Symbolisme - Arthur Rimbaud (1854-1891), "La Lettre du voyant" (1871), "Une Saison en enfer " (1873), "Illuminations" (1886)  - ...

Last update: 31/12/2016


Rimbaud fut un génie solitaire qui écrivit toute son oeuvre, une centaine de pages, entre quinze et vingt ans, avant une fuite et un silence définitifs. L'écriture fut pour lui une expérience de soi, individuelle, mue par une sourde colère et un extrême désir d'évasion. Il trace des caricatures impitoyables des manies bourgeoises (A la musique), dénonce les horreurs d'un monde injuste (Les Effarés). "Le Bateau ivre" (1871) attira l'attention de Baudelaire et de Verlaine : et Verlaine invitera Rimbaud, engage une liaison qui tourne mal et dont "Une Saison en enfer" (1873) dresse le bilan. Rimbaud semble avoir à cette date consommé tout ce que la vie lui semblait offrir : comme Baudelaire, Rimbaud entend échapper à l'aliénation sociale, et se livrer méthodiquement aux expériences les plus extrêmes, drogue, homosexualité, pour découvrir er exprimer le véritable "Je" enfoui au profond de son être. On considère ainsi que Rimbaud incarne une rupture dans l'histoire de la poésie, formulant le premier l'idée d'une créativité qui naît de la déviance, de l'instinct sauvage, de la désagrégation. A partir des bouleversements et des tourments existentiels, va jaillir "l'alchimie du verbe". La poésie moderne et le surréalisme retiendront cette nouvelle et si vive conception de l'acte poétique. Les "Illuminations", recueil de poèmes en prose, inventent un langage poétique et achèvent son existence de poète. Rimbaud libère une dernière fois tous ses fantasmes dans un univers énigmatique. Puis, passe ses dix dernières années en Abyssinie, à la tête d'une succursale commerciale, et de trafic d'armes ... 


La vie tragique et vagabonde de Rimbaud (1854-1891) est un extraordinaire roman : insurgé de la Commune, compagnon de débauche de Verlaine, navigateur en Indonésie, il refait son existence sous les traits d'un aventurier colonial en Abyssinie ; sa carrière poétique s'enclôt dans l'espace de quelques années d'adolescence : 1871-1874 ...

Rimbaud a d'abord été un poète symboliste, versificateur habile, ayant le don de dégager d'une description familière un sentiment étrange ou mélancolique (Les Chercheuses de Poux), mais la marque essentielle de son génie est d'avoir voulu recomposer, hors du monde réel qui se disloque devant ses yeux, un nouvel univers.

Comme Mallarmé, il cherche à remplacer les moyens ordinaires d'expression ; il prête aux voyelles des sonorités et des couleurs ("A noir, E blanc, I rouge... ") : il expérimente des transpositions verbales ou visuelles, non par fantaisie, mais dans l'espoir de mettre au jour une langue nouvelle, inouïe, appropriée à des spectacles insoupçonnés ou à des acquisitions spirituelles inédites. Sa poésie, comme sa vie d'ailleurs, est une fugue, une évasion, tour à tour douloureuse, éblouie, chimérique ; il est l'explorateur de l'irréel. Son poème du "Bateau ivre" figure bien ce "décrochage" qui l'entraîne dans un univers fantastique :

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais...

Et dès lors, je me suis baigné dans le poème

De la mer, infusé d'astres et latescent...

]'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides!

Le livre "Une Saison en Enfer" renferme en prose la confession de ses angoisses et de ses affres : "J'ai songé à rechercher la clef du festin ancien". Nous y voyons que le drame intérieur de Rimbaud se situe sur le plan métaphysique, et non, comme la plupart des poètes, sur le plan passionnel : "J'ai essayé d'inventer de nouvelles fleurs, de nouveaux astres...J'ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels". Effort transcendantal, dont finalement Rimbaud a compris l'inanité : "Je ne pouvais pas continuer : c'était mal".

Les "Illuminations", postérieures à Une Saison en Enfer" relèvent de la même volonté de "fixer des vertiges", d' "inspecter l'invisible et entendre l'inouï", comme Rimbaud le disait déjà dans sa célèbre lettre à Paul Démery, dite "Lettre du Voyant" (15 mai 1871).

De cette entreprise épuisante, les poèmes de Rimbaud, tant en prose qu'en vers, subsistent comme d'impressionnants témoignages où se lisent les soubresauts d'une conscience filant à la dérive jusqu'aux confins du délire et les projections d'imagination d'un "pêcheur d'or et de coquillages", qui ne rêvait qu'écroulements, épaves, jeux de couleurs et de phosphorescences : "Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braise, / Échouages hideux au fond des golfes bruns..."


Arthur Rimbaud (1854-1891)

Arthur Rimbaud est né à Charleville et trouve rapidement dans la poésie un refuge à l'autorité inflexible de sa mère : à l'âge de seize ans, il compose ses premiers poèmes et le désir de fugue ne cesse de le talonner :  "Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille, que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre." (lettre à Georges Izambard (2 novembre 1870). En 1871, il fugue une nouvelle fois vers Paris, s'enthousiasme pour les insurgés de la Commune, la désagrégation de l'Empire, et dans la fameuse "Lettre du Voyant" trace les premiers éléments de sa démarche poétique, qu'il inaugure quelques mois plus tard en écrivant "Le Bateau ivre" : c'est par le biais d'un "encrapulement systématique", par "un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens", soit l'expérimentation contrôlée de toutes les techniques hallucinatoires (alcool, drogue…), que le poète peut dissoudre les limites trop étroites de sa personnalité et atteindre la vraie lucidité.

À l'invitation de Paul Verlaine, Rimbaud part pour Paris et s'installe chez lui. Leur relation passionnée durera deux ans, les conduira en Belgique et à Londres, et s'achèvera tragiquement en 1873 : Verlaine tire un coup de revolver sur Rimbaud et le blesse. Durant cette période troublée, Rimbaud compose "Une saison en enfer", sorte d'autobiographie poétique qui s'avère au bout du compte un constat d'échec, échec de l'entreprise projetée dans le "Voyant",  et nécessité de revenir au monde réel, d'accepter la matérialité de la condition humaine.

Cette défaite du langage poétique que Rimbaud semble ressentir avec amertume, n'est pas loin d'être définitivement consommée. Il continue certes d'écrire et compose, jusqu'en 1874-1875, "les Illuminations" : il y renouvelle son langage poétique et crée un nouvel univers d'images parfois empruntées au réel, parfois issues de son imagination hallucinée. Après ce recueil, Rimbaud abandonne définitivement la poésie et part mener une vie d'aventurier : il s'engage dans l'armée hollandaise, déserte à Djakarta, voyage en Europe avec un cirque, fait des expéditions en Éthiopie et en Somalie, ou encore du trafic d'armes en Abyssinie. Mais, souffrant d'une tumeur à la jambe droite, il revient en France en 1891, où il est hospitalisé à Marseille. Il est amputé, cela n'enraye pas la maladie, et il meurt quelques mois plus tard. 


Alors qu'il est resté pratiquement inconnu de son vivant, Rimbaud a été redécouvert par les symbolistes, puis les surréalistes, qui ont vu en lui un précurseur. Les innombrables analyses que ses poèmes ont suscitées ne sont pas parvenues à percer ni le mystère de cette imagination envoûtante et insondable, ni cet abandon brutal et définitif de la littérature resté sans équivalent.


1869, TÊTE DE FAUNE - Ces vers sont parmi les premiers qu'Arthur Rimbaud écrivit, aux environs de sa quinzième année (1869). Cette évocation de la nature primitive est évidemment un thème parnassien, le jeune poète ayant d'abord subi, comme il est naturel, l'influence de l'esthétique à la mode, dont il devait très vite se détourner avec dégoût. Cette pièce pourrait être signée de Théodore de Banville (1823-1891), célèbre pour ses Odes funambulesques...

 

Dans la feuillée, écrin vert tache d'or,

Dans la feuillée incertaine et fleurie

De splendides fleurs où le baiser dort,

Vif et crevant l'exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux

Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches :

Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux,

Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui - tel qu'un écureuil, -

Son rire tremble encore à chaque feuille, 

Et l'on voit épeuré par un bouvreuil

Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.

 

1870, OPHELIE - Pièce de la même époque que la précédente, vers 1870. C'est un tour de force de rhétoricien admirablement doué qui s'est amusé à transposer en vers français un sujet de vers latins dicté en classe. Cette fois Rimbaud semble remonter, par delà le Parnasse, jusqu'au romantisme; Ophélie évoque "Le Saule" d'Alfred de Musset. Mais on sent déjà dans cette poésie un art mystérieux tout en demi-teintes et en murmures, on y entend aussi cet appel nostalgique vers l'aventure qui va bientôt entraîner l'imagination du poète. Ces vers évoquent également le souvenir d'un tableau du peintre anglais préraphaélite Millais (1829-1896), "La Mort d'Ophélíe" (1867), dont la technique n'est pas sans rapport avec les recherches les plus subtiles de la poésie symboliste....

I.

Sur l'Onde calme et noire où dorment les étoiles,

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles.

On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie

Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;

Voici plus de mille ans que sa douce folie

Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle 

Ses grands voiles bercés mollement par les eaux,

Les saules frissonnants pleurent sur son épaule.

Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux. 

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle.

Elle éveille parfois, dans un arbre qui dort,

Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile.

Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II.

O pâle Ophèlia, belle comme la neige,

Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!

C'est que les vents tombant des grands monts de Norvège

T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté.

C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,

A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;

Que ton cœur entendait la voix de la Nature

Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits. .

C'est que la voix des mers, comme un immense râle,

Brisait ton sein d'enfant trop humain et trop doux;

C'est qu'un matin d'avril un beau cavalier pâle,

Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux.

Ciel, Amour, Liberté, quel rêve, ô pauvre Folle!

Tu te fondais à lui comme une neige au feu.

Tes grandes visions étranglaient ta parole.

- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu.

III.

Et le poète dit qu'au rayon des étoiles

Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,

Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,

La blanche Ophelia flotter, comme un grand lys!

 


1870 - LES EFFARÉS - C'est une des poésies les plus célèbres de Rimbaud; Verlaine qui l'aimait beaucoup, la comparaît à un croquis du peintre espagnol Goya, "du Goya pire et du meilleur". Elle fut écrite à la fin de 1870; le poète, qui a commencé sa vie errante et misérable, se sent "le frère des hommes qu'au soir fauve, noirs, en blouse, il voit rentrer dans le faubourg." C'est évidemment une chose vue qui l'a inspiré, comme dans "Le Dormeur du val" et "Les Etrennes des Orphelins" : ces "effarés", accroupis devant un soupirail, pour regarder avec envie le boulanger faire le lourd pain blond, sont les petits mendiants de Charleville, les amis du "poète de sept ans",  qui ont partagé ses flâneries et ses jeux dans le quartier pauvre qu'il avait habité...

 

Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s'a1lume,

Leur dos en rond,

A genoux, cinq petits - misère! - 

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise et qui l'enfourne

Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge

Au souffle du soupirail rouge

Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche

Façonné comme une brioche

On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées

Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres Jésus pleins de givre,

Qu'ils sont là tous

Collant leurs petits museaux roses

Au treillage, grognant des choses

Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières

Et repliés vers ces lumières

Du ciel rouvert,

Si fort, qu'ils crèvent leur culotte

Et que leur chemise tremblote

Au vent d'hiver.


1871 - La Lettre du voyant 

La phrase emblématique est bien connue : "Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences..." Rimbaud semble s'être engagé dans la recherche éperdue d'un monde dans lequel il pourrait habiter et posséder "la vérité dans une âme et dans un corps". Atteindre ce monde, c'est quelque part le métamorphoser, se faire "voyant", et inventer le nouveau langage susceptible de lui donner existence. Il convient donc de "dégager nos sens" des règles de la raison et de l'habitude pour être à même de retrouver "le pur ruissellement de la vie infinie" auquel Rimbaud croyait naïvement accéder dans les toutes premières années de son adolescence. 

 

"Charleville, 15 mai 1871.

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;

Voici de la prose sur l'avenir de la poésie 

Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen âge, il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes: Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré mille ans ! Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres: on est chez soi et l'on a le temps. 

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? 

Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste à l'éclosion de ma pensée: je la regarde, je l'écoute: je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs ! En Grèce, ai-je dit, vers et Iyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux: plusieurs se réjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau: on agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche, I'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains: auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé ! 

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. 

Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé ! 

(...)

Donc le poète est vraiment voleur de feu.

Il est chargé de l'humanité, des animaux même; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme; si c'est informe, il donne de l'informe. Trouver une langue; 

- Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra! Il faut être académicien - plus mort qu'un fossile, - pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l'alphabet,  pourraient vite ruer dans la folie!

Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle : il donnerait plus - que la formule de sa pensée, que  l'annotation de sa marche au Progrès! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès!

Cet avenir sera matérialiste, vous le voyez. - Toujours pleins du Nombre et de l'Harmonie, ces poèmes seront faits pour rester. - Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque.

L'art éternel aurait ses fonctions, comme les poètes sont citoyens. La Poésie ne rythmera plus l'action; elle sera en avant.

Ces poètes seront! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, - jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi! La femme trouvera de l'inconnu! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres? -

Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses; nous les prendrons, nous les comprendrons.

En attendant, demandons au poète du nouveau, - idées et formes.

Tous les habiles croiraient bientôt avoir satisfait à cette demande :  ce n'est pas cela!

Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte : la culture de leurs âmes s'est commencée aux accidents : locomotives abandonnées, mais brûlantes, que prennent quelque temps les rails. - Lamartine est quelquefois voyant, mais étranglé par la forme vieille. - Hugo, "trop cabochard", a bien du VU dans les derniers volumes: "Les Misérables" sont un vrai poème. J'ai "Les Châtiments" sous main; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmont et et de Lamennais, de Jehovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.

Musset est quatorze fois exécrable pour nous, générations douloureuses et prises de visions, que sa paresse d'ange a insultées! O! les contes et les proverbes fadasses! ô les Nuits! ô Rolla, ô Namouna, ô la Coupe! tout est français, c'est-à-dire haîssable au suprême degré; français, pas parisien! Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean La Fontaine, commenté par M. Taine! Printanier, l'esprit de Musset! Charmant, son amour! En voilà, de la peinture à l'émail, de la poésie solide! On  savourera longtemps la poésie française, mais en France. 

(...)

 

Les seconds romantiques sont très voyants : Théophile Gautier, Leconte de Lisle, Théodore de Banville. Mais inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu. Encore a-t-il vécu dans un milieu trop artiste; et la forme si vantée en lui est mesquine. Les inventions d'inconnu réclament des formes nouvelles. ..."


1870-1872 - Poésies, vers nouveaux et chansons 

LE BUFFET - En octobre 1870, Rimbaud qui s'est enfui de la maison maternelle, court les routes du Nord, à travers la France en guerre et la Belgique, de Charleville à Charleroi et à Bruxelles. C'est pendant ces semaines de vagabondage qu'il écrivit ces vers, inspirés par la vue d'un vieux meuble dans une maison abandonnée. Il y a quelque chose de baudelairien dans cette poésie

que l'on rapprochera de la pièce "Spleen"...

 

C'est un large buffet sculpté : le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens.

Ce buffet est ouvert et verse dans son ombre,

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants.

Tout plein : c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

 De femmes et d'enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand'mère où sont peints des griffons.

C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires!

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis 

Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

LE DORMEUR DU VAL - Écrit en novembre 1870. Rimbaud vient de rentrer de sa course vagabonde sur les routes de France et de Belgique. Il est chez sa mère, à Charleville, et il envoie au Progrès des Ardennes des vers qui sont, comme ceux-ci, des paysages, des croquis de la guerre de 1870, observés dans les environs....

MA BQHÈME (FANTAISIE). Même époque, mêmes circonstances, c'est la vie vagabonde et misérable du jeune poète, loin de toute discipline et de toute contrainte. Un de ses anciens professeurs le vit ainsi arriver un soir à Bruxelles, hâve, déguenillé, mourant de faim, racontant les nuits passées dans les champs, au pied des meules, et la soupe mangée debout, dans les cours de ferme, avec les valets....

 

Le dormeur du val

 

C'est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Ma bohème

 

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.

- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !



1871, LE BATEAU IVRE - De toutes les poésies de Rimbaud, c'est de beaucoup la plus importante, celle où éclate le mieux son étrange génie, et qui a eu la plus profonde influence sur la poésie symboliste et sur la poésie contemporaine. Elle fut composée à la fin d'août 1871, à une époque où le poète n'avait pas encore vu la mer; on a pu invoquer ses lectures d'écolier, Jules Verne et "Les Travailleurs de la Mer" de Victor Hugo; on a justement noté la résonance de "L'Invitation au voyage" baudelairienne à travers cet appel tyrannique de la grande aventure. Mais, essentiellement, ce poème est un pressentiment du destin qui attendait le poète lui-même : son évasion hors de la plate réalité, sa fuite vers l'inconnu se trouvent symbolisées dans le bateau sans pilote et sans gouvernail, qui descend un fleuve d'Amérique, emporté vers la mer, loin de tout contact avec la vie, de tout souvenir du réel. Plus que l'oeuvre d`un poète, ces belles pages sont l'œuvre d'un voyant. Quand il les eut écrites, Rimbaud les lut à son ami Delahaye, au cours d'une promenade aux environs de Charleville; il allait partir pour Paris où l'appelaient Verlaine et tout un cercle de poètes que ses premiers vers avaient enthousiasmés: "voilà, dit-il, ce que j'ai fait pour leur présenter en arrivant, on n'a rien écrit encore de semblable..."

Le bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

 

J'étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

 

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

 

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

 

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

 

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

 

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

 

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

 

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

 

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,

Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

 

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

 

Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

 

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

Et les lointains vers les gouffres cataractant !

 

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !

Échouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

 

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

 

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

 

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

Des noyés descendaient dormir, à reculons !

 

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

 

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

 

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

 

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

 

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

 

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

 

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

 

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.



" .. L'auteur des "Poètes de sept ans" est un poète enfant ou adolescent dont l'œuvre est terminée quand il a dix-huit ans, et qui paraît à cet âge avoir oublié sa vie poétique comme un somnambule oublie, le jour, sa vie nocturne. Il est remarquable que dans la célèbre "Lettre du Voyant" il assigne précisément au poète cette fonction que la nature destine aux générations nouvelles.

Dans l'œuvre de ce poète adolescent, les vers importent moins que la prose. Les poèmes en vers sont brutaux et grossiers, puissamment colorés, et les souvenirs de Hugo ou d'autres n'y manquent pas. Rimbaud ne les destinait point à l'impression, donnait le manuscrit à n'importe qui sans plus s'en soucier, ce qui nous en reste ayant été conservé par des amis étonnés, dont Verlaine. L'œuvre vraiment géniale de Rimbaud est faite de deux plaquettes de poèmes en prose, les "Illuminations" et une "Saison en Enfer", cette dernière imprimée -- la seule de ses œuvres - par les soins de Rimbaud, qui, d'ailleurs, s'en désintéresse aussitôt et l'abandonne à l'imprimeur pour s'en aller sur la planète. La prose électrique et sèche des "Illuminations" n'a été mise à sa place qu'au bout d'un demi-siècle : visions de route, de campagne, de voyage à pied, d'alcools, qui pourraient passer pour le chef-d'œuvre de la poésie si la poésie se mesurait (comme il n'est pas impossible qu'elle le fasse un jour) à la somme de nouveauté cohérente qu'elle crée. Dans une "Saison en Enfer", digne de son titre, Rimbaud a jeté sur le papier en une langue ardente, nue, efficace, la confession désespérée d'un être sans amour et sans joie, dont les furieuses expériences ont échoué :

détestation de l'Europe et de ses lois par le poète. qui l'a assez vue, et qui rentre dans l'état de nature, dans la lumière brute. Un pareil testament interdit toute littérature. Rimbaud allait passer plus tard pour avoir posé par les "Illuminations" et la "Saison" les colonnes d'Hercule du monde littéraire. Après tout, cette géographie est vraie." (Albert Thibaudet, Histoire de la Littérature française).


1873 – Une Saison en enfer 

Commencé par Rimbaud à l’époque de sa liaison avec Paul Verlaine et achevé après la séparation des deux hommes, "Une Saison en enfer " est une suite de pièces en prose, parfois incrustées de vers, dans laquelle Rimbaud exprime son désir de rompre avec les désordres du passé, s’efforce aussi de donner à sa décision un certain retentissement : c’est à travers le langage et l’écriture qu’il entend se dépasser lui-même, traçant une voie que voudront explorer plus tard André Breton et les surréalistes. 

Nuit de l’enfer (Une Saison en enfer)

J'AI avalé une fameuse gorgée de poison. - Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé! - Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine! Voyez comme le feu se relève! Je brûle comme il faut. Va, démon!

J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes! C'était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?

Les nobles ambitions!

Et c'est encore la vie! - Si la damnation est éternelle! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent! L'enfer ne peut attaquer les païens. - C'est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

 

Tais-toi, mais tais-toi!. . . C'est la honte, le reproche, ici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. - Assez!. . . Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. - Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection. . . Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif! Ah! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze. . . le diable est au clocher, à cette heure. Marie! Sainte-Vierge!. . . - Horreur de ma bêtise.

 


1886 – Illuminations 

Chacun des poèmes qui constituent le recueil des "Illuminations" apparaît comme une scène hallucinatoire, un instantané d'extase ou de liberté. Le monde est recréé à chaque poème, avec un thème obsédant, celui du départ.

PHRASES

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, — en une plage pour deux enfants fidèles, — en une maison musicale pour notre claire sympathie, — je vous trouverai.

Qu’il n’y ait ici-bas qu’un vieillard seul, calme et beau, entouré d’un luxe inouï, — et je suis à vos genoux.

Que j’aie réalisé tous vos souvenirs, — que je sois celle qui sait vous garrotter, — je vous étoufferai.

Quand nous sommes très forts, — qui recule ? très gais, — qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, — que ferait-on de nous ?

Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre.

Ma camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t’est égal, ces malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix ! unique flatteur de ce vil désespoir.

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l’air ; — une odeur de bois suant dans l’âtre, — les fleurs rouies, — le saccage des promenades, — la bruine des canaux par les champs, — pourquoi pas déjà les joujoux et l’encens ?

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?

Pendant que les fonds publics s’écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

Avivant un agréable goût d’encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. — Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !

 

AUBE

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil, il était midi.

 

DÉPART

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

Départ dans l’affection et le bruit neufs !