Boom latinoamericano - Mario Vargas Llosa (1936, Per.), "La ciudad y los perros" (La Ville ret les chiens, 1963), "La casa verde" (1966), "Conversacion en la catédral" (1969), "La orgia perpetua" (1975), "La tia Julia y el escribidor" (1977), "La fiesta del chivo" (2000) - ...

Last update: 03/11/2017


L’année 1962 fut une année de référence non seulement dans l’histoire de la littérature hispano-américaine mais pour toute la littérature écrite de part ce monde : le Péruvien Mario Vargas Llosa était primé pour "La Ville et les Chiens", le Mexicain Carlos Fuentes publiait "La mort d’Artemio Cruz", le Cubain "Alejo Carpentier" faisait paraître son chef d’œuvre, "Le Siècle des Lumières". Comment expliquer cette soudaine maturation littéraire qui s’exprime par la publication d’œuvres résolument modernes et capables de plus de trouver un nouveau public. Et l'on peut continuer, autant d'oeuvres déjà évoquées ici même, "Marelle" de l’Argentin Julio Cortazar, "Cent ans de solitude" du Colombien Gabriel Garcia Marquez, "Trois tristes tigres" du Cubain Guillermo Cabrera Infante, "Ramasse-Vioques" de l’Uruguayen Juan Carlos Onetti, "Paradiso" du Cubain José Lezama Lima, "Héros et tombes" de l’Argentin Ernesto Sabato, "Ce lieu sans limites" du Chilien José Donoso, "La trahison de Rita Hayworth" de l’Argentin Manuel Puig. Ils n'appartiennent pas tous à une même génération, ils n’empruntent pas tous les mêmes voies, malgré des convergences occasionnelles, deux d’entre eux recevront le prix Nobel de littératurel, Garcia Marquez et Vargas Llosa....

Et parmi leurs prédécesseurs, le Mexicain Juan Rulfo, précurseur du « réalisme magique », avait déjà cessé d’écrire et l’Argentin Jorge Luis Borges sa réputation internationale. On ne le répètera jamais assez, les littératures hispano-américaines ne peuvent être décrites comme une simple juxtaposition de littératures, voire de cultures, propres à chacune des nations qui forment l'Amérique hispanique. Il y a fondamentalement une même "nature" latino-américaine, ..

Ainsi Mario Vargas Llosa qui dans ses livres (La ciudad y los perros, 1963; La casa verde, 1966; Conversacion en la catédral, 1969) entend dénoncer par la fiction le triomphe de la corruption au Pérou et la résignation à la survie au jour le jour des non-possédants, mais plus encore ne cesse de s'interroger tout au long de son oeuvre romanesque :  à quelle époque

a commencé la décadence du Pérou ? Est-elle récente, due aux exactions d'un gouvernement qui a pourri toute la structure sociale du pays ? Ou bien est-elle lointaine, et vient-elle de l'être humain lui-même dont toutes les idéologies sont discutables tant il est médiocre et ne peut donc vivre que résigné ? Un raisonnement, des interrogations que l'on peut tenir pour l'ensemble de l'Amérique latine, mais au fond, peut-être pas que ...

David Alfaro Siqueiros - Nuestra imagen actual (1947, Museo de Arte Moderno, México)

 


Mario Vargas Llosa (1936)  et Jorge Luis Borges (1899) sont deux géants de la littérature latino-américaine, mais leurs visions politiques, esthétiques et philosophiques ont souvent été opposées. Ils se sont croisés à plusieurs reprises dans les années 1960-70, notamment à des conférences. Borges, alors presque aveugle et âgé, dialoguait avec un Vargas Llosa jeune et fougueux – un symbole de la transmission littéraire malgré leurs divergences...

 

Borges appartenait à la génération des avant-gardes du début du XXᵉ siècle (surréalisme, ultraïsme). Vargas Llosa a émergé dans les années 1960 avec le Boom latino-américain (aux côtés de García Márquez, Cortázar, etc.). Vargas Llosa a découvert Borges adolescent et l'a d'abord admiré avant de s'en distancier politiquement. Borges, déjà une légende vivante quand Vargas Llosa publie ses premiers romans, voyait en lui un "jeune talent" sans partager ses engagements.

Borges a vécu les deux guerres mondiales, le péronisme, et la dictature argentine, et se révèlera un conservateur sceptique, méfiant envers les idéologies et les masses. Il a critiqué le péronisme (ce qui lui a valu des ennuis sous son régime), mais aussi le communisme. La posture aristocratique et littéraire lui sied mieux que celle du politique. Il a qualifié la démocratie de "superstition" et voyait le monde comme un jeu intellectuel ...

 Vargas Llosa fut marqué par la Guerre froide, les révolutions cubaines et les dictatures des années 1970-80. Libéral convaincu, défenseur de la démocratie et critique des régimes autoritaires (de gauche comme de droite), il a soutenu des positions anti-castristes et anti-peronistes, s'est présenté à la présidence du Pérou en 1990. Admirateur précoce de la Révolution cubaine, il a ensuite viré vers le libéralisme économique (influence de penseurs comme Hayek).

 

En littérature, Vargas Llosa est un romancier social, influencé par Flaubert et Faulkner, mêlant critique politique et analyse psychologique (La ville et les chiens, La guerre de la fin du monde). Il croyait au roman comme outil de compréhension du réel.

Borges est un écrivain minimaliste, préférant les contes philosophiques aux grands récits (Fictions, L'Aleph). Fasciné par les labyrinthes, les miroirs, les univers parallèles, sa littérature est déconnectée du réalisme social.

Malgré leurs différences, ils se sont mutuellement admirés sur le plan littéraire : Vargas Llosa a reconnu l'influence de Borges sur sa prose (notamment dans La vérité par le mensonge). Et Borges appréciait l'érudition de Vargas Llosa, bien qu'il dédaignât son engagement politique.

Dans les années 1960-70, ils ont débattu de littérature lors de conférences. Borges moquait le "réalisme balzacien" de Vargas Llosa, qui lui répondait que la littérature devait "affronter la boue du monde"....


Mario Vargas Llosa (1936)
"El género novelesco no ha nacido para contar verdades, éstas, al pasar a la ficción, se vuelven siempre mentiras" (Le genre romanesque n’est pas né pour raconter des vérités, celles-ci, en passant à la fiction, deviennent toujours des mensonges) - Natif d'Arequipa, au sud du Pérou, Mario Vargas Llosa vit une enfance et une jeunesse aussi lourdes familialement (marquée notamment par la mésentente avec un père violent et le collège militaire de Leoncio Prado) que socialement (le général Manuel Odria exerce une dictature étouffante entre 1948 et 1956), suit des études littéraires dans la vieille université de San Marcos, à Lima. Dès 1958, il est en Europe, à Madrid, où il publie un recueil de nouvelles, "Los Jefes" (1959, Les Caïds). Puis à Paris : c'est là, qu'il poursuit la rédaction de l'ouvrage qui lui donne une renommée immédiate, "La ciudad y los perros" (1963, La Ville et les chiens), puis "La Casa verde" (1967), "Conversacion en la Catedral" (1969), enfin en 1974, "La tia Julia y el escribidor" : c'est à cette date qu'il regagne le Pérou, alors fait désormais partie intégrante du panthéon des écrivains de ce pays, succédant à Ricardo Palma, César Vallejo, José María Argüedas ou Ciro Alegría. Gagné en partie à une idéologie marxiste et révolutionnaire (1953-1971), sensible à Sartre et d'une vaste culture littéraire, de Flaubert à Faulkner,  il s'orientera progressivement vers la défense de la démocratie contre toutes les formes de dictature, de terrorisme, de fanatisme ou d'intégrisme : contesté par tout un pan de la critique latino-américaine pour son revirement idéologique, candidat, sans succès, à la présidence de la République du Pérou en 1990, il se détourne de toute action politique et acquiert la nationalité espagnole en 1994... 


"El pez en el agua" (1993, "La Llamada de la tribu" (2018)

Dans "Le poisson dans l'eau" (Éditions Gallimard, 1995), la première partie de son autobiographie, Mario Vargas Llosa partageait avec ses lecteurs deux périodes décisives de son existence : d'une part, le temps de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse; d'autre part, les trois années qu'il a consacrées à parcourir le Pérou, entre 1987 et 1990, en tant que candidat à l'élection présidentielle...

Avec "L'appel de la tribu" (Editions Gallimard, 2021), il va reprendre ce récit pour nous livrer une autre partie de son autobiographie. Mais, à la différence de la précédente, qui reposait sur un récit factuel, il propose ici un autoportrait intellectuel, dont le but est de nous aider à mieux comprendre l'évolution de sa pensée politique. Nous sommes ainsi invités à découvrir les sept auteurs qui ont marqué son passage du marxisme le plus orthodoxe au libéralisme, grâce à une analyse de leurs œuvres....

 

"Je n'aurais jamais écrit ce livre si je n'avais lu, voici plus de vingt ans, "La gare de Finlande", d'Edmund Wilson. Cet essai fascinant raconte l'évolution de l'idée socialiste à partir du moment où l'historien français Jules Michelet, intrigué par une citation, se mit à apprendre l'italien afin de lire Giambattista Vico, jusqu'à l'arrivée, le 3 avril 1917, en gare de Finlande, à Saint-Pétersbourg, de Lénine, qui allait diriger la révolution russe. J'ai pensé alors à un livre sur le libéralisme qui ressemblerait à ce que le critique américain avait fait sur le socialisme : un essai qui, démarrant à la naissance d'Adam Smith dans le village écossais de Kirkcaldy en 1723, rapporterait l'évolution des idées libérales à travers ses principaux représentants, ainsi que les événements historiques et sociaux qui les répandirent dans le monde. Toutes proportions gardées, telle est l'origine lointaine de "L'appel de la tribu".

En dépit des apparences, il s'agit d'un livre autobiographique qui retrace ma propre histoire intellectuelle et politique, le parcours qui m'a mené du marxisme et de l'existentialisme sartrien de ma jeunesse au libéralisme de ma maturité, en passant par la revalorisation de la démocratie que je dois à mes lectures d'écrivains tels qu'Albert Camus, George Orwell et Arthur Koestler. J'ai été poussé ensuite vers le libéralisme par certaines expériences politiques et, surtout, par les idées des sept auteurs à qui ces pages sont consacrées : Adam Smith, José Ortega y Gasset, Friedrich von Hayek, Karl Popper, Isaiah Berlin, Raymond Aron et Jean-François Revel.

J'ai découvert la politique au Pérou à douze ans, en octobre 1948, lors du coup d'État militaire du général Manuel Apolinario Odría qui renversa le président José Luis Bustamante y Rivero, apparenté à ma famille maternelle. C'est, je crois, pendant les huit années odriistes qu'est née chez moi la haine des dictateurs de tout poil, l'une des rares constantes de mon attitude politique. Mais je n'ai pris conscience du problème social, je veux dire conscience d'un Pérou plein d'injustices où une minorité de privilégiés exploitait abusivement l'immense majorité, qu'en lisant dans ma dernière année de lycée, en 1952, "Sans patrie ni frontières" de Jan Valtin. Ce livre m'a amené à m'opposer à ma famille, qui voulait que j'entre à l'Université catholique - celle des fils à papa -, en m'inscrivant à San Marcos, l'université publique, populaire et réfractaire à la dictature militaire où, j'en étais sûr, je pourrais adhérer au parti communiste. La répression odriiste l'avait presque laminé quand je suis entré à San Marcos en 1953, inscrit en lettres et droit, après avoir emprisonné, supprimé ou banni ses dirigeants ; et le parti essayait de se reconstruire avec le Groupe Cahuide, où j'ai milité un an.

C'est là que j'ai reçu mes premières leçons de marxisme, dans des groupes d'étude clandestins où l'on lisait José Carlos Mariátegui, Georges Politzer, Marx, Engels ou Lénine, et l'on avait d'intenses discussions sur le réalisme socialiste et le gauchisme, "la maladie infantile du communisme". La grande admiration que j'avais pour Sartre, que je lisais religieusement, me défendait contre le dogme - nous, les communistes péruviens, étions alors, selon l'expression de Salvador Garmendia, "en petit nombre mais parfaitement sectaires" - et m'amenait à soutenir dans ma cellule, selon la thèse sartrienne, la croyance au matérialisme historique et à la lutte des classes sans adhérer au matérialisme dialectique, ce qui me valut, lors d'une de ces discussions, d'être qualifié de « sous-homme ›› par mon camarade Félix Arias Schreiber.

J'ai pris mes distances avec le Groupe Cahuide à la fin de l'année 1954, tout en restant, je crois, socialiste, du moins dans mes lectures, position qui, ensuite, avec la lutte de Fidel Castro et ses barbus dans la Sierra Maestra et la victoire de la révolution cubaine aux derniers jours de 1958, allait notablement se raviver. Pour ma génération, et pas seulement en Amérique latine, ce qui s'était produit à Cuba fut décisif, déterminant un avant et un après idéologique. Beaucoup, comme moi, ont vu dans la geste fidéliste non seulement une aventure héroïque et généreuse, celle de combattants idéalistes qui voulaient en finir avec une dictature corrompue comme celle de Batista, mais aussi un socialisme non sectaire qui aurait permis la critique, la diversité, voire la dissidence. Nous étions nombreux à le croire et cela a contribué à donner à la révolution cubaine, dans ses premières années, une si grande assise dans le monde entier ..."


"La ciudad y los perros" (1963, La Ville et les chiens)
Ce roman, touffus, classique et d'avant-garde, impose la renommée de Vargas Llosa. Il y retrace la vie (deux ans de sa vie inspire ce récit) des cadets du collège militaire Leoncio-Prado, à Lima, univers dont la brutalité, la stupidité et l'ignorance sont exacerbées par la réclusion. Les "Chiens" sont les cadets de ce collège militaire où règnent brimades, sévices, dénonciations, exactions. 

A sa sortie, le livre échappa de peu à la censure pour sa dénonciation des pratiques de l'école où Vargas Llosa passa deux ans de sa vie , mais aussi celles des institutions militaires en général et plus largement d'un Etat qui compte sur l'armée pour maintenir l'ordre - comme ce fut le cas du Pérou entre les années 1930 et 1980...

L'un des cadets les plus violents, le Jaguar, orchestre le vol des sujets d'examen de fin d'année. Mais ce vol est dénoncé par l'Esclave, le souffre-douleur de ses camarades. Quelque temps après, l'Esclave, au cours de manœuvres de tir, est tué d'une balle perdue. Auparavant, il s'était confié à l'un de ses amis, Alberto Fernández, lequel écrit des romans pornographiques, qui circulent en secret parmi les adolescents. Fernández voudrait dénoncer à ses chefs l'origine de la mort apparemment accidentelle de l'Esclave. Un terrible chantage empêchera la vérité d'éclater. Quelques années plus tard, Alberto Fernández et le Jaguar se rencontreront de nouveau. À la lumière de leur éducation de jeunes cadres de la nation, ils essaieront de confronter leurs expériences et d'éclairer les valeurs morales qui fondent la société dont ils sont désormais les otages et les complices...

 

(...) "Una semana después, media sección la conocía y el nombre de Pies Dorados comenzó a resonar en los oídos de Alberto como una música familiar. Las referencias feroces, aunque vagas, que escuchaba en boca de los cadetes, estimulaban su imaginación. En sueños, el nombre se presentaba dotado de atributos carnales, extraños y contradictorios, la mujer era siempre la misma y distinta, una presencia que se desvanecía cuando iba a tocarla o lo sumía en una ternura infinita y entonces creía morir de impaciencia.

Alberto era uno de los que más hablaba de la Pies Dorados en la sección. Nadie sospechaba que sólo conocía de oídas el jirón Huatica y sus contornos porque él multiplicaba las anécdotas e inventaba toda clase de historias. Pero ello no lograba desalojar cierto desagrado íntimo de su espíritu; mientras más aventuras sexuales describía ante sus compañeros, que reían o se metían la mano al bolsillo sin escrúpulos, más intensa era la certidumbre de que nunca estaría en un lecho con una mujer, salvo en sueños, y entonces se deprimía y se juraba que la próxima salida iría a Huatica, aunque tuviese que robar veinte soles, aunque le contagiaran una sífilis....

 

 Une semaine plus tard, la moitié de la section la connaissait et le nom de Pies Dorados commençait à résonner aux oreilles d'Alberto comme une musique familière. Les allusions féroces, quoique vagues, qu'il entendait de la bouche des cadets stimulent son imagination. En rêve, le nom apparaissait doté d'attributs charnels étranges et contradictoires, la femme était toujours la même et différente, une présence qui s'évanouissait lorsqu'il allait la toucher ou qui le plongeait dans une tendresse infinie et alors il croyait mourir d'impatience.

Alberto était l'un des Pies Dorados dont on parlait le plus dans la section. Personne ne soupçonnait qu'il ne connaissait le bouge de Huatica et ses environs que par ouï-dire car il multipliait les anecdotes et inventait toutes sortes d'histoires. Mais cela ne parvenait pas à déloger de son esprit un certain malaise intime ; plus il décrivait d'aventures sexuelles à ses compagnons, qui riaient ou mettaient sans scrupules la main à la poche, plus intense était la certitude qu'il ne serait jamais au lit avec une femme, sauf en rêve, et alors il déprimait et se jurait que la prochaine fois qu'il sortirait, il irait à Huatica, même s'il devait voler vingt soles, même s'il devait attraper la syphilis...

 

D'abord intitulé "La Demeure du héros" (La morada del héroe), puis "Les Imposteurs" (Los impostore), "La ciudad y los perros" (LA VILLE ET LES CHIENS) évoque donc l'enfer quasi carcéral du collège Leoncio Prado de Lima, où Vargas Llosa fut interne de 1950 à 1952.  "Chiens" est le surnom donné au collège aux élèves de première année, contraints d'obéir à la discipline de fer des enseignants et, plus servilement encore, par tradition, aux caprices et persécutions des aînés. Pour contrecarrer les brimades, quatre "chiens" décident de former un clan secret, "le Cercle", lequel répondra à la violence par la violence,  à l`intransigeance du règlement par la fraude, développant ainsi les vices qui caractérisent l'établissement : vols, mensonges, masturbation, alcool. Avec "le Jaguar", - leur chef -,  "le Boa ", "le Frisé" et "Porfirio Cava" deviennent les maîtres des "chiens" et choisissent en particulier pour souffre-douleur un garçon plus tendre. traumatisé par la violence d'un père retrouvé alors qu`il avait

huit ans. Ricardo Araña dit "l`Esclave". Pourtant, l'Esclave n'est pas tout à fait seul. ll a un ami - lui aussi en désaccord avec un père ivrogne et débauché - un camarade que les petits récits pornographiques qu'il écrit pour ses condisciples ont fait surnommer "le Poète ". 

Le drame éclate le jour où le Cercle, pour faciliter son succès à l'examen de fin de troisième année, charge Porfirio Cava de dérober les questions de chimie. Témoin du vol, l`Esclave dénonce son auteur aux autorités. Peu après, au cours d'exercices de tir, il est blessé d'une balle dans la tête et meurt à l`hôpital. 

Rage, remords ou désarroi? Le Poète révèle le nom de l`assassin : le Jaguar, et aussi les jeux et plaisirs défendus des cadets du collège. Craignant le discrèdit aux yeux de l'opinion publique, les autorités préfèrent défendre la thèse du suicide par imprudence, en même temps qu`elles contraignent le Poète au silence en exhibant sa littérature compromettante. Les rapports obstinés du lieutenant Gamboa, officier dur mais intègre, se heurtent à la volonté de mutisme des chefs. 

L`épilogue est la sanction de cette détérioration morale : Gamboa accepte en militaire son déplacement dans la solitude des hauts plateaux: le Poète s`abandonne aux joies de l`amour avec une jeune fille de la bonne société; le Jaguar épouse son amie d`enfance, Teresa la délaissée, et continue de fréquenter les mauvais garçons avec lesquels il a "travaillé" quand il était écolier. 

Si l'on tient compte du fait que toutes les régions. tous les secteurs, toutes les classes sociales du Pérou sont représentés au collège Leoncio Prado qui forme les cadres de la nation, c'est donc le procès de l'éducation de tout un pays qui est fait ici. Le contenu social du roman était explosif et a été souvent comparé à celui des "Désarroís de I 'élève Törless" de Robert Musil. Quand il parut, professeurs, officiers et cadets du collège visé brûlèrent solennellement l`ouvrage. (Trad. Gallimard, 1966).

 


"La casa verde" (1965, La Maison verte)
La "Casa verde" est le bordel de Piura, ville du Nord, entouré d'une immense forêt vierge, centre de plusieurs intrigues sans lien nécessaire entre elles si ce n'est de tenter d'exprimer un monde dans la totalité de sa vie et ce jusqu'au plus infime détail : "histoire de Bonifacia, une petite Indienne recueillie par les religieuses de la mission catholique et qui deviendra la locataire du lupanar ; histoire du bandit Fushia ; histoire des habitants de la forêt vierge et de leurs démêlés avec les Blancs."

"Le sergent jette un coup d’oeil sur la mère Patrocinio : le frelon y est toujours. La barque tangue sur les eaux troubles, entre deux murailles d’arbres qui exhalent une vapeur brûlante, poisseuse. Pelotonnés sous le toit de palmes, le torse nu, les gardes dorment à l’abri du soleil jaune, verdâtre, de midi :  la te de P’tit Format repose sur le ventre du Gros, le Blond sue à grosses gouttes, le Brun ronfle la bouche ouverte. Une ombrelle de moustiques fait escorte a la barque, des papillons, des guêpes, de grosses mouches évoluent entre les corps. Le moteur ronronne avec régularité, hoquette, ronronne. Nieves le pilote, la main gauche sur le gouvernail, une cigarette à la main droite, a son visage s bronzé qui demeure inaltérable sous le chapeau de paille. Ces gens de la forêt n’étaient pas normaux, pourquoi ne suaient-ils pas comme les autres chrétiens? A la poupe, rigide, la mère Angélica garde les yeux fermés, sur son visage il y a bien un millier de rides; parfois elle tire un petit bout de langue, essuie la sueur de sa moustache et crache. La pauvre vieille, comme si c’était de son âge, ces excursions! Le frelon agite ses ailes bleues, abandonne en un doux élan le front rose de la mère Patrocinio, se perd en traçant des cercles dans la lumière blanche, et le pilote allait stopper le moteur, sergent, on arrivait, derrière cette falaise c’était Chicais. 

Mais le sergent, le coeur lui disait qu'il n’y avait personne. Le bruit du moteur s’arrête, les mères et les gardes ouvrent les yeux, lèvent la tête, regardent. Debout, Nieves le pilote enfonce la gaffe à droite et à gauche, la barque s’approche silencieusement de la rive, les gardes se mettent debout, prennent leurs chemises, leurs képis, arrangent leurs guêtres. La palissade végétale de la rive droite s’interrompt brusquement après le coude que fait le fleuve et il y a un escarpement, une brève parenthèse de terre rougeâtre qui descend jusqu’à une anse minuscule de boue, de galets, de touffes de roseau et de bruyère. On n’aperçoit aucun canot sur la rive, aucune silhouette humaine sur l’escarpement. 

L’embarcation touche le fond, Nieves et les gardes sautent, barbotent dans la boue couleur de plomb. Un cimetière, son coeur ne le trompait pas, les Mangaches avaient toujours raison. Le sergent est penché sur la proue, le pilote et les guides halent la barque vers la terre sèche.

Qu’ils aident les bonnes soeurs, qu’ils leur fassent la chaise, surtout qu’elles ne se mouillent pas. La mère Angélica garde son air grave dans les bras du Gros et du Brun, la mère Patrocinio hésite quand P’tit Format et le Blond enlacent leurs mains pour la recevoir et, en se laissant tomber, elle rougit comme une écrevisse. Les gardes traversent la plage en se déhanchant, déposent les mères là où il n’y a plus de boue. Le sergent saute, arrive au pied du ravin quand déjà la mère Angélica grimpe la pente d’un air décidé, suivie de la mère Patrocinio, à quatre pattes toutes les deux et disparaissant dans des nuages de poussière rouge. 

La terre de l’escarpement est friable, elle cède à chaque pas, le sergent et les gardes avancent enfoncés jusqu’aux genoux, accroupis, étouffés par la poussière, le mouchoir sur la bouche, le Gros éternue et crache. Parvenus au sommet, ils s’époussettent mutuellement leurs uniformes et le sergent observe : une clairière circulaire, une poignée de cases au toit conique,  de maigres champs  de manioc,  des bananiers et, tout autour, l’épaisseur de la forêt. Entre les cases, des arbustes aux branches desquels pendent des bourses ovales : les nids de paucares. Il le leur avait dit, mère Angélica, ça allait de soi, pas une âme, elles voyaient bien. Mais la mère Angélica

va d’un côté à l’autre, entre dans une case, en ressort pour mettre le nez dans celle d’à côté, frappe dans ses mains pour chasser les mouches,  ne s’arrête  pas une  seconde,  et ainsi, de loin, estompée  par la poussière, ce n’est plus une vieille femme mais un habit religieux ambulant, tout droit, une ombre pleine d’énergie. 

La mère Patrocinio, par contre, reste immobile, les mains cachées sous l’habit, et ses yeux ne cessent de parcourir le village abandonné. Des branches s’agitent et l’on entend des cris perçants, une escadrille d’ailes vertes, de becs noirs et de plastrons bleus vole bruyamment au-dessus des cases désertes de Chicais, les gardes et les mères les suivent des yeux jusqu’à ce qu'ils aient disparu dans la brousse, le vacarme qu’ils font se prolonge un moment. II y avait des perroquets, bon a savoir si jamais la nourriture venait à manquer. Mais ils vous flanquaient la « dessenterie », ma mère, c’est-à-dire, on avait le ventre qui se relâchait. 

Au bord du ravin apparait un chapeau de paille, le visage bronzé de Nieves le pilote : alors, comme ça, les Aguarunas ont eu la frousse, mes p’tites mères. Fallait-il qu’elles soient têtues, pourquoi n’avaient-elles pas voulu l’écouter? La mère Angélica s’approche, regarde ça et là avec ses petits yeux plissés, et ses mains noueuses, rigides, avec des taches de rousseur, s’agitent devant la figure du sergent : ils étaient dans les parages, ils n’avaient pas emporté leurs affaires, il suffisait d’attendre  leur retour ..." (Editions Gallimard, 1969, pour la traduction française)

"La casa verde", de l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa s`organise autour de deux lieux, Piura, - la ville jaune du nord, située au bord du désert et sur laquelle le vent de sable s'abat implacablement toutes les nuits -, et Santa-María-de-Nieva, - la bourgade verte agrippée au bassin du haut Marañon, en pleine forêt amazonienne. Piura, que l`on voit se développer au cours du roman, représente en quelque sorte la civilisation : elle a ses boutiques, ses rues pavées, sa cathédrale, et sa population y est accueillante malgré le fanatisme de son curé et les ragots de ses bigotes. Santa-Maria-de-Nieva, elle, incarne la société primitive, avec ses cabanes, ses bambous, ses moustiques, ses pluies, ses pilotes, sa petite garnison de militaires et ses tribus d'Indiens à l'état sauvage. Pourtant, et puisque rien n'est simple en ce monde, Piura a aussi ses "barbares" et Santa-María ses "civilisés"...

Piura, l'accueillante Piura, a recueilli un jour don Anselmo, et celui-ci a construit sur ses sables la Maison verte, un bordel qui ne tarde pas à transformer la mentalité de la ville ; dans la cité naguère silencieuse, l'écho de sa harpe et de ses guitares retentit jusqu'à l`aube, mêlé aux cris et aux rires de ses nombreux visiteurs.

Un jour, le père García, au cours d'une incursion avec ses bigotes, brûle la Maison verte, mais celle-ci renaîtra sous l`impulsion d`Anselmo, encouragé par les "indomptables", les voyous du quartier populaire de la Mangacheria. A Santa-María-de-Nieva, en revanche, la civilisation est présente sous la forme d'une mission où une poignée de religieuses éduquent dans le catholicisme les petites Indiennes arrachées par les militaires à leurs parents païens. Deux protagonistes incarnent plus particulièrement ce conflit : dans le climat primitif de Santa-Maria, le sergent Lituma est un homme probe, l'époux - presque - modèle de Bonifacia, la timide Indienne élevée par les sœurs de la mission. Mais quand il revient à Piura la civilisée, il retrouve le milieu de son enfance, celui des "indomptables ", et connaît la déchéance et la prison. Bonifacia, elle, se prostitue à la Maison verte sous le nom de la Sauvage. 

Entre les deux lieux et les deux âges, le fleuve constitue le lien naturel, humain et commercial, avec ses pilotes, ses aventuriers, ses trafiquants, ses policiers et ses indigènes dont les destins se croisent, se mêlent ou s`affrontent. C'est un monde complexe. constitué comme tous les mondes de purs et d'impurs, de bons et de méchants, quand ils ne sont pas

les deux à la fois. On y trouve entre autres Fushia, le bandit poursuivi qui, rongé par la maladie, raconte à Aquilino, le pilote qui le transporte, son trafic clandestin, ses démêlés avec son rival Reátegui et ses amours avec Lalita, et les Indiennes; Nieves, le pilote, qui a enlevé Lalita à Fushia, et qui, après des années de commerce intègre, a fini par rendre

service aux aventuriers, ce qui l'a perdu; les Indiens aussi, les Huambisas et les Agmarunas, avec leurs chefs, tour à tour alliés aux trafiquants ou traqués par eux, dans un imbroglio d'intérêts qu'ils ne comprennent pas.


"Conversacion en la Catedral" (1969, Conversation à la "Cathédrale")
"À la fourrière où il est allé rechercher son chien, dans les faubourgs de Lima, Santiago Zavala rencontre le Noir Ambrosio, ancien chauffeur de son père, Don Fermín, et l'invite à boire un verre à La Cathédrale, taverne locale. Ils restent ensemble quatre heures durant : Santiago veut faire parler Ambrosio sur un passé qui l'obsède. Il repartira, ivre, sans avoir rien appris. Mais cette conversation à La Cathédrale déclenche le processus selon lequel dix années de passé vont s'éclairer aux yeux de Santiago, en même temps qu'elles seront présentées au lecteur dans leur totalité, à la fois avec leurs énigmes et avec l'élucidation de ces énigmes. Ainsi, toutes époques mêlées, se construit le récit, dont le lecteur lui-même tient le fil." (Editions Gallimard, Trad. de l'espagnol (Pérou) par Sylvie Léger et Bernard Sesé).

 

"Conversación en la Catedral", de l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, a pour cadre Lima, à l'époque de la dictature du général Manuel Apolinario Odria (1948-1956). En allant récupérer son chien enlevé par la fourrière, le journaliste Santiago Zavala rencontre Ambrosio le Noir, l'ancien chauffeur de son père, et bavarde longuement avec lui dans un bar populaire, "La Cathédrale". Les souvenirs des deux hommes qui surgissent par bribes et les questions multiples que pose Zavala évoquent de nombreux personnages liés à leur vie et appartenant à tous les milieux : domestiques, comme Amelia, Pamie d'Ambrosio, renvoyée pour s'être prêtée aux jeux sexuels de Santiago et de son frère; ouvriers chômeurs, comme le mari d'Amelia, battu par la police et abandonné moribond près de l'hôpital;  policiers, comme Cayo Bermúdez, homme de confiance du Président, tortionnaire, spécialiste de la répression et du trafic avec les trusts étrangers s`installant dans le pays; prostituées, comme la Muse, entretenue par Bermúdez et finalement assassinée à l'instigation de don Fermín, aristocrate hypocrite et dépravé, père de Santiago... 

Tous les épisodes, souvent violents, abusifs, misérables, auxquels les deux protagonistes ont été mêlés, révèlent l'intention de l'auteur : dénoncer par la fiction le triomphe de la corruption au Pérou et la résignation à la survie au jour le jour des non-possédants. Une interrogation est ici posée qui deviendra un leitmotiv dans l'œuvre romanesque de Vargas Llosa, à quelle époque a commencé la décadence du Pérou et quelles en sont les causes ? Des interrogations qui seront en particulier reprises et illustrées par l'échec révolutionnaire du guérillero Mayta dans "Histoire de Mayta" (1984) - (Trad. Gallimard, 1973).

 


"La tia Julia y el escribidor" (1979, La tante Julia et le scribouillard)
"Lorsque la table du déjeuner familial est desservie et que s'annonce un après-midi sans surprise et sans sorties, que faire? En Amérique latine, des millions d'hommes – et surtout de femmes – attendent alors le moment de tourner le bouton de la radio pour absorber leur dose quotidienne de rire, de larmes et de rêve. C'est derrière les feux de cette rampe-là, faussement clinquante, que le grand romancier péruvien nous mène : acteurs vieillis dont seule la voix séduit encore, tâcherons de l'écriture dévorés par le halo d'une gloire illusoire, requins de l'audio-visuel artisans de la misère de leurs «créateurs». Pedro Camacho, un as du feuilleton radio, arrive alors à Lima. Il n'a d'autre vie que celle de ses personnages et de leurs intrigues. Enfermé jour et nuit dans la loge de l'immeuble de la radio, il manipule les destinées de ces êtres imaginaires qui font battre le cœur des auditeurs. Mais voilà que, au comble de la gloire, son esprit s'embrume : comme des chevaux fous, ses héros franchissent les barrières, font irruption dans des histoires qui ne sont pas les leurs et engendrent une avalanche de catastrophes : les auditeurs affolés portent plainte... En contrepoint, nous est contée l'histoire de «Varguitas» : à dix-huit ans, il poursuit, mollement, des études de droit, comme l'exige son père. Installé dans un cagibi, il gagne quelques sous en rédigeant les bulletins de nouvelles pour la radio de Lima et rêve de faire publier les nouvelles qu'il écrit à ses (nombreux) moments perdus. Pour la première fois, Mario Vargas Llosa parle ici à la première personne et raconte son histoire : «Varguitas» n'est autre que lui et la tante Julia, fraîchement divorcée, de quinze ans son aînée, a bien existé. Malgré l'opprobre familial et le rocambolesque bureaucratique, il finira par l'épouser. Il est difficile de mieux conjuguer le rétro, le kitsch et le mélo que Mario Vargas Llosa le fait dans ce livre, l'un des plus éblouissants témoignages sur ce qu'est aujourd'hui le vécu, le ressenti, le rêvé de l'homme moyen en Amérique latine." (Editions Gallimard, Trad. de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan).

 

"La tía Julia y el escribidor", de l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa, est une fiction partiellement autobiographique traitée avec humour et sous le signe d`une passion littéraire, "Madame Bovary" de Flaubert. Un étudiant de dix-huit ans, Mario Varguitas, dirige un programme d'informations à la radio et rêve de devenir écrivain. Deux nouveaux

venus vont bouleverser sa vie : Pedro Camacho, un auteur à succès de feuilletons radiophoniques, arrivé de Bolivie pour travailler avec Mario; et la tante Julia, la femme divorcée d`un de ses oncles, débarquée à Lima avec sa franchise et sa séduisante gaieté. 

De quinze ans l`aînée de Mario, la tante Julia aime comme madame Bovary les petits romans sentimentaux où l'on verse toutes les larmes de son corps et raffole des mélos cinématographiques mexicains. Mario, qui souffre du complexe d`OEdipe. s`éprend de la tante Julia et vit une liaison qui a toutes les apparences rocambolesques d`un roman-feuilleton : réactions hostiles de la famille dont il faut mille fois déjouer les pièges, rendez-vous ardents dans le réduit où travaille Mario, complicité d'une jeune cousine dont l`ami de Mario est amoureux, courroux du père qui menace de tuer son fils quand il apprend son mariage.

Puis c`est le départ pour Paris, autre rêve de Mario. Il s'y installe avec Julia et devient véritablement écrivain. Quand, finalement, il divorce pour épouser sa cousine Patricia, il a résolu son complexe d'OEdipe, du point de vue affectif mais aussi littéraire car, n`imitant plus les autres mais créant de vrais personnages, "ses" personnages, il perpétue le "meurtre du père" en faisant naître et en tuant ses modèles. (Trad. Gallimard, 1979).


"Pantaleon y las visitadoras" (1973, Pantaleon Et Les Visiteuses)

Le capitaine Pantaleon Pantoja a le génie de l’organisation, l’amour de l’obéissance et une seule mystique : l’efficacité de l’institution militaire. Il met toutes ses vertus au service d’une mission dont le chargent ses supérieurs, et qui consiste a and “pacifier and ” sexuellement les troupes isolées de l’Amazonie péruvienne. Son travail acharne et ses talents lui permettent de monter rapidement le S.V.G.P.F.A. (Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimiles), qui a son hymne, ses couleurs, et devient une florissante affaire…

 


"La orgia perpetua" (L'orgie perpétuelle, 1975)

"La orgía perpetua" est un essai de l'écrivain péruvien Mario Vargas Llosa qui, en 1959,  débarque à Paris, découvre Flaubert et s'éprend de Madame Bovary. Il a vingt-trois ans. Il a publié quelques nouvelles qui l'ont révélé et est, avouera-t-il, un "lecteur cannibale de romans" : "Une poignée de personnages littéraires ont marqué ma vie de façon plus durable qu'une bonne partie des êtres en chair et en os que j'ai connus", affirme-t-il, en précisant "mais aucun avec qui j'aie eu une relation plus clairement passionnelle qu'Emma Bovary". Elle sera "obsession" et "modèle" : "Je savais désormais quel écrivain j'aurais aimé être et je savais dès lors et jusqu'à ma mort que je vivrais amoureux d'Emma Bovary"... 

Après avoir étudié tous les romans de Flaubert et sa correspondance, le jeune écrivain venu du lointain Pérou proclame et démontre que celui-ci est à la fois le père du nouveau roman, l`un des principaux fondateurs de la sensibilité moderne et un freudien avant la lettre. Entrecoupée de souvenirs personnels, cette lecture de Flaubert est une subtile suite de variations sur la phrase écrite par l'auteur de "Salammbó" à Mlle Leroyer de Chantepie, le 4 septembre 1858, et citée en exergue par Vargas Llosa : « Le seul moyen de supporter l'existence, c'est de s`étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle" (Trad. Gallimard, 1978).


"La Guerra del fin del mundo" (1981, La Guerre de la fin du monde)

Ce huitième roman de Vargas Llosa aborde encore les différentes faces du mal, dans un récit

remarquable et apocalyptique. Cet ouvrage est un tournant dans l'œuvre de I'auteur péruvien, qui abandonne son pays natal pour raconter des événements réels, qui se déroulèrent au Brésil à la fin du XIXe siècle. Il relate l'expérience messianique d'Antonio Consejero, un saint homme visionnaire qui prêcha contre la République et la modernité, se faisant le porte-parole des dépossédés du Nord-Est brésilien. ll défie le gouvernement républicain, qui lui envoie l'armée. Celle-ci détruit Canudas, la ville dans laquelle Consejero et ses adeptes espéraient instaurer un royaume pour mille ans...

Vargas Llosa a créé un roman méticuleusement documenté - l'ascension, la carrière et la destruction d'un monstre fascinant et d'une expédition punitive criminelle  de la "civilisation" -,  inspiré par une œuvre qu'il considère comme fondamentale, "Hautes Terres" (Os Sertoes), de l'écrivain brésilien Euclides da Cunha (1866-1909), un ouvrage que le poète américain Robert Lowell, préférait au "Guerre et paix" de Tolstoï....


"Historia de Mayta" (1984)

Souvent sous-estimé, ce roman va bien au-delà des lectures politiques qui, à l’époque, en ont réduit la portée. Mario Vargas Llosa nous entraîne dans le sillage de Mayta, protagoniste d’une tentative révolutionnaire trotskyste qui se déroule en 1958. La reconstitution de l’histoire de ce personnage se fait à travers les témoignages de ceux qui l’ont connu et la confrontation ultérieure de ce récit chargé de subjectivisme avec la réalité. Le résultat ne pourra avoir qu’un arrière-goût amer et tragicomique, Mayta n'est-il pas le fils d’une période de passions politiques et de conflits idéologiques, mais il incarne aussi un moment clé dans le devenir de l’Amérique latine, un temps de revendication violente des désirs et des droits ...


"¿Quién mató a Palomino Molero ?" (1987,  Qui a tué Palomino Molero ?)

Traduction française : Qui a tué Palomino Molero ? (trad. Albert Bensoussan, Gallimard)

Publié en 1986, "¿Quién mató a Palomino Molero?" occupe une place particulière dans l'œuvre de Mario Vargas Llosa. Après les vastes constructions romanesques de "La guerra del fin del mundo" (1981) ou de "Historia de Mayta" (1984), l'écrivain semble revenir à une forme plus resserrée : celle du roman policier. Mais comme souvent chez lui, l'enquête criminelle n'est qu'un point de départ. Derrière la recherche d'un assassin se dessine une critique profonde des hiérarchies sociales, du pouvoir militaire et des préjugés raciaux qui traversent la société péruvienne.

Dans une région désertique du nord du Pérou, près de Talara, un jeune berger découvre un spectacle d'une horreur insoutenable : le corps de Palomino Molero, un modeste aviateur d'origine populaire, a été atrocement torturé avant d'être pendu à un arbre. Le crime paraît d'autant plus mystérieux que la victime était connue comme un garçon sans histoire, passionné de musique et apprécié de tous.

L'enquête est confiée au lieutenant Silva et au garde civil Lituma, personnage récurrent de plusieurs romans de Vargas Llosa. Très vite, leurs investigations les conduisent vers une base aérienne placée sous l'autorité du colonel Mindreau. Peu à peu émergent des secrets que les autorités militaires préféreraient voir ensevelis à jamais.

Parallèlement à l'enquête se déploie toute une galerie de personnages pittoresques : commerçants, soldats, pêcheurs, notables locaux et surtout l'inoubliable Doña Adriana, tenancière de gargote dont les rumeurs, les intuitions et les indiscrétions alimentent autant l'enquête que les interrogatoires officiels.

À première vue, le livre reprend les codes du roman d'enquête classique, mais Vargas Llosa détourne rapidement ces conventions. L'intérêt du récit ne réside pas seulement dans l'identification du coupable. Très tôt, le lecteur comprend que le véritable sujet est la société qui a rendu ce crime possible. Comme chez Georges Simenon, la question n'est pas uniquement « qui a tué ? » mais aussi « pourquoi ? » et surtout « que révèle ce meurtre sur la communauté qui l'entoure ? ». L'enquête devient ainsi un instrument d'exploration sociale.

Le cœur du roman réside dans la relation qui unissait Palomino Molero à une jeune femme appartenant à un milieu beaucoup plus élevé que le sien. À travers cette intrigue, Vargas Llosa met en lumière l'un des aspects les plus persistants de la société péruvienne : la rigidité des barrières sociales et raciales.

Palomino est pauvre, métis, provincial, issu des couches populaires. Ses aspirations entrent en collision avec un ordre social qui continue de fonctionner selon des critères hérités de l'époque coloniale. Le roman montre comment les distinctions de classe, de couleur de peau et d'origine sociale demeurent capables de déterminer les destins individuels. L'assassinat apparaît progressivement comme le produit d'un système de valeurs profondément inégalitaire.

 

L'autre cible du roman est l'institution militaire. La base aérienne où se déroule une partie de l'enquête apparaît comme un univers presque autonome, régi par ses propres règles et protégé par le secret. Le lieutenant Silva et Lituma se heurtent constamment à l'omerta, l'esprit de corps, la dissimulation, les pressions hiérarchiques. Vargas Llosa ne décrit pas une conspiration spectaculaire mais quelque chose de plus inquiétant : la tendance naturelle des institutions à protéger leur réputation avant de rechercher la vérité. Le crime devient alors le révélateur d'un mécanisme de pouvoir qui privilégie la préservation de l'ordre établi à la justice.

 

L'une des grandes réussites du roman réside dans le tandem formé par Lituma et le lieutenant Silva. Lituma, déjà connu des lecteurs de Vargas Llosa, représente le bon sens populaire, l'observation concrète, parfois naïve mais souvent perspicace. Silva, plus expérimenté, combine intuition policière, ironie et obstination. Leurs dialogues apportent au récit une légèreté bienvenue. Ils créent un contrepoint humoristique à la gravité de l'affaire. Cette complicité rappelle parfois les grands duos du roman policier classique, tout en demeurant profondément ancrée dans la réalité péruvienne.

Comme souvent chez Vargas Llosa, un lieu particulier devient le miroir d'un pays entier.  La petite ville de Talara rassemble militaires, ouvriers, commerçants, pêcheurs, fonctionnaires, marginaux. À travers leurs conversations, leurs préjugés et leurs rivalités, c'est toute la société péruvienne des années 1950 qui se donne à voir. La gargote de Doña Adriana joue un rôle essentiel dans cette représentation. Lieu de rumeurs, de confidences et d'observation collective, elle constitue une sorte de tribunal populaire parallèle à l'enquête officielle.

L'un des traits les plus remarquables du roman est le contraste entre le ton souvent léger et la gravité du sujet. Vargas Llosa multiplie les dialogues humoristiques, les portraits pittoresques, mais cette apparente légèreté ne fait que renforcer la violence de la conclusion. Lorsque toute la vérité apparaît, le lecteur découvre que le meurtre de Palomino Molero n'est pas un simple fait divers. Il révèle la cruauté d'un système social fondé sur l'inégalité et l'obsession de l'honneur. Le roman prend alors une dimension tragique qui dépasse largement le cadre de l'enquête.

 

"¿Quién mató a Palomino Molero?" n'est pas l'œuvre la plus ambitieuse de Vargas Llosa sur le plan formel. Elle ne possède ni la complexité architecturale de "Conversación en La Catedral" (1969), ni l'ampleur épique de La guerra del fin del mundo (1981), ni la profondeur historique de "La fiesta del Chivo" (2000). Cependant, elle constitue l'un de ses romans les plus accessibles et les plus parfaitement construits. Sous l'apparence d'une enquête criminelle efficace et captivante, Vargas Llosa propose une radiographie du Pérou contemporain. Le meurtre de Palomino Molero n'est finalement pas seulement celui d'un individu ; il symbolise la destruction d'un être dont le seul crime fut de vouloir franchir les frontières invisibles imposées par la société.


"Lituma en los Andes" (1993)

Traduction française : Lituma dans les Andes (trad. Albert Bensoussan, Gallimard, 1996)

Avec "Lituma en los Andes", Mario Vargas Llosa revient au Pérou contemporain pour explorer l'une des périodes les plus sombres de son histoire récente : les années 1980-1990, marquées par la guerre intérieure opposant l'État péruvien aux guérillas révolutionnaires, notamment le mouvement maoïste du Sendero Luminoso (Sentier lumineux). Lauréat du prix Planeta en 1993, le roman est à la fois une enquête policière, une méditation anthropologique et une réflexion sur la persistance de la violence dans les sociétés andines.

Dans le camp routier de Naccos, perdu à plus de quatre mille mètres d'altitude dans les Andes péruviennes, trois hommes ont mystérieusement disparu. Le caporal Lituma, personnage déjà apparu dans plusieurs œuvres antérieures de Vargas Llosa, est chargé de l'enquête. Originaire de la côte et profondément étranger à l'univers andin, il se heurte à l'hostilité taciturne des habitants, aux silences des témoins et à une peur diffuse qui semble envelopper toute la région.

Assisté de son adjoint Tomás Carreño, Lituma tente de reconstituer les événements. Mais plus il avance, plus la frontière entre réalité et légende devient incertaine. Les disparitions pourraient être liées aux actions du Sentier lumineux, dont les guérilleros sèment la terreur dans les montagnes. Elles pourraient également relever d'explications plus anciennes, enracinées dans des croyances ancestrales que la modernité n'a jamais complètement effacées.

Parallèlement à l'enquête, Tomás raconte au fil des nuits son histoire d'amour passionnée avec Mercedes, jeune femme dont il est tombé éperdument amoureux. Ces récits sentimentaux, souvent tendres ou burlesques, contrastent fortement avec l'atmosphère oppressante de Naccos et constituent un contrepoint humain à la noirceur du drame principal.

 

L'un des thèmes majeurs du livre est la peur.

À Naccos, chacun semble savoir quelque chose, mais personne ne parle. La présence du Sentier lumineux plane sur toutes les conversations. Les habitants ont vu des exécutions, des attentats, des massacres. Beaucoup ont appris que le silence était la meilleure garantie de survie.

Vargas Llosa restitue admirablement ce climat de terreur diffuse. Le danger n'est pas toujours visible ; il est partout présent dans les regards, les rumeurs, les non-dits. L'enquête policière devient alors une exploration d'une société paralysée par la violence.

À travers "Lituma", l'auteur montre également l'impuissance de l'État. Le caporal représente la loi, mais une loi qui ne comprend plus le territoire qu'elle est censée protéger. Son enquête se heurte sans cesse à des réalités culturelles, sociales et historiques qui lui échappent.

Le Sentier lumineux : une violence sans visage ...

Le roman constitue l'une des représentations littéraires les plus marquantes du conflit péruvien.

Vargas Llosa ne s'intéresse pas principalement à l'idéologie maoïste du Sentier lumineux. Ce qui le fascine est plutôt la capacité de la violence révolutionnaire à réveiller des formes plus anciennes de brutalité collective. Les guérilleros apparaissent souvent comme des figures fantomatiques, presque mythiques. On les évoque davantage qu'on ne les voit. Leur présence invisible contribue à créer une atmosphère de menace permanente.

Contrairement à certaines interprétations qui présentent exclusivement le conflit comme un affrontement politique, Vargas Llosa suggère que la violence contemporaine s'enracine aussi dans des fractures beaucoup plus anciennes : pauvreté extrême, marginalisation des populations andines, héritage colonial, méfiance entre le Pérou côtier et le Pérou des montagnes.

 

L'originalité du roman réside dans sa manière de mêler le réalisme le plus minutieux à une dimension presque mythologique.

Au fur et à mesure de l'enquête émergent des croyances ancestrales, les apus (esprits des montagnes) ; les sacrifices rituels ; les légendes locales ; les survivances du monde préhispanique. Le lecteur est constamment placé dans une position d'incertitude. Les disparitions sont-elles explicables par des causes rationnelles ou faut-il prendre au sérieux les récits que rapportent les habitants ? Vargas Llosa ne tranche jamais complètement. Cette ambiguïté est essentielle à la puissance du livre.

Les Andes apparaissent comme un espace où plusieurs temporalités coexistent : le Pérou moderne, l'État contemporain, la guérilla révolutionnaire et un univers archaïque qui semble survivre sous la surface du présent.

 

L'un des aspects les plus profonds du roman est le regard que porte Lituma sur le monde andin.

Bien qu'il soit péruvien, il découvre qu'il ne comprend pas réellement le pays où il vit. Son expérience révèle l'existence de plusieurs Pérous qui cohabitent sans toujours se rencontrer.

Cette thématique rejoint les préoccupations de nombreux intellectuels péruviens du XXe siècle, notamment José María Arguedas, qui avait lui aussi exploré la fracture entre culture andine et culture créole. Cependant, là où Arguedas cherchait souvent une réconciliation possible entre ces mondes, Vargas Llosa insiste davantage sur leur incompréhension mutuelle.

 

Le roman s'inscrit dans une interrogation ancienne de Vargas Llosa : pourquoi certaines sociétés semblent-elles périodiquement replonger dans la violence ?

Dans "Lituma en los Andes", la barbarie ne provient pas uniquement de la guérilla. Elle surgit également des croyances collectives, de la peur, des instincts sacrificiels, de l'effondrement des institutions. Cette vision a suscité des débats. Certains critiques ont reproché à Vargas Llosa de présenter le monde andin sous un jour excessivement sombre, voire de reprendre certains stéréotypes opposant modernité et archaïsme. D'autres ont au contraire souligné que le roman ne condamne pas une culture particulière mais explore les mécanismes universels qui conduisent les hommes à accepter ou à produire la violence.

Par sa construction, son atmosphère oppressante et la richesse de ses niveaux de lecture, "Lituma en los Andes" est aujourd'hui considéré comme l'un des grands romans de la maturité de Vargas Llosa. Moins célèbre que "La fiesta del Chivo" ou "Conversación en La Catedral", il demeure l'une des œuvres les plus ambitieuses et les plus troublantes jamais consacrées au traumatisme laissé par la guerre intérieure péruvienne.


"La fiesta del chivo" (La Fête au bouc, 2000)

(Editions Gallimard, Trad. de l'espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan)

Après avoir exploré dans "Conversación en La Catedral" (1969) les mécanismes de la dictature péruvienne du général Odría, puis dénoncé dans "Lituma en los Andes" (1993) la violence politique du Pérou des années 1980, partagé entre les exactions du Sentier lumineux (Sendero Luminoso) et celles de l'armée, Mario Vargas Llosa revient dans "La fiesta del Chivo" à l'un de ses thèmes majeurs : la fascination destructrice du pouvoir absolu.

Cette fois, le romancier quitte le Pérou pour la République dominicaine et entreprend de reconstituer l'univers du dictateur Rafael Leónidas Trujillo Molina (1891-1961), qui régna sans partage sur le pays de 1930 à son assassinat le 30 mai 1961. Trujillo fut l'un des dictateurs les plus redoutables de l'histoire latino-américaine : culte de la personnalité, surveillance généralisée, torture, corruption, clientélisme, contrôle de l'économie nationale et élimination systématique des opposants. Son régime constitue l'un des exemples les plus achevés du césarisme autoritaire latino-américain du XXe siècle.

Le roman s'ouvre sur le retour à Saint-Domingue d'Urania Cabral, brillante avocate installée à New York depuis plus de trente ans. Elle revient auprès de son père agonisant, Agustín Cabral, ancien dignitaire du régime tombé en disgrâce. Ce voyage réveille un passé qu'elle s'était efforcée d'enfouir. À travers ses souvenirs se dévoile progressivement la véritable raison de son exil : l'humiliation intime dont elle fut victime dans les dernières années du régime.

Parallèlement, Vargas Llosa suit deux autres fils narratifs. Le premier nous plonge dans les dernières heures de Trujillo lui-même : vieillissant, malade, obsédé par le contrôle de son entourage, persuadé de son indispensable mission historique. Le second raconte la préparation de l'attentat du 30 mai 1961 par un groupe de conspirateurs issus pour la plupart du régime lui-même. Ces hommes, anciens fidèles du dictateur, ont découvert à leurs dépens qu'aucune loyauté ne protège durablement sous une tyrannie.

L'alternance de ces trois récits produit une construction remarquable : le lecteur connaît dès le début l'issue historique, mais la tension dramatique ne cesse de croître parce que l'enjeu véritable n'est pas la mort du dictateur mais la compréhension du système qui l'a rendu possible. 

"Urania. Drôle de cadeau de la part de ses parents ; son prénom évoquait une planète, un métal radioactif, n’importe quoi, sauf cette femme élancée, aux traits fins, hâlée et aux grands yeux sombres, un peu tristes, que lui renvoyait le miroir. Urania ! Quelle idée ! Heureusement plus personne ne l’appelait ainsi, mais Uri, Miss Cabral, Mrs. Cabral ou docteur Cabral. Autant qu’elle s’en souvienne, depuis qu’elle avait quitté Saint-Domingue (« Ciudad Trujillo, plutôt », car au moment de son départ on n’avait pas encore rendu son nom à la capitale), personne, ni à Adrian, ni à Boston, ni à Washington D.C., ni à New York, ne l’avait plus appelée Urania, comme autrefois chez elle et au collège Santo Domingo, où les sisters et ses compagnes prononçaient avec la plus grande application le prénom extravagant dont on l’avait affublée à sa naissance. Qui en avait eu l’idée, elle ou lui ? Un peu tard pour le savoir, ma petite ; ta mère était au ciel et ton père mort vivant. Tu ne le sauras jamais. Urania ! Aussi absurde que d’affubler Saint-Domingue, l’antique Santo Domingo de Guzmán, du nom offensant de Ciudad Trujillo. Son père était-il responsable aussi de cette idée farfelue ? 

Elle attend de voir apparaître la mer à la fenêtre de sa chambre, au neuvième étage de l’hôtel Jaragua, et elle la voit enfin. L’obscurité cède en quelques secondes et la splendeur bleutée de l’horizon, croissant à toute allure, lui donne le spectacle qu’elle attend depuis son réveil, à quatre heures, malgré le cachet qu’elle a pris en dépit de ses préventions contre les somnifères. La surface bleu foncé de la mer, émaillée de taches d’écume, va à la rencontre d’un ciel de plomb sur la lointaine ligne d’horizon et, ici, sur la côte, elle se brise en lames sonores et bouillonnantes contre le boulevard du Malecón, dont elle aperçoit par endroits la chaussée entre les palmiers et les amandiers qui le bordent.

Autrefois, l’hôtel Jaragua regardait le Malecón de face. Maintenant, il le regarde de côté. La mémoire lui rend cette image — de ce jour là ? — de la fillette conduite par la main de son père, entrant au restaurant de l’hôtel pour déjeuner seuls tous les deux. On leur avait donné une table près de la fenêtre et, à travers les rideaux, Uranita apercevait le vaste jardin et la piscine avec ses plongeoirs et ses baigneurs. Un orchestre jouait des merengues dans le Patio Español, orné tout autour d’azulejos et de pots d’œillets. Était-ce ce jour-là ? « Non », dit-elle à haute voix. Le Jaragua d’alors avait été démoli et remplacé par ce volumineux immeuble couleur panthère rose qui l’avait tant surprise en arrivant à Saint-Domingue voici trois jours. 

As-tu bien fait de revenir ? Tu vas le regretter, Urania. Gaspiller une semaine de vacances, toi qui n’avais jamais le temps de connaître tant de villes, de régions, de pays que tu aurais aimé visiter — les cordillères et les lacs glacés de l’Alaska, par exemple —, pour revenir sur cette petite île où tu t’étais juré de ne jamais remettre les pieds. Symptôme de décadence ? Sentimentalisme de l’âge ? Curiosité, rien d’autre. Te prouver que tu peux marcher dans les rues de cette ville qui n’est plus la tienne, parcourir ce pays étranger, sans en éprouver tristesse, nostalgie, haine, amertume, rage. Ou bien es-tu venue affronter le naufrage de ton père ? Vérifier l’impression que tu ressens à le revoir après tant d’années. Un frisson la parcourt de la tête aux pieds. Urania, Urania ! Et si, après toutes ces années, tu te découvrais, sous cette petite tête volontaire, ordonnée, imperméable au découragement, et derrière cette force d’âme qui fait l’admiration et l’envie des autres, un cœur tendre, effarouché, meurtri, sentimental ? Elle se met à rire. Arrête tes idioties, ma petite. 

Elle enfile ses baskets et son survêtement, emprisonne ses cheveux dans une résille, boit un verre d’eau froide et s’apprête à allumer la télé pour regarder C.N.N., mais elle y renonce. Elle reste près de la fenêtre à observer la mer, le Malecón, puis, en tournant la tête, la forêt de toits, de tours, de coupoles, de clochers et d’arbres de la ville. Comme elle s’est étendue ! Quand tu l’as quittée, en 1961, elle abritait trois cent mille âmes. Plus d’un million, maintenant. Elle a multiplié quartiers et avenues, parcs et hôtels. La veille, elle s’est sentie dépaysée, dans sa voiture de location, en faisant le tour des élégants lotissements de Bella Vista et de l’immense parc El Mirador où il y avait autant de joggeurs qu’à Central Park. Dans son enfance, la ville finissait à l’hôtel El Embajador ; après quoi, ce n’étaient que fermes et cultures. Le Country-Club où son père la menait le dimanche se baigner à la piscine était entouré de terrains vagues, et non de rues asphaltées, de maisons et de lampadaires comme aujourd’hui. 

Mais la ville coloniale reste immuable, ainsi que Gazcue, son quartier. Et elle est tout à fait sûre que sa maison a à peine changé. Elle doit être tout pareille, avec son petit jardin, le vieux manguier et le flamboyant aux fleurs rouges protégeant la terrasse où, le week-end, ils déjeunaient en plein air ; son toit pointu et le balcon de sa chambre, où elle sortait attendre ses cousines Lucinda et Manolita, puis, cette dernière année, 1961, guetter ce jeune homme qui passait à bicyclette et la regardait du coin de l’œil, sans oser lui parler. Est-elle bien la même à l’intérieur ? La pendule autrichienne qui sonnait les heures arborait des chiffres gothiques et une scène de chasse. Et ton père, est-il le même ? Non. Tu l’as vu décliner sur les photos que périodiquement, au fil des mois, des années, t’envoyaient ta tante Adelina et d’autres parents éloignés qui continuaient à t’écrire, malgré ton silence obstiné. 

Elle se laisse tomber dans un fauteuil. Les premiers rayons du matin frappent le centre de la ville ; la coupole du Palais national et l’ocre pâle de ses murs étincellent doucement sous la voûte azurée. Sors une bonne fois, bientôt la chaleur sera insupportable. Elle ferme les yeux, gagnée par une inertie peu commune chez elle, habituée à être toujours en activité, à vouer tout son temps à ce qui, depuis qu’elle a remis les pieds sur le sol dominicain, l’obsède nuit et jour : se souvenir : « Ma fille est un bourreau de travail, même en dormant elle récite ses leçons. » C’est ce que disait de toi le sénateur Agustín Cabral, le ministre Cabral, Cabral la Caboche, si fier, devant ses amis, de sa fille qui raflait tous les prix, de l’élève que les sisters donnaient en exemple. Et devant le Chef, se flattait-il des prouesses scolaires d’Uranita ? « J’aimerais tant que vous la connaissiez, chaque année, depuis qu’elle est entrée au Santo Domingo, elle a décroché le prix d’excellence. Quel bonheur pour elle de vous connaître, de vous serrer la main ! Uranita dans ses prières du soir demande toujours à Dieu de vous garder cette santé de fer. Et elle prie aussi pour doña Julia et doña María. Faites-nous cet honneur. Le plus fidèle de vos chiens vous le demande, vous en prie, vous implore. Vous ne pouvez me le refuser : recevez-la, Excellence ! Chef ! » 

Tu le détestes ? Tu le hais ? Encore ? « Plus maintenant », dit-elle à voix haute. Tu ne serais pas revenue si la rancœur t’avait encore taraudée, si ta blessure avait encore saigné, la déception t’anéantissant, t’empoisonnant, comme dans ta jeunesse lorsque l’étude et le travail étaient devenus pour toi l’obsédant viatique de l’oubli. Alors oui, bien sûr, tu le haïssais. De toutes les fibres de ton être, de toutes les pensées et les sentiments qu’abritait ton corps. Tu avais souhaité pour lui malheurs, maladies, accidents. Dieu t’a entendue, Urania. Ou plutôt le diable. N’est-ce pas assez que cette rupture d’anévrisme ait fait de lui un mort vivant ? N’est-ce pas une douce vengeance qu’il soit depuis dix ans cloué sur un fauteuil roulant, sans marcher, sans parler et à la merci d’une infirmière pour manger, se coucher, s’habiller, se déshabiller, se couper les ongles, se raser, uriner, déféquer ? « Non. » 

Elle prend un second verre d’eau et sort. Il est sept heures du matin. Au rez-de-chaussée du Jaragua elle est assaillie par le bruit, cette atmosphère déjà familière de cris, moteurs, radios tonitruantes, merengues, salsas, danzones et boléros, ou rock et rap mêlés, s’agressant et l’agressant de leur boucan. Chaos animé de ce qui fut ton village, nécessité profonde de t’étourdir pour ne pas penser, voire ne pas sentir, Urania. Explosion aussi de vie sauvage, imperméable aux vagues de la modernisation. Quelque chose chez les Dominicains s’accroche à cette forme prérationnelle, magique : cet appétit de bruit. (« De bruit, non de musique. ») 

Elle ne se rappelle pas, du temps où elle était petite et que Saint-Domingue s’appelait Ciudad Trujillo, pareil vacarme dans la rue. Peut-être n’y en avait-il pas ; trente-cinq ans plus tôt, quand la ville était trois ou quatre fois plus petite, provinciale, isolée et léthargique de peur et de servilité, l’âme saisie de panique respectueuse envers le Chef, le Généralissime, le Bienfaiteur, le Père de la Nouvelle Patrie, Son Excellence le Docteur Rafael Leónidas Trujillo Molina, peut-être était-elle plus silencieuse, moins frénétique. 

Aujourd’hui, les bruits de la vie, moteurs de voitures, cassettes, disques, radios, avertisseurs, aboiements, grognements, voix humaines, sont tous diffusés à plein volume, au maximum de leur capacité de bruit vocal, mécanique, digital ou animal (les chiens aboient plus fort et les oiseaux criaillent plus volontiers). Et dire que New York a une réputation de ville bruyante ! Jamais, pendant ces dix années passées à Manhattan, son ouïe n’a rien perçu de pareil à cette symphonie brutale et discordante qui la submerge depuis trois jours. 

Le soleil embrase les palmiers d’orgueilleuse cime, le trottoir défoncé et comme bombardé de quantité de trous et de monceaux d’ordures, que des femmes en fichu balayent et ramassent dans des sacs trop petits. « Haïtiennes. »

Maintenant elles sont silencieuses, mais hier elles chuchotaient entre elles en créole. Un peu plus avant, elle voit les deux Haïtiens, pieds nus et dépenaillés, assis sur des caisses, au pied des douzaines de peintures aux couleurs criardes envahissant un mur. C’est vrai, la ville, peut-être tout le pays s’est rempli d’Haïtiens. Il n’en allait pas ainsi, naguère. N’est-ce pas ce que disait le sénateur Agustín Cabral ? « Du Chef on dira ce qu’on voudra. L’histoire lui reconnaîtra au moins le mérite d’avoir fait un pays moderne et d’avoir remis les Haïtiens à leur place. Aux grands maux, les grands remèdes ! » Le Chef a trouvé au départ un petit pays ravagé par la guerre des chefs, sans loi ni ordre, appauvri, qui perdait son identité, envahi par ses voisins affamés et féroces. Traversant à gué le fleuve Masacre, ils venaient voler biens, animaux, maisons, ôtaient le pain de la bouche de nos ouvriers agricoles, pervertissaient notre religion catholique avec leur diabolique sorcellerie, violaient nos femmes, adultéraient notre culture, notre langue et les coutumes occidentales et hispaniques en nous imposant les leurs, africaines et barbares. Le Chef a coupé le nœud gordien : « Ça suffit ! » Aux grands maux, les grands remèdes ! Non seulement il justifiait ce massacre d’Haïtiens de 1937, mais il le tenait pour un haut fait d’armes du régime. Cela n’a-t-il pas empêché la république de se prostituer une seconde fois dans son histoire à ce voisin rapace ? Qu’importe la mort de cinq, dix, vingt mille Haïtiens s’il s’agit de sauver un peuple ? ...."

Les livres sur les dictateurs ne sont pas rares en Amérique latine, mais Mario Vargas Llosa, dans "La fiesta del chivo" sait entraîner ses lecteurs dans la rue pour y partager avec eux tant les espoirs des conspirateurs et le dîner des victimes que l'exposé de Rafael Trujillo du dernier jour d'une dictature tyrannique qui dura trente et une années en République dominicaine. Le roman dénoue trois récits entremêlés : celui d'Urania, qui représente la mémoire collective des citoyens dominicains, de leurs souffrances à leur foi aveugle dans le régime et de leur complicité avec ce régime qui les a tant compromis; le deuxième récit est celui des conspirateurs, qui furent un temps des fidèles de Trujillo; et finalement, le récit de Trujillo lui-même, obsédé par son problème urinaire qui perturbe tant la discipline de son personnage public et l'oblige, lui aussi à des compromis. Llosa dit qu'en faisant le portrait de Trujillo, il dépeignait tous les dictateurs, mais la vérité perturbante de son roman vient sans doute de ses enquêtes minutieuses faites dans les rues dominicaines, interrogeant des individus en chair et en os pour écrire son roman ...

(...)

Al bajar del auto oficial, los ayudantes lo escoltaron hasta el despacho del Benefactor, sin que nadie lo registrara. Los oficiales debían tener instrucciones precisas; apenas la inconfundible vocecita chillona respondió «Adelante», el teniente primero Roberto Figueroa Carrión y su campanero se apartaron, dejándolo entrar solo. El despacho se hallaba en semipenumbra, debido a los postigos medio cerrados de la ventana que daba al jardín. El Generalísimo, en su escritorio, lucía un uniforme que Antonio no recordaba: guerrera blanca y larga, de faldones, con abotonadura de oro y grandes charreteras de dorados flecos sobre la pechera, de la cual pendía un multicolor abanico de medallas y condecoraciones. Llevaba un pantalón azul claro, de franela, con'una raya blanca perpendicular. Se dispondría a asistir a alguna ceremonia militar. La luz de la lamparilla iluminaba la cara ancha, cuidadosamente rasurada, los cabellos grises bien asentados y el bigotito mosca, imitado de Hitler (a quien, le había oído decir alguna vez Antonio, el jefe admiraba «no por sus ideas, sino por su manera de llevar el uniforme y presidir los desfiles»). Aquella mirada fija, directa, clavó a Antonio en el sitio apenas cruzó el umbral. Trujillo se dirigió a él después de observarlo un buen rato:

 

Lorsqu'il descendit de la voiture officielle, les assistants l'escortèrent jusqu'au bureau du Bienfaiteur, sans que personne ne le fouille. Les officiers devaient avoir des instructions précises, car dès que la petite voix stridente et reconnaissable a répondu "Adelante", le premier lieutenant Roberto Figueroa Carrión et son sonneur se sont écartés, le laissant entrer seul. Le bureau est dans la pénombre, en raison des volets mi-clos de la fenêtre donnant sur le jardin. Le généralissime, assis à son bureau, portait un uniforme dont Antonio ne se souvenait pas : une longue veste blanche à jupe, avec un boutonnage doré et de grandes épaulettes à franges dorées sur le plastron, d'où pendait un éventail multicolore de médailles et de décorations. Il porte un pantalon de flanelle bleu clair avec une bande blanche perpendiculaire. Il s'apprête à assister à une cérémonie militaire. La lumière de la lampe éclaire son large visage rasé, ses cheveux gris bien attachés et sa petite moustache, imitation d'Hitler (dont Antonio avait entendu dire un jour que le chef l'admirait "non pas pour ses idées, mais pour la façon dont il portait son uniforme et présidait les défilés"). Ce regard fixe et direct cloue Antonio sur place dès qu'il franchit le seuil de la porte. Trujillo se tourne vers lui après l'avoir longuement observé :

 

–Ya sé que crees que a Octavio lo mandé matar y que lo de su suicidio es una farsa, montada por el Servicio de Inteligencia. Te he hecho venir para decirte personalmente que te equivocas. Octavio era hombre del régimen. Siempre fue leal, un trujillista. Acabo de nombrar una comisión, presidida por el procurador general de la República, licenciado Francisco Elpidio Beras. Con poderes amplísimos para interrogar a todo el mundo, militares y civiles. Si lo de su suicidio es mentira, los culpables lo pagarán.

Le hablaba sin animosidad y sin inflexiones, mirándolo a los ojos de la manera directa y perentoria con que hablaba siempre a subordinados, amigos y enemigos. Antonio permanecía inmóvil, más decidido que nunca a saltar sobre el farsante y apretarle el pescuezo, sin darle tiempo a pedir ayuda. Como para facilitarle la tarea, Trujillo se puso de pie y avanzó hacia él, a pasos lentos, solemnes. Sus zapatos negros brillaban más todavía que las enceradas maderas del despacho.

–También autoricé al FBI a venir a investigar aquí la muerte de ese tal Murphy -añadió, con el mismo tonito agudo-. Es una violación de nuestra soberanía, por supuesto. ¿Permitirían los gringos que nuestra policía fuera a investigar el asesinato de un dominicano en New York, Washington o Miami? Que vengan. Que el mundo sepa que no tenemos nada que ocultar.

 

- Je sais que vous croyez que j'ai fait tuer Octavio et que son suicide est une farce, mise en scène par l'Intelligence Service. Je vous ai fait venir ici pour vous dire personnellement que vous vous trompez. Octavio était un homme du régime. Il a toujours été loyal, un partisan de Trujillo. Je viens de nommer une commission, présidée par le procureur général de la République, Francisco Elpidio Beras. Avec des pouvoirs très étendus pour interroger tout le monde, militaires et civils. Si l'histoire de son suicide est un mensonge, les coupables le paieront.

Il lui parle sans animosité et sans inflexion, en le regardant dans les yeux de la manière directe et péremptoire avec laquelle il s'adresse toujours à ses subordonnés, amis et ennemis. Antonio resta immobile, plus déterminé que jamais à sauter sur le faussaire et à lui serrer la gorge, sans lui laisser le temps d'appeler à l'aide. Comme pour lui faciliter la tâche, Trujillo se leva et s'avança vers lui, à pas lents et solennels. Ses chaussures noires brillaient encore plus que le bois ciré du bureau.

J'ai également autorisé le FBI à venir ici pour enquêter sur la mort de ce Murphy, ajouta-t-il sur le même ton aigu. Les gringos autoriseraient-ils notre police à enquêter sur le meurtre d'un Dominicain à New York, Washington ou Miami ? Qu'ils viennent. Que le monde sache que nous n'avons rien à cacher.

 

Estaba a un metro de distancia. Antonio no podía resistir la mirada quieta de Trujillo y pestañeaba sin cesar.

–A mí no me tiembla la mano cuando tengo que matar -añadió, después de una pausa -. Gobernar exige, a veces, mancharse de sangre. Por este país, he tenido que hacerlo muchas veces. Pero, soy un hombre de honor. A los leales, les hago justicia, no los mando matar. Octavio era leal, hombre del régimen, un trujillista probado. Por eso, me jugué para que no fuera a la cárcel cuando se le fue la mano en Londres y mató a Luis Bernardino. La muerte de Octavio será investigada. Tú y tu familia pueden participar en los trabajos de la comisión.

Dio media vuelta y de la misma manera calmosa regresó a su escritorio. ¿Por qué no saltó sobre él cuando lo tuvo tan cerca? Se lo preguntaba todavía, cuatro años y medio después. No porque creyera una palabra de lo que decía. Aquello era parte de la farsa a la que Trujillo era tan propenso y que la dictadura superponía a sus crímenes, como un suplementario sarcasmo a los hechos luctuosos sobre los que se levantaba. ¿Por qué, entonces? No por miedo a morir, porque, entre todos los defectos que se reconocía, nunca figuró el miedo a la muerte. Desde que era un alzado y con una pequeña tropa de horacistas combatió a tiros al dictador, se había jugado la vida muchas veces. Era algo más sutil e indefinible que el miedo: esa parálisis, el adormecimiento de la voluntad, del raciocinio y del libre albedrío que aquel personajillo acicalado hasta el ridículo, de vocecilla aflautada y ojos de hipnotizador, ejercía sobre los dominicanos pobres o ricos, cultos o incultos, amigos o enemigos, lo que lo tuvo allí, mudo, pasivo, escuchando aquellos embustes, espectador solitario de esa patraña, incapaz de convertir en acción su voluntad de saltar sobre él y acabar con el aquelarre en que se había convertido la historia del país.

 

J’étais à un mètre de là. Antonio ne pouvait pas résister au regard immobile de Trujillo et clignait des yeux sans cesse.

– Je ne tremble pas quand je dois tuer, a-t-il ajouté, après une pause. Gouverner exige parfois de se salir de sang. Pour ce pays, j’ai dû le faire plusieurs fois. Mais, je suis un homme d’honneur. Je rends justice aux loyaux, je ne les fais pas tuer. Octave était loyal, un homme du régime, un trujilliste prouvé. C’est pourquoi j’ai pris des risques pour qu’il n’aille pas en prison quand il a perdu la main à Londres et a tué Luis Bernardino. La mort d’Octavio fera l’objet d’une enquête. Vous et votre famille pouvez participer aux travaux de la commission.

Pourquoi n'a-t-il pas sauté dessus alors qu'il était si près du but ? se demande-t-il encore, quatre ans et demi plus tard. Non pas parce qu'elle croyait un mot de ce qu'il disait. Cela faisait partie de la farce à laquelle Trujillo était si enclin et que la dictature superposait à ses crimes, comme un sarcasme supplémentaire aux tristes faits sur lesquels elle était bâtie. Pourquoi, alors ? Pas par peur de mourir, car, parmi tous les défauts qu'il reconnaissait, la peur de la mort ne figurait jamais. Depuis qu'il avait été rebelle et qu'avec une petite troupe d'Horacistas, il avait combattu le dictateur à coups de fusil, il avait risqué sa vie à de nombreuses reprises. C'était quelque chose de plus subtil et indéfinissable que la peur : cette paralysie, cet engourdissement de la volonté, de la raison et du libre arbitre que ce petit personnage, prétentieux jusqu'au ridicule, à la voix chantante et aux yeux hypnotisants, exerçait sur les Dominicains, riches ou pauvres, éduqués ou non, amis ou ennemis, et qui le tenait sous son emprise, amis ou ennemis, qui le maintenaient là, muet, passif, écoutant ces mensonges, spectateur solitaire de ce canular, incapable de convertir en action sa volonté de lui sauter dessus et de mettre fin à cette foire qu'était devenue l'histoire du pays.

(...)

L'un des aspects les plus frappants du roman réside dans l'association constante entre pouvoir politique et domination sexuelle.

Le corps vieillissant de Trujillo devient progressivement la métaphore du régime lui-même. Le dictateur, qui a fondé une partie de son prestige sur une virilité affichée, voit ses capacités physiques décliner. Cette dégradation nourrit chez lui une angoisse profonde. La puissance sexuelle et la puissance politique apparaissent constamment liées.

L'histoire d'Urania Cabral constitue l'expression la plus tragique de cette logique. Son destin révèle comment la tyrannie s'insinue jusque dans l'intimité des individus. La violence politique devient violence familiale et violence sexuelle. À travers elle, Vargas Llosa montre que les dictatures ne détruisent pas seulement les institutions : elles corrompent également les relations humaines les plus fondamentales. 

Le véritable personnage central du livre n'est peut-être ni Urania ni Trujillo, mais la peur.

Tout le monde a peur : les ministres, les militaires, les hommes d'affaires, les membres de la famille du dictateur, les conspirateurs eux-mêmes. Cette peur permanente produit une société où chacun ment à chacun, où toute vérité devient dangereuse et où la confiance disparaît.

Vargas Llosa rejoint ici les analyses de penseurs comme Hannah Arendt ou George Orwell : la domination la plus efficace n'est pas seulement celle qui contraint les corps mais celle qui modifie les comportements et les consciences.

Le passage suivant est l'un des plus révélateurs de "La fiesta del Chivo", il condense en quelques pages l'essentiel de ce que Vargas Llosa cherche à montrer sur la nature d'une dictature personnelle. 

- Derrière une conversation apparemment anodine — l'autorisation de sortie du territoire accordée à la fille d'Agustín Cabral — se dévoile toute la mécanique du pouvoir trujilliste, le pouvoir absolu dans les détails les plus insignifiants.

La première chose qui frappe est la disproportion entre l'objet de la discussion et la gravité qu'elle prend. Une adolescente obtient une bourse pour étudier dans une université américaine. Dans un État de droit, l'affaire relèverait de l'administration ordinaire. Or, dans la République dominicaine de Trujillo, ce simple voyage devient une question d'État. La raison est simple : dans une dictature personnelle, rien n'est privé. Tout dépend du bon vouloir du chef.

Vargas Llosa montre ici ce qu'avait déjà observé Hannah Arendt : le totalitarisme tend à abolir la frontière entre sphère publique et sphère privée. Le départ d'Urania n'est pas évalué en fonction de ses mérites scolaires mais selon sa signification politique potentielle. Trujillo ne voit pas une jeune fille ; il voit la fille d'un homme tombé en disgrâce.

- Le passage est également remarquable par la manière dont il révèle l'esprit de Trujillo.

Dès qu'il apprend l'existence du mémorandum disparu, il conclut immédiatement à une conspiration : « Il y a au secrétariat un traître ou un incapable. J'espère que c'est un traître. » Cette phrase est extraordinairement révélatrice. Pour Trujillo, la trahison est presque plus rassurante que l'erreur. Un traître obéit à une logique identifiable ; un incapable révèle que le système peut fonctionner imparfaitement. Or le dictateur ne supporte pas l'idée que son appareil administratif puisse lui échapper.  

Vargas Llosa restitue ici l'un des traits classiques des régimes autoritaires vieillissants : la méfiance permanente. Plus le pouvoir est absolu, plus il devient obsédé par les signes de désobéissance.

- Balaguer : le parfait serviteur - Le portrait de Joaquín Balaguer est particulièrement subtil.

Historiquement, Balaguer fut président nominal sous Trujillo avant de devenir lui-même président de la République dominicaine pendant de longues années après la chute du régime. Vargas Llosa le décrit comme cultivé, poli, modeste, prudent et extraordinairement intelligent. Le narrateur souligne constamment son apparente insignifiance physique : « le Président fantoche », « ce petit homme », « presque un nain ». Mais derrière cette apparence effacée se cache probablement l'homme le plus habile du régime. Balaguer maîtrise parfaitement l'art de survivre auprès du tyran. Il ne contredit jamais frontalement Trujillo. Il reconnaît immédiatement sa faute, présente ses excuses, accepte l'humiliation, tout en continuant discrètement à défendre sa position. 

Cette scène annonce déjà ce qui se produira après 1961 : lorsque Trujillo mourra, Balaguer sera l'un des rares survivants politiques du système.

- Toute la scène repose sur un paradoxe. En apparence, Trujillo commande et Balaguer obéit. Mais en réalité, Trujillo est prisonnier de sa paranoïa et Balaguer comprend mieux la situation politique. La discussion sur l'évêque Reilly en fournit l'exemple. La dernière phrase est capitale : 

« L'expulsion et, pire encore, la mort de Reilly et Panal provoqueraient une nouvelle invasion militaire. Et la fin de l'Ère Trujillo. »  Trujillo, pourtant maître absolu du pays, apparaît incapable de mesurer la réalité du monde extérieur.

- Une scène de crépuscule, le passage se situe en 1961, quelques semaines avant l'assassinat du dictateur. Tout y suggère un régime en fin de course, les sanctions de l'Organisation des États américains ; le conflit avec l'Église ; les tensions avec Washington ; les divisions internes ; les inquiétudes du dictateur lui-même. Même le paysage semble symbolique : « des nuages ventrus tout blancs cachaient le soleil », « de grosses vagues frappaient la côte fragile »

Comme souvent chez Vargas Llosa, la description n'est jamais innocente. La mer agitée reflète un pouvoir qui commence à vaciller.

"Le Bienfaiteur entra dans le bureau du docteur Joaquín Balaguer à cinq heures, comme il le faisait du lundi au vendredi depuis que, neuf mois auparavant, le 3 août 1960, tâchant d’éviter les sanctions de l’O.E.A., il avait fait démissionner son frère Héctor Trujillo (Négro) pour faire accéder à la présidence de la République l’affable et diligent poète et juriste qui s’était levé et s’approchait pour le saluer : 

— Bon après-midi, Excellence. 

Après le déjeuner offert aux époux Gittleman, le Généralissime s’était reposé une demi-heure, changé — il portait un très fin costume de coutil blanc —, et avait expédié les affaires courantes avec ses quatre secrétaires jusqu’à voici cinq minutes. Il arborait un visage contrarié et alla droit au but, sans dissimuler sa mauvaise humeur : 

— Avez-vous autorisé il y a deux semaines la sortie à l’étranger de la fille d’Agustín Cabral ? 

Les petits yeux myopes du docteur Balaguer clignèrent derrière ses grosses lunettes. 

— En effet, Excellence. Uranita Cabral, c’est cela. Les Dominican Nuns lui ont accordé une bourse, dans leur université du Michigan. La petite devait partir au plus vite, pour des examens. La directrice me l’a expliqué et l’archevêque Ricardo Pittini s’est intéressé à l’affaire. J’ai pensé que ce petit geste pouvait jeter des ponts avec la hiérarchie. Je vous ai expliqué tout cela dans un mémorandum, Excellence. 

Le petit homme parlait avec sa bienveillante douceur coutumière et une ébauche de sourire sur son visage rond, articulant avec la perfection d’un acteur de feuilletons-radio ou un professeur de phonétique. Trujillo le scruta, essayant de trouver dans son expression, dans la forme de sa bouche, dans ses petits yeux évasifs, le moindre indice, quelque allusion. Malgré son infinie méfiance, il ne perçut rien ; bien sûr, le Président fantoche était un politicien trop éprouvé pour que ses gestes puissent le trahir. 

— Quand m’avez-vous adressé ce mémorandum ? 

— Voici deux semaines, Excellence. Après la démarche de l’archevêque Pittini. Je vous disais que, comme le voyage de la petite était urgent, je lui accorderais cette autorisation à moins que vous n’y fassiez objection. Comme je n’ai pas reçu de réponse de votre part, j’ai procédé ainsi.

Elle avait déjà le visa des États-Unis. 

Le Bienfaiteur s’assit devant le bureau de Balaguer et l’invita à s’asseoir lui aussi. Dans ce bureau du second étage du Palais national il se sentait bien ; il était vaste, aéré, sobre, avec des étagères pleines de livres, le sol et les murs brillants, le bureau toujours ordonné. On ne

pouvait dire que le Président fantoche fût un homme élégant (comment l’aurait-il été avec cette dégaine engoncée et ces rondeurs qui faisaient de lui non seulement un homme de petite taille, mais presque un nain ?), mais il s’habillait aussi correctement qu’il s’exprimait, respectait le protocole, et était un travailleur infatigable pour qui n’existaient ni congés ni horaires. Il le sentit inquiet ; il se rendait compte qu’en accordant cette autorisation à la fille de Caboche, il pouvait avoir commis une grave erreur. 

— Je n’ai vu ce mémorandum qu’il y a une demi-heure, dit-il sévèrement. Il s’est peut-être égaré. Mais ça m’étonnerait. Mes papiers sont toujours en ordre parfait. Aucun des secrétaires ne l’a vu jusqu’à présent. Alors c’est qu’un ami de Caboche, par crainte de me voir refuser cette autorisation, a dissimulé cette pièce. 

Le docteur Balaguer prit un air consterné. Il avait avancé le corps et entrouvrait cette bouche d’où sortaient de doux arpèges et des trilles délicats quand il déclamait et, dans ses harangues politiques, des phrases pompeuses, voire furibondes. 

— Je ferai une enquête approfondie pour savoir qui a emporté dans son bureau le mémorandum et à qui il l’a remis. Je suis sans doute allé trop vite. J’aurais dû en parler avec vous personnellement. Je vous prie d’excuser ce faux pas —, ses petites mains potelées, aux ongles courts, s’ouvrirent et se fermèrent, navrées. — À vrai dire, je pensais que ce sujet était sans importance. Vous nous aviez indiqué, au conseil des ministres, que la situation de Caboche n’englobait pas sa famille. 

Il le fit taire, d’un mouvement de tête. 

— Ce qui est important, c’est que quelqu’un me cache ce mémorandum pendant deux semaines, fit-il sèchement. Il y a au secrétariat un traître ou un incapable. J’espère que c’est un traître, les incapables sont encore plus nuisibles. 

Il soupira, un peu fatigué, et il se rappela le docteur Enrique Lithgow Ceara : avait-il voulu le tuer vraiment, ou avait-il eu la main lourde ?

Par deux des fenêtres de ce bureau il voyait la mer ; des nuages ventrus tout blancs cachaient le soleil, et dans l’après-midi cendré la surface marine s’agitait, effervescente. De grosses vagues frappaient la côte fragile. Bien que né à San Cristóbal, loin de la mer, le spectacle de la houle écumeuse et de la surface liquide se perdant à l’horizon avait sa préférence. 

— Les sœurs lui ont donné une bourse parce qu’elles savent que Cabral est tombé en disgrâce, murmura-t-il fâché. Parce qu’elles pensent qu’il va se mettre maintenant au service de l’ennemi. 

— Je vous assure que non, Excellence —, le Généralissime vit le docteur Balaguer hésiter en choisissant ses mots. — La mère María, sister Mary, et la directrice du collège Santo Domingo n’ont pas une bonne opinion d’Agustín. Il ne s’entendait pas bien, semble-t-il, avec sa fille, et celle-ci souffrait à la maison. C’est elle qu’elles voulaient aider, pas lui. Elles m’ont assuré que c’était une jeune fille exceptionnellement douée pour les études. Je suis allé trop vite en signant cette autorisation, je le regrette. Je l’ai fait, avant tout, pour tâcher d’adoucir nos rapports avec l’Église. Ce conflit me semble dangereux, Excellence, vous connaissez bien mon opinion. 

Il le fit taire à nouveau, d’un geste presque imperceptible. Aurait-il déjà trahi, Caboche ? Le sentiment d’être en marge, abandonné, sans charge, sans ressources, plongé dans l’incertitude, l’aurait-il poussé vers les rangs ennemis ? Espérons que non ; c’était un ancien collaborateur, il avait rendu de bons services dans le passé et peut-être pourrait-il en rendre encore à l’avenir. 

— Avez-vous vu Caboche ? 

— Non, Excellence. J’ai suivi vos instructions de ne pas le recevoir ni de répondre à ses appels. Il m’a écrit ces deux lettres que vous connaissez. Par Aníbal, son beau-frère, celui de la Compagnie des Tabacs, je sais qu’il est très affecté. « Au bord du suicide », m’a-t-il dit. 

Avait-ce été une légèreté de soumettre un efficace serviteur comme Cabral à une épreuve pareille dans ces moments difficiles pour le régime ? Peut-être. 

— Assez perdu de temps avec Agustín Cabral, dit-il. L’Église, les États-Unis. Commençons par là. Que va-t-il se passer avec l’évêque Reilly ? Jusqu’à quand va-t-il rester chez les sœurs de Santo Domingo à jouer les martyrs ? 

— J’ai longuement parlé, à ce sujet, avec l’archevêque et le nonce. Je leur ai redit avec insistance que monseigneur Reilly devait quitter le collège Santo Domingo, que sa présence là-bas était intolérable. Je crois les avoir convaincus. Ils demandent qu’on garantisse l’intégrité de la personne de l’évêque, que cesse la campagne diffamatoire dans La Nación, El Caribe et La Voz Dominicana. Et qu’il puisse regagner son diocèse de San Juan de la Maguana. 

— Ne veulent-ils pas aussi que vous leur cédiez la présidence de la République ? — demanda le Bienfaiteur. Le seul nom de Reilly ou de Panal lui faisait bouillir le sang. Et si, après tout, le chef du S.I.M. avait raison ? S’il vidait ce foyer infectieux une fois pour toutes ? — Abbes García me suggère de mettre Reilly et Panal dans un avion pour les renvoyer chez eux. De les expulser comme indésirables. Ce que fait Fidel Castro à Cuba avec les sœurs et les curés espagnols. 

Le Président ne dit pas un mot, ne fit pas le moindre geste. Il attendait, immobile. 

— Ou permettre au peuple de punir ces deux traîtres, poursuivit-il après une pause. Ces gens-là brûlent de le faire. Je l’ai vu dans mes tournées ces derniers jours. À San Juan de la Maguana, à La Vega, on peut à peine les tenir.Le docteur Balaguer admit que le peuple, s’il le pouvait, les lyncherait. Il en voulait à ces prélats, ingrats envers quelqu’un qui avait fait pour l’Église catholique bien plus que tous les gouvernements de la République, depuis 1844. Mais le Généralissime était trop sage et réaliste pour suivre les conseils insensés et peu politiques du chef du S.I.M. qui, s’ils étaient appliqués, entraîneraient pour la nation des conséquences néfastes. Il parlait sans hâte, avec une cadence qui, ajoutée à son élocution limpide, berçait son interlocuteur. 

— Vous êtes la personne qui détestez le plus Abbes García à l’intérieur du régime, l’interrompit-il. Pourquoi ? 

Le docteur Balaguer avait la réponse au bout des lèvres. 

— Le colonel est un technicien en matière de sécurité et rend de bons services à l’État, répondit-il. Mais en général ses jugements politiques sont téméraires. Avec tout le respect et l’admiration que j’éprouve pour Votre Excellence, je me permets de vous exhorter à rejeter ses idées.

L’expulsion et, pire encore, la mort de Reilly et Panal provoqueraient une nouvelle invasion militaire. Et la fin de l’Ère Trujillo. "

Ce passage illustre parfaitement la méthode de Vargas Llosa. Contrairement à beaucoup de romans historiques consacrés aux dictatures, il ne privilégie pas les grands événements.

Il choisit une conversation, un mémorandum perdu, une demande de visa, une discussion sur des évêques. Mais à travers ces détails administratifs, il fait apparaître la peur, la surveillance, la corruption, la fragilité du régime, la psychologie du tyran. 

C'est précisément ce qui fait la grandeur de "La fiesta del Chivo" : la dictature n'y est pas décrite comme une abstraction politique mais comme une réalité quotidienne qui s'immisce dans chaque décision, chaque relation humaine et jusqu'au destin d'une adolescente dont le départ pour le Michigan devient une affaire d'État.

 

Ce second passage est peut-être encore plus important que le précédent, car il constitue l'un des grands moments psychologiques de La fiesta del Chivo. Vargas Llosa y met en scène une confrontation silencieuse entre deux hommes qui ont servi le même régime pendant trente ans mais qui incarnent deux formes radicalement différentes du pouvoir : Trujillo, la force brutale, et Balaguer, l'effacement calculé.

Le thème central du passage est l'énigme que représente Joaquín Balaguer aux yeux même de Trujillo. Le paradoxe est saisissant. Le dictateur connaît chacun de ses collaborateurs, leurs maîtresses, leurs fortunes, leurs rivalités, leurs ambitions, leurs vices, il possède sur eux des dossiers, des renseignements, des moyens de pression, mais Balaguer lui échappe. Cette incapacité à percer son caractère constitue une blessure narcissique pour Trujillo : « Malgré ces trente années passées à ses côtés, ce personnage insignifiant (...) avait encore quelque chose d'hermétique pour lui. »

Dans tout le roman, Trujillo se présente comme un lecteur infaillible des hommes. Son pouvoir repose en partie sur cette conviction. Or Balaguer représente une anomalie : l'homme que le tyran n'arrive jamais complètement à comprendre. 

Le passage contient également une réflexion très profonde sur la nature de l'ambition politique. 

Trujillo croit avoir découvert le secret de Balaguer : « Lui, il manque d'ambition. » Cette phrase explique pourquoi il l'a choisi. Dans un régime personnel, les collaborateurs les plus dangereux sont les ambitieux. Balaguer paraît au contraire modeste et obéissant. Mais Balaguer est-il réellement dépourvu d'ambition ? Ou a-t-il compris que l'ambition la plus efficace est précisément celle qui ne se montre jamais ? Le lecteur connaît l'histoire : après l'assassinat de Trujillo, Balaguer survivra politiquement à presque tous les autres dignitaires du régime et gouvernera lui-même la République dominicaine pendant de longues années. Trujillo croit voir l'homme le moins ambitieux de son entourage. Le lecteur voit peut-être déjà l'homme qui lui succédera.

Toute la scène repose sur le regard de Trujillo.

Le dictateur observe Balaguer comme un biologiste examinerait une espèce inconnue. Les questions deviennent presque obsessionnelles : « Êtes-vous ainsi ? Ou cette conduite est-elle une stratégie ? » Cette phrase constitue probablement le cœur du passage. Trujillo ne peut imaginer une existence dépourvue d'appétits. Lui-même est défini par le pouvoir, la domination, l'argent, le sexe, le prestige. Face à quelqu'un qui semble indifférent à tout cela, il éprouve une véritable perplexité métaphysique. Le dictateur comprend parfaitement les hommes corrompus. Il ne comprend pas les hommes détachés. Le portrait de Balaguer prend alors des accents presque religieux. Balaguer apparaît comme une sorte de moine laïc au sein d'un univers dominé par les passions les plus basses. Le contraste avec les autres dignitaires du régime est implicite, Johnny Abbes García est dominé par la violence ; les ministres par l'argent ; les généraux par leurs privilèges ; Trujillo lui-même par son obsession de contrôle. Balaguer semble étranger à tous ces désirs. C'est précisément ce qui le rend inquiétant. Et l'un des plus beaux symboles du passage est ce surnom : « L'Ombre ». Pourtant l'ombre survit souvent plus longtemps que la lumière. Tout le roman joue sur cette opposition. Trujillo se voit comme le soleil : « un petit homme sans lumière propre, comme la lune, que Trujillo, astre solaire, illuminait. »

"Comme son ton était si doux et si cordial, et la musique de ses paroles si agréable, les choses que le docteur Joaquín Balaguer disait semblaient ne pas avoir la fermeté de jugement et la sévérité que, parfois, comme c’était le cas maintenant, le minuscule bonhomme se 

permettait devant le Chef. Dépassait-il la mesure ? Avait-il succombé, comme Caboche, à l’idiotie de se croire assuré et avait-il besoin lui aussi d’être replongé dans la réalité ?

Curieux personnage, Joaquín Balaguer. Il était à ses côtés depuis qu’en 1930 il était allé le chercher avec deux gardes au petit hôtel de Saint-Domingue où il logeait et l’avait conduit chez lui pour un mois, afin de l’aider dans la campagne électorale où il avait eu comme allié éphémère le leader du Cibao, Estrella Ureña, dont le jeune Balaguer était l’ardent partisan. Une invitation et une conversation d’une demi-heure avaient suffi à transformer le poète, professeur et avocat de vingt-quatre ans, né dans l’infortuné village de Navarrete, en trujilliste inconditionnel, en serviteur compétent et discret dans toutes les charges diplomatiques, administratives et politiques qu’il lui confia. Il faut dire que malgré ces trente années passées à ses côtés, ce personnage insignifiant, l’Ombre, ainsi que Trujillo l’avait un temps baptisé, avait encore quelque chose d’hermétique pour lui qui se flattait d’avoir face aux hommes l’odorat d’un fin limier. L’une des rares certitudes qui l’habitaient à son sujet c’était son manque d’ambition.

À la différence d’autres personnages du groupe intime, dont les appétits pouvaient se lire comme à livre ouvert dans leurs conduites, leurs initiatives et leurs flatteries, Joaquín Balaguer lui avait toujours donné l’impression de n’aspirer qu’à ce qu’il avait envie de lui donner. Dans ses postes diplomatiques en Espagne, en France, en Colombie, au Honduras et à Mexico, ou aux ministères de l’Éducation, de la Présidence, des Affaires étrangères, il lui avait donné l’impression d’être comblé, voire accablé par ces missions bien au-dessus de ses rêves et de ses aptitudes, et de s’efforcer, pour cela même, de satisfaire courageusement à la tâche.

Mais, pensa soudain le Bienfaiteur, c’est grâce à cette humilité que le petit poète et jurisconsulte s’était toujours trouvé au sommet, sans jamais passer, en raison de son insignifiance, par des périodes de disgrâce, comme les autres. C’est pour cela qu’il était devenu Président fantoche. Quand, en 1957, il avait fallu désigner un vice-Président sur la liste conduite par son frère Négro Trujillo, le Parti dominicain, conformément à ses ordres, avait élu l’ambassadeur en Espagne, Rafael Bonnelly. Et puis soudain le Généralissime avait décidé de remplacer cet aristocrate par l’obscur Balaguer, avec un argument sans appel : « Lui, il manque d’ambition. » Mais maintenant, grâce à son manque d’ambition, cet intellectuel aux manières délicates et aux discours raffinés était le premier mandataire de la nation et se permettait de s’en prendre vertement au chef du Service d’intelligence. Il faudrait un jour lui rabaisser le caquet. 

Balaguer restait immobile et muet, sans oser interrompre ces réflexions, attendant qu’il daigne lui adresser la parole. Il le fit enfin, mais sans revenir sur le sujet de l’Église : 

— Je vous ai toujours vouvoyé, n’est-ce pas ? Vous êtes le seul de mes collaborateurs que je n’ai jamais tutoyé. Vous n’en êtes pas surpris ? 

Le petit visage rond se mit à rougir. 

— En effet, Excellence, murmura-t-il confus. Je me demande toujours si vous ne me tutoyez pas parce que vous avez moins confiance en moi qu’en mes collègues. 

— Ce n’est que maintenant que je m’en rends compte, ajouta Trujillo, surpris. Et aussi que vous ne me dites jamais Chef, comme les autres. Malgré toutes ces années passées ensemble, pour moi vous êtes assez mystérieux. Je n’ai jamais pu découvrir chez vous de faiblesses humaines, docteur Balaguer. 

— Je suis plein de faiblesses, Excellence, sourit le Président. Mais au lieu d’un éloge, on dirait que vous me le reprochez. 

Le Généralissime ne plaisantait pas. Il croisa et décroisa les jambes, sans quitter Balaguer de son regard acéré. Il passa la main sur sa petite moustache et ses lèvres sèches. Il le scrutait obstinément. 

— Il y a quelque chose d’inhumain chez vous, dit-il en parlant pour lui-même, comme si l’objet de son commentaire n’était pas présent. Vous n’avez pas les appétits naturels aux hommes. Que je sache, vous n’aimez pas les femmes, les garçons non plus. Vous menez une vie plus chaste que celle de votre voisin de l’avenue Máximo Gómez, le nonce apostolique. Abbes García ne vous a découvert aucune maîtresse, aucune bonne amie, aucun écart de conduite. De sorte que le lit ne vous intéresse pas. Pas plus que l’argent. C’est à peine si vous avez des économies ; excepté la maison où vous vivez, vous êtes dépourvu de propriétés, d’actions, d’investissements, du moins ici. Vous n’avez pas été mêlé aux intrigues, aux guerres féroces auxquelles se livrent mes collaborateurs, quoiqu’ils intriguent tous contre vous, eux. C’est moi qui vous ai imposé les ministères, les ambassades, la vice-présidence et même la présidence que vous occupez. Si je vous limoge et vous affecte à un petit poste perdu à Montecristi ou Azúa, vous l’accepteriez de bon gré, tout aussi content. Vous ne buvez pas, ne fumez pas, ne mangez pas, ne courez pas après les jupons, l’argent ou le pouvoir. Êtes-vous ainsi ? Ou cette conduite est-elle une stratégie, obéit-elle à un secret dessein ? 

Le visage bien rasé du docteur Balaguer s’empourpra à nouveau. Sa faible voix n’hésita pas à affirmer : 

— Depuis que j’ai connu Votre Excellence, ce matin d’avril 1930, mon unique vice a été de vous servir. Dès ce moment j’ai su que, en servant Trujillo, je servais mon pays. Cela a enrichi ma vie, plus que n’auraient pu le faire une femme, l’argent, ou le pouvoir. Je n’aurais jamais assez de mots pour remercier Votre Excellence de m’avoir permis de travailler à ses côtés. 

Bah ! les flatteries habituelles, celles que n’importe quel trujilliste moins cultivé aurait dites. L’espace d’un moment, il avait imaginé que ce personnage menu et inoffensif lui ouvrirait son cœur, comme au confessionnal, et lui révélerait ses péchés, ses craintes, ses animosités, ses rêves. Mais peut-être bien qu’il n’avait aucune vie secrète et que son existence était celle que tout le monde connaissait : celle d’un fonctionnaire frugal et laborieux, tenace et sans imagination, qui modelait en de beaux discours, proclamations, lettres, accords, harangues, négociations diplomatiques, les idées du Généralissime, et d’un poète qui produisait des acrostiches et des stances à la beauté de la femme dominicaine et au paysage de Quisqueya qui honoraient les Jeux floraux, les éphémérides, l’élection de Miss République dominicaine et les fêtes patriotiques. Un petit homme sans lumière propre, comme la lune, que Trujillo, astre solaire, illuminait. 

— Je sais bien, vous avez été un bon compagnon, affirma le Bienfaiteur. Depuis ce matin de 1930, oui. Je vous avais fait appeler sur une suggestion de mon épouse d’alors, Bienvenida. Votre parente, n’est-ce pas ? 

— Ma cousine, Excellence. Ce dîner décida de ma vie. Vous m’avez invité à vous accompagner en tournée électorale. Vous m’avez fait l’honneur de me demander de vous présenter aux meetings de San Pedro de Macorís, de la capitale et de la Romana. Ce furent mes débuts comme orateur politique. Mon destin a pris une autre direction à partir de là. Jusqu’alors, ma vocation était tournée vers les lettres, l’enseignement, le barreau. Grâce à vous, la politique a pris les devants. 

Un secrétaire frappa à la porte, demandant la permission d’entrer. Balaguer quêta du regard l’autorisation du Généralissime qui acquiesça...."

Vargas Llosa y analyse un phénomène récurrent de l'histoire politique : la différence entre les fondateurs de régimes et leurs héritiers. 

- Trujillo représente la force fondatrice, charisme, violence, conquête.

- Balaguer représente la continuité, patience, adaptation, prudence.

L'un est spectaculaire. L'autre est durable.

À travers cette conversation apparemment anodine, Vargas Llosa suggère une idée profonde : les dictateurs croient gouverner grâce à leur puissance, mais ce sont souvent les hommes effacés qui comprennent le mieux le fonctionnement réel du pouvoir et qui finissent par hériter de leur œuvre. C'est pourquoi cette scène constitue moins un portrait de Trujillo qu'un extraordinaire portrait anticipé de Balaguer, probablement l'un des personnages les plus complexes et les plus ambiguës de tout le roman.

 

"La fiesta del Chivo" est aujourd'hui considéré comme l'un des grands romans politiques de la littérature contemporaine.

Son importance tient à plusieurs raisons :

- Il offre probablement la représentation la plus complète de la dictature trujilliste jamais écrite sous forme romanesque.

- Il renouvelle le "roman du dictateur" latino-américain en l'ancrant fortement dans l'histoire réelle.

- Il montre comment le pouvoir absolu déforme non seulement la vie politique mais aussi les relations familiales, sexuelles et affectives.

- Il constitue l'un des sommets de la réflexion de Vargas Llosa sur la liberté individuelle face aux systèmes autoritaires.

À bien des égards, "La fiesta del Chivo" occupe dans l'œuvre de Vargas Llosa une place comparable à celle de "Conversación en La Catedral". Si le roman de 1969 analysait les mécanismes ordinaires de la corruption sous la dictature d'Odría au Pérou, celui de 2000 pousse l'analyse jusqu'à son point extrême : la tyrannie totale, où la volonté d'un seul homme finit par modeler toute une société à son image.


"Travesuras de la niña mala" (2006, Tours et détours de la vilaine fille)

¿Cuál es el verdadero rostro del amor? Quel est le vrai visage de l’amour ? Traduction française : Tours et détours de la vilaine fille (trad. Albert Bensoussan, Gallimard, 2008)

Avec "Travesuras de la niña mala", Mario Vargas Llosa délaisse provisoirement les grandes fresques historiques et politiques qui ont fait sa renommée pour écrire ce qui est sans doute son roman le plus ouvertement sentimental. Mais il ne s'agit nullement d'une simple histoire d'amour. À travers près d'un demi-siècle de rencontres, de séparations et de retrouvailles, l'écrivain explore les liens complexes qui unissent passion, désir, illusion, liberté et dépendance.

Ricardo Somocurcio, jeune Péruvien rêveur issu de la bourgeoisie limeña, nourrit depuis l'enfance une ambition modeste mais tenace : quitter le Pérou et vivre à Paris. Il réalise ce projet dans les années 1960 et mène bientôt l'existence discrète d'un traducteur installé en France. Mais son destin reste irrémédiablement lié à celui d'une mystérieuse jeune femme rencontrée à Lima durant son adolescence, la « mauvaise fille », qui surgit périodiquement dans sa vie sous des identités toujours nouvelles.

Tour à tour Chilienne révolutionnaire, épouse d'un diplomate français, aventurière londonienne, femme du monde à Tokyo ou compagne d'un riche homme d'affaires, cette héroïne insaisissable change de nom, de visage social et de pays avec une étonnante facilité. Chaque réapparition bouleverse l'existence de Ricardo, qui ne cesse de l'aimer malgré ses mensonges, ses disparitions et ses trahisons.

Le roman se présente ainsi comme une longue chorégraphie sentimentale où les retrouvailles alternent avec les ruptures, les élans avec les désillusions. Au fil des décennies, l'intrigue traverse les grands bouleversements du second XXe siècle — révolution cubaine, Paris des années 1960, Londres des swinging sixties, Japon de la prospérité, Espagne de la Transition — qui servent moins de toile de fond historique que de décor aux métamorphoses incessantes de la « vilaine fille ».

 

Les petites Chiliennes - (...)  Les vagues sur la plage de Miraflores se brisaient à deux reprises au large, d'abord à deux cents mètres du sable, et nous, les cœurs vaillants, allions là-bas les affronter à poitrine nue en nous laissant drosser pendant cent mètres, sur la crête, où les vagues ne mouraient que pour reconstituer d'arrogants rouleaux et se briser derechef, en un second déferlement qui faisait glisser les surfeurs jusqu'aux petits galets de la plage.

Cet été prodigieux, aux soirées de Miraflores, le mambo fit table rase des valses, corridos, blues, boléros et autres guarachas. Le mambo, un séisme qui fit sauter, bondir, se tortiller et déhancher tous les couples enfantins, adolescents et mûrs du quartier. Il en allait sûrement de même hors les murs de Miraflores, au-delà du monde et de la vie, dans les quartiers de Lince, Brena, Chorrillos, ou ceux, encore plus exotiques, de La Victoria, au centre  de Lima, du Rimac et de Porvenir, où nous, les Miraflorins, n'avions mis ni ne pensions jamais mettre les pieds.

Et tout comme on était passés des valses créoles et des guarachas, des sambas et des polkas au mambo, on était aussi passés des patins et de la trottinette au vélo, et certains même, tels Tato Monje et Tony Espejo, à la moto, voire à la bagnole, comme Luchin, le malabar de la bande, qui volait parfois la Chevrolet décapotable de son père et nous emmenait faire un tour sur le front de mer, depuis le Terrazas jusqu'au ruisseau d'Armendariz, à cent à l'heure.

Mais ce qui marqua vraiment cet été-là fut l'irruption à Miraflores, en provenance du lointain Chili, de deux sœurs à la présence tapageuse dont l'inimitable façon de parler, à toute allure, escamotant le bout des mots pour finir sur un « pfeuhhh », exclamation ou soupir, nous tourneboula tous, nous qui venions d'échanger nos culottes courtes contre des pantalons. Et moi, plus que tous les autres. 

La cadette ressemblait à l'aînée et vice versa. La plus âgée s'appelait Lily et était un peu moins grande que Lucy, plus jeune d’une année. Lily devait avoir tout au plus quatorze ou quinze ans, et Lucy treize ou quatorze. L’adjectif « tapageuse » semblait avoir été inventé pour elles, mais, sans laisser de l'être, Lucy l'était moins que sa sœur, non seulement parce que ses cheveux étaient moins blonds et plus courts et qu'elle s'habillait plus sobrement que Lily, mais parce qu'elle était plus silencieuse et qu'en dansant, déhanchée elle aussi et ployant la taille avec une audace qu'aucune Miraflorine n'aurait affichée, elle avait l'air réservée, complexée et presque insipide, en comparaison de cette toupie virevoltante, de cette flamme au vent, de ce feu follet de Lily qui, sitôt le disque de mambo sur le pick-up, s'élançait sur la piste." (trad. Gallimard, 2006) 

L'une des grandes réussites du roman réside dans son refus des catégories morales simples. Ricardo apparaît comme un amoureux fidèle jusqu'à l'obsession, tandis que la « mauvaise fille » semble guidée par l'ambition sociale, le goût du risque et le refus de toute attache durable. Pourtant Vargas Llosa évite soigneusement d'opposer la pureté de l'un au cynisme de l'autre.

À mesure que le récit progresse, les frontières deviennent plus ambiguës. L'amour se révèle moins comme un sentiment stable que comme une force contradictoire, capable de nourrir à la fois le bonheur et la souffrance, l'accomplissement et l'aliénation. La question qui traverse tout le livre demeure alors celle-ci : aime-t-on une personne réelle ou l'image que l'on a construite d'elle ?

La « vilaine fille » incarne précisément cette énigme. Elle change constamment de rôle sans jamais se laisser saisir complètement. Personnage de fuite et de métamorphose, elle rappelle certaines héroïnes du roman du XIXe siècle tout en conservant une modernité déroutante. Ricardo, lui, apparaît comme son contraire : stable, fidèle, enraciné dans ses souvenirs, presque immobile tandis qu'elle traverse le monde.

À sa parution, le roman surprend de nombreux lecteurs. On y retrouve certes les qualités narratives habituelles de Vargas Llosa — construction rigoureuse, art du dialogue, maîtrise du rythme — mais mises au service d'un récit beaucoup plus intime que La guerra del fin del mundo (1981), La fiesta del Chivo (2000) ou Conversación en La Catedral (1969).

Certains critiques ont vu dans Travesuras de la niña mala une sorte d'hommage aux grands romans d'amour du XIXe siècle, notamment à Flaubert ou à Tolstoï, tandis que d'autres ont souligné l'influence des romans d'apprentissage et des récits de passion obsessionnelle. Vargas Llosa lui-même a souvent présenté ce livre comme l'un des plus personnels de son œuvre.

Sans être considéré comme son chef-d'œuvre absolu, "Travesuras de la niña mala" compte parmi les romans les plus populaires et les plus lus de Mario Vargas Llosa. Son succès tient à l'alliance rare entre la sophistication littéraire de l'auteur et l'universalité de son sujet.

À travers le destin de Ricardo et de la « vilaine fille », Vargas Llosa propose une réflexion mélancolique sur le temps qui passe, les illusions qui nous construisent et la persistance du désir. Derrière l'apparente légèreté de l'intrigue se dessine finalement une interrogation plus profonde : le véritable visage de l'amour est-il la fidélité de Ricardo ou l'insaisissable liberté de la vilaine fille ? Le roman ne tranche jamais, et c'est précisément cette ambiguïté qui fait sa richesse et son pouvoir de séduction.


"Cinco esquinas" (2016)

Traduction française : "Aux cinq rues, Lima" (Gallimard, coll. Du monde entier).

Cadre historique : le Pérou des dernières années du régime d'Alberto Fujimori, marqué par la corruption, le terrorisme résiduel du Sentier lumineux et surtout par l'influence du chef des services secrets Vladimiro Montesinos .

L'histoire débute dans les beaux quartiers de Lima. Deux femmes de la haute bourgeoisie, Marisa et Chabela, amies de longue date, vivent une expérience intime inattendue qui bouleverse leur relation. Pendant ce temps, Enrique Cárdenas, riche entrepreneur minier, devient la cible d'un maître chanteur : Rolando Garro, directeur d'un journal à scandale spécialisé dans les campagnes de diffamation. Garro possède des photographies compromettantes montrant Cárdenas dans une situation sexuelle embarrassante et tente de lui extorquer de l'argent. Lorsque l'industriel refuse, les clichés sont publiés.

Peu après, Garro est retrouvé assassiné dans le quartier populaire de Cinco Esquinas (« Cinq-Rues »), dans les Barrios Altos de Lima. L'enquête révèle progressivement les liens entre la presse à sensation, les réseaux de corruption politique et les manipulations orchestrées par le pouvoir. Une journaliste du même journal, Julieta Leguizamón, dite « la Retaquita », découvre peu à peu les mécanismes de ce système et devient l'instrument d'un dévoilement final.

L'intérêt principal du roman réside dans sa reconstitution de l'atmosphère des années 1990. Vargas Llosa avait été battu par Fujimori lors de l'élection présidentielle de 1990 et n'a jamais cessé de dénoncer ce qu'il considérait comme un régime autoritaire. Cinco esquinas constitue en partie une revanche littéraire : le romancier y montre comment le pouvoir utilisait la presse de caniveau pour détruire ses adversaires.

 

Le véritable sujet du roman est sans doute le journalisme. Vargas Llosa oppose deux visages de la presse, la presse jaune, fondée sur le scandale, la manipulation et le chantage ; la presse comme instrument de vérité et de résistance civique. Cette opposition est incarnée par Julieta Leguizamón, personnage qui passe progressivement du cynisme à une forme de rédemption morale.

Comme souvent chez Vargas Llosa (Elogio de la madrastra, Los cuadernos de don Rigoberto), l'érotisme occupe une place importante. Il n'est pas seulement décoratif : il sert à mettre à nu l'hypocrisie de la bourgeoisie limeña et à montrer les fissures d'un ordre social apparemment respectable. Une œuvre mineure ou tardive ? La critique a été divisée. Beaucoup ont salué la vivacité du récit, la maîtrise narrative et la peinture du Pérou contemporain. D'autres ont estimé que les personnages manquaient de profondeur psychologique et que le roman n'atteignait pas le niveau de ses grands chefs-d'œuvre comme "Conversación en La Catedral", "La guerra del fin del mundo" ou "La fiesta del Chivo". On peut considérer "Cinco esquinas" comme un roman tardif caractéristique du dernier Vargas Llosa ...