Pierre Louys (1870-1925) - Romaine Brooks (1874-1970) - Natalie Clifford Barney (1876-1972) - Liane de Pougy (1869-1950) - Caroline Otero (1868-1965) - Émilienne d’Alençon (1869-1946) - Anne de Noailles (1876-1933) - Paul Géraldy (1885-1983) - ......

Last Update: 12/11/2016


Everett Shinn (1876-1953)

Le peintre américain Everett Shinn voyage en Europe en 1900, avec son épouse, Flossie, et découvre l'impressionnisme ..


Pierre Louys (1870-1925)

Jusque dans sa correspondance avec Paul Valéry, Pierre Louÿs restera toujours l’esthète païen qu’il était dans sa jeunesse, cultivant la beauté et l’amour. Pierre Louis, dit Pierre Louÿs, né à Gand, étudie à l'École alsacienne de Paris, et se lie d'amitié avec son condisciple, André Gide. Très tôt attiré par le monde des lettres, il se lie d’abord au Parnasse. À dix-neuf ans, il rencontre Leconte de Lisle et épouse la plus jeune fille de José Maria de Heredia, Louise. Grand amateur de littérature érotique grecque, il entonne un chant de l'amour sensuel qui va des premiers poèmes (Astarté, 1892) aux poèmes alexandrins de Léda (1893), d'Ariane (1894). Les Chansons de Bilitis (1894) inspirèrent Debussy : descriptions de paysages et scènes érotiques y alternent dans les trois parties : bucolique, élégiaque et épigrammatique. "Aphrodite" (1896), roman de mœurs antiques, lancé par une critique hyperbolique de Coppée, enthousiasma le public lettré par la luxuriance et la minutie de ses tableaux esthètes et fut adapté au théâtre en 1906. Sa sensualité prend cependant une teinte plus mélancolique dans "la Femme et le Pantin" (1896), tandis que "les Aventures du roi Pausole" (1901) renouent avec la tradition du conte galant. Les mêmes thèmes et les mêmes recherches stylistiques marquent "Sanguines" (1903), "Archipel" (1906). 

Pierre Louÿs n'est pas un amateur en matière d'érotisme et estimait lui-même avoir eu quelque chose comme 2 500 maîtresses. Il en tenait registre et a rédigé un "Catalogue chronologique et descriptif des femmes avec qui j'ai couché". Pierre Louÿs nourrissait  une autre passion : la photographie - bien entendu érotique. Et son goût pour les photographies prenait tout naturellement la forme de nouvelles classifications minutieuses. Ses "Notes sur la volupté", par exemple, sont un album de trente-six photographies centrées sur le sexe de la femme.   Il cessa de publier à 36 ans, pour vivre presque cloîtré, entouré de quelques proches.

 

1892 – Chansons de Bilitis 

C'est le 5 mars 1894 que Pierre Louÿs composa la première Chanson de Bilitis. Assez rapidement, il conçut l'idée d'attribuer ces poèmes en prose à une poétesse grecque imaginaire, qui aurait vécu à l'époque de Sapho. En mai 1894, il se ravisa cependant, jugeant la mystification inutile, comme en témoigne un «avant-propos» inédit que nous reproduisons. Mais l'idée était trop séduisante, et surtout trop conforme à son esprit à la fois érudit et moqueur, pour qu'il ne l'adoptât point.  Du Parnasse et du symbolisme le jeune esthète a d’abord retenu la sensualité païenne et le goût de la beauté. De ces descriptions de paysages, de ces scènes tendrement érotiques se dégage un paganisme calme. Debussy composa un accompagnement pour trois des chansons du recueil: La Flûte de Pan, La Chevelure, Le tombeau des Naïades. 

 LE DÉSIR

Elle entra, et passionnément, les yeux

fermés à demi, elle unit ses lèvres aux

miennes et nos langues se connurent...

Jamais il n'y eut dans ma vie un baiser

comme celui−là.

Elle était debout contre moi, toute en

amour et consentante. Un de mes genoux,

peu à peu, montait entre ses cuisses chaudes

qui cédaient comme pour un amant.

Ma main rampante sur sa tunique cherchait à

deviner le corps dérobé, qui tour à tour

onduleux se pliait, ou cambré se raidissait

avec des frémissements de la peau.

De ses yeux en délire elle désignait le lit ;

mais nous n'avions pas le droit d'aimer avant

la cérémonie des noces, et nous nous séparâmes

brusquement.

 

 LE PASSÉ QUI SURVIT

Je laisserai le lit comme elle l'a laissé,

défait et rompu, les draps mêlés, afin que

la forme de son corps reste empreinte à côté

du mien.

Jusqu'à demain je n'irai pas au bain, je ne

porterai pas de vêtements et je ne peignerai

pas mes cheveux, de peur d'effacer les

caresses.

Ce matin, je ne mangerai pas, ni ce soir,

et sur mes lèvres je ne mettrai ni rouge ni

poudre, afin que son baiser demeure.

Je laisserai les volets clos et je n'ouvrirai

pas la porte, de peur que le souvenir resté

ne s'en aille avec le vent.

 


LES SEINS DE MNASIDIKA

Avec soin, elle ouvrit d'une main sa tunique

et me tendit ses seins tièdes et doux, ainsi

qu'on offre à la déesse une paire de

tourterelles vivantes.

« Aime−les bien, me dit−elle ; je les aime

tant ! Ce sont des chéris, des petits

enfants. Je m'occupe d'eux quand je suis

seule. Je joue avec eux ; je leur fais

plaisir.

« Je les lave avec du lait. Je les poudre

avec des fleurs. Mes cheveux fins qui les

essuient sont chers à leurs petits bouts. Je

les caresse en frissonnant. Je les couche

dans de la laine.

« Puisque je n'aurai jamais d'enfants, sois

leur nourrisson, mon amour ; et, puisqu'ils

sont si loin de ma bouche, donne−leur des

baisers de ma part. »

 

LA DORMEUSE

Elle dort dans ses cheveux défaits, les mains mêlées derrière la nuque. Rêve−t−elle ? Sa bouche est ouverte ; elle respire doucement. Avec un peu de cygne blanc, j'essuie, mais sans l'éveiller, la sueur de ses bras, la fièvre de ses joues. Ses paupières fermées sont deux fleurs bleues. Tout doucement je vais me lever ; j'irai puiser l'eau, traire la vache et demander du feu aux voisins. Je veux être frisée et vêtue quand elle ouvrira les yeux. Sommeil, demeure encore longtemps entre ses beaux cils recourbés et continue la nuit heureuse par un songe de bon augure.

 


1898 – La Femme et le Pantin  

Lors du carnaval de Séville, André Stévenol croise une jeune Andalouse, échange avec elle un rapide signe prometteur et cherche aussitôt à la revoir. Mais il n'apprend guère plus que son prénom. Il se renseigne alors auprès de son ami don Mateo qui sursaute à l'évocation de Concha, et se décide, afin de le mettre en garde, à lui faire le récit de sa douloureuse aventure avec la jeune femme dont il fut le pantin. Paru en 1898, plusieurs fois porté à l'écran, en particulier par Buñuel dans "Cet obscur objet du désir", le roman espagnol de Pierre Louÿs n'est pas seulement l'illustration des ravages de la passion mais le thème de l'amour sensuel atteint ici une grande universalité. 

 

"André regardait cette multitude heureuse défiler dans un bruissement de rires sous le premier soleil de printemps. À plusieurs reprises il avait arrêté ses yeux sur d’autres yeux, admirables. Les jeunes filles de Séville ne baissent pas les paupières et elles acceptent l’hommage des regards qu’elles retiennent longtemps. Comme le jeu durait déjà depuis une heure, André pensa qu’il pouvait se retirer, et d’une main hésitante il tournait dans sa poche le dernier œuf qui lui restât, quand il vit reparaître soudain la jeune femme dont il avait brisé l’éventail. Elle était merveilleuse. Privée de l’abri qui avait quelque temps protégé son délicat visage rieur, livrée de toutes parts aux attaques qui lui venaient de la foule et des voitures voisines, elle avait pris son parti de la lutte, et, debout, haletante, décoiffée, rouge de chaleur et de gaieté franche, elle ripostait ! Elle paraissait vingt-deux ans. Elle devait en avoir dix-huit. Qu’elle fût andalouse, cela n’était pas douteux. Elle avait ce type, admirable entre tous, qui est né du mélange des Arabes avec les Vandales, des Sémites avec les Germains, et qui rassemble exceptionnellement dans une petite vallée d’Europe toutes les perfections opposées des deux races. Son corps souple et long était expressif tout entier. On sentait que, même en lui voilant le visage, on pouvait deviner sa pensée et qu’elle souriait avec les jambes comme elle parlait avec le torse. Seules les femmes que les longs hivers du Nord n’immobilisent pas près du feu, ont cette grâce et cette liberté. – Ses cheveux n’étaient que châtain foncé ; mais à distance, ils brillaient presque noirs en recouvrant la nuque de leur conque épaisse. Ses joues, d’une extrême douceur de contour, semblaient poudrées de cette fleur délicate qui embrume la peau des créoles. Le mince bord de ses paupières était naturellement sombre. André, poussé par la foule jusqu’au marchepied de sa voiture, la considéra longuement. Il sourit, en se sentant ému, et de rapides battements de cœur lui apprirent que cette femme était de celles qui joueraient un rôle dans sa vie. Sans perdre de temps, car à tout moment le flot des voitures un instant arrêtées pouvait repartir, il recula comme il put. Il prit dans sa poche le dernier de ses œufs, écrivit au crayon sur la coquille blanche les six lettres du mot Quiero, et choisissant un instant où les yeux de l’inconnue s’attachèrent aux siens, il lui jeta l’œuf doucement, de bas en haut, comme une rose. La jeune femme le reçut dans la main.

Quiero est un verbe étonnant qui veut tout dire. C’est vouloir, désirer, aimer, c’est quérir et c’est chérir. Tour à tour et selon le ton qu’on lui donne, il exprime la passion la plus impérative ou le caprice le plus léger. C’est un ordre ou une prière, une déclaration ou une condescendance. Parfois, ce n’est qu’une ironie. Le regard par lequel André l’accompagna signifiait simplement : « J’aimerais vous aimer. » Comme si elle eût deviné que cette coquille portait un message, la jeune femme la glissa dans un petit sac de peau qui pendait à l’avant de sa voiture. Sans doute elle allait se retourner ; mais le courant du défilé l’emporta rapidement vers la droite, et, d’autres voitures survenant, André la perdit de vue avant d’avoir pu réussir à fendre la foule à sa suite. Il s’écarta du trottoir, se dégagea comme il put, courut dans une contre-allée... mais la multitude qui couvrait l’avenue ne lui permit pas d’agir assez vite, et quand il parvint à monter sur un banc d’où il domina la bataille, la jeune tête qu’il cherchait avait disparu. Attristé, il revint lentement par les rues ; pour lui, tout le carnaval se recouvrit soudain d’une ombre. Il s’en voulait à lui-même de la fatalité maussade qui venait de trancher son aventure. Peut-être, s’il eût été plus déterminé, eût-il pu trouver une voie entre les roues et le premier rang de la foule... Et maintenant, où retrouver cette femme ? Était-il sûr qu’elle habitât Séville ? Si par malheur il n’en était rien, où la chercher, dans Cordoue, dans Jérez, ou dans Malaga ? C’était l’impossible. Et peu à peu, par une illusion déplorable, l’image devint plus charmante en lui. Certains détails des traits n’eussent mérité qu’une attention curieuse : ils devinrent dans sa mémoire les motifs principaux de sa tendresse navrée. Il avait remarqué, ainsi, qu’au lieu de laisser pendre toutes lisses les deux mèches des petits cheveux sur les tempes, elle les gonflait au fer en deux coques arrondies. Ce n’était pas une mode très originale, et bien des Sévillanes prenaient le même soin ; mais sans doute la nature de leurs cheveux ne se prêtait pas aussi bien à la perfection de ces boucles en boule, car André ne se souvenait pas d’en avoir vu qui, même de loin, pussent se comparer à celles-là...."

 

1906 – Aphrodite

"Alexandrie, Ier siècle avant Jésus-Christ : un sculpteur en vogue, amant de la reine, tombe amoureux de la belle courtisane Chrysis, qui exige de lui trois gages. Il commet trois crimes. Puis il rêve que son désir est assouvi. Il exige alors de Chrysis qu'elle aille déposer les trois objets sur le rocher du phare d'Alexandrie, nue comme Aphrodite... Immense succès à sa publication, ce roman de mœurs antiques, sans tomber dans une érudition excessive, ressuscite tout l'imaginaire esthétique de la fin du siècle, le côté «Musée d'Orsay» : le péplum, le merveilleux, les aventures, les symboles, l'érotisme, par un maître du style. La tradition de Salammbô se mêle au marivaudage tragique de Carmen ; c'est, comme disait Louÿs, «un roman antique sur la femme et sur la lumière»."

 

"... Il ne voulait pas la regarder. Volontairement il occupa sa pensée à la grande ébauche de Zagreus. Et cependant ses yeux se retournèrent vers la passante. Alors il vit qu'elle ne s'arrêtait point, qu'elle ne s'inquiétait pas de lui, qu'elle n'affectait pas même de regarder la mer, ni de relever son voile par devant, ni de s'absorber dans ses réflexions; mais que simplement elle se promenait seule et ne cherchait rien là que la fraîcheur du vent, la solitude, l'abandon, le frémissement léger du silence. Sans bouger, Démétrios ne la quitta pas du regard et se perdit dans un étonnement singulier. Elle continuait de marcher comme une ombre jaune dans le lointain, nonchalante et précédée de la petite ombre noire. Il entendait à chaque pas le faible cri de sa chaussure dans la poussière de la voie. Elle marcha jusqu'à l'île du Phare et monta dans les rochers.

Tout à coup, et comme si de longue date il eût aimé l'inconnue, Démétrios courut à sa suite, puis s'arrêta, revint sur ses pas, trembla, s'indigna contre lui-même, essaya de quitter la jetée; mais il n'avait jamais employé sa volonté que pour servir son propre plaisir, et quand il fut temps de la faire agir pour le salut de son caractère et l'ordonnance de sa vie, il se sentit envahi d'impuissance et cloué sur la place où pesaient ses pieds.

Comme il ne pouvait plus cesser de songer à cette femme, il tenta de s'excuser lui-même de la préoccupation qui venait le distraire si violemment. Il crut admirer son gracieux passage par un sentiment tout esthétique et se dit qu'elle serait un modèle rêvé pour la Charite à l'éventail qu'il se projetait d'ébaucher le lendemain...

Puis, soudain, toutes ses pensées se bouleversèrent et une foule de questions anxieuses affluèrent dans son esprit autour de cette femme en jaune. Que faisait-elle dans l'île à cette heure de la nuit? Pourquoi, pour qui sortait-elle si tard? Pourquoi ne l'avait-elle pas abordé? Elle l'avait vu, certainement elle l'avait vu pendant qu'il traversait la jetée. Pourquoi, sans un mot de salut, avait-elle poursuivi sa route? Le bruit courait que certaines femmes choisissaient parfois les heures fraîches d'avant l'aube pour se baigner dans la mer. Mais on ne se baignait pas au Phare. La mer était là trop profonde. D'ailleurs, quelle invraisemblance qu'une femme se fût ainsi couverte de bijoux pour n'aller qu'au bain?... Alors, qui l'attirait si loin de Rhacotis? Un rendez-vous, peut-être? Quelque jeune viveur, curieux de variété, qui prenait pour lit un instant les grandes roches polies par les vagues? Démétrios voulut s'en assurer. Mais déjà la jeune femme revenait, du même pas tranquille et mou, éclairée en plein visage par la lente clarté lunaire et balayant du bout de l'éventail la poussière du parapet.

Elle avait une beauté spéciale. Ses cheveux semblaient deux masses d'or, mais ils étaient trop abondants et bourrelaient son front bas de deux profondes vagues chargées d'ombres, qui engloutissaient les oreilles et se tordaient en sept tours sur la nuque. Le nez était délicat, avec des narines expressives qui palpitaient quelquefois, au-dessus d'une bouche épaisse et peinte, aux coins arrondis et mouvants. La ligne souple du corps ondulait à chaque pas, et s'animait du balancement des seins libres, ou du roulis des belles hanches, sur qui la taille pliait.

Quand elle ne fut plus qu'à dix pas du jeune homme, elle tourna son regard vers lui. Démétrios eut un tremblement. C'étaient des yeux extraordinaires; bleus, mais foncés et brillants à la fois, humides, las, en pleurs et en feu, presque fermés sous le poids des cils et des paupières. Ils regardaient, ces yeux, comme les sirènes chantent.

Qui passait dans leur lumière était invinciblement pris. Elle le savait bien, et de leurs effets elle usait savamment; mais elle comptait davantage encore sur l'insouciance affectée contre celui que tant d'amour sincère n'avait pu sincèrement toucher. Les navigateurs qui ont parcouru les mers de pourpre, au delà du Gange, racontent qu'ils ont vu, sous les eaux, des roches qui sont de pierre d'aimant.

Quand les vaisseaux passent auprès d'elles, les clous et les ferrures s'arrachent vers la falaise sous-marine et s'unissent à elle à jamais. Et ce qui fut une nef rapide, une demeure, un être vivant, n'est plus qu'une flottille de planches, dispersées par le vent, retournées par les flots.

Ainsi Démétrios se perdait en lui-même devant deux grands yeux attirants, et toute sa force le fuyait. Elle baissa les paupières et passa près de lui. Il aurait crié d'impatience. Ses poings se crispèrent: il eut peur de ne pas pouvoir reprendre une attitude calme, car il fallait lui parler. Pourtant il l'aborda par les paroles d'usage: «Je te salue, dit-il. --Je te salue aussi,» répondit la passante.

Démétrios continua: «Où vas-tu, si peu pressée? --Je rentre.

--Toute seule? --Toute seule.» Et elle fit un mouvement pour reprendre sa promenade.

Alors Démétrios pensa qu'il s'était peut-être trompé en la jugeant courtisane. Depuis quelque temps, les femmes des magistrats et des fonctionnaires s'habillaient et se fardaient comme des filles de joie. Celle-ci pouvait être une personne fort honorablement connue, et ce fut sans ironie qu'il acheva sa question ainsi: «Chez ton mari?»

Elle s'appuya des deux mains en arrière et se mit à rire. «Je n'en ai pas ce soir.» Démétrios se mordit les lèvres, et presque timide, hasarda: «Ne le cherche pas. Tu t'y es prise trop tard. Il n'y a plus personne.

--Qui t'a dit que j'étais en quête? Je me promène seule et ne cherche rien.

--D'où venais-tu, alors? Car tu n'as pas mis tous ces bijoux pour toi-même, et voilà un voile de soie...

--Voudrais-tu que je sortisse nue, ou vêtue de laine comme une esclave? Je ne m'habille que pour mon plaisir; j'aime à savoir que je suis belle, et je regarde mes doigts en marchant pour connaître toutes mes bagues...."

 


Depuis le Second Empire, le portrait photographique connaît un véritable essor et devient, à la Belle Epoque, le support principal du culte de la beauté féminine, sans pour autant mettre en discussion la mentalité patriarcale de la société.  

La photographie devient ainsi, plus que la peinture, l'instrument absolu de la représentation des demi-mondaines, ou "Grandes cocottes" ou "Grandes horizontales" qui fleurissent depuis la fin du siècle dernier et jouissent d'une liberté impensable pour toutes les autres femmes. Les Trois Grâces de la Belle Époque sont alors Liane de Pougy (1869-1950), Caroline Otero (1868-1965), et Émilienne d’Alençon (1869-1946). Elles ne vivent pas que de leurs charmes, mais sont aussi actrices; libres, elles choisissent leurs amants et fixent leurs conditions; elles font tout en grand et les sommes sont faramineuses. Toute l'Europe fortunée ou couronnée vient à Paris s’encanailler. La guerre mit fin brutalement à cette période.

Anne-Marie Chassaigne , mariée à dix-sept ans à un homme brutal, divorça et s'enfuit à Paris à dix-neuf ans , rencontra l'auteur dramatique Henri Meilhac qui la lança dans le monde du théâtre en la faisant engager aux Folies Bergère. Sous le pseudonyme de Liane de Pougy, elle entreprit une carrière de danseuse de cabaret et se lança dans la courtisanerie. Ouvertement bisexuelle, elle eut des amants des deux sexes qui la couvrirent de bijoux et lui offrirent tout ce qui était nécessaire à la vie d'une courtisane d'alors. Sa rivalité avec la Belle Otero, son amitié avec son « âme sœur » Jean Lorrain et ses liaisons avec Émilienne d’Alençon et Natalie Clifford Barney, font la joie des chroniqueurs mondains. Natalie Barney raconta cette expérience dans un livre intitulé "Idylle saphique "(1901).

 

Natalie Clifford Barney (1876-1972)

Poétesse américaine,ouvertement lesbienne (Renée Vivien, Liane de Pougy, Élisabeth de Clermont-Tonnerre, Romaine Brooks, Colette),  Natalie Barney joue un rôle important dans le Paris de la Belle Époque et pendant plus de soixante ans. A partir de 1909, son salon littéraire de la rue Jacob, à Neuilly, accueille les écrivains et artistes qui ont compté des deux côtés de l'Atlantique :  Colette,  Paul Valéry, Pierre Louÿs, Anatole France, Robert de Montesquiou, Edna St. Vincent Millay,  Somerset Maugham,  T. S. Eliot,  Isadora Duncan, Ezra Pound,  André Gide,  Djuna Barnes … En avril 1910, son recueil d'aphorismes, "Éparpillements", assure sa réputation littéraire. Remy de Gourmont, curieux d'en connaître l'auteur, tombe amoureux d'elle, il lui adresse des lettres passionnées, plus tard réunies en volume sous le titre de "Lettres à l'Amazone". La plus longue liaison connue de Natalie Barney est celle qu'elle a entretenue avec la peintre Américaine Romaine Brooks, rencontrée vers 1914, et qu'elle délaissera un temps pour Dolly Wilde, la nièce d'Oscar Wilde, à partir de 1937.

 

Romaine Brooks (1874-1970)

Beatrice Romaine Goddard est née à Rome, pendant un voyage de sa mère, Ella Mary Waterman. Son père le Major Henry Goddard les quitte quand elle est encore enfant. Romaine est envoyée aux États-Unis où elle est éduquée par une servante. Ce n'est qu'à douze ans qu'elle est autorisé à rejoindre sa mère, son frère et sa soeur en Europe. Elle passe son adolescence à apaiser aussi bien son frère qui souffre d'une maladie mentale, que sa mère instable. En 1896 elle convainc sa mère de lui permettre de suivre des cours de chant à Paris. En 1902 elle perd sa mère et hérite de toute la fortune de la famille. La même année elle s'installe à Londres et se marie avec le pianiste John Ellingham Brooks; ils se séparent trois mois plus tard. C'est en 1910 qu'elle commence à peindre des portraits grandeur nature et connaît le succès : Gabriel D'Annunzio, Jean Cocteau, Ida Rubinstein. En 1915, elle rencontre et tombe amoureuse de l'écrivaine Natalie Clifford Barney. C'est le début d'une relation qui durera cinquante ans. Malgré que ces exposition connaissent beaucoup de succès Brooks ne réalise presque plus de tableau après 1925.

 


"Je me suis appuyée à la beauté du Monde

Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.."

Anna de Noailles (1876-1933)

Anna de Noailles fut la contemporaine de Proust et son amie, elle et son mari serviront de modèle aux Gaspard de Réveillon dans Jean Santeuil : «La jeune femme, née Crespinelli, était une poétesse de dix-neuf ans dont La Revue des deux mondes venait de publier des vers admirables. » Née dans le somptueux hôtel Bibesco, au 22, boulevard de Latour-Maubourg, en lisière du faubourg Saint-Germain, elle est la fille du prince roumain Grégoire Bassaraba-Brancovan et de Ralouka Masurus, descendante d'une illustre famille crétoise établie à Constantinople, qui comptait nombre de lettrés et de diplomates. D'une nervosité exacerbée, qu'elle « soigne » très tôt en écrivant de la poésie. Des textes panthéistes et mélancoliques, qu'elle rassemblera ensuite et publiera dans "Le Cœur innombrable", paru en 1901. Un premier recueil  qui reçoit un accueil triomphal de la critique. « Cette petite fille a du génie ! », s'écrie Anatole France. Tandis que Jean Moréas surnomme Anna « l'abeille de l'Hymette ». Au début du XXe siècle, son salon de l'avenue Hoche attire l'élite intellectuelle, littéraire et artistique de l'époque parmi lesquels Francis Jammes, Paul Claudel, Colette, André Gide, Frédéric Mistral, Robert de Montesquiou, Paul Valéry, Jean Cocteau, Alphonse Daudet, Pierre Loti, Paul Hervieu ou encore Max Jacob.

 

A la nuit

 

Nuits où meurent l'azur, les bruits et les contours, 

Où les vives clartés s'éteignent une à une, 

Ô nuit, urne profonde où les cendres du jour 

Descendent mollement et dansent à la lune,

Jardin d'épais ombrage, abri des corps déments, 

Grand coeur en qui tout rêve et tout désir pénètre

Pour le repos charnel ou l'assouvissement, 

Nuit pleine des sommeils et des fautes de l'être,

Nuit propice aux plaisirs, à l'oubli, tour à tour, 

Où dans le calme obscur l'âme s'ouvre et tressaille 

Comme une fleur à qui le vent porte l'amour, 

Ou bien s'abat ainsi qu'un chevreau dans la paille,

Nuit penchée au-dessus des villes et des eaux, 

Toi qui regardes l'homme avec tes yeux d'étoiles, 

Vois mon coeur bondissant, ivre comme un bateau, 

Dont le vent rompt le mât et fait claquer la toile !

Regarde, nuit dont l'oeil argente les cailloux, 

Ce coeur phosphorescent dont la vive brûlure 

Éclairerait, ainsi que les yeux des hiboux, 

L'heure sans clair de lune où l'ombre n'est pas sûre.

Vois mon coeur plus rompu, plus lourd et plus amer 

Que le rude filet que les pêcheurs nocturnes 

Lèvent, plein de poissons, d'algues et d'eau de mer 

Dans la brume mouillée, agile et taciturne.

A ce coeur si rompu, si amer et si lourd, 

Accorde le dormir sans songes et sans peines, 

Sauve-le du regret, de l'orgueil, de l'amour, 

Ô pitoyable nuit, mort brève, nuit humaine !...

 

La mort dit à l'homme...

 

Voici que vous avez assez souffert, pauvre homme, 

Assez connu l'amour, le désir, le dégoût, 

L'âpreté du vouloir et la torpeur des sommes, 

L'orgueil d'être vivant et de pleurer debout...

Que voulez-vous savoir qui soit plus délectable 

Que la douceur des jours que vous avez tenus, 

Quittez le temps, quittez la maison et la table ; 

Vous serez sans regret ni peur d'être venu.

J'emplirai votre coeur, vos mains et votre bouche 

D'un repos si profond, si chaud et si pesant, 

Que le soleil, la pluie et l'orage farouche 

Ne réveilleront pas votre âme et votre sang.

- Pauvre âme, comme au jour où vous n'étiez pas née, 

Vous serez pleine d'ombre et de plaisant oubli, 

D'autres iront alors par les rudes journées 

Pleurant aux creux des mains, des tombes et des lits.

D'autres iront en proie au douloureux vertige 

Des profondes amours et du destin amer, 

Et vous serez alors la sève dans les tiges, 

La rose du rosier et le sel de la mer.

D'autres iront blessés de désir et de rêve 

Et leurs gestes feront de la douleur dans l'air, 

Mais vous ne saurez pas que le matin se lève, 

Qu'il faut revivre encore, qu'il fait jour, qu'il fait clair.

Ils iront retenant leur âme qui chancelle 

Et trébuchant ainsi qu'un homme pris de vin ; 

- Et vous serez alors dans ma nuit éternelle, 

Dans ma calme maison, dans mon jardin divin...

 


Il fera longtemps clair ce soir. 

 

Il fera longtemps clair ce soir, les jours s'allongent.

La rumeur du jour vif se disperse et s'enfuit,

Et les arbres, surpris de ne pas voir la nuit,

Demeurent éveillés dans le soir blanc, et songent : 

Les marronniers, sur l'air plein d'or et de lourdeur,

Répandent leurs parfums et semblent les étendre ;

On n'ose pas marcher ni remuer l'air tendre

De peur de déranger le sommeil des odeurs.

De lointains roulements arrivent de la ville ...

La poussière qu'un peu de brise soulevait.

Quittant l'arbre mouvant et las qu'elle revêt,

Redescend doucement sur les chemins tranquilles ; 

Nous avons tous les jours l'habitude de voir 

Cette route si simple et si souvent suivie, 

Et pourtant quelque chose est changé dans la vie : 

Nous n'aurons plus jamais notre âme de ce soir ... 

 

L'empreinte

 

Je m'appuierai si bien et si fort à la vie,

D'une si rude étreinte et d'un tel serrement 

Qu'avant que la douceur du jour me soit ravie 

Elle s'échauffera de mon enlacement 

La mer, abondamment sur le monde étalée

Gardera dans la route errante de son eau

Le goût de ma douleur qui est âcre et salée

Et sur les jours mouvants roule comme un bateau

Je laisserai de moi dans le pli des collines

La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir

Et la cigale assise aux branches de l'épine

Fera crier le cri strident de mon désir.

Dans les champs printaniers la verdure nouvelle

Et le gazon touffu sur les bords des fossés

Sentiront palpiter et fuir comme des ailes

Les ombres de mes mains qui les ont tant pressés

La nature qui fut ma joie et mon domaine

Respirera dans l'air ma persistante odeur

Et sur l'abattement de la tristesse humaine

Je laisserais la forme unique de mon cœur

 



Paul Géraldy (1885-1983)

Son répertoire est celui du théâtre psychologique traditionnel, qu'il revivifia grâce à une subtile appréhension des relations familiales au sein de la petite bourgeoisie intellectuelle de l'entre-deux-guerres. Il porta son regard essentiellement sur la vie de couple (Aimer, 1921; Robert et Marianne, 1925; Duo, d'après Colette, 1938), soumise à la pesanteur du quotidien. Cet art empreint de sentimentalité lui valut un vif succès, notamment auprès du public féminin. Ce fut aussi le cas pour sa poésie, sensible et désuète, où il livre les confidences du cœur avec les mots de tous les jours (Toi et Moi, 1913) et qui atteignit des tirages jamais vus pour un ouvrage de poésie.