Le temps des essais - Raymond Aron (1905-1983) - Raymond Aron (1905-1983), "Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique" (1938), "Dimensions de la conscience historique" (1961), "L'Opium des intellectuels" (1955), "Paix et Guerre entre les Nations" (1962), "Les Désillusions du progrès. Essai sur la dialectique de la modernité" (1969), "Penser la guerre, Clausewitz" (1976) ....
Last update: 12/11/2016
"L'histoire, au sens étroit, est la science du passé humain. Au sens large, elle étudie le devenir de la terre, du ciel et des espèces aussi bien que de la civilisation..." - Raymond Aron, philosophe de l'histoire, s'interroge sur ce qu'est aujourd'hui notre conscience historique, et quoique nous ne puissions, quoique nous fassions, nous ne pouvons nous passer de l'histoire, et bien que nous ne puissions, modestement, penser définitivement la relation tragique de tout événement vécu à son sens futur, reste en ce XXe siècle, nous dit-il,
nous sommes à l'aube d'une histoire vraiment "universelle" parce que chaque événement retentit aujourd'hui également en tous les points de l'horizon et parce que de partout chacun de nous, dans la défiance réciproque, travaillons pour la première fois à une même œuvre de civilisation....
Reprenons les subtiles remarques d'un Gaëtan Picon, dans les années 50 et 60, nous voyons surgir au-devant de nos chères librairies, le personnage de l'essayiste, il n'est ni philosophe ni littérateur, ou parfois si, sans toujours le savoir?
Pêle-mêle, entre bien d'autres, se côtoient dans le genre, "La Littérature à l'estomac", de Julien Gracq (1950), "Le Labyrinthe de la solitude", Octavio Paz (1950), "Pourquoi des philosophes", Jean-François Revel (1957), "Le Matin des magiciens", Louis Pauwels, Jacques Bergier (1960), "Sauver la guerre : Lettre aux futurs survivants", Gaston Bouthoul (1962), "Le Coup d'État permanent", François Mitterrand (1964), "L'Idée d'Europe dans l'histoire", Jean-Baptiste Duroselle (1965), "L'Illusion politique", Jacques Ellul (1965), "Avant que nature meure", Jean Dorst (1965), "La Faim du tigre", René Barjavel (1966), "Journal d'une époque", Denis de Rougemont (1968), etc, etc...
"Les essayistes d'aujourd'hui n'écrivent plus, comme au XVIIe siècle, des recueils de maximes ou de brèves dissertations psychologiques intitulées : De la Curiosité, Des Passions de l'Amour, De l'Ambition, etc. Peu d'ouvrages reprennent l'algèbre classique des sentiments, la tradition pourtant profondément française des moralistes : observation de l'homme à travers soi et à travers la société. C'est sans doute que d'autres problèmes interceptent celui-là. C'est surtout que la possibilité d'une connaissance de soi est elle-même en question. L'idée classique qu'il est possible de parvenir à une connaissance de l'homme, et de l'exprimer dans des formules générales et objectives, analogues aux lois de la physique, est prise en chasse à la fois par l'individuaIisme et le volontarisme contemporains.
D'une part, notre époque accueille encore les séquelles de l'individualisme romantique : les confessions existent toujours si les maximes sont désertées. Et l'équivalent de la psychologie des moralistes, nous devons le chercher aujourd'hui dans les journaux intimes : aux maximes de La Bruyère répondent les "Carnets" d'un Montherlant, "Essai sur moi-même" d'un Marcel Jouhandeau - ou encore le beau livre de Jean Cocteau : "La Difficulté d'être".
D'autre part, nous pensons surtout que l'homme n'est pas une réalité toute constituée, qui attend qu'un regard objectif la découvre, mais une existence qui se veut, se choisit, se projette - et que la conscience qu'il prend de lui-même n'est rien d'autre que cette existence et son mouvement d'autocréation. Gide disait déjà : "Je ne suis jamais que ce que je crois que je suis", Malraux déclare : "L'homme est ce qu'il fait, non ce qu'il cache" et Sartre : "L'homme est son projet".
A l'homme qui cherchait à découvrir sa nature succède l'homme qui cherche à former son destin. Citons cependant quelques ouvrages où se prolonge la tradition classique du moraliste : "Traité du beau Rôle" de Jean Lambert, "Le Complexe de César" de Jean Dutourd, "Fragments d'un Liber Veritatis", d'André Chamson, d'une très belle langue; ou le charmant essai de Jean Cassou, "Réflexions sur le Commerce des Hommes".
C'est autour des problèmes de l'action que tourne la conscience contemporaine.
Dans son ensemble, elle est une critique des conditions et des résultats de l'activité humaine : une recherche des valeurs. Si nous ouvrons le volume qui a recueilli, en 1946, les conférences de l'UNESCO, nous sommes frappés par la convergence des interrogations. Est-ce la fin du monde? demande Emmanuel Mounier. L'homme est-il mort? demande Malraux. L'écrivain assistera-t-il sans rien dire àl a catastrophe d'une nouvelle guerre? demande Sartre : autant de mises en question des valeurs sur lesquelles notre existence est fondée. Il ne s'agit plus de se connaître; il ne s'agit plus de construire patiemment un visage idéal. ll s'agit de discerner les raisons de notre péril, de savoir ce qui nous perd et ce qui nous sauvera..."
Et Gaëtan Picon, d'ajouter, en cette année 1960 (NRF), "C'est sans doute Raymond Aron qui conduit actuellement l'analyse la plus remarquable de notre monde politique et social. Venu de la philosophie de l'histoire, il lui arrive maintenant de prendre pour objet la réalité la plus immédiate; mais, même lorsqu'il signe l'éditorial d'un journal, il prend ses distances, parle avec la rigueur du savant, la hauteur de vues du philosophe. "L'Homme contre les Tyrans", "L'Age des Empires"," Le Grand Schisme", "Les Guerres en Chaîne" sont des livres indispensables à l'intelligence du monde présent...."
A la différence d'un philosophe et ami Jean-Paul Sartre, Raymond Aron n'entre pas dans la pensée par "l'existence" mais par "la philosophie de l'histoire" : l'une de ses préoccupations est de résoudre la question du "jugement historique" qui permettrait de remettre de la cohérence et de l'interprétation dans ses successions d'évènements qui agitent notre monde en tout sens. Il s'agit, dans un monde de confrontation/coexistence idéologique tel qu'il s'expose dans les années 1950-1960 entre l'URSS d'alors et le monde occidental en pleine accélération historique, d'établir un "regard sans oeillères" sur les deux modèles de sociétés dominant et sur ce qui semble se dessiner dans le monde à venir. Le chemin est alors éclairé par une confrontation entre deux penseurs essentiels de la sphère politico-sociale, Alexis de Tocqueville (1805-1859) et Karl Marx (1818-1883), l'un et l'autre prophètes à leur manière de la société technique dans laquelle nous vivons. Avec, pour Raymond Aron, encore et toujours, la volonté de ne jamais s'enfermer dans une vision par trop académique d'une réalité politico-sociale dans laquelle s'expriment nos conditions d'existence. Il n'empêche qu'en fond de ce scepticisme éclairé que professe notre sociologue, la question de l'existence de "classes sociales" continue à faire débat. Au final, la lutte des classes, est bien encore et toujours une réalité globale qui traverse nos siècles ...
Dans l’Introduction à la philosophie de l’histoire (édition de 1981), Aron posait une question : "Le problème unique est de savoir s’il est donné à l’homme de découvrir la vérité de lui-même aussi longtemps que l’histoire dure encore", puis apporte lui-même la réponse : "Oui, l’histoire est la tragédie d’une humanité qui fait son histoire, mais qui ne sait pas l’histoire qu’elle fait." (1959, Introduction à la traduction française de Max Weber, Le savant et le politique). Cette pensée, faite de retenue, ne parvenant pas à écarter un idéal de raison ou la question des valeurs, ne séduira guère les lecteurs de Sartre. Le titre du livre d'entretiens qu'il publie en 1981 résume parfaitement l'image que la postérité lui a attribué, "Le Spectateur engagé" (1981). "L’existence humaine est dialectique, c’est-à-dire dramatique, puisqu’elle agit dans un monde incohérent, s’engage en dépit de la durée, recherche une vérité qui fuit, sans autre assurance qu’une science fragmentaire et une réflexion formelle."
Face aux intellectuels "prophètes" ou "engagés" (comme Sartre) qui cherchaient à transformer le monde selon une idéologie, Raymond Aron a non seulement institutionnalisé la sociologie et la théorie des relations internationales en France, mais s'est présenté " comme le « spectateur engagé » dans un siècle de passions extrêmes, incarnant la vertu de la modération, non comme une tiédeur, mais comme une exigence intellectuelle et morale supérieure...
- Le Primat de la réalité sur l'idéologie : Il analyse le monde tel qu'il est, dans sa complexité et ses contradictions, et non tel qu'il devrait être selon un dogme. Il puise dans la sociologie (Weber, Durkheim), l'histoire et l'économie pour fonder ses jugements. Raymond Aron a ainsi enseigné à ses lecteurs à penser la complexité, à refuser les simplismes idéologiques et à assumer les responsabilités de la liberté.
- La responsabilité de l'intellectuel : Dans son essai fondateur de 1955, "L'Opium des intellectuels", il dénonce le "mythe de la gauche", le "mythe de la révolution" et le "culte de l'Histoire" qui aveuglent ses contemporains. Son apport est d'avoir rappelé que la première mission de l'intellectuel est de comprendre, pas de militer au mépris des faits. Il incarne une lucidité courageuse, souvent impopulaire.
Sur plus de vingt ans, Aron n'a cessé de disséquer les fondements et les menaces pesant sur les démocraties libérales ...
- Contre le totalitarisme soviétique : Pendant toute la guerre froide, il est l'un des rares intellectuels français à refuser toute complaisance envers l'Union soviétique. Il analyse le système soviétique non comme une version imparfaite du socialisme, mais comme un totalitarisme intrinsèquement opposé à la liberté. C'est un combat constant contre l'aveuglement "progressiste" d'une grande partie de l'intelligentsia.
- Dans "Démocratie et Totalitarisme" (1965), synthèse de ses cours à la Sorbonne, il propose une comparaison systématique des régimes politiques. Il montre que la spécificité des démocraties pluralistes réside dans la concurrence pacifique pour le pouvoir et la légitimité, là où les régimes à parti unique nient cette compétition.
- La "maladie" des démocraties : Il s'inquiète aussi des faiblesses internes des démocraties : l'inflation, les corporatismes, la démagogie, la perte du sens de l'État. Il défend un libéralisme politique tempéré, soucieux de l'ordre et de l'efficacité, bien éloigné du libéralisme économique dogmatique.
C'est peut-être dans le domaine la Pensée des Relations Internationales que l'influence de Raymond Aron a été la plus directe et la plus durable, le "Catéchisme" de la Paix et de la Guerre ...
- Penser la paix improbable, la guerre impossible : Dans son maître-ouvrage "Paix et Guerre entre les nations" (1962), il élabore une théorie sociologique exhaustive des relations internationales. Il y analyse les dilemmes stratégiques, diplomatiques et moraux de l'ère nucléaire.
- Le réalisme éclairé : Aron est un réaliste (il prend en compte la puissance, les intérêts nationaux, l'anarchie internationale), mais il n'est pas un cynique. Il intègre les dimensions morales et juridiques. Il justifie la dissuasion nucléaire comme un mal nécessaire pour éviter l'apocalypse, tout en en soulignant les terribles paradoxes moraux.
- Un guide pour la diplomatie française : Ses analyses ont offert une assise intellectuelle solide à la politique étrangère du Général de Gaulle, en particulier concernant l'indépendance nationale et la stratégie de dissuasion.
Critique du "désenchantement" moderne , Raymond Aron examine dans "Dix-huit leçons sur la société industrielle" (1963) et "Les Désillusions du progrès" (1969), les conséquences sociales et culturelles de la croissance économique ...
- Au-delà du capitalisme et du socialisme : Il est l'un des premiers à théoriser la convergence des systèmes vers une même société technicienne et bureaucratique. S'il reconnaît les bienfaits matériels du progrès, il en pointe aussi les coûts : aliénation, uniformisation, crise du sens. C'est un libéral mélancolique, conscient que la société d'abondance ne résout pas la question du "bien vivre".
- Son apport est aussi celui d'un journaliste-philosophe. À travers ses chroniques régulières dans Le Figaro (jusqu'en 1977), il a offert à ses contemporains une grille de lecture en temps réel des événements majeurs : la décolonisation (notamment la guerre d'Algérie, où il plaide pour l'indépendance avec lucidité); la construction européenne (qu'il soutient de manière critique); la crise de Mai 68, qu'il analyse dans "La Révolution introuvable" comme une "crise de civilisation" et une "psychodrame" plus que comme une révolution sociale réelle; la Détente et les équilibres géopolitiques.
Raymond Aron (1905-1983)
Jean-Paul Sartre et Raymond Aron ont tous deux marqué le XXe siècle de leur intelligence et de leurs erreurs. C'est à l'École normale supérieure,, dans les années 1920, que Jean-Paul Sartre fait la connaissance de Raymond Aron. L'un vient de la khâgne de Louis-le-Grand, l'autre de celle de Condorcet et très vite les deux normaliens deviennent des amis proches. Après la Seconde Guerre mondiale, l'un et l'autre vont incarné deux versants opposés de l'intelligentsia française, notamment dans les débats sur la guerre froide et la décolonisation. Le rapprochement de ces deux intelligences confrontées à l'existence et à la société, nous offre un magnifique exemple de deux visions possibles pour aborder le monde et nous y insérer : on l'a dit, en forçant quelque peu le trait, alors que Sartre recherche le "Bien" et entend "plier la réalité du monde par la magie du verbe", Aron par tempérament recherchera le "Vrai", redoutant l'imagination tant en philosophie qu'en politique.
Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique (1938) - Dimensions de la conscience historique (1961)
Quelle est cette conscience historique propre à notre temps? Les huit études réunies dans cet ouvrage ont été écrites au gré des circonstances entre 1946 et 1958. Elles font constellation autour de l'lntroduction à la philosophie de l'histoire (1938, Gallimard), complétant cette œuvre d”épistémologie par une série d'analyses visant à rendre intelligible notre conscience de l'histoire en référence aux traits majeurs de l'époque présente.
Que nous dit Raymond Aron à la fin de son introduction de la philosophie historique, que "La philosophie de l'histoire, est une partie essentielle de la philosophie, elle en est à la fois l'introduction et la conclusion. Introduction, puisqu'il faut comprendre l'histoire pour penser la destinée humaine, d'un temps et de toujours, conclusion, puisqu'il n'y a pas de compréhension ou devenir humain sans une doctrine de l'homme. Double caractère qui serait contradictoire si l'on se représentait la philosophie selon le schéma des théories déductives, mais qui devient intelligible dès qu'on la rattache à la dialectique de la vie et de l'esprit, qui s'achève dans la conscience de soi de l'être qui se situe dans l'histoire et se mesure à la vérité".
La première partie de l'essai "Dimensions de la conscience historique" éclaire de deux façons différentes les rapports de l'histoire comme science avec l'histoire comme exigence de sens, c'est-à-dire philosophie. Aron examine la portée de la critique de l'histoire qui est à la base des "Considérations inactuelles" de Nietzsche ainsi que celle qui fonde pour Dilthey, Rickert, Simmel, Weber, l'application, à la connaissance historique, de la philosophie kantienne. Il montre ainsi comment l'histoire comme science a ruiné les diverses philosophies de l'histoire sans pour autant annuler la possibilité et l'exigence pour les hommes d'un sens de l'histoire qui ne soit pas direction mécanique mais expression rationnelle d'une volonté.
La deuxième partie, se plaçant au cœur même de la méthode historique et des concepts qu'elle utilise (évidence, inférence, unité, totalité, etc.), dégage entre l'incertitude quant à l'avenir et l'inachèvement du sens, qui est une propriété caractéristique de l'objet que se donne l'historien, une relation nécessaire. Ainsi Aron peut-il saisir le lien ambigu et toujours métamorphose de la conjoncture historique à la condition humaine, l'impossibilité de penser définitivement la relation tragique de l'événement vécu à son sens futur - et Aron d'illustrer ce dernier point par une remarquable analyse de Thucydide et du récit historique. Après avoir donné les caractéristiques de la conscience historique propre à notre temps, Aron, dans un troisième moment, s'attache à en évoquer les grands thèmes (guerres mondiales, décolonisation); ce qu'ils nous révèlent et tendent à confirmer, c'est qu'avec le XXe siècle les hommes sont à l'aube d'une histoire vraiment "universelle" parce que chaque événement retentit aujourd'hui également en tous les points de l'horizon et parce que de partout les hommes, dans la défiance réciproque, travaillent pour la première fois à une même œuvre de civilisation.
Cette radicale nouveauté de l'avenir historique jette les hommes sur deux écueils : le relativisme ou l'attachement frénétique à une cause. Aron conçoit sa tâche, en tant que philosophe de l'histoire, comme une tentative pour surmonter en acte cette oscillation tragique.
"Chaque être humain est unique, irremplaçable en soi-même et pour quelques autres, parfois pour l'humanité elle-même. Et pourtant l'histoire fait des individus une effroyable consommation, qu'on ne voit pas le moyen d'éviter, tant que la violence sera nécessaire aux changements sociaux. Les hommes sont sacrifiés comme des moyens à des fins historiques, et celles-ci, pourtant, ne sont pas au-delà des hommes : les buts de l'histoire sont nécessairement ici-bas. ."
"L'Opium des intellectuels" (1955) est encore souvent estimé comme le meilleur antidote jamais écrit contre le fanatisme intellectuel. Sa pertinence est même accrue à notre époque de réseaux sociaux et de polarisation idéologique. C'est l'ouvrage le plus célèbre et probablement le plus brillant.
C'est le livre qui a brisé le tabou du silence autour du communisme soviétique parmi les intellectuels français de gauche. C'est un chef-d'œuvre de sociologie de la connaissance et une critique définitive des passions idéologiques.
Il n'est pas nécessaire de vivre dans les années 50 pour comprendre la dénonciation :
- Des religions politiques (les "opiums" modernes comme le populisme, l'extrémisme identitaire, les idéologies complotistes).
- Du fétichisme de la Révolution face au pragmatisme de la réforme.
- De l'idolâtrie de l'Histoire et du "Sens de l'Histoire" qui sert à justifier l'injustifiable.
- De l'aveuglement des intellectuels qui préfèrent la cohérence d'un système à la complexité du réel.
L'Opium des intellectuels (1955)
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste est le premier parti de France à l'Assemblée nationale et son influence dans les milieux intellectuels est tel qu'il parvient, par exemple, à mobiliser nombreuses d'écrivains et hommes de plume pour condamner le livre de Victor Kravchenko remettant en cause l'URSS et la politique de Staline (I Choose Freedom), à engager une violente campagne contre la création de l'OTAN, à soutenir l'Appel de Stockholm en 1950. Raymond Aron ose avec "L'Opium des intellectuels" s'élever contre ce conformisme idéologique que porte particulièrement Jean-Paul Sartre. "L'Opium naquit du désir d'expliquer la cécité ou l'abstention qui s'empare des meilleurs esprits dès lors que l'URSS ou le communisme était en cause." Dans le prolongement de son "Introduction à la philosophie de l"histoire" (1938), Raymond Aron remet en cause les trois mythes fondateurs du progressisme, une gauche politique qui ne libère pas réellement l'individu mais au contraire le plie "la servitude de l'administration publique", la révolution, qui au fond ne fait que substituer violemment une élite à une autre, enfin le prolétariat, idée totalement artificielle : "le prolétariat authentique n'est pas défini par l'expérience vécue des travailleurs mais par une doctrine de l'histoire."
A quoi tient la force du marxisme? "Le marxisme est par lui-même une synthèse, il combine les thèmes majeurs de la pensée progressiste. Il se réclame de la science qui garantit la victoire finale. Il fait sienne l'aspiration éternelle à la justice. Il affirme qu'un déterminisme commande au déroulement du drame, mais cette nécessité est dialectique. Pessimiste au comptant, optimiste à terme, il répand la foi romantique dans la fécondité des bouleversements. Chaque tempérament, chaque famille d'esprit découvre un aspect de la doctrine accordée à ses propres références." Mais, pour Aron, "il en va de l'histoire comme de l'existence individuelle: elle ne présente pas d'unité empiriquement observable, ni réelle, ni significative, au contraire, il n'existe qu'un déterminisme aléatoire lié à la structure du monde humain. Chaque fois que l'on situe un acte par rapport à une situation, on doit réserver une marge d'indéterminisme." Quant aux intellectuels, la France en est particulièrement la terre d'adoption forgée d'abord dans un antiaméricanisme total, puis dans une clémence sans équivalence envers l'URSS malgré les épurations évidentes....
"LES idéologies politiques mêlent toujours, avec plus ou moins de bonheur, des propositions de fait et des jugements de valeur. Elles expriment une perspective sur le monde et une volonté tournée vers l'avenir. Elles ne tombent pas directement sous l'alternative du vrai et du faux, elles n'appartiennent pas non plus à l'ordre du goût et des couleurs. La philosophie dernière et la hiérarchie des préférences appellent le dialogue plutôt que la preuve ou la réfutation ; l'analyse des faits actuels ou l'anticipation des faits à venir se transforme avec le déroulement de l'histoire et la connaissance que nous en prenons. L'expérience corrige progressivement les constructions doctrinales.
En Occident, le climat, au lendemain de la seconde guerre mondiale, est conservateur. Si l'Union soviétique ne semblait menaçante, si la Chine, après avoir chassé les Occidentaux, ne réveillait les fantômes d'un impérialisme jaune, si la bombe atomique n'entretenait l'angoisse, Européens et Américains jouiraient de la paix retrouvée, ceux-ci dans l'orgueil d'une prospérité unique, ceux-là satisfaits d'une confortable sagesse, après tant de folies. Mais la rivalité continue entre les deux univers. La révolution soulève les peuples extérieurs à la minorité occidentale. Marx remplace Confucius et les compagnons de Gandhi rêvent de bâtir d'immenses usines.
A l'automne de 1954, pour la première fois depuis 1939 ou plutôt depuis 1931, les canons se sont tus, — non les mitraillettes : il serait prématuré de fermer les portes du temple de Janus.
Les faits majeurs.
En Occident, la querelle du capitalisme et du socialisme est en train de perdre son potentiel affectif. Dès lors que l'on confond l'Union soviétique avec le socialisme, celui-ci n'a manifestement pas pour fonction de recueillir l'héritage du capitalisme, mais d'assurer, lui aussi, le développement des forces productives. Rien ne suggère qu'il doive partout succéder au régime de la propriété privée. L'idée d'un parallélisme entre les phases de la croissance et la succession des régimes, est écartée par les événements.
Les sociétés dites socialistes retrouvent, sous des formes modifiées, les nécessités inhérentes à tout système moderne. Ici et là, « les cadres décident de tout ». Les directeurs soviétiques retiennent l'équivalent des profits. Les incitations à l'effort, les salaires ou les primes au rendement ressemblent aux pratiques du capitalisme occidental d'hier. Jusqu'à présent, les planificateurs, en raison de la pénurie et de la volonté d'accroître rapidement la puissance du pays, ne se sont souciés ni de la productivité des divers investissements ni des préférences des consommateurs. Ils ne vont pas tarder à connaître les périls de la mévente et les exigences du calcul économique.
La mise en question des institutions représentatives constitue le deuxième fait majeur de notre siècle. Jusqu'en 1914, ce que la gauche défendait et illustrait par-dessus tout, ce que les non-Occidentaux tâchaient d'imiter, c'étaient les libertés : la presse, le suffrage universel et les assemblées délibérantes. Le Parlement semblait le chef-d'œuvre de l'Europe, que les « cadets » de Russie ou les jeunes Turcs rêvaient de reproduire.
Les régimes parlementaires ont fait faillite, entre les deux guerres, dans la plus grande partie de l'Europe. L'Union soviétique a démontré que la pluralité des partis et le gouvernement par discussion ne comptaient pas parmi les secrets de la puissance que les sociétés d'Asie voulaient dérober aux conquérants. Les crises qui, en Amérique du Sud, dans le Proche-Orient, en Europe orientale, ont paralysé le fonctionnement des démocraties, ont suscité des doutes sur la possibilité d'exporter les coutumes britanniques et américaines. Le système représentatif, dont Westminster et le Capitole offrent le modèle achevé, laisse aux groupes professionnels, aux syndicats, aux familles spirituelles, aux individus le droit de défendre leurs intérêts, de se quereller avant et pendant l'action. Il exige un personnel capable de maintenir la modération des controverses, une classe dirigeante consciente de son unité et résolue, en cas de besoin, à des sacrifices. Il est menacé par l'ardeur excessive des querelles (les coups de revolver n'ont pas été inconnus dans l'hémicycle de parlements balkaniques), par le conservatisme aveugle des privilégiés, par la faiblesse des classes moyennes.
L'alternative des libertés politiques et du progrès économique, du Parlement ou des barrages, de la gauche libérale et de la gauche socialiste est une fausse alternative en Occident. Elle peut paraître inéluctable en certaines circonstances. La promotion d'un pays non capitaliste, au premier rang des grandes puissances, a consacré par le succès la formule de « l'occidentalisation sans la liberté » ou encore de « l'occidentalisation contre l'Occident ».
L'harmonie préétablie entre la dénonciation du capitalisme au XIXe siècle par un intellectuel d'Occident et les passions des intellectuels d'Asie et d'Afrique constitue un troisième fait majeur de notre temps. La doctrine marxiste, par ses erreurs autant que par sa vérité partielle, rejoint la représentation que le diplômé d'Asie est enclin à se faire du monde. Les grandes sociétés, commerciales ou industrielles, installées en Malaisie, à Hong-kong, dans l'Inde, ressemblent au capitalisme qu'a observé Marx, plus qu'à l'industrie de Detroit, de Coventry ou de Billancourt. Que l'essence de l'Occident soit la recherche du profit, que les missions religieuses et les croyances chrétiennes soient le camouflage ou le point d'honneur d'intérêts cyniques, que, finalement, victime de son propre matérialisme, l'Occident doive se déchirer en des guerres impérialistes, une telle interprétation est partiale, incomplète, injuste : elle n'en convainc pas moins les peuples dressés contre des maîtres étrangers.
En adhérant à cette idéologie, l'intellectuel d'Asie change la signification de ce qu'il est résolu à accomplir. Les réformateurs japonais de l'ère Meiji ont rédigé une Constitution, parce que celle-ci, comme les chemins de fer, le télégraphe, l'instruction primaire, la science, appartenait au système social et intellectuel auquel l'Europe devait, semble-t-il, sa prééminence. En imitant la modalité russe de la société industrielle, la nation, humiliée hier par la France ou la Grande-Bretagne, aujourd'hui révoltée contre elles, se donne l'illusion de ne rien devoir aux Occidentaux et même de les devancer sur la route de l'histoire.
Inévitablement — et c'est là le quatrième fait majeur de la conjoncture — on ne donne pas au grand schisme entre le camp soviétique et l'Occident la même signification, à Londres et à Bombay, à Washington et à Tokyo. Le régime soviétique, qui supprime la libre discussion entre partis, entre parlementaires, entre intellectuels, parfois entre savants, paraît aux Européens ou aux Américains étrange, terrifiant. Comme il apporte avec lui la concentration de millions d'hommes dans les villes, des usines gigantesques, le culte de l'abondance et du confort, la promesse d'un espoir radieux, il paraît, au regard des Asiatiques, chargé des mêmes vertus et des mêmes vices que le régime occidental (peu importe qu'on lui attribue des vertus ou des vices supplémentaires).
Les Américains aiment à imaginer que la Russie menace les peuples libres et qu'eux-mêmes les protègent. Les Asiatiques veulent croire que la querelle entre les États-Unis et l'Union soviétique ne les concerne pas et que la morale, autant que l'opportunité, leur ordonne la neutralité. Les Européens préféreraient l'interprétation des Asiatiques : les armées russes, à deux cents kilomètres du Rhin, les rappellent à la réalité. Japonais, Chinois ou Indiens ne peuvent pas ne pas détester l'impérialisme occidental, refoulé d'Asie mais non d'Afrique, autant que l'éventuel impérialisme d'un communisme russe ou chinois. Les Européens ne peuvent pas ignorer que l'Union soviétique est encore pauvre, que les États-Unis sont déjà riches, que la domination de celle-là impose une technique assez primitive d'industrialisation, que la domination de ceux-ci s'exprime surtout par la distribution de dollars.
Les débats idéologiques sont autres de pays à pays, selon que tel aspect de la conjoncture est souligné ou méconnu, selon l'angle de vision, selon la tradition de pensée. Parfois les débats expriment les problèmes que les nations doivent effectivement résoudre, parfois ils les déforment ou les transfigurent pour les insérer dans des schémas à prétention universelle.
(...)
La grande querelle des intellectuels français a aussi le communisme pour enjeu, mais en un style tout autre. Bien qu'il y ait un grand parti communiste en France, les intellectuels staliniens ne sont pas engagés dans des véritables débats avec leurs confrères non communistes. Les physiciens, chimistes, médecins, de tendances ou de convictions communistes, ne disposent ni de laboratoires, ni de méthodes qui leur soient propres ; sauf dans les revues du parti, ils ignorent tout du matérialisme dialectique1. Le spécialistes des sciences humaines, à quelques exceptions près, ne s'en soucient pas davantage. Quant aux professeurs de Sorbonne qui, sans être inscrits au parti, signent des pétitions contre le réarmement de l'Allemagne ou la guerre bactériologique, ils écrivent des livres sur la vertu, le néant ou l'existentialisme qui ne seraient pas sensiblement différents si Staline n'avait jamais existé. Quoi qu'on en dise, le communisme pose à la France un problème politique, non spirituel.
La collectivité française souffre d'un ralentissement du progrès économique. Le mal, tant de fois dénoncé par les économistes de droite et de gauche, se manifeste par les alternances d'inflation et de stagnation, la survivance d'entreprises anachroniques, la dispersion de l'appareil de production, la faible productivité d'une partie importante de l'agriculture. Cette crise, amplifiée par les erreurs de la période 1930-1938 et la deuxième guerre, a été préparée par la baisse de la natalité et le protectionnisme agricole introduit dès la fin du siècle dernier. Elle est, depuis dix ans, en train d'être surmontée.
Régime et structure de l'économie, en France, n'ont été voulus par personne. On peut l'imputer à la bourgeoisie ès-qualité, si l'on pose que la bourgeoisie est la classe dirigeante. Mais, autant que les dirigeants des trusts, les hommes politiques, les simples électeurs ont voulu les mesures, qui ont peu à peu freiné l'expansion. Les Français ont préféré collectivement les loisirs à l'élévation du niveau de vie, les subventions et allocations de l'État aux rigueurs de la concurrence.
Le capitaliste par excellence, avant 1914, était le propriétaire d'immeubles ou de terres : depuis lors, il a été plus maltraité que toute autre catégorie sociale. Les revenus du capital — des valeurs mobilières ou du capital foncier et immobilier — représentent aujourd'hui, en France, un pourcentage du revenu national plus faible qu'en aucun pays d'Occident (moins de 5 %). Les « puissances d'argent », betteraviers ou autres, exercent sur les pouvoirs publics des pressions indiscrètes pour la défense de leurs intérêts. La loi de 40 heures fut également une mesure malthusienne. Nul gouvernement n'a été plus malthusien que celui du Front populaire.
Le débat sur l'attitude à l'égard des communistes à l'intérieur se distingue, sans se séparer, du débat sur la diplomatie à l'égard du camp soviétique. Les experts, férus d'expansion, se demandent si une majorité de droite ou du centre serait capable de promouvoir le progrès économique. Les lettrés reprennent, pour des raisons différentes, les arguments des experts : seule une majorité de gauche présente, à leurs yeux, des garanties contre le règne de l'argent et pour une politique de paix. Tous les pays d'Europe ont leurs bevanistes, neutralistes, adversaires du pacte atlantique ou de l'O. T. A. N. Les Français ont élaboré, avec plus de subtilité les diverses conceptions possibles, parce qu'ils ont plus que les Britanniques et les Américains le goût des discussions d'idées (même ou surtout sans portée pratique).
Ces sortes de discussions sont probablement moins stériles qu'elles ne le paraissent. Les communistes ont admis, une fois pour toutes, que les deux camps se livrent une guerre au terme de laquelle le camp socialiste survivra seul. Les non-communistes ne doivent pas accepter cette vision du monde, même avec inversion des valeurs. Refusant le dogmatisme, ils n'acceptent ni que l'Occident soit défini adéquatement par la propriété privée, la recherche du profit ou les institutions représentatives, ni que l'univers soviétique, à jamais fixé dans le stalinisme, soit incapable de donner, de sa propre foi, une interprétation qui tolère la pacification progressive. Le communiste veut que la stratégie soviétique soit conforme à l'image qu'en donne la doctrine à l'usage du vulgaire. L'anticommuniste veut qu'elle soit conforme à la doctrine ésotérique (guerre inexpiable...) L'histoire est rarement à ce point logique. La réalité se situe ou se situera quelque part, entre le sens vulgaire et le sens ésotérique ; la stratégie de conquête mondiale est susceptible de demeurer l'arrière-pensée des dirigeants, sans dicter leur conduite effective.
Ces deux débats, économique et diplomatique, les intellectuels se plaisent à les mener en des termes idéologiques. La meilleure manière d'accélérer le progrès économique, la combinaison parlementaire susceptible de favoriser l'expansion sans permettre la répétition du « coup de Prague » intéressent les Français, non l'humanité. Les spéculations sur une politique étrangère, qui ne serait ni celle des satellites de l'Union soviétique ni celle des partenaires du pacte de l'Atlantique, ne restent pas sans conséquences si elles paralysent la diplomatie française, mais elles sont sans signification universelle. Habitués à parler pour tous les hommes, ambitieux d'un rôle à la mesure de la planète, les intellectuels français s'ingénient à camoufler le provincialisme de leurs controverses sous les débris des philosophies de l'histoire du siècle dernier. Les communistes, en acceptant les prophéties marxistes au profit du parti communiste, les révolutionnaires, en reprenant les mêmes prophéties, formalisées, à titre hypothétique, réussissent également à se soustraire à l'étroitesse d'une nation de deuxième ordre. Au lieu de poser la question raisonnable : que faire quand les ouvriers votent en grand nombre pour le parti communiste, en un pays qui est, géographiquement et spirituellement, à l'intérieur du camp occidental ? ils méditent sur la vocation révolutionnaire d'un prolétariat rêvé par Marx, ils posent l'équivalence mythique du prolétariat et du parti communiste.
En un sens, ce débat français garde une portée exemplaire. La France n'a été créatrice ni des institutions politiques (libertés personnelles, assemblées délibérantes) ni des institutions économiques, caractéristiques du monde moderne. Mais elle a élaboré et diffusé les idéologies typiques de la gauche européenne : égalité des hommes, liberté des citoyens, science et libre examen, révolution et progrès, indépendance des nations, optimisme historique. De ces idéologies, les deux « géants » se prétendent également héritiers. Les intellectuels d'Europe ne se reconnaissent ni dans l'un ni dans l'autre. Doivent-ils pencher vers l'Union soviétique, en reprenant les thèmes du prophétisme marxiste ou vers les États-Unis, malgré tout respectueux du pluralisme spirituel ? Ou rejeter l'aboutissement actuel de la civilisation technique, sous l'une et l'autre forme ? Les intellectuels de France ne sont pas seuls à formuler ces interrogations : dans tous les pays qu'humilie le déclin national et qui gardent la nostalgie des valeurs aristocratiques, d'autres intellectuels leur font écho.
L'art des intellectuels britanniques est de réduire à des termes techniques des conflits souvent idéologiques, l'art des intellectuels américains de transfigurer en querelles morales des controverses qui concernent bien plutôt les moyens que les fins, l'art des intellectuels français d'ignorer et, bien souvent, d'aggraver les problèmes propres à la nation, par volonté orgueilleuse de penser pour l'humanité entière..."
PREMIÈRE PARTIE MYTHES POLITIQUES
Aron analyse trois "mythes" centraux qui servent de fondement à la conscience de gauche et qui, selon lui, déforment la perception du réel.
Chapitre Premier. — LE MYTHE DE LA GAUCHE
Aron commence par questionner la validité et l'unité du clivage Gauche/Droite. Il observe que ces termes sont devenus des étiquettes vides de sens concret, servant davantage à identifier des camps qu'à décrire des doctrines cohérentes. La "Gauche" se définit moins par un programme positif que par une posture d'opposition, un "état d'esprit" anticlérical, progressiste et souvent pacifiste. Aron montre comment, historiquement, les positions de la Gauche (comme le pacifisme dans l'entre-deux-guerres) peuvent se révéler contre-productives face à des régimes totalitaires. Il souligne que l'unité de la Gauche est un mythe, masquant des divisions profondes (entre socialistes et communistes, par exemple) qui sont souvent plus significatives que le clivage originel.
La force de ce chapitre réside dans sa déconstruction d'une catégorie considérée comme allant de soi. Aron dénaturalise la Gauche et en fait un objet d'analyse historique et sociologique. Sa critique est salutaire car elle oblige à penser au-delà des étiquettes. Cependant, on peut lui reprocher de sous-estimer la persistance d'une "matrice" intellectuelle commune à la Gauche (l'idée d'émancipation, la justice sociale) qui, malgré ses divisions, continue de structurer le paysage politique. Son approche est celle d'un rationaliste pour qui les divisions doctrinales devraient primer sur les affinités électorales ou culturelles.
Chapitre II. — LE MYTHE DE LA RÉVOLUTION
C'est un chapitre clé. Aron s'attaque au fétichisme de la Révolution, qu'il considère comme une croyance quasi-religieuse en la régénération totale de la société par un événement violent et fondateur. Il oppose la "Révolution" comme mythe (un concept sacralisé, eschatologique) aux "révolutions" comme faits historiques (souvent sanglants et aux résultats incertains). Pour l'intellectuel idolâtre, la Révolution est une fin en soi, un acte de pureté qui absout toutes les violences commises en son nom. Aron lui oppose la réforme, qu'il juge plus réaliste, plus humaine et souvent plus efficace pour améliorer concrètement la condition des individus. La foi en la Rolution, selon lui, mène à justifier l'injustifiable au nom d'un avenir radieux.
"LE mythe de la gauche contient implicitement l'idée de Progrès et suggère la vision d'un mouvement continu. Le mythe de la Révolution a une signification complémentaire et opposée : il nourrit l'attente d'une rupture avec le train ordinaire des choses humaines. Lui aussi, me semble-t-il, naît d'une réflexion sur le passé. Ceux qui nous paraissent, après coup, avoir préparé la Grande Révolution en répandant une manière de penser incompatible avec celle de l'Ancien Régime, n'annonçaient ni ne souhaitaient l'écroulement apocalyptique du vieux monde. Presque tous, audacieux en théorie, marquaient la même prudence que Jean-Jacques Rousseau dans le rôle de conseiller du Prince ou de législateur. La plupart inclinaient à l'optimisme : une fois écartés traditions, préjugés, fanatisme, une fois les hommes éclairés, l'ordre naturel des sociétés s'accomplirait. A partir de 1791 ou 1792, la Révolution fut ressentie par les contemporains, y compris les philosophes, comme une catastrophe. Avec le recul, on finit par perdre le sens de la catastrophe pour se rappeler la seule grandeur de l'événement.
Parmi ceux qui se réclamaient du parti du mouvement, les uns s'efforcèrent d'oublier la terreur, le despotisme, le cycle des guerres, toutes les péripéties sanglantes dont les journées, héroïques et radieuses, prise de la Bastille ou fête de la Fédération, avaient été l'origine. Les luttes civiles, les gloires ou les défaites militaires n'avaient été que l'accompagnement, au fond accidentel, de la Révolution. L'élan irrésistible qui tend à la libération des esprits et des hommes, à l'organisation rationnelle des collectivités, interrompu par la réaction monarchique ou religieuse, continue, pacifique peut-être, par l'emploi limité de la force en cas de besoin.
D'autres, au contraire, mirent l'accent sur la prise du Pouvoir et la subversion. Ils avaient foi dans la violence, seule capable de forger l'avenir. Les tenants du mythe révolutionnaire souscrivent le plus souvent au même système de valeurs que les réformistes, ils escomptent le même aboutissement, une société pacifique, libérale, soumise à la raison. Mais l'homme ne réaliserait sa vocation et ne prendrait en charge son destin que par l'exploit prométhéen — valeur en lui-même ou moyen indispensable..."
La critique est puissante et conserve son actualité. Aron démonte la logique qui conduira les intellectuels à excuser les crimes du stalinisme. Sa défense du réformisme est un plaidoyer pour la modestie et la responsabilité en politique. Le point faible potentiel est que son libéralisme prudent peut sembler manquer de l'élan mobilisateur du mythe révolutionnaire. Il ne répond pas entièrement à la question de savoir comment susciter l'engagement pour le changement dans des sociétés où le réformisme peut paraître lent et technocratique.
Chapitre III. — LE MYTHE DU PROLÉTARIAT
Aron déconstruit le troisième pilier de la religion séculière : la croyance en le prolétariat comme classe universelle et rédemptrice. Il montre comment le prolétariat a été investi d'une mission quasi-messianique dans la philosophie de l'histoire marxiste. Pour Aron, c'est une mystification. Le prolétaire est une abstraction philosophique, un "mythe poétique" qui ne correspond pas à la réalité sociologique de la classe ouvrière, diverse et préoccupée par des enjeux concrets (salaires, conditions de travail) bien plus que par une mission historique. Ce mythe sert à légitimer la dictature du parti qui prétend incerner la conscience du prolétariat.
La démonstration est efficace. Aron, sociologue, ramène la classe ouvrière à sa réalité empirique, sapant ainsi les fondements de son sacre idéologique. Il met en lumière le mécanisme de l'« aliénation » des intellectuels qui s'auto-investissent du rôle de porte-parole d'une classe à laquelle ils n'appartiennent pas. La limite de cette analyse est qu'elle peut être interprétée comme une forme de mépris pour la capacité politique de la classe ouvrière. Aron ne nie pas ses luttes, mais il nie la lecture métaphysique qu'en donne l'idéologie.
DE L'OPTIMISME POLITIQUE (Section de transition)
Aron conclut cette première partie en critiquant l'optimisme historique inhérent aux mythes de gauche. Cet optimisme, qui postule un sens bienveillant de l'Histoire, est dangereux car il conduit à sous-estimer les risques de laction politique et à justifier les moyens par la fin. Il oppose à cet optimisme idéologique un "pessimisme actif" ou un "optimisme modéré" qui, conscient des potentialités du mal, vise à construire un ordre meilleur par des ajustements prudents et un contrôle constant du pouvoir.
DEUXIÈME PARTIE IDOLATRIE DE L'HISTOIRE
Aron s'attaque ici au fondement philosophique de l'« opium » : la croyance en une Histoire ayant un Sens déterminé.
Chapitre IV. — HOMMES D'ÉGLISE ET HOMMES DE FOI
Aron dresse une typologie des rapports à la croyance politique. Il distingue les "hommes d'Église" (les doctrinaires, les gardiens de l'orthodoxie, comme les cadres du Parti communiste) des "hommes de foi" (les croyants sincères, souvent des intellectuels, qui adhèrent à l'idéal mais peuvent être ébranlés par ses contradictions). Les premiers sont des fonctionnaires du sacré idéologique, les seconds en sont les mystiques. Cette distinction lui permet d'expliquer pourquoi certains intellectuels, découvrant la réalité soviétique, pouvaient soit rompre (hommes de foi), soit trouver des justifications sophistiquées (hommes d'Église).
Cette typologie est heuristique et éclaire la sociologie des croyants politiques. Elle montre que l'adhésion à une religion séculière n'est pas un bloc monolithique. Elle permet de comprendre les crises de conscience et les mécanismes d'auto-persuasion.
Chapitre V. — LE SENS DE L'HISTOIRE
C'est le cœur philosophique de l'ouvrage. Aron réfute l'idée que l'Histoire ait un "Sens" unique, prédéterminé et téléologique (visant une fin). Le marxisme, en particulier, est accusé d'être une "théodicée laïque" qui justifie les souffrances présentes au nom d'un avenir radieux. Pour Aron, l'Histoire est un processus ouvert, fait de contingences, de choix humains et de conséquences imprévues. Chercher un Sens unique revient à nier la liberté et la responsabilité des acteurs. C'est une forme de déterminisme qui absout les bourreaux et méprise les victimes.
La position d'Aron est celle d'un philosophe héritier de la tradition critique et libérale. Sa réfutation du déterminisme historique est convaincante et constitue une base essentielle pour fonder une éthique de la responsabilité politique. On peut lui objecter que les hommes ont un besoin anthropologique de donner du sens à l'Histoire, mais Aron répondrait que ce besoin ne doit pas se muer en une croyance dogmatique qui échappe à l'épreuve des faits.
Chapitre VI. — L'ILLUSION DE LA NÉCESSITÉ
Ce chapitre est le prolongement pratique du précédent. L'idée d'un Sens de l'Histoire crée l'illusion de la "Nécessité historique". Les pires actions (les procès de Moscou, la terreur) peuvent ainsi être présentées comme des étapes nécessaires, inéluctables, sur la voie du progrès. Aron dénonce cette "illusion rétrospective de la fatalité" qui consiste, après coup, à reconstruire le passé comme s'il ne pouvait se dérouler autrement. Cette croyance est l'antithèse de la liberté et du jugement moral.
C'est une critique dévastatrice des justifications des crimes totalitaires. Aron restaure la possibilité du jugement moral en politique : un acte n'est pas juste parce qu'il est "historiquement nécessaire", il doit être jugé à l'aune de principes éthiques universels. Cette insistance sur la morale et la responsabilité individuelle est un des apports majeurs du livre.
DE LA MAÎTRISE DE L'HISTOIRE (Section de transition)
En contrepoint de l'idolâtrie de l'Histoire, Aron esquisse une vision alternative : non pas subir l'Histoire au nom d'un Sens supposé, mais chercher à la "maîtriser" de manière modeste et raisonnable. Cette maîtrise passe par la réforme, la négociation, la recherche de la paix et la construction d'institutions stables qui limitent la violence et l'arbitraire.
TROISIÈME PARTIE L'ALIÉNATION DES INTELLECTUELS
Aron applique son analyse à la condition et au rôle des intellectuels eux-mêmes.
Chapitre VII. — LES INTELLECTUELS ET LEUR PATRIE
Aron examine le rapport ambigu des intellectuels à la nation. Il note une tradition de cosmopolitisme et de critique de l'État-nation chez les intellectuels de gauche, qui contraste avec leur adhésion à une "patrie" idéologique (l'URSS). Il critique ce qu'il perçoit comme un déracinement et un manque de responsabilité civique. Pour lui, l'intellectuel doit assumer son appartenance à une communauté politique concrète et œuvrer à son amélioration, plutôt que de la déserter au profit d'une cité idéale lointaine.
Ce chapitre est plus polémique et daté. La défense de la "patrie" par Aron résonne avec le contexte de la Guerre froide et la nécessité de l'engagement atlantiste. Si sa critique du cosmopolitisme abstrait est pertinente, elle frôle parfois une forme de nationalisme républicain qui pourrait être contestée aujourd'hui.
Chapitre VIII. — LES INTELLECTUELS ET LEURS IDÉOLOGIES
Aron analyse la propension des intellectuels à créer et à adhérer à des systèmes idéologiques complets et clos. Il explique ce phénomène par leur formation abstraite et leur éloignement des réalités pratiques du pouvoir et de la production. Leur "pêché originel" est de préférer la cohérence logique d'un système à la complexité désordonnée du réel. Cette "haine des compromis" les pousse vers les idéologies radicales.
La sociologie de l'intellectuel proposée par Aron est lucide. Elle met en garde contre la tentation de l'esprit de système. Cependant, elle risque de réduire le rôle de l'intellectuel à celui d'un expert ou d'un technocrate, en négligeant sa fonction essentielle de contestation de l'ordre établi au nom d'idéaux universalistes.
Chapitre IX. — LES INTELLECTUELS EN QUÊTE D'UNE RELIGION
Aron synthétise sa thèse centrale : le engagement politique des intellectuels au XXe siècle est une quête religieuse déplacée. Le déclin des religions traditionnelles a créé un vide que les idéologies séculières (communisme, fascisme) ont comblé. Les intellectuels, "clercs" modernes, y trouvent une foi, une église (le Parti), une orthodoxie et un sens à l'existence. C'est cette dimension religieuse, et non une simple erreur de raison, qui explique la puissance et l'aveuglement de leur engagement.
Ce chapitre est la clé de voûte de l'ouvrage. La grille de lecture "religieuse" est extrêmement féconde pour comprendre le totalitarisme et les passions politiques du siècle. Elle a été reprise par de nombreux penseurs par la suite (par exemple, François Furet). Sa force est de rendre compte de l'intensité affective et de la dimension de culte propres aux idéologies.
DESTIN DES INTELLECTUELS
Aron conclut sur un plaidoyer pour un nouveau rôle de l'intellectuel : non plus le "prophète" ou le "grand prêtre" d'une religion séculière, mais le "témoin" lucide, le "pédagogue" et le "critique". Il doit renoncer aux certitudes absolues, accepter le pluralisme des valeurs et la lenteur de l'action réformatrice. Son devoir est de défendre la liberté de l'esprit contre tous les fanatismes, qu'ils viennent de la droite ou de la gauche.
CONCLUSION LA FIN DE L'IDEOLOGIE
Raymond Aron conclut son ouvrage sur une affirmation audacieuse et, à l'époque, profondément provocatrice : l'âge des grandes idéologies closes et totalisantes est en train de s'achever.
Cet "âge idéologique", qui a culminé aux XIXe et XXe siècles avec le marxisme et le fascisme, se caractérisait par la prétention de détenir une explication totale du monde et une vision eschatologique de l'Histoire promettant le salut de l'humanité.
Aron annonce l'avènement possible d'un "âge de la raison" ou d'un "âge pragmatique", où la politique serait ramenée à ses justes proportions :
- Fin des certitudes absolues : La politique n'est plus un substitut de la religion. Elle redevient l'art du possible, de la gestion des conflits et de la recherche laborieuse de compromis.
- Primat de la technique sur l'idéologie : Les sociétés modernes sont confrontées à des problèmes concrets (croissance économique, administration, technologie) qui relèvent davantage de l'expertise et de la réforme technique que de la révolution messianique.
- Retour à un libéralisme modéré : Aron appelle à une renaissance de la pensée libérale, non pas dans sa version économique dogmatique, mais comme une philosophie politique qui valorise le pluralisme, la liberté individuelle, la modération du pouvoir et la résolution pacifique des différends.
- Cette "fin" n'est pas un constat d'évidence, mais un espoir et un programme. Elle nécessite un changement de mentalité des intellectuels, qui doivent renoncer à leur soif de l'absolu pour endosser un rôle plus modeste de "témoin" et de "conseiller" éclairé.
Une prophétie en partie réalisée... : Avec le recul, on ne peut qu'être frappé par la prescience d'Aron. La chute de l'URSS en 1991 et le discrédit profond du communisme ont semblé acter la "fin de l'histoire" idéologique au profit de la démocratie libérale, comme l'a également théorisé Francis Fukuyama (un héritier de cette tradition). La pensée unique et le pragmatisme technocratique ont dominé les années 1990.
Mais cette affirmation de la "fin de l'âge idéologique" a été vivement contestée. L'idéologie n'a pas disparu ; elle s'est transformée....
- Les nouvelles idéologies : Le néolibéralisme, l'écologie politique, les nationalismes identitaires et les populismes de tout bord sont des formes d'idéologies, parfois aussi passionnées et manichéennes que les anciennes. Elles offrent, elles aussi, des réponses globales et mobilisatrices.
- La résurgence du religieux : Le retour en force du fait religieux (islamisme, fondamentalismes) dans la sphère politique contredit directement la thèse d'une sécularisation achevée et d'un monde régi par la seule raison instrumentale.
- L'ère de la "post-vérité" : Aujourd'hui, on assiste moins à une disparition des idéologies qu'à leur fragmentation et à leur dérégulation, avec la montée en puissance des croyances complotistes et des "bulles" informationnelles, qui sont une forme dégradée mais puissante d'opium intellectuel.
"Paix et Guerre entre les Nations" (1962)
Un livre monumental qui est à la théorie des relations internationales ce que La République de Platon est à la philosophie politique, a-t-on écrit.
C'est une somme théorique qui propose une analyse systématique et réaliste des relations internationales, fondée sur une théorie de l'action diplomatique-stratégique.
Aron y développe des concepts puissants pour penser la politique mondiale...
- Il offre une alternative puissante et nuancée au réalisme brutal d'un Hans Morgenthau. Aron est un "réaliste libéral" qui intègre la morale et le droit sans jamais tomber dans l'angélisme.
- Ses concepts, comme la distinction entre relations "homogènes" (entre démocraties) et "hétérogènes" (entre régimes aux valeurs antagonistes), sont d'une clarté remarquable pour analyser les conflits actuels (ex: les relations Occident-Russie ou Occident-Chine).
- Sa réflexion sur la dialectique "stratégie-diplomatie", sur la dissuasion nucléaire et sur l'équilibre des puissances reste le cadre d'analyse le plus solide pour comprendre la géopolitique du XXIe siècle.
Le livre a immédiatement consacré Aron comme le principal théoricien français des relations internationales, et l'un des plus importants au monde. Son érudition, sa rigueur conceptuelle et l'ampleur de la synthèse ont forcé l'admiration, y compris chez ses détracteurs. L'ouvrage a été salué par les milieux libéraux et atlantistes, qui y ont vu une justification intellectuelle solide de la position occidentale dans la Guerre froide. Aux États-Unis, dans le monde anglo-saxon de la "International Relations Theory", le livre a été perçu comme la contribution européenne la plus sophistiquée au débat, offrant une alternative puissante et nuancée au réalisme américain de Hans Morgenthau, le père fondateur de la théorie réaliste moderne, et de George Kennan, le stratège et le praticien de l'"endiguement" (containment).
Dans son livre majeur, "Politics Among Nations (1948)", Hans Morgenthau (1904-1980) affirme que la politique internationale est gouvernée par des lois objectives enracinées dans la nature humaine, qui est fondamentalement égoïste et assoiffée de puissance. Le moteur de l'action des États est la recherche de l'intérêt national, défini comme puissance (power). La moralité et les idéologies ne sont que des paravents qui masquent cette quête permanente.
George Kennan (1904-2005) est célèbre pour avoir conceptualisé la stratégie de l'endiguement (containment) contre l'Union soviétique, qu'il a exposée dans le "Long Télégramme" (1946) et l'article "The Sources of Soviet Conduct" (1947) signé "X". Il ne s'agissait pas d'une théorie générale, mais d'une prescription stratégique pour la Guerre froide : il fallait "contain" (endiguer) l'expansionnisme soviétique par une opposition ferme et constante, jusqu'à ce que le régime s'effondre de lui-même sous le poids de ses contradictions internes. Un "réaliste prudent", plus historien et diplomate que théoricien, critique envers la militarisation excessive de la politique étrangère américaine et prônant une approche plus subtile et politique de l'endiguement...
"LES temps de troubles incitent à la méditation. La crise de la cité grecque nous a légué la République de Platon et la Politique d'Aristote. Les conflits religieux qui déchiraient l'Europe du XVIIe siècle firent surgir, avec le Léviathan ou le Traité politique, la théorie de l'Etat neutre, nécessairement absolu selon Hobbes, libéral au moins à l'égard des philosophes selon Spinoza. Au siècle de la Révolution anglaise, Locke a défendu et illustré les libertés civiles. A l'époque où les Français préparaient, sans le savoir, la Révolution, Montesquieu et Rousseau définirent l'essence des deux régimes qui devaient sortir de la décomposition, soudaine ou progressive, des monarchies traditionnelles : gouvernements représentatifs et modérés grâce à l'équilibre des pouvoirs, gouvernements soi-disant démocratiques, invoquant la volonté du peuple mais rejetant toutes limites à leur autorité.
Au lendemain de la deuxième guerre du siècle, les Etats-Unis, dont le rêve historique avait été de se tenir à l'écart des affaires du Vieux Continent, se trouvèrent responsables de la paix, de la prospérité, de l'existence même de la moitié de la planète. Des G. I. tenaient garnison à Tokyo et à Séoul vers l'ouest, à Berlin vers l'est. L'Occident n'avait rien connu de pareil depuis l'Empire romain. Les Etats-Unis étaient la première puissance authentiquement mondiale puisque l'unification planétaire de la scène diplomatique était sans précédent. Le continent américain occupait par rapport à la masse eurasiatique une position comparable à celle des Iles britanniques par rapport à l'Europe : les Etats-Unis reprenaient la tradition de l'Etat insulaire en s'efforçant d'élever une barrière à l'expansion de l'Etat terrestre dominant, au centre de l'Allemagne et au milieu de la Corée.
Aucune grande œuvre, comparable à celles que nous avons mentionnées, n'est sortie de la conjoncture, créée par la commune victoire des Etats-Unis et de l'Union soviétique. Les relations internationales sont devenues objet d'une discipline universitaire. Les chaires, dont les titulaires se consacrent à la discipline nouvelle, se sont multipliées. Le nombre des livres et des manuels a grossi en proportion. Les efforts ont-ils abouti ? Avant de répondre à la question, encore faut-il préciser ce que les professeurs américains, à la suite des hommes d'Etat et de l'opinion même, se proposaient de découvrir ou d'élaborer.
Les historiens n'ont pas attendu l'accession des Etats-Unis au premier rang pour étudier les « relations internationales ». Mais ils les ont décrites ou racontées plutôt qu'ils ne les ont analysées ou expliquées. Or, aucune science ne se borne à décrire ou raconter. De plus, quel profit pourraient tirer les hommes d'Etat ou les diplomates de la connaissance historique des siècles passés ? Les armes de destruction massive, les techniques de la subversion, l'ubiquité de la force militaire grâce à l'aviation et à l'électronique introduisent des nouveautés, matérielles et humaines, qui rendent pour le moins équivoques les leçons des siècles écoulés. Ou, du moins, ces leçons ne peuvent être retenues si elles ne sont insérées dans une théorie qui embrasse le même et l'autre, dégage les constances pour élaborer, et non pour éliminer, la part de l'inédit.
La question décisive était là. Les spécialistes des relations internationales ne voulaient pas prendre simplement la suite des historiens : ils voulaient, à la manière de tous les savants, atteindre à des propositions générales, créer un corps de doctrine. Seule la géopolitique s'intéressait aux relations internationales, avec ce souci d'abstraction et d'explication. Mais la géopolitique allemande avait laissé de mauvais souvenirs et, de toute manière, la référence au cadre spatial ne pouvait constituer le but d'une théorie, dont la fonction était de saisir la multiplicité des causes qui agissent sur le cours des relations entre les Etats.
Il était facile de caractériser grossièrement la théorie des relations internationales. « D'abord elle rend possible la mise en ordre des données. Elle est un instrument utile pour la compréhension1. » Ensuite, « la théorie implique que les critères de sélection des problèmes en vue d'une analyse poussée soient explicitement dégagés. On ne reconnaît pas toujours que chaque fois qu'un problème particulier est choisi pour l'étude et l'analyse dans un contexte ou un autre, il y a, en pratique, toujours une théorie sous-jacente au choix ». Enfin, « la théorie peut être un instrument pour la compréhension non pas seulement des uniformités et des régularités, mais aussi des faits contingents ou irrationnels ». Qui élèverait des objections contre de telles formules ? Mise en ordre des données, sélection des problèmes, détermination des régularités et des accidents, n'importe quelle théorie, dans les sciences sociales, doit, en tout cas, remplir ces trois fonctions. Les problèmes se posent au-delà de ces propositions incontestables.
Le théoricien a souvent tendance à simplifier la réalité, à interpréter les conduites en dégageant la logique implicite des acteurs. M. Hans J. Morgenthau écrit : « Une théorie des relations internationales est un résumé rationnellement ordonné de tous les éléments rationnels que l'observateur a trouvés dans l'objet (subject matter). Une telle théorie est une sorte d'esquisse rationnelle des relations internationales, une carte de la scène internationale2. » La différence entre une interprétation empirique et une interprétation théorique des relations internationales est comparable à celle d'une photographie et d'un portrait peint. « La photographie montre tout ce qui peut être vu par l'œil nu. Le portrait peint ne montre pas tout ce qui peut être vu par l'œil nu, mais il montre une chose que l'œil ne peut pas voir : l'essence humaine de la personne qui sert de modèle. »
A quoi un autre spécialiste répond par des interrogations : quels sont les « éléments rationnels » de la politique internationale ? Suffit-il de considérer les seuls éléments rationnels pour dessiner une esquisse ou peindre un portrait conforme à l'essence du modèle ? Si le théoricien répond négativement à ces deux interrogations, il devra emprunter une autre voie, celle de la sociologie. Le but étant admis — dessiner la carte de la scène internationale — le théoricien s'efforcerait de retenir tous les éléments au lieu de fixer son attention sur les seuls éléments rationnels.
A ce dialogue entre le tenant du « schématisme rationnel » et le tenant de « l'analyse sociologique » — dialogue dont les interlocuteurs n'ont pas toujours saisi la nature et les implications — s'est ajoutée souvent une controverse de tradition proprement américaine : celle de l'idéalisme et du réalisme. Le réalisme, aujourd'hui baptisé machiavélisme, des diplomates européens passait, outre-Atlantique, pour typique du Vieux Monde, marque d'une corruption que l'on avait voulu fuir en émigrant vers le Nouveau Monde et le pays des possibilités indéfinies. Or, devenus, par l'effondrement de l'ordre européen et la victoire de leurs armes, puissance dominante, les Etats-Unis découvraient peu à peu, non sans trouble de conscience, que leur diplomatie ressemblait de moins en moins à l'idéal ancien et de plus en plus à la pratique, naguère sévèrement jugée, de leurs ennemis et de leurs alliés. Etait-il moral d'acheter l'intervention soviétique dans la guerre contre le Japon par des concessions aux dépens de la Chine ? Il se révéla, après coup, que l'entreprise n'était pas payante, que Roosevelt aurait dû, rationnellement, acheter plutôt la non-intervention de l'Union soviétique. Mais le calcul aurait-il été plus moral s'il avait été rationnel ? Roosevelt avait-il eu tort ou raison d'abandonner les Européens de l'Est à la domination soviétique ? Plaider la contrainte des faits, c'était reprendre l'argument qui avait été celui des Européens et que, forts de leur vertu et de leur situation géographique, les Américains avaient si longtemps écarté avec mépris ou indignation. Le chef de guerre est comptable, devant son peuple, de ses actes, des succès ou des défaites. Qu'importent les bonnes intentions et le respect des vertus privées : autre est la loi de la diplomatie ou de la stratégie. Mais que devient, dans ces conditions, l'opposition du réalisme et de l'idéalisme, du machiavélien et du kantien, de l'Europe corrompue et de la vertueuse Amérique ?
Ce livre tend à éclairer d'abord, à surmonter ensuite ces débats. Les deux conceptions de la théorie ne sont pas contradictoires mais complémentaires : le schématisme rationnel et les propositions sociologiques constituent les moments successifs dans l'élaboration conceptuelle d'un univers social.
La compréhension d'un domaine d'action ne permet pas de trancher les antinomies de l'action. Seule l'histoire réduira peut-être, quelque jour, le débat éternel du machiavélisme et du moralisme. Mais, en allant de la théorie formelle à la détermination des causes, puis à l'analyse d'une conjoncture singulière, j'espère illustrer une méthode, applicable à d'autres objets, montrer tout à la fois les limites de notre savoir et les conditions des choix historiques.
Pour dégager, dans cette introduction, la structure du livre, il me faut d'abord définir les relations internationales, ensuite préciser les caractéristiques des quatre niveaux de conceptualisation, que nous appelons théorie, sociologie, histoire, praxéologie...."
Malgré les critiques (des marxistes et de l'extrême gauche, des "scientifiques" et des behavioristes en plein essor aux États-Unis, et des pacifistes et idéalistes), plusieurs thèses fondamentales de l'ouvrage ont sont devenues des piliers de la théorie des relations internationales ...
1. La Distinction entre Systèmes "Homogènes" et "Hétérogènes"
Aron affirme que la nature des relations internationales dépend de la (dis)similarité des régimes politiques. Un système homogène (ex. l'Europe du Concert des nations, partageant des valeurs monarchiques conservatrices) est plus stable et pacifique car les conflits se limitent à des enjeux de puissance. Un système hétérogène (ex. la Guerre froide, où s'opposent capitalisme libéral et communisme soviétique) est bien plus conflictuel car la lutte de puissance est exacerbée par une guerre des croyances, où chaque camp voit en l'autre un ennemi idéologique à abattre.
Cette thèse a été saluée comme un apport décisif. Elle permettait de comprendre pourquoi la Guerre froide était si intense et dangereuse, bien au-delà d'une simple rivalité géopolitique traditionnelle. Elle reste aujourd'hui cruciale pour analyser les relations entre démocraties et autocraties.
2. Le "Réalisme Libéral" ou "Rationalisme Critique"
Aron refuse aussi bien l'idéalisme (qui nie la réalité de la puissance et du conflit) que le réalisme pur (cynique et amoral). Sa position médiane consiste à dire qu'il faut "penser la guerre entre les nations à partir de la paix, et la paix à partir de la guerre". Il reconnaît la logique de puissance (le "réalisme") mais il l'encadre par une recherche raisonnable de modération, de diplomatie et de respect de normes morales minimales (le "libéralisme"). C'est la thèse de la "politique raisonnable".
Cette posture a été identifiée comme la marque de fabrique de l'aronisme. Elle a offert une voie intellectuellement respectable pour analyser le monde sans sombrer dans le cynisme du "realpolitik" ou dans les illusions dangereuses de l'angélisme.
3. Les "Antinomies de l'Action" Diplomatico-Strategique :
L'homme d'État est constamment tiraillé par des dilemmes insolubles (morale vs. efficacité, vérité vs. mensonge, légalité vs. légitimité). Il n'existe pas de solution théorique à ces antinomies ; seul un jugement prudentiel, dans le concret de l'action, peut trouver un équilibre temporaire.
Cette analyse existentialiste de la condition du prince a été largement saluée pour sa profondeur. Elle redonne sa place au jugement, à la responsabilité et à l'incertitude, contre les visions mécanistes ou déterministes de la politique.
4. La Dissuasion Nucléaire comme "Paix Belliqueuse" :
Aron analyse la bombe atomique comme une révolution stratégique totale. Elle crée un état de "paix impossible, guerre improbable". La dissuasion, ou "équilibre de la terreur", est une forme de paix, mais une paix fondée sur la menace mutuelle d'annihilation. Son analyse de la logique de la dissuasion est devenue un classique incontournable, considérée comme l'une des plus lucides et des plus complètes sur le sujet.
INTRODUCTION : Les niveaux conceptuels de la compréhension
Pour élaborer sa théorie complète et systématique des relations internationales. Aron, en philosophe et sociologue, rejette à la fois l'idéalisme juridique (qui croit pouvoir abolir la guerre par le droit) et le réalisme cynique (qui réduit la politique à la seule force). Il propose une voie médiane, un « réalisme libéral » ou un « rationalisme critique », qui reconnaît la primauté de la lutte pour la puissance tout en cherchant à la limiter par la morale et la raison. L'ouvrage est une somme qui combine histoire, sociologie et philosophie pour comprendre la logique éternelle et pourtant changeante des relations entre les nations.
Dès l'introduction, Aron fixe sa méthode. Pour comprendre les relations internationales, il ne suffit pas de décrire des événements ; il faut les penser à travers différents niveaux conceptuels interdépendants. Il distingue
- Le niveau conceptuel : La définition des concepts fondamentaux (puissance, force, diplomatie, guerre, paix, empire, etc.).
- Le niveau sociologique : L'analyse des déterminants profonds (économiques, démographiques, idéologiques) qui structurent le système international.
- Le niveau historique : L'étude concrète des situations, des décisions et des interactions dans un contexte spécifique (ici, le système bipolaire de la Guerre froide).
- Le niveau praxéologique (ou de l'action) : La réflexion sur ce que doit ou peut faire l'homme d'État, confronté aux dilemmes de l'action.
Cette approche multidimensionnelle est la grande force de l'ouvrage. Elle lui permet d'éviter les écueils du réductionnisme (tout expliquer par l'économie ou la seule soif de pouvoir). Aron insiste sur le fait que la théorie doit être au service de la compréhension du concret, et non l'inverse. C'est une méthodologie holiste et exigeante.
PREMIÈRE PARTIE THÉORIE Concepts et systèmes
Cette partie jette les bases conceptuelles de toute l'analyse. Aron y définit l'objet central : les relations internationales comme relations de paix et de guerre entre unités politiques souveraines. Il développe des concepts clés,
- Le système international : structure formée par les unités politiques en interaction.
- L'équilibre des puissances : mécanisme régulateur essentiel des systèmes multipolaires.
- L'homo diplomaticus : concept idéal-typique de l'homme d'État, qui agit en calculant les forces et en cherchant à influencer les autres.
- La distinction cruciale entre politique extérieure (les buts d'une nation) et relations internationales (le système d'interactions).
C'est la colonne vertébrale théorique du livre. Aron se positionne ici en héritier critique de Clausewitz et en contemporain des théoriciens réalistes (comme Morgenthau), mais il les dépasse par sa rigueur conceptuelle et son refus du cynisme. Sa théorie est moins une boîte à outils prédictive qu'une grille de lecture pour rendre intelligible le chaos apparent de la politique mondiale.
DEUXIÈME PARTIE SOCIOLOGIE Déterminants et régularités
Aron quitte le niveau abstrait pour analyser les forces profondes qui conditionnent la vie internationale. Il passe en revue les déterminants majeurs,
- Les déterminants spatiaux, démographiques et économiques : la taille d'un pays, sa population, ses ressources.
- Les régimes politiques et les idéologies : Il introduit ici une distinction fondamentale entre les systèmes homogènes (où les États partagent le même type de régime, ex. : les démocraties libérales) et hétérogènes (où les régimes et leurs principes de légitimité s'opposent, ex. : USA vs URSS pendant la Guerre froide). Cette hétérogénéité radicalise les conflits.
- Les déterminants militaires : La nature des armements et de la stratégie (conventionnelle, nucléaire) modifie profondément la nature des relations de puissance.
Cette partie montre la supériorité de la sociologie aronienne sur un réalisme trop étroit. Pour Aron, la puissance n'est pas une essence ; elle est socialement et historiquement construite. L'analyse des régimes politiques et des idéologies est particulièrement pertinente pour comprendre les conflits contemporains, où la guerre des valeurs est aussi importante que la guerre des intérêts.
TROISIÈME PARTIE HISTOIRE Le système planétaire à l'âge thermonucléaire
Aron applique ses concepts à la situation historique concrète qui est la sienne : le système bipolaire de la Guerre froide à l'ère nucléaire. Il analyse la logique de la dissuasion (« la paix belliqueuse »), la course aux armements, et la transformation de la guerre, désormais limitée en raison de la menace d'escalade vers l'apocalypse. Il étudie les conduites typiques des deux Grands (États-Unis et URSS) et des puissances secondaires dans ce cadre contraignant.
C'est une démonstration magistrale de la fécondité de sa méthode. La théorie éclaire l'histoire, et l'histoire donne chair à la théorie. Son analyse de la dissuasion nucléaire comme un « équilibre de la terreur » reste un classique. Bien que le contexte bipolaire ait disparu, sa grille de lecture pour analyser un système dominé par deux puissances aux idéologies antagonistes garde une valeur heuristique pour comprendre d'autres rivalités.
QUATRIÈME PARTIE PRAXÉOLOGIE Les antinomies de l'action diplomatico-stratégique
C'est la partie la plus philosophique et normative. Aron se demande : Que doit faire le prince ? Il expose les dilemmes insolubles (les « antinomies ») auxquels est confronté l'homme d'État dans un monde imparfait,
- Morale vs. Efficacité : Faut-il agir selon des principes éthiques ou selon les impératifs de la raison d'État ?
- Vérité vs. Propagande : Faut-il dire la vérité au peuple ou user de la ruse et du mensonge pour servir les intérêts nationaux ?
- Légalité (respect du droit international) vs. Légitimité (impératifs supérieurs de la sécurité nationale).
Aron ne résout pas ces antinomies ; il constate qu'elles sont le lot de l'action politique. Il prône une prudence raisonnable, une recherche de l'équilibre où la morale n'est jamais totalement absente, mais où l'idéal n'est jamais aveugle aux réalités de la puissance.
Cette partie élève le livre au rang de grand classique de la philosophie politique. Elle est la réponse d'Aron au machiavélisme. Elle est d'une actualité brûlante à l'heure des guerres hybrides et de la désinformation, où ces dilemmes se posent avec une acuité renouvelée.
NOTE FINALE : Stratégie rationnelle et politique raisonnable
Aron conclut sur une distinction capitale, qui synthétise toute sa pensée.
- La stratégie rationnelle est celle qui calcule froidement les moyens (y compris militaires) pour atteindre un objectif politique. En cela, elle peut être parfaitement « rationnelle » (ex. : la logique de la dissuasion).
- La politique raisonnable est d'un ordre supérieur. Elle intègre la stratégie, mais la soumet à une finalité humaine et morale. Elle cherche non pas à gagner à tout prix, mais à construire un ordre pacifique et viable. La politique raisonnable est celle du « courage et de la modération », qui sait prendre des risques calculés pour la paix sans céder à la lâcheté ou à la démesure.
Cette conclusion est le couronnement de l'édifice. Elle justifie le sous-titre du livre : « Une théorie des relations internationales ». Aron ne se contente pas de décrire ; il évalue et prescrit. En opposant la rationalité instrumentale de la stratégie à la sagesse pratique de la politique « raisonnable », il offre une boussole intellectuelle et morale pour naviguer dans le monde dangereux de la politique internationale. C'est un plaidoyer pour un réalisme éclairé, seul capable d'éviter à la fois l'apocalypse et la servitude.
"DE LA STRATÉGIE DE DISSUASION - La dissuasion, mode de relation entre deux personnes ou deux collectivités, est aussi vieille que l'humanité. L'éventualité de la gifle dissuade l'enfant de déchirer les livres de la bibliothèque paternelle, comme l'éventualité de la contravention dissuade l'automobiliste de stationner, dans la zone bleue, au-delà de l'heure marquée au cadran. Si le père a menacé de la gifle, la dissuasion a été pratiquée explicitement. La menace de la contravention est impliquée par le règlement, d'autant plus efficace que le nombre des agents chargés de la vérification est plus grand. Le risque d'accident dissuade l'automobiliste, même indifférent aux sanctions administratives, de brûler les feux rouges. En d'autres termes, dans la vie sociale, un individu est dissuadé d'accomplir un acte par la crainte des conséquences possibles, des punitions prévues par la loi ou enfin de la mise à exécution d'une menace, proférée par un autre.
Entre deux unités politiques, chacune souveraine et armée, le mécanisme de dissuasion est susceptible également de jouer en l'absence d'une menace explicite. Personne n'a mis en doute, au XXe siècle, que la Suisse se défendrait si elle était attaquée. La Suisse a multiplié les preuves de sa résolution par les sacrifices consentis pour l'armement et l'entraînement de son armée. La force militaire de la Suisse suffisait à rendre coûteuse, pour un agresseur éventuel, l'occupation du territoire. La capacité suisse de dissuader l'agression dépendait à la fois des moyens matériels, accumulés par le gouvernement, et du courage, de la cohésion que les chefs d'Etat étrangers prêtaient au peuple.
Un Etat neutre, par définition, mise sur la dissuasion : il ne songe pas à imposer aux autres Etats sa propre volonté, sinon pour les convaincre de le laisser en paix. La puissance de dissuasion se situe entre la puissance défensive et la puissance offensive au sens où nous avons pris ces deux concepts1. Elle n'est pas strictement défensive puisque l'Etat qui en dissuade un autre, peut intervenir en une zone géographiquement éloignée. Elle n'est pas strictement offensive puisqu'elle tend à prévenir, non à provoquer l'action d'un autre.
La puissance de dissuasion devient purement défensive dans le cas d'un Etat qui vise exclusivement à prévenir l'agression dirigée contre lui. L'Etat neutre n'exerce de dissuasion que pour lui-même, à son seul profit. Une force militaire, tout entière orientée vers la défensive, répond aux exigences de cette diplomatie, elle aussi défensive. Cette diplomatie a d'autant plus de chances de réussir que la capacité militaire de l'Etat neutre est estimée plus haut et que les profits que l'agresseur peut tirer de sa conquête sont moindres.
Les moyens militaires qu'exigeait la dissuasion, dans le passé, étaient défensifs pour un Etat neutre, ils ne l'étaient pas pour les grandes puissances. La ligne Maginot ne dissuadait pas l'Allemagne d'attaquer la Tchécoslovaquie ou d'annexer Dantzig. Certes, elle n'était pas pour autant dénuée de toute efficacité, dans l'épreuve de volontés qui précède les conflits armés. Supposons que la ligne Maginot eût été considérée, à Berlin et à Paris, comme une base de départ pour une offensive de l'armée française, en même temps que comme une garantie que les batailles ne seraient pas livrées sur le sol français. Dans la mesure où les fortifications ajoutaient aux ressources de la France, modifiaient favorablement la carte probable des hostilités, la menace de guerre générale par laquelle Grande-Bretagne et France s'efforçaient de dissuader l'Allemagne hitlérienne d'attaquer la Pologne pouvait impressionner davantage les dirigeants du IIIe Reich. Il n'en reste pas moins qu'une grande puissance, pour dissuader une autre d'attaquer un de ses alliés, a souvent besoin d'une armée capable de prendre l'offensive. Une diplomatie défensive, c'est-à-dire soucieuse de maintenir le statu quo, nous l'avons vu, n'implique pas une armée réduite à la défensive.
La France tenta, en 1938, de dissuader Hitler d'attaquer la Tchécoslovaquie : Hitler ne se laissa pas impressionner et Français et Anglais préférèrent la capitulation tchèque au risque d'avoir à exécuter leurs engagements, c'est-à-dire leur menace. En 1939, la Grande-Bretagne prit l'initiative de signer un traité d'assistance mutuelle avec la Pologne dans l'espoir de dissuader Hitler par la démonstration éclatante d'une résolution que personne ne pourrait plus mettre en doute. L'Angleterre ne renia pas sa parole : en signant le pacte avec la Pologne, elle avait brûlé ses vaisseaux et ne s'était laissé d'autre choix, en cas d'agression allemande contre la Pologne, qu'entre le déshonneur et la guerre. Ce fut la guerre.
Ces évocations historiques, si sommaires soient-elles, nous rappellent, s'il en est besoin, que le mécanisme de la dissuasion ne date pas de l'âge atomique. La dissuasion, que les auteurs britanniques appellent passive — prévenir une attaque dirigée contre le détenteur de l'instrument de dissuasion — est comparable à celle des pays neutres : le sujet de la dissuasion en est aussi le seul bénéficiaire. La dissuasion active est comparable à celle que France et Grande-Bretagne ont voulu exercer au bénéfice de la Pologne en 1939. Aujourd'hui comme hier, la dissuasion dépend et des moyens matériels dont dispose l'Etat qui veut en arrêter un autre et de la résolution que l'Etat, objet de la dissuasion, attribue à l'Etat qui le menace de sanction. Aujourd'hui comme hier, le problème essentiel de la dissuasion est à la fois psychologique et technique. Comment l'Etat, qui est diplomatiquement sur la défensive, peut-il convaincre un Etat, diplomatiquement offensif, qu'il mettra sa menace à exécution ? Aujourd'hui comme hier, les deux procédés les plus courants sont ceux que symbolisent la garantie anglaise à la Pologne en 1939 et les préparatifs suisses de défense : l'engagement solennel qui rend presque impossible la retraite, la preuve en acte de la résolution.
Où est la nouveauté de la dissuasion à l'âge nucléaire ? La réponse se présente d'elle-même à l'esprit : la nouveauté est dans les conséquences matérielles de la mise à exécution de la menace. Hitler savait que France et Grande-Bretagne souhaitaient passionnément éviter une deuxième guerre mondiale qui, même victorieuse, affaiblirait encore la France et entraînerait la désintégration de l'empire britannique. La menace est d'autant moins convaincante que la mise à exécution en serait plus contraire aux intérêts de ceux qui la profèrent. Néanmoins, en 1939, la mise à exécution n'était ni absurde ni improbable parce que la guerre elle-même était manifestement préférable, aux yeux des gouvernants et probablement de la majorité des citoyens des deux pays, à la capitulation, entraînant le triomphe de l'empire hitlérien. La guerre apparaissait à l'avance coûteuse, non catastrophique. Elle n'excluait pas qu'un parti en sortît vainqueur. Les gouvernants de Londres et de Paris tenaient la paix sans guerre pour préférable, en tout état de cause, à une guerre victorieuse — en d'autres termes, ils jugeaient que la situation, après une guerre victorieuse, serait pire que la situation à la veille de la guerre, mais ils estimaient aussi que la situation, s'ils ne résistaient pas à Hitler, serait pire que celle qui résulterait d'une résistance par les armes. Hitler avait des raisons de ne pas croire à la menace, mais Français et Anglais pouvaient, sans irrationalité, mettre leur menace à exécution. Qu'en est-il à partir du jour où sont disponibles les bombes atomiques d'abord, les bombes thermonucléaires ensuite ?
Que les armes dites de destructions massives soient incomparables à toutes celles dont l'humanité a fait usage au cours des millénaires écoulés, probablement le lecteur ne l'ignore-t-il pas mais il ne mesure peut-être pas exactement l'ordre de grandeur de la révolution militaire...." (Calmann-Lévy, 1962, 1984)
La Lutte de classes - Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles (1964)
Oeuvre du sociologue Raymond Aron publiée en 1964 et reprenant un cours professé à la Sorbonne en 1956-57, "La Lutte de classes" prolonge l'enquête des "Dix-huit leçons sur la société industrielle". Les dix-huit leçons analysaient les caractères communs à toutes les sociétés industrialisées et aussi les différences spécifiques des types occidental et soviétique. Selon la même méthode, Raymond Aron analyse cette fois les groupes sociaux et les catégories dirigeantes dans la société de type soviétique et dans la société de type occidental. Il montre en quel sens il y a, en quel sens il n'y a pas de lutte des classes dans I'une et dans l'autre société.
La notion de classe est récente, elle nous viendrait de la "fascination" exercée par le marxisme. Mais comment la définir? Pour Marx, "il y a classe quand il y a prise de conscience d'un groupe comme formant une unité et s'opposant à d'autres groupes". Les sociologues américains, eux, soutiennent qu'une classe "a un statut défini par l`estime des autres". Aron, prudent, estime que la réalité est trop équivoque pour permettre de trancher. En effet, quelle conscience les gens ont-ils de leur rang social? Quelle méthode adopter pour mener une enquête efficace et objective?
Dans une analyse concrète du cas de la France, l'auteur constate que seule la classe ouvrière possède une unité économique et sensible pouvant justifier son titre de classe. Étudiant les relations entre les différents groupes de la société, il dénonce le caractère équivoque des notions d'intérêt de classe et de lutte de classes, et affirme que la société capitaliste actuelle n'est nullement déchirée par la lutte inexpiable prédite par Marx. Qu'en est-il en U.R.S.S.? Les classes existent, ouvriers, paysans et intelligentsia mais ne peuvent prendre conscience d`elles-mêmes ni manifester leur antagonisme. faute de liberté... et de sociologues. L'auteur cherche ensuite quels hommes composent la classe dirigeante. Ce sont les gestionnaires des moyens de production, les meneurs de masses, les hommes politiques, les intellectuels.
Aussi préfèrera-t-il le terme de "catégorie dirigeante" à celui de classe dirigeante. L'accès à ces catégories est facilité de plus en plus par l'embourgeoisement général et la grande différenciation des tâches. Les conflits qui existent encore en France trouvent leur solution non dans la révolution, mais dans une "satisfaction querelleuse" des contestations de détail qui n'altèrent pas l'accord sur l'ensemble. Dans le régime soviétique, on a inculqué aux privilégiés un "sentiment de solidarité prolétarienne" qui "donne bonne conscience" ; "or la bonne conscience des privilégiés est une des conditions fondamentales de la stabilité d'une société".
Pour finir, le professeur récapitule toutes ses conclusions et pose la question "Qui doit gouverner dans une société occidentale? Les techniciens? Les philosophes?". Dans ce cours, Raymond Aron traite une question épineuse entre toutes pour les raisons idéologiques que l`on sait. Mais c'est aussi avec la prudence et le souci d`objectivité que l`on sait qu'il essaie de l'analyser et d`y répondre....
"La sociologie, telle que je l'ai comprise dans ce cours, s'efforce de donner aux problèmes posés par la philosophie politique une formulation précise et des réponses possibles. Si elle cesse d`être inspirée ou orientée par des questions de portée philosophique, elle risque de se perdre dans des études de détail dont la rigueur même ne suffirait pas à assurer l'intérêt. D'un autre côté, notre discipline cesserait d`être une connaissance empirique et objective si elle prétendait apporter aux questions philosophiques une réponse dogmatique. Par l'étude des faits sociaux ou des mécanismes économiques, elle détermine les résultats probables d'une mesure ou le genre d'avantages et d'inconvénients que présente un régime; on peut rarement, peut-être ne peut-on jamais déterminer, au nom de la raison scientifique, la décision qu`il convient de prendre ou le régime que l'on doit choisir parce qu'il n'est pas d'acte qui ne comporte des inconvénients, ni de régime qui soit sans défaut.
Les cours de I'année dernière et de celle-ci ont été orientés par deux questions de la pensée politique traditionnelle : la première était celle de l'égalité et de l'inégalité, la deuxième celle de la dissociation d'une collectivité globale en groupes séparés et éventuellement rivaux. Ces deux interrogations, je les avais précisées en me reportant à deux sociologues-philosophes : Tocqueville et Marx. Le premier était parti de la conviction que les différences de statut entre les individus s'effaçaient dans les sociétés actuelles et tendraient de plus en plus à disparaître. Les sociétés modernes sont démocratiques et ne peuvent pas ne pas le devenir davantage. Certes, pensait-il, les inégalités économiques ne seront pas éliminées pour autant, mais elles seront secondaires par rapport au phénomène essentiel de l'égalité de condition. La véritable alternative était, à ses yeux, entre des sociétés populaires mais libres et des sociétés populaires mais despotiques. Marx, lui, constatant cette disparition des différences de statut, mais, simultanément, la survie de classes opposées, tenait pour fondamentale la contradiction d'une société qui proclame l'égalíté des individus et qui, par l'intermédiaire de la propriété privée des instruments de production, suscite des hostilités collectives aussi violentes ou plus que les sociétés du passé. Aussi apercevait-il à l'horizon l'aggravation progressive des conflits jusqu'à l`explosion.
Autrement dit, nos deux problèmes étaient : 1) le fait de l'hétérogénéité sociale et sa signification; 2) le fait de classes détruisant l'unité des nations. Jusqu'à quel point, effectivement, les sociétés industrielles modernes se divisent-elles en groupes ennemis?
Nous devons, je crois, en conclusion, reprendre une idée qui n'a, ni dans l'œuvre de Tocqueville, ni dans celle de Marx, toute sa portée : c'est la croissance économique ou le développement de la productivité qui renouvelle, de manière radicale, le sens du problème traditionnel de l'inégalité. Tocqueville tendait encore, à la manière de Montesquieu, à confondre sociétés industrielles et sociétés commerçantes. Pour lui, les collectivités modernes n'étaient qu'une espèce d'un genre, celui qui, ayant supprimé l'aristocratie, met le bien-être au premier rang des valeurs sociales. Nos sociétés ne sont pas essentiellement commerçantes, elles sont essentiellement industrielles, ce qui signifie que la source de la richesse n'est ni l'échange ni, encore moins, la manipulation du taux des échanges grâce au pouvoir ou à la conquête, mais la qualité des machines et de l'organisation qui, du même coup, détermine le rendement du travail. Nous vivons probablement la première période dans l'histoire où l'on est riche, non par la puissance, mais par la productivité du travail. Ce fait majeur devrait être reconnu par tous, il continue à être méconnu précisément parce que les sociétés humaines, pendant des siècles ou des millénaires, n'ont jamais séparé le pouvoir de la richesse.
Marx n'a pas ignoré ce fait essentiel, Tout, dans son oeuvre, suggère une théorie de la croissance. Plus clairement que les économistes de son temps, il a vu que Ia spécificité des économies modernes était leur caractère progressif; il a su reconnaître, dans l'accumulation du capital et dans le développement; des forces productives (autre nom donné à l'investissement, facteur de l'élévation de la productivité), la caractéristique majeure des sociétés industrielles. Ce qui l'a empêche de développer une théorie universelle de la croissance, c'est qu'il a été frappé par nombre de phénomènes qui, de son temps, accompagnaient, en effet, la phase initiale de l'industrialisation, par la misère qui accablait les travailleurs concentrés autour des premières usines, par le contraste extrême entre la richesse à une extrémité de l'échelle sociale et la pauvreté à l'autre, par l'opposition entre la puissance que les détenteurs du moyens de production détenaient et l'impuissance apparente des ouvriers livrés à l'exploitation. A partir de ces phénomènes, qui n'étaient que trop réels, il a développé une théorie selon laquelle le droit de propriété est à l'origine de tous les conflits sociaux et implique la lutte des classes. ll a développé aussi une théorie du devenir du capitalisme, selon laquelle la paupérisatíon devait s'aggraver au fur et à mesure du développement des forces productives. S'il avait eu raison, c'est-à-dire si, au fur et à mesure de l'accumulation du capital, les masses populaires étaient devenues de plus en plus pauvres, incontestablement l'explosion n'aurait pas pu ne pas se produire. Non seulement elle aurait été inévitable, mais souhaitable.
En fait, la paupérisation, selon Le Capital, est déterminée avant tout par l'armée de réserve industrielle. ll suffit de se donner, par la pensée, une modification du marché de la main-d'œuvre, il suffit d'imaginer le groupement des ouvriers en syndicats capables de négocier sur un pied d'égalité avec les entrepreneurs, pour que, même à l'intérieur du schéma conceptuel marxiste, la fatalité l'appauvrissement disparaisse. Si l'on écarte cette vision pessimiste, le marxisme permet une théorie de la croissance, valable, dans ses traits majeurs, pour tous les régimes économiques, à la lumière de laquelle apparaîtraient les particularités de chaque espèce de société industrielle, les avantages et les inconvénients de chaque modèle (l'idée marxiste de prendre pour centre la plus-value et sa répartition est féconde).
Cela dit, nous aurions tort de sauter d'un extrême à l'autre et, après avoir méconnu les bienfaits de la croissance économique, d'imaginer un remède-miracle qui guérit tous nos maux. Nous savons, aujourd'hui, dans le cas particulier de la France, qu'une économie peut être simultanément en développement rapide et menacée d'une crise par l'épuisement des ressources de devises (cf 1957). Nous savons que le progrès de la production consiste en une organisation efficace du travail qui permet de multiplier la productivité de l'effort. Mais, pour que l'effort soit efficace, il faut qu'il s'applique sur des matières. Même dans l'économie moderne, on ne crée pas à partir de rien, on a besoin d'énergie, de matières premières; il y a donc des obstacles naturels et géographiques à l'industrialisation. Dans le monde actuel, la croissance n'en est pas moins possible pour l'ensemble de l'humanité, si l`on tient compte exclusivement des ressources naturelles.
Mais il y a une deuxième condition à l'élévation du niveau de vie dans les sociétés industrielles : c'est que l'augmentation du produit soit plus rapide que celle du nombre des hommes. Un taux de natalité élevé, même au XXe siècle, peut vouer à l'échec l'effort pour atténuer la pauvreté par le développement. Nous connaissons nombre de sociétés où l'efficacité de la science est plus grande pour empêcher les hommes de mourir que pour leur donner les moyens de vivre. La croissance est cause non d'égalité, mais d'atténuation de l'inégalité; cette proposition ne s'applique vraiment qu'aux sociétés où se conjuguent une diminution du taux de fécondité et une élévation rapide de la qualité technique ct intellectuelle, de la population.
Même dans ces cas favorables, on aurait tort de croire que la civilisation industrielle soit égalitaire. Je vous I'ai dit maintes fois et je veux le répéter en conclusion, en l'état actuel des ressources collectives, il n'est pas de société où une répartition rigoureusement égale donnerait aux privilégiés un niveau de vie que ceux-ci considéreraient comme acceptable. L'organisation du travail, dans une collectivité industrielle, est foncièrement hiérarchique, les métiers sont qualitativement différenciés et il est difficíle de concevoir, même dans l'abstrait, qu'une hiérarchie des fonctions n'implique pas une hiérarchie des revenus. Dans un régime de marché et de capital privé, il est impossible d'éviter une certaine accumulation de profits chez les détenteurs de capital. Dans un régime de planification intégrale, on peut réaliser, ou, soyons plus prudent, on peut imaginer une répartition égalitaire, Mais à deux conditions, aussi improbables l'une que l'autre : 1) que les planificateurs aient une volonté ascétique pour eux-mêmes; 2) qu'ils jugent possible, compatible avec la différenciation qualitative des tâches, une égalité des revenus, combinaison qui se heurte un obstacle sinon économique, du moins social.
L'inégalité économique et sociale n'a pourtant plus aujourd`hui la même signification que dans le passé. La première raison en est que la hiérarchie des rémunérations paraît l'expression presque directe de la différenciation des tâches. Or, celle-ci est liée à l'essence de la société industrielle. Si donc vous vous donnez, par la pensée, une collectivité suffisamment mobile, où les chances des individus, au point de départ, ne sont pas trop inégales, le fait que les travailleurs se répartissent selon une échelle de fonctions et, du même coup, de rémunérations, paraîtra dans une large mesure équitable, car ces deux inégalités sont liées l'une à l'autre et la justice, au moins proportionnelle, paraîtra satisfaite. De plus, j'ai essayé de vous montrer que, selon la probabilité, le pourcentage des ressources collectives qui va à la minorité privilégiée de la nation tend à diminuer à mesure du progrès économique. Mais à supposer même que j'aie tort, les conséquences ne seraient pas tellement graves, car ce qui atténue le plus les conséquences des disparités de revenus, c'est l'élévation générale du niveau de vie.
Je ne voudrais pas, pourtant, terminer sur une note exagérément optimiste. L'inégalité demeure, psychologiquement. et socialement, un problème sérieux pour de multiples raisons. Il n`y a jamais eu de collectivité qui ne reconnaisse entre les différents individus une certaine égalité. Or, plus nos sociétés sont préoccupées de bien-être et de richesse, plus elles tendent à projeter sur ce secteur de l'existence l'aspiration égalitaire. Ainsi naît le paradoxe ou la contradiction suivante : les sociétés modernes tendent. probablement à réduire les écarts économiques plus que toutes les autres; mais l'exigence en ce domaine n'a jamais été aussi ardente, précisément parce que la condition socio-économique a plus de portée pour les hommes d`aujourd'hui que pour ceux du passé. La civilisation industrielle détruit les fondements de l'ordre traditionnel, elle élimine la résignation séculaire à une hiérarchie, considérée comme imposée par le destin ou par la providence. Ainsi l'augmentation des ressources globales crée parfois un désir d'égalité qu`elle n'est pas susceptible de satisfaire.
Dès lors, une proposition comme : le progrès économique tend à atténuer les inégalités, est à la fois vraie et médiocrement significative. Pour le sociologue, le vrai problème est de savoir si la croissance suscite plus de revendications qu'elle n'en satisfait ou moins. Dans certains pays du monde, l'inégalité demeure un problème central, dans la mesure où la répartition des revenus paralyse le développement. Que la minorité privilégiée reçoive une fraction relativement importante du revenu national, un cinquième ou un quart, qu`elle n'ait pas le sens de l'épargne et de l'investissement et conserve l'habitude des dépenses de luxe, et l'inégalité sera non seulement injuste par rapport à l'idée que nous nous faisons de l'équité, mais, économiquement, un obstacle à la croissance. C'est dans les sociétés de cet ordre que la nécessité de la révolution (au sens marxiste) peut, non sans raison, être affirmée.
Je passe maintenant au deuxième thème sur lequel je voudrais vous résumer quelques conclusions de ces études, à savoir : le problème de la scission de la collectivité globale en groupes relativement cohérents. Nous avons eu, vous vous en souvenez, une grande difficulté à définir les classes sociales, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, à cause de la pluralité des critères de discrimination que l'on peut retenir. En effet, les sociétés industrielles sont hétérogènes en fonction de la condition socio-économique, de la hiérarchie de prestige et enfin selon la participation au pouvoir. Ces différentes classifications ne coïncident pas nécessairement et ne rendent pas facile de déterminer les principaux groupes. La représentation que l'on se fait de la structure des sociétés industrielles oscille entre deux extrêmes. Les uns voient une stratification unique de l'ensemble de la collectivité. Tous les individus se distribuent sur des échelles de revenus, de prestige et de pouvoir, ces échelles ne coïncident pas exactement, mais chacune d'elles comporte de multiples échelons, une gradation régulière de la base au sommet. Les autres voient une division en classes dont chacune est relativement cohérente avec une stratification propre. Toutes sont suffisamment distinctes, matériellement et psychologiquement, les unes des autres pour constituer des sortes de sociétés partielles à l'intérieur de la collectivité globale. D'autres encore donnent une version différente de cette deuxième théorie, les deux classes principales étant l'une celle qui détient en quelque mesure le pouvoir, l'autre qui se sent soumise à celui-ci. Les difficulté de choisir entre ces deux visions, c'est que ni l`une ni l'autre n'est tout à fait fausse ou entièrement vraie. L'équivoque ne tient pas simplement aux préférences des sociologues ou aux incertitudes de la science, mais aussi à la réalité elle-même. Les sociétés industrielles ne sont ni pulvérisées en tout petits éléments, ni organisées en quelques grands ensembles.
Dans quelles hypothèses serait-il interdit de parler de classes sociales? Je pense à trois cas : le premier est celui où le principe majeur de la différentiation sociale ne serait pas économique, mais religieux on racial. Il serait, par exemple, absurde de ne pas considérer que, dans l'Afrique du Sud, c'est l'opposition des races qui commande l'organisation globale de la société. De la même façon, dans la majorité des pays du Proche-Orient, les critères de distinction sont plus religieux que proprement sociaux. En deuxième lieu, il serait illégitime de parler de classes sociales si le sort de chaque individu ne dépendait pas du tout du groupe auquel il appartient dans la collectivité globale, mais exclusivement de lui, si tous les individus d'une société partaient, pour ainsi dire, sur la même ligne, dans une course unique. Cette égalisation des chances, au point de départ, n'est réalisée dans aucune des sociétés industrielles modernes. Enfin, il y aurait un troisième cas possible, celui où la condition socio-économique de tous les individus serait fondamentalement la même. Or, nous le savons, cette situation n'est jamais observée.
En dehors de ces trois hypothèses, il n'est pas illégitime de parler de classes sociales, ensembles socio-économiques définis par une pluralité de critères et constituant des groupes, plus ou moins réels, à l'intérieur de la société globale. Toute l'équivoque tient aux trois mots que j'ai employés intentionnellement : "plus ou moins réels". Si les individus étaient exclusivement membres d'une classe, savaient tous à laquelle ils appartiennent, considéraient, unanimement, que là est, par excellence, leur communauté, les choses seraient simples. Or, nombre des individus d'une société industrielle savent, grossièrement, de quelle catégorie ils font partie. Si on le leur demande et si les sociologues sont ingénieux, on arrive à leur faire dire, approximativement, à quel échelon de la hiérarchie du prestige ils se situent. En poussant les choses et en leur suggérant la réponse, on finit par obtenir d'eux qu'ils affirment appartenir à une classe. Mais cette appartenance est inégalement consciente, inégalement marquée.
Des quatre classes principales que retiennent les spécialistes, trois au moins sont vagues et passablement indistinctes. La bourgeoisie (à moins qu'on ne dise qu'elle est la classe supérieure) ne représente une unité ni très cohérente, nl très consciente d'elle-même. ll suffit de songer au nombre de ses membres qui, dans ce que l'on appelle "lutte de classes", prennent le parti de I' "ennemi". Les classes moyennes (on ne sait s'il faut les mettre au singulier ou au pluriel) constituent une espèce de fourre-tout, dans lequel on met les individus qui n'appartiennent ni à Ia paysannerie, ni au prolétariat, ni aux élites. Quant aux paysans, on considère tantôt qu`ils constituent une classe unique, tantôt qu'ils se distribuent entre plusieurs, selon la dimension de la propriété ou le statut juridique (propriétaires, fermiers, ouvriers agricoles). Un seul ensemble ne diffère pas exagérément du type idéal, la classe ouvrière. (Test la seule qui ait, dans nombre de pays, une réalité forte, aussi bien objectivement que subjectivement; et pourtant, même dans les sociétés industrielles, ce groupe est bien loin d'être aussi unifié que ne le voudrait la théorie. La tendance me paraît plutôt à la désintégration qu'au renforcement. En Grande-Bretagne, on estime qu'environ un tiers des ouvriers ne portent pas leurs suffrages au parti qui est censé les représenter. Le vote, acte politique par excellence, ne suffit pas à émouvoir la conscience de classe, qui serait pourtant indispensable pour vérifier la réalité de celle-ci. En fait, les classes sociales deviennent des facteurs décisifs de l'histoire, dans la mesure où elles prennent conscience d'elles-mêmes, au sens très particulier qu'implique l'idéologie marxiste, je veux dire à la fois de leur réalité et de leur lutte. Conclusion, comme d'habitude évidente et légèrement paradoxale : les classes dominent l'existence des collectivités industrielles lorsqu'elles se reconnaissent comme telles, et elles ne parviennent à cette reconnaissance que lorsque les individus ont été convaincus par une certaine doctrine. Une fois de plus, en dépit des apparences, conclusion strictement marxiste, puisque Marx lui-même déclarait que la classe ouvrière n'existait réellement que quand elle était révolutionnaire, c`est-à-dire que quand elle se découvrait comme groupe opprimé, animé de la volonté de révolution.
Quand les ouvriers ne sont pas conscients de cette vocation historique, ils continuent à être caractérisés par des traits communs, objectifs, matériels, psychologiques, il leur manque l'essentiel pour devenir une cause agissante de la transformation des sociétés, à savoir la révélation de leur unité et le projet de modifier fondamentalement la structure sociale. Le messianisme de la classe a connu un destin étrange. Il a joué un rôle considérable dans l'histoire et, par conséquent, d'une certaine façon, a été confirmé par l'événement. Si l'idéologie de la vocation révolutionnaire du prolétariat est vraie dans la mesure où les ouvriers l'adoptent, d'une certaine façon elle s'est vérifiée, mais, simultanément aussi, elle a été démentie, parce que ceux qui l`ont adoptée, d'après la théorie, n'auraient pas dû le faire. Jusqu'à présent, l'acceptation de cette idéologie a été en relation inverse du développement capitaliste. Les ouvriers, en général, ont été de moins en moins révolutionnaires, au sens marxiste du terme, à mesure que les forces productives se développaient. Or, selon la doctrine, ils auraient dû le devenir de plus en plus. Comme d'habitude, une grande théorie est, simultanément, vraie et fausse, ou, si vous voulez, elle est vérfiée dans des conditions différentes de celles dans lesquelles on prévoyait la vérification.
Pour les pays les plus avancés dans la carrière industrielle, la version actuelle du marxisme révolutionnaire a un côté quelque peu anachronique. La perspective d'une lutte à mort entre les classes séduit sensiblement moins l'ouvrier américain que le prolétaire authentiquement misérable des pays sous-développés. Pour les pays occidentaux, dans lesquels le progrès économique continue, l'idéologie du combat décisif entre les classes appartient au passé. Sans doute, elle convainc tels intellectuels, en fonction. de telle philosophie, elle attire telle fraction des classes ouvrières, à cause de griefs authentiques; mais le type de régime que nous avons étudié dans l'Europe de l'Est représenterait, pour les pays de civilisation industrielle de l'Ouest, simplement une régression. Économiquement, le régime de planification centralisée soviétique est plutôt primitif par rapport aux régimes économiques que nous connaissons en Occident. Les niveaux de vie atteints en France ou en Grande-Bretagne sont, provisoirement, supérieurs à ceux de l'autre côté du rideau de fer; l'immense majorité des Occidentaux, ouvriers compris, protesteraient contre l'alignement de leur condition sur celle des citoyens russes. Cela ne signifie pas que le régime soviétique a échoué, il a réussi dans une des tâches qu'il s'était assignées : construire une industrie lourde puissante qui est, dès maintenant, le fondement de la force politique et militaire et qui peut être, dans un avenir indéterminé, l'origine du bien-être pour l'ensemble de la collectivité.
Entre ces sociétés occidentales de consommation et de démocratie et celles d'accumulation rapide, existe une troisième sorte de nations, dites "sous-développées", qui ne ressortissent à aucune des deux espèces que j'ai étudiées et qui, pourtant, exerceront une influence considérable, sinon décisive, sur le devenir de l'une et de l'autre. Le débat entre les deux blocs n'est pas une simple concurrence pour le maximum de bonheur ou pour l'élévation la plus rapide du niveau de vie; c'est aussi, outre une rivalité militaire et politique, une lutte pour convaincre le reste de l'humanité. Or, la méthode d'industrialisation soviétique, qu'on la critique sévèrement ou qu'on l'admire, séduit parfois les pays du "tiers monde". Elle passe pour favoriser une accélération de la croissance; elle permet d`imiter l'Occident, tout en le maudissant; on emprunte à l'Occident son système industriel, avec un régime politique qui le renie et le combat.
Enfin, dans toutes les sociétés où la classe dirigeante est incapable d'assurer le développement économique, une révolution semble nécessaire. Et le parti communiste se propose pour l'accomplir de même que l'Union soviétique en offre un modèle. Après tout, la condition première de l'industrialisation, c'est que la collectivité soit gouvernée par des hommes qui en aient la volonté. On peut aimer ou ne pas aimer le parti communiste; une fois arrivé au pouvoir, il impose l'épargne collective en vue d'accroître les investissements et il est capable d'établir des priorités au bénéfices des secteurs qu'il a choisis. Si les classes dirigeantes traditionnelles sont incapables d'accomplir l'équivalent par d'autres méthodes, dans certaines circonstances l'explosion révolutionnaire de style marxiste se produira effectivement, mais dans la phase initiale du développement de la société industrielle, et non pas å son terme.
Le schéma historique qui se dégage de ce cours n'est donc exactement ni celui d'Alexis de Tocqueville, ni celui de Karl Marx; on n'y trouve pas la fatalité d'une évolution vers une société de plus en plus uniforme, puisque subsiste au moins le risque de la formation de classes cohérentes, séparées et hostiles. Le schéma n'est pas davantage celui d'une marche nécessaire vers la société socialiste, par l'intermédiaire d'un bouleversement radical. En fait, le modèle que, me semble-t-il, il conviendrait de retenir utiliserait simultanément la distinction des phases de croissance et celle des modes d'industrialisation. On reconnaîtrait, à chaque étape du développement, les problèmes qui se posent, les contradictions qui surgissent et la méthode économique ou le mode de gouvernement que favorisent problèmes et contradictions. Par exemple, dans la phase d'accumulation primaire, il faut imposer une forte épargne collective, des investissements rapides.
Quel que soit le régime politique et social, il doit comporter une autorité vigoureuse; celle-ci a été assurée, dans le passé de l'Europe Occidentale, par les survivances des régimes absolutistes, dans le cas de l'Union soviétique par les rigueurs inhumaines du stalinisme. Il est impossible de dire quelle forme exacte doit prendre le régime autoritaire de la phase l'accumulation primaire, mais on peut dire qu'íl est improbable de répondre aux nécessités de cette phase d'industrialisation sans une autorité forte.
Dans une économie industrielle développée, les exigences de l'autoritarisme s'atténuent, mais le risque subsiste de conflit entre les groupes, dans l'hypothèse soit de déflation, soit de crise. L'alternative que posait Tocqueville il y a un siècle : société populaire oui, mais libérale ou despotique, existe encore. Il n'y a pas de modèle de croissance qui garantisse que, dans n'importe quelles conditions, le gouvernement pourra garder un caractère démocratique. Si tel problème intérieur ou extérieur semble insoluble, s'il y a des millions de chômeurs, les sociétés populaires, sans hiérarchie traditionnellement acceptée, sont le théâtre d'une lutte violente, qui, parfois, ne comporte pas d'autre issue qu'un régime autoritaire. Tout ce que l'on est en droit de dire, c'est que la probabilité du régime despotique tend plutôt, d'après l'expérience, à diminuer avec la croissance qu'à augmenter.
Cette conclusion est et veut être prudente. Toute description de la société industrielle, à partir de l'économie et des relations sociales, laisse ouvertes de multiples possibilités politiques. C'est par une analyse du système politique lui-même que l'on peut fixer la nature et le devenir des diverses sortes de régimes.
Essayons, dans les quelques minutes qui nous restent, de réfléchir sur la signification finale du problème de l'inégalité dans nos civilisations. A travers l'histoire, il semble que l'on ait connu au moins trois représentations de l'égalité à laquelle les hommes aspiraient - il y a d`abord celle que l'on accordait à tous les hommes parce qu'ils participaient de la raison, dont l'expression symbolique est le passage d'un dialogue de Platon, dans lequel Socrate fait apprendre l'arithmétique à un esclave. Ce dernier, lui aussi, est capable de comprendre les vérités rationnelles. Il y a ensuite l'égalité spirituelle que proclamait le christianisme. Avant d'arracher les esclaves à la condition servile, il leur annonçait que leur âme aussi était promise à un destin éternel. Enfin, il y a l'égalité des citoyens qui participent tous de l'Etat. A notre époque, nous aspirons à une autre sorte d'égalité qui se manifesterait, au moins, par une participation de chacun aux ressources collectives.
Cette égalité socio-économique comporte actuellement deux limites : la première, peut-être transitoire, est la disparité extrême entre les peuples et les races. Quand nous évoquons l'abondance, nous songeons à une petite minorité de l'espèce humaine ; pour l'immense majorité, la pauvreté reste la loi. La deuxième frontière, qui demeure infranchissable dans nos sociétés, est tracée par la diversité des métiers, des talents et, finalement, de la capacite intellectuelle. La civilisation industrielle n'a pas réussi - et probablement ne réussira-t-elle jamais - à supprimer la diversité des fonctions et l'inégalité extrême des dons individuels. Là surgit le dernier problème d`ordre politique.
Selon quel principe gouverner les hommes inégaux? Quels sont ceux qui doivent. gouverner? Doivent-ils tirer toutes les conséquences de l'inégalité des capacités ou s'inspirer avant tout de l'égale dignité de tous? Les penseurs grecs se sont posé la même question. Qui mettre à la tête de la cité? Techniciens, les gouvernants sont-ils comparables aux pilotes des navires? Certes, ils doivent posséder un savoir. Mais le savoir nécessaire au bien de la collectivité, ce sont les philosophes qui le possèdent, ceux qui ont une intuition des Idées. La bonne société serait celle où les sages auraient le pouvoir ou bien, à défaut, celle où les dirigeants écouteraient les avis des sages; ou encore un régime aristocratique, avec une combinaison équilibrée des trois principes, oligarchiques, monarchique et démocratique. Les philosophes se voulaient différents de ceux que l'on appelle les sophistes, puisque ces derniers, eux, se résignaient à la diversité fondamentale des régimes, constataient que toujours les puissants l'emportent, que ce qui était justice d'un côté était injustice de l'autre. On les confondait cependant avec les philosophes parce que ceux-ci, dévalorisant les lois de toute cité par référence aux idées, semblaient agir comme ceux-là qui acceptaient et affaiblissaient à la fois les lois de toutes les cités, toutes également valables ou non valables. Aujourd'hui, nous avons besoin, plus que jamais, de techniciens. Les ministres doivent savoir ce que signifie le taux d'intérêt, comment on assure une croissance rapide, comment on combat la déflation ou, ce qui est encore plus difficile, comment on évite l'inflation. Mais les techniciens ne déterminent ni le bien ni les buts des sociétés industrielles au XXe siècle après Jésus-Christ, pas plus qu'au Ve siècle avant notre ère, ils n'étaient capables d'assumer pareille responsabilité dans les cités grecques.
Mis à part quelques philosophes, nous ne croyons plus guère que ceux qui aperçoivent les Idées sont capables d'enseigner aux hommes d'Etat l'art de gouverner. Au bout du compte, nous hésitons entre deux principes, et deux seulement, qu'incarnent les deux types de sociétés. De notre côté, nous nous résignons à subordonner les techniciens aux élus, c'est-à-dire aux hommes que nous avons choisis. Mais, comme nous n'avons en eux qu'une demi-confiance, nous voulons qu'ils soient nombreux, qu'ils ne disposent jamais de tout le pouvoir, qu'ils maintiennent en permanence un dialogue entre eux et avec leurs électeurs. Ceux pour qui nous votons ne sont pas pour nous les sages et nous ne sommes pas convaincus qu'ils aient un contact avec le monde supra-sensible. Comme leur pouvoir est toujours temporaire, qu'ils se neutralisent réciproquement, la probabilité est que les dégâts seront limités. Aussi ce régime nous paraît-il préférable, dans le relatif, à celui où des chefs politiques se déclarent eux-mêmes investis d'une mission suprême.
L'autre conception est celle des dialecticiens, transposition dégénérés des philosophes d'Athènes. Ils ne prétendent pas être en communication avec le monde suprasensible, ils pensent connaître l'ensemble de l'histoire et, par conséquent, être au-dessus des techniciens et des idéologues. Nous ne manquons pas de spécialistes qui savent faire marcher les machines ou gérer les finances. Nombreux sont les sceptiques qui expliquent qu'au bout du compte, tous les régimes se valent, que ce qui est vrai en deçà des Pyrénées est faux au-delà. Les sophistes d'aujourd'hui acceptent le relativisme historique comme le fait dernier, au-delà duquel on ne peut remonter. Les dialecticiens surmontent cette attitude, non pas, comme Platon, par référence aux ldées éternelles, mais, à la manière de Hegel, par référence à la totalité historique. Ils prétendent, en fonction de leur vérité totale, à un pouvoir au moins transitoirement absolu. Lorsqu'ils auront réussi à convaincre tous les hommes de la vérité de l'histoire qui se fait, peut-être pourront-ils rétablir. le dialogue entre eux et avec le peuple ; pour l'heure, ils détiennent la connaissance globale, ils commandent aux techniciens qui possèdent un savoir inférieur, c'est-à-dire qui savent quels moyens employer pour atteindre tel but, mais qui ne savent quelle fin viser.
Entre les élus et les dialecticiens, nous sommes, à notre époque, obligés de choisir. L'an prochain, j'essaierai d'analyser comment fonctionnent les régimes où commandent les uns et les autres. Pour terminer, je vous dirai simplement pourquoi je suis du côté des élus. Toutes les sociétés industrielles sont hétérogènes et l'hétérogénéité ne peut disparaître à supposer qu'elle disparaisse jamais - que dans une phase ultérieure où les ressources collectives permettraient d'atteindre à une espèce d`égalité économique et, par suite, à une homogénéité sociale. Jusque-là, la vérité humaine de cette société est la communication, accord, rivalité ou conflit. Or, pour que les sociétés hétérogènes acceptent le dialogue entre les groupes, entre les électeurs et les élus, entre les gouvernements, il faut, non pas qu'aucun groupe ne prétende détenir la vérité ultime, du moins qu'aucun n`ait un pouvoir suffisant pour imposer par la force l'obéissance à la vérité qu'il tient pour ultime. Le dialogue s'arrêterait si personne n'aspirait plus au vrai. ll s'arrête aussi le jour où un homme ou un groupe a la capacité de rendre obligatoire pour tous sa version particulière de la vérité."
(édition Gallimard)
Démocratie et Totalitarisme (1965)
Prolongeant un cours de l'année 1957-1958, année qui vit la fin de la IVe République et du retour au pouvoir du général de Gaulle, ce troisième ouvrage succède aux "Dix-huit leçons sur la société industrielle" et à "La lutte de classes". Raymond Aron traite ici de deux régimes typiques de la civilisation moderne, l’un dit constitutionnel-pluraliste et l’autre caractérisé par la prétention d’un parti au monopole de l’activité politique. La comparaison entre les régimes politiques, à la différence des comparaisons entre les économies, met surtout en lumière des différences. Les régimes apparaissent comme des solutions opposées à des problèmes semblables. Une préface, écrite en 1965, équilibre le chapitre consacré à la République morte par une analyse critique de la République gaulliste.
Dans le premier moment de sa réflexion, Aron définit donc la série des concepts nécessaires à l'élaboration et à la mise en œuvre d`une sociologie du politique qui ne soit pas une philosophie politique. Il va ainsi s`attacher principalement à isoler les variables propres à caractériser les régimes réels à partir de leurs types idéaux. Ces types sont au nombre de deux qui sont successivement décrits et analysés : régimes constitutionnels-pluralistes et régimes de parti monopolistique.
La description des régimes pluralistes-constitutionnels comporte quatre aspects principaux : on doit considérer le système politique en tant que système social particulier; puis mettre en relation le système politique avec l'infrastructure sociale ; il faut en outre analyser la bureaucratie ou administration proprement dite et enfin l'environnement historique du système politique. Ces quatre coordonnées vont constituer la base d'une SOCIOLOGIE DE LA DEMOCRATIE qui peut rendre compte de son fonctionnement et de ses impasses : la onzième leçon a été prononcée en mai 1958, au moment du passage de la IVe à la Ve République ...
La description des régimes de parti monopolistique est centrée sur une étude parallèle des fictions constitutionnelles et de la réalité soviétique. Aron élabore donc une sociologie politique sur une antithèse qu'il va exprimer de quatre manières différentes : antithèse de la concurrence et du monopole, de la constitution et de la révolution, du pluralisme et des groupes sociaux, et de l'absolutisme bureaucratique, enfin de l`Etat de partis et de l'Etat partisan.
Raymond Aron accorde sa préférence au régime constitutionnel plutôt qu'au régime de parti monopolistique, moins en vertu d'un idéal dont il se recommanderait, que par , en fait, défiance des idéaux et des idéologies. Aron, comme on a pu l'écrire souvent, met sa confiance dans un régime qui fait aux hommes le moins confiance possible ...
Les étapes de la pensée sociologique
Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto, Weber (1967)
«La sociologie du XIXe siècle marque incontestablement un moment de la réflexion des hommes sur eux-mêmes, celui où le social en tant que tel est thématisé, avec son caractère équivoque, tantôt relation élémentaire entre les individus, tantôt entité globale. Elle exprime aussi une intention non pas radicalement nouvelle mais originale par sa radicalité, celle d'une connaissance proprement scientifique, sur le modèle des sciences de la nature, en vue du même objectif : la connaissance scientifique devrait donner aux hommes la maîtrise de leur société ou de leur histoire de même que la physique et la chimie leur ont donné la maîtrise des forces naturelles. Pour être scientifique, cette connaissance ne doit-elle pas abandonner les ambitions synthétiques et globales des grandes doctrines de sociologie historique?
Parti à la recherche des origines de la sociologie moderne, j'ai abouti, en fait, à une galerie de portraits intellectuels. Le glissement s'est opéré sans même que j'en prenne clairement conscience ... Je me suis efforcé de saisir l'essentiel de la pensée de ces sociologues, sans méconnaître ce que nous considérons comme l'intention spécifique de la sociologie, sans oublier non plus que cette intention était inséparable, au siècle dernier, des conceptions philosophiques et d'un idéal politique." (R.Aron)
Les Désillusions du progrès. Essai sur la dialectique de la modernité (1969)
«Après un quart de siècle de croissance économique, la société moderne doit affronter de nouveaux assauts : les uns, disciples fidèles ou infidèles de Marx, dénoncent ses échecs relatifs ou partiels, les îlots de pauvreté au milieu de la richesse, l'inégalité excessive de la répartition des revenus ; les autres, dont l'inspiration remonte à Jean-Jacques Rousseau, voire aux romantiques, vitupèrent contre la barbarie de la "civilisation industrielle", la dévastation de la nature, la pollution de l'atmosphère, l'aliénation des individus manipulés par les moyens de communication, l'asservissement par une rationalité sans frein ni loi, l'accumulation des biens, la course à la puissance et à la richesse vaine. [...] Tout se passe comme si les désillusions du progrès, créées par la dialectique de la société moderne, et, à ce titre, inévitables, étaient éprouvées par la jeune génération des années soixante avec une telle intensité que l'insatisfaction endémique s'exprime en révolte. Du même coup, l'observateur s'interroge sur le sens de cette explosion, sur la direction dans laquelle la société moderne pourrait répondre aux désirs qu'elle suscite, apaiser la faim, peut-être plus spirituelle que matérielle, qu'elle fait naître...» (Editions Gallimard)
Aron, tant à travers son œuvre de sociologue que dans son importante production journalistique, tente de comprendre les mécanismes qui traversent la conscience collective.... "La société moderne semble obéir à deux impératifs : produire le plus possible, traiter tous ses membres en égaux. Ou encore, pour employer des formules différentes, la société moderne s'est donné deux objectifs prioritaires : acquérir la maîtrise des forces naturelles, se soumettre à une norme suprême, celle de l'égalité. Dans leurs relations avec le milieu, les hommes tendent à la puissance collective ; dans leurs relations entre eux, ils proclament leur volonté de se reconnaître réciproquement comme égaux en dignité. Entre l'ambition prométhéenne et l`idéal égalitaire, le philosophe aperçoit une parenté d'inspiration. La maîtrise des forces naturelles a pour condition la science : théoriquement accessible à tous les hommes, œuvre de la raison, présente en chacun d`eux. Il n`y a pas d`inégalité essentielle entre les individus et tous ont droit à la citoyenneté, tous ont droit à une part de la richesse commune, tous ont droit à la recherche du bonheur. Tel est le message lancé au XVIIIe siècle par les prophètes des temps nouveaux, message qui n'a pas épuisé aujourd'hui son potentiel révolutionnaire. L'idéal égalitaire. équivoque en lui-même, se définit, en chaque siècle, par la négation d'une certaine forme d'inégalité. Comparant la société post-révolutionnaire à celle de l`Ancien Régime, Tocqueville confondait dans la notion de démocratie l'égalité sociale et l'égalité politique. L`égalité sociale, à ses yeux, résultait de l'élimination des "états", l'égalité politique s'exprimait dans le droit de suffrage et les institutions représentatives. Mais les socialistes, dès le début du siècle dernier, refusaient de s'en tenir à ces deux sortes d`égalité qu'ils appelaient formelles.
L'égalité sociale n`implique-t-elle pas logiquement au moins la réduction des inégalités économiques ? A supposer que certaines inégalités économiques se justifient par l`inégalité des talents ou des services rendus à la communauté, ne faut-il pas donner leur chance a tous ? L'un de ces arguments conduit à revendiquer l'égalité économique au nom de l'égalité des besoins, l'autre à protester contre la transmission des inégalités socio-économiques d'une génération à une autre. Poussé jusqu'au bout, le premier argument justifierait la proportionnalité entre les revenus et les besoins, le deuxième une parfaite égalité au point de départ, un ordre social pour ainsi dire strictement viager, dépourvu de toute continuité. Ces diverses interprétations de l`idéal égalitaire à certains égards incompatibles, animent les unes comme les autres les idéologies de la civilisation moderne, elles travaillent la conscience des hommes de notre temps. Selon le pays et les moments, l`une ou l`autre de ces interprétations domine. Toutes ensemble. elles constituent une sorte de critique permanente d`un ordre social qui se condamne lui-même parce qu'il se réclame d'idées à la limite contradictoires et se donne un but probablement inaccessible. Bien que l'ambition prométhéenne et l'idéal égalitaire aient, dans le rationalisme, une origine commune, la volonté de produire le plus et le mieux possible demeure, en tant que telle, radicalement étrangère au souci de la justice ou aux considérations humanitaires. La rationalisation du travail accroît les richesses disponibles, elle permet d`élever le niveau de vie de tous et, par suite éventuellement, de réduire certaines inégalités. La rationalisation du travail signifie organisation efficace, et celle-ci, à son tour, ne va pas sans hiérarchie, sans pouvoir de l'homme sur l'homme. Cette hiérarchie devrait refléter celle des capacités. Mais l'inégalité, en fait immense, entre les moins et les plus qualifiés, entre les moins et les plus doués sera-t-elle acceptée par la conscience collective ? Les contradictions à l'intérieur de l'idéal égalitaire, entre cet idéal et l'objectif de la production ou de la puissance sur la nature, excluent toute stabilisation des sociétés modernes, sans cesse bouleversées et par le progrès des sciences et de la technique, et par l'insatisfaction des hommes. L'ordre de ces sociétés toujours provisoire, est moins "en" mouvement qu' "un" mouvement. Aussi la meilleure manière d`en saisir la trajectoire est de prendre pour centre de nos analyses les inégalités les plus visibles, enjeux des débats idéologiques et des conflits historiques.
Ces inégalités constituent pour ainsi dire des défis lancés aux sociétés elles-mêmes : les réponses données ici et là nous permettront de dégager les traits communs comme les différences spécifiques des régimes sociaux de notre temps. Trois mots symbolisent pour ainsi dire ces défis : classe, oligarchie, ethnie. Ils évoquent les trois sources principales d`inégalité : inégalités socio-économiques, selon la place dans le procès de production et la répartition des revenus, inégalité socio-politique selon la part prise par les individus, séparément ou en groupe, à la gestion des affaires communes, inégalité nationale (ou raciale) dans les cas où, à l'intérieur d'un seul espace de souveraineté coexistent des groupes distincts par la langue. la culture ou la couleur de la peau.
La société moderne est-elle déchirée par la lutte de classes ? Divisée entre une masse passive et une minorité toute-puissante? Ou bien, grâce au progrès économique, les classes tendent-elles à se dissoudre ou à se rapprocher ? Le pouvoir tend-il à se diffuser ? Pessimistes et optimistes, marxistes-léninistes et partisans de la démocratie occidentale donnent des réponses différentes à ces questions. Les uns et les autres devraient, en revanche, s'accorder sur une constatation morose : les différences ethniques restent les plus difficiles à concilier avec l'idéal de l'égalité...."
Marxismes imaginaires. D'une sainte famille à l'autre (1970)
"Maintenant que les idéologies qui avaient pour horizon l'Histoire et ses promesses ont replié leurs bannières, le marxisme réintègre sa place parmi les philosophies.
C'est exactement à quoi invitait Raymond Aron, voilà quelque trente ans, dans cette critique des saintes familles existentialiste et structuraliste : il faut, disait-il, remettre Marx à sa vraie place - celle non pas de l'avenir radieux du prolétariat mondial, mais d'un moment de la conscience philosophique occidentale." (Editions Gallimard)
"Sur quels arguments les existentialistes français ont-ils fondé "le privilège historique de l'entreprise communiste"? Le premier que l'on trouve aussi bien dans "Humanisme et Terreur" (Merleau-Ponty) que dans les textes de Sartre se réfère à l'intention du mouvement historique qui se baptise lui-même marxiste-léniniste. En dépit de tout, ce mouvement demeure animé par un projet de libération totale alors que, d'une certaine manière, les autres partis se résignent aux injustices d'un ordre que les réformes pourront améliorer mais non transformer radicalement. Cet argument renverse une thèse célèbre de Marx dans l'introduction à la "Contribution à la critique de l'économie politique". S'il faut juger les sociétés d'après ce qu'elles sont et non pas d'après ce qu'elles prétendent être, pourquoi définir l'entreprise communiste par le but qu'elle prétend viser et non par les régimes auxquels, provisoirement au moins, elle a donné naissance?"
De la condition historique du sociologue (1970)
Leçon inaugurale au Collège de France prononcée le 1ᵉʳ décembre 1970 au cours de laquelle Raymond Aron se repositionne dans la tradition d'un Montesquieu, recherchant avec constance tout ce qui peut permettre les progrès de la raison...
"La naissance du socialisme et de la sociologie, à partir des mêmes circonstances historiques - la chute de l`ancien régime et l'industrialisme sauvage -, a nourri l`accusation d`un penchant professionnel des sociologues au socialisme. En fait, sociologues et socialistes ont découvert ensemble le social en tant que tel : contre l`abstraction économique et le formalisme politique, ils ont imposé un mode de penser original et aux savants et aux politiques. Ce mode de penser, qu'un ministre de l'Education nationale de Vichy jugeait subversif, il appartient désormais à tous, aux libéraux aussi bien qu`aux socialistes. Les uns comme les autres ont appris à distinguer règles juridiques et réalité sociale, droits reconnus par la loi et capacité d'un exercice effectif de ces droits. Aussi bien, à l`heure présente, ce mode de penser est-il chargé du péché contraire. Les sociologues serviraient, qu'ils le veuillent ou non, qu'ils le sachent ou non, l`ordre établi. Ces reproches contradictoires, la sociologie les a subis dès le premier jour. Rappelez-vous la préface de "l'Esprit des lois" et les formules par lesquelles Montesquieu tour a tour se masque et se démasque. "Si je pouvais faire en sorte que tout le monde eût de nouvelles raisons pour aimer ses devoirs, son prince, sa patrie, ses lois ; qu'on pût mieux sentir son bonheur dans chaque pays, dans chaque gouvernement. dans chaque poste où l'on se trouve, je me croirais le plus heureux des mortels." Faut-il mettre cette déclaration de principe au compte de la seule prudence ? Réfléchissons bien :si le sociologue admet, par postulat de méthode, que les phénomènes sociaux obéissent à un déterminisme comparable à celui des phénomènes naturels, ne va-t-il pas démontrer, par raison irréfutable, que les choses n'auraient pas pu être autres qu'elles n'ont été ? Aussi bien, pour dénoncer l`esclavage. contraire aux lois éternelles de l'humanité, Montesquieu ne trouva de recours que dans la rhétorique et l'éloquence.
Quelques lignes plus loin, Montesquieu apporte la contrepartie : "Je me croirais le plus heureux des mortels si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés. J `appelle ici préjugé non pas ce qui fait qu`on ignore de certaines choses, mais ce qui fait qu`on s'ignore soi-même." Si le préjugé se définit par l'inconscience de soi-même. la sociologie d`aujourd'hui répond effectivement à l'intention de Montesquieu. Mais la voici du même coup inclinée dans l`autre sens, vers la critique sinon vers la subversion. L'hostilité que lui marquent les régimes autoritaires, de droite ou de gauche, constitue une preuve et un hommage. Il suffit. en effet, pour dépoétiser tous les régimes, de les confronter à la représentation qu'ils veulent offrir d'eux-mêmes. A notre époque surtout, tous se renient parce qu'ils se proposent des objectifs, jusqu'à présent inaccessibles. Entre la formule de la démocratie ou de la société sans classes et la réalité de la lutte pour le pouvoir et de la stratification, l`intervalle demeure toujours assez large pour que l`analyse de ce que chaque société se dissimule a elle-même enseigne l'irrespect plutôt que l'obéissance. Moins encore que les théodicées, les sociodicées justifient la condition des hommes...."
Histoire et dialectique de la violence (1973)
« À partir d'une analyse de la Critique de la Raison dialectique, je me suis proposé deux objectifs. Tout d'abord, interpréter la philosophie de l'histoire et de la politique de Sartre, suivre les démarches par lesquelles le penseur de la liberté se transforme en apôtre de la violence, en admirateur de Fanon, en compagnon de route non plus des communistes-staliniens, mais des gauchistes et anarchistes. Ensuite – et ce deuxième objectif m'importe plus que le premier – dégager les problèmes, plus classiques que ne l'ont pensé la plupart des commentateurs, que Sartre s'est posés et qui portent sur la spécificité de la connaissance historique, connaissance de l'homme par l'homme.
... J'ai tenté de mettre en lumière les erreurs ou postulats injustifiés qui expliquent d'une part le glissement de la liberté à la violence, d'autre part l'illusion d'une synthèse entre une ontologie existentialiste et la Vérité de l'Histoire. Du même coup, ce livre constitue le premier tome de ma propre critique de la raison historique : les deux suivants porteront respectivement sur la connaissance du passé humain et sur l'action dans l'histoire. » Raymond Aron.
Penser la guerre, Clausewitz, 1976
«J'ai lu De la guerre pour la première fois il y a une vingtaine d'années, puis je l'ai cité comme tout le monde. En 1971-1972, j’étudiais l’ensemble des écrits militaires, politiques, personnels de Clausewitz et crus constater que la pensée du plus célèbre des stratèges restait à découvrir et à comprendre», écrit Raymond Aron en 1976. La pensée de Carl von Clausewitz retrouve ici sa dimension essentielle : être une théorie en devenir, qui jamais ne trouva sa forme définitive, puisque le général prussien, né en 1780, mourut en 1831, victime du choléra.
Dans une première partie (L'âge européen"), Raymond Aron reconstruit, avec la rigueur qu’on lui connaît, le système intellectuel de celui qui voulut mettre à jour l’esprit, c’est-à-dire la nature et l’essence, de la guerre, «véritable caméléon». Formation du système, tendances divergentes, synthèse finale, équivoque irréductible, rapport à Montesquieu, à Kant ou à Hegel – sur tous ces sujets Aron formule ses analyses qu’il confronte aux jugements des critiques allemands.
La seconde partie ("L'âge planétaire") prend l’exacte mesure de la place de Clausewitz dans le monde d'aujourd’hui. Les grandes écoles d’état-major l’enseignent, Moltke comme Foch, Lénine comme Mao Zedong l’ont lu, étudié ou appliqué. Qui d’entre tous s’y montre le plus fidèle? Clausewitz peut-il lui-même être tenu pour responsable des massacres militaires et civils de la Première Guerre mondiale ou bien pour le plus farouche procureur contre la guerre d’anéantissement menée par Hitler?
Grâce à son échec dans l’action, Clausewitz, tel Machiavel, a trouvé le loisir et la résolution d’achever au niveau de la conscience claire la théorie d’un art qu’il a imparfaitement pratiqué. Son héritage consiste en deux idées maîtresses : le principe d'anéantissement et la suprématie de l'intelligence politique sur l'instrument militaire. L'arme nucléaire confirme la deuxième et modifie le sens de la première." (Editions Gallimard)
Dans ses "Mémoires", Raymond Aron consacre quelques pages a une rétrospective historique mettant en parallèle les événements et ses travaux de recherche ...
"... Les philosophes de I’Histoire qui suivent A. Toynbee affirment que l'Europe ne retrouvera son élan que par la foi, le christianisme ou même, spécifiquement, le catholicisme. Je me déclare incompétent. Si j’étais croyant, juif ou chrétien, je m’efforcerais de diffuser ma foi ou ma vérité. Puisque je ne suis croyant d’aucune Eglise, je laisse vide la place pour la foi transcendante, et je m’en tiens personnellement a la foi du philosophe, doute plutôt que négociation. Les tentatives multiples d’un accord entre les dogmes chrétiens et la science actuelle m’intérressent sans me convaincre. La cosmologie de l’Ancien Testament et les cosmologies d’aujourd’hui peuvent, à défaut de se rencontrer, coexister sans se contredire. La science n’apportera jamais rien de comparable à l'Alliance du peuple juif ou à la Révélation du Christ.
La sociologie des religions fait abstraction, par méthode, de la dimension surnaturelle. Peut-elle répondre a la question : le XXIe siécle sera-t-il religieux ? Le regain de l’Eglise catholique est-il probable et quelle forme prendra-t-il ? Ira-t-il dans le sens des intégristes ou dans celui des théologiens de la Libération ? Je ne me sens pas en droit de rien affirmer. Je crois davantage à un catholicisme qui préche le salut de chaque âme qu’à une Eglise, auxiliaire spirituelle des mouvements révolutionnaires (bien qu’en Amérique latine ce deuxiéme terme de l’alternative me semble, ici ou là, presque inévitable). En laissant de coté les Eglises traditionnelles et en concentrant mon attention sur les religions séculiéres, ai-je manqué l’essentiel ? Ai-je eu tort ou erré par mauvaise chance en prenant l'économie et la guerre pour thêmes de ma réflexion, pour données majeures de notre temps ? J'ai laissé le choix entre tort et mauvaise chance.
En effet, comment aurais-je pu choisir autrement ? Quand j’accédai à la conscience historique, la Grande Dépression exacerbait le nationalisme allemand et poussait Hitler vers le pouvoir et l'Europe vers la catastrophe. Le marxisme au pouvoir à Moscou, une révolution antiprolétarienne à Berlin,
.... voila les événements qui dictèrent l’orientation de mes recherches.
Je voulus devenir l’historien contemporain de ces révolutions et de ces guerres ...
Mauvaise chance ? L'inspiration que j’ai trouvée dans l’historisme allemand, chez Karl Marx et Max Weber, me détourna-t- elle de la bonne voie, celle de Durkheim et de Tarde ? Ma génération, “polluée” par les idées germaniques, que Jean-Paul Sartre transfigura avec un éclat incomparable, appartient-elle déja au passé ? Il se peut et je n’en éprouve aucune amertume. Les meilleurs des sociologues, cependant, utilisent simultanément Marx et Weber, l’un et l’autre épurés des passions politiques, qui dissimulent leur complémentarité scientifique.
Pour moi, je ne pense pas que le passage par la culture allemande, puis par le souci analytique des Anglo-Américains, m’ait détourné de la France.
Avant 1939, l’Allemagne, c’était notre destin. Jusqu’à la défaite du III* Reich, en 1945, les idées venues d’Allemagne pénétraient l'histoire mondiale. Le racisme n’appartenait pas plus à l’Allemagne qu’aux autres pays européens, mais Hegel-Marx et leurs épigones, Nietzsche et sa critique des idéologies informaient, illustraient, éclairaient les grands conflits pour la domination du monde.
Après le crépuscule des dieux germaniques, la démocratie de style américain, pragmatique, sans métaphysique, en quête de rigueur sémantique, ne trouva plus en face d’elle qu'une version abâtardie de la tradition hégéliano-marxiste. La technicisation de la planète prit un nouvel élan. Les mythes marxistes se dissipèrent finalement presque d’eux-mêmes, à la lumière des faits. Même le changement de climat économique, depuis 1973 (ou peut-être quelques années plus tôt), ne renouvelle pas la perspective sur l’avenir de l’humanité.
Je ne découvre guére de raisons d’optimisme quand je regarde devant moi. Les Européens sont en train de se suicider par dénatalité. Les peuples dont les générations ne se reproduisent pas sont condamnés au vieillissement et, du même coup, guettés par un état d’esprit d’abdication, de “fin de siecle”. Ils peuvent combler les vides par des étrangers, ainsi qu’ils l’ont fait pendant les “trente glorieuses”, mais, par la même, ils risquent d’aggraver la tension entre les immigrés et les travailleurs menacés par le chômage. La synthése démocratico-libérale, l'économie mixte sont menacées, probablement d'ici à la fin du siècle, par le ralentissement de la croissance, |’inflation, le désordre monétaire, le pourcentage des transferts sociaux dans le produit national.
La France, après un redressement presque inespéré, perd sa place dans le monde, faute de s’adapter aux rigueurs de la compétition, à demi paralysée par les querelles intestines et par la persistance d’idéologies anachroniques.
Les Etats-Unis ont perdu la supériorité militaire. L'Union soviétique accumule les armes, d’abord pour intimider, pour intervenir aussi dès qu’une occasion se présente. La classe politique de la République américaine, celle de la côte Est, qui inspira et dirigea la diplomatie au cours d’un quart de siécle, s’est suicidée ; responsable de la guerre du Vietnam, elle en rejeta la faute sur Richard Nixon qui ne l’avait pas liquidée assez vite. Les présidents J. Carter et R. Reagan oscillent d’un extréme à l’autre. Le consensus sur la politique étrangére a disparu. Le pays n’est plus assez riche pour financer tout à la fois la législation sociale et le réarmement. Il garde encore la prééminence scientifique, un appareil de production sans égal, mais il est devenu imprévisible pour ses ennemis et pour ses alliés.
En Europe, la République fédérale allemande, plus que jamais la clé de voûte de l’Alliance atlantique, semble ébranlée. En première ligne, contigüe à l’Empire soviétique, elle s’efforce de conserver sur son territoire une armée américaine, sans irriter les hommes du Kremlin. Le pacifisme de millions d’Allemands réduit la capacité de décision du gouvernement : traduit-il la crainte légitime d’armes horribles ou le refus d’un partage auquel le pleuple allemand se résigne de plus en plus mal ? La réconciliation des Francais et des Allemands demeure solide, authentique. Mais le jour, évoqué dans les controverses des années 50, est-il venu ? Socialiste ou conservateur, le chancelier de Bonn regarde et vers l’Est, menacant et vers l’Ouest, protecteur. Dans quelle direction ira-t-il finalement ?
Si je m’abandonnais à mes humeurs noires, je dirais que toutes les idées, toutes les causes pour lesquelles j’ai lutté apparaissent mises en péril au moment même où l’on m’accorde, rétrospectivement, que je n’avais pas tort dans la plupart de mes combats.
Mais je ne veux pas céder au découragement.
Les régimes pour lesquels j’ai plaidé et dans lesquels certains ne voient plus qu’un camouflage de pouvoir, par essence arbitraire et violent, sont fragiles et turbulents ; mais, tant qu’ils resteront libres, ils garderont des ressources insoupconnées. Nous continuerons de vivre longtemps, à l’ombre de l’apocalypse nucléaire, partagés entre la peur qu’inspirent les armes monstrueuses et l’espoir qu’éveillent les miracles de la science...."
(RAYMOND ARON, "Mémoires", Julliard, 1983)
