Psychanalyse - Sigmund Freud (1865-1939) - Ludwig Binswanger (1881-1966), "Grundformen und Erkenntnis menschlischen Daseins" (1942) - Wilhelm Reich (1897-1957), "Die Funktion des Orgasmus" (1927) - Otto Gross (1877-1920)  - ....

Last update: 12/31/2016


Freud, entre 1895 et 1914, devient l'analyste de futurs analystes en provenance de(s) Europe(s) du Centre, du Nord et du Sud. Entre 1908 et 1910, se forme le véritable noyau de ses grands disciples, un noyau diversifié qui va s'agrandir et essaimer dans tout l'Occident dès la prise de pouvoir en Allemagne puis en Autriche par les nazis.

Après 1920, ce sont les Etats-Unis et le Royaume uni qui forment l'essentiel de ces analystes. C'est à la même date que les analysés prennent désormais la parole, et Freud ne publie plus de récits cliniques.

Avec la Première Guerre mondiale, le contexte social s'est considérablement modifié, la cure par la parole, contrainte ou par désir d'expérimentation, diffuse dans toute la vie intellectuelle de l'époque.

Mais le succès porte en lui la déformation et les analystes que l'histoire va retenir développent tous une psychothérapie singulière qui fera ou non école. Alfred Adler conçoit la psychologie individuelle, Sándor Ferenczi entend intégrer la biologie à la psychanalyse, Otto Rank, l'angoisse de la naissance, Ludwig Binswanger, l'analyse existentielle, Wilhelm Reich, la misère sexuelle de la société, Theodor Reik, la créativité littéraire et musicale, Otto Gross  la libération sexuelle..

Et la découverte de l'inconscient collectif par Jung correspond à une situation de crise de la civilisation, il découvre avec la notion d'archétype, de "drame en miniature", en chaque individu, un facteur psychoïde à travers lequel s'établit le passage du monde intérieur au monde extérieur : Jung affirme ainsi avoir lus dans les problèmes qui hantaient l'esprit de ses patients entre 1920 et 1930 l'avènement du nazisme en Allemagne.... 


Les Dissidents et Hérétiques, ceux dont les idées les ont conduits à une rupture franche avec Freud et l'institution psychanalytique officielle. Leurs théories représentent souvent des alternatives à la psychanalyse freudienne...

 

- Wilhelm Reich (1897-1957), "Die Funktion des Orgasmus" (1927) : Il a poussé la théorie de la libido à l'extrême en y intégrant le corps et une dimension politique (l'« analyse caractérielle »). Sa théorie de l'orgasme et son intérêt pour l'énergie cosmique (l'orgone) l'ont conduit à être exclu de l'IPA.

- Otto Gross (1877-1920) : Figure anarchiste et précoce de la dissidence, il a contesté l'autorité du père et la morale patriarcale dans la théorie freudienne. Ses idées sur la polygamie et la révolution sexuelle étaient en opposition directe avec Freud. Il est souvent considéré comme un précurseur de l'anti-psychiatrie et des contre-cultures.

- Ludwig Binswanger (1881-1966), "Grundformen und Erkenntnis menschlichen Daseins" (1942) : Bien qu'ami de Freud, il est le fondateur de la Daseinsanalyse, qui intègre la psychanalyse à la philosophie existentialiste de Martin Heidegger. Il quitte le cadre métapsychologique freudien pour se concentrer sur les "structures de l'être-au-monde" du patient.

- Carl Gustav Jung (1875-1961) : Le dissident le plus célèbre. Initialement considéré comme le "dauphin" de Freud, leur rupture est fondamentale. Jung a développé la psychologie analytique, rejetant la primauté de la libido sexuelle au profit d'une énergie psychique plus large, et introduisant les concepts d'inconscient collectif et d'archétypes.

- Alfred Adler (1870-1937) : Premier grand dissident, il a quitté le cercle de Freud en 1911. Il a fondé la psychologie individuelle, qui met l'accent sur le sentiment d'infériorité, la volonté de puissance et la recherche de la supériorité comme moteurs principaux, en opposition à la pulsion sexuelle freudienne.


Otto Gross (1877-1920), La rupture par l'acte et la "démence" ...

Gross était un talent clinique précoce, mais sa vie a été un chaos personnel et intellectuel. Sa rupture avec Freud est moins une divergence théorique élaborée qu'un conflit existentiel et éthique.

Gross a poussé la théorie freudienne à une conclusion anarchiste et radicale. Pour lui, le complexe d'Œdipe n'était pas un conflit à résoudre, mais la structure centrale de l'autorité à détruire. Il prônait la suppression de la famille patriarcale, la libre sexualité et l'usage des drogues pour libérer l'inconscient. Sa vie était une illustration de ses idées : polygamie, addiction à la cocaïne et à la morphine, et relations tumultueuses.

La réaction de Freud a été catégorique et paternaliste. Il a rapidement considéré Gross comme un malade mental, non comme un collègue avec lequel débattre. En 1908, à la demande du père de Gross (lui-même un criminologue célèbre), Freud a personnellement supervisé l'internement psychiatrique forcé d'Otto Gross, le diagnostiquant comme "dément". Cet acte est lourd de sens : Freud choisit le camp de l'ordre, de la science et de la loi du père (littéralement) contre la subversion anarchiste. Pour Freud, Gross représentait le danger de la psychanalyse tournant à la folie et à la dissolution sociale.


Otto Gross (1877-1920)

Otto Gross est, avec Wilhelm Reich (1897-1957), un de ces grands théoriciens fondateurs de la libération dite sexuelle et que Freud jugea particulièrement dangereux pour la cause psychanalytique, et que l'on suit dans la mouvance la plus marginale des sociétés allemandes et autrichiennes, rigidifiées à l'extrême, où se côtoient libertaires et expressionnistes..


Né à Gniebing en Styrie, fils de Hans Gustav Adolf Gross, magistrat autrichien qui fut l'un des pères de la criminologie. Otto Gross sera pour Jung, en 1908, l'un des cas pathologiques, non résolu, qui participera à la formation de sa notion d'inconscient collectif : ici, c'est par le biais du poids de la figure du Père sur la destinée du fils (en résonance avec Kafka) que se formalisent les prémices de son approche. Otto Gross est en effet le prototype de l'individu qui reçoit une éducation rigoriste dans une famille aristocratique et fortunée, sous l'égide d'un père très autoritaire et qui le poursuivit toute sa vie en menaçant de l'interner, et que l'on retrouve quelques années plus tard, certes médecin (1899) et psychopathologiste (1906), mais toxicomane, marginal, révolté, anarchiste, libertaire. Dès 1902, il séjourne au Burghölzli et rencontre Jung, dès 1904, il devient un disciple enthousiaste et remarqué par Freud, en 1906, il est à Munich l'assistant d'Emil Kraepelin. 

Parallèlement, Otto Gross fréquente en 1906 la bien connue communauté anarchisante de Schabing (Munich), noyau de l'expressionisme allemand et anarchisante (Erich Mühsamn, Margarete Beutler), il prône et s'adonne à une totale liberté des moeurs et devient un adepte inconditionnel dès 1905 de cette fameuse mouvance naturaliste de "Monte Verità" (Ascona, Suisse) et haut lieu du "Lebensreform" (qui anticpe si étrangement avec le futur mouvement hippie des années 1960 et le naturisme de l'Europe du Nord) : il épouse Frieda Gross mais affiche une totale liberté sexuelle, avec notamment Else Jaffé-von Richthofen, l'une des premières femmes associées à l'expansion de la sociologie allemande...

A partir de 1911, le cours de sa vie se modifie : les suicides d'une de ses patientes, Lotte Hatemmer, puis de son amie et peintre Sophie Benz (Franz Jung, "Sophie. Der Kreuzweg de Demut", 1915), le traitement psychiatrique qu'il entame, les poursuites de la police, son arrestation au domicile de l'écrivain anarchisant Franz Jung (1913), son internement, la guerre de 1914. La mort de son père en 1915 ne résout rien, il sombre progressivement dans la toxicomanie tout en connaissant quelques périodes d'accalmie, et meurt à 42 ans. 

 

"Otto Gross, Révolution sur le divan"

"Le destin d'Otto Gross (1877-1920), un des plus turbulents, mais aussi l'un des plus brillants disciples de Freud, mort de pneumonie quelques jours après avoir été retrouvé inanimé, vaincu par le froid et par la faim, dans l'entrée d'un immeuble de Berlin, a fasciné l'Europe entière : Apollinaire et Cendrars, mais aussi Max Brod, Werfel et Kafka lui ont consacré des lignes inoubliables. Fils d'un pénaliste et criminologue renommé, Otto Gross avait entamé une carrière de médecin psychiatre. Il découvrit avec enthousiasme la psychanalyse et, autour de 1907, joua un rôle important dans le mouvement freudien. Toxicomane, figure de la bohème intellectuelle, artistique et révolutionnaire de Schwabing, à Munich, il combina l'immoralisme, le freudisme et le nietzschéisme pour élaborer un programme de libération sexuelle et de révolution culturelle qui apparaît comme une préfiguration des "freudo-marxistes", de Wilhelm Reich et Erich Fromm à Herbert Marcuse. Proche des soeurs von Richtofen et du cercle de Max Weber, il attira sur lui l'attention réprobatrice du grand sociologue. Considéré comme un malade mental depuis sa cure tumultueuse sous la conduite de C. G. Jung, à la clinique Burghölzli, en 1908, mais aussi comme un redoutable ennemi de la société, Otto Gross fut poursuivi par son propre père, qui usa de toute sa science et de tout son entregent pour déchaîner contre lui les polices et les tribunaux autrichiens et allemands. Cette guerre à outrance entre père et fils apparut aux expressionnistes contemporains comme le psychodrame œdipien dont la réalité dépassait la fiction. Le présent volume rassemble les principaux essais théoriques et manifestes révolutionnaires d'Otto Gross" (Editions Solin)

 

Dans « Contribution au problème de la société » (« Beitrag zur Gesellschaftsfrage », 1907), Gross affirme que la névrose est un produit social et que la psychanalyse doit devenir un instrument de critique et de transformation de la société, et non se contenter d'une thérapie individuelle d'adaptation. C'est ici qu'il se sépare fondamentalement de Freud. Pour Gross, il ne s'agit pas de guérir l'individu pour qu'il rejoigne une société malade, mais de guérir la société pour libérer l'individu.

 

Dans « De la dissolution culturelle intérieure » (« Von der innerlichen Zerüttung der Kultur », 1913), Gross y développe l'idée que la société patriarcale et autoritaire est malade et produit des individus névrosés. La "dissolution" (Zerüttung) n'est pas une catastrophe, mais une opportunité pour une régénération basée sur de nouveaux principes éthiques, notamment sexuels. C'est son manifeste le plus clair. Il y lie la critique de la culture, du patriarcat et de la morale sexuelle, annonçant déjà les thèses que Reich développera vingt ans plus tard.

 

Dans « Pour une lutte contre la morale de la puissance » (« Zur Überwindung der Machtmoral », 1919), Gross oppose la "morale de puissance" (Machtmoral), qui est celle de l'État, du patriarcat et de la domination, à une "morale relationnelle" (Bezugsmoral) basée sur l'entraide, l'amour et la communauté. La libération sexuelle est le cœur de cette nouvelle éthique.

Ce texte est le plus explicitement anarchiste et politique. Il fournit le fondement éthique de sa pensée et de son action.


Ludwig Binswanger (1881-1966), la rupture amicale et philosophique...

Binswanger était un ami proche de Freud. Leur relation, épistolaire et respectueuse, a duré toute leur vie. La "scission" avec Binswanger n'est donc pas une rupture hostile ou institutionnelle, mais une divergence philosophique profonde...

- Freud visait une psychologie scientifique naturelle, fondée sur des mécanismes et des pulsions (libido, pulsion de mort). L'inconscient est déterminé par des forces pulsionnelles et des conflits infantiles. L'homme est, en dernière instance, un être de nature, soumis à la biologie de ses pulsions.

- Binswanger, s'inspirant de la phénoménologie (Husserl, Heidegger) et de l'existentialisme, va développer une Daseinsanalyse (analyse de l'être-là). Pour lui, l'homme n'est pas réductible à ses pulsions. Il est un être-dans-le-monde, un être de sens, de projet et de relations. La "Dasein" est ouverture au monde et à autrui.

 

"Grundformen und Erkenntnis menschlichen Daseins" (1942) constitue le manifeste de la Daseinsanalyse. Binswanger y décrit les "formes fondamentales" de l'existence humaine (l'amour, l'amitié, la relation de personne à personne) qui ne peuvent être expliquées par la seule libido. Il reproche à la psychanalyse de réduire la richesse de l'existence humaine à un simple "avoir" (avoir des pulsions) plutôt que de la comprendre comme un "être".

 

Freud a réagi avec une déception polie mais ferme. Dans leur correspondance, il reconnaît la valeur de Binswanger mais exprime son désaccord fondamental. Il considère que la Daseinsanalyse est une dérive philosophique et métaphysique qui abandonne le terrain solide de la science naturelle. Pour Freud, la recherche des "sens" et des "mondes vécus" est un retour à une psychologie pré-scientifique. Leur rupture est donc une séparation des chemins intellectuels, préservant un respect mutuel.


Ludwig Binswanger (1881-1966)

Binswanger, psychiatre initié à l'analyse freudienne, pense que la maladie mentale est une possibilité partie prenante de nos existences, la phénoménologie et l'existentialisme fournissant la matière conceptuelle au développement de cette intuition. Il suffit que nous perdions le sens de nos existences, que notre présence au monde connaisse un déficit de signification, que notre communication avec autrui soit défaillante, pour que notre raison entre en perdition ...

Né à Kreuzlingen (Suisse), à la frontière de l'Allemagne, Ludwig Binswanger fait ses études de médecine à Lausanne, à Heidelberg, puis à Zurich, entre en 1906 comme assistant à la célèbre clinique Burghölzli de Zurich, que dirige Eugen Bleuler, et soutient en 1907 sa thèse de doctorat, patronnée par C. G. Jung. En 1911, il prend la direction du Sanatorium Bellevue de Kreuzlingen, clinique psychiatrique qui va acquérir une réputation internationale, notamment en matière de thérapie des psychoses. En 1913, il rencontre Freud et, en 1919, suite à la dissidence de Jung, reconstitue la Société suisse de psychanalyse, mais entend construire sa propre théorie analytique. Certes, la psychanalyse nous dévoile un individu biologique doté d'une subjectivité et d'une histoire personnelle, mais Binswanger porte un regard différent de celui de Freud, sa culture philosophique et son activité de psychiatrique l'engage dans une réflexion anthropologique originale.

Se focalisant sur le vécu corporel du malade, Binswanger considère que celui-ci a perdu le sens de son histoire, a perdu cette intuition qui lui permet d'enraciner sa "présence au monde" : au-delà de sa vie biologique, tout individu se donne une "existence", c'est-à-dire adopte une attitude tant à l'égard de ses fonctions vitales qu'à celui de la communauté humaine historique. La maladie mentale est une maladie de l'existence : guérir le malade, c'est le rejoindre au plus profond de cette déchirure qui le relègue dans la vie purement biologique, c'est le faire sortir de cette réduction névrotique à la corporéité, redonner sens à son existence et une signification à sa présence dans monde.  Au fur et à mesure de ses lectures phénoménologiques, de la découvertes des travaux de Husserl, de Dilthey, de Bergson, de Scheler, de Kierkegaard, d'Eugène Minkowski, de Maurice Merleau-Ponty et surtout de Heidegger qui dans son "Sein und Zeit" confirme son orientation et enrichit sa conception, Binswanger s'éloigne de la psychanalyse.

Il inaugure dans les années 1930 une nouvelle méthode thérapeutique et en 1950 présente sa fameuse "Daseinanalyse", ou "analyse existentielle". "Traum und Existenz" (1930), " Grundformen und Erkenntnis menschlichen Daseins" (1942), "Erinnerungen an Sigmund Freud" (1956), "Melancholie und Manie : Phänomenologische Studien" constituent les principales de son oeuvre.

A la traduction française, « Les formes fondamentales de la connaissance de l'existence humaine », correspond une traduction partielle et plus accessible existe sous le titre « Being-in-the-World: Selected Papers of Ludwig Binswanger », qui inclut des essais clés. 


"Analyse existentielle et psychanalyse freudienne. Discours, parcours et Freud" (1920-1956)

"Les essais recueillis dans ce volume s'échelonnent de 1920 à 1956 et sont suivis des Souvenirs sur Freud ; ils retracent, en une série de discours entrelacés, le parcours suivi par le fondateur de la Daseinsanalyse, qui tout à la fois se sent questionné par la psychanalyse et la questionne dans ses présupposés, en philosophe et en psychiatre. Freud écrivit un jour à Binswanger : «Nous ne pouvons probablement pas établir de dialogue entre nous et il se passera des siècles avant que notre querelle soit close.» Pourtant, ce dialogue impossible, ils n'ont cessé l'un et l'autre de le maintenir. " (Editions Gallimard)

 

C'est un véritable parcours intellectuel qui nous est ici proposé. On y voit l'évolution de Binswanger, depuis un psychiatre qui adopte et défend la psychanalyse (années 1920) vers un penseur qui en identifie les limites et construit sa propre alternative, la Daseinsanalyse (années 1940-1950). Les premiers essais (années 1920) montrent un Binswanger fidèle à Freud, appliquant rigoureusement les concepts psychanalytiques et la défendant contre ses détracteurs. Il était considéré comme le représentant de la psychanalyse en Suisse.

Les essais ultérieurs (à partir des années 1930) marquent un détournement progressif. La rencontre avec la phénoménologie (Husserl) et l'ontologie de Heidegger (Être et Temps, 1927) lui fournissent un nouveau cadre philosophique pour penser l'homme. Il ne s'agit plus de "défendre" la psychanalyse, mais de la "dépasser" en l'élargissant.

Au Cœur de la Critique, les Limites de l'« Herméneutique du Soupçon » Freudienne.

À travers ces essais, Binswanger précise et affine ses reproches. La psychanalyse réduit la richesse et la pluralité de l'existence humaine (Dasein) à quelques principes fondamentaux (libido, pulsions de vie et de mort, complexe d'Œdipe). Elle manque la hauteur et la largueur de l'existence – ce qu'il appelle les "designs du monde" (Weltenwürfe) propres à chaque individu. 

De plus, la psychanalyse cherche des causes (passées, refoulées) aux symptômes. La Daseinsanalyse cherche à comprendre le sens que ces symptômes ont dans la structure actuelle du monde vécu du patient. Elle passe d'une explication causale à une compréhension phénoménologique.

L'Homme comme "Être-pour-autrui" (Mitsein) négligé : Binswanger reproche à la psychanalyse de ne pas avoir de place pour des relations authentiques comme l'amour, qui ne peuvent être réduites à une simple sublimation ou à un investissement libidinal. La relation "Je-Tu" est une forme fondamentale de l'existence, irréductible au "Ça".

Ces essais ne sont pas qu'une critique, mais esquissent le projet positif de la Daseinsanalyse, 

- L'homme n'est pas une psyche fermée sur elle-même, mais une ouverture au monde. La maladie mentale (comme la mélancolie ou la schizophrénie) est comprise comme une altération de cette structure (un "désajustement" du Dasein), et non comme la conséquence d'un conflit intrapsychique.

- Il s'agit de décrire l'expérience vécue du patient dans sa totalité, sans la réduire à des catégories préétablies. Le but est de saisir le "mode d'être" unique de la personne.

Les "Souvenirs sur Freud", les souvenirs personnels de Binswanger sur Freud montrent une profonde affection et un respect immense, malgré leurs divergences théoriques. Binswanger n'a jamais renié sa dette envers Freud, qu'il considérait comme un génie. Leur relation démontre qu'un dialogue fécond est possible entre des paradigmes différents. Binswanger ne cherchait pas à détruire la psychanalyse, mais à la compléter en l'ancrant dans une anthropologie philosophique plus large.

 


 Le Cas Ellen West. Schizophrénie. (Schizophrenie. Der Fall Ellen West)

"Créateur de «l’analyse existentielle», inspirée de Martin Heidegger, Binswanger met en œuvre une approche phénoménologique de la folie qui s’attache à en saisir la signification de l’intérieur et à faire ressortir ce qu'elle éclaire de la condition humaine.

Le Cas Ellen West est extrait du recueil intitulé Schizophrénie, paru en 1957, qui regroupe cinq études destinées à explorer chacune un aspect fondamental de l’expérience schizophrénique. Deux autres de ces études ont été traduites en français, Le Cas Suzanne Urban et Le Cas Lola Voss. Ce qui donne son relief fascinant au Cas Ellen West, c’est la capacité d’auto-observation et d’autodescription dont fait montre la jeune femme. Rarement aura-t-on pu entrer à ce point dans l’intimité de ce que Binswanger caractérise comme «l’évidement de la personnalité» du processus schizophrénique." (Editions Gallimard)

 

A. Tableau clinique - I. FILIATION - "D’origine étrangère, Ellen West est l’unique fille d’un père juif aimé et honoré d’elle par-dessus tout. Elle a un frère plus âgé de quatre ans qui, avec ses cheveux sombres, ressemble beaucoup au père, et un frère plus jeune, blond. Tandis que le plus âgé ne s’énerve jamais, est très équilibré et gai, le plus jeune est un « paquet de nerfs », un esthète mou et féminin, qui à dix-sept ans a séjourné quelques semaines dans une clinique à cause d’une maladie « psychique » avec des idées suicidaires et est resté, après sa guérison, légèrement irascible. Il s’est marié.

Le père, âgé de soixante-six ans, est dépeint extérieurement comme un homme volontaire, un homme d’action très maître de soi, un peu rigide, formel, très résolu, mais, intérieurement, comme un homme mou et irascible et souffrant de dépressions nocturnes et d’états anxieux avec des reproches à soi-même, comme si « une onde d’angoisse battait au-dessus de sa tête ». Il dort mal et se lève de bon matin, souvent encore sous le coup de l’angoisse. Une sœur du père est tombée psychiquement malade le jour de ses noces (?). Des cinq frères du père l’un s’est tiré une balle entre vingt et trente ans (on manque d’informations supplémentaires), un autre s’est suicidé également durant un accès de mélancolie, un troisième pratique une ascèse sévère, se lève très tôt, ne mange pas jusqu’à midi, car « ça rend paresseux ». Deux frères ont été malades de démence par artériosclérose et sont morts d’une attaque. Le père du père doit avoir été un autocrate très sévère, la mère du père au contraire, une nature très molle, servant constamment d’intermédiaire, qui avait des « semaines silencieuses » durant lesquelles elle ne proférait aucun mot et restait assise là, immobile. Toutes choses qui auraient augmenté avec l’âge. La mère de cette femme, par conséquent une aïeule de la patiente du côté paternel, doit avoir été lourdement maniaco-dépressive. Elle vient d’une famille qui a produit de nombreux hommes excellemment capables, mais présente aussi de nombreux cas de psychose, parmi lesquels j’ai moi-même déjà traité un cas (il s’agissait d’un éminent érudit. État mixte maniaco-dépressif ayant duré cinq ans avec une sortie en pleine santé et qui, par ailleurs, a été interprété comme souffrant d’un délire de préjudice présénile et m’est longtemps apparu, quant à moi, comme suspect de schizophrénie et a été à bon droit reconnu par Kraepelin comme état mixte maniaco-dépressif).

La mère d’Ellen West, également d’ascendance juive, doit être une femme très molle, complaisante, influençable, nerveuse, qui durant ses fiançailles a souffert d’une dépression, trois années durant. Le père de la mère est mort jeune. La mère de la mère, surtout vivace, en bonne santé, gaie, est morte à quatre-vingt-quatre ans de démence sénile. Cinq frères et sœurs de la mère un peu nerveux, petits, corporellement délicats mais ayant atteint un âge avancé, l’un d’eux est mort d’une tuberculose du larynx.

II. HISTOIRE DE VIE ET HISTOIRE DE LA MALADIE

Naissance normale. À neuf mois, Ellen refuse le lait et dès lors fut nourrie avec du bouillon de viande. Dans les années tardives non plus, elle n’a jamais pu supporter le lait. En revanche, elle aimait manger de la viande, elle aimait moins certains légumes et avalait très à contrecœur certains mets sucrés ; si elle était contrainte à avaler ces derniers, une incroyable résistance commençait (comme elle a reconnu plus tard qu’enfant elle aimait passionnément les sucreries, il ne s’agissait nullement ici d’une aversion mais probablement déjà d’un acte de refus). Subsiste hélas, en dépit de deux tentatives ultérieures de psychanalyse, une complète obscurité sur sa petite enfance ; elle ne sait plus grand-chose des dix premières années de sa vie. D’après ses propres informations et celles des parents, Ellen est une enfant très vive mais entêtée et violente. Elle aurait souvent résisté une heure durant à un ordre de ses parents pour finalement ne pas l’exécuter. ..."


"Introduction à l’analyse existentielle" (1924-1958)

"Ludwig Binswanger, fondateur de l’analyse existentielle (Daseinsanalyse), nous propose, une certaine synthèse de Freud, de Husserl et de Heidegger. Remontant à Héraclite et à Pascal, ce théoricien et clinicien téméraire et prudent jette une nouvelle lumière sur les rapports entre rêve et éveil, délire et raison, affections psychosomatiques et modes d’action psychiatriques et psychothérapeutiques." (Editions de Minuit)

Un ouvrage qui comporte les essais suivants : Fonction vitale et histoire intérieure de la vie (1924) – De la phénoménologie – De la psychothérapie (1935) – Analyse existentielle et psychothérapie (II) (1958) – L’appréhension héraclitéenne de l’homme (1935) – Le rêve et l’existence (1930) – À propos de deux pensées de Pascal trop peu connues sur la symétrie (1947) – Le sens anthropologique de la présomption (1949) – Importance et signification de l’analytique existentiel de Martin Heidegger pour l’accession de la psychiatrie à la compréhension d’elle-même (1958).

 


Dans le contexte des années 1940-1950, l'œuvre de Binswanger a été fondamentale pour 

- Sa volonté de dépassement du réductionnisme psychanalytique ..

Nous l'avons vu, il reproche à la psychanalyse de tout ramener à la libido (le "avoir" des pulsions, des complexes). Pour Binswanger, l'homme n'est pas d'abord un "ça" pulsionnel, mais un "être-dans-le-monde" (Dasein), selon le concept de Martin Heidegger. Son existence est une relation signifiante au monde, aux autres et à lui-même.

 

- l'Introduction de la phénoménologie en psychiatrie ..

Binswanger a été le premier à appliquer systématiquement la philosophie de Husserl et de Heidegger à la clinique psychiatrique. Il ne s'agit plus d'expliquer les symptômes par des causes cachées, mais de décrire et comprendre l'expérience vécue (l'Erlebnis) du patient. Que cela fait-il d'être mélancolique, paranoïaque ou schizophrène ? Comment est-ce que son monde se structure ?

- Les "Formes fondamentales" ou "Modes d'être" ..

C'est le cœur de son manifeste. Il identifie trois modes d'être-au-monde,

L'être-dans-le-monde" environnemental" (Umwelt) : La relation biologique et physique avec l'environnement (ce que la psychanalyse étudie beaucoup).

L'être-dans-le-monde" avec les autres" (Mitwelt) : Le monde intersubjectif, des relations humaines (amour, amitié, relation de personne à personne). C'est ce domaine que Binswanger estime négligé par Freud.

L'être-dans-le-monde" avec soi-même" (Eigenwelt) : Le monde propre du soi, de l'intimité et de la relation à soi.

La psychanalyse, selon lui, réduisait la Mitwelt (l'amour) à l'Umwelt (la libido).

- Et l'Amour comme forme fondamentale ..

Binswanger consacre une grande partie de son œuvre à l'analyse de l'amour (Liebe) comme une modalité existentielle irréductible, où deux sujets se rencontrent dans un "nous" qui transcende leurs individualités. C'est l'antithèse de la vision freudienne de l'amour comme sublimation de la pulsion sexuelle.

 

Si l'influence de Binswanger est moins directe aujourd'hui, son héritage est profond et diffus .... 

On le considère en effet comme le Père de la psychothérapie existentielle, qui a inspiré des figures majeures comme Medard Boss (Daseinsanalyse zurichoise),

- Rollo May (1909-1994), auteur de "The Courage to Be" (1952) et de "Love and Will" (1969),

- et Irvin Yalom (1931), dont "When Nietzsche Wept" (1992) met en scène une rencontre entre le médecin Josef Breuer et le philosophe Friedrich Nietzsche, "Love's Executioner and Other Tales of Psychotherapy" (1989), un recueil de dix histoires de thérapie, qui, avec leurs succès et leurs échecs, illustre de manière vivante et humble les défis existentiels auxquels nous sommes tous confrontés.

La préoccupation pour le sens de la vie, la liberté, la responsabilité et la mort dans la thérapie trouve sa source dans son travail.

Les travaux contemporains sur la schizophrénie, l'autisme ou la dépression, qui cherchent à comprendre l'« être-au-monde » du patient, sont ses héritiers directs.

A l'ère des neurosciences et des approches purement biologiques des troubles mentaux, la voix de Binswanger rappelle que l'on ne peut comprendre un être humain sans comprendre son monde vécu et la manière dont il donne du sens à son existence. C'est un garde-fou contre un réductionnisme qui serait purement "cérébro-centré".


Wilhelm Reich (1897-1957), la rupture politique et scientifique radicale ...

Reich était un esprit brillant et radical, d'abord très proche des cercles freudiens. Sa rupture est à la fois théorique, politique et institutionnelle.

Les Points de Divergence Principaux :

- La Fonction de l'Orgasme : Dans "Die Funktion des Orgasmus" (1927), Reich fait de l'orgasme le concept central de sa théorie. Pour lui, la santé mentale dépend de la capacité à atteindre l'"orgasme génital", qui permet la décharge complète de l'énergie libidinale ("l'économie sexuelle"). Ce qui était un symptôme parmi d'autres chez Freud (l'angoisse de la névrose actuelle) devient la cause première de toutes les névroses. C'est une biologisation et une mécanisation de la libido que Freud n'a jamais acceptée.

- La Politique et le "Freudo-marxisme" : Reich affirme que la névrose est produite par la répression sexuelle de la société patriarcale et capitaliste. Il milite activement pour une "révolution sexuelle" et tente de fusionner Marx et Freud. Pour l'Association Psychanalytique Internationale (API), cette politisation est inacceptable et nuit à la respectabilité scientifique de la psychanalyse.

- La Technique Thérapeutique : Reich développe une technique très active ("analyse caractérielle") qui s'attaque aux "cuirasses caractérielles et musculaires", s'éloignant de la neutralité de l'analyste freudien.

Freud était très sceptique et finalement excluant. Il a toujours considéré la théorie de l'orgasme de Reich comme une simplification dogmatique et biologisante. Dans "Malaise dans la civilisation" (1930), il répond indirectement à Reich en soulignant que la répression (la "sublimation") est le fondement même de la culture et qu'une libération sexuelle totale est une utopie dangereuse. L'API, sous l'influence des proches de Freud, exclut Reich en 1934 pour "déviation" et "activités politiques incompatibles".


Wilhelm Reich (1897-1957)

La "misère sexuelle des masses" : Reich a l'intuition que la psychanalyse seule ne peut espérer guérir les individus si aucune transformation radicale de la société n'est pas entreprise, la maladie mentale a désormais une dimension sociale. A la fin de sa vie, Freud s'interroge sur le rôle de la société dans la génèse des troubles névrotiques ("Malaise dans la civilisation", "Pourquoi la guerre?"). Reich prolonge cette interrogation et se focalise sur la morale sexuelle bourgeoise, introduit "l'analyse caractérielle", mais il est aussi celui qui tente une expression politique de la psychanalyse, part du fameux courant freudo-marxisme qui tentera tant bien que mal de se construire au XXe siècle. 


Né en Galicie, il achève ses études médicales et rencontre Freud en  1919 et est admis à la Société psychanalytique de Vienne à vingt-et-un ans. En 1921, il exerce la psychanalyse, non à domicile comme ses confrères, mais à l'hôpital et épouse Annie Pink, une de ses patientes qui s'engagera elle-même dans cette carrière. "Mes huit années de travail comme assistant, puis comme médecin-chef de la clinique psychanalytique, m'apportèrent une multitude d'aperçus et d'observations sur les névroses des économiquement faibles. Il y avait affluence continuelle à la clinique. Les patients se recrutaient parmi les ouvriers des usines, les employés, les gens de maison, les étudiants et les travailleurs agricoles. Chaque psychanalyste avait accepté de donner une heure par jour sans rémunération (...) Il devint immédiatement évident que la psychanalyse n'est pas une thérapie destinée à une application sur une large échelle. Le problème de la prévention des névroses n'existait pas encore. Eût-il été soulevé, nous n'avions rien à offrir à cette époque." 

De 1922 à 1925, il publie "A propos d’un cas de transgression de l’interdit de l’inceste à la puberté" (1920), "Le coït et les sexes" (1921), "Deux types narcissiques" (1922), "Sur la spécificité des formes d’onanisme" (1922), "Sur l’énergie des pulsions" (1923), ou encore "Le caractère impulsif" (1925). En 1927, il publie "La Génitalité dans la théorie et la thérapie des névroses" ("Die Funktion des Orgasmus") et tente de répondre ces nouvelles problématiques que son travail clinique lui fournit : d'où vient que la plénitude orgastique peut aboutir à la disparition des symptômes névrotiques d'un malade ? Et qu'ils puissent ressurgir à l'occasion d'une tension provoquée par un besoin sexuel ? Quelle est donc la fonction de l'orgasme génital ? 

En 1929, avec la publication de "Matérialisme dialectique, matérialisme historique et psychanalyse", il débute une période d'activisme politique dans le parti communiste allemand puis, en 1930, Reich quitte Vienne pour Berlin et fonde la fameuse Association allemande pour une politique sexuelle prolétarienne qui entend lutter contre le capitalisme dont la morale est source de la misère sexuelle. Partant des travaux de l'anthropologue Bronisław Malinowski sur la vie sexuelle des Trobriandais, qui ignorent tout désordre sexuel, Reich en déduit que les psychoses, les névroses et les perversions sont dues au refoulement de la sexualité génitale. En 1932, son essai "Der Sexuelle Kampf der Jungend" fait scandale. Ecrit pour les Jeunesses communistes de Berlin pour combattre le sentiment de culpabilité irrémédiablement attaché aux rapports préconjugaux, Reich s'attaque à la répression sexuelle des régimes capitalistes, dénonçant dans la famille une véritable usine idéologique.
En 1933, débute le reflux : il est exclu de l’association psychanalytique internationale, puis du Parti communiste , l'arrivée des nazis au pouvoir le contraint à fuir l'Allemagne et à se réfugier au Danemark, en Suède puis en Norvège, passe et atteint les Etats-Unis en 1939.


En 1947, des magazines américains présentent Reich comme le leader d'un "new cult of sex and anarchy" qui s'en va se diffuser au long de la côte Ouest bien réceptive à ce sujet, tandis qu'Adolf Koch (1896 -1970) lance en Allemagne le mouvement "Freikörperkultur" (naked culture) qui se diffuse dans les années 1920 et 1930.

Après avoir vu ses livres brûlés par les nazis et condamnés par le stalinisme, Reich est condamné par la démocratie américaine, une démocratie certes alimentée par le maccarthisme, mais inquiète devant ces étranges expérimentations qui tourne autour de sa fameuse recherche "orgonomique" qui vise à abolir les barrières entre les domaines bioénergétique et astrophysique, entre l'organisme de l'homme et son environnement cosmique : il mourra dans un pénitencier américain à 60 ans, poursuivi pour exercice illégal de la médecine après avoir tenté de soigner ses malades à l'aide de ses étonnants accumulateurs à orgone, entre autres techniques thérapeutiques très peu conventionnelles. 


"La fonction de l'orgasme" ("Die Funktion des Orgasmus", 1927)

C'est dans ce premier ouvrage important de Reich que celui-ci pose le problème de l' "équilibre sexuel", garant de la santé mentale de tout individu, en tenant compte des observations cliniques qu'il fit en tant qu'assistant au Dispensaire psychanalytique de Vienne.

Cette "économie sexuelle" qu'il propose sera remaniée aux Etats-Unis en 1942 et ne cessera de se développer jusqu'à son incarcération et sa mort. Sa théorie sexuelle entend affirmer qu'un névrosé ne souffre pas seulement de conflits sexuels, mais d'une "incapacité orgasmique".

Tout conflit névrotique s'édifie sur des symptômes provoqués par des conflits strictement sexuels, inhibitions, refoulements, fragmentations de tendances génitales. Il pense ensuite que toute angoisse n'est que l'expression d'une libido refoulée, et que celle-ci est inséparables des zones génitales.

Enfin, il identifie une puissance orgastique, base de tous les troubles, qu'il définit comme l'aptitude à atteindre l'orgasme. L'atteinte de l'orgasme est composée d'un certain nombre de phases, du contrôle de l'excitation à la relaxation post-orgasmique, chacune d'entre-elles permettant de positionner des troubles spécifiques.

Ses recherches débouchent sur une théorie qui sera très rapidement jugée totalement délirante. Il croit en effet avoir découvert un courant bio-électrique qu'il nomme "orgone" et qui permet à la sexualité de s'exprimer. Il tentera par la suite d'isoler dans l'atmosphère une sorte de "libido électrique".. 

 

En 1920, Wilhelm Reich est devenu membre de la Société psychanalytique de Vienne en présentant une communication intitulée "Le Conflit de la Libido et le Délire chez Peer Gynt". Dès ce premier écrit s'ébauche la critique radicale qu'il entreprendra plius tard de la morale sexuelle bourgeoise. Et dans son oeuvre de la maturité, "La Fonction de l'Orgasme", Reich présente le Peer Gynt d'Ibsen en ces termes : "Beaucoup plus tard, je me rendis compte qu'Ibsen avait simplement dépeint la misère de l'individu non conventionnel. Peer Gynt sent les pulsations de la vie dans leurs aspects puissants et indisciplinés. Ici, la fantaisie de Peer Gynt, là le monde pratique. L'homme pratique, par crainte de l'infini, s'isole sur un bout de territoire et cherche la sécurité. C'est un problème modeste sur lequel le savant travaille toute sa vie. C'est un métier modeste que le savetier poursuit. On ne réflechit pas sur la vie (...). On a fait son devoir et on garde bouche close. On a depuis longtemps liquidé le Peer Gynt en soi-même. Sinon la vie serait trop difficile et trop dangereuse."


"L'Analyse caractérielle" ("Charakteranalyse", 1933)

"En 1928, Wilhelm Reich écrivit un article sur "l'analyse caractérielle" qui constitua, on devait le reconnaître par la suite, le point de départ d'une nouvelle étape dans le développement de la psychanalyse. Celle-ci avait débuté par l'interprétation directe des symptômes du malade. Puis Freud avait entrepris de vaincre les résistances du malade. Enfin Reich démontra qu'entre autres résistances, il existait un groupe de résistances caractérielles.

II montra que le comportement et l'attitude du malade, sa "cuirasse" caractérologique, constituaient des repères déterminant tout l'univers passé de l'individu. Ainsi, l'attitude caractérielle présente de l'individu indiquait le moyen par lequel il était possible de sortir du contenu contradictoire de ce chaos psychique.

En 1933, Reich publia sous forme de livre un exposé détaillé de sa méthode. Ce livre fut édité en allemand. Une deuxième édition en langue anglaise, en 1945, allait plus loin puisqu'elle confirmait le lien inévitable entre la psychologie des profondeurs et la biologie, comme l'avait prévu Freud.

Dans la troisième édition, revue et augmentée en 1949, le texte original de l'Analyse caractérielle est reproduit intégralement. Une partie supplémentaire a été ajoutée, qui expose les dernières découvertes de Reich.

L'étude du caractère que Reich entreprit ultérieurement lui permit d'expliquer les fondements biologiques de la névrose et des biopathies, et il en arriva ainsi à la découverte de l'énergie d'orgone cosmique qui existe dans l'organisme vivant en tant qu'énergie spécifiquement biologique.

En exposant de manière dramatique et émouvante le cas du premier schizophrène jamais traité par l'orgonthérapie, l'étude de Reich éclaire de façon révolutionnaire l'un des problèmes les plus ardus de la psychiatrie : la schizophrénie.

« Pour la première fois dans l'histoire de la médecine, la peste émotionnelle qui prend racine et se trouve alimentée par la crainte de sensations organiques a trouvé un adversaire médical. Nous estimons que tel est notre devoir : permettre à l'animal humain d'accepter en lui-même la nature, de cesser de fuir et de jouir de ce dont il a actuellement si peur. » (Reich)

L'Analyse caractérielle quitte donc le domaine de la psychologie pour se ranger parmi les sciences naturelles en tant que biophysique d'orgone. Par l'analyse de la névrose dans son action sociale sous la forme de ce que Reich appelle la « peste émotionnelle », on parvient à mieux comprendre une grande partie du contexte social." (Editions Payot) 


"Une activité thérapeutique étendue et consciencieuse ayant eu pour objet le caractère humain m'a confirmé dans la conviction que, pour juger des réactions humaines, nous devons tenir compte, en principe, de trois couches différentes de la structure biopsychologique.

Ces couches de la structure caractérielle sont, comme je l'ai exposé dans mon ouvrage L'Analyse Caractérielle, des sédiments de l'évolution sociale, sédiments agissant d'une manière autonome.

Dans la couche superficielle de son être l'homme moyen est réservé, courtois, compatissant, conscient de son devoir, consciencieux. L'animal humain ignorerait la tragédie sociale si cette couche superficielle était en contact direct avec le noyau profond de sa nature.

Or, il n'en est malheureusement pas ainsi : la couche superficielle de la coopération sociale n'entretient aucun contact avec le noyau biologique profond de la personne; elle est soutenue par une deuxième couche caractérielle, couche moyenne qui se compose exclusivement d'impulsions cruelles, sadiques, lubriques, cupides, envieuses. Cette dernière représente l' "inconscient" ou le "refoulé" de Freud, ou, dans le langage de l'économie sexuelle, la somme de toutes les "pulsions secondaires".

La biophysique d'orgone a pu expliquer l' "inconscient" de Freud, c'est-à-dire l'élément anti-social dans l'homme, comme le résultat secondaire de la répression d'impulsions biologiques primaires. Si l'on s'enfonce, à travers cette deuxième couche de la perversion, jusqu'au plus profond de la base biologique de l'animal humain, on découvre en règle générale la troisième couche, la couche inférieure, que nous appelons le noyau biologique. Dans ce noyau, l'homme est - pour peu que les circonstances sociales lui soient favorables - un animal honnête, travailleur, coopératif, aimant qui, dans un contexte rationnel donné, sait aussi haïr.

Or, il n'est pas possible de desserrer la structure caractérielle de l'homme d'aujourd'hui et de pénétrer dans sa couche profonde et pleine de promesses sans écarter auparavant la couche superficielle, inauthentique et faussement sociable. Si le masque de la civilité tombe, ce qui apparaît n'est pas d'abord la sociabilité naturelle mais la couche de caractère perverse, sadique..."

"Comme le fascisme se présente toujours comme un mouvement entretenu par les masses humaines, il porte tous les traits et toutes les contradictions de la structure caractérielle de l'homme nivelé dans la foule. Le fascisme n'est pas, comme on a tendance à le croire, un mouvement purement réactionnaire, mais il se présente comme un amalgame d'émotions révolutionnaires et de concepts sociaux réactionnaires. .."


"La Psychologie de masse du fascisme"

("Massenpsychologie des Faschismus", The Mass Psychology of Fascism, 1933)

"Rédigé entre 1930 et 1933, pendant les terribles années de crise en Allemagne, ce classique de Wilhelm Reich (1897-1957) demeure une contribution capitale à la compréhension du fascisme. Refusant d'y voir l'idéologie ou l'action d'un individu isolé, rejetant de même l'explication purement socio-économique avancée par les marxistes, Reich considère le fascisme comme l'expression de la structure caractérielle irrationnelle de l'individu moyen, dont les besoins et les pulsions primaires, biologiques, ont été réprimées depuis des millénaires. Aussi, toute forme de mysticisme organisé, dont le fascisme, s'explique-t-elle par le désir orgastique insatisfait des masses." (Edition Payot) 

 

Reich part d'un constat relativement simple, il y a un "décalage" ou un "écart" entre la situation économique du peuple (ils sont exploités, pauvres, précaires) et ce qu'ils pensent (leurs idées politiques, leurs croyances). Logiquement, si le peuple étaient uniquement rationnels, une mauvaise situation économique devrait les pousser à faire la révolution. Mais ce n'est pas le cas. Prenant l'exemple des élections allemandes, Reich observe qu'au lieu de voter pour les partis de gauche ou révolutionnaires qui promettent de changer leur mauvaise situation économique, une grande partie des travailleurs et des chômeurs allemands ont voté pour le parti nazi. C'est le paradoxe : ils ont soutenu une idéologie qui, en réalité, ne défendait pas leurs intérêts économiques. Pour comprendre cela, Reich en conclut qu'on ne peut pas se contenter d'une analyse purement économique (qui exploite qui ? qui possède quoi ?), et doubler celle-ci d'une analyse de la "structure caractérielle" (ou psychologie de masse), avec des outils biopsychologiques. Il s'agit de comprendre les émotions, les peurs, les désirs et les pulsions inconscientes des gens. Les fascistes comme Hitler ont superbement joué sur ces ressorts psychologiques (la peur de l'étranger, le désir d'un leader fort, la fierté nationale, la soumission à l'autorité) pour séduire les masses, même lorsque leur programme économique allait à l'encontre de leurs intérêts. La montée du fascisme s'explique parce que les nazis ont mieux répondu aux anxiétés profondes des gens qu'à leurs besoins économiques. Pour comprendre une société, il faut donc étudier à la fois son économie et la psychologie de sa population....

Le problème vu dans la perspective de la psychologie de masse - "la situation économique et la situation idéologique des masses ne coïncident pas obligatoirement et qu’il peut même y avoir, entre les deux, un écart sensible. La situation économique ne passe pas immédiatement et directement à la conscience politique. S’il en était ainsi, la révolution sociale serait depuis longtemps chose faite. Compte tenu de cet écart entre situation sociale et conscience sociale, l’exploration de la société devra se faire sur deux plans : nonobstant le fait que la structure dérive de l’être économique, la situation économique doit être examinée par d’autres méthodes que la structure caractérielle : la première relève de la méthode socio-économique, la seconde de la méthode biopsychologique ..."

 

« Le national-socialisme étant un mouvement élémentaire, il est impossible d’en venir à bout par des « arguments ». Des arguments n’auraient d’effet que si le mouvement s’était imposé à l’aide d’arguments ».

 

"Chapitre II - L’idéologie de la famille autoritaire dans la psychologie de masse du fascisme - 1. Führer et structure de masse - Si l’histoire du processus social laissait le temps aux historiens réactionnaires de se livrer, après quelques décennies, à des considérations sur le passé de l’Allemagne, ils ne manqueraient pas de prendre le succès d’Hitler dans les années 1928-1933 pour une preuve que ce sont les grands hommes qui font l’histoire en insufflant aux masses « leurs idées » : il est vrai que la propagande national-socialiste se fondait sur cette « idéologie du chef » (« Führerideologie »). Les national-socialistes ne connaissaient pas mieux le mécanisme de leur succès que les implications historiques de leur mouvement. L’auteur national-socialiste Wilhelm Stapel était donc parfaitement logique quand il écrivait dans son ouvrage « Christentum und Nationalsozialismus » (Hanseatische Verlagsanstalt) : « Le national-socialisme étant un mouvement élémentaire, il est impossible d’en venir à bout par des « arguments ». Des arguments n’auraient d’effet que si le mouvement s’était imposé à l’aide d’arguments ».

Les discours de propagande national-socialistes se signalaient, en parfait accord avec cette vue, par des appels habiles aux sentiments d’individus nivelés par la masse et par le renoncement, dans la mesure du possible, à toute argumentation objective. Hitler souligne à plusieurs reprises dans son ouvrage Mein Kampf que la bonne tactique en matière de psychologie de masse consiste à renoncer à toute argumentation et à présenter aux foules seulement « le grand but final ». Ce qu’était ce « grand but final » après la prise du pouvoir apparaissait très nettement dans le fascisme italien comme aussi dans les décrets de Göring à l’encontre des organisations économiques des classes moyennes, dans le refus de la « deuxième révolution » attendue par les partisans, dans la non-exécution des mesures socialistes promises, etc., où se montrait déjà la fonction réactionnaire du fascisme. Le passage suivant nous montre à quel point Hitler ignorait lui-même le mécanisme de son succès :

« Seule cette grande ligne, de laquelle nous ne devons jamais nous écarter, permet, si l’on met sur elle l’accent, avec une logique imperturbable, de nous assurer le succès final. C’est alors qu’on pourra constater avec étonnement à quels résultats immenses, à peine compréhensibles [souligné par W. R.], on aboutit grâce à une telle persévérance » (Mein Kampf, p. 203).

Le succès d’Hitler ne s’explique donc nullement par son rôle réactionnaire dans l’histoire du capitalisme, car s’il avait ouvertement admis ce rôle dans sa propagande, il aurait eu l’effet opposé. L’examen de l’efficacité psychologique d’Hitler sur les masses devait partir de l’idée qu’un « führer » ou représentant d’une idée ne pouvait avoir de succès (succès non pas historique mais essentiellement passager) que si ses concepts personnels, son idéologie ou son programme étaient en harmonie avec la structure moyenne d’une large couche d’individus nivelés par la masse. Une deuxième question se pose : De quelle situation historique et sociale ces structures de masse tirent-elles leur origine ? Et c’est ainsi qu’un problème de psychologie de masse quittant le terrain métaphysique du « concept de chef » (Führeridee) se trouve placé dans la réalité de la vie sociale. Un « führer » ne peut faire l’histoire que si les structures de sa personnalité coïncident avec les structures – vues sous l’angle de la psychologie de masse – de larges couches de la population. La question de savoir si la marque qu’il imprime à l’histoire est définitive ou passagère dépend uniquement de son orientation qui peut soit s’inscrire dans la progression du processus social, soit s’y opposer. C’est pourquoi on a tort d’attribuer les succès d’Hitler exclusivement à la démagogie des national-socialistes, à l’« égarement des masses », à la « psychose nazie », ce qui ne veut rien dire du tout, bien que des politiciens communistes se soient servis par la suite de ces explications très vagues. Il s’agit précisément de comprendre pourquoi les masses ont pu être trompées, égarées, soumises à des influences psychotiques. C’est là un problème qu’on ne peut résoudre si on ne sait pas ce qui se passe au sein des masses. Il ne suffit pas de souligner le caractère réactionnaire du mouvement hitlérien. Car le succès du N.S.D.A.P. auprès des masses était en contradiction avec son rôle réactionnaire : des millions de gens applaudissaient à leur propre asservissement, contradiction qui ne peut être expliquée par des arguments politiques et économiques mais seulement par la psychologie de masse.

Le national-socialisme avait recours à des moyens différents selon les milieux auxquels il s’adressait et il modulait ses promesses en fonction des couches sociales dont il avait, à un moment donné, besoin. C’est ainsi qu’au printemps de 1933 sa propagande insistait sur le caractère révolutionnaire du mouvement nazi, parce qu’elle voulait gagner à sa cause les travailleurs de l’industrie, et on « fêta » le premier mai après avoir jeté un os à la noblesse, à Potsdam. Si l’on voulait en déduire que le succès d’Hitler n’était dû qu’à une escroquerie politique on se mettrait en contradiction avec l’idée fondamentale de la liberté et on nierait pratiquement la possibilité de la révolution sociale. La question essentielle est donc la suivante : Pourquoi les masses succombent-elles à la mystification politique ? Il leur était loisible de porter un jugement sur la propagande des différents partis. Pourquoi n’ont-elles pas remarqué qu’Hitler promettait aux travailleurs l’expropriation des moyens de production et aux capitalistes des garanties contre l’expropriation ?

La structure personnelle d’Hitler et sa biographie sont sans aucun intérêt pour la compréhension du national-socialisme. Il est toutefois intéressant de constater que l’origine petite-bourgeoise de ses idées coïncidait pour l’essentiel avec les structures de masse disposées à leur faire le meilleur accueil.

Hitler s’appuyait, comme tout mouvement réactionnaire, sur plusieurs couches de la petite bourgeoisie. Le national-socialisme a mis à nu l’ensemble des contradictions qui caractérisent la psychologie de masse de la petite bourgeoisie. Il s’agit donc premièrement de bien se rendre compte de ces contradictions et deuxièmement de se pénétrer de leur origine commune, puisqu’elles sont toutes issues des conditions de production impérialistes. Nous limiterons nos recherches aux problèmes relevant de l’idéologie sexuelle...."

 

Wilhelm Reich était un psychiatre et psychanalyste autrichien, membre de la Société Psychanalytique de Vienne aux côtés de Freud. Il était également un marxiste engagé, militant au Parti communiste allemand (KPD). Le livre est publié en 1933, l'année même où Hitler devient Chancelier du Reich. Reich, d'origine juive et militant de gauche, est contraint de fuir l'Allemagne peu après. Le texte est donc une tentative immédiate de compréhension de la catastrophe en cours...

Et de fait, Reich va tenter une synthèse périlleuse entre la psychanalyse freudienne et le matérialisme historique marxiste, ce qui lui vaudra des ennemis des deux côtés. Il est exclu de l'Association Psychanalytique Internationale en 1934 et du Parti communiste en 1933...

 

"... Pour aborder l’analyse des phénomènes irrationnels relevant de la psychologie de masse, il est indispensable de donner un bref aperçu des problèmes soulevés par l’économie sexuelle, que nous avons traitée ailleurs dans le détail.

L’économie sexuelle est un secteur de la recherche issu depuis quelques années de la sociologie de la vie sexuelle humaine par l’application du fonctionnalisme à ce domaine, et qui a d’ores et déjà réussi à dégager une série de faits d’un type nouveau. Elle a pour fondement les considérations préliminaires suivantes :

Marx a trouvé la vie sociale dominée par les conditions de la production économique et les conflits de classe qui, en un point déterminé de l’histoire, en ont été la conséquence. L’asservissement de la classe opprimée par les propriétaires des moyens de production sociaux ne se fait que fort rarement par la force brutale : leur arme principale est leur pouvoir idéologique sur les opprimés, qui soutient puissamment l’appareil de l’État. Nous avons déjà souligné que Marx voyait dans l’homme vivant et producteur avec ses attributs psychiques et physiques la condition première de l’histoire et de la politique. La structure caractérielle de l’homme agissant, autrement dit du « facteur subjectif de l’histoire » dans le sens de Marx, n’a pas été explorée parce que Marx était sociologue et non psychologue, et parce que de son temps la psychologie scientifique n’existait pas encore. Aucune réponse n’a donc été donnée à la question de savoir pour quelle raison les hommes ont supporté pendant des millénaires l’exploitation et l’abaissement moral, bref l’esclavage ; la recherche se limitait au processus économique de la société et au mécanisme de l’exploitation économique.

À peine cinquante ans plus tard, Freud découvrit par une méthode particulière à laquelle il a donné le nom de psychanalyse, le processus qui domine la vie de l’âme. Ses découvertes les plus importantes, qui anéantirent et bouleversèrent un grand nombre de concepts anciens – ce qui lui rapporta au début la haine du monde –, sont les suivantes :

La conscience (psychologique) n’est qu’une petite partie du domaine psychique ; elle est tributaire de processus psychiques inconscients qui échappent pour cette raison au contrôle de la conscience : tout événement psychique – même s’il apparaît dépourvu de sens comme le rêve, l’acte manqué, les propos décousus des psychotiques et des aliénés – a une fonction et un « sens » parfaitement compréhensible si on réussit à l’insérer dans l’histoire du développement de la personne humaine. Par cette découverte, la psychologie qui jusque-là avait végété sous la forme d’une vague physique du cerveau (« mythologie du cerveau ») ou comme hypothèse d’un esprit objectif mystérieux, prenait soudain place parmi les sciences naturelles.

La deuxième grande découverte de Freud était celle d’une sexualité infantile très active, complètement indépendante de la fonction de reproduction : la sexualité et la reproduction, le sexuel et le génital ne sont donc nullement identiques ; la dissection analytique des processus psychiques a d’autre part mis en évidence que la sexualité, ou plutôt son énergie, la libido, qui est d’origine somatique, est le moteur central de la vie de l’âme. Préalables biologiques et conditions sociales se rencontrent donc dans le domaine psychique.

La troisième grande découverte fut que la sexualité infantile, dont fait partie aussi l’essentiel de la relation enfant-parents (complexe d’Œdipe), est généralement refoulée parce que l’enfant craint d’être puni pour des actes et des pensées sexuels (c’est là le sens profond de l’« angoisse de castration ») ; ainsi, la sexualité se trouve coupée de l’action et effacée de la mémoire. Le refoulement de la sexualité infantile soustrait celle-ci au contrôle de la conscience sans lui enlever son énergie ; bien au contraire, il la renforce et l’infléchit de telle manière qu’elle se manifeste dans plusieurs troubles pathologiques de la vie de l’âme. Comme cette règle s’applique sans exception à tous les « hommes civilisés », Freud pouvait dire que l’humanité tout entière était sa patiente.

La quatrième découverte importante dans ce contexte fut que les instances morales dans l’homme ne sont nullement d’origine supra-terrestre, mais résultent des mesures pédagogiques que les parents et leurs représentants prennent à l’égard des enfants dès leur plus bas âge. Au centre de ces mesures pédagogiques se trouvent celles qui visent à la répression de la sexualité de l’enfant. Le conflit qui, au début, oppose les désirs de l’enfant aux interdictions des parents, se prolonge par la suite dans le conflit intérieur à la personne entre les pulsions et la morale. Les instances morales, qui appartiennent à la sphère de l’inconscient, se dressent, dans l’adulte, contre sa connaissance des lois de la sexualité et de la vie psychique inconsciente ; elles favorisent le refoulement sexuel (« résistance sexuelle ») et expliquent la résistance du monde contre la découverte de la sexualité infantile.

Chacune de ces découvertes (nous nous sommes contentés de citer celles qui ont une incidence directe sur notre sujet) a porté – du fait déjà de sa seule existence – un coup très rude à la philosophie réactionnaire et plus spécialement à la métaphysique religieuse qui se dresse en défenseur des valeurs morales éternelles, qui affirme que le monde est dominé par un esprit objectif, qui nie la sexualité infantile et prétend reléguer la sexualité dans la seule fonction reproductrice. Ces découvertes ne purent déployer tous leurs effets parce que la sociologie psychanalytique qui s’édifiait à partir d’elles leur enleva pour une large part ce qu’elles avaient de progressiste et de révolutionnaire. Ce n’est pas ici le lieu de le démontrer. La sociologie analytique tenta d’analyser la société comme un individu, opposa d’une manière absolue le processus culturel à la satisfaction sexuelle, interpréta les pulsions destructives comme des données biologiques originelles présidant d’une manière inéluctable aux destinées humaines, nia l’existence d’une ère primitive matriarcale et aboutit, parce qu’elle s’effarouchait de ses propres découvertes, à un scepticisme paralysant. Depuis longtemps, elle a adopté une attitude hostile à l’égard de tous ceux qui ont dressé ce bilan, et leurs représentants sont logiques avec eux-mêmes quand ils luttent contre ces tentatives. Mais tout cela ne change rien au fait que nous sommes décidés à rejeter énergiquement toute attaque contre les grandes découvertes de Freud, d’où qu’elle vienne.

Les recherches entreprises à l’aide de la sociologie fondée sur l’économie sexuelle, qui prend pour point de départ ces découvertes, ne se ramènent pas à l’une des nombreuses tentatives de compléter Marx par Freud ou Freud par Marx, ou de faire un amalgame des deux. Nous avons naguère indiqué quelle était la fonction précise que la psychanalyse assume dans l’édifice du matérialisme historique : elle peut aider à la compréhension de la structure et du dynamisme de l’idéologie mais non pas de son terrain historique. Seul un politicien borné pourrait reprocher à la psychologie analytique structurelle de ne pas monnayer aussitôt ses trouvailles en conseils pratiques. Qu’elle soit entachée de quelques déformations dues à la contagion de la philosophie conservatrice ne saurait servir de prétexte qu’à un braillard politique pour la rejeter en bloc. Qu’elle ait compris la sexualité infantile est un titre de gloire scientifique et révolutionnaire qu’aucun sociologue authentique ne lui disputera.

Il en découle que la science de la sociologie de l’économie sexuelle, qui repose sur les découvertes sociologiques de Marx et sur les découvertes psychologiques de Freud, est à la fois une psychologie de masse et une sociologie sexuelle. Elle commence là où, après le rejet de la philosophie de la culture de Freud[5], finit la problématique clinique et psychologique de la psychanalyse.

La psychanalyse nous dévoile les effets et les mécanismes de la répression et du refoulement sexuels ainsi que les détails de leurs conséquences pathologiques. La sociologie fondée sur l’économie sexuelle va plus loin : pour quel motif d’ordre social, se demande-t-elle, la sexualité est-elle réprimée par la société et refoulée dans l’individu ? L’Église dit : dans l’intérêt du salut éternel ; la philosophie morale mystique dit : à cause de la nature morale éternelle de l’homme ; la philosophie culturelle freudienne dit : dans l’intérêt de la « culture » ; on se demande, sceptique, en quoi la masturbation des petits et les rapports sexuels entre adolescents entravent l’installation de postes à essence ou la production d’avions. On a le sentiment que ce n’est pas l’activité culturelle en soi qui est en jeu mais seulement la forme actuelle de ces activités et on est très disposé à les sacrifier si l’on peut, à ce prix, mettre un terme à la détresse sans nom des enfants et des adolescents. Ainsi, le problème ne relève plus de la culture mais de l’ordre social. En se penchant sur l’histoire de la répression sexuelle on découvre qu’elle n’est pas née avec la naissance de la culture, qu’elle n’est donc pas une condition de la formation de la culture, mais qu’elle a débute relativement tard, après l’instauration du patriarcat autoritaire et la naissance des classes. C’est à ce moment qu’on commence à mettre au service d’une minorité les intérêts sexuels de tous ; le mariage et la famille patriarcaux ont conféré à cette situation nouvelle une forme organisationnelle. Avec la restriction et la répression de la sexualité, la sensibilité de l’homme se modifie, et c’est ainsi qu’apparaît la religion négatrice de la sexualité qui, peu à peu, installe sa propre organisation de politique sexuelle, l’Église avec tous ses précurseurs, qui visent essentiellement à l’extirpation du plaisir sexuel et du peu de bonheur sur terre. Il va sans dire que cette évolution n’est pas sans signification sociale si on l’envisage sous l’angle de l’exploitation désormais florissante de la force du travail humain...."

 

La thèse centrale de Reich est révolutionnaire : le fascisme ne peut être expliqué uniquement par l'économie (comme le prétendaient les marxistes orthodoxes) ou uniquement par la psychologie individuelle (comme le prétendaient les psychanalystes). Il faut comprendre comment une idéologie politique (le fascisme) rencontre et exploite la structure caractérielle des masses....

La conception fasciste de la nation et l’État corporatif ne sont pas imposés par les capitalistes aux populations appauvries, comme le croit la sociologie mécaniste ; ils sont portés par les masses, exprimés par elles (le fascisme est l'expression des masses elles-mêmes). Le fascisme est donc, à la fois, une affaire populaire et l’expression politique de la structure caractérielle de l’homme moyen (le concept clé de "structure caractérielle de l'homme moyen", faisant le lien entre la psychologie individuelle et l'idéologie de masse), dont la conception de la vie, la forme d’expression et la morale n’ont jusqu’ici été prises au sérieux par aucun parti politique.

 

 Reich ainsi rejette deux explications simplistes ...

- "Le fascisme est le bras armé du grand capital" : Pour Reich, c'est une explication trop économique qui ne dit pas pourquoi les masses adhèrent avec passion au fascisme plutôt que de simplement le subir.

- "Hitler est un fou et ses partisans sont des criminels" : Cette explication psychologisante est insuffisante car elle ne rend pas compte de l'ampleur massive du phénomène.

 

Son analyse va se développer en plusieurs points,

- La "structure caractérielle autoritaire"  ...

Reich postule que dans la famille patriarcale et autoritaire (typique de la société de l'époque), se forme un type de personnalité spécifique : l'individu est réprimé sexuellement, moralement et affectivement. Il développe une peur de l'autorité (du père) qui se mue en soumission et en identification à cette autorité. Ce caractère est rigide, obéissant, respectueux de l'ordre et hostile à tout ce qui est "libre" ou "différent".

- Le rôle de la famille ...

La famille autoritaire est l’usine où se structurent l’État autoritaire et sa société. [...] Dans la famille, l’enfant apprend l’obéissance, la soumission à l’autorité paternelle, qui devient plus tard la soumission à l’autorité du Führer, de l’État, de la nation. La peur de la punition, et surtout de la punition corporelle, pour la masturbation, engendre cette couardise et cette lâcheté caractéristiques de l’homme soumis à l’autorité.

 

 

"... Nous comprendrons sans peine pourquoi la famille est considérée par l’économie sexuelle comme la cellule de reproduction la plus importante du système social autoritaire en nous penchant, à titre d’exemple, sur le cas d’une femme de travailleur conservatrice moyenne. Elle souffre de la faim au même titre qu’une femme de travailleur éprise de liberté, elle pâtit tout autant de la situation économique, mais elle vote fasciste ; si nous appréhendons en outre la réalité de la différence, en matière d’idéologie sexuelle, entre la femme libérale et la femme réactionnaire moyenne, nous touchons du doigt l’importance capitale de la structure sexuelle : l’inhibition morale antisexuelle empêche la femme conservatrice de prendre conscience de sa situation sociale et l’attache avec autant de force a l’Église qu’elle la fait redouter le « bolchevisme sexuel ». Du point de vue théorique, les choses se présentent de la manière suivante : le marxiste vulgaire habitué à des raisonnements mécanistes supposera que la prise de conscience de la situation économique sera d’autant plus marquée que la détresse sexuelle s’ajoute à la détresse économique. Selon cette hypothèse les adolescents et la masse des femmes devraient bien plus tendre à la révolte que les hommes. Or, c’est le contraire qui est vrai, et l’économiste ne sait comment expliquer ce phénomène. Il est incapable de comprendre pourquoi la femme réactionnaire refuse même d’écouter son programme économique. L’explication est la suivante : la répression des besoins grossièrement matériels n’a pas le même effet que la répression des besoins sexuels. La première excite à la révolte, la seconde, du fait qu’elle soumet les exigences sexuelles au refoulement, qu’elle les soustrait à la conscience, qu’elle s’ancre intérieurement sous forme de défense morale, empêche la révolte dans les deux formes de répression. Notons que l’inhibition de la révolte est elle-même inconsciente. L’homme moyen apolitique n’en ressent même pas les premiers rudiments.

Le résultat est le conservatisme, la peur de la liberté, une mentalité réactionnaire.

Le refoulement sexuel renforce la réaction politique non seulement par le processus décrit ci-dessus, en rendant passif et apolitique l’individu nivelé par la masse : il crée en outre dans la structure de l’homme une force secondaire, un intérêt artificiel, qui soutiennent de leur côté activement l’ordre autoritaire. Car la sexualité, à laquelle le processus du refoulement refuse les satisfactions voulues par la nature, se tourne vers toutes sortes de satisfactions de remplacement. C’est ainsi que l’agressivité naturelle se transforme en sadisme brutal, sadisme qui est une des bases essentielles – au point de vue de la psychologie de masse – des guerres mises en scène par quelques intérêts impérialistes. ..."

 

L'idéologie comme expression de la misère sexuelle et affective ...

La morale sexuelle répressive, notamment celle de l'Église, crée des individus frustrés, craintifs et réprimés. Cette énergie vitale (que Reich appellera plus tard l'orgone) est alors canalisée et déviée vers des buts nationalistes et guerriers. Le fascisme offre un exutoire à cette frustration en désignant des boucs émissaires (les Juifs, les communistes, les "dégénérés") et en promettant une régénération nationale et virile. 

La fièvre nationaliste est une frénésie sexuelle pervertie. L’idée de "patrie", de "nation", est l’expression idéologique de l’attachement fixé, immobilisé, à la mère, à la famille. L’homme qui n’a pas pu se libérer de ses liens familiaux primitifs, qui n’a pas pu conquérir sa pleine liberté génitale, reporte son attachement sur le symbole de la mère, la nation, la patrie. 

Le Führer comme figure paternelle ...

Reich insiste sur le fait que le fascisme n'est pas une maladie étrangère, mais qu'il réside dans la psychologie de l'individu ordinaire. Le fascisme n’est pas propre à un seul Hitler ou à un seul Mussolini. Il est l’expression de l’organisation irrationnelle de l’homme de masse. [...] La conception fasciste de la vie n’est pas le fait de petits groupes de criminels ou de psychopathes, mais l’expression de la structure caractérielle moyenne de l’homme d’aujourd’hui. 

Hitler (ou Mussolini) incarne parfaitement le père autoritaire et sévère, mais aussi protecteur, auquel l'individu à la structure caractérielle autoritaire aspire à se soumettre. Le slogan "Ein Volk, ein Reich, ein Führer" (Un peuple, un empire, un guide) est l'expression politique de cette dynamique familiale.

 

En résumé, pour Reich, le fascisme est la manifestation politique organisée de la structure caractérielle autoritaire produite par la famille patriarcale et la répression sexuelle. Il n'est pas imposé d'en haut, mais appelé d'en bas par les pulsions refoulées des masses ....

 

"... Il n’existe, pour l’heure présente, aucune société démocratique capable de se développer en conformité avec les lois de la libre autorégulation, sans souffrir sur le plan intérieur ou extérieur de l’influence déformante de situations dictatoriales et autoritaires. L’expérience du fascisme nous a dotés de nombreux moyens de reconnaître à temps l’hitlérisme à l’intérieur et à l’extérieur de nos frontières. L’hitlérisme n’est en dernière analyse qu’une forme particulièrement évoluée de l’idéologie mécaniste assortie de l’irrationalisme mystique des masses humaines. Le rétrécissement de la vie individuelle n’est que l’aboutissement de l’influence millénaire de toutes les institutions autoritaires et irrationnelles sur l’homme moderne. Le fascisme n’a pas créé cette situation, il en a profité pour juguler la liberté en l’aggravant. La génération qui porte en elle la trace de millénaires autoritaires ne peut espérer qu’un certain soulagement. Ce serait illusion de croire qu’elle puisse, après l’arrachage de l’ivraie, c’est-à-dire après la destruction de la machine fasciste, s’épanouir comme un sapin libre et sain.

Autrement dit : la rigidité biologique de l’homme de la génération vivant aujourd’hui ne peut être abolie, mais les forces libérales agissant dans son sein peuvent être mises en état de mieux se développer. Mais d’autres humains naissent tous les jours et au bout de trente ans il pourrait y avoir un renouvellement biologique de l’humanité à condition que les jeunes naissent sans subir la contamination fasciste. Le tout est de savoir dans quelle ambiance la nouvelle génération voit le jour, ambiance libérale ou ambiance autoritaire : nous discernons donc nettement la tâche qui nous attend sur le plan de l’hygiène sociale et de la législation sociale :

Il faut mettre, à tout prix, par tous les moyens, les générations futures à l’abri de l’influence de la rigidité biologique de la génération ancienne.

Le fascisme allemand a sa source dans la rigidité et le rétrécissement biologiques des générations allemandes précédentes. Le militarisme typiquement prussien est l’expression extrême de cette rigidité, qui se manifeste dans sa discipline mécanique, le pas de parade et dont l’expression la plus directe est la recommandation : « Rentrez le ventre, sortez la poitrine ! » Le fascisme allemand pouvait s’appuyer sur l’engourdissement et le rétrécissement biologiques des masses humaines des autres pays. D’où son succès international. Il a réussi au cours d’une seule génération à extirper de la société allemande les derniers vestiges de la volonté de liberté biologique, et à rendre rigide au cours d’une seule décennie la jeune génération pour en faire des robots de guerre incapables de penser. Il est évident qu’on ne saurait instaurer un régime de liberté et d’auto-administration sociales en se basant sur des hommes mécanisés et biologiquement engourdis. Les armes les plus importantes dans l’arsenal de la liberté sont donc les immenses forces vitales et libérales agissant dans tout nouveau-né de la génération nouvelle, et dans le fond il n’y a que cela.

Supposons que les démocraties formelles finissent par remporter la victoire dans cette guerre mais qu’elles négligent l’erreur de calcul biologique, la rigidité biologique générale des masses humaines, ou qu’elles ne reconnaissent pas toute son importance sociale. Dans cette hypothèse, chaque génération transmettra à la suivante sa rigidité sous forme d’idéologies anti-vitalistes et autoritaires ; les libertés infirmes se signaleront par leur mauvais fonctionnement biologique, par la lutte acharnée qu’elles devront livrer pour survivre. Les masses humaines ne seront jamais capables de développer la pleine responsabilité de la vie sociale. Tous ceux qui ne sont pas intéressés par l’auto-gouvernement de la société, pourront se contenter d’empêcher, par la mise en œuvre de moyens financiers ou en abusant de leur position ou de leur puissance, qu’on éloigne des nouveau-nés la pression de la rigidité de la génération ancienne.

Notre tâche comporte donc des données sociales, médicales et pédagogiques :

Sur le plan social il s’agit de découvrir les sources de la détresse biologique de l’homme et de promulguer des lois adéquates pour la protection de l’évolution libérale. Des formules générales telles que « liberté de la presse », « liberté de réunion et d’opinion » vont de soi, mais elles ne sont de loin pas suffisantes. Car ces lois confèrent les mêmes droits à l’homme irrationnel qu’à l’homme épris de liberté. Comme la mauvaise herbe pousse toujours plus facilement et plus rapidement, l’hitlérien remportera forcément la victoire. Il ne suffit pas de définir les hitlériens par le port d’un insigne, mais il faudra dépister et combattre l’hitlérisme dans la vie de tous les jours par des méthodes scientifiques et humaines. C’est en arrachant le fascisme comme l’ivraie qu’on découvrira au fil des jours les lois susceptibles de l’éliminer.

Un exemple parmi beaucoup d’autres illustrera notre propos : Celui qui veut conduire une auto doit prouver qu’il sait la conduire de manière à ne pas mettre en danger la sécurité publique. Il doit passer son « permis ». Celui qui habite un appartement dépassant ses moyens financiers doit déménager et en prendre un plus petit. Pour ouvrir une boutique de cordonnier il faut prouver qu’on connaît son métier. Mais il n’existe au XXe siècle pas de loi protégeant les nouveau-nés contre l’incapacité pédagogique et les influences névrotiques des parents. On peut mettre au monde autant d’enfants qu’on veut, d’après les fascistes c’est même là un devoir : or personne ne demande s’ils sont bien nourris et élevés en conformité avec les idéaux tant vantés. Le slogan sentimental de la « famille nombreuse » est typiquement fasciste, peu importe qui s’en fait le défenseur.

Sur le plan médical et pédagogique, il est grand temps de mettre un terme à la pratique scandaleuse de confier les destinées de toute une génération à des centaines de milliers de médecins et de maîtres n’ayant pas la moindre connaissance des lois bio-sexuelles régissant le développement du petit enfant. Et cela quarante ans après la découverte de la sexualité enfantine ! Par la faute d’éducateurs et de médecins ignorants, la mentalité fasciste est inoculée journellement à des millions de jeunes. Il faut exiger sur-le-champ deux mesures : Primo : tout médecin, tout éducateur, tout travailleur social, etc., désireux de s’occuper de la jeunesse, doit prouver qu’il est sain du point de vue de l’économie sexuelle et qu’il a des connaissances étendues de la vie sexuelle entre la première et la dix-huitième année environ. En d’autres termes : l’éducation des éducateurs en matière d’économie sexuelle doit être obligatoire. La formation des théories sexuelles ne doit pas être abandonnée au hasard, à l’arbitraire ou à l’influence de la morale névrotique imposée. Secundo : il faut des lois rigoureuses pour protéger la joie de vivre naturelle des enfants et des adolescents. Cette revendication semble radicale et révolutionnaire. Mais le fascisme, qui est né de la répression de la sexualité infantile et juvénile, a exercé – personne ne le contestera – une influence négative infiniment plus radicale et plus révolutionnaire que celle que pourrait exercer dans un sens positif la protection sociale de la nature. Toutes les sociétés démocratiques ont pris des initiatives isolées pour essayer, dans ce domaine, de renverser la vapeur. Mais ces tentatives dispersées sont noyées dans les miasmes pestilentiels que les éducateurs et les médecins biologiquement engourdis et moralisateurs répandent sur toute la société.

Il est peu utile d’entrer dans les détails. Les différentes mesures à prendre apparaîtront spontanément si l’on retient le principe de l’attitude positive face à la sexualité et de la protection sociale de la sexualité infantile et juvénile.

Au plan économique, selon les relations naturelles du travail, c’est-à-dire les liens économiques réciproques, des hommes peuvent fournir le cadre et la base pour la restructuration biologique de la masse humaine.

Nous désignons par démocratie du travail la somme de toutes les relations de travail naturelles considérées comme la forme naturelle de l’organisation du travail. Ces relations de travail sont de par leur nature fonctionnelles et non mécaniques. Il est impossible de les organiser à volonté, il faut qu’elles émergent spontanément du processus du travail. La dépendance réciproque d’un menuisier et d’un forgeron, d’un naturaliste et d’un tailleur de verre, d’un peintre et d’un fabricant de couleurs, d’un électricien et d’un métallurgiste découle de l’interpénétration des fonctions du travail. On ne saurait imaginer de loi arbitraire capable de modifier ses interrelations naturelles. Il est impossible de libérer le savant au microscope de sa dépendance du tailleur de verre. La nature des lentilles est exclusivement déterminée par les lois de l’optique et par la technique ; de la même manière, la forme des bobines à induction dépend des lois de l’électricité, les activités des hommes de la nature de leurs besoins. Les fonctions naturelles du processus du travail échappent à tous les arbitraires humains, mécanistes et autoritaires. Elles s’exercent au sens strict du mot librement. Elles sont seules rationnelles et pour cette raison même seules capables de déterminer l’être social. Même le « grand psychopathe » dépendait d’elles. L’amour, le travail et la connaissance couvrent totalement la notion de « démocratie du travail ».

Il est vrai que les fonctions naturelles du travail, de l’amour et de la connaissance peuvent être mal employées et étouffées, mais grâce à leur nature même, elles se sont toujours réglées automatiquement depuis qu’il y a des hommes exerçant une activité et elles procéderont à leur autorégulation tant qu’il y aura un processus social. Ce sont elles qui motivent le fait (et non la revendication) de la démocratie du travail. La notion de « démocratie du travail » n’est donc ni un programme politique, ni l’anticipation intellectuelle d’une « planification économique » ou de quelque « ordre nouveau ». La démocratie du travail est un état de fait qui jusqu’ici a échappé au regard de l’homme. La démocratie du travail ne peut être organisée, pas plus d’ailleurs que la liberté. Il est impossible d’organiser la croissance d’un arbre, d’un animal ou d’un homme. Elle est autorégulatrice et n’a pas besoin de lois ou de règlements. Une fois de plus, tout ce qu’on peut faire c’est gêner son évolution ou en abuser.

Or, c’est la fonction même de toute espèce de domination autoritaire d’entraver les fonctions naturelles autorégulatrices. La tâche d’un ordre authentiquement libéral ne peut consister qu’à éliminer toute entrave aux fonctions naturelles. Or, la démocratie, pour peu qu’on la respecte et qu’on la prenne vraiment au sérieux, se confond si complètement avec l’autorégulation de l’amour, du travail et de la connaissance, qu’il faut des lois draconiennes. La dictature, autrement dit l’irrationalisme des hommes, s’identifie par contre à tout ce qui entrave cette autorégulation naturelle.

Il en découle avec netteté que la lutte contre la dictature et l’esprit autoritaire irrationnel ne peut consister que dans deux actes fondamentaux :

— dans la recherche des énergies vitales naturelles de l’individu et de la société ;

— dans l’inventaire de tous les obstacles s’opposant à la fonction spontanée de ces énergies vitales naturelles.

Il s’agit de promouvoir les premières et d’éliminer les secondes. La civilisation au sens positif du terme ne peut signifier que la création de circonstances favorables à l’épanouissement des fonctions naturelles de l’amour, du travail et de la connaissance. Si la liberté ne peut être organisée parce que toute organisation s’oppose à la liberté, on peut, on doit même organiser les conditions permettant aux énergies vitales de prendre leur élan.

Dans nos milieux professionnels nous ne prescrivons pas aux travailleurs ce qu’ils doivent penser et comment ils doivent penser. Nous n’« organisons » pas le cheminement de leur pensée. Mais nous exigeons que chacun, dans sa spécialité, se défasse en cette matière des contraintes que l’éducation a imposées à sa pensée et à ses actions. De cette manière, les réactions spontanées se présentent librement...." (La psychologie de masse du fascisme - Reich, Wilhelm - Petite Bibliothèque Payot, 1971)


"Ecoute, petit homme !" (1948)

Le titre original de l'ouvrage, écrit en 1945 et publié en 1948, est « Listen, Little Man! » (en anglais, car Reich vivait et publiait aux États-Unis). Reich l'a écrit directement en anglais. Cependant, l'édition allemande, publiée à titre posthume, porte le titre : « Rede an den kleinen Mann » (Discours au petit homme). Le but est de secouer l'homme moyen, de lui faire prendre conscience de sa propre part de responsabilité dans les maux de la société en le confrontant à sa médiocrité et à sa peur existentielle.

« Écoute, petit homme ! Ils t'appellent "petit homme", "homme moyen", "homme commun" ; ils annoncent qu'un ère nouvelle s'est levée, "l'ère de l'homme moyen". Cela, ce n'est pas toi qui le dis, petit homme ! Ce sont eux qui le disent, les vice-présidents de grandes nations, les leaders ouvriers ayant fait carrière, les fils repentis des bourgeois, les hommes d'État et les philosophes. Ils te donnent ton avenir mais ne se soucient pas de ton passé. Un médecin, un cordonnier, un technicien, un éducateur doit connaître ses faiblesses s'il veut travailler et gagner sa vie. Depuis quelques années, tu as commencé à assumer le gouvernement de la terre. L'avenir de l'humanité dépend donc de tes pensées et de tes actes. Mais tes professeurs et tes maîtres ne te disent pas ce que tu penses et ce que tu es réellement ; personne n'ose formuler sur toi la seule critique qui te rendrait capable de prendre en main ta propre destinée. » ( Wilhelm Reich)

C'est un réquisitoire passionné, un pamphlet et une mise en garde adressée directement à l'homme moyen....

- Reich écrit ce texte alors qu'il est en plein combat contre la Food and Drug Administration (FDA) américaine qui cherche à détruire ses travaux sur l'orgone et à interdire ses accumulateurs. Il se sent incompris, persécuté et trahi par ceux-là mêmes pour qui il a toujours lutté : le "petit homme". Le livre est une explosion de frustration contre la lâcheté, la bêtise et la méfiance de l'homme ordinaire.

- Dénoncer la "Peste Émotionnelle", un concept clé chez Reich. La "peste" est la force irrationnelle et destructrice dans l'être humain qui étouffe la vie, l'amour et la curiosité. Elle se manifeste par la méchanceté gratuite, le conformisme, la soumission à l'autorité et la peur de la liberté. Reich accuse le "petit homme" d'être le vecteur principal de cette peste.

- D'une certaine manière, Reich tente d'expliquer pourquoi ses découvertes (sur la sexualité, l'énergie vitale, l'orgone) sont rejetées et calomniées. Ce n'est pas, selon lui, à cause de leur manque de valeur scientifique, mais à cause de la structure caractérielle réprimée et craintive du "petit homme", qui préfère suivre les autorités établies (les "hommes en uniforme") que de penser par lui-même.

- Contrairement à "La Psychologie de masse du fascisme" qui analysait les structures sociales, "Écoute, petit homme !" est un appel à la responsabilité individuelle. Reich dit en substance : "Tu te plains des dictateurs, de la guerre, de l'oppression, mais regarde-toi ! C'est ta propre lâcheté, ton besoin d'un chef et ta haine de la vie qui rendent ces horreurs possibles."