Europe centrale (Central Europe) - République tchèque (Česká republika, Praha) ....
Last update: 02/02/2016
PRAHA (Czech republic)
Prague, comme Berlin, est située au coeur de l'Europe, à quelques heures et centaines de kilomètres de nombre de capitales, à 200km de Leipzig, à 250km au nord-ouest de Vienne, à 280km au sud de Berlin, à 300km au nord-est de Munich, à 290km de Bratislava, à 440km de Ljubljana, à 496 km de Trieste, 525km de Budapest, 540km de Cracovie... A l'inverse de ses rivales d'Europe centrale, Vienne, Dresde, Varsovie ou Berlin, Praha (Prague), capitale de la République tchèque, a peu souffert des bombardements de la Seconde guerre mondiale et offre cette magie ancestrale qu'évoquaient déjà les surréalistes lors de du fameux voyage d'André Breton et d'Eluard en 1935.
Praha, qui fut mise sous surveillance tout au long de son histoire, par les Austro-Hongrois, les nazis, les Soviétiques, a su préserver, jusqu'à présent, un véritable trésor mystique à ciel ouvert, au coeur de l'Europe. C'est ici, c'est ici que l'alchimie, les sciences occultes, la mystique ont connu leur plus grand développement sous des empereurs tels que Charles IV (1316-1378) et Rodolphe II (1552-1612), sur la colline de Hradcany. C'est ici, dans une bâtisse du quartier de Nové Mesto que Faust, au XVIe siècle, vendit son âme au diable en échange du secret de l'amour et de la jeunesse éternelle. C'est avec l'argile des rives de la Vltava que rabbi Loew, éminent kabbaliste, façonna le Golem, un humanoïde à la force surnaturelle chargé de protéger les habitants du ghetto contre les pogroms. C'est dans la ruelle de Novy Svet que vécut l'astronome danois Tycho Brahe (1546-1601).
On considère volontiers que le "Procès" qu'écrivit Franz Kafaka est une véritable géographie métaphysique de la vieille ville de Prague : Kafka y vécut sa vie entière (1883-1924), et le parcours "kafkaien" de la ville est un classique du genre. Aux XVIIIe et XIXe siècles , les puissants princes Lobkowicz accueillent et soutiennent Beethoven puis Goethe dans leur château de Strekov. Le XIXe siècle voit entrer sur la scène musicale internationale Bedrich Smetana, qui fonde le théâtre lyrique tchèque en 1870, et Anton Dvorak qui donne à l'histoire de la musique dite classique sa fameuse Symphonie n°5 dite du Nouveau Monde.
Enfin, pour faire court, le Printemps de Prague de 1968 (Pražské jaro) est une première pierre, sombre et tragique, dans les derniers soubresauts du régime stalinien incarné par Brejnev : la liberté du peuple tchèque ne sera acquise que le 30 décembre 1989, avec l'élection de Václav Havel à présidence de la République fédérale tchèque et slovaque; la république tchèque est par suite reconstituée autour de la Bohême et de la Moravie le 31 décembre 1992...
Co vidět , co mají dělat , experimentování v Praha...
Prague ("Praha"), qui compte 1,3 million d'habitants et accueille plus de 7 millions de touristes par an (allemands, slovaques et britanniques pour la grande majorité), est divisé en trois quartiers principaux bien distincts, la Prague historique autour du pont Charles et du château, celle de Nové Město (la nouvelle ville) et d'Holeovice (le quartier à la mode)...
"Prague magique" (1994, Angelo Maria Ripellino, 1923–1978)
Ripellino était un poète et slaviste italien qui visita Prague pour la première fois en 1946 et y retourna ensuite à de nombreuses reprises avec son épouse tchèque, Ela (Elisa Hlochová). Ami et traducteur de Vladimír Holan, de Jaroslav Seifert et d’autres poètes, il publia en 1973 son best-seller Praga magica (Prague magique), qui mêle fiction philosophique et histoire culturelle nuancée de la ville — à la fois hommage et requiem pour une cité alors occupée sous ses yeux par l’armée russe. Dans l’extrait ci-dessous, il restitue avec force l’atmosphère sinistre de l’époque dite de la « normalisation ».
"Dieu merci, je suis arrivé au terme de ce long et pénible voyage. Comme le peintre baroque Petr Brandl comptant anxieusement sur ses doigts dans son autoportrait, j’avais commencé à compter les jours. Je devrais être heureux d’avoir trouvé la sortie du labyrinthe ; je devrais me tourner vers Prague et lui dire : c’est fini. Et pourtant je lui dis : je suis encore à toi, mon Schicksal, ma folie. Je n’ai pas honte d’être moqué pour mon obsession pragoise. Je répète donc les mots de Vítězslav Nezval :
le temps passe et j’ai encore tant à dire de toi
le temps passe et j’ai encore si peu dit de toi
le temps passe et rallume les vieilles étoiles au-dessus de Prague.
Comme dans la nouvelle « Premier chagrin » de Franz Kafka, l’acrobate refuse de descendre de son trapèze.
Étrange ville sœur : plus on tente de te russifier, plus tu sens la moisissure des Habsbourg. À midi, dans la rue Karmelitská, les odeurs de chou, de knedlíky et de bière s’échappent des portes ; les musiciens de restaurant continuent à jouer des polkas de Fučík et des valses. Une fois encore, les gens s’adaptent : ils feignent, remettent à plus tard, ou, comme on disait sous la Monarchie, ils se contentent de fortwursteln — se débrouiller tant bien que mal.
Jiří Orten se cache des nazis pour finir écrasé sous une ambulance allemande. Paul Adler trouve refuge à Prague pour y mourir paralysé. Paul Kornfeld fuit vers Prague mais y est arrêté et meurt dans un camp. On tourne en rond. On finit là où l’on a commencé. Il n’y a pas d’échappatoire.
Mes amis m’ont pressé d’achever ce livre, espérant raviver la mémoire d’un pays trahi. Mais tout mon effort est vain face aux mensonges et injustices qui ravagent cette terre que j’aime.
Je voulais atteindre le cœur de la ville, son essence. J’ai écorché ma peau au contact brûlant de la langue tchèque. Mais je suis fatigué. Ai-je raconté une réalité ou seulement un rêve ? Ma réponse mélancolique rejoint celle du poète russe Alexander Blok :
Cela s’est passé dans les Carpates sombres,
cela s’est passé en Bohême lointaine.
Non — les amis morts de chagrin me prouvent que Prague existe. Mais aujourd’hui, sous l’arrogance idéologique et la brutalité policière, je ne peux plus y retourner.
Comme dans les visions de Franz Werfel, Prague devient inaccessible. Et pourtant, comme l’écrivait Else Lasker-Schüler : « Parfois, Prague me manque. »
Maintenant que Moscou y stationne ses troupes, je ne peux revenir. Prague est redevenue, comme l’écrivait Marina Tsvetaeva, « plus désolée que Pompéi ».
Aujourd’hui, les dénonciations sont plus nombreuses que les livres. Les procès idéologiques frappent ceux qui osent penser. Le monde kafkaïen est redevenu réalité : Josef K. tente en vain de prouver son innocence. Les acquittements n’existent plus que dans les légendes.
Qui domine aujourd’hui ? Geôliers, clowns sinistres, robots de décadence, pharisiens, nécromanciens : le tribunal de Satan.
Peuple, tu ne seras pas anéanti !
Dieu te protégera !
Il t’a donné un cœur de grenat,
Il t’a donné une poitrine de granit.
— Marina Tsvetaeva
J’aurais voulu finir mes jours ici, mais mon rêve s’est dissipé. J’ai perdu ce lieu auquel j’étais enraciné. Parfois, un ami m’écrit en secret. Mais j’attends en vain d’autres lettres. Comme Holan : « J’ai passé un tiers de ma vie à attendre le facteur. »
Pourtant, je ne peux détourner mes pensées de ta stérilité, de tes blessures. En 1972, à Munich, j’appris la fermeture du théâtre Za branou d’Otomar Krejča. Pendant que je marchais dans la ville, je pensais à cette dernière représentation de La Mouette de Anton Chekhov. Les acteurs pleuraient — non de joie, mais de désespoir. Leur cri était un requiem pour Prague et pour la culture européenne.
En relisant ces pages, je vois que j’ai écrit un livre sombre, une oraison funèbre. Prague n’est pas la ville légère de Mozart, mais une figure obscure, hantée.
Depuis des années, je vois Prague comme un navire sombre bombardé de toutes parts, comme chez Nezval. Je la vois fissurée, prête à s’effondrer, comme dans les collages de Kolář. Des corbeaux planent au-dessus du Hradčany, et les ponts semblent prêts à sombrer.
Mais ce ne sont peut-être que des visions délirantes. Car, comme l’écrit Karel Toman :
La seule loi est celle de la germination et de la croissance,
malgré les tempêtes.
Alors au diable les prophètes ! Prague vivra. Ses fossoyeurs disparaîtront. Et peut-être reviendrai-je. Oui, je reviendrai. J’ouvrirai une bouteille de vin de Mělník dans une taverne de Malá Strana, puis j’irai lire mes vers au Viola. J’emmènerai mes enfants, mes petits-enfants, ceux que j’ai aimés, mes morts.
Nous ne céderons pas, Prague. Tiens bon. Résiste.
Il ne nous reste qu’à marcher ensemble sur la route infinie de l’espoir...."
On part en général de Staré Město (la Vieille Ville), pour gagner la place de la Vieille-Ville (Staromestské Náměstí), l'une des plus célèbres places de l'Europe, dominée par la statue de Jan Hus et la fameuse horloge astronomique de l'hôtel de ville (qui indique heures et mouvement des planètes, XVe) et qui offre à 70m un magnifique panorama sur la ville, l'église gothique Notre-Dame de Tyn (Chrám Panny Marie před Týnem), qui abrite les retables de Karel Škréta, - remarquable portraitiste (1610-1674) qui s'imposa dans la Bohême du XVIIe siècle, ravagée par la défaite de la Montagne Blanche -, le palais Kinsky et le Klementinum, son quartier juif (Josefov), ...
Le pont Charles IV (Karlův most), l'emblème de Prague, fut construit lors de cet âge d'or que la ville vécut au XIVe siècle sous le règne de Charles IV, roi de Bohême et de Moravie, époque d'édification de la plus grande partie de la splendide architecture de Prague : long de 520 m, large de 9,5 m, intégré dans le rituel des déplacements des habitants, et des milliers de touristes, trente-six statues de saints baroques flanquent ce pont doté de seize arches. Le pont Charles IV une fois franchi, on arrive à Malá Strana (la ville basse) et à ses édifices baroques, dont la Cathédrale saint-Nicolas (Kostel svatého Mikuláše), joyau de l'art baroque, puis le musée Kafka, l'île de Kampa entre le canal Certovka et la Vltava, où l'on visite le Kampa Museum, dédié à l'art contemporain d'Europe centrale.
Le soir venu, la ville change de rythme et invite à une autre forme d’exploration, plus lente, plus intime. Autour de Náměstí Republiky, les lumières des façades se reflètent sur les pavés et attirent vers une constellation de bistrots, brasseries et hospody où se prolonge la vie pragoise. On y entre sans cérémonie, souvent pour s’attabler longuement devant une bière pression tirée avec précision — car ici, le service de la bière relève presque d’un art.
Parmi les adresses emblématiques, U Fleků occupe une place à part. Fondée au XVe siècle, cette brasserie historique sert une bière (pivo) unique, brassée sur place, qui ne se met ni en bouteille ni ne s’exporte. Sa robe est d’un brun profond, presque opaque, sa texture dense et légèrement sucrée, surmontée d’un épais collet crémeux. Avec ses 13 % de moût avant fermentation, elle développe une richesse aromatique singulière, à la fois douce et amère, que l’on accompagne volontiers de plats traditionnels — goulasch, viande rôtie ou knedlíky. Autour, l’ambiance est souvent sonore : longues tables partagées, musique parfois, conversations qui s’entrecroisent — une convivialité directe, presque intemporelle.
Puis, pour s’éloigner de cette effervescence, il suffit de prendre de la hauteur. Le funiculaire qui grimpe vers la colline de Petrin Hill traverse lentement un manteau d’arbres, offrant une transition presque silencieuse entre la ville animée et un espace plus apaisé. En quelques minutes, Prague s’éloigne, se déploie en contrebas.
Au sommet, l’atmosphère change radicalement. Les allées ombragées, les vergers et les pelouses invitent à la déambulation, tandis que la silhouette de la Petřín Lookout Tower — réminiscence miniature de la tour Eiffel — s’élève au-dessus des feuillages. De là, la vue embrasse toute la ville : les toits rouges, les flèches des églises, la Vltava River qui serpente lentement. Le contraste est saisissant avec l’agitation du centre : ici, le bruit se dissout, les foules disparaissent, et Prague retrouve une forme de respiration.
Dans ce passage du bistrot bruyant à la colline silencieuse, c’est déjà une autre lecture de la ville qui se dessine : celle d’une Prague multiple, oscillant entre convivialité populaire, héritage historique et espaces de retrait, où l’on perçoit, à distance, la complexité de son visage contemporain.
De Malá Strana, on gagne le château médiéval (Prasky Hrad), symbole de Prague et puissante forteresse perchée au-dessus de la Vltava, abritant la basilique Saint-Georges (bazilika svatého Jiří) et sa collection d'art tchèque ancien, le quartier (Hradčany) qui s'est édifié à l'intérieur des remparts médiévaux puis baroques, dont la place Hradčanské, devant l'entrée principale du château, bordée de palais, le palais épiscopal, le palais Sternberg (musée offrant un siècle d'art européen), le palais Martinic, le palais Toscan, le palais Schwarzenberg (musée d'art baroque). Siège historique des souverains de Bohême, le vieux palais royal de Prague (Starý Královský Palác) possède mine , la plus vaste salle séculière de l’Europe médiévale, la majestueuse salle Vladislav, et vit en 1990 investir l'écrivain dissident Václav Havel président de la République tchécoslovaque.
Non loin, la cathédrale Saint-Guy (Katedrála svatého Víta), le plus important bâtiment gothique de la ville, coeur spirituel et mausolée principal pour la dynastie régnante, qui abrite parmi ses vingt et une chapelles celle dédiée à Saint-Venceslas, saint patron du royaume de Bohême. Puis la célèbre ruelle d'Or (Zlatá ulička) aux maisons colorées, où vivait au numéro 22 la famille de Kafka...
Dans Nové Město, la « Nouvelle Ville » fondée au XIVᵉ siècle par Charles IV, nous attendent de somptueux édifices Art nouveau aux façades élégamment ornées. La vaste place Venceslas (Václavské náměstí), véritable artère vibrante de la capitale, déploie ses perspectives animées entre boutiques, hôtels historiques et cafés mythiques où l’on peut s’imprégner de l’atmosphère pragoise, entre effervescence contemporaine et souvenirs des grands moments de l’histoire tchèque.
En poursuivant vers le nord, l’ancien quartier industriel de Holešovice révèle un tout autre visage de la ville, plus audacieux et résolument tourné vers la création contemporaine. Réhabilité ces dernières années, ce secteur en pleine mutation accueille galeries, espaces alternatifs et lieux culturels innovants. On y découvre notamment le DOX Centre for Contemporary Art (DOX), premier grand centre d’art contemporain tchèque, installé dans une ancienne usine transformée. Véritable laboratoire d’idées, il propose des expositions engagées, mêlant art, architecture et réflexion sociétale, et incarne le dynamisme culturel d’une Prague en constante réinvention.
Prague se donne d’abord comme une évidence. Une ville intacte, presque irréelle, où les façades baroques et les lignes Art nouveau semblent avoir traversé les siècles sans heurt, offerte au regard comme un décor parfaitement conservé. Comme d’autres grandes capitales européennes, elle est aujourd’hui prise dans le flux continu du tourisme mondial. Chaque année, entre 7 et plus de 8 millions de visiteurs s’y pressent, pour une ville d’à peine 1,3 million d’habitants . Dans le centre historique, cette concentration produit une forme de saturation : les rues, les places, les ponts deviennent des couloirs de circulation, et la ville tend parfois à se transformer en scène permanente.
Cette pression ne se limite pas à la fréquentation.
Elle s’incarne dans des pratiques spécifiques : séjours courts — souvent à peine deux ou trois jours en moyenne —, tourisme festif, consommation rapide de la ville . Prague est devenue l’un des pôles européens de ce que les autorités elles-mêmes appellent un “alco-tourisme”, au point que la municipalité a dû interdire certaines tournées nocturnes de bars, accusées de générer bruit, déchets et tensions avec les habitants . À cette économie visible s’ajoutent des activités plus souterraines : prostitution largement liée aux flux touristiques, estimée à plusieurs milliers de personnes dans le pays, avec une concentration notable dans la capitale et ses lieux de passage . Ainsi, derrière la beauté maîtrisée de la ville, se déploie toute une économie parallèle, discrète mais bien réelle.
Mais Prague ne se réduit pas à cette représentation.
Derrière cette image presque trop parfaite affleure une autre réalité, plus diffuse. Une ville fatiguée de son propre succès, dépendante pourtant de cette économie qui la transforme. Depuis la rupture de 1989, le nombre de visiteurs a été multiplié par plusieurs fois — passant d’environ 1,6 million à la fin du communisme à plus de 7 millions aujourd’hui —, accompagnant une mutation rapide vers le capitalisme et l’ouverture internationale. Le centre historique, autrefois lieu de vie, s’est progressivement vidé de ses habitants, remplacés par des locations de courte durée, des commerces touristiques et une économie tournée vers le passage.
C’est ailleurs, désormais, que se joue une autre Prague.
Dans les périphéries, les bars de quartier, les tramways qui traversent la ville en silence, les appartements anonymes où se poursuit une vie ordinaire. Une Prague moins visible, plus fragmentée, traversée par une mélancolie singulière — mélange d’ironie, de lucidité et de désenchantement. Une ville qui n’est plus tout à fait son centre, mais une constellation d’espaces vécus en marge de celui-ci.
Les écrivains contemporains tchèques qui tentent d’en rendre compte n’en proposent pas une vision unifiée. Leurs textes avancent par fragments, impressions, dérives. Peu traduits, souvent indirects, ils privilégient une approche sensorielle plutôt que démonstrative. Et c’est peut-être là que réside leur justesse : dans cette capacité à saisir, au-delà des chiffres et des discours, ce qui fait aujourd’hui Prague — une ville à la fois offerte et fuyante, saturée et secrète, brillante en surface mais profondément traversée de failles ...
"The spirit of Prague, and other essays"(Klíma, Ivan, 1995)
Le livre est une construction éditoriale anglophone à partir de textes tchèques. Contrairement aux capitales occidentales, Prague a été isolée pendant des décennies, peu visitée, peu exposée coupée des flux économiques et culturels. Avec "The Spirit of Prague", Klíma ne cherche ni à raconter une intrigue ni à décrire la ville de manière objective. Il écrit depuis une position rare : celle de quelqu’un qui a vécu Prague de l’intérieur, dans la contrainte, le silence et la durée. Ce qu’il restitue, ce n’est pas une ville visible, mais une expérience intime du lieu. Klíma donne le sentiment d’une ville connue dans ses moindres recoins, les rues ne sont pas admirées mais habitées, il n’y a pas de distance entre l’auteur et Prague, il en fait partie, presque physiquement. Dans une société surveillée, le banal devient le lieu de l’existence véritable. Mais Klíma refuse la dénonciation simpliste et entend comprendre sans juger trop vite, observer sans simplifier. ..
"... Ces dernières années, j’ai beaucoup voyagé. J’ai visité de nombreuses villes et vu quantité de cathédrales, de musées, de galeries, de jardins et de palais. Il m’en reste un mélange d’impressions assez étrange, et une incertitude quant à ce que j’ai vu et où je l’ai vu. Cette incertitude ne tient pas à une mauvaise mémoire ; elle vient du fait que j’ai rarement eu le temps d’entrer en relation avec ces villes. Une ville est comme une personne : si nous n’établissons pas avec elle une relation véritable, elle reste un nom, une forme extérieure qui s’efface vite de notre esprit. Pour créer cette relation, il faut pouvoir observer la ville et comprendre sa personnalité singulière, son caractère, son esprit, son identité, les conditions de son existence telles qu’elles se sont développées dans l’espace et dans le temps.
De nombreuses études et de nombreux essais ont été consacrés à l’esprit de Prague. Des livres ont paru sous des titres comme "Prague magique" ou "Prague, ville mystique".
Ce qui est intéressant, c’est que ces ouvrages ont été écrits par des étrangers. Le meilleur et le plus érudit livre que j’aie jamais lu sur Prague est l’œuvre d’un Italien, Angelo Maria Ripellino ; d’autres ont été écrits par des Allemands ou des Juifs de Prague qui, pour la plupart, ont dû quitter la Tchécoslovaquie pour échapper aux nazis. Leurs portraits de Prague semblent avoir profondément marqué l’imaginaire de nombreux visiteurs de ma ville natale.
C’est l’image d’une ville mystérieuse et fascinante, qui a stimulé la créativité par son atmosphère et par le mélange remarquable, fécond, de trois cultures ayant coexisté pendant des décennies, voire des siècles : les cultures tchèque, allemande et juive. "Ich bin hinternational", plaisantait le Pragois germanophone Johannes Urzidil. Pour lui, le milieu pragois possédait une beauté de conte de fées précisément parce qu’on pouvait y vivre « au-delà des nationalités », parce que les conflits nationaux s’y neutralisaient pour donner naissance à un monde immatériel, indéfinissable, mystérieux — un espace qui n’était ni tchèque, ni allemand, ni juif, ni même autrichien.
Urzidil, comme beaucoup de ses contemporains, a décrit une Prague aux rues animées, peuplées de promeneurs, mais aussi une Prague faite de ruelles pittoresques et désertes, de boîtes de nuit, de scènes en plein air, de théâtres et de cabarets, de petites boutiques, de cafés modestes, et surtout de brasseries et de tavernes, de sociétés étudiantes et de salons littéraires, sans oublier les bordels et le monde interlope, coloré, de la grande ville.
Bien sûr, ce portrait était marqué par l’expérience de sa génération, mais aussi par la présence exceptionnelle de grands esprits qui vivaient ici au tournant du siècle. Il suffit de penser aux compositeurs Antonín Dvořák et Bedřich Smetana, aux écrivains Jaroslav Hašek, Franz Kafka, Rainer Maria Rilke, Franz Werfel, Urzidil, Max Brod, ou encore à l’homme politique Tomáš Garrigue Masaryk. Les théâtres tchèque et allemand étaient animés par une génération d’acteurs et de chanteurs remarquables ; Albert Einstein enseignait à l’université allemande ; et l’université Charles tchèque, après une longue période de stagnation, pouvait s’enorgueillir de nombreux savants de renommée internationale.
Une telle concentration d’esprits créateurs ne peut bien sûr pas s’expliquer par les seules circonstances extérieures, qui ne font qu’offrir un cadre à leur expression. Mais, dans ses dernières années, l’Empire austro-hongrois avait laissé suffisamment d’espace à la création libre, et cet esprit, comme en pressentiment de la catastrophe à venir, imprégnait la vie de la ville.
Mais, à mes yeux, ce n’est pas la liberté qui a le plus façonné le visage et l’esprit de Prague, mais au contraire l’absence de liberté, la vie dans la dépendance, les nombreuses défaites humiliantes et les occupations militaires cruelles. La Prague du tournant du siècle n’existe plus, et ceux qui auraient pu s’en souvenir ne sont plus là. Juifs assassinés, Allemands expulsés, grandes figures dispersées à travers le monde, petites boutiques et cafés disparus : tel est l’héritage que Prague a apporté au nouveau siècle.
Bien sûr, l’esprit qui régnait à la fin du siècle dernier et au début de celui-ci n’existe plus nulle part dans le monde. Simplement, ailleurs, la transition a été moins brutale, moins visible. Mais quel est donc l’esprit qui règne aujourd’hui dans la ville ?
Prague a été choisie comme capitale par la dynastie des Přemyslides. Le territoire qu’elle administrait depuis là n’était pas vaste, mais sa position géographique au cœur de l’Europe la destinait à devenir un lieu de confrontation entre intérêts étrangers. Très tôt, les Tchèques furent rejoints par d’autres : d’abord des Juifs, puis, au XIIIᵉ siècle, des Allemands. Tous vivaient sous une même autorité dans un pays que la langue allemande désignait par un mot particulier, inexistant en tchèque : Böhmen. Contrairement aux interprétations ultérieures influencées par les nationalismes des XIXᵉ et XXᵉ siècles, les sources anciennes montrent que Tchèques et colons allemands s’entendaient le plus souvent, qu’ils vivent dans les régions frontalières ou au cœur de la capitale. La vie des Juifs était plus précaire, et les propagateurs de haine qui s’en prenaient parfois à eux parlaient tantôt tchèque, tantôt allemand. Mais, pour le reste, tous les habitants du pays souffraient également des épidémies et des guerres.
Il n’y eut guère de guerre en Europe qui n’affectât l’État tchèque. Prague fut souvent assiégée et occupée ; pourtant, malgré cela — ou peut-être à cause de cela — la ville préféra négocier, voire capituler, plutôt que résister par les armes. Ces choix, souvent critiqués, lui ont permis de survivre, non sans pertes...."
Prague n’est pas encore une image, mais une expérience intérieure partagée par ses habitants, une ville où le temps est stratifié, non linéaire, une ville qui existe pour ceux qui y vivent, non pour ceux qui la regardent. C’est une différence essentielle avec la Prague d’aujourd’hui ...
"... L’un des qualificatifs le plus souvent appliqués à Prague est l’expression « la ville aux cent clochers ». Peu de gens savent que nombre de ses flèches et de ses cathédrales baroques ont été construites durant cette période de recatholicisation, une époque que beaucoup associent à la violence, à l’exil forcé, à la perte de la patrie — ou du moins à celle de la religion d’origine.
Dans le même temps, pourtant, on ne peut pas dire que la ville n’ait connu que des pertes. De nouveaux prédicateurs sont arrivés et ont construit de nouvelles églises, de nouveaux souverains ont fait édifier des palais, et tout cela a contribué à faire vivre les bourgeois et le petit peuple de Prague. C’est à cette époque qu’ont été conçus et bâtis les palais et jardins les plus admirés, réalisés par les meilleurs architectes du baroque européen.
Et pourtant, quelque chose s’était brisé. Quelque chose, dans cette défaite, a marqué durablement l’esprit de la ville : car, à l’exception de quelques brèves périodes, cette défaite, cette perte de liberté, cette soumission à des puissances étrangères n’ont jamais été véritablement réparées. Au contraire, elles ont été suivies, à un rythme de plus en plus rapide, par de nouvelles défaites et de nouvelles pertes. Et pourtant, c’est aussi l’un des mystères de cette ville qu’elle ait su tirer quelque chose de positif d’un destin aussi peu favorable.
L’un des traits les plus frappants de Prague est son absence d’ostentation. Franz Kafka (comme beaucoup d’intellectuels) se plaignait que tout y était petit et exigu. Il pensait presque certainement aux conditions de vie, mais cela vaut aussi pour la ville elle-même, pour ses dimensions physiques. Prague est l’une des rares grandes villes où l’on ne trouve ni gratte-ciel ni arc de triomphe dans le centre, et où même de nombreux palais, pourtant somptueux à l’intérieur, présentent des façades discrètes et presque austères, parfois comparables à des casernes, comme s’ils cherchaient à paraître plus petits qu’ils ne le sont réellement. À la fin du siècle dernier, les habitants de Prague ont construit une sorte de réplique de la tour Eiffel — mais réduite à un cinquième de sa taille. Dans l’entre-deux-guerres, ils ont bâti des dizaines d’écoles, de gymnases, d’hôpitaux, mais ils n’ont pas édifié de parlement grandiose comme ceux de Londres, de Budapest ou de Vienne. En 1955, les communistes ont érigé un gigantesque monument au dictateur soviétique Joseph Stalin ; sept ans plus tard, ils l’ont eux-mêmes détruit…"
"Waiting for the Dark, Waiting for the Light" (Čekání na tmu, čekání na světlo, 1993, Ivan Klíma)
Ivan Klíma appartient à une génération différente de celle de Topol. Né en 1931, il a traversé les grandes tragédies du XXᵉ siècle : enfant interné à Terezín, il connaît ensuite le communisme, puis la dissidence après 1968, période durant laquelle il est interdit de publication. De cette trajectoire naît une écriture singulière : moins frontale, moins spectaculaire, mais profondément attentive aux individus, aux hésitations morales et aux transformations silencieuses. Klíma observe plus qu’il ne dénonce.
En 1968, alors qu’il se trouve aux États-Unis lors de l’invasion soviétique, il choisit de rentrer à Prague malgré les risques. Devenu dissident, il écrit dans l’ombre des textes inspirés par la réalité du régime. Mais une question essentielle traverse ce roman : que devient un esprit critique lorsque le système contre lequel il résistait disparaît ?
Le roman suit Pavel, cameraman de télévision à Prague, dans les années qui précèdent et suivent la Révolution de Velours. Sous le régime communiste, il vit dans une forme d’adaptation contrainte : il travaille, compose avec les limites imposées, et nourrit le projet de réaliser un film libre, véritable témoignage de son époque — projet sans cesse différé. Mais après 1989, tout bascule. La liberté arrive — brutale, totale — et Pavel se révèle incapable de s’y ajuster pleinement. Au lieu de réaliser l’œuvre qu’il imaginait, il se laisse absorber par des commandes commerciales, des travaux alimentaires, une dispersion qui remplace l’attente. Sa vie personnelle reflète ce déséquilibre, un mariage fragile, une liaison extraconjugale, une perte progressive de repères. Le roman ne repose pas sur une intrigue forte, mais sur une désorientation existentielle.
Klíma entend saisir ici un instant très précis, la fin du communisme, l’ouverture soudaine au capitalisme, le passage d’un monde contraint à un monde sans limites apparentes. Un passage qui n’est pas vécu comme une libération simple, mais comme une déstabilisation profonde, une soudaine liberté difficile à habiter. C'est le paradoxe central du roman : sous contrainte, l’individu se définit par la résistance, en liberté, le voici dans l'obliation de se définir seul. Pavel incarne cette difficulté, la liberté comme un espace vide, sans structure.
À travers cette trajectoire individuelle, Klíma montre une ville elle-même en transition : disparition progressive des anciennes structures, apparition rapide de nouvelles formes économiques, ouverture à l’Occident, arrivée d’investissements et transformation des modes de vie. Dans les années 1990, Prague devient un laboratoire instable, où tout semble possible mais rien n’est encore stabilisé. Klíma montre l’instant où Prague cesse d’être une ville fermée…
sans être encore devenue une ville consommée...
"L'Atelier du Diable" (Chladnou zemí, The devil's workshop, 2009, Jáchym Topol)
Chez Topol, tout part d’une expérience vécue de l’histoire. Né en 1962, dissident sous le régime communiste, actif dans les milieux underground avant 1989, il appartient à cette génération qui a traversé la censure, la chute du régime et la brutalité de la transition capitaliste. Une expérience qui marque profondément son écriture, une une langue heurtée, fragmentée, presque orale, un récit qui avance par à-coups, dérives, associations, une vision du monde où rien n’est stable, ni moralement ni historiquement.
Le roman suit un narrateur pragois impliqué dans des projets culturels consacrés à la mémoire des tragédies du XXᵉ siècle. Très vite, il est entraîné dans un réseau d’initiatives — fondations, musées, parcours historiques — visant à préserver et valoriser des lieux marqués par les massacres, les déportations ou les fosses communes. Mais ce travail de mémoire prend une tournure ambiguë. À Prague d’abord, puis en Europe centrale et orientale, ces lieux deviennent progressivement des destinations organisées : circuits de visites, événements culturels, afflux de touristes, d’étudiants, de chercheurs. Le narrateur assiste - et participe - à cette transformation : la mémoire se professionnalise, se structure… et finit par se marchandiser.
Le cœur du roman réside dans une dérive progressive. Dans une ville d’Europe de l’Est (inspirée notamment de Terezín ou d’autres lieux marqués par la Shoah), des groupes commencent à entretenir et restaurer des sites de massacres, organiser leur mise en visite, attirer financements et reconnaissance internationale. Mais cette dynamique glisse vers quelque chose de plus trouble : la mémoire devient compétition entre lieux, les tragédies sont hiérarchisées selon leur “visibilité”, certains acteurs cherchent à rendre les sites plus attractifs, plus marquants. On assiste à une forme de mise en scène de l’horreur.
"Je suis en train de fuir vers l’aéroport de Prague. Fuir… enfin, disons plutôt que je marche le long du fossé au bord de la route, enveloppé dans un nuage étourdissant, à cause de ce que j’ai bu.
Ces derniers temps, je bois beaucoup.
Maintenant je longe l’autoroute. De temps en temps, je me glisse dans le fossé et je rampe, pour que les flics ne puissent pas m’apercevoir depuis leur voiture de patrouille.
Pour qu’ils ne m’arrêtent pas et ne me posent pas de questions sur l’incendie de Terezín.
Parfois je me jette dans le fossé, je m’y coince, le dos plaqué contre la terre, et je reste là, sans bouger.
Petit à petit, j’avance vers l’aéroport de Prague.
Il reste encore un peu du vin de Sara dans la bouteille. J’ai mangé toute la viande qu’ils m’avaient donnée.
Au début je n’en voulais pas, mais j’ai fini par me forcer. J’ai besoin de forces.
La lune est presque pleine.
Les murs de briques rouges de Terezín sont loin derrière moi maintenant, les murs de ma ville natale.
La ville qui, comme le disait mon père, a été fondée par l’impératrice Maria Theresa, et dont les portes ont vu passer des centaines de milliers de soldats de toutes les armées. L’impératrice aimait les défilés militaires, disait mon père, lui qui était chef de musique militaire et adorait les parades de Terezín et leurs fanfares.
Je marche en tournant le dos à la ville, à tous ces énormes bâtiments du XVIIIᵉ siècle laissés derrière moi — entrepôts pour des millions de balles, écuries pour des centaines de chevaux, casernes pour des dizaines de milliers d’hommes. Je suis parti, comme tous les défenseurs de la ville avant moi. Le flot de soldats vers cette ville conçue pour les soldats s’était arrêté.
Et sans armée, la ville tombait en ruine.
Ils ont vendu mes chèvres, qui broutaient l’herbe à l’intérieur des fortifications.
Presque toutes.
Mon père n’a pas vécu assez longtemps pour voir ça.
Je fais partie des rares qui voulaient sauver Terezín.
Ma mère disait qu’ils ne m’attendaient pas quand je suis venu au monde. Elle disait aussi que ça aurait été la plus belle chose si j’étais resté si petit que j’aurais pu me cacher dans un dé à coudre. J’aurais pu vivre de pois, me battre avec le chat pour quelques gouttes de lait, et me promener enveloppé dans un bout de chiffon, son petit Poucet à elle.
Au début, ça me plaisait — comment ça n’aurait pas pu ?
Mais il n’y avait pas moyen d’y échapper : j’ai grandi comme tout le monde.
Je n’étais plus heureux quand mon père partait travailler avec sa baguette dans un étui rouge orné d’une faucille et d’un marteau jaunes, et que ma mère calfeutrait les fenêtres et les portes avec des coussins et des couvertures.
Quand j’étais très petit, paraît-il, j’applaudissais quand ma mère poussait les meubles loin des murs.
Au milieu des armoires, des coffres, des chaises renversées, des fauteuils et du canapé, elle fabriquait une cachette, un nid pour nous deux.
J’étais fou de joie quand nous nous blottissions dans ce nid chaud, serrés l’un contre l’autre, jusqu’à ce que mon père rentre et nous en arrache.
Le monde dehors était immense, et ma mère refusait d’y mettre les pieds.
Dès que j’en ai été capable, j’ai commencé à m’enfuir d’elle.
Je ne sais pas vraiment comment ça s’est passé, mais un jour je me suis arraché à elle, je me suis dégagé de son étreinte, j’ai repoussé ses bras, rampé sous le canapé, escaladé un fauteuil, tiré sur la poignée, ouvert la porte… et je suis sorti.
J’ai rejoint les autres enfants, courant le long des remparts, tombant dans l’herbe comme des fous, puis recommençant.
Et puis il y avait Lebo. Tout le monde le connaissait, impossible de faire autrement à Terezín.
Lebo était le seul ami de ma mère. Enfin, pas comme ça, mais il lui apportait des fleurs.
Les tantes aussi s’occupaient d’elle.
Elle ne sortait même pas de l’appartement.
Mais chaque fois que revenait la Journée des femmes, ou l’anniversaire de la libération par l’armée soviétique, elle pouvait compter sur Lebo pour lui offrir un énorme bouquet cueilli sous les remparts, hors de portée de mes chèvres. Même pour la fête des mères — qui n’existait pas sous le communisme — il lui apportait en cachette des fleurs teintées de rouge par les murs de la ville.
L’oncle Lebo veillait toujours à lui offrir un bouquet.
On raconte qu’ils ont parlé autrefois, mais moi je ne m’en souviens pas.
Je me souviens seulement qu’à la fin, elle parlait à peine.
Elle voulait juste se recroqueviller, occuper le moins de place possible, trouver un coin assez grand pour respirer — rien de plus.
Tous les enfants de Terezín connaissaient l’oncle Lebo.
Nous pensions que son nom venait de son crâne long et lisse, sans un seul cheveu. Nous croyions qu’il s’appelait en réalité Lebka (crâne en tchèque), mais tante Fridrich m’a expliqué autre chose.
Quand elle était enfant, dans le camp pendant la guerre, elle avait caché le nouveau-né Lebo dans une boîte à chaussures sous sa paillasse. Une femme slovaque, qui faisait office de sage-femme, avait murmuré :
“Bude potichu, alebo ho udusíme” — Soit il se tait, soit on l’étouffe.
Et ce mot slovaque, lebo (“ou bien”), était devenu son nom.
Accoucher était interdit. Mais les femmes espéraient que l’Armée rouge approchait — et elles avaient raison.
Nous étions les derniers défenseurs obstinés de Terezín, et Lebo était notre chef.
Il était né ici, avait grandi ici, travaillé au Mémorial, puis s’en était éloigné. Mais surtout, il collectionnait des objets.
Avec lui, et avec Sara — la première venue du “monde extérieur” — nous avons fondé la communauté Comenium, une école internationale de guérison pour des étudiants venus du monde entier...."
À mesure que le récit avance, le système devient de plus en plus absurde et dérangeant :
accumulation de projets mémoriels, inflation des discours, confusion entre sincérité et opportunisme. Certains passages suggèrent même que la logique touristique finit par contaminer entièrement le rapport au passé. La mémoire n’est plus seulement transmise - elle est produite, organisée, exploitée.
On ne suit pas une enquête classique, mais on est emporté dans une spirale où le réel devient incertain. Son expérience personnelle (dissidence, underground, transition post-1989) se ressent à chaque page. Peut-on encore se souvenir sans transformer le passé en spectacle ?
"Overtourism: Issues, Realities and Solutions" (2019, Rachel Dodds, Richard Butler)
Là où les écrivains décrivent la fatigue urbaine (Hakl), la dérive de la mémoire (Topol) ou la transformation lente (Klíma), Dodds en éclaire les ressorts : croissance rapide du tourisme international, essor des compagnies low-cost, plateformes comme Airbnb, et dépendance économique croissante des villes à ces flux. Prague devient ainsi un véritable cas d’école du surtourisme européen.
Le livre montre que le phénomène ne se limite pas à une impression de foule ou de saturation visuelle. Il s’agit d’une recomposition structurelle : le centre historique change de fonction, se spécialise économiquement, et passe d’un espace habité à un espace dédié au visiteur. Les logements deviennent des locations de courte durée, les commerces de proximité cèdent la place à des activités touristiques, et les habitants sont progressivement évincés. Ce qui disparaît, ce n’est pas seulement une population, mais un mode de vie urbain.
En cela, Prague rejoint Barcelone, Venise ou Amsterdam — mais elle en constitue une version particulièrement lisible, presque paradigmatique, tant les mécanismes du surtourisme y apparaissent concentrés, accélérés et visibles.
D’abord par la rapidité de sa transformation. Contrairement à des capitales comme Paris ou Londres, dont l’ouverture s’inscrit dans une longue durée, Prague bascule en quelques décennies seulement après la Révolution de Velours. Cette ouverture tardive au tourisme de masse produit une mutation brutale : en l’espace des années 1990 et 2000, la ville passe d’un espace relativement fermé à une destination internationale majeure, sans phases d’ajustement progressif.
Ensuite par la configuration même de son centre historique. Exceptionnellement compact, concentrant l’essentiel des monuments et des flux dans un périmètre restreint, il amplifie les effets de saturation : la densité touristique y est immédiatement perceptible, presque physique, transformant rues et places en espaces de circulation continue plutôt qu’en lieux de vie.
À cela s’ajoute une dépendance économique forte. Le tourisme devient un moteur essentiel, rendant toute régulation délicate : limiter les flux, c’est risquer de fragiliser une économie locale largement restructurée autour de cette activité. Cette dépendance contribue à figer certaines transformations.
Prague offre ainsi une image particulièrement nette d’une mutation fonctionnelle : le centre historique cesse progressivement d’être un espace habité pour devenir un espace spécialisé. Les logements se convertissent en locations de courte durée, les commerces se standardisent, et la ville tend vers une forme de “ville-musée”, où l’usage prime sur l’habitation.
Mais sa singularité tient aussi à la charge historique spécifique qui pèse sur ces transformations. Ville marquée par la guerre, les déplacements de population, puis des décennies de communisme, Prague porte une mémoire dense, parfois tragique. Son entrée rapide dans l’économie touristique transforme cette mémoire en ressource : lieux, récits et traces deviennent objets de consommation, accentuant une tension entre transmission et exploitation.
Enfin, cette situation est rendue particulièrement visible par le travail de Janek Rubeš, dont les enquêtes mettent au jour les formes concrètes du surtourisme : pièges à touristes, pratiques commerciales abusives, circuits standardisés, mais aussi stratégies d’adaptation des habitants. Son regard révèle une ville prise dans une tension permanente — entre authenticité et mise en scène, entre vie locale et économie touristique — où coexistent, parfois difficilement, usage quotidien et exploitation du décor urbain...
Markéta Pilátová, "S Baťou v džungli" (Avec Baťa dans la jungle, 2017)
Née en 1973, journaliste et écrivaine, Markéta Pilátová appartient à une génération postérieure à Klíma et légèrement en décalage avec Topol ou Hakl. Elle a longtemps vécu en Amérique latine (notamment au Brésil), ce qui marque profondément son œuvre (Žluté oči vedou domů, 2007). Sa singularité : une écriture de la circulation, de l’exil, des identités mouvantes - moins centrée uniquement sur Prague (une ville intégrée dans un réseau plus large, Europe, Amérique latine, migrations), mais essentielle pour comprendre la transformation de la société tchèque dans un monde ouvert. Le roman s’inspire d’un fait réel, l’installation de la firme Baťa au Brésil dans les années 1930, avec la création de communautés tchèques en Amérique latine. Une manière de penser la société tchèque dans le monde, et non plus seulement à Prague, une mutation lente, diffuse, profonde. La ville cesse d’être un centre pour devenir un point de passage, inscrite dans des trajectoires migratoires et des circulations lointaines, où l’identité tchèque se redéfinit hors de ses frontières - signe d’une société désormais ouverte, mobile, et profondément transformée, intégrée dans les dynamiques de la mondialisation...
En Bohême, où la littérature nationale s’est construite relativement tardivement et souvent dans le registre lyrique — de Karel Hynek Mácha à Otokar Březina —, la musique a longtemps occupé une place centrale, à la fois populaire et profondément identitaire.
Comme le montrent de nombreux travaux consacrés à la tradition musicale tchèque, elle constitue moins un simple art qu’un véritable langage collectif, capable d’exprimer ce que l’histoire politique empêchait parfois de dire — d’où l’adage « Co Čech, to muzikant », qui fait de chaque Tchèque un musicien.
Sous la domination étrangère, notamment au sein de l’Empire austro-hongrois, la musique a ainsi joué le rôle d’un substitut politique. Privée d’autonomie institutionnelle et linguistique, la société tchèque a trouvé dans la création musicale un espace d’affirmation nationale. À travers les œuvres de Bedřich Smetana ou Antonín Dvořák, s’élabore un imaginaire collectif où paysages, mythes et rythmes populaires deviennent les vecteurs d’une identité partagée. La musique permet alors de dire la nation sans discours politique explicite, de la faire entendre là où elle ne peut encore pleinement se formuler.
Cette fonction ne disparaît pas avec la modernité. Si les formes ont changé, la musique conserve aujourd’hui une capacité particulière à échapper aux logiques d’artificialisation touristique qui affectent d’autres expressions culturelles. Là où certains espaces urbains — notamment à Prague — tendent à se transformer en décors consommés, la pratique musicale, qu’elle soit savante ou populaire, continue d’inscrire une expérience vécue, souvent partagée, moins facilement réductible à un produit. Concerts, orchestres, traditions chorales ou pratiques amateurs prolongent ainsi une culture vivante, qui résiste en partie à la standardisation.
Ainsi, de l’époque des dominations politiques à celle de la mondialisation touristique, la musique tchèque apparaît comme un fil continu : à la fois espace de résistance, forme d’expression collective et ancrage durable dans une culture vécue, elle contribue à définir une identité qui ne se laisse ni entièrement réduire à l’histoire, ni totalement absorber par les logiques contemporaines de mise en spectacle.
« Co Čech, to muzikant »
En République tchèque, si la littérature tchèque est relativement récente est principalement portée par la poésie lyrique (Karel Hynek Mácha,Otokar Březina) pour un lectorat particulièrement actif, c'est bien la musique qui peut être considérée comme l'art le plus populaire (" Co Čech, to muzikant", Chaque Tchèque est un musicien), et Prague sut inspirer Mozart dès ses débuts, les Pragois surent lui donner cette reconnaissance tant absente dans son Autriche natale : "Don Giovanni" fut créé le 29 octobre 1787 au Théâtre des Etats (Stavovské divadlo) et, en septembre 1791, quelques mois avant sa mort, Wolfgang Amadeus Mozart y vint diriger la première de La Clemenza di Tito, commandée pour marquer l'accession de Léopold II, l'empereur romain, en tant que roi de Bohême. Quant au Théâtre national (Národní divadlo), il constitue depuis les années 1880 la scène officielle de la République tchèque et le symbole de cette Renaissance nationale tchèque (České národní obrození) que portèrent Josef Dobrovský (1809) et Josef Jungmann (1830). Et le mois de mai voit tous les ans Prague accueillir les mélomanes pour assister aux concerts, récitals et autres événements musicaux proposés en cette période (le Printemps de Prague, "Pražské jaro"). Jan Dismas Zelanka (1679-1745), natif de Bohême, fut le plus important représentant de la musique baroque tchèque et passa sa vie entre Prague et Dresde (Sonate en trio no 6 en do mineur, Requiem en do mineur). Parmi les compositeurs tchèques, quatre en effet sont mondialement connus, Bedřich Smetana (1824-1884), Antonín Dvořák (1841-1904), Leoš Janáček (1854-1928), Bohuslav Martinů (1890-1959)...
Bedřich Smetana (1824-1884) est le compositeur le plus cher au coeur des tchèques, ne serait-ce que parce qu'il incarna le nationalisme tchèque en un temps où se posait les problèmes de l'émancipation de la Bohême, tenue depuis plus de deux siècles sous la domination des Habsbourg. La totalité du XIXe siècle fut ici un grand mouvement de revendication populaire qui s'incarna dans l'opéra et le mélodrame, dont le Théâtre National de Prague fut l'emblème. Entre 1848 et 1861, Smetana s'intègre aux poussées nationalistes qui se font jour, rencontre Franz Liszt et tente de promouvoir l’opéra tchèque avec "Les Brandebourgeois en Bohême" (Braniboři v Čechách, 1863), et surtout "La Fiancée vendue" (Prodaná nevěsta, 1866). Malgré les difficultés matérielles et physiques (il est totalement sourd dès 1874), il compose ses oeuvres les plus célèbres, "Má Vlast" (Ma Patrie), cycle de 6 poèmes symphoniques (1870) où il célèbre son pays, dont la célèbre Moldau, rivière dont on suit musicalement le cours depuis la source jusqu’à Prague (Vltava, Z českých luhů a hájů, Vyšehrad). Suivent des opéras, "Le baiser" (Hubička), "Le secret", en 1876, le Quatuor à cordes dit "de ma vie" (Z mého života), et parvient malgré la dégradation de son état physique et mental due à la syphilis à composer le Deuxième Quatuor à cordes et d’autres pièces dont l'opéra Libuse.
Le Muzeum Bedřicha Smetany, à Prague, est situé dans le bâtiment néo-Renaissance de l’ancien château d’eau de la Vieille Ville, sur les berges de la Vltava, non loin du pont Charles ..
Antonín Dvořák (1841-1904), natif de Nelahozeves, petit village tchèque sur la Vlatva et proche de Prague, débute le violon avec l’instituteur de son village presque par accident tout en travaillant dans la boucherie familiale, gagne Prague en 1857, joue dans les bals et les brasseries, jusqu'à sa rencontre avec Smetana. Dvorak assoit sa renommée de compositeur en 1873, avec "Hymnus", pour chœur et orchestre. Mais c'est avec sa Symphonie n° 3 et ses treize Chants moraves qu'il fait parvenir à Johannes Brahms en 1878 que sa notoriété européenne débute réellement. C'est aussi une époque douloureuse, la mort de trois de ses enfants s'inscrit dans son émouvant oratario, "Stabat Mater". Mais il est désormais le compositeur incarnant tant les rythmes pointés et syncopés des danses de Bohême et de Moravie que l'atmosphère mélodique de la culture tchèque et slave. Il va ainsi effectuer de nombreux voyages en Europe et en Amérique, jusqu'à diriger le Conservatoire national de New York de 1892 à 1895. On lui doit neuf symphonies, des poèmes symphoniques, des concertos (dont un Concerto pour violoncelle, 1896), des opéras (le plus connu est "Rusalka", 1901), de la musique chorale et sacrée (dont un Requiem, 1891) et de la musique de chambre. On lui doit la fameuse Symphonie n° 9 dite «Du nouveau monde», le Quatuor «américain» Il retourne à Prague et y compose son dernier grand chef-d’œuvre, l’opéra "Rusalka" (1900). Il sera enterré auprès de Smetana sur les bords de la Moldau...
Le Muzeum Antonína Dvořáka, à Prague, permet une première rencontre avec le compositeur...
Leoš Janáček (1854-1928) - Natif de Hukvaldy, village du nord de la Moravie, aux confins de la Silésie, de la Pologne et de la Slovaquie, d'une modeste famille d'instituteurs, est placé, pour survivre, dans le monastère des augustins de Brno où il découvre l'orgue, le chant choral et la culture slave alors dominée par celle des Habsbourg. Puis il tente de mener son apprentissage musical à Prague, Leipzig, Vienne, espérant parvenir à traduire sa spécificité culturelle, une spécificité plus forte en Moravie qu'en Bohême. A 34 ans, il plonge dans la Moravie profonde, entreprend un recueil des chants de Moravie et de Silésie, s'intéresse plus aux sens des mots qu'aux intonations, de là construit une nouvelle écriture vocale qui ne peut s'exprimer que dans l'opéra : il porte tous ses efforts à faire de Brno l’autre capitale musicale tchèque. Il compose son premier opéra, Šárka, en 1887.
Mais jusqu'à l'âge de soixante-deux ans, le moldave Leoš Janáček restera méconnu, et il lui faudra attendre le 26 mai 1916, la représentation de son opéra, "Jeji Pastorkyna" (Sa Belle-fille, Jenůfa) au Théâtre national de Prague, pour connaître enfin la notoriété auprès de ces "Messieurs de Prague". S'ouvre pour le compositeur une nouvelle période créatrice, renforcée par les contextes politique (le traité de Versailles apporte une indépendance recouvrée) et personnel (son amitié amoureuse que lui inspira jusqu'à sa mort Kamila Stösslová, une jeune femme, de trente ans sa cadette rencontrée à Luhačovice, une station thermale renommée de la région de Zlín).
C'est 1916 et 1928 que Janáček composera la quasi-totalité de son œuvre, en militant de la culture tchèque mais aussi exposant des ses oeuvres une puissante charge dramatique qui le singularise. Il produit ainsi neuf opéras (dont Kátia Kabanová, Jenůfa, Osud," Les Excursions de Mr Broucek" (Výlet pana Broučka do XV stol), 1920, "La Petite Renarde rusée" (Příhody Lišky Bystroušky ), 1924, "L’Affaire Makropoulos" (Věc Makropulos), 1926, "La Maison des morts" (Z mrtvého domu), 1930), presque tous créés à Brno, des œuvres de musique chorale (messes, motets, cantates) dont la "Messe glagolitique" (Glagolská mše) sur des textes en vieux slavon, des œuvres de musique instrumentale (rhapsodies, poèmes symphoniques, quatuors, sonates), dont la Sinfonietta opus 60....
Le Leoš Janáček Museum est situé à Hukvaldy, dans la région de Moravie-Silésie...
Bohuslav Martinů (1890-1959) - Natif de Policka, en Bohème, au sein d’une famille modeste, Bohuslav Martinů gagne Prague en 1906, entre au Conservatoire où enseigne Joseph Suk, mais c'est en autodidacte qu'il se forme à la révolution du langage musical que porte Debussy (Pelléas). Second violoniste à l'orchestre philharmonique tchèque, après la Première Guerre Mondiale, il écrit sa "Rhapsodie tchèque pour solo, chœur et orchestre", mais c'est lors d’une interprétation avec son orchestre du "Poème de la forêt" de Roussel en 1923 que Martinů prend la décision de ré-orienter sa vie et de gagner Paris : il y restera jusqu'en 1940, fréquentant cette fameuse "école de Paris" qui regroupe des musiciens originaires comme lui d'Europe centrale et compose un grand nombre d'œuvres dont l'un de ses plus célèbres opéras, "Julietta aneb Snar" (Juliette ou la clé des songes), une fantaisie enchanteresse et onirique à consonnance surréaliste. La Guerre l'oblige à fuir en Suisse, puis les États-Unis de 1941 à 1953, qui lui inspirent cinq symphonies et une sixième symphonie qui établit sa réputation aux Etats-Unis ("20th-century Dvořák"), pour ne jamais retourner dans sa patrie….
On reprochera au compositeur son "cosmopolitisme", sa soif de nouveauté et d'inspiration, - il sera avec plus de 400 oeuvres un des compositeurs tchèques les plus prolifiques -, et les différentes versions du "premier Concerto pour violoncelle" peut constituer un exemple des évolutions musicales du compositeur : ouvert aux attitudes musicales d'avant-garde parisiennes, gagné au néo-classique à la fin des années 1920, Martinů travaille le répertoire des XVIIe et XVIIIe siècles, pour produire une version de 1930 du Concerto pour violoncelle sous influence des Concerti Grossi d’Antonio Vivaldi; mais en 1939, ce concerto est retravaillé, l'instrumentation se veut pour grand orchestre, et la version définitive sera celle de 1955, avec un magnifique adagio imprégné de mélodies folkloriques tchèques. Le chef-d'œuvre instrumental de Martinů de la fin des années 1930 est le "Double Concerto pour deux orchestres à cordes, piano et timbales", on y relève la tension entre son amour pour son jeune élève de composition, Vítězslava Kaprálová et les craintes de l'occupation nazie imminente, jouant de la provocation, alliant rythmes jazz et polyphonie libre et lyrisme émouvant qui ne laisse pas indifférent. La richesse et la variété de son langage musical ne cesseront de surprendre nombre d'interprètes (l'opéra comique Mirandolina, 1959, le Cinquième Concerto pour piano, Les Paraboles et Les Fresques de Piero della Francesca)...
Délimitée par la Pologne au nord, l'Allemagne au nord-ouest et au sud-ouest, l'Autriche au sud et la République slovaque à l'est, la République tchèque (Česká republika) est subdivisée en 13 régions administratives que l'on peut globalement regrouper en trois ensembles, la Bohême (Čechy), qui occupe la plus grande partie occidentale, traversée par l'Elbe (Labe) et entourée de chaînes de montagnes peu élevées (Sněžka, 1602m), possédant la plus large densité de châteaux en Europe (plus de 2000), la Moravie (Morava), dont les villes principales sont Brno et Olomouc, et une toute petite partie de la Silésie (Ślůnsk)....
La Bohême occidentale est renommée depuis des siècles pour ses villes d’eau. Karlovy Vary (Karlsbad), à 66 km au nord-ouest de Plzeň et à 114 km à l'ouest de Prague, est une station thermale légendaire, ses douze sources thermales accueillent depuis plus de 4 siècles nantis et célébrités, notoriété que seule lui dispute Mariánské Lázně (Marienbad), à 125 km à l'ouest de Prague. Le Grand Hôtel Pupp de Karlsbad vit ainsi séjourner Goethe, Paganini, Freud, tandis que Kafka ou Chopin préférèrent la station de Marienbad, plus petite et plus calme.
Quant à Plzeň, la quatrième plus grande ville de la République tchèque, est célèbre dans le monde entier pour une boisson particulière qui a été inventée sur son territoire,en 1842 (Josef Groll), la bière Pilsner, - le type de bière, blonde, le plus souvent brassée dans le monde, dont l'archétype amer est Pilsner Urquell -, mais ville qui, à 90km de Prague, qui par ailleurs possède une cathédrale gothique, Saint-Barthélemy (Katedrála svatého Bartoloměje), fondée à la fin du XIIIe siècle, dont la tour de 102 mètres est la plus haute de la République tchèque, et la deuxième plus grande synagogue d'Europe, après la synagogue de la rue Dohány à Budapest, la "Velká Synagoga"..
La Bohême du Sud offre, à 140km de Prague, une petite ville médiévale, fin du XIIe siècle au bord de la Vltava, Český Krumlov, d'autant plus renommée qu'elle y abrite, à l'ombre d'un magnifique château (Krumlov Hrad), - le plus grand du pays (300 pièces) après celui de Prague et doté d'un théâtre baroque, datant de 1240 et réaménagé au XVIIe -, et de la basilique Saint-Guy (Kostel svatého Víta), le centre Egon Schiele, peintre expressionniste et sulfureux qui y séjourna une dizaine d'années, dont en 1910 et 1914 (Krumau sur la Moldova) : jouant avec une ville refermée sur elle-même et quelque peu troublée par sa compagne et modèle d'alors, Wally Neuzil (Fille nue aux cheveux noirs, Albertina, Vienne). Český Krumlov possède de même sa propre brasserie, l'Eggenberg, qui remonte à l'origine de la ville. A moins de 30km, se dresse le magnifique château de Hluboká (Hluboká nad Vltavou), reconstruit en style néo-gothique au XIXe pour égaler le château de Windsor, doté de 140 chambres et de 11 tours.
