Vladimir Nabokov (1899-1977), Lolita, The Confession of a White Widowed Male, 1959) -  ......

Last Update: 31/12/2016


Vladimir Nabokov (1899-1977)

Personnage solitaire, Vladimir Nabokov a traversé la première moitié du XXe siècle sans faire de bruit, avant de provoquer, avec "Lolita", le scandale, à cinquante-six ans : "Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-li-ta : le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais pour venir, à trois, cogner contre les dents: Lo.Li.Ta." C'est après le scandale que Nabokov est reconnu véritablement comme un des plus grands écrivains américains, après la publication d' "Ada, or Ardor", pratiquement au soir de sa vie. 

Issu d'une famille aristocratique, cultivée et libérale, il apprend de ses gouvernantes et de ses précepteurs les langues étrangères. Le jeune homme étudie à Tenichev, un lycée d'avant-garde. Son père, opposant au régime tsariste, meurt assassiné. Mais, protégé par sa mère, Nabokov mène une enfance heureuse et se découvre une passion pour la littérature. La révolution russe met un terme à son adolescence dorée et sa famille doit quitter Saint-Pétersbourg et se réfugier à Londres. Entre 1919 et 1922, il est étudiant en littérature russe et française au Trinity College de Cambridge. Son arrivée à Berlin coïncide avec trois événements majeurs : la mort tragique de son père, abattu en mars 1922 lors d’une réunion politique, la rencontre avec Véra Evséievna Slonim qui deviendra sa femme en 1925, et l’affirmation de sa vocation d’écrivain. Il publie des poèmes ainsi que des articles critiques et des traductions du français et de l’anglais dans nombre de journaux russes émigrés de Berlin et Paris, mais ce sont ses premiers romans, composés en russe sous le pseudonyme de Sirine – "Machenka" (1926), "Roi, dame, Valet" (1928, King, Queen, Knave), "La Défense Loujine" (1930, The Defense), "Chambre Obscure" (1932, Camera Obscura), "La Méprise" (1934, Despair) et surtout "Le Don" (1937, The Gift ), son dernier roman russe et l’une de ses œuvres les plus achevées. Au début de 1937, le couple Nabokov s’installe à Paris pour fuir le nazisme.

En mai 1940, alors que l’Europe s’enfonce dans la deuxième guerre mondiale, Vladimir, Véra et leur fils Dmitri embarquent à Saint-Nazaire sur le Champlain à destination des Etats-Unis. "La Vraie Vie de Sebastian Knight" (The Real Life of Sebastian Knight) marque en mai 1941, pour Nabokov, le début d’une ère nouvelle : tous ses romans seront désormais composés en anglais. Ce sont cependant ses compétences de scientifique et d’enseignant qui lui permettent d’abord de subvenir aux besoins de sa famille sur cette nouvelle terre d’asile. Entomologiste distingué, il obtient un poste au Museum of Comparative Zoology de Harvard et donne des cours de littérature à Wellesley College. En 1948, il est nommé professeur à Cornell University où ses conférences sont consacrées aux grands écrivains européens de langue anglaise, française et allemande (Austen, Stevenson, Dickens, Joyce, Flaubert, Proust, Kafka) ainsi qu’aux maîtres de la littérature russe (Gogol, Tolstoï, Tourgueniev, Tchékhov). Il est naturalisé américain en 1945. La publication d’ "Autres Rivages" (Speak, Memory), un récit de ses souvenirs d'enfance, lui vaut une première reconnaissance littéraire aux États-Unis.

Sa notoriété devient mondiale en 1958 avec la publication de "Lolita". Le roman, qui paraît d’abord en France (mais en anglais), chez Olympia Press, avant d’être publié aux Etats-Unis trois ans plus tard au terme d’une longue bataille juridique, fait accéder Nabokov à une notoriété spectaculaire où le succès de scandale le dispute à la reconnaissance proprement littéraire. En 1961, Vladimir et Véra rentrent en Europe et s’installent dans une ville qui leur rappelle un peu la Russie perdue, Montreux, où il écrit "Feu pâle" (1962, Pale Fire) puis, "Ada" (1969). C'est dans ce lieu qu'il terminera sa vie...

 

Machenka (1926)

"Lorsque Machenka parut en anglais en 1970, les lecteurs y apprécièrent surtout les échos du premier amour de Nabokov, la «Tamara» de son autobiographie récemment révisée, "Autres rivages". Mais pour le public, ce n'était pas tant un récit autobiographique qu'un portrait de l'exil. Nabokov est ici l'observateur scrupuleux de la vie d'émigré. Situé en avril 1924, quand les Russes fuyaient Berlin en masse, le récit montre Ganine en train de se préparer vaguement à partir de la France. Alfiorov, qui vient d'emménager dans la chambre voisine de celle de Ganine, se prépare à accueillir sa femme, bloquée depuis des années en Russie soviétique, qui doit le retrouver dans six jours, et compte bien l'installer dans la chambre de Ganine. Ganine découvre alors que la femme d'Alfiorov n'est autre que Machenka, son premier amour, avec qui il avait goûté en 1915 tous les délices d'une radieuse passion de jeunesse, jusqu'à ce qu'un an après ils se perdent de vue. En entendant de nouveau son nom, Ganine est brutalement sorti de son engourdissement et revit dans sa mémoire toute la félicité du passé, avec une violence qui efface le présent. Ganine décide de quitter Berlin avec Machenka et, la veille de son arrivée, enivre un Alfiorov surexcité jusqu'à ce qu'il s'effondre inconscient. Il se dirige alors vers la gare pour être le premier à retrouver Machenka et l'escamoter ensuite..."

 

"... La journée, comme les journées précédentes, se traînait pesamment, dans une espèce d'oisiveté insipide, exempte même de cette attente rêveuse qui peut rendre l'inaction si séduisante. Le désoeuvrement lui était maintenant pénible, mais il n'avait aucun travail à faire. Relevant le col de son vieil imperméable, acheté à un lieutenant anglais pour une livre à Constantinople (première étape de l'exil), et enfonçant les poings tout au fond de ses poches, il suivit d'un pas lent les pâles rues d'avril où plongeaient et nageaient les dômes noirs des parapluies. Il contempla longuement , dans la vitrine d'une compagnie de navigation, un splendide modèle réduit du Mauritania et les ficelles multicolores qui reliaient les ports des deux continents sur une grande carte. Au fond, il y avait la photographie d'une plantation tropicale - des palmiers d'un brun chocolat sur un ciel beige. Il passa environ une heure à boire du café derrière la vitre d'une brasserie en regardant les passants. Revenu dans sa chambre, il essaya  de lire, mais il trouva son livre si étranger et si peu approprié à son état d'esprit qu'il le referma au milieu d'une proposition subordonnée. Il était dans cette sorte d'humeur qu'il appelait "dispersion de ma volonté". Il resta assis à sa table, immobile et incapable de décider ce qu'il allait faire : changer de position, se lever pour aller se laver les mains, ou ouvrir la fenêtre, derrière laquelle le jour morne se fondait dans le crépuscule. C'était un état affreux, angoissant, assez semblable à ce vague malaise que l'on ressent lorsqu'on se réveille et que vos paupières refusent de s'ouvrir, comme si elles étaient collées l'une à l'autre pour l'éternité. Ganine avait l'impression que le crépuscule fuligineux  qui s'infiltrait graduellement dans la chambre pénétrait aussi lentement son corps, transformant son sang en brouillard, sans qu'il fût capable d'échapper au maléfice que le clair-obscur avait jeté sur lui. 

 

Il était sans défense, n'ayant pas de désir précis, et cela le torturait parce qu'il cherchait en vain une chose à désirer. Il ne pouvait même pas se forcer à tendre le bras pour allumer la lampe. La simple transition de l'intention à l'action lui semblait être un inimaginable miracle. Rien ne soulageait sa dépression : ses pensées glissaient sans but, son coeur battait à peine, ses sous-vêtements collaient désagréablement à son corps. A un moment donné, il se dit qu'il devait écrire tout de suite une lettre à Ludmila, lui expliquant avec fermeté qu'il était temps de rompre cette sinistre liaison, et une seconde plus tard, il se rappela que le soir même il allait avec elle au cinéma, et qu'en somme il lui en coûtait beaucoup plus de se contraindre à l'appeler au téléphone pour annuler ce rendez-vous que de lui écrire une lettre, ce qui l'empêcha de faire l'un et l'autre..."

 


Lolita (Lolita, The Confession of a White Widowed Male, 1959)

C'est la confession d'Humbert Humbert écrite depuis sa cellule de prison dans laquelle il attend son procès pour meurtre :  Humbert Humbert a été marqué pour toute son existence par un amour d'enfance, Annabelle, petite baigneuse de la Côte d'Azur emportée par le typhus à quatorze ans, ce qui l'a rendu incapable de s'attacher à sa première femme, Valetchka. L'âge et les démons intérieurs font qu'à presque 40 ans, s'étant installé chez Mrs Haze, il épouse celle-ci, la mère, pour approcher la fille,  Dolores, qu'il surnomme Lolita, une nymphette de 12 ans parfaitement cynique et racoleuse. L'attrait est tant irrésistible qu'il projette de tuer sa nouvelle femme, qui meurt finalement écrasée par une voiture.  Dès lors, désormais libre, cet homme pétri de la culture du vieux continent va tenter de vivre enfin son fantasme érotique et entreprend avec Lolita une randonnée à travers les motels et les hypermarchés américains : il devient enfin son amant. Les détails de cette passion tyrannique, les querelles, la jalousie, avec en fond une description sarcastique de la culture américaine, épouse un style dont sont dépourvus les livres pornographiques, rappelle Nabokov dans sa postface. Lorsque Dolores entre au collège, le fantasme entre en désagrégation : sa dépendance vis-à-vis de la nymphette est tel qu'il tue celui pour lequel Lolita l'a quitté, un certain Clare Quilty... Le succès de scandale tient non seulement à l'écriture qui évite le mélodrame et n'est pas sans pudeur, mais à une approche psychologique d'une homme dévasté par une passion condamnable, certes, mais qui rend le coupable plus sympathique que la victime... 

"Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins (Lolita, light of my life, fire on my loins). Mon péché, mon âme (My sin, my soul). Lo-li-ta: le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois, contre les dents. Lo. Li.Ta. Le matin, elle était Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais, dans mes bras, elle était toujours Lolita. Une autre l'avait-elle précédée? Oui, en fait oui. En vérité, il n'y aurait peut-être jamais eu de Lolita si, un été, je n'avais aimé au préalable une certaine enfant (girl-child). Dans une principauté au bord de la mer. Quand était-ce? Environ autant d'années avant la naissance de Lolita que j'en comptais cet été-là. Vous pouvez faire confiance à un meurtrier pour avoir une prose alambiquée. Mesdames et messieurs les jurés, la pièce à conviction numéro un est cela même que convoitaient les séraphins, ces êtres mal informés, simples, aux ailes altières. Voyez cet entrelacs d'épines...."

C'est donc Annabel qui ouvre une brèche fondamentale dans l'existence de notre auteur, une brèche dans laquelle s'engouffrent ses premiers désirs et cette sensualité si particulière qui le poussera irrévocablement dans l'attraction de la nymphette Lolita,  Annabel dont les parents "étaient de vieux amis de ma tante et étaient tout aussi collet monté qu'elle", qui "aimait à ramasser des poignées de sable fin qu'elle laissait couler entre ses doigts" : 

"... d'emblée, nous fûmes passionnément, gauchement , scandaleusement, atrocement amoureux l'un de l'autre; désespérément, devrais-je ajouter, car nous n'aurions pu apaiser cette frénésie de possession mutuelle qu'en absorbant et en assimilant jusqu'à la dernière particule le corps et l'âme l'un de l'autre; or nous étions là tous les deux, incapables de nous accoupler comme des gamins des bas-fonds auraient cent fois trouvé l'occasion de le faire. Après une folle tentative de rencontre nocturne dans son jardin (dont il sera question plus tard), la seule intimité qu'on nous accordât fut de pouvoir nous éloigner hors de portée de voix mais non des regards dans le coin populeux de la plage. Là, allongés sur le sable tendre, à quelques pas de nos aînés, nous demeurions toute la matinée dans un paroxysme de désir pétrifié, guettant le moindre accroc dans l'espace ou le temps pour nous toucher: sa main, à demi enfouie dans de sable, se faufilait vers moi, ses doigts bruns et effilés avançant à tâtons avec une lenteur somnambulique; puis son genou opalescent commençait son long et prudent périple; parfois, un rempart fortuit, érigé par des enfants plus jeunes nous offrait un refuge suffisant pour échanger de timides baisers salés; ces contacts incomplets exaspéraient à tel point nos jeunes corps vigoureux et inexpérimentés que l'eau bleue et froide sous laquelle nous continuions à  nous agripper ne parvenait même pas à nous soulager (...) Je ne cesse de feuilleter ces misérables souvenirs et de m'interroger: est-ce donc là, dans le scintillement de cet été lointain, que commença à s'ouvrir cette faille dans ma vie? Ou bien mon désir excessif pour cette enfant n'était-il que le premier signe d'une singularité innée? Lorsque je tente d'analyser mes désirs secrets, mes mobiles, mes actes mêmes, je m'abandonne aussitôt à une sorte d'imagination rétrospective, laquelle offre à la raison analytique une multitude d'alternatives et fait bifurquer sans fin encore et encore chacune des voies envisagées dans l'affolant labyrinthe de mon passé. Je suis convaincu, cependant que, d'une certaine manière, magie ou fatalité aidant, Lolita commença avec Annabel.

Je sais aussi que le choc provoqué par la mort d'Annabel renforça le sentiment de frustration que m'avait laissé cet été de cauchemar, et qu'il fut un obstacle permanent à toute autre idylle pendant les froides années de ma jeunesse. L'esprit et la chair s'étaient confondus en nous avec une perfection que les jeunes d'aujourd'hui, avec leur cerveau conformiste, obtus et terre à terre, seraient bien incapables de comprendre. Elle était morte depuis longtemps que je sentais encore ses pensées flotter au travers des miennes. Bien avant de nous rencontrer, nous avions fait les mêmes rêves. Nous échangeâmes nos impressions et nos découvrîmes d'étranges affinités. Au mois de juin de la même année (en 1919), un canari égaré était entré en voletant dans sa maison et la mienne, dans deux pays très éloignés l'un de l'autre. Oh, Lolita, si seulement tu m'avais aimé ainsi!

J'ai réservé pour la conclusion de ma période "Annabel" le récit de notre premier et calamiteux rendez-vous. Un soir, elle parvint à tromper la vigilance perverse de sa famille. Nous nous perchâmes sur un muret en ruine, dans un bosquet de mimosas nerveux aux feuilles frêles, à l'arrière de leur villa. A travers l'obscurité et les arbres tendres, nous voyions les fenêtres illuminées dessiner des arabesques qui, retouchées par les encres colorées d'une mémoire sensible, m'apparaissent aujourd'hui comme des cartes à jouer - sans doute parce qu'une partie de bridge tenait l'ennemi occupé. Annabel trembla et tressaillit tandis que je baisais la commissure de ses lèvres entrouvertes et le lobe brûlant de son oreille. Une grappe d'étoiles luisait faiblement au-dessus de nous, entre les silhouettes des longues feuilles graciles; le ciel frissonnant semblait aussi nu que l'était Annabel sous sa robe légère. Je voyais son visage dans le ciel, si étonnamment distinct qu'il paraissait diffuser un faible éclat naturel. Ses jambes, ses jolies jambes ardentes, n'étaient pas trop serrées l'une contre l'autre, et quand ma main trouva ce qu'elle cherchait, une expression rêveuse et troublante, où se mêlaient plaisir et souffrance, envahit ses traits enfantins. Elle était assise un peu au-dessus de moi, et chaque fois que dans son extase solitaire, elle était amenée à me donner un baiser, sa tête s'inclinait en un mouvement assoupi, doux et alangui, qui faisait presque peine à voir, et ses genoux dénudés happaient mon poignet, le serraient un instant puis relâchaient leur étreinte; et, retenant son souffle et faisant un petit sifflement, elle approchait sa bouche palpitante, déformée par l'amertume de quelque philtre mystérieux, de mon visage. Elle tentait d'apaiser la torture de l'amour en frottant d'abord violemment ses lèvres sèches contre les miennes; puis ma bien-aimée s'écartait en rejetant ses cheveux en arrière d'un geste convulsif, et elle se rapprochait de nouveau d'un air sombre, me laissant me sustenter à sa bouche ouverte, tandis que, avec une générosité qui ne demandait qu'à tout lui offrir, mon coeur, ma gorge, mes entrailles, je confiais à son poing malhabile le sceptre de ma passion. Je me rappelle encore ce parfum douceâtre, musqué, banal, d'une certaine poudre de toilette - elle l'avait volée, je crois, à la femme de chambre espagnole de sa mère. Il se mêlait à l'odeur de biscuit de son corps, et le trop-plein de mes sens faillit soudain déborder; un vacarme subit dans un buisson voisin l'empêcha de se répandre - et comme nous nous écartions l'un de l'autre, les veines battantes, prêtant l'oreille à ce qui n'était sans doute qu'un chat en maraude, nous parvint de la maison la voix de sa mère qui l'appelait d'un ton de plus en plus frénétique - et le docteur Cooper sortit dans le jardin, claudiquant pesamment. Mais ce bosquet de mimosas, cette nuée d'étoiles, ce frisson, ce feu, cette miellée et cette lancinante douleur, tout cela est demeuré en moi, et cette fillette avec ses membres de néréide et sa langue ardente n'a cessé de me hanter depuis - jusqu'au jour où enfin, vingt-quatre ans plus tard, je parvins à rompre son charme en la réincarnant dans une autre..." (traduction M.Couturier, Gallimard).

 

 

"Lolita", une incomparable adaptation de Stanley Kubrick (1962),

avec James Mason ((Humbert Humbert), Shelley Winters (Charlotte Haze), Sue Lyon (Dolores « Lolita » Haze), Peter Sellers (Clare Quilty, Dr Zempf) ..


"Roi, dame, valet" (King, Queen, Knave, 1928)

Deuxième roman russe de Nabokov, alors âgé de vingt-huit ans, qui, après avoir exploré une communauté d'émigrés dans son premier roman Machenka, un roman, dira-t-il, alors saturé de "moiteur humaine", prend ici le large, choisit des personnages allemands, langue qu'il ne parlait pas, et conçoit sous forme de jeu narratif et particulièrement inventif une banale histoire d'adultère, à l'orée du fantastique et de l'étrange : Franz, jeune homme timide et sans caractère, monte à Berlin chez son oncle dans l'espoir d'obtenir un emploi, Dreyer est un homme d'affaires qui a réussi, sa femme, Marthe, bourgeoise sans imagination, s'ennuie et devient la maîtresse de Franz...

 

"L'énorme aiguille noire de l'horloge est encore au repos, mais elle est sur le point d'accomplir son saut de chaque minute; cette petite secousse élastique va mettre en branle tout un monde. Le cadran de l'horloge va lentement se détourner, plein de désespoir, de dédain et d'ennui, et l'un après l'autre les piliers métalliques vont se mettre en marche, emportant au loin la voûte de la gare comme de débonnaires atlantes; le quai va commencer à fuir, emportant avec lui pour un voyage inconnu des mégots de cigarettes, des tickets poinçonnés, des mouchetures de soleil et de salive; un chariot à bagages va glisser à reculons sur ses roues immobiles; il sera suivi d'un kiosque à journaux couvert de séduisants magazines: photos de beautés nues aux chairs nacrées; et des gens, des foules de gens sur le quai mouvant, eux-mêmes mouvant leurs pieds mais demeurant en place, faisant de grandes enjambées mais perdant du terrain (comme dans un mauvais rêve plein d'incroyables efforts, de nausées, de faiblesses cotonneuses dans les mollets), et enfin refluant si bien qu'ils tombent presque sur le dos. Les femmes étaient plus nombreuses que les hommes, comme toujours lors des départs. La soeur de Franz, avec son mince visage pâle de la pâleur des gens trop tôt levés et l'haleine désagréable que donne un estomac vide, vêtue d'une pèlerine à carreaux comme n'en aurait jamais portée une fille de la ville; et sa mère, petite et ronde, toute vêtue de brun comme un petit moine trapu. Voilà les mouchoirs qui commencent à s'agiter. 

Et ce ne sont pas seulement eux qui s'enfuient, ces deux sourires familiers; ce n'est pas seulement la gare qui s'en va en emportant son kiosque à journaux, son chariot à bagages, son étal de fruits et de sandwiches avec les si jolies grosses fraises rouges globuleuses et luisantes implorant littéralement d'être mordues à pleines dents et dont tous les akènes proclament leur affinité avec les papilles de votre langue - hélas, c'en est fini d'elles; ce n'est pas seulement tout cela qui reste en arrière: le vieux bourg tout entier dans sa brume rose de matin d'automne s'en va aussi : le grand Herzog de pierre de la place, la sombre cathédrale, les enseignes des boutiques : un chapeau haut de forme, un poisson, le plat à barbe en cuivre d'un coiffeur. Plus question d'arrêter la terre. Dans un grand mouvement, les maisons défilent, les rideaux battent aux fenêtres ouvertes de la demeure de Franz, les planchers grincent un peu, il y a des craquements dans les murs, sa mère et sa soeur boivent leur café du matin dans le vif courant d'air, les meubles ont des soubresauts dans les cahots qui s'accélèrent, et toujours plus vite, plus mystérieusement, les maisons passent, et la cathédrale, et la place, et les petites rues latérales. Et, bien que depuis longtemps déjà les terres labourées aient déployé leurs assemblages de pièces et de morceaux par-delà les fenêtres du train, Franz ressent encore dans ses os la fuite à reculons de la petite ville où il a vécu vingt ans..."

 

Ada ou L'Ardeur. Chronique familiale (Ada or Ardor : a Family Chronicle, 1969)

"Ada",  histoire d'amour, chef-d'œuvre érotique (l'extraordinaire virtuosité stylistique et l'inventivité métaphorique de Nabokov pour exprimer le répertoire par ailleurs fort limité des actes sexuels, est sans doute sans équivalent, Joyce, peut-être...) ou enquête philosophique sur la nature du temps, s'expose comme les mémoires du Dr Ivan (Van) Veen, psychologue et professeur de philosophie, fils du baron «Démon» Veen, mémorable personnalité de Reno et de Manhattan, qui sur un siècle raconte son amour de toute une vie pour Ada Veen, et l'histoire de la famille Veen est particulièrement complexe : deux cousins germains, "Demon" et Dan Veen, épousent des sœurs jumelles, Aqua et Marina, et sur l'arbre généalogique, il semble qu'Aqua et Demon ont produit Van (né en 1870) et qu'Ada (née en 1872) est l'enfant de Dan et Marina. En fait, Van et Ada sont les produits de Demon et Marina, d'une ascendance mêlant richesse, folie, sexe, suicide, de royauté, il n'est donc guère surprenant qu'il semblent incroyablement étranges et intelligents. C'est dans un style extraordinairement visuel, un langage toujours aussi soutenu, - on sait que Nabokov épinglait des mots comme des papillons pour ce "supplément de vibrato spinal" qu'ils pouvaient lui donner -,  que débute et se perpétue la chronique familiale, la jeunesse de Van, ses voyages et ses romances incestueuses avec Ada à Arcadian Ardis Hall, l'opulent domaine de campagne de son oncle, livrés tous deux en grande partie à eux-mêmes ils y construisent un univers qu'ils auront bien des difficultés à retrouver plus tard. Puis l'abandon d'Ada par Van, à la suite des implorations de son père. Enfin, après de nombreuses vicissitudes amoureuses, Ada se marie et Van la perd pendant 17 ans, pour finalement la reconquérir en 1922 dans l'avant-dernière partie, alors qu'il travaille sur son livre "La texture du temps" : en plus d'écrire ses mémoires, le philosophe Veen essaie de décrire la nature du temps: "we can not enjoy the true present, which is an instant of zero duration". La cinquième et dernière partie, une sorte de coda, les trouve ensemble, avec un petit entourage, célébrant le 97e anniversaire de Van et l'achèvement virtuel du mémoire qui doit être publié à titre posthume...

 

"...«Je voudrais te demander», dit-elle, très distinctement cette fois et pourtant déjà hors d'elle-même parce que la main voyageuse était remontée jusqu'au creux de son bras et que le pouce qui venait de se poser sur une mamelette lui donnait des picotements au palais: ce qui s'appelle «sonner la bonne» dans les romans georgiens -la chose est naturellement inconcevable sans la présence d'elettricità...

(Je proteste. Tu n'as pas le droit. C'est défendu même en lithuanien et en latin. Note d'Ada.)

« Te demander... 

- Demande», s'écria Van, mais ne gâche pas tout

(c'est-à-dire, ne m'empêche pas de me nourrir de toi, de me tordre contre toi).

«Alors, pourquoi, demanda-t-elle (exigea-t-elle, somma-t-elle cependant qu'une seule flamme crépita et qu'un coussin se retrouva sur le parquet), pourquoi est-ce que tu deviens si gros et si dur, là, quand tu...

- Où là ? Quand je quoi?»

Afin de se mieux expliquer, avec un tact et un contact exquis, elle fit danser son ventre contre lui, toujours presque agenouillée, embarrassée dans sa longue chevelure et l'oeil plongeant dans l'oreille de Van (leurs positions réciproques étaient devenues passablement embrouillées).

«Répète. ..» cria-t-il, comme si elle eût été très loin de lui - reflet sur une vitre noire.

«Tu vas me faire voir ça immédiatement», dit-elle avec autorité. Il se dépouilla de son kilt improvisé et Ada changea de ton aussitôt.

«Mon Dieu», murmura-t-elle comme un enfant qui parle à un enfant. «C'est écorché, complètement à vif! Ça te fait mal, dis ? Horriblement mal?»

Il supplia: « Touche, vite.

- Van, pauvre Van», reprit-elle avec la petite voix que se font les fillettes gentilles pour parler aux chats, aux chenilles, aux pupes, aux chiots... «Je suís sûre que ça te brûle. Si je touchais ça te soulagerait, tu crois ?

- Si je crois! You bet! On n'est pas bête à ce point! 

- Carte en relief», dit la mignonne poseuse. Les fleuves de l'Afrique. Son index remonta le Nil Bleu jusque dans ses jungles, puis redescendit vers l'aval.

«Que vois-je ici? Le chapeau du Bolet Rouge n'est pas moitié aussi velouté. En fait (sur un ton de babillage), cela me fait penser à une fleur de géranium ou plutôt de pélargonium.

- Grands dieux, comment n'y pas penser ?

- O Van, Van, j'aime ce grain. Sans façons, cela me plaît! 

- Serre donc, petite sotte, tu ne vois pas que je me meurs ? »

Mais la naïve botaniste n'avait aucune idée de la bonne façon de manier l'objet. Van, à toute extrémité, poussa dans le volant de la chemise de nuit et gémit en fondant dans une mare de plaisir. Elle regardait, consternée.

« Ce n'est pas ce que tu crois, dit Van tranquillement. Rien à voir avec le pipi. C'est propre comme la sève d'une herbe. Bon. Le Nil est déterminé - télégramme de Speke, l'explorateur. »

(Van, je me demande pourquoi tu te donnes tant de mal pour transformer un passé poétique et sans pareil en une farce malpropre. Honnêtement, Van. Oh! mais je suis honnête! On ne peut plus honnête! C'est ainsi que les choses se sont passées. Je ne savais trop sur quel terrain je m'aventurais, d'où ces airs effrontés et ces afféteries. Ah ça. Parlez pour vous! Quant à moi, très cher, j'affirme que ces fameuses excursions digitales depuis votre Haute-Afrique jusqu'au bout du monde n'ont commencé que beaucoup plus tard - alors que j'en connaît par cœur l'itinéraire. Désolé, vous faites erreur, et -puis, si les gens avaient les mêmes souvenirs comment diable seraient-ils des êtres différents? C'est-ainsi-que-les-choses-se-sont-passées. Mais nous ne sommes pas «différents». Penser et songer ne sont qu'un même mot - en bon français. Van, pense à la douceur... Oh ! j'y songe, bien sûr que j'y songe. Ce n'était que douceur, mon enfant, ma rime. Voilà qui est mieux, dit Ada.)

«Prends la suite, tu veux bien ?»

Van s'étendit nu à la lueur maintenant immobile de la chandelle.

«Dormons ici, dit-il, ils ne rentreront pas avant que l'aube ne rallume le cigare de mon oncle.

- Ma chemise est trempée», murmura-t-elle.

«Enlève-la. Il y a place pour deux dans cette couverture.

- Van, ne regarde pas! 

- Ce n'est pas de jeu», dit-il en l'aidant à passer sa chemise par-dessus sa chevelure véhémente. A peine une touche de fusain ombrait le point de mystère de son corps blanc comme la craie. Un mauvais furoncle lui avait laissé une cicatrice rose entre deux côtes; il y posa un baiser et s'allongea les mains croisées sous la nuque. Ada, penchée sur le corps brun, contemplait la caravane de poils qui remontait de leur fourmilière vers l'oasis du nombril. Pour un garçon si jeune, il était remarquablement hirsute. Sa jeune gorge ronde était à l'aplomb du visage de Van. En tant que médecin et en tant qu'artiste je réprouve l'usage philistin de la cigarette après l'amour. Reconnaissons pourtant, par souci de vérité, que Van n'était pas indifférent à la présence d'un coffret de cristal garni de Traumatis turques, mais la console sur laquelle il se trouvait était trop éloignée pour qu'il pût l'atteindre d'un mouvement nonchalant du bras. La haute pendule sonna un quart anonyme: Ada, le poing contre la joue, contemplait à présent le remuement émouvant bien qu'étrangement morose, le déclenchement régulier, enfin l'essor massif, de la renaissance virile.

Mais la peluche de la couche était aussi chatouilleuse au toucher qu'était à la vue le ciel saupoudré d'étoiles. Avant qu'il se passât quoi que ce fût de neuf, Ada se mit à quatre pattes pour arranger les coussins et le plaid. Fillette indigène imitant un lapin. Van tendit une main chercheuse; sa paume s'arrondit par-derrière sous la petite fente chaude. Dans un bond frénétique, il prit la position du garçonnet qui construit un château de sable, mais Ada se retourna sur le dos, prête ingénument à l'étreindre ainsi qu'il est recommandé à Juliette de recevoir son Roméo. Elle fit bien. Pour la première fois dans leur aventure amoureuse la grâce, le génie et l'inspiration lyrique descendirent sur le jeune bourru. Murmurant, gémissant, il baisait le pâle visage avec une tendresse volubile, criait en trois langages - les trois grands de ce monde - des mots câlins qui devaient plus tard fournir la matière d'un Dictionnaire des diminutifs secrets, maintes fois revu et corrigé jusqu'à l'édition définitive de 1967. Quand il devenait trop bruyant elle essayait de le calmer comme on calme un enfant, elle faisait chut! chut! en lui soufflant dans la bouche - et ses quatre membres étaient noués sans vergogne autour de lui comme si elle avait fait l'amour depuis toujours, dans tous nos rêves - mais l'impatience de la passion juvénile (débordante comme la baignoire de Van, du vieux Van, couveur maniaque de mots, occupé à repolir ces pages assis sur le bord de son lit dans une chambre d'hôtel) ne résista pas à quelques coups de pointe poussés à l'aventure: elle éclata sur le labelle de l'orchidée, un merle bleu émit son «tchoc-tchoc» d'alarme et les lanternes lointaines reparurent au fond de l'aube rugueuse et refirent le tour de la pièce d'eau. Bientôt les points lumineux des voitures devinrent des étoiles, les roues des chariots crissèrent sur le gravier; les chiens de toute espèce rentrèrent fort satisfaits de leurs ébats nocturnes. Blanche, la nièce du cuisinier, descendit d'un car de police couleur de citrouille, chaussée seulement de ses bas (hélas, minuit avait sonné depuis longtemps) et les deux enfants nus, saisissant plaid et chemise, saluèrent le sofa complice d'une petite tape et remontèrent en tapinois dans leurs chambrettes d'innocence en emportant chacun sa chandelle.

« Et tu. te rappelles...» dit Van moustache-grise en prenant une cigarette Cannabina sur sa table de nuit et en secouant une boîte d'allumettes jaune et bleue... «tu te rappelles notre insouciance et comment Larivière s'arrêta de ronfler pour recommencer de plus belle un instant plus tard (la maison tremblait du haut en bas) et comme les marches de fer étaient froides, et comme j'étais déconfit par ta... comment dirai-je... par ton manque de retenue ?

- Idiot», dit Ada, qui s'était tournée vers le mur et ne remua pas seulement la tête. 

Eté 1960 ? Un hôtel encombré de voyageurs, quelque part entre Ex et Ardez ?

Je ferais bien de commencer à dater les pages de ce manuscrit. Par égard pour mes rêveurs inconnus...." (traduction Gilles Chahine, Gallimard)