AUSTRIA (Central Europe)

"A Concise History of Austria" (Steven Beller, Cambridge University Press, 2014) - "Der lange Schatten des Staates: Österreichische Gesellschaftsgeschichte im 20. Jahrhundert" (Ernst Hanisch, 1994) - "Vienna: How the City of Ideas Created the Modern World"(Richard Cockett,  Yale University Press, 2023) - "The Paradoxical Republic: Austria 1945–2020" (Oliver Rathkolb, 2021) - "From World War to Waldheim : Culture and Politics in Austria and the United States" (1999,  David F. Good, Ruth Wodak, editor) - "Fin-de-Siècle Vienna: Politics and Culture" (Carl E. Schorske, 1980) - "Austria Behind the Mask: Politics of a Nation since 1945" (Paul Lendvai, 2023) - "Rethinking Vienna 1900" (2001, Vol. 3 (Austrian and Habsburg Studies), Steven Beller) - "Radikalisierter Konservatismus. Eine Analyse" (Natascha Strobl, 2021) - Claudio Magris, "The Habsburg Myth in Modern Austrian Literature" ((Il mito absburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963) - "The Austrian Mind : An Intellectual and Social History, 1848-1938" ( William M. Johnston, 1983,  University of California Press) - ...

Last update 11/11/2024


Il suffit de visiter aujourd'hui Vienne, Prague et Budapest pour s'apercevoir que leur héritage commun est habsbourgeois. Qu'ont gagné les Tchèques, les Slovaques, les Croates et les Hongrois à se séparer? 

 

A l'intersection des trois grandes civilisations latine, germanique et slave, l'Autriche est aujourd'hui un petit État, alpin, de 83 000 km2 et de 8 millions d'habitants, limitrophe de huit pays (Suisse, Italie, Slovénie, Hongrie, Slovaquie, République tchèque, Allemagne et Liechtenstein), et carrefour obligatoire des principales voies de communication de l'est à l'ouest et du sud au nord, en Europe centrale. On pourrait ne voir en elle qu'un pays comme la Suisse, la montagne couvrant, comme chez sa voisine, 70 % du territoire avec de hauts sommets (3 796 mètres au Grossglockner) et marquant le climat du signe de l'altitude. Mais elle fut pourtant, pendant des siècles, le cœur du monde germanique. Et quoi de plus représentatif des Alpes que le Tyrol autrichien (dont le sud, au-delà du col du Brenner, peuplé d'Allemands, est aujourd'hui italien). Mais ce serait oublier les deux réalités majeures de l'Autriche : le Danube et Vienne. Le grand fleuve européen la traverse en effet de son cours moyen, y ouvrant une large trouée agricole. Et surtout Vienne, excentrée à l'est sur le fleuve, a été pendant plusieurs siècles la capitale du monde germanique.

Jusqu'à la défaite des Autrichiens devant les Prussiens en 1866, elle fut la cité maîtresse de toutes les Allemagnes. Très belle, épargnée par la guerre, elle servit de résidence à l'empereur et de bastion à l'Europe contre les Turcs, lesquels l'assiégèrent encore en 1683.  Vienne incarnait l'une des puissances majeures du monde. C'est cette puissance que Napoléon vainquit à Austerlitz (avec celle des Russes). La montée de la Prusse l'écarta progressivement et ce fut chose faite à Versailles où, en 1871, fut proclamé l'Empire allemand avec Berlin comme capitale. À l'est, l'Autriche avait conquis sur les Turcs la Hongrie, les pays slaves du Sud et la Transylvanie : le Habsbourg était roi à Budapest et, en Bohême, l'empire d'Autriche restait la puissance majeure de l'Europe centrale, et Vienne une capitale intellectuelle et artistique allemande de Mozart à Freud ... 

 

L'effervescence culturelle, intellectuelle et artistique qui a caractérisé la capitale de l’Empire austro-hongrois à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ siècle a été maintes fois décrites. Et l'Autriche a en effet  joué un rôle central, et que l'on peut estimer disproportionné par rapport à sa taille dans la culture du XXe siècle : mais sa contribution est sans équivalent dans le monde et s'étend à pratiquement tous les domaines artistiques et de la pensée, littérature, musique, arts visuels, philosophie (Le Cercle de Vienne, Ludwig Wittgenstein), et psychanalyse (Sigmund Freud et le mouvement psychanalytique). L’Autriche, héritière d’une tradition musicale classique puissante (Mozart, Haydn, Beethoven), qui va continuer de briller au XXe siècle : des compositeurs tels que Gustav Mahler, Arnold Schönberg, Alban Berg, et Anton Webern ont redéfini les frontières de la musique, et sans doute les frontières ultimes. Le début du siècle voit de même émerger des artistes majeurs comme Gustav Klimt, Egon Schiele, et Oskar Kokoschka, qui révolutionnent l’art moderne avec des œuvres profondément psychologiques et sensuelles.  

 

En 1918, un certain Clemenceau commettra une erreur non sans conséquence, celle de rayer l'Autriche-Hongrie de la carte du monde (Traité de Saint-Germain-en-Laye, 1919), une dissolution qui a profondément modifié la géopolitique de l’Europe centrale et a eu des répercussions sur la vie des citoyens de l’ancien empire et peut-être sur l'un des plus importants foyers d'intelligence du monde occidental. C'est un exemple de cette dramatique interaction entre forces politiques et forces intellectuelles qui ont pour une grande part façonné le XXᵉ siècle, au détriment de ces dernières ...

 

Après 1918, l'Autriche, pour conserver sa germanité, succomba en 1938 à la tentation de l'Anschluss (absorption dans le Grand Reich). Depuis 1945, elle est vaccinée contre cette tentation. Mais Vienne, endormie, fait penser à ce que serait Paris réduit au gouvernement de l'Ile-de-France. Aujourd'hui, l'Autriche est un opulent pays modeste qui semble avoir oublié que sa devise fut longtemps "Austria Est Impenzre Orbis Universe" (l'Autriche est faite pour dominer le monde)...


"A Concise History of Austria" (Steven Beller, Cambridge University Press, 2014) 

Probablement l’une des meilleures synthèses en anglais sur l’histoire autrichienne pour un lecteur cultivé qui veut comprendre le pays dans la longue durée. Ce n’est pas un simple manuel chronologique. C’est un livre qui cherche à répondre à une question beaucoup plus profonde :

Qu’est-ce que l’Autriche, historiquement parlant ?

Car l’Austria est un objet politique singulier, difficile à ranger dans les catégories habituelles de l’histoire européenne ...

- Longtemps plus vaste que ses frontières actuelles ..

durant des siècles, “Autriche” ne désigne pas seulement le territoire actuel, mais un ensemble beaucoup plus large gouverné par les House of Habsburg, incluant selon les périodes la Bohême, la Hongrie, la Galicie, la Croatie, la Lombardie, la Dalmatie, la Transylvanie ou le Tyrol du Sud.

- Dynastique avant d’être nationale ..

L’Autriche s’est construite autour d’une maison régnante plus que d’un peuple homogène. La fidélité allait souvent au souverain - notamment Franz Joseph I - davantage qu’à une nation autrichienne clairement définie.

- Impériale avant d’être républicaine ..

Jusqu’en 1918, l’expérience politique centrale des habitants est celle d’un empire multinational. La république autrichienne est donc historiquement récente.

- 1918 : la catastrophe silencieuse, la chute de l’Austro-Hungarian Empire transforme une capitale impériale gigantesque en capitale d’un petit pays incertain.

- Multinationale avant d’être nationale ..

Allemands d’Autriche, Hongrois, Tchèques, Polonais, Slovènes, Croates, Ruthènes/Ukrainiens, Italiens et autres peuples cohabitent dans l’Austro-Hungarian Empire. L’Autriche a longtemps dû gérer la diversité avant de gérer l’homogénéité.

- Allemande culturellement mais distincte politiquement ..

Langue majoritairement allemande, participation au monde culturel germanophone (Mozart, Franz Kafka, Sigmund Freud), mais trajectoire politique différente de l'Allemagne. Cette ambiguïté culmine avec l’Anschluss de 1938, puis son rejet après 1945.

- Catholique et baroque face à une Allemagne souvent protestante et prussienne ..

Au sein du monde germanophone, l’Autriche a incarné un autre style politique et culturel, plus impérial, cérémoniel, méditerranéen et sud-centre-européen.

- Capitale surdimensionnée pour un petit pays ..

Vienna fut la capitale d’un empire de dizaines de millions d’habitants ; elle reste aujourd’hui la capitale d’un État beaucoup plus petit. Cette disproportion explique une partie de la singularité autrichienne.

- Petite république issue d’un grand empire ..

Après 1918, l’Autriche doit apprendre à exister comme État réduit, alors que ses institutions, sa mémoire et sa capitale sont celles d’une grande puissance disparue.

- Annexée puis reconstruite ..

Entre 1938 et 1945, les Autrichiens sont intégrés au IIIe Reich ; après guerre, il faut refonder un État et une identité nationale distincte.

- Neutre pendant la guerre froide ..

Avec le traité d’État de 1955, l’Autriche adopte la neutralité permanente et devient un espace de médiation entre Est et Ouest.

- Corporatiste et consensuelle après 1945 ..

Le système politique repose longtemps sur la coopération entre SPÖ et ÖVP, syndicats et chambres professionnelles — un modèle de compromis social original.

- Puis intégrée à l’Europe moderne ..

Adhésion à l’European Union en 1995, ouverture à l’Europe centrale après 1989, prospérité élevée, tout en conservant la mémoire d’identités antérieures.

- Pays stable hanté par plusieurs passés ...

Empire habsbourgeois, catastrophe de 1918, austrofascisme, nazisme, neutralité, Europe contemporaine - plusieurs couches historiques coexistent encore.

 

 1. La grande force du livre : expliquer une identité complexe

Beller insiste sur un paradoxe fondamental : L’Autriche actuelle est un petit État prospère de 9 millions d’habitants, mais son histoire fut celle d’un immense ensemble européen.

Pendant des siècles, “Autriche” a signifié maison des House of Habsburg ; empire multinational ;

puissance centre-européenne ; acteur majeur du continent. Puis après 1918, il ne reste qu’une petite république alpine. Le livre montre très bien ce passage du grand empire au petit État.

2. La thèse implicite : l’Autriche n’est pas une nation classique

Contrairement à la France ou à l’Italie, l’Autriche ne suit pas un récit national linéaire. Elle passe successivement par plusieurs formes, 

- marche frontière germanique médiévale ;

- principauté dynastique ;

- empire habsbourgeois ;

- Double Monarchie ;

- petite république contestée ;

- province du Reich nazi (1938–1945) ;

- république neutre prospère ;

- État membre de l’European Union.

C’est ce que Beller appelle une histoire faite d’anomalies et d’ironie.


"The Paradoxical Republic: Austria 1945–2020" (Oliver Rathkolb, 2021)

L’une des synthèses les plus solides et intelligentes sur l’Autriche contemporaine. Écrit par l’un des grands historiens autrichiens actuels, professeur à University of Vienna, l’ouvrage couvre soixante-quinze ans d’histoire, de la libération de 1945 jusqu’aux bouleversements politiques de 2020. 

Sa thèse directrice tient dans le titre : "l’Autriche moderne est une république paradoxale".

Un petit État stable, prospère et relativement bien gouverné, l’Austria demeure pourtant traversée par des contradictions structurelles qui expliquent une grande partie de sa vie politique contemporaine ...

1. Ouverture économique mais fermeture identitaire ...

L’Autriche est l’une des économies les plus ouvertes d’Europe : forte dépendance aux exportations ; industrie intégrée aux chaînes de valeur européennes ; banques et entreprises longtemps très présentes en Europe centrale ; besoin réel de main-d’œuvre étrangère ; tourisme international majeur. Pourtant, le débat public reste fréquemment marqué par des inquiétudes migratoires, une rhétorique de protection culturelle, la défense d’une identité nationale supposée menacée, le succès électoral récurrent de partis anti-immigration comme le FPÖ. Autrement dit : l’économie a besoin d’ouverture, l’imaginaire politique réclame souvent des frontières.

2. Succès européen mais euroscepticisme ...

Depuis son adhésion à l’European Union en 1995, l’Autriche a largement bénéficié de l’accès au marché unique, de la libre circulation, de l’euro, de l’ouverture vers les anciens pays communistes voisins et de sa position de carrefour entre Europe occidentale et centrale. Mais parallèlement, une partie importante de l’opinion publique reste méfiante envers Bruxelles, la bureaucratie européenne, les transferts financiers, la perte supposée de souveraineté. Autrement dit, on apprécie souvent les avantages concrets de l’Europe plus que son projet politique.

3. Démocratie stable mais poussées populistes ..

La Deuxième République, fondée en 1945, a construit un régime remarquablement stable, avec des institutions solides, une alternance pacifique, un État de droit robuste, un compromis social durable. Cependant, cette stabilité a coexisté avec de fortes poussées contestataires : percée de Jörg Haider dans les années 1990 ; succès répétés du FPÖ ; défiance envers les élites traditionnelles ; personnalisation croissante du pouvoir.

Un Paradoxe central : plus le système fonctionne, plus il peut sembler fermé - et donc provoquer la révolte électorale.

4. Prospérité sociale mais anxiété culturelle ..

L’Autriche affiche depuis des décennies un niveau de vie élevé ; des services publics efficaces ; une faible conflictualité sociale relative ; de bonnes infrastructures ; une sécurité quotidienne élevée. Mais cette réussite matérielle n’empêche pas un sentiment de déclassement ; la peur du changement démographique ; une nostalgie d’un ordre ancien ; des crispations identitaires ; la perception d’un affaiblissement culturel. La sécurité économique ne neutralise pas l’insécurité symbolique.

5. Mémoire critique croissante mais dénis persistants ..

Depuis les années 1980, notamment après la "Waldheim Affair", l’Autriche a beaucoup progressé dans la reconnaissance de son passé : recherche historique approfondie ; mémoriaux ; enseignement du nazisme ; débats publics plus lucides. Mais subsistent encore une minimisation de la participation autrichienne au nazisme ; une fatigue mémorielle ; une concurrence victimaire ; la tentation de renvoyer la faute uniquement à l'Allemagne. Ainsi, la vérité historique progresse, sans dissiper totalement les réflexes défensifs.

6. Neutralité proclamée mais interdépendance réelle ...

L’Autriche reste attachée symboliquement à la neutralité adoptée en 1955. Celle-ci fait partie de l’identité nationale. Pourtant, dans les faits, le pays est intégré à l’European Union ; dépendant des marchés mondiaux ; lié aux enjeux sécuritaires européens ; et inséré dans des réseaux transnationaux. Une neutralité mentale, et une interdépendance pratique.

7. Une Petite nation mais une grande capitale impériale ..

Vienna fut la capitale d’un empire de dizaines de millions d’habitants ; elle est aujourd’hui celle d’un État de taille moyenne. Cela produit une disproportion durable : centralisation politique ; poids culturel immense de Vienne ; opposition entre capitale cosmopolite et provinces plus conservatrices.

8. Modernité administrative mais nostalgie historique

L’Autriche fonctionne souvent très bien (administration sérieuse, transports, qualité urbaine, consensus institutionnel) mais l’imaginaire national demeure peuplé de références au monde habsbourgeois (empire, cérémonial, élégance viennoise, grandeur perdue).

Le livre cherche à comprendre pourquoi.

 

Le cadre historique : 1945 comme recommencement ambigu

Après la chute du IIIe Reich en mai 1945, l’Autriche redevient un État séparé de l’Allemagne. Mais ce retour à l’indépendance n’est ni simple ni total. Le pays est en effet occupé par les Alliés jusqu’en 1955, économiquement affaibli, moralement compromis et politiquement fragile. Rathkolb insiste sur un point essentiel : la Deuxième République autrichienne naît à la fois d’une libération et d’un évitement. Libération du nazisme, mais évitement rapide d’une pleine confrontation avec la participation autrichienne au régime nazi.

- Premier paradoxe, un pays d’immigration devenu anti-immigration ..

C’est l’un des axes les plus forts du livre. Le constat: la société autrichienne moderne est largement issue des migrations internes de l’ancien Austro-Hungarian Empire avant 1914 : Tchèques, Moraves, Hongrois, Juifs galiciens, Slovènes, Croates, Italiens ... Puis viennent après 1945, des réfugiés, des travailleurs invités yougoslaves et turcs, des migrants post-1989 et desréfugiés plus récents.  Malgré cette histoire, les campagnes électorales autrichiennes depuis 1989 ont souvent été dominées par des slogans anti-immigration, la peur du déclassement culturel, des discours identitaires, la montée du FPÖ.

Rathkolb montre ainsi une contradiction structurelle : l’Autriche a besoin de la migration démographiquement et économiquement, mais la politise négativement.

- Deuxième paradoxe; profiter de l’Europe tout en la rejetant ..

L’Autriche entre dans l’European Union en 1995. Les bénéfices sont majeurs, accès au marché unique, rôle de plateforme vers l’Europe centrale, investissements, prospérité exportatrice, stabilité monétaire. Pourtant, une part importante de l’opinion demeure méfiante envers Bruxelles, les institutions européennes, l'intégration politique. Le livre souligne qu’il existe peu d’identité “euro-autrichienne” assumée. Autrement dit : on aime les bénéfices de l’Europe davantage que l’idée européenne.

- Troisième paradoxe, une mémoire historique sélective ..

Rathkolb reprend un thème majeur de l’histoire autrichienne d’après-guerre. Après 1945, l’Autriche se présente longtemps comme la première victime de l’Anschluss, un récit qui permet de se distinguer de l'Allemagne, de reconstruire l’État et d’éviter des conflits internes. Mais il entre en tension avec des faits massifs : environ 600 000 Autrichiens ont ét membres du parti nazi, la participation autrichienne à l’appareil répressif, les figures nazies majeures autrichiennes, dont Adolf Hitler. Le livre montre comment ce récit commence à se fissurer avec la "Waldheim Affai"r (1986), la recherche historique et les nouvelles générations.

- Quatrième paradoxe, neutralité et mondialisation ..

L’Autriche adopte la neutralité permanente en 1955. Cette neutralité devient un élément identitaire, une source de prestige diplomatique et permet une position confortable durant la Guerre Froide. Mais après 1989, le contexte change avec l'intégration européenne, une économie mondialisée et des interdépendances sécuritaires. Le pays reste symboliquement attaché à la neutralité tout en vivant dans un système fortement intégré.

 

Peut-on parler de modèle social autrichien ..

Rathkolb accorde une place importante au succès réel de l’après-guerre : partenariat social ; cogestion implicite ; compromis entre capital et travail ; État social robuste ; stabilité politique. Longtemps dominé par la coopération entre SPÖ et ÖVP, ce système produit prospérité et paix sociale, mais aussi des abus bien connus (clientélisme ; corporatisme ; fermeture des élites ; fatigue démocratique).

 

L’Autriche de 2000 à 2020 ...

Le livre accorde une place importante aux deux premières décennies du XXIe siècle, car elles marquent la fin progressive du modèle autrichien classique fondé sur la grande coalition, le partenariat social discret et la stabilité consensuelle de l’après-1945.

Entre 2000 et 2020, l’Austria entre dans une nouvelle phase marquée par la personnalisation du pouvoir, la fragmentation partisane, lamontée du populisme, la centralité de la question migratoire, une européanisation conflictuelle, la médiatisation permanente de la politique.

1.  Jörg Haider : la normalisation du populisme national

Figure majeure de la fin du XXe siècle et du début des années 2000, Haider transforme durablement le FPÖ. Il impose un style nouveau (communication agressive ; anti-élitisme ; critique des “partis du système” ; nationalisme identitaire ; hostilité à l’immigration ; mélange de libéralisme économique et de protectionnisme social). Son grand succès électoral de 1999 débouche sur l’entrée du FPÖ au gouvernement en 2000, événement majeur en Europe.

Jusqu’alors, l’extrême droite était souvent marginalisée dans l’Europe occidentale. En Autriche, elle devient partenaire de gouvernement. Et l'effet est durable. Haider montre qu’un populisme de droite peut séduire des électeurs ouvriers, capter la colère contre les élites et banaliser certains thèmes auparavant périphériques. Il ouvre une voie ensuite suivie ailleurs en Europe.

2. Les coalitions avec le FPÖ, test de la démocratie autrichienne

L’entrée du FPÖ dans une coalition dirigée par ÖVP en 2000 provoque une onde de choc. Les partenaires de l’European Union imposent des sanctions diplomatiques symboliques contre l’Autriche. Le pays se partage alors entre défense de la souveraineté démocratique et inquiétude face à la banalisation de l’extrême droite. 

Le livre souligne que l’Autriche devient un laboratoire européen : comment intégrer électoralement une droite radicale sans abîmer les institutions ? Des coalitions similaires reviendront plus tard, notamment en 2017.

3.  Sebastian Kurz, modernisation conservatrice et pouvoir hypermédiatique

L’ascension de Kurz constitue un autre tournant. Jeune ministre puis chancelier en 2017, il transforme l’ÖVP (rebranding du parti ; personnalisation extrême ; discipline verticale ; maîtrise professionnelle de la communication ; rhétorique sécuritaire sur migration et frontières ; image de modernité managériale). Il réussit à capter une partie de l’électorat populiste tout en restant dans la droite gouvernementale classique. Kurz symbolise un phénomène européen plus large : la droite traditionnelle adopte les thèmes et méthodes du populisme sans abandonner totalement la respectabilité institutionnelle.

4. Les crises contemporaines

- La crise migratoire de 2015 - Le passage de centaines de milliers de migrants et réfugiés par la route des Balkans place l’Autriche au cœur du dossier européen. Effets politiques : durcissement du débat public, recentrage sécuritaire, progression des droites identitaires, tensions avec l’European Union.

- Les scandales politiques : l’exemple le plus marquant est l’Ibiza affair (2019), vidéo compromettante visant le chef du FPÖ Heinz-Christian Strache. Conséquences : chute du gouvernement Kurz I ; nouvelles élections ; renforcement du thème corruption / connivence.

- Tensions institutionnelles : le système traditionnel de négociation entre partis, chambres économiques et syndicats s’affaiblit. On observe des conflits plus visibles, une personnalisation accentuée, un gouvernement par communication, une défiance envers les partis.

- Polarisation culturelle - Les clivages deviennent plus nets : Vienne cosmopolite et sociale-démocrate / provinces plus conservatrices - diplômés urbains vs électorats périphériques - ouverture européenne vs repli national.

-  La coalition ÖVP–Verts : nouveau pragmatisme

Après les élections de 2019, une coalition entre l’ÖVP et The Greens – The Green Alternative entre en fonction en 2020. Elle associe conservatisme migratoire, agenda écologique et pragmatisme institutionnel. C’est un signe supplémentaire de la flexibilité autrichienne.

 

Ces deux décennies 2000–2020 montrent que l’Autriche passe, 

- du consensus corporatiste à la compétition médiatique ;

- du bipartisme stable à la fragmentation ;

- de la mémoire du passé aux anxiétés du présent ;

- d’une démocratie discrète à une démocratie théâtralisée.

Autrement dit, entre 2000 et 2020, l’Autriche reste stable dans ses institutions mais devient beaucoup plus instable dans ses styles politiques.


"Der lange Schatten des Staates: Österreichische Gesellschaftsgeschichte im 20. Jahrhundert" (Ernst Hanisch, 1994)

Ernst Hanisch a produit ce que beaucoup considèrent comme l’un des grands livres d’histoire contemporaine autrichienne : non pas une simple chronologie politique de la République ou une suite d’événements institutionnels, mais une histoire sociale totale de l’Autriche moderne. Son ambition est de comprendre comment une société passe de la monarchie finissante des années 1890 à la petite république prospère des années 1990, et pourquoi, tout au long de ce parcours, l’État demeure l’acteur structurant par excellence. Le “long shadow” du titre désigne précisément cette persistance : même lorsque les régimes changent, même lorsque les idéologies s’affrontent, l’État continue d’organiser les loyautés, les protections, les identités collectives et les compromis sociaux.

L’originalité du livre tient d’abord à son échelle d’analyse. Hanisch ne sépare jamais politique, économie, culture et société. Il montre que l’histoire autrichienne du XXe siècle ne peut être comprise ni uniquement par les constitutions, ni uniquement par les classes sociales, ni uniquement par les traumatismes du nazisme. Il tisse ensemble industrialisation tardive, urbanisation, catholicisme social, mouvement ouvrier, bureaucratie impériale, culture des milieux, rapports de genre, mobilité sociale, mémoire nationale et transformations de la consommation. C’est ce qui donne à l’ouvrage son statut de référence : il raconte la totalité d’un monde social.

Le point de départ est la fin de l’empire des Habsbourg, encore puissant autour de 1890 mais déjà travaillé par les nationalismes, la modernisation économique et la massification politique.

Hanisch insiste sur une continuité souvent sous-estimée : l’Autriche républicaine hérite de la monarchie non seulement des frontières résiduelles ou des institutions, mais surtout d’une culture administrative. L’empire avait produit un appareil bureaucratique dense, relativement compétent, omniprésent dans la vie quotidienne. Après 1918, même amputé de sa base impériale, cet habitus administratif survit. La petite Autriche reste un pays où l’État est pensé comme garant d’ordre, de carrière, de sécurité et de médiation sociale.

Cette continuité éclaire la Première République (1918–1934), souvent lue comme une succession de crises.

Hanisch la décrit plutôt comme une société profondément polarisée entre deux grands camps : le camp social-démocrate, concentré dans Vienna, ouvrier, laïque, modernisateur ; et le camp chrétien-social, enraciné dans les provinces, catholique, conservateur, corporatif. Ici réapparaît ce que tu évoquais précédemment : le sentiment d’une double Autriche. D’un côté, Vienna comme métropole rouge, intellectuelle, industrialisée ; de l’autre, les Länder ruraux comme gardiens d’un ordre plus traditionnel. Hanisch montre que cette fracture n’est pas seulement électorale : elle structure les écoles, les journaux, les loisirs, les sociabilités, les milices, les imaginaires familiaux. Deux sociétés coexistent dans le même État.

Dans cette perspective, Red Vienna n’est pas seulement un épisode municipal brillant, mais une tentative de créer un contre-modèle social complet : logement, santé publique, culture populaire, éducation des adultes, dignité ouvrière. Hanisch reconnaît la puissance modernisatrice de cette expérience, tout en soulignant qu’elle renforce aussi la bipolarisation nationale. La social-démocratie viennoise devient à la fois laboratoire de progrès et repoussoir pour les conservateurs provinciaux. C’est un des grands apports du livre : montrer que les innovations sociales peuvent aussi intensifier les conflits identitaires.

La destruction de la démocratie dans les années 1930 puis l’Anschluss de 1938 sont analysés sans téléologie simpliste.

Hanisch ne dit pas que tout menait mécaniquement au nazisme ; il montre plutôt comment fragilité économique, guerre civile symbolique, autoritarisme catholique et crise internationale ont progressivement vidé la République de ses capacités d’intégration. L’Autriche autoritaire de Dollfuss et Schuschnigg apparaît comme un régime cherchant à sauver l’État en sacrifiant la démocratie. Le nazisme, lui, pulvérise les cadres anciens et intègre brutalement la société autrichienne au projet hitlérien.

Sur ce point, Hanisch fut important parce qu’il participe à une historiographie qui rompt avec le vieux mythe de l’Autriche “première victime”. Il insiste sur les complicités sociales, les opportunismes, l’adhésion de secteurs larges de la population au national-socialisme, sans pour autant nier la répression ni les victimes. L’intérêt de son approche sociale est de déplacer la question morale abstraite vers les mécanismes concrets : carrières, ressentiments, mobilité, antisémitisme diffus, opportunités économiques, conformisme de guerre.

La partie consacrée à la Deuxième République après 1945 est peut-être la plus éclairante pour comprendre l’Autriche contemporaine. Hanisch y décrit la reconstruction d’un pays pauvre, occupé, traumatisé, mais capable de stabiliser rapidement un modèle original : grande coalition, neutralité, partenariat social, capitalisme régulé, État-providence dense. C’est ici que le “long shadow of the state” prend tout son sens. L’État autrichien d’après-guerre n’est pas seulement un arbitre ; il est employeur, planificateur discret, redistributeur, propriétaire industriel, garant de paix sociale. Les grandes organisations de partis, syndicats, chambres économiques et administrations forment un système de Proporz, c’est-à-dire de partage institutionnalisé des positions et ressources.

Hanisch juge ce modèle avec nuance. Il reconnaît qu’il a produit croissance, mobilité sociale, modération politique et intégration des anciens camps ennemis. L’Autriche passe ainsi d’un pays conflictuel et fragile à l’un des plus stables d’Europe occidentale. Mais il en souligne aussi les coûts : clientélisme, opacité, conformisme, reproduction des élites, faible conflictualité publique, lenteur des réformes. L’État pacifie, mais il infantilise parfois. Il protège, mais verrouille aussi.

L’un des mérites majeurs du livre est de montrer que la prospérité des Trente Glorieuses transforme en profondeur la société autrichienne : exode rural, accès massif à l’éducation, montée des classes moyennes, tourisme alpin, consommation de masse, nouvelles normes familiales, sécularisation progressive. Hanisch ne réduit jamais l’histoire sociale aux salaires ou aux classes ; il inclut sexualité, jeunesse, médias, loisirs, culture populaire. Il observe comment une société longtemps hiérarchique et confessionnelle devient plus individualisée, tout en conservant des réflexes corporatistes.

La période des années 1980–1990 introduit une inflexion critique.

Le modèle consensuel commence à s’user sous l’effet de la mondialisation, de l’européanisation, des scandales mémoriels autour du passé nazi et de la montée du populisme. La stabilité de la Deuxième République révèle ses angles morts : mémoire refoulée, fermeture partisane, fatigue des grands appareils. Hanisch écrit au moment où l’Autriche entre dans une nouvelle ère, moins protégée, plus contestée.

D'un point de vue critique, le livre demeure magistral par sa capacité de synthèse et sa profondeur sociologique. Il explique pourquoi l’Autriche diffère de ses voisins : un État plus central dans les imaginaires, compromis institutionnels plus durables, poids des grandes organisations intermédiaires, mémoire complexe d’un empire disparu.

Il aide aussi à comprendre pourquoi Vienna reste souvent perçue comme un monde à part : la capitale concentre modernité, bureaucratie, social-démocratie et cosmopolitisme, tandis que certaines provinces incarnent davantage les continuités catholiques-conservatrices.

Ses limites tiennent surtout à son moment de publication. Écrit en 1994, le livre s’arrête avant les grands bouleversements ultérieurs : intégration européenne approfondie, immigration post-2000, transformation numérique, recomposition partisane accélérée, montée durable de l’extrême droite. Certaines catégories — classe ouvrière organisée, grandes familles partisanes, centralité syndicale — ont depuis perdu de leur évidence. Mais cela n’enlève rien à sa valeur : il décrit le monde qui a structuré l’Autriche contemporaine.

En somme, Hanisch défend une idée puissante : l’Autriche du XXe siècle est moins définie par ses ruptures de régime que par la permanence d’une matrice étatique. Empire, république, austrofascisme, nazisme, démocratie sociale : les formes changent, mais demeure l’attente que l’État ordonne, protège, répartisse et civilise les conflits. C’est cette continuité, plus que les drames spectaculaires, qui explique la singularité autrichienne.


"Austria Behind the Mask: Politics of a Nation since 1945" (Paul Lendvai, 2023)

Paul Lendvai propose moins une histoire académique classique qu’un diagnostic politique sévère de l’Autriche contemporaine. Journaliste vétéran, né en Hongrie, installé de longue date à Vienna et observateur central-européen reconnu, Lendvai écrit à la fois comme témoin, analyste et moraliste public. Le livre mêle souvenirs personnels, portraits de dirigeants, enquêtes politiques et réflexion historique pour poser une question simple : comment un pays souvent présenté comme modèle européen de stabilité a-t-il glissé vers une crise de confiance démocratique ?

La thèse générale est contenue dans le titre : “Behind the Mask”. Selon Lendvai, l’Autriche a longtemps cultivé une image flatteuse — neutralité, prospérité, qualité de vie, consensus social, culture prestigieuse, diplomatie utile entre Est et Ouest — tout en dissimulant des continuités plus sombres : mémoire incomplète du nazisme, clientélisme partisan, tentation autoritaire, provincialisme politique, fascination pour les hommes forts, et complaisances géopolitiques. Le “masque” n’est donc pas un mensonge total, mais une façade incomplète.

Lendvai commence par rappeler ce qui rend l’Autriche remarquable après 1945.

Pays réduit, vaincu, occupé jusqu’en 1955, amputé de son empire et longtemps fragile, il devient pourtant l’un des États les plus riches et stables d’Europe. La Deuxième République construit un modèle singulier : grande coalition entre conservateurs (ÖVP) et socialistes (SPÖ), neutralité permanente, État social dense, partenariat entre syndicats et patronat, croissance soutenue, faible conflictualité. Cette réussite est réelle. Lendvai ne la nie jamais. Mais il affirme qu’elle a reposé aussi sur un système de partage du pouvoir opaque, où partis, entreprises publiques, administrations et médias ont souvent été répartis entre camps rivaux selon une logique de quotas.

Ce point rejoint les analyses classiques de la "Proporzdemokratie" : une démocratie de compromis institutionnalisé, efficace pour pacifier le pays après les guerres civiles symboliques du premier XXe siècle, mais génératrice de conformisme et de réseaux fermés. Lendvai décrit ce système comme à la fois protecteur et corrosif. Protecteur, car il a stabilisé la République. Corrosif, car il a habitué les élites à gouverner entre elles, loin des citoyens.

L’un des axes les plus pertinents du livre concerne le rapport au passé nazi. 

Lendvai rappelle que l’Autriche s’est longtemps présentée comme “première victime” de Hitler, minimisant les responsabilités autrichiennes dans l’Anschluss, l’appareil nazi et la Shoah. Ce n’est qu’assez tardivement, notamment à partir des controverses autour de Kurt Waldheim dans les années 1980, que le pays engage un travail mémoriel plus sérieux. Pour Lendvai, ce retard n’est pas seulement historiographique : il a entretenu une culture politique de l’évitement, du non-dit et de l’auto-indulgence nationale.

Le livre devient particulièrement incisif lorsqu’il aborde la montée du populisme de droite, en particulier le "Freedom Party of Austria" (FPÖ).

Lendvai considère que ce parti n’est pas un accident, mais le symptôme durable de fractures autrichiennes : anxiété identitaire, ressentiment anti-élites, hostilité à l’immigration, scepticisme européen, nostalgies autoritaires. Il relie ses succès aux limites des grands partis traditionnels, incapables de renouveler leur offre politique et usés par des décennies de cogestion. L’extrême droite prospère, selon lui, sur le vide créé par la routine du consensus.

La séquence la plus contemporaine du livre porte naturellement sur Sebastian Kurz. 

Lendvai le présente comme un dirigeant brillant tactiquement, maître de la communication, mais incarnation d’une politique de personnalisation extrême et de marketing permanent. Le jeune chancelier apparaît comme le produit d’un système médiatique moderne, plus que d’une tradition démocratique substantielle. Son alliance avec le FPÖ, puis les scandales de corruption et enquêtes judiciaires qui ont suivi, symbolisent pour Lendvai la dégradation des standards publics. L’expérience Kurz aurait révélé combien les institutions autrichiennes pouvaient être contournées par un exécutif hypercentralisé.

Autre thème majeur : la relation avec la Russie. 

Lendvai insiste sur les liens économiques, diplomatiques et personnels entretenus pendant des années entre certaines élites autrichiennes et Moscou, notamment sous Vladimir Putin. Il y voit un mélange d’intérêt économique, de naïveté stratégique et d’usage opportuniste de la neutralité. L’Autriche, longtemps fière de son rôle de pont entre Est et Ouest, aurait parfois confondu médiation et complaisance. Après 2022, cette ambiguïté devient beaucoup plus coûteuse politiquement.

Un autre mérite du livre est de rappeler que le déclin du Social Democratic Party of Austria pèse lourd dans la crise actuelle.

Pour Lendvai, la social-démocratie fut l’un des piliers de la reconstruction nationale : elle a structuré l’État social, porté la modernisation municipale de Vienna, et incarné une promesse d’ascension sociale. Son affaiblissement a laissé un vide que ni les conservateurs ni les Verts n’ont pleinement comblé. La coalition ÖVP-Verts est jugée faible, tactique, peu capable de restaurer la confiance civique.

Sur le plan du style, le livre doit beaucoup à la personnalité de Lendvai. Il écrit avec autorité, mémoire, ironie et parfois férocité. Ses portraits de dirigeants sont souvent vifs, parfois assassins. Cela rend la lecture vivante, mais introduit aussi une limite : ce n’est pas une histoire froide. Lendvai a des préférences nettes — libérales, pro-européennes, hostiles aux populismes nationalistes — et ses jugements sont rarement neutres. Pour beaucoup de lecteurs, c’est une force : il nomme les problèmes sans langue de bois. Pour d’autres, cela peut donner un récit parfois trop centré sur les élites politiques de Vienna et moins attentif aux dynamiques sociales profondes.

C’est là la différence avec un historien comme Hanisch : Lendvai excelle dans la radiographie du pouvoir, moins dans la sociologie de long terme. Il explique très bien les réseaux, les stratégies, les personnalités, les scandales, les ambiguïtés géopolitiques ; il explique moins finement les transformations lentes du travail, des classes sociales ou des territoires. Mais ce n’est pas son projet. Son ambition est d’éclairer comment les structures héritées du consensus autrichien ont dérivé vers la défiance contemporaine.

Le livre est particulièrement convaincant lorsqu’il montre que l’Autriche demeure traversée par plusieurs identités contradictoires : pays alpin prospère et capitale cosmopolite ; démocratie consensuelle et culture de l’arrangement ; neutralité vertueuse et opportunisme international ; mémoire raffinée de l’empire et mémoire troublée du XXe siècle ; modernité urbaine à Vienna et conservatismes plus diffus ailleurs. En ce sens, Lendvai rejoint indirectement l’idée d’une double Autriche, déjà visible chez d’autres auteurs.

En somme, "Austria Behind the Mask" est un livre d’intervention critique autant qu’un livre d’histoire. Sa thèse est claire : l’Autriche n’est pas en crise malgré son passé, mais en partie à cause de la manière dont elle l’a géré. Les mécanismes qui ont assuré sa réussite — consensus, neutralité, grands partis, réseaux institutionnels — ont aussi produit inertie, opacité et vulnérabilité populiste. C’est un portrait sévère, parfois impitoyable, mais précieux pour comprendre pourquoi un pays longtemps vu comme exemplaire apparaît aujourd’hui beaucoup plus incertain.


"Far-right populism and the making of the exclusionary neoliberal state" (Valentina Ausserladscheider, 2024)

Valentina Ausserladscheider propose une intervention intellectuelle importante dans deux débats souvent séparés : l’essor des droites radicales et la transformation néolibérale de l’État. Son argument central est que, dans le cas autrichien, ces deux dynamiques ne doivent pas être pensées comme contradictoires. Contrairement à l’idée répandue selon laquelle le populisme d’extrême droite serait seulement protectionniste, anti-marché ou nostalgique de l’État social, elle montre que le Freedom Party of Austria a joué un rôle décisif dans la diffusion d’un néolibéralisme d’exclusion : libéralisation économique pour certains, fermeture politique et sociale pour d’autres.

Le livre part d’un constat empirique fort. L’Autriche a longtemps été perçue comme un pays de capitalisme coordonné : État social développé, partenariat social entre syndicats et patronat, entreprises publiques importantes, forte régulation du marché du travail, compromis entre classes organisé par les grands partis. Ce modèle d’après-guerre semblait peu compatible avec les recettes néolibérales classiques inspirées du United Kingdom de Margaret Thatcher ou des United States de Ronald Reagan. Pourtant, l’Autriche a elle aussi connu privatisations, flexibilisation, discipline budgétaire et recomposition de la protection sociale. La question d’Ausserladscheider est donc : par quels acteurs politiques cette transition a-t-elle été portée ?

Sa réponse est nette : en Autriche, le vecteur décisif fut en partie le Freedom Party of Austria.

Le livre retrace l’histoire idéologique du parti pour montrer qu’il n’est pas seulement un parti xénophobe ou protestataire. Il a aussi été un entrepreneur doctrinal, capable d’articuler critique des élites, nationalisme culturel et réformes pro-marché. Ce point est essentiel : le FPÖ aurait réussi à présenter la dérégulation non comme un projet technocratique, mais comme une libération du “peuple productif” face à l’État capturé par les bureaucrates, les syndicats, les insiders et les étrangers supposés profiteurs.

L’autrice découpe cette trajectoire en trois séquences.

La première est celle des années 1980, moment de refondation idéologique. Sous Jörg Haider, le FPÖ se transforme d’un petit parti libéral-national en force populiste de masse. Ausserladscheider montre que cette mutation n’abandonne pas la dimension économique ; elle la reconfigure. Le parti combine baisse des impôts, hostilité aux corps intermédiaires, critique de l’État-providence jugé inefficace, et défense d’un welfare réservé aux nationaux. Le néolibéralisme n’est donc pas pur universalisme marchand : il devient nationalement filtré.

La deuxième séquence concerne les années 2000, lorsque le FPÖ entre au gouvernement avec l’ÖVP. C’est là que la thèse du livre devient la plus concrète. L’autrice analyse les politiques publiques mises en œuvre : privatisations, réformes des retraites, restrictions sociales, discipline budgétaire, transformation administrative. L’intérêt de son approche est de montrer que ces réformes n’étaient pas seulement économiques. Elles s’accompagnaient d’une rhétorique morale opposant contributeurs méritants et dépendants illégitimes, nationaux respectables et étrangers suspects, travailleurs “réels” et élites cosmopolites. Le marché est légitimé par l’exclusion.

Cette articulation entre austérité et nationalisme est au cœur du concept d’ "exclusionary neoliberal state". L’État ne disparaît pas ; il change de fonction. Il se retire partiellement de la redistribution universaliste, mais se renforce dans la surveillance, le contrôle des frontières, la hiérarchisation des droits sociaux, la police symbolique de l’appartenance nationale. Autrement dit, moins d’État social universel, mais davantage d’État disciplinaire et identitaire.

La troisième séquence porte sur la période après la crise financière de 2008.

Beaucoup pensaient que le discrédit du marché financier allait affaiblir le néolibéralisme. Ausserladscheider montre au contraire sa capacité d’adaptation. Le FPÖ maintient une critique des élites globalisées, de European Union, des banques ou de la mondialisation, tout en continuant à défendre des formes sélectives de libéralisation et une conception concurrentielle de la société. Le populisme d’extrême droite absorbe la colère sociale sans rompre réellement avec l’économie politique dominante. C’est l’un des apports majeurs du livre : expliquer pourquoi certaines droites radicales prospèrent dans le néolibéralisme plutôt que contre lui.

Méthodologiquement, l’ouvrage est solide parce qu’il ne se contente pas d’un discours impressionniste. Il travaille sur l’histoire des idées partisanes, les programmes, les coalitions gouvernementales, les réformes effectives et les recompositions institutionnelles. Il prend au sérieux la dimension idéationnelle : les idées comptent, les récits comptent, les catégories morales comptent. Ce n’est pas seulement une histoire d’intérêts matériels.

L’un des grands mérites du livre est aussi comparatif, même lorsqu’il reste centré sur l’Autriche. Il offre une clé pour comprendre des phénomènes visibles ailleurs : comment des partis nationalistes peuvent soutenir la concurrence économique tout en promettant protection ; comment la xénophobie peut servir à fragmenter les solidarités sociales ; comment la critique anti-élite peut coexister avec des politiques favorables au capital. À cet égard, l’Autriche apparaît comme un laboratoire avancé de tendances européennes plus larges.

Pour comprendre l’Autriche récente, la thèse est particulièrement éclairante. Elle permet de relire la transition d’un pays marqué par le partenariat social, la social-démocratie municipale de Vienna, et un État-providence consensuel, vers un paysage plus conflictuel, individualisé et polarisé. Le FPÖ ne serait pas seulement un perturbateur extérieur du système ; il aurait contribué à redéfinir le système lui-même.

Le livre dialogue implicitement avec une idée ancienne de la “double Autriche” : d’un côté, une Autriche urbaine, plus universaliste, liée à Vienna et à l’héritage social-démocrate ; de l’autre, une Autriche plus provinciale, national-conservatrice, sensible aux discours d’ordre et de fermeture. Ausserladscheider montre cependant que cette opposition culturelle est insuffisante. Ce qui change le pays, ce n’est pas seulement une bataille de valeurs, mais une recomposition de l’État et de l’économie politique.

Les limites possibles du livre tiennent surtout à la force de son concept. En insistant sur la cohérence du “néolibéralisme d’exclusion”, on peut parfois sous-estimer les contradictions internes du FPÖ : tendances étatistes, promesses sociales coûteuses, clientélismes, oscillations programmatiques, ou conflits entre libéraux économiques et national-populistes. Tous les segments de l’extrême droite ne pensent pas l’économie de la même manière. Mais l’autrice ne nie pas ces tensions ; elle soutient qu’elles n’empêchent pas une trajectoire générale.

En somme, c’est un ouvrage universitaire de premier plan parce qu’il inverse une intuition trop simple : l’extrême droite n’est pas nécessairement l’ennemie du néolibéralisme ; elle peut en être l’un des véhicules les plus efficaces. En Autriche, selon Ausserladscheider, la réduction de l’universalité sociale et le durcissement identitaire ont avancé ensemble. Le résultat n’est ni l’État minimal ni l’État providence classique, mais un État qui protège sélectivement, discipline intensément et exclut politiquement. Pour comprendre l’Autriche des dernières décennies — et au-delà une partie de l’Europe — cette thèse est particulièrement puissante.


"Radikalisierter Konservatismus. Eine Analyse" (Natascha Strobl, 2021)

L’ouvrage a rapidement dépassé le cadre académique pour devenir un best-seller politique dans l’espace germanophone, notamment parce qu’il proposait un concept immédiatement opératoire pour lire l’Autriche de Sebastian Kurz, mais aussi des évolutions visibles ailleurs en Europe et aux États-Unis. Strobl, politologue autrichienne connue pour ses analyses des droites radicales, cherche à nommer un phénomène que les catégories traditionnelles — conservatisme classique, populisme, extrême droite — saisissent imparfaitement.

Sa thèse centrale est simple et forte : une partie du conservatisme traditionnel ne se contente plus de durcir son programme ; elle se radicalise structurellement. Elle conserve l’apparence institutionnelle, la respectabilité bourgeoise, les costumes, le langage de la responsabilité économique, mais adopte progressivement les méthodes, les affects et certains thèmes de la nouvelle droite : obsession identitaire, guerre culturelle, anti-élitisme sélectif, hostilité aux médias critiques, personnalisation du pouvoir, désignation d’ennemis intérieurs, centralité de l’immigration comme question totale. Ce n’est donc ni le vieux conservatisme, ni le fascisme historique, ni simplement le populisme : c’est un conservatisme transformé par les logiques de radicalisation contemporaines.

L’un des mérites du livre est de déplacer la focale. Beaucoup de commentaires politiques se concentraient sur la crise de la social-démocratie ou sur la progression des partis explicitement d’extrême droite comme le Freedom Party of Austria. Strobl dit en substance : regardez aussi les partis de centre droit. Le danger principal ne réside pas toujours dans les marges, mais dans la manière dont des partis de gouvernement incorporent les codes de la radicalité tout en gardant l’accès normalisé au pouvoir d’État. C’est ce qui rend son concept particulièrement puissant.

Dans le cas autrichien, l’exemple central est naturellement l’Austrian People's Party sous Sebastian Kurz. Strobl soutient que Kurz ne représente pas seulement un rajeunissement du conservatisme, ni une simple modernisation marketing. Il incarne un mode de gouvernement fondé sur plusieurs éléments combinés :

- message control : discipline extrême de la communication, centralisation des éléments de langage, pression sur médias et intermédiaires ;

- personnalisation : le parti devient véhicule du chef ;

- ennemi permanent : migrants, “assistés”, opposition, journalistes critiques, bureaucraties européennes ;

- politique spectacle : annonces, dramaturgie, mise en scène de l’efficacité ;

- réduction interne de la démocratie partisane : concentration des décisions dans un cercle restreint de conseillers.

 

Strobl insiste sur un point décisif : il ne s’agit pas seulement de stratégies électorales opportunistes. Ces méthodes transforment la culture politique elle-même. Elles substituent à la délibération un régime de mobilisation émotionnelle continue.

Le livre est particulièrement convaincant lorsqu’il explique comment fonctionne la production d’une réalité alternative sans rupture explicite avec la démocratie libérale. Le conservatisme radicalisé ne dit pas frontalement “abolissons les institutions”. Il les vide lentement : discrédit des contre-pouvoirs, soupçon systématique envers la presse, dénonciation de toute critique comme manipulation, fidélité personnelle plus importante que compétence institutionnelle. On reconnaît ici des logiques visibles chez Donald Trump, mais Strobl montre qu’elles prennent en Autriche une forme plus policée, plus technocratique, plus “présentable”.

C’est là l’un des apports majeurs de l’ouvrage : la radicalisation n’apparaît pas forcément avec violence verbale excessive ou esthétique brutale. En Autriche, elle peut se présenter sous les traits de la normalité bourgeoise : sobriété vestimentaire, langage managérial, promesse d’ordre, compétence supposée, maîtrise médiatique. Le radicalisme devient élégant, administrativement crédible, socialement rassurant.

Le livre permet aussi de comprendre la porosité croissante entre l’ÖVP et le FPÖ. Strobl ne dit pas que ces partis sont identiques. Elle montre plutôt que la frontière programmatique et rhétorique s’est déplacée. Quand le centre droit reprend les cadres mentaux de l’extrême droite — immigration comme menace existentielle, nation comme communauté assiégée, multiculturalisme comme déclin — il légitime ces thèmes tout en marginalisant les garde-fous antérieurs. L’extrême droite gagne même sans gouverner : ses idées deviennent sens commun.

 

Pour l’Autriche, la thèse est particulièrement pertinente car elle s’inscrit dans une structure historique plus large : double tension entre Vienna cosmopolite et provinces conservatrices, entre social-démocratie urbaine et catholicisme politique, entre ouverture européenne et repli identitaire. Strobl montre cependant que cette vieille fracture ne suffit plus. Le nouveau clivage traverse aussi les élites, les médias, les appareils de parti et les classes moyennes urbaines. Le radicalisme n’est plus seulement périphérique ; il s’insère au centre.

Sur le plan analytique, l’ouvrage mobilise des outils issus de la recherche sur le populisme, l’autoritarisme compétitif, la communication politique et la droite radicale. Mais il reste écrit dans une langue accessible, presque essayistique, ce qui explique son impact public. Strobl sait condenser des phénomènes complexes en mécanismes lisibles. C’est une force rare : rigueur sans jargon excessif.

Ses limites tiennent en partie à ce qui fait son succès. Le concept de “radikalisierter Konservatismus” est très efficace, mais large. Il peut parfois agréger sous une même catégorie des cas différents : trumpisme américain, kurzisme autrichien, droites européennes diverses, chacune avec institutions, histoires et intensités distinctes. Certains critiques peuvent aussi lui reprocher une normativité assumée : Strobl écrit clairement contre ces évolutions. Mais cela n’invalide pas l’analyse ; cela la situe.

Le livre est aussi précieux parce qu’il évite une erreur fréquente : croire que les menaces pour la démocratie viennent uniquement de forces explicitement anti-démocratiques. Strobl rappelle que la dégradation démocratique peut venir d’acteurs qui jurent défendre la démocratie, tout en en modifiant les usages concrets : concentration du pouvoir, fidélité personnelle, mépris des médiations, polarisation rentable.

Dans le contexte autrichien, cela éclaire la période récente bien mieux qu’une simple lecture morale des scandales. Les affaires entourant l’ère Kurz ne sont pas seulement des dérapages individuels ; elles révèlent un style de gouvernement où la politique devient marque, appareil de communication et conquête permanente.

En somme, "Radikalisierter Konservatismus" est un petit livre important parce qu’il nomme une mutation décisive du centre droit européen. Sa thèse peut se résumer ainsi : l’extrême droite n’a pas toujours besoin de conquérir seule le pouvoir ; il suffit parfois que la droite classique adopte ses méthodes, ses thèmes et sa vision du monde. En Autriche, selon Strobl, cette hybridation a déjà largement eu lieu.


"Österreich für Deutsche: Einblicke in ein fremdes Land" (2001, Norbert Mappes-Niediek)

Un guide de décodage culturel de l’Autriche destiné aux Allemands. L’idée de départ est brillante dans sa simplicité : rien ne crée plus de malentendus qu’une proximité trompeuse. Parce que l’Autriche et l’Allemagne partagent la langue, une histoire connectée, des médias communs, des habitudes touristiques et une forte circulation humaine, les Allemands croient souvent connaître l’Autriche. Or, selon Mappes-Niediek, ce qui semble identique ne fonctionne pas du tout de la même manière.

Le sous-titre — "Einblicke in ein fremdes Land" (“aperçus d’un pays étranger”) — contient déjà la provocation intellectuelle du livre. L’Autriche n’est pas présentée comme une variante méridionale de l’Allemagne, ni comme une simple petite Allemagne plus charmante et plus montagneuse, mais comme un pays véritablement autre, avec ses propres codes sociaux, ses hiérarchies implicites, son humour, son rapport à l’État, sa mémoire historique et sa manière de parler sans dire directement.

La thèse générale est donc anti-évidente : la communauté linguistique masque une profonde distance culturelle. Là où un étranger lointain s’attend à des différences, le voisin germanophone présume la continuité — et se trompe. Le livre devient alors particulièrement précieux pour comprendre les frictions germano-autrichiennes, souvent mineures en apparence, mais récurrentes et structurantes.

L’un des axes les plus convaincants du livre concerne le rapport différent à la communication.

Mappes-Niediek explique que beaucoup d’Allemands valorisent la clarté, la franchise explicite, la rationalisation procédurale, la confrontation argumentée. En Autriche, sans caricature, les interactions peuvent davantage privilégier la nuance, l’allusion, l’arrangement souple, l’ironie, la diplomatie relationnelle. Ce que l’Allemand considère comme efficacité peut être perçu comme brutalité ; ce que l’Autrichien pense comme tact peut sembler flou ou insincère au voisin du Nord.

C’est ici qu’intervient le vieux mot “Piefke”, sobriquet souvent utilisé en Autriche pour désigner les Allemands, surtout lorsqu’ils apparaissent trop sûrs d’eux, trop bruyants, trop normatifs ou trop convaincus de savoir mieux faire. Le livre montre bien que “Piefke” ne vise pas seulement une nationalité ; il désigne un style social : assurance démonstrative, pédagogie involontaire, manque de sens des codes locaux. Le stéréotype a évidemment ses injustices, mais il révèle une sensibilité autrichienne réelle face à la domination symbolique allemande.

Un autre mérite du livre est de replacer ces comportements dans l’histoire longue.

L’Autriche n’est pas simplement “plus petite que l’Allemagne” ; elle est l’héritière d’un empire multinational qui a appris pendant des siècles la coexistence, la médiation, la gestion des ambiguïtés, la multiplicité des loyautés. L’Allemagne moderne, surtout dans son imaginaire administratif, s’est davantage construite autour de l’unification nationale, de la standardisation et de la puissance étatique. Mappes-Niediek suggère que ces trajectoires laissent encore des traces dans les styles contemporains.

Le livre est particulièrement utile lorsqu’il traite du système politique autrichien.

Pour un lecteur allemand, l’Autriche peut sembler familière : démocratie parlementaire, État fédéral, partis de masse, économie sociale de marché. Mais Mappes-Niediek montre qu’en pratique, les logiques sont différentes : poids historique du compromis entre partis, réseaux personnels plus visibles, culture du consensus informel, proximité entre sphères politique, économique et associative. Là où l’Allemand cherche la règle impersonnelle, l’Autrichien reconnaît parfois davantage la médiation des relations.

Il est également très bon sur le rapport à l’identité nationale. L’identité autrichienne contemporaine n’est ni naturelle ni ancienne au sens moderne. Elle s’est consolidée surtout après 1945, souvent en se distinguant à la fois de l’Allemagne et du passé nazi. Mappes-Niediek explique que cette identité peut paraître paradoxale : discrète mais sensible, ironique mais susceptible, modeste en apparence mais jalouse de sa singularité. Beaucoup d’Allemands sous-estiment ce besoin de distinction et réactivent involontairement une posture de grand voisin.

Sur le plan sociologique, le livre éclaire bien pourquoi Vienna occupe une place si particulière.

Vue d’Allemagne, Vienna peut être imaginée comme une grande ville germanophone parmi d’autres. En réalité, elle concentre une mémoire impériale, une centralisation politique et un style urbain spécifiques. La capitale autrichienne n’est pas seulement la plus grande ville du pays ; elle est souvent vécue comme un monde à part, plus cosmopolite, plus ironique, plus social-démocrate, plus théâtral aussi.

Le ton du livre explique beaucoup de son succès durable. Mappes-Niediek écrit avec curiosité, humour et sympathie. Il ne ridiculise ni les Allemands ni les Autrichiens. Il observe comment deux peuples proches se "malcomprennent" précisément parce qu’ils se croient transparents l’un à l’autre. C’est ce mélange d’intelligence sociologique et de légèreté qui en fait presque un classique.

Sa principale limite est inhérente au genre : comme tout livre sur les mentalités nationales, il repose en partie sur des types idéaux. Il accentue des contrastes qui existent réellement, mais que les générations, les classes sociales, les régions et la mondialisation ont aussi brouillés. Un Viennois de trente ans travaillant dans la tech et un Bavarois urbain diplômé peuvent partager davantage entre eux que chacun avec ses compatriotes ruraux. Mais cela n’annule pas la pertinence des codes collectifs.

 

L’ouvrage complémentaire, "Deutsche in Österreich: Das Piefke-Buch vom Leben im Nachbarland" (Jörn Lacour, 2012), fonctionne davantage sur le registre des expériences vécues. Là où Mappes-Niediek conceptualise les différences, Lacour les illustre par anecdotes, malentendus quotidiens, récits d’installation, chocs minuscules mais révélateurs. Les deux livres se complètent bien : l’un donne la grille d’analyse, l’autre la texture concrète.

Pour quelqu’un qui veut comprendre l’Autriche contemporaine, "Österreich für Deutsche" reste très pertinent, y compris au-delà du public allemand. Il montre que la singularité autrichienne ne réside pas seulement dans les institutions ou l’histoire, mais dans des micro-codes sociaux : la manière de parler, de contredire, d’obtenir quelque chose, de se situer face à l’autorité, de gérer le conflit, de cultiver l’ambiguïté.

En somme, la leçon du livre est élégante : les frontières les plus difficiles à voir sont celles qui traversent une langue commune. L’Autriche parle allemand, mais ne pense ni ne se vit comme l’Allemagne. Et c’est précisément parce que la ressemblance est grande que la différence mérite d’être étudiée avec soin.


"Vienna: How the City of Ideas Created the Modern World"(Richard Cockett,  Yale University Press, 2023)

Richard Cockett propose une thèse ambitieuse : Vienne n’a pas seulement produit quelques grands noms modernes ; elle aurait fabriqué une partie décisive du monde contemporain. Le livre suit une trajectoire en trois temps : la formation d’un milieu intellectuel viennois, l’expérience politico-sociale de la « Vienne rouge », puis la dispersion mondiale des idées viennoises par l’exil. Yale présente l’ouvrage comme un panorama allant de la psychanalyse à Reaganomics, des socialistes de Vienne aux économistes de l’école autrichienne.

Le point de départ est essentiel : Vienne n’est pas décrite comme une simple capitale autrichienne, mais comme le cœur urbain d’un empire multinational. Cette condition impériale explique son cosmopolitisme : Juifs assimilés, Tchèques, Hongrois, Allemands, Slaves, bourgeois libéraux, fonctionnaires, artistes et scientifiques y coexistent dans une tension permanente. Cockett insiste sur le fait que cette densité sociale et intellectuelle produit une ville de débats, de cafés, de revues, d’universités, de salons et de conflits. Vienne devient ainsi un laboratoire où se croisent rationalisme scientifique, psychanalyse, socialisme municipal, esthétique moderniste, féminisme, économie marginaliste et antisémitisme politique.

La première partie, “A Viennese Education: The Rational and the Anti-Rational”, oppose deux Viennes.

D’un côté, une Vienne libérale, rationaliste, portée par l’éducation, la science, la discussion et l’idée de progrès. De l’autre, une “Black Vienna”, catholique, conservatrice, populiste, souvent antisémite, qui annonce les formes modernes de mobilisation de masse. L’intérêt du livre est de ne pas idéaliser Vienne : la ville des Freud, Mahler, Klimt ou Wittgenstein est aussi celle d’un populisme municipal et d’une politique de ressentiment. Cockett montre donc que la modernité viennoise n’est pas seulement émancipatrice ; elle engendre aussi ses propres forces anti-libérales.

La deuxième partie, consacrée à Red Vienna, est probablement le cœur politique du livre.

Après 1918, Vienne devient une ville social-démocrate encerclée par une Autriche plus rurale, catholique et conservatrice. C’est ici que ton idée d’opposition Vienne / provinces conservatrices devient centrale : Cockett lit Vienne comme une sorte d’îlot idéologique, presque une cité-État dans l’État autrichien. La municipalité socialiste expérimente une politique urbaine très avancée : logements sociaux, hygiène, éducation populaire, culture physique, réforme de la vie quotidienne. Le Karl-Marx-Hof, que la table des matières de l’édition De Gruyter signale comme symbole durable de la Vienne rouge, incarne cette ambition de créer matériellement un « nouvel humain ». 

Cette Vienne social-démocrate n’est pas seulement administrative ; elle est anthropologique. Elle veut transformer les conditions de vie, mais aussi les corps, les habitudes, la famille, la sexualité, l’éducation. Cockett associe cette expérience à une naissance précoce de la knowledge economy : Vienne produit des savoirs utiles, des sciences sociales, des modèles de logement, des théories économiques, des psychologies, des pratiques de consommation et d’urbanisme qui voyageront ensuite. C’est une des forces du livre : il ne sépare pas les « grandes idées » de leurs infrastructures concrètes. Les idées viennoises naissent dans des appartements, des écoles, des dispensaires, des cafés, des bibliothèques, des laboratoires et des administrations municipales.

Mais cette expérience est brisée. La partie “The War on Science and the End of Vienna” montre comment l’autoritarisme, l’antisémitisme, le fascisme puis le nazisme détruisent le milieu qui avait rendu Vienne exceptionnelle. Le livre défend alors une idée paradoxale : Vienne meurt comme centre, mais survit comme diaspora. Les intellectuels, artistes, économistes, scientifiques et psychanalystes quittent l’Autriche et transportent leurs idées vers Londres, New York, Chicago, Los Angeles ou Princeton. Cockett transforme donc l’exil en mécanisme de mondialisation intellectuelle.

La troisième partie est la plus ample et la plus discutable. Cockett y suit les Viennois en Amérique et en Grande-Bretagne : architecture californienne, cinéma, consommation, sexologie, économie libérale, philosophie des sciences, société ouverte. Yale résume bien cette extension très large : le livre relie Vienne à l’architecture californienne, Hollywood, la publicité moderne, les centres commerciaux, la science nucléaire, les cuisines aménagées et même la chirurgie de réassignation sexuelle.  Cette ampleur donne au livre son énergie, mais aussi son risque : parfois, la démonstration semble vouloir faire de Vienne l’origine de presque tout.

Le fil intellectuel final oppose deux héritages viennois. D’un côté, l’héritage social-démocrate, scientifique, réformateur, lié à Otto Neurath, au Cercle de Vienne, à la planification sociale et au rationalisme critique. De l’autre, l’héritage de l’Austrian School, notamment Hayek, qui valorise le marché, la connaissance dispersée et la méfiance envers la planification. Cockett a le mérite de montrer que ces deux traditions ennemies viennent du même monde urbain : la Vienne socialiste et la Vienne libérale-conservatrice produisent ensemble une partie du XXe siècle.  

 

D'un point de vue critique, le livre est très convaincant lorsqu’il décrit Vienne comme une double Autriche : capitale cosmopolite, sociale-démocrate, juive, intellectuelle et expérimentale face à une Autriche plus provinciale, catholique, conservatrice et identitaire. Cette tension explique pourquoi Vienne paraît « séparée » du pays auquel elle appartient. Elle est à la fois capitale nationale et exception nationale. C’est sans doute l’un des meilleurs angles pour comprendre la ville : non comme décor impérial, mais comme contre-modèle intérieur.

La limite principale tient à l’hyperbole du sous-titre : “created the modern world”. Vienne a évidemment joué un rôle immense, mais elle n’a pas créé seule la modernité. Berlin, Paris, Londres, New York, Chicago, Budapest, Prague ou Zurich comptent aussi. Cockett semble parfois transformer une généalogie partielle en origine totale. Mais cette exagération est aussi productive : elle oblige à voir combien de pans du monde contemporain — urbanisme social, psychanalyse, néolibéralisme, modernisme, consommation, philosophie des sciences — ont effectivement une connexion viennoise.

En somme, le livre est moins une histoire classique de Vienne qu’une histoire de la modernité à travers Vienne. Son apport majeur est de montrer que la ville fut simultanément laboratoire socialiste, matrice du libéralisme économique, capitale de l’inconscient, foyer du modernisme et théâtre d’un populisme réactionnaire. Sa thèse la plus forte est peut-être celle-ci : Vienne a produit le monde moderne parce qu’elle contenait ses contradictions avant les autres — progrès et réaction, émancipation et antisémitisme, rationalisme et irrationalisme, socialisme municipal et marché souverain.


"Fin-de-Siècle Vienna: Politics and Culture" (Carl E. Schorske, 1980)

Publié en 1980, ce livre est l’un des ouvrages les plus influents jamais écrits sur Vienna vers 1880–1914. Il a profondément renouvelé la manière de comprendre la modernité européenne. Schorske n’y raconte pas simplement l’histoire d’une ville : il montre comment une crise politique spécifique a produit une explosion culturelle exceptionnelle.

Sa thèse centrale est célèbre : quand le libéralisme politique viennois s’effondre, l’énergie créatrice se déplace vers la culture, l’art, la psychologie et la pensée. Autrement dit, là où la politique échoue, l’imagination intellectuelle prend le relais.

1. Le contexte historique, pourquoi Vienne devient un laboratoire unique

À la fin du XIXe siècle, Vienna est la capitale de l’Austro-Hungarian Empire, immense ensemble multiethnique réunissant Allemands, Hongrois, Tchèques, Slaves du Sud, Polonais, Juifs, Italiens, Ukrainiens, etc. La ville concentre bureaucratie impériale, aristocratie traditionnelle, bourgeoisie libérale montante, prolétariat urbain croissant, nationalismes rivaux, tensions sociales modernes. Mais le système politique va progressivement se bloquer. Les libéraux, porteurs de modernisation depuis les années 1860, perdent leur hégémonie à partir des années 1880–1890. Selon Schorske, c’est ce blocage qui va créer la matrice de la modernité viennoise.

2. La crise du libéralisme, clé du livre

Les libéraux viennois croyaient au progrès rationnel : constitutionnalisme, science, assimilation culturelle, universalité civique. Mais ils sont contestés par les mouvements de masse, le socialisme, le nationalisme ethnique, l’antisémitisme politique, le populisme municipal de Karl Lueger (maire de Vienne à partir de 1897). Schorske montre que la bourgeoisie libérale, déçue par la politique, se replie vers l’intériorité, l’esthétique et l’innovation intellectuelle.

C’est l’un des grands apports du livre : relier crise politique et révolution culturelle.

3. Les domaines où Vienne devient centrale

- Psychanalyse :  avec Sigmund Freud, la modernité quitte la confiance dans la raison consciente pour explorer l'inconscient, la pulsion, la névrose, la sexualité refoulée, le conflit intérieur. Schorske lit Freud comme produit d’une société raffinée mais anxieuse.

- Modernisme artistique : la Vienna Secession fondée en 1897 avec Gustav Klimt rompt avec l’académisme et propose un art total, une stylisation décorative, une rupture avec historicisme

- Architecture moderne : Otto Wagner défend une architecture adaptée à la vie moderne, fonctionnelle, un urbanisme rationnel (préfiguration du XXe siècle architectural).

- Musique nouvelle : Gustav Mahler pousse le romantisme à son point extrême ; puis Arnold Schoenberg ouvre la voie à l’atonalité. La musique viennoise devient un laboratoire de désagrégation des formes anciennes.

- Critique du langage : avec Karl Kraus puis plus tard Ludwig Wittgenstein, Vienne interroge la corruption du langage public, les limites de la parole, le rapport entre mots et réalité

- Sciences sociales modernes : l’école autrichienne d’économie (Carl Menger, Ludwig von Mises, plus tard Friedrich Hayek) ainsi que des penseurs comme Joseph Schumpeter participent à la naissance des sciences sociales contemporaines.

 

Une idée majeure, la culture remplace la politique ...

Schorske propose une lecture puissante : au lieu de transformer l’État impérial bloqué, les élites viennoises déplacent leur créativité vers la psyché individuelle, le style artistique, la musique, la théorie, la critique culturelle. D’où cette densité exceptionnelle de génie...

... qui va gagner le monde anglophone ...

Après la montée de l’antisémitisme, l’autoritarisme austro-fasciste (1934–1938) puis surtout l’Anschluss, une partie majeure des élites intellectuelles quitte l’Autriche. Les United States et le United Kingdom récupèrent alors la psychanalyse freudienne, l'économie autrichienne, la logique et la philosophie analytique, la musique moderne, un cinéma d’exil, les sciences sociales. La modernité née à Vienne change alors de langue.

Avant Schorske, Freud, Klimt, Mahler ou Kraus étaient souvent étudiés séparément. Son génie fut de montrer qu’ils appartenaient à un même moment historique, produit par les contradictions d’une société brillante et fragilisée.


"Rethinking Vienna 1900" (2001, Vol. 3 (Austrian and Habsburg Studies), Steven Beller)

Un ouvrage collectif important qui propose une révision critique du paradigme dominant sur Vienne fin-de-siècle, paradigme largement façonné par Carl E. Schorske dans "Fin-de-Siècle Vienna: Politics and Culture" (1980). Pendant deux décennies, Schorske avait imposé une lecture puissante : la modernité viennoise serait née de la crise du libéralisme bourgeois et du déplacement de l’énergie créatrice hors de la politique vers la culture. 

1. - Beller et les contributeurs de ce volume ne rejettent pas Schorske, mais s'interrogent : et si cette interprétation, brillante, était devenue trop dominante ? et si Vienne 1900 était plus complexe, plus sociale, plus économique, plus européenne ? Le livre est donc un ouvrage de réévaluation historiographique.

2. - Le point principal du volume est de contester l’idée selon laquelle la culture viennoise moderne serait née uniquement du déclin politique des libéraux ...

Les auteurs soutiennent que cette thèse, bien que féconde, simplifie excessivement la réalité.

Ils proposent plusieurs corrections, 

- le libéralisme viennois n’a pas seulement échoué ; il a aussi transformé durablement la société ;

- les marchés culturels comptent autant que les crises politiques ;

- les marges sociales produisent de l’innovation ;

- Vienne doit être replacée dans un cadre centre-européen et européen plus large ; la modernité viennoise fut aussi constructive, pas seulement névrotique ou défensive.

3. - Le concept clé : “critical modernism”

L’une des contributions majeures du livre est l’idée de critical modernism. Que signifie ce concept ? La modernité viennoise ne serait pas simplement fuite dans l’art, repli psychologique,

symptôme de crise, mais aussi critique lucide des hypocrisies bourgeoises ; interrogation des institutions ; expérimentation consciente ; et tentative de refondation morale et intellectuelle.

Autrement dit : Freud, Kraus, Klimt ou Wittgenstein ne seraient pas seulement les enfants d’un monde qui s’effondre, mais aussi les architectes critiques d’un monde nouveau. C’est une inflexion importante par rapport à Schorske.

4. Les grands axes de révision

- Le rôle des marges - Le livre insiste sur des groupes sous-estimés : Juifs assimilés ou périphériques ; femmes intellectuelles et artistes ; provinciaux montés à Vienne ; outsiders sociaux ; minorités nationales de l’Empire. L’innovation culturelle vient souvent des positions intermédiaires, pas du centre installé.

- Le rôle du marché - Schorske privilégiait les idées et les structures politiques. Beller rappelle l’importance de la presse de masse, de l'édition, des galeries, de la consommation culturelle, de la professionnalisation artistique, d'un public urbain payant. La modernité viennoise est aussi un phénomène économique.

- Le cadre centre-européen - Vienne ne peut être comprise isolément. Elle dépend d’un réseau reliant Prague, Budapest, Trieste, Lviv, Kraków, Berlin, Paris. La capitale impériale échange constamment avec d’autres centres.

5. Réévaluation des figures classiques

Le volume s'attache à une relcture de plusieurs figures canoniques.

- Sigmund Freud : non seulement symptôme de crise bourgeoise, mais entrepreneur intellectuel dans un marché concurrentiel du savoir.

- Karl Kraus: non seulement critique nihiliste, mais acteur de l’espace public moderne.

- Gustav Klimt : non seulement sécession esthétique mais repositionnement stratégique dans un nouveau marché artistique.

- Ludwig Wittgenstein : produit d’un cosmopolitisme impérial, et non pas seulement d’une angoisse viennoise.

Un ouvrage qui montre que la culture n’est pas seulement composée d'idées et de psychologie, mais dépend de structures sociales et économiques. Vienne 1900 cesse ici d’être un miracle isolé pour redevenir un nœud de circulations continentales. Après l’hégémonie de Schorske, cette mise à jour était indispensable,mais si l'on y gagne en précision, on y perd parfois en souffle.


"Vienna and the Jews, 1867-1938 : a cultural history" (Steven Beller, 1989, première édition, Cambridge University Press)

 C'est l’un des ouvrages les plus importants consacrés à la relation entre la culture viennoise moderne et la présence juive dans l’Autriche impériale puis républicaine. 

Beller montre que la grandeur culturelle de Vienne ne peut être expliquée seulement par des idées abstraites ou par la crise politique. Elle repose aussi sur un groupe social historiquement situé : la bourgeoisie juive urbaine modernisatrice. C’est un apport décisif par rapport à d’autres lectures plus générales.

Le livre part d’un constat simple mais longtemps minimisé : on ne peut comprendre la grandeur intellectuelle de Vienna entre la fin du XIXe siècle et 1938 sans comprendre le rôle décisif joué par les Juifs viennois. Beller étudie la période allant de l’Ausgleich de 1867 jusqu’à l’Anschluss de 1938. Il cherche à expliquer pourquoi tant de figures majeures de la modernité viennoise furent juives, converties, assimilées ou issues de familles juives.

Beller rejette deux erreurs opposées : nier ou minimiser la place juive dans la culture viennoise, et attribuer cette réussite à une essence “juive”, à un génie ethnique intemporel ou à une explication culturaliste simpliste.

Sa réponse est historique : la centralité juive à Vienne résulte d’une situation sociale particulière : émancipation juridique, urbanisation, investissement éducatif, mobilité sociale, intégration incomplète et conscience aiguë de la fragilité du statut acquis. Autrement dit, les Juifs viennois furent fortement représentés là où se fabriquait la modernité : universités, médecine, droit, journalisme, édition, musique, critique culturelle, commerce urbain, professions libérales.

1. - L’Ausgleich de 1867 inaugure la Double Monarchie austro-hongroise et s’accompagne d’une libéralisation politique relative.

Il s'agit d'un compromis politique conclu entre les élites autrichiennes et hongroises qui transforme l’Empire des Habsbourg en Double Monarchie austro-hongrois: un même souverain - Franz Joseph I d'Autriche - règne sur deux États quasi autonomes, l’Autriche et la Hongrie, unis par la dynastie, la diplomatie, l’armée et certaines finances. Un compromis qui vise à stabiliser l’empire après les défaites militaires de 1859 et 1866, en accordant davantage de pouvoir aux Hongrois. C'est le cadre politique de la Vienne fin-de-siècle jusqu’en 1918. 

Pour de nombreuses familles juives de Bohême, Moravie, Hongrie ou Galicie, cela signifie des 

droits civiques élargis ; un accès accru à l’éducation ; une mobilité géographique ; l'installation à Vienne, l'ascension bourgeoise. Vienne devient ainsi un pôle d’attraction exceptionnel.

2. - Pourquoi tant de créateurs juifs ? Beller identifie plusieurs ressorts.

- L’éducation comme capital principal - Ne disposant pas toujours des leviers traditionnels du prestige social (terre, noblesse, anciennes clientèles), beaucoup de familles investissent massivement dans les études, les diplômes, les professions intellectuelles, la culture savante.

- La position intermédiaire - Ni pleinement intégrés ni complètement exclus, nombre de Juifs viennois occupent une position de frontière sociale. Cette situation favorise souvent la distance critique, la mobilité intellectuelle, le cosmopolitisme, l'aptitude à naviguer entre plusieurs mondes.

- La ville moderne - La métropole valorise des compétences liées à la communication, la finance, 

la médecine, le droit, les arts, la presse.

- Les domaines culturels concernés : psychanalyse (Sigmund Freud et une grande partie du premier cercle psychanalytique), littérature (Stefan Zweig, Arthur Schnitzler, Hugo von Hofmannsthal (cas plus complexe), et de nombreux critiques), musique (Gustav Mahler, Arnold Schoenberg), sciences sociales et économie (Ludwig von Mises, réseaux intellectuels proches de l’économie moderne, sociologie, droit), journalisme et vie intellectuelle

3. - L’antisémitisme comme paradoxe central

Le livre montre qu’à mesure que l’intégration progresse, l’antisémitisme moderne se renforce, avec la politique de masse, le populisme municipal, Karl Lueger, le nationalisme allemand, les frustrations sociales.

Ce paradoxe est central : plus la réussite juive devient visible, plus elle suscite hostilité et ressentiment. Cette tension nourrit aussi une conscience critique particulièrement vive.

4. - 1938, la destruction brutale - L’Anschluss de mars 1938 met fin à cet univers.

Conséquences immédiates : exclusions professionnelles ; spoliations ; humiliations publiques ; exils ; déportations ; assassinats. Vienne perd alors une part décisive de son énergie intellectuelle.

5. - Londres, New York, Los Angeles

L’un des grands intérêts du livre est de faire comprendre que la culture viennoise ne disparaît pas entièrement : elle se déplace, London (refuge de Freud et de nombreux intellectuels, New York City (universités, psychanalyse, édition, sciences sociales), Los Angeles (cinéma, musique, exil germanophone). 


"Betrayal : the untold story of the Kurt Waldheim investigation and cover-up" (1993, Rosenbaum, Eli M, Hoffer, William, St. Martin's Press)

"The Waldheim Affair" retrace l’un des plus grands séismes politiques et moraux de l’Autriche d’après-guerre : la controverse entourant Kurt Waldheim lors de l’élection présidentielle de 1986. Waldheim était alors une figure prestigieuse : ancien ministre autrichien des Affaires étrangères (1968–1970), ancien Secrétaire général de l’ONU (1972–1981), candidat à la présidence fédérale en 1986. Le scandale éclate lorsque des recherches journalistiques et historiques révèlent que sa biographie publique minimisait ou omettait des éléments essentiels de son service militaire pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment sa présence dans les Balkans entre 1942 et 1944, région marquée par déportations, représailles et crimes de guerre.

Le livre montre que les questions essentielles étaient de comprendre pourquoi il avait ainsi dissimulé une partie de son passé, et pourquoi tant d’Autrichiens ont  préféré le défendre plutôt que questionner leur histoire ...

"The Waldheim Affair" a brisé le mythe national de la “première victime” ...

Depuis 1945, l’Autriche s’était largement présentée comme victime de l’Anschluss du 12 mars 1938, c’est-à-dire annexée contre son gré par l’Allemagne nazie.  Ce récit permettait de se distinguer de l’Allemagne, de minimiser la collaboration autrichienne et d’éviter une confrontation collective avec le passé. L’affaire Waldheim a rendu cette version beaucoup plus difficile à soutenir.

Elle a divisé profondément la société ...

En 1986, beaucoup d’Autrichiens ont considéré les critiques contre Waldheim comme une attaque étrangère, une humiliation nationale et une campagne injuste. D’autres y ont vu enfin l’occasion de dire la vérité historique. Fracture entre générations, camps politiques, villes et provinces.  

Elle a isolé diplomatiquement l’Autriche.

Après son élection du 8 juin 1986, Waldheim devient un président embarrassant sur la scène internationale. En 1987, les United States l’inscrivent sur une liste d’interdiction d’entrée. Cela fut symboliquement dévastateur pour un chef d’État occidental.

"Betrayal" est un récit d’enquête engagé, écrit par l’un des principaux acteurs de la révélation du passé nazi de Kurt Waldheim. Rosenbaum avait dirigé l’enquête du World Jewish Congress qui, en 1986, remit sur le devant de la scène les omissions biographiques de Waldheim pendant sa campagne présidentielle autrichienne. Avant 1986, Waldheim semblait incarner la respectabilité autrichienne, et le livre insiste sur ce contraste : un homme vu comme modéré, européen, respectable, devient soudain symbole d’un passé refoulé. Mais le livre démontre implicitement que Waldheim était moins un individu qu’un symptôme. Le scandale révèle une société qui, depuis 1945, s’était raconté : comme la première victime de Hitler, alors que l’Anschluss du 12 mars 1938 avait suscité un enthousiasme réel, que de nombreux Autrichiens avaient participé au régime nazi et que plusieurs hauts responsables nazis furent autrichiens.

L’intérêt majeur du livre dépasse l’Autriche. Il décrit comment un pays réagit lorsque son mythe fondateur vacille : déni, protestations véhémentes et colère contre les critiques, victimisation secondaire, polarisation politique, révision progressive de la mémoire. On peut même relever que le vote Waldheim de 1986 montre qu’un scandale historique peut renforcer un candidat si l’électorat perçoit les critiques comme extérieures.

L’affaire Waldheim marquera le moment où l’Autriche cesse progressivement de se penser uniquement comme victime.

Dans les années 1990, le pays commence à revoir plus sérieusement son  enseignement du nazisme, sa responsabilité et à se poser la question des restitutions et indemnisations.

Pour une vue académique plus distanciée, un ouvrage à compléter par "From World War to Waldheim". 

 

"From World War to Waldheim : Culture and Politics in Austria and the United States" (1999,  David F. Good, Ruth Wodak, editor)

Ce volume collectif publié en 1999 n’est pas seulement un ouvrage sur l’Autriche ou sur l’affaire Waldheim. C’est une étude transatlantique : il analyse les relations culturelles et politiques entre Austria et les United States de 1945 à la fin des années 1980, en montrant comment deux pays très différents - une petite république neutre et une superpuissance mondiale — se sont mutuellement influencés.

Sa thèse centrale est subtile : l’Autriche n’a pas simplement été “américanisée” après 1945 ; les élites autrichiennes ont sélectionné, adapté, filtré l’influence américaine ; inversement, les États-Unis ont hérité d’une part décisive de la culture viennoise expulsée par le nazisme après 1938. Le livre culmine logiquement avec Waldheim Affair, moment où les deux pays se confrontent à leur propre mémoire du nazisme.

Après la chute du IIIe Reich en mai 1945, l’Autriche redevient un État séparé de l’Allemagne. Elle est occupée par les Alliés jusqu’au Traité d’État autrichien du 15 mai 1955, puis adopte la neutralité permanente le 26 octobre 1955. C’est dans cette décennie que se met en place le grand récit national : L’Autriche aurait été la “première victime” de Adolf Hitler. Ce récit s’appuie sur la Déclaration de Moscou de 1943, où les Alliés affirmaient vouloir libérer l’Autriche annexée en mars 1938 lors de l’Anschluss. Mais cette version masquait plusieurs réalités dont la forte participation autrichienne à l’appareil nazi, la surreprésentation d’Autrichiens parmi certains cadres SS, un antisémitisme enraciné bien avant 1938. 

Le livre montre bien pourquoi ce mythe fut politiquement utile (1945 / années 1980) ...

- Il permettait de reconstruire une nation viable. Après 1945, l’Autriche est un petit État amputé de l’ancien empire austro-hongrois. Son identité nationale restait fragile et l'Autriche tentait de se démarquer de l'Allemagne.  

 - Une part importante des citoyens avait été compromise. Une politique de culpabilité frontale aurait été explosive. Le récit victimaire permettait la pacification.

- La nécessité de stabiliser le système politique. Le nouveau régime repose sur la grande coalition entre SPÖ et ÖVP, le consensus exigeait le silence plus que la confrontation.

- Consolider la neutralité : pendant la Guerre froide, l’Autriche se présentait comme démocratie pacifique, un pont entre Est et Ouest.

L'Etat va entretenir ce récit via des programmes scolaires qui ont longtemps minimisé la responsabilité autrichienne, des commémorations publiques, un langage politique (le vocabulaire officiel parlait d’“annexion forcée” plutôt que de participation), les médias et la culture populaire (le cinéma et la mémoire touristique ont diffusé une Autriche aimable : musique, Alpes, Vienna impériale, cafés).

Quant l'influence américaine sur l'Autriche, l’un des intérêts majeurs du livre est d’éviter la caricature “centre/périphérie”.

Il y a eu influence américaine après 1945 mais les auteurs montrent que l’Autriche a transformé ces imports selon ses besoins. On peut produire un paradoxe inverse, une Amérique héritière de Vienne 1900 : le nazisme ayant expulsé les élites intellectuelles juives et libérales après 1938, les États-Unis deviennent les héritiers d’une partie de la culture viennoise. 

C’est une idée forte du livre : entre 1933 et 1945, l’Autriche perd ses élites, l’Amérique les gagne. Non seulement des hommes et des femmes, mais des réseaux intellectuels, une culture universitaire cosmopolite, une bourgeoisie juive créatrice, une centralité internationale

(Sigmund Freud, Joseph Schumpeter, Kurt Gödel, Billy Wilder, Friedrich Hayek, Arnold Schoenberg, ...). Une idée qui éclaire un paradoxe : L’Autriche d’après-guerre célèbre Mozart, Gustav Mahler, Sigmund Freud, la Vienne brillante… alors qu’elle a contribué à chasser une partie de ceux qui rendaient cette culture vivante. C’est un traumatisme discret mais central. 

Vienne avant 1914 puis encore dans l’entre-deux-guerres était l’un des grands centres mondiaux de la modernité intellectuelle. L’idée que "Vienna 1900" a profondément façonné l’Amérique intellectuelle est souvent admise de manière diffuse, mais elle repose sur plusieurs ouvrages majeurs...


"The Politics of the Nazi Past in Germany and Austria" (David Art, 2006)

David Art propose l’une des comparaisons les plus influentes entre Germany et Austria sur la période d’après-guerre. Son point de départ est un paradoxe apparent : deux pays profondément compromis avec le national-socialisme, partageant langue, proximité culturelle et reconstruction démocratique occidentale, ont connu après 1945 des trajectoires très différentes face à l’extrême droite. 

- En Germany, les formations d’extrême droite sont longtemps restées faibles, fragmentées et largement stigmatisées au niveau fédéral.

-  En Austria, au contraire, une droite radicale durablement puissante - culminant avec le Freedom Party of Austria - a pu s’installer comme acteur central. La question d’Art est donc : pourquoi cette divergence ?

Sa réponse est devenue classique : la variable décisive n’est pas seulement économique ou institutionnelle, mais mémorielle et culturelle. L’auteur oppose ce qu’il appelle, de manière schématique mais féconde, une "culture of contrition" en Allemagne et une "culture of victimization" en Autriche. 

Autrement dit, la manière dont chaque pays a interprété, enseigné, débattu et intégré son passé nazi a profondément structuré les possibilités politiques de l’après-guerre.

 

En Allemagne, surtout à partir des années 1960–1980, se développe progressivement une culture de la contrition : reconnaissance de la responsabilité nationale, centralité de la Shoah dans la mémoire publique, travail critique des intellectuels, enseignement historique approfondi, monuments commémoratifs, vigilance civique, surveillance juridique des extrémismes. Art ne prétend pas que ce processus fut immédiat ni linéaire. Les années Adenauer furent aussi marquées par silences et continuités. Mais sur le long terme, la République fédérale aurait construit un consensus normatif puissant : le nazisme devient le négatif fondateur de la démocratie allemande.

Cette culture a plusieurs effets politiques. Elle stigmatise les références nationalistes agressives, rend coûteuse socialement la banalisation de l’extrême droite, renforce les cordons sanitaires partisans et nourrit un patriotisme constitutionnel centré sur les institutions démocratiques plutôt que sur l’ethnicité nationale. En ce sens, selon Art, la faiblesse électorale de l’extrême droite allemande pendant des décennies n’est pas un hasard sociologique, mais le produit d’un travail mémoriel réussi.

L’Autriche suit selon lui une voie différente.

 Après 1945, l’État autrichien s’appuie longtemps sur la thèse de la “première victime” du nazisme, déjà présente dans la Déclaration de Moscou de 1943. L’Anschluss de 1938 est interprété publiquement comme annexion subie plutôt que comme adhésion massivement soutenue par de nombreux Autrichiens. Sans nier l’existence de victimes autrichiennes réelles, Art souligne que ce récit a permis de minimiser la participation autrichienne aux crimes nazis et d’éviter un examen collectif approfondi.

Il appelle cela une "culture de victimisation" : la nation se pense principalement comme victime de l’histoire plutôt que comme co-responsable. Les conséquences politiques seraient majeures. Si le passé nazi est externalisé, alors les continuités nationalistes sont moins disqualifiées ; les anciens réseaux peuvent se recomposer plus facilement ; les discours identitaires restent plus légitimes ; les partis de droite radicale disposent d’un espace symbolique plus large.

C’est dans ce contexte qu’Art interprète l’ascension du Freedom Party of Austria, particulièrement sous Jörg Haider. Le FPÖ a pu combiner critique des élites, nationalisme culturel, xénophobie et anti-establishment sans subir le même degré de marginalisation morale que des partis comparables en Allemagne fédérale. Là où la mémoire allemande rend certaines rhétoriques immédiatement toxiques, la mémoire autrichienne les a longtemps rendues plus dicibles.

L’un des grands mérites du livre est de réhabiliter la puissance politique de la mémoire collective.

Art montre que les institutions démocratiques ne suffisent pas à elles seules ; les récits nationaux comptent. Les partis évoluent dans des champs moraux hérités du passé. Ce que l’on peut dire publiquement, banaliser, ironiser ou instrumentaliser dépend du travail mémoriel accumulé.

Le livre est aussi particulièrement utile pour comprendre pourquoi deux pays très proches ont développé des styles politiques différents. En Allemagne, le patriotisme d’après-guerre fut longtemps prudent, réflexif, embarrassé même. En Autriche, l’identité nationale a pu se consolider plus sereinement après 1945 précisément parce qu’elle s’est partiellement détachée de la culpabilité allemande. Ce paradoxe est central : l’Autriche a gagné en cohésion identitaire via un récit historiquement sélectif.

L’ouvrage éclaire aussi les tensions internes autrichiennes, notamment entre Vienna — plus social-démocrate, cosmopolite, intellectuelle — et certaines provinces plus conservatrices où les récits nationalistes ont trouvé davantage de résonance. La mémoire n’est jamais homogène : elle varie selon classes, régions, générations et milieux politiques.

Sur le plan critique, la thèse d’Art est puissante mais parfois trop binaire.

Opposer contrition allemande et victimisation autrichienne simplifie des réalités plus nuancées. En Allemagne aussi, il y eut refoulement, nostalgies et résistances au travail de mémoire ; en Autriche, surtout depuis les années 1980 (affaire Kurt Waldheim, nouvelles recherches, débats publics), une confrontation beaucoup plus sérieuse au passé s’est développée. Les deux pays ont évolué, parfois convergé.

Par ailleurs, la faiblesse historique de l’extrême droite allemande jusqu’aux années 2000 ne s’explique pas uniquement par la mémoire. Système partisan, prospérité économique, seuil électoral, structure fédérale, division Est/Ouest et stratégies des partis mainstream ont aussi compté. Depuis la montée de Alternative for Germany, le cas allemand montre que la mémoire seule ne vaccine pas définitivement une société.

Malgré ces limites, le livre reste fondamental car il pose une question décisive : que fait une nation de son passé criminel, et que ce passé refait-il à la nation ensuite ? Chez Art, la mémoire n’est pas une affaire commémorative secondaire ; elle devient une variable explicative majeure de la démocratie contemporaine.

Pour comprendre la divergence austro-allemande de l’après-guerre, son message demeure éclairant : là où Germany a progressivement construit sa légitimité démocratique sur la reconnaissance de la faute, Austria l’a longtemps bâtie sur le récit de l’innocence relative. Cette différence de fond a durablement structuré leurs cultures politiques respectives.


La littérature autrichienne du XXᵉ siècle a produit des œuvres extraordinaires, marquantes et universelles, mêlant introspection psychologique, critique sociale et exploration des tensions historiques. Ces écrivains ont profondément influencé la littérature mondiale, que l'on pense tout simplement à  Arthur Schnitzler (1862–1931), - "La Ronde" (Reigen, 1900), "Lieutenant Gustl" (1901), "Traumnovelle" -, Stefan Zweig (1881–1942), - "Amok" (1922), "Le Joueur d'échecs" (Schachnovelle, 1942) "Le Monde d’hier" (Die Welt von Gestern, 1942) -, Robert Musil (1880–1942), - "L’Homme sans qualités" (Der Mann ohne Eigenschaften, 1930-1943) -,  Franz Kafka (1883–1924) en tant qu’écrivant en allemand à Prague, le poète Ingeborg Bachmann (1926–1973), - "Le Temps en sursis" (Die gestundete Zeit, 1953), "Malina" (1971) -, Hermann Broch (1886–1951), - "Les Somnambules" (Die Schlafwandler, 1931–1932) -, Thomas Bernhard (1931–1989), - "Le Neveu de Wittgenstein" (Der Wittgenstein's Neffe, 1982), "Extinction" (Auslöschung, 1986) -, Elfriede Jelinek (1946), - "Les Amantes" (Die Liebhaberinnen, 1975), "La Pianiste" (Die Klavierspielerin, 1983) - ...

 

Plus que dans d'autres littératures, celle de l'Autriche du XXe siècle donne l'impression d'avoir transformé ce pays en matière littéraire ...

Peut-être parce que, plus qu’ailleurs, l’Autriche du XXe siècle a offert à ses écrivains non pas seulement une société à décrire, mais une civilisation en crise à autopsier. C’est ce qui donne cette impression singulière : la littérature autrichienne moderne ne raconte pas simplement des individus ou des intrigues, elle transforme le pays lui-même - ses structures mentales, ses hypocrisies, ses ruines historiques, ses langages sociaux - en matière littéraire première.

Autrement dit : en Autriche, la littérature n’est pas seulement un miroir du réel ; elle devient le lieu principal où le réel est compris, disséqué, jugé et parfois vengé.

 

I. La disparition d’un monde a créé une littérature de haute intensité

Peu de pays européens ont connu en quelques décennies une telle série de ruptures ..

- fin de l’Empire des Habsbourg en 1918

- réduction brutale à une petite république incertaine

- guerre civile larvée puis austrofascisme

- Anschluss en 1938

- participation au nazisme

- destruction juive et exil intellectuel massif

- reconstruction sous silence et amnésie partielle

- prospérité d’après-guerre sous conformisme social

Cette compression historique donne à la littérature autrichienne une densité exceptionnelle : les écrivains y sentent que le monde n’est pas stable, que les formes sociales sont provisoires, que les identités sont mensongères. Là où d’autres littératures peuvent encore croire à la continuité nationale, beaucoup d’écrivains autrichiens écrivent après l’effondrement.

 

II. L’Empire austro-hongrois a produit des observateurs raffinés des ambiguïtés

L’ancienne monarchie des Habsbourg n’était pas un État-nation simple, mais un ensemble multinational, bureaucratique, composite, plein de compromis, de hiérarchies flottantes et de doubles discours. Cela produit une sensibilité littéraire particulière ...

- attention aux codes sociaux

- ironie envers les institutions

- goût des nuances psychologiques

- perception du ridicule du pouvoir

-,conscience du théâtre social

On le voit chez Arthur Schnitzler, -désir, mensonge, sexualité, façade bourgeoise -, chez Robert Musil, - société brillante mais vide, intelligence sans finalité -, chez Stefan Zweig , -élégance d’un monde condamné. L’Autriche a produit des écrivains qui savent que les apparences sociales sont tout - et qu’elles cachent le néant.

 

III. Vienna fut un laboratoire intellectuel unique

Autour de Vienna 1900, coexistent psychanalyse (Sigmund Freud), positivisme logique, économie marginaliste, musique moderne, Sécession viennoise, marxisme austro-hongrois, crise du sujet moderne. Cela produit une littérature extraordinairement consciente du langage, de l’inconscient, de la fragmentation du moi, de la décadence sociale, de la sexualité comme force politique. "Traumnovelle" n’existerait pas sans Freud, "Der Mann ohne Eigenschaften" n’existerait pas sans la crise de la rationalité viennoise. 

 

IV. L’écrivain autrichien devint souvent procureur national

Après 1945, beaucoup d’auteurs considèrent que la société autrichienne a menti sur elle-même , sur le nazisme, sur l’antisémitisme, sur la violence sociale, sur le patriarcat, sur le catholicisme autoritaire, sur la petite bourgeoisie satisfaite. D’où la violence d'un Thomas Bernhard. Chez lui, l’Autriche devient une province mentale, un théâtre de médiocrité, une machine à refoulement. 

"Extinction" ou "Heldenplatz" transforment le pays en objet de réquisitoire. Même logique chez Elfriede Jelinek avec la domination masculine, le fascisme latent, la pornographie sociale et la violence ordinaire du langage marchand. Chez elle, l’Autriche n’est pas décor, elle est structure oppressive.

 

V. Le problème du langage est central

Dans beaucoup de traditions nationales, la langue est la maison. Dans la littérature autrichienne moderne, la langue est souvent mensonge administratif, politesse hypocrite, cliché bourgeois, propagande, formule creuse. D’où cette ironie extrême, ce style disséquant, cette répétition obsessionnelle, le monologue intérieur et la satire verbale. Chez Thomas Bernhard, la phrase tourne jusqu’à l’asphyxie. Chez Elfriede Jelinek, elle démonte la langue elle-même. Chez Ingeborg Bachmann, après le fascisme, parler devient problème moral.

 

VI. L’exil a universalisé cette littérature

Une grande partie du génie autrichien a été déplacée, Stefan Zweig en exil, Hermann Broch aux États-Unis, Franz Kafka dans l’espace impérial pragois, et tant d’intellectuels juifs dispersés. La  la littérature transforme donc l’Autriche en symbole européen,  allégorie puissante, celle de la fin des empires, de la crise du libéralisme, de la bureaucratie absurde, du fascisme, de l'exil et de la mémoire impossible.

Et davantage ici qu’ailleurs, parce que l’Autriche du XXe siècle concentre plusieurs contradictions rares, une immense culture pour un petit État, un raffinement esthétique vs. la brutalité politique, le cosmopolitisme vs. le provincialisme, la modernité intellectuelle vs. un archaïsme social, la nostalgie impériale vs. l'insignifiance géopolitique. 

 

Claudio Magris, "The Habsburg Myth in Modern Austrian Literature" ((Il mito absburgico nella letteratura austriaca moderna, 1963)

laudio Magris, né en 1939 à Trieste, est l’un des grands intellectuels européens de la seconde moitié du XXe siècle : essayiste, germaniste, romancier, traducteur, sénateur italien un temps, mais surtout interprète majeur de la Mitteleuropa. Son œuvre entière tourne autour des frontières, des empires disparus, des identités composites, des mémoires superposées et des cultures danubiennes. Triestin, donc héritier direct d’un espace longtemps habsbourgeois, Magris est idéalement placé pour comprendre ce que fut l’Autriche impériale non comme État abstrait, mais comme civilisation multilingue et forme historique de coexistence. Son livre de jeunesse, Il mito absburgico nella letteratura austriaca moderna (1963), traduit en anglais sous le titre The Habsburg Myth in Modern Austrian Literature, reste son ouvrage le plus influent dans le champ des études austro-centre-européennes ("Le Mythe et l'Empire dans la littérature autrichienne moderne", L'Arpenteur, traduction Gallimard, 1991)

 

Il s’agit d’un livre décisif, car Magris y formule une intuition devenue presque canonique : la littérature autrichienne moderne n’a pas seulement représenté l’Empire des Habsbourg ; elle l’a reconstruit sous forme de mythe après sa disparition.

Le livre ne traite donc pas d’histoire politique au sens classique, mais de la manière dont une formation historique détruite en 1918 survit dans les romans, les styles, les nostalgies, les ironies et les structures narratives du XXe siècle.

Là réside sa puissance : montrer que l’Autriche impériale continue d’exister, non dans les institutions, mais dans l’imaginaire littéraire.

Le terme de “mythe” doit être compris avec précision. Magris ne veut pas dire mensonge pur ou illusion naïve. Le mythe habsbourgeois désigne un système symbolique par lequel des écrivains transforment l’ancien empire en figure de sens : ordre au milieu du chaos, hiérarchie tempérée, pluralisme réglé, élégance administrative, coexistence des peuples, monde des formes face à la brutalité moderne. L’empire réel fut conflictuel, inégal, bureaucratique, traversé de nationalismes ; mais l’empire littéraire devient autre chose : une utopie rétrospective née de sa perte.

 

"L'histoire du mythe habsbourgeois est l’histoire d’une culture qui vit avec une intensité particulière, dans ses formes spécifiques, la crise et la transformation, à une époque donnée, de toute une civilisation qui n’est pas seulement celle de l’Autriche: c’est l’histoire d’une civilisation qui, au nom de son amour pour l’ordre, découvre le désordre du monde". 

 

L’histoire du mythe habsbourgeois est celle d’une culture qui, au nom de son amour de l’ordre, découvre le désordre du monde. L’Autriche devient ainsi le lieu où une civilisation raffinée rencontre sa propre impossibilité historique. La littérature autrichienne ne célèbre pas simplement un passé harmonieux ; elle dramatise la collision entre forme et dissolution, ordre et entropie, protocole et catastrophe.

Magris montre que ce mythe apparaît surtout après la chute de l’empire. Tant que la monarchie existe, elle est vécue comme réalité ambiguë, parfois lourde, parfois absurde. Une fois disparue, elle devient objet de remémoration esthétique. Le passé impérial est alors réinterprété comme âge de mesure, de tolérance relative, de complexité civilisée, surtout par contraste avec ce qui suit : nationalismes brutaux, fascismes, guerres mondiales, barbarie bureaucratique des États totalitaires. Le mythe habsbourgeois est donc aussi une critique indirecte du XXe siècle.

 

Chez Joseph Roth, cette dynamique atteint une intensité exceptionnelle. Dans "The Radetzky March" ou "La Crypte des Capucins", l’empire apparaît comme monde fragile mais habitable, doté d’un centre symbolique — l’empereur — qui donnait cohésion à la diversité. Magris lit Roth non comme nostalgique simple, mais comme écrivain de la perte : plus l’empire disparaît, plus il devient nécessaire imaginativement. La monarchie n’est pas idéalisée parce qu’elle fut parfaite, mais parce que ce qui l’a remplacée fut pire.

Chez Robert Musil, l’analyse est plus subtile et plus corrosive. "The Man Without Qualities" se déroule dans la “Kakanie”, nom ironique donné à la monarchie austro-hongroise finissante. Ici, le mythe habsbourgeois est déjà fissuré de l’intérieur : administration hypertrophiée, intelligence sans but, cérémonial vide, prolifération des comités, incapacité à agir. Pourtant, Musil montre aussi que ce monde flottant possédait une richesse de possibles que les nationalismes simplificateurs détruiront. Magris voit très bien cette ambivalence : chez Musil, l’empire est à la fois forme décadente et réservoir de complexité moderne.

Chez Hermann Broch, notamment dans "The Sleepwalkers", la question devient celle de la désintégration des valeurs. Magris montre que l’empire habsbourgeois, avec ses rites et ses cadres symboliques, pouvait encore contenir temporairement la dissolution morale moderne. Une fois cette coque brisée, le nihilisme historique se déchaîne. Le mythe n’est donc pas seulement politique ; il est éthique : l’empire représentait la dernière enveloppe de sens avant la fragmentation totale.

 

L’un des grands mérites du livre est de faire de la littérature autrichienne une littérature spécifiquement historique. Contrairement à certaines traditions nationales fondées sur l’affirmation d’un État-nation solide, la littérature autrichienne moderne naît dans la conscience d’un État incertain, composite, souvent menacé. Elle est donc portée vers l’ironie, l’auto-analyse, la mélancolie institutionnelle, la conscience du provisoire. Magris explique ainsi pourquoi tant d’écrivains autrichiens semblent écrire non seulement des romans, mais des diagnostics civilisationnels.

Il montre également que le mythe habsbourgeois dépasse l’Autriche. Il devient une allégorie de l’Europe centrale : espace pluriel, multilingue, fragile, menacé par les simplifications ethniques et idéologiques. En ce sens, le livre a eu une immense influence au moment où l’idée de "Mitteleuropa" renaissait au XXe siècle tardif. Magris aide à penser Prague, Trieste, Budapest, Lvov ou Zagreb non comme marges exotiques, mais comme parties d’un monde historique commun.

La dimension formelle de son analyse est particulièrement fine. Le mythe habsbourgeois ne réside pas seulement dans les thèmes narratifs ; il informe les styles : goût de l’énumération administrative, ironie protocolaire, lenteur élégiaque, fascination pour les archives, obsession des hiérarchies, humour de la décadence. L’empire survit dans les phrases autant que dans les intrigues.

D'un point de vue critique, il faut toutefois reconnaître que le livre a parfois contribué à romantiser la monarchie des Habsbourg. Les historiens ultérieurs ont rappelé les fortes inégalités sociales, les tensions nationales, l’antisémitisme, les blocages politiques et les violences structurelles de l’empire. Le risque de Magris est de prendre trop au sérieux la nostalgie littéraire comme vérité historique. Mais il serait injuste de lui reprocher de ne pas écrire un livre qu’il n’a jamais prétendu écrire : son objet n’est pas l’empire réel, mais l’empire transfiguré par la mémoire littéraire.

Autre limite possible : le corpus canonique étudié privilégie longtemps des auteurs masculins, germanophones, issus de la haute culture centre-européenne. Des lectures plus récentes ont élargi la perspective à des voix juives, féminines, tchèques, hongroises, slovènes ou populaires. Pourtant, même enrichi ou corrigé, le cadre magrisien demeure extraordinairement fécond.

L’importance durable du livre tient à une intuition profonde : certaines formations politiques disparaissent institutionnellement mais continuent de vivre comme formes mentales. L’Empire austro-hongrois est l’un de ces cas exemplaires. Mort en 1918, il continue de structurer les sensibilités, les nostalgies et les récits du XXe siècle.

Pour comprendre pourquoi la littérature autrichienne semble avoir transformé l’Autriche en matière littéraire pure, Magris est essentiel. Il montre que ce pays n’est pas devenu roman par accident, mais parce qu’il fut un monde disparu trop complexe pour mourir simplement. Quand l’histoire détruit un ordre sans l’effacer de la mémoire, la littérature hérite de ses ruines. C’est exactement ce que la modernité autrichienne a fait de l’Autriche habsbourgeoise.


"The Austrian Mind : An Intellectual and Social History, 1848-1938" ( William M. Johnston, 1983,  University of California Press)

William M. Johnston a produit l’une des plus vastes synthèses jamais consacrées à la culture intellectuelle de l’Autriche habsbourgeoise et de son monde centre-européen.

Publié par University of California Press, l’ouvrage est devenu un classique pour quiconque cherche à comprendre pourquoi l’espace autrichien a produit, entre 1848 et 1938, une concentration presque démesurée de penseurs, artistes, juristes, économistes, musiciens, psychanalystes et écrivains. Plus qu’une histoire des idées au sens étroit, c’est une archéologie d’un style mental collectif.

Johnston part d’une énigme : comment un empire politiquement fragile, bureaucratiquement lourd, souvent en retard industriel relatif, a-t-il pu engendrer tant d’innovations intellectuelles ? Pourquoi cet espace a-t-il donné Sigmund Freud, Ludwig Wittgenstein, Gustav Mahler, Franz Kafka, Theodor Herzl, Georg Lukács, Karl Mannheim, Ernst Mach, et tant d’autres ? Sa réponse est que l’Autriche n’a pas produit malgré ses contradictions, mais par elles.

L’ouvrage est structuré en grandes zones culturelles de l’empire, ce qui constitue déjà un apport majeur. Johnston refuse de réduire “l’esprit autrichien” à la seule Vienna germanophone. Il inclut Bohême, Hongrie, provinces impériales, minorités, villes périphériques. L’Autriche n’est pas ici un État-nation, mais un système civilisationnel multinational. Ce cadre explique pourquoi tant d’idées y naissent : les frontières internes multiplient les tensions, comparaisons, transferts, crispations identitaires et besoins de conceptualisation.

La première partie insiste sur la bureaucratie habsbourgeoise.

Johnston montre que l’empire fut tenu ensemble par une administration remarquablement persistante. Cette machine étatique, souvent moquée, assurait cohérence et continuité à un ensemble disparate. Mais elle produisait aussi ses critiques : économistes, juristes, socialistes, techniciens de la réforme. L’un des grands paradoxes autrichiens apparaît ici : la bureaucratie crée l’ordre tout en stimulant les intellectuels qui veulent la dépasser. C’est une des sources de la fameuse sur-intellectualisation autrichienne : lorsque la réalité politique semble rigide, l’énergie se déplace vers la théorie.

Cette idée est essentielle pour comprendre la littérature postérieure. Chez Robert Musil, l’univers des commissions, procédures, projets abstraits et rationalités concurrentes vient directement de ce monde administratif hypertrophié. Chez Franz Kafka, la bureaucratie devient métaphysique. Chez Thomas Bernhard, elle survivra sous forme d’inertie institutionnelle et de médiocrité organisée.

La seconde partie traite de Vienna comme milieu urbain spécifique : cafés, théâtres, salles de concert, presse, salons, conversations. Johnston y voit un écosystème où la créativité naît de la proximité constante entre artistes, journalistes, médecins, musiciens, rentiers, fonctionnaires et polémistes. Le café viennois devient presque une institution cognitive : on y observe, on y ironise, on y théorise, on y procrastine aussi. Johnston note très justement que ce monde stimule à la fois créativité et complaisance. La brillance sociale peut nourrir le génie autant que la stérilité mondaine.

C’est ici qu’apparaît ce mélange spécifiquement autrichien de raffinement et d’inaction. On parle beaucoup, on analyse subtilement, on sent les nuances — mais on décide peu. Cette tension entre lucidité intellectuelle et impuissance pratique irrigue une large part de la culture autrichienne moderne.

La troisième partie, consacrée au "Viennese Impressionism", est particulièrement originale.

Johnston utilise ce terme pour désigner une sensibilité fin-de-siècle attachée à l’éphémère, à la nuance, au fragment, à la conscience mobile. Cette esthétique dialogue avec la science positiviste plutôt qu’elle ne s’y oppose simplement. Ainsi, chez Ernst Mach, la réalité stable se dissout en sensations ; chez Sigmund Freud, le sujet rationnel est traversé par l’inconscient ; chez Ludwig Wittgenstein, le langage devient limite du monde. Johnston montre brillamment que l’Autriche produit des penseurs qui sapent les certitudes classiques de l’Occident.

On comprend ici la névrose culturelle souvent associée à l’Autriche : ce n’est pas une simple métaphore psychologique, mais le résultat d’un monde où les cadres traditionnels persistent tandis que la pensée les dissout sans cesse. La forme subsiste ; la croyance vacille.

La quatrième partie sur les Allemands de Bohême est l’une des plus stimulantes et des moins connues.

Johnston y décrit un milieu cultivant une vision ordonnée du cosmos, influencée par Gottfried Wilhelm Leibniz : harmonie, structure, intelligibilité. Lorsque cet ordre s’effondre, la crise est d’autant plus violente. Il relie cette fracture à l’univers de Franz Kafka et de Gustav Mahler. C’est une intuition forte : certaines œuvres modernes naissent de la ruine d’anciennes certitudes métaphysiques.

La partie hongroise élargit encore la perspective. Johnston montre que la Hongrie habsbourgeoise produit davantage d’activisme politique, de volontarisme et de pensée totalisante que les zones autrichiennes plus formalistes. D’où l’importance de Georg Lukács, Karl Mannheim, Theodor Herzl ou Max Nordau. Johnston suggère que le monde habsbourgeois produit plusieurs modernités internes, parfois opposées.

Le dernier grand thème concerne certains traits récurrents de la pensée autrichienne : hostilité à la technologie, goût des opposés polaires, ironie, culte des formes, scepticisme envers les grands systèmes abstraits, fascination pour les extrêmes psychologiques. C’est là que ton intuition sur la “haine amoureuse de l’Autriche” devient particulièrement féconde.

 

Car Johnston aide à comprendre pourquoi des auteurs comme Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek surgissent presque logiquement après 1945. Ils héritent d’une tradition où ...

- l’intelligence se retourne contre son propre milieu ;

- la lucidité devient sarcasme ;

- l’amour des formes se change en haine des hypocrisies ;

- la culture élevée cohabite avec la bassesse politique ;

- la critique de soi devient seconde nature.

Bernhard pousse à l’extrême l’autodénigrement autrichien ; Jelinek en révèle la violence sexuelle, sociale et fasciste latente. Johnston, sans parler directement d’eux (son livre s’arrête en 1938), donne les racines profondes de leur ton. Le grand mérite de l’ouvrage est donc de montrer que l’Autriche fut une machine à produire des contradictions intellectuellement fécondes : empire multinational mais centralisé ; société cérémonielle et laboratoire critique ; bureaucratie pesante et avant-garde théorique ; raffinement esthétique et brutalité politique ; catholicisme social et scepticisme corrosif.

Ses limites tiennent à l’ampleur même du projet. Le concept d’“Austrian Mind” peut sembler trop englobant, parfois essentialisant. Toutes les régions, classes et nationalités de l’empire n’ont pas partagé un même esprit. Certaines généralisations culturelles reflètent aussi les habitudes historiographiques des années 1980. Mais l’intelligence comparative et la richesse documentaire compensent largement ces risques.

En somme, "The Austrian Mind" demeure un livre immense parce qu’il répond à une question toujours actuelle : pourquoi un espace politiquement secondaire a-t-il été intellectuellement central ? Johnston répond : parce que l’Autriche vivait en permanence dans la tension entre ordre et désagrégation, entre élégance et crise. Là où d’autres pays possédaient des certitudes, elle possédait des problèmes. Et les problèmes produisent souvent davantage de pensée que les certitudes.


La littérature autrichienne a très rapidement intégré, peut-être sous l'influence de la psychanalyse, la problématique de la "sexualité", mais aussi sans doute par une tradition qui, interrogeant le désir, la répression ou les tensions sociales, s'est attaché à donner consistance par l'écriture à un domaine tout àla fois introspectif, transgressif et provocateur : la sexualité peut être autant émancipatrice que destructrice, elle permet de confronter très efficacement tabous sociaux et religieux, et s'établit d'emblée comme l'un des miroirs des relations de pouvoir. Arthur Schnitzler (1862–1931) est l’un des premiers écrivains autrichiens à aborder la sexualité de manière explicite, "Reigen" (1903) offre une série de dialogues érotiques entre dix personnages de différents milieux sociaux., "Traumnovelle (1926) conte l'histoire d’un couple confronté à des fantasmes et des infidélités latentes (Stanley Kubrick en tirera une célèbre adaptation, "Eyes Wide Shut"), "Leutnant Gustl"(1900), un monologue intérieur explorant les frustrations sexuelles et l’honneur dans une société militarisée. Plus subtil, Stefan Zweig (1881–1942) s'intéresse aux pulsions cachées, aux frustrations et obsessions : dans "Verwirrung der Gefühle (La Confusion des sentiments, 1927),  un jeune étudiant est fasciné par son professeur, dans une relation ambiguë mêlant admiration intellectuelle et désir; "Der Amokläufer" (Le Joueur d’amok, 1922) est l'histoire d’une passion sexuelle dévastatrice, et dans "Brief einer Unbekannten (Lettre d’une inconnue, 1922), une femme exprime un amour non partagé pour un homme qu’elle a idéalisé. Pratiquement plus d'un siècle plus tard, Elfriede Jelinek (1946), prix Nobel de littérature en 2004, aborde la sexualité de manière brutale et provocante, dénonçant les rapports de pouvoir et les abus dans les relations intimes : "Die Klavierspielerin" (La Pianiste, 1983) campe le portrait d’une femme réprimée par une éducation autoritaire et sa relation sadomasochiste avec un élève. "Lust" (La Souffrance, 1989) est le roman de la violence sexuelle dans le cadre du mariage et une dénonciation des rapports de domination masculine. "Gier" (Avidité, 2000) scrute les instincts primaires et la cruauté humaine à travers le prisme de la sexualité. C'est la littérature autrichienne qui initiera en quelque sorte son homologue allemande à la sexualité ...

 

Peter Handke (1942) qui, dans ses premiers ouvrages, comme "Les Guêpes" (Die Hornissen, 1966) ou "L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty" (Die Angst des Tormanns beim Elfmeter, 1970), explorent les limites du langage et de la communication humaine, est au nombre des intellectuels autrichiens qui décidèrent de s'exiler, condamnant l'hypocrisie d'une société autrichienne, conservatrice et incapable de se confronter à son passé nazi. Bien qu’il ait toujours vécu en Autriche, Thomas Bernhard (1931–1989) fut souvent en opposition avec son pays natal, on retrouve ses critiques acerbes de la société autrichienne dans "Extinction" (Auslöschung, 1986). Auparavant, une génération d'écrivains ayant vécu en Autriche avaient fui leur pays face à la montée du nazisme, notamment Stefan Zweig, Elias Canetti, Robert Musil, Ingeborg Bachmann. On voit à quel point l'affrontement politique et social et  l'exil forge une partie non négligeable de la littérature, voire même de la pensée. Il n'est de littérature, ni même de pensée sans critique. Le temps des révolutions intellectuelles (psychanalyse, logique, critique des idéologies) est désormais révolu ..

 

Au XXIe siècle, disparaissent de la littérature autrichienne (et de nombre d'autres littératures particulièrement denses et riches tant formellement qu'en terme d'idées au XXe) nombre de thématiques : l’après-1918, le nazisme, la guerre et leurs conséquences directes,  la vision satirique souvent acerbe et focalisée sur le conservatisme de la société, la tradition moderniste, le sentiment d'un traumatisme individuel et collectif, une sensibilité aux incohérences sociales et politiques du monde. Les enjeux contemporains dans une Europe globalisée ont pour nom globalisation, écologie, mise en scène de soi, immigration ou technologie; les thématiques transcendent les frontières nationales, hybridation des genres et narrations multiples permettent d'en oublier une créativité largement déficitaire quant aux idées. 

Parmi les écrivains autrichiens majeurs de ce début du XXIᵉ siècle, citons Daniel Kehlmann (Die Vermessung der Welt, 2005), Maja Haderlap (Engel des Vergessens, 2011), Robert Seethaler (Le Tabac Tresniek, 2012 ; Ein ganzes Leben, 2014), Brigit Birnbacher (Ich an meiner Seite, 2020), Milena Michiko Flašar (Ich nannte ihn Krawatte, trad. La Cravate, 2012, Herr Katō spielt Familie, 2018) ...