LatinAmerica - Caudillismo - Miguel Angel Asturias (1899-1974), "El señor Presidente" (1946) - Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888) , "Facundo" (1845) - José Mármol (1818-1871), "Amalia" (1855) - Ramón del Valle-Inclán (1866-1936), "Tirano Banderas" (1926) - Martín Luis Guzmán (1887-1976), "La sombra del caudillo" (1928-1929) - Francisco Ayala (1906-2009), "Muertes de perro" (Morts de chien, 1958) - Augusto Roa Bastos (1917-2005),"Yo el Supremo" (Moi, le Suprême, 1974) -"El otono del patriarca" (L'Automne du patriarche, 1976), Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) - "La fiesta del chivo" , Mario Vargas Llosa (1936-2025) ...

Last update : 03/03/2017


La confiscation du pouvoir au profit d'un homme providentiel, d'un chef militaire ou d'une oligarchie constitue l'un des phénomènes politiques les plus récurrents de l'histoire latino-américaine depuis les guerres d'indépendance du début du XIXe siècle. 

Longtemps interprété comme un trait presque « naturel » des sociétés hispano-américaines, ce phénomène est aujourd'hui expliqué par les historiens comme le produit de circonstances historiques précises : l'effondrement brutal de l'autorité coloniale espagnole, la faiblesse des institutions nouvelles, l'immensité des territoires à administrer, l'importance des fidélités personnelles et la difficulté de construire des États nationaux stables.

Le terme de « cacique » désignait à l'origine un chef indigène dans les sociétés précolombiennes. Sous la domination espagnole, il en vint à désigner un notable local exerçant une influence politique, économique ou sociale sur une communauté donnée. Le « caciquisme » renvoie ainsi à une forme de pouvoir personnel fondée sur le patronage, la clientèle et le contrôle des ressources locales.

Le « caudillo », quant à lui, est généralement un chef militaire issu des guerres d'indépendance ou des conflits civils qui marquèrent tout le XIXe siècle latino-américain. À la faveur du vide institutionnel laissé par la disparition de l'Empire espagnol, nombre de généraux victorieux refusèrent de rentrer dans le rang et transformèrent leur prestige militaire en pouvoir politique. Le caudillo apparaît alors comme l'homme fort capable d'assurer l'ordre, de protéger ses partisans et de représenter la nation. Son autorité repose moins sur la légalité que sur le charisme personnel, le prestige guerrier, les réseaux de clientèle et, au besoin, la force armée.

L'historien britannique John Lynch a montré que le caudillisme ne saurait être réduit à une simple pathologie politique. Dans de vastes régions où l'État n'existait encore que sur le papier, le caudillo remplissait souvent des fonctions de médiation sociale et de gouvernement. Cette ambivalence explique qu'il ait pu apparaître simultanément comme un facteur de stabilité et comme un obstacle à la construction de régimes constitutionnels durables.

Le phénomène fut particulièrement marqué tout au long du XIXe siècle avec des figures telles que Juan Manuel de Rosas en Argentine (gouverneur de Buenos Aires de 1829 à 1832 puis surtout de 1835 à 1852), José Antonio Páez au Venezuela (président de 1830 à 1835, de 1839 à 1843 et de 1861 à 1863), Antonio López de Santa Anna au Mexique (onze fois président entre 1833 et 1855) ou encore José Gaspar Rodríguez de Francia au Paraguay (dictateur suprême de 1814 à 1840). Ces hommes forts dominèrent la vie politique de leurs pays durant les décennies qui suivirent les indépendances et incarnèrent la difficulté de transformer les nouvelles républiques en États constitutionnels stables.

Au XXe siècle, le caudillisme traditionnel se transforma souvent en autoritarisme militaire, en présidentialisme extrême ou en populisme charismatique, incarné selon les contextes par des figures aussi diverses que Juan Domingo Perón en Argentine (1946-1955 puis 1973-1974), Getúlio Vargas au Brésil (1930-1945 puis 1951-1954), Anastasio Somoza García au Nicaragua (1937-1947 puis 1950-1956, fondateur d'une dynastie qui gouverna jusqu'en 1979), Rafael Trujillo en République dominicaine (1930-1961) ou Fidel Castro à Cuba (1959-2008).

L'historiographie contemporaine tend toutefois à distinguer ces dirigeants des caudillos du XIXe siècle.

Les premiers gouvernaient souvent dans des sociétés encore peu institutionnalisées, où le prestige militaire constituait la principale source de légitimité politique. Les seconds disposaient au contraire d'États relativement consolidés, de partis politiques, d'administrations modernes, de médias de masse et parfois d'idéologies élaborées (nationalisme, corporatisme, populisme ou révolution socialiste). Ils apparaissent ainsi moins comme les héritiers directs du caudillisme classique que comme ses transformations modernes. 


Cette réalité politique a profondément marqué l'imaginaire littéraire latino-américain. Le « roman du dictateur » constitue même l'un des genres les plus originaux du continent. Tous les grands écrivains qui s'y sont consacrés s'appuient sur une expérience historique concrète, souvent vécue dans la prison, la censure ou l'exil.

Parfois, le dictateur réel apparaît directement dans le récit. Ainsi, Domingo Faustino Sarmiento analyse la figure de Facundo Quiroga dans "Facundo o Civilización y Barbarie" (1845), ouvrage fondateur qui oppose la modernité urbaine à la violence des caudillos provinciaux. José Mármol dénonce le régime de Juan Manuel de Rosas dans "Amalia" (1851-1855). Martín Luis Guzmán évoque les chefs militaires issus de la Révolution mexicaine dans "El águila y la serpiente" (1928), tandis qu'Augusto Roa Bastos reconstruit magistralement la figure du docteur Francia dans "Yo el Supremo" (1974).

Mais le plus souvent, le romancier crée un tyran fictif régnant sur un pays imaginaire qui fonctionne comme une métaphore de toute l'Amérique latine. Le roman du dictateur devient alors moins le récit d'un régime particulier que l'exploration des mécanismes universels du pouvoir absolu. Le dictateur y apparaît comme une figure tragique, prisonnière de sa propre domination, dont les fantasmes de grandeur conduisent à la solitude, à la paranoïa et à la violence.

Parmi les œuvres majeures du genre figurent 

- "El Señor Presidente" (1946) du Guatémaltèque Miguel Ángel Asturias, inspiré de la dictature d'Estrada Cabrera ; 

- "El recurso del método" (1974) du Cubain Alejo Carpentier, qui synthétise plusieurs autocrates latino-américains ; 

- "Yo el Supremo" (1974) du Paraguayen Augusto Roa Bastos ; 

- "El otoño del patriarca" (1975) du Colombien Gabriel García Márquez ; 

- ou encore "La fiesta del Chivo" (2000) du Péruvien Mario Vargas Llosa, consacrée à la dictature de Rafael Trujillo en République dominicaine.

Avec ces œuvres, la littérature latino-américaine dépasse largement la simple dénonciation politique. Le dictateur y devient une figure mythique qui permet d'interroger les rapports entre pouvoir et langage, mémoire et histoire, domination et servitude volontaire. À travers lui se dessine une réflexion plus vaste sur la fragilité des institutions, la fascination exercée par l'autorité et les difficultés rencontrées par les sociétés latino-américaines dans la construction de régimes démocratiques stables. Loin d'être un vestige du XIXe siècle, cette problématique continue d'alimenter les débats contemporains sur le présidentialisme, le populisme et la personnalisation du pouvoir dans de nombreux pays du continent.


On remarquera que, 

- les historiens contemporains distinguent davantage caciquisme, caudillisme, autoritarisme militaire et populisme ;

- l'idée selon laquelle le caudillisme serait enraciné dans une supposée « mentalité sud-américaine » est désormais largement abandonnée au profit d'explications institutionnelles, sociales et historiques ;

- les travaux de l'historiographie récente (François-Xavier Guerra, John Lynch, Tulio Halperín Donghi, Hilda Sabato, Eduardo Posada-Carbó, etc.) montrent que le caudillisme fut aussi une forme de médiation politique dans des sociétés où l'État moderne n'existait pratiquement pas après les indépendances. Plus encore, les historiens récents insistent sur le fait que les caudillos étaient souvent élus ou soutenus par une partie importante de la population ; ils n'étaient pas uniquement des tyrans imposés par la force.

- le « roman du dictateur » s'est considérablement enrichi depuis les années 1970 avec les expériences des dictatures militaires du Cône Sud et les débats contemporains sur le populisme et l'hyperprésidentialisme.

- Le classique de Domingo Faustino Sarmiento (Facundo, 1845) est désormais lu autant comme une critique du caudillisme que comme une tentative de légitimer la construction d'un État centralisé.

- Dans le domaine littéraire, beaucoup considèrent aujourd'hui que le chef-d'œuvre absolu du genre n'est pas seulement "El otoño del patriarca" mais aussi "Yo el Supremo", qui transforme la figure du dictateur en réflexion vertigineuse sur le langage, l'écriture et la fabrication même du pouvoir.

- Depuis les années 1990, plusieurs chercheurs ont rapproché certaines formes de populisme contemporain (de droite comme de gauche) de la tradition caudilliste sans les confondre avec elle.


Domingo Faustino Sarmiento, "Facundo o Civilización y Barbarie" (1845)

Aucun ouvrage n'a davantage contribué à façonner l'image du caudillo dans l'imaginaire latino-américain que "Facundo o Civilización y Barbarie. Vida de Juan Facundo Quiroga" (1845). Son auteur, Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888), est l'une des grandes figures intellectuelles et politiques de l'Argentine du XIXe siècle. Journaliste, pédagogue, homme politique et futur président de la République argentine (1868-1874), Sarmiento appartient au camp libéral opposé au puissant gouverneur de Buenos Aires, Juan Manuel de Rosas. Contraint à plusieurs reprises à l'exil au Chili, il rédige Facundo dans un contexte de lutte politique directe contre le régime rosiste.

Le livre est à la fois un essai politique, un pamphlet, une biographie, une œuvre littéraire et une réflexion sur l'avenir de l'Argentine. Prenant pour figure centrale le caudillo provincial Facundo Quiroga (1788-1835), Sarmiento cherche en réalité à expliquer les causes profondes de la domination de Rosas. Selon lui, l'histoire argentine est structurée par un affrontement fondamental entre la « civilisation » et la « barbarie ». La civilisation est incarnée par les villes, l'éducation, l'immigration européenne, le commerce, le progrès technique et les institutions libérales. La barbarie, au contraire, est associée aux immenses espaces de la pampa, à l'isolement rural, au pouvoir personnel des caudillos, à la violence et à l'absence de culture politique moderne.

Dans cette perspective, Facundo Quiroga devient moins un individu qu'un symbole. Il représente la puissance des forces sociales issues du monde rural qui, selon Sarmiento, empêchent l'émergence d'une nation moderne comparable aux États-Unis ou aux grandes nations européennes. Rosas apparaît alors comme l'expression politique suprême de cette barbarie, transformée en système de gouvernement.

L'influence de Facundo a été immense. Pendant plus d'un siècle, il a fourni le cadre interprétatif dominant pour comprendre l'histoire politique de l'Amérique latine. Nombre d'intellectuels libéraux ont repris son opposition entre modernité et tradition, entre institutions et pouvoir personnel, entre ville et campagne. L'ouvrage demeure aujourd'hui un classique de la pensée politique latino-américaine et l'un des textes fondateurs de la littérature d'idées sur le continent.

Toutefois, l'historiographie contemporaine a largement remis en question cette vision. Des historiens comme John Lynch, Tulio Halperín Donghi, François-Xavier Guerra ou Hilda Sabato ont montré que le caudillisme ne pouvait être réduit à une simple survivance de la « barbarie ». Selon eux, les caudillos furent aussi des acteurs de la construction politique des nouvelles républiques nées de l'effondrement de l'Empire espagnol. Leur pouvoir répondait à des réalités sociales, militaires et institutionnelles complexes que Sarmiento, engagé dans un combat politique immédiat, tendait à interpréter de manière essentiellement idéologique.

Cette lecture marque ainsi une rupture profonde avec celle de Sarmiento. Pour l'auteur de Facundo, le caudillo incarne avant tout un obstacle au progrès et à la civilisation libérale. Pour Lynch et une grande partie de l'historiographie actuelle, il constitue au contraire un phénomène historique qu'il faut expliquer avant de le condamner : non le symptôme d'une prétendue anomalie latino-américaine, mais l'une des réponses apportées par des sociétés en voie de formation aux problèmes de gouvernement, de sécurité et de légitimité politique qui suivirent les indépendances.

Paradoxalement, même les historiens qui contestent les conclusions de Sarmiento continuent de dialoguer avec lui. Facundo demeure en effet le texte fondateur à partir duquel s'est construite toute réflexion ultérieure sur le caudillisme, le pouvoir personnel et la formation des États en Amérique latine.

On pourrait même ajouter que Facundo occupe dans l'histoire intellectuelle latino-américaine une place comparable à celle du De la démocratie en Amérique (1835-1840) de Alexis de Tocqueville pour les États-Unis : un ouvrage profondément engagé, parfois discutable dans ses jugements, mais devenu incontournable parce qu'il a imposé les grandes questions auxquelles les générations suivantes n'ont cessé de répondre.

 

Les aquarelles et lithographies de Johann Moritz Rugendas (1802-1858)s constituent sans doute les meilleures illustrations du monde qui fascine et inquiète Sarmiento, la pampa, les gauchos, les cavaliers, les grands espaces : elles permettent de visualiser ce que Sarmiento appelle la « barbarie », terme que les historiens contemporains ont largement réinterprété.


John Lynch (1927-2018), "Caudillos in Spanish America, 1800-1850" (1992)

John Lynch est un historien britannique formé à l'Université de Londres. Longtemps professeur à l'Institute of Latin American Studies de Londres, il fut l'un des grands spécialistes de l'Amérique espagnole, des indépendances et de la formation des États nationaux latino-américains. Son œuvre est remarquable pour sa connaissance approfondie des archives espagnoles et latino-américaines ; son refus des explications culturalistes ; son attention portée aux structures sociales et aux conditions matérielles du pouvoir ; et sa volonté constante de replacer les caudillos dans le contexte du vide politique créé par l'effondrement de l'Empire espagnol. Pour Lynch, le caudillo n'est pas d'abord un tyran mais un produit de la désintégration impériale.

- "Spanish American Revolutions 1808-1826" (1973), son premier grand classique. Lynch y analyse l'effondrement de la monarchie espagnole et les guerres d'indépendance. L'idée essentielle est que les indépendances résultent autant de la crise de l'Espagne que d'un mouvement national américain. Cette thèse a profondément influencé les travaux ultérieurs.

- "The Spanish American Revolutions 1808-1826" (2e édition augmentée, 1986)

Version enrichie du précédent. Toujours incontournable pour comprendre la genèse du monde postcolonial dont naît le caudillisme.

- "Simón Bolívar: A Life" (2006)

Une biographie magistrale du Libertador dans laquelle Lynch montre les tensions entre idéaux républicains, nécessité de maintenir l'ordre et tentation du pouvoir personnel. Bolívar apparaît presque comme une figure intermédiaire entre le libérateur et le futur caudillo. 

"Caudillos in Spanish America, 1800-1850 "(1992) est son ouvrage de référence. 

Lynch y étudie les principaux chefs politiques et militaires apparus après les indépendances, 

- José Antonio Páez (Venezuela) ;

- Juan Manuel de Rosas (Argentine) ;

- Antonio López de Santa Anna (Mexique) ;

- José Antonio de Sucre ;

- Ramón Castilla ;

- José Gaspar Rodríguez de Francia ; etc.

Avant Lynch, deux interprétations dominaient souvent, le caudillo comme simple bandit ou aventurier militaire ; le caudillo comme conséquence d'une prétendue culture politique latino-américaine « autoritaire ». Lynch refuse ces deux explications. Selon lui, le caudillisme ne résulte ni d'une prétendue prédisposition culturelle des sociétés latino-américaines à l'autoritarisme ni du simple goût du pouvoir de quelques chefs militaires ambitieux. Il constitue avant tout une réponse historique à la crise profonde provoquée par l'effondrement de l'Empire espagnol entre 1808 et 1825...

 

- Les guerres d'indépendance détruisent les institutions coloniales 

- Les nouvelles républiques disposent d'États extrêmement faibles ;

- les élites civiles sont incapables d'imposer leur autorité ;

- les populations rurales recherchent protection et stabilité.

Le caudillo apparaît alors comme une solution pratique à l'absence d'État.

Cette interprétation est aujourd'hui largement acceptée.

 

Les guerres d'indépendance détruisent une grande partie des institutions qui, sous la monarchie espagnole, assuraient l'ordre politique et social. L'autorité du roi disparaît, les administrations coloniales se désagrègent, les finances publiques s'effondrent et les armées régulières sont dissoutes ou fragmentées. Dans de nombreuses régions, les nouvelles républiques héritent davantage d'un territoire que d'un véritable État. Les constitutions se multiplient, mais les administrations demeurent embryonnaires ; les gouvernements proclament leur souveraineté, mais ne disposent souvent ni des ressources fiscales, ni des moyens de communication, ni des forces armées nécessaires pour l'exercer effectivement.

Cette faiblesse structurelle est aggravée par l'immensité des espaces concernés. Dans l'Argentine des années 1820, dans les Llanos vénézuéliens, dans le nord du Mexique ou dans les Andes, les capitales exercent une autorité très limitée sur les provinces éloignées. Les routes sont rares, les échanges difficiles et les populations rurales vivent souvent dans des univers politiques locaux largement autonomes. Dans ces conditions, l'État national apparaît comme une abstraction lointaine, alors que le chef régional est une présence concrète et immédiatement identifiable.

Les élites civiles, souvent influencées par les idéaux libéraux européens et nord-américains, disposent rarement de bases sociales solides. Elles maîtrisent le langage constitutionnel, mais peinent à imposer leur autorité dans des sociétés encore fortement structurées par les fidélités personnelles, les réseaux de parenté, les clientèles locales et les hiérarchies héritées de l'époque coloniale. Les conflits entre fédéralistes et centralisateurs, entre provinces et capitales, entre libéraux et conservateurs, accentuent encore cette fragmentation politique.

C'est dans ce contexte que surgit le caudillo. Ancien chef militaire, grand propriétaire foncier, notable régional ou héros des guerres d'indépendance, il dispose d'atouts que ne possèdent pas les gouvernements centraux : une clientèle fidèle, une capacité de mobilisation armée, une connaissance directe du terrain et, surtout, une légitimité personnelle fondée sur le prestige, le courage militaire ou la protection qu'il offre à ses partisans. Son pouvoir repose moins sur des institutions impersonnelles que sur une relation directe avec ceux qu'il gouverne.

 

Lynch insiste sur le fait que le caudillo ne gouverne pas uniquement par la coercition. Son autorité s'appuie également sur des formes de consentement. Dans des sociétés marquées par l'insécurité chronique, les guerres civiles et l'instabilité économique, beaucoup de populations rurales recherchent avant tout la protection, l'ordre et la médiation qu'il est capable d'assurer. Le caudillo remplit alors des fonctions qui, dans des États plus développés, relèveraient de l'administration, de la justice, de la police ou de la représentation politique.

 

Cette interprétation conduit Lynch à considérer le caudillisme comme une phase historique de la construction étatique en Amérique latine. Le caudillo n'est pas seulement un obstacle à la modernisation politique ; il constitue aussi, paradoxalement, l'un des instruments par lesquels certaines sociétés ont réussi à maintenir un minimum de cohésion après l'effondrement de l'ordre colonial. Plusieurs d'entre eux, comme José Antonio Páez au Venezuela, Ramón Castilla au Pérou ou même Juan Manuel de Rosas en Argentine, contribuèrent à leur manière à la consolidation d'autorités territoriales qui servirent ultérieurement de base aux États nationaux.

 

Les historiens contemporains ont largement repris cette analyse tout en la nuançant. 

Hilda Sabato, Eduardo Posada-Carbó ou François-Xavier Guerra ont notamment montré que le XIXe siècle latino-américain ne fut pas seulement l'âge des caudillos, mais également celui d'une intense expérimentation républicaine : élections, constitutions, débats publics, milices citoyennes et formes variées de participation politique coexistèrent avec les pouvoirs personnels. Le caudillisme apparaît ainsi moins comme l'antithèse de la politique moderne que comme l'une des modalités particulières par lesquelles les nouvelles républiques tentèrent de résoudre les problèmes de gouvernance hérités des indépendances.

Mais certains historiens vont reprocher à Lynch de privilégier les grands personnages, de rester relativement proche d'une histoire politique classique et d'accorder moins d'attention aux groupes populaires, aux femmes ou aux populations indigènes. Ces critiques ont cependant davantage complété que réfuté son analyse.


Tulio Halperín Donghi (1926-2014), "Revolución y guerra. Formación de una élite dirigente en la Argentina criolla" (1972)

L'un des livres fondateurs de l'historiographie latino-américaine contemporaine.

Considéré par beaucoup comme le plus grand historien argentin du XXe siècle, Tulio Halperín Donghi (1926-2014) a profondément renouvelé l'étude des indépendances hispano-américaines et de la formation des États nationaux. Exilé après le coup d'État militaire de 1966 puis installé aux États-Unis, où il enseigna notamment à l'Université de Californie à Berkeley, il a exercé une influence considérable sur plusieurs générations d'historiens de l'Amérique latine.

Son ouvrage majeur, "Revolución y guerra. Formación de una élite dirigente en la Argentina criolla" (1972), constitue une étape décisive dans l'historiographie des indépendances. Alors que les récits traditionnels privilégiaient les héros nationaux, les batailles et les grands événements politiques, Halperín s'attache à comprendre les profondes transformations sociales provoquées par la rupture avec l'Espagne.

Son point de départ est que la Révolution de Mai 1810 et les guerres d'indépendance ne se limitent pas à un changement de souveraineté. Elles provoquent une véritable recomposition des rapports de pouvoir. L'effondrement des institutions coloniales détruit l'équilibre qui existait entre administration impériale, élites urbaines, grands propriétaires fonciers et autorités locales. Dans ce contexte émergent de nouveaux groupes dirigeants dont la légitimité repose moins sur les privilèges hérités de la monarchie que sur la participation à la guerre, le contrôle des ressources régionales et la capacité à mobiliser des hommes.

L'une des grandes originalités du livre consiste à montrer que la guerre transforme en profondeur la société elle-même. Les armées révolutionnaires deviennent des lieux de promotion sociale, de circulation des élites et de redistribution du pouvoir. Des chefs militaires provinciaux acquièrent une influence politique considérable tandis que Buenos Aires peine à imposer son autorité à l'ensemble du territoire. Les conflits qui opposeront ensuite unitaires et fédéralistes trouvent une partie de leur origine dans cette fragmentation née des années révolutionnaires.

Contrairement à une historiographie libérale héritée de Sarmiento, Halperín ne considère pas les caudillos comme de simples survivances de la « barbarie ». Ils apparaissent au contraire comme les produits d'une transformation sociale et politique de grande ampleur. Leur pouvoir reflète l'ascension des provinces, l'affaiblissement des anciennes structures coloniales et les difficultés rencontrées par les nouvelles élites pour construire un État centralisé.

Cette analyse permet également de comprendre pourquoi les guerres d'indépendance furent suivies de décennies d'instabilité politique. Les révolutions avaient détruit l'ancien ordre sans fournir immédiatement un cadre institutionnel capable de le remplacer. Les nouveaux dirigeants devaient simultanément créer un État, définir une nation, organiser l'économie et établir leur légitimité. Le caudillisme apparaît ainsi moins comme une anomalie que comme l'une des conséquences de cette transition historique.

L'influence de l'ouvrage sur John Lynch est considérable. Tous deux rejettent les interprétations psychologiques ou culturalistes du caudillisme et cherchent à l'expliquer par les conditions concrètes de la construction des États postcoloniaux. Cependant, Halperín accorde davantage d'attention aux transformations économiques, aux structures sociales, aux rivalités entre régions et aux conflits de classes, tandis que Lynch privilégie davantage les mécanismes du pouvoir politique et les trajectoires individuelles des principaux caudillos.

L'historiographie récente continue de dialoguer avec "Revolución y guerra". Les travaux de Hilda Sabato, de François-Xavier Guerra ou de José Carlos Chiaramonte ont parfois corrigé ou complété certaines de ses conclusions, mais aucun n'a remis en cause son intuition fondamentale : les indépendances latino-américaines ne doivent pas être étudiées comme de simples révolutions nationales, mais comme un processus complexe de désintégration impériale, de guerre civile et de recomposition des élites dirigeantes.

À bien des égards, "Revolución y guerra" occupe pour l'histoire de l'Argentine une place comparable à celle qu'occupent "La Méditerranée" (1949) de Fernand Braudel pour l'histoire moderne européenne ou "Peasants into Frenchmen" (1976) d'Eugen Weber pour la construction nationale française : un ouvrage qui a modifié durablement les questions posées par les historiens autant que les réponses qu'ils leur apportent.

La lecture conjointe de "Facundo" (1845), de Sarmiento, de "Revolución y guerra" (1972), de Halperín Donghi, et de "Caudillos in Spanish America, 1800-1850" (1992), de Lynch, permet de suivre presque un siècle et demi d'évolution intellectuelle : on passe progressivement d'une condamnation morale du caudillo comme incarnation de la barbarie à une analyse historique du caudillisme comme produit de la construction difficile des États latino-américains après les indépendances.


François-Xavier Guerra (1942-2002), "Modernidad e independencias. Ensayos sobre las revoluciones hispánicas" (1992)

François-Xavier Guerra ne se limite pas à l'histoire des indépendances : il a profondément transformé notre compréhension de la naissance de la modernité politique dans le monde hispanique. Son œuvre constitue en quelque sorte un troisième moment historiographique après Sarmiento et avant les travaux plus récents de Sabato.

François-Xavier Guerra (1942-2002) est considéré comme l'un des plus grands historiens français de l'Amérique latine et du monde hispanique. Professeur à l'Université de Paris-I (Panthéon-Sorbonne), directeur du Centre de recherches sur l'Amérique ibérique et ibéro-américaine, il a profondément renouvelé l'étude des indépendances latino-américaines en les réinscrivant dans l'histoire générale des révolutions modernes. Son influence fut considérable aussi bien en Europe qu'en Amérique latine, où ses travaux ont contribué à remettre en question de nombreuses interprétations nationalistes ou strictement institutionnelles.

Son ouvrage majeur, "Modernidad e independencias. Ensayos sobre las revoluciones hispánicas" (1992), marque une rupture importante avec les lectures traditionnelles des indépendances. Jusqu'alors, celles-ci étaient souvent présentées soit comme des guerres de libération nationale contre l'Espagne, soit comme l'échec de jeunes nations incapables de reproduire les modèles politiques européens ou nord-américains. Guerra propose une autre lecture : les indépendances doivent être comprises comme une composante des grandes révolutions politiques qui, entre la fin du XVIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, transforment l'ensemble du monde atlantique.

Selon lui, l'événement décisif n'est pas seulement la rupture avec l'Espagne mais la crise de légitimité provoquée par l'effondrement de la monarchie espagnole après l'invasion napoléonienne de 1808. Lorsque le roi Ferdinand VII est renversé, la source traditionnelle de l'autorité disparaît brutalement. Les sociétés hispaniques se trouvent alors confrontées à une question nouvelle : qui détient désormais la souveraineté ?

Cette crise ouvre la voie à une véritable révolution politique. De nouvelles notions apparaissent ou changent profondément de sens : la nation ; la souveraineté populaire ; la représentation politique ; la citoyenneté ; l'opinion publique ; la constitution ; les élections.

Guerra insiste particulièrement sur la naissance de l'espace public moderne. Journaux, pamphlets, clubs politiques, sociétés patriotiques, assemblées électives et débats constitutionnels deviennent des acteurs essentiels de la vie politique. Pour la première fois dans l'histoire du monde hispanique, le pouvoir doit se justifier devant une opinion publique en formation.

L'un des apports les plus originaux de Guerra consiste à montrer que les sociétés latino-américaines adoptent très tôt le vocabulaire et les institutions de la modernité politique. Contrairement à une idée longtemps répandue, elles ne vivent pas dans un simple retard historique par rapport à l'Europe. Dès les années 1810-1820, elles expérimentent constitutions, élections, assemblées représentatives et formes de participation politique souvent très ambitieuses.

Pourtant, cette modernité demeure inachevée. Les nouveaux principes de souveraineté et de représentation se heurtent à des sociétés encore structurées par les hiérarchies locales, les fidélités personnelles, les solidarités régionales et les héritages de l'Ancien Régime. L'État moderne reste faible, les administrations sont embryonnaires et les mécanismes de représentation fonctionnent difficilement sur des territoires immenses et peu intégrés.

C'est dans cet écart entre les ambitions de la modernité politique et les réalités sociales que Guerra situe l'émergence du caudillisme. Le caudillo n'est pas, comme le pensait Sarmiento, le simple représentant d'une barbarie opposée à la civilisation. Il n'est pas davantage une survivance archaïque extérieure à la modernité. Il constitue plutôt l'une des formes paradoxales prises par la modernité politique dans les sociétés issues de l'effondrement de l'Empire espagnol.

Cette interprétation conduit Guerra à rejeter l'opposition classique entre institutions modernes et pouvoirs personnels. Les caudillos mobilisent eux-mêmes le langage de la souveraineté populaire, du patriotisme et de la représentation nationale. Ils participent au monde politique moderne tout en le transformant selon des logiques locales de clientèle, de prestige militaire et de pouvoir personnel.

L'influence de cette approche a été considérable. Elle a inspiré une grande partie de l'historiographie actuelle des indépendances, notamment les travaux d'Hilda Sabato, d'Antonio Annino ou de José Carlos Chiaramonte. Tous ont contribué à montrer que le XIXe siècle latino-américain fut moins un âge de chaos politique qu'un vaste laboratoire d'expérimentations républicaines.

Comparé à Sarmiento, Guerra remplace le jugement moral par l'analyse historique ; comparé à John Lynch, il s'intéresse moins aux caudillos eux-mêmes qu'aux transformations culturelles et politiques qui rendent leur apparition possible ; comparé à Tulio Halperín Donghi, il accorde davantage d'attention aux représentations, aux langages politiques et aux formes de sociabilité qu'aux structures sociales et économiques.

L'importance de "Modernidad e independencias" tient précisément à cette synthèse : l'ouvrage montre que les indépendances latino-américaines ne sont pas seulement des guerres de libération ni des crises institutionnelles, mais l'entrée souvent contradictoire des sociétés hispaniques dans la modernité politique. Le caudillisme apparaît alors non comme l'échec de cette modernité, mais comme l'une de ses expressions historiques les plus originales.

Guerra permet de comprendre pourquoi les figures du caudillo et du dictateur sont devenues si centrales dans l'imaginaire latino-américain : elles incarnent la tension permanente entre deux principes apparus dès les indépendances et jamais complètement réconciliés depuis lors, la souveraineté du peuple et le pouvoir personnel du chef. C'est précisément cette tension que l'on retrouve de "Facundo" (1845) à "Yo el Supremo" (1974) et à "El otoño del patriarca" (1975).


Hilda Sabato, "Republics of the New World. The Revolutionary Political Experiment in Nineteenth-Century Latin America" (2018)

Après Sarmiento qui voyait dans le caudillisme l'expression de la barbarie, après Lynch qui l'expliquait par la faiblesse de l'État, et après Guerra qui l'inscrivait dans les contradictions de la modernité politique, Sabato invite à regarder ce qui se passait en dehors des caudillos eux-mêmes : les pratiques politiques quotidiennes des citoyens, les élections, les mobilisations et les expériences républicaines.

Hilda Sabato (née en 1947) est aujourd'hui l'une des figures majeures de l'historiographie latino-américaine. Professeure à l'Université de Buenos Aires, membre de nombreuses institutions académiques internationales, elle s'est imposée comme l'une des principales spécialistes de l'histoire politique du XIXe siècle latino-américain. Son œuvre s'inscrit dans le renouvellement historiographique initié par François-Xavier Guerra, tout en accordant une attention particulière aux pratiques concrètes de la citoyenneté, de la participation politique et de la construction républicaine.

Son ouvrage "Republics of the New World. The Revolutionary Political Experiment in Nineteenth-Century Latin America" (2018) constitue l'une des synthèses les plus importantes publiées au cours des dernières décennies sur les indépendances et leurs conséquences politiques. Le livre propose une relecture ambitieuse du XIXe siècle latino-américain en remettant en question une vision longtemps dominante qui présentait cette période comme une succession presque ininterrompue de guerres civiles, de coups d'État, de dictatures et de caudillos.

Selon Sabato, cette interprétation traditionnelle est largement héritée des élites libérales du XIXe siècle elles-mêmes, notamment de penseurs comme Domingo Faustino Sarmiento, qui voyaient dans les caudillos l'incarnation de tous les obstacles à la modernisation politique. Or cette focalisation sur les hommes forts a longtemps empêché les historiens de voir un autre phénomène tout aussi fondamental : l'extraordinaire effort de construction républicaine entrepris dans l'ensemble de l'Amérique latine après les indépendances.

Pour Sabato, les nouvelles républiques ne furent pas simplement des États faibles dominés par des chefs militaires. Elles furent aussi des laboratoires politiques où furent expérimentées, souvent avec une remarquable précocité, des formes inédites de participation civique. Constitutions, élections, assemblées représentatives, milices citoyennes, municipalités, clubs politiques, presse d'opinion et mobilisations populaires occupèrent une place bien plus importante que ne l'avait admis l'historiographie classique.

L'un des arguments les plus originaux du livre consiste à montrer que les élites latino-américaines adoptèrent très tôt le principe de la souveraineté populaire. Alors qu'en Europe une grande partie du XIXe siècle demeure dominée par les monarchies, les républiques latino-américaines fondent leur légitimité sur l'idée que le pouvoir émane de la nation et des citoyens. Les mécanismes de représentation politique se développent donc dès les premières décennies de l'indépendance, même si leur fonctionnement reste souvent imparfait.

Sabato insiste également sur l'importance des mobilisations populaires. Les citoyens ne participent pas uniquement par le vote. Ils s'engagent dans les milices, prennent part aux manifestations, adressent des pétitions aux autorités, participent aux débats publics et interviennent fréquemment dans la vie politique locale. Loin d'être passives, les populations du XIXe siècle latino-américain jouent un rôle essentiel dans la définition des nouveaux régimes politiques.

Cette approche conduit l'historienne à réévaluer profondément la place du caudillisme. Les caudillos existent bel et bien, mais ils ne monopolisent pas la scène politique. Leur pouvoir doit souvent composer avec des assemblées, des constitutions, des élections et des formes diverses de mobilisation collective. Même les chefs les plus puissants doivent rechercher des soutiens, construire des coalitions et négocier avec des acteurs locaux ou régionaux.

En ce sens, Sabato critique implicitement certaines lectures centrées presque exclusivement sur les hommes forts. Là où Sarmiento voyait surtout la barbarie, où Lynch mettait l'accent sur la faiblesse de l'État et où Guerra soulignait les difficultés de la modernité politique, elle insiste davantage sur la vitalité des expériences républicaines elles-mêmes. Le problème n'est pas seulement de comprendre pourquoi les caudillos apparaissent, mais aussi pourquoi les institutions représentatives survivent malgré eux et parfois grâce à eux.

L'un des mérites majeurs de l'ouvrage est ainsi de replacer l'Amérique latine dans l'histoire globale des révolutions modernes. Sabato montre que les républiques latino-américaines ne constituent pas des exceptions marginales ou des échecs par rapport aux modèles européens et nord-américains. Elles participent pleinement à la grande expérimentation politique du XIXe siècle, avec leurs réussites, leurs contradictions et leurs limites.

Cette interprétation a profondément influencé l'historiographie récente. Elle a contribué à déplacer le regard des historiens, des seules figures du pouvoir vers les pratiques citoyennes, les cultures politiques et les mécanismes de participation collective. Le XIXe siècle latino-américain apparaît désormais moins comme un âge dominé exclusivement par le caudillisme que comme une période de construction républicaine complexe, instable mais souvent étonnamment innovante.

Dans cette perspective, le caudillo cesse d'être l'unique personnage de l'histoire politique latino-américaine. Il devient l'un des acteurs d'un espace politique beaucoup plus riche, où se croisent citoyens, électeurs, journalistes, militaires, notables locaux, municipalités et assemblées représentatives. C'est précisément cette pluralité d'expériences politiques que Sabato s'efforce de restituer. C'est cette dernière étape qui marque aujourd'hui l'état le plus avancé du débat historiographique sur le XIXe siècle latino-américain.


Eduardo Posada-Carbó, "The Colombian Caribbean: A Regional History, 1870-1950" (1996)

Eduardo Posada-Carbó représente l'une des principales critiques contemporaines de ce que l'on pourrait appeler le « paradigme de l'autoritarisme latino-américain ». Là où Sarmiento, puis une partie de l'historiographie du XXe siècle, voyaient surtout l'instabilité, le caudillisme et la faiblesse des institutions, Posada-Carbó s'efforce de montrer que l'histoire politique latino-américaine est aussi celle d'une longue tradition électorale et constitutionnelle souvent sous-estimée.

Né en 1959 à Barranquilla, en Colombie, Eduardo Posada-Carbó est l'un des historiens latino-américains les plus influents de sa génération. Formé en Colombie puis au Royaume-Uni, il est depuis de nombreuses années chercheur et professeur à l'Université d'Oxford, où il a notamment été membre du Centre for Latin American Studies. Spécialiste de l'histoire politique de la Colombie et de l'Amérique latine, il s'est imposé comme l'un des principaux critiques des interprétations qui réduisent l'histoire du continent à une succession de dictatures, de caudillos et d'échecs institutionnels.

Son premier grand ouvrage, "The Colombian Caribbean: A Regional History, 1870-1950" (1996), est consacré à l'histoire économique, sociale et politique de la région caraïbe colombienne. Bien qu'il ne porte pas directement sur le caudillisme, ce livre illustre déjà sa méthode : privilégier l'étude concrète des institutions, des acteurs locaux et des pratiques politiques plutôt que les grands récits expliquant l'Amérique latine par une prétendue culture de l'autoritarisme.

C'est toutefois dans plusieurs ouvrages ultérieurs et dans de nombreux articles consacrés à la démocratie colombienne et latino-américaine que Posada-Carbó développe pleinement ses thèses. Parmi ses travaux les plus importants figurent "Elections Before Democracy: The History of Elections in Europe and Latin America" (1996, codirection avec Eduardo Carmagnani), "The History of Colombia's Conservative Party, 1930-1953" (1997) et surtout "La nación soñada. Violencia, liberalismo y democracia en Colombia" (2006), qui constitue une réflexion de grande ampleur sur les traditions démocratiques colombiennes.

Son apport fondamental consiste à remettre en question une idée profondément enracinée dans l'historiographie du continent : celle selon laquelle l'Amérique latine serait naturellement portée vers l'autoritarisme et n'aurait connu que des expériences démocratiques fragiles et exceptionnelles.

Selon Posada-Carbó, cette vision résulte en partie d'une illusion rétrospective. Les historiens ont souvent accordé une attention disproportionnée aux coups d'État, aux dictatures militaires et aux caudillos parce que ces phénomènes sont spectaculaires et laissent une forte empreinte dans la mémoire collective. En revanche, ils ont parfois négligé des réalités plus discrètes mais tout aussi importantes : les élections régulières, les débats parlementaires, les partis politiques, la presse, les campagnes électorales et les formes ordinaires de participation civique.

L'exemple colombien est particulièrement révélateur. Malgré les guerres civiles du XIXe siècle, les épisodes de violence politique et les crises institutionnelles, la Colombie possède l'une des plus anciennes traditions électorales du continent. Les élections y jouent un rôle central dès les premières décennies de l'indépendance. Les partis politiques y acquièrent une stabilité remarquable et les mécanismes constitutionnels demeurent relativement durables comparés à ceux de nombreux autres pays latino-américains.

Posada-Carbó ne nie évidemment pas l'existence du caudillisme, du clientélisme ou des pratiques autoritaires. Il conteste en revanche leur statut d'explication générale. Pour lui, l'histoire latino-américaine est caractérisée par une coexistence permanente entre pratiques démocratiques et tendances autoritaires. La question n'est donc pas de savoir pourquoi la démocratie a échoué, mais plutôt comment elle a réussi à survivre et parfois à prospérer malgré des conditions souvent défavorables.

Cette approche le rapproche à plusieurs égards des travaux de Hilda Sabato. Tous deux insistent sur l'importance des élections, de la citoyenneté et des formes de participation politique. Là où Sabato met surtout l'accent sur les expériences républicaines du XIXe siècle, Posada-Carbó souligne davantage la continuité des traditions représentatives et électorales sur le long terme.

Son œuvre constitue également une critique implicite des lectures les plus pessimistes héritées de Domingo Faustino Sarmiento. Pour Sarmiento, les caudillos et les héritages coloniaux condamnaient l'Amérique latine à un retard politique durable. Posada-Carbó montre au contraire que les sociétés latino-américaines ont développé très tôt des cultures électorales, des pratiques constitutionnelles et des mécanismes de représentation qui méritent d'être étudiés pour eux-mêmes et non seulement à travers leurs échecs.

Son importance dans l'historiographie contemporaine tient précisément à ce déplacement du regard. Plutôt que de chercher les causes d'une supposée exception autoritaire latino-américaine, il invite à analyser les formes concrètes de la vie politique, les institutions réellement existantes et les expériences démocratiques souvent oubliées. Cette perspective contribue à réinscrire l'Amérique latine dans l'histoire générale des sociétés représentatives modernes, aux côtés de l'Europe et de l'Amérique du Nord, plutôt qu'à la considérer comme un cas perpétuellement déviant ou inachevé.

Pour l'histoire du caudillisme, la leçon est essentielle : les caudillos ont certes occupé une place importante dans la vie politique latino-américaine, mais ils n'ont jamais constitué l'unique réalité politique du continent. Derrière les figures spectaculaires de Rosas, Santa Anna, Guzmán Blanco ou Porfirio Díaz existaient également des électeurs, des partis, des assemblées, des journaux et des cultures civiques qui participaient eux aussi à la construction des États nationaux.

Dans l'évolution de l'historiographie, Posada-Carbó apparaît ainsi comme l'un des principaux représentants d'un courant que l'on pourrait qualifier de « réhabilitation de la tradition démocratique latino-américaine », aux côtés de Hilda Sabato, Antonio Annino, José Carlos Chiaramonte ou Natalio Botana. Leur objectif commun n'est pas de nier le caudillisme ou l'autoritarisme, mais de montrer que ceux-ci ont longtemps éclipsé une autre histoire, celle des élections, des constitutions et de la citoyenneté, qui constitue également une part essentielle de l'expérience politique latino-américaine depuis les indépendances.


Ezequiel Adamovsky (1971), "Historia de la clase media argentina" (2009)

Contrairement à Lynch, Guerra, Sabato ou Posada-Carbó, Adamovsky n'est pas avant tout un spécialiste du caudillisme ou des indépendances. Son importance tient plutôt au fait qu'il représente une nouvelle génération d'historiens qui relisent le XIXe siècle argentin à travers des problématiques longtemps négligées : les identités collectives, les représentations culturelles, les questions raciales, les cultures populaires et la construction des récits nationaux.

Né en 1971, Ezequiel Adamovsky appartient à une génération d'historiens argentins formée après la restauration démocratique de 1983. Professeur à l'Université de Buenos Aires et chercheur au CONICET, il s'est imposé comme l'une des figures les plus originales de l'historiographie contemporaine grâce à ses travaux sur les identités sociales, les représentations politiques, les mythes nationaux et les cultures populaires (Historia de las clases populares en la Argentina, 2012; Historia de la Argentina: De la conquista española a la actualidad, 2020).

Son ouvrage le plus connu, "Historia de la clase media argentina. Apogeo y decadencia de una ilusión, 1919-2003" (2009), retrace la formation de la classe moyenne argentine et montre comment celle-ci est devenue l'un des principaux éléments du récit national. Adamovsky y démontre que les identités sociales ne sont jamais de simples réalités économiques : elles sont aussi des constructions culturelles et politiques produites par des discours, des institutions et des représentations collectives.

Bien que ses travaux ne portent pas directement sur le caudillisme, ils ont profondément renouvelé la manière d'aborder certaines figures centrales du XIXe siècle argentin. Là où l'historiographie classique opposait souvent civilisation et barbarie, villes et campagnes, modernité et tradition, Adamovsky s'intéresse davantage aux processus de construction de ces catégories elles-mêmes. Il cherche à comprendre comment certaines élites ont imposé leur vision de la nation et comment d'autres groupes sociaux ont été marginalisés ou stigmatisés dans le récit historique dominant.

Cette démarche l'amène à relire de façon critique l'héritage de Domingo Faustino Sarmiento et de toute une tradition libérale qui associait les caudillos aux forces de la barbarie rurale. Adamovsky montre que cette représentation a longtemps contribué à invisibiliser la diversité sociale, ethnique et culturelle de l'Argentine du XIXe siècle. Les populations métisses, les gauchos, les Afro-Argentins ou les groupes populaires furent souvent exclus du récit national élaboré par les élites modernisatrices.

Dans plusieurs de ses travaux ultérieurs, notamment "Historia de las clases populares en la Argentina" (2012) et "El gaucho indómito. Historia e imaginario social del gaucho" (2019), Adamovsky analyse la manière dont les figures populaires ont été successivement rejetées, réhabilitées puis transformées en symboles nationaux. Le gaucho, autrefois associé à la violence, à l'irrégularité et parfois au caudillisme, devient progressivement un élément central de l'identité argentine.

Son apport à l'histoire du caudillisme réside précisément dans ce déplacement du regard. Alors que John Lynch s'interroge sur les conditions politiques de l'émergence des caudillos, que Tulio Halperín Donghi étudie les transformations sociales produites par les guerres d'indépendance et que François-Xavier Guerra analyse les mutations de la culture politique, Adamovsky s'intéresse aux représentations construites autour des caudillos et des groupes sociaux qui les soutenaient.

Il montre que la condamnation du caudillisme n'a jamais été uniquement politique. Elle a souvent été accompagnée d'une hiérarchisation culturelle et parfois raciale opposant les élites urbaines, européennes ou européanisées aux populations rurales, métisses ou populaires. Les catégories de « barbarie », de « retard » ou d'« inculture » ont ainsi servi à délégitimer non seulement les caudillos eux-mêmes mais aussi les groupes sociaux dont ils tiraient leur pouvoir.

Cette perspective rapproche Adamovsky de courants historiographiques plus récents inspirés par l'histoire culturelle, l'histoire des représentations et les études postcoloniales. Son objectif n'est pas tant d'expliquer pourquoi les caudillos ont gouverné que de comprendre comment leur image a été construite, transformée et utilisée dans les luttes pour définir l'identité nationale.

L'intérêt de ses travaux est de rappeler que le caudillisme n'est pas seulement un phénomène politique ou institutionnel. Il constitue également un objet de mémoire, de représentation et d'imaginaire collectif. Les figures de Juan Manuel de Rosas, de Facundo Quiroga ou d'autres caudillos ont été constamment réinterprétées par les générations successives en fonction de leurs propres débats sur la nation, le peuple, la démocratie et l'identité argentine.


Il est important de distinguer deux plans souvent confondus, ...

- le caudillisme du XIXe siècle comme médiation politique dans des États faibles, 

- et la terreur d’État du XXe siècle comme technologie bureaucratique de domination.

 

Au XIXe siècle, Guerra, Lynch, Halperín Donghi, Sabato ou Posada-Carbó corrigent utilement une vieille image : le caudillo ne fut pas seulement le « tyran barbare » opposé à la civilisation libérale. Dans des sociétés sorties des guerres d’indépendance, où l’État fiscal, administratif, judiciaire et militaire était faible, le caudillo pouvait être chef militaire, patron local, arbitre social, protecteur, distributeur de faveurs, médiateur entre les élites et les populations rurales. Lynch insiste précisément sur ce rôle multiforme du caudillo comme chef régional, homme de guerre, propriétaire, patron et « gendarme nécessaire » dans l’ordre postrévolutionnaire.

Cette historiographie vaut donc beaucoup parce qu’elle dé-moralise l’analyse : elle ne demande plus seulement si le caudillo était bon ou mauvais, mais quelle fonction il remplissait dans une société où les institutions républicaines existaient sur le papier plus que dans les pratiques. Guerra a montré que les indépendances hispano-américaines doivent être comprises comme un bouleversement politique global, où les acteurs ont eu conscience d’inventer une nouvelle société politique, et non comme un simple effondrement institutionnel. Sabato va dans le même sens : le XIXe siècle latino-américain ne se réduit pas au chaos ; il fut aussi un vaste laboratoire républicain, avec élections, mobilisations, citoyenneté, milices, presse, clubs, clientèles.

 

Le point décisif est là : le caudillisme n’est pas toujours l’envers de la politique ; il est souvent une forme de politique. Posada-Carbó, en étudiant les élections avant la démocratie libérale stabilisée, montre que les scrutins latino-américains du XIXe siècle ne doivent pas être balayés comme de pures mascarades : même manipulés, violents ou clientélaires, ils structuraient des loyautés, produisaient de la légitimité et obligeaient les chefs à composer avec des soutiens sociaux réels.

Mais cette réhabilitation a une limite : elle ne doit pas devenir une innocence rétrospective. Dire que les caudillos furent parfois élus, populaires ou médiateurs ne signifie pas qu’ils furent démocrates au sens moderne. Le caudillisme reste lié à la personnalisation du pouvoir, à la dépendance clientélaire, à la militarisation, à l’intimidation électorale, à l’arbitraire local. Il faut donc éviter deux caricatures : celle du caudillo-monstre et celle du caudillo-représentant populaire.

 

Face à un ouvrage tel que "Fear at the Edge" de Juan E. Corradi, Patricia Weiss Fagen et Manuel Antonio Garretón Merino, le déplacement est net. Là, on n’est plus dans des sociétés postindépendantes où l’État est faible : on est dans les dictatures du Cône Sud des années 1960-1980, c’est-à-dire dans des États beaucoup plus bureaucratisés, dotés de polices, d’armées professionnelles, de fichiers, de centres clandestins, de doctrines de sécurité nationale. L’ouvrage porte sur les effets de la terreur d’État au Chili, en Argentine, au Brésil et en Uruguay, des années 1960 au milieu des années 1980.

 

"Fear at the Edge: State Terror and Resistance in Latin America" (University of California Press, 1992), Juan E. Corradi, Patricia Weiss Fagen et Manuel Antonio Garretón (dir.)

L'intérêt majeur du livre n'est pas seulement de documenter la répression des dictatures du Cône Sud ; il est surtout de montrer comment la terreur devient une forme de gouvernement qui transforme durablement les comportements individuels, les relations sociales et jusqu'à la perception de la réalité.

Publié peu après les transitions démocratiques du Chili, de l'Argentine, de l'Uruguay et du Brésil, "Fear at the Edge" constitue l'un des premiers grands ouvrages collectifs à analyser la terreur d'État latino-américaine non seulement comme un phénomène politique ou militaire, mais comme une expérience sociale totale.

L'ouvrage réunit sociologues, historiens, politologues, psychologues et spécialistes des droits de l'homme afin de comprendre comment les régimes autoritaires du Cône Sud ont réussi à gouverner durablement des sociétés entières grâce à la peur. Le livre repose sur une idée centrale : la terreur n'est pas seulement un instrument de répression ; elle devient un système de pouvoir autonome qui modifie les comportements collectifs, détruit la confiance sociale et laisse des séquelles bien après la disparition des dictatures.

Cette perspective marque une rupture avec les premières études consacrées aux régimes militaires, qui s'intéressaient principalement aux institutions politiques ou aux stratégies de répression. Corradi et ses collaborateurs déplacent l'analyse vers la vie quotidienne, les émotions collectives, les mécanismes psychologiques de la domination et les conséquences culturelles de la violence.

1. - La terreur comme technologie politique

L'un des apports essentiels du livre consiste à montrer que les dictatures du Chili, de l'Argentine, du Brésil et de l'Uruguay ne se contentaient pas d'éliminer physiquement leurs adversaires. Le véritable objectif était de remodeler l'ensemble de la société. La disparition forcée apparaît ici comme l'exemple parfait de cette logique. Contrairement à l'exécution publique ou à l'emprisonnement traditionnel, elle produit une incertitude permanente :

- la victime est absente mais pas officiellement morte ;

- les familles ne savent pas si elles doivent espérer ou faire leur deuil ;

- l'État nie souvent toute responsabilité ;

- la peur se diffuse bien au-delà des victimes directes.

Le cas argentin devient emblématique de cette stratégie. Le régime militaire de 1976-1983 ne cherche pas uniquement à détruire les organisations révolutionnaires ; il vise à créer un climat général où chacun comprend que toute contestation peut conduire à une disparition inexpliquée. Le pouvoir n'a donc pas besoin d'arrêter tout le monde. Il suffit que chacun imagine qu'il pourrait être le prochain.

2. - La psychologie de la peur

Le livre insiste sur une idée qui influencera de nombreux travaux ultérieurs : la terreur agit avant tout par anticipation. La plupart des citoyens ne sont jamais arrêtés. Pourtant, ils modifient leur comportement, ils évitent certains sujets, ils cessent de participer à la vie politique, ils se méfient de leurs voisins, ils limitent leurs relations sociales, ils pratiquent l'autocensure. La peur produit ainsi ce que Corradi appelle une « privatisation de l'existence ». Les individus se replient sur leur sphère familiale et abandonnent progressivement l'espace public. L'effet recherché par le régime n'est pas seulement l'obéissance mais la dépolitisation. La société devient plus facile à gouverner parce que les citoyens cessent d'agir collectivement.

3. - La destruction du tissu social

L'ouvrage est particulièrement remarquable lorsqu'il analyse les conséquences de la terreur sur les relations humaines. La répression ne détruit pas seulement des organisations ; elle détruit la confiance. Les auteurs montrent que les réseaux syndicaux sont démantelés les associations étudiantes disparaissent, les communautés locales se fragmentent, les amitiés deviennent suspectes, la solidarité recule. Dans plusieurs pays, la délation devient une menace omniprésente. Même lorsque la surveillance réelle est limitée, la croyance en une surveillance généralisée suffit à modifier les comportements. On retrouve ici certaines intuitions développées par Michel Foucault dans ses analyses du pouvoir disciplinaire, mais appliquées aux sociétés latino-américaines contemporaines.

4. La doctrine de sécurité nationale

Le livre accorde une place importante à l'idéologie qui légitime la répression. Les dictatures du Cône Sud se présentent comme engagées dans une guerre contre un ennemi intérieur. Inspirée en partie par les doctrines militaires françaises de la guerre contre-insurrectionnelle puis par la stratégie anticommuniste américaine de la Guerre froide, la doctrine de sécurité nationale transforme l'opposition politique en menace existentielle. L'adversaire n'est plus un concurrent politique. Il devient un ennemi de la nation. Cette transformation permet de justifier la suspension des libertés, la torture, les détentions arbitraires, les exécutions extrajudiciaires, les disparitions forcées.

L'ouvrage souligne également le rôle ambigu joué par certaines élites civiles, médias, secteurs économiques et institutions religieuses qui, par conviction ou opportunisme, apportèrent leur soutien aux régimes militaires.

5. Les formes de résistance

L'un des grands mérites de "Fear at the Edge" est de ne pas réduire les sociétés latino-américaines à des victimes passives. Même au cœur de la terreur apparaissent des formes multiples de résistance. Certaines sont discrètes, réseaux de solidarité, protection des persécutés, diffusion clandestine d'informations, exil intellectuel. D'autres deviennent progressivement visibles.

L'exemple le plus célèbre est celui des Madres de Plaza de Mayo qui transforment leur douleur privée en action publique. Le livre montre comment ces mouvements parviennent à réoccuper l'espace public que les dictatures cherchaient précisément à vider. Les Églises progressistes, particulièrement au Brésil et au Chili, jouent également un rôle important dans la protection des victimes et la défense des droits humains.

6. - Culture, mémoire et témoignage

Corradi accorde une attention particulière aux productions culturelles. La littérature, le théâtre, la chanson engagée et le cinéma deviennent des moyens de préserver une mémoire que les régimes cherchent à effacer. L'enjeu n'est pas seulement de dénoncer les crimes. Il s'agit aussi de préserver la capacité même de raconter l'histoire. Cette réflexion annonce les grands débats mémoriels qui marqueront l'Amérique latine des années 1990 et 2000.

On peut voir dans cet ouvrage un précurseur des travaux ultérieurs sur la mémoire traumatique, les politiques du souvenir, les commissions de vérité, les musées de la mémoire, les droits humains comme fondement des nouvelles démocraties.

7. L'après-dictature : la démocratie sous l'ombre de la peur

L'une des conclusions les plus fortes du livre est que la fin des régimes militaires ne signifie pas la disparition de la terreur. Les institutions démocratiques peuvent être rétablies relativement vite. La confiance sociale, beaucoup moins. Les auteurs montrent que les nouvelles démocraties héritent d'une culture de la méfiance, d'institutions fragilisées, de forces armées encore puissantes, de mémoires profondément divisées.

L'Argentine choisit relativement tôt la voie des procès contre les responsables de la dictature, tandis que le Brésil et le Chili connaissent des formes plus importantes d'amnistie ou de compromis.

Mais dans tous les cas demeure la même question : comment reconstruire une communauté politique lorsque l'État lui-même a systématiquement détruit les conditions de la confiance civique ?

 

Avec le recul, "Fear at the Edge" (1992) apparaît comme un ouvrage charnière entre les premières études consacrées aux dictatures militaires latino-américaines et le vaste champ des memory studies qui se développera à partir des années 1990. 

Alors que les travaux antérieurs s'intéressaient principalement aux coups d'État, aux institutions militaires, aux stratégies de répression ou aux transitions démocratiques, Corradi et ses collaborateurs déplacent le regard vers les conséquences sociales, psychologiques et culturelles de la terreur d'État. Leur interrogation n'est plus seulement : comment les dictatures ont-elles gouverné ? mais aussi : que reste-t-il dans les sociétés après la disparition des dictatures ?

 

Cette problématique annonce directement les travaux d'Elizabeth Jelin, notamment dans "Los trabajos de la memoria" (2002), où elle montre que la mémoire n'est jamais un simple souvenir du passé mais un véritable champ de luttes politiques et symboliques. Jelin analyse la manière dont les victimes, les familles de disparus, les associations de défense des droits humains, les gouvernements et les institutions concurrent pour imposer leur propre récit de la violence passée. Là où Fear at the Edge étudiait les effets sociaux de la peur, Jelin s'intéresse à la façon dont les sociétés tentent ensuite de donner un sens à cette expérience traumatique.

 

L'ouvrage préfigure également les recherches de l'historien Steve Stern, en particulier sa trilogie consacrée au Chili de Pinochet : "Remembering Pinochet's Chile: On the Eve of London 1998" (2004), "Battling for Hearts and Minds" (2006) et "Reckoning with Pinochet" (2010). Stern montre que la mémoire de la dictature ne constitue pas un héritage uniforme mais un ensemble de récits concurrents. Certains groupes cherchent à préserver la mémoire des victimes, d'autres à justifier le régime militaire au nom de l'ordre ou de la lutte contre le marxisme. Il met ainsi en évidence la persistance des conflits mémoriels plusieurs décennies après la fin de la répression, prolongeant les analyses de Corradi sur les effets durables de la terreur dans la conscience collective.

 

Les travaux de Kathryn Sikkink ouvrent quant à eux une autre perspective, celle de la justice et de la responsabilité. Dans "The Justice Cascade" (2011), elle étudie la diffusion mondiale des procès pour violations des droits humains et montre comment l'Amérique latine est devenue un laboratoire majeur de la justice transitionnelle. L'Argentine, le Chili, l'Uruguay ou encore le Pérou apparaissent comme des lieux où les sociétés tentent de reconstruire l'État de droit en confrontant juridiquement les crimes du passé. Là où "Fear at the Edge" décrivait la destruction du lien social par la terreur, Sikkink analyse les mécanismes par lesquels les démocraties cherchent à restaurer la confiance civique grâce à la vérité, à la mémoire et à la justice.

 

On peut ainsi considérer "Fear at the Edge" comme l'un des ouvrages fondateurs d'une réflexion qui dominera une grande partie de l'historiographie latino-américaine des décennies suivantes : comment des sociétés marquées par la disparition forcée, la torture, l'exil et le silence peuvent-elles reconstruire un espace public commun ? 

Cette question conduira aux recherches sur les commissions de vérité, les procès des responsables, les politiques mémorielles, les musées de la mémoire, les témoignages des survivants et la transmission du traumatisme aux générations suivantes. De l'étude de la terreur d'État, l'historiographie latino-américaine est progressivement passée à l'étude de ses traces, de ses héritages et des conflits de mémoire qu'elle continue de susciter.

On pourrait même ajouter que cette évolution historiographique rejoint un mouvement international plus vaste, nourri par les travaux de Pierre Nora sur les "Lieux de mémoire" (1984-1992), de Paul Ricoeur dans "La Mémoire, l'histoire, l'oubli" (2000), ou encore des études sur la mémoire de la Shoah. La spécificité latino-américaine réside cependant dans le fait que ces débats ne portent pas seulement sur le souvenir des victimes, mais sur la reconstruction même de la citoyenneté après l'expérience de la terreur d'État.

 

Le caudillisme du XIXe siècle est souvent une réponse à l’absence ou à l’inachèvement de l’État ; la terreur d’État du XXe siècle est l’usage méthodique de l’État contre la sociétéCorradi n’annule donc pas Guerra, Lynch ou Sabato ; il décrit un autre régime de domination. Le caudillo pouvait gouverner par fidélités personnelles, violence locale, protection et dépendance. Les dictatures des années 1970 gouvernent par disparition, torture, surveillance, peur diffuse, destruction des liens sociaux. La peur devient ici non plus un effet secondaire du désordre, mais une institution politique.

Si donc l’historiographie récente du caudillisme nous a appris à ne pas confondre toute autorité personnelle latino-américaine avec une simple tyrannie irrationnelle, Corradi nous rappelle, à l’inverse, que certaines formes modernes de pouvoir ont fait de la peur un système rationnel, centralisé et destructeur. Le premier dossier oblige à comprendre les médiations politiques populaires ; le second oblige à penser la terreur comme technologie d’État.


"El señor Presidente" ( Monsieur le Président, 1946)

Miguel Angel Asturias (1899-1974) aborde le roman avec "El señor Presidente", caricature d'Estrada Cabrera auquel s'opposa Asturias, alors étudiant, au Guatemala: derrière la façade "de paix et de progrès" de la dictature, la peur, le désespoir, l'injustice rongent et décomposent toute la société avec son lot d'adulateurs, soutenu par l'armée et l'appareil de répression policière, de mouchards, de profiteurs malhonnêtes, et de prisonniers politiques...

Ce n'est pas au Guatemala mais à Paris que fut écrit, entre 1925 et 1932, "Monsieur le Président", l'exemple le  plus représentatif, des lettres non seulement guatémaltèques mais hispano-américaines. Politiquement, socialement, littérairement, le roman exprime admirablement la pensée, l'idéologie de Miguel Angel Asturias.

Ce roman est en effet la peinture, d'une dictature en Amérique centrale, celle du sinistre et solitaire Estrada Cabrera, figure historique (et qui devient ici mythique) du Guatemala au début de ce siècle. Monsieur le Président exerce son autorité, enfermé dans son palais, visible seulement de ses intimes; simple en apparence, mais dévoré par la passion du Pouvoir; affectueux avec ses familiers, mais hypocrite et prêt à les perdre au premier soupçon. C'est ce qui arrivera à son ami Miguel Visage d'Ange, coupable de ne pas avoir exécuté l'un de ses ordres monstrueux. Coupable par amour... Car Monsieur le Président est aussi l`histoire d'un amour - romantique parce qu'il est né du premier regard et pour toujours; "maléfique" dans un pays où chacun vit sous la menace, obligé de choisir entre la mort et la compromission (crime, malversation, délation). 

On y retrouve l'écriture singulière d'Asturias, nourrie des rythmes narratifs propres aux mythes mayas aussi bien que du langage populaire guatémaltèque, et exaltée par une incessante invention d'images." (Editions Albin Michel, traduction par Georges Pillement et Dorita Nouhaud). Le roman fut tout d'abord un conte, "Los mendigos políticos" destiné à être publié dans un journal local, puis devint un roman avec un nouveau titre, "Tohil", en allusion à un dieu qui, dans la mythologie maya, exigeait des sacrifices humains pour étancher sa soif de sang.

De retour en Amérique en 1946, le Fondo de Cultura Económica au Mexique refuse sa publication avec dit-on cette répartie, "Llévese a su señor presidente a otra imprenta" ("Emmenez votre Président dans une autre imprimerie") qui inspira le titre définitif. "Quienes lo sufrieron en la Guatemala de los años veinte pudieron verse retratados en lo que al sentimiento de vivir el pánico metido hasta los tuétanos se refiere", écrira Ariel Batres, "ceux qui l'ont souffert au Guatemala dans les années 1920 pourraient être dépeints via un sentiment de panique, qui se reflète dans la moelle de chacun.."

"Los pordioseros se arrastraban por las cocinas del mercado, perdidos en la sombra de la Catedral helada, de paso hacia la Plaza de Armas, a lo largo de calles tan anchas como mars, en la ciudad que se iba quedando atrás ingrima y sola.... Les rues apparaissaient peu à peu dans la clarté fuyante de l'aube, au milieu de toits et de champs qui dégageaient une fraîcheur d'avril. C'était par là-bas qu'apparaissaient au galop les mules qui livraient le lait, les oreilles des bidons de métal tintinnabulantes, harcelées par les cris et le fouet de leur muletier. C'était par là-bas que le jour se levait pour les vaches qu'on trayait au seuil des maisons riches ou aux coins des rues des quartiers pauvres, au milieu des clients qui, en voie de rétablissement ou de consomption, les yeux creux et vitreux, s'attardaient près de leur vache préférée et s'approchaient pour prendre le lait eux-mêmes, inclinant à merveille le verre pour y recevoir plus de liquide que de mousse. C'était par là-bas que passaient les porteuses de pain, la tête enfoncée dans le thorax, le dos rond, les jambes raidies et les pieds nus, traçant une piqûre de pas ininterrompus et hésitants sous le poids des énormes panières, panière sur panière, pagodes qui laissaient dans l'air une odeur de pâte feuilletée caramélisée et de sésame grillé. C'était par là-bas qu'on entendait l'aubade les jours de fête nationale, réveille-matin que promenaient des fantômes de cuivre et de vent, sons faits de saveurs, éternuements de couleurs, pendant que, l'aube pointi-pointant, sonnait dans les églises, timide et hardie, la cloche de la première messe, timide et hardie car si son tintement faisait partie du jour de fête à saveur de chocolat et de tourte de chanoine, les jours de fête nationale il sentait le fruit défendu. 

Fête nationale...

Des rues montait, avec une odeur de bonne terre, la joie des habitants qui jetaient de l'eau par les fenêtres afin qu'à leur passage soulèvent moins de poussière les soldats chargés de porter le drapeau jusqu'au Palais Présidentiel - drapeau fleurant bon le mouchoir tout neuf - ainsi que les voitures des notables qui se mettaient à la rue harnachés de pied en cap, docteurs en ceci ou cela trimbalant des armoires en redingote, généraux aux uniformes rutilants, empestant la chandelle - ceux-là coiffés de chapeaux de lumière, ceux-ci de tricornes de plumes - ainsi que le petit trot des employés subalternes dont l'importance se mesurait administrativement parlant d'après les frais d'enterrement que leur octroierait un jour l'Etat.

Seigneur! Seigneur! les cieux et la terre sont pleins de votre gloire! Le Président consentait à apparaître, satisfait du peuple qui le remerciait ainsi de toutes ses peines, isolé de tous, très loin, au milieu du groupe de ses intimes. Seigneur! Seigneur! les cieux et la terre sont pleins de votre gloire! Les femmes sentaient le divin pouvoir du Dieu Bien-Aimé. Les Princes de l'Eglise l'encensaient. Les journalistes du pays et de l'étranger se félicitaient d'être en présence d'une réincarnation de Périclès. Les juristes évoquaient un tournoi d'Alphonse le Sage. Les diplomates, Excellences de Tiflis, arboraient de grands airs, s'acceptant à Versailles, à la cour du Roi Soleil.

Seigneur! Seigneur! les cieux et la terre sont pleins de votre gloire! Les poètes se croyaient à Athènes, ainsi le proclamaient-ils au monde. Un sculpteur de saints se prenait pour Phidias et souriait en levant les yeux au ciel et en se frottant les mains, au bruit des applaudissements qui saluaient dans les rues le nom de l'éminent politique. Seigneur! Seigneur! les cieux et la terre sont pleins de votre gloire! Un compositeur de marches funèbres, fervent de Bacchus et du Saint Enterrement, se penchait à un balcon, sa figure couleur tomate, pour voir où était la terre. Mais, si les artistes s'imaginaient être à Athènes, les banquiers juifs se croyaient à Carthage, car le chef de l'Etat avait placé sa confiance en eux et, dans leurs coffres-forts sans fond, les gros sous du pays, à zéro virgule rien pour cent, placement qui leur permettait de s'enrichir avec les dividendes et de convertir la monnaie sonnante et trébuchante en prépuces circoncis. Seigneur! Seigneur! les cieux et la terre sont pleins de votre gloire! 

Visage d'Ange se fraya un passage entre les invités. (Il était beau et méchant comme Satan).

- Le peuple vous réclame, Monsieur le Président!

- ...Le peuple ?

Le maître mit dans ces deux mots un bacille d'interrogation. Le silence régnait autour de lui. Sous le poids d'une grande tristesse qu'il combattit vite avec rage pour la faire disparaître de ses yeux, il se leva et se dirigea vers le balcon. Ses intimes l'entouraient quand il apparut devant la foule. Un groupe de femmes venait commémorer l'anniversaire du jour où il avait échappé à la mort. Celle qui était chargée de prononcer le discours commença en voyant le Président:

- Fils du peuple...

Le maître avala sa salive amère, évoquant peut-être ses années d'études auprès de sa mère sans ressources, dans une ville pavée de mauvaises volontés; mais le favori, qui cherchait à le flatter, hasarda à voix basse:

- Jésus aussi était fils du peuple !...

- Fils du peuple, répéta la femme au discours, du peuple, ai-je dit : le ciel, en ce jour de radieuse beauté, s'est vêtu de soleil, sa lumière protège tes yeux et ta vie, et sur l'exemple du travail sacro-saint il nous enseigne que dans la voûte céleste à la lumière succède l'ombre, l'ombre de la nuit noire et sans pardon d'où sortirent les mains criminelles qui, au lieu de semer les champs, comme toi, Maître, tu nous l'enseignes, semèrent sous tes pas une bombe qui, malgré sa scientifique fabrication européenne, te laissa indemne... 

Des applaudissements nourris étouffèrent la voix de Langue de Vache - c'était le surnom de la commère qui lisait le discours - et, tels des éventails, les vivats en série agitèrent l'air jusqu'au héros du jour et à sa suite.

- Vive Monsieur le Président!

- Vive Monsieur le Président de la République!

- Vive Monsieur le Président Constitutionnel de la République!

- Qu'un ban résonne dans tous les cieux du monde pour ne finir jamais! Vive Monsieur le Président Constitutionnel de la République! Bienfaiteur de la Patrie! Chef du Grand Parti Libéral! Libéral de cœur et protecteur de la Jeunesse Studieuse!

Langue de Vache continua:

- Le drapeau aurait été flétri dans la boue s'ils avaient réussi, ces mauvais fils de la Patrie, soutenus dans leur projet criminel par les ennemis de Monsieur le Président. Ils n'avaient jamais songé que la main de Dieu veillait et veille sur votre précieuse existence, avec l'approbation de tous ceux qui, vous sachant digne d'être le Premier Citoyen de la Nation, vous entourèrent dans cet instant «tra-chic››; et ils vous entourent encore, et vous entoureront toutes les fois que ce sera nécessaire !

Oui, messieurs... mesdames et messieurs, aujourd'hui plus que jamais nous savons que, si s'étaient accomplis les funestes desseins de ce jour, de triste mémoire pour notre pays qui marche à la tête des peuples civilisés, la Patrie serait restée orpheline de son père et protecteur, elle serait tombée entre les mains de ceux qui, dans l'ombre, fourbissent leurs poignards pour en frapper la poitrine de la démocratie, comme l'a dit ce grand tribun qui s'appela Juan Montalvo!  Grâce à vous, le pavillon flotte toujours, intact, et l'oiseau n'a pas fui le blason de la patrie, oiseau qui, comme le tennix, renaquit des cendres, des mains - se corrigeant - des "mâmes" qui déclarèrent l'indépendance nationale dans cette aurore de liberté d'Amérique, sans répandre une seule goutte de sang, ratifiant de telle sorte ce désir de liberté qu'avaient manifesté les "mâmes" -  se corrigeant - les "mâmes" des Indiens qui luttèrent jusqu'à la mort pour la conquête de la liberté et du droit!

Donc, messieurs, c'est pour cela que nous venons féliciter aujourd'hui le plus illustre protecteur des classes nécessiteuses, qui veille sur nous avec l'amour d'un père et qui mène notre pays, comme je l'ai déjà dit, à l'avant-garde du progrès auquel Fulton donna l'impulsion avec la découverte de la vapeur et que Juan Santa Maria défendit de l'intrusion du flibustier en mettant le feu à la poudrière fatale dans les terres de Lempira. Vive la Patrie! Vive le Président Constitutionnel de la République, Chef du Parti Libéral! Bienfaiteur de la Patrie, protecteur de la femme sans défense, de l'enfant et de l'instruction! "

Les vivats de Langue de Vache se perdirent dans un incendie de cris qu'une mer d'applaudissements éteignit. Le Président répondit quelques mots, la main droite crispée sur le balcon en marbre, de trois-quarts pour éviter d'exposer sa poitrine, promenant son visage d'une épaule à l'autre pour voir la foule, le sourcil froncé, les yeux baladeurs. Hommes et femmes essuyèrent plus d'une larme.

- Si Monsieur le Président rentrait, prit sur lui de dire Visage d'Ange en l'entendant renifler, cette populace l'affecte trop...

Le Président du Tribunal Spécial se précipita vers le Président qui revenait du balcon, entouré de quelques amis, pour lui faire part de la fuite du Général et le féliciter avant les autres de son discours; mais, comme tous ceux qui s'étaient approches dans cette intention, il s'arrêta à mi-chemin, retenu par une crainte étrange, par une force surnaturelle et, pour ne pas rester la main en l'air, il la tendit à Visage d'Ange.

Le favori lui tourna le dos, et c'est la main en l'air que le Président du Tribunal entendit alors la première d'une série d'explosions qui, comme dans une décharge d'artillerie, se succédèrent en un instant. Et on entend des cris; et on saute, et on court, on piétine les chaises renversées, et les femmes ont des crises de nerfs; et on entend les pas des soldats qui s'éparpillent comme des grains de riz, la main sur leur cartouchière qui ne s'ouvre pas assez vite, le fusil chargé, parmi des mitrailleuses, des miroirs brisés, des officiers, des canons... Un colonel se perdit vers le haut d'un escalier, rengainant son revolver. Un autre descendait un escalier en colimaçon  en rengainant son revolver. Ce n'était rien. Un capitaine franchit une fenêtre en rengainant son revolver. Un autre gagna la porte en rengainant son revolver. Ce n'était rien. Ce n'était rien! Mais l'atmosphère était glaciale. La nouvelle se répandit dans les salons en désordre. Ce n'était rien. Peu à peu les invités se rassemblèrent; celui-ci avait mouillé sa culotte de peur, celui-là en avait perdu ses gants, et ceux qui reprenaient des couleurs ne pouvait récupérer la parole, et ceux qui retrouvaient la parole manquaient toujours de couleurs. Ce que personne ne put dire ce fut par où et à quel moment avait disparu Monsieur le Président.

Par terre gisait, au pied d'un escalier, le premier tambour de la musique militaire. Il avait roulé depuis le premier étage avec son tambour et tout, leur faisant le coup du "sauve-qui-peut"....


 "Facundo" (1845), de Domingo Faustino Sarmiento (1811-1888)

Natif de San Juan, aux pieds des Andes, l'argentin Domingo Faustino Sarmiento s'exila par deux fois au Chili en 1831 et 1840 pour dénoncer la dictature de Juan Manuel de Rosas (1835-1852), objet de son essai "Facundo o Civilización y Barbarie, Vida de Juan Facundo Quiroga" (1845) : cette dictature n'est au fond que la conséquence de deux visions antinomiques qui traversent la société argentine, le monde urbain, dit civilisé, d'origine européenne, et le monde rural, dominée par la personnalité du "gaucho", semi-nomade, individualiste et sauvage, dont le caudillo Juan Facundo Quiroga est l'archétype. Rosas, l'allié de ce dernier, est alors représenté ici, via des procédés parfois quelque peu romanesques, comme l'homme des trahisons. Le libéral Sarmiento restera partagé entre ces deux aspirations, le "gaucho" et le "désir d'accession à la civilisation" tout au long de d'un parcours qui le conduira à devenir député, sénateur, ministre d'État, ambassadeur aux États-Unis, et président de la République entre 1868 et 1874.

Singulier parcours durant lequel il écrivit notamment "Recuerdos de provincia" (1850), autobiographique, "Viajes por África, Europa y América" (1849), récit de ses expériences à l'étranger, "Vida de Dominguito" (1886), récit portant sur la vie de son fils adoptif décédé au Paraguay, "Educación Popular"... "El que muere en esas ejecuciones del capataz no deja derecho a ningún reclamo, considerándose legítima la autoridad que lo ha asesinado. Así es como en la vida argentina empieza a establecerse el predominio de la fuerza bruta, la preponderancia del más fuerte, la autoridad sin límites y sin responsabilidad de los que mandan, la justicia administrada sin formas y sin debates", écrira-t-il : : c'est ainsi qu'a commencé à s'imposer dans la vie argentine la prédominance de la force brute, la prépondérance du plus fort, l'autorité sans limites et sans responsabilité des responsables, la justice administrée sans formes et sans débats....

"FACUNDO", chef-d`œuvre de l`homme politique et écrivain argentin Domingo Faustino Sarmiento,publié en 1845, pendant son exil au Chili. C`est un livre essentiel pour la connaissance de l'Argentine et, en même temps, une satire désormais classique du despotisme ("caudillo") hérité de l'époque coloniale. Il jette en outre une lueur prophétique sur l`avenir des peuples d`Amérique du Sud. "Facundo", qui donne son titre à I`ouvrage, est le nom de baptême de Quiroga, célèbre aventurier, "gaucho barbare" et tyran sanguinaire de San Juan, qui fut même gouverneur de Buenos Aires et dont Rosas lui-même se débarrassa sans scrupules le jour de son triomphe. Quiroga est représenté avec vigueur. Autour de lui sont évoquées d`autres figures tragiques, partout ce n`est que conflits d'ínstincts féroces et en même temps raffinés, exacerbés par une lutte incessante et implacable, tenaillés par la soif du pouvoir, balançant perpétuellement entre la victoire et la défaite, la tyrannie et l'esclavage, la ville et la pampa, la "civilisation" et la "barbarie" (le sous-titre de l`œuvre). 

Le frère général Felice Aldao, quittant la bure pour la guerre, et le "Chaco" (Vicente Peñalosa, autre chef de bande) sont, après Facundo, les héros des autres parties du livre, consacrées au récit des événements historiques de l`orageuse période d`une guerre civile qui se poursuivit trente années durant. Tout à la fin, parmi les principaux acteurs de ce drame national, apparaît Sarmiento lui-même, réorganisateur de cette justice dont il se fait le champion.

L`auteur excelle dans les descriptions, véritables eaux-fortes, évoquant le pays dans ses traits essentiels, nous donnant des portraits de ses types les plus caractéristiques, un monde primitif au sortir d'un chaos d”instincts et de passions, cherchant douloureusement à se définir et se coordonner, tendu dans de tragiques convulsions, vers un idéal de paix et de bien-être social.

"Facundo" demeure un classique de l'Argentine et constitue, avec le "Martín Fierro" (1872) de José Hernandez (1834-1886), la pierre de touche de cette jeune littérature, ce dernier, écrit en langue "gaucho", mélange de vieil espagnol et d'expression propre au poète, histoire d'un gaucho enrôlé de force pour renforcer les garnisons de frontière et incapable de supporter la discipline militaire..


"Amalia" (1855), de José Mármol (1818-1871)

On a pu dire que la littérature argentine est née de deux événements majeurs, l'apparition du Romantisme en 1830, puis l’exil massif des écrivains sous le gouvernement de Juan Manuel de Rosas dès 1838 : le gouverneur de Buenos Aires a gouverné l’Argentine une première fois entre 1829 et 1832 et une seconde fois entre 1835 et 1852, et c’est au cours de ce dernier mandat qu'il a acquis sa réputation de tyran. Natif de Buenos Aires, proche de cette fameuse génération "libérale" de 1838 que mena le poète et nouvelliste Esteban Echeverria (1805-1851) contre la dictature de Rosas (1835-1852), Mármol est emprisonné en 1839 et doit s'exiler à Montevideo : la plupart de ses œuvres datent de ces années d'exil pendant lesquelles il voyage à travers l'Amérique du Sud, et , en 1851, commence la publication de son célèbre roman, "Amalia" : il met en scène et dénonce à la façon d'un documentaire détaillé les mœurs policières dans le Buenos Aires de l'année 1840 et multiples horreurs engendrées par la dictature de Rosas au travers des amours tragiques de la belle Amalia et d'Eduardo Belgrano qui tentait de fuir le pays. Et l'auteur argentin mêle la fiction et sa propre histoire personnelle (prison et fuite)...

"El 4 de mayo de 1840, a las diez y media de la noche, seis hombres atravesaban el patio de una pequeña casa de la calle de Belgrano, en la ciudad de Buenos Aires. Llegados al zaguán, oscuro como todo el resto de la casa, uno de ellos se detiene, y dice a los otros:

-Todavía una precaución más.

-Y de ese modo no acabaremos de tomar precauciones en toda la noche -contesta otro de ellos, al parecer el más joven de todos, y de cuya cintura pendía una larga espada medio cubierta por los pliegues de una capa de paño azul que colgaba de sus hombros.

-Por muchas que tomemos, serán siempre pocas -replica el primero que había hablado-. Es necesario que no salgamos todos a la vez. Somos seis; saldremos primeramente tres, tomaremos la vereda de enfrente, un momento después saldrán los tres restantes, seguirán esta acera, y nuestro punto de reunión será la calle de Balcarce, donde cruza con la que llevamos.

-Bien pensado.

-Sea, yo saldré delante con Merlo, y el señor -dijo el joven de la espada a la cintura, señalando al que acababa de hacer la indicación.

Y, diciendo esto, tiró el pasador de la puerta, la abrió, se embozó en su capa, y atravesando a la acera opuesta con los personajes que había determinado, enfiló la calle de Belgrano, con dirección al río. Los tres hombres que quedaban salieron dos minutos después, y luego de haber cerrado la puerta, tomaron la misma dirección que aquéllos, por la acera prefijada..."

 

« Le 4 mai 1840, à dix heures et demie du soir, six hommes traversaient la cour d’une petite maison de la rue de Belgrano, dans la ville de Buenos Aires. Arrivés dans l’entrée, aussi sombre que le reste de la maison, l’un d’eux s’arrêta et dit aux autres :

— Encore une précaution de plus.

— Et de cette façon, nous n’en finirons pas de prendre des précautions toute la nuit, répondit un autre, apparemment le plus jeune de tous, et dont la taille était ceinte d’une longue épée à demi dissimulée par les plis d’une cape de laine bleue qui lui tombait des épaules.

— Si nombreuses qu’elles soient, elles ne seront jamais suffisantes, répliqua le premier qui avait parlé. Il faut que nous ne sortions pas tous en même temps. Nous sommes six ; d’abord, trois sortiront et prendront le trottoir d’en face. Un instant après, les trois autres suivront par ce côté-ci, et notre point de rendez-vous sera la rue de Balcarce, à l’intersection avec celle que nous suivons.

— Bien pensé.

— Soit, je sortirai en premier avec Merlo et Monsieur, dit le jeune homme à l’épée, désignant celui qui venait de faire cette suggestion.

 

Et, ce disant, il tira le verrou de la porte, l’ouvrit, s’enveloppa dans sa cape et, traversant vers le trottoir opposé avec les personnes qu’il avait désignées, s’engagea dans la rue de Belgrano en direction du fleuve. Les trois hommes restants sortirent deux minutes plus tard et, après avoir refermé la porte, prirent la même direction que les premiers, du côté convenu… »


Dans les années 1910-1920, c'est le Mexique qui occupe le devant de la scène sud-américaine.  La révolution mexicaine,  qui entend renverser la dictature de Porfirio Díaz, se mue rapidement en une révolte générale. En 1913, Francisco Madero est chassé du pouvoir par celui qu'il a lui-même nommé à la tête de l'armée, le général Victoriano Huerta. Ce dernier ne reste au pouvoir que quelques mois, incapable de s'imposer ni aux groupes réclamant la réforme agraire conduits par Venustiano Carranza, Pancho Villa et Emiliano Zapata, ni aux Américains....


 "Tirano Banderas" (1926), de l'espagnol Ramón del Valle-Inclán (1866-1936)

En sous-titre de "Novela de tierra caliente", le roman "Tirano Banderas" inaugure, dit-on, la fameuse tradition du portrait du dictateur latino-américain. L'intrigue se déroule dans un pays imaginaire d'Amérique centrale, la Républica de Santa fe de Tierra firme, à la fin du XIXe siècle, sur lequel règne un Santos Bandera qu'une révolte libératrice va liquider en trois jours de complots et de tragédie. Le roman est construit avec une grande inventivité de langage et sous forme d'une quasi pièce de théâtre particulièrement éblouissante et efficace. Natif de Vilanova de Arosa (Pontevedra), le dramaturge, romancier et journaliste espagnol Ramón del Valle-Inclán assume un personnage de dandy, extravagant, contradictoire, conservateur et révolutionnaire, rénovateur de la littérature espagnole qui n'hésite pas à parcourir le Mexique en 1892 puis en 1922 en plein sursaut post-révolutionnaire. Galicien dans l'âme dans ses nombreux textes en prose, sa carrière théâtrale prend son essor après 1910 lorsqu'il accompagne en Argentine l'actrice Jesfina Blanco devenue son épouse (1907). Valle-Inclán les suivit tour à tour. Sa première manière, marquée par la mélodie des rythmes, l'éclat des images, l'exaltation et le raffinement des sensations, en fait, auprès de Rubén Darío et de Juan Ramón Jiménez, l'un des plus grands artistes du «  modernisme » en Espagne.

Sinfonía del Trópico-Primera Parte

"anta Fe de Tierra Firme —arenales, pitas, manglares, chumberas— en las cartas antiguas, Punta de las Serpientes. 

Sobre una loma, entre granados y palmas, mirando al vasto mar y al sol poniente, encendía  los azulejos de sus redondas cúpulas coloniales San Martín de los Mostenses. En el campanario sin campanas levantaba el brillo de su bayoneta un centinela. San Martín de los Mostenses, aquel desmantelado convento de donde una lejana revolución había expulsado a los frailes, era, por mudanzas del tiempo, Cuartel del Presidente Don Santos Banderas. —Tirano Banderas—. 

El Generalito acababa de llegar con algunos batallones de indios, después de haber fusilado a los insurrectos de Zamalpoa: Inmóvil y taciturno, agaritado de perfil en una remota ventana, atento al relevo de guardias en la campa barcina del convento, parece una calavera con antiparras negras y corbatín de clérigo. En el Perú había hecho la guerra a los españoles, y de aquellas campañas veníale la costumbre de rumiar la coca, por donde en las comisuras de los labios tenía siempre una salivilla de verde veneno. Desde la remota ventana, agaritado en una inmovilidad de corneja sagrada, está mirando las escuadras de indios, soturnos en la cruel indiferencia del dolor y de la muerte. A lo largo de la formación chinitas y soldaderas haldeaban corretonas, huroneando entre las medallas y las migas del faltriquero, la pitada de tabaco y los cobres para el coime. Un globo de colores se quemaba en la turquesa celeste, sobre la campa invadida por la sombra morada del convento. Algunos soldados, indios comaltes de la selva, levantaban los ojos. Santa Fe celebraba sus famosas ferias de Santos y Difuntos. Tirano Banderas, en la remota ventana, era siempre el garabato de un lechuzo..."

 

"Symphonie des Tropiques – Première Partie

« Sainte-Foi-de-Terre-Ferme — arènes, agaves, mangroves, figuiers de Barbarie — sur les anciennes cartes, Pointe-des-Serpents.

*Sur une colline, entre grenadiers et palmiers, face à l’immense océan et au soleil couchant, San Martín de los Mostenses enflammait les azulejos de ses coupoles coloniales arrondies. Dans le clocher sans cloches, une sentinelle dressait l’éclat de sa baïonnette. San Martín de los Mostenses, ce couvent démantelé d’où une lointaine révolution avait chassé les moines, était devenu, par les caprices du temps, le Quartier du Président Don Santos Banderas. — Tirano Banderas —.

*Le Généralito venait d’arriver avec quelques bataillons d’Indiens, après avoir fusillé les insurgés de Zamalpoa. Immobile et taciturne, juché de profil à une lointaine fenêtre, attentif à la relève des gardes dans la plaine fauve du couvent, il ressemblait à un crâne coiffé de lunettes noires et d’un petit nœud de clergyman. Au Pérou, il avait fait la guerre aux Espagnols, et de ces campagnes lui venait l’habitude de mâcher la coca, laissant toujours aux commissures de ses lèvres un filet de salive verte comme un poison. Depuis la fenêtre lointaine, figé dans une immobilité de corbeau sacré, il observait les escouades d’Indiens, sombres dans l’indifférence cruelle face à la douleur et à la mort. Le long des rangs, des chinitas et des soldaderas trottinaient, fouillant entre les médailles et les miettes des poches, quémandant une bouffée de tabac ou quelques pièces pour le jeu. Un ballon multicolore se consumait dans le turquoise du ciel, au-dessus de la plaine envahie par l’ombre violette du couvent. Quelques soldats, Indiens comaltes de la forêt, levaient les yeux.

 

Sainte-Foi célébrait ses fameuses foires des Saints et des Défunts. Tirano Banderas, à la fenêtre lointaine, n’était toujours que le gribouillis d’une chouette… »


 "La sombra del caudillo" (1928-1929), de Martín Luis Guzmán (1887-1976)

Témoin privilégié des arcanes de la Révolution mexicaine, Martín Luis Guzmán a su démonter le fonctionnement du système politique mexicaine naissant et de ses dérives, notamment dans ses deux principales caractéristiques, le fameux "caudillisme" qui, sous une apparence populiste, ne fait qu'installer les éléments de sa prise de pouvoir et de conservation par tous les moyens de celui-ci, et l'apathie des masses populaires...

Natif de Chihuahua, le romancier mexicain Martin Luis Guzman devient le secrétaire de Pancho Villa après le coup d'Etat du général Victoriano Huerta qui renverse le président Francisco Madero en 1913. C'est aussi le point de départ du roman "El aguila y la serpiente" (L'Aigle et le serpent, 1928), qui va couvrir la phase la plus sanglante de la révolution, de 1913 à 1915 : il y révèle non seulement  sa fascination pour les grandes figures de la révolution de 1910 (Vasconcelos, Pancho Villa, Venustiano Carranza, Álvaro Obregón, Emiliano Zapata), et son attachements aux mythes fondateurs du Mexique, mais plus encore que les autres romanciers de la révolution mexicaine (Gregorio López y Fuentes (1895-1966), "La Tierra", 1933, "El Indio", 1935; Rafael Felipe Muñoz (1899-1972), "Vámonos con Pancho Villa!", 1931; Mariano Azuela (1873-1952),  "Los de abajo", 1916) Martín Luis Guzmán propose une analyse sans concession des différents protagonistes et épisodes avec un style suffisamment puissant pour donne une grande vérité à cette fresque par ailleurs mal équilibrée. Il vivra en Espagne de 1925 à 1936 puis regagnera sa patrie pour se consacrer à la littérature... 

 

Dans "La sombra del caudillo" (1928-1929, L'Ombre du caudillo), Martín Luis Guzmán évoque avec une précision d'autant plus froide et détaillée que l'on sent son regard désormais désabusé qu'il jette sur la révolution mexicaine, les machinations qui ont agité la fin de la présidence du général Álvaro Obregón (1920-1924)  et de celle de Plutarco Elias Calles (1924-1928). Son point de départ historique est l'assassinat du général Francisco Serrano, candidat à la présidence du Mexique en 1927, point de départ à partir duquel l'écrivain installe ses deux protagonistes, le général Ignacio Aguirre, honnête, idéaliste, démocrate, et Hilario Jimenez le corrompu, l'ambitieux, qui vont s'affronter dans un combat sans merci, fait d'attentats, de supplices et d'arrestations, au nom de la liberté... 

"El Cudillac del general Ignacio Aguirre cruzó los rieles de la calzada de Chapultepec y vino a parar, haciendo rápido esguince, a corta distancia del apeadero de "Insurgentes".

Saltó de su sitio, para abrir la portezuela, el ayudante del chofer. Se moüeron con el cristal, en reflejos pavonados, trozos del luminoso paisaje urbano en las primeras horas de la tarde -perfiles de casas, árboles de la avenida, azul de cielo cubierto a trechos por cúmulos blancos y grandes...

Y así transcurrieron varios minutos.

En el interior del coche seguían conversando, con la animación característica de los jóvenes políticos de México, el general Ignacio Aguirre, ministro de la Guerra, y su amigo inseparable, insubstituible, íntimo: el diputado Axkaná. Aguirre hablaba envolviendo sus frases en el levísimo tono de despego que distingue al punto, en México, a los hombres públicos de significación propia. A ese matiz reducía, cuando no mandaba, su autoridad inconfundible. Axkaná al revés: dejaba que las palabras fluyeran, esbozaba teorías, entraba en generalizaciones y todo lo subrayaba con actitudes que a un tiempo lo subordinaban y sobreponían a su interlocutor, que le quitaban importancia de protagonista y se la daban de consejero. Aguirre era el político militar; Axkaná, el político ciül; uno, quien actuaba en las horas decisivas de las contiendas públicas; otro, quien creía encauzar los sucesos de esas horas o, al menos, explicarlos.

-Por momentos, el estrépito de los tranvías -fugaces en su carrera a lo largo delacalzada-resonaba en el interior del coche. Entonces los dos amigos, forzando lavoz, dejaban traslucir nuevos matices de sus personalidades distintas. En Aguirre se manifestaban asomos de fatiga, de impaciencia. En Axkaná apuntaba una rara maestría de palabra y de gesto, sin menoscabo de su aire reflexivo, lleno de reposo.

Ambos, al fin, dieron señales de despedirse mientras reducían a conclusiones breves el tema de su charla.

Dijo Aguirre:

-Quedamos entonces en que tú convencerás a Olivier de que no puedo aceptar la candidatura a la Presidencia de la República...

-Por supuesto.

-Y que él y todos deben sostener aliménez, que es el candidato del Caudillo...

-También. Axkaná tendió la mano. Aguirre insistió:

-¿Con los mismos argumentos que acabas de exponerme?

-Con los mismos.

Las manos se juntaron.

-¿Seguro?

-Seguro.

-Hasta la noche entonces.

-Hasta la noche.

Y Axkaná brincó fuera del auto con ágil movimiento..."

 

"La Cadillac du général Ignacio Aguirre franchit les rails de la chaussée de Chapultepec et vint s'arrêter, après une brève embardée, à courte distance de la station "Insurgentes".

L'aide du chauffeur bondit de son siège pour ouvrir la portière. Dans les reflets irisés de la vitre se reflétaient des fragments du paysage urbain en cette première heure de l'après-midi - silhouettes de maisons, arbres de l'avenue, morceaux de ciel bleu parsemé de grands cumulus blancs...

Ainsi s'écoulèrent plusieurs minutes.

À l'intérieur du véhicule, le général Ignacio Aguirre, ministre de la Guerre, et son ami inséparable, irremplaçable, son confident - le député Axkaná - poursuivaient leur conversation avec cette verve caractéristique des jeunes politiciens mexicains. Aguirre parlait en enveloppant ses phrases de ce ton à peine détaché qui distingue aussitôt, au Mexique, les hommes publics marquants. C'est à cette nuance qu'il réduisait - quand il ne l'imposait pas - son autorité incontestable. Axkaná, au contraire : laissait couler les mots, esquissait des théories, se perdait en généralités, le tout souligné par des attitudes qui tantôt le subordonnaient, tantôt le surplombaient, lui ôtant l'importance du protagoniste pour lui conférer celle du conseiller. Aguirre était le politique militaire ; Axkaná, le politique civil ; l'un agissait aux heures décisives des luttes publiques ; l'autre croyait canaliser ces événements ou du moins les expliquer.

Par instants, le vacarme des tramways - filant le long de la chaussée - résonnait dans l'habitacle. Alors les deux amis, forçant la voix, laissaient transparaître de nouvelles facettes de leurs personnalités distinctes. Chez Aguirre perçaient des signes de fatigue, d'impatience. Chez Axkaná se révélait une rare maîtrise de parole et de geste, sans altérer son air réfléchi, empreint de sérénité.

Enfin, tous deux marquèrent leur séparation en résumant brièvement le sujet de leur entretien.

Aguirre déclara :

-"Nous sommes donc d'accord que tu convaincras Olivier que je ne peux accepter la candidature à la Présidence de la République..."

-"Bien sûr."

-"Et qu'eux tous doivent soutenar Jiménez, le candidat du Caudillo..."

-"Également."

Axkaná tendit la main. Aguirre insista :

-"Avec les mêmes arguments que tu viens de m'exposer ?"

-"Les mêmes."

Les mains se serrèrent.

-"Sûr ?"

-"Sûr."

-"À ce soir, alors."

-"À ce soir."

Et d'un bond souple, Axkaná sauta hors de la voiture...


L'adaptation cinématographique que réalisa Julio Bracho Pérez-Gavilán (1909-1978) de "La sombra del caudillo" (1960), avec Tito Junco dans le rôle d'Ignacio Aguirre et Carlos López Moctezuma Pineda, se heurta à la censure pendant pratiquement une trentaine d'années tant le texte de Martín Luis Guzmán se montre corrosif dans son évocation implacable de la conduite du pouvoir qui suit la Révolution mexicaine...


Dans les années 1930, au Nicaragua,  Tacho Somoza, assassin de Cesar Augusto Sandino, prend le pouvoir en 1936, soutenu par les Etats-Unis, et établit une dictature fortement anticommuniste que ses descendants perpétueront jusqu'en 1979. Gerardo Machado (1871-1939), élu président à Cuba transforme son régime en dictature et ne sera chassé du pouvoir qu'en 1933.  


Dans les années 1940, Getulio Vargas qui a  instauré en 1937, au Brésil, "l'Etat Nouveau", est chassé par un coup d'Etat militaire en 1945, avant d'être élu en 1951 président de la République. En Argentine, après une première tentative ratée de coup d'Etat en juin 1943, l'armée réussit "le coup d'Etat des colonels", et, en 1946, Juan Domingo Peron, colonel de la junte, est élu président de la République. Au Salvador, le général Salvador Castañeda accède au pouvoir par un coup d'Etat en 1945 et dirige le pays jusqu'en 1948, date à laquelle lui succède "un conseil révolutionnaire civil et militaire". Au Pérou, le général Manuel Odria (1897-1974) est porté au pouvoir par un coup d’État militaire en octobre 1948 et se retire du pouvoir en 1956 en ayant mené un mélange de populisme et de répression. 


Dans les années 1950, au Guatemala, le gouvernement élu de Jacobo Arbenz est renversé par un putsch soutenu par les Etats-Unis, marquant le début de 40 années d'exactions des escadrons de la mort, qui feront plus de 200 000 victimes. Au Paraguay, le général Alfredo Stroessner prend le pouvoir en 1954 et instaure une longue dictature, alliage de népotisme, de corruption et de violences, et qui perdurera jusqu'en 1989.  Le Costa Rica fera lui l'objet de plusieurs tentatives de renversement du régime du président José Figueres dans les années 1950 puis dans les années 1970.


Le roman du dictateur est devenu le roman de la dictature, conçue moins comme un régime inique que comme une dépravation profonde de la nature humaine, qui trouve dans le pouvoir absolu l'occasion de libérer et de satisfaire ses fantasmes :  le cubain Alejo Carpentier, dans "El recurso del método" (1974) ou le colombien Gabriel García Márquez, dans "El otoño del patriarca" (1976). .. 


"El recurso del metodo" (1974, Le recours de la méthode), d'Alejo Carpentier (1904-1980) 

"El recurso del método" (Raison d'Etat) est souvent comparé à "Yo, el Supremo" de Roa Bastos ou "El otoño del patriarca" de García Márquez, mais avec une approche plus ironique que mythique. Carpentier y fusionne son réalisme magique avec une analyse politique acerbe, ce qui en fait une référence majeure sur le caudillismo dans la littérature latino-américaine.

Le protagoniste, un "Primer Magistrado" sans nom (inspiré de figures comme Gerardo Machado ou Fulgencio Batista), incarne l'archétype du caudillo : autoritaire, grotesque, cultivé mais brutal, oscillant entre prétentions européennes et despotisme tropical. Carpentier démonte les mécanismes du pouvoir dictatorial (violence, théâtralité politique, recours à une pseudo-civilisation pour justifier la barbarie). Et le roman mêle un langage précieux et des scènes de répression brutale, soulignant l'absurdité du pouvoir. À Paris, il jouera le rôle du leader érudit, fréquentant les salons, s’entourant d’intellectuels, et se présentant comme un modernisateur. Mais cette "civilisation" est un masque pour légitimer sa violence politique. Dans les salons, il parlera de progrès, mais dans son pays, il réprimera dans le sang toute opposition (scènes de tortures, exécutions sommaires). Carpentier souligne l’absurdité de ce personnage qui cite Descartes ("Je pense, donc je suis") tout en ordonnant des massacres, révélant l’imposture des Lumières instrumentalisées par le pouvoir.

Paris est ici le décor de l’hypocrisie : le dictateur s’acoquine avec les banquiers parisiens pour s’enrichir, montrant que son "éclairement" sert en réalité à piller son pays au profit des puissances étrangères. Et son faste parisien (loges d’opéra, costumes somptueux) contraste avec la misère de son peuple, soulignant que sa "culture" n’est qu’une mise en scène pour assoir son autorité...


Francisco Ayala (1906-2009)

L'espagnol Francisco Ayala est le témoin lucide d’un siècle de chaos, un écrivain qui refuse les illusions. Natif de Genade, professeur de droit politique et de sociologie jeté dans l'exil par la Guerre civile, en 1939, - réfugié à Buenos Aires, à Porto-Rico, aux Etats-Unis, jusqu'en 1980 -, il entend dénoncer de manière caricaturale les dictatures sous toutes leurs formes, notamment à travers un dictateur centre-américain, Ramon Bocanegra ("Bouche noire" : la corruption, les mensonges du pouvoir, et une oralité destructrice; il décrète la mort d’un opposant en mangeant un gâteau, sans même y penser).). 

Bocanegra ressemble aux caudillos des années 1950 (comme Trujillo en République dominicaine ou Somoza au Nicaragua), mais Ayala évite le portrait réaliste pour en faire une caricature universelle. Comme dans "Le Procès", Bocanegra incarne un pouvoir absurde et bureaucratique, où la violence est banale et incompréhensible. Et contrairement aux figures héroïques ou monstrueuses des romans traditionnels, Bocanegra est lâche, vulgaire et incompétent. Ses discours sont vides, ses décisions arbitraires (il fait exécuter un ministre parce que sa cravate lui déplaît). Et Ayala, ayant connu l'exil après la guerre d’Espagne, puise dans son observation des régimes totalitaires (franquisme, péronisme) pour créer un despote à la fois ridicule et terrifiant.

Ayala n’était pas seulement romancier, mais aussi essayiste (ses travaux sur le droit, la sociologie (Tratado de sociología, 1947*) et la politique (comme Razón del mundo, 1944) révèlent une pensée profonde sur les crises du XXe siècle), traducteur (il a traduit des œuvres clés de Thomas Mann, Rilke et Kafka, introduisant des courants européens en Espagne) et critique littéraire (ses analyses sur Cervantès ou Galdós montrent une finesse théorique rare).

Dans "Muertes de perro" (1958), puis dans "El fondo del vaso" (1962), Francisco Ayala entend mettre en garde contre les effets de cette corruption politique que fait subir le mécanisme de la dictature au tissu social tout entier : le fait que l'assassinat du dictateur puisse plonger son pays dans un chaos insondable sans qu'aucun ordre social semble ne pouvoir se substituer révèle tout le pessimisme de l'écrivain quant à notre monde contemporain ("El jardin de las delicias", 1971 : l’histoire détruit les individus). Contrairement au lyrisme de García Lorca ou au baroque de Carpentier, Ayala adopte un style clinique, presque sociologique, pour décrire la cruauté humaine. Oublié pendant l’exil, il est redécouvert dans les années 1980, recevant le Prix Cervantes en 1991...

 

"Muertes de perro" (Morts de chien, 1958)

"Muertes de perro" est l'un des romans les plus impressionnants écrits en espagnol sur l'arbitraire, l'abus de pouvoir, la dégradation humaine et la corruption qui caractérisent les dictatures. Au fur et à mesure que son récit progresse, reconstituant la vie d'Antón Bocanegra, despote tout-puissant d'un petit pays tropical du continent américain, le narrateur, Pinedo, témoin invalide de cette "grotesca danza de la muerte", va se révéler dans toute son abjection, soutenu dans son récit par le Journal intime de Tadeo Raquena, le secrétaire particulier du dictateur. Au-delà de la reconstitution détaillée d'une dictature, qui se veut défendre la Vérité, c'est pour Pinedo l'enjeu de se faire une place dans l'Histoire et, pour se faire aller, ne pas reculer devant un meurtre. Quant à Bocanegra, il n’est pas un monstre, mais un homme moyen grisé par l’impunité. En cela, Ayala rejoint Hannah Arendt : le mal est bureaucratique, quotidien, et donc d’autant plus effrayant ...

Mais le vrai génie d’Ayala est de révéler comment la société entretient le tyran : les intellectuels le flattent pour survivre, le peuple adore ses caprices, et les États-Unis le soutiennent pour des raisons géopolitiques ("Es un hijo de puta, pero es nuestro hijo de puta").


L'Amérique latine des années 1960 subit une dizaine de coups d'Etat contre des gouvernements pour la plupart démocratiquement élus : au Salvador, une  junte, inspirée par l'expérience cubaine, renverse en octobre 1960 le pouvoir que détient le Parti révolutionnaire de l'Unité démocratique depuis la révolution de 1948, mais est elle-même renversée en janvier 1961 par un coup d'Etat du lieutenant-colonel Julio Rivera. En 1962 puis en 1966, les gouvernements argentins sont destitués par des coups d'Etat. En juillet 1963, l'armée renverse Carlos Julio Arosemena, le président de l'Equateur en poste depuis 1961, mais la junte militaire est elle-même renversée à son tour en mars 1966. En Bolivie, le coup d'Etat du colonel Barrientos en 1964 marque le début d'une succession de régimes militaires et la dictature est véritablement  instaurée à partir de 1974.  Au Brésil, le coup d'Etat militaire de 1964 renverse le président élu Joao Goulart et instaure une dictature violemment anti-communiste, qui va sévir pendant plus de 15 ans. En 1968, le Pérou voit le commandant Juan Velasco Alvarado, renversent le président élu Fernando Belaunde Terry. Enfin, le Général Omar Torrijos Herrera prend le pouvoir au Panama et le conservera jusqu'à sa mort en 1981.


Parallèlement, c'est en 1966 que, soutenue par la Révolution cubaine et l'argentin Che Guevara, fut lancée une guérilla marxiste-léniniste (Ejército de Liberación Nacional de Bolivia), internationaliste par volonté politique, en charge de s'implanter en Bolivie et de se diffuser à l'ensemble du continent. Mais l'arrestation de la plupart de ses membres et l'exécution du Che en octobre 1967 interrompirent toute velléité de révolution globale et entraînèrent le repli des différents mouvements dans les frontières de leurs différentes nations : Tupamaros, en Uruguay, communistes du Sendero Luminoso (Sentier lumineux) de Abimael Guzmán, au Pérou, Ejército Popular de Liberación, en Colombie, Fuerzas Armadas Revolucionarias, en Argentine...


Les années 1970 continuent et amplifient  le mouvement de la décennie précédente. Cette longue période de régimes militaires autoritaires  se poursuit au Chili en 1973, qui voit le général Augusto Pinochet, soutenu par les Etats-Unis, renverser le gouvernement de Salvador Allende et instaurer un régime d'une rare violence (3000 morts dénombrés dès les premiers mois, des milliers de disparu, et des dizaines de milliers de personnes torturées). En Uruguay, le régime du président Bordaberry est renversé en 1973 par une junte militaire qui entreprend le contrôle systématique de la population. En Argentine, après le retour, la réélection puis la mort de Juan Peron, une junte militaire s'empare du pouvoir en 1976 et les sept années de dictature que subiront la population se solderont par plus de 10000 morts et disparus. Et c'est au milieu des années 1970 (novembre 1975), que l'ensemble des dictatures militaires alors en place, Augusto Pinochet, à Santiago du Chili, Alfredo Stroessner, à Asuncion, Jorge Rafael Videla, à Buenos Aires, Juan Bordaberry, à Montevideo, Hugo Banzer, à Sucre, Ernesto Geisel, à Brasilia, soutiennent la tragique "Operación Cóndor", avec le soutien tacite des Etats-Unis, qui a pour projet de mener une lutte anti-guerilla et une campagne d'assassinats politiques des différents opposants exilés aux Etats-Unis et en Europe. Durant cette période, les coups d'Etats militaires ont aussi pour finalité première d'éradiquer par tous les moyens les "guérilleros terroristes gauchistes" : Tupamaros (1965-2010) en Uruguay, Mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne, Montoneros (1970-1979) en Argentine, etc. 


Augusto Roa Bastos (1917-2005)

Roa Bastos a transformé la dictature en laboratoire du langage, révélant que le vrai tyran est le discours lui-même - D'origine métisse, portugaise et guarani, natif d'Asunción, le paraguayen Augusto Roa Bastos est devenu écrivain pour n'avoir connu que des exils successifs: "Je dois à l'exil d'innombrables révélations. En dépit des tristesses qu'il m'a causées, sans l'exil je ne serais jamais devenu écrivain".

À quinze ans, il prend part à cette terrible guerre du Chaco, contre la Bolivie (1932-1935), séjourne deux ans à Londres, se réfugie en Argentine pour fuir la longue dictature du général Stroessner, puis gagne l'Europe en 1976 pour la dictature militaire qui s'installe en Argentine. Il aura publié un recueil de nouvelles, "El Trueno entre las hojas" (1953), témoignage de la lutte pour la vie des populations indigènes du Paraguay, "Hijo de Hombre" (1960, Fils d'homme) souvent  présenté comme le chant de la "douleur paraguayenne", poursuivi sa défense des Indiens Guaranis et dénoncé leur exploitation (Los Pies sobre el agua, 1967 ; Madera quemada, 1967 ; Moriencia, 1967 ; Cuerpo presente y otros cuentos, 1971 ; Contar un cuento y otros relatos, 1984) : mais c'est avec  "Yo el Supremo" (Moi, le Suprême) qui paraît à Buenos Aires en 1974 et connaît rapidement de très nombreuses rééditions en langue espagnole, que Roa Bastos livre une voix, celle d'un homme malade, solitaire, sans âge et sans visage, José Gaspar Rodríguez de Francia, "Suprême Dictateur", qui régna sans partage sur le Paraguay de 1814 à 1840. Le père fondateur de l'indépendance du Paraguay est aussi son premier dictateur, celui qui crée la nation et se met lui-même en scène, de sa prise de pouvoir à sa mort, dans un pays livré à l'inculture et à l'obéissance. "Je n'ai jamais aimé personne. Je m'en souviendrais. Quelque trace en serait restée dans ma mémoire. Sauf dans les rêves, et alors il s'agissait d'animaux. D'animaux de rêve, d'outre-monde. Des figures humaines d'une perfection indescriptible..."  

 

 "Yo el Supremo" (Moi, le Suprême, 1974)

Le Paraguayen Augusto Roa Bastos a toujours été un auteur discret que renforce un style bien sobre, usant de lettres, de témoignages anonymes, de monologues, d'une polyphonie loin de l'écriture plus baroque, pour ne pas dire brillante, d'un García Márquez ou d'un Alejo Carpentier. Ici, le protagoniste n'est pas un dictateur archétype rassemblant tous les traits des dictateurs latino-américains, mais un personnage historique reconstruit non tant pour le diaboliser que pour atteindre une certaine crédibilité : José Gaspar Rodríguez de Francia, dictateur du Paraguay au début du XIXe siècle, dit "dit El Supremo", fanatique, idéaliste et cruel, est aussi une figure paradoxale très éloignée du despote commun, un solitaire dont la puissance surprenait l'observateur étranger : "le peuple du Paraguay ne subit pas la tyrannie, mais s'y complaît et l'aime, le joug ne lui pèse pas, il ne désire pas entrer en communication avec les autres Nations, il ne comprend même pas que la situation politique et économique qui lui est faite est anormale et il n'en demande pas d'autre" (Charles Quentin, 1865).

Nous ne sommes plus tout à fait dans un roman de la dictature, mais dans celui de la puissance exercée par un homme à l'éthique singulière, liquidant les vestiges de l'ancienne puissance coloniale qui l'avait humiliée, contraignant ses concurrents à l'exil ou les emprisonnant,  annihilant l'indépendance de l'Église actrice de son accusation d'être mulâtre. "El tema del poder, para mí, écrira-t-il, en sus diferentes manifestaciones, aparece en toda mi obra, ya sea en forma política, religiosa o en un contexto familiar. El poder constituye un tremendo estigma, una especie de orgullo humano que necesita controlar la personalidad de otros. Es una condición antilógica que produce una sociedad enferma. La represión siempre produce el contragolpe de la rebelión. Desde que era niño sentí la necesidad de oponerme al poder, al bárbaro castigo por cosas sin importancia, cuyas razones nunca se manifiestan" ("Le sujet du pouvoir, pour moi, dans ses différentes formes, est le sujet du pouvoir. Dans tous mes travaux, que ce soit dans un contexte politique, religieux ou familial. Le pouvoir est un énorme stigmate, une sorte de fierté humaine qui doit contrôler le pouvoir de la personnalité des autres. C'est une condition non logique qui produit une société malade. La répression produit toujours la contre-attaque de la rébellion. Depuis mon enfance, j'ai ressenti le besoin de m'opposer au pouvoir, à la punition barbare pour des choses sans importance, dont les raisons ne se manifestent jamais.").

 

"Yo el Supremo Dictador de la República Ordeno que al acaecer mi muerte, mi cadaver sea decapitado; la cabeza puesta en una pica por tres días  en la Plaza de la República donde se convocará al pueblo al son  de las campanas echadas al vuelo Todos mis servidores civiles y militares sufrirán pena de horca. Sus cadáveres serán enterradps en potreros de extramuros sin cruz ni marca que memore sus nombres. 

Al término del dicho plazo, mando que mis restos sean quemados y las cenizas arrojadas al río.... 

¿Dónde encontraron eso? Clavado en la puerta de la catedral, Excelencia. Una partida de granaderos lo descubrió esta madrugada y lo retiró llevándolo a la comandancia. Felizmente nadie alcanzó a leerlo. No te he preguntado eso ni es cosa que importe. Tiene razón Usía, la tinta de los pasquines se vuelve agria más pronto que la leche. Tampoco es hoja de Gaceta porteña ni arrancada de libros, señor. ¡Qué libros va a haber aquí fuera de los míos! 

Hace mucho tiempo que los aristócratas de las veinte familias han convertido los suyos en naipes. Allanar las casas de los antipatriotas. Los calabozos, ahí en los calabozos, vichea en los calabozos. Entre esas ratas uñudas greñudas puede hallarse el culpable. Apriétales los refalsos a esos falsarios. Sobre todo a Peña y a Molas. Tráeme las cartas en las que Molas me rinde pleitesía durante el Primer Consulado, luego durante la Primera Dictadura. Quiero releer el discurso que pronunció en la Asamblea del año 14 reclamando mi elección de Dictador. Muy distinta es su letra en la minuta del discurso, en las instrucciones a los diputados, en la denuncia en que años más tarde acusará a un hermano por robarle ganado de su estancia de Altos. Puedo repetir lo que dicen esos papeles, Excelencia. No te he pedido que me vengas a recitar los millares de expedientes, autos, providencias del archivo. Te he ordenado simplemente que me traigas el legajo de Mariano Antonio Molas. Tráeme también los panfletos de Manuel Pedro de Peña. ¡Sicofantes rencillosos! Se jactan de haber sido el verbo de la Independencia. 

¡Ratas! Nunca la entendieron. Se creen dueños de sus palabras en los calabozos. 

No saben más que chillar. No han enmudecido todavía. Siempre encuentran nuevas formas de secretar su maldito veneno. Sacan panfletos, pasquines, libelos, caricaturas. Soy una figura indispensable para la maledicencia. Por mí, pueden fabricar su papel con trapos consagrados. Escribirlo, imprimirlo con letras consagradas sobre una prensa consagrada. ¡Impriman sus pasquines en el Monte Sinaí, si se les frunce la realísima gana, folicularios letrinarios! 

 

« Moi, le Suprême Dictateur de la République, j’ordonne qu’à ma mort, mon cadavre soit décapité ; que ma tête soit placée sur une pique pendant trois jours sur la Place de la République, où le peuple sera convoqué au son des cloches mises en branle. Tous mes serviteurs civils et militaires subiront la peine de la potence. Leurs cadavres seront enterrés dans des pâturages hors les murs, sans croix ni marque qui rappelle leurs noms. Au terme de ce délai, j’ordonne que mes restes soient brûlés et que les cendres soient jetées dans le fleuve...

— Où avez-vous trouvé cela ?

Cloué sur la porte de la cathédrale, Excellence. Une patrouille de grenadiers l’a découvert à l’aube et l’a rapporté au poste de commandement. Heureusement, personne n’a eu le temps de le lire.

— Je ne t’ai pas demandé cela, et cela n’a aucune importance.

— Vous avez raison, Votre Grâce, l’encre des pamphlets tourne plus vite que le lait.

— Ce n’est pas non plus une page de la Gazette de Buenos Aires ni arrachée d’un livre, monseigneur.

— Quels livres pourrait-il y avoir ici, en dehors des miens ?

Il y a bien longtemps que les aristocrates des vingt familles ont transformé les leurs en jeux de cartes.

— Fouillez les maisons des antipatriotes. Les cachots, là, dans les cachots, fouillez les cachots. Parmi ces rats aux ongles crochus et aux crins sales, vous trouverez peut-être le coupable. Serrez les boulons à ces faussaires. Surtout à Peña et à Molas. Apportez-moi les lettres où Molas me rend hommage pendant le Premier Consulat, puis durant la Première Dictature. Je veux relire le discours qu’il a prononcé à l’Assemblée de l’an 14, réclamant mon élection comme Dictateur. Bien différente est son écriture dans le brouillon du discours, dans les instructions aux députés, dans la dénonciation où, des années plus tard, il accusera son propre frère de lui avoir volé du bétail dans son estancia des Altos.

— Je peux vous réciter le contenu de ces documents, Excellence.

— Je ne t’ai pas demandé de me réciter les milliers de dossiers, procès-verbaux et décrets des archives. Je t’ai simplement ordonné de m’apporter le dossier de Mariano Antonio Molas. Apportez-moi aussi les pamphlets de Manuel Pedro de Peña. Sycophantes rancuniers ! Ils se vantent d’avoir été la voix de l’Indépendance.

— Rats ! Ils ne l’ont jamais comprise. Ils se croient maîtres de leurs mots dans les cachots.

Ils ne savent que piailler. Ils n’ont pas encore perdu la voix. Ils trouvent toujours de nouvelles manières de distiller leur maudit venin. Ils sortent des pamphlets, des libelles, des caricatures. Je suis une figure indispensable à la médisance. Qu’ils fabriquent leur papier avec des chiffons consacrés, s’ils veulent. Qu’ils l’écrivent, l’impriment avec des caractères sacrés sur une presse sacrée. Qu’ils impriment leurs pamphlets sur le mont Sinaï, s’ils en ont la très royale envie, folliculaires de latrines ! »

 

Augusto Roa Bastos a, dit-on, révolutionné la représentation de la dictature dans la littérature latino-américaine en proposant une vision 

- "polyphonique", le roman mêle voix du dictateur (José Gaspar Rodríguez de Francia), commentaires anonymes, archives falsifiées et fragments poétiques pour révéler la dictature comme texte à déchiffrer. Contrairement aux portraits réalistes (comme chez Carpentier), Roa Bastos montre le pouvoir comme une construction narrative. Francia, obsédé par sa propre postérité, réécrit l'histoire en direct. Cette folie contrôlée préfigure Stroessner ou Pinochet, mais aussi les dystopies contemporaines (comme 1984 de Orwell, mais avec une dimension baroque) ou même certains dirigeants démocrates occidentaux ..

- "linguistiquement subversive" : Roa Bastos intègre des structures syntaxiques du guarani (langue indigène du Paraguay) pour saboter l'espagnol colonial ("Nde nda'éi chéve" ("Tu n'es pas à moi") – phrase-clé dans Yo el Supremo qui fracture la langue du pouvoir). De plus le dictateur veut tout contrôler par l'écrit, mais le roman célèbre les voix orales (chants populaires, rumeurs) comme armes de résistance. Cette idée influencera Mario Vargas Llosa (La Fiesta del Chivo).

- et profondément ancrée dans l'imaginaire "guarani" : le temps cyclique, la dictature comme malédiction ancestrale, "Yo el Supremo" suggère que les dictateurs sont les avatars d'un même cauchemar historique (approche que Gabriel García Márquez développera dans "El otoño del patriarca", 1975).

 

Roa Bastos montre que le pouvoir ne réside pas dans le tyran, mais dans les récits qui le légitiment (fausses lettres, décrets absurdes), une idée qui anticipe bien des études postcoloniales. Et alors que les romans du Boom magnifiaient parfois les dictateurs (El señor Presidente, Asturias), Roa Bastos le réduit à un corps malade et seul, piégé par ses propres fictions. Roberto Bolaño reconnaîtra sa dette envers "Yo el Supremo" pour écrire "By Night in Chile" (la dictature comme maladie mentale) et son utilisation de documents fictifs inspirera Carlos Fuentes (Terra Nostra) ou Ricardo Piglia (Respiración artificial).


García Márquez va faire du dictateur un personnage à la fois grotesque et tragique, révélant que la tyrannie est une maladie de l'imagination collective. Son œuvre reste une clé pour comprendre l'absurdité constitutive du pouvoir en Amérique latine...

 

Il a radicalement transformé la représentation du dictateur dans la littérature latino-américaine en fusionnant mythe, pouvoir et temporalité cyclique. Son approche, distincte de celle de Roa Bastos ou Carpentier, invente une poétique de la tyrannie où réalité et magie s'entremêlent. Dans "El otoño del patriarca" (1975), le dictateur est représenté comme un archétype mythique son pouvoir se confond avec le temps lui-même, et García Márquez le décrit comme un géant décrépit, aux testicules de taureau et au pied bot, symbole d'un pouvoir à la fois surhumain et pitoyable. Une démesure baroque qui inspire plus tard des auteurs comme Mario Vargas Llosa...


"El otono del patriarca" (L'Automne du patriarche, 1976), de Gabriel Garcia Marquez (1927-2014)

"Le patriarche est un dictateur dans la grande tradition de l'Amérique latine, un despote inculte et ubuesque du colombien qui pourrit dans son palais envahi par les charognards. C'est un vieux général (il a "entre 107 et 232 ans"...), un tyran méfiant et délirant. Les structures minables de son pays le vouent à des aventures cauchemardesques que l'imagination de Garcia Marquez transforme en épopées drolatiques..." (Editions Grasset) Roman souvent sous-estimé en regard de ses oeuvres plus commerciales, Gabriel Garcia Marquez  campe ici un dictateur paradoxal, archétype de tous les autocrates qui ont régné au cours du XXe siècle : paradoxe de cruauté et de désespoir, paranoïaque et solitaire, le "patriarche" tient sous son emprise une population qui ne peut échapper à l'aura mythique qu'il s'est forgée. Le tout dans un style débridé et un minimum de ponctuation...

 

"El General en su laberinto" (1989, Le Général dans son labyrinthe), de Gabriel Garcia Marquez (1927-2014)

Le roman qui semble se donner comme une démystification de la figure de Simon Bolivar en le représentant dans son déclin au cours de son dernier voyage sur le fleuve Magdalena, de Bogota à la côte nord de la Colombie, alors qu'il cherche à quitter l'Amérique du Sud pour s'exiler en Europe, fit scandale. Gabriel Garcia Marquez le montre dans un dénuement tragique, dévoré par la fièvre, consumé par la tuberculose, abandonné à des pratiques médicales personnelles et fantastiques, évoquant dans de brusques mouvements de lucidité ou de fièvre, ses conquêtes, ses infidélités, ses échecs, sa marque dans l'Histoire et le le labyrinthe dans lequel il s'est lui-même, implacablement, enfermé. 

 

"Buen viaje, señor presidente", première des douze récits que comporte le recueil "Doce cuentos peregrinos", Gabriel Garcia Marquez (1927-2014) - Un ancien président d'un pays inconnu des Caraïbes, renversé par un coup d'Etat militaire gagne Genève à la recherche d'un remède qui pourrait le soigner,  mais un soir, dans un café, croit reconnaître un homme déjà aperçu en d'autres endroits, il s'agit d'un compatriote, Homero Rey, qui travaille comme chauffeur d'ambulance et ancien membre du parti du président..

"Estaba sentado en el escaño de madera bajo las hojas amarillas del parque solitario, contemplando los cisnes polvorientos con las dos manos apoyadas en el pomo de plata del bastón, y pensando en la muerte. Cuando vino a Ginebra por primera vez el lago era sereno y diáfano, y había gaviotas mansas que se acercaban a comer en las manos, y mujeres de alquiler que parecían fantasmas de las seis de la tarde, con volantes de organdí y sombrillas de seda. Ahora la única mujer posible, hasta donde alcanzaba la vista, era una vendedora de flores en el muelle desierto. Le costaba creer que el tiempo hubiera podido hacer semejantes estragos no sólo en su vida sino también en el mundo.

Era un desconocido más en la ciudad de los desconocidos ilustres. Llevaba el vestido azul oscuro con rayas blancas, el chaleco de brocado y el sombrero duro de los magistrados en retiro. Tenía un bigote altivo de mosquetero, el cabello azulado y abundante con ondulaciones románticas, las manos de arpista con la sortija de viudo en el anular izquierdo, y los ojos alegres. Lo único que delataba el estado de su salud era el cansancio de la piel. Y aun así, a los setenta y tres años, seguía siendo de una elegancia principal. Aquella mañana, sin embargo, se sentía a salvo de toda vanidad. Los años de la gloria y el poder habían quedado atrás sin remedio, y ahora sólo permanecían los de la muerte..."

 

« Il était assis sur le banc de bois, sous les feuilles jaunes du parc solitaire, contemplant les cygnes couverts de poussière, les deux mains posées sur le pommeau d’argent de sa canne, et songeait à la mort. Lorsqu’il était venu à Genève pour la première fois, le lac était serein et diaphane, et il y avait des mouettes apprivoisées qui s’approchaient pour manger dans les mains, et des femmes tarifées qui ressemblaient à des fantômes dès six heures du soir, avec leurs volants d’organdi et leurs ombrelles de soie. Maintenant, la seule femme possible, à perte de vue, était une fleuriste sur le quai désert. Il avait du mal à croire que le temps ait pu faire de tels ravages, non seulement dans sa vie, mais aussi dans le monde.

 

Il n’était qu’un inconnu de plus dans la ville des illustres inconnus. Il portait l’habit bleu foncé à rayures blanches, le gilet de brocart et le haut-de-forme rigide des magistrats à la retraite. Il avait une moustache altière de mousquetaire, des cheveux bleutés et abondants aux ondulations romantiques, des mains d’harphiste avec l’anneau de veuf à l’annulaire gauche, et des yeux joyeux. La seule chose qui trahissait l’état de sa santé était la fatigue de sa peau. Et pourtant, à soixante-treize ans, il conservait une élégance princière. Ce matin-là, cependant, il se sentait à l’abri de toute vanité. Les années de gloire et de pouvoir étaient derrière lui, sans retour, et il ne lui restait plus que celles de la mort... »


Le réalisme magique du pouvoir selon Gabriel García Márquez  : le pouvoir est un récit impossible à vérifier, la voix du tyran se mélange à celles du peuple, des amantes, des sbires, créant une mémoire collective déformée, et les objets s'animent (un palais qui pourrit, des poissons volants), métaphores d'un régime qui défie les lois naturelles, les massacres se répètent, les ministres ressuscitent, le pouvoir est un éternel recommencement, et le Patriarche couche avec des vierges "pour purifier son sang", écho aux excès réels de Trujillo (République dominicaine) ou Somoza (Nicaragua)...

Quant aux citoyens, ils  adorent le tyran même lorsqu'il jette des opposants aux requins. García Márquez montre que la dictature est un pacte collectif (une idée reprise par Bolaño dans "2666")... 


Les années 1980 se caractérisent par l'apogée puis un reflux des régimes autoritaires. Les nouveaux gouvernements qui s'installent en Argentine et au Brésil naissent d'une aspiration généralisée pour des institutions stables et participatives. Même le régime chilien, qui a longtemps été le symbole de l'autoritarisme, doit organiser dans les formes les plus démocratiques un référendum. Les régimes dictatoriaux prennent ainsi fin en en Bolivie (1982), Uruguay (1985) où les Tupamaros se transforment en mouvement politique légaliste...

Parmi les causes de l'effondrement des régimes militaires, on a pu noter la Crise économique des années 1980 (dette extérieure, inflation), les pressions internationales (États-Unis sous Reagan, Église catholique, droits humains), les mobilisations sociales (Mères de la Place de Mai en Argentine, syndicats au Brésil). Une transition qui a ses limites avec une impunité persistante et une libéralisation souvent brutale (Pinochet laisse un Chili néolibéral).

 

"La Historia Oficial" (1985), réalisé par Luis Puenzo, film phare du cinéma argentin, est l'un des premiers à affronter ouvertement les traumatismes de la dictature militaire (1976-1983). Son intérêt réside dans sa portée historique, politique et humaine, en explorant la mémoire, le déni et la complicité sociale à travers une histoire intime. Sorti seulement deux ans après la fin de la junte, le film brise le silence sur les 30 000 desaparecidos et les bébés volés aux opposants...

C'est aussi le premier film argentin à obtenir l’Oscar du meilleur film étranger (1986), légitimant internationalement la lutte pour la vérité.

Et le film montre, une fois de plus,  que la terreur a persisté grâce à l’indifférence des classes aisées....

 

 

Les années 1990 sont dominées par des démocraties fragiles et un néolibéralisme global qui s'installe triomphalement et qui aboutit à l'augmentation des inégalités : et ne freine guère la corruption. Restent des exceptions autoritaires, le Pérou d' Alberto Fujimori (auto-coup d’État en 1992, régime autoritaire jusqu’en 2000) et le maintien du régime castriste malgré l’effondrement de l’URSS.

 

Les années 2000 amorcent un tournant progressiste, puis un retour des conservatismes, et bien des contradictions. La démocratie ne se réduit pas à des élections : c’est un combat quotidien contre les fantômes de l’autoritarisme, écrira Enrique Krauze, historien mexicain.


"La fiesta del chivo" (2000), Mario Vargas Llosa (1936-2025)

"La Fiesta del Chivo" est le roman des dictatures du XXIe siècle, là où "El otoño del patriarca" était celui du XXe, a-t-on écrit. La peur était le ciment de son pouvoir. Sans elle, il n’était qu’un vieillard aux intestins pourris. Rafael Trujillo (Dominicaine, 1930-1961) est dépeint non comme un mythe (García Márquez) ni comme un texte à déconstruire (Roa Bastos), mais comme un mécanisme de pouvoir froid et calculateur. Et son obsession pour la propreté, ses routines méticuleuses, sa paranoïa sexuelle (impuissance et violence envers les femmes) révèlent un homme petit derrière le monstre...

L'une des grandes réussites du roman est de montrer que la dictature ne repose pas uniquement sur la violence. Elle repose également sur la complicité, la peur, l'ambition sociale, le conformisme et parfois même l'admiration sincère que suscite le tyran.

Trujillo apparaît comme un personnage complexe. Vargas Llosa évite d'en faire un simple monstre. Il montre un homme vieillissant, prisonnier de sa propre légende, obsédé par la discipline, convaincu d'incarner la nation. Cette humanisation ne diminue jamais l'horreur du personnage ; elle la rend au contraire plus inquiétante. Le dictateur n'est pas un être exceptionnellement démoniaque : il est le produit extrême d'une logique de pouvoir poussée jusqu'à ses dernières conséquences.

Le romancier s'inscrit ici dans une longue tradition latino-américaine du « roman du dictateur », inaugurée notamment par :

- Miguel Ángel Asturias avec "El Señor Presidente" (1946) ;

- Alejo Carpentier avec "El recurso del método" (1974) ;

- Augusto Roa Bastos avec "Yo el Supremo" (1974) ;

- Gabriel García Márquez avec "El otoño del patriarca" (1975).

Cependant, Vargas Llosa se distingue de ces auteurs par son souci presque documentaire de la précision historique. Là où García Márquez tend vers la mythologie et l'allégorie, La fiesta del Chivo s'appuie sur une vaste documentation historique et restitue avec minutie les mécanismes concrets de la tyrannie.

 

Contrairement à García Márquez ou Roa Bastos , Vargas Llosa dénonce les racines sociales de la tyrannie,

- La bourgeoisie complice : Le père d’Urania, sénateur, livre sa fille au dictateur pour garder son pouvoir. Vargas Llosa expose l’hypocrisie des élites.

- Le peuple et le culte du chef : Scènes de foule en liesse pour Trujillo, malgré les massacres.

- et en fin de compte des assassins de Trujillo motivés par la vengeance personnelle, non par l’idéalisme...

 

Bien que centré sur la République dominicaine, le roman dépasse largement son cadre national.

Trujillo y apparaît comme l'une des incarnations d'une tradition politique latino-américaine plus vaste : celle du caudillo, du chef providentiel, du « père de la nation » qui prétend s'identifier à l'État lui-même.

Le livre dialogue ainsi avec toute l'histoire politique du continent : Juan Manuel de Rosas en Argentine ; Porfirio Díaz au Mexique ; Juan Vicente Gómez au Venezuela ; Anastasio Somoza au Nicaragua ; Alfredo Stroessner au Paraguay ; Augusto Pinochet au Chili.

Sans les confondre, Vargas Llosa suggère que toutes ces expériences reposent sur certaines constantes : personnalisation du pouvoir, clientélisme, militarisation de la vie publique et destruction progressive des contre-pouvoirs.

 

Dès sa publication en 2000, La fiesta del Chivo est salué comme l'un des plus grands romans de Vargas Llosa depuis Conversación en La Catedral (1969) et La guerra del fin del mundo (1981).

De nombreux critiques y voient la synthèse de plusieurs décennies de réflexion sur le pouvoir, la violence politique et la liberté individuelle. Le livre est rapidement traduit dans de nombreuses langues et contribue fortement à la reconnaissance internationale qui culminera avec l'attribution du prix Nobel de littérature à Vargas Llosa en 2010. 


"La dictadura perfecta" (2014), réalisé par le Mexicain Luis Estrada, est une satire politique cinglante qui démonte les mécanismes du pouvoir autoritaire, la collusion entre médias et politique, et l'illusion démocratique au Mexique.

C'est l'un des plus audacieux du cinéma mexicain contemporain.

Le film sort en 2014, sous le gouvernement d'Enrique Peña Nieto (PRI), parti alors au pouvoir depuis des décennies (avec une brève interruption de 2000 à 2012). Le titre fait référence à la célèbre phrase de l’écrivain Mario Vargas Llosa, qui qualifia en 1990 le système politique mexicain de "dictature parfaite" – un régime autoritaire masqué par des élections et un contrôle médiatique. 

Un gouverneur corrompu (joué par Damián Alcázar) est filmé en train de recevoir un pot-de-vin. Pour éviter le scandale, une chaîne de télévision (Televisa) monte une opération de manipulation médiatique pour le transformer en héros national et même en candidat présidentiel. Le film montre comment Televisa (représentée par la fictive TV MX) fabrique l’opinion publique : désinformation (montages vidéo, fausses interviews), détournement de l’attention (création de scandales artificiels pour masquer la corruption), cultes de la personnalité (transformation d’un criminel en "sauveur de la nation")

La démocratie comme illusion : les élections sont une mascarade, le peuple vote, mais les résultats sont pré-déterminés par les élites. La corruption est systémique , policiers, journalistes et politiciens sont tous complices. 

Les acteurs ont su parfaitement endossés leurs caricatures, Damián Alcázar (le gouverneur véreux) incarne à la perfection le politicien cynique, Silverio Palacios (le patron de TV MX) représente le magnat des médias tout-puissant.

Et le film reste toujours pertinent et principalement dans des états, fussent-ils démocratiques, où persiste la collusion médias-pouvoir. Non, la manipulation médiatique et la corruption politique ne sont pas propres au Mexique ..