Restif de La Bretonne (1734-1806) - Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803) -  Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814) - ...

Last update 10/10/2021

1780-1797, fin d'un siècle, fin du siècle des Lumières, avoir de l'esprit, écouter la nature, écouter sa nature,  et comme "accoutumer  nos doigts à à répondre aux désirs de notre tête"...  - "Les Liaisons dangereuses", de Pierre Choderlos de Laclos (1782),"Monsieur Nicolas ou le coeur humain dévoilé", de Restif de La Bretonne (1794), et "La Philosophie dans le boudoir, ou Les Instituteurs libertins", de Sade (1795), trois ouvrages se partageant un peu plus d'une décennie alors que gronde la Révolution française, trois oeuvres, mais pas que, sortis d'où on ne sait où, racontant tous les trois, non pas des histoires, mais une vie, une existence, et mettant un point d'honneur à ne rien cacher de leurs obsessions : ils se situent quelque part dans la continuité du mouvement libertin qui se développe en France notamment, depuis le début du XVIIe siècle, contestant l'hypocrise religieuse et défiant la morale, revendiquant la libre expression du plaisir des sens, mais les voici s'incarnant désormais, à la fin de ce XVIIIe qui semble avoir épuisé toutes les voies de ce que lui promettait la conquête rationnelle du monde, les voici donc s'affirmant comme individus sensuels, au travers de lettres ou de biographies, et défiant sans retenu un ordre social qui s'effondre et change de nature. Que l'on élabore des stratégies de conquêtes amoureuses et de séduction, que l'on fasse du libertinage un art du frivole ou de l'inutile, que l'on conçoive une machine à plaisir aux limites de la souffrance, la vie ne devient plus un bien ou un mal, comme si, avec les animaux et les végétaux, l'être humain, et surtout l'homme, ne devenait plus qu'une sorte de "maladie sur la peau de la planète". Libres penseurs et esprits libres, obsédés tant par la vertu que par le sexe, par le religieux que par le blasphème, par la mécanique de la froide raison que par l'exaltation des sens, c'est encore et toujours l'attrait du mystère et de la sensualité féminine qui domine un genre masculin en plein crise d'adolescence littéraire. La période est d'autant plus singulière qu'elle marque une étape d'importance dans la littérature et l'histoire des idées...

(Joshua Reynolds  (1723–1792), "Portrait of the Ladies Waldegrave", 1780, National Galleries of Scotland)

 


Restif de La Bretonne (1734-1806)

Paysan devenu citadin, Restif gardera sa vie durant cette double empreinte, tout en ignorant totalement la réalité sociale qui l'environnait. Ses œuvres portent en effet la nostalgie de son enfance paysanne et l'illumination équivoque de sa rencontre avec Paris, avec une pointe rousseauiste. La capitale sera pour lui le lieu de perversion de l'innocence paysanne en même temps qu'un creuset idéal pour les passions. Ces passions, très tôt révélées chez Restif, seront celle des femmes et celle de l'écriture. Il aura plus d'une centaine de maîtresses, et se sera, nous dit-on, déclaré dès sa seizième année, ce qui lui vaudra d'abandonner toute idée de prêtrise,  et écrira 250 volumes totalisant près de 10 000 pages. Devenu ouvrier typographe, on lui fait épouser vers 1760 une jeune fille d'Auxerre, Agnès Lebegue, qu'il abandonne après qu'elle lui eut donné quatre filles, et le voici en 1767 publiant un roman en quatre volumes, "La Famille vertueuse". Puis "Lucile, ou les Progrès de la vertu", qui parut peu de temps après, récit des escapades de Mlle Cadette Forterre, fille d'un commissaire en vins et l'une des plus charmantes Auxerroises dont Nicolas ait jamais rêvé. En 1769, il donne "La Fille naturelle", puis "Le Pied de Fanchette", célébré dans la littérature psychiatrique comme premiers cas circonstancié de fétichisme : une jolie femme aimée par un vieillard que la séduction d'un pied, le plus charmant du monde, entraîne aux plus vertes folies..

Mais c'est avec "Le Paysan perverti" (4 vol.), suivi en 1784 de "La Paysanne pervertie" (4 vol.), qu'il connaîtra dès 1775 le succès et la gloire, à 41 ans...

En 1777, viendront "Le Quadragénaire" (2 vol.) et en 1779 "La Vie de mon père" (2 vol.), décrivant la condition sociale du paysan sous l'Ancien Régime, confirme ce succès. Il fait alors connaissance de Beaumarchais qui l'introduit dans le grand monde, un nouveau champ d'observation qu'il va exploiter sans limites. Suivront ainsi les 42 volumes des "Contemporaines", publiés de 1780 à 1783. La comtesse Fanny de Beauharnais le protégea à partir de 1787. Pendant la Révolution, il gardera une attitude prudente sur le plan politique. Son œuvre est souvent inspirée par sa propre vie, et il raconte volontiers la saga de sa famille, "La Femme infidèle" (4 vol., 1786), "Les Parisiennes" (4 vol., 1786), "L'Ingénue Saxancour ou la femme séparée" (3 vol., 1789). "Les Idées singulières", 1794-1797, regroupent une série d'essais des plus singuliers, abordant nombre de questions, de la prostitution au théâtre, où il apparaît plus moralisateur ou plus conservateur qu'on ne pouvait le supposer (Le Pornographe, 1769, L'Educographe, 1770, Le Mimographe, 1770, Le Glossographe, 1773, Les Gynographes, 1777, L'Andrographe, 1782, Le Thesmographe, 1789) qui prônent des idées sociales inspirées de Rousseau et annoncent les utopistes du siècle suivant. Sa réputation atteignit Goethe et Schiller, il se crut ainsi le plus grand écrivain français de son époque, vêtu avec extravagances, il déambulait de nuit dans Paris tout en sentant approcher la Révolution.

Mais 1789 le surprit totalement ruiné par la banqueroute des assignats, le voici malgré la misère complétant l'Histoire naturelle de Buffon en puisant dans son existence les matériaux les plus divers. Il publiera ainsi, dans son imprimerie personnelle, rue de la Bûcherie, cinq volumes d'autobiographie romancée, le célèbre "Monsieur Nicolas ou le coeur humain dévoilé" (8 vol. 1794-1797) et cinq volumes de Théâtre (dont Les Nuits de Paris ou le spectateur nocturne, 1788-1793). Rétif de La Bretonne mourut à Paris le 8 février 1806. En 1854, Alexandre Dumas fit de lui et de sa famille les personnages d'un roman-feuilleton, l'Ingénue...

 

1775 - "Le Paysan perverti, ou Les Dangers de la ville"

Oeuvre en 2 volumes, considérée comme son chef d'oeuvre, En 1785, il fondit en un seul ouvrage Le Paysan (Edmond) et la Paysanne (Ursule, sa soeur) pervertis. Des ouvrages qui comportaient des estampes de Louis Binet et de Louis Berthet. "Mon paysan, écrit-il, je l'ai fait pour montrer aux campagnards le bonheur de leur état et les encourager à y rester. Il faut arrêter le torrent qui porte tous les hommes dans les capitales..." Restif, venu d'Auxerre, âgé de 21 ans, avait lui-même débarqué à Paris le 3 septembre 1755, et le roman relate vingt années d'expériences citadines, diurnes et nocturnes. Roman épistolaire composé de 462 lettres nous permettent de suivre Edmond et Ursule sur la route de la turpitude, avec au  passage un cordelier libertin, Gaudet d'Arras, un perverti que retiendra le romantisme, et Mme Parangon, la femme du maître imprimeur d'Auxerre qui les a accueilli à Paris, la femme tant désirée par Restif que nous retrouverons dans "Monsieur Nicolas", IVe Epoque....

MADAME PARANGON...

"Représentez-vous une grande femme, admirablement proportionnée, sur le visage de laquelle on voyait également fondus la beauté, la noblesse, et ce joli, si piquant, des Françaises, qui tempère la majesté ; ayant une blancheur animée plutôt que des couleurs ; des cheveux fins, cendrés et soyeux ; les sourcils arqués, fournis, et paraissant noirs ; un bel œil bleu qui, voilé par de longs cils, lui donnait cet air angélique et modeste, le plus grand charme de la beauté; un son de voix timide, doux, sonore, allant à l'âme; la démarche voluptueuse et décente ; une belle gorge, dont chaque demi-globe était presque horizontal avec ses épaules ; la main douce, sans être potelée ; le bras parfait ; la jambe aussi bien que la plus belle jambe d'homme, et le pied le plus délicat, le mieux conformé, qui jamais ait porté une jolie femme

Elle se mettait avec un goût exquis, toujours admiré : il semblait qu'elle donnât à la parure la plus simple, ce charme vainqueur de la ceinture de Vénus, auquel on ne pouvait résister ; elle aurait pu mettre à la mode l'étoffe la plus bizarre. Un ton affable, engageant, était le surtout de ses charmes ; il la faisait chérir, quand l'identité de sexe ne forçait pas à l'adorer. 

Telle était Colette, à son arrivée de Paris. J'étais resté à l'admirer, après l'écoulement de tout le monde, immobile, ne voyant , n'entendant qu'elle. On ne m'apercevait pas ; j'étais appuyé dans le passage obscur entre la boutique et la salle... Madame Parangon dit à Tiennette, qui l'aidait à se déshabiller: « Ce que tu m'as dit de mon jeune compatriote me fait beaucoup de plaisir ! Je vois que c'est un sage garçon, plein d'honneur. — Ho! Madame! jamais il n'en fut d'aussi sage, d'aussi honnête ! — Je m'intéresse doublement à lui, comme élève de la maison, et parce que mon père est l'ami du sien... Où est-il?» Je revins à moi- même, à ces mots, et j'entrai. L'on crut que je venais de la boutique. «Monsieur Nicolas, me dit la maîtresse, approchez ! Vous êtes le fils d'un ami de mon père ; méritez d'être le nôtre... Mon mari est content de vous ; le prote aussi; cela me flatte: vous n'en douterez pas, quand vous saurez que c'est moi qui ai fait proposer à vos parents de vous mettre en apprentissage ici... J'ai su vos petites querelles avec vos frères ; peut-être avez-vous bien des torts ! Mais vous êtes jeune ; et il faut, je crois, que la jeunesse fasse quelques folies pour être sage ensuite plus sûrement...» En parlant ainsi, elle souriait et cherchait quelque chose... J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour Edmée ; c'est par elle seulement que j'ai su que vous étiez ici...» En achevant ces mots, elle trouva une montre en argent, qu'elle me donna en me disant : « Un bon travailleur comme vous sera bien aise de savoir l'heure : tenez. »

Je ne savais que devenir ! Une montre à moi !... J'étais ivre de joie, et du présent, et surtout de le tenir de Madame Parangon ! Quelle gloire pour moi ! quel plaisir pour mes parents ! (et cette idée ne fut pas celle qui me flatta le moins). Mes remerciements se sentirent de ma vive émotion ; ils furent si extravagants, si peu suivis, qu'ils firent sourire Colette. Tiennette achevait de la déshabiller ; elle était en corset, en simple jupe ; je l'admirais ; je dévorais tous ses charmes ; mais d'un air de naïveté, d'innocence, qui n'était cependant que dans mon air; mes sens bouillonnaient. Dans un moment où Tiennette était occupée à ranger quelque chose, Colette me donna sa respectueuse à poser sur ses autres habits ; je me cachai, pour la baiser ; mais Tiennette me vit... Je m'aperçus enfin, de moi-même, qu'il convenait que je me retirasse.

En voyant Madame Parangon, je l'adorai : si j'avais connu Colette la première, au développement parfait de mon cœur, au lieu de Jeannette Rousseau, c'est Colette C** que j'aurais seule adorée. Mais ne l'ayant qu'entrevue, et toujours trop loin de moi, pour ne m'en rapprocher que lorsque j'avais déjà le cœur effleuré, non seulement par l'amour, mais par la jouissance, et surtout par les vices de la ville, Colette, ma divinité, fut adorée moins purement ; le désir se mêla au sentiment de la tendresse ; je vis plus ses charmes que ses vertus, parce que mon cœur ne désira pas toujours que le sien fût pur : au lieu que j'avais toujours désiré à Jeannette autant de vertu que d'amour ; et la cause, mon lecteur, n'est pas dans le mérite moins grand de Colette ; c'est quelle était mariée et que Jeannette était fille ; toutes choses égales, j'aurais aimé plus vivement, plus ardemment, plus purement Colette C**. Et la preuve, c'est que souvent j'ai respecté sa vertu de femme, quoique ce titre de femme me mît quelquefois en fureur, et qu'il m'inspirât tantôt de la jalousie, tantôt des désirs irréprimables... A présent que j'ai fait comprendre la nature de mon attachement pour cette femme céleste, vous allez me suivre mieux, ô vous qui me lisez, et vous ne serez étonnés de rien.

Je commençai par être jaloux contre M. Parangon ; il me sembla qu'il était indigne d'un bonheur qu'il ne sentait pas comme je l'aurai senti. Dans tous les romans que je lus, ou relus, je vis Colette ; c'est elle qui en fut l'estampe, et qui prêtait à l'héroïne un charme au-dessus de l'imagination ; je concevais, par Colette, combien elle devait avoir été aimée. Si mon cœur n'avait pas été un peu entamé par les exemples que j'avais journellement sous les yeux, l'image de Colette aurait été un talisman, qui m'aurait garanti de la corruption du vice. Mais outre que j'avais déjà goûté du fruit de l'arbre défendu, mon imagination me représentait sans cesse Colette dans les bras du vigoureux Parangon, qui jouissait de tous ses charmes (ma pensée était : profanait) ; mes sens s'allumaient, et leur effervescence offusquait les vertueux sentiments de mon cœur honnête, tendre, et plus sensible qu'on ne l'a communément avec un tempérament fougueux. Ces élans étaient quelquefois si orageux, lorsque je lisais une épreuve avec le maître, en présence de Colette, que j'étais obligé de quitter la lecture ; de sortir courbé, ne pouvant me tenir debout... Une colique presque toujours supposée, et dont j'avais eu des attaques dès ma première jeunesse en jouant inutilement avec les fioles, était mon excuse... Ce qui me rassurait, c'est que M. Parangon ne me paraissait pas éperdument aimé... Insensiblement donc je m'enflammais pour Colette, à un excès dangereux... Mais quelle apparence de rien obtenir contre le devoir, d'une femme aussi vertueuse et ma protectrice ?... Brûlé de désirs, je jetai un coup d'œil sur les objets environnants , qui pouvaient tempérer une ardeur devenue insupportable.

Ma conduite antécédente avec Tiennette me servait de frein auprès de cette jeune fille : mais nous avions pour voisines de très jolies personnes : à droite, les trois sœurs Baron, Madelon, Berdon et Manon ; à gauche, cette jolie Prudhot, fille d'un épicier, dont il a déjà été question. Ma vigueur, ma jeunesse, ma constitution particulière, aidées des mœurs de la ville, ne me permettaient pas de voir journellement de près ces jeunes personnes, sans désirs ; et bien loin de vouloir garder mon cœur pur et fidèle à celle que j'adorais, comme j'en formais le dessein, en lisant les romans, j'allais au contraire au-devant des sensations voluptueuses, pour adoucir, par les faveurs de beautés plus humaines, le tourment de ma passion secrète. Mais d'un autre côté, j'étais retenu par ma timidité ! 

Comment exprimer et satisfaire mes désirs, avec des jeunes personnes que je ne voyais que sur leurs portes, à qui je ne pouvais parler que devant tout le monde ? J'étais consumé... Ah! sans ma première vertu avec Tiennette!... J'étais d'ailleurs dans une mutabilité continuelle d'idées : en voyant mes voisines ou Tiennette, je les désirais ; mais dès que Madame Parangon venait à paraître, j'étais plutôt charmé que fâché des obstacles qui m'avaient retenu à l'égard des autres ; je ne soupirais, je ne respirais plus que pour ma déesse. Avec quel plaisir j'exécutais ses moindres ordres ! Comme je volais au-devant d'un signe I Comme je tâchais de la deviner!... Ce n'était pas étude, contention, c'était goût délicieux. Il existait tant de motifs, qui devaient me faire penser ainsi, que l'aimable femme ne pouvait guère soupçonner le véritable...

Mon goût pour la lecture, mon éloignement pour le jeu, le vin, pour toutes les dissipations ordinaires de mon âge, augmentaient l'estime de Madame Parangon : elle m'admirait comme un sujet unique, qui devait un jour faire des choses merveilleuses, puisqu'il était déjà un homme sensé, dans la saison de la folie. Elle ignorait que ce n'était pas de la vertu, en moi : ce n'était que penchant pour les femmes : penchant, à la vérité, mieux raisonné que dans les autres hommes, puisque pour le satisfaire plus complètement, je lui sacrifiais tous les autres goûts, tellement anéantis en moi par la force d'un seul, que je n'avais aucune peine à les surmonter. Ainsi, la chose même qui devait exposer Mme Parangon, et la rendre sévère, fut ce qui lui donna de la sécurité, ce qui la rendit indulgente, bonne, confiante... Mais il faut mettre de l'ordre dans cet important récit.

Le goût dont je parlais, pour la lecture, pour toute espèce d'instruction, avait la même cause qu'à Courgis; j'étais né pour tout devoir aux femmes, plaisirs, peines, et la mort même ; je voulais, par un mérite réel, me rendre digne de leur tendresse ; cela n'était pas raisonné en moi sans doute ; c'était un instinct. Je restais donc à la maison les dimanches et fêtes, pour traduire, étudier. Je donnais généreusement congé à mon petit camarade Bardet , au domestique , à la cuisinière ; je prenais tous les tours pour moi. Cette conduite devait me faire aimer des deux premiers ; car pour Tiennette, cette jolie fille, autant par inclination que par les ordres de sa maîtresse, était pour moi une sœur attentive. Lorsque Mme Parangon rentrait, elle me trouvait toujours dans la boutique, ou dans la salle ; je répondais aux villageois, qui venaient chercher des livres, et je rendais compte de la recette à la maîtresse. « Cela ne vaut pas la peine que vous restiez, » me disait-elle quelquefois ; « fermez et allez vous dissiper.» Je répondais avec reconnaissance, et continuais à rester sédentaire. Je n'aurais pas donné pour une couronne le plaisir de la voir, lorsqu'elle rentrait seule dans la journée.

Il est des jours dont le retour semble fait pour amener des jouissances : Ici sera le 8 décembre. Celui de 1751 fut le premier où je parlai à Manon Prudhot, ma jolie voisine au nord. Elle rentrait au moment où j'étais venu respirer sur la porte coupée. Elle me sourit obligeamment, et resta sur la sienne ; ce qui fit que j'osai lui aller parler. Elle m'accueillit, et me pria de lui prêter des livres, de ceux qu'on donnait à lire. Je lui fus chercher Villedieu, Telle fut notre première entrevue. Mme Parangon arriva, comme je quittais Mlle Prudhot. Je la suivis dans la maison. Elle se mit auprès du feu, et parut se complaire à m'interroger sur mon travail littéraire et sur mes lectures, les dimanches et fêles ; à mes heures de relâche, les autres jours, comme le soir, à l'heure du dîner. Je répondis que je traduisais Térence : j'étudiais la Prosodie, la Logique de Port- Royal. — « Que lisez-vous par amusement? — Les romans de Mme Villedieu m'enchantent ; je leur préfère cependant la Princesse de Clèves. Je n'aime pas Don Quichotte, cela me fatigue, mais les épisodes sont charmants ! J'ai dévoré Robinson jusqu'à ses Dialogues, et je n'ai pu supporter ses Visions... » 

Mme Parangon souriait, en m'entendant raisonner, et je lui vis prendre un air de bonté familière, qui m'enchanta. — « Vous ne lisez pas de livres... libres? » Je rougis, en répondant : — « Mais j'ai lu les Contes de La Fontaine... » Une fois que j'y ai eu mis le nez, je n'ai pu m'empêcher de poursuivre ; j'étais emporté. — Il ne le fallait pas ! On doit se vaincre... Si j'en étais la maîtresse, il n'y aurait ici aucun de ces livres-là... D'ailleurs, j'ai ouï dire à M. Parangon lui-même, que cela blase le goût; ceux qui s'adonnent à ces sortes de lectures, ne trouvent plus que de l'insipidité dans celle des livres honnêtes et sérieux. — Ho ! Madame, cela n'est pas vrai de tout le monde ! m'écriai-je, avec une vivacité qui plut à Colette ; car je n'en lis pas avec moins de plaisir les bons ouvrages. Je sens même une sorte de mépris pour les auteurs libres, comme Grécourt et Vergier, que j'ai lus aussi. — Vous ferez bien de ne plus lire de ces auteurs-là. — Non, Madame ; je vais m'occuper à traduire les poètes latins, en même temps que je lirai nos meilleurs poètes français, comme Racine, Boileau. — C'est bien. Voudriez-vous me lire quelque chose, de votre traduction de Térence?... »

Je courus chercher mon cahier, et je lui lus les deux premiers actes entiers de l'Andrienne. Elle en parut très contente, et surtout flattée que je continuasse mes études chez elle, sans négliger mon état. — « Vous avez trouvé, ajouta-t-elle, le vrai moyen de conserver les mœurs ; et si vous continuez ainsi jusqu'à la fin, vous aurez surpassé mes espérances... Je vous connais depuis longtemps ! et vous m'avez toujours intéressé : Mais... différents écarts m'ont donné des inquiétudes. Voilà comme il faut les dissiper. »

Jamais encore je ne m'étais trouvé aussi heureux, et ces doux moments n'avaient point encore eu leurs semblables ; jamais ils ne les eurent, si ce n'est par elle... Mais Mme Parangon était trop voluptueusement belle, et j'avais les sens trop inflammables, pour qu'une pareille familiarité ne devînt pas extrêmement dangereuse ! Cette jeune personne réunissait tous les charmes de la nature, d'une parure provocante, et d'une exquise, d'une virginale propreté...

Après cet entretien, elle me fit lui lire la Zaïre de M. de Voltaire (auteur que je ne connaissais pas encore, ses ouvrages n'étant pas à la maison; Mme Parangon avait vu représenter cette pièce à Paris, pendant son dernier voyage, et elle était encore dans l'enchantement que Zaïre et Gaussin lui avaient causé). Je lus : Mme Parangon me suivait des yeux, son bras appuyé sur le dossier de ma chaise, et elle me donnait quelque fois le ton de l'acteur ou de l'actrice qu'elle avait entendus. Un de ses bras portait un peu sur mon épaule; ce bras me brûlait et donnait à ma voix le timbre sonore et tremblotant de l'émotion. Ma fée et moi, nous étions tout en larmes... La pièce achevée, je la mis sur la table : j'étais dans une situation d'esprit qui m'eût donné, deux ans plus tard, la hardiesse de parler. Mais quand la force de ma passion serait devenue assez puissante pour me délier la langue, Manon Bourgoin, la plus intime amie de Mme Parangon vint à entrer. « Je suis encore tout attendrie, lui dit la belle dame... « Monsieur Nicolas vient de me lire Zaïre. — Il lit donc bien ! — Il sent ! — Tant mieux ! il nous lira un petit poème manuscrit dont mon papa vient de recevoir six chants; il y en aura dix-huit; mais on n'a encore que ceux-là. C'est du même auteur...  Bourgoin a voulu lire ; mais il débite ça comme un cochon... Voyons donc, Monsieur Nicolas, comme vous lirez ? » Elle mit la main sur un petit in-4°, qu'elle ouvrit : c'était le Cid, et elle me présenta le monologue de Don Diègue : O rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !

J'avais déjà lu cette pièce, que j'avais trouvée, à mon goût d'alors, la meilleure de Corneille, et je savais ce monologue par cœur; de sorte que je le lus avec chaleur. Manon Bourgoin fut enchantée ! « Il nous lira la Pucelle ! il nous lira la Pucelle!... »

La conversation fut ici coupée par l'arrivée du prote, cousin de Manon. M. Parangon arriva lui-même à sept heures et demie, et moi, je courus me renfermer à l'imprimerie jusqu'à huit heures un quart, où l'on était à table et en train de souper...

L'heureuse après -dînée du 8 décembre ne fut pas répétée de longtemps ! On aurait dit que Colette ne cherchât à creuser une impression profonde, que pour lui laisser ensuite tout le temps de s'effacer.

Je commençai donc à penser plus librement ; le désir et la jouissance remplacèrent le sentiment de la tendresse, qui, jusqu'alors, avait dominé dans mon cœur. Mme Parangon possédait un charme auquel je n'ai jamais pu résister, un pied mignon ; et ce charme ne produit pas de la tendresse. Ajoutez que cet attrait était plus puissant en elle que chez toutes les autres femmes qui me plaisaient alors ; la chaussure de M""® Parangon, faite à Paris, et avec ce goût parfait qu'y sait donner une jolie femme, avait cette élégance voluptueuse qui semble y communiquer l'âme et la vie. Tantôt Colette avait un soulier de droguet blanc uni, ou à fleurs d'argent; tantôt rose à talon vert, ou vert à talon rose : son pied souple, loin de déformer sa chaussure, en augmentait la grâce et en rendait la forme plus provocante...

En rentrant à la maison pour étudier, je vis Mme Parangon élégamment parée, chaussée en souliers roses à languettes, bordure et talons verts, attachés par une jolie rosette en brillants. Comme ils étaient neufs, ils la gênaient apparemment, ou bien, après avoir été à la grand'messe, où elle avait rendu le pain bénit, elle voulut les conserver; elle prit, des mules vertes non moins provocantes, à talons et falbalas roses. Je restais immobile, la dévorant des yeux. Toinette mit les souliers do sa maîtresse sur une tablette, à côté de la porte ; et toutes deux montèrent au premier, en me recommandant de rester jusqu'à leur retour. 

Emporté par la passion la plus fougueuse, idolâtre de Colette, je croyais la voir, la toucher, en palpant ce qui venait de la porter ; mes lèvres pressèrent un de ces bijoux, tandis que l'autre, égarant la nature, et trompant son but sacré, remplaçait le sexe par excès d'exaltation... Les expressions plus claires se refusent... La chaleur qu'elle avait communiquée à l'insensible objet qu'elle avait touché subsistait encore, et y donnait une âme ; un nuage de volupté couvrit mes yeux.

Calmé, j'écrivis dans un des instruments de mon bouillant écart : Je vous adore en petits caractères, et je remis l'élégante chaussure à la place où je l'avais prise.

Tandis que je m'étais livré à cet égarement, je ne m'étais pas aperçu, malgré mon oreille alerte, qu'on était entré presque à côté de moi. La naïve Toinette m'avait vu ; mais ne comprenant rien à mon action, elle était doucement remontée avertir sa maîtresse. Mme Parangon, surprise, était descendue, et heureusement! n'était arrivée qu'au moment où j'écrivais. Un léger mouvement entendu me fit passer dans la cour. On lut pendant ce temps-là sans doute, car j'entrevis, en rentrant, le bas de la jupe de Toinette, et le dérangement de la chaussure était frappant Cette bizarre et frénétique jouissance, le dirai-je ? sembla m'aplanir la route qui conduisait à Colette elle-même... Je devins concentré, taciturne, sauvage, furieux de luxure ; mais l'unique objet de ma frénésie était Colette, adhuc virgo a nullo tacta viro. Je baisais avec transport, avec rage d'amour tout ce qui l'avait touchée, et mes désirs n'en flagraient que davantage surtout un jour que, me trouvant clans l'endroit ou cette femme modeste faisait serrer le linge qu'elle quittait, je saisis avidement ce qui avait touché ses charmes, portant une bouche altérée de volupté sur son tour de gorge, sur ce que j'imaginais vêla secretiora penetralium, avec un emportement... qu'on ne peut exprimer. Si, dans les excès de cette frénésie, je l'avais trouvée seule, j'aurais employé la violence... Puisse ce que je raconte ici être utile à quelqu'un ! car si j'avais eu lu un livre tel que celui que je publie, vertueux comme je l'étais encore, il m'aurait salutairement effrayé; j'aurais pu réprimer, par la réflexion, des mouvements impétueux; j'aurais fui le péril, en évitant les occasions auxquelles mon inexpérience me conduisait, comme le papillon à la lumière qui doit le brûler.

Après cet état violent un peu calmé, je me proposai r de découvrir ma passion à Colette, et de la conjurer de la manière la plus touchante, de m'indiquer les moyens d'en triompher, ou de m'accorder de l'indulgence. Mais j'appuyais peu sur cette seconde alternative, parce qu'un seul regard de Colette rappelait dans mon cœur le respect et la timidité... Lecteur, où en étais-je ?... Je m'égare souvent; je suis emporté malgré moi : abyssus abyssum invocat... Mme Parangon redescendit avec Toinette; je me levai, honteux comme si j'eusse été deviné, pour remonter à mon étude. En ouvrant la porte vitrée, je m'aperçus que Colette relisait le mot écrit... Je tremblai ! Je me hâtai de fuir...

Arrivé à mon petit bureau, au lieu de travailler, je m'occupai de Colette, et, me trouvant plus hardi, loin de ses regards, je m'applaudis qu'elle eût vu le mot : Je vous adore!... — Elle le sait du moins pensai-je. Mais quand la sonnette avertit pour le dîner, ma timidité revint. Je descendis comme un criminel qui vient devant son juge ..."

"La jeune Berdon presque nue dans sa chambre, un soir que j'étais rentré de bonne heure, cherchait scrupuleusement ses puces, sans avoir tiré le rideau. Je m'étais mis sans lumière à une fenêtre, guettant si Mme Parangon rentrerait seule, lorsque j'aperçus la potelée Berdon, atteignant alors dix-huit ans, trois moins que sa sœur aînée, qui me montra successivement, sans rien omettre, des charmes arrondis et d'une perfection achevée... Mais, au fort de mon admiration, je m'aperçus que Mme Parangon était rentrée seule, c'est- à-dire reconduite par des amies, qui s'en étaient allées sur-le-champ. L'envie de lui parler l'emporta sur un spectacle bien séduisant pour un jeune homme de mon âge, et je courus auprès d'elle. Ma venue parut l'embarrasser, et j'allais me retirer. — « Non, me dit-elle, vous pouvez rester. Voilà un livre nouveau (les Lettres du Marquis de Roselles) ; lisez-le moi, je vous en prie. » 

Je me plaçai près d'une table : la lecture m'intéressa vivement ! Je lisais avec rapidité, quand j'éprouvai une sensation nouvelle, inconnue, délicieuse ! Par hasard, le pied de Mme Parangon s'était posé sur le mien, que je tenais immobile, de peur de l'en faire apercevoir. J'eus ce plaisir durant toute la lecture, qui ne finit qu'à onze heures. Personne n'était encore rentré. La journée, quoique nous fussions au 6 septembre, avait été très chaude ; la soirée était la plus agréable que l'on eût encore eue, et l'on en profitait. Mme Parangon, en se levant, sentit qu'elle appuyait sur moi : la crainte de me faire mal dérangea l'aplomb, et elle retomba sur mes genoux. Ivre d'amour, électrisé par ce contact imprévu, je ne fus pas le maître d'un mouvement audacieux : je pressai de mes deux mains sa taille légère, et je fixai un instant sur moi ma Déesse, en lui disant, d'un son de voix altéré : — « Ho ! Madame ! ne vous êtes-vous pas fait mal en tombant ? » Elle rougit, en se levant avec vivacité, sans me répondre. J'observai le ton qu'elle prit ensuite avec moi : sa voix était plus douce, plus harmonieuse, presque tremblante ; Colette m'égalait davantage à elle, par les choses qu'elle me disait : elle avait l'air de demander mon avis, par quelques confidences assez indifférentes au fond, mais qui ne sont pas faites ordinairement par une femme, à ceux qu'elle n'estime pas... L'espérance brilla dans mon cœur ; et dès que je pouvais intéresser Colette, tout le reste de son sexe n'existait plus pour moi qu'en elle. Je sentis mon courage plus fort que jamais. J'allais oser lui parler de Fanchette, et en lui témoignant mes sentiments pour sa jeune sœur, laisser entrevoir qu'ils n'étaient fondés que sur ceux qu'elle m'inspirait..."

 

1779 - "La Vie de mon père"

La vie, les travaux et les jours d'Edme Restif, laboureur bourguignon et père de quatorze enfants, maître d'une métairie au village de Sacy, dans le Tonterrois : au travers de son père, qu'il quitta à dix ans, Restif fait revivre tout un village au dernier siècle de l'Ancien Régime. Et un honnête homme respecté des siens, mais qui connut aussi ses drames, un fils et un époux résigné travaillant dur à la ferme d'un beau-père irascible. Il perdra sa première femme, restera veuf pendant sept ans épousera ensuite une jeune fille de son goût, Barbe Ferlet, la mère de notre auteur...

 

1780-1783 - "Les Contemporaines"

En 1780, Restif commence à publier Les Contemporaines ou aventures des plus jolies femmes de l'âge présent", vaste laboratoire produisant des nouvelles durant huit années consécutives, 42 volumes qui lui vaudront la plus grande notoriété. 

"Maintenant voici mes motifs pour mettre sous vos yeux des événements journaliers, qui se passent dans l'intérieur des Familles, et qui par leur singularité, vous serviront à anatomiser le cœur humain. Si vous êtes retiré à la campagne, vous serez charmé, à vos moments de loisir, de vous amuser à lire une Histoire véritable, courte, dont les faits n'ont point ce sombre terrible des Livres anglais, qui fatigue en attachant ; ni ce ridicule papillonnage des Brochures françaises ordinaires; ni le ton langoureux et soporatif de ces Romans prétendus tendres, tous jetés dans le même moule; ni ces échasses mal-proportionnées, que donnent à leur Héros les Romans de Chevalerie. J'ai depuis longtemps quitté cette route ; et pour m'en frayer une autre, j'ai suivi moins l'impulsion de mon propre goût, et la tournure particulière de mon esprit, que la vérité. Dès mon enfance, en lisant des Romans, j'eus envie d'en faire : mais sentant bien qu'il manquait quelque chose à ceux que je lisais (c'était surtout ceux de Mme de Villedieu) et que ce quelque-chose était la vérité, j'imaginai que si jamais j'avais le talent d'écrire, il faudrait prendre une route nouvelle, et ne point prostituer ma plume au mensonge..."

 

LA ***** (qu'on devinera)

L'amour égale tout : c'est par lui que les Rois soupirent aux pieds d'une Bergère, et que les farouches Despotes de l'Asie attendent leur bonheur du sourire d'une Esclave : Ainsi l'a voulu la Nature bienfesante. Mortels, bénissez-la!

Un jeune-homme bien-mis, passait un soir d'été vers les sept heures par le boulevard du Temple : Il était du côté des maisons, vis-à-vis Torré, lors- qu'il aperçut une Jeune personne en deshabiller bourgeois, mais très-galant, qui doublait le pas, pour se délivrer des propos indiscrets de deux Jeunes-Gens du bel-air. Le Comte de-la-S** (c'est le nom du Héros), fut surpris que des Jeunes-Gens qui paraissaient de quelque distinction, insultassent une Personne aimable. Il les aborda, et leur fit des représentations, qui furent assés mal-reçues. Le Comte ne s'amusa pas à leur répondre en ce moment, il joignit la Demoiselle et lui demanda la permission de marcher à côté d'elle. Une courte réponse, accompagnée d'une rougeur modeste, marqua qu'elle y consentait. La conversation se lia insensiblement : le Comte montra des égards infinis ; la Jeune personne beaucoup de modestie et de grâces. On arriva à la porte d'une maison neuve, dans la rué de la-Lune où la Demoiselle entra après avoir remercié son Conducteur. — Je ne crois pas que je doive renoncer à l'espérance de vous revoir, lui dit-il, en la voyant rentrer ? vous ne m'avez pas montré ce qu'il y a de plus aimable dans la nature, pour me laisser l'éternel regret de l'avoir perdu? — Croyez, Monsieur, répondit-elle, qu'une liaison entre nous, quelle qu'elle fût, est absolument impossible; ainsi ne formez aucuns projets; ils n'auraient pas un succès heureux. — Est-ce répugnance pour ma Personne? dites-le moi : cette raison seule me ferme la bouche, et je me soumets sans réplique. — Vous ne me croiriez pas, quand je ferais ce mensonge, dit la Jeune-personne, en se hâtant de monter : et elle frappa à une porte au second étage, qui s'ouvrit sur-le-champ, et se referma avec force.

Le Comte fut tenté de se présenter : mais une réflexion le retint; il craignit de désobliger l'aimable Inconnue : Il se promit seulement de découvrir secrettement ce qu'elle était. Il commença dès l'instant même; il s'informa chez une Fruitière, qui lui répondit. Qu'elle ne connaissait encore Personne dans la maison neuve, attendu qu'il n'y avait que peu de jours qu'elle était habitée. Le Comte s'en retourna, rêvant à son avanture, bien résolu de revenir souvent dans ce quartier. Il n'y manqua pas : mais peines inutiles. Impatienté, il se présenta un jour à la porte où la belle Inconnue était entrée. Un vieillard lui vint ouvrir. Le comte chercha des yeux s'il ne découvrirait pas celle qu'il désirait ardemment de revoir, mais il ne vit rien qui lui ressemblât...."

 


Pierre Choderlos de Laclos (1741-1803)

« Ce n'est qu'un roman » : Les Liaisons, "un chef-d'œuvre énigmatique", c'est ainsi que l'on évoque un tel ouvrage qui semble surgir sur le devant de la scène littéraire aussi soudainement qu'il s'impose dans notre histoire littéraire. Capitaine d'artillerie à la carrière honorable, sans plus, Pierre Choderlos de Laclos était tout à fait méconnu avant la parution de son chef-d'oeuvre, trompant son ennui au fil des garnisons, à Besançon, à l'île d'Aix, à l'île de Ré, ou à Grenoble, la ville où il connut les modèles de ses personnages, en écrivant des poèmes, contes et même paroles d'opéras sans relief ou lisant "La Vie de Marianne" (Marivaux, 1731-1741), de "Clarisse Harlowe" ( Samuel Richardson, 1748), de "Tom Jones" (Henry Fielding, 1749) et de "La Nouvelle Héloïse" (Rousseau, 1761). Et nous retrouverons au naturel, dans les Lettres de Diderot, dans les Mémoires de Tilly et de Besenval, des personnages semblables à ceux des Liaisons dangereuses. Mais ce ne sont pas les personnages qui fondent sa légende littéraire, ni même le sujet, c'est l'analyse psychologique qu'il donne de la femme de province, simple et vraie, qui exprime sa passion malheureuse jusqu'à la grande coquette sensuelle, vindicative et sans cœur, mais cora- préhensive, en passant par la jeune fille quelque peu niaise et moins innocente qu'il n'y paraît, le libertin cérébral et vaniteux, tous sont décrits, dans une langue aussi sobre que précise....

Entre juillet 1780 et septembre 1781, Pierre Choderlos de Laclos écrivit donc "Les Liaisons dangereuses". Le roman parut en avril 1782, et fut tiré pour la première édition à deux mille exemplaires, un mois plus tard on fit une seconde édition également de deux mille. C'est dire le succès immédiat de l'ouvrage, succès de scandale, en grande partie cependant, du à l'attribution que l'on tenta de faire de plusieurs de leurs épisodes à des personnages en vue. C'est seulement en novembre 1828 que les Liaisons dangereuses furent condamnées «à la destruction pour outrage aux bonnes mœurs». Quant à Laclos, peu inquiété par son oeuvre, la chute de Robespierre le fera échapper à l'échafaud, et nous le reverrons, réintégré dans l'armée par Bonaparte, mais sans avoir pu achever un second roman...

Composée de cent soixante-seize lettres, Les Liaisons dangereuses mettent en scène deux libertins, la marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont, qui multiplient avec cynisme les conquêtes amoureuses. L'auteur utilise un genre à la mode, celui du roman épistolaire, mais avec une liberté de ton qui multiplie les points de vue autour de ces deux personnages qui jouent avec une froide hypocrisie et cruauté des sentiments de femmes par trop innocentes (la présidente de Tourvel). Mais les deux protagonistes finissent par s'entre-déchirer, Valmont qui ne vit que pour la conquête, semble faiblir en aimant la présidente, malgré tous ses efforts pour se ressaisir, une attitude que n'accepte pas une Mme de Merteuil, qui n'existe que par le pouvoir qu'elle exerce sur le vicomte et par les jeux de séduction et de conquête qu'ils partagent tous deux. Drame des victimes mais tout autant des tortureurs...

 

1782 - "Les Liaisons dangereuses"

Tout ce que sait le vicomte de Valmont n'est nullement de l'ordre de l'émotion ou de l'expérience intime, ce qu'il appelle sa tactique amoureuse est relativement simple, et l'amour ne l'a jamais abusé, il ne s'en tient qu'à la surface des choses, loin de cette complexité et de cette profondeur qu'il reconnaît aux femmes. Il lui faut d'un mot, et par l'esprit, conquérir les corps et les âmes. L'affirmation de soi par la conquête est vital. Son bonheur? Se fixer des règles et les appliquer. Le sentiment distrait de la pensée, empêche de méditer et de réfléchir, et d'ailleurs est-il nécessaire d'avoir éprouvé les sentiments pour les connaître. A l'esprit, sans nuance, se joint la sensualité. «J'ai bien besoin d'avoir cette femme, pour me sauver du ridicule d'en être amoureux : car où ne mène pas un désir contrarié ? Ô délicieuse jouissance ! Je t'implore .."

Mais cette belle mécanique va se dérègler, de séducteur, Valmont deviendra l'être séduit : «Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti […]. Il faut tout avouer, je pensais ce que je disais...» Il pensait dominer, et tout s'effondre..

Pour la marquise de Merteuil, qui tient les rênes, conscience de Valmont et maître d'œuvre, "l'amour n'est pas la cause de nos plaisirs, il est son prétexte; il est l'art d'aider à la nature", celle des plaisirs de la chair, et peut-être a-t-elle déjà aimé. C'est bien l'intimité de son expérience qui nourrit son attitude. Au fil des pages, la tension va croître entre les deux anciens amants pour aboutir à l'antagonisme de deux volontés contraires qui finissent par s'entre-déchirer. Mme de Merteuil s'est construite une certaine image de Valmont et ne peut supporter qu'elle en vienne à être autre que ce qu'elle a été. Ce qui lui importe n'est pas tant les conquêtes de Valmont, qu'elle encourage par ailleurs, que la lente dégradation d'une complicité dont elle avait le contrôle et qui va se dissoudre progressivement au contact de la vertueuse Présidente de Tourvel...

 

Voulant se venger d'avoir été quittée par Gercourt, la marquise de Merteuil entreprend de déshonorer avant son mariage la jeune Cécile de Volanges qu'il doit épouser.  Elle charge le vicomte de Valmont de cette vengeance, mais celui-ci se récuse, préférant séduire la vertueuse Présidente de Tourvel...

 

( LETTRE IV - LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL)

"..Que me proposez−vous ? de séduire une jeune fille qui n'a rien vu, ne connaît rien ; qui, pour ainsi dire, me serait livrée sans défense ; qu'un premier hommage ne manquera pas d'enivrer et que la curiosité mènera peut−être plus vite que l'Amour. Vingt autres peuvent y réussir comme moi. Il n'en est pas ainsi de l'entreprise qui m'occupe ; son succès m'assure autant de gloire que de plaisir l'Amour qui prépare ma couronne hésite lui−même entre le myrte et le laurier, ou plutôt il les réunira pour honorer mon triomphe. Vous−même, ma belle amie, vous serez saisie d'un saint respect, et vous direz avec enthousiasme : «Voilà l'homme selon mon coeur.» Vous connaissez la Présidente Tourvel, sa dévotion, son amour conjugal, ses principes austères. Voilà ce que j'attaque ; voilà l'ennemi digne de moi..."

 

( LETTRE V - LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT)

"... Vous, avoir la Présidente Tourvel ! mais quel ridicule caprice ! Je reconnais bien là votre mauvaise tête qui ne sait désirer que ce qu'elle croit ne pas pouvoir obtenir. Qu'est-ce donc que cette femme ? des traits réguliers si vous voulez, mais nulle expression : passablement faite, mais sans grâces : toujours mise à faire rire ! avec ses paquets de fichus sur la gorge, et son corps qui remonte au menton ! Je vous le dis en amie, il ne vous faudrait pas deux femmes comme celle-là, pour vous faire perdre toute votre considération. Rappelez-vous

donc ce jour où elle quêtait à Saint-Roch, et où vous me remerciâtes tant de vous avoir procuré ce spectacle. Je crois la voir encore, donnant la main à ce grand échalas en cheveux longs, prête à tomber à chaque pas, ayant toujours son panier de quatre aunes sur la tête de quelqu'un, et rougissant à chaque révérence. Qui vous eût dit alors : vous désirerez cette femme ? Allons, Vicomte, rougissez vous-même, et revenez à vous. Je vous promets le secret. Et puis, voyez donc les désagréments qui vous attendent ! quel rival avez-vous à combattre ? un mari ! Ne vous sentez-vous pas humilié à ce seul mot ? Quelle honte si vous échouez ! et même combien peu de gloire dans le succès ! Je dis plus ; n'en espérez aucun plaisir. En est-il avec les prudes ? j'entends celles de bonne foi : réservées au sein même du plaisir, elles ne vous offrent que des demi-jouissances. Cet entier abandon de soi-même, ce délire de la volupté où le plaisir s'épure par son excès, ces biens de l'Amour, ne sont pas connus d'elles. Je vous le prédis ; dans la plus heureuse supposition, votre Présidente croira avoir tout fait pour vous en vous traitant comme son mari, et dans le tête-à-tête conjugal le plus tendre, on reste toujours deux. Ici c'est bien pis encore ; votre prude est dévote et de cette dévotion de bonne femme qui condamne à une éternelle enfance. Peut-être surmonterez-vous cet obstacle, mais ne vous flattez pas de le détruire : vainqueur de l'Amour de Dieu, vous ne le serez pas de la peur du Diable ; et quand, tenant votre Maîtresse dans vos bras, vous sentirez palpiter son coeur, ce sera de crainte et non d'amour. Peut-être, si vous eussiez connu cette femme plus tôt, en eussiez-vous pu faire quelque chose ; mais cela a vingt-deux ans, et il y en a près de deux qu'elle est mariée. Croyez−moi, Vicomte, quand une femme s'est encroûtée à ce point, il faut l'abandonner à son sort ; ce ne sera jamais qu'une espèce..."

 

(LETTRE VI - LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL)

"... Il n'est donc point de femme qui n'abuse de l'empire qu'elle a su prendre ! Et vous-même, vous que je nommai si souvent mon indulgente amie, vous cessez enfin de l'être, et vous ne craignez pas de m'attaquer dans l'objet de mes affections ! De quels traits vous osez peindre Madame de Tourvel ! quel homme n'eût point payé de sa vie cette insolente audace ? à quelle autre femme qu'à vous n'eût-elle valu au moins une noirceur ? De grâce, ne me mettez plus à d'aussi rudes épreuves ; je ne répondrais pas de les soutenir. Au nom de l'amitié, attendez que j'aie eu cette femme, si vous voulez en médire. Ne savez-vous pas que la seule volupté a le droit de détacher le bandeau de l'Amour ? Mais que dis-je ? Madame de Tourvel a-t-elle besoin d'illusion ? non ; pour être adorable il lui suffit d'être elle-même. Vous lui reprochez de se mettre mal ; je le crois bien ; toute parure lui nuit ; tout ce qui la cache la dépare : c'est dans l'abandon du négligé qu'elle est vraiment ravissante. Grâce aux chaleurs accablantes que nous éprouvons, un déshabillé de simple toile me laisse voir sa taille ronde et souple. Une seule mousseline couvre sa gorge, et mes regards furtifs, mais pénétrants, en ont déjà saisi les formes enchanteresses. Sa figure, dites-vous, n'a nulle expression. Et qu'exprimerait-elle, dans les moments où rien ne parle à son coeur ? Non, sans doute, elle n'a point, comme nos femmes coquettes, ce regard menteur qui séduit quelquefois et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase par un sourire étudié ; et quoiqu'elle ait les plus belles dents du monde, elle ne rit que de ce qui l'amuse. Mais il faut voir comme, dans les folâtres jeux, elle offre l'image d'une gaieté naïve et franche ! comme, auprès d'un malheureux qu'elle s'empresse de secourir, son regard annonce la joie pure et la bonté compatissante ! Il faut voir, surtout au moindre mot d'éloge ou de cajolerie, se peindre, sur sa figure céleste, ce touchant embarras d'une modestie qui n'est point jouée ! Elle est prude et dévote, et de là vous la jugez froide et inanimée ? Je pense bien différemment. Quelle étonnante sensibilité ne faut-il pas avoir pour la répandre jusque sur son mari, et pour aimer toujours un être toujours absent ? Quelle preuve plus forte pourriez-vous désirer ? J'ai su pourtant m'en procurer une autre.

J'ai dirigé sa promenade de manière qu'il s'est trouvé un fossé à franchir ; et, quoique fort leste, elle est encore plus timide : vous jugez bien qu'une prude craint de sauter le fossé [On reconnaît ici le mauvais goût des calembours, qui commençait à prendre, et qui depuis a fait tant de progrès]. Il a fallu se confier à moi. J'ai tenu dans mes bras cette femme modeste..."

Valmont, malgré la marquise de Merteuil, met donc en place sa stratégie. Mais à la Présidente de Tourvel qui fait part à Madame de Volanges des "gaietés" que lui procure  Monsieur de Valmont, celle-ci s'étonne compte tenu de sa réputation de libertin  : " Dans la vie sage et retirée que vous menez, ces scandaleuses aventures ne parviennent pas jusqu'à vous. Je pourrais vous en raconter qui vous feraient frémir ; mais vos regards, purs comme votre âme, seraient souillés par de semblables tableaux : sûre que Valmont ne sera jamais dangereux pour vous, vous n'avez pas besoin de pareilles armes pour vous défendre. La seule chose que j'ai à vous dire, c'est que, de toutes les femmes auxquelles il a rendu des soins, succès ou non, il n'en est point qui n'aient eu à s'en plaindre. La seule Marquise de Merteuil fait l'exception à cette règle générale ; seule, elle a su lui résister et enchaîner sa méchanceté..".  

Un échange de lettres parallèle à celui par lequel correspondent le vicomte et la marquise, va s'établir entre les deux femmes où se joue la réputation du vicomte et les hésitations de la Présidente...

 

La marquise de Merteuil tente de se battre encore, craignant les conséquences de cette nouvelle attitude de son complice... 

(LETTRE X - LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT) 

"...Me boudez−vous, Vicomte ? ou bien êtes-vous mort ? ou, ce qui y ressemblerait beaucoup, ne vivez-vous plus que pour votre Présidente ? Cette femme, qui vous a rendu les illusions de la jeunesse, vous en rendra bientôt aussi les ridicules préjugés. Déjà vous voilà timide et esclave ; autant vaudrait être amoureux. Vous renoncez à vos heureuses témérités . Vous voilà donc vous conduisant sans principes, et donnant tout au hasard, ou plutôt au caprice. Ne vous souvient-il plus que l'Amour est, comme la médecine, seulement l'art d'aider à la Nature ? Vous voyez que je vous bats avec vos armes : mais je n'en prendrai pas d'orgueil ; car c'est bien battre un homme à terre. Il faut qu'elle se donne , me dites-vous : eh ! sans doute, il le faut ; aussi se donnera-t-elle comme les autres, avec cette différence que ce sera de mauvaise grâce. Mais, pour qu'elle finisse par se donner, le vrai moyen est de commencer par la prendre. Que cette ridicule distinction est bien un vrai déraisonnement de l'Amour ! Je dis l'Amour ; car vous êtes amoureux.

Vous parler autrement, ce serait vous trahir ; ce serait vous cacher votre mal. Dites-moi donc, amant langoureux, ces femmes que vous avez eues, croyez-vous les avoir violées ? Mais, quelque envie qu'on ait de se donner, quelque pressée que l'on en soit, encore faut-il un prétexte ; et y en a-t-il de plus commode pour nous, que celui qui nous donne l'air de céder à la force ? Pour moi, je l'avoue, une des choses qui me flattent le plus, est une attaque vive et bien faite, où tout se succède avec ordre quoique avec rapidité ; qui ne nous met jamais dans ce pénible embarras de réparer nous-mêmes une gaucherie dont au contraire nous aurions dû profiter ; qui sait garder l'air de la violence jusque dans les choses que nous accordons, et flatter avec adresse nos deux passions favorites, la gloire de la défense et le plaisir de la défaite. Je conviens que ce talent, plus rare que l'on ne croit, m'a toujours fait plaisir, même alors qu'il ne m'a pas séduite, et que quelquefois il m'est arrivé de me rendre, uniquement comme récompense. Telle dans nos anciens Tournois, la Beauté donnait le prix de la valeur et de l'adresse.

Mais vous, vous qui n'êtes plus vous, vous vous conduisez comme si vous aviez peur de réussir. Eh ! depuis quand voyagez-vous à petites journées et par des chemins de traverse ? Mon ami, quand on veut arriver, des chevaux de poste et la grande route ! Mais laissons ce sujet, qui me donne d'autant plus d'humeur, qu'il me prive du plaisir de vous voir. Au moins écrivez−moi plus souvent que vous ne faites, et mettez−moi au courant de vos progrès. Savez-vous que voilà plus de quinze jours que cette ridicule aventure vous occupe, et que vous négligez tout le monde ?.."

 

Mme de Merteuil, ne pouvant compter sur le vicomte, prend en main le plan qu'elle lui destinait vis-à-vis du mariage de Cécile Volanges. Elle devient sa confidente de Cécile et va l'encourager à se tourner vers son maître de musique, Danceny, Des lettres entre Cécile et Sophie Carnay permettent de suivre le point de vue de Mlle Volanges et de ses relations avec le chevalier Danceny. Entretemps, la marquise a pris pour amant Danceny et mis en place tous les éléments pour ’il devienne activement l’amant de Cécile Volanges....

 

(LETTRE XX - LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT) - Ses premiers éléments de stratégie en place, Mme de Merteuil joue sa dernière carte et accepte d'être une récompense pour Valmont si celui-ci lui apporte la preuve écrite de la chute de Mme de Tourvel. Mais de plus, elle fait au Vicomte un portrait de Cécile qui tend à lui montrer qu'elle serait bien susceptible de changer de partenaire de jeu. La marquise ne peut se résigner à jouer seule ...

"... Cependant si j'avais moins de moeurs, je crois qu'il aurait, dans ce moment, un rival dangereux ; c'est la petite Volanges. Je raffole de cet enfant : c'est une vraie passion. Ou je me trompe, ou elle deviendra une de nos femmes les plus à la mode. Je vois son petit coeur se développer, et c'est un spectacle ravissant. Elle aime déjà son Danceny avec fureur ; mais elle n'en sait encore rien. Lui-même, quoique très amoureux, a encore la timidité de son âge, et n'ose pas trop le lui apprendre. Tous deux sont en adoration vis-à-vis de moi. La petite surtout a grande envie de me dire son secret ; particulièrement depuis quelques jours je l'en vois vraiment oppressée et je lui aurais rendu un grand service de l'aider un peu : mais je n'oublie pas que c'est un enfant, et je ne veux pas me compromettre. Danceny m'a parlé un peu plus clairement ; mais, pour lui, mon parti est pris, je ne veux pas l'entendre. Quant à la petite, je suis souvent tentée d'en faire mon élève ; c'est un service que j'ai envie de rendre à Gercourt..."

 

Pendant ce temps, la Présidente, encouragée par Mme de Volanges, résiste à Valmont et finit par obtenir de lui qu'il rentre à Paris. Un Valmont qui pense un moment être sur le point de triompher. Mais il découvre le rôle joué par Mme de Volanges, et décidera alors d'aider la marquise et de séduire Cécile...

 

(LETTRE XLIV - LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL)

"...Partagez ma joie, ma belle amie ; je suis aimé ; j'ai triomphé de ce coeur rebelle. C'est en vain qu'il dissimule encore ; mon heureuse adresse a surpris son secret. Grâce à mes soins actifs, je sais tout ce qui m'intéresse : depuis la nuit, l'heureuse nuit d'hier, je me retrouve dans mon élément ; j'ai repris toute mon existence ; j'ai dévoilé un double mystère d'amour et d'iniquité : je jouirai de l'un, je me vengerai de l'autre ; je volerai de plaisirs en plaisirs. La seule idée que je m'en fais me transporte au point que j'ai quelque peine à rappeler ma prudence ; que j'en aurai peut−être à mettre de l'ordre dans le récit que j'ai à vous faire. Essayons cependant.

Hier même, après vous avoir écrit ma Lettre, j'en reçus une de la céleste dévote. Je vous l'envoie ; vous y verrez qu'elle me donne, le moins maladroitement qu'elle peut, la permission de lui écrire : mais elle y presse mon départ, et je sentais bien que je ne pouvais le différer trop longtemps sans me nuire.

Tourmenté cependant du désir de savoir qui pouvait avoir écrit contre moi, j'étais encore incertain du parti que je prendrais. Je tentai de gagner la Femme de chambre, et je voulus obtenir d'elle de me livrer les poches de sa Maîtresse, dont elle pouvait s'emparer aisément le soir, et qu'il lui était facile de replacer le matin, sans donner le moindre soupçon. J'offris dix louis pour ce léger service : mais je ne trouvai qu'une bégueule, scrupuleuse ou timide, que mon éloquence ni mon argent ne purent vaincre. Je la prêchais encore, quand le souper sonna. Il fallut la laisser : trop heureux qu'elle voulût bien me promettre le secret, sur lequel même vous jugez que je ne comptais guère. Jamais je n'eus plus d'humeur. Je me sentais compromis ; et je me reprochais, toute la soirée, ma démarche imprudente.

(...)  Elle veut donc que je revienne à Paris ! elle m'y force ! soit, j'y retournerai, mais elle gémira de mon retour. Je suis fâché que Danceny soit le héros de cette aventure, il a un fond d'honnêteté qui nous gênera : cependant il est amoureux, et je le vois souvent ; on pourra peut-être en tirer parti. Je m'oublie dans ma colère, et je ne songe pas que je vous dois le récit de ce qui s'est passé aujourd'hui. Revenons.

Ce matin j'ai revu ma sensible Prude. Jamais je ne l'avais trouvée si belle. Cela devait être ainsi le plus beau moment d'une femme, le seul où elle puisse produire cette ivresse de l'âme, dont on parle toujours, et qu'on éprouve si rarement, est celui où, assurés de son amour, nous ne le sommes pas de ses faveurs ; et c'est précisément le cas où je me trouvais. Peut-être aussi l'idée que j'allais être privé du plaisir de la voir servait-il à l'embellir. Enfin, à l'arrivée du Courrier, on m'a remis votre Lettre du 27 ; et pendant que je la lisais, j'hésitais encore pour savoir si je tiendrais ma parole : mais j'ai rencontré les yeux de ma Belle, et il m'aurait été impossible de lui rien refuser.

J'ai donc annoncé mon départ. Un moment après, Madame de Rosemonde nous a laissés seuls : mais j'étais encore à quatre pas de la farouche personne, que se levant avec l'air de l'effroi : «Laissez-moi, laissez-moi, Monsieur», m'a-t-elle dit ; «au nom de Dieu, laissez-moi.» Cette prière fervente, qui décelait son émotion, ne pouvait que m'animer davantage. Déjà j'étais auprès d'elle, et je tenais ses mains qu'elle avait jointes avec une expression tout à fait touchante ; là, je commençais de tendres plaintes, quand un démon ennemi ramena Madame de Rosemonde. La timide Dévote, qui a en effet quelques raisons de craindre, en a profité pour se retirer.

Je lui ai pourtant offert la main qu'elle a acceptée ; et augurant bien de cette douceur, qu'elle n'avait pas eue depuis longtemps, tout en recommençant mes plaintes j'ai essayé de serrer la sienne. Elle a d'abord voulu la retirer ; mais sur une instance plus vive, elle s'est livrée d'assez bonne grâce, quoique sans répondre ni à ce geste, ni à mes discours. Arrivés à la porte de son appartement, j'ai voulu baiser cette main, avant de la quitter. La défense a commencé par être franche ; mais un songez donc que je pars , prononcé bien tendrement, l'a rendue gauche et insuffisante. A peine le baiser a-t-il été donné, que la main a retrouvé sa force pour échapper, et que la Belle est entrée dans son appartement où était sa Femme de chambre. Ici finit mon histoire. Comme je présume que vous serez demain chez la Maréchale de. , où sûrement je n'irai pas vous trouver ; comme je me doute bien aussi qu'à notre première entrevue nous aurons plus d'une affaire à traiter, et notamment celle de la petite Volanges, que je ne perds pas de vue, j'ai pris le parti de me faire précéder par cette Lettre ; et toute longue qu'elle est, je ne la fermerai qu'au moment de l'envoyer à la Poste, car au terme où j'en suis, tout peut dépendre d'une occasion ; et je vous quitte pour aller l'épier.....

 

La marquise de Merteuil organise entre Cécile et Danceny un dernier entretien dont elle attend beaucoup. Valmont est chargé de faire la leçon à Danceny. Quant à Cécile, elle est vite revenue des bonnes dispositions où l'avait mise son confesseur. Désespérant de l'indolence de Danceny, Mme de Merteuil, voulant stimuler son ardeur par l'épreuve, révèle toute l'intrigue à Mme de Volanges, qui ferme sa porte à Danceny et emmène Cécile chez Mme de Rosemonde. Ce sera une occasion pour Valmont de les suivre et de devenir l'intermédiaire entre les deux amoureux. Mais ce sera aussi l'occasion aussi pour Valmont de retrouver Mme de Tourvel, qui ne peut s'empêcher de lui écrire pour se justifier ou s'accrocher désespérément à son devoir...

 

( LETTRE LXIII - LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT)

« J'allai le soir même chez Madame de Volanges, et, suivant mon projet, je lui fis confidence que je me croyais sûre qu'il existait entre sa fille et Danceny une liaison dangereuse. Cette femme, si clairvoyante contre vous, était aveuglée au point qu'elle me répondit d'abord qu'à coup sûr je me trompais ; que sa fille était un enfant, etc. Je ne pouvais pas lui dire tout ce que j'en savais ; mais je citai des regards, des propos, dont ma vertu et mon amitié s'alarmaient. Je parlai enfin presque aussi bien qu'aurait pu faire une Dévote, et, pour frapper le coup décisif, j'allai jusqu'à dire que je croyais avoir vu donner et recevoir une Lettre. Cela me rappelle, ajoutai-je, qu'un jour elle ouvrit devant moi un tiroir de son secrétaire, dans lequel je vis beaucoup de papiers, que sans doute elle conserve. Lui connaissez-vous quelque correspondance fréquente ? Ici la figure de Madame de Volanges changea, et je vis quelques larmes rouler dans ses yeux. Je vous remercie, ma digne amie, me dit-elle, en me serrant la main, je m'en éclaircirai.

Après cette conversation, trop courte pour être suspecte, je me rapprochai de la jeune personne. Je la quittai bientôt après, pour demander à la mère de ne pas me compromettre vis-à-vis de sa fille, ce qu'elle me promit d'autant plus volontiers, que je lui fis observer combien il serait heureux que cet enfant prît assez de confiance en moi pour m'ouvrir son cœur et me mettre à portée de lui donner mes sages conseils. Ce qui m'assure qu'elle tiendra sa promesse, c'est que je ne doute pas qu'elle ne veuille se faire honneur de sa pénétration auprès de sa fille. Je me trouvais, par là, autorisée à garder mon ton d'amitié avec la petite, sans paraître fausse aux yeux de Madame de Volanges ; ce que je voulais éviter. J'y gagnais encore d'être, par la suite, aussi longtemps et aussi secrètement que je voudrais, avec la jeune personne, sans que la mère en prît jamais d'ombrage. »

 

Etape importante, l'entrée en scène d'un autre libertin, Prévan, qui prétend conquérir une proie facile en la personne de Mme de Merteuil. Irritée des conseils de prudence que lui prodigue Valmont à l'égard de Prévan, Mme de Merteuil va manigancer une aventure dont ce dernier sort déshonoré. La marquise triomphe d'autant plus de ces affaires qu'elle tient le sort de tous dans ses mains, tout en jouissant de la confiance de la bonne compagnie. Mais les remarques de Valmont l'ont déstabilisée...

 

(LETTRE LXXXI - LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT). 

 ".... Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude, ils sont le fruit de mes profondes réflexions; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage.

   Entrée dans le monde dans le temps où, fille encore, j'étais vouée par état au silence et à l'inaction, j'ai su en profiter pour observer et réfléchir. Tandis qu'on me croyait étourdie ou distraite, écoutant peu à la vérité les discours qu'on s'empressait à me tenir, je recueillais avec soin ceux qu'on cherchait à me cacher.

   Cette utile curiosité, en servant à m'instruire, m'apprit encore à dissimuler : forcée souvent de cacher les objets de mon attention aux yeux de ceux qui m'entouraient, j'essayai de guider les miens à mon gré; j'obtins dès lors de prendre à volonté ce regard distrait que vous avez loué si souvent. Encouragée par ce premier succès, je tâchai de régler de même les divers mouvements de ma figure. Ressentais-je quelque chagrin, je m'étudiais à prendre l'air de la sérénité, même celui de la joie; j'ai porté le zèle jusqu'à me causer des douleurs volontaires, pour chercher pendant ce temps l'expression du plaisir. Je me suis travaillée avec le même soin et plus de peine, pour réprimer les symptômes d'une joie inattendue. C'est ainsi que j'ai su prendre sur ma physionomie cette puissance dont je vous ai vu quelquefois si étonné.

   J'étais bien jeune encore, et presque sans intérêt: mais je n'avais à moi que ma pensée, et je m'indignais qu'on pût me la ravir ou me la surprendre contre ma volonté. Munie de ces premières armes, j'en essayai l'usage: non contente de ne plus me laisser pénétrer, je m'amusais à me montrer sous des formes différentes; sûre de mes gestes, j'observais mes discours; je réglai les uns et les autres, suivant les circonstances, ou même seulement suivant mes fantaisies: dès ce moment, ma façon de penser fut pour moi seule, et je ne montrai plus que celle qu'il m'était utile de laisser voir.

   Ce travail sur moi-même avait fixé mon attention sur l'expression des figures et le caractère des physionomies; et j'y gagnai ce coup d'œil pénétrant, auquel l'expérience m'a pourtant appris à ne pas me fier entièrement; mais qui, en tout, m'a rarement trompée.

   Je n'avais pas quinze ans, je possédais déjà les talents auxquels la plus grande partie de nos politiques doivent leur réputation, et je ne me trouvais encore qu'aux premiers éléments de la science que je voulais acquérir. [...]"

 

L'action se précipite. Alors que madame de Volanges songe à défaire la promesse de mariage de sa fille avec M. de Gercourt, le vicomte de Valmont parvient à ses fins, et après un premier refus, et encouragée par la marquise qui explique que prendre Valmont pour amant en attendant la venue de Danceny ne peut lui être que profitable,  Cécile Volanges cède au Vicomte. Elle entre désormais dans l'adultère et le monde de la dépravation défendu par Valmont et Merteuil. La première nuit qu'ils imaginent avec son futur mari, M. de Gercourt, les laisse pensifs...

 

Mais, malgré les tentatives de la marquise, le vicomte n'a pas renoncé à séduire madame de Tourvel. Elle lutte encore mais ne tarde pas à céder suite à un stratagème particulièrement  efficace sur une femme d'une telle sensibilité, il se dit malade d'amour pour elle, entend se suicider, elle s’évanouit dans ses bras et finit par se donner à lui...

 

 (LETTRE CXXV - LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL)

"La voilà donc vaincue, cette femme superbe qui avait osé croire qu'elle pourrait me résister ! Oui, mon amie, elle est à moi, entièrement à moi ; et depuis hier, elle n'a plus rien à m'accorder. Je suis encore trop plein de mon bonheur, pour pouvoir l'apprécier, mais je m'étonne du charme inconnu que j'ai ressenti. Serait-il donc vrai que la vertu augmentât le prix d'une femme, jusque dans le moment même de sa faiblesse ? Mais reléguons cette idée puérile avec les contes de bonnes femmes. Ne rencontre-t-on pas presque partout une résistance plus ou moins bien feinte au premier triomphe ? et ai-je trouvé nulle part le charme dont je parle ? ce n'est pourtant pas non plus celui de l'amour ; car enfin, si j'ai eu quelquefois auprès de cette femme étonnante des moments de faiblesse qui ressemblaient à cette passion pusillanime, j'ai toujours su les vaincre et revenir à mes principes. Quand même la scène d'hier m'aurait, comme je le crois, emporté un peu plus loin que je ne comptais ; quand j'aurais, un moment, partagé le trouble et l'ivresse que je faisais naître : cette illusion passagère serait dissipée à présent ; et cependant le même charme subsiste. J'aurais même, je l'avoue, un plaisir assez doux à m'y livrer, s'il ne me causait quelque inquiétude. Serai-je donc, à mon âge, maîtrisé comme un écolier, par un sentiment involontaire et inconnu ?

Non : il faut, avant tout, le combattre et l'approfondir. Peut-être, au reste, en ai-je déjà entrevu la cause ! Je me plais au moins dans cette idée, et je voudrais qu'elle fût vraie.

Dans la foule des femmes auprès desquelles j'ai rempli jusqu'à ce jour le rôle et les fonctions d'Amant, je n'en avais encore rencontré aucune qui n'eût, au moins, autant d'envie de se rendre que j'en avais de l'y déterminer ; je m'étais même accoutumé à appeler prudes celles qui ne faisaient que la moitié du chemin, par opposition à tant d'autres, dont la défense provocante ne couvre jamais qu'imparfaitement les premières avances qu'elles ont faites.

Ici, au contraire, j'ai trouvé une première prévention défavorable et fondée depuis sur les conseils et les rapports d'une femme haineuse, mais clairvoyante ; une timidité naturelle et extrême, que fortifiait une pudeur éclairée ; un attachement à la vertu, que la Religion dirigeait, et qui comptait déjà deux années de triomphe, enfin des démarches éclatantes, inspirées par ces différents motifs et qui toutes n'avaient pour but que de se soustraire à mes poursuites.

Ce n'est donc pas, comme dans mes autres aventures, une simple capitulation plus ou moins avantageuse, et dont il est plus facile de profiter que de s'enorgueillir ; c'est une victoire complète, achetée par une campagne pénible, et décidée par de savantes manoeuvres. Il n'est donc pas surprenant que ce succès, dû à moi seul, m'en devienne plus précieux ; et le surcroît de plaisir que j'ai éprouvé dans mon triomphe, et que je ressens encore, n'est que la douce impression du sentiment de la gloire. Je chéris cette façon de voir, qui me sauve l'humiliation de penser que je puisse dépendre en quelque manière de l'esclave même que je serais asservie ; que je n'aie pas en moi seul la plénitude de mon bonheur ; et que la faculté de m'en faire jouir dans toute son énergie soit réservée à telle ou telle femme, exclusivement à toute autre.

Ces réflexions sensées régleront ma conduite dans cette importante occasion ; et vous pouvez être sûre que je ne me laisserai pas tellement enchaîner, que je ne puisse toujours briser ces nouveaux liens, en me jouant et à ma volonté. Mais déjà je vous parle de ma rupture ; et vous ignorez encore par quels moyens j'en ai acquis le droit ; lisez donc, et voyez à quoi s'expose la sagesse, en essayant de secourir la folie. J'étudiais si attentivement mes discours et les réponses que j'obtenais, que j'espère vous rendre les uns et les autres avec

une exactitude dont vous serez contente...."

 

Valmont avouera alors à Merteuil ressentir un amour des plus sincères et profonds envers la présidente de Tourvel...

 (LETTRE CXXXIII - LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL)

"... J'ai pu, je crois, sans me compromettre, donner quelque temps à une femme, qui a au moins le mérite d'être d'un genre qu'on rencontre rarement. Peut-être aussi la saison morte dans laquelle est venue cette aventure m'a fait m'y livrer davantage ; et encore à présent, qu'à peine le grand courant commence à reprendre, il n'est pas étonnant qu'elle m'occupe presque en entier. Mais songez donc qu'il n'y a guère que huit jours que je jouis du fruit de trois mois de soins. Je me suis si souvent arrêté davantage à ce qui valait bien moins, et ne m'avait pas tant coûté ! ... et jamais vous n'en avez rien conclu contre moi.

Et puis, voulez-vous savoir la véritable cause de l'empressement que j'y mets ? la voici. Cette femme est naturellement timide ; dans les premiers temps, elle doutait sans cesse de son bonheur, et ce doute suffisait pour le troubler : en sorte que je commence à peine a pouvoir remarquer jusqu'où va ma puissance en ce genre. C'est une chose que j'étais pourtant curieux de savoir ; et l'occasion ne s'en trouve pas si facilement qu'on le croit.

D'abord, pour beaucoup de femmes, le plaisir est toujours le plaisir et n'est jamais que cela ; et auprès de celles-là, de quelque titre qu'on nous décore, nous ne sommes jamais que des facteurs, de simples commissionnaires, dont l'activité fait tout le mérite, et parmi lesquels, celui qui fait le plus est toujours celui qui fait le mieux.

Dans une autre classe, peut-être la plus nombreuse aujourd'hui, la célébrité de l'Amant, le plaisir de l'avoir enlevé à une rivale, la crainte de se le voir enlever à son tour, occupent les femmes presque tout entières : nous entrons bien, plus ou moins, pour quelque chose dans l'espèce de bonheur dont elles jouissent ; mais il tient plus aux circonstances qu'à la personne. Il leur vient par nous, et non de nous.

Il fallait donc trouver, pour mon observation, une femme délicate et sensible, qui fît son unique affaire de l'amour, et qui, dans l'amour même, ne vît que son Amant ; dont l'émotion, loin de suivre la route ordinaire, partît toujours du coeur, pour arriver aux sens ; que j'ai vue par exemple (et je ne parle pas du premier jour) sortir du plaisir tout éplorée, et le moment d'après retrouver la volupté dans un mot qui répondait à son âme. Enfin, il fallait qu'elle réunît encore cette candeur naturelle, devenue insurmontable par l'habitude de s'y livrer, et qui ne lui permet de dissimuler aucun des sentiments de son coeur. Or, vous en conviendrez, de telles femmes sont rares ; et je puis croire que, sans celle-ci, je n'en aurais peut-être jamais rencontré. Il ne serait donc pas étonnant qu'elle me fixât plus longtemps qu'une autre, et si le travail que je veux faire sur elle exige que je la rende heureuse, parfaitement heureuse ! pourquoi m'y refuserais-je, surtout quand cela me sert, au lieu de me contrarier ? Mais de ce que l'esprit est occupé, s'ensuit-il que le coeur soit esclave ? non, sans doute. Aussi le prix que je ne me défends pas de mettre à cette aventure ne m'empêchera pas d'en courir d'autres, ou même de la sacrifier à de plus agréables...." 

Alors que Valmont rappelle à la marquise sa promesse de se donner à lui en cas de conquête de la présidente de Tourvel et reprend sa relation avec la jeune Volanges. Puis il se décide à rompre de madame de Tourvel qui, effondrée, se retire au couvent...  (Lettre CXLIII, la Présidente de Tourvel à Madame de Rosemonde, "Le voile est déchiré, Madame, sur lequel était peinte l'illusion de mon bonheur. La funeste vérité m'éclaire, et ne me laisse voir qu'une mort assurée et prochaine, dont la route m'est tracée entre la honte et le remords. Je la suivrai... je chérirai mes tourments s'ils abrègent mon existence. Je vous envoie la Lettre que j'ai reçue hier ; je n'y joindrai aucune réflexion, elle les porte avec elle. Ce n'est plus le temps de se  plaindre, il n'y a plus qu'à souffrir. Ce n'est pas de pitié que j'ai besoin, c'est de force...)

 

(LETTRE CXLV - LA MARQUISE DE MERTEUIL AU VICOMTE DE VALMONT)

"... Sérieusement, Vicomte, vous avez quitté la Présidente ? vous lui avez envoyé la Lettre que je vous avais faite pour elle ? En vérité, vous êtes charmant ; et vous avez surpassé mon attente ! J'avoue de bonne foi que ce triomphe me flatte plus que tous ceux que j'ai pu obtenir jusqu'à présent. Vous allez trouver peut-être que j'évalue bien haut cette femme, que naguère j'appréciais si peu ; point du tout : mais c'est que ce n'est pas sur elle que j'ai remporté cet avantage ; c'est sur vous : voilà le plaisant et ce qui est vraiment délicieux.

Oui, Vicomte, vous aimiez beaucoup Madame de Tourvel, et même vous l'aimez encore ; vous l'aimez comme un fou : mais parce que je m'amusais à vous en faire honte, vous l'avez bravement sacrifiée. Vous en auriez sacrifié mille, plutôt que de souffrir une plaisanterie. Où nous conduit pourtant la vanité ! Le Sage a bien raison, quand il dit qu'elle est l'ennemie du bonheur. Où en seriez-vous à présent, si je n'avais voulu que vous faire une malice ? Mais je suis incapable de tromper, vous le savez bien ; et dussiez-vous, à mon tour, me réduire au désespoir et au Couvent, j'en cours les risques, et je me rends à mon vainqueur.

Cependant si je capitule, c'est en vérité pure faiblesse : car si je voulais, que de chicanes n'aurais-je pas encore à faire ! et peut-être le mériteriez-vous ? J'admire, par exemple, avec quelle finesse ou quelle gaucherie vous me proposez en douceur de vous laisser renouer avec la Présidente. Il vous conviendrait beaucoup, n'est-ce pas, de vous donner le mérite de cette rupture sans y perdre les plaisirs de la jouissance ? Et comme alors cet apparent sacrifice n'en serait plus un pour vous, vous m'offrez de le renouveler à ma volonté ! Par cet arrangement, la céleste Dévote se croirait toujours l'unique choix de votre coeur, tandis que je m'enorgueillirais d'être la rivale préférée ; nous serions trompées toutes deux, mais vous seriez content, et qu'importe le reste ?

C'est dommage qu'avec tant de talent pour les projets vous en ayez si peu pour l'exécution ; et que par une seule démarche inconsidérée, vous ayez mis vous-même un obstacle invincible à ce que vous désirez le plus.

Quoi ! vous aviez l'idée de renouer, et vous avez pu écrire ma Lettre ! Vous m'avez donc crue bien gauche à mon tour ! Ah ! croyez-moi, Vicomte, quand une femme frappe dans le coeur d'une autre, elle manque rarement de trouver l'endroit sensible, et la blessure est incurable. Tandis que je frappais celle-ci, ou plutôt que je dirigeais vos coups, je n'ai pas oublié que cette femme était ma rivale, que vous l'aviez trouvée un moment préférable à moi, et qu'enfin, vous m'aviez placée au-dessous d'elle. Si je me suis trompée dans ma vengeance, je consens à en porter la faute. Ainsi, je trouve bon que vous tentiez tous les moyens : je vous y invite même, et vous promets de ne pas me fâcher de vos succès, si vous parvenez à en avoir. Je suis si tranquille sur cet objet que je ne veux plus m'en occuper. Parlons d'autre chose.

Par exemple, de la santé de la petite Volanges. Vous m'en direz des nouvelles positives à mon retour, n'est-il pas vrai ? Je serai bien aise d'en avoir. Après cela, ce sera à vous de juger s'il vous conviendra mieux de remettre la petite fille à son Amant, ou de tenter de devenir une seconde fois le fondateur d'une nouvelle branche des Valmont, sous le nom de Gercourt. Cette idée m'avait paru assez plaisante, et en vous laissant le choix je vous demande pourtant de ne pas prendre de parti définitif, sans que nous en ayons causé ensemble. Ce n'est pas vous remettre à un terme éloigné, car je serai à Paris incessamment. Je ne peux pas vous dire positivement le jour ; mais vous ne doutez pas que, dès que je serai arrivée, vous n'en soyez le premier informé...."

 

Reste Cécile Volanges, objet de manipulation entre les deux complices jusqu'à ce que le vicomte de Valmont somme la marquise de Merteuil d’accepter leur liaison nuptiale ce qu'elle refuse.... 

 

(LETTRE CLIII - LE VICOMTE DE VALMONT A LA MARQUISE DE MERTEUIL)

"Je réponds sur-le-champ à votre Lettre, et je tâcherai d'être clair ; ce qui n'est pas facile avec vous, quand une fois vous avez pris le parti de ne pas entendre. De longs discours n'étaient pas nécessaires pour établir que chacun de nous ayant en main tout ce qu'il faut pour perdre l'autre, nous avons un égal intérêt à nous ménager mutuellement : aussi, ce n'est pas de cela dont il s'agit. Mais encore entre le parti violent de se perdre, et celui, sans doute meilleur, de rester unis comme nous l'avons été, de le devenir davantage encore en reprenant notre première liaison, entre ces deux partis, dis-je, il y en a mille autres à prendre. Il n'était donc pas ridicule de vous dire, et il ne l'est pas de vous répéter que, de ce jour même, je serai ou votre Amant ou votre ennemi.

Je sens à merveille que ce choix vous gêne ; qu'il vous conviendrait mieux de tergiverser ; et je n'ignore pas que vous n'avez jamais aimé à être placée ainsi entre le oui et le non : mais vous devez sentir aussi que je ne puis vous laisser sortir de ce cercle étroit sans risquer d'être joué ; et vous avez dû prévoir que je ne le souffrirais pas. C'est maintenant à vous à décider : je peux vous laisser le choix mais non pas rester dans l'incertitude.

Je vous préviens seulement que vous ne m'abuserez pas par vos raisonnements, bons ou mauvais ; que vous ne me séduirez pas davantage par quelques cajoleries dont vous chercheriez à parer vos refus, et qu'enfin, le moment de la franchise est arrivé. Je ne demande pas mieux que de vous donner l'exemple ; et je vous déclare avec plaisir que je préfère la paix et l'union : mais s'il faut rompre l'une ou l'autre, je crois en avoir le droit et les moyens.

J'ajoute donc que le moindre obstacle mis de votre part sera pris de la mienne pour une véritable déclaration de guerre : vous voyez que la réponse que je vous demande n'exige ni longues ni belles phrases.

Deux mots suffisent.

Paris, ce 4 décembre 17**.

REPONSE DE LA MARQUISE DE MERTEUIL ECRITE AU BAS DE LA MEME LETTRE.

Hé bien ! la guerre."

 

Dès lors tout s'enchaîne inexorablement vers une fin dramatique. Valmont est tué en duel par Danceny, entraînant la mort de madame de Tourvel, tout Paris découvre avec la publication des Lettres les mœurs et les agissements de la marquise de Merteuil. Cécile se retire au couvent et Mme de Merteuil, conspuée, atteinte de la petite vérole et défigurée, ruinée, disparaît à jamais....

 

( LETTRE CLXXV - MADAME DE VOLANGES A MADAME DE ROSEMONDE) - "... Le sort de Madame de Merteuil paraît enfin rempli, ma chère et digne amie, et il est tel que ses plus grands ennemis sont partagés entre l'indignation qu'elle mérite, et la pitié qu'elle inspire. J'avais bien raison de dire que ce serait peut-être un bonheur pour elle de mourir de sa petite vérole. Elle en est revenue, il est vrai, mais affreusement défigurée ; et elle y a particulièrement perdu un oeil. Vous jugez bien que je ne l'ai pas revue : mais on m'a dit qu'elle était vraiment hideuse. Le Marquis de ***, qui ne perd pas l'occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d'elle, que la maladie l'avait retournée, et qu'à présent son âme était sur sa figure. Malheureusement tout le monde trouva que l'expression était juste..."

 


Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814)

Donatien Alphonse François, comte de Sade, plus connu sous le nom de Marquis de Sade, eut une réaction très singulière aux changements de cette fin du XVIIIe : un intérêt soudain pour la relation entre le pouvoir, la douleur et le plaisir, qui inspirera le terme "sadisme". Sans les Surréalistes, au début du XXe siècle, peut-être n'aurait-il pas connu une telle renommée...

Né d'une vieille famille provençale dont le château est situé à Lacoste, non loin d'Avignon,  le jeune aristocrate est envoyé en Provence, où l'accueillent ses tantes, puis son oncle, l'abbé de Sade, correspondant érudit de Voltaire mais aussi libertin qui a des démêlés avec la justice. A dix ans, le marquis de Sade fut mis au collège Louis-le-Grand. A quatorze ans, il entra dans les chevaux-légers, d'où il passa, comme sous-lieutenant, au régiment du roi. II devint ensuite lieutenant de carabiniers et gagna sur les champs de bataille, en Allemagne, pendant la guerre de Sept Ans, le grade de capitaine. Réformé à la signature du traité de Paris, il revint à Paris et épousa le 17 mai 1763, contre son gré, Renée-Pélagie de Montreuil, issue de la petite noblesse de robe, mais richement dotée. Il eût préféré, nous dit-on, se marier avec la sœur cadette de celle-ci. Celle qu'il aimait ayant été mise dans un couvent, il éprouva un si grand dépit qu'il sombra dans la débauche. En fait, le marquis de Sade a donné beaucoup de détails autobiographiques sur son enfance et sa jeunesse dans "Aline el Valcour", où il s'est peint sous le nom de Valcour. On trouverait peut-être dans "Juliette" des détails sur son séjour en Allemagne. Quatre mois après son mariage, il était emprisonné à Vincennes. En 1768 éclata le scandale de la veuve Rose Keller, accusant Sade d'avoir flagellé une femme qu'il avait fait mettre nue et attaché à un arbre. Cette affaire entraîna le second emprisonnement du marquis de Sade, au château de Saumur, puis à la prison de Pierre-Encise, à Lyon. Au bout de six semaines, il fut remis en liberté. En juin 1772 a lieu l'affaire de Marseille,  une orgie rassemblant autour de Sade et de son domestique plusieurs prostituées auxquelles des doses d'aphrodisiaques font croire qu'elles sont empoisonnées. Elles témoignent de sodomie et de pratiques homosexuelles entre Sade et son valet. Les deux hommes s'enfuient et sont condamnés à mort par contumace. Sade séduit sa belle-sœur chanoinesse, avec laquelle il part en Italie. Il est bien vite arrêté. Sa vie n'est plus dès lors qu'une alternance de séjours en prison et de quelques rares périodes de liberté. S'étant plusieurs fois enfui grâce à la complicité de sa femme, il est toujours repris. 

Après avoir parcouru quelques grandes villes, il voulut se rapprocher de la France et vint à Chambéry, où il fut arrêté par la police sarde et incarcéré au château de Miolans, le 8 décembre 1772, mais parvint à s'échapper. Après un court séjour en Italie, il rentra en France et reprit, au château de la Cosle, sa vie de débauches. Il venait assez souvent à Paris, où il fut arrêté le 14 janvier 1777 et conduit au donjon de Vincennes et, de là, transféré à Aix, où un arrêt du 30 juin 1778 cassa la sentence de 1772. Un nouvel arrêt le condamna, pour les faits de débauche outrée, à ne pas aller à Marseille pendant trois années. Pendant qu'on le menait d'Aix à Vincennes, il s'échappa encore grâce à sa femme et fut arrêté quelques mois après au château de la Coste.

En avril 1779, à 39 ans, il fut enfermé de nouveau à Vincennes, d'où il ne devait plus sortir que pour entrer à la Bastille, le 29 février 1784. Il y écrivit la plupart de ses ouvrages. En 1782, il rédige le Dialogue entre un prêtre et un moribond, dialogue dans la tradition des débats d'idées fréquents au XVIIIe s., et, en 1785, "les Cent Vingt Journées de Sodome", qui poussent d'emblée le libertinage à ses extrêmes limites. Il écrit ensuite un conte à la Voltaire, "les Infortunes de la vertu", et "Aline et Valcour", ambitieux roman philosophique....

En 1789, ayant connu la Révolution qui se préparait, le marquis de Sade  eut des démêlés avec le gouverneur de la Bastille, la prison était par ailleurs presque déserte. Le 4 juillet, il était transféré à l'hospice des fous de Charenton. Puis un décret de l'Assemblée constituante sur les lettres de cachet rendit au marquis sa liberté et il sortit de la maison de Charenton le 23 mars 1790. Sa femme, qui s'était retirée au couvent de Saint-Aure, ne voulut plus le revoir et mourut, dans son château d'Echauffour, le 7 juillet 1810.

En liberté, le marquis de Sade mena alors une vie régulière, vivant de sa plume et publiant ses ouvrages, faisant jouer des pièces à Paris, à Versailles, se montra un véritable Républicain en assistant assidument aux séances de la Société populaire de sa section, et en vint à exprimer en politique un certain nombre d'idées. Suspect, sans doute à cause de ses déclamations contre la peine de mort, il fut arrêté le 6 décembre 1793, mais remis en liberté en octobre 1794. Sous le Directoire, le marquis cessa de s'occuper de politique et recevait beaucoup de monde rue du Pot-de- Fer-Saint-Sulpice. Il avait alors 54 ans. 

Au mois de juillet 1800, le marquis fit paraître "Zoloé el ses deux acolytes", roman à clef qui provoqua un énorme scandale, dans lequel on y reconnaissait le Premier Consul (d'Orsec, anagramme de Corse), Joséphine (Zoloé), Mme Tallien (Laureda), Mme Visconti (Volsange), Barras (Sabar), Tallien (Fessinol). 

Son arrestation fut décidée le 5 mars 1801 ; il fut arrêté chez son éditeur, à qui il devait remettre un manuscrit remanié de Juliette qui servit de prétexte à cette arrestation. Il fut enfermé à Sainte-Pélagie, de là transféré à l'hôpital de Bicêtre, comme fou, et enfin enfermé à l'hospice de Charenton le 27 avril 1803. Il y mourut, à l'âge de soixante-quinze ans, le 2 décembre 1814, ayant passé vingt-sept années, dont quatorze de son âge mûr, dans onze prisons différentes. Et on ne dispose de portrait authentique du marquis de Sade. Restif de la Bretonne, qui connaissait bien ses ouvrages, imprimés ou manuscrits, ne l'a jamais rencontré. « C'est, dit-il dans "Monsieur Nicolas", un homme à longue barbe blanche qu'on porta en triomphe en le tirant de la Bastille.» ...

 

1785 – "Les 120 journées de Sodome ou l'école du libertinage"

Alors qu'il était emprisonné à la Bastille, Sade écrivit "Les cent vingt journées de Sodome". Il sera publié en 1904 par le psychiatre allemand Iwan Bloch sous le pseudonyme d'Eugen Duehren, pour qui Sade, cent ans avant Richard von Krafft-Ebing, le précurseur de la psychopathologie sexuelle, dressant la nomenclature de toutes les passions dans leurs rapports avec l'instinct sexuel.  Quatre libertins (un duc, un juge, un financier, un prince de l'Église) s'enferment dans un château fort de la Forêt-Noire pour assouvir toutes leurs passions sur une vingtaine de victimes des deux sexes. Les scènes d'orgies alternent avec les récits des «historiennes», anciennes prostituées connaissant toutes les perversions humaines. Les quatre mois de cette «école du libertinage» sont organisés selon une progression qui fait passer des passions simples aux meurtres et aux tortures les plus raffinées.

Le premier souper est consacré aux voluptés socratiques. Seize jeunes hommes sont employés comme actifs et seize autres comme passifs dans ces «orgies masculines dans lesquelles s'exécutait tout ce que Sodome et Gomorrhe inventèrent jamais de plus luxurieux ». Le second souper est consacré aux « filles du bon ton ». Elles sont au nombre de douze. Le troisième souper réunit les filles les plus crapuleuses de la ville ; elles sont au nombre de 100. Au quatrième souper on attire vingt filles vierges.

De plus, chaque vendredi a lieu un «secret» auquel assistent quatre fillettes enlevées à leurs parents et les quatre femmes de nos débauchés. Ensuite nous entrons dans le récit proprement dit qui débute par la peinture de quatre libertins, le duc de Blangis et son frère, l'archevêque, le président de Curval, le doyen de ces débauchés qui a 60 ans, enfin le quatrième libertin, Durcet, qui, à 53 ans, est efféminé, petit, gros et gras. Après les portraits des débauchés, voici ceux de leurs épouses. Constance, la femme du duc et fille de Durcet, une grande femme mince, faite à peindre, Adélaïde, femme de Durcet et fille du président de Curval, petite, blonde, sentimentale, romanesque, Julie, la femme du président, et l'aînée des filles du duc, grande et élancée, un peu grasse. d'une complète insouciance, et sa plus jeune sœur, Aline, fille de l'archevêque, qui n'a que 18 ans et qui sait à peine lire et écrire.

Ensuite vient le plan de l'ouvrage et les plaisirs imaginés par les quatre libertins, qui décident de s'entourer de tout «ce qui pouvait satisfaire les autres sens par la lubricité» et de se faire raconter, « par ordre », toutes les perversions sexuelles. Entrent en jeu quatre «historiennes», dont la science est extraordinaire, sont anciennes prostituées devenues appareilleuses : la Duclos la Chanville, la Martaine, la Desgranges. On engage les appareilleuses et les appareilleurs les plus fameux de France pour recruter le matériel, dont le choix est fait avec beaucoup de raffinement. On prend partout, dans les couvents, dans les familles, 130 jeunes filles.

Sade s'adresse alors au lecteur, lui demandant de cuirasser son cœur. Il va étaler 600 perversions sexuelles qui toutes existent. Alors peuvent débuter Les 120 jours de Sodome. Le 1er novembre, la Duclos ouvre la session en exposant les 150 perversions les plus simples. Chaque jour, elle en explique cinq autres. Le récit est interrompu par des discussions, des observations et des amusements variés....

 

1791 – "Justine ou les Malheurs de la vertu"

"Les infortunes de la vertu" constituent en 1787 la 1ère version de "Justine", tandis que la Nouvelle Justine ou les Malheurs de la vertu, suivie de l'Histoire de Juliette, sa sœur, ou les Prospérités du vice, seront  publiées en 1797. Justine et Juliette sont les filles d'un riche banquier parisien. Elles ont été élevées jusqu'à 14 et 15 ans dans un couvent célèbre de Paris. Des événements imprévus, la banqueroute de leur père, sa mort, bientôt suivie de celle de leur mère, modifient complètement la destinée de ces jeunes filles. Elles doivent, quitter le couvent et subvenir elles-mêmes aux besoins de leur vie.

Juliette, vive, insouciante et volontaire, d'une beauté insolente, se trouve heureuse de cette liberté. La cadette, Justine, naïve, mélancolique et douce, ressent toute l'étendue de son malheur. Juliette, qui se sait belle, cherche aussitôt à tirer parti de sa beauté. Justine est vertueuse et veut le demeurer.

Elles se séparent. Justine va retrouver des amis de sa famille qui la repoussent. Un curé cherche à la séduire. Elle finit par aller chez un gros négociant, M. Dubourg, qui aime à faire pleurer les enfants. Elle ne lui cache pas son étonnement et son dégoût lorsqu'il lui expose ses théories luxurieuses. Elle lui résiste, et il la met dehors. Pendant ce temps, une certaine Mme Desroches, chez qui elle est descendue, lui vole tout ce qu'elle possède. Justine se trouve à la merci de cette femme qui la met en rapport avec une Mme Delmonse, une demi-mondaine, qui lui vante les agréments de la prostitution. On essaye de prostituer Justine et on la ramène au vieux Dubourg. Elle résiste encore, et après quelques aventures, Justine, malgré son innocence, finit par aller en prison. Elle y fait connaissance avec une certaine Dubois, qui a commis tous les crimes imaginables. Toutes deux sont condamnées à mort. La Dubois incendie la prison, elles se sauvent et joignent une bande de brigands les plus infâmes qui se puissent rencontrer. Justine parvient à se sauver avec Saint-Florent, marchand qu'elle a délivré des mains des brigands et qui se dit son oncle. Il la viole et l'abandonne évanouie. En revenant à elle, Justine aperçoit ensuite un jeune homme, M. de Bressac, qui se livre à quelques divertissements avec son laquais. Ils lui font des avances et finissent par la conduire auprès de la vertueuse Mme de Bressac qui, s'apitoyant sur le sort de Justine, veut la ramènera Paris et s'occuper de sa réhabilitation. Malheureusement, la Delmouse est partie pour l'Amérique, et l'affaire ne peut être tirée au clair. Bressac, pendant ce temps, se livre à des orgies épouvantables, et demande la jeune fille de le seconder pour assassiner sa mère. Justine se sauve au bourg de Saint- Marcel, près de Paris, et entre chez un chirurgien nommé Rodin qui, avec sa sœur Célestine, tient une école mixte où ne sont admis que des enfants d'une beauté remarquable, n'ayant ni moins de douze ans, ni plus de dix-sept, et au nombre de cent pour chaque sexe. Rodin enseigne les garçons, et Céline les filles. Justine se lie avec la fille de Rodin, Rosalie. Rodin ne commet pas seulement des incestes, il se livre avec son collègue Rambeau à des opérations chirurgicales, aussi audacieuses que criminelles, auxquelles ils soumettent la malheureuse Justine qui échappe à la mort presque miraculeusement et va à Sens- Assise au crépuscule au bord d'un étang, elle entend qu'on jette quelque chose dans l'eau ; voyant que c'est une toute petite fille, elle la sauve ; mais le meurtrier rejette l'enfant et emmène Justine à son château. Il a pour habitude de rendre les femmes enceintes et de ne voir chacune d'elles qu'une seule fois, et de tuer les enfants qui naissent au bout de dix-huit mois. Il séquestre ainsi une trentaine de femmes. Il se nomme M. de Bandole et Justine est tirée de ses par le frère de la Dubois, le brigand Cœur-de-Fer. Ensuite Justine entre dans une abbaye de Bénédictins où le satanisme est en honneur. Il s'y trouve des sérails d'enfants des deux sexes. Le moine Jérôme raconte toutes les ignominies de sa longue vie emplie de meurtres et d'incestes. Il décrit les pays qu'il a visités: l'Allemagne, l'Italie, Tunis, Marseille, etc. 

Justine quitte le cloître. Elle rencontre Dorothée d'Esterval, femme d'un aubergiste criminel qui tient une hôtellerie isolée dans laquelle il assassine les voyageurs qui s'y aventurent. Dorothée a peur. Elle supplie Justine de venir avec elle. Justine la suit dans l'auberge où se commettent tant de crimes. Bressac survient ; il est, en effet, parent d'Esterval. Tous se rendent chez le comte de Germande, qui est également un de leurs parents. Celui-ci a pris la détestable habitude de martyriser sa femme, dont la beauté est admirable. Il lui tire « deux palettes de sang » tous les quatre jours. Ensuite Justine a encore une série d'aventures qui se passe dans la famille Verneuil, chez les Jésuites, au milieu de tribades et d'invertis de toutes sortes. Justine rencontre ensuite le faux monnayeur Roland et finit par être enfermée dans la prison de Grenoble. Elle est sauvée par un avocat du barreau de cette ville, M. S... A l'auberge elle rencontre la Dubois qui la conduit à la maison de campagne de l'archevêque de Grenoble, dans laquelle il y a un cabinet à glaces pouvant se transformer en une épouvantable chambre de torture où l'archevêque fait décapiter les femmes après les avoir ignoblement outragées.

Justine s'échappe ; il lui arrive un certain nombre d'aventures épouvantables. On l'incarcère de nouveau et, derechef, la voilà condamnée à mort. Elle s'évade, erre lamentablement et finit par rencontrer une jolie dame qu'accompagnent quatre messieurs. C'est Juliette, qui accueille sa sœur avec tendresse et lui vante la vie criminelle : « J'ai suivi la route du vice, moi, mon enfant ; je n'y ai jamais rencontré que des roses. »

 

Justine chez M. Dubourg...

"Vous me permettrez de cacher mon nom et ma naissance, madame ; sans être illustre, elle est honnête, et je n'étais pas destinée à l'humiliation ou vous me voyez réduite. Je perdis fort jeune mes parents; je crus, avec le peu de secours qu'ils m'avaient laissé, pouvoir attendre une place convenable, et, refusant toutes celles qui ne l'étaient pas, je mangeai, sans m'en apercevoir, à Paris où je suis née, le peu que je possédais ; plus je devenais pauvre, plus j'étais méprisée; plus j'avais besoin d'appui, moins j'espérais d'en obtenir ; mais de toutes les duretés que j'éprouvai dans les commencements de ma malheureuse situation, de tous les propos horribles qui me furent tenus, je ne vous citerai que ce qui m'arriva chez M. Dubourg, un des plus riches traitants de la capitale. La femme chez qui je logeais m'avait adressée à lui comme à quelqu'un dont le crédit et les richesses pouvaient le plus sûrement adoucir la rigueur de mon sort.

Après avoir attendu très longtemps dans l'antichambre de cet homme, on m'introduisit; M. Dubourg, âgé de quarante-huit ans, venait de sortir du lit ; entortille d'une robe de chambre flottante qui cachait à peine son désordre, on s'apprêtait à le coiffer ; il fit retirer et me demanda ce que je voulais. «Hélas! monsieur, lui répondis-je toute confuse, je suis une pauvre orpheline qui n'a pas encore quatorze ans et qui connaît déjà toutes les nuances de l'infortune ; j'implore votre commisération, ayez pitié de moi je vous conjure. » 

Et alors je lui détaillai tous mes maux, la difficulté de rencontrer une place, peut-être même un peu la peine que j'éprouvais à en prendre une, n'étant pas née pour cet état ; le malheur que j'avais eu, pendant tout cela, de manger le peu que j'avais... le défaut d'ouvrage, l'espoir où j'étais qu'il me faciliterait les moyens de vivre ; tout ce que dicte enfin l'éloquence du malheur, toujours rapide dans une âme sensible, toujours à charge à l'opulence... 

Après m'avoir écoutée avec beaucoup de distraction, M. Dubourg me demanda si j'avais toujours été sage. — «Je ne serais aussi pauvre ni aussi embarrassée, monsieur, répondis-je, si j'avais voulu cesser de l'être. » — « Mais, me dit à cela M. Dubourg, à quel titre prétendez-vous que les gens riches vous soulagent, si vous ne les servez en rien ?» — « Et de quel service prétendez-vous parler, monsieur? répondis-je; je ne demande pas mieux que de rendre ceux que la décence et mon âge me permettront de remplir. » — « Les services d'une enfant comme vous sont peu utiles dans une maison, me répondit Dubourg; vous n'êtes ni d'âge, ni de tournure à vous placer comme vous le demandez. Vous ferez mieux de vous occuper de plaire aux hommes et de travaillera trouver quelqu'un qui consente à prendre soin de vous ; cette vertu dont vous faites un si grand étalage ne sert à rien dans le monde : vous aurez beau fléchir au pied de ses autels, son vain encens ne vous nourrira point. La chose qui flatte le moins les hommes, celle dont ils font le moins de cas, celle qu'ils méprisent le plus souverainement, c'est la sagesse de votre sexe; on n'estime ici-bas, mon enfant, que ce qui rapporte ou ce qui délecte ; et de quel profit peut nous être la vertu des femmes ? Ce sont leurs désordres qui nous servent et qui nous amusent mais leur chasteté nous intéresse on ne saurait moins. 

Quand les gens de notre sorte donnent, en un mot, ce n'est jamais que pour recevoir ; or, comment une petite fille comme vous peut-elle reconnaître ce qu'on fait pour elle, si n'est par l'abandon le plus entier de tout ce qu'on exige de son corps?» — « Oh ! monsieur, répondis-je le cœur gros de soupirs, il n'y a donc plus ni honnêteté ni bienveillance chez les hommes?» — « Fort peu, répliqua Dubourg; ; on en parle tant, comment voulez- vous qu'il y en ait? On est revenu de cette manie d'obliger gratuitement les autres ; on a reconnu que les plaisirs de la charité n'étaient que les jouissances de l'orgueil, et, comme rien n'est aussi dissipé, on a vu qu'avec une enfant comme vous, par exemple, il valait infiniment mieux retirer, pour fruit de ses avances, tous les plaisirs que peut offrir la luxure que ceux très froids et très utiles de la soulager gratuitement ; la réputation d'un homme libéral, aumônier, généreux, ne vaut pas, même à l'instant où il en jouit le mieux, le plus petit plaisir des sens. » — « Oh ! monsieur, avec de pareils principes, il faut que l'infortunée périsse !» — « Qu'importe ? il y a plus de sujets qu'il n'en faut en France; pourvu que la machine ait toujours la même élasticité, que fait à l'Etat le plus ou le moins d'individus qui la pressent ?» — « Mais croyez-vous que des enfants respectent leurs pères quand ils sont ainsi maltraités ?» — « Que fait à un père l'amour d'enfants qui le gênent?» — «Il vaudrait donc mieux qu'on nous eût étouffés dès le berceau !» — « Assurément, c'est l'usage dans beaucoup de pays ; c'était la coutume des Grecs ; c'est celle des Chinois ; là, les enfants malheureux s'exposent ou se mettent à mort. A quoi bon laisser vivre des créatures qui, ne pouvant plus compter sur les secours de leurs parents, ou parce qu'ils en sont privés ou parce qu'ils n'en sont pas reconnus, ne servent plus dès lors qu'à surcharger l'Etat d'une denrée dont il a déjà trop ? Les bâtards, les orphelins, les enfants mal conformés devraient être condamnés à mort dès leur naissance : les premiers et les seconds, parce que, n'ayant plus personne qui veuille ou qui puisse prendre soin d'eux, ils souillent la société d'une lie qui ne peut que lui devenir funeste un jour ; et les autres, parce qu'ils ne peuvent lui être d'aucune utilité. L'une et l'autre de ces classes sont, à la société, comme ces excroissances de chair qui, se nourrissant du suc des membres sains, les dégradent et les affaiblissent ; ou, si vous l'aimez mieux, comme ces végétaux parasites qui, se liant aux bonnes plantes, les détériorent et les rongent en s'adaptant leur semence nourricière. Abus criants de ces aumônes destinées à nourrir une telle écume que ces maisons richement dotées qu'on a l'extravagance de leur bâtir, comme si l'espèce des hommes était tellement rare, tellement précieuse, qu'il fallût en conserver jusqu'à la plus vile portion I Mais laissons une politique où tu ne dois rien comprendre, mon enfant ; pourquoi se plaindre de son sort, quand il ne tient qu'à soi d'y remédier » — « A quel prix, juste ciel ! » — «A celui d'une chimère, d'une chose qui n'a de valeur que celle que ton orgueil y met. Au reste, continue ce barbare en se levant et ouvrant la porte, voilà tout ce que je puis pour vous ; consentez-y ou délivrez-moi de votre présence ; je n'aime pas les mendiants... »

Mes larmes coulèrent, il me fut impossible de les retenir ; le croirez-vous, madame ? elles irritèrent cet homme au lieu de l'attendrir. Il referme la porte et, me saisissant par le collet de ma robe, il me dit avec brutalité qu'il va me faire faire de force ce que je ne veux pas lui accorder de bon gré. En cet instant cruel mon malheur me prête du courage ; je me débarrasse de ses mains, et m'élançant vers la porte : « Homme odieux, lui dis-je en m'échappant, puisse le Ciel aussi grièvement offensé par toi te punir, comme tu le mérites, de ton exécrable endurcissement ! Tu n'es digne ni de ces richesses dont tu fais un si vil usage, ni de l'air même que tu respires dans un monde souillé par tes barbaries. »

 

La répression du crime diminue le bonheur social..

«Ne croîs pas, répondait-il à mes sages conseils, que l'espèce d'hommage que j'ai rendu à la vertu dans toi soit une preuve, ni que j'estime la vertu, ni que j'aie envie de la préférer au vice. Ne l'imagine pas, Thérèse, tu t'abuserais ; ceux qui, partant de ce que j'ai fait envers toi, soutiendraient, d'après ce procédé, l'importance ou la nécessité de la vertu tomberaient dans une grande erreur, et je serais bien fâché que tu crusses que telle est ma façon de penser. La masure qui me sert d'abri à la chasse quand les rayons trop ardents du soleil dardent à plomb sur mon individu n'est assurément pas un monument inutile, sa nécessité n'est que de circonstance : je m'expose à une sorte de danger, je trouve quelque chose qui me garantit, je m'en sers, mais ce quelque chose en est-il moins utile ? en peut-il être moins méprisable ? 

Dans une société totalement vicieuse, la vertu ne servirait à rien : les nôtres n'étant pas de ce genre, il faut absolument ou la jouer, ou s'en servir, afin d'avoir moins à redouter ceux qui la suivent. Que personne ne l'adopte, elle deviendra utile. Je n'ai donc pas tort quand je soutiens que sa nécessité n'est que d'opinion ou de circonstances ; la vertu n'est pas un mode d'un prix incontestable, elle n'est qu'une manière de se conduire qui varie suivant chaque climat et qui, par conséquent, n'a rien de réel : cela seul en fait voir la (utilité. Il n'y a que ce qui est constant qui soit réellement bon ; ce qui change perpétuellement ne saurait prétendre au caractère de bonté. Voilà pourquoi l'on a mis l'immutabilité au rang des perfections de l'Eternel ; mais la vertu est absolument privée de ce caractère; il n'est pas deux peuples sur la surface du globe qui soient vertueux de la même manière ; donc la vertu n'a rien de réel, rien de bon intrinsèquement et ne mérite en rien notre culte; il faut s'en servir comme d'étai, adopter politiquement celle du pays où l'on vit, afin que ceux qui la pratiquent par goût, ou qui doivent la révérer par état, vous laissent en repos, et afin que cette vertu, respectée où vous êtes, vous garantisse, par sa prépondérance de convention, des attentats de ceux qui professent le vice. 

Mais, encore une fois, tout cela est de circonstance, et rien de tout cela n'assigne un mérite réel à la vertu. Il est telle vertu, d'ailleurs, impossible à de certains hommes ; or, comment me persuaderez-vous qu'une vertu qui combat ou qui contrarie les passions puisse se trouver dans la Nature ? Et si elle n'y est pas, comment peut-elle être bonne ? Assurément ce seront, chez les hommes dont il s'agit, les vices opposés à ces vertus qui deviendront préférables, puisque ce seront les seuls modes..., les seules manières d'être qui s'arrangeront le mieux à leur physique ou à leurs organes; il y aura donc dans cette hypothèse des vices très utiles : or, comment la vertu le sera-t-elle si vous me démontrez que ces contraires puissent l'être ? 

On vous dit à cela : la vertu est utile aux autres, et en ce sens elle est bonne ; car s'il est reçu de ne faire que ce qui est bon aux autres, à mon tour je ne recevrai que du bien. Ce raisonnement n'est qu'un sophisme : pour le peu de bien que je reçois des autres, en raison de ce qu'ils pratiquent la vertu, par l'obligation de la pratiquera mon tour, je fais un million de sacrifices qui ne me dédommagent nullement. Recevant moins que je ne donne, je fais donc un mauvais marché : j'éprouve beaucoup plus de mal des privations que j'endure pour être vertueux que je ne reçois de bien de ceux qui le sont ; l'arrangement n'étant point égal, je ne dois donc pas m'y soumettre, et, sûr, étant vertueux, de ne pas faire aux autres autant de bien que je recevrais de peines en me contraignant à l'être, ne vaudra-t-il donc pas mieux que je renonce à leur procurer un bonheur qui doit me coûter autant de mal ? 

Reste maintenant le tort que je peux faire aux autres étant vicieux et le mal que je recevrai à mon tour si tout le monde me ressemble. En admettant une entière circulation de vices, je risque assurément, j'en conviens ; mais le chagrin éprouvé par ce que je risque est compensé par le plaisir de ce que je fais risquer aux autres ; voilà, dès lors, l'égalité établie, dès lors tout le monde est à peu près également heureux ; ce qui n'est pas et ne saurait être dans une société où les uns sont bons et les autres méchants, parce qu'il résulte, de ce mélange, des pièges perpétuels qui n'existent point dans l'autre cas. 

Dans la société mélangée, tous les intérêts sont divers ; voilà la source d'une infinité de malheurs ; dans l'autre association, tous les intérêts sont égaux ; chaque individu qui la compose est doué des mêmes goûts, des mêmes penchants ; tous marchent au même but ; tous sont heureux. Mais, vous disent les sots, le mal ne rend point heureux. Non, quand on est convenu d'encenser le bien ; mais déprisez, avilissez ce que vous appelez le bien, vous ne révérez plus ce que vous aviez la sottise d'appeler le mal ; et tous les hommes auront du plaisir à le commettre, non point parce qu'il sera permis (ce serait quelquefois une raison pour en diminuer l'attrait), mais c'est que les lois ne le puniront plus, et qu'elles diminuent, par la crainte qu'elles inspirent, le plaisir qu'a placé la Nature au crime. Je suppose une société où il sera convenu que l'inceste (admettons ce délit comme tout autre), que l'inceste, dis-je, soit un crime : ceux qui s'y livreront seront malheureux, parce que l'opinion, les lois, le culte, tout viendra glacer leurs plaisirs ; ceux qui désireront de commettre ce mal et qui ne l'oseront, d'après ces freins, seront également malheureux : ainsi la loi qui proscrira l'inceste n'aura fait que des infortunés. Que dans la société voisine l'inceste ne soit point un crime : ceux qui ne le désireront pas ne seront point malheureux, et ceux qui le désireront seront heureux. Donc la société qui aura permis cette action conviendra mieux aux hommes que celle qui aura érigé cette même action en crime. 

Il en est de même de toutes les autres actions maladroitement considérées comme criminelles : en les observant sous ce point de vue, vous faites une foule de malheureux ; en les per- mettant, personne ne se plaint ; car celui qui aime cette action quelconque s'y livre en paix, et celui qui ne s'en soucie pas, ou reste dans une sorte d'indifférence qui n'est nullement douloureuse, ou se dédommage de la lésion qu'il a pu recevoir par une foule d'autres lésions dont il grève à son tour ceux dont il a eu à se plaindre. 

Donc tout le monde, dans une société criminelle, se trouve ou très heureux ou dans un état d'insouciance qui n'a rien de pénible ; par conséquent, rien de bon, rien de respectable, rien de fait pour rendre heureux dans ce qu'on appelle la vertu. Que ceux qui la suivent ne s'enorgueillissent donc pas de cette sorte d'hommage que le genre de constitution de nos sociétés nous force à lui rendre : c'est une affaire purement de circonstances, de convention; mais, dans le fait, ce culte est chimérique, et la vertu qui l'obtient un instant n'en est pas pour cela la plus belle. »

 

1795 – "La Philosophie dans le boudoir, ou Les Instituteurs libertins"

L'ouvrage se présente comme une série de dialogues retraçant l'éducation érotique et sexuelle d'une jeune fille de 15 ans, dont le père est aussi libertin que la mère est dévote. Une libertine, Mme de Saint-Ange, veut initier Eugénie de Mistival  «dans les plus secrets mystères de Vénus». Elle est aidée en cela par son frère (le chevalier de Mirvel), un ami de son frère (Dolmancé), par son jardinier (Augustin) et le valet Lapierre. Les dissertations érotico-philosophiques tiennent ici une place importante d'autant qu'il s'agit pour Mme de Saint-Ange de placer "dans cette jolie petite tête" tous les principes du libertinage le plus effréné, détruire tous les principes inculqués par sa mère, auxquels sont substitués l'athéisme, le blasphème, l'égoïsme, l'avidité, le vol, l'assassinat, l'adultère, l'inceste, la sodomie. La jeune fille se montrera une élève particulièrement attentive mais vont la dépasser d'autant qu'elle rêve d'exercer sur sa propre mère toutes les leçons de cruauté qu'elle a désormais acquises. Le cinquième dialogue comprend la lecture d'un long pamphlet révolutionnaire intitulé "Français, encore un effort si vous voulez être républicain", qui appelle à la suppression de toute religion et à la réduction au minimum de toute législation contraignante. Cette œuvre qui exalte la jouissance sexuelle trouve son apogée dans la répudiation par Eugénie de sa mère venue la rechercher. Mme de Mistival est violée, battue, contaminée par la vérole et finalement cousue...

 

Portrait d'Eugénie...

DE SAINT-ANGE - Eh bien, mon cher amour, pour recompenser aujourd'hui ta délicate complaisance, je vais livrer à tes ardeurs une jeune fille vierge et plus belle que l'Amour.

LE CHEVALIER - Comment! avec Dolmancé... tu fais venir une femme chez toi ?

DE SAINT-ANGE - Il s'agit d'une éducation ; c'est une petite fille que j'ai connue au couvent l'automne dernier, pendant que mon mari était aux eaux. Là, nous ne pûmes rien, nous n'osâmes rien, trop d'yeux étaient fixés sur nous, mais nous nous promîmes de nous réunir dès que cela serait possible ; uniquement occupée de mon désir, j'ai, pour y satisfaire, fait connaissance avec sa famille. Son père est un libertin... que j'ai captivé. Enfin la belle vient, je l'attends ; nous passerons deux jours ensemble... deux jours délicieux ; la meilleure partie de ce temps, je l'emploie à éduquer cette jeune personne, Dolmancé et moi nous placerons dans cette jolie petite tête tous les principes du libertinage le plus effréné, nous l'embraserons de nos feux, nous l'alimenterons de notre philosophie, nous lui inspirerons nos désirs, et comme je veux joindre un peu de pratique à la théorie, comme je veux qu'on se divertisse, je t'ai destiné, mon frère, à la moisson des myrtes de Cythère, Dolmancé à celle des roses de Sodome. J'aurai deux plaisirs à la fois : celui de jouir moi-même de ces voluptés criminelles et celui d'en donner des leçons, d'en inspirer les goûts à l'aimable innocente que j'attire dans nos filets. Eh bien ! chevalier, ce projet est-il digne de mon imagination ?

LE CHEVALIER - Il ne peut être conçu que par elle : il est divin, ma sœur, et je te promets d'y remplir à merveille le rôle charmant que tu m'y destines. Ah ! friponne, comme tu vas jouir du plaisir d'éduquer cette enfant ! quelles délices pour toi de la corrompre, d'étouffer dans ce jeune cœur toutes les semences de vertu et de religion qu'y placèrent ses institutrices! En vérité, cela est trop roué pour moi.

Mme DE SAINT-ANGE - Il est bien sûr que je n'épargnerai rien pour la pervertir, pour dégrader, pour culbuter dans elle tous les faux principes de morale dont on aurait pu déjà l'étourdir ; je veux, en deux leçons, la rendre aussi scélérate que moi... aussi impie,... aussi débauchée. Préviens Dolmancé, mets-le au fait dès qu'il arrivera, pour que le venin de ses immoralités, circulant dans ce jeune cœur avec celui que j'y lancerai, parvienne à déraciner dans peu d'instants toutes les semences de vertu qui pourraient y germer sans nous.

LE CHEVALIER - Il était impossible de mieux trouver l'homme qu'il te fallait: l'irréligion, l'impiété, l'inhumanité, le libertinage découlent des lèvres de Dolmancé comme autrefois l'onction mystique de celles du célèbre archevêque de Cambrai ; c'est le plus profond séducteur, l'homme le plus corrompu, le plus dangereux... Ah! ma chère amie, que ton élève réponde aux soins de l'instituteur, et je le la garantis bientôt perdue.

Mme DE SAINT-ANGE  -  Cela ne sera sûrement pas long avec les dispositions que je lui connais...

LE CHEVALIER - Mais dis-moi, chère sœur, ne redoutes-tu rien des parents ? Si cette petite fille venait à jaser quand elle retournera chez elle ?

Mme DE SAINT-ANGE - Ne crains rien, j'ai séduit le père... il est à moi. Faut- il enfin te l'avouer ? je me suis livrée à lui pour qu'il fermât les yeux ; il ignore mes desseins, mais il n'osera jamais les approfondir... Je le tiens.

LE CHEVALIER - Tes moyens sont affreux !

Mme DE SAINT-ANGE  - Voilà comment il les faut pour qu'ils soient sûrs.

LE CHEVALIER - Eh! dis-moi, je te prie, quelle est cette jeune personne?

Mme DE SAINT-ANGE  - On la nomme Eugénie ; elle est la fille d'un certain Mistival, l'un des plus riches traitants de la capitale, âgé d'environ trente-six ans ; la mère en a tout au plus trente- deux et la petite fille quinze. Mistival est aussi libertin que sa femme est dévote. Pour Eugénie, ce serait en vain, mon ami, que j'essayerais de te la peindre : elle est au-dessus de mes pinceaux; qu'il te suffise d'être convaincu que ni toi ni moi n'avons certainement jamais vu rien d'aussi délicieux au monde. 

LE CHEVALIER - Mais esquisse au moins, si tu ne peux peindre, afin que, sachant à peu près à qui je vais avoir affaire, je me remplisse mieux l'imagination de l'idole où je dois sacrifier.

Mme DE SAINT-ANGE - Eh bien! mon ami, ses cheveux châtains, qu'à peine on peut empoigner, lui descendent au bas des fesses ; son teint est d'une blancheur éblouissante; son nez un peu aquilin, ses yeux d'un noir d'ébène et d'une ardeur!... Oh ! mon ami, il n'est pas possible de tenir à ces yeux-là. Tu n'imagines point toutes les sottises qu'ils m'ont fait faire... Si tu voyais les jolis sourcils qui les couronnent,... les intéressantes paupières qui les bordent! Sa bouche est très petite, ses dents superbes, et tout cela d'une fraîcheur !... Une de ses beautés est la manière élégante dont sa belle tête est attachée sur ses épaules, l'air de noblesse qu'elle a quand elle la tourne... Eugénie est grande pour son âge : on lui donnerait dix-sept ans ; sa taille est un modèle d'élégance et de finesse, sa gorge délicieuse... Ce sont bien les deux plus jolis petits tétons !... A peine y a-t-il de quoi remplir la main, mais si doux,... si frais,.. . si blancs ! Vingt fois j'ai perdu la tête en les baisant, et si tu avais vu comme elle s'animait sous mes caresses... comme ses deux grands yeux me peignaient l'état de son âme !... Mon ami, je ne sais pas comment est le reste. Ah ! s'il en faut juger par ce que je connais, jamais l'Olympe n'eut une divinité qui la valût... Mais je l'entends... laisse-nous ; sors par le jardin pour ne point la rencontrer et sois exact au rendez-vous.

LE CHEVALIER - Le tableau que tu viens de me faire te répond de mon exactitude...

 

Français ! encore un effort, si vous voulez être Républicains...

EUGÉNIE - Allons, je vous pardonne et je dois respecter des principes qui conduisent à des égarements. Comment ne les adopterais-je pas, moi qui ne veux plus vivre que dans le crime? Asseyons-nous et jasons un instant ; je n'en puis plus. Continuez mon instruction, Dolmancé, et dites-moi quelque chose qui me console des excès où me voilà livrée ; éteignez mes remords ; encouragez-moi.

Mme DE SAINT-ANGE - Cela est juste, il faut qu'un peu de théorie succède à la pratique : c'est le moyen d'en faire une écolière parfaite.

DOLMANCÉ - Eh bien ! quel est l'objet, Eugénie, sur lequel vous voulez qu'on vous entretienne?

EUGÉNIE - Je voudrais savoir si les mœurs sont vraiment nécessaires dans un gouvernement, si leur influence est de quelque poids sur le génie d'une nation.

DOLMANCÉ - Ah ! parbleu, en partant ce matin, j'ai acheté au palais de l'Egalité une brochure qui, s'il en faut croire le titre, doit nécessairement répondre à votre question... A peine sort-elle de la presse!

Mme DE SAINT-ANGE - Voyons. (Elle lit : Français, encore un efforl, si vous voulez être républicains.) Voilà, sur ma parole, un singulier titre ; il promet. Chevalier, toi qui possèdes un bel organe, lis-nous cela.

DOLMANCÉ - Ou je me trompe, ou cela doit parfaitement répondre à la question d'Eugénie.

EUCÉNIE - Assurément.

Mme DE SAINT-ANGE - Sors, Augustin, ceci n'est pas fait pour toi ; mais ne t'éloigne pas ; nous sonnerons dès qu'il faudra que tu reparaisses.

LE CHEVALIER - Je commence.

FRANÇAIS, Encore un effort, si vous voulez être républicains.

 

LES MŒURS

Après avoir démontré que le théisme ne convient nullement à un gouvernement républicain, il me paraît nécessaire de prouver que les mœurs françaises ne lui conviennent pas davantage. Cet article est d'autant plus essentiel que ce sont les moeurs qui vont servir de motifs aux lois qu'on va promulguer.

Français, vous êtes trop éclairés pour ne pas sentir qu'un nouveau gouvernement va nécessiter de nouvelles mœurs; il est impossible que le citoyen d'un Etat libre se conduise comme l'esclave d'un roi despote ; ces différences de leurs intérêts, de leurs devoirs, de leurs relations entre eux déterminent essentiellement une manière tout autre de se comporter dans le monde; une foule de petites erreurs, de petits délits sociaux, considérés comme très essentiels sous le gouvernement des rois, qui devaient exiger d'autant plus qu'ils avaient plus besoin d'imposer des freins pour se rendre respectables et inabordables à leurs sujets, vont devenir nuls ici ; d'autres forfaits, connus sous les noms de régicide et de sacrilège, sous un gouvernement qui ne connaît plus ni rois, ni religion, doivent s'anéantir de même dans un État républicain. En accordant la liberté de conscience et celle de la presse, songez, citoyens, qu'à bien peu de chose près on doit accorder celle d'agir, et qu'excepté ce qui choque directement les bases du gouvernement il vous reste on ne saurait moins de crimes à punir, parce que, dans le fait, il est fort peu d'actions criminelles dans une société dont la liberté et l'égalité font les bases, et qu'à bien peser et bien examiner les choses il n'y a vraiment de criminel que ce que réprouve la loi ; car la nature nous dictant également des vices et des vertus, en raison de notre organisation, ou, plus philosophiquement encore, en raison du besoin qu'elle a de l'un ou de l'autre, ce qu'elle nous inspire deviendrait une mesure très certaine pour régler avec précision ce qui est mal. Mais, pour mieux développer mes idées sur un objet aussi essentiel, nous allons classer les différentes actions de la vie de l'homme, que l'on était convenu jusqu'à présent de nommer criminelles, et nous les toiserons ensuite aux vrais devoirs d'un républicain.

On a considéré de tous temps les devoirs de l'homme sous les trois différents rapports suivants :

1° Ceux que sa conscience et sa crédulité lui imposent envers l'être suprême;

2° Ceux qu'il est obligé de remplir avec ses frères ;

3° Enfin ceux qui n'ont de relation qu'avec lui.

La certitude où nous devons être qu'aucun dieu ne s'est mêle de nous, et que, créatures nécessitées de la nature, comme les plantes et les animaux, nous sommes ici parce qu'il était impossible que nous n'y fussions pas ; cette certitude, sans doute, anéantit, comme on le voit, tout d'un coup la première partie de ces devoirs, je veux dire ceux dont nous nous croyons faussement responsables envers la divinité; avec eux disparaissent tous les délits religieux, tous ceux connus sous les noms vagues et infinis d'impiété, de sacrilège, de blasphème, d'athéisme, etc., tous ceux, en un mot, qu'Athènes punit avec tant d'injustice dans Alcibiade, et la France dans l'infortuné Labarre. S'il y a quelque chose d'extravagant dans le monde, c'est de voir des hommes qui ne connaissent leur Dieu et ce que peut exiger ce Dieu que d'après leurs idées bornées vouloir néanmoins décider sur la nature de ce qui contente ou de ce qui fâche ce ridicule fantôme de leur imagination. Ce ne serait donc point à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais qu'on se bornât; je désirerais qu'il fût libre de se rire ou de se moquer de tous; que des hommes, réunis dans un temple quelconque pour invoquer l'Eternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est permis à chacun d'aller rire. Si vous ne voyez pas les religions sous ce rapport, elles reprendront le sérieux qui les rend importantes, elles protégeront bientôt les opinions, et l'on ne se sera pas plus tôt disputé sur les religions qu'on se rebattra pour les religions; l'égalité détruite par la préférence ou la protection accordée à l'une d'elles disparaîtra bientôt du gouvernement, et de la théocratie réédifiée renaîtra bientôt l'aristocratie. Je ne saurais donc trop le répéter : plus de dieux, Français, plus de dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous replonge bientôt dans toutes les horreurs du despotisme; mais ce n'est qu'en vous en moquant que vous détruirez tous les dangers à leur suite, ils reparaîtront aussitôt en foule si vous y mettez de l'humeur ou de l'importance. Ne renversez point leurs Idoles en colère, pulvérisez-les en jouant et l'opinion tombera d'elle-même.

En voilà suffisamment, je l'espère, pour démontrer qu'il ne doit être promulgué aucune loi contre les délits religieux, parce que qui offense une chimère n'offense rien, et qu'il serait de la dernière inconséquence de punir ceux qui outragent ou qui méprisent un culte, dont rien ne vous démontre avec évidence la priorité sur les autres; ce serait nécessairement adopter un parti et influencer dès lors la balance de l'égalité, première loi de votre nouveau gouvernement.

Passons aux seconds devoirs de l'homme, ceux qui le lient avec ses semblables; cette classe est la plus étendue de toutes.

La morale chrétienne, trop vague sur les rapports de l'homme avec ses semblables, pose des bases si pleines de sophismes qu'il nous est impossible de les admettre, parce que, si l'on veut édifier des principes, il faut bien se garder de leur donner des sophismes pour bases. Elle nous dit, cette absurde morale, d'aimer notre prochain comme nous-même. Rien ne serait assurément plus sublime s'il était possible que ce qui est faux pût jamais porter les caractères de la beauté. Il ne s'agit pas d'aimer ses semblables comme soi-même, puisque cela est contre les lois de la nature et que son seul organe doit diriger toute notre vie; il n'est question que d'aimer nos semblables comme des amis que la nature nous donne, et avec lesquels nous devons vivre d'autant mieux dans un Etat républicain que la disparition des distances doit nécessairement resserrer les liens.

Que l'humanité, la fraternité, la bienfaisance nous prescrivent d'après cela nos devoirs réciproques, et remplissons-les individuellement avec le simple degré d'énergie que nous a donné sur ce point la nature, sans blâmer et surtout sans punir ceux qui, plus froids et plus atrabilaires, n'éprouvent pas dans ces liens, néanmoins si touchants, toutes les douceurs que d'autres y rencontrent ; car, on en conviendra, ce serait ici une absurdité palpable que de vouloir prescrire des lois universelles ; ce procédé serait aussi ridicule que celui d'un général d'armée qui voudrait que tous ses soldats fussent vêtus d'un habit fait sur la même mesure ; c'est une injustice effrayante que d'exiger que des hommes, de caractères inégaux, se plient à des lois égales : ce qui va à l'un ne va point à l'autre.

Je comprends que l'on ne peut pas faire autant de lois qu'il y a d'hommes; mais les lois peuvent être si douces, en si petit nombre, que tous les hommes, de quelque caractère qu'ils soient, puissent facilement s'y plier. Encore exigerais-je que ce petit nombre de lois fût d'espèce à pouvoir s'adapter facilement à tous les différents caractères ; l'esprit qui la dirigerait serait de frapper plus ou moins, en raison de l'individu qu'il faudrait atteindre. Il est démontré qu'il y a telle vertu dont la pratique est impossible à certains hommes, comme il y a tel remède qui ne saurait convenir à tel tempérament. Or, quel sera le comble de votre injustice si vous frappez de la loi celui auquel il est impossible de se plier à la loi?

L'iniquité que vous commettriez en cela ne serait-elle pas égale à celle dont vous vous rendriez coupables si vous vouliez forcer un aveugle à discerner les couleurs ?

De ces premiers principes il découle, on le sent, la nécessité de faire des lois douces et surtout d'anéantir pour jamais l'atrocité de la peine de mort, parce que la loi, froide par elle-même, ne saurait être accessible aux passions qui peuvent légitimer dans l'homme la cruelle action du meurtre ; l'homme reçoit de la nature les impressions qui peuvent lui faire pardonner cette action, et la loi, au contraire, toujours en opposition avec la nature et ne recevant rien d'elle, ne peut être autorisée à se permettre les mêmes motifs, il est impossible qu'elle ait les mêmes droits. Voilà de ces distinctions savantes et délicates qui échappent à beaucoup de gens, parce que fort peu de gens réfléchissent ; mais elles seront accueillies des gens instruits à qui je les adresse, et elles influeront, je l'espère, sur le nouveau code que l'on prépare.

La seconde raison pour laquelle on doit anéantir la peine de mort, c'est qu'elle n'a jamais réprimé le crime, puisqu'on le commet chaque jour au pied de l'échafaud. 

On doit supprimer cette peine, en un mot, parce qu'il n'y a point de plus mauvais calcul que celui de faire mourir un homme pour en avoir tué un autre, puisqu'il résulte évidemment de ce procédé qu'au lieu d'un homme de moins en voilà tout d'un coup deux, et qu'il n'y a que des bourreaux ou des imbéciles auxquels une telle arithmétique puisse être familière.

Quoi qu'il en soit, enfin, les forfaits que nous pouvons commettre envers nos frères se réduisent à quatre principaux : la calomnie, le vol, les délits qui, causés par l'impureté, peuvent atteindre désagréablement les autres, et le meurtre.

Toutes ces actions, considérées comme capitales dans un gouvernement monarchique, sont-elles aussi graves dans un Etat républicain? C'est ce que nous allons analyser avec le flambeau de la philosophie, car c'est à sa seule lumière qu'un tel examen doit s'entreprendre. Qu'on ne me taxe point d'être un novateur dangereux; qu'on ne dise pas qu'il y a du risque à émousser, comme le feront peut-être ces écrits, le remords dans l'âme des malfaiteurs, qu'il y a le plus grand mal à augmenter par la douceur de ma morale le penchant que ces mêmes malfaiteurs ont aux crimes : j'atteste ici formellement n'avoir aucune de ces vues perverses ; j'expose les idées qui, depuis l'âge de raison, se sont identifiées en moi et au jet desquelles l'infâme despotisme des tyrans s'était opposé depuis tant de siècles ; tant pis pour ceux que ces grandes idées corrompraient ; tans pis pour ceux qui ne savent saisir que le mal dans des opinions philosophiques, susceptibles de se corrompre à tout ! Qui sait s'ils ne se gangrèneraient peut-être pas aux lectures de Sénèque et de Charron ? Ce n'est point à eux que je parle ; je ne m'adresse qu'à des gens capables de m'entendre, et ceux-là me liront sans danger.

J'avoue avec la plus extrême franchise que je n'ai jamais cru que la calomnie fût un mal, et surtout dans un gouvernement comme le nôtre, où tous les hommes, plus liés, plus rapprochés, ont évidemment un plus grand intérêt à se bien connaître. De deux choses l'une : ou la calomnie porte sur un homme véritablement pervers, ou elle tombe sur un homme vertueux. On conviendra que, dans le premier cas, il devient à peu près indifférent que l'on dise un peu plus de mal d'un homme connu pour en faire beaucoup ; peut-être même alors le mal qui n'existe pas éclairera-t-il sur celui qui est, et voilà le malfaiteur mieux connu.

S'il règne, je suppose, une influence malsaine à Hanovre, mais que je ne doive courir d'autres risques, en m'exposant à cette inclémence de l'air, que de gagner un accès de fièvre, pourrai-je savoir mauvais gré à l'homme qui, pour m'empêcher d'y aller, m'aurait dit qu'on y mourait en y arrivant? Non, sans doute; car, en m'effrayant par un grand mal, il m'a empêché d'en éprouver un petit.

La calomnie porte-t-elle au contraire sur un homme vertueux : qu'il ne s'en alarme pas, qu'il se montre, et tout le venin du calomniateur retombera bientôt sur lui- même. La calomnie, pour de telles gens, n'est qu'un scrutin épuratoire dont leur vertu ne sortira que plus brillante. Il y a même ici du profit pour la masse des vertus de la république ; car cet homme vertueux et sensible, piqué de l'injustice qu'il vient d'éprouver, s'appliquera à mieux faire encore ; il voudra surmonter cette calomnie dont il se croyait à l'abri, et ses belles actions n'acquerront qu'un degré d'énergie de plus. Ainsi, dans le premier cas, le calomniateur aura produit d'assez bons effets en grossissant les vices de l'homme dangereux; dans le second, il en aura produit d'excellents en contraignant la vertu à s'offrir à nous tout entière.

Or, je demande maintenant sous quel rapport le calomniateur pourra vous paraître à craindre, dans un gouvernement surtout où il est essentiel de connaître les méchants et d'augmenter l'énergie des bons? Que l'on se garde donc bien de prononcer aucune peine contre la calomnie; considérons-la sous le double rapport d'un fanal et d'un stimulant, et, dans tous les cas, comme quelque chose de très utile. Le législateur, dont toutes les idées doivent être grandes comme l'ouvrage auquel il s'applique, ne doit jamais étudier l'effet du délit qui ne frappe qu'individuellement ; c'est son effet en masse qu'il doit examiner; et quand il observera de cette manière les effets qui résultent de la calomnie, je le défie d'y trouver rien de punissable; je défie qu'il puisse placer quelque ombre de justice à la loi qui la punirait ; il devient au contraire l'homme le plus juste et le plus intègre s'il la favorise ou la récompense.

Le vol est le second des délits moraux dont nous nous sommes proposé l'examen. Si nous parcourons l'antiquité, nous verrons le vol permis, récompensé dans toutes les républiques de la Grèce; Sparte et Lacédémone le favorisaient ouvertement; quelques autres peuples l'ont regardé comme une vertu guerrière ; il est certain qu'il entretient le courage, la force, l'adresse, toutes les vertus, en un mot, utiles à un gouvernement républicain, et par conséquent au nôtre. J'oserai demander, sans partialité maintenant, si le vol, dont l'effet est d'égaliser les richesses, est un grand mal dans un gouvernement dont le but est l'égalité ? Non, sans doute, car s'il entretient l'égalité d'un côté, de l'autre il rend plus exact à conserver son bien. Il y avait un peuple qui punissait, non pas le voleur, mais celui qui s'était laissé voler, afin de lui apprendre à soigner ses propriétés. Ceci nous amène à des réflexions plus étendues.

A Dieu ne plaise que je veuille attaquer ou détruire ici le serment du respect des propriétés que vient de prononcer la nation ; mais me permettra-t-on quelques idées sur l'injustice de ce serment ? Quel est l'esprit d'un serment prononcé par tous les individus d'une nation? N'est-il pas de maintenir une parfaite égalité parmi les citoyens, de les soumettre tous également à la loi protectrice des propriétés de tous ? Or, je vous demande maintenant si elle est bien juste la loi qui ordonne à celui qui n'a rien de respecter celui qui a tout ? Quels sont les éléments du pacte social ? Ne consistent-ils pas à céder un peu de sa liberté et de ses propriétés pour assurer et maintenir ce que l'on conserve de l'un et de l'autre?

Toutes les lois sont assises sur ces bases ; elles sont les motifs des punitions infligées à celui qui abuse de sa liberté ; elles autorisent de même les impositions; ce qui fait qu'un citoyen ne se récrie pas lorsqu'on les exige de lui, c'est qu'il sait qu'au moyen de ce qu'il donne on lui conserve ce qui lui reste ; mais, encore une fois, de quel droit celui qui n'a rien s'enchaînera-t-il sous un pacte qui ne protège que celui qui a tout ? Si vous faites un acte d'équité en conservant par votre serment les propriétés du riche, ne faites-vous pas une injustice en exigeant ce serment du conservateur qui n'a rien ? Quel intérêt celui-ci a-t-il à votre serment, et pourquoi voulez-vous qu'il promette une chose uniquement favorable à celui qui diffère autant de lui par des richesses? Il n'est assurément rien de plus injuste : un serment doit avoir un effet égal sur tous les individus qui le prononcent ; il est impossible qu'il puisse enchaîner celui qui n'a aucun intérêt à son maintien, parce qu'il ne serait plus alors le pacte d'un peuple libre : il serait l'arme du fort sur le faible, contre lequel celui-ci devrait se révolter sans cesse ; or, c'est ce qui arrive dans le serment du respect des propriétés que vient d'exiger la nation ; le riche seul y enchaîne le pauvre, le riche seul a intérêt au serment que prononce le pauvre avec tant d'inconsidération qu'il ne voit pas qu'au moyen de ce serment extorqué à sa bonne foi, il s'engage à faire une chose qu'on ne peut pas faire vis-à-vis de lui.

Convaincus, ainsi que vous devez l'être, de cette barbare inégalité, n'aggravez donc pas votre injustice en punissant celui qui n'a rien d'avoir osé dérober quelque chose à celui qui a tout ; votre inéquitable serment lui en donne plus le droit que jamais. On le contraignant au parjure par ce serment absurde pour lui, vous légitimez tous les crimes où le portera ce parjure ; il ne vous appartient donc plus de punir ce dont vous avez été la cause. Je n'en dirai pas davantage pour faire sentir la cruauté horrible qu'il y a à punir les voleurs. Imitez la loi sage du peuple dont je viens de parler : punissez l'homme assez négligent pour se laisser voler, mais ne prononcez aucune espèce de peine contre celui qui vole ; songez que votre serment l'autorise à cette action et qu'il n'a fait, en s'y livrant, que suivre le premier et le plus sacré des mouvement de la nature, celui de conserver sa propre existence, n'importe aux dépens de qui.

Les délits que nous venons d'examiner dans cette seconde classe des devoirs de l'homme envers ses semblables consistent dans les actions que peut faire entreprendre le libertinage, parmi lesquelles se distinguent particulièrement comme plus attentatoires à ce que chacun doit aux autres la prostitution, l'adultère, l'inceste, le viol, la sodomie. Nous ne devons certainement pas douter que tout ce qui s'appelle crimes moraux, c'est-à-dire toutes les actions de l'espèce de celles que nous venons de citer, ne soient parfaitement indifférentes dans un gouvernement dont le seul devoir consiste à conserver, par tel moyen que ce puisse être, la forme essentielle à son maintien: voilà l'unique morale d'un gouvernement républicain.

Or, puisqu'il est toujours contrarié par les despotes qui l'environnent, on ne saurait imaginer raisonnablement que ses moyens conservateurs puissent être des moyens moraux, car il ne se conservera que par la guerre, et rien n'est moins moral que la guerre.

Maintenant, je demande comment on parviendra à démontrer que, dans un État immoral par ses obligations, il soit essentiel que les individus soit moraux? Je dis plus : il est bon qu'ils ne le soient pas. Les législateurs de la Grèce avaient parfaitement senti l'importante nécessité de gangrener les membres, pour que, leur dissolution morale influant sur celle utile à la machine, il en résultât l'insurrection toujours indispensable dans un gouvernement qui, parfaitement heureux comme !e gouvernement républicain, doit nécessairement exciter la haine et la jalousie de tout ce qui l'entoure. L'insurrection, pensaient ces sages législateurs, n'est point un état moral; elle doit être pourtant l'état permanent d'une république ; il serait donc aussi absurde que dangereux d'exiger que ceux qui doivent maintenir le perpétuel ébranlement immoral de la machine fussent eux-mêmes des êtres moraux, parce que l'état moral d'un homme est un état de paix et de tranquillité, au lieu que son état immoral est un état de mouvement perpétuel, qui le rapproche de l'insurrection nécessaire, dans laquelle il faut que le républicain tienne toujours le gouvernement dont il est membre.

Détaillons maintenant, et commençons par analyser la pudeur, ce mouvement pusillanime, contradictoire aux affection impures. S'il était dans les intentions de la nature que l'homme fût pudique, assurément elle ne l'aurait pas fait naître nu ; une infinité de peuples, moins dégradés que nous par la civilisation, vont nus et n'en éprouvent aucune honte ; il ne faut pas douter que l'usage de se vêtir n'ait eu pour unique base et l'inclémence de l'air et la coquetterie des femmes ; elles sentirent qu'elles perdraient bientôt tous les effets du désir si elles les prévenaient, au lieu de les laisser naître; elles conçurent que, la nature d'ailleurs ne les ayant pas créées sans défauts, elles s'assureraient bien mieux tous les moyens de plaire en déguisant ces défauts par des parures; ainsi la pudeur, loin d'être une vertu, ne fut donc plus qu'un des premiers effets de la corruption, qu'un des premiers moyens de la coquetterie des femmes. Lycurgue et Solon, bien pénétrés que les résultats de l'impudeur tiennent le citoyen dans l'état immoral essentiel aux lois du gouvernement républicain, obligèrent les jeunes filles à se montrer nues aux théâtres. Rome imita cet exemple : on dansait nu aux jeux de Flore ; la plus grande partie des mystères païens se célébraient ainsi ; la nudité passa même pour vertu chez quelques peuples. Quoiqu'il en soit, de l'impudeur naissent des penchants luxurieux ; ce qui résulte de ces penchants compose les prétendus crimes que nous analysons, et dont la prostitution est le premier effet. Maintenant que nous sommes revenus sur tout cela de la foule d'erreurs religieuses qui nous captivaient et que, plus rapprochés de la nature par la quantité des préjugés que nous venons d'anéantir, nous n'écoutons que sa voix, bien assurés que, s'il y avait du crime à quelque chose, ce serait plutôt à résister aux penchants qu'elle nous inspire qu'à les combattre, persuadés que la luxure était une suite de ces penchants, il s'agit bien moins d'éteindre cette passion dans nous que de régler les moyens d'y satisfaire en paix ; nous devons donc nous attacher à mettre de l'ordre dans cette partie, à y établir toute la sûreté nécessaire à ce que le citoyen, que le besoin rapproche des objets de luxure, puisse se livrer avec ces objets à tout ce que ses passions lui prescrivent, sans jamais être enchaîné par rien, parce qu'il n'est aucune passion dans l'homme qui ait plus besoin de toute l'extension de la liberté que celle-là. Différents emplacements sains, vastes, proprement meublés et sûrs dans tous les points, seront érigés dans les villes; là, tous les sexes, tous les âges, toutes les créatures seront offerts aux caprices des libertins qui viendront jouir, et la plus entière subordination sera la règle des individus présentés ; le plus léger refus sera puni aussitôt arbitrairement par celui qui l'aura éprouvé. Je dois encore expliquer ceci, le mesurer aux mœurs républicaines ; j'ai promis partout la même logique, je tiendrai parole.

Si, comme je viens de le dire tout à l'heure, aucune passion n'a plus besoin de toute l'extension de la liberté que celle-là, aucune, sans doute, n'est aussi despotique ; c'est là que l'homme aime à commander, à être obéi, à s'entourer d'esclaves contraints à le satisfaire; or, toutes les fois que vous ne donnerez pas à l'homme le moyen secret d'exhaler la dose de despotisme que la nature mit au fond de son cœur, il se rejettera pour l'exercer sur les objets qui l'entourent, il troublera le gouvernement. Permettez, si vous voulez éviter ce danger, un libre essor à ces désirs tyranniques, qui, malgré lui, le tourmentent sans cesse ; content d'avoir pu exercer sa petite souveraineté au milieu du harem d'icoglans ou de sultanes que vos soins et son argent lui soumettent, il sortira satisfait et sans aucun désir de troubler un gouvernement qui lui assure aussi complaisamment tous les moyens de satisfaire sa concupiscence ; exercez, au contraire, des procédés différents, imposez sur ces objets de la luxure publique les ridicules entraves jadis inventées par la tyrannie ministérielle et par la lubricité de nos Sardanapales ; l'homme, bientôt aigri contre votre gouvernement, bientôt jaloux du despotisme que vous lui imposez, et las de votre manière de le régir, en changera comme il vient de le faire...."

 

1797 – "L’Histoire de Juliette, sa soeur, ou les prospérités du vice"

"Juliette ou les Prospérités du Vice", suite de "Justine", contraste parfaitement avec cet ouvrage. Justine traîne une existence de vertu misérable et tombe entre les mains de personnages dont la façade d'honorabilité sociale recouvre les pires perversions (clergé, aristocrates et parlementaires). Diamétralement opposée, qui n'a pas de scrupule à se prostituer, va se tailler rapidement une place de reine dans le monde des courtisanes. Après s'être imposée à Paris et avoir fait un mariage honorable, elle entreprend un voyage triomphal dans la péninsule italienne dont elle rencontre les princes, en particulier le pape et le roi des Deux-Siciles. Le récit fait alterner les orgies les plus complexes et les plus sanglantes avec les débats philosophiques pour lesquels l'auteur n'hésite pas à emprunter à ses devanciers des Lumières. Il recopie (ou restitue de mémoire) des passages de Voltaire, d'Holbach ou Fréret. Les personnages répètent les principaux arguments en faveur de l'athéisme et de la relativité de toute morale. La fin du roman fait se rencontrer les deux sœurs et mourir Justine, foudroyée par l'orage : conclusion métaphysique qui marque l'ambiguïté d'une œuvre hésitant entre l'absence de Dieu et la foi en un « Être suprême en méchanceté ».

En sortant du couvent avec sa sœur, Juliette entre chez une appareilleuse qui la présente à un certain Dorval, «le plus grand voleur de Paris». Il lui donne à entôler deux Allemands. Elle rencontre ensuite le scélérat Noirceuil qui a causé la banqueroute de son père et s'est enrichi en dépouillant un grand nombre de familles. Il la présente au ministre d'Etat Saint-Fond qui, contre certaines complaisances, lui procure les moyens de satisfaire son goût effréné pour le luxe. II la met à la tète du département des poisons. Les  empoisonnements politiques recommencent, entremêlés de tortures variées que l'on fait subir aux victimes officielles. Une Anglaise, amie de Juliette, lady Clairwill, la fait admettre dans la Société des amis du crime, dont fait partie Saint- Fond. Le ministre ayant préparé un projet de dépopulation de la France, il le communique à Juliette, qui ne peut réprimer un mouvement de surprise et d'horreur. Saint-Fond s'en aperçoit. Elle comprend que sa vie est menacée. Elle se sauve à Angers chez une appareilleuse de second plan, elle y rencontre un riche gentilhomme qui l'épouse et qu'elle empoisonne. Elle part ensuite pour l'Italie, visite les grandes villes en se prostituant partout aux personnages les plus opulents. Elle s'associe avec un chevalier d'industrie nommé Sbrigani. lis se rendent à Florence, où ils s'arrêtent quelque temps. Juliette, comme dans toutes les villes de résidence où elle passe, est admise à la cour. Je n'insiste pas sur toutes les scènes criminelles qui se passent à toutes les pages de ce roman. A Rome, Juliette est reçue par le pape Pie VII à qui elle énumère tous les crimes de la papauté. Elle gagne ensuite Naples. En route il lui arrive de nouvelles aventures avec des brigands, dans la troupe desquels elle retrouve lady Clairwill. A Naples, le roi Ferdinand Ier la reçoit avec beaucoup d'égards. Après des descriptions d'Herculanum, de Pompéi, Juliette finit, avec la complicité de la reine Marie-Caroline, par voler une certaine quantité de millions au roi de Naples. L'opération ayant réussi, Juliette dénonce la reine et reprend le chemin de la France....

 

Le premier Ministre : M. de Saint-Fond...

"M. de Saint-Fond était un homme d'environ quarante ans. de l'esprit, un caractère bien faux, bien traître, bien libertin, bien féroce, infiniment d'orgueil, possédant l'art de voler la France au suprême degré et celui de distribuer des lettres de cachet, au seul désir de ses plus légères passions ; plus de vingt mille individus de tout sexe et de tout âge gémissaient par ses ordres dans les différentes forteresses royales dont la France est hérissée, et parmi ces vingt mille êtres, me disait-il un jour plaisamment, je te jure qu'il n'en est pas un seul de coupable. D'Albert, premier président du Parlement de Paris, était également du souper ; ce ne fut qu'en entrant que Noirceuil m'en prévint. — Tu dois, me dit-il, les mêmes égards à ce personnage-ci qu'à l'autre ; il n'y a pas douze heures qu'il était maître de ta vie ; tu sers de dédommagement aux égards qu'il a eus pour toi ; pouvais-je le mieux acquitter ?

Quatre filles charmantes composaient, avec Mme de Noirceuil et moi, le sérail offert à ces messieurs. Ces créatures, pucelles encore, étaient du choix de la Duvergier. On nommait Eglé la plus jeune, blonde âgée de treize ans, et d'une figure enchanteresse ; Lolotte suivait, c'était la physionomie de Flore même : on ne vit jamais tant de fraîcheur ; à peine avait-elle quinze ans ; Henriette en avait seize et réunissait à elle seule plus d'attraits que les poètes n'en prêtèrent jamais aux trois Grâces. Lindane avait dix-sept ans ; elle était faite à peindre, des yeux d'une singulière expression et le plus beau corps qu'il fût possible de voir.

Six jeunes garçons, de quinze à vingt ans, nous servaient nus et coiffés en femme ; chacun des libertins qui composaient le souper avait, ainsi que vous le voyez par cet arrangement, quatre objets de luxure à ses ordres, deux femmes et deux garçons. Comme aucun de ces individus n'était encore dans le salon lorsque j'y parus, d'Albert et Saint-Fond, après m'avoir embrassée, cajolée, louée pendant un quart d'heure, me plaisantèrent sur mon aventure. — C'est une charmante petite scélérate, dit Noirceuil, et qui, par la soumission la plus aveugle aux passions de ses juges, vient les remercier de la vie qu'elle leur doit. — J'aurais été bien fâché de la lui ôter, dit d'Albert ; ce n'est pas pour rien que Thémis porte un bandeau, et vous m'avouerez que, quand il s'agit de juger de jolis petits êtres comme ceux-là, nous devons toujours l'avoir sur les yeux. — Je lui promets pour sa vie l'impunité la plus entière, dit Saint-Fond ; elle peut faire absolument tout ce qu'elle voudra ; je lui proteste de la protéger dans tous ses écarts et de la venger, comme elle l'exigera, de tous ceux qui voudraient troubler ses plaisirs, quelque criminels qu'ils puissent être. — Je lui en jure autant, dit d'Albert ; je lui promets, de plus, de lui faire avoir demain une lettre du chancelier qui la mettra à l'abri de toutes les poursuites qui, par tel tribunal que ce soit, pourraient être intentées contre elle dans toute l'étendue de la France. Mais, Saint-Fond, j'exige quelque chose de plus ; tout ce que nous faisons ici n'est qu'absoudre le crime, il faut l'encourager : je te demande donc des brevets de pension pour elle, depuis deux mille francs jusqu'à vingt-cinq, en raison du crime qu'elle commettra. — Juliette, dit Noirceuil, voilà, je crois, de puissants motifs et pour donner à tes passions toute l'extension qu'elles peuvent avoir et pour ne nous cacher aucun de tes écarts. — Mais il faut en convenir, messieurs, poursuivit aussitôt mon amant sans me donner le temps de répondre, vous faites là un merveilleux usage de l'autorité qui vous est confiée par les lois et par le monarque... — Le meilleur possible, répondit Saint-Fond ; on n'agit jamais mieux que lorsqu'on travaille pour soi : cette autorité nous est confiée pour faire le bonheur des hommes; n'y travaillons-nous pas en faisant le nôtre et celui de cet aimable enfant ? — En nous revêtant de cette autorité, dit d'Albert, on ne nous a pas dit : Vous ferez le bonheur de tel ou tel individu,abstractivement de tel ou tel autre; on nous a simplement dit : Les pouvoirs que nous vous transmettons sont pour faire la félicité des hommes; or il est impossible de rendre tout le monde également heureux ; donc, dès qu'il en est parmi nous quelques-uns de contents, notre but est rempli. — Mais, dit Noirceuil qui ne controversait que pour faire briller ses amis, vous travaillez pourtant au malheur général en sauvant le coupable et perdant l'innocent. — Voilà ce que je nie, dit Saint-Fond : le vice fait beaucoup plus d'heureux que la vertu ; je sers donc bien mieux le bonheur général en protégeant le vice qu'en récompensant la vertu. — Voilà des systèmes bien dignes de coquins comme vous, dit Noirceuil. — Mon ami, dit d'Albert, puisqu'ils font aussi votre joie, ne vous en plaignez point. — Vous avez raison, dit Noirceuil ; il me semble, au surplus, que nous devrions un peu plus agir que jaser. Voulez-vous Juliette seule un moment, avant que l'on arrive ? — Non, pas moi, dit d'Albert, je ne suis nullement curieux des tête-à-tête... j'y suis d'un gauche... l'extrême besoin que j'ai d'être toujours aidé dans ces choses-là fait que j'aime autant patienter jusqu'à ce que tout le monde y soit. — Je ne pense pas tout à fait ainsi, dit Saint-Fond, et je vais entretenir un instant Juliette au fond de ce boudoir.

A peine y fûmes-nous que Saint-Fond m'engagea à me mettre nue. 

Pendant que j'obéissais : — On m'a assuré, me dit-il, que vous seriez d'une complaisance aveugle à mes fantaisies ; elles répugnent un peu, je le sais, mais je compte sur votre reconnaissance ; vous savez ce que j'ai fait pour vous; je ferai plus encore; vous êtes méchante, vindicative, eh bien I poursuivit-il en me remettant six lettres de cachet en blanc qu'il ne s'agissait plus que de remplir pour faire perdre la liberté à qui bon me semblerait, voilà pour vous amuser; prenez, de plus, ce diamant de mille louis pour payer le plaisir que j'ai de faire connaissance avec vous ce soir... Prenez, prenez, tout cela ne me coûte rien, c'est l'argent de l'Etat. — En vérité, monseigneur, je suis confuse de vos bontés. — Oh ! je n'en resterai pas là ;je veux que vous me veniez voir chez moi ; j'ai besoin d'une femme qui, comme vous, soit capable de tout; je veux vous charger de la partie des poisons. — Quoi ! Monseigneur, vous vous servez de pareilles choses? — Il le faut bien : il y a tant de gens dont nous sommes obligés de nous défaire... Point de scrupules, je me flatte. — Pas le moindre, monseigneur ; je vous jure qu'il n'est aucun crime dans le monde capable de m'effrayer, et qu'il n'en est pas un seul que je ne commette avec délices... — Ah ! baisez- moi, vous êtes charmante, dit Saint-Fond. Eh bien ! au moyen de ce que vous me promettez là, je vous renouvelle le serment que je vous ai fait de vous procurer l'impunité la plus entière. Faites pour votre compte tout ce que bien vous semblera : je vous proteste de vous retirer de toutes les mauvaises aventures qui pourraient en survenir ; mais il faut me prouver, tout de suite, que vous êtes capable d'exercer l'emploi que je vous destine; tenez, me dit-il en me remettant une petite boîte, je placerai ce soir près de vous, au souper, celle des filles sur laquelle il m'aura plu de faire tomber l'épreuve ; caressez-la bien — la feinte est le manteau du crime — trompez-la le plus adroitement que vous pourrez, et jetez cette poudre, au dessert, dans des verres de vin qui lui seront servis : l'effet ne sera pas long ; je reconnaîtrai là si vous êtes digne de moi et, dans ce cas, votre place vous attend.

— Oh ! monseigneur, répondis-je avec chaleur, je suis à vos ordres ; donnez, donnez, vous allez voir comme je vais me conduire..."

 

1800 - "Zoloé et ses deux acolytes", ou Quelques décades de la vie de trois jolies femmes; histoire véritable du siècle dernier..

 

MARIAGE DIPLOMATIQUE - Episodes : 

Le Vicomte de Sabar (Barras).- Baron d'Orsec, soyez le bienvenu. Je vous attendais avec impatience ; je m'occupe de votre bonheur.

Le Baron d'Orsec, Corse (Bonaparte) . - Sérieusement ?

Vicomte de Sabar. - Très sérieusement, en vérité. Vous n'avez pas l'air riche ; rien de moins stable que les emplois et la faveur dans un pays comme celui-ci. Un beau jour, vous pourriez bien ne conserver que la cape et l'épée. Foi de gentilhomme, il me paraîtrait dur d'en revenir à la simple paie d'officier. 

Baron d'Orsec - Aussi votre prudence, dit-on, à pourvoir à l'avenir...

Vicomte de Sabar. - Vous croyez ?... Je disais donc que, pour vous mettre à l'abri des caprices du sort, il vous faudrait faire un bon mariage. 

Baron d'Orsec. - Ma santé, mes goûts, vicomte, ne s'accordent guère avec vos vues. Je ne vous en remercie pas moins de votre zèle. Vous le savez, mon ami, j'ai vaincu sans femme; je puis vivre de même.

Vicomte dé Sabar. - Quelle simplicité !... Je vous donne une femme mûre qui ne demande que votre nom. Deux cent mille livres de bonnes rentes avec sa main, beaucoup d'amis... 

Baron d'Orsec -  Son nom ?

Vicomte de Sabar. - La comtesse de Barmont, Zoloé, toujours aimable, charmante, magnifique, du meilleur ton, d'une famille ancienne, d'une fraîcheur, ma foi, très appétissante... 

Baron d'Orsec. - Et d'une coquetterie...

Vicomte de Sabak. - Eh ! morbleu !... qu'est-ce que cet enfantillage, mon ami ? Veuve, elle a pu user de sa liberté ; mariée, elle se renfermera dans les bornes de la décence. N'est-ce pas tout ce que tu demandes ?

Baron d'Orsec. - Mais pourquoi tant de générosité, mon ami ? Pourquoi ne pas garder ce cadeau pour vous-même ?

Vicomte de Sabar. - Et ma femme ?... Réponds donc, avant de me quitter.

Baron d'Orsec - Mais encore... Qui vous a chargé de cette mission ?

Vicomte de Sabar. - Prononcez le oui, et Zoloé ne dira pas non.

 

Baron d'Orsec - J'entends..

 

"... Les desseins de Bonaparte ..

On avait, fait de longues excursions ; le soir, longue veille, et, la nuit, longue séance de volupté : ces dames n'étaient pas visibles à midi. Les trois adorateurs, en attendant leur lever, s'étaient réunis et, pour tromper leur impatience, s'étaient acheminés vers le bois. Insensiblement, la conversation s'anima, se prolongea ; le sujet en était riche, intéressant. Le voici mot pour mot :

— Zoloé est charmante, dit le prince italien. Si on pouvait lui faire un reproche, ce serait d'outrer le luxe et l'appareil ; et encore pourrait-on l'excuser en considérant sa fortune et la brillante destinée qu'on lui prépare.

— Vraiment, dit Milord, on parle de son mariage avec le baron d'Orsec.

— Laurida m'a confié ce secret, dit gravement l'Espagnol. Conçoit-on une pareille union ?

— Je vois bien, reprend l'Italien, que vous ne connaissez pas le baron. Cet homme ne rêve que la gloire et tous les genres de gloire. Il ne se borne pas à être un autre César, un Périclès, un Solon. Il veut donner au monde l'exemple de toutes les vertus qui ont honoré l'humanité. Téméraire dans les combats, c'est pour montrer au soldat le chemin de la victoire. Impénétrable dans le conseil, il ne rassemble les opinions que pour perfectionner la sienne ; et celle qu'il adopte est toujours la meilleure ou la plus heureuse. L'avenir se déroule devant ses yeux. Il sera tout ce qui lui permettra d'être le destin de sa patrie. Il ne travaille que pour son bonheur. Il irait à l'extrémité de la terre moissonner de nouveaux lauriers, pourvu qu'ils concourussent à la prospérité de son pays.

— Le gouvernement actuel est d'une absurdité palpable, il l'admire et le craint, mais le peuple ne voit en lui qu'un héros ; ce héros le sauvera ; le plan de son bonheur est tracé dans sa tête ; tôt ou tard il le mettra à exécution ; les gens de bien soupirent après cet heureux moment.

 — Milord. C'est le seul homme dont la nation anglaise redoute la politique, la valeur et la sagesse. Mais nous avons Pitt, et quelques guinées de plus ou de moins pourraient bien nous en délivrer.

— L'Espagnol. Que dites-vous, Forbess ? C'est affreux ; non, le peuple anglais est trop généreux pour désirer l'emploi de moyens aussi lâches.

— Forbess. Ne vous ai-je pas nommé Pitt ?

— L'Italien. Pitt échouera dans ses complots. Le génie de la France et sa sagesse le protègent. Mais si vous ne devinez pas le but du mariage en question, le voici : tous les partis en France se croisent, se choquent ; aucun point de ralliement. Celui qu'on appelle aristocrate abhorre la domination des hommes qui sont couverts de crimes et de sang. Le forcené démagogue est irrité de voir qu'on ose l'emmuseler et que les prépondérants l'abandonnent à son ignominie. Les peureux, les indifférents, qui forment le plus grand nombre, invoquent un seul maître qui joigne le courage aux lumières, les vertus aux talents, et ils trouvent tout cela dans d'Orsec. Son mariage avec Zoloé lui attache une classe proscrite. L'éclat de ses victoires ne permet pas à la malveillance de s'en offenser. Il a fait ses preuves de justice et d'honneur envers tous les partis : tous l'estiment, le révèrent comme un ami et un homme supérieur.

— Milord. Qu'il en soit ce qu'il plaira à la fortune, je ne veux pas m'en fatiguer ici. Me voilà en France : si la paix y règne, je serai citoyen de France, sinon je reverrai mes dieux pénates. Je ne connais d'Orsec que par sa réputation et ses triomphes. Il ne peut que protéger tout homme ami de la paix et de l'ordre public. Quant à moi, je ne veux que jouir. Peu m'importe sous quel pilote arriver au port, pourvu que j'y parvienne sans tourmente et sans naufrage.

Le bel Italien allait reprendre le fil de son discours, mais l'amoureux Espagnol le fit arrêter en lui rappelant que ces dames devaient être visibles et qu'il était grand temps d'aller leur faire la cour..."