Lewis Carroll (1832-1898), "Alice's Adventures in Wonderland" (Alice au pays des merveilles, 1865), "Through the Looking-Glass, and What Alice Found There" (De l’autre côté du miroir, 1871), "The Hunting of the Snark" (La Chasse au Snark, 1876) - ...
Last Update : 31/11/2016
"A little girl falls down a rabbit hole and discovers a world of nonsensical and amusing characters" - "Alice in Wonderland" est aujourd'hui partie intégrante d'une culture principalement occidentale : il est considéré comme le premier chef d'oeuvre de la littérature enfantine, mais avec suffisamment de bizarrerie satirique, de jeux de mots et d'humour pour plaire à n'importe quel adulte.
Publiée en 1865, l'oeuvre est née d'une promenade sur un affluent de la Tamise, près d'Oxford, que firent un jour de juillet un jeune professeur de mathématiques, Charles Dogson, avec le révérend Duckworth et ses trois petites filles, Lorina (treize ans), Alice (dix ans) et Edith (huit ans) -, et de nombreux éléments (comme les parterres de fleurs) reflètent l'Angleterre rurale.
Le contexte est victorien : le livre est une satire des mœurs, de l'éducation, de la justice et de la logique rigide de l'époque victorienne. Des personnages comme la Reine de Cœur (parodie de la monarchie autoritaire) ou le Chapelier Fou (allusion aux effets toxiques de l'industrie du chapeau) sont profondément liés à l'Angleterre du XIXe siècle.
L'humour qu'il exprime s'inscrit dans une tradition littéraire britannique bien précise, celle du "nonsense" intellectuel et réglé (Edward Lear, Lewis Carroll), qui joue avec la langue, la logique et les conventions sociales d'une manière très particulière.
Au pays des merveilles, les lois de la nature et de la société sont bouleversées. Le temps et l'espace n'aident plus à se repérer, les animaux parlent et possèdent des caractéristiques humaines exagérées ou déformées, les personnages sont souvent impolis, agressifs ou vexants, l'arbitraire l'emporte sur l'équité, le temps indiqué par l'horloge ne répond à aucune logique, et Alice grandit ou rapetisse lorsqu'elle boit ou mange un biscuit ...
Les débuts de la littérature enfantine ne remontent qu'au tout début du XVIIIe siècle, Charles Dickens mettra en scène au XIXe siècle de jeunes héros dans des récits pour adulte, mais il faut attendre encore un peu avant que la notion d'enfance prenne véritablement corps dans l'imaginaire social. Il s'agit alors de traiter en littérature les thèmes se rapportant spécifiquement à cette période de la vie, et parmi ceux-ci, nous explicite Lewis Carroll, la capacité naturelle à accepter le non-sens provisoire ...
Mais il ne s'agit pas de "s'accommoder" de l'absurde que nous donne à voir le monde incompréhensible qui nous entoure : mais plus profondément de l'affronter avec la flexibilité mentale de l'enfance. Alice va persévérer à chercher une logique, en posant des questions, même quand les règles changent sans cesse. Carroll a su, un jour de juillet 1862, se saisir de cet état et l'offrir aux adultes comme une posture critique. L'œuvre semble effectivement nous obliger à réactiver cette part d'enfance pour questionner nos certitudes, notre langage et nos institutions.
L'œuvre a été traduite et réinterprétée dans presque toutes les cultures. Le voyage initiatique, la confrontation avec l'absurde, la quête d'identité ("Qui suis-je ?"), la critique de l'autorité arbitraire, le passage d'un monde ordonné à un monde chaotique (l'adolescence en métaphore) parlent à tous, indépendamment de la culture.
Bien des années après, Lewis Carroll écrira dans son journal : « Je me rappelle distinctement comment, cherchant désespérément un thème féerique original, j’avais, pour commencer, expédié mon héroïne au fond d’un terrier de lapin, sans avoir la moindre idée de ce qui se passerait ensuite ... »
A boat, beneath a sunny sky
Lingering onward dreamily
In an evening of July—
Children three that nestle near,
Eager eye and willing ear,
Pleased a simple tale to hear—
Long has paled that sunny sky:
Echoes fade and memories die:
Autumn frosts have slain July
Still she haunts me, phantomwise,
Alice moving under skies
Never seen by waking eyes.
Children yet, the tale to hear,
Eager eye and willing ear,
Lovingly shall nestle near.
In a Wonderland they lie,
Dreaming as the days go by,
Dreaming as the summers die:
Ever drifting down the stream-—
Lingering in the golden gleam—
Life, what is it but a dream?
(Lewis Carroll, Through the Looking-Glass, dedicatory acrostic on Alice Pleasance Liddell)
Un bateau, sous un ciel ensoleillé
Naviguant rêveusement
En cette soirée de juillet —
Trois enfants blottis près de lui,
Les yeux avides et les oreilles attentives,
Heureux d'entendre une histoire toute simple —
Depuis longtemps, ce ciel ensoleillé a pâli :
Les échos s'estompent et les souvenirs s'éteignent :
Les gelées d'automne ont tué juillet
Elle me hante encore, telle un fantôme,
Alice se déplaçant sous des cieux
Que les yeux éveillés n'ont jamais vus.
Enfants encore, prêts à écouter le conte,
Les yeux avides et les oreilles attentives,
Ils se blottissent tendrement près de nous.
Ils reposent dans un pays merveilleux,
Rêvant au fil des jours,
Rêvant tandis que l'été s'éteint :
Dérivant sans cesse au gré du courant,
S'attardant dans la lueur dorée,
La vie, n'est-elle qu'un rêve ?
Dans la tradition britannique, le "nonsense" est resté une pratique marginale (Lear, Carroll), associée à la littérature pour enfants, au light verse, à l’humour, et rarement théorisée comme un genre autonome (on peut dire que si le monde anglo-saxon a produit la matière, - et irrigue une grande partie de l'humour britannique ultérieur -, c'est l’Europe continentale qui tentera d'en produire le concept). Le non-sense britannique est en effet trop lié à la langue pour être facilement anthologisé et repose sur des jeux phonétiques, des ambiguïtés grammaticales, des effets syntaxiques intraduisibles et une logique linguistique très fine.
Mais il reste une allégorie universelle sur le pouvoir de l'imagination et la résistance face aux absurdités du monde établi ( (le Roi et la Reine de Cœur sont des tyrans ridicules, le Snark, avec sa chasse absurde menée par des professionnels pompeux, est une magnifique allégorie de la quête vaine et des systèmes qui s'auto-détruisent) : une attitude d'esprit qui, paradoxalement, en défiant le pouvoir tyrannique, génère un principe organisateur qui mène nécessairement à l'injustice et au chaos, et finit par provoquer sa propre destruction....
Le célèbre et sombre poème, "The Walrus and the Carpenter", publié dans "Through the Looking-Glass" (1871), la suite de "Alice’s Adventures in Wonderland", comme le reste de l’œuvre de Lewis Carroll, mêle nonsense, logique absurde et apparente naïveté, pour exprimer quelque chose de profondément sérieux sur la nature humaine, sans jamais l’énoncer explicitement. C’est une histoire presque enfantine, - un Morse et un Charpentier attirent des huîtres pour les manger -, mais derrière cette simplicité se cache une satire bien sombre de la manipulation et l’hypocrisie, de l’abus de pouvoir, l’exploitation des plus faibles par des discours séduisants, une ambiguïté, drôle et cruelle à la fois, qui marquera fortement les lecteurs....
“The sun was shining on the sea,
Shining with all his might:
He did his very best to make
The billows smooth and bright—
And this was odd, because it was
The middle of the night.
'The sun was shining on the sea, Shining with all his might: He did his very best to make The billows smooth and bright-- And this was odd, because it was The middle of the night.
The moon was shining sulkily, Because she thought the sun Had got no business to be there After the day was done-- "It's very rude of him," she said, "To come and spoil the fun!"
The sea was wet as wet could be, The sands were dry as dry. You could not see a cloud, because No cloud was in the sky: No birds were flying over head-- There were no birds to fly.
The Walrus and the Carpenter Were walking close at hand; They wept like anything to see Such quantities of sand: "If this were only cleared away," They said, "it WOULD be grand!"
"If seven maids with seven mops Swept it for half a year, Do you suppose," the Walrus said, "That they could get it clear?" "I doubt it," said the Carpenter, And shed a bitter tear.
"O Oysters, come and walk with us!" The Walrus did beseech. "A pleasant walk, a pleasant talk, Along the briny beach: We cannot do with more than four, To give a hand to each."
The eldest Oyster looked at him. But never a word he said: The eldest Oyster winked his eye, And shook his heavy head-- Meaning to say he did not choose To leave the oyster-bed.
But four young oysters hurried up, All eager for the treat: Their coats were brushed, their faces washed, Their shoes were clean and neat-- And this was odd, because, you know, They hadn't any feet.
Le soleil brillait sur la mer, Brillait de toute sa puissance, Pour apporter aux flots amers Un éclat beaucoup plus intense… Le plus curieux dans tout ceci C'est qu'on était en plein minuit. La lune, de mauvaise humeur, S'indignait fort contre son frère Qui, vraiment, devrait être ailleurs Lorsque le jour a fui la terre… « Il est, disait-elle, grossier De venir ainsi tout gâcher. »
Les flots étaient mouillés, mouillés, Et sèche, sèche était la plage. Nul nuage ne se voyait Car il n'y avait pas de nuages.
Nul oiseau ne volait en haut Car il n'y avait pas d'oiseau.
Or, le Morse et le Charpentier S'en allaient tous deux côte à côte. Ils pleuraient à faire pitié De voir le sable de la côte, En disant : « Si on l'enlevait, Quel beau spectacle ce serait ! » « Sept bonnes ayant sept balais Balayant pendant une année Suffiraient-elles au déblai ? »
Dit le Morse, l'âme troublée. Le Charpentier dit : « Certes non », Et poussa un soupir profond.
« O Huîtres, venez avec nous ! Dit le Morse d'une voix claire. Marchons en parlant, – l'air est doux –, Tout le long de la grève amère. Nous n'en voulons que quatre, afin De pouvoir leur donner la main. »
La plus vieille le regarda, Mais elle demeura muette ; La plus vieille de l'œil cligna Et secoua sa lourde tête… Comme pour dire : « Mon ami, Je ne veux pas quitter mon lit. »
Quatre autres Huîtres, sur-le-champ, S'apprêtèrent pour cette fête : Veston bien brossé, faux-col blanc, Chaussures cirées et bien nettes…
Et ceci est fort singulier, Car elles n'avaient pas de pieds.
Four other Oysters followed them, And yet another four; And thick and fast they came at last, And more, and more, and more-- All hopping through the frothy waves, And scrambling to the shore.
The Walrus and the Carpenter Walked on a mile or so, And then they rested on a rock Conveniently low: And all the little Oysters stood And waited in a row.
"The time has come," the Walrus said, "To talk of many things: Of shoes-- and ships--and sealing-wax-- Of cabbages--and kings-- And why the sea is boiling hot-- And whether pigs have wings."
"But wait a bit," the Oysters cried, "Before we have our chat; For some of us are out of breath, And all of us are fat!" "No hurry!" said the Carpenter. They thanked him much for that.
"A loaf of bread," the Walrus said, "Is what we chiefly need: Pepper and vinegar besides Are very good indeed-- Now if you're ready Oysters dear, We can begin to feed."
"But not on us!" the Oysters cried, Turning a little blue, "After such kindness, that would be A dismal thing to do!" "The night is fine," the Walrus said "Do you admire the view?
"It was so kind of you to come! And you are very nice!" The Carpenter said nothing but "Cut us another slice: I wish you were not quite so deaf-- I've had to ask you twice!"
"It seems a shame," the Walrus said, "To play them such a trick, After we've brought them out so far, And made them trot so quick!" The Carpenter said nothing but "The butter's spread too thick!"
"I weep for you," the Walrus said. "I deeply sympathize." With sobs and tears he sorted out Those of the largest size. Holding his pocket handkerchief Before his streaming eyes.
"O Oysters," said the Carpenter. "You've had a pleasant run! Shall we be trotting home again?" But answer came there none-- And that was scarcely odd, because They'd eaten every one.'
Quatre autres Huîtres, aussitôt, Les suivirent, et puis quatre autres ; Puis d'autres vinrent par troupeaux, À la voix de ce bon apôtre…
Toutes, courant et sautillant, Sortirent des flots scintillants.
Donc, le Morse et le Charpentier Marchèrent devant le cortège, Puis s'assirent sur un rocher Bien fait pour leur servir de siège. Et les Huîtres, groupées en rond, Fixèrent les deux compagnons. Le Morse dit : « C'est le moment De parler de diverses choses ; Du froid… du chaud… du mal aux dents… De choux-fleurs… de rois… et de roses… Et si les flots peuvent brûler… Et si les porcs savent voler… »
Les Huîtres dirent : « Attendez ! Pour parler nous sommes trop lasses ; Donnez-nous le temps de souffler, Car nous sommes toutes très grasses ! Je veux bien », dit le Charpentier. Et Huîtres de remercier.
Le Morse dit : « Un peu de pain Nous sera, je crois, nécessaire ; Poivre et bon vinaigre de vin
Feraient, eux aussi, notre affaire… O Huîtres, quand vous y serez, Nous commencerons à manger. »
« Vous n'allez pas nous manger, nous ! Dirent-elles, horrifiées. Jamais nous n'aurions cru que vous Pourriez avoir pareille idée ! »
Le Morse dit : « La belle nuit ! Voyez comme le soleil luit ! Merci de nous avoir suivis, O mes belles Huîtres si fines ! » Le Charpentier, lui, dit ceci : « Coupe-moi donc une tartine ! Tu dois être sourd, par ma foi… Je te l'ai déjà dit deux fois ! »
Le Morse dit : « Ah ! c'est honteux De les avoir ainsi trompées, Et de les manger à nous deux Au terme de leur équipée ! » Le Charpentier, lui, dit ceci : « Passe le beurre par ici ! » Le Morse dit : « Je suis navré ; Croyez à mes condoléances. »
Sanglotant, il mit de côté Les plus grosses de l'assistance ; Et devant ses yeux ruisselants Il tenait un grand mouchoir blanc. « O Huîtres, dit le Charpentier, Le jour à l'horizon s'annonce ; Pouvons-nous vous raccompagner ? » Mais il n'eut pas de réponse…
Bien sot qui s'en étonnerait, Car plus une Huître ne restait..."
Le monde social ne tient pas parce qu’il a du sens, mais parce que le sens y circule. - Via Lewis Carroll, Deleuze a semblé découvrir que notre existence sociale est organisée par des événements de surface, des règles sans fondement et des identités provisoires ; et que le non-sens n’est pas une faille du social, mais la condition même de son fonctionnement — ce qui ouvre la possibilité de le transformer ...
Dans "LOGIQUE DU SENS" (Les Éditions de minuit, 1969), Gilles Deleuze, à travers des séries de paradoxes antiques et modernes, cherche à déterminer le statut du sens et du non-sens et rencontre dans sa démarche un nouveau type de philosophes, les stoïciens, et un nouveau type d'écrivain, Lewis Carroll. Il découvre ainsi que notre vie sociale repose sur des événements de surface et que ce qui organise la vie sociale (règles, rôles, identités, normes) ne repose pas sur des vérités ultimes mais sur des effets de langage...
Comme le sourire du Chat, dans Alice au pays des Merveilles, les institutions tiennent même quand leur « substance » vacille. Une fonction (professeur, juge, citoyen), un statut (normal / anormal), une identité (genre, âge, autorité) fonctionnent comme des événements incorporels. Les identités sociales sont des noms propres instables : via Carroll, Deleuze comprend que nous ne sommes pas d’abord des sujets, mais des porteurs de noms, de rôles, de titres. Et comme « Alice », l’individu traverse des devenirs, tandis que le nom assure provisoirement la cohérence. L’identité sociale n'est qu'un effet de surface, et non une "nature".
C'est ainsi que les identités peuvent être déplacées, détournées, recomposées, que la société n’est pas figée, mais se présente comme naturelle.
En fin de compte, le pouvoir social fonctionne comme un NON-SENS sérieux ...
- La loi n’a pas besoin de fondement ...
Chez Carroll, la Reine ordonne sans raison, la règle précède toute justification, Deleuze y reconnaît une vérité sociale : le pouvoir fonctionne avant la vérité (« c’est la règle », « c’est comme ça », « on a toujours fait ainsi ». Le non-sens n’est pas l’échec du pouvoir, c’est son mode de fonctionnement.
- Nous vivons dans un temps de l’événement ...
Socialement, on agit souvent avant de comprendre, on justifie après coup, toujours trop tôt, toujours trop tar(décisions politiques, normes morales, réformes), le présent social est toujours fuyant.
- Deleuze découvre ainsi que le sérieux social repose sur une fiction, mais une fiction opératoire. Carroll montre qu’on peut suivre des règles sans croire à leur profondeur ..Est-ce du cynisme ou une libération critique : si le sens social est produit et non fondé, alors il peut être détourné, déplacé, rejoué. Ce jeu n’est pas l’enfance, mais une arme conceptuelle.
"L'œuvre de Lewis Carroll a tout pour plaire au lecteur actuel : des livres pour enfants, de préférence pour petites filles ; des mots splendides insolites, ésotériques ; des grilles, des codes et décodages ; des dessins et photos ; un contenu psychanalytique profond, un formalisme logique et linguistique exemplaire. Et par delà le plaisir actuel quelque chose d'autre, un jeu du sens et du non-sens, un chaos-cosmos.
Mais les noces du langage et de l'inconscient furent déjà nouées et célébrées de tant de manières qu'il faut chercher ce qu'elles furent précisément chez Lewis Carroll, avec quoi elles ont renoué et ce qu'elles ont célébré chez lui, grâce à lui.
Nous présentons des séries de paradoxes qui forment la théorie du sens. Que cette théorie ne soit pas séparable de paradoxes s'explique facilement : le sens est une entité non existante, il a même avec le non-sens des rapports très particuliers. La place privilégiée de Lewis Carroll vient de ce qu'il fait le premier grand compte, la première grande mise en scène des paradoxes du sens, tantôt les recueillant, tantôt les renouvelant, tantôt les inventant, tantôt les préparant.
La place privilégiée des Stoïciens vient de ce qu'ils furent initiateurs d'une nouvelle image du philosophe, en rupture avec les présocratiques, avec le socratisme et le platonisme ; et cette nouvelle image est déjà étroitement liée à la constitution paradoxale de la théorie du sens.
A chaque série correspondent donc des figures qui sont non seulement historiques, mais topiques et logiques. Comme sur une surface pure, certains points de telle figure dans une série renvoient à d'autres points de telle autre : l'ensemble des constellations-problèmes avec les coups de dés correspondants, les histoires et les lieux, un lieu complexe, une « histoire embrouillée » — ce livre est un essai de roman logique et psychanalytique ..."
Une découverte, non pas psychologique, mais logique ...
Carroll semble nous suggérer que le sens n’est pas une profondeur cachée, qu'il n’est même pas fondé sur le sujet, l’intention ou la vérité, mais qu'il est un événement de surface, produit par le langage lui-même : le langage possède une dimension impersonnelle dans laquelle les mots agissent et produisent des effets indépendants des locuteurs ...
- Carroll découvre aussi que le non-sens n’est pas l’ennemi du sens mais sa condition de production. Plus la situation est absurde, nous montre-t-il, plus le sens prolifère. C'est pour Deleuze, révéler que le non-sens n’est pas négatif, mais qu'il est génératif.
- Carroll découvre une forme de devenir, sans sujet stable, sans origine, sans fin. Alice n’évolue pas vers une maturité, mais se transforme sans cesse, sans synthèse finale
- Carroll ne cherche pas à dénoncer explicitement mais cherche à faire fonctionner une machine logique, à explorer les limites du langage : il pousse la grammaire jusqu’au point de rupture, teste ce qui arrive quand les règles restent formelles mais perdent leur sens, cherche une logique sans fondement.
- Et parvient ainsi à neutraliser la morale : le monde d’Alice est saturé de règles, mais ces règles ne justifient rien. Ceux qui disent incarner l'autorité, parlent en normes, mais sans raison.
Deleuze nous explique que Carroll ne critique pas seulement la société victorienne mais met en crise l’idée même que le sens, la loi et l’autorité aient un fondement. La satire sociale est l’effet visible d’une expérimentation logique plus radicale....
Carroll critique sans doute la société victorienne, la bureaucratie, la pédagogie autoritaire, la rigidité moralr, ridiculise des adultes arbitraires et absurdes, mais cette satire est secondaire, n'est qu'un effet presque collatéral. Il ne prétend même pas à une critique négative (Carroll ne dit jamais :« ceci est faux »). La vraie critique est plus profonde, elle vise non pas tant la société que le modèle même de l’autorité et du sens. La Reine de Cœur ne représente pas seulement Victoria, elle incarne la violence du signifiant autoritaire..
Le sens n'est pas garanti par la loi, le pouvoir, l’adulte ou la vérité, les règles fonctionnent à vide, le pouvoir parle sans fondement.
Ayant désactiver le sérieux moral (sans l'avoir réfuter), Carroll en vient ainsi à chercher une logique formelle libérée de la profondeur morale et psychologique, sans drame, sans trauma, sans confession, un pur monde de relations logiques ...
1. - Le non-sens chez Carroll est formel et rigoureux ...
- les phrases sont grammaticalement correctes
- les raisonnements sont logiques
mais les règles tournent à vide
2. - et Le non-sens est extérieur au sens ..
Pour Deleuze, Carroll montre que le non-sens n’annule pas le sens, mais en empêche la fixation et ouvre des séries nouvelles. Le sens est un effet, pas une origine.
3. Carroll neutralise la Loi
Les règles existent, mais personne n’y croit vraiment. La Reine de Cœur ordonne, mais ne fonde rien. Le pouvoir est comique, et non tragique
Deleuze préfère Carroll à Kafka parce que le premier nous révèle un non-sens productif, formel et joyeux, qui fait proliférer le sens à la surface du langage, tandis que Kafka installe un non-sens tragique qui suppose encore une profondeur, une Loi et un sens caché. Carroll permet à Deleuze de penser un non-sens sans angoisse, une loi sans transcendance, un langage sans fondement.
Pour Deleuze, le sens n’est ni un objet (ce dont on parle), ni une représentation mentale, ni une vérité cachée, mais un événement, quelque chose qui arrive à la surface du langage. Ainsi, « Alice grandit » : le sens n’est pas Alice, ni la croissance biologique, mais l’événement “grandir”, qui flotte entre les mots et les choses. Deleuze s’oppose aux philosophies de la profondeur (psychanalyse, métaphysique classique) qui cherchent un sens caché. Le sens n’est pas derrière le langage, mais à la surface, dans les séries de mots, les paradoxes, les glissements. D’où l’importance du paradoxe : il empêche le sens de se fixer.
Tous ces renversements tels qu'ils apparaissent dans l'identité infinie ont une même conséquence : la contestation de l'identité personnelle d'Alice, la perte du nom propre...
La perte du nom propre est l'aventure qui se répète à travers toutes les aventures d'Alice. Car le nom propre ou singulier est garanti par la permanence d'un savoir. Ce savoir est incarné dans des noms généraux qui désignent des arrêts et des repos, substantifs et adjectifs, avec lesquels le propre garde un rapport constant. Ainsi le moi personnel a besoin du Dieu et du monde en général. Mais quand les substantifs et adjectifs se mettent à fondre, quand les noms d'arrêt et de repos sont entraînés par les verbes de pur devenir et glissent dans le langage des événements, toute identité se perd pour le moi, le monde et Dieu. C'est l'épreuve du savoir et de la récitation, où les mots viennent de travers, entraînés de biais par les verbes, et qui destitue Alice de son identité. Comme si les événements jouissaient d'une irréalité qui se communique au savoir et aux personnes, à travers le langage. Car l'incertitude personnelle n'est pas un doute extérieur à ce qui se passe, mais une structure objective de l'événement lui-même, en tant qu'il va toujours en deux sens à la fois, et qu'il écartèle le sujet suivant cette double direction. Le paradoxe est d'abord ce qui détruit le bon sens comme sens unique, mais ensuite ce qui détruit le sens commun comme assignation d'identités fixes.
Jusqu’au début du XIXe siècle, en effet, on écrivait peu pour les enfants. Les quelques rares ouvrages publiés à leur intention étaient surtout destinés à leur apprendre la morale et la discipline. Il faut attendre la publication des Contes de Grimm en 1812 et ceux d’Andersen en 1835 pour que les choses évoluent. Paraissent alors des albums illustrés et les premiers romans d’aventures pour la jeunesse. Le plaisir pur de l'imaginaire va d'autant plus se se subsituer à la leçon de morale que Carroll était mathématicien et logicien et aimait jouer avec la logique, le langage, les paradoxes, les règles absurdes. "Alice" lui permet de transformer ces jeux intellectuels en récit imaginaire, accessible aux enfants comme aux adultes, et le non-sens s'impose comme un moyen de remettre en question les normes sociales de l'époque. Tout est jeu ...
- Des personnages, devenus rapidement iconiques, le Lapin Blanc aux yeux roses qui mène constamment une course contre la montre, le Chat du Cheshire qui a la faculté d’apparaitre et de disparaitre, le Lièvre de Mars et le Chapelier fou éternellement bloqués à l’heure du thé, la Reine de Cœur, colérique et capricieuse, qui entend trancher toutes les têtes ...
- À l’occasion d’intermèdes insolites, Alice et ses compagnons d’aventures récitent ou chantent de bien curieuses comptines dont ils proposent des versions farfelues, des textes qui étaient très célèbres à l’époque de Lewis Carroll et tous les petits Anglais les connaissaient par cœur. L’auteur en fait des parodies malicieuses, montrant à ses jeunes lecteurs qu’il est proche d’eux et que l’on peut rire de tout : "How Doth the Little Crocodile" (parodie de "Against Idleness and Mischief" d'Isaac Watts, un poème moral qui commence par "How doth the little busy bee..."); "You Are Old, Father William" (parodie de "The Old Man's Comforts and How He Gained Them" de Robert Southey, un poème didactique où un vieil homme donne des leçons de piété et de modération à un jeune homme), - la Chenille demande à Alice de réciter ce poème. La version d'Alice transforme le vieil homme sage en un personnage acrobatique et absurde, qui rétorque avec insolence aux questions du jeune homme; "Twinkle, Twinkle, Little Bat", parodie de la comptine universellement connue "Twinkle, Twinkle, Little Star", chantonnée par le Chapelier Fou pendant le Thé Insensé ...
- Une imagination sans limite qui défie les lois du temps, de l'espace et de la logique, et offre une lecture à plusieurs niveaux, ...
Encouragé par les réactions de ses proches, Lewis Carroll fait réaliser de nouvelles illustrations par le dessinateur le plus connu de l’époque, John Tenniel et, en 1865, paraît l’œuvre qui deviendra l’une des plus célèbres de la littérature anglaise : Alice au pays des merveilles. Le livre sera rapidement traduit dans de nombreuses langues et le cinéma s’empare du scénario. Après un premier film muet, en noir et blanc, c’est Hollywood qui porte à l’écran Alice au pays des merveilles (1933), puis les studios Disney (1951) et plus récemment Tim Burton (2010).
"Alice's Adventures in Wonderland" (1865)
La jeune Alice, sept ans, possède la logique d'une petite fille éduquée de l'époque victorienne : elle croit aux règles, à la politesse, à un lien de cause à effet stable. Elle tombe dans le terrier d'un lapin, découvre le pays des merveilles, un univers fantastique dans lequel elle affronte seule un monde peuplé d'étranges créatures aux réactions surprenantes et au langage absurde. Les lectures du récit sont alors nombreuses ..
Alice va chercher à imposer sa logique dans un monde qui, pourtant, émane d'elle, mais lui répond par une logique absurde implacable qui la dépasse et la défie.
Ce monde se transforme en effet selon ses états d'âme, souvent de manière incontrôlable et anxiogène. Ainsi le désir de grandir/rapetisser, lié à son angoisse de l'identité et du changement corporel (l'adolescence en devenir). Ces métamorphoses sont chaotiques, provoquées par des aliments ou breuvages aux effets imprévisibles. Elle ne maîtrise pas son propre corps, reflet d'un profond malaise existentiel ("Qui suis-je, donc ?"). Les personnages sont eux-mêmes des projections : la Reine de Cœur colérique est peut-être la caricature d'une figure d'autorité maternelle ou une adulte terrifiante. Le Lapin Blanc anxieux reflète la pression sociale du temps qui file. L'absurde n'est ni joyeux ni libérateur ; il est angoissant. Les énigmes sans réponse, les règles du jeu qui changent sans préavis, les conversations qui tournent en rond (comme avec le Chapelier Fou) créent une frustration profonde. C'est une violence psychologique douce, mais constante, qui mine sa confiance en la raison et en la stabilité du langage. Dans ce monde peuplé, Alice est fondamentalement seule. Aucun personnage n'est un allié stable ; tous sont des fragments d'un psychisme éclaté. Elle doit naviguer sans guide, en se fiant à une logique qui se révèle inadéquate. Cette solitude de l'enfant face à un univers incompréhensible, même créé par lui, est une source majeure de malaise.
Carroll semble terminer son récit en rassurant le lecteur conventionnel : par un réveil qui restaure l'ordre (la berge, la sœur, l'heure du thé). Après le chaos du procès où les cartes s'envolent pour l'attaquer, Alice les affronte en criant : « Vous n'êtes que des cartes à jouer ! ». À cet instant précis, elle se réveille, elle est allongée sur la rive, la tête sur les genoux de sa sœur. Le monde merveilleux s'évapore, mais les cris se transforment en claquements d'ailes d'oiseaux effrayés, les personnages en feuilles mortes tombent sur son visage : il y a donc une continuité troublante entre rêve et réalité. Le récit se termine par un poème absurde (la sœur imagine « l'Été enchanté ») qui, par sa forme même, perpétue l'esprit du Pays des Merveilles. L'histoire s'échappe du livre, prête à être réinvesti par chaque lecteur....
Charles terminera son livre et l'offrira à Alice Liddell à Noël 1864 : elle avait douze ans...
Chapitre 1 : Down the Rabbit Hole
Le premier chapitre d’Alice au pays des merveilles raconte comment Alice, une petite fille curieuse, s’ennuie pendant une promenade avec sa sœur. Elle aperçoit alors un lapin blanc pressé, habillé comme un humain et parlant tout seul. Intriguée, Alice le suit et tombe dans son terrier, ce qui l’entraîne dans une longue chute étrange.
Pendant cette chute, Alice observe autour d’elle des objets insolites (étagères, cartes, pots) et réfléchit à voix haute. Elle atterrit ensuite dans une salle remplie de portes fermées, dont une trop petite pour elle. Elle découvre une clé, puis une bouteille avec l’inscription « Drink me » qui la fait rétrécir, et plus tard un gâteau qui la fait grandir. Alice change plusieurs fois de taille sans réussir à atteindre son but : entrer dans le jardin merveilleux qu’elle aperçoit derrière la petite porte....
"Alice was beginning to get very tired of sitting by her sister on the bank, and of having nothing to do: once or twice she had peeped into the book her sister was reading, but it had no pictures or conversations in it, “and what is the use of a book,” thought Alice “without pictures or conversations?”
So she was considering in her own mind (as well as she could, for the hot day made her feel very sleepy and stupid), whether the pleasure of making a daisy-chain would be worth the trouble of getting up and picking the daisies, when suddenly a White Rabbit with pink eyes ran close by her.
There was nothing so very remarkable in that; nor did Alice think it so very much out of the way to hear the Rabbit say to itself, “Oh dear! Oh dear! I shall be late!” (when she thought it over afterwards, it occurred to her that she ought to have wondered at this, but at the time it all seemed quite natural); but when the Rabbit actually took a watch out of its waistcoat-pocket, and looked at it, and then hurried on, Alice started to her feet, for it flashed across her mind that she had never before seen a rabbit with either a waistcoat-pocket, or a watch to take out of it, and burning with curiosity, she ran across the field after it, and fortunately was just in time to see it pop down a large rabbit-hole under the hedge..."
(Au fond du terrier)
"Alice commençait à se sentir lasse d’être assise près de sa sœur sur le talus et de ne rien avoir à faire. Une fois ou deux, elle avait jeté un coup d’œil sur le livre que lisait sa sœur. Seulement il était sans images ni dialogues « et à quoi sert un livre, pensa-t-elle, sans images ni dialogues ? »
Elle en était donc à se demander (autant qu’elle le pouvait car la chaleur de cette journée la faisait se sentir endormie et engourdie) si le plaisir de tresser une guirlande de pâquerettes valait l’effort de se lever pour cueillir les fleurs, quand soudain un Lapin Blanc avec des yeux roses passa près d’elle en trottant.
Il n’y avait là rien de bien remarquable, et Alice ne trouva pas non plus, tellement extraordinaire de l’entendre marmonner : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais être en retard. » (Lorsqu’elle y repensa par la suite, elle admit qu’elle aurait dû s’étonner, mais sur le moment, tout lui sembla naturel.) Pourtant, quand le Lapin tira une montre de son gousset, regarda l’heure et se mit à se dépêcher de plus belle, Alice se leva et le suivit, car il lui vint brusquement à l’esprit que c’était la première fois qu’elle voyait un lapin avec une poche à son gilet et avec une montre à y ranger. Si bien que, brûlant de curiosité, elle traversa le pré à ses trousses et, fort heureusement, arriva juste à temps pour le voir s’engouffrer dans un grand terrier qui s’ouvrait sous la haie.
L’instant d’après, Alice s’y enfonçait à sa suite, sans songer un seul moment à comment elle pourrait bien faire pour en ressortir.
Le terrier commençait à plat, un peu à la manière d’un tunnel, puis plongeait soudain, si brusquement qu’Alice n’eut pas un instant pour songer à se retenir et se trouva en train de tomber dans ce qui devait être un puits très profond.
Ou bien le puits était vraiment très profond ou Alice tombait très lentement car elle eut tout le temps, tandis qu’elle descendait, de regarder autour d’elle et de se demander ce qui allait arriver ensuite. D’abord, elle tenta de regarder au-dessous d’elle pour deviner où elle allait mais il faisait trop sombre pour voir quoi que ce soit. Alors, elle porta les yeux sur les parois du puits et vit qu’elles étaient tapissées de placards et d’étagères. Çà et là, elle remarqua des cartes de géographie et des images pendues à des clous. Elle prit un pot sur une étagère au passage. Il était étiqueté : MARMELADE D’ORANGES mais, à sa grande déception, il était vide. Elle ne voulut pas le lâcher, de peur de tuer quelqu’un, et parvint à le reposer dans un des placards alors qu’elle passait devant.
« Eh bien ! se dit-elle, après une telle chute, je trouverai que ce n’est rien de dégringoler dans l’escalier. Ils vont me trouver bien courageuse, à la maison. Ma foi, même si je tombais du toit je n’en parlerais pas. » (C’est probablement ce qu’il se passerait, en effet.)
Plus bas, plus bas, toujours plus bas ! Cette chute n’allait-elle jamais finir ?
— Je me demande de combien de kilomètres je suis déjà tombée, dit-elle à voix haute. Je dois approcher du centre de la terre. Voyons voir, cela ferait une descente de près de sept mille kilomètres… (Figurez-vous qu’Alice avait appris pas mal de choses de ce genre en classe, et même si ce n’était guère l’occasion de montrer son savoir puisque personne n’était là pour l’entendre, les répéter constituait malgré tout un bon exercice de mémoire)… Oui, c’est à peu près cette distance… Mais alors, je me demande à quelles latitude et longitude j’ai bien pu parvenir. (Alice n’avait pas la moindre idée de ce qu’étaient la latitude et la longitude mais elle trouvait ces mots jolis et grandioses à prononcer.)
Peu après, elle reprit :
— Je me demande si je vais tomber à travers toute la terre. Comme ce sera amusant de ressortir au milieu de ces gens qui marchent la tête en bas ! Les Antipathies, je pense (elle était plutôt contente qu’il n’y ait personne pour l’entendre, cette fois, car le mot ne sonnait pas du tout comme le vrai)… Mais il me faudra demander le nom du pays. S’il vous plaît, m’dame, est-ce la Nouvelle-Zélande ou l’Australie ? (Tout en parlant, elle essaya de faire la révérence – ce qui n’est guère évident pendant qu’on tombe dans un trou ; l’auriez-vous pu, vous ?) Mais pour quelle petite ignorante elle me prendra si je demande ? Non, il vaudra mieux ne rien demander. Je verrai peut-être le nom écrit quelque part.
Plus bas, plus bas, plus bas ! Il n’y avait rien d’autre à faire, aussi Alice se remit-elle à parler.
— Je vais beaucoup manquer à Dinah ce soir, je pense. (Dinah était la chatte.) J’espère qu’ils penseront à sa soucoupe de lait à l’heure du thé. Dinah, ma chère ! J’aimerais que tu sois ici en bas avec moi. Il n’y a pas de souris dans les airs, j’en ai peur, mais tu pourrais attraper une chauve-souris, ça se ressemble beaucoup. Mais est-ce que les chats mangent les chauves-souris ? Je me le demande.
À ce moment-là, Alice se mit à somnoler et à répéter un peu comme dans un rêve : « Les chats mangent les chauves-souris ? Les chats mangent les chauves-souris ? » et parfois : « Les chauves-souris mangent les chats ? » Car, voyez-vous, comme elle ne pouvait répondre à aucune des deux questions, peu lui importait le sens dans lequel elle les posait. Elle sentit qu’elle s’endormait et avait déjà commencé à rêver qu’elle marchait main dans la main avec Dinah, en lui disant très sérieusement : « Maintenant, Dinah, dis-moi la vérité. As-tu déjà mangé une chauvesouris ? » quand soudain – patatras ! – elle atterrit sur un tas de branches et de feuilles sèches : la chute était terminée.
Alice ne s’était pas fait de mal et fut sur ses pieds en un clin d’œil. Elle regarda au-dessus d’elle mais c’était tout noir. Devant elle s’ouvrait de nouveau un long couloir ; le Lapin Blanc était encore en vue et le dévalait en vitesse. Il n’y avait pas une minute à perdre. Comme le vent fila Alice. Elle put l’entendre s’écrier, juste avant qu’il disparaisse dans un tournant :
— Par mes oreilles et ma moustache, comme il se fait tard !
Elle était juste derrière lui et pourtant, après le virage, le Lapin n’était plus en vue. Elle se trouva dans une salle longue et basse, éclairée par une rangée de lampes qui pendaient du plafond.
Il y avait des portes tout autour de la pièce, mais elles étaient toutes fermées à clef. Quand Alice eut fait le tour, dans un sens puis dans l’autre, en essayant d’ouvrir toutes les portes, elle revint tristement au milieu de la salle en se demandant comment elle ferait pour ressortir de là.
Tout à coup, elle tomba sur une petite table à trois pieds en verre massif. Il n’y avait rien dessus, sauf une minuscule clef d’or ; Alice pensa aussitôt que ça pouvait être celle d’une des portes. Malheureusement, soit les serrures étaient trop grosses, soit la clef était trop petite : elle n’en ouvrait aucune. Finalement, au cours d’une nouvelle inspection, Alice découvrit un rideau placé très bas qu’elle n’avait pas remarqué jusqu’alors. Derrière, se trouvait une petite porte d’une quarantaine de centimètres de haut. Elle essaya la petite clef dans la serrure, et, à sa grande joie, c’était la bonne !
Alice ouvrit et découvrit que la porte donnait sur un étroit couloir, guère plus large qu’un trou à rat. Elle se mit à genoux et, au bout du couloir, aperçut le plus joli jardin qu’on puisse rêver. Comme elle aurait voulu quitter cette affreuse pièce sombre pour aller se promener au milieu des fleurs éclatantes et des fraîches fontaines ! Mais elle ne pouvait même pas passer la tête par l’ouverture. « Et même si elle parvenait à y passer, pensa la pauvre Alice, cela ne servirait à rien sans les épaules ? Que j’aimerais pouvoir me replier comme une longue-vue ! Il me semble bien que j’y arriverais si je savais comment commencer. » Voyez-vous, tant de choses hors du commun s’étaient produites depuis peu qu’Alice en arrivait à croire que rien, ou presque, n’était vraiment impossible
Il semblait inutile de rester à attendre devant la petite porte aussi revint-elle à la table, espérant à moitié y trouver une autre clef ou, du moins, une méthode expliquant comment se replier comme une longue-vue. Cette fois, elle y découvrit une petite fiole (« qui n’était pas là tout à l’heure », se dit Alice). Il y avait, nouée au goulot, une étiquette en papier avec les mots BOIS-MOI joliment écrits dessus en grosses lettres.
C’était bien beau de dire : « Bois-moi », mais la sage petite Alice n’allait pas faire ça à la va-vite. « Non ! Je vais regarder d’abord, se dit-elle, et vérifier s’il y a marqué “poison” ou non. »
En effet, elle avait lu plusieurs charmantes histoires d’enfants brûlés vifs, dévorés par des bêtes sauvages ou victimes d’autres aventures déplaisantes, tout ça parce qu’ils ne s’étaient pas souvenus de règles toutes simples qu’on leur avait apprises. Par exemple qu’un tisonnier chauffé au rouge vous brûlera si vous le tenez trop longtemps en main ; que si vous vous coupez le doigt très profondément avec un couteau, généralement, il saigne. Elle ne perdait pas non plus de vue que si on boit quelque chose tiré d’une bouteille marquée « poison », il est sûr que des effets désagréables se font sentir tôt ou tard.
Cependant, cette fiole n’était pas étiquetée « poison » aussi Alice se risqua-t-elle à goûter à son contenu et, le trouvant très bon (en fait, il avait un goût mélangé de tarte aux cerises, de crème à la vanille, d’ananas, de dinde rôtie, de caramel et de toast beurré), elle eut bientôt tout bu.
— Quelle étrange sensation ! dit Alice. Je dois être en train de me replier comme une longue-vue.
Et c’était bien le cas. Elle ne mesurait plus que vingt-cinq centimètres de haut désormais. Son visage s’illumina à la pensée qu’elle avait juste la bonne taille pour passer par la petite porte menant à ce délicieux jardin. Toutefois elle attendit d’abord quelques minutes pour vérifier si elle ne rapetissait pas plus. Elle était un peu anxieuse à ce sujet « car, vois-tu, se dit-elle à elle-même, tu pourrais finir par disparaître entièrement, comme une bougie. Je me demande de quoi j’aurais l’air, alors. » Et elle s’efforça d’imaginer à quoi ressemble la flamme d’une bougie qu’on a soufflée car elle ne se souvenait pas d’avoir jamais vu une telle chose.
Au bout d’un moment, voyant qu’il ne se passait rien d’autre, elle décida d’aller dans le jardin sans plus attendre. Mais, hélas pour la pauvre Alice, quand elle fut devant la porte elle vit qu’elle avait oublié la clef d’or sur la table et, en revenant pour la prendre, elle constata qu’elle ne parviendrait plus à l’atteindre. Elle pouvait parfaitement la voir à travers le verre et fit même de son mieux pour grimper à un pied, mais il était trop glissant. Après s’être bien fatiguée à essayer et essayer encore, la malheureuse enfant s’assit par terre et se mit à pleurer.
« Voyons, ça ne sert à rien de pleurer de la sorte, se dit Alice à elle-même, assez durement. Je te conseille de cesser sur-le-champ ! »
En général, elle se donnait d’excellents conseils (même si elle ne les suivait pas souvent) et, parfois, elle se réprimandait si sévèrement qu’elle en avait les larmes aux yeux. Une fois même, elle s’en souvenait encore, elle avait voulu se frictionner les oreilles parce qu’elle avait triché dans une partie de croquet qu’elle jouait contre elle-même. Car cette curieuse enfant aimait beaucoup faire semblant d’être deux personnes. « Mais à quoi bon, maintenant, prétendre être deux, se dit la pauvre Alice. C’est à peine s’il reste assez de moi pour faire une seule personne présentable. »
Bientôt son regard tomba sur une petite boîte en verre qui était posée sous la table. En l’ouvrant, elle y trouva un petit gâteau sur lequel les mots : MANGE-MOI étaient joliment écrits avec des raisins secs.
« Bon, se dit-elle, je vais le manger. S’il me fait grandir, je pourrai atteindre la clef, s’il me fait rapetisser, je pourrai me glisser sous la porte. Peu m’importe ce qu’il se produira puisque, d’une manière ou d’une autre, j’irai enfin dans ce jardin ! »
Elle mangea un petit morceau de gâteau et se demanda avec inquiétude : « Dans quel sens ? Dans quel sens ? », tout en gardant une main sur la tête, pour vérifier dans quel sens sa taille changeait. Elle eut la surprise de constater qu’elle restait de la même taille. À l’évidence, c’est ce qui se produit en général quand on mange des gâteaux, seulement Alice s’était tellement habituée à n’attendre que des événements exceptionnels, qu’il lui parut triste et tout bête que les choses se passent comme d’habitude.
Elle se mit en devoir de finir le gâteau, ce qui fut bientôt fait...."
Ce chapitre introduit ainsi un monde où les règles normales ne s’appliquent plus et où Alice est constamment confrontée à l’absurde. L’intention de Lewis Carroll est multiple, stimuler l’imagination et le plaisir du non-sens, jouer avec le langage, la logique et les situations impossibles, critiquer le monde des adultes et ses règles, et se représenter ces transformations qui symbolisent les changements physiques et psychologiques de l’enfance.
Le terrier symbolise la chute dans l'inconscient, un monde où les règles physiques et sociales sont bouleversées. Le Lapin Blanc, personnage important mais anxieux, incarne l'adulte pressé, esclave de l'heure et des obligations sociales. Les changements de taille brutaux représentent les angoisses de l'enfance face à un corps qui change de manière incontrôlable et à la quête d'une stabilité identitaire ("Who in the world am I?")....
Chapitre 2 : The Pool of Tears
Dans le chapitre, Alice continue de subir des changements de taille incontrôlables après avoir mangé le gâteau. Devenue gigantesque, elle se met à pleurer, créant une immense mare de larmes. Peu après, elle rapetisse à nouveau et tombe dans cette mare, où elle rencontre plusieurs animaux, dont une souris. Alice tente de discuter avec la souris, mais la conversation tourne au malentendu à cause de jeux de mots et de références mal comprises.
"“Curiouser and curiouser!” cried Alice (she was so much surprised, that for the moment she quite forgot how to speak good English); “now I’m opening out like the largest telescope that ever was! Goodbye, feet!” (for when she looked down at her feet, they seemed to be almost out of sight, they were getting so far off). “Oh, my poor little feet, I wonder who will put on your shoes and stockings for you now, dears? I’m sure I shan’t be able! I shall be a great deal too far off to trouble myself about you: you must manage the best way you can;—but I must be kind to them,” thought Alice, “or perhaps they won’t walk the way I want to go! Let me see: I’ll give them a new pair of boots every Christmas.”
And she went on planning to herself how she would manage it. “They must go by the carrier,” she thought; “and how funny it’ll seem, sending presents to one’s own feet! And how odd the directions will look!
Alice’s Right Foot, Esq.
Hearthrug,
Near the Fender,
(With Alice’s Love).
Oh dear, what nonsense I’m talking!”
Just then her head struck against the roof of the hall: in fact she was now more than nine feet high, and she at once took up the little golden key and hurried off to the garden door.
Poor Alice! It was as much as she could do, lying down on one side, to look through into the garden with one eye; but to get through was more hopeless than ever: she sat down and began to cry again....
(La mare aux larmes)
"— Plus que plus que curieux ! s’écria Alice (elle était tellement surprise que, sur le moment, elle en oublia de parler correctement anglais). Maintenant je me déploie comme la plus grande longue-vue qui soit. Au revoir, mes pieds ! (car lorsqu’elle regarda ses pieds, ils lui semblèrent presque hors de vue tant ils étaient en train de s’éloigner). Oh ! Mes pauvres petits pieds, je me demande qui vous mettra vos souliers et vos bas désormais, mes chéris ? Sûrement que je n’en serai pas capable. Je serai trop loin pour m’occuper de vous : il faudra vous débrouiller comme vous le pourrez. Mais je devrai être gentille avec eux, ou alors ils ne voudront pas aller où je voudrai. Voyons voir… je leur ferai cadeau d’une paire de souliers neufs à chaque Noël.
Elle continua d’imaginer comment elle s’y prendrait. « Il faudra les faire livrer par porteur, songea-t-elle. Comme ce sera amusant : envoyer des cadeaux à ses propres pieds ! Et que l’adresse sera originale : Monsieur le pied droit d’Alice / carpette du foyer / près de la cheminée (avec toute l’affection d’Alice).
Mon Dieu, quelles absurdités je suis en train de dire ! »
Juste à ce moment-là, sa tête cogna le plafond de la salle. En réalité, Alice mesurait alors plus de deux mètres quatre-vingts. Elle saisit aussitôt la petite clef d’or et courut à la porte du jardin.
Pauvre Alice ! Voici tout ce qu’elle put faire : s’allonger sur le côté pour regarder le jardin, et encore d’un seul œil ! Mais quant à passer, c’était plus désespéré que jamais. Alors elle s’assit et se remit à pleurer.
— Tu devrais avoir honte, dit-elle, une grande fille comme toi (elle pouvait vraiment le dire), pleurer comme tu le fais ! Arrête-toi tout de suite !
Mais elle ne cessa pas pour autant, versant des décalitres de larmes, jusqu’à ce qu’une mare se forme autour d’elle, profonde d’environ dix centimètres, et qui couvrait la moitié de la surface de la salle.
Au bout d’un moment, elle entendit un bruit de pas dans le lointain et s’essuya vite les yeux pour voir qui approchait. C’était le Lapin Blanc qui revenait, superbement habillé, avec une paire de gants en chevreau blancs dans une main et un grand éventail dans l’autre. Il arriva en trottant à toute vitesse et en ne cessant pas de marmonner :
— Oh la Duchesse ! la Duchesse ! Dans quelle fureur elle se mettra si je la fais attendre !
Alice était tellement désespérée qu’elle était prête à demander de l’aide à n’importe qui. Aussi, quand le Lapin fut assez près, elle commença d’une petite voix timide :
— Excusez-moi, monsieur…
Le Lapin sursauta, lâcha les gants et l’éventail pour détaler dans l’obscurité aussi vite qu’il le put. Alice ramassa l’éventail et les gants et, comme il faisait très chaud dans la salle, elle se mit à s’éventer tout en parlant.
— Ho là là ! Comme tout est bizarre aujourd’hui ! Hier, tout s’était passé comme d’habitude. Je me demande si j’ai changé durant la nuit. Voyons un peu : étais-je la même ce matin en m’éveillant ? Je crois presque pouvoir me rappeler que je me suis sentie un peu différente. Mais si je ne suis pas la même, l’autre question est : Qui puis-je bien être ? La voilà, la grande énigme.
Sur quoi, elle pensa à toutes les petites filles qu’elle connaissait et qui avaient son âge, pour savoir si elle avait pu devenir l’une d’entre elles.
— Je suis sûre que je ne suis pas Ada, dit-elle, car ses cheveux font de longues boucles et les miens pas du tout. Et je suis sûre aussi que je ne peux pas être Mabel, car je sais beaucoup de choses et elle, oh ! presque rien. En plus, elle est elle et je suis je et… mon Dieu, que tout ça est compliqué ! Je vais vérifier si je sais tout ce que je savais. Voyons : quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize et quatre fois sept… Je n’arriverai jamais jusqu’à vingt à ce rythme. D’autant que la table de multiplication ne prouve rien. Essayons la géographie. Londres est la capitale de Paris, Paris est la capitale de Rome et Rome… non ! tout ça est faux, j’en suis certaine ! J’ai dû être changée en Mabel. Je vais essayer de réciter Comme le petit crocodile.
Elle croisa les bras sur la poitrine comme si elle était en train de réciter ses leçons mais sa voix sonna rauque et bizarre, et les mots ne lui vinrent pas tels qu’ils étaient d’habitude :
— Comme le petit crocodile / Fait scintiller sa queue dorée / Et fait ruisseler l’eau du Nil / Sur ses écailles mordorées ! / Que son sourire est séduisant, / Quand, griffes sorties, il invite / Les poissons à venir dedans / Sa large mâchoire, très vite !
— Je suis sûre que ce ne sont pas les bons mots, dit la pauvre Alice.
Et ses yeux s’emplirent à nouveau de larmes tandis qu’elle poursuivait :
— Je dois être Mabel, après tout, et il va me falloir aller vivre dans sa minuscule maison avec pratiquement pas de jouets pour m’amuser avec et oh ! tellement de leçons à apprendre ! Non, c’est décidé, si je suis Mabel, je resterai ici en bas. Cela ne leur servira à rien de pencher la tête à me répéter : « Remonte, ma chérie ! » Je regarderai juste vers en haut et je demanderai : « Qui suis-je ? Dites-le-moi d’abord et ensuite, s’il me plaît d’être cette personne-là, je remonterai. Sinon, je resterai assise ici jusqu’à ce que je sois quelqu’un d’autre… » Mais, mon Dieu ! ajouta-t-elle dans un sanglot, j’aimerais qu’ils penchent la tête, en haut. J’en ai tellement assez d’être toute seule ici.
Sur ces mots, elle regarda ses mains et eut la surprise de voir qu’elle avait enfilé un des gants blancs du Lapin tout en parlant.
« Comment ai-je fait ? se dit-elle, je dois rapetisser de nouveau. » Elle se leva et alla à la table, se mesurer à elle. Elle découvrit, pour autant qu’elle pût en juger, qu’elle n’avait plus que soixante centimètres de haut et qu’elle continuait de rétrécir rapidement. Elle comprit soudain que c’était à cause de l’éventail qu’elle tenait et le lâcha précipitamment, juste à temps pour éviter d’être réduite absolument à rien.
— Il s’en est fallu de peu ! dit Alice, passablement effrayée de sa brusque transformation, mais très heureuse d’être toujours en vie. Et maintenant, au jardin !
Elle courut à la petite porte. Hélas, celle-ci était à nouveau fermée, et la petite clef dorée, posée sur la table comme avant.
« Les choses sont pires que jamais, pensa la pauvre enfant, car je n’ai jamais été aussi petite auparavant, jamais. Et je déclare que c’est trop triste, voilà ce que c’est ! »
Elle disait ces mots quand son pied glissa et, un instant après, plouf ! elle était dans l’eau salée jusqu’au menton. Sa première impression fut que, d’une certaine façon, elle était tombée dans la mer. « Dans ce cas, je pourrai rentrer à la maison par le train », se dit-elle. (Alice était allée au bord de la mer une fois dans sa vie et en était arrivée à cette conclusion générale que, n’importe où qu’on aille sur les côtes anglaises, on trouvait des cabines de bain dans la mer1, des enfants en train de creuser le sable avec des pelles en bois, ensuite une rangée de pavillons avec, derrière, une gare de chemin de fer). Mais très vite elle comprit qu’elle était dans la mare de larmes qu’elle avait versées quand elle mesurait deux mètres quatre-vingts de haut.
« J’aimerais ne pas avoir pleuré autant, se dit Alice qui nageait pour tenter de sortir de l’eau. Je vais en être bientôt punie, je suppose, en me noyant dans mes propres larmes. Ce sera vraiment un accident bizarre. Il est vrai que tout est bizarre aujourd’hui. »
Juste alors, elle entendit qu’on pataugeait dans la mare pas très loin d’elle. Elle s’approcha pour voir ce que c’était. Elle pensa d’abord que ça devait être un morse ou un hippopotame mais elle se rappela combien elle était petite pour le moment et découvrit bientôt que ce n’était qu’une souris qui avait glissé dans la mare comme elle.
« Adresser la parole à cette souris, se demanda Alice, pourrait-il servir à quelque chose ? Tout est tellement extravagant ici qu’elle doit sûrement parler. D’ailleurs je ne risque rien à essayer. »
Aussi se lança-t-elle :
— Ô Souris ! savez-vous comment sortir de cette mare ? Je suis très fatiguée à force d’y nager en rond, ô Souris ! (Alice pensait que c’était la façon convenable de s’adresser aux souris même si elle n’avait jamais eu l’occasion de le faire auparavant car elle se souvenait d’avoir lu dans la grammaire latine de son frère : « une souris… d’une souris… à une souris… ô souris ! »)
La Souris la regarda avec une certaine curiosité et il sembla bien à Alice qu’elle clignait d’un de ses petits yeux mais elle ne dit rien...."
C'est le chapitre où Alice, après avoir bu la potion, rétrécit de façon dramatique, puis mange le gâteau et grandit démesurément, jusqu'à remplir la petite maison. Son corps devient un objet étranger et ingérable ("Mon pauvre petit pied, qui va te chausser maintenant ?"). Cette transformation est une allégorie des changements physiques et psychologiques déstabilisants de l'enfance. Alice tient un discours parfaitement logique pour une situation totalement absurde. Elle s'interroge : "Qui suis-je, alors ?" après avoir changé de taille, et tente de réciter ses leçons (géographie, poésie). Mais les connaissances apprises se déforment et se transforment en non-sens. Les leçons qu'Alice tente de réciter (la morale, la géographie, la poésie didactique) se révèlent inutiles et se délitent au contact du non-sens du Pays des Merveilles. C'est une critique de l'enseignement par cœur et des valeurs conventionnelles, qui ne préparent pas aux véritables défis émotionnels et existentiels.
Les larmes qu'Alice a versées quand elle faisait plus de deux mètres de haut finissent par inonder la pièce, créant une véritable mare. Ironiquement, elle se retrouve à nager dans ses propres larmes, un symbole puissant du fait que notre chagrin peut devenir l'environnement qui nous engloutit. Dans la mare, Alice rencontre une foule d'animaux (un rat, un canard, un dodo, un loir, un aiglon, etc.) qui ont tous nagé depuis la surface. Carroll invente une physique et une biologie du rêve....
Chapitre 3 : A Caucus-Race and a Long Tale
Dans ce chapitre, les animaux et Alice sont toujours réunis après être tombés dans la mare de larmes. Pour sécher tout le monde, ils participent à la course caucus, une course totalement absurde : il n’y a ni départ, ni règles, ni vainqueur. À la fin, tout le monde est déclaré gagnant, et Alice doit distribuer des récompenses, bien qu’elle n’ait presque rien à offrir. Ensuite, la souris commence à raconter une longue histoire (ou « tale »), qui est à la fois un récit et un jeu de mots visuel, car le texte est disposé en forme de queue de souris (« tail » / « tale »). L’histoire est en réalité un récit juridique parodique, où des animaux sont jugés de manière injuste. Alice, peu attentive, interrompt sans cesse la souris à cause de malentendus, ce qui finit par vexer celle-ci, qui s’enfuit. Le chapitre se termine par un sentiment de malaise et d’incompréhension entre Alice et les autres personnages ...
"They were indeed a queer-looking party that assembled on the bank—the birds with draggled feathers, the animals with their fur clinging close to them, and all dripping wet, cross, and uncomfortable.
The first question of course was, how to get dry again: they had a consultation about this, and after a few minutes it seemed quite natural to Alice to find herself talking familiarly with them, as if she had known them all her life. Indeed, she had quite a long argument with the Lory, who at last turned sulky, and would only say, “I am older than you, and must know better”; and this Alice would not allow without knowing how old it was, and, as the Lory positively refused to tell its age, there was no more to be said.
At last the Mouse, who seemed to be a person of authority among them, called out, “Sit down, all of you, and listen to me! I’ll soon make you dry enough!” They all sat down at once, in a large ring, with the Mouse in the middle. Alice kept her eyes anxiously fixed on it, for she felt sure she would catch a bad cold if she did not get dry very soon.
“Ahem!” said the Mouse with an important air, “are you all ready? This is the driest thing I know. Silence all round, if you please! ‘William the Conqueror, whose cause was favoured by the pope, was soon submitted to by the English, who wanted leaders, and had been of late much accustomed to usurpation and conquest. Edwin and Morcar, the earls of Mercia and Northumbria—’ ”..."
(La course cocasse)
"Ils formèrent vraiment une curieuse troupe quand ils se retrouvèrent sur la rive… les oiseaux avec les plumes qui pendaient, les autres bêtes avec la fourrure qui leur collait au corps, tous ruisselants d’eau, fâchés et mal à l’aise.
La première question était, bien sûr, comment se sécher. Ils se consultèrent à ce sujet et, au bout de quelques minutes, il sembla tout naturel à Alice de parler familièrement avec eux, comme si elle les avait fréquentés toute sa vie. Et même, elle eut une assez longue discussion avec le Lori qui finit par se renfrogner en refusant de dire autre chose que : « Je suis plus vieux que toi et je dois mieux savoir ! » Cela, Alice ne voulut pas l’admettre sans savoir son âge. Et comme il refusa obstinément de le dire, la discussion en resta là.
À la fin, la Souris, qui paraissait être une personne d’autorité parmi eux, cria :
— Asseyez-vous, tous, et écoutez-moi. J’aurai vite fait de vous sécher.
Tous s’assirent aussitôt en formant un grand cercle avec la Souris au milieu. Alice la fixa avec anxiété car elle était sûre qu’elle attraperait un mauvais rhume si elle ne se séchait pas très bientôt.
— Heum ! commença la Souris, en prenant un air important, êtes-vous tous prêts ? Voici le récit le plus sec que je connais. Silence tout autour, je vous prie ! « Guillaume le Conquérant, dont la cause était soutenue par le pape, fut bientôt reconnu par les Anglais, qui avaient besoin de chefs et qui s’étaient habitués depuis un certain temps à l’usurpation et à la conquête. Edwin et Morcar, les comtes de Mercie et de Northumbrie… »
— Berk ! fit le Lori en frissonnant. — Je vous demande pardon, dit la Souris en fronçant les sourcils, mais très poliment. Vous avez parlé ? — Pas moi ! s’empressa de répondre le Lori. — Je croyais que c’était le cas, dit la Souris… Je continue. « Edwin et Morcar, les comtes de Mercie et de Northumbrie, se déclarèrent pour lui. Et même Stigand, l’archevêque de Cantorbéry, pourtant patriote, trouva cela raisonnable… » — Trouva quoi donc ? demanda le Canard. — Trouva cela, répondit la Souris plutôt irritée. Vous savez bien ce que « cela » veut dire. — Je sais suffisamment bien ce que cela veut dire quand je trouve quelque chose, dit le Canard. En général c’est une grenouille ou un ver. La question est : qu’a trouvé l’archevêque ? ...."
C'est l'épisode le plus célèbre du chapitre. Une course sans règles, sans ligne de départ ni d'arrivée, où les participants courent "dans tous les sens" et où, après un temps arbitraire, tout le monde est déclaré vainqueur. C'est la caricature parfaite d'un processus politique (Caucus désigne une réunion de parti pour choisir des candidats) vide de sens, où l'apparence de l'action prime sur le résultat, et où la compétition est remplacée par une gratification universelle et dénuée de mérite. Le "prix" est tout aussi absurde, satire de la distribution de récompenses et des honneurs dans la société victorienne, souvent basée sur des conventions creuses plutôt que sur un accomplissement réel.
L'échange entre Alice et la Souris est un chef-d'œuvre de dialogue de sourds. Alice, encore ancrée dans sa logique et son éducation, interrompt constamment et parle de son chat (Dinah), effrayant tous les animaux. Elle prend l'histoire juridique ("dry" = sec/sérieux) pour une critique de son inattention ("it's very dry" = c'est très sec, j'ai soif). Cet échec de la communication montre qu'Alice n'a pas encore appris les codes du non-sens ; elle tente désespérément d'appliquer sa logique à un monde qui la refuse. La fuite vexée de la Souris marque son échec social et crée un réel malaise.
Le chapitre présente le premier groupe social qu'Alice rencontre. Il est disparate (oiseaux, mammifères, une petite fille) et uni seulement par un accident (la mare). Il se dissout rapidement à cause des maladresses d'Alice, préfigurant les relations éphémères et souvent conflictuelles qu'elle aura dans tout le livre. L'intention est triple : critiquer les institutions victoriennes, jouer avec le langage et la forme du livre, et décrire avec justesse la difficile navigation sociale d'une enfant perdue dans un monde dont les codes lui échappent.
Chapitre 4 : The Rabbit Sends in a Little Bill
Dans ce chapitre, Alice retrouve le lapin blanc, qui la prend pour sa servante, Mary Ann. En entrant dans la maison du lapin, Alice boit une nouvelle potion et grandit démesurément, au point de rester coincée à l’intérieur. Affolés, le lapin et les animaux essaient de la faire sortir par différents moyens absurdes : ils lancent des cailloux qui se transforment en gâteaux, puis décident d’envoyer le petit Bill, un lézard, par la cheminée. Bill est finalement expulsé par la force, ce qui amuse la foule. Alice réussit ensuite à manger un gâteau pour rapetisser et s’échappe de la maison. Elle se retrouve dans la forêt, seule, où elle rencontre un chiot géant qui, malgré sa taille, se comporte comme un animal joueur. Alice parvient à s’en éloigner prudemment.
"It was the White Rabbit, trotting slowly back again, and looking anxiously about as it went, as if it had lost something; and she heard it muttering to itself “The Duchess! The Duchess! Oh my dear paws! Oh my fur and whiskers! She’ll get me executed, as sure as ferrets are ferrets! Where can I have dropped them, I wonder?” Alice guessed in a moment that it was looking for the fan and the pair of white kid gloves, and she very good-naturedly began hunting about for them, but they were nowhere to be seen—everything seemed to have changed since her swim in the pool, and the great hall, with the glass table and the little door, had vanished completely.
Very soon the Rabbit noticed Alice, as she went hunting about, and called out to her in an angry tone, “Why, Mary Ann, what are you doing out here? Run home this moment, and fetch me a pair of gloves and a fan! Quick, now!” And Alice was so much frightened that she ran off at once in the direction it pointed to, without trying to explain the mistake it had made.
“He took me for his housemaid,” she said to herself as she ran. “How surprised he’ll be when he finds out who I am! But I’d better take him his fan and gloves—that is, if I can find them.” As she said this, she came upon a neat little house, on the door of which was a bright brass plate with the name “W. Rabbit” engraved upon it. She went in without knocking, and hurried upstairs, in great fear lest she should meet the real Mary Ann, and be turned out of the house before she had found the fan and gloves.
“How queer it seems,” Alice said to herself, “to be going messages for a rabbit! I suppose Dinah’ll be sending me on messages next!” And she began fancying the sort of thing that would happen: “ ‘Miss Alice! Come here directly, and get ready for your walk!’ ‘Coming in a minute, nurse! But I’ve got to see that the mouse doesn’t get out.’ Only I don’t think,” Alice went on, “that they’d let Dinah stop in the house if it began ordering people about like that!” ..."
(L’habitation du Lapin Blanc)
"C’était le Lapin Blanc qui revenait au petit trot. Il regardait nerveusement autour de lui, comme s’il avait égaré quelque chose. Et elle l’entendit marmotter :
— La Duchesse ! La Duchesse ! Oh mes pauvres pattes ! Oh ma fourrure et ma moustache ! Elle me fera exécuter, aussi sûr qu’un furet est un furet ! Où ai-je bien pu les laisser tomber ?
Alice comprit aussitôt qu’il cherchait son éventail et ses gants en chevreau blanc, et, pleine de bonne volonté, se mit à les chercher elle aussi par-ci par-là. Mais ils n’étaient visibles nulle part… Tout semblait avoir changé depuis sa baignade dans la mare de larmes et la grande salle avait disparu avec la table de verre et la petite porte.
Très vite le Lapin remarqua Alice, qui continuait de chercher ; il l’interpella d’une voix irritée :
— Eh bien, Marie-Anne ! Que faites-vous ici ? Courez à la maison sur-le-champ et rapportez-moi une paire de gants et un éventail. Vite !
Alice fut tellement effrayée qu’elle partit aussitôt en courant dans la direction qu’il venait d’indiquer, sans même essayer de lui expliquer l’erreur qu’il avait faite.
« Il m’a prise pour la bonne, se dit-elle tandis qu’elle courait. Comme il sera surpris quand il découvrira qui je suis. Mais il vaudrait mieux que je lui rapporte son éventail et ses gants… c’est-à-dire si je les trouve. »
Elle parvint ainsi devant une petite maison bien tenue avec, sur la porte, une plaque de cuivre brillant où ce nom était gravé : LAPIN B. Elle entra sans frapper et se hâta de monter à l’étage, tout effrayée à l’idée de tomber sur la vraie Marie-Anne et se faire jeter dehors avant d’avoir trouvé l’éventail et les gants.
« Comme cela me paraît bizarre, se dit-elle, de faire les commissions d’un lapin ! Je suppose que la prochaine fois, ce sera Dinah qui me chargera des siennes ! »
Et elle se mit à imaginer la façon dont cela se passerait. « Miss Alice, venez immédiatement vous habiller pour la promenade ! — J’arrive tout de suite, mademoiselle ! Mais je dois veiller à ce que la souris ne s’enfuie pas ! » « Seulement, songea-t-elle, je ne crois pas qu’on garderait Dinah à la maison si elle se mettait à commander les gens de la sorte ! »
Entretemps, elle avait fait son chemin jusqu’à une petite chambre bien rangée, avec une table devant la fenêtre et, posés dessus (comme elle l’espérait), un éventail et deux ou trois paires de tout petits gants blancs en chevreau. Elle prit l’éventail et une paire de gants, et elle allait quitter la chambre quand ses yeux se posèrent sur un petit flacon qui se trouvait près du miroir. Cette fois, il n’y avait pas d’étiquette avec les mots BOIS-MOI, pourtant elle le déboucha et le porta à ses lèvres ..."
C'est le chapitre où Alice utilise volontairement une transformation (en buvant la potion) pour résoudre un problème, mais cela tourne au désastre. En grandissant démesurément dans la maison du Lapin, elle devient littéralement une force d'occupation incontrôlable. Elle renverse l'ordre social : la supposée servante (Mary Ann) devient un géant enfermé, réduisant le maître de maison (le Lapin Blanc, symbole de l'autorité pressée et pompeuse) à l'impuissance totale. C'est une rébellion physique contre les rôles assignés. La réponse des habitants de Wonderland à cette "crise" est une parodie de réunion de comité ou de procédure d'urgence. Leurs solutions sont complètement déconnectées de la logique : ils décident d'incendier la maison, proposant une solution catastrophique et envoient un pauvre petit lézard, Bill, dans la cheminée comme éclaireur, le traitant comme un objet jetable. La scène où Bill est expulsé par un coup de pied géant d'Alice, et où la foule l'accueille avec des cris insensés ("Hip, hip, hourra !"), est une critique mordante de la cruauté gratuite et de la mentalité de foule qui applaudit un spectacle de violence. Pour la première fois, la violence n'est pas seulement verbale ou logique. Elle est physique et potentiellement grave. Le sort de Bill (projeté comme un boulet de canon) et la suggestion d'incendie introduisent une note plus sombre et plus dangereuse dans le non-sens de Wonderland.
Le chapitre 4 est un tournant. Il passe de l'absurde comique à l'absurde menaçant. L'intention de Carroll est de complexifier son monde : il y critique l'autorité et la mentalité de groupe, introduit une violence physique sous-jacente, et montre Alice à la fois comme une force de perturbation sociale involontaire et comme une survivante solitaire capable de faire face à un danger naturel.
Chapitre 5 : Advice from a Caterpillar
Dans ce chapitre, Alice rencontre une chenille bleue assise sur un champignon et fumant un narguilé. La chenille l’interroge de manière répétée et déroutante, notamment en lui demandant : « Who are you? » (« Qui es-tu ? »). Alice, troublée par ses transformations successives, est incapable de répondre clairement. La conversation est tendue et ponctuée de remarques condescendantes de la chenille. Celle-ci demande ensuite à Alice de réciter un poème, mais Alice se trompe : les vers sont déformés, ce qui montre que même son savoir n’est plus fiable dans ce monde. Finalement, la chenille lui révèle que le champignon sur lequel elle est assise a le pouvoir de faire grandir ou rapetisser, selon le côté qu’on mange. Après le départ de la chenille, Alice expérimente prudemment ce pouvoir et parvient à contrôler sa taille pour la première fois, bien que cela reste difficile.
"The Caterpillar and Alice looked at each other for some time in silence: at last the Caterpillar took the hookah out of its mouth, and addressed her in a languid, sleepy voice. “Who are you?” said the Caterpillar.
This was not an encouraging opening for a conversation. Alice replied, rather shyly, “I—I hardly know, sir, just at present—at least I know who I was when I got up this morning, but I think I must have been changed several times since then.”
- “What do you mean by that?” said the Caterpillar sternly. “Explain yourself!” - “I can’t explain myself, I’m afraid, sir,” said Alice, “because I’m not myself, you see.” - “I don’t see,” said the Caterpillar. - “I’m afraid I can’t put it more clearly,” Alice replied very politely, “for I can’t understand it myself to begin with; and being so many different sizes in a day is very confusing.” - “It isn’t,” said the Caterpillar. - “Well, perhaps you haven’t found it so yet,” said Alice; “but when you have to turn into a chrysalis—you will some day, you know—and then after that into a butterfly, I should think you’ll feel it a little queer, won’t you?”
“Not a bit,” said the Caterpillar. - “Well, perhaps your feelings may be different,” said Alice; “all I know is, it would feel very queer to me.” - “You!” said the Caterpillar contemptuously. “Who are you?” ..."
(Conseils d’une chenille)
"La Chenille et Alice s’entre-regardèrent un moment en silence. Puis la Chenille ôta le houka de sa bouche et s’adressa à Alice d’une voix langoureuse et ensommeillée : — Qui es-tu, toi ? dit la Chenille.
Ce n’était pas un début très encourageant pour une conversation. Alice répondit, assez timidement : — Je… Je ne sais pas trop, monsieur, pour le moment. Je sais au moins qui j’étais quand je me suis levée ce matin mais il me semble que j’ai été changée plusieurs fois depuis.
— Que veux-tu dire par là ? dit la Chenille d’un ton sévère. Explique-toi ! — Je ne peux pas m’expliquer, monsieur, j’en ai peur, parce que je ne suis pas moi, voyez-vous. — Je ne vois pas, dit la Chenille. — Je crains de ne pas pouvoir l’exprimer mieux, répondit Alice très poliment, parce que je n’arrive pas à le comprendre moi-même, pour commencer. Et avoir autant de tailles différentes en une seule journée est très déroutant. — Non pas ! dit la Chenille. — Eh bien ! peut-être n’avez-vous pas encore trouvé que c’était le cas, dit Alice. Mais quand vous devrez vous transformer en chrysalide… ça vous arrivera, savez-vous… et ensuite en papillon, je pense que vous trouverez cela un peu bizarre. — Pas du tout ! dit la Chenille. — Eh bien ! peut-être votre sentiment est-il différent, dit Alice. Tout ce que je sais c’est que cela me semblerait bizarre, à moi. — À toi, dit la Chenille avec mépris. C’est qui, toi ?
Ce qui les ramena au début de la conversation. Alice se sentait un peu irritée parce que la Chenille faisait des remarques tellement courtes. Aussi se redressa-t-elle de toute sa hauteur et dit, d’un ton extrêmement sérieux : — Je pense que vous devriez me dire d’abord qui vous êtes, vous.
— Pourquoi ? dit la Chenille.
C’était là une autre question embarrassante. Comme elle ne pouvait penser à aucune bonne raison et que la Chenille semblait être dans de très déplaisantes dispositions, Alice s’en alla.
— Reviens ! la rappela la Chenille. J’ai quelque chose d’important à te dire.
Cela semblait prometteur. Alice fit demi-tour et revint sur ses pas..."
"Who are you?" : C'est le chapitre de la crise identitaire la plus aiguë. La Chenille, avec son ton impassible et sa question répétitive, oblige Alice à faire face à son propre trouble. Pour la première fois, l'absurdité n'est pas comique, mais existentielle. Alice, qui citait auparavant ses leçons pour se rassurer, admet : "I can't explain myself, I'm afraid, sir... because I'm not myself, you see." Elle a perdu le socle de son identité.
Contrairement au Lapin agité ou au Dodo pompeux, la Chenille est calme, méprisante et sibylline. Son flegme et ses réponses laconiques ("Why?") exaspèrent Alice. Elle représente une forme d'autorité intellectuelle ou philosophique qui, au lieu d'éclairer, déstabilise. Pourtant, c'est elle qui fournira la clé (le champignon) pour reprendre le contrôle. La scène où Alice doit réciter "You are old, Father William" est capitale. Non seulement elle se trompe, mais elle produit involontairement une parodie. Cela montre que dans le Pays des Merveilles, la mémoire et l'éducation formelle sont non seulement inutiles, mais se corrompent activement. Le savoir n'est plus un refuge ; il devient un piège qui se déforme.
Pour la première fois, Alice obtient une information pratique sur la manière de contrôler ses transformations. Le champignon, avec ses deux côtés aux effets opposés, est une métaphore du choix et de l'expérimentation. Cependant, le contrôle est imparfait (elle grandit trop ou trop peu, son cou s'allonge démesurément comme un serpent). Cela symbolise le difficile apprentissage de la maîtrise de soi et des conséquences imprévues de nos actes. Le départ de la Chenille, qui se transforme en se glissant hors de vue, est un indice visuel fort. Dans un chapitre sur l'identité mouvante, le personnage qui interroge sur l'être est lui-même en pleine métamorphose biologique. Cela souligne que le changement est l'état naturel de ce monde.
Après les transformations subies, Carroll place Alice face à un interlocuteur qui exige une définition stable d'elle-même. C'est un questionnement philosophique profond : qu'est-ce qui constitue le "moi" quand le corps, la mémoire et les repères sociaux fluctuent ? La Chenille est presque un thérapeute brutal qui force Alice à constater sa dissolution. Le chapitre 5 est le cœur philosophique du livre ...
Chapitre 6 : Pig and Pepper
Dans ce chapitre, Alice arrive devant la maison de la Duchesse. À l’intérieur, l’atmosphère est chaotique et violente : l’air est rempli de poivre, faisant éternuer tout le monde, et la Duchesse est agressive, jetant des objets et parlant de manière absurde. La cuisinière, indifférente, continue de lancer des ustensiles. Alice assiste à une scène choquante où la Duchesse maltraite son bébé. Lorsqu’Alice prend l’enfant pour le sauver, celui-ci se transforme peu à peu en cochon, révélant l’absurdité totale du monde des merveilles. Alice laisse alors le cochon s’enfuir dans la forêt. Plus loin, elle rencontre le Chat du Cheshire, qui apparaît et disparaît à volonté. Il lui indique deux chemins possibles et lui explique que tous les habitants du pays des merveilles sont fous, y compris lui-même et Alice.
"For a minute or two she stood looking at the house, and wondering what to do next, when suddenly a footman in livery came running out of the wood—(she considered him to be a footman because he was in livery: otherwise, judging by his face only, she would have called him a fish)—and rapped loudly at the door with his knuckles. It was opened by another footman in livery, with a round face, and large eyes like a frog; and both footmen, Alice noticed, had powdered hair that curled all over their heads. She felt very curious to know what it was all about, and crept a little way out of the wood to listen...."
(Porc et poivre)
"Alice resta une ou deux minutes à regarder à la porte ; elle se demandait ce qu’il fallait faire, quand tout à coup un laquais en livrée sortit du bois en courant. (Elle le prit pour un laquais à cause de sa livrée ; sans cela, à n’en juger que par la figure, elle l’aurait pris pour un poisson.) Il frappa fortement avec son doigt à la porte. Elle fut ouverte par un autre laquais en livrée qui avait la face toute ronde et de gros yeux comme une grenouille. Alice remarqua que les deux laquais avaient les cheveux poudrés et tout frisés. Elle se sentit piquée de curiosité et, voulant savoir ce que tout cela signifiait, elle se glissa un peu en dehors du bois afin d’écouter.
Le Laquais-Poisson prit de dessous son bras une lettre énorme, presque aussi grande que lui, et la présenta au Laquais-Grenouille en disant d’un ton solennel :« Pour Madame la Duchesse, une invitation de la Reine à une partie de croquet. » Le Laquais-Grenouille répéta sur le même ton solennel, en changeant un peu l’ordre des mots : « De la part de la Reine, une invitation pour Madame la Duchesse à une partie de croquet » ; puis tous deux se firent un profond salut et les boucles de leurs chevelures s’entremêlèrent.Cela fit tellement rire Alice qu’elle eut à rentrer bien vite dans le bois de peur d’être entendue ; et quand elle avança la tête pour regarder de nouveau, le Laquais-Poisson était parti et l’autre était assis par terre près de la route, regardant niaisement en l’air. Alice s’approcha timidement de la porte et frappa
« Cela ne sert à rien du tout de frapper, dit le Laquais, et cela pour deux raisons : premièrement, parce que je suis du même côté de la porte que vous ; deuxièmement, parce qu’on fait là-dedans un tel bruit que personne ne peut vous entendre. » En effet, il se faisait dans l’intérieur un bruit extraordinaire, des hurlements et des éternuements continuels, et de temps à autre un grand fracas comme si on brisait de la vaisselle.
« Eh bien ! comment puis-je entrer, s’il vous plaît ? » demanda Alice ..."
La satire de la domesticité et de la maternité victoriennes : La maison de la Duchesse est une parodie grotesque du foyer victorien idéalisé. Au lieu d'ordre, de douceur et de moralité, c'est le chaos, la violence et le non-sens qui règnent. La Duchesse, figure maternelle, est brutale et philosophiquement absurde ; la cuisinière, figure nourricière, est dangereuse (elle jette casseroles et poêles) ; le bébé, objet de soin, est traité comme un paquet. Carroll dépeint une famille dysfonctionnelle poussée à l'extrême, critiquant peut-être l'hypocrisie des conventions sociales.
La transformation du bébé en cochon, l'absurdité ontologique : C'est l'un des moments les plus surréels et significatifs du livre. Alice, dans un élan de pitié "civilisatrice", tente de sauver l'enfant. Mais l'enfant lui-même révèle sa nature véritable (ou absurde) en se métamorphosant en cochon. Cette transformation a plusieurs lectures : une satire de l'éducation (Alice tente de le bercer en récitant des leçons de morale), qu'est-ce qui distingue un bébé humain d'un animal, dans un monde où tout est fluide ?
Le Chat est la première créature de Wonderland à offrir une forme d'aide et de clarté, bien que totalement énigmatique. Son sourire iconique, qui subsiste après sa disparition, symbolise l'idée pure, détachée de la substance, et le non-sens qui persiste. Sa grande déclaration — "Nous sommes tous fous ici" — la condition même de Wonderland incluant Alice dans cette folie, et l'empêchant de se poser en simple observatrice rationnelle. Il lui présente le choix (la Duchesse ou le Chapelier) comme un choix entre deux formes de folie.
Le poivre comme symbole d'irritation et de perversion des sens : L'atmosphère étouffante et irritante créée par le poivre est une matérialisation de l'humeur acariâtre et du désagrément social. Il provoque des éternuements incontrôlables, métaphore des réactions instinctives et inélégantes que ce monde provoque...
Le chapitre 6 est un tour de force satirique et philosophique. L'intention de Carroll est de saper les fondements de la vie familiale conventionnelle par une scène de chaos violent, puis d'introduire, via la transformation grotesque du bébé, l'idée que les identités sont des illusions. Enfin, il donne à ce monde une voix et une philosophie à travers le Chat du Cheshire, qui légitime la folie comme condition universelle. Alice y perd ses derniers espoirs de "normalité" et doit accepter de naviguer dans un monde dont les règles sont la déraison. C'est un chapitre charnière vers la folie plus sociale et ritualisée des chapitres suivants (le thé du Chapelier, le procès).
Chapitre 7 : A Mad Tea-Party
Dans ce chapitre, Alice participe à un thé absurde avec trois personnages étranges : le Chapelier fou, le Lièvre de Mars et le Loir. La scène est marquée par l’impolitesse, les devinettes sans réponse et les changements constants de place autour de la table. Les personnages sont prisonniers d’un temps figé : il est toujours l’heure du thé, car le Chapelier s’est disputé avec le Temps. Le Loir raconte des histoires incohérentes et s’endort sans cesse. Alice, de plus en plus agacée, tente de trouver du sens dans les conversations, mais échoue. Finalement, excédée par le manque de logique et de politesse, Alice quitte la table, jugeant ce thé comme le plus stupide auquel elle ait jamais assisté.
"There was a table set out under a tree in front of the house, and the March Hare and the Hatter were having tea at it: a Dormouse was sitting between them, fast asleep, and the other two were using it as a cushion, resting their elbows on it, and talking over its head. “Very uncomfortable for the Dormouse,” thought Alice; “only, as it’s asleep, I suppose it doesn’t mind.”
The table was a large one, but the three were all crowded together at one corner of it: “No room! No room!” they cried out when they saw Alice coming. “There’s plenty of room!” said Alice indignantly, and she sat down in a large armchair at one end of the table. - “Have some wine,” the March Hare said in an encouraging tone. Alice looked all round the table, but there was nothing on it but tea. “I don’t see any wine,” she remarked. - “There isn’t any,” said the March Hare. - “Then it wasn’t very civil of you to offer it,” said Alice angrily. - “It wasn’t very civil of you to sit down without being invited,” said the March Hare. - “I didn’t know it was your table,” said Alice; “it’s laid for a great many more than three.” - “Your hair wants cutting,” said the Hatter. He had been looking at Alice for some time with great curiosity, and this was his first speech. - “You should learn not to make personal remarks,” Alice said with some severity; “it’s very rude.” ..."
(Un thé de fou)
Il y avait une table servie sous un arbre devant la maison, et le Lièvre y prenait le thé avec le Chapelier. Un Loir profondément endormi était assis entre les deux autres qui s’en servaient comme d’un coussin, le coude appuyé sur lui et cau-sant par-dessus sa tête. « Bien gênant pour le Loir, pensa Alice. Mais comme il est endormi, je suppose que cela lui est égal. »Bien que la table fût très grande, ils étaient tous trois ser-rés l’un contre l’autre à un des coins. « Il n’y a pas de place ! Il n’y a pas de place ! » crièrent-ils en voyant Alice. « Il y a abondance de place », dit Alice indignée, et elle s’assit dans un large fauteuil à l’un des bouts de la table.« Prenez donc du vin », dit le Lièvre d’un ton engageant.Alice regarda tout autour de la table, mais il n’y avait que du thé. « Je ne vois pas de vin », fit-elle observer.« Il n’y en a pas », dit le Lièvre.
« En ce cas, il n’était pas très poli de votre part de m’en offrir », dit Alice d’un ton fâché. « Il n’était pas non plus très poli de votre part de vous mettre à table avant d’y être invitée », dit le Lièvre.« J’ignorais que ce fût votre table, dit Alice. Il y a des cou-verts pour bien plus de trois convives. »« Vos cheveux ont besoin d’être coupés », dit le Chapelier.
Il avait considéré Alice pendant quelque temps avec beaucoup de curiosité, et ce fut la première parole qu’il lui adressa.« Vous devriez apprendre à ne pas faire de remarques sur les gens ; c’est très grossier », dit Alice d’un ton sévère.À ces mots, le Chapelier ouvrit de grands yeux ; mais il se contenta de dire : « Pourquoi une pie ressemble-t-elle à un pupitre ? »« Bon ! nous allons nous amuser, pensa Alice. Je suis bien aise qu’ils se mettent à demander des énigmes.
Je crois pou-voir deviner cela », ajouta-t-elle tout haut.« Voulez-vous dire que vous croyez pouvoir trouver la réponse ? » dit le Lièvre. « Précisément », répondit Alice.« Alors, vous devriez dire ce que vous voulez dire », continua le Lièvre.
« C’est ce que je fais, répliqua vivement Alice. Du moins… je veux dire ce que je dis ; c’est la même chose, n’est-ce pas ? »« Ce n’est pas du tout la même chose, dit le Chapelier. Vous pourriez alors dire tout aussi bien que : “Je vois ce que je mange”, est la même chose que : “Je mange ce que je vois.” »« Vous pourriez alors dire tout aussi bien, ajouta le Lièvre, que : “J’aime ce qu’on me donne”, est la même chose que : “On me donne ce que j’aime.” » ...."
Le thé, symbole par excellence de la sociabilité et des bonnes manières victoriennes, est ici totalement perverti.
Au lieu d'un événement ordonné et poli, c'est un chaos constant : les personnages changent de place, parlent avec impolitesse, interrompent sans cesse et utilisent la vaisselle de manière inappropriée. Carroll fait une satire cinglante des conventions sociales vides de sens, où la forme est préservée mais le fond (la courtoisie, la conversation sensée) est absent.
Le thème central est le temps arrêté. Le Chapelier explique qu'il s'est disputé avec le Temps (personnifié) et que depuis, pour eux, il est toujours six heures : la routine absurde qui se répète sans but, la critique de la ponctualité et de l'obsession temporelle de l'ère industrielle, l'éternel présent du non-sens, où il n'y a pas de progression.
La célèbre devinette "Pourquoi un corbeau ressemble-t-il à un bureau ?" est le paroxysme du non-sens logique. Elle n'a pas de réponse, illustrant comment le langage peut créer une apparence de sens tout en étant dénué de contenu. Les jeux de mots et logiques tordues dominent la conversation. Les trois personnages forment un microcosme de folie collective. Ils fonctionnent selon des règles incompréhensibles pour un outsider. Alice, représentante de la logique et des bonnes manières, est systématiquement exclue, ignorée ou rabrouée. Pour la première fois, Alice ose critiquer ouvertement et quitter une situation qu'elle juge intolérable. Son exclamation marque un tournant : elle passe de la perplexité patiente à la frustration active et au rejet...
Le chapitre 7 est une satire brillante des rituels sociaux, du temps et de la logique. L'intention de Carroll est de créer une scène où l'absurde est systématisé dans une activité quotidienne, mettant en lumière la vacuité de certaines conventions. À travers le temps figé et les devinettes sans réponse, il invite à une réflexion sur la nature du temps et du sens.
Chapitre 8 : The Queen's Croquet Ground
Dans ce chapitre, Alice arrive dans le jardin de la Reine de Cœur, où elle assiste à une partie de croquet totalement absurde. Les règles sont impossibles à suivre : les maillets sont des flamants roses, les balles sont des hérissons, et les arceaux sont des soldats-cartes pliés en deux. La Reine de Cœur, autoritaire et colérique, ordonne sans cesse : « Qu’on leur coupe la tête ! » (Off with her head ! Off), semant la peur parmi les joueurs. Alice observe que ces menaces sont rarement exécutées, ce qui rend l’autorité de la Reine à la fois terrifiante et ridicule. Alice rencontre également le Roi de Cœur, effacé et maladroit, ainsi que le Chat du Cheshire, qui apparaît brièvement pour commenter la situation. Malgré la violence apparente, Alice commence à ne plus avoir peur de la Reine et à s’affirmer davantage.
"A large rose-tree stood near the entrance of the garden: the roses growing on it were white, but there were three gardeners at it, busily painting them red. Alice thought this a very curious thing, and she went nearer to watch them, and just as she came up to them she heard one of them say, “Look out now, Five! Don’t go splashing paint over me like that!” - “I couldn’t help it,” said Five, in a sulky tone; “Seven jogged my elbow.” On which Seven looked up and said, “That’s right, Five! Always lay the blame on others!” - “You’d better not talk!” said Five. “I heard the Queen say only yesterday you deserved to be beheaded!” - “What for?” said the one who had spoken first. - “That’s none of your business, Two!” said Seven. - “Yes, it is his business!” said Five, “and I’ll tell him—it was for bringing the cook tulip-roots instead of onions.” ..."
(Le croquet de la Reine)
"Un grand rosier se trouvait à l’entrée du jardin ; les roses qu’il portait étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les peindre en rouge. Alice s’avança pour les regarder et, au moment où elle approchait, elle en entendit un qui disait : « Fais donc attention, Cinq, et ne m’éclabousse pas ainsi avec ta peinture. »« Ce n’est pas de ma faute, dit Cinq d’un ton bourru, c’est Sept qui m’a poussé le coude. »
Là-dessus, Sept leva les yeux et dit : « C’est cela, Cinq ! Jetez toujours le blâme sur les autres ! »« Vous feriez bien de vous taire, vous, dit Cinq. J’ai entendu la Reine dire pas plus tard qu’hier que vous méritiez d’être décapité ! »« Pourquoi donc cela ? » dit celui qui avait parlé le premier.« Cela ne vous regarde pas, Deux », dit Sept.« Si, cela le regarde, dit Cinq ; et je vais le lui dire. C’est pour avoir apporté à la cuisinière des oignons de tulipe au lieu d’oignons à manger. »
Sept jeta là son pinceau et s’écriait : « De toutes les injustices… » lorsque ses regards tombèrent par hasard sur Alice, qui restait là à les regarder, et il se retint tout à coup. Les autres se retournèrent aussi, et tous firent un profond salut.
« Voudriez-vous avoir la bonté de me dire pourquoi vous peignez ces roses ? » demanda Alice un peu timidement. Cinq et Sept ne dirent rien, mais regardèrent Deux. Deux commença à voix basse : « Le fait est, voyez-vous, mademoiselle, qu’il devrait y avoir ici un rosier à fleurs rouges, et nous en avons mis un à fleurs blanches, par erreur. Si la Reine s’en apercevait, nous aurions tous la tête tranchée, vous comprenez. Aussi, mademoiselle, vous voyez que nous faisons de notre mieux avant qu’elle vienne pour… »
À ce moment, Cinq, qui avait regardé tout le temps avec inquiétude de l’autre côté du jardin, s’écria : « La Reine ! La Reine ! » et les trois ouvriers se précipitèrent aussitôt la face contre terre. Il se faisait un grand bruit de pas, et Alice se retourna, désireuse de voir la Reine.
D’abord venaient des soldats portant des piques ; ils étaient tous faits comme les jardiniers, longs et plats, les mains et les pieds aux coins ; ensuite venaient les dix courtisans.
Ceux-ci étaient tous parés de carreaux de diamant et marchaient deux à deux comme les soldats.
Derrière eux venaient les enfants de la Reine ; il y en avait dix, et les petits chérubins gambadaient joyeusement, se tenant par la main deux à deux ; ils étaient tous ornés4de cœurs. Après eux venaient les invités, des rois et des reines pour la plupart.
Dans le nombre, Alice reconnut le Lapin Blanc. Il avait l’air ému et agité en parlant, souriait à tout ce qu’on disait, et passa sans faire attention à elle. Suivait le Valet de Cœur, portant la couronne sur un coussin de velours ; et, fermant cette longue procession, LE ROI ET LA REINE DE CŒUR ..."
Le jardin de la Reine de Cœur est le lieu où l'absurde devient institutionnel. Le croquet, jeu de la haute société britannique régi par des règles strictes, est ici rendu impossible par la nature même de ses éléments (flamants vivants, hérissons qui rampent, soldats-cartes mobiles). Cela symbolise un système de pouvoir où les règles sont délibérément inapplicables, permettant à l'autorité (la Reine) de punir à son gré. La célèbre phrase "Qu'on lui coupe la tête !" illustre un pouvoir capricieux et théâtral, basé sur la terreur plus que sur la justice.
La Reine de Cœur incarne la tyrannie infantile et mégalomane. Ses ordres sont immédiats, absolus et disproportionnés. Pourtant, Alice observe un décalage crucial : les exécutions semblent rarement avoir lieu. Cette impunité apparente rend la Reine à la fois terrifiante (par sa volonté) et ridicule (par son inefficacité). Elle représente l'autorité qui gouverne par la peur et le spectacle, mais dont le pouvoir réel peut être une illusion.
C'est un chapitre charnière pour le développement d'Alice. Initialement prudente, elle réalise que les menaces sont souvent vides. Elle perd sa peur ("Qui est-ce qui a peur ? [...] Vous n'êtes qu'un jeu de cartes !") et commence à s'affirmer, parlant avec assurance et même défiant indirectement la Reine (en cachant le condamné). Elle apprend à naviguer dans le système absurde sans s'y soumettre entièrement.
Le Roi de Cœur, c'est la faiblesse du pouvoir en coulisse. En contraste total avec la Reine, le Roi est effacé, maladroit et cherche à atténuer les excès de son épouse (il gracie discrètement les condamnés). Il représente souvent la figure du bureaucrate ou du législateur impuissant face à un pouvoir exécutif despotique et impulsif. Leur duo forme une satire du couple royal et des dynamiques de pouvoir.
La réapparition du Chat du Cheshire , et surtout de sa tête flottante qui provoque une crise juridico-logique ("Peut-on couper la tête d'une tête sans corps ?"), est un acte de subversion pure. Il utilise l'absurdité du système contre lui-même, paralysant la justice de la Reine par une énigme métaphysique. C'est l'esprit du non-sens qui défie le pouvoir tyrannique.
C'est la critique politique la plus directe du livre. Carroll, vivant sous le règne de Victoria, dépeint une cour royale gouvernée par l'humeur, la colère et des rituels vides. La Reine est une caricature de l'autocratie, où la loi n'existe que comme instrument de la volonté du souverain. Le système judiciaire (où l'on condamne d'abord, puis on juge) est une parodie de la justice.
La célèbre réplique finale d'Alice ("Vous n'êtes qu'un jeu de cartes !") révèle une vérité fondamentale sur Wonderland : son pouvoir repose sur la croyance et la peur qu'il inspire. Une fois que l'on cesse d'y croire ou d'en avoir peur, il peut s'effondrer. Carroll suggère que les structures de pouvoir sociales sont souvent des constructions fragiles.
L'image du croquet surréaliste est l'une des plus iconiques du livre. Carroll, amateur de jeux de logique et de règles, s'amuse à déconstruire méthodiquement un jeu pour en faire une allégorie du chaos social. L'humour naît du contraste entre le sérieux des personnages (la Reine) et l'impossibilité totale de leur activité.
Le chapitre 8 est une satire politique majeure et une étape cruciale dans l'émancipation d'Alice. L'intention de Carroll est de dépeindre les mécanismes du pouvoir despotique (arbitraire, théâtral, basé sur la peur) et de montrer comment un individu peut y résister par le courage et la lucidité. À travers le croquet impossible et la Reine colérique, il critique la vacuité des rituels de pouvoir et l'absurdité d'une justice devenue instrument de caprice. C'est aussi le chapitre où Alice, en surmontant sa peur, devient véritablement l'héroïne de son propre parcours.
Chapitre 9 : The Mock Turtle's Story
Dans ce chapitre, Alice est conduite par la Reine de Cœur auprès de la Fausse Tortue, un personnage mélancolique, accompagné du Griffon. La Fausse Tortue raconte longuement sa vie passée, notamment son éducation étrange au fond de la mer. Elle décrit une école absurde, avec des matières détournées et parodiques (comme Reeling et Writhing au lieu de Reading et Writing), et des cours ridicules. Elle se plaint avec nostalgie de son passé, même si ses souvenirs sont manifestement absurdes. Le chapitre est essentiellement narratif : Alice écoute cette histoire confuse, pleine de jeux de mots et de détournements du système éducatif.
"You can’t think how glad I am to see you again, you dear old thing!” said the Duchess, as she tucked her arm affectionately into Alice’s, and they walked off together. Alice was very glad to find her in such a pleasant temper, and thought to herself that perhaps it was only the pepper that had made her so savage when they met in the kitchen.
“When I’m a Duchess,” she said to herself, (not in a very hopeful tone though), “I won’t have any pepper in my kitchen at all. Soup does very well without—Maybe it’s always pepper that makes people hot-tempered,” she went on, very much pleased at having found out a new kind of rule, “and vinegar that makes them sour—and camomile that makes them bitter—and—and barley-sugar and such things that make children sweet-tempered. I only wish people knew that: then they wouldn’t be so stingy about it, you know—”
She had quite forgotten the Duchess by this time, and was a little startled when she heard her voice close to her ear. “You’re thinking about something, my dear, and that makes you forget to talk. I can’t tell you just now what the moral of that is, but I shall remember it in a bit.”
- “Perhaps it hasn’t one,” Alice ventured to remark. - “Tut, tut, child!” said the Duchess. “Everything’s got a moral, if only you can find it.” And she squeezed herself up closer to Alice’s side as she spoke...."
(Histoire de la Fausse -Tortue)
« Vous ne sauriez croire combien je suis heureuse de vous voir, ma bonne vieille fille ! » dit la Duchesse, passant ami-calement son bras sous celui d’Alice, et elles s’éloignèrent ensemble. Alice était bien contente de la trouver de si bonne humeur, et pensait en elle-même que c’était peut-être le poivre qui l’avait rendue si méchante, lorsqu’elles se rencontrèrent dans la cuisine. « Quand je serai Duchesse, moi, se dit-elle (d’un ton qui exprimait peu d’espérance cependant), je n’aurai pas de poivre dans ma cuisine, pas le moindre grain. La soupe peut très bien s’en passer. Ça pourrait bien être le poivre qui échauffe la bile des gens, continua-t-elle, enchantée d’avoir fait cette découverte ; ça pourrait bien être le vinaigre qui les aigrit ; la camomille qui les rend amères ; et le sucre d’orge et d’autres choses du même genre qui adoucissent le caractère des enfants. Je voudrais bien que tout le monde sût cela ; on ne serait pas si chiche de sucreries, voyez-vous. »
Elle avait alors complètement oublié la Duchesse, et tressaillit en entendant sa voix tout près de son oreille. « Vous pensez à quelque chose, ma chère petite, et cela vous fait oublier de causer. Je ne puis pas vous dire en ce moment quelle est la morale de ce fait, mais je m’en souviendrai tout à l’heure. »
« Peut-être n’y en a-t-il pas », se hasarda de dire Alice.« Bah, bah, mon enfant ! dit la Duchesse. Il y a une morale à tout, si seulement on pouvait la trouver. » Et elle se serra plus près d’Alice en parlant.
Alice n’aimait pas trop qu’elle se tînt si près d’elle ; d’abord parce que la Duchesse était très laide, et ensuite parce qu’elle était juste assez grande pour appuyer son menton sur l’épaule d’Alice, et c’était un menton très désagréablement pointu.
Pourtant, elle ne voulait pas être impolie et elle supporta cela de son mieux.« La partie va un peu mieux maintenant », dit-elle, afin de soutenir la conversation.« C’est vrai, dit la Duchesse ; et la morale en est : “Oh ! c’est l’amour, l’amour qui fait aller le monde à la ronde !” » « Quelqu’un a dit, murmura Alice, que c’est quand chacun s’occupe de ses affaires que le monde n’en va que mieux. »« Eh bien ! Cela signifie presque la même chose », dit la Duchesse, qui enfonça son petit menton pointu dans l’épaule d’Alice, en ajoutant : « Et la morale en est : “Un chien vaut mieux que deux gros rats.” » - « Comme elle aime à trouver des morales partout ! » pensa Alice...."
Une satire systématique et approfondie de l'éducation victorienne : C'est le chapitre le plus explicitement consacré à la parodie du système scolaire. Chaque matière traditionnelle est déformée par un jeu de mots qui en révèle l'absurdité ou l'inutilité perçue : Reeling and Writhing (Tournoyer et Se Tordre) pour Reading and Writing (Lecture et Écriture): Ambition, Distraction, Uglification, and Derision (Ambition, Distraction, Enlaidissement, Dérision) pour les quatre opérations arithmétiques (Addition, etc.); Mystery, ancient and modern (Mystère, ancien et moderne) pour l'Histoire; Seaography (Mer-graphie) pour la Géographie; Drawing (Dessin, mais aussi "Tirer" comme des wagons) et Stretching (Étirement, pour la peinture - Fainting - et l'escrime - Fencing). Un catalogue qui constitue une critique en règle d'un apprentissage par cœur, déconnecté du sens et du plaisir.
La mélancolie de l'absurde : Pour la première fois, un habitant de Wonderland éprouve une nostalgie et une tristesse profondes. La Fausse Tortue (Mock Turtle), créature hybride (tête de veau, carapace de tortue), pleure constamment sur son passé "heureux" qu'elle décrit pourtant comme tout aussi absurde que son présent. Cette tristesse sincère dans un cadre totalement insensé crée un effet poétique et décalé unique. Elle symbolise peut-être la mélancolie de l'adulte qui regrette une enfance idéalisée, même si celle-ci était en réalité faite de contraintes (scolaires).
Le Griffon en est le contrepoint brut et pragmatique : Le Griffon, compagnon de la Fausse Tortue, sert de repoussoir impatient. Il trouve les lamentations de la Tortue ridicules, interrompt sans cesse, et ramène la conversation à des préoccupations plus immédiates (comme la danse du Quadrille des Homards). Il représente une forme de réalisme brut et sans sentimentalité, contrastant avec la sensibilité affectée de la Tortue.
Le chapitre est essentiellement un récit dans le récit. Alice est principalement une auditrice passive, écoutant une longue autobiographie fantaisiste. Cela change le rythme du livre après l'action du croquet et prépare les longs échanges du procès. C'est aussi un moyen pour Carroll d'exposer la "mythologie" et l'histoire interne de son monde absurde.
Le chapitre est un chef-d'œuvre de jeux de mots sémantiques. Carroll ne se contente pas de créer des mots sonnant comme d'autres ; il les choisit pour qu'ils aient un sens littéral comique et révélateur ("Se tordre" pour "Écrire", "Enlaidissement" pour la soustraction). Cela montre que le non-sens chez Carroll est toujours intelligent et construit, jamais aléatoire.
Le chapitre 9 est une satire éducative en forme de complainte nostalgique. L'intention de Carroll est triple : dénoncer avec précision et humour les absurdités de l'enseignement victorien, enrichir l'univers émotionnel et mythologique de Wonderland en y introduisant la mélancolie, et pousser à son paroxysme son jeu de construction linguistique. Loin d'être une simple digression, ce chapitre offre une clé de lecture essentielle sur la manière dont Carroll perçoit la fabrication des savoirs et la mémoire.
Chapitre 10 : The Lobster's Quadrille
Dans ce chapitre, Alice reste avec la Fausse Tortue et le Griffon, qui lui décrivent une danse étrange : la quadrille des homards. Ils expliquent longuement les règles de cette danse absurde, censée être exécutée par des créatures marines sur la plage. La Fausse Tortue chante ensuite plusieurs chansons parodiques, détournant des poèmes et chansons enfantines connues. Le Griffon et la Fausse Tortue demandent à Alice de réciter un poème, mais comme auparavant, le texte est transformé et perd son sens. Le chapitre est surtout composé de descriptions et de chansons, avec peu d’action, renforçant l’atmosphère de non-sens et de répétition.
"The Mock Turtle sighed deeply, and drew the back of one flapper across his eyes. He looked at Alice, and tried to speak, but for a minute or two sobs choked his voice. “Same as if he had a bone in his throat,” said the Gryphon: and it set to work shaking him and punching him in the back. At last the Mock Turtle recovered his voice, and, with tears running down his cheeks, he went on again:— “You may not have lived much under the sea—” (“I haven’t,” said Alice)—“and perhaps you were never even introduced to a lobster—” (Alice began to say “I once tasted—” but checked herself hastily, and said “No, never”) “—so you can have no idea what a delightful thing a Lobster Quadrille is!” - “No, indeed,” said Alice. “What sort of a dance is it?” ..."
(Le quadrille de Homards)
La Fausse-Tortue soupira profondément et passa le dos d’une de ses nageoires sur ses yeux. Elle regarda Alice et s’efforça de parler, mais les sanglots étouffèrent sa voix pendant une ou deux minutes. « On dirait qu’elle a un os dans le gosier », dit le Griffon, et il se mit à la secouer et à lui taper dans le dos.
Enfin la Fausse-Tortue retrouva la voix, et tandis que de grosses larmes coulaient le long de ses joues, elle continua :« Peut-être n’avez-vous pas beaucoup vécu au fond de la mer ? (“Non”, dit Alice) … et peut-être ne vous a-t-on jamais présentée à un homard ? » (Alice allait dire : « J’en ai goûté une fois » mais elle se reprit vivement et dit : « Non, jamais. ») « De sorte que vous ne pouvez pas du tout vous figurer quelle chose délicieuse c’est qu’un quadrille de Homards. »« Non, vraiment, dit Alice. Qu’est-ce que c’est que cette danse-là ? »
« D’abord, dit le Griffon, on se met en rang le long des bords de la mer… »« On forme deux rangs, cria la Fausse-Tortue : des phoques, des tortues et des saumons, et ainsi de suite. Puis lorsqu’on a débarrassé la côte des gelées de mer… »« Cela prend ordinairement longtemps », dit le Griffon.« … on avance deux fois… »
« Chacun ayant un homard pour danseur », cria le Griffon.« Cela va sans dire, dit la Fausse-Tortue. Avancez deux fois et balancez… »« Changez de homards, et revenez dans le même ordre », continua le Griffon.
« Et puis, vous comprenez, continua la Fausse-Tortue, vous jetez les… »« Les homards ! » cria le Griffon, en faisant un bond en l’air.« … aussi loin à la mer que vous le pouvez… »« Vous nagez à leur poursuite !! » cria le Griffon.« … vous faites une cabriole dans la mer !!! » cria la Fausse-Tortue, en cabriolant de tous côtés comme une folle.
« Changez encore de homards !!!! » hurla le Griffon de toutes ses forces.« … revenez à terre ; et… c’est là la première figure », dit la Fausse-Tortue, baissant tout à coup la voix ; et ces deux êtres, qui pendant tout ce temps avaient bondi de tous côtés comme des fous, se rassirent bien tristement et bien posément, puis regardèrent Alice.
« Cela doit être une très jolie danse », dit timidement Alice.« Voudriez-vous voir un peu comment ça se danse ? » dit la Fausse-Tortue. « Cela me ferait grand plaisir », dit Alice.« Allons, essayons la première figure, dit la Fausse-Tortue au Griffon ; nous pouvons la faire sans homards, vous comprenez. Qui va chanter ? » ..."
la ritualisation ultime de l'absurde social : après avoir parodié le thé, le croquet et l'école, Carroll s'attaque à la danse de salon, un autre pilier des conventions sociales victoriennes. La description minutieuse de cette danse - où l'on se jette à la mer avec des homards, où l'on fait des figures impossibles avant d'être rejeté sur le rivage - est l'archétype du rituel complètement dénué de sens pratique et de grâce. C'est une métaphore des coutumes sociales que l'on suit aveuglément, même lorsqu'elles sont, littéralement, "absurdes".
Lorsque le Griffon et la Fausse Tortue demandent à Alice de "raconter son histoire", ils attendent en fait une performance codée (réciter un poème). Comme avec la Chenille, Alice échoue : ses vers se transforment en non-sens ("C'est la voix du homard, je l'entends qui déclare..."). Cela confirme que le savoir culturel mémorisé est inopérant et se corrompt au contact de Wonderland. La communication échoue car les attentes ne sont pas partagées.
La subversion du patrimoine littéraire enfantin : Les chansons chantées par la Fausse Tortue ("Une voix dit la tortue...", adaptant "La Belle Dame sans Merci") ne sont pas de simples non-sens. Ce sont des parodies précises de ballades et comptines populaires de l'époque. Carroll, encore une fois, s'attaque aux fondements de la culture transmise, montrant comment on peut en détourner le sens et l'émotion pour en faire quelque chose de grotesque et de mélancolique à la fois.
Le chapitre repose sur le duo contradictoire formé par la Fausse Tortue (nostalgique, sentimentale, pleurnicheuse) et le Griffon (brusque, moqueur, impatient). Leurs réactions opposées face aux chansons et aux souvenirs créent une dynamique comique et révélatrice : on peut soit s'apitoyer sur l'absurdité passée (la Tortue), soit la rejeter avec rudesse (le Griffon). Alice est prise entre ces deux attitudes.
: Ce chapitre, comme le précédent, est principalement descriptif et musical. Il n'y a presque pas d'action. Cela crée un sentiment d'attente et de suspension avant le climax du procès. L'atmosphère est celle d'un interlude, où l'absurdité n'est plus vécue mais racontée et chantée, comme si les habitants de Wonderland mythifiaient leurs propres absurdités.
Le chapitre 10 est un interlude lyrique et satirique qui approfondit la critique des rituels sociaux tout en offrant une pause narrative. L'intention de Carroll est de poursuivre sa déconstruction des conventions (ici la danse et la chanson populaire), d'explorer les thèmes de la mémoire et de la performance culturelle défaillantes, et de créer un moment de suspension poétique avant le final. C'est un chapitre qui célèbre l'absurdité pour sa propre saveur, tout en montrant qu'Alice, à force de la côtoyer, commence à en percevoir la vanité et la répétition. La mélancolie de la Fausse Tortue et l'impatience du Griffon reflètent les deux réactions possibles face à un monde où rien n'a de sens : la nostalgie ou l'agacement.
Chapitre 11 : Who Stole the Tarts?
Dans ce chapitre, Alice assiste au procès du Valet de Cœur, accusé d’avoir volé les tartelettes de la Reine. Le tribunal est présidé par le Roi de Cœur, tandis que la Reine intervient sans cesse de façon autoritaire et agressive. Le procès est complètement illogique : les jurés (de simples animaux et cartes) écrivent n’importe quoi, les témoins donnent des témoignages absurdes et les règles de justice sont inversées. Les preuves sont incohérentes, et la sentence semble décidée d’avance. Alice, qui a grandi physiquement pendant le procès, commence à contester ouvertement l’absurdité du tribunal et ose corriger le Roi et la Reine, marquant un tournant dans son attitude.
"The King and Queen of Hearts were seated on their throne when they arrived, with a great crowd assembled about them—all sorts of little birds and beasts, as well as the whole pack of cards: the Knave was standing before them, in chains, with a soldier on each side to guard him; and near the King was the White Rabbit, with a trumpet in one hand, and a scroll of parchment in the other. In the very middle of the court was a table, with a large dish of tarts upon it: they looked so good, that it made Alice quite hungry to look at them—“I wish they’d get the trial done,” she thought, “and hand round the refreshments!” But there seemed to be no chance of this, so she began looking at everything about her, to pass away the time.
Alice had never been in a court of justice before, but she had read about them in books, and she was quite pleased to find that she knew the name of nearly everything there. “That’s the judge,” she said to herself, “because of his great wig.”
The judge, by the way, was the King; and as he wore his crown over the wig, (look at the frontispiece if you want to see how he did it,) he did not look at all comfortable, and it was certainly not becoming..."
(Qui a volé les tartes ?)
Le Roi et la Reine de Cœur étaient assis sur leur trône, entourés d’une nombreuse assemblée : toutes sortes de petits oiseaux et d’autres bêtes, ainsi que le paquet de cartes tout entier. Le Valet, chargé de chaînes, gardé de chaque côté par un soldat, se tenait debout devant le trône, et près du roi se trouvait le Lapin Blanc, tenant d’une main une trompette et de l’autre un rouleau de parchemin.
Au beau milieu de la salle était une table sur laquelle on voyait un grand plat de tartes ; ces tartes semblaient si bonnes que cela donna faim à Alice rien que de les regarder.
« Je voudrais bien qu’on se dépêchât de finir le procès, pensa-t-elle, et qu’on fît passer les rafraîchissements », mais cela ne paraissait guère probable, aussi se mit-elle à regarder tout autour d’elle pour passer le temps. C’était la première fois qu’Alice se trouvait dans une cour de justice, mais elle en avait lu des descriptions dans les livres, et elle fut toute contente de voir qu’elle savait le nom de presque tout ce qu’il y avait là.
« Ça, c’est le juge, se dit-elle ; je le reconnais à sa grande perruque. »Le juge, disons-le en passant, était le Roi, et comme il portait sa couronne par-dessus sa perruque (regardez le fron-tispice, si vous voulez savoir comment il s’était arrangé), il n’avait pas du tout l’air d’être à son aise, et cela ne lui allait pas bien du tout.
« Et ça, c’est le banc du jury, pensa Alice ; et ces douze créatures (elle était forcée de dire “créatures”, vous comprenez, car quelques-uns étaient des bêtes et quelques autres des oiseaux), je suppose que ce sont les jurés » ; elle se répéta ce dernier mot deux ou trois fois, car elle en était assez fière : pensant avec raison que bien peu de petites filles de son âge savent ce que cela veut dire. Les douze jurés étaient tous très occupés à écrire sur des ardoises.
« Qu’est-ce qu’ils font là ? dit Alice à l’oreille du Griffon. Ils ne peuvent rien avoir à écrire avant que le procès soit commencé. »« Ils inscrivent leur nom, répondit de même le Griffon, de peur de l’oublier avant la fin du procès. »« Les niais ! » s’écria Alice d’un ton indigné, mais elle se retint bien vite, car le Lapin Blanc cria : « Silence dans l’auditoire ! »
Et le Roi, mettant ses lunettes, regarda vivement autour de lui pour voir qui parlait. Alice pouvait voir, aussi clairement que si elle eût regardé par-dessus leurs épaules, que tous les jurés étaient en train d’écrire « les niais » sur leurs ardoises, et elle pouvait même distinguer que l’un d’eux ne savait pas écrire « niais » et qu’il était obligé de le demander à son voisin. « Leurs ardoises seront dans un bel état avant la fin du procès ! » pensa Alice. Un des jurés avait un crayon qui grinçait ; Alice, vous le pensez bien, ne pouvait pas souffrir cela ; elle fit le tour de la salle, arriva derrière lui, et trouva bientôt l’occasion d’enlever le crayon. Ce fut si tôt fait que le pauvre petit juré (c’était Jacques, le lézard) ne pouvait pas s’imaginer ce qu’il était devenu. Après avoir cherché partout, il fut obligé d’écrire avec un doigt tout le reste du jour, et cela était fort inutile, puisque son doigt ne laissait aucune marque sur l’ardoise..."
Après avoir satirisé l'éducation, la sociabilité et la monarchie, Carroll s'attaque au système judiciaire, pilier supposé de la raison et de la justice. Le tribunal de Wonderland en est la parodie parfaite : un procès où la sentence ("Coupez-lui la tête !") est prononcée avant même que l'accusé ne parle, où les jurés notent n'importe quoi (y compris leurs propres noms), où les règles de preuve sont inversées. C'est la critique ultime d'une institution où la forme légale masque l'arbitraire le plus total.
Le procès réunit presque tous les personnages rencontrés (le Lapin Blanc (héraut), le Chapelier, la Duchesse (témoin étouffée), la Fausse Tortue, le Griffon, le Valet de Cœur, etc.). C'est le rendez-vous final de l'absurdité, où chaque folie individuelle contribue au chaos collectif. Le chapitre sert de conclusion logique (ou illogique) à toutes les bizarreries accumulées.
Le moment où Alice, devenue géante, renverse le jury en trébuchant, est symbolique. Sa simple taille physique suffit à déstabiliser l'édifice judiciaire tout entier. Cela préfigure sa déclaration finale ("Vous n'êtes qu'un paquet de cartes !") : l'autorité de Wonderland n'est qu'une construction fragile qui s'effondre dès qu'on cesse d'y croire ou qu'on lui résiste physiquement.
En tant que logicien, Carroll devait être particulièrement sensible aux abus de la logique dans le système légal. Son intention est de dénoncer les travers d'une justice corrompue, arbitraire et théâtrale. Le procès est une allégorie de la manière dont le pouvoir peut utiliser les apparences de la loi pour légitimer sa tyrannie. C'est l'acte final d'une comédie de l'absurde qui se révèle être, en fin de compte, une tragédie du pouvoir et de la déraison.
Chapitre 12 : Alice's Evidence
Dans ce dernier chapitre, le procès se poursuit. Alice est appelée à la barre pour témoigner. Elle continue de grandir, devenant de plus en plus imposante, ce qui reflète symboliquement son assurance. Face aux accusations absurdes et aux règles injustes imposées par le Roi et la Reine, Alice affirme clairement que le procès n’a aucun sens. Lorsque la Reine ordonne de lui couper la tête, Alice n’a plus peur et déclare que les cartes ne sont que des cartes à jouer. À ce moment-là, les cartes s’envolent vers Alice, et elle se réveille brusquement : tout n’était qu’un rêve. Le livre se termine sur Alice racontant son aventure à sa sœur, qui médite sur la frontière entre l’enfance et l’âge adulte .... et sur sa vie propre ....
"“Here!” cried Alice, quite forgetting in the flurry of the moment how large she had grown in the last few minutes, and she jumped up in such a hurry that she tipped over the jury-box with the edge of her skirt, upsetting all the jurymen on to the heads of the crowd below, and there they lay sprawling about, reminding her very much of a globe of goldfish she had accidentally upset the week before.
“Oh, I beg your pardon!” she exclaimed in a tone of great dismay, and began picking them up again as quickly as she could, for the accident of the goldfish kept running in her head, and she had a vague sort of idea that they must be collected at once and put back into the jury-box, or they would die.
“The trial cannot proceed,” said the King in a very grave voice, “until all the jurymen are back in their proper places—all,” he repeated with great emphasis, looking hard at Alice as he said so.
Alice looked at the jury-box, and saw that, in her haste, she had put the Lizard in head downwards, and the poor little thing was waving its tail about in a melancholy way, being quite unable to move. She soon got it out again, and put it right; “not that it signifies much,” she said to herself; “I should think it would be quite as much use in the trial one way up as the other.” ..."
(Déposition d’Alice)
« Voilà ! » cria Alice, oubliant tout à fait dans le trouble du moment combien elle avait grandi depuis quelques instants, et elle se leva si brusquement qu’elle accrocha le banc des jurés avec le bord de sa robe, et le renversa, avec tous ses occupants, sur la tête de la foule qui se trouvait au-dessous, et on les vit se débattant de tous côtés, comme les poissons rouges du vase qu’elle se rappelait avoir renversé par accident la semaine précédente.
« Oh ! je vous demande bien pardon ! » s’écria-t-elle toute confuse, et elle se mit à les ramasser bien vite, car l’accident arrivé aux poissons rouges lui trottait dans la tête, et elle avait une idée vague qu’il fallait les ramasser tout de suite et les remettre sur les bancs, sans quoi ils mourraient.
« Le procès ne peut continuer, dit le Roi d’une voix grave, avant que les jurés soient tous à leurs places ; tous ! » répéta-t-il avec emphase en regardant fixement Alice.Alice regarda le banc des jurés et vit que dans son empres-sement elle y avait placé le Lézard la tête en bas, et le pauvre petit être remuait la queue d’une triste façon, dans l’impossibilité de se redresser ; elle l’eut bientôt retourné et replacé convenablement.
« Non que cela soit bien important, se dit-elle, car je pense qu’il serait tout aussi utile au procès la tête en bas qu’autrement. »
Sitôt que les jurés se furent un peu remis de la secousse, qu’on eut retrouvé et qu’on leur eut rendu leurs ardoises et leurs crayons, ils se mirent fort diligemment à écrire l’histoire de l’accident, à l’exception du Lézard, qui paraissait trop accablé pour faire autre chose que demeurer la bouche ouverte, les yeux fixés sur le plafond de la salle.
« Que savez-vous de cette affaire-là ? » demanda le Roi à Alice.« Rien », répondit-elle.« Rien absolument ? » insista le Roi.« Rien absolument », dit Alice.« Voilà qui est très important », dit le Roi, se tournant vers les jurés. Ils allaient écrire cela sur leurs ardoises quand le Lapin Blanc interrompit : « Peu important, veut dire Votre Majesté, sans doute », dit-il d’un ton très respectueux, mais en fronçant les sourcils et en lui faisant des grimaces.
« Peu important, bien entendu, c’est ce que je voulais dire », répliqua le Roi avec empressement. Et il continua de répéter à demi-voix : « Très important, peu important, peu important, très important » ; comme pour essayer lequel des deux était le mieux sonnant..."
Tous les principes sacrés de la justice sont renversés : La présomption d'innocence (le Valet est présumé coupable), la preuve (les "preuves" sont un poème illisible ou des témoignages déconnectés), l'impartialité du juge (le Roi est faible et manipulé par la Reine, le rôle du jury (les jurés sont incompétents et influençables), la procédure (elle est utilisée non pour découvrir la vérité, mais pour donner une apparence de légitimité à un verdict déjà décidé).
La transformation complète d'Alice, de spectatrice à juge : c'est le point culminant de son évolution. Après avoir grandi physiquement (reprise du thème de la métamorphose), elle "grandit" moralement et intellectuellement. Elle cesse d'être une observatrice perplexe pour devenir une contestataire active. Elle ose interrompre le Roi, corriger sa logique ("Je ne vois pas en quoi cela prouve quoi que ce soit"), et défier ouvertement la Reine. Sa prise de conscience est totale : elle perçoit le tribunal non comme une autorité respectable, mais comme une mascarade dangereuse.
" ... « Tiens, mais les voici ! » dit le Roi d’un air de triomphe, montrant du doigt les tartes qui étaient sur la table.« Il n’y a rien de plus clair que cela ; et encore : “Avant que de ses nerfs l’accès.” Vous n’avez jamais eu d’attaques de nerfs, je crois, mon épouse ? » dit-il à la Reine.« Jamais ! » dit la Reine d’un air furieux en jetant un encrier à la tête du Lézard. (Le malheureux Jacques avait cessé d’écrire sur son ardoise avec un doigt, car il s’était aperçu que cela ne faisait aucune marque ; mais il se remit bien vite à l’ouvrage en se servant de l’encre qui lui découlait le long de la figure, aussi longtemps qu’il y en eut.)« Non, mon épouse, vous avez trop bon air », dit le Roi, promenant son regard tout autour de la salle et souriant. Il se fit un silence de mort.« C’est un calembour », ajouta le Roi d’un ton de colère ; et tout le monde se mit à rire. « Que le jury délibère », ajouta le Roi, pour à peu près la vingtième fois ce jour-là.
« Non, non, dit la Reine, l’arrêt d’abord, on délibérera après. »« Cela n’a pas de bon sens ! dit tout haut Alice. Quelle idée de vouloir prononcer l’arrêt d’abord ! »« Taisez-vous », dit la Reine, devenant pourpre de colère.
« Je ne me tairai pas », dit Alice.« Qu’on lui coupe la tête ! » hurla la Reine de toutes ses forces. Personne ne bougea. « On se moque bien de vous, dit Alice (elle avait alors atteint toute sa grandeur naturelle). Vous n’êtes qu’un paquet de cartes ! »
Là-dessus, tout le paquet sauta en l’air et retomba en tourbillonnant sur elle ; Alice poussa un petit cri, moitié de peur, moitié de colère, et essaya de les repousser ; elle se trouva étendue sur le gazon, la tête sur les genoux de sa sœur, qui écartait doucement de sa figure les feuilles mortes tombées en voltigeant du haut des arbres....
“Wake up, Alice dear!” said her sister; “Why, what a long sleep you’ve had!”
“Oh, I’ve had such a curious dream!” said Alice, and she told her sister, as well as she could remember them, all these strange Adventures of hers that you have just been reading about; and when she had finished, her sister kissed her, and said, “It was a curious dream, dear, certainly: but now run in to your tea; it’s getting late.” So Alice got up and ran off, thinking while she ran, as well she might, what a wonderful dream it had been.
« Réveillez-vous, chère Alice ! lui dit sa sœur. Quel long somme vous venez de faire ! »« Oh ! j’ai fait un si drôle de rêve », dit Alice ; et elle raconta à sa sœur, autant qu’elle put s’en souvenir, toutes les étranges aventures que vous venez de lire ; et quand elle eut fini son récit, sa sœur lui dit en l’embrassant : « Certes, c’est un bien drôle de rêve ; mais maintenant courez à la maison prendre le thé ; il se fait tard. » Alice se leva donc et s’éloigna en courant, pensant le long du chemin, et avec raison, quel rêve merveilleux elle venait de faire...."
La fin ne s'arrête pas au réveil d'Alice. Le point de vue glisse vers sa sœur aînée, qui écoute le récit, puis rêve à son tour...
“Wake up, Alice dear!” said her sister; “Why, what a long sleep you’ve had!”
“Oh, I’ve had such a curious dream!” said Alice, and she told her sister, as well as she could remember them, all these strange Adventures of hers that you have just been reading about; and when she had finished, her sister kissed her, and said, “It was a curious dream, dear, certainly: but now run in to your tea; it’s getting late.” So Alice got up and ran off, thinking while she ran, as well she might, what a wonderful dream it had been.
Mais sa sœur demeura assise tranquillement, tout comme elle l’avait laissée, la tête appuyée sur la main, contemplant le coucher du soleil et pensant à la petite Alice et à ses merveilleuses aventures ; si bien qu’elle aussi se mit à rêver, en quelque sorte ; et voici son rêve ...
But her sister sat still just as she left her, leaning her head on her hand, watching the setting sun, and thinking of little Alice and all her wonderful Adventures, till she too began dreaming after a fashion, and this was her dream: ..."
Lewis Carroll (1832-1898)
Lewis Carroll est le nom de plume de Charles Lutwidge Dodgson, né le 27 janvier 1832 dans le petit village de Daresbury, en Angleterre. Issu d’une famille nombreuse et intellectuelle, il grandit dans un environnement marqué par la religion, la discipline et l’éducation. Son père est pasteur anglican, ce qui influence fortement son éducation et sa vision du monde, mêlant rigueur morale et goût pour la réflexion. Enfant réservé et imaginatif, Charles Dodgson développe très tôt un attrait pour les jeux de langage, les énigmes et les histoires inventées pour divertir ses frères et sœurs. Il souffre d’un léger bégaiement, ce qui contribue à son caractère discret, mais ne l’empêche pas d’exceller dans l’écrit, où il trouve une liberté d’expression. Il poursuit des études brillantes à l’université d’Oxford, où il se spécialise en mathématiques.
Il devient ensuite professeur dans cette même institution, menant une carrière universitaire sérieuse et méthodique. Parallèlement, il s’intéresse à la logique, à la photographie et à l’écriture, menant une double vie intellectuelle : celle d’un savant rigoureux et celle d’un créateur fantasque.
C’est dans ce contexte qu’il adopte le pseudonyme de Lewis Carroll, afin de séparer ses travaux universitaires de ses œuvres littéraires. Sous ce nom, il publie en 1865 Alice’s Adventures in Wonderland, inspiré par une histoire racontée à une fillette prénommée Alice Liddell lors d’une promenade en barque. Le succès est immédiat et inattendu. Carroll poursuit l’aventure avec Through the Looking-Glass (1871), qui confirme sa notoriété.
Contrairement à l’image légère associée à Alice, Lewis Carroll mène une vie discrète, presque austère. Il reste célibataire, profondément attaché à Oxford, et partage son temps entre l’enseignement, l’écriture, la logique mathématique et la correspondance. Ses écrits théoriques, bien que moins connus du grand public, témoignent de son esprit analytique et de son goût pour la précision.
À la fin de sa vie, Carroll devient une figure respectée mais énigmatique. Il meurt le 14 janvier 1898 à Guildford, laissant derrière lui une œuvre unique, à la frontière du conte, de la satire et de la réflexion philosophique. Aujourd’hui, Lewis Carroll est reconnu comme un auteur majeur, dont l’imagination et l’audace ont profondément transformé la littérature pour enfants et influencé durablement la culture mondiale.
"Through the Looking-Glass, and What Alice Found There" (1871)
(De l’autre côté du miroir) C’est la suite directe de Alice’s Adventures in Wonderland et l’un de ses ouvrages les plus célèbres. Il confirme le génie littéraire de Carroll. Mathématicien et logicien, il avait épuisé le thème de l'absurde "organique" (rêve, folie) dans Wonderland. Le miroir lui offre un cadre conceptuel neuf : le monde inversé, les symétries, les réflexions, les échecs : Alice a grandi (elle a 7 ans et demi),elle traverse un miroir et entre dans un monde inversé, organisé comme un jeu d’échecs.
Elle rencontre des personnages emblématiques comme Tweedledum et Tweedledee, la Reine Rouge ou Humpty Dumpty. Le livre explore davantage le langage, les paradoxes et la logique inversée, avec un ton plus intellectuel que le premier Alice. Moins de critique sociale directe, plus de critique des limites du langage et de la communication. Le dialogue avec Humpty Dumpty est un traité de sémantique miniature : les mots ne signifient que ce qu'il veut qu'ils signifient. Dans Wonderland, Alice cherchait désespérément qui elle était. Dans Looking-Glass, elle accomplit un parcours initiatique structuré (l'échiquier) qui la mène à un statut (la Reine). La question n'est plus "Qui suis-je ?" mais "Que vais-je devenir ?"....
Chapitre 1 – Looking-Glass House
(À travers le miroir)
"Ce qu'il y a de sûr, c'est que la petite chatte blanche n'y fut pour rien : c'est la petite chatte noire qui fut la cause de tout.." - Le chapitre s'ouvre sur Alice, dans son salon, jouant avec sa chatte Kitty. Il fait froid et neige dehors. Alors qu'elle réfléchit à la nature du monde derrière le miroir, elle s'étonne de constater qu'il semble possible d'y pénétrer. À sa grande surprise, elle découvre qu'elle peut en effet traverser le miroir (qui devient brumeux comme de la gaze) et atterrit dans la "Maison du Miroir".
"... » Aimerais-tu vivre dans la maison du Miroir, Kitty ? Je me demande si on te donnerait du lait, là-bas. Peut-être que le lait du Miroir n’est pas bon à boire… Maintenant, Kitty, venons-en au corridor. On peut tout juste entrevoir celui de la maison du Miroir, quand on laisse la porte de notre salon grande ouverte. Il est semblable au nôtre tant qu’on peut le voir, seulement on sait bien qu’il peut être différent plus loin. Oh ! Kitty, que ce serait plaisant de pouvoir passer dans la maison du Miroir ! Je suis sûre qu’il y a de si jolies choses ! Faisons semblant qu’il existe un moyen de traverser pour y aller, Kitty ! Dis donc, il se transforme en une sorte de brouillard à présent ! Il sera assez facile de passer à travers !
Elle se tenait sur la cheminée au moment où elle disait cela, sans trop savoir comment elle était arrivée là. Et de fait, le verre du miroir était en train de fondre pour ressembler à une brume argentée et brillante.
Un instant plus tard, Alice était de l’autre côté de la glace et avait sauté avec grâce sur le plancher de la maison du Miroir. La première chose qu’elle fit fut de vérifier s’il y avait bien du feu dans la cheminée. Elle fut contente de découvrir qu’il y avait un feu, en vrai, qui brûlait aussi clair que celui qu’elle avait laissé derrière elle. « J’aurai aussi chaud ici que dans l’autre pièce, pensa Alice. Plus chaud, en fait, puisqu’il n’y aura personne pour m’empêcher de m’approcher du feu. Oh ! que ce sera amusant quand ils me verront ici, de l’autre côté, et qu’ils ne pourront pas m’attraper. »
Puis elle regarda autour d’elle et constata que ce qu’elle pouvait voir depuis l’ancienne pièce était commun et sans intérêt mais que tout le reste était aussi différent que possible. Par exemple, les images sur le mur, près du feu, semblaient toutes être vivantes et la pendule elle-même, sur le manteau de la cheminée (dont on ne pouvait voir que l’envers dans le miroir), avait le visage d’un petit vieillard et lui souriait largement.
« Ils ne gardent pas cette pièce aussi bien rangée que l’autre », pensa Alice en remarquant plusieurs pièces d’échecs dans le foyer au milieu des cendres. Seulement, un instant plus tard, avec un petit « ho ! » de surprise, elle se mettait à quatre pattes pour les observer. Les pièces se promenaient, deux par deux.
— Voici le Roi rouge et la Reine rouge, dit Alice dans un murmure, de peur de les effrayer, et voici le Roi blanc et la Reine blanche, assis sur le bord de la pelle… Et voici deux tours qui marchent bras dessus bras dessous… Je ne pense pas qu’ils puissent m’entendre, poursuivit-elle tout en penchant la tête vers eux, et je suis presque sûre qu’ils ne peuvent pas me voir. J’ai comme l’impression que je suis invisible…
Là, quelque chose se mit à couiner sur la table derrière Alice et lui fit tourner la tête juste à temps pour remarquer qu’un des Pions blancs tombait et se mettait à gigoter. Elle l’observa avec beaucoup de curiosité pour voir ce qui allait arriver...."
Cette maison est une copie inversée de son propre salon, mais avec plusieurs différences marquantes,
- Les portraits sur la cheminée semblent vivants.
- Les livres sur les étagères sont écrits à l'envers ; Alice doit les placer devant le miroir de la cheminée pour lire un poème énigmatique : "Jabberwocky".
- Les pièces d'échecs (blanches et rouges, et non noires) prennent vie dans la cendre de la cheminée, mais elles sont trop petites pour la voir ou l'entendre.
Alice entend alors des pas dans l'escalier. Pressée de rencontrer la Reine qu'elle imagine, elle se précipite hors du salon... et se retrouve non pas dans le hall, mais en plein air, au début d'une grande campagne divisée en cases comme un échiquier. Le chapitre se termine sur sa résolution de parcourir ce monde et d'atteindre la 8ème case pour devenir Reine.
L'entrée dans le monde du miroir est de la part d'Alice active, réfléchie et non pas fortuite. Alice expérimente et franchit consciemment la frontière. Cette Maison du Miroir n'est pas un monde de folie pure, mais un monde régit par des règles strictes d'inversion et de symétrie. Les livres à l'envers, le besoin du miroir pour lire, le feu "froid" de la cheminée : tout obéit à une logique spéculaire cohérente. L'absurde est ici systématique et prévisible.
L'échiquier fournit la structure narrative - Dès ce premier chapitre, Carroll plante le dispositif central : le monde est un échiquier géant. Alice l'identifie clairement et comprend qu'elle est elle-même un pion dans une partie dont elle doit découvrir les règles. Cela contraste avec l'errance sans but dans Wonderland et promet un voyage structuré et téléologique (avec un but : devenir Reine). Un défi intellectuel...
L'introduction du langage comme énigme centrale - La découverte du poème "Jabberwocky" est un moment clé. Pour la première fois, Alice est confrontée à un langage qui semble familier mais est en fait opaque, peuplé de "mots-valises" ("portmanteau words" : slithy toves, mimsy borogoves...). Cette énigme linguistique préfigure tout le thème du livre : le langage est un code à décrypter, dont le sens est arbitraire (comme Humpty Dumpty l'expliquera plus tard).
Un mot-valise (portmanteau) combine plus d’un mot pour créer un nouveau mot....
Parfois, des sons - ainsi que des mots - sont combinés. Dans "Through the Looking-Glass", le personnage de Humpty Dumpty expliquera la pratique de combiner des mots en disant à Alice : « Vous voyez que c’est comme un mot-valise—il y a deux significations condensées en un seul mot. » (You see it’s like a portmanteau—there are two meanings packed up into one word). Quelques exemples de mots-valises de Lewis Carroll ...
chuckle + snort = chortle , a noisy laugh (gloussement, un rire bruyant)
galop + triumph = galumph , to march proudly and clumsily pour marcher fièrement et maladroitement)
fumant + furieux = frumious,very angry (très en colère)
juste + joyeux = frabjous, great, wonderful (frabieux, grand, merveilleux).
’Twas brillig, and the slithy toves / Did gyre and gimble in the wabe: / All mimsy were the borogoves, / And the mome raths outgrabe..." - Ainsi commence l’un des poèmes les plus célèbres de Lewis Carroll. C’est l’histoire d’un jeune héros qui va dans les bois avec son épée pour tuer le terrible Jabberwock avec ses mâchoires qui mordent et ses griffes qui attrapent. Alice ne peut lire le poème que lorsqu’elle le tient devant un miroir. Malheureusement, le poème est tout aussi déroutant pour Alice de toute façon. « Jabberwocky » est considéré comme l’un des plus grands poèmes absurdes de tous les temps. Et c’est un favori des jeunes lecteurs depuis plus d'un siècle ..
"... Sur la table, tout près d'Alice, il y avait un livre. Tout en observant le Roi Blanc, (car elle était encore un peu inquiète à son sujet, et se tenait prête à lui jeter de l'encre à la figure au cas où il s'évanouirait de nouveau), elle se mit à tourner les pages pour trouver un passage qu'elle pût lire… « car c'est écrit dans une langue que je ne connais pas », se dit-elle.
Et voici ce qu'elle avait sous les yeux : YKCOWREBBAJ
Sevot xueutcils sel ; eruehlirg tiatté lI / : tneialbirv te edniolla’l rus tneiaryG / ; sevogorob sel tneialla xuetovilf tuot / .tneialfinruob sugruof snohcrev seL
Elle se cassa la tête là-dessus pendant un certain temps, puis, brusquement, une idée lumineuse lui vint à l'esprit : « Mais bien sûr ! c'est un livre du Miroir ! Si je le tiens devant un miroir, les mots seront de nouveau comme ils doivent être. » Et voici le poème qu'elle lut ..."
‘Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.
“Beware the Jabberwock, my son!
The jaws that bite, the claws that catch!
Beware the Jubjub bird, and shun
The frumious Bandersnatch!”
He took his vorpal sword in hand:
Long time the manxome foe he sought—
So rested he by the Tumtum tree,
And stood awhile in thought.
And as in uffish thought he stood,
The Jabberwock, with eyes of flame,
Came whiffling through the tulgey wood,
And burbled as it came!
One, two! One, two! And through and through
The vorpal blade went snicker-snack!
He left it dead, and with its head
He went galumphing back.
“And has thou slain the Jabberwock?
Come to my arms, my beamish boy!
O frabjous day! Callooh! Callay!
He chortled in his joy.
‘Twas brillig, and the slithy toves
Did gyre and gimble in the wabe;
All mimsy were the borogoves,
And the mome raths outgrabe.
Il était grilheure ; les slictueux toves
Gyraient sur l'alloinde et vriblaient :
Tout flivoreux allaient les borogoves ;
Et les govers dchessois beuchlaient.
" Prends garde au Jabberwock, mon fils !
A sa gueule qui mord, à ses griffes qui happent !
Gare l'oiseau Jubjube, et laisse
En paix le frumieux Bandersnatch ! »
Le jeune homme, ayant pris sa vorpaline épée,
Cherchait longtemps l'ennemi manxiquais...
Puis, arrivé près de l'Arbre Tépé,
Pour réfléchir un instant s'arrêtait.
Or, comme il ruminait de suffêches pensées,
Le Jabberwock, l'œil flamboyant,
Ruginiflant par le bois touffeté,
Arrivait en barigoulant !
Une, deux! Une, deux! D'outre en outre,
Le glaive vorpalin virevolte, flac-vlan !
Il terrasse le monstre, et, brandissant sa tête,
Il s'en retourne galomphant.
« Tu as donc tué le Jabberwock !
Dans mes bras, mon fils rayonnois !
O jour frabieux ! Callouh ! Callock ! »
Le vieux glouffait de joie.
Il était grilheure : les slictueux toves
Gyraient sur Valloinde et vriblaient :
Tout flivoreux allaient les borogoves ;
Et les govers dchessois beuchlaient.
« Ça a l'air très joli, dit Alice, quand elle eut fini de lire, mais c'est assez difficile à comprendre ! » (Voyez-vous elle ne voulait pas s'avouer qu'elle n'y comprenait absolument rien). « Ça me remplit la tête de toutes sortes d'idées, mais… mais je ne sais pas exactement quelles sont ces idées ! En tout cas, ce qu'il y a de clair c'est que quelqu'un a tué quelque chose… » « Mais, oh ! pensa-t-elle en se levant d'un bond, si je ne me dépêche pas, je vais être obligée de repasser à travers le Miroir avant d'avoir vu à quoi ressemble le reste de la maison. Commençons par le jardin ! » Elle sortit de la pièce en un moment et descendit l'escalier au pas de course…
En fait, on ne pouvait pas dire qu'elle courait, mais plutôt qu'elle avait inventé une nouvelle façon de descendre un escalier « vite et bien » pour employer ses propres termes. Elle se contenta de laisser le bout de ses doigts sur la rampe, et fila vers le bas en flottant dans l'air, sans toucher les marches de ses pieds. Puis, elle traversa le vestibule, toujours en flottant dans l'air, et elle aurait franchi la porte de la même façon si elle ne s'était pas accrochée au montant. Car elle avait un peu le vertige à force de flotter dans l'air, et elle fut tout heureuse de marcher à nouveau d'une manière naturelle...."
En présentant "Jabberwocky" comme une énigme que même Alice ne peut résoudre, Carroll implique directement le lecteur. Nous sommes mis au défi, comme elle, de donner un sens à ce non-sens. C'est une invitation à l'activité interprétative.
"Wonderland" satirisait les institutions sociales. "Looking-Glass" va s'attaquer aux outils mêmes de la pensée : le langage et la logique. Le chapitre 1 lance cette critique en montrant que la communication (les livres, les mots) est fondamentalement instable et que la réalité (l'espace, les directions) est relative.
Traverser le miroir, c'est entrer dans l'espace de la fiction. La Maison du Miroir, où les objets familiers deviennent étranges, représente l'acte d'écriture et de lecture : transformer le monde connu en quelque chose de nouveau, le regarder "à l'envers" pour en révéler de nouvelles possibilités. Carroll se met en scène, en quelque sorte, comme le maître de ce jeu de réflexions.
Chapitre 2 - The Garden of Live Flowers
(Le Jardin des Fleurs Vivantes)
Alice explore le paysage en damier et entre dans un jardin où les fleurs parlent. Elle converse avec une Rose, un Violette, et une Pâquerette, mais surtout avec une Marguerite autoritaire et une Rose qui se révèle être celle qui la renseigne. Loin d'être des créatures délicates, les fleurs de Carroll sont hautaines, méchantes et snobs. Elles classent le monde végétal (et humain) selon des critères absurdes (la présence de parfum, la forme des pétales). Leur conversation est un microcosme de la société victorienne, pleine de commérages, de préjugés et de condescendance. Leur "vivacité" (Live) est verbale et sociale, pas seulement physique.
Les fleurs sont d'abord méfiantes, la prenant pour une "fleur voyageuse" sans parfum et aux pétales étranges (ses vêtements et ses membres). Leur langage est vif, moqueur et empreint d'une hiérarchie botanique.
Elles lui apprennent qu'un grand arbre au centre du jardin abrite la Reine Rouge....
"... Alice n’aimait pas qu’on la critique aussi se mit-elle à poser des questions.
— Est-ce que vous n’avez pas peur de demeurer plantées ici, à l’extérieur, sans personne pour vous protéger ?
— Il y a cet arbre, là, au milieu, dit la Rose. À quoi d’autre sert-il ?
— Mais que pourrait-il faire s’il survenait un danger ? demanda Alice.
— Il dit : « Bou ! Hou ! », cria une Pâquerette. C’est pourquoi on appelle l’extrémité de ses branches le bout !
— Tu ne savais pas ça ? cria une autre Pâquerette.
Elles se mirent alors à hurler toutes ensemble, au point que l’air sembla entièrement rempli de petites voix perçantes.
— Silence, vous toutes ! cria le Lys Tigré qui se balançait furieusement d’un côté à l’autre, tout tremblant d’indignation. Elles savent que je ne peux pas les atteindre, dit-il en haletant et en penchant sa tête frémissante vers Alice. Sinon elles n’oseraient pas faire ça !
— Ça n’a pas d’importance, dit Alice sur le ton de l’apaisement.
Puis elle se pencha vers les pâquerettes, qui s’apprêtaient à recommencer, et chuchota :
— Si vous ne tenez pas votre langue, je vous cueille !
Le silence fut instantané, et plusieurs des pâquerettes roses devinrent blanches.
— Très bien ! dit le Lys Tigré. Les pâquerettes sont les pires. Quand quelqu’un parle, elles commencent toutes ensemble, et il y a de quoi se faner rien qu’à les entendre.
— Comment se fait-il que vous parliez toutes si bien ? dit Alice, en espérant que ce compliment le mettrait de meilleure humeur. J’ai visité bien des jardins mais les fleurs ne parlaient dans aucun.
— Pose ta main et sens le sol, dit le Lys Tigré. Tu comprendras.
Alice le fit.
— Il est très dur, dit-elle, mais je ne vois pas le rapport.
— Dans beaucoup de jardins, les banquettes sont trop molles, trop confortables, ce qui fait que les fleurs dorment tout le temps.
Cela semblait une très bonne raison, et Alice fut toute contente de la connaître.
— Je n’y avais jamais pensé ! dit-elle.
— À mon avis, tu ne penses absolument jamais ! dit la Rose d’un ton plutôt sévère.
— Je n’ai jamais vu quelqu’un qui ait l’air plus stupide, dit une Violette, si soudainement qu’Alice sursauta, d’autant qu’elle n’avait pas encore parlé.
— Tais-toi donc ! dit le Lys Tigré. Comme si tu avais déjà vu quelqu’un ! Tu gardes la tête sous les feuilles et tu ronfles, en sorte que tu ne sais pas plus ce qu’il se passe dans le monde que si tu étais encore en bouton !
— Y a-t-il d’autres personnes dans le jardin à part moi ? s’enquit Alice en préférant ne pas relever la dernière remarque de la Rose.
— Il y a une autre fleur qui est capable de se déplacer comme toi, dit la Rose...."
La rencontre avec la Reine Rouge est l'un des moments les plus célèbres de la littérature pour la règle de logique inversée qu'elle énonce. Cette loi (courir pour rester sur place) est une métaphore brillante de la course effrénée pour maintenir son statut social, mais aussi une pure absurdité logique qui définit la physique du monde du miroir. Elle contraste avec la colère impulsive de la Reine de Cœur. La première rencontre est brève et énigmatique : la Reine questionne Alice sur son identité (la prenant pour une "servante") et l'entraîne dans une course folle.
C'est ici qu'est énoncée la règle fondamentale du monde du miroir : "Ici, vois-tu, on est obligé de courir tant qu'on peut pour rester au même endroit. Si on veut aller ailleurs, il faut courir au moins deux fois plus vite !"
"— D'où viens-tu ? demanda la Reine Rouge. Et où vas-tu ? Lève la tête, réponds poliment, et n'agite pas tes mains sans arrêt.
Alice exécuta tous ces ordres, puis, elle expliqua de son mieux qu'elle avait perdu son chemin.
— Je ne comprends pas pourquoi tu prétends que tu as perdu ton chemin, dit la Reine Rouge; tous les chemins qui sont ici m'appartiennent... Mais pourquoi es-tu venue ici ? ajouta-t-elle d'un ton plus doux. Fais la révérence pendant que tu réfléchis à ce que tu vas répondre. Ça permet de gagner du temps.
Ceci ne manqua pas de surprendre Alice, mais elle avait une trop sainte terreur de la Reine pour ne pas croire ce qu'elle venait de dire. « J'essaierai ça quand je serai de retour à la maison, pensa-t-elle, la prochaine fois où je serai un peu en retard pour le dîner ».
— Il est temps que tu me répondes, fit observer la Reine en regardant sa montre. Ouvre la bouche un tout petit peu plus en parlant, et n'oublie pas de dire : « Votre Majesté ».
— Je voulais simplement voir comment était le jardin, Votre Majesté...
— Très bien, dit la Reine, en lui tapotant la tête, ce qui déplut beaucoup à Alice. Mais, puisque tu parles de « jardin », moi j'ai vu des jardins auprès duquel celui-ci serait un véritable désert.
Alice n'osa pas discuter sur ce point, et continua : — .. et j'avais l'intention d'essayer de grimper jusqu'au sommet de cette colline...
— Puisque tu parles de « colline », reprit la Reine, moi, je pourrais te montrer des collines auprès desquelles celle-ci ne serait qu'une vallée pour toi.
— Certainement pas, déclara Alice, qui finit par se laisser aller à la contredire. Une colline ne peut pas être une vallée. Ce serait une absurdité...
La Reine Rouge hocha la tête.
— Tu peux appeler ça « une absurdité » si ça te plaît, dit-elle. Mais, moi, j'ai entendu des absurdités auprès desquelles ceci paraîtrait aussi raisonnable qu'un dictionnaire!
Alice fit une autre révérence, car, d'après le ton de la Reine, elle craignait de l'avoir un tout petit peu offensée. Puis elles marchèrent en silence jusqu'au sommet de la colline. Pendant quelques minutes, Alice resta sans mot dire à regarder le pays qui s'étendait devant elle... et c'était vraiment un drôle de pays. Plusieurs petits ruisseaux le parcouraient d'un bout à l'autre, et
l'espace compris entre les ruisseaux était divisé en carrés par plusieurs haies perpendiculaires aux ruisseaux.
— Ma parole, on dirait exactement les cases d'un échiquier! s'écria enfin Alice. Il devrait y avoir des pièces qui se déplacent quelque part... Et il y en a ! ajouta-t-elle d'un ton ravi, tandis que son cœur se mettait à battre plus vite. C'EST UNE GRANDE PARTIE D'ECHECS QUI EST EN TRAIN DE SE JOUER ... dans le monde entier... du moins, si ce que je vois est bien le monde. Oh! comme c'est amusant ! COMME JE VOUDRAIS ÊTRE UNE DES PIECES ! Ça me serait égal d'être un Pion, pourvu que je puisse prendre part au jeu... mais, naturellement, je préférerais être une Reine.
Elle jeta un coup d'œil timide à la vraie Reine en prononçant ces mots, mais sa compagne se con- tenta de sourire aimablement et lui dit : — C'est très facile. Si tu veux, tu peux être le Pion de la Reine Blanche, étant donné que Lily est trop jeune pour jouer. Pour commencer, tu es dans la Seconde Case, et, quand tu arriveras dans la Huitième Case, tu seras une Reine-Juste à ce moment, je ne sais pourquoi, ELLES SE MIRENT A COURIR.
En y réfléchissant plus tard, Alice ne put comprendre comment cela s'était fait : tout ce qu'elle se rappelle, c'est qu'elles étaient en train de courir, la main dans la main, et que la Reine courait si vite que la fillette avait beaucoup de mal à se maintenir à sa hauteur. La Reine n'arrêtait pas de crier « Plus vite!», et Alice sentait bien qu'il lui était absolument impossible d'aller plus vite, quoiqu'elle n'eût pas assez de souffle pour le dire.
Ce qu'il y avait de plus curieux, c'est que les arbres et tous les objets qui les entouraient ne changeaient jamais de place : elles avaient beau aller vite, jamais elles ne passaient devant rien. « Je me demande si les choses se déplacent en même temps que nous ? » pensait la pauvre Alice, tout intriguée.
Et la Reine semblait deviner ses pensées, car elle criait : « Plus vite! Ne parle pas!»
Alice ne songeait pas le moins du monde à parler. Elle était tellement essoufflée qu'il lui semblait qu'elle ne serait plus jamais capable de dire un mot ; et la Reine criait toujours : « Plus vite ! Plus vite ! » en la tirant de toutes ses forces...."
La loi de la Reine Rouge est bien plus qu'une bizarrerie. C'est une métaphore de l'effort constant pour maintenir un statu quo (social, personnel, intellectuel). Pour avancer (changer, grandir), il faut redoubler d'efforts. Carroll, logicien, explore ici un paradoxe cinétique qui reflète les paradoxes de la croissance et de la vie sociale.
Après une course épuisante où elles restent pourtant sous le même arbre, la Reine s'assoit, interroge Alice (notamment sur ses connaissances en calcul), lui révèle qu'elle est un Pion dans la grande partie d'échecs et lui donne des instructions pour son voyage à travers l'échiquier jusqu'à la huitième case pour devenir Reine. Le chapitre se termine sur le départ de la Reine Rouge, laissant Alice déterminée à suivre ce plan.
Pour la première fois, le concept abstrait de l'échiquier devient un scénario concret pour Alice. La Reine lui assigne un rôle (Pion blanc), un objectif (atteindre la 8ème case) et des règles de déplacement. Le récit bascule ainsi d'une exploration libre à une quête structurée, un jeu aux règles à découvrir.
Chapitre 3 – Looking-Glass Insects
(Les Insectes du Miroir)
Après avoir quitté la Reine Rouge, Alice entreprend son voyage à travers l'échiquier. Elle monte dans un train étrange dont les passagers sont des créatures anthropomorphes et où les règles sont absurdes (le contrôleur lui réclame son ticket et son nom, et considère qu'elle voyage "dans le mauvais sens"). Elle y rencontre une Mouche à Cheval (Horse-fly) habillée, puis un Moustique (Gnat dans le texte) géant et mélancolique qui se pose sur une branche. Le Moustique lui montre les insectes bizarres qui peuplent la forêt du Miroir, chacun étant un jeu de mots matérialisé :
- Le Mouche-dragon (Snap-dragon-fly, inspiré du jeu "Snap-dragon" où l'on attrape des raisins dans du brandy enflammé).
- Le Pain-beurré-volant (Bread-and-butter-fly, dont les ailes sont des tartines et qui se nourrit de thé faible).
- Le Hanneton à tiroir (Rocking-horse-fly).
Le Moustique lui demande ensuite quel est le but des insectes dans les histoires, avant de disparaître en soupirant. Alice pénètre alors dans une forêt sans nom où elle oublie peu à peu jusqu'à son propre nom. Elle y rencontre une Biche (Fawn) qui a aussi tout oublié. Ensemble, elles marchent affectueusement, main dans la patte, jusqu'à sortir de la forêt. Alors, la mémoire leur revient brusquement : "Je suis une Petite Fille !" s'écrie Alice ; "Je suis une Biche !" s'écrie l'autre, qui s'enfuit, terrifiée. Le chapitre se termine sur Alice, seule, déterminée à se rendre au point indiqué sur son billet : la Quatrième Case.
"... — Billets, s’il vous plaît ! dit le Contrôleur en passant la tête par la fenêtre.
En un instant, tout le monde eut un billet à la main. Ils étaient à peu près de la même taille que les gens et il sembla qu’ils remplissaient le wagon.
— Allons, montre ton billet, enfant ! poursuivit le contrôleur en regardant Alice avec colère.
Et un grand nombre de voix dirent toutes ensemble (« comme un chœur dans une chanson », pensa Alice) :
— Ne le fais pas attendre, enfant ! Car son temps vaut mille livres sterling la minute !
— J’ai bien peur de ne pas en avoir, dit Alice d’un ton apeuré. Il n’y avait pas de guichet là d’où je viens.
De nouveau, le chœur des voix se fit entendre :
— Il n’y avait pas de place pour en installer un là d’où elle vient. La terre vaut mille livres le centimètre carré !
— N’essaie pas de t’excuser ! dit le Contrôleur. Tu aurais dû en acheter un auprès du mécanicien !
Et, une fois de plus, le chœur des voix ajouta :
— L’homme qui conduit la machine ! La fumée, à elle seule, vaut mille livres la bouffée !
Alice se fit cette réflexion : « Alors, ce n’est pas la peine de parler. » Les voix ne se firent pas entendre cette fois car elle n’avait pas parlé. Mais, à sa grande surprise, elles pensèrent toutes en chœur (j’espère que vous comprenez ce que « penser en chœur » signifie car, je dois l’avouer, ce n’est pas mon cas) :
— Mieux vaut ne rien dire. Les paroles valent mille livres le mot !
« Je vais rêver de mille livres cette nuit, pensa Alice. J’en suis sûre et certaine ! »
Pendant tout ce temps, le Contrôleur l’avait observée, d’abord avec un télescope, ensuite avec un microscope, en in avec des jumelles de théâtre. Finalement, il dit :
— Tu voyages dans la mauvaise direction !
Sur quoi il ferma la fenêtre et s’en alla.
— Une enfant aussi jeune, dit un monsieur assis en face d’Alice (il était vêtu de papier blanc), devrait savoir dans quelle direction elle va, même si elle ne connaît pas son propre nom !
Un Bouc, qui était assis à côté du monsieur en blanc, ferma les yeux et dit d’une voix forte :
— Elle devrait savoir comment aller au guichet même si elle ne connaît pas son alphabet.
Il y avait un Scarabée assis à côté du Bouc (l’un dans l’autre, c’était un groupe de voyageurs très étrange), et comme la règle semblait être qu’on parle chacun à son tour, il ajouta :
— Il lui faudra revenir là-bas comme bagage.
Alice ne put distinguer qui était placé derrière le Scarabée mais ce fut une voix éraillée qui parla ensuite.
— Changez de machines… commença-t-elle, mais elle dut s’interrompre.
« On dirait un cheval dont la voix a déraillé », pensa Alice. Une extrêmement petite voix lui suggéra dans le creux de l’oreille :
— Tu pourrais faire un jeu de mots là-dessus, vois-tu… Avec éraillé et déraillé.
Puis une voix douce et assez lointaine dit :
— Il faudra lui mettre une étiquette « Fragile. Petite fille », vous savez...."
Un chapitre structuré en deux parties au ton distinct :
- Un premier acte satirique et linguistique : La scène du train et les insectes-jeux de mots, pleine de dialogues absurdes et d'humour verbal.
- Un second acte poétique et existentiel : La forêt de l'oubli et la rencontre avec la Biche, d'une grande mélancolie et beauté simple, presque une fable silencieuse.
Les insectes du Miroir ne sont pas des animaux qui parlent, mais des concepts linguistiques devenus créatures. Carroll pousse ici son amour du calembour à son point extrême : l'insecte est le jeu de mots. C'est une exploration littérale et fantaisiste de la nature du langage.
La forêt de l'oubli, une allégorie pure sur l'identité : Cet épisode est l'un des plus philosophiquement profonds du livre.
La forêt où l'on oublie son nom symbolise un état pré-social, pré-linguistique, où les identités (et donc les préjugés, les hiérarchies) n'existent plus. L'amitié spontanée et innocente entre Alice et la Biche est possible uniquement dans cet état d'ignorance.
Le moment où elles repassent la lisière de la forêt est d'une grande puissance dramatique et triste. La reconquête de l'identité ("Je suis une Petite Fille / Je suis une Biche") rétablit immédiatement la barrière entre l'humain et l'animal, le connu et l'inconnu, et brise la communion. C'est une réflexion amère sur la façon dont la connaissance et la catégorisation détruisent l'innocence et la relation pure.
Contrairement aux autres chapitres, il n'y a ici ni défi logique à relever, ni autorité à affronter. C'est un chapitre de transition et de méditation. Alice est surtout une observatrice (des insectes) puis une expérimentatrice (de l'oubli).
Carroll, le logicien amoureux des mots, crée ici un bestiaire de l'esprit. L'intention est de montrer que le langage a le pouvoir de créer des réalités hybrides et fantastiques, et que l'imagination littéraire peut donner vie à des concepts abstraits (comme le "pain-beurré").
La forêt de l'oubli pose une question métaphysique : qui sommes-nous sans notre nom, sans les étiquettes sociales ? Carroll suggère que sous ces couches, il existe un état de paix et de connexion pure (avec la nature, avec l'autre). Mais cet état est fragile et impossible à maintenir dans le monde "réel" (ou même dans le monde structuré du Miroir/Échiquier).
Après la mise en place des règles (Ch. 2), ce chapitre agit comme un interlude lyrique. Il rappelle que derrière la structure rigide de l'échiquier (la société, les règles), il existe des espaces de désordre, de rêverie et d'émotion pure. L'intention est de varier les tons et d'approfondir la dimension psychologique du voyage d'Alice...
Chapitre 4 – Tweedledum and Tweedledee
(Tralala et Tralali ou Tweedledumet Tweedledee)
Le chapitre 4 est un chef-d'œuvre de complexité. L'intention de Carroll est de tisser ensemble satire sociale (la comptine figée), exploration métaphysique (le rêve du Roi Rouge), ambiguïté morale (la fable) et humour absurde (les jumeaux). C'est un chapitre qui nous regarde nous regarder, dans un jeu de miroirs infini où la question ultime n'est pas "Qui suis-je ?" mais "Suis-je ?". Il plonge Alice (et le lecteur) au cœur des paradoxes de l'existence et de la fiction.
"Ils se tenaient sous un arbre, chacun avait passé un bras autour du cou de l’autre, et Alice sut tout de suite qui était qui car l’un d’entre eux avait LA brodé sur le col et l’autre, LI .
« Je suppose qu’ils ont chacun TRALA à l’arrière du col », se dit-elle.
Ils étaient si parfaitement immobiles qu’elle en oublia presque qu’ils étaient vivants et elle était justement en train d’essayer de vérifier si TRALA était bien écrit sur les cols quand une voix venant de celui qui était marqué LA la fit sursauter.
— Si tu penses que nous sommes en cire, dit-il, tu devrais payer, tu sais. Les personnages en cire ne sont pas faits pour qu’on les regarde gratuitement, en aucune façon !
— Et inversement, ajouta celui marqué LI, si tu penses que nous sommes vivants, tu devrais parler.
— Je vous assure, je suis désolée ! fut tout ce qu’Alice parvint à dire parce que les paroles de la vieille chanson résonnaient dans sa tête comme le tic-tac d’une pendule.
Elle avait même beaucoup de mal à se retenir de les dire à voix haute :
« Tralala et Tralali
Voulurent se livrer bataille :
Tralala, dit Tralali,
Avait cassé son hochet neuf.
Survint un énorme corbeau
Noir comme un fût de goudron.
Il fit si peur aux deux héros,
Que cessa l’altercation. »
— Je sais à quoi tu penses, dit Tralala, mais ce n’est pas ainsi, du tout.
— Et inversement, si c’est ainsi, ça peut l’être, si c’était ainsi, ça pourrait l’être, mais comme ce n’est pas ainsi, ça ne peut pas l’être. C’est de la logique !
— Je me demandais, dit Alice très poliment, quel est le meilleur moyen de sortir de ce bois. Il commence à faire si sombre. Me l’indiqueriez-vous, s’il vous plaît ?
Mais les deux petits hommes se contentèrent de se regarder mutuellement et de sourire.
Ils ressemblaient si exactement à une paire d’écoliers qu’Alice ne put pas s’empêcher de pointer le doigt vers Tralala et de dire :
— Au premier ! Commencez !
— Pas du tout ! cria aussitôt Tralala avant de refermer la bouche en faisant claquer ses lèvres.
— Au suivant ! dit Alice en désignant Tralali quoiqu’elle sût qu’il crierait seulement : « Et inversement ! », ce qu’il fit.
— Tu t’es trompée, s’écria Tralala. La première chose qu’on doit faire quand on est en visite c’est de demander : « Comment allez-vous ? », et de serrer la main.
Là-dessus, les deux frères s’étreignirent mutuellement avec un bras et tendirent la main qui restait libre à Alice.
Alice ne voulut pas en serrer une en premier de peur de vexer le propriétaire de l’autre. Aussi, pour se tirer de cette difficulté, elle les prit toutes les deux à la fois. Un instant plus tard, ils faisaient la ronde...."
Alice rencontre deux frères jumeaux parfaitement identiques et inséparables : Tweedledum et Tweedledee. Ils sont décrits comme deux petits hommes ronds, debout sous un arbre, chacun avec un bras autour du cou de l'autre. Alice les reconnaît immédiatement grâce à la comptine. Leur conversation est faite de répliques en écho, de corrections mutuelles et d'une logique circulaire...
"The sun was shining on the sea, Shining with all his might: He did his very best to make The billows smooth and bright-- And this was odd, because it was The middle of the night.
The moon was shining sulkily, Because she thought the sun Had got no business to be there ..
Le soleil brillait sur la mer, Brillait de toute sa puissance, Pour apporter aux flots amers Un éclat beaucoup plus intense… Le plus curieux dans tout ceci C'est qu'on était en plein minuit.
La lune, de mauvaise humeur, S'indignait fort contre son frère Qui, vraiment, devrait être ailleurs ..."
Tweedledum et Tweedledee récitent à Alice un long poème emblématique, "THE WALRUS AND THE CARPENTER", célèbre pour ses vers faciles à retenir, ses répétitions et ses images absurdes (“The time has come,” the Walrus said, / “To talk of many things…”), mais dont la cruauté en a fait un classique bien au-delà de la littérature enfantine (I Am the Walrus) : un Morse et un Charpentier attirent des huîtres pour les manger. Le Morse, jovial mais cynique, et le Charpentier, plus pragmatique, mais tout aussi coupable, incarnent l'abus de pouvoir, la manipulation et l’hypocrisie, ...
Après le poème, une discussion philosophique cruciale a lieu : Tweedledee affirme qu'Alice n'est qu'"une sorte de chose" dans le rêve du Roi Rouge qui dort profondément non loin. Il soutient que si le Roi se réveillait, elle "s'évanouirait comme une bougie". Cette idée plonge Alice dans une crise existentielle, lui faisant verser des larmes d'angoisse à l'idée de n'être qu'une illusion.
"- J'aime mieux le Morse, dit Alice, parce que, voyez-vous, lui, au moins, a eu pitié des pauvres huîtres. – Ça ne l'a pas empêché d'en manger davantage que le Charpentier, fit remarquer Tweedledee. Vois-tu, il tenait son mouchoir devant lui pour que le Charpentier ne puisse pas compter combien il en prenait : tout au contraire. – Comme c'est vilain ! s'exclama Alice, indignée. En ce cas, j'aime mieux le Charpentier… puisqu'il en a mangé moins que le Morse. – Mais il a mangé toutes celles qu'il a pu attraper, fit remarquer Bonnet Blanc.
Ceci était fort embarrassant. Après un moment de silence, Alice commença : – Ma foi ! L'un et l'autre étaient des personnages bien peu sympathiques…
Ici, elle s'arrêta brusquement, pleine d'alarme, en entendant un bruit qui ressemblait au halètement d'une grosse locomotive dans le bois, tout près d'eux, et qui, elle le craignit, devait être produit par une bête sauvage.
– Y a-t-il des lions ou des tigres dans les environs ? demanda-t-elle timidement. – C'est tout simplement le Roi Rouge qui ronfle, répondit Tweedledee. – Viens le voir ! crièrent les deux frères.
Et, prenant Alice chacun par une main, ils la menèrent à l'endroit où le Roi dormait. – N'est-il pas adorable ? demanda Bonnet Blanc. ..."
Pour la distraire, les jumeaux lui montrent le Roi Rouge endormi. Puis, découvrant son hochet (rattle) neuf, ils décident de se battre pour lui, comme le prévoit la comptine. Malgré les tentatives d'Alice pour cacher l'objet, ils s'apprêtent à en découdre lorsque l'obscurité tombe soudainement. Affolée par l'apparition d'un énorme corbeau noir, Alice prendra la fuite...
"– J'ai peur qu'il n'attrape froid à rester couché sur l'herbe humide, dit Alice qui était une petite fille très prévenante. – Il est en train de rêver, déclara Tweedledee et de quoi crois-tu qu'il rêve ? – Personne ne peut deviner cela, répondit Alice. – Mais, voyons, il rêve de toi ! s'exclama Tweedledee, en battant des mains d'un air de triomphe. Et s'il cessait de rêver de toi, où crois-tu que tu serais ? – Où je suis à présent, bien sûr, dit Alice. – Pas du tout ! répliqua Tweedledee d'un ton méprisant. Tu n'es qu'un des éléments de son rêve ! – Si ce Roi qu'est là venait à se réveiller, ajouta Bonnet Blanc, tu disparaîtrais – pfutt ! – comme une bougie qui s'éteint ! – C'est faux ! protesta Alice d'un ton indigné. D'ailleurs, si, moi, je suis un des éléments de son rêve, je voudrais bien savoir ce que vous êtes, vous ? – Idem, répondit Bonnet Blanc. – Idem, idem ! cria Tweedledee.
Il cria si fort qu'Alice ne put s'empêcher de dire : – Chut ! Vous allez le réveiller si vous faites tant de bruit. – Voyons, pourquoi parles-tu de le réveiller, demanda Tweedledee, puisque tu n'es qu'un des éléments de son rêve ? Tu sais très bien que tu n'es pas réelle. – Mais si, je suis réelle ! affirma Alice, en se mettant à pleurer. – Tu ne te rendras pas plus réelle en pleurant, fit observer Tweedledee. D'ailleurs, il n'y a pas de quoi pleurer. – Si je n'étais pas réelle, dit Alice (en riant à travers ses larmes, tellement tout cela lui semblait ridicule), je serais incapable de pleurer. – J'espère que tu ne crois pas que ce sont de vraies larmes ? demanda Tweedledee avec le plus grand mépris.
« Je sais qu'ils disent des bêtises, pensa Alice, et je suis stupide de pleurer.
» Là-dessus, elle essuya ses larmes, et continua aussi gaiement que possible :
– En tout cas, je ferais mieux de sortir du bois, car, vraiment, il commence à faire très sombre. Croyez-vous qu'il va pleuvoir ?
Tweedledumprit un grand parapluie qu'il ouvrit au-dessus de lui et de son frère, puis il leva les yeux. – Non, je ne crois pas, dit-il ; du moins… pas là-dessous. En aucune façon.
– Mais il pourrait pleuvoir à l'extérieur ? ..."
Le rêve du Roi Rouge est l'un des moments les plus philosophiquement vertigineux du livre. L'affirmation qu'Alice ne serait qu'une création du rêve d'un autre remet en cause la réalité de sa propre conscience et de son aventure. Ce thème du rêve dans le rêve brouille radicalement les frontières entre le rêveur et le rêvé, le sujet et l'objet.
Le duo des jumeaux, miroir du langage et de la pensée : Leurs dialogues en écho, leurs répétitions et leurs micro-désaccords représentent une forme de pensée dialoguée ou de monologue dédoublé. Ils incarnent le débat intérieur, la contradiction interne, et l'impossibilité de distinguer deux entités parfaitement symétriques. Leur nom même (Dum et Dee) n'a de sens que dans leur opposition.
Une atmosphère qui bascule du comique à l'angoissant : Le chapitre commence sur le ton de l'humour verbal et de l'absurde doux (les jumeaux, le poème), puis glisse vers l'angoisse existentielle (le rêve du Roi Rouge) et se termine sur une peur viscérale et primitive (l'obscurité soudaine, le corbeau monstrueux). Cette progression reflète la descente d'Alice dans des couches de plus en plus profondes et troublantes de l'inconscient.
Sommes-nous les acteurs d'un scénario prédéfini ? L'idée du Roi Rouge est un argument solipsiste poussé à l'extrême. Carroll, logicien, utilise ce paradoxe pour ébranler les certitudes du lecteur sur la réalité objective. L'intention n'est pas de donner une réponse, mais de créer un vertige intellectuel qui reflète celui du monde du miroir, où tout est relatif et inversé.
Avec "Le Morse et le Charpentier", Carroll refuse la fable à morale simple. Les deux protagonistes sont également manipulateurs. L'intention est de critiquer l'hypocrisie moralisatrice et de montrer que le mal peut séduire sous des apparences aimables (le Morse pleure en mangeant les huîtres). C'est une leçon de cynisme voilée d'humour.
La peur du corbeau (qui s'avère être une interprétation erronée de l'obscurité) ramène l'angoisse au niveau instinctif et prépare la suite du voyage. L'intention narrative est de maintenir une tension et de montrer qu'Alice, même dans un monde de rêve, est soumise à des émotions primaires.
Chapitre 5 – . Wool and Water
De la Laine et de l'Eau (titre souvent gardé littéralement)
Alice, en fuite, se retrouve soudain dans la boutique étrange d'une Brebis (the Sheep) tricotant fébrilement avec des aiguilles à cinq branches. La boutique est remplie d'étagères flottantes portant des objets curieux et changeants. La Brebis, brusque et distraite, lui demande sans cesse : « Que veux-tu acheter ? »
Lorsque Alice exprime le désir de regarder autour d'elle, la boutique se transforme soudain en une barque sur une rivière, la Brebis aux rames. Alice achète un œuf (qui coûte un centime de moins que deux) dans cet espace mouvant. La scène devient un rêve éveillé de navigation paisible, jusqu'à ce que l'œuf sur l'étagère devienne de plus en plus gros et se transforme en Humpty Dumpty sur un mur étroit.
La boutique/rivière redevient boutique. Alice, essayant d'attraper un objet fascinant (une pelote de laine, puis un livre) sur les étagères mouvantes, échoue à chaque fois : l'objet convoité est toujours sur l'étagère la plus éloignée. La Brebis lui lance finalement un dé de tricot, qui se transforme en rame dans ses mains alors qu'elles sont de nouveau sur l'eau. Alice saisit des joncs parfumés (rushes) au passage, qui se fanent instantanément dans ses mains.
Le chapitre se termine par la boutique disparaissant, la Brebis s'évanouissant dans la forêt, et Alice se retrouvant devant l'œuf géant de Humpty Dumpty sur son mur.
"Alice attrapa le châle tout en parlant et chercha des yeux sa propriétaire. Un instant plus tard, la Reine blanche arriva en courant à toute allure dans le bois, les bras tendus sur les côtés comme si elle volait. Très civilement, Alice alla à sa rencontre avec le châle.
— Je suis très contente de m’être trouvée là, ditelle en aidant la Reine à le remettre sur ses épaules.
La Reine blanche se contenta de lui lancer un regard désemparé et vaguement effrayé sans cesser de se répéter à voix basse quelque chose qui sonnait comme « tartine beurrée, tartine beurrée ». Alice pensa que s’il devait y avoir une conversation, il faudrait qu’elle la lance elle-même. Aussi commença-t-elle, plutôt timidement :
— Je ne sais pas bien, pour s’adresser à la Reine blanche, quels propos doivent être tenus…
— Tenue ? Si tu appelles ça une tenue, dit la Reine, ce n’est pas ma conception de la chose, pas du tout !
Alice pensa qu’il valait mieux ne pas engager la conversation sur une dispute, aussi se contenta-t-elle de sourire et dit :
— Si Votre Majesté veut bien m’indiquer la bonne façon pour commencer, je ferai aussi bien que je pourrai.
— Mais je ne veux pas qu’on le fasse, pas du tout ! grogna la pauvre Reine. J’ai passé ces deux dernières heures à me mettre moi-même en tenue !
En fait, il aurait beaucoup mieux valu, à ce qu’il sembla à Alice, qu’elle ait eu quelqu’un pour l’habiller car elle était horriblement négligée. « Tous ses vêtements sont en loques, pensa Alice, et ils tiennent avec des épingles ! »
— Puis-je remettre votre châle droit ? ajouta-t-elle à voix haute.
— Je ne sais pas ce qu’il a, dit la Reine d’un ton mélancolique. Il est de mauvaise humeur, je pense. Je l’ai épinglé ici et je l’ai épinglé là, mais il n’y a rien qui lui plaise ! ..."
Un espace onirique en perpétuelle transformation : C'est l'apogée de la fluidité du rêve. Les frontières entre les lieux (boutique/rivière/forêt) et les objets (œuf/Humpty Dumpty, dé/rame, laine/eau) n'existent plus. La logique n'est pas inversée, mais liquide. Cette instabilité permanente est plus proche du fonctionnement réel du rêve que les absurdités logiques des autres chapitres. La Brebis est une vendeuse acariâtre et inefficace. Son unique refrain ("Que veux-tu acheter ?") et l'impossibilité d'acquérir ce qu'on désire (les étagères fuyantes) est une satire hilarante et frustrante de l'acte d'achat, du matérialisme et des relations commerciales absurdes. Le calcul du prix de l'œuf ("plus cher que deux, mais tu en achètes un seul") parodie la logique économique.
Le motif de la laine et de l'eau, la matière et le flux - Le titre est une clé. La laine (wool) représente la matière tissée, le travail (tricot), la tentative de donner une forme fixe. L'eau (water) représente le flux, l'insaisissable, le changement perpétuel. Tout le chapitre est une lutte entre ces deux principes : Alice essaie de saisir (la laine, le livre), mais tout se dissout ou se transforme (en eau, en rame, en œuf).
Le chapitre n'a pas de résolution en soi. Il fonctionne comme un long couloir onirique qui conduit Alice, via une série de métamorphoses, directement au pied du personnage du chapitre suivant : Humpty Dumpty. C'est un mécanisme narratif brillant qui utilise la logique du rêve pour faire progresser l'intrigue.
Alice n'est plus vraiment actrice ici. Elle est ballotée, répond aux questions capricieuses de la Brebis, tente d'attraper l'insaisissable. La tonalité est à la mélancolie et à la résignation amusée, renforcée par l'image poétique des joncs qui fanent dès qu'elle les cueille – symbole de la beauté intouchable du rêve. L'intention de Carroll est de plonger le lecteur dans la fluidité pure du rêve, tout en y glissant une critique sociale sur le commerce. C'est un poème en prose sur la frustration du désir et l'impossibilité de fixer le monde. Il sert de pont hypnotique et liquide entre le monde des comptines (Tweedledum & Dee) et le monde de la sémantique pure (Humpty Dumpty).
Chapitre 6 – Humpty Dumpty
Le chapitre 6 est un traité de philosophie du langage déguisé en comptine pour enfants. L'intention de Carroll est de faire de Humpty Dumpty le porte-parole d'une sémantique autocratique et absurde, tout en offrant une réflexion profonde sur l'arbitraire des signes, le pouvoir de l'interprétation et la fragilité de toute position d'autorité.
"L’œuf devint seulement de plus en plus gros et de plus en plus humain. Quand elle fut parvenue à quelques pas de lui, Alice remarqua qu’il avait des yeux, un nez et une bouche. Et quand elle fut tout près, elle vit clairement qu’il s’agissait de Humpty Dumpty en personne.
« Ça ne peut être personne d’autre, se dit-elle. J’en suis aussi sûre que si son nom était écrit sur sa figure. »
On aurait pu facilement l’écrire cent fois sur cette énorme face. Humpty Dumpty était assis, les jambes croisées comme un Turc, sur l’arête d’un haut mur – et tellement étroite qu’Alice se demanda comment il faisait pour garder l’équilibre. Comme ses yeux regardaient fixement dans la direction opposée et qu’il ne faisait pas le moins du monde attention à elle, elle pensa qu’il pouvait s’agir d’un personnage empaillé, après tout.
— Il ressemble à un œuf du tout au tout ! dit-elle à voix haute, en tendant les mains pour le rattraper car elle s’attendait à ce qu’il tombe d’un moment à l’autre.
— C’est très irritant de se faire appeler « œuf », dit Humpty Dumpty après un long silence et en ne regardant toujours pas vers elle. Très irritant !
— J’ai dit que vous ressembliez à un œuf, monsieur, expliqua gentiment Alice. Et il y a des œufs qui sont très jolis, savez-vous, ajouta-t-elle dans l’espoir de tourner sa remarque en une espèce de compliment.
— Et il y a des gens, dit Humpty Dumpty en ne la regardant toujours pas, qui n’ont pas plus de bon sens qu’un bébé !
Alice ne sut que répondre. Elle pensa que ce n’était pas du tout une conversation qu’ils avaient puisqu’il ne lui disait jamais rien à elle. En réalité, la dernière remarque s’adressait d’évidence à un arbre. Elle demeura donc où elle était et se récita à elle-même :
« Humpty Dumpty s’assit sur un mur.
Humpty Dumpty chuta sur du dur.
Tous les soldats du roi avec tous ses chevaux
N’ont pas pu replacer Humpty Dumpty tout là-haut. »
— Ce dernier vers est trop long pour la poésie, ajouta-t-elle presque à voix haute, en oubliant que Humpty Dumpty l’entendrait.
— Ne reste pas là à bavarder toute seule comme ça, dit Humpty Dumpty en la regardant pour la première fois. Dis-moi plutôt ton nom et ton métier.
— Mon nom est Alice, mais…
— C’est un nom assez stupide ! l’interrompit Humpty Dumpty avec impatience. Que signifie-t-il ?
— Un nom doit-il forcément signifier quelque chose ? demanda Alice d’un ton dubitatif...."
Alice aborde avec prudence l'énorme œuf anthropomorphe assis en équilibre précaire sur un haut mur étroit. Humpty Dumpty est vaniteux, méprisant et capricieux. Il entame une conversation où il corrige arrogant Alice sur l'usage des mots et des noms. Le dialogue tourne rapidement à une leçon de sémantique autocratique :
- Sur les noms : Il affirme qu'un nom doit signifier quelque chose, contrairement au sien qui ne signifie que sa forme. Quand Alice demande son nom, il rétorque que c'est une question "stupide".
- Sur le sens des mots : Il énonce son célèbre principe : "Quand moi j'emploie un mot, il signifie exactement ce qu'il me plaît qu'il signifie, ni plus ni moins." Il compare les mots à des domestiques que l'on paie (leur donne un salaire/sens) et que l'on renvoie (quand on cesse de les utiliser).
- Sur "Jabberwocky" : Alice lui récite le poème énigmatique du premier chapitre. Humpty Dumpty, avec une autorité de professeur excentrique, en donne une glose définitive, expliquant chacun des mots-valises (portmanteau words) comme slithy (lithe + slimy), mimsy (flimsy + miserable), etc. Son explication est arbitraire mais présentée comme une vérité absolue.
- Sur l'âge et le temps : Il se vante de pouvoir expliquer tous les poèmes jamais écrits. Il discute aussi du temps, qu'il présente comme un être susceptible qu'il faut amadouer avec des cadeaux (une montre pour son "un-birthday", jour qui n'est pas son anniversaire).
La conversation tourne court à cause de l'orgueil et de la susceptibilité d'Humpty Dumpty. Alice le quitte sur une remarque jugée insultante. Le chapitre se termine par la chute inévitable (mais non montrée) d'Humpty Dumpty, annoncée par un grand fracas qui fait accourir la cavalerie et l'infanterie du royaume (le Roi, la Reine, leurs soldats), dans un clin d'œil à la comptine.
"... — Vous semblez très habile pour expliquer les mots, monsieur, dit Alice. Auriez-vous la gentillesse de m’expliquer le sens d’un poème qui s’intitule Jabberwocky ?
— Voyons, écoutons-le, dit Humpty Dumpty. Je suis capable d’expliquer tous les poèmes qui ont été inventés… et une bonne partie de ceux qui ne l’ont pas encore été.
Cela parut encourageant aussi Alice récita-t-elle les premiers vers :
— C’était cuirheur, les tirblaiz vistes
Gryraient, viriaient dans le lodet ;
Tout pireux étaient les serpistes,
Et les govers dchessois beuchlaient.
— C’est assez pour commencer, l’interrompit Humpty Dumpty. Il y a beaucoup de mots là-dedans. Cuirheur signifie quatre heures de l’après-midi, le moment où on commence à cuire les choses pour le dîner.
— C’est très bien, dit Alice. Et que sont les tirblaiz ?
— Ma foi, les tirblaiz sont quelque chose comme des blaireaux… quelque chose comme des lézards… et quelque chose comme des tire-bouchons.
— Ce doit être de très curieuses créatures.
— C’est bien le cas, dit Humpty Dumpty. En plus, ils font leurs nids sous les cadrans solaires… Et ils se nourrissent de fromage.
— Et vistes ?
— Eh bien, viste signifie « leste et visqueux ». Leste est la même chose qu’actif. Tu vois, c’est comme une valise : il y a deux significations emballées ensemble pour former un seul mot.
— Je comprends maintenant, dit Alice pensivement. Et qu’est-ce que gryrer, et virier ?..."
Humpty Dumpty incarne une théorie du langage : le nominalisme radical et l'arbitraire du signe. Son pouvoir est de décréter le sens, sans référence à un usage commun ou à une réalité extérieure. C'est une parodie de l'érudition pédante et de l'autoritarisme intellectuel.
Pour la première fois, les néologismes du poème "Jabberwocky" reçoivent une "explication" canonique, bien qu'inventée de toutes pièces. Cela crée un paradoxe très particulier : le non-sens est codifié, l'absurde est rationalisé. Carroll, à travers Humpty Dumpty, montre que l'interprétation est un acte de pouvoir, pas de découverte.
Humpty Dumpty sait qu'il est un personnage de comptine voué à une grande chute. Cette conscience le rend à la fois arrogant (il se croit au centre de l'attention du roi) et pathétique (son équilibre est littéralement celui d'un œuf sur un mur). Il représente le destin figé par le récit, l'incapacité d'échapper à son propre scénario.
Tout le chapitre est un duel entre deux conceptions du langage :
- Celle d'Alice : les mots ont un sens conventionnel, stable, partagé ; la communication cherche la clarté.
- Celle d'Humpty Dumpty : les mots sont des outils personnels, malléables ; la communication est un exercice de domination.
Leurs échanges sont un dialogue de sourds parfait, où chacun parle depuis un système de valeurs linguistiques incompatible. Carroll respecte la comptine (la chute a lieu) mais la soustrait au regard. Le récit se concentre sur les conséquences comiques et bureaucratiques (la mobilisation de l'armée royale) plutôt que sur le drame. Cela déplace l'absurde du physique (une chute) au social et administratif.
Carroll, logicien et amateur de mots, utilise Humpty Dumpty pour mettre en scène une théorie extrême de la signification. L'intention est moins de l'endosser que de la présenter, de la pousser à l'absurde pour provoquer la réflexion du lecteur sur comment le langage fonctionne réellement.
Humpty Dumpty est la caricature du savant dogmatique qui impose son interprétation comme vérité révélée, méprise les questions naïves et use d'un jargon intimidant. Carroll, qui évoluait à Oxford, moque ici une certaine forme d'autorité intellectuelle creuse.
En expliquant "Jabberwocky", Carroll semble offrir une solution au mystère du premier chapitre. Mais cette explication est elle-même arbitraire et dictée par un personnage insupportable. L'intention est double : satisfaire la curiosité du lecteur tout en lui montrant que le sens, en littérature comme dans les mots-valises, est toujours négocié, construit, et jamais absolu.
Après cette rencontre, Alice a appris une leçon cruciale : ici, le langage est un champ de bataille où le pouvoir décide du sens. Elle quitte le chapitre moins innocente, ayant vu que la communication peut être un jeu truqué. Cela la prépare à affronter d'autres figures d'autorité (comme les Reines).
Chapitre 7 – The Lion and the Unicorn
Le Lion et la Licorne
Le chapitre 7 est une satire politique et sociale déguisée en pantalonnade héraldique. L'intention de Carroll est d'utiliser les figures du Lion et de la Licorne pour ridiculiser les conflits de pouvoir, de dépeindre la monarchie comme un système divisé entre folie douce et tyrannie, et de préparer, à travers un rituel alimentaire absurde, l'entrée définitive d'Alice dans le jeu des reines. C'est un chapitre charnière qui passe de l'absurdité individuelle à une critique plus large des institutions.
"Un instant plus tard, des soldats arrivèrent en courant à travers le bois, d’abord par deux ou trois puis par vingt et trente à la fois puis, finalement, si nombreux qu’ils semblèrent complètement remplir la forêt. Alice se cacha derrière un arbre, par crainte de se faire piétiner, et les regarda passer.
Elle se dit que, de toute sa vie, elle n’avait jamais vu des soldats aussi peu assurés sur leurs jambes : ils trébuchaient sans cesse sur une chose ou sur l’autre, et quand un tombait, plusieurs autres lui tombaient immanquablement dessus, si bien que le sol ne tarda pas à être couvert de petites piles d’hommes.
Puis vinrent les chevaux. Comme ils avaient quatre pieds, ils se débrouillaient mieux que les fantassins, mais même eux trébuchaient de temps en temps. Et cela semblait être une règle absolue que quand un cheval trébuchait, son cavalier tombait instantanément. La confusion empira à chaque moment et Alice fut tout heureuse de sortir du bois pour gagner un espace à découvert où elle trouva le Roi blanc assis par terre, très affairé à écrire dans son carnet de notes.
— Je les ai tous envoyés, cria le Roi sur un ton de délice en voyant paraître Alice. As-tu par hasard rencontré des soldats, ma chère, en venant à travers le bois ?
— Effectivement, dit Alice. Plusieurs milliers, je dirais.
— Quatre mille quatre cent sept, voilà le nombre exact, dit le Roi en se référant à son carnet. Je ne pouvais pas envoyer tous les cavaliers, vois-tu, parce qu’on en a besoin de deux pour jouer. Et je n’ai pas non plus envoyé les deux Messagers. Ils sont partis tous les deux pour la ville. Regarde bien sur la route et dis-moi qui tu aperçois.
— Sur la route ? Personne, dit Alice.
— J’aimerais vraiment avoir d’aussi bons yeux, remarqua le Roi d’un ton nerveux. Être capable de distinguer personne ! Et à cette distance encore ! Moi, tout ce que je peux faire, avec cette lumière, c’est apercevoir quelqu’un !...'
Alice rencontre un Roi Blanc décousu et anxieux, assis sur la route et consultant un carnet. Il est obsédé par le fait de "voir venir" les messagers et craint les "monstres" (comme le Lion et la Licorne). Il explique qu'ils se battent pour la couronne du roi, conformément à une tradition qui a lieu "plusieurs fois par jour".
Arrivent alors les deux combattants, présentés comme des célébrités du pays. Le Lion et la Licorne interrompent leur bataille pour accueillir Alice avec une chanson de bienvenue absurde. Ils reprennent leur duel bref et théâtral avant la pause "goûter".
C'est alors qu'arrivent les messagers royaux : Haigha et Hatta (des versions "miroir" dégradées du Lièvre de Mars et du Chapelier de Wonderland), apportant un énorme plum-cake (gâteau aux fruits). S'ensuit un rituel de distribution absurde : le gâteau est découpé puis redistribué aux mêmes personnes, dans un cycle sans fin. Les personnages discutent autour d'Alice, qui est traitée comme un "monstre" fascinant mais inclus dans la conversation.
Le chapitre culmine avec l'arrivée soudaine et bruyante de la Reine Rouge à la tête de son armée. Le chaos s'ensuit, le goûter est piétiné, et la Reine emmène Alice avec elle, mettant fin à la scène.
"... La Licorne considéra Alice d’un air rêveur avant de dire :
— Parle, enfant !
Alice ne put empêcher ses lèvres de se retrousser pour sourire quand elle commença ainsi :
— Moi aussi j’ai toujours cru que les licornes étaient des monstres fabuleux. Je n’en avais jamais vu en vrai jusqu’alors.
— Alors, maintenant que nous nous sommes vues l’une l’autre, dit la Licorne, si tu crois en moi, je crois en toi. Marché conclu ?
— Oui, si vous voulez, répondit Alice.
— Eh bien ! fais chercher la tarte aux prunes, vieil homme ! poursuivit la Licorne en se détournant d’Alice pour s’adresser au Roi. Pas de ton pain noir pour moi !
— Certainement… certainement ! marmonna le Roi en faisant signe à Haigha. Ouvre le sac, lui souffla-t-il. Dépêche-toi. Non ! Pas celui-là, il est plein de harengs !
Haigha tira une grande tarte du sac et demanda à Alice de la tenir, le temps d’y prendre aussi un plat et une pelle à tarte. Comment les fit-il sortir du sac ? Alice ne parvint pas à le deviner. « C’est comme un tour de magie », pensa-t-elle.
Entretemps, le Lion les avait rejoints. Il semblait très fatigué et tout endormi ; il avait les yeux à moitié fermés.
— C’est quoi, ça ? dit-il en regardant Alice (il clignait les yeux et parlait d’une voix profonde et creuse qui résonnait comme le battement d’une grosse cloche).
— Ce que c’est réellement ? dit la Licorne, tout excitée. Tu ne devineras jamais ! Moi, je n’ai pas pu.
Le Lion posa sur Alice un regard las.
— Es-tu un animal, un végétal ou un minéral ? demanda-t-il en bâillant à chaque mot.
— C’est un monstre fabuleux ! cria la Licorne avant qu’Alice puisse répondre.
— Alors, Monstre, sers-nous la tarte aux prunes ! dit le Lion en s’allongeant et en posant le menton sur sa patte. Assis, vous deux ! (il s’adressait au Roi et à la Licorne). Et des parts égales pour le gâteau, n’est-ce pas !..."
Le Lion et la Licorne sont les supports des armoiries royales britanniques. Les voir réduits à des boxeurs de foire, se battant plusieurs fois par jour pour un titre symbolique, est une satire cinglante des rituels politiques vides, des conflits dynastiques et du nationalisme. Leur bataille est une parodie de la chevalerie et de la guerre, réduite à une attraction répétitive et épuisante.
Le plum-cake est au centre d'une cérémonie parodique. Le fait qu'il soit découpé, distribué, puis que les parts soient remises dans le gâteau pour recommencer, illustre parfaitement un rituel social ou économique parfaitement stérile qui ne nourrit personne. C'est une critique des conventions qui perpétuent un cycle sans profit réel: On "découpe" et "redistribue" sans créer de nouvelle richesse, dans un simulacre d'équité. Carroll, observateur de la société victorienne, pointe l'absurdité de certaines formes de charité ou de gouvernance.
En faisant revenir Hatta et Haigha, Carroll crée un effet d'écho inquiétant avec le premier livre. L'intention est de montrer que dans le monde du Miroir, tout est un reflet imparfait, usé, moins vif. Cela peut refléter une nostalgie de l'enfance (le monde des merveilles original) qui ne peut être que déformée en y revenant.
Ce chapitre est la dernière étape avant l'accession d'Alice au statut de Reine. En présentant la monarchie existante comme un cirque violent et inepte, Carroll justifie symboliquement la "prise de pouvoir" d'Alice. La Reine Rouge, en l'emmenant, l'introduit de force dans l'arène du pouvoir.
Chapitre 8 – "It's my own Invention"
« C’est ma propre invention» (les guillemets font partie du titre)
Vient le moment où le voyage cesse, où le jeu est gagné, et où le rêve commence à se dissiper pour laisser place à la métamorphose finale d'Alice.
Ce chapitre s'ouvre sur Alice marchant aux côtés de la Reine Blanche, personnage échevelé, distrait et vivant la vie à l'envers. La conversation tourne autour de l'invention d'Alice : un moyen de prévenir le rôti de mouton de s'envoler, en l'attachant avec une attache à papillon. La Reine Blanche la corrige, mais loue son esprit inventif.
"Au bout d’un moment, le bruit sembla décroître graduellement jusqu’à ce que s’installe un silence de mort. Alice leva la tête, un peu inquiète. Il n’y avait personne en vue, et elle pensa d’abord qu’elle avait dû rêver du Lion, de la Licorne et de ces Messagers anglo-saxons tellement étranges. Seulement, il y avait toujours ce grand plat sur le sol, à ses pieds, sur lequel elle avait essayé de découper la tarte.
« De sorte que je n’ai pas rêvé, après tout, se dit-elle. À moins que nous ne fassions tous partie du même rêve. Oh ! j’espère juste que c’est bien le mien et pas celui du Roi rouge ! Je n’aimerais pas du tout appartenir au rêve de quelqu’un d’autre, poursuivit-elle d’une voix plaintive. J’ai bien envie d’aller le réveiller et de voir ce qu’il arrive ! »
À ce moment-là, ses réflexions furent interrompues par un grand cri : « Holà ! Holà ! Échec ! » et un cavalier revêtu d’une armure écarlate vint vers elle au galop en brandissant un grand bâton. Quand il fut près d’elle, le cheval s’arrêta brusquement.
— Tu es ma prisonnière ! cria le Cavalier tout en tombant de sa monture.
Tout étonnée qu’elle était, Alice eut plus peur pour lui que pour elle, sur le moment, et elle le regarda remonter avec une certaine inquiétude. Une fois qu’il se fut bien réinstallé sur la selle, il recommença : « Tu es ma… ! » mais une autre voix se fit entendre pour dire : « Holà ! Holà ! Échec ! » Un peu surprise, Alice se retourna pour faire face à ce nouvel ennemi.
Cette fois, c’était un Cavalier blanc. Il s’arrêta au côté d’Alice et tomba de cheval, juste comme l’avait fait le Cavalier rouge. Il se remit en selle, et les deux cavaliers, chacun sur son cheval, s’observèrent pendant un moment sans parler. Alice fit aller son regard de l’un à l’autre, avec une certaine stupéfaction...."
Le chapitre est ensuite structuré autour de plusieurs épisodes illustrant la logique inversée caractéristique de la Reine Blanche :
- La mémoire qui fonctionne dans les deux sens : Elle se souvient mieux des choses de la semaine prochaine que de celles de la semaine dernière. Elle crie avant de se piquer le doigt, car la douleur précède la cause dans son expérience.
- Le roi qui ne voit personne sur la route : La Reine Blanche affirme que son mari voit "Personne" sur la route, plus vite qu'elle ne pourrait le faire.
L'épisode de la blessure qui saigne avant la piqûre : Elle explique qu'au moment où elle se piquera le doigt (dans le futur), elle aura déjà arrêté de saigner. Elle bande donc son doigt avant de se piquer.
- La scène surréaliste de l'épingle à châle : La Reine Blanche fixe son châle avec une épingle, puis tourne si vite sur elle-même qu'elle devient un tourbillon et disparaît dans les airs, laissant Alice interloquée.
Le chapitre se termine par l'apparition soudaine de la Reine Rouge, qui guide Alice vers une petite colline d'où elle peut voir tout l'échiquier. La Reine Rouge lui annonce que c'est la dernière case, et qu'elle va devenir Reine. La scène finale montre les deux reines (Rouge et Blanche) faisant une révérence cérémonieuse et endormante à Alice, avant que tout ne disparaisse dans l'obscurité.
"... — Alors, c’est quoi la chanson, finalement ? dit Alice qui, à ce moment-là, était complètement perdue.
— J’allais y venir, dit le Cavalier. La chanson, c’est A-assis sur une barrière. L’air est de ma propre invention.
En disant cela, il lâcha la bride sur l’encolure du cheval. Puis, en marquant lentement la mesure d’une main, avec un léger sourire qui illuminait son aimable visage lunaire, comme s’il appréciait beaucoup la musique de sa chanson, il commença.
De toutes les choses étranges qu’Alice vit lors de son voyage de l’autre côté du Miroir, celle-ci fut celle dont elle se souvint le plus nettement. Des années plus tard, elle pouvait se remémorer toute la scène, comme si elle s’était déroulée la veille… les yeux bleu tendre et le gentil sourire du Cavalier… le soleil couchant qui luisait dans ses cheveux et qui se reflétait sur son armure avec un éclat qui l’éblouissait… le cheval qui marchait tranquillement, la bride sur le cou, et qui broutait l’herbe à ses pieds… les ombres sombres de la forêt dans le fond… Tout cela, elle l’enregistra comme un tableau, tandis que, appuyée contre le tronc d’un arbre et la main posée en écran au-dessus des yeux, elle regardait l’étrange paire et écoutait, dans un demi-rêve, la musique mélancolique de la chanson.
« Mais l’air n’est pas de son invention ! se dit-elle, c’est celui de cette chanson qui dit : “Je te donne tout, je peux pas plus !” »
Sur quoi, elle demeura immobile et écouta très attentivement mais aucune larme ne lui vint aux yeux...."
En lui donnant une "invention", Carroll souligne qu'Alice a assimilé les règles de l'absurde au point de pouvoir tenter d'y contribuer. Elle n'est plus une étrangère, mais une habitante qui commence à façonner son environnement. C'est une étape cruciale vers son statut de Reine (créatrice de son propre monde/règles). L'annonce de la "dernière case" et la vue sur l'échiquier ont une fonction cathartique et explicative. Carroll veut que le lecteur, avec Alice, visualise le parcours accompli et comprenne que le but est atteint. Les révérences cérémonieuses des Reines sont un rituel de passation de pouvoir.
Chapitre 9 – Queen Alice
Le chapitre s'ouvre sur Alice découvrant un grand banquet somptueux en son honneur, célébrant son couronnement. Elle est assise à la place d'honneur, entre la Reine Rouge et la Reine Blanche, devenues soudainement minuscules. L'atmosphère est cependant immédiatement chaotique et menaçante.
"— Ma foi, c’est vraiment grandiose, dit Alice. Je ne m’attendais pas à devenir une reine aussi tôt… et je vais te dire ce qu’il en est, Votre Majesté, poursuivit-elle d’un ton sévère (elle aimait bien se gronder elle-même), il n’est pas du tout convenable de rester ainsi assise sur l’herbe à ne rien faire ! Les Reines doivent montrer de la dignité, sais-tu !
De sorte qu’elle se leva et se remit en marche… avec pas mal de raideur au début car elle craignait que la couronne ne tombe. Elle se rassura à l’idée qu’il n’y avait personne pour la voir.
— Si je suis réellement une Reine, dit-elle en s’asseyant à nouveau, je serai capable de bien me débrouiller, le moment venu.
Tout se passait si étrangement qu’elle ne fut pas du tout surprise de trouver la Reine rouge et la Reine blanche assises auprès d’elle, chacune d’un côté. Elle eut envie de leur demander comment elles étaient arrivées là mais craignit que ce ne soit guère poli. Elle pensa qu’il n’y aurait cependant pas de mal à demander si la partie était terminée.
— S’il vous plaît, pourriez-vous me dire… commença-t-elle en regardant timidement la Reine rouge.
— Parle quand on te parle ! l’interrompit sèchement cette dernière.
— Mais si tout le monde respectait cette règle, dit Alice qui était toujours prête à discuter, si on parlait seulement quand on vous parle et si chacun attendait toujours de son côté que l’autre entame la conversation, personne, voyez-vous, ne dirait jamais rien, si bien que…
— Ridicule ! s’écria la Reine. Tu ne vois donc pas, enfant… Là, elle s’interrompit en fronçant les sourcils et, après avoir réfléchi un moment, changea brusquement de sujet de conversation..."
Le banquet est ponctué d'incidents absurdes et violents :
- Les présentations : Alice est présentée à une série de plats personnifiés : un Gigot qui lui fait un signe de tête, un Pudding qui l'interpelle.
- La Reine Rouge et le mutisme : La Reine Rouge impose à Alice une règle absurde : elle ne doit parler que lorsqu'on s'adresse à elle, et doit toujours alterner son toast entre ses deux voisines.
- Les provocations du Pudding : Le Pudding engage une querelle, accusant Alice de l'avoir "frappé" (en le coupant). La Reine Rouge prend le parti du Pudding, obligeant Alice à présenter des excuses à un aliment.
- La logique tyrannique : La Reine Blanche tente de réconforter Alice en évoquant des souvenirs impossibles ("le beurre du couteau faisait du bruit"), tandis que la Reine Rouge assène des maximes absurdes ("La politesse avant tout").
- La crise finale : La Reine Rouge devient de plus en plus agressive, hurlant "Coupez-lui la tête !" à la moindre offense perçue. Les invités et les plats se transforment progressivement en décorations inertes. La scène culmine lorsque la Reine Rouge se transforme en une petite poupée de tissu sur la table, et que la Reine Blanche se dissout en une brassée de feuilles mortes.
Alice, excédée et n'ayant plus peur, met fin au cauchemar en secouant violemment la Reine Rouge devenue poupée. Elle la transforme ainsi en son chat noir, Kitty. À ce moment, la réalité du banquet se décompose entièrement.
" ... Alors (comme Alice le décrivit ensuite) toutes sortes d’événements se produisirent en un clin d’œil. Les chandelles grandirent jusqu’au plafond pour ressembler à des joncs surmontés d’un feu d’artifice. Les bouteilles prirent chacune deux assiettes dont elles se firent prestement une paire d’ailes et, avec des fourchettes en guise de pattes, se mirent à voleter dans tous les sens.
« Elles ressemblent beaucoup à des oiseaux », pensa Alice, pour autant qu’elle le put dans ce terrible désordre qui commençait.
Elle entendit un rire grave à côté d’elle. Elle se tourna pour voir ce qu’il arrivait à la Reine blanche mais, à sa place, elle trouva le Gigot de mouton assis sur sa chaise.
— Je suis ici, cria une voix venue de la soupière.
Alice se retourna, juste à temps pour voir la large figure cordiale de la Reine lui adresser un sourire depuis le bord de la soupière avant de disparaître dans la soupe.
Il n’y avait pas un moment à perdre. Déjà, plusieurs des invités étaient couchés dans les plats, et la louche remontait la table en direction de la chaise d’Alice en lui faisant signe avec impatience de s’écarter du passage...."
Au lieu d'une cérémonie glorieuse, Alice est confrontée à un cauchemar de protocole et d'humiliation. Son "règne" est immédiatement rendu impossible par des règles contradictoires, l'agressivité de ses "sujets" (y compris les plats) et l'absurdité tyrannique des vraies Reines. C'est la parodie de l'accession au pouvoir : une fois atteint, le sommet se révèle être un piège absurde.
La personnification des plats (le Gigot, le Pudding) pousse le principe de Wonderland à son extrême. Ici, la nourriture que l'on consomme proteste contre sa consommation. C'est une logique ultime d'un monde où tout est vivant et sujet de droit, rendant tout acte (même manger) potentiellement criminel. Le conflit avec le Pudding est un point de non-retour comique et philosophique.
La transformation des deux Reines (en poupée, puis en chat ; en feuilles mortes) n'est pas une disparition magique, mais une réduction à leur état "réel" ou insignifiant. La Reine Rouge, figure de la terreur absolue, finit en jouet que l'on secoue. C'est la démonstration finale que le pouvoir dans ce monde n'est qu'une illusion théâtrale qui s'effondre quand on ose y toucher.
Pour la première fois, Alice ne subit pas ou ne s'enfuit pas. Elle agit délibérément pour briser le sortilège. En secouant la poupée/Reine Rouge, elle accomplit un geste à la fois enfantin (jouer avec une poupée) et magique (rompre l'enchantement). Ce geste est l'équivalent de sa déclaration "Vous n'êtes qu'un paquet de cartes !" dans Wonderland, mais il est physique et concret. La transformation de la Reine Rouge en Kitty le chat est un moment charnière. Le chat noir, présent au début du livre, est l'animal domestique d'Alice. Sa réapparition ici opère une soudure entre le monde du Miroir et la chambre d'Alice, signalant que la frontière entre le rêve et la réalité est sur le point de céder.
En faisant du banquet de couronnement une épreuve insupportable, Carroll porte un jugement cynique sur la nature du pouvoir. Devenir Reine ne consiste pas à gouverner, mais à être piégé dans un réseau de protocoles absurdes, de flatteries agressives et de conflits insolubles. C'est une critique de la vie de cour et des apparences du pouvoir.
Le conflit avec le Pudding est une satire philosophique. Si tout est vivant et sensible, l'éthique devient impossible. Carroll montre l'absurdité d'un monde où l'on ne peut plus distinguer un sujet d'un objet, un invité d'un plat. C'est une réflexion sur les limites de l'empathie et de la moralité.
Après avoir traversé tout l'échiquier en obéissant à des règles, Alice doit, pour achever son initiation, renverser activement l'autorité qui lui a imposé ces règles. Secouer la Reine Rouge est cet acte. Carroll montre que la véritable "royauté" (ou maturité) n'est pas d'accepter un titre, mais de rejeter les fausses autorités et de reprendre le contrôle de sa propre réalité.
Avant le calme du réveil et de la méditation finale, Carroll offre un finale explosif et libérateur. Le banquet est l'accumulation de toutes les frustrations, absurdités et terreurs du voyage, qui se résolvent non par une victoire logique, mais par un geste de lassitude et de révolte active. L'intention est de procurer une satisfaction narrative et émotionnelle.
L'intention de Carroll est de démontrer que l'accession au statut suprême (Reine/adulte) dans un monde absurde est une farce tyrannique, et que la véritable libération vient du refus de jouer le jeu jusqu'au bout.
Chapitre 10 Shaking
(Le Secouement)
"Tout en parlant, elle la prit de sur la table et la secoua d’avant en arrière, de toutes ses forces.
La Reine rouge n’opposa aucune résistance. Son visage devint juste très petit et ses yeux, grands et verts. Puis, alors qu’Alice la secouait toujours, elle continua à devenir plus courte… et plus grosse… et plus douce… et plus ronde… et…"
Le chapitre 10 est très court et constitue la transition immédiate entre le rêve et le réveil. Il s'ouvre dans la continuité directe du chapitre 9 : Alice vient de secouer violemment la petite poupée (l'ancienne Reine Rouge) dans sa main. Sous l'effet de la secousse, la poupée se métamorphose définitivement en Kitty, le chaton noir d'Alice. Cette transformation achève la résorption du monde du Miroir en ses éléments constitutifs réels. Alice se retrouve brusquement dans son fauteuil, dans le salon de la Maison du Miroir, tenant Kitty sur ses genoux. L'autre chaton, Snowdrop (la Blanche), est en train de laver le visage de la Reine Blanche (devenue feuilles mortes). Le décor du banquet a totalement disparu.
Tout se passe en termes de transition psychologique. C'est l'instant où le rêve se défait et où l'esprit d'Alice opère le travail de "traduction" nécessaire pour réintégrer la réalité. Elle identifie un à un les personnages du Pays du Miroir avec les objets et êtres de sa réalité (lLa Reine Rouge, Kitty; la Reine Blanche, Snowdrop, Haigha, le Lévrier (the Messenger), Hatta, le Chapelier (the Hatter), etc). Le chapitre se termine sur une question de Kitty, à laquelle Alice répond en formulant la dernière grande énigme du livre : "C'était le Roi Rouge qui rêvait, voyons-tu ? Étais-je dans son rêve, ou bien était-il dans le mien ?" Cette question vertigineuse, posée à son chat, ouvre la porte au chapitre final.
L'intention de l'auteurest de décrire comment l'esprit, en se réveillant, tente de réconcilier deux logiques (celle du rêve et celle du réel) par un travail d'identification et de rationalisation.
En faisant d'Alice l'interprète de son rêve, Carroll lui donne une autorité intellectuelle totale. Elle n'est plus le jouet des événements ; elle en est l'analyste. Cela achève son parcours initiatique vers l'autonomie cognitive. Elle ne demande plus "Qui suis-je ?" mais "Qu'était-ce que cela signifiait ?".
En faisant correspondre chaque personnage fantastique à un élément de son environnement (les deux chatons, la gouvernante, un jouet), Carroll livre une théorie de l'inspiration onirique. Le rêve le plus fou est un réarrangement d'éléments familiers. L'intention est de valoriser l'imagination comme une alchimie du réel, non comme une fuite.
Chapitre 11 – Waking
Réveil
"… Et c’était réellement une petite chatte, après tout."
Ce chapitre final est extrêmement bref. Il s'ouvre sur la conclusion du chapitre 10 : Alice, tenant toujours Kitty, vient de poser la question vertigineuse sur le rêve du Roi Rouge.
Soudain, une voix sévère retentit : "Réveille-toi, ma chérie ! Comme tu as dormi longtemps !" C'est la voix de sa sœur aînée, qui la secoue doucement pour la réveiller. Alice émerge ainsi complètement du rêve, quittant la Maison du Miroir pour retrouver le jardin réel et sa sœur à ses côtés. Sitôt réveillée, et encore pleine de l'émerveillement de son aventure, Alice se précipite pour raconter à sa sœur tout son rêve extraordinaire : "Oh ! ma sœur, j'ai fait ce rêve le plus curieux !"
Le récit effectue alors un mouvement crucial. Après qu'Alice a fini de raconter, elle court jouer. La narration se focalise sur la sœur aînée, qui reste assise, pensive. La sœur se met à rêver éveillée, en partant des éléments du récit d'Alice. Elle imagine : la petite Alice elle-même, devenue femme adulte, comment elle conservera, tout au long de sa vie, son cœur d'enfant, comment elle rassemblera autour d'elle d'autres petits enfants et leur racontera les merveilles de son rêve, transmettant ainsi un peu de féerie dans leurs vies et comment elle évoquera avec eux les souvenirs "de l'Été d'autrefois" (the summer-time), préservant la magie de l'enfance au milieu des "réalités ennuyeuses" de l'âge adulte.
Chapitre 12 – Which Dreamed It?
Qui a rêvé de qui ? (ou Lequel a rêvé ?)
Une rupture totale avec le reste du livre. Il n'y a plus de dialogue, plus d'événement. Le récit bascule dans la subjectivité pure de la rêverie. Le livre se clôt sur la vision de la sœur, où le paysage réel se mêle aux échos du rêve. Elle entend dans son esprit le bruit des plats du banquet, le cri du berger, l'éternuement de la Reine, et le cri des autres créatures, le tout s'estompant dans "le murmure du bois sombre" (the murmur of the dream). Le dernier son est celui du "Chevalier Noir qui passe en trombe", emportant le rêve dans le lointain. La véritable "preuve" (evidence) du voyage d'Alice n'est plus dans son témoignage, mais dans la façon dont il continue de vivre dans l'esprit de ceux qui l'écoutent....
"— Votre Majesté ne devrait pas ronronner aussi fort, dit Alice en se frottant les yeux.
Elle s’adressait à la petite chatte respectueusement bien qu’avec un peu de sévérité.
— Tu m’as tirée d’un rêve si agréable ! Et tu as été tout le temps avec moi, Kitty… Partout à travers le monde du Miroir. Le savais-tu, ma chère ?
C’est une habitude gênante des petits chats (Alice s’était déjà fait la remarque une fois) que, quoi qu’on leur dise, toujours ils ronronnent.
« Si seulement ils ronronnaient pour “ oui ” et miaulaient pour “ non ”, s’était-elle dit, cela permettrait de tenir une conversation ! Mais comment parler avec quelqu’un s’il dit toujours la même chose ?..."
"The Hunting of the Snark" (1876)
(La Chasse au Snark) C’est le chef-d’œuvre du non-sens poétique de Carroll, autant apprécié par les adultes que par les universitaires. Un équipage improbable part à la recherche d’une créature mystérieuse appelée le Snark. Le poème est volontairement absurde, rempli de mots inventés et de situations illogiques. Le sens reste volontairement flou, ce qui a donné lieu à de nombreuses interprétations (satire, quête existentielle, critique de la société).
Carroll a affirmé que le poème lui était venu spontanément, lors d'une promenade solitaire en 1874. Il aurait soudainement eu en tête le vers final : "Car le Snark était un Bojum, voyez-vous". Il a ensuite construit le poème à rebours, autour de cette conclusion énigmatique. Il présentait donc l'œuvre comme le fruit d'une inspiration subconsciente, non d'une démonstration raisonnée.
Lorsque des lecteurs, surtout des universitaires, lui demandaient ce que le Snark "représentait" (la Peur, la Mort, la Quête du Bonheur...), il répondait par l'évitement ou l'humour. Il disait ne rien y comprendre lui-même. Dans une lettre, il écrit avec une feinte perplexité : "Je ne me souviens plus à présent de quelle théorie j'avais à l'époque sur le Snark. Il doit sûrement avoir un sens, sinon pourquoi aurait-il des mots ?"
Carroll applique une rigueur mathématique et un langage précis à une quête totalement dépourvue de sens (L'Absurde Logique, ou l'Illogique Méthodique) : les personnages ont des fonctions définies, suivent des règles, mais poursuivent une créature dont la nature est inconnue et potentiellement catastrophique. Les traductions françaises de ces personnages varient selon les traducteurs, aussi autant les laisser en anglais ...
- The Bellman (Le Capitaine / Le Sonneur / Le Sonneur de cloche), le Chef de l’expédition.
- The Baker (Le Boulanger), le Personnage central, fragile.
- The Beaver (Le Castor), associé au Boulanger.
- The Barrister (L’Avocat), expert en droit absurde
- The Broker (Le Courtier), spécialiste des transactions
- The Banker -Le Banquier), obsédé par l’argent.
- The Butcher (Le Boucher), très pacifique malgré son métier.
- The Boots (Le Bottier / Le Garçon de cabine), ou le domestique, sert tout le monde.
- Le Langage comme Matière Première : Carroll joue avec les mots, créant des néologismes devenus célèbres (« Snark »), des répétitions incantatoires et des poèmes au sein du poème (comme la chanson du Beaver). Le rythme entêtant de la ballade (le mètre anapestique) contraste avec le contenu déroutant.
- Une Allégorie sans Moralité claire : Contrairement aux fables, le Snark ne livre pas de leçon. Il est interprété comme une satire de la chasse au succès, une métaphore de la peur de la mort, une critique de la société bureaucratique victorienne, ou simplement le récit d'une anxiété existentielle. Cette ouverture est sa richesse.
- L'Équilibre entre Comique et Menace: L'humour provient des situations cocasses et du langage. Mais une anxiété sourde plane constamment, cristallisée dans la règle ultime : le Snark peut être un Bojum, une variété qui fait « doucement disparaître » celui qui le rencontre. Cette disparition sans explication est profondément troublante.
"An Agony in Eight Fits" (Agony is here used in the old sense of a struggle that involves great anguish, bodily pain, or death), une agonie, en HUIT ACCES DE FIEVRE, un poème divisé en 8 « Fits » ....
Fit 1 : The Landing
Premier chant – Le débarquement
Le poème s’ouvre sur le débarquement de l’équipage sur une rive inconnue, après une navigation déjà absurde. Le Bellman, chef autoproclamé de l’expédition, agite sa cloche et affirme avec une assurance inébranlable qu’ils ont atteint le lieu exact où le Snark doit être chassé. Sa certitude repose sur un principe logique célèbre chez Carroll : « ce que je dis trois fois est vrai ».
L’équipage est présenté comme une collection de fonctions sociales plutôt que de personnes :
- le Bellman, meneur autoritaire mais vide de contenu,
- le Boots, chargé de servir tout le monde,
- le Barrister, censé régler les conflits à venir,
- le Broker, chargé d’estimer les biens,
- le Banker, obsédé par la sécurité financière,
- le Butcher, paradoxalement doux et pacifique,
- le Beaver, animal savant et industrieux,
- et le Baker, personnage central, déjà marqué par l’oubli.
Le Baker est introduit comme quelqu’un qui a oublié presque tout en embarquant : son nom, ses affaires, et même les vêtements qu’il avait achetés pour le voyage. Cet oubli n’est pas encore tragique, mais il installe une fragilité fondamentale.
Ce qui singularise ce Fit ...
- Ouverture programmatique : tout l’absurde est déjà là.
- Autorité fondée sur le langage, non sur la raison.
- Les personnages sont définis par leur rôle social, pas par leur psychologie.
- L’oubli du Baker apparaît comme un motif discret mais inquiétant
"Just the place for a Snark!" the Bellman cried, / As he landed his crew with care; / Supporting each man on the top of the tide / By a finger entwined in his hair. / "Just the place for a Snark! I have said it twice: / That alone should encourage the crew. / Just the place for a Snark! I have said it thrice: / What i tell you three times is true."
« Voilà l’endroit rêvé pour un Snark ! » cria le Bellman, / En débarquant son équipage avec soin ; / Soutenant chaque homme au sommet de la vague / D’un doigt pris dans les mèches de son crin. / « Voilà l’endroit rêvé pour un Snark ! Je l’ai dit deux fois : / Cela seul devrait rassurer l’équipage. / Voilà l’endroit rêvé pour un Snark ! Je l’ai dit trois fois : / Ce que je dis trois fois est vrai. »
The crew was complete: it included a Boots - / A maker of Bonnets and Hoods / A Barrister, brought to arrange their disputes - / And a Broker, to value their goods. / A Billiard-maker, whose skill was immense, / Might perhaps have won more than his share - / But a Banker, engaged at enormous expense, / Had the whole of their cash in his care. / There was also a Beaver, that paced on the deck, / Or would sit making lace in the bow: / And had often (the Bellman said) saved them from wreck, / Though none of the sailors knew how.
L’équipage était complet : il comptait un Boots — / Un faiseur de bonnets et de capuchons —/ Un Barrister, chargé d’arranger leurs litiges, / Et un Broker, pour estimer leurs possessions. / Un fabricant de billards, au talent immense, / Aurait peut-être gagné plus que sa part ; /
Mais un Banquier, engagé à frais exorbitants, / Gardait l’ensemble de leur argent. / Il y avait aussi un Castor, qui arpentait le pont, / Ou restait à l’avant à faire de la dentelle ; / Et qui avait souvent (disait le Bellman) sauvé l’expédition du naufrage, / Bien qu’aucun des marins ne sût comment.
There was one who was famed for the number of things / He forgot when he entered the ship: / His umbrella, his watch, all his jewels and rings, / And the clothes he had bought for the trip. / He had forty-two boxes, all carefully packed, With his name painted clearly on each: / But, since he omitted to mention the fact, They were all left behind on the beach. / The loss of his clothes hardly mattered, because He had seven coats on when he came, / With three pairs of boots — but the worst of it was, He had wholly forgotten his name. / He would answer to "Hi!" or to any loud cry, Such as "Fry me!" or "Fritter my wig!" / To "What-you-may-call-um!" or "What-was-his-name!" / But especially "Thing-um-a-jig!" / While, for those who preferred a more forcible word, / He had different names from these: His intimate friends called him "Candle-ends," / And his enemies "Toasted-cheese." / "His form in ungainly — his intellect small — " (So the Bellman would often remark) / "But his courage is perfect! And that, after all, Is the thing that one needs with a Snark. / " He would joke with hyenas, returning their stare With an impudent wag of the head: / And he once went a walk, paw-in-paw, with a bear, / "Just to keep up its spirits," he said. / He came as a Baker: but owned, when too late - / And it drove the poor Bellman half-mad - / He could only bake Bridecake — for which, I may state, / No materials were to be had.
Il y en avait un, fameux pour le nombre de choses / Qu’il oublia lorsqu’il monta à bord : / Son parapluie, sa montre, ses bijoux et ses bagues, / Et les vêtements achetés pour le voyage./ Il avait quarante-deux caisses, toutes soigneusement closes, /Son nom peint bien lisiblement sur chacune ; / Mais, ayant omis de le signaler, / Elles restèrent toutes abandonnées sur la plage. / La perte de ses habits importait peu, au fond, / Car il portait sept manteaux en arrivant,/ Avec trois paires de bottes — mais le pire fut ceci : / Il avait entièrement oublié son nom. /
Il répondait à « Hé ! » ou à tout cri un peu fort, / Comme « Fais-moi frire ! » ou « Crêpe-moi la perruque ! » / À « Comment-déjà-qu’on-l’appelle ! » ou « Comment-est-son-nom ! » / Mais surtout à « Truc-machin-bidule ! » / Quant à ceux qui préféraient un terme plus énergique, / Il avait encore d’autres noms : / Ses amis intimes l’appelaient « Fonds-de-bougie », / Et ses ennemis « Fromage-grillé ». / « Sa silhouette est gauche — son esprit fort petit — / (Ainsi le Bellman le faisait souvent remarquer) / Mais son courage est parfait ! Et c’est là, après tout, / Ce qu’il faut absolument pour chasser le Snark. » / Il plaisantait avec les hyènes, soutenant leur regard / D’un insolent hochement de tête ; / Et un jour, il alla se promener, patte dans la patte, avec un ours, / « Juste pour lui remonter le moral », disait-il. / Il était venu comme Boulanger ; mais reconnut, hélas trop tard — / Ce qui rendit le pauvre Bellman à demi fou — / Qu’il ne savait cuire que des gâteaux de mariage, / Pour lesquels, dois-je préciser, il n’y avait aucun ingrédient.
The last of the crew needs especial remark,/ Though he looked an incredible dunce: / He had just one idea — but, that one being "Snark," / The good Bellman engaged him at once. / He came as a Butcher: but gravely declared, / When the ship had been sailing a week, / He could only kill Beavers. The Bellman looked scared, / And was almost too frightened to speak: / But at length he explained, in a tremulous tone, / There was only one Beaver on board; / And that was a tame one he had of his own, / Whose death would be deeply deplored.
Le dernier membre de l’équipage mérite une mention particulière, / Bien qu’il eût l’air d’un benêt tout à fait incroyable : / Il n’avait qu’une seule idée — mais cette idée étant « Snark », / Le bon Bellman l’engagea sur-le-champ. / Il était venu comme Boucher ; mais déclara gravement,/ Lorsque le navire avait vogué depuis une semaine, / Qu’il ne savait tuer que des Castors. Le Bellman en pâlit, / Et fut presque trop effrayé pour parler : / Mais il finit par expliquer, d’une voix tremblante, / Qu’il n’y avait qu’un seul Castor à bord ; / Et que c’était un castor apprivoisé qui lui appartenait, / Dont la mort serait profondément regrettée.
The Beaver, who happened to hear the remark, / Protested, with tears in its eyes, / That not even the rapture of hunting the Snark / Could atone for that dismal surprise! / It strongly advised that the Butcher should be / Conveyed in a separate ship: / But the Bellman declared that would never agree / With the plans he had made for the trip: / Navigation was always a difficult art, / Though with only one ship and one bell: / And he feared he must really decline, for his part, / Undertaking another as well.
Le Castor, qui se trouvait avoir entendu la remarque, / Protesta, les larmes aux yeux, / Que même l’extase de la chasse au Snark / Ne saurait compenser une surprise aussi funeste ! / Il conseilla vivement que le Boucher fût / Transporté sur un navire séparé ; / Mais le Bellman déclara que cela ne s’accorderait jamais / Avec les projets qu’il avait faits pour le voyage : / La navigation était déjà un art difficile, / Même avec un seul navire et une seule cloche ; / Et il craignait devoir vraiment décliner, pour sa part, / L’entreprise d’en conduire un autre en plus.
(Le Bellman privilégie l’organisation absurde à la sécurité réelle. La logique bureaucratique l’emporte sur la survie — thème central du poème)
The Beaver's best course was, no doubt, to procure / A second-hand dagger-proof coat - / So the Baker advised it — and next, to insure / Its life in some Office of note: / This the Banker suggested, and offered for hire / (On moderate terms), or for sale, / Two excellent Policies, one Against Fire, / And one Against Damage From Hail. / Yet still, ever after that sorrowful day, / Whenever the Butcher was by, / The Beaver kept looking the opposite way, / And appeared unaccountably shy.
La meilleure solution pour le Castor était sans doute / De se procurer un manteau d’occasion à l’épreuve des dagues — / Ainsi le Boulanger le lui conseilla — puis d’assurer / Sa vie auprès de quelque Compagnie renommée : / Ce que le Banquier approuva, et proposa à la location / (À des conditions modérées), ou à la vente, / Deux excellentes polices : l’une contre l’incendie, / Et l’autre contre les dégâts causés par la grêle. / Pourtant, longtemps après ce jour funeste, / Chaque fois que le Boucher se trouvait dans les parages, / Le Castor se mettait à regarder dans la direction opposée, / Et paraissait d’une timidité inexplicable.
(un passage exemplaire de l’humour noir carrollien...)
Fit 2 : The Bellman's Speech
Deuxième chant – Le discours du Bellman
Le Bellman entreprend d’expliquer à l’équipage ce qu’est un Snark. Il ne le définit jamais directement, mais énumère cinq signes permettant de le reconnaître. Ces signes sont soit tautologiques, soit inutiles, soit contradictoires.
Le discours adopte la forme d’une conférence pseudo-scientifique, mêlant précision technique et vacuité totale. Le Snark est décrit comme quelque chose qu’on reconnaîtra sûrement… le moment venu.
C’est ici que le Boojum est mentionné pour la première fois : une variété particulièrement dangereuse de Snark. Le Bellman précise que quiconque chasse un Boojum cesse simplement d’exister. L’information est donnée sur un ton calme, presque administratif.
Ce qui singularise ce Fit ...
- Parodie du langage scientifique et classificatoire.
- Le savoir est présenté comme rassurant mais ne protège de rien.
- Introduction du danger métaphysique, encore abstrait.
- Le Bellman parle beaucoup, mais ne transmet aucune connaissance utilisable.
"The Bellman himself they all praised to the skies - / Such a carriage, such ease and such grace! / Such solemnity, too! One could see he was wise, / The moment one looked in his face! / He had bought a large map representing the sea, / Without the least vestige of land: / And the crew were much pleased when they found it to be / A map they could all understand. / "What's the good of Mercator's North Poles and Equators, / Tropics, Zones, and Meridian Lines?" / So the Bellman would cry: and the crew would reply / "They are merely conventional signs! / "Other maps are such shapes, with their islands and capes! / But we've got our brave Captain to thank: / (So the crew would protest) "that he's bought us the best - / A perfect and absolute blank!"
Tous louaient le Bellman jusqu’aux nues / Quelle tenue, quelle aisance, quelle grâce ! / Quelle solennité aussi ! On voyait bien qu’il était sage, / Dès le premier regard posé sur son visage. / Il avait acheté une vaste carte représentant la mer, / Sans la moindre trace de terre ; / Et l’équipage fut ravi de constater / Que c’était une carte que tous pouvaient comprendre. / « À quoi bon les pôles et les équateurs de Mercator, / Les tropiques, les zones et les lignes méridiennes ? » / S’écriait le Bellman — et l’équipage répondait : / « Ce ne sont que de simples signes conventionnels ! / Les autres cartes sont si compliquées, avec leurs îles et leurs caps ! / Mais nous devons remercier notre vaillant Capitaine / (Ainsi protestait l’équipage) / D’avoir acheté pour nous la meilleure : / Une page parfaitement et absolument blanche ! »
(La carte blanche est à la fois sommet de l’absurde et idéal de clarté : un savoir débarrassé de tout contenu ..)
This was charming, no doubt; but they shortly found out / That the Captain they trusted so well / Had only one notion for crossing the ocean, / And that was to tingle his bell. / He was thoughtful and grave — but the orders he gave / Were enough to bewilder a crew. / When he cried "Steer to starboard, but keep her head larboard!" / What on earth was the helmsman to do? / Then the bowsprit got mixed with the rudder sometimes: / A thing, as the Bellman remarked, / That frequently happens in tropical climes, / When a vessel is, so to speak, "snarked." / But the principal failing occurred in the sailing, / And the Bellman, perplexed and distressed, / Said he had hoped, at least, when the wind blew due East, / That the ship would not travel due West! / But the danger was past — they had landed at last, / With their boxes, portmanteaus, and bags: / Yet at first sight the crew were not pleased with the view, / Which consisted to chasms and crags.
The Bellman perceived that their spirits were low, / And repeated in musical tone / Some jokes he had kept for a season of woe -/ But the crew would do nothing but groan. / He served out some grog with a liberal hand, / And bade them sit down on the beach: / And they could not but own that their Captain looked grand, / As he stood and delivered his speech. / "Friends, Romans, and countrymen, lend me your ears!" / (They were all of them fond of quotations: / So they drank to his health, and they gave him three cheers, / While he served out additional rations). / "We have sailed many months, we have sailed many weeks, / (Four weeks to the month you may mark), / But never as yet ('tis your Captain who speaks) / Have we caught the least glimpse of a Snark! / "We have sailed many weeks, we have sailed many days, / (Seven days to the week I allow), / But a Snark, on the which we might lovingly gaze, / We have never beheld till now!
Tout cela était charmant, sans doute ; mais bientôt ils découvrirent / Que le Capitaine en qui ils avaient tant confiance / N’avait qu’une seule idée pour traverser l’océan : / Faire tinter sa cloche. / Il était pensif et grave — mais les ordres qu’il donnait / Suffisaient à déconcerter un équipage entier. / Quand il criait : « Barre à tribord, mais gardez le cap à bâbord ! » / Que pouvait bien faire le timonier ? /
Il arrivait parfois que le beaupré se mêlât au gouvernail — / Chose qui, comme le Bellman le faisait remarquer, / Arrive fréquemment sous les climats tropicaux, / Quand un navire est, pour ainsi dire, « snarké ». / Mais la principale défaillance venait de la route elle-même ; / Et le Bellman, perplexe et affligé, / Avoua qu’il avait au moins espéré, lorsque le vent soufflait plein est, / Que le navire ne filerait pas plein ouest ! / Cependant le danger était passé — ils avaient enfin débarqué, / Avec leurs caisses, portemanteaux et bagages ; / Mais à première vue l’équipage ne fut guère enchanté du paysage, / Qui n’était fait que de gouffres et de rochers abrupts. /
(Carroll pousse la navigation rationnelle jusqu’à l’incohérence totale : le langage technique subsiste, mais ne correspond plus à aucune réalité...)
"Come, listen, my men, while I tell you again / The five unmistakable marks / By which you may know, wheresoever you go, / The warranted genuine Snarks. / "Let us take them in order. The first is the taste, / Which is meager and hollow, but crisp: / Like a coat that is rather too tight in the waist, / With a flavor of Will-o-the-wisp. / "Its habit of getting up late you'll agree / That it carries too far, when I say / That it frequently breakfasts at five-o'clock tea, / And dines on the following day. / "The third is its slowness in taking a jest. / Should you happen to venture on one, / It will sigh like a thing that is deeply distressed: / And it always looks grave at a pun. / "The fourth is its fondness for bathing-machines, / Which is constantly carries about, / And believes that they add to the beauty of scenes - / A sentiment open to doubt. / "The fifth is ambition. It next will be right / To describe each particular batch: / Distinguishing those that have feathers, and bite, / And those that have whiskers, and scratch. / "For, although common Snarks do no manner of harm, / Yet, I feel it my duty to say, / Some are Boojums — " The Bellman broke off in alarm, / For the Baker had fainted away.
Le Bellman s’aperçut que le moral était bas, / Et répéta d’un ton musical / Quelques plaisanteries qu’il avait gardées pour les jours de détresse — / Mais l’équipage ne fit que gémir. / Il distribua du grog d’une main généreuse, / Et leur ordonna de s’asseoir sur la plage ; / Et ils durent bien reconnaître que leur Capitaine avait fière allure, / Debout, tandis qu’il prononçait son discours. /
« Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi vos oreilles ! » / (Ils étaient tous friands de citations : / ils burent donc à sa santé et lui donnèrent trois hourras, / tandis qu’il distribuait des rations supplémentaires.) / « Nous avons navigué de longs mois, nous avons navigué de longues semaines / (Quatre semaines par mois, notez-le bien), / Mais jamais encore (c’est votre Capitaine qui parle) / Nous n’avons aperçu le moindre Snark ! / Nous avons navigué de longues semaines, nous avons navigué de longs jours / (Sept jours par semaine, je vous l’accorde), / Mais un Snark sur lequel nous aurions pu poser un regard attendri, / Nous ne l’avons jamais vu — jusqu’à présent ! /
« Allons, écoutez-moi, mes hommes, tandis que je vous répète encore / Les cinq marques infaillibles / Grâce auxquelles vous reconnaîtrez, où que vous alliez, / Les Snarks authentiques et dûment garantis. /
Prenons-les dans l’ordre. La première est le goût, / Qui est maigre et creux, mais croquant :/ Comme un habit un peu trop serré à la taille, / Avec une saveur de feu-follet. /
La seconde est son habitude de se lever tard, / Qu’il pousse trop loin, vous en conviendrez, quand je dis /Qu’il déjeune souvent à l’heure du thé de cinq heures, /Et dîne le jour suivant. /
La troisième est sa lenteur à comprendre une plaisanterie. / Si jamais vous en risquez une, / Il soupirera comme une chose profondément affligée ; / Et il prend toujours un jeu de mots au sérieux. /
La quatrième est son penchant pour les cabines de bain, / Qu’il transporte constamment avec lui, / Et qu’il croit ajouter à la beauté des paysages — / Opinion sujette à discussion. /
La cinquième est l’ambition. Il conviendra ensuite / De décrire chaque variété particulière : / Distinguer celles qui ont des plumes et mordent, / De celles qui ont des moustaches et griffent. / Car, bien que les Snarks ordinaires ne fassent aucun mal, / Je me sens le devoir de préciser / Que certains sont des Boojums — » /
Le Bellman s’interrompit, saisi d’effroi, / Car le Baker venait de s’évanouir.
Fit 3 : The Baker's Tale
Troisième chant – Le récit du Boulanger
Le Baker raconte son passé. L'équipage parvient à réveiller le Baker (celui qui avait tout oublié) en utilisant des moyens étranges : muffins, glace, moutarde, cresson, confiture et conseils judicieux. Lorsqu'il peut enfin parler, il entame le récit de sa triste histoire, mais le Bellman, pressé par le temps (la nuit approche et menace la chasse), l'interrompt sans cesse pour qu'il aille à l'essentiel. Le Baker raconte alors en version accélérée : il évoque brièvement ses parents, saute quarante ans de sa vie, et arrive au moment où il a embarqué pour cette expédition. Il mentionne les conseils de son oncle homonyme, qui lui a dit que s'il attrapait un Snark, il pourrait le servir avec des légumes et l'utiliser pour allumer du feu. Mais le Bellman, impatient, coupe encore son récit.
Ce passé judiciaire révèle un monde où la loi ne cherche pas la vérité, mais se reproduit elle-même. Le Baker n’a pas été condamné pour un acte, mais pour une incapacité à se défendre dans un système dénué de sens. Contrairement aux autres personnages, le Baker inspire une véritable compassion. Il est vulnérable, désarmé face aux structures sociales et symboliques.
They roused him with muffins — they roused him with ice -
They roused him with mustard and cress -
They roused him with jam and judicious advice -
They set him conundrums to guess.
When at length he sat up and was able to speak,
His sad story he offered to tell;
And the Bellman cried "Silence! Not even a shriek!"
And excitedly tingled his bell.
There was silence supreme! Not a shriek, not a scream,
Scarcely even a howl or a groan,
As the man they called "Ho!" told his story of woe
In an antediluvian tone.
"My father and mother were honest, though poor — "
"Skip all that!" cried the Bellman in haste.
"If it once becomes dark, there's no chance of a Snark -
We have hardly a minute to waste!"
"I skip forty years," said the Baker, in tears,
"And proceed without further remark
To the day when you took me aboard of your ship
To help you in hunting the Snark.
"A dear uncle of mine (after whom I was named)
Remarked, when I bade him farewell — "
"Oh, skip your dear uncle!" the Bellman exclaimed,
As he angrily tingled his bell.
"He remarked to me then," said that mildest of men,
" 'If your Snark be a Snark, that is right:
Fetch it home by all means — you may serve it with greens,
And it's handy for striking a light....
Ils le ranimèrent à coups de muffins — ils le ranimèrent avec de la glace —
Ils le ranimèrent avec de la moutarde et du cresson —
Ils le ranimèrent avec de la confiture et de sages conseils —
Ils lui proposèrent des énigmes à deviner.
Lorsqu’enfin il se redressa et put parler,
Il entreprit de raconter sa triste histoire ;
Mais le Bellman cria : « Silence ! Pas même un cri ! »
Et, tout excité, fit tinter sa cloche.
Un silence absolu s’installa ! Pas un cri, pas un hurlement,
À peine même un gémissement ou un soupir,
Tandis que l’homme qu’on appelait « Ho ! » racontait son malheur
Sur un ton antédiluvien.
« Mon père et ma mère étaient honnêtes, quoique pauvres — »
« Passez là-dessus ! » cria le Bellman avec hâte.
« S’il fait sombre, il n’y a plus aucune chance de Snark —
Nous n’avons guère une minute à perdre ! »
« Je saute quarante années, » dit le Boulanger en pleurs,
« Et poursuis sans autre commentaire
Jusqu’au jour où vous m’avez pris à bord de votre navire
Pour vous aider à chasser le Snark. »
« Un oncle très cher à mon cœur (dont je portais le nom)
Me fit cette remarque, lorsque je pris congé de lui — »
« Passez votre cher oncle ! » s’écria le Bellman,
En faisant tinter sa cloche avec colère.
« Il me dit alors, » reprit cet homme des plus doux,
« “Si votre Snark est bien un Snark, c’est parfait :
Rapportez-le chez vous à tout prix — vous pourrez le servir avec des légumes verts,
Et il est bien pratique pour faire du feu… »
Ce qui singularise ce Fit ....
- Le Cœur émotionnel du poème.
- L'Apparition d’une souffrance réelle sous l’absurde.
- Le non-sens cesse d’être ludique.
- Le Baker devient une figure de l’innocence exposée.
" 'You may seek it with thimbles — and seek it with care;
You may hunt it with forks and hope;
You may threaten its life with a railway-share;
You may charm it with smiles and soap — ' "
("That's exactly the method," the Bellman bold
In a hasty parenthesis cried,
"That's exactly the way I have always been told
That the capture of Snarks should be tried!")
" 'But oh, beamish nephew, beware of the day,
If your Snark be a Boojum! For then
You will softly and suddenly vanish away,
And never be met with again!'
"It is this, it is this that oppresses my soul,
When I think of my uncle's last words:
And my heart is like nothing so much as a bowl
Brimming over with quivering curds!
"It is this, it is this — " "We have had that before!"
The Bellman indignantly said.
And the Baker replied "Let me say it once more.
It is this, it is this that I dread!
"I engage with the Snark — every night after dark -
In a dreamy delirious fight:
I serve it with greens in those shadowy scenes,
And I use it for striking a light:
"But if ever I meet with a Boojum, that day,
In a moment (of this I am sure),
I shall softly and suddenly vanish away -
And the notion I cannot endure!"
« Tu peux le chercher avec des dés à coudre — et le chercher avec soin ;
Tu peux le chasser à la fourche et à l’espérance ;
Tu peux menacer sa vie d’une action de chemin de fer ;
Tu peux le charmer avec des sourires et du savon — »
(« C’est exactement la méthode ! » cria le hardi Bellman
dans une parenthèse précipitée ;
« C’est exactement de cette façon qu’on m’a toujours dit
Qu’il fallait tenter la capture des Snarks ! »)
« Mais ô neveu radieux, prends garde au jour
Où ton Snark serait un Boojum ! Car alors
Tu disparaîtras doucement et soudainement,
Et jamais plus on ne te rencontrera ! »
« C’est cela, oui, c’est cela qui accable mon âme,
Quand je repense aux derniers mots de mon oncle ;
Et mon cœur n’est rien tant qu’un bol
Débordant de caillé tremblotant ! »
« C’est cela, oui, c’est cela - » - « Nous avons déjà entendu cela ! »
Dit le Bellman avec indignation.
Et le Boulanger répondit : « Laissez-moi le dire encore une fois.
C’est cela, oui, c’est cela que je redoute ! »
« J’affronte le Snark — chaque nuit, après la tombée du jour —
Dans un combat rêveur et délirant :
Je le sers avec des légumes verts dans ces scènes d’ombre,
Et je m’en sers pour allumer une lumière ;
Mais si jamais je rencontre un Boojum, ce jour-là,
En un instant (j’en suis certain),
Je disparaîtrai doucement et soudainement —
Et cette idée, je ne puis la supporter ! »
Fit 4 : The Hunting
La chasse commence réellement. Chaque membre de l’équipage poursuit le Snark en utilisant les outils de sa profession :
- le Barrister prépare des plaidoiries,
- le Broker marchande,
- le Banker calcule,
- le Butcher brandit des armes qu’il n’ose pas utiliser.
Toutes ces tentatives sont rigoureuses dans leur logique interne, mais totalement inefficaces.
La chasse est bruyante, agitée, mais elle n’aboutit à rien. Le Snark reste invisible.
Ce qui singularise ce Fit ...
- une Satire des spécialismes professionnels.
- L’action remplace le discours, sans plus de résultats.
- L'Illusion de progrès.
- Un monde social qui s’agite dans le vide.
The Bellman looked uffish, and wrinkled his brow.
"If only you'd spoken before!
It's excessively awkward to mention it now,
With the Snark, so to speak, at the door!
"We should all of us grieve, as you well may believe,
If you never were met with again -
But surely, my man, when the voyage began,
You might have suggested it then?
"It's excessively awkward to mention it now -
As I think I've already remarked."
And the man they called "Hi!" replied, with a sigh,
"I informed you the day we embarked.
"You may charge me with murder — or want of sense -
(We are all of us weak at times):
But the slightest approach to a false pretense
Was never among my crimes!
"I said it in Hebrew — I said it in Dutch -
I said it in German and Greek:
But I wholly forgot (and it vexes me much)
That English is what you speak!"
"'Tis a pitiful tale," said the Bellman, whose face
Had grown longer at every word:
"But, now that you've stated the whole of your case,
More debate would be simply absurd.
"The rest of my speech" (he explained to his men)
"You shall hear when I've leisure to speak it.
But the Snark is at hand, let me tell you again!
'Tis your glorious duty to seek it!....
"To seek it with thimbles, to seek it with care;
To pursue it with forks and hope;
To threaten its life with a railway-share;
To charm it with smiles and soap!
"For the Snark's a peculiar creature, that won't
Be caught in a commonplace way.
Do all that you know, and try all that you don't:
Not a chance must be wasted to-day!
"For England expects — I forbear to proceed:
'Tis a maxim tremendous, but trite:
And you'd best be unpacking the things that you need
To rig yourselves out for the fight."
Le Bellman prit un air rébarbatif et fronça le sourcil.
« Si seulement vous aviez parlé plus tôt !
C’est extrêmement maladroit de l’évoquer maintenant,
Avec le Snark, pour ainsi dire, à la porte !
Nous serions tous affligés, vous pouvez bien le croire,
Si jamais on ne vous revoyait plus —
Mais sûrement, mon ami, lorsque le voyage commença,
Vous auriez pu le suggérer à ce moment-là ?
C’est extrêmement maladroit de l’évoquer maintenant —
Comme je crois l’avoir déjà remarqué. »
Et l’homme qu’on appelait « Hi ! » répondit, en soupirant :
« Je vous en ai informé le jour même de l’embarquement.
Vous pouvez m’accuser de meurtre - ou de manquer de bon sens
(Nous sommes tous faibles parfois) ;
Mais la moindre once de faux-semblant
N’a jamais figuré parmi mes fautes !
Je l’ai dit en hébreu — je l’ai dit en hollandais —
Je l’ai dit en allemand et en grec :
Mais j’ai complètement oublié (et cela me contrarie fort)
Que l’anglais est la langue que vous parlez ! »
« C’est un récit pitoyable, » dit le Bellman, dont le visage
S’allongeait à chaque mot ;
« Mais, maintenant que vous avez exposé l’ensemble de votre cas,
Poursuivre la discussion serait tout simplement absurde.
Le reste de mon discours, » expliqua-t-il à ses hommes,
« Vous l’entendrez quand j’aurai le loisir de le prononcer.
Mais le Snark est proche — laissez-moi vous le redire :
C’est votre devoir glorieux de le chercher !…
Le chercher avec des dés à coudre, le chercher avec soin ;
Le poursuivre à la fourche et à l’espérance ;
Menacer sa vie d’une action de chemin de fer ;
Le charmer avec des sourires et du savon !
Car le Snark est une créature particulière,
Qui ne se laisse pas capturer de manière ordinaire.
Faites tout ce que vous savez, tentez même ce que vous ignorez:
Pas une chance ne doit être perdue aujourd’hui !
Car l’Angleterre attend — je m’abstiens de poursuivre :
C’est une maxime grandiose, mais rebattue ;
Et vous feriez mieux de déballer les objets nécessaires
Pour vous équiper en vue du combat. »
De la mise en branle générale avant la chasse, avec son comique orchestral ...
Then the Banker endorsed a blank check (which he crossed),
And changed his loose silver for notes.
The Baker with care combed his whiskers and hair,
And shook the dust out of his coats.
The Boots and the Broker were sharpening a spade -
Each working the grindstone in turn:
But the Beaver went on making lace, and displayed
No interest in the concern:
Though the Barrister tried to appeal to its pride,
And vainly proceeded to cite
A number of cases, in which making laces
Had been proved an infringement of right.
The maker of Bonnets ferociously planned
A novel arrangement of bows:
While the Billiard-marker with quivering hand
Was chalking the tip of his nose.
But the Butcher turned nervous, and dressed himself fine,
With yellow kid gloves and a ruff -
Said he felt it exactly like going to dine,
Which the Bellman declared was all "stuff."
"Introduce me, now there's a good fellow," he said,
"If we happen to meet it together!"
And the Bellman, sagaciously nodding his head,
Said "That must depend on the weather."
The Beaver went simply galumphing about,
At seeing the Butcher so shy:
And even the Baker, though stupid and stout,
Made an effort to wink with one eye.
"Be a man!" said the Bellman in wrath, as he heard
The Butcher beginning to sob.
"Should we meet with a Jubjub, that desperate bird,
We shall need all our strength for the job!"
Alors le Banquier signa un chèque en blanc (qu’il raya),
Et échangea sa monnaie en billets.
Le Boulanger, avec soin, se peigna les moustaches et les cheveux,
Et secoua la poussière de ses manteaux.
Le Boots et le Broker affûtaient une bêche,
Chacun à son tour maniant la meule ;
Mais le Castor continuait à faire de la dentelle,
Et ne montrait aucun intérêt pour l’affaire :
Bien que l’Avocat tentât d’en appeler à son amour-propre,
Et se lançât vainement dans la citation
D’un grand nombre de cas où la fabrication de dentelles
Avait été jugée constituer une atteinte au droit.
Le fabricant de bonnets élaborait férocement
Un arrangement inédit de rubans ;
Tandis que le fabricant de billards, la main tremblante,
Frottait de craie le bout de son nez.
Mais le Boucher devenait nerveux et se mit sur son trente-et-un,
Avec des gants de chevreau jaunes et une fraise —
Disant qu’il avait exactement l’impression d’aller dîner,
Ce que le Bellman déclara être de pures « balivernes ».
« Présentez-moi, je vous prie, si l’occasion se présente,
Si nous venions à le rencontrer ensemble ! » dit-il.
Et le Bellman, hochant la tête avec sagesse,
Répondit : « Cela dépendra du temps qu’il fera. »
Le Castor se mit simplement à galoper joyeusement de-ci de-là,
À la vue du Boucher si timide ;
Et même le Boulanger, pourtant lourd et un peu sot,
Fit un effort pour cligner d’un œil.
« Soyez un homme ! » cria le Bellman avec colère, en entendant
Le Boucher commencer à sangloter.
« Si nous rencontrons un Jubjub, cet oiseau désespéré,
Nous aurons besoin de toutes nos forces pour l’affaire ! »
Fit 5 : The Beaver's Lesson
Cinquième chant – La leçon du Castor
Le Castor, créature industrieuse et sérieuse, tente d’enseigner au Baker des mathématiques avancées. Le Baker n’y comprend absolument rien, mais écoute avec application. Le Castor s’épuise à transmettre un savoir abstrait, tandis que le Baker reste incapable de l’assimiler. Leur relation est pourtant empreinte de respect et de douceur.
Ce qui singularise ce Fit ...
- L'Opposition savoir abstrait / vulnérabilité humaine.
- Le savoir n’est ni cruel ni salvateur.
Le Baker apparaît comme inapte au monde rationnel.
Ce chant inclut également la célèbre leçon du Castor : pour remonter le moral, celui-ci récite un long poème mélancolique et déroutant sur un vieil homme parlant aux poissons. Cette digression sans rapport apparent avec la chasse crée une pause philosophique et bizarre au cœur de la poursuite.
They sought it with thimbles, they sought it with care;
They pursued it with forks and hope;
They threatened its life with a railway-share;
They charmed it with smiles and soap.
Then the Butcher contrived an ingenious plan
For making a separate sally;
And fixed on a spot unfrequented by man,
A dismal and desolate valley.
But the very same plan to the Beaver occurred:
It had chosen the very same place:
Yet neither betrayed, by a sign or a word,
The disgust that appeared in his face.
Each thought he was thinking of nothing but "Snark"
And the glorious work of the day;
And each tried to pretend that he did not remark
That the other was going that way.
But the valley grew narrow and narrower still,
And the evening got darker and colder,
Till (merely from nervousness, not from goodwill)
They marched along shoulder to shoulder....
Ils le cherchèrent avec des dés à coudre, ils le cherchèrent avec soin ;
Ils le poursuivirent à la fourche et à l’espérance ;
Ils menacèrent sa vie d’une action de chemin de fer ;
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon.
Alors le Boucher imagina un plan ingénieux
Pour tenter une sortie en solitaire ;
Et choisit un lieu rarement fréquenté par l’homme,
Une vallée lugubre et désolée.
Mais ce même plan vint à l’esprit du Castor :
Il avait choisi exactement le même endroit ;
Pourtant aucun des deux ne trahit, par un signe ou un mot,
Le dégoût qui se lisait sur son visage.
Chacun croyait ne penser qu’au « Snark »
Et à la glorieuse besogne du jour ;
Et chacun s’efforçait de feindre qu’il n’avait pas remarqué
Que l’autre prenait la même direction.
Mais la vallée devenait toujours plus étroite,
Et le soir toujours plus sombre et plus froid,
Jusqu’à ce que (simplement par nervosité, non par bonne volonté)
Ils marchent côte à côte, épaule contre épaule…
Ce passage est un chef-d’œuvre de bascule carrollienne : le cri de terreur devient une conférence savante, le danger immédiat est noyé sous des calculs absurdes, la logique devient un rituel magique, censé conjurer la peur. Nous sommes juste avant l’instant où le burlesque ne suffira plus...
Then a scream, shrill and high, rent the shuddering sky,
And they knew that some danger was near:
The Beaver turned pale to the tip of its tail,
And even the Butcher felt queer.
He thought of his childhood, left far far behind -
That blissful and innocent state -
The sound so exactly recalled to his mind
A pencil that squeaks on a slate!
"'Tis the voice of the Jubjub!" he suddenly cried.
(This man, that they used to call "Dunce.")
"As the Bellman would tell you," he added with pride,
"I have uttered that sentiment once.
"'Tis the note of the Jubjub! Keep count, I entreat;
You will find I have told it you twice.
'Tis the song of the Jubjub! The proof is complete,
If only I've stated it thrice."
The Beaver had counted with scrupulous care,
Attending to every word:
But it fairly lost heart, and outgrabe in despair,
When the third repetition occurred.
It felt that, in spite of all possible pains,
It had somehow contrived to lose count,
And the only thing now was to rack its poor brains
By reckoning up the amount.
"Two added to one — if that could but be done,"
It said, "with one's fingers and thumbs!"
Recollecting with tears how, in earlier years,
It had taken no pains with its sums.
"The thing can be done," said the Butcher, "I think.
The thing must be done, I am sure.
The thing shall be done! Bring me paper and ink,
The best there is time to procure."
The Beaver brought paper,portfolio, pens,
And ink in unfailing supplies:
While strange creepy creatures came out of their dens,
And watched them with wondering eyes.
So engrossed was the Butcher, he heeded them not,
As he wrote with a pen in each hand,
And explained all the while in a popular style
Which the Beaver could well understand.
"Taking Three as the subject to reason about -
A convenient number to state -
We add Seven, and Ten, and then multiply out
By One Thousand diminished by Eight.
"The result we proceed to divide, as you see,
By Nine Hundred and Ninety Two:
Then subtract Seventeen, and the answer must be
Exactly and perfectly true.
"The method employed I would gladly explain,
While I have it so clear in my head,
If I had but the time and you had but the brain -
But much yet remains to be said.
"In one moment I've seen what has hitherto been
Enveloped in absolute mystery,
And without extra charge I will give you at large
A Lesson in Natural History."
In his genial way he proceeded to say
(Forgetting all laws of propriety,
And that giving instruction, without introduction,
Would have caused quite a thrill in Society),
"As to temper the Jubjub's a desperate bird,
Since it lives in perpetual passion:
Its taste in costume is entirely absurd -
It is ages ahead of the fashion:
"But it knows any friend it has met once before:
It never will look at a bride:
And in charity-meetings it stands at the door,
And collects — though it does not subscribe.
" Its flavor when cooked is more exquisite far
Than mutton, or oysters, or eggs:
(Some think it keeps best in an ivory jar,
And some, in mahogany kegs:)
"You boil it in sawdust: you salt it in glue:
You condense it with locusts and tape:
Still keeping one principal object in view -
To preserve its symmetrical shape."
Alors un cri, perçant et aigu, déchira le ciel frémissant,
Et ils surent qu’un danger approchait :
Le Castor pâlit jusqu’à l’extrémité de sa queue,
Et même le Boucher se sentit mal à l’aise.
Il songea à son enfance, laissée bien loin derrière —
Cet état heureux et innocent —
Ce son rappelait si exactement à son esprit
Le crissement d’un crayon sur une ardoise !
« C’est la voix du Jubjub ! » cria-t-il soudain.
(Cet homme qu’on appelait autrefois « Nigaud ».)
« Comme le Bellman vous le dirait, ajouta-t-il avec fierté,
J’ai exprimé ce sentiment une fois.
« C’est la note du Jubjub ! Comptez, je vous en prie ;
Vous verrez que je vous l’ai dit deux fois.
C’est le chant du Jubjub ! La preuve est complète,
Si seulement je l’ai déclaré trois fois. »
Le Castor avait compté avec un soin scrupuleux,
Prêtant attention à chaque mot ;
Mais il perdit tout courage, et hulula de désespoir,
Quand survint la troisième répétition.
Il sentit que, malgré tous ses efforts,
Il avait réussi à perdre le compte,
Et que la seule chose à faire désormais
Était de torturer sa pauvre cervelle
En refaisant le calcul.
« Deux ajoutés à un — si seulement on pouvait faire cela,
Dit-il, avec ses doigts et ses pouces ! »
Se rappelant en larmes comment, dans ses jeunes années,
Il n’avait jamais pris soin de ses additions.
« La chose peut se faire, je pense, dit le Boucher.
La chose doit se faire, j’en suis sûr.
La chose se fera ! Apportez-moi du papier et de l’encre,
Les meilleurs qu’on puisse trouver dans le temps qui reste. »
Le Castor apporta papier, portefeuille et plumes,
Et de l’encre en provisions inépuisables ;
Tandis que d’étranges créatures rampantes sortaient de leurs tanières,
Et les observaient avec des yeux pleins d’étonnement.
Si absorbé était le Boucher qu’il ne leur prêta aucune attention,
Écrivant avec une plume dans chaque main,
Et expliquant tout le long, dans un style populaire,
Que le Castor pouvait fort bien comprendre.
« Prenant Trois comme sujet de raisonnement —
Un nombre commode à énoncer —
Nous ajoutons Sept et Dix, puis multiplions le tout
Par Mille diminué de Huit.
« Le résultat, comme vous le voyez, nous le divisons ensuite
Par Neuf Cent Quatre-vingt-douze ;
Puis nous retranchons Dix-sept, et la réponse doit être
Exacte et parfaitement vraie.
« La méthode employée, je l’expliquerais volontiers,
Tant que je l’ai bien claire en tête,
Si j’avais seulement le temps et si vous aviez le cerveau —
Mais bien des choses restent à dire.
« En un instant j’ai vu ce qui jusqu’ici
Était enveloppé d’un mystère absolu,
Et sans supplément de prix je vous donnerai au long
Une Leçon d’Histoire Naturelle. »
Avec sa bonhomie habituelle, il poursuivit ainsi
(Oubliant toutes les lois de la bienséance,
Et que donner un enseignement sans introduction
Eût causé quelque émoi dans la Société) :
« Quant au caractère du Jubjub, c’est un oiseau désespéré,
Car il vit dans une passion perpétuelle ;
Son goût en matière de costume est entièrement absurde —
Il a des siècles d’avance sur la mode :
« Mais il reconnaît tout ami rencontré une seule fois ;
Il ne regardera jamais une mariée ;
Et dans les réunions de charité, il se tient à la porte,
Et collecte — bien qu’il ne souscrive pas.
« Sa saveur, une fois cuit, est bien plus exquise
Que celle du mouton, des huîtres ou des œufs :
(Certains pensent qu’il se conserve mieux dans un vase d’ivoire,
Et d’autres, dans des tonneaux d’acajou.)
« On le fait bouillir dans de la sciure ; on le sale à la colle ;
On le condense avec des sauterelles et du ruban adhésif ;
En gardant toujours un objectif principal en vue —
Préserver la symétrie de sa forme. »
Un passage, qui marque l’apaisement après la terreur et scelle l’amitié paradoxale du Boucher et du Castor. C’est l’un des rares moments de grâce émotionnelle sincère du poème — ce qui rendra d’autant plus brutale la disparition finale du Baker face au Boojum....
The Butcher would gladly have talked till next day,
But he felt that the lesson must end,
And he wept with delight in attempting to say
He considered the Beaver his friend.
While the Beaver confessed, with affectionate looks
More eloquent even than tears,
It had learned in ten minutes far more than all books
Would have taught it in seventy years.
They returned hand-in-hand, and the Bellman, unmanned
(For a moment) with noble emotion,
Said "This amply repays all the wearisome days
We have spent on the billowy ocean!"
Such friends, as the Beaver and Butcher became,
Have seldom if ever been known;
In winter or summer, 'twas always the same -
You could never meet either alone.
And when quarrels arose — as one frequently finds
Quarrels will, spite of every endeavor -
The song of the Jubjub recurred to their minds,
And cemented their friendship for ever!
Le Boucher aurait volontiers parlé jusqu’au lendemain,
Mais il sentit que la leçon devait prendre fin,
Et il pleura de joie en tentant de dire
Qu’il considérait le Castor comme son ami.
Tandis que le Castor avouait, avec des regards affectueux,
Plus éloquents encore que des larmes,
Qu’il avait appris en dix minutes bien davantage
Que tous les livres ne lui auraient enseigné en soixante-dix ans.
Ils revinrent main dans la main, et le Bellman, désarmé
(Un instant) par une noble émotion,
Déclara : « Ceci récompense amplement tous les jours pénibles
Que nous avons passés sur l’océan aux vagues mouvantes ! »
De tels amis que devinrent le Castor et le Boucher
Ont rarement, sinon jamais, été connus ;
En hiver comme en été, c’était toujours la même chose —
On ne pouvait jamais rencontrer l’un sans l’autre.
Et lorsque des querelles survenaient — comme on le constate souvent,
Les querelles surviennent malgré tous les efforts —
Le chant du Jubjub leur revenait à l’esprit,
Et cimentait leur amitié pour toujours !
Fit 6 : The Barrister's Dream
Sixième chant – Le rêve de l’Avocat
Le Barrister raconte un rêve dans lequel le Snark est jugé. Le procès est un enchaînement de procédures parfaitement conformes… mais dénuées de sens. Les règles juridiques s’appliquent à vide. La culpabilité est présupposée, la défense inutile, la sentence circulaire.
Ce qui singularise ce Fit ...
- Le non-sens devient systémique.
- Critique de la justice comme machine autonome.
- Le rêve révèle la logique profonde du monde du poème.
They sought it with thimbles, they sought it with care;
They pursued it with forks and hope;
They threatened its life with a railway-share;
They charmed it with smiles and soap.
But the Barrister, weary of proving in vain
That the Beaver's lace-making was wrong,
Fell asleep, and in dreams saw the creature quite plain
That his fancy had dwelt on so long.
He dreamed that he stood in a shadowy Court,
Where the Snark, with a glass in its eye,
Dressed in gown, bands, and wig, was defending a pig
On the charge of deserting its sty.
The Witnesses proved, without error or flaw,
That the sty was deserted when found:
And the Judge kept explaining the state of the law
In a soft under-current of sound.
The indictment had never been clearly expressed,
And it seemed that the Snark had begun,
And had spoken three hours, before any one guessed
What the pig was supposed to have done....
The Jury had each formed a different view
(Long before the indictment was read),
And they all spoke at once, so that none of them knew
One word that the others had said.
"You must know — — " said the Judge: but the Snark
exclaimed "Fudge!"
That statute is obsolete quite!
Let me tell you, my friends, the whole question depends
On an ancient manorial right.
"In the matter of Treason the pig would appear
To have aided, but scarcely abetted:
While the charge of Insolvency fails, it is clear,
If you grant the plea 'never indebted.'
"The fact of Desertion I will not dispute;
But its guilt, as I trust, is removed
(So far as related to the costs of this suit)
By the Alibi which has been proved.
"My poor client's fate now depends on you votes."
Here the speaker sat down in his place,
And directed the Judge to refer to his notes
And briefly to sum up the case.
But the Judge said he never had summed up before;
So the Snark undertook it instead,
And summed it so well that it came to far more
Than the Witnesses ever had said!
When the verdict was called for, the Jury declined,
As the word was so puzzling to spell;
But they ventured to hope that the Snark wouldn't mind
Undertaking that duty as well.
So the Snark found the verdict, although, as it owned,
It was spent with the toils of the day:
When it said the word "GUILTY!" the Jury all groaned,
And some of them fainted away.
Ils le cherchèrent avec des dés à coudre, ils le cherchèrent avec soin ;
Ils le poursuivirent à la fourche et à l’espérance ;
Ils menacèrent sa vie d’une action de chemin de fer ;
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon.
Mais le Barrister, las de prouver en vain
Que la dentelle du Castor était répréhensible,
S’endormit, et vit en rêve fort distinctement
La créature sur laquelle son imagination s’était si longtemps arrêtée.
Il rêva qu’il se tenait dans un Tribunal plein d’ombres,
Où le Snark, un monocle vissé dans l’œil,
Vêtu de robe, rabat et perruque, défendait un cochon
Accusé d’avoir déserté sa porcherie.
Les Témoins prouvèrent, sans erreur ni faille,
Que la porcherie était bel et bien abandonnée quand on la trouva ;
Et le Juge n’avait de cesse d’expliquer l’état du droit
Dans un doux murmure continu.
L’acte d’accusation n’avait jamais été clairement formulé,
Et il semblait que le Snark eût commencé,
Et parlé durant trois heures, avant que quiconque devinât
Ce que le cochon était censé avoir fait…
Chacun des Jurés s’était forgé une opinion différente
(Bien avant que l’acte d’accusation fût lu),
Et tous parlaient en même temps, si bien qu’aucun ne savait
Un mot de ce que les autres avaient dit.
« Vous devez savoir — — » dit le Juge ; mais le Snark
S’écria : « Balivernes ! Cette loi est tout à fait obsolète !
Laissez-moi vous dire, mes amis, que toute la question dépend
D’un ancien droit seigneurial.
« En matière de Trahison, le cochon paraît
Avoir aidé, mais guère encouragé ;
Quant à l’accusation d’Insolvabilité, elle échoue manifestement,
Si vous acceptez la défense de “jamais endetté”.
« Le fait de la Désertion, je ne le conteste pas ;
Mais sa culpabilité, je l’espère, est levée
(Du moins en ce qui concerne les frais de cette procédure)
Par l’Alibi qui a été établi.
« Le sort de mon pauvre client dépend maintenant de vos votes. »
Ici l’orateur se rassit à sa place,
Et invita le Juge à consulter ses notes
Et à résumer brièvement l’affaire.
Mais le Juge déclara qu’il n’avait jamais résumé de sa vie ;
Le Snark se chargea donc de la tâche à sa place,
Et résuma si bien que cela dépassa de beaucoup
Tout ce que les Témoins avaient jamais dit !
Quand on demanda le verdict, les Jurés refusèrent,
Le mot étant trop difficile à épeler ;
Mais ils espéraient que le Snark n’y verrait pas d’inconvénient
À se charger également de cette besogne.
Ainsi le Snark rendit le verdict, bien qu’il avouât
Être épuisé par les travaux de la journée ;
Quand il prononça le mot « COUPABLE ! », tous les Jurés gémirent,
Et certains s’évanouirent sur-le-champ.
Le dernier fragment du rêve judiciaire du Barrister, jusqu’au réveil brutal provoqué par le Bellman. Ce passage clôt magistralement la parodie du procès, l’absurdité d’une justice qui statue après la mort, et l’identification croissante du Snark à une autorité totale et bruyante. Le réveil par la cloche du Bellman rappelle que la logique vide du rêve est identique à celle de l’expédition réelle...
Then the Snark pronounced sentence, the Judge being quite
Too nervous to utter a word:
When it rose to its feet, there was silence like night,
And the fall of a pin might be heard.
"Transportation for lift" was the sentence it gave,
"And *then* to be fined forty pound."
The Jury all cheered, though the Judge said he feared
That the phrase was not legally sound.
But their wild exultation was suddenly checked
When the jailer informed them, with tears,
Such a sentence would have not the slightest effect,
As the pig had been dead for some years.
The Judge left the Court, looking deeply disgusted:
But the Snark, though a little aghast,
As the lawyer to whom the defense was entrusted,
Went bellowing on to the last.
Thus the Barrister dreamed, while the bellowing seemed
To grow every moment more clear:
Till he woke to the knell of a furious bell,
Which the Bellman rang close at his ear.
Alors le Snark prononça la sentence, le Juge étant bien trop
Nerveux pour articuler un seul mot ;
Lorsqu’il se leva, un silence de nuit se fit,
Et l’on eût entendu tomber une épingle.
« Déportation à vie » fut la sentence qu’il rendit,
« Et ensuite une amende de quarante livres. »
Tous les Jurés applaudirent, bien que le Juge avouât craindre
Que la formule ne fût pas juridiquement recevable.
Mais leur exultation débridée fut soudain arrêtée
Quand le geôlier les informa, en pleurant,
Qu’une telle sentence n’aurait pas le moindre effet,
Le cochon étant mort depuis plusieurs années.
Le Juge quitta la Cour, l’air profondément écœuré ;
Mais le Snark, quoique quelque peu stupéfait,
Comme l’avocat chargé de la défense,
Continua de beugler jusqu’au bout.
Ainsi rêvait le Barrister, tandis que ce beuglement
Semblait devenir de plus en plus distinct ;
Jusqu’à ce qu’il s’éveillât au glas d’une cloche furieuse,
Que le Bellman agitait tout près de son oreille.
Fit 7 : The Banker's Fate
Septième chant – Le sort du Banquier
La chasse va cesser d’être une farce abstraite ...
Le Banquier part chasser le Snark à sa manière, c’est-à-dire avec ses thimbles (dés à coudre), son extrême prudence, et toute une panoplie de mesures de sécurité financières et contractuelles (assurances, garanties, calculs de risques). Les thimbles sont ici à la fois des objets absurdes pour la chasse, et un symbole de protection dérisoire, comme une armure bureaucratique.
Alors qu’il agit avec son soin habituel, un Bandersnatch surgit soudainement : c'est une créature déjà connue de l’univers carrollien (Jabberwocky), imprévisible, violente, purement instinctive,
incarnation d’un danger brut, non rationalisable. Le Bandersnatch attaque le Banquier, le met gravement en danger et le blesse. C’est la première fois que le danger est physiquement ressenti, et c’est un moment clé, car ce n’est pas le Snark, ce n’est pas encore le Boojum, mais une menace intermédiaire, chaotique, sans règle.
Le Banquier survit de justesse, et ce salut est ironiquement attribué à ses réflexes de prévoyance, ses contrats, son obsession des intérêts et des garanties.
Carroll souligne ici que la prudence financière peut protéger contre certains risques, mais pas contre le danger ultime (le Boojum).
Le danger n’est plus théorique, le monde absurde commence à tuer ...
They sought it with thimbles, they sought it with care;
They pursued it with forks and hope;
They threatened its life with a railway-share;
They charmed it with smiles and soap.
And the Banker, inspired with a courage so new
It was matter for general remark,
Rushed madly ahead and was lost to their view
In his zeal to discover the Snark
But while he was seeking with thimbles and care,
A Bandersnatch swiftly drew nigh
And grabbed at the Banker, who shrieked in despair,
For he knew it was useless to fly.
He offered large discount — he offered a check
(Drawn "to bearer") for seven-pounds-ten:
But the Bandersnatch merely extended its neck
And grabbed at the Banker again.
Without rest or pause — while those frumious jaws
Went savagely snapping around-
He skipped and he hopped, and he floundered and flopped,
Till fainting he fell to the ground....
The Bandersnatch fled as the others appeared
Led on by that fear-stricken yell:
And the Bellman remarked "It is just as I feared!"
And solemnly tolled on his bell.
He was black in the face, and they scarcely could trace
The least likeness to what he had been:
While so great was his fright that his waistcoat turned white-
A wonderful thing to be seen!
To the horror of all who were present that day.
He uprose in full evening dress,
And with senseless grimaces endeavored to say
What his tongue could no longer express.
Down he sank in a chair — ran his hands through his hair -
And chanted in mimsiest tones
Words whose utter inanity proved his insanity,
While he rattled a couple of bones.
"Leave him here to his fate — it is getting so late!"
The Bellman exclaimed in a fright.
"We have lost half the day. Any further delay,
And we sha'nt catch a Snark before night!"
Ils le cherchèrent avec des dés à coudre, ils le cherchèrent avec soin ;
Ils le poursuivirent à la fourche et à l’espérance ;
Ils menacèrent sa vie d’une action de chemin de fer ;
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon.
Et le Banquier, animé d’un courage si nouveau
Qu’il fit l’objet de remarques générales,
Se précipita follement en avant et disparut de leur vue,
Dans son zèle à découvrir le Snark.
Mais tandis qu’il cherchait avec dés à coudre et précaution,
Un Bandersnatch s’approcha d’un bond rapide,
Et se jeta sur le Banquier, qui hurla de désespoir,
Car il savait qu’il était inutile de fuir.
Il offrit une forte remise — il offrit un chèque
(Tiré « au porteur ») de sept livres dix ;
Mais le Bandersnatch ne fit qu’allonger le cou
Et se jeta de nouveau sur le Banquier.
Sans repos ni trêve — tandis que ces mâchoires frumieuses
Claquaient sauvagement tout autour —
Il sautilla, il bondit, il pataugea et s’agita,
Jusqu’à ce que, défaillant, il s’effondrât au sol…
Le Bandersnatch prit la fuite lorsque les autres apparurent,
Accourus à ce cri de terreur ;
Et le Bellman déclara : « C’est bien comme je le craignais ! »
Tout en faisant sonner solennellement sa cloche.
Il était noir de visage, et l’on distinguait à peine
La moindre ressemblance avec ce qu’il avait été ;
Et sa frayeur était si grande que son gilet en devint blanc —
Chose merveilleuse à voir !
À l’horreur de tous ceux qui étaient présents ce jour-là,
Il se redressa en tenue de soirée complète,
Et, par des grimaces insensées, s’efforça d’exprimer
Ce que sa langue ne pouvait plus dire.
Puis il retomba dans un fauteuil — passa ses mains dans ses cheveux —
Et psalmodia, sur des tons les plus mimiques,
Des paroles dont la parfaite inanité prouvait sa folie,
Tout en entrechoquant deux os.
« Laissez-le ici à son sort — il se fait déjà si tard ! »
S’écria le Bellman avec effroi.
« Nous avons perdu la moitié du jour. Le moindre retard de plus,
Et nous n’attraperons pas un Snark avant la nuit ! »
Fit 8 : The Vanishing
Huitième chant – La disparition
Une chasse qui semble enfin réussir? Le poème s’ouvre sur une montée d’excitation collective.
La lumière décline — les dernières lueurs du jour — ce qui n’est pas anodin : Carroll place la scène dans un entre-deux, ni plein jour rationnel, ni nuit complète. Le Bellman, toujours à l’affût, aperçoit soudain une silhouette au sommet d’un rocher escarpé. C’est le Baker, qu’il appelle par son surnom fonctionnel et absurde, “Thingumbob” (littéralement Machin-Chose), nom qui souligne une dernière fois sa dépersonnalisation : il n’a plus vraiment d’identité propre.
Le Baker agite les bras frénétiquement : il a trouvé le Snark. Il n’y a aucun doute, à ce moment-là. Ni pour le Baker, ni pour le Bellman, ni pour l’équipage....
L’équipage s’arrête et le contemple : le Baker est dressé sur la falaise, silhouetté contre le ciel, dans une posture presque héroïque. C’est l’unique moment du poème où un personnage est présenté de façon quasi épique. Carroll ralentit ici le temps, le lecteur, comme l’équipage, croit encore à une victoire.
Soudain, sans transition logique, le Baker disparaît dans un spasme — le texte suggère à la fois une chute et une annihilation. Les autres entendent sa voix : d’abord le cri de triomphe (“It’s a Snark!”), puis un éclat de rires et d’acclamations — détail crucial : le Baker meurt (ou disparaît) dans la joie, sans peur, sans compréhension du danger.
Enfin, les mots interrompus : “It’s a Boo–”
Cette césure du mot est l’un des gestes poétiques les plus célèbres de Carroll : le langage lui-même est coupé en plein élan, la connaissance arrive une syllabe trop tard.
Après la rupture, un silence total s’installe.
Certains membres de l’équipage croient percevoir dans l’air un murmure, un soupir errant qui achèverait le mot : “-jum!” (le mot-clé (Boojum) ne peut même pas être prononcé entièrement, le langage échoue au moment décisif), mais d’autres affirment que ce n’était qu’un courant d’air, une illusion auditive. Cette hésitation est fondamentale : Carroll refuse toute certitude, même après coup. Le réel et l’imaginaire sont indiscernables...
L’équipage se met à chercher frénétiquement un corps, un objet, le moindre vestige. Mais il n’y a pas un bouton, pas une plume, rien. Le Baker n’est pas mort au sens ordinaire : il a cessé d’être. La formule est célèbre : “He had softly and suddenly vanished away.” (doucement et soudainement disparu).
Le poème se clôt sur la confirmation glaciale de ce qui avait été annoncé dès le Fit the Second : "For the Snark was a Boojum, you see". Il n’y a ni morale, ni consolation, ni retour au jeu. La prophétie s’est réalisée à la lettre.
Et après ce Fit, tout ce qui précédait change de sens, les discours du Bellman, les avertissements, la légèreté initiale...
They sought it with thimbles, they sought it with care;
They pursued it with forks and hope;
They threatened its life with a railway-share;
They charmed it with smiles and soap.
They shuddered to think that the chase might fail,
And the Beaver, excited at last,
Went bounding along on the tip of its tail,
For the daylight was nearly past.
"There is Thingumbob shouting!" the Bellman said,
"He is shouting like mad, only hark!
He is waving his hands, he is wagging his head,
He has certainly found a Snark!"
They gazed in delight, while the Butcher exclaimed
"He was always a desperate wag!"
They beheld him — their Baker — their hero unnamed -
On the top of a neighboring crag.
Erect and sublime, for one moment of time.
In the next, that wild figure they saw
(As if stung by a spasm) plunge into a chasm,
While they waited and listened in awe.
"It's a Snark!" was the sound that first came to their ears,
And seemed almost too good to be true.
Then followed a torrent of laughter and cheers:
Then the ominous words "It's a Boo-"
Then, silence. Some fancied they heard in the air
A weary and wandering sigh
Then sounded like "-jum!" but the others declare
It was only a breeze that went by.
They hunted till darkness came on, but they found
Not a button, or feather, or mark,
By which they could tell that they stood on the ground
Where the Baker had met with the Snark.
In the midst of the word he was trying to say,
In the midst of his laughter and glee,
He had softly and suddenly vanished away— -
For the Snark *was* a Boojum, you see.
THE END
Ils le cherchèrent avec des dés à coudre, ils le cherchèrent avec soin ;
Ils le poursuivirent à la fourche et à l’espérance ;
Ils menacèrent sa vie d’une action de chemin de fer ;
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon.
Ils frémissaient à l’idée que la chasse pût échouer,
Et le Castor, enfin transporté,
Bondissait en avant sur la pointe de sa queue,
Car la lumière du jour touchait presque à sa fin.
« C’est Thingumbob qui crie ! » dit le Bellman,
« Il crie comme un fou — écoutez donc !
Il agite les bras, il hoche la tête :
Il a sûrement trouvé un Snark ! »
Ils regardèrent avec ravissement, tandis que le Boucher s’écriait :
« Il a toujours été un joyeux luron désespéré ! »
Ils l’aperçurent — leur Boulanger — leur héros sans nom —
Au sommet d’un escarpement voisin.
Droit et sublime, l’espace d’un seul instant ;
L’instant d’après, cette silhouette éperdue, ils la virent
(Comme piquée par un spasme) plonger dans un gouffre,
Tandis qu’ils attendaient et écoutaient, saisis d’effroi.
« C’est un Snark ! » fut le premier son qui parvint à leurs oreilles,
Et il semblait presque trop beau pour être vrai.
Puis vint un torrent de rires et d’acclamations ;
Puis les mots funestes : « C’est un Boo— »
Puis, le silence. Certains crurent entendre dans l’air
Un soupir las et errant
Qui sonnait comme « —jum ! » ; mais les autres affirmèrent
Que ce n’était qu’une brise passagère.
Ils cherchèrent jusqu’à ce que la nuit fût tombée, mais ne trouvèrent
Ni bouton, ni plume, ni trace,
Qui pût leur dire qu’ils se tenaient à l’endroit même
Où le Boulanger avait rencontré le Snark.
Au milieu du mot qu’il tentait de prononcer,
Au milieu de son rire et de sa joie,
Il avait doucement et soudainement disparu —
Car le Snark était un Boojum, voyez-vous.
FIN
Carroll a créé une anti-quête. Au lieu d'une odyssée qui affirme l'existence du héros et du monde, c'est une errance qui démontre la fragilité de l'individu, l'absurdité des entreprises humaines organisées, et la possibilité que la réalité se dissolve au moment où l'on croit la saisir.
La "chasse" n'est qu'un prétexte pour mettre en scène cette lente décomposition...
- Explorer la Peur Pure et l'Inconnu : Plus que de "démontrer" quelque chose, Carroll cherchait à capter une sensation – celle de l'anxiété face à l'inexplicable. Le Bojum n'est pas un monstre sanglant, mais une pure négation ("disparaître doucement"). C'est la peur existentielle, la menace de l'effacement. Le poème est une machine à générer une angoisse métaphysique sous un vernis comique.
- Jouer avec la Logique jusqu'à la Faire Craquer : En tant que mathématicien (Charles Lutwidge Dodgson), Carroll était fasciné par les systèmes logiques et leurs limites. Le Snark présente un équipage rigoureux (chaque membre a une fonction) partant accomplir une mission dont les règles sont absurdes et auto-destructrices. C'est une parodie de tout processus méthodique (scientifique, bureaucratique, de quête) confronté au chaos du réel.
En refusant une clé de lecture, Carroll a créé une œuvre miroir. Chaque lecteur y projette ses propres peurs :
- Pour l'adulte victorien, c'est la satire de la frénésie capitaliste (le Bancaire, le Brocanteur) et des entreprises risibles.
- Pour le psychanalyste, c'est le voyage dans l'inconscient et la peur de la dissolution du moi.
- Pour le philosophe, c'est l'absurdité de la condition humaine, une quête sans but dans un univers silencieux.
Les quêtes les plus importantes de la vie (le bonheur, le sens, la réussite) ne sont-elles pas le plus souvent poursuivies avec des cartes erronées, vers un but mal défini, avec le risque intime de l'échec et du néant (le Bojum)...
Libérer la Poésie du Devoir de "Signifier" : Carroll a poussé le non-sens (nonsense) à son degré le plus élevé. Le non-sens ici n'est pas un simple amusement, mais un principe créateur. Il démontre que la poésie peut créer un univers cohérent en soi, avec ses propres règles, sans avoir à se référer au monde réel ou à véhiculer une morale. Le sens n'est pas dans le message, mais dans l'expérience de la lecture – un mélange de rire, de vertige et d'inquiétude...
