Walter Benjamin (1892-1940), "Der Begriff der Kunstkritik in der deutschen Romantik"
(Notion de critique d'art dans le romantisme allemand, 1920), "Einbahnstrasse" (Sens unique, 1928), "Ursprung des deutschen Trauerspiels" (Origine du drame baroque allemand, 1928), "Kunstwerk im
Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit" (L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1935–1939), "Das Passagen Werk" (Paris, capitale du XIXe siècle)
- "Thèses sur le concept d'histoire" (1940, Über den Begriff der Geschichte) - ...
Last update : 11/11/2016
"La prolétarisation croissante de l'homme contemporain et l'importance grandissante des masses sont deux aspects du même processus historique" - Walter Benjamin, si proche de l'Ecole de Francfort, fut sensible tant au phénomène de la culture de masse qu'aux nouvelles techniques de la littérature et du cinéma qui se connaissaient alors un extraordinaire développement.
À partir de 1926, il élabore la théorie d'une littérature ayant pour fonction la transformation sociale, développant une synthèse du matérialisme historique et du messianisme judaïque pour porter un regard singulier sur le livre, l'archive, l'image, comme autant de matériaux entrant en littérature pour être arraché à l'oubli. Et cette réflexion se prolonge ensuite vers ces nouveaux médias qui viennent relayer la littérature et s'imposer dans nos sociétés, la photographie, le cinéma. "Parmi les fonctions sociales du film, la plus importante consiste à établir l'équilibre entre l'homme et l'équipement technique. Cette tâche, le film ne l'accomplit pas seulement par la manière dont l'homme peut s'offrir aux appareils, mais aussi par la manière dont il peut à l'aide de ses appareils se représenter le monde environnant. Si le film, en relevant par ses gros plans dans l'inventaire du monde extérieur des détails généralement cachés d'accessoires familiers, en explorant des milieux banals sous la direction géniale de l'objectif, étend d'une part notre compréhension aux mille déterminations dont dépend notre existence, il parvient d'autre part à nous ouvrir un champ d'action immense et insoupçonné."
En 1928, dans "Sens unique", nous le verrons recueillir toutes sortes d'observations et de réflexions qui lui viennent à l'esprit en arpentant les rues d'une ville imaginaire : au fond, la construction de l'existence semble désormais résidait plus dans les faits que dans les convictions ...
Walter Benjamin est une figure absolument singulière dans le paysage intellectuel du XXe siècle, une pensée à la croisée des disciplines : Il n'était ni vraiment philosophe, ni vraiment historien, ni vraiment critique littéraire, ni vraiment sociologue, mais un peu tout cela à la fois. Il puisait dans la théologie juive, le matérialisme historique (marxisme), le romantisme allemand et le surréalisme pour forger une pensée inclassable.
Contrairement à la rigueur systématique d'un Hegel ou d'un Kant, Benjamin pense par "images dialectiques", par essais, par fragments et par montages. Son écriture est souvent lyrique, métaphorique et dense, invitant à l'interprétation. Pour lui, la forme était inséparable du contenu.
On l'a dit le "chiffonnier" de l'histoire, parce qu'il ne s'intéresse pas aux grands hommes et aux événements officiels, mais aux "déchets" de l'histoire, aux objets oubliés, aux cultures populaires et aux phénomènes apparemment mineurs (les passages couverts, les prostituées, les jouets, les affiches, etc.). Il y voyait les véritables clés pour comprendre une époque.
C'est aussi un penseur de la modernité et de ses catastrophes : Benjamin a vécu l'apogée de la modernité (Paris) et son effondrement (la montée du nazisme). Il a théorisé comme personne la façon dont le capitalisme et la technologie transforment notre perception, notre expérience du temps et de l'art, tout en pressentant la catastrophe (la "tempête" du progrès).
Ses concepts clés ...
- L'aura et la reproductibilité technique : Dans "L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique", il analyse comment la photographie et le cinéma détruisent "l'aura" de l'œuvre d'art unique (son hic et nunc, son authenticité, son caractère cultuel) pour la rendre politique. C'est une pierre angulaire des Cultural Studies et de la théorie des médias.
- La dialectique à l'arrêt : Il ne cherche pas une synthèse, mais à "saisir au vol" une image du passé qui entre en résonance critique avec le présent. C'est un choc qui permet de briser l'illusion du progrès continu.
- Le "choc" de la modernité : Inspiré par Baudelaire et la vie dans les grandes villes, il décrit comment la conscience moderne doit se protéger par un "écran" contre les stimuli incessants (foule, publicité, trafic), faisant du "choc" une expérience fondamentale.
- L'Ange de l'Histoire : Dans ses Thèses sur le concept d'histoire, il représente l'histoire non pas comme une marche vers le progrès, mais comme une accumulation de catastrophes. L'Ange voudrait réparer les dégâts, mais une "tempête" (le Progrès) le pousse irrésistiblement vers le futur, tandis qu'il contemple, horrifié, le passé qui n'est qu'un amas de ruines.
Walter Benjamin, archéologue de la modernité, un penseur qui nous apprend à lire le monde dans ses détails les plus infimes et à être méfiants envers le grand récit du Progrès. Son héritage est immense : on le retrouve chez les philosophes (Agamben, Didi-Huberman), les théoriciens des médias, les historiens de l'art et tous ceux qui cherchent à penser la culture de manière critique et poétique à la fois ...
"Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie. Et la même barbarie qui les affecte, affecte tout aussi bien le processus de leur transmission de main en main." - Walter Benjamin en appellera à une conception du temps et de l'action politique radicalement nouvelle, où le passé n'est pas une prison mais une arme. Comprendre l'histoire, ce n'est pas l'étudier passivement, c'est intervenir activement pour la libérer du récit des vainqueurs et accomplir, dans l'urgence du présent, la promesse de rédemption que contient le passé....
L'histoire officielle est l'histoire des vainqueurs. Elle est écrite par les dominants et présente le passé comme une marche nécessaire vers le présent, légitimant ainsi l'oppression et effaçant la souffrance des opprimés. La croyance au "Progrès" est le moteur idéologique de cette falsification.
L'historien ou le révolutionnaire doit arrêter le flux homogène du temps pour faire surgir des "images dialectiques", des moments du passé où une alternative révolutionnaire a été étouffée. Dans ces moments de rupture (le Jetztzeit ou "temps-maintenant"), le présent reconnaît une affinité avec un passé oublié et s'en saisit.
La révolution n'est pas l'aboutissement du progrès, mais l'interruption urgente de la catastrophe. Il s'agit d'un acte de sauvetage messianique : arracher les générations passées à l'oubli en réalisant leurs espoirs trahis dans le combat présent.
"Thèses sur le concept d'histoire" (1940, Über den Begriff der Geschichte)
Écrites juste avant son suicide, ces 18 fragments brefs et fulgurants sont son testament intellectuel et politique. On y trouve la fameuse image de "L'Ange de l'Histoire", une critique cinglante de l'idéologie du Progrès et une réflexion profonde sur la manière dont le passé "hante" le présent. C'est un texte essentiel pour toute pensée de l'histoire après la Shoah...
Benjamin nous apprend ainsi que la manière dont nous nous souvenons du passé est un enjeu politique fondamental. Il a influencé tous les travaux sur la mémoire collective...
Fuyant le nazisme, interné en France, il vient d'apprendre le pacte germano-soviétique qui anéantit ses derniers espoirs dans une gauche unie contre le fascisme. Le texte est une réaction de survie intellectuelle, une tentative de sauver la mémoire des vaincus face à une catastrophe qui semblait inéluctable. Ce n'est pas un traité, mais un manifeste de résistance philosophique...
18 aphorismes d'une densité poétique et conceptuelle extraordinaire, une forme fragmentaire qui est elle-même un acte de résistance contre les grands systèmes philosophiques (comme le historicisme ou le positivisme) qui, selon Benjamin, ont conduit à cette impasse historique.
THÈSE I - On connaît la légende de l’automate capable de répondre, dans une partie d’échecs, à chaque coup de son partenaire et de s’assurer le succès de la partie. Une poupée en costume turc, narghilé à la bouche, est assise devant l’échiquier qui repose sur une vaste table. Un système de miroirs crée l’illusion que le regard puisse traverser cette table de part en part. En vérité un nain bossu s’y est tapi, maître dans l’art des échecs et qui, par des ficelles, dirige la main de la poupée. On peut se représenter en philosophie une réplique de cet appareil. La poupée que l’on appelle « matérialisme historique » gagnera toujours. Elle peut hardiment défier qui que ce soit si elle prend à son service la théologie, aujourd’hui, on le sait, petite et laide et qui, au demeurant, ne peut plus se montrer.
THÈSE II - « L’un des traits les plus surprenants de l’âme humaine à côté de tant d’égoïsme dans le détail, est que le présent, en général, soit sans envie quant à son avenir. » Cette réflexion de Lotze conduit à penser que notre image du bonheur est marquée tout entière par le temps où nous a maintenant relégués le cours de notre propre existence. Le bonheur que nous pourrions envier ne concerne plus que l’air que nous avons respiré, les hommes auxquels nous aurions pu parler, les femmes qui auraient pu se donner à nous.
Autrement dit l’image du bonheur est inséparable de celle de la rédemption. Il en va de même de l’image du passé que l’Histoire fait sienne. Le passé apporte avec lui un index secret qui le renvoie à la rédemption. N’est-ce pas autour de nous-mêmes que plane un peu de l’air respiré jadis par les défunts? N’est-ce pas la voix de nos amis que hante parfois un écho des voix de ceux qui nous ont précédés sur terre? Et la beauté des femmes d’un autre âge est-elle sans ressembler à celle de nos amies? Il existe une entente tacite entre les générations passées et la nôtre. Sur Terre nous avons été attendus. À nous, comme à chaque génération précédente, fut accordée une faible force messianique sur laquelle le passé fait valoir une prétention. Cette prétention, il est juste de ne la point négliger. Quiconque professe le matérialisme historique en sait quelque chose.
THÈSE III - Le chroniqueur qui narre les événements, sans distinction entre les grands et les petits, tient compte, ce faisant, de la vérité que voici: de tout ce qui jamais advint, rien ne doit être considéré comme perdu pour l’Histoire. Certes, ce n’est qu’à l’humanité rédimée qu’appartient pleinement son passé. C’est dire que pour elle seule, à chacun de ses moments, son passé est devenu citable. Chacun des instants qu’elle a vécus devient une « citation à l’ordre du jour » – et ce jour est justement le jour du Jugement dernier.
THÈSE IV - La lutte des classes, que jamais ne perd de vue un historien instruit à l’école de Marx, est une lutte pour les choses brutes et matérielles, sans lesquelles il n’est rien de raffiné ni de spirituel. Mais, dans la lutte des classes, ce raffiné, ce spirituel se présentent tout autrement que comme butin qui échoit au vainqueur; ici, c’est comme confiance, comme courage, comme humour, comme ruse, comme inébranlable fermeté, qu’ils vivent et agissent rétrospectivement dans le lointain du temps. Toute victoire qui jamais y a été remportée et fêtée par les puissants – ils n’ont de cesse de la remettre en question. Comme certaines fleurs orientent leur corolle vers le soleil, ainsi le passé, par une secrète sorte d’héliotropisme, tend à se tourner vers le soleil en train de se lever dans le ciel de l’Histoire. Quiconque professe le matérialisme historique ne peut que s’entendre à discerner ce plus imperceptible de tous les changements.
THÈSE V - Le vrai visage de l’histoire n’apparaît que le temps d’un éclair. On ne retient le passé que comme une image qui, à l’instant où elle se laisse reconnaître, jette une lueur qui jamais ne se reverra. « La vérité ne nous échappera pas » – ce mot de Gottfried Keller caractérise avec exactitude, dans l’image de l’histoire que se font les historicistes, le point où le matérialisme historique, à travers cette image, opère sa percée. Irrécupérable est, en effet, toute image du passé qui menace de disparaître avec chaque instant présent qui, en elle, ne s’est pas reconnu visé. (La bonne nouvelle qu’apporte à bout de souffle l’historiographe du passé sort d’une bouche qui, peut-être à l’instant où elle s’ouvre, parle déjà dans le vide).
THÈSE VI - Articuler historiquement le passé ne signifie pas le connaître « tel qu’il a été effectivement », mais bien plutôt devenir maître d’un souvenir tel qu’il brille à l’instant d’un danger. Au matérialisme historique il appartient de retenir fermement une image du passé telle qu’elle s’impose, à l’improviste, au sujet historique à l’instant du danger. Le danger menace tout aussi bien l’existence de la tradition que ceux qui la reçoivent. Pour elle comme pour eux, il consiste à les livrer, comme instruments, à la classe dominante. À chaque époque il faut tenter d’arracher derechef la tradition au conformisme qui veut s’emparer d’elle. Le Messie ne vient pas seulement comme rédempteur; il vient aussi comme vainqueur de l’Antéchrist. Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance n’échoit qu’à l’historiographe parfaitement convaincu que, devant l’ennemi, s’il vainc, mêmes les morts ne seront point en sécurité. Et cet ennemi n’a pas cessé de vaincre.
THÈSE VII - À l’historien qui veut revivre une époque, Fustel de Coulanges recommande d’oublier tout ce qui s’est passé ensuite. On ne saurait mieux décrire une méthode que le matérialisme historique a battue en brèche. C’est la méthode de l’empathie. Elle est née de la paresse du cœur, de l’acedia qui désespère de maîtriser la véritable image historique, celle qui brille de façon fugitive. Les théologiens du Moyen Âge considéraient l’acedia comme la source de la tristesse. Flaubert, qui la connaissait bien, écrit: « Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour ressusciter Carthage. » La nature de cette tristesse devient plus évidente lorsqu’on se demande avec qui proprement l’historiographie historiciste entre en empathie. La réponse est inéluctable: avec le vainqueur. Or quiconque domine est toujours héritier de tous les vainqueurs. Entrer en empathie avec le vainqueur bénéficie toujours, par conséquent, à quiconque domine. Pour qui professe le matérialisme historique, c’est assez dire. Tous ceux qui, jusqu’ici, ont remporté la victoire participent à ce cortège triomphal où les maîtres d’aujourd’hui marchent sur les corps des vaincus d’aujourd’hui. À ce cortège triomphal, comme ce fut toujours l’usage, appartient aussi le butin. Ce qu’on définit comme biens culturels. Quiconque professe le matérialisme historique ne les peut envisager que d’un regard plein de distance. Car, tous en bloc, dès qu’on songe à leur origine, comment ne pas frémir d’effroi? Ils ne sont pas nés du seul effort des grands génies qui les créèrent, mais en même temps de l’anonyme corvée imposée aux contemporains de ces génies. Il n’est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie. Et la même barbarie qui les affecte, affecte tout aussi bien le processus de leur transmission de main en main. C’est pourquoi, autant qu’il le peut, le théoricien du matérialisme historique se détourne d’eux. Sa tâche, croit-il, est de brosser l’histoire à rebrousse-poil.
1. La Critique radicale du Progrès, de l' Historicisme et du Marxisme Vulgaire
- L'historicisme est la cible principale. Cette vision de l'histoire (incarnée par des historiens comme Ranke) prétend dire "ce qui s'est réellement passé" et voit l'histoire comme un continuum homogène et vide, une succession linéaire d'événements. Pour Benjamin, cette approche est au service des vainqueurs. Elle légitime le passé en le présentant comme une marche nécessaire vers le présent, écrasant ainsi la mémoire des vaincus et des opprimés.
- Le Marxisme vulgaire (ou social-démocrate) est la seconde cible. Il a repris à son compte l'idéologie bourgeoise du Progrès, croyant en une "marche inéluctable" du progrès technique et social vers le socialisme. Cette foi naïve, selon Benjamin, a paralysé la gauche face au fascisme, qui est justement la contre-révolution utilisant les mêmes technologies au service de la barbarie.
Il n'est pas de document de culture qui ne soit aussi un document de barbarie.
"Le progrès et la civilisation sont construits sur l'exploitation et l'oubli des souffrances passées ....
"Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être en train de s’éloigner de quelque chose à laquelle son regard reste rivé. Ses yeux sont
écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’Ange de l’Histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui fut brisé. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus renfermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès" (thèse IX)
2. L'Image Dialectique et le Temps-Maintenant (Jetztzeit)
C'est le cœur de la proposition positive de Benjamin. Face au continuum homogène du historicisme, il oppose une conception révolutionnaire du temps...
- L'Image Dialectique (Dialektisches Bild) : Ce n'est pas une image au sens visuel, mais une constellation où un fragment du passé entre soudain en contact avec le présent. C'est un choc, un arrêt du flux temporel. Le passé n'est pas mort ; il contient des potentialités révolutionnaires non réalisées ("les étincelles d'espérance") qui n'attendent que le moment présent pour s'actualiser.
- Le Temps-Maintenant (Jetztzeit) : Ce n'est pas le "temps vide" et homogène du calendrier. C'est un temps chargé, explosif, un moment de rupture où le présent reconnaît soudain une affinité avec un passé spécifique (souvent un passé de révolte ou d'oppression). Dans ce moment de reconnaissance, la continuité de l'histoire est brisée, et une chance révolutionnaire s'ouvre.
L'histoire est objet d'une construction dont le lieu n'est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d'à-présent [Jetztzeit] ...
"L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais qui forme celui qui est plein de « temps actuel149 ». Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique
était un passé chargé de « temps actuel », surgi du continuum de l’histoire. La Révolution française s’entendait comme une Rome recommencée. Elle citait l’ancienne Rome exactement
comme la mode cite un costume d’autrefois. C’est en parcourant la jungle de l’autrefois que la mode a flairé la trace de l’actuel. Elle est le saut du tigre dans le passé. Ce saut ne peut s’effectuer que dans une arène où commande la classe dirigeante. Effectué en plein air, le même saut est le saut dialectique, la révolution telle que l’a conçue Marx."(Thèse XIV)
3. L'Alliance Inattendue : Matérialisme Historique et Théologie
C'est l'un des aspects les plus surprenants du texte. Benjamin décrit le matérialisme historique (le marxisme) comme un pantin qui ne peut gagner qu'avec l'aide de la théologie....
- Le nain bossu (la théologie) : Il représente la dimension messianique, la croyance en une rédemption, en un salut qui brise l'ordre naturel des choses. C'est la force secrète qui donne au matérialisme son pouvoir de voir au-delà de l'immédiateté.
Le jeu d'échecs (l'analyse matérialiste) : C'est la méthode rationnelle d'analyse des rapports de force et des conditions matérielles.
Pour Benjamin, un matérialisme historique qui renie sa dimension messianique (son "ressort caché") est impuissant. La révolution n'est pas l'aboutissement logique du progrès, mais un acte de sauvetage messianique qui arrache l'histoire à la catastrophe.
4. La Tâche de l'Historien Matérialiste
Sa mission n'est pas de raconter "comment les choses se sont passées", mais de "saisir la constellation que sa propre époque forme avec un temps passé très déterminé". Il doit "brosser l'histoire à contre-poil", chercher dans les décombres de l'histoire les traces des espoirs trahis et des potentialités étouffées. Son outil n'est pas l'empathie avec les vainqueurs, mais la solidarité avec les générations assassinées.
L'Ange de l'Histoire, peinte par Paul Klee, a le visage tourné vers le passé. Il voit une seule et unique catastrophe qui "entasse ruines sur ruines". Une tempête (le Progrès) le pousse irrésistiblement vers le futur, auquel il tourne le dos, tandis qu'il voudrait "s'attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré". Cette image saisissante condense toute la pensée de Benjamin : l'histoire comme catastrophe, le progrès comme force destructrice, et l'impuissance face à la nécessité de sauver le passé....
L'image de l'Ange de l'Histoire, bien que puissante, peut être interprétée comme une vision profondément désespérée, où la révolution n'est qu'une possibilité infiniment lointaine et difficile à saisir. Un texte tragique, écrit dans l'ombre de la défaite, mais qui reste un formidable outil d'émancipation et de vigilance.
THÈSE VIII - La tradition des opprimés nous enseigne que l’« état d’exception » dans lequel nous vivons est la règle. Il nous faut en venir à une conception de l’Histoire qui corresponde à cet état. Alors nous aurons devant les yeux notre tâche, qui est de faire advenir le véritable état d’exception: et notre position face au fascisme en sera renforcée d’autant. Ce n’est pas la moindre de ses chances que ses adversaires l’affrontent au nom du progrès comme norme historique103. S’étonner de ce que les choses que nous vivons soient « encore » possibles au XXe siècle, n’a rien de philosophique. Ce n’est pas un étonnement qui se situe au commencement d’une connaissance, si ce n’est la connaissance que la représentation de l’histoire qui l’engendre n’est pas tenable.
THÈSE IX - Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus ». Il représente un ange qui semble être en train de s’éloigner de quelque chose à laquelle son regard reste rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l’aspect que doit avoir nécessairement l’Ange de l’Histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Là où se présente à nous une chaîne d’événements, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d’amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui fut brisé. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si forte que l’ange ne les peut plus renfermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu’au ciel devant lui s’accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.
THÈSE X - Les objets que la règle claustrale assignait à la méditation des moines avaient pour tâche de leur enseigner le mépris du monde et de ses pompes. Nos réflexions actuelles procèdent d’une détermination analogue. À cet instant où gisent à terre les politiciens en qui les adversaires du fascisme avaient mis leur espoir, où ces politiciens aggravent leur défaite en trahissant leur propre cause, nous voudrions arracher l’enfant du siècle aux filets dans lesquels ils l’avaient enfermé. Le point de départ de notre réflexion est que l’attachement de ces politiciens au mythe du progrès, leur confiance dans la « masse » qui leur servait de « base », et finalement leur asservissement à un incontrôlable appareil ne furent que trois aspects d’une même réalité. Il s’agit de tenter de donner une idée de combien il coûte cher à notre façon de pensée habituelle de mettre sur pied une conception de l’histoire qui ne se prête à aucune complicité avec celle à laquelle s’accrochent ces politiciens.
(dans la Thèse X, Benjamin règle son compte surtout au conformisme stalinien, dans la Thèse XI il s’attaque au conformisme social démocrate).
THÈSE XI - Dès l’origine vice secret de la social-démocratie, le conformisme n’affecte pas sa seule tactique politique, mais aussi bien ses vues économiques. Rien ne fut plus corrupteur pour le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant, le sens où il croyait nager. De là il n’y avait qu’un pas à franchir pour s’imaginer que le travail industriel, situé dans la marche du progrès technique, représentait une performance politique. Avec les ouvriers allemands, sous une forme sécularisée, la vieille éthique protestante du travail célébrait sa résurrection. Le programme de Gotha porte déjà les traces de cette confusion. Il définit le travail comme « la source de toute richesse et de toute culture ». À quoi Marx, pressentant le pire, objectait que l’homme qui ne possède que sa force de travail ne peut être que « l’esclave d’autres hommes (...) qui se sont faits propriétaires ». Cependant, la confusion se répand de plus en plus et bientôt Josef Dietzgen annonce: « Le travail est le Sauveur du monde moderne. Dans (...) l’amélioration du travail (...) réside la richesse, qui peut maintenant apporter ce que n’a réussi jusqu’à présent aucun rédempteur. » Cette conception du travail, caractéristique d’un marxisme vulgaire, ne s’attarde guère à la question de savoir comment les produits de ce travail servent aux travailleurs eux-mêmes aussi longtemps qu’ils ne peuvent en disposer. Il ne veut envisager que les progrès de la maîtrise sur la nature, non les régressions de la société. Il préfigure déjà les traits de cette technocratie qu’on rencontrera plus tard dans le fascisme. Notamment une notion de nature qui rompt de façon sinistre avec celle des utopies socialistes d’avant 1848. Tel qu’on le conçoit à présent, le travail vise à l’exploitation de la nature, exploitation qu’avec une naïve suffisance l’on oppose à celle du prolétariat. Comparées à cette conception positiviste, les fantastiques imaginations de Fourier, qui ont fourni matière à tant de railleries, révèlent un surprenant bon sens. Pour lui, l’effet du travail social bien ordonné devrait être que quatre Lunes éclairent la nuit de la Terre, que la glace se retire des pôles, que l’eau de mer cesse d’être salée et que les bêtes fauves se mettent au service de l’être humain. Tout cela illustre un travail qui, bien loin d’exploiter la nature, est en mesure de faire naître d’elle les créations virtuelles qui sommeillent en son sein. À l’idée corrompue du travail correspond l’idée complémentaire d’une nature qui, selon la formule de Dietzgen, « est là gratis ».
THÈSE XII - Le sujet du savoir historique est la classe combattante, la classe opprimé elle-même. Chez Marx elle se présente comme la dernière classe asservie, la classe vengeresse qui, au nom des générations vaincues, mène à son terme l’œuvre de libération. Cette conscience, qui pour un temps bref reprit vigueur dans le spartakisme, fut toujours incongrue aux yeux de la social démocratie. En trois décennies elle a réussi à presque effacer le nom d’un Blanqui, dont la voix d’airain avait ébranlé le XIXe siècle. Il lui plut d’attribuer à la classe ouvrière le rôle de rédemptrice pour les générations à venir. Ce faisant elle énerva ses meilleures forces. À cette école, la classe ouvrière désapprit tout ensemble la haine et la volonté de sacrifice. Car l’une et l’autre s’alimentent à l’image des ancêtres asservis, non point à l’idéal des petits-enfants libérés.
THÈSE XIII - Dans sa théorie, et plus encore dans sa praxis, la social-démocratie s’est déterminée selon une conception du progrès qui ne s’attachait pas au réel, mais émettait une prétention dogmatique. Tel que l’imaginait la cervelle des sociaux-démocrates, le progrès était, primo, un progrès de l’humanité même (non simplement de ses aptitudes et de ses connaissances). Il était, secundo, un progrès illimité (correspondant au caractère infiniment perfectible de l’humanité). Tertio, on le tenait pour essentiellement irrésistible (pour automatique et suivant une ligne droite ou une spirale). Chacun de ces caractères prête à discussion et pourrait être critiqué. Mais, se veut-elle rigoureuse, la critique doit remonter au-delà de tous ces caractères et s’orienter vers ce qui leur est commun. L’idée d’un progrès de l’espèce humaine à travers l’histoire est inséparable de celle de sa marche à travers un temps homogène et vide. La critique qui vise l’idée d’une telle marche est le fondement nécessaire de celle qui s’attaque à l’idée de progrès en général.
THÈSE XIV - L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais qui forme celui qui est plein de « temps actuel ». Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique était un passé chargé de « temps actuel », surgi du continuum de l’histoire. La Révolution française s’entendait comme une Rome recommencée. Elle citait l’ancienne Rome exactement comme la mode cite un costume d’autrefois. C’est en parcourant la jungle de l’autrefois que la mode a flairé la trace de l’actuel. Elle est le saut du tigre dans le passé. Ce saut ne peut s’effectuer que dans une arène où commande la classe dirigeante. Effectué en plein air, le même saut est le saut dialectique, la révolution telle que l’a conçue Marx.
THÈSE XV - La conscience de faire voler en éclats le continuum de l’histoire est propre aux classes révolutionnaires dans l’instant de leur action. La grande Révolution introduisit un nouveau calendrier. Le jour avec lequel commence un nouveau calendrier fonctionne
comme un ramasseur historique de temps. Et c’est au fond le même jour qui revient toujours sous la forme des jours de fête, lesquels sont des jours de remémoration. Ainsi les calendriers ne comptent pas le temps comme les horloges. Ils sont des monuments d’une conscience de l’histoire dont la moindre trace semble avoir disparu en Europe depuis cent ans. La Révolution de Juillet a comporté encore un incident où cette conscience a pu faire valoir son droit. Au soir du premier jour de combat, il s’avéra qu’en plusieurs endroits de Paris, indépendamment et au même moment, on avait tiré sur les horloges murales. Un témoin oculaire, qui doit peut-être sa divination à la rime, écrivit alors :
« Qui le croirait? On dit qu’irrités contre l’heure
De nouveaux Josué, au pied de chaque tour,
Tiraient sur les cadrans pour arrêter le jour. »
(...)
Walter Benjamin (1892-1940)
"La vie de Walter Benjamin est une série de malentendus. C’est surtout sa personne que l'on n’a pas su entendre. Et il faudra encore de nombreuses années
après sa disparition pour qu’on reconnaisse le génie et la modernité de l’œuvre de cet homme aux talents multiples."
Benjamin évoque sa jeunesse dans "Enfance berlinoise au XIXme siècle", il vécu dans une famille juive où l'on trouve des archéologues, des mathématiciens et
des juristes. Son père était banquier puis devint antiquaire. A Berlin, il prit une part active au "Mouvement de jeunesse" antibourgeois. Il suit des cours à l'Université de Berlin, puis de
Fribourg, où il étudie la philosophie et la littérature. En été 1913, son père l'envoie à Paris et il en retirera une expérience inoubliable. La première guerre mondiale est une lourde épreuve
pour cette personne sensible, d'autant plus lourde qu'elle provoqua le suicide de deux de ses proches, le poète Heinle et son amie Rika Seligsohn. Il cherchera à faire publier l'oeuvre de Heinle,
sans succès.
C'est pendant l'hiver 1914-1915 qu'il rédige son étude sur Hölderlin et en 1915 se lie d'amitié avec G. Scholem. Ce dernier consacrera un ouvrage à cette
relation "Walter Benjamin, histoire d'une amitié". Cette confrontation avec la mystique juive laissera des traces dans une oeuvre constituée surtout de cours essais et d'articles ayant trait à la
vie littéraire. Ses amitiés sont révélatrices du climat qui anime l'intelligentsia juive de la République de Weimar: Ernst Schoen, Alfred et Jula Cohn, Ernst Bloch... Il présente sa thèse de
doctorat sous la direction de R. Herbertz: "Le concept de critique esthétique dans le romantisme allemand" (Begriff der Kunstkritik in der deutschen Romantik.1920).
La période entre 1920 et 1930 fut marquée par un certain nombres de difficultés personnelles, familiales et matrimoniales, symptomatiques d'un mal-être qui
faisait de W. Benjamin un être prédisposé à la solitude. Son essai sur "les origines de la tragédie allemande" (Ursprung des deutschen Trauerspiels, 1928) fut refusé comme thèse d'habilitation et
dut gagner sa vie comme chroniqueur et essayiste dans le "Frankfurter Zeitung" et la "Literarische Welt" ("Passages de Paris", "Paris, capitale du XIXme siècle", inachevée). Marié à Dora Pollack
dont il a un fils, Stefan Rafael, mais tourmenté par de nombreuses histoires d’amour infructueuses, il finit par divorcer. Malgré ses amitiés, Walter Benjamin a du mal à trouver le bonheur. Exilé
et pauvre, drogué et mal aimé, il songe plusieurs fois à se suicider.
Les années 1927-1930 furent celles de la rencontre avec M. Horkheimer , T. W-Adorno, et Berthold Brecht, ainsi que celles de sa visite à Moscou. Le triomphe
de Hitler est un drame, pour lui, il doit s'exiler et s'installe à Paris où l'Institut de Recherche Sociale l'accueille comme membre permanent en lui assurant la publication, dans la Zeitschrift
für Sozialforschung de ses textes les plus importants. L'œuvre principale de cette époque est une étude inachevée dont la partie centrale a été publiée sous le titre "Charles Baudelaire : un
poète à l'époque du capitalisme triomphant". En 1940, Horkheimer lui procure un visa d'émigration aux U.S.A. mais l'occupation de la France ne lui laisse plus que la frontière espagnole comme
porte de sortie. Il choisit de s'empoisonner à la morphine à Portbou en septembre 1940, au moment où, quittant Paris bientôt occupé par les Nazis, il est capturé par les gardes frontières
espagnols, qui lui refusent un visa et qui l'auraient livré à la Gestapo. Celui que sa mère appelait «Monsieur Maladroit » n’a plus la force de supporter cette nouvelle épreuve.
"Der Begriff der Kunstkritik in der deutschen Romantik" (Notion de critique d'art dans le romantisme allemand, 1920),
Première thèse de l`essayiste et écrivain allemand Walter Benjamin, publiée pour la première fois à Berne en 1920 et reprise dans l`édition de ses œuvres complètes, vol. I, Francfort-sur-la Main, en 1980. Un texte difficile, on y voit toute la distance entre le monde universitaire, obscurément intellectuel, et l'écriture d'un quotidien que Benjamin saura bienheureusement en capacité de nous livrer au fil d'un certain nombre de ses ouvrages ...
"Le présent travail est conçu comme une contribution à une recherche sur l'histoire des problèmes, qui devrait présenter la notion de critique d'art dans ses transformations. Il est indéniable qu'une telle étude de l'histoire de la notion de critique d'art est tout autre chose qu'une histoire de la critique d'art elle-même ; il s'agit d'une étude philosophique, ou plus précisément d'une étude d'histoire des problèmes, qui peut aussi concerner des disciplines non philosophiques. Pour éviter toute ambiguïté, il faudrait donc inventer l'expression "histoire des problèmes philosophiques" (philosophieproblemgeschichtlich), pour laquelle celle qui précède ne sera jamais qu'une abréviation. Ce qui suit ne peut être qu'une contribution à la solution de cette tâche, car il ne s'agit pas du contexte historique du problème, mais seulement d'un moment de ce contexte, le romantisme.
Comme le romantisme ultérieur ne connaît pas de concept théorique uniforme de la critique d'art, le simple terme "romantique" peut être utilisé sans risque d'équivoque dans ce contexte, où il s'agit toujours uniquement ou en premier lieu du premier romantisme. Il en va de même pour l'utilisation des mots "romantisme" et "romantique" dans ce travail. Ce n'est qu'à la fin de ce travail que nous tenterons d'esquisser une partie du contexte historique plus large dans lequel s'inscrit ce moment et dans lequel il occupe une place de choix.
On ne peut pas plus concevoir une définition de la critique d'art sans présupposés épistémologiques qu'esthétiques ; non seulement parce que les derniers impliquent les premiers, mais surtout parce que la critique contient un moment de connaissance, qu'on la considère d'ailleurs comme une connaissance pure ou liée à des appréciations. C'est ainsi que la définition romantique de la critique d'art est tout à fait construite sur des présupposés épistémologiques, ce qui ne signifie évidemment pas que les romantiques en aient tiré consciemment le concept. Mais le concept en tant que tel, comme en fin de compte tout concept qui est ainsi désigné avec raison, repose sur des présupposés épistémologiques. C'est pourquoi elles seront présentées en premier lieu dans ce qui suit et ne devront jamais être perdues de vue. En même temps, le travail s'oriente vers eux en tant que moments systématiquement saisissables dans la pensée romantique, qu'il voudrait présenter dans une mesure et une signification plus élevées que celles que l'on suppose généralement en elle..."
Benjamin pose la question de ce que fut la première élaboration de cette critique d`art, et ici dans le contexte plus général d`une problématique où il distingue méthode et contenu a priori, c`est-à-dire pour l`essentiel la forme. Benjamin confronte à la théorie de l`art développée par Goethe celle du romantisme, ce qui le conduit à vouloir dépasser le rapport du pur contenu à la forme pure : "L`idée de l`art est l`idée de sa forme, de même que son idéal est l`idéal de son contenu".
Ainsi la question primordiale pour la philosophie de l`art est-elle le problème du rapport entre l'idée et l`idéal. Nature et art sont l`élément au sein duquel la réflexion se développe, et Benjamin a vu dans la théorie romantique de l'art la théorie de la forme des œuvres : "les premiers romantiques ont identifié la nature restrictive de la forme avec la finitude propre à toute réflexion" et c`est à partir de là qu'ils ont élaboré leur concept central, celui d'ironie. La critique a pour tâche de dissoudre la réflexion dans l'œuvre même : l`œuvre d`art est en effet considérée comme un pôle de la réflexion comprise comme une forme plus élevée de la connaissance de soi.
Cette réflexion permet d'établir le lien avec la théorie de la connaissance du romantisme comme avec les principes de son esthétique et de son interprétation des genres littéraires, - le roman comme sommet et réalisation de la poésie -.
L'argumentation est organisée en deux parties. la première concerne la réflexion proprement dite, la seconde est consacrée à la critique d`art. Benjamin passe en revue toutes les questions qui, sur le versant esthétique. accompagnent le développement de l`idéalisme allemand et sa constante critique : les limites de la réflexion, la question du fragment, le rapport entre concept et système, le "Witz"; de même qu'il met en place les éléments de sa propre critique esthétique, notamment la notion de critique immanente et l'esquisse d`une théorie du style. (Trad. Flammarion, 1987).
"Einbahnstrasse" (Sens unique, 1928)
Un livre étrange et poétique, conçu comme une succession de panneaux publicitaires ou de rues. Il capture l'expérience de la vie urbaine moderne dans sa forme même. C'est Benjamin en version "surréaliste" et expérimentale...
Flâner en s'exposant aux pensées qui nous viennent ... - Recueil d'aphorismes publié en 1928, puis repris dans l'édition des œuvres complètes de 1972. Benjamin renoue avec une tradition tout autant classique que romantique et la prolonge dans une perspective critique : chaque petit texte est intitulé de manière que son titre introduise déjà à la fois une surprise et une tension avec le contenu immédiat du propos. Ce décalage, générateur d'associations imprévisibles, entre le titre et le thème sera repris de manière systématique par Theodor W. Adorno, dont l'amitié pour Benjamin lui permettra d'être profondément influencé par cet aîné, dans son ouvrage "Minima Moralia" (1944-1949). Benjamin reprend en les combinant l'humour acide d`un Georg Christoph Lichtenberg (1742-1799, cf. ses huit mille pensées, Sudelbücher ou cahiers d’aphorismes, ) et l'ironie d'un Nietzsche fustigeant son époque. Il s`agit bien de critique, mais sans que soient dissociés les composantes esthétiques. les effets rhétoriques et poétiques de surprise ou de provocation quasi surréaliste, les éléments proprement sociaux comme les interprétations laconiques de telle ou telle tendance culturelle, de tel mouvement psychique, de tel phénomène social. Des rêves personnels sont même exposés, toujours pour renvoyer à un contenu de vérité vers lequel ils font signe à condition que l`énigme qu'ils contiennent soit correctement déchiffrée.
"La construction de la vie repose aujourd'hui beaucoup plus sur des faits que sur des convictions. Des faits, d'ailleurs, qui n'ont presque jamais, jusqu'à présent, et presque nulle part, servi de base à des convictions. Dans ces conditions, une véritable activité littéraire ne peut espérer se dérouler dans un contexte littéraire - c'est d'ailleurs l'expression habituelle de son échec. L'efficacité littéraire significative ne peut se produire que dans un échange strict entre faire et écrire ; elle doit cultiver les formes non spectaculaires mieux adaptées à son influence dans les communautés actives que le geste ambitieux et universel du livre dans les pamphlets, les brochures, les articles de journaux et les annonces publicitaires. Seul un langage aussi rapide peut s'avérer efficace pour le moment. Les opinions, lorsqu'il s'agit du gigantesque appareil de la vie sociale, sont comme l'huile pour les machines ; personne ne s'approche d'une turbine pour l'arroser d'huile pour machine. On en fait couler un peu dans les tétons et les articulations cachés, et il faut les connaître..."
Ce recueil, que le philosophe Ernst Bloch appellera un "bazar philosophique", Benjamin le destinait d'abord à ses amis; mais après un séjour à Paris où il fait la connaissance d'Aragon qui vient alors de publier "Le Paysan de Paris" (1926), et face à la crise qui ébranle la République de Weimar. Benjamin donne une ampleur plus sérieuse et plus incisive à ces textes : S'y dévoile une vision pessimiste de l'histoire comme catastrophe.
Il ne s`agit pas pourtant de prédire quoi que ce soit puisque "convaincre est infécond", pas plus qu'il ne faut développer comme par le passé d'imposants traités scientifiques délivrant un sens objectif de l'évolution culturelle. La pensée doit plutôt mimer les nouveaux médias de communication et en utiliser la force d'impact.
En la subvertissant, l'histoire apparaît alors comme une sorte de déchéance continue à partir de ce qui aurait pu être une vrai vie, se précipitant au hasard et aveuglément vers un avenir dont rien n`est assuré. Le seul spectacle qui nous est offert, c'est le champ de ruines du passé. (Trad. Maurice Nadeau, Les Lettres nouvelles, 1988).
"Ursprung des deutschen Trauerspiels" (Origine du drame baroque allemand, 1928)
Seconde thèse de Walter Benjamin, rédigée en 1924-1925, destinée à être soutenu comme "thèse d'habilitation" afin d`obtenir une chaire d'enseignement à l'université : elle ne sera finalement publié qu'en janvier 1928. sans que Benjamin ait jamais été invité à enseigner. On trouve le texte original dans le premier volume des œuvres complètes publiées à Francfort-sur-le-Main, depuis 1972. Cette œuvre très singulière est une tentative pour transformer la critique littéraire et l'étude historique d'un genre : presque l'essentiel du travail de Benjamin a été de rassembler les matériaux de cette critique, c`est-à-dire de mettre en rapport des textes qui sans son propre regard n`eussent jamais été confronté. On lui reprocha d'ailleurs souvent de n`avoir fait que rassembler des citations.
Son étude part de l`exístence d`un corpus, les drames du baroque allemand, pour montrer qu'au sein d`une forme littéraire particulière se joue et se récapitule toute la conception esthétique de la tradition ainsi que peut se déchiffrer le réseau des conceptions politiques, philosophiques et juridiques, essentiellement à travers une forme, l'allégorie, à laquelle la moitié de son étude est consacrée.
A la différence du symbole qui est le signe d`un concept universel et dont la signification est toute dans le renvoi à ce sens, l`allégorie est l`idée elle-même, incarnée et sensible ...
"Alors que dans le symbole, par la sublimité de la chute, le visage transfiguré de la nature se révèle fugitivement dans la lumière du salut. en revanche, dans l'allégorie, c'est la “facies hippocratica” de l`histoire qui s`offre au regard du spectateur comme un paysage primitif pétrifié. L'histoire, dans ce qu'elle a toujours eu d`intempestif, de douloureux, d'imparfaít, s'inscrit dans un visage - non : dans une tête de mort [...] l`énigme qui s'exprime dans cette figure [...] ce n`est pas simplement la nature de l`existence humaine, mais l'historicité de la biographie individuelle. C`est la le noyau de la vision allégorique, de l'exposition baroque de l'histoire comme histoire des souffrances du monde".
Dégager la notion d'allégorie n`est pas seulement le but auquel parvient l`étude : Benjamin retourne en effet l'usage de la notion en l'appliquant à l'interprétation de toute la tradition ainsi qu'à la lecture des contenus culturels. Ce texte livre également la clef de la conception de l'histoire qui prévaudra dans les essais esthétiques et les dernières œuvres, notamment les "Thèses sur le concept d'histoire" (Trad. Flammarion. 1985).
L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique
(Kunstwerk im Zeitalter seiner technischen Reproduzierbarkeit, 1935–1939)
C'est son essai le plus connu et le plus influent. Il y prédit avec une clairvoyance stupéfiante les enjeux de l'art à l'ère des médias de masse, de la
publicité et de la politique esthétisée (le fascisme). Il est fondamental pour comprendre la culture visuelle contemporaine...
Walter Benjamin explique qu’avec le développement des nouvelles formes d’art comme la photographie ou le cinéma, l’art peut être reproduit à l’infini et
perd ainsi son caractère sacré. En revanche, l’art devient plus accessible et s’ouvre à tous. Par ces progrès techniques, l’art devient la propriété des masses et donne au spectateur une nouvelle
responsabilité, celle de juger à titre individuel de l’authenticité d’une œuvre : «"Au temps d’Homère, l’Humanité s’offrait en spectacle aux dieux de l’Olympe ; c’est à elle-même aujourd’hui ,
qu’elle s’offre en spectacle (…). Voilà l’esthétisation de la politique que pratique le fascisme. Le communisme y répond par la politisation de l’art ". D'autre part, l'oeuvre d’art s'est
construite jadis au service d’un rituel, magique puis religieux, ce rituel s'est aujourd'hui sécularisé, à travers le culte voué à la beauté. La modernité met ainsi en place une véritable
"théologie de l’art" qui se déclinera sous la formule de "l’art pour l’art".
"Il est du principe de l'oeuvre d'art d'avoir toujours été reproductible. Ce que des hommes avaient fait, d'autres pouvaient toujours le refaire. Ainsi,
la réplique fut pratiquée par les maîtres pour la diffusion de leurs oeuvres, la copie par les élèves dans l'exercice du métier, enfin le faux par des tiers avides de gain. Par rapport à ces
procédés, la reproduction mécanisée de l'oeuvre d'art représente quelque chose de nouveau ; technique qui s'élabore de manière intermittente à travers l'histoire, par poussées à de longs
intervalles, mais avec une intensité croissante. Avec la gravure sur bois, le dessin fut pour la première fois mécaniquement reproductible il le fut longtemps avant que l'écriture ne le devînt
par l'imprimerie. Les formidables changements que l'imprimerie, reproduction mécanisée de l'écriture, a provoqué dans la littérature, sont suffisamment connus. Mais ces procédés ne représentent
qu'une étape particulière, d'une portée sans doute considérable, du processus que nous analysons ici sur le plan de l'histoire universelle. La gravure sur bois du Moyen-Age, est suivie de
l'estampe et de l'eau-forte, puis, au début du XIXe siècle, de la lithographie.... Mais la lithographie en était encore à ses débuts, quand elle se vit dépassée, quelques dizaines d'années après
son invention, par celle de la photographie. Pour la première fois dans les procédés reproductifs de l'image, la main se trouvait libérée des obligations artistiques les plus importantes, qui
désormais incombaient à l'oeil seul. Et comme l'oeil perçoit plus rapidement que ne peut dessiner la main, le procédé de la reproduction de l'image se trouva accéléré à tel point qu'il put aller
de pair avec la parole. De même que la lithographie contenait virtuellement le journal illustré ainsi la photographie, le film sonore. La reproduction mécanisée du son fut amorcée à la fin du
siècle dernier...
(....) A la reproduction même la plus perfectionnée d'une oeuvre d'art, un facteur fait toujours défaut : son hic et nunc, son existence unique au lieu
où elle se trouve. Sur cette existence unique, exclusivement, s'exerçait son histoire. Nous entendons par là autant les altérations qu'elle peut subir dans sa structure physique, que les
conditions toujours changeantes de propriété par lesquelles elle a pu passer. La trace des premières ne saurait être relevée que par des analyses chimiques qu'il est impossible d'opérer sur la
reproduction; les secondes sont l'objet d'une tradition dont la reconstitution doit prendre son point de départ au lieu même où se trouve l'original.
Le hic et nunc de l'original forme le contenu de la notion de l'authenticité, et sur cette dernière repose la représentation d'une tradition qui a
transmis jusqu'à nos jours cet objet comme étant resté identique à lui-même. Les composantes de l'authenticité se refusent à toute reproduction, non pas seulement à la reproduction mécanisée.
L'original, en regard de la reproduction manuelle, dont il faisait aisément apparaître le produit comme faux, conservait toute son autorité; or, cette situation privilégiée change en regard de la
reproduction mécanisée.
Le motif en est double. Tout d'abord, la reproduction mécanisée s'affirme avec plus d'indépendance par rapport à l'original que la reproduction
manuelle. Elle peut, par exemple en photographie, révéler des aspects de l'original accessibles non à l'oeil nu, mais seulement à l'objectif réglable et libre de choisir son champ et qui, à
l'aide de certains procédés tels que l'agrandissement, capte des images qui échappent à l'optique naturelle. En second lieu, la reproduction mécanisée assure à l'original l'ubiquité dont il est
naturellement privé. Avant tout, elle lui permet de venir s'offrir à la perception soit sous forme de photographie, soit sous forme de disque. La cathédrale quitte son emplacement pour entrer
dans le studio d'un amateur ; le choeur exécuté en plein air ou dans une salle d'audition, retentit dans une chambre..."
".. À de grands intervalles dans l'histoire, se transforme en même temps que leur mode d'existence le mode de perception des sociétés humaines. La façon
dont le mode de perception s'élabore (le médium dans lequel elle s'accomplit) n'est pas seulement déterminée par la nature humaine, mais par les circonstances historiques. L'époque de l'invasion
des Barbares, durant laquelle naquirent l'industrie artistique du Bas-Empire et la Genèse de Vienne, ne connaissait pas seulement un art autre que celui de l'Antiquité, mais aussi une perception
autre. Les savants de l'École viennoise, Riegl et Wickhoff, qui réhabilitèrent cet art longtemps déconsidéré sous l'influence des théories classicistes, ont les premiers eu l'idée d'en tirer des
conclusions quant au mode de perception particulier à l'époque où cet art était en honneur. Quelle qu'ait été la portée de leur pénétration, elle se trouvait limitée par le fait que ces savants
se contentaient de relever les caractéristiques formelles de ce mode de perception. Ils n'ont pas essayé - et peut-être ne pouvaient espérer - de montrer les bouleversements sociaux que
révélaient les métamorphoses de la perception...
Qu'est-ce en somme que l'aura ? Une singulière trame de temps et d'espace : apparition unique d'un lointain, si proche soit-il. L'homme qui, un
après-midi d'été, s'abandonne à suivre du regard le profil d'un horizon de montagnes ou la ligne d'une branche qui jette sur lui son ombre - cet homme respire l'aura de ces montagnes, de cette
branche. Cette expérience nous permettra de comprendre la détermination sociale de l'actuelle déchéance de l'aura. Cette déchéance est due à deux circonstances, en rapport toutes deux avec la
prise de conscience accentuée des masses et l'intensité croissante de leurs mouvements. Car : la masse revendique que le monde lui soit rendu plus accessible avec autant de passion qu'elle
prétend à déprécier l'unicité de tout phénomène en accueillant sa reproduction multiple. De jour en jour, le besoin s'affirme plus irrésistible de prendre possession immédiate de l'objet dans
l'image, bien plus, dans sa reproduction. Aussi, telle que les journaux illustrés et les actualités filmées la tiennent à disposition se distingue-t-elle immanquablement de l'image d'art. Dans
cette dernière, l'unicité et la durée sont aussi étroitement confondues que la fugacité et la reproductibilité dans le cliché..."
C'est donc dans "L'OEuvre d`art à l`époque de sa reproduction mécanisée" (1936) que Benjamin applique au domaine de l`art son intuition d`un désenchantement du monde, corollaire inévitable de la sécularisation et du développement des échanges économiques : les techniques modernes de reproduction des œuvres en détruisent l` "aura", c`est-à-dire le caractère quasi magique et sacré en vertu duquel les œuvres traditionnelles renvoyaient toujours à un "lointain", quelle qu'en ait été la nature, et le domaine où pouvaient être mises en forme des expériences d`ordre mythique ou religieux.
La modernité va mettre un terme à la réception contemplative des œuvres au profit d'une réception collective fondée sur le divertissement rythmé par une succession de chocs, de telle sorte que la forme d`art la plus moderne, et en même temps la moins apte à produire de vraies œuvres, est... le cinéma.
On sait que cette thèse sera immédiatement contestée au sein même de l`lnstitut de recherches sociales, organe de l'école de Francfort dont Benjamin faisait partie...
"Schriften, Illuminationen, Angelus novus" (Essais, 1972)
Recueil d'articles de Walter Benjamin : il a existé plusieurs regroupements partiels de ses articles les plus importants avant que ne soient publiées ses œuvres complètes chez Suhrkamp, à Francfort-sur-le Main (depuis 1972). C`est désormais dans cette édition qu'on trouvera tous les textes traduits en français dans les deux volumes (I- "Mythe et violence", II - "Poésie et révolution"). Parmi ces textes, deux sont souvent évoqués tout d'abord en raison de leur importance dans la première réception de l`auteur : il s'agit de la célèbre prise de position en esthétique intitulée "L'OEuvre d`art à l`époque de sa reproduction mécanisée" (1936) et des "Thèses sur le concept d`histoire" (1940), dernier texte de Benjamin dans lequel il expose sous forme lapidaire une conception vraiment originale du matérialisme historique. Les "Thèses sur la philosophie de l'histoire" constituent une sorte de condensé de la méthode suivie par Benjamin tout au long de son travail sur les passages parisiens (Paris, capitale du XIXe siècle). On y trouve un singulier mélange entre le matérialisme historique et le messianisme juif, l`un et l`autre très profondément réinterprétés par celui à qui ces thèses ont valu, un temps, le surnom de "rabbin marxiste". Benjamin refuse l'historiographie écrite toujours "du côté des vainqueurs", en même temps qu`il rejette l'idée d`un progrès linéaire et nécessairement logique, optimiste, de l'histoire. Il oppose une conception de la rédemption conçue comme l'immobilisation dans un "à-présent" de l”évolution historique identifiée à une catastrophe : "L'histoire est l'objet d'une construction dont le lieu n'est pas le temps homogène et vide, mais forme celui qui est plein d`à-présent". Surtout : "La poupée automate appelée matérialisme historique gagnera toujours. Elle peut défier qui que ce soit si elle prend à son service la théologie, aujourd`hui, on le sait, petite et laide, et qui, au demeurant, n'ose plus se montrer".
D`autres articles concernent également les questions de sociologie de la culture, "Problème de sociologie du langage", "La Vie des étudiants", "Pour une critique de la violence", "Fragment théologico-politique" ...
Mais Benjamin a surtout été un infatigable lecteur. Rédacteur de comptes rendus pour les journaux allemands, il a fait connaître outre-Rhin la vie littéraire française de l'entre-deux-guerres : "Conversation avec André Gide", "André Gide et ses nouveaux adversaires", "Le Surréalisme", "Pour le portrait de Proust", "Paul Valéry". Traducteur de Baudelaire, de Proust et de Saint-John Perse notamment, Benjamin a tenté de justifier non pas sa manière de traduire mais ce que devait être "La Tâche du traducteur" dans un texte toujours commenté par les partisans d'un littéralisme assez radical pour installer des formes étrangères dans la langue où l'on traduit.
Ce sont l`esthéticien et le critique qui s'expriment à travers les articles les plus fondamentaux que sont "Deux poèmes de Friedrich Hölderlin" et "Franz Kafka", où Benjamin recherche quels contenus théologiques restent sous-jacents aux développements littéraires. "Les Affinités électives de Goethe" qui sont un modèle de connexion entre roman et transformation d'une forme juridique comme le mariage. "Petite histoire de la photographie" montre comment cette pratique nouvelle s`est inspirée de la peinture, mais surtout de la transformation de l'identité individuelle à partir de la fin du XVIIIe siècle. "Haschich à Marseille" mêle l'expérimentation de la perception et le thème urbain. "Le Narrateur", "Sur le pouvoir d`imitation", "Brèves ombres" reprennent la veine de "Sens unique" (Trad. Denoël, 1972).
"Das Passagen Werk" (Paris, capitale du XIXe siècle, Le livre des passages, 1927-1940)
La grande œuvre inachevée de Walter Benjamin, éditée pour la première fois dans les oeuvres complètes en 1982, et à laquelle il a travaillé de 1927 à 1940. Il s'agit d'une collection de fragments regroupés thématiquement et traitant à la fois d`histoire, de sociologie de la culture, de critique littéraire et de philosophie en prenant le Paris du second Empire et ses passages comme point de départ et comme objet d`étude, les premiers temples de la consommation, qu'il considérait comme les "archétypes" de la modernité. C'est la démonstration parfaite de sa méthode : philosopher à partir des objets et de l'urbanisme...
"L'OBJET de ce livre est une illusion exprimée par Schopenhauer, dans cette formule que pour saisir l'essence de l'histoire il suffit de comparer Hérodote et la presse du matin. C'est là l'expression de la sensation de vertige caractéristique pour la conception que le siècle dernier se faisait de l'histoire. Elle correspond à un point de vue qui compose le cours du monde d'une série illimitée de faits figés sous forme de choses. Le résidu caractéristique de cette conception est ce qu'on a appelé “l'Histoire de la Civilisation”, qui fait l'inventaire des formes de vie et des créations de l'humanité point par point. Les richesses qui se trouvent ainsi collectionnées dans l'aerarium de la civilisation apparaissent désormais comme identifiées pour toujours. Cette conception fait bon marché du fait qu'elles doivent non seulement leur existence mais encore leur transmission à un effort constant de la société, un effort par où ces richesses se trouvent par surcroît étrangement altérées. Notre enquête se propose de montrer comment par suite de cette représentation chosiste de la civilisation, les formes de vie nouvelle et les nouvelles créations à base économique et technique que nous devons au siècle dernier entrent dans l'univers d'une fantasmagorie. Ces créations subissent cette “illumination” non pas seulement de manière théorique, par une transposition idéologique, mais bien dans l'immédiateté de la présence sensible. Elles se manifestent en tant que fantasmagories.
Ainsi se présentent les “passages”, première mise en œuvre de la construction en fer ; ainsi se présentent les expositions universelles, dont l'accouplement avec les industries de plaisance est significatif ; dans le même ordre de phénomènes, l'expérience du flâneur, qui s'abandonne aux fantasmagories du marché. À ces fantasmagories du marché, où les hommes n'apparaissent que sous des aspects typiques, correspondent celles de l'intérieur, qui se trouvent constituées par le penchant impérieux de l'homme à laisser dans les pièces qu'il habite l'empreinte de son existence individuelle privée. Quant à la fantasmagorie de la civilisation elle-même, elle a trouvé son champion dans Haussmann, et son expression manifeste dans ses transformations de Paris. – Cet éclat cependant et cette splendeur dont s'entoure ainsi la société productrice de marchandises, et le sentiment illusoire de sa sécurité ne sont pas à l'abri des menaces ; l'écroulement du Second Empire et la Commune de Paris le lui remettent en mémoire. À la même époque, l'adversaire le plus redouté de cette société, Blanqui, lui a révélé dans son dernier écrit les traits effrayants de cette fantasmagorie. L'humanité y fait figure de damnée. Tout ce qu'elle pourra espérer de neuf se dévoilera n'être qu'une réalité depuis toujours présente ; et ce nouveau sera aussi peu capable de lui fournir une solution libératrice qu'une mode nouvelle l'est de renouveler la société. La spéculation cosmique de Blanqui comporte cet enseignement que l'humanité sera en proie à une angoisse mythique tant que la fantasmagorie y occupera une place."
Durant ses nombreux séjours à Paris, et surtout durant son exil forcé à partir de 1933, Benjamin n'a cessé d'accumuler des matériaux en vue de ce livre à venir où il avait l'intention de récapituler tous les intérêts qui ont donné lieu à des articles ponctuels. C'est ainsi qu'on trouve des développements liés à l'application au monde culturel du XIXe siècle en général de la théorie marxiste du caractère fétiche de la marchandise, et d'autres qui sont en rapport direct avec les "Thèses sur le concept d`histoire" (cf. Essais) : Benjamin y montre que le progrès est plutôt une dynamique sans loi ni sens prédéfini, la poursuite d'un désenchantement du monde lié à la sécularisation permanente des contenus culturels. On trouve aussi certains éclairs proprement messianiques qui permettent à Benjamin d`exposer son étrange théorie de la dialectique immobile corollaire de l'idée de l'instantanéité : sous l'apparence de la nouveauté, "ce qui a existé de tout temps" - la part mythique de l'époque y rejoint l' "étincelle de l'espoir" -, ce sont des "images dialectiques" qu`évoquent ainsi les prostituées, les poupées, les automates, etc.
Les passages parisiens sont des vitrines de tous ces fétiches fascinants, en même temps qu'ils mobilisent des matériaux architecturaux (le fer, notamment) qui en font des formes annonciatrices de la modernité. Ils sont eux-mêmes une "configuration dialectique" dans la mesure où ils font s'interpénétrer, pour le personnage essentiellement moderne du flâneur, le "dedans" de l'intimité. de l`intériorité subjective, de la sphère privée, et le dehors des boulevards, de la vitrine, de l'objectivité réifiée du monde des marchandises et du circuit des échanges.
Benjamin met en œuvre une investigation physiognomique et micrologique pour mieux souligner l'impuissance où se trouvent, à l`orée de la modernité, l`historien ou le sociologue à proposer une vision globale de la réalité sociale et culturelle : l'histoire s'est effondrée, et cette catastrophe est la modernité même. Cette lecture micrologique entend scruter tel témoignage de la réalité urbaine, apparemment marginal et indigne de mobiliser une analyse, pour le soumettre à une interprétation qui en fait une lentille grossissante de la modernité. Ce n'est pas simplement la nécessité économique qui pousse à la construction des passages parisiens ni la simple commodité architecturale, mais bien plutôt leur rôle symbolique qui préside à leur apparition : et c`est à partir de cette fonction qu'on peut éclairer le sens de l`expérience de la foule, le développement d'une société industrielle de masse, la perte d' "aura" du poète, l'installation de l`anonymat et de la fugitivité dans les rapports humains, etc.
Ces thèmes, Benjamin les découvre également traités chez Baudelaire auquel il consacre trois textes parallèles au travail sur les passages : "Le Paris du second Empire chez Baudelaire" (1938), "Zentralpark, fragments sur Baudelaire" (1938-1939) et "Sur quelques thèmes baudelairiens" (1939).
"Le génie de Baudelaire, qui trouve sa nourriture dans la mélancolie, est un génie allégorique. Pour la première fois chez Baudelaire, Paris devient objet de poésie lyrique. Cette poésie locale est à l’encontre de toute poésie de terroir. Le regard que le génie allégorique plonge dans la ville trahit bien plutôt le sentiment d’une profonde aliénation. C’est là le regard d’un flâneur, dont le genre de vie dissimule derrière un mirage bienfaisant la détresse des habitants futurs de nos métropoles. Le flâneur cherche un refuge dans la foule.
La foule est le voile à travers lequel la ville familière se meut pour le flâneur en fantasmagorie. Cette fantasmagorie, où elle apparaît tantôt comme un paysage, tantôt comme une chambre, semble avoir inspiré par la suite le décor des grands magasins, qui mettent ainsi la flânerie même au service de leur chiffre d’affaires. Quoi qu’il en soit les grands magasins sont les derniers parages de la flânerie.
Dans la personne du flâneur l’intelligence se familiarise avec le marché. Elle s’y rend, croyant y faire un tour ; en fait c’est déjà pour trouver preneur. Dans ce stade mitoyen où elle a encore des mécènes, mais où elle commence déjà à se plier aux exigences du marché, (en l’espèce du feuilleton) elle forme la bohème. A l’indétermination de sa position économique correspond l’ambiguïté de sa fonction politique. Celle-ci se manifeste très évidemment dans les figures de conspirateurs professionnels, qui se recrutent dans la bohème. Blanqui est le représentant le plus remarquable de cette catégorie. Nul n’a eu au XIXe siècle une autorité révolutionnaire comparable à la sienne. L’image de Blanqui passe comme un éclair dans les Litanies de Satan. Ce qui n’empêche que la rébellion de Baudelaire ait toujours gardé le caractère de l’homme asocial : elle est sans issue. La seule communauté sexuelle dans sa vie, il l’a réalisée avec une prostituée.."
Du point de vue de la conception esthétique, cette méthode de la critique benjaminienne exploite à la fois les ressources du déterminisme "marxiste" ou matérialiste, et retourne entièrement le sens de la détermination en insistant sur le fait que l`œuvre d`art (ou, dans une moindre mesure, l`objet manufacturé) n'est pas résultat passif d`un processus dont elle serait le reflet inerte, mais qu'elle est activement dispensatrice de sens, qu`elle oriente et modifie la sensibilité, qu`elle peut accélérer tel ou tel mouvement au sein de la société.
Le collectionneur que fut toute sa vie Benjamin se révèle une dernière fois dans cet ouvrage à travers la liste quasi surréaliste des objets qu'il traite comme s'il était tenancier d'un bien singulier "bazar" : les catacombes, Nietzsche et Blanqui. l'éternel retour, la lithographie, le vieux Paris, les types d`éclairage. la photographie. la théorie du progrès, la prostitution, Daumíer, la Bourse, la publicité, Grandville, l'histoire des sectes.
Fidèle à sa volonté de lecture immanente et mimétique, Benjamin donne à son ouvrage la forme même de l`objet traité : les vitrines fascinantes des passages et le caractère hétéroclite des objets qu'elles présentent. (Trad. Le Cerf. 1989).
Écrits français
"Le dossier ici réuni rapproche des textes aux sujets variés, certains devenus classiques, comme L'œuvre d'art à l'époque de sa reproduction mécanisée,
d'autres plus rares ou pratiquement inconnus du public français : le premier exposé de ce qui devait devenir Paris, capitale du XIXe siècle, une étude sur les «Tableaux parisiens» de Baudelaire,
telles autres sur Les Allemands de quatre-vingt-neuf, ou sur l'épopée et le roman.
Tous appartiennent à la dernière période de la vie de Walter Benjamin, en exil en France de 1933 jusqu'à son suicide en 1940, quand il ne put obtenir de
visa pour passer en Espagne. Il s'agit tantôt d'écrits qu'il rédigea directement en français comme les cinq fragments d'Enfance berlinoise ; tantôt des traductions auxquelles il a directement
collaboré.
Ces treize essais ont été choisis par les éditeurs à partir de la grande édition allemande des Œuvres complètes, de façon à présenter, à travers un parcours
chronologique, une image aussi précise que possible de la relation riche et complexe que Walter Benjamin entretient avec la langue et la littérature françaises, de Baudelaire à Proust, de Paul
Valéry aux surréalistes. " (Gallimard)
Gershom Scholem, le grand érudit de la Kabbale, fut l'ami le plus ancien et le plus constant de Benjamin. Leur amitié a commencé en 1915 et s'est poursuivie par une riche correspondance, même lorsque leurs chemins intellectuels ont divergé. Une relation fondée sur une passion commune pour la métaphysique et le langage : leurs premiers échanges portaient sur la philosophie du langage, où Benjamin développait l'idée d'un langage pur, adamique.
Scholem, qui partait pour la Palestine, voulait "ramener" Benjamin au judaïsme. Benjamin était fasciné par la tradition mystique, mais il restait profondément marxiste et matérialiste. Cette tension est le cœur de leur dialogue.
Pour Gershom Scholem, Walter Benjamin est avant tout un théologien juif, un penseur messianique. Le marxisme chez lui n’est que terminologie, utilisation abusive de concepts comme « matérialisme historique ». Benjamin essaie de concilier marxisme et
théologie juive, matérialisme et messianisme. Or les deux semblent incompatibles. D’où l’échec de sa tentative. C’est la lecture que font aussi bien Jürgen Habermas que Rolf Tiedemann...
Leurs lettres sont un chef-d'œuvre de la littérature épistolaire du XXe siècle, montrant l'évolution de leur pensée en direct.
- "Correspondance (1932-1940) - Walter Benjamin, Gershom Scholem" : Essentiel pour comprendre la dynamique de leur amitié et les débats intellectuels.
- Gershom Scholem, "Walter Benjamin : histoire d'une amitié" : Le récit poignant de Scholem, de leur jeunesse à la tragédie finale.
La relation avec Theodor Adorno fut plus institutionnelle et conflictuelle, mais extrêmement productive. Adorno, plus jeune, voyait en Benjamin un génie. En tant que figure centrale de l'École de Francfort, il a financé une partie des travaux de Benjamin via l'Institut de Recherche Sociale (sans les mandats de l'Institut, Benjamin aurait été encore plus démuni).
Adorno a adressé à Benjamin des critiques célèbres et cinglantes (notamment sur son livre sur Baudelaire), l'accusant de manquer de médiation dialectique et de tomber dans un "matérialisme vulgaire". Ces critiques ont profondément marqué et influencé les réécritures de Benjamin. Benjamin avait besoin de l'Institut, mais supportait mal les exigences théoriques d'Adorno. C'était une relation entre un esprit libre, poétique et fragmentaire (Benjamin) et un système philosophique rigoureux (Adorno).
- Walter Benjamin, "Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme" : Le livre qui a suscité les critiques les plus vives d'Adorno.
- "Correspondance (1928-1940) - Walter Benjamin, Theodor Adorno" : La trace de leurs échanges souvent tendus mais toujours d'une grande richesse.
L'amitié de Benjamin et de Bertolt Brecht a scandalisé Scholem et inquiété Adorno. Brecht, le dramaturge communiste et pragmatique, offrait à Benjamin un contrepoint radical à ses amis mystiques (Scholem) ou théoriciens (Adorno). Leur proximité s'explique par l'exil commun (ils ont passé beaucoup de temps ensemble en exil, au Danemark chez Brecht), une influence marxiste directe (Brecht a poussé Benjamin vers un matérialisme plus concret, plus populaire. On sent son influence dans des textes comme "L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique"), et, contrairement aux relations épistolaires et théoriques avec Scholem et Adorno, celle avec Brecht était faite de conversations, de rires et de projets communs.
- Walter Benjamin, "Essais sur Brecht" : Recueil où Benjamin analyse et défend le théâtre épique de son ami.
- Walter Benjamin, "L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique" : Texte marqué par la pensée de Brecht sur la politique et la technique.
Hannah Arendt fut la Protectrice et l'Héritière, leur relation était un mélange d'amitié intellectuelle profonde, de respect mutuel et de loyauté absolue. Ils se sont rencontrés à Berlin dans les années 1930 et, bien que n'étant pas extrêmement proches à l'époque, une affinité fondamentale les unissait. Leur lien s'est resserré dans l'exil, en France, alors que tous deux étaient des Juifs allemands apatrides fuyant le nazisme. Une étroite relation qui s'exprime en termes de ...
- Vision commune de la "paria" : Arendt a développé la figure du "paria conscient", celui qui, en marge de la société, possède une lucidité unique. Elle voyait en Benjamin l'archétype même du paria, inadapté au monde académique et aux cercles intellectuels établis.
- Sauvegarde de la mémoire : C'est le geste le plus concret et le plus célèbre de leur amitié. En 1941, fuyant la France, Benjamin confie à Arendt son manuscrit le plus précieux, "Thèses sur le concept d'histoire". Après le suicide de Benjamin à Portbou, Arendt réussit à faire passer le manuscrit aux États-Unis, où il fut publié. Elle a littéralement sauvé une partie essentielle de son héritage.
- Défense posthume : Arendt a été la première à présenter la pensée de Benjamin au public anglophone. Elle l'a défendu contre les interprétations simplistes ou les tentatives de récupération, notamment de la part de l'École de Francfort.
- Walter Benjamin, "Thèses sur le concept d'histoire" (ou "Sur le concept d'histoire") : Le texte que Arendt a sauvé. Il est central pour comprendre sa pensée de la fin.
- Hannah Arendt, "Vies politiques" : Ce recueil contient son essai célèbre "Walter Benjamin (1892-1940)". C'est un portrait profond et poignant, une tentative de cerner l'homme et le penseur. Elle y écrit la phrase fameuse le décrivant comme "un poisson hors de l'eau dans le siècle".
