Attachement & Résilience - John Bowlby (1907-1990), "Attachment and Loss" (1969-1980), "The Making and Breaking of Affectional Bonds" (1979), "A Secure Base: Clinical Applications of Attachment Theory" (1988) - Emmy E. Werner et Ruth S. Smith, "Vulnerable but Invincible" (1982) - Ann S. Masten (1951), "Ordinary Magic: Resilience in Development" (2014/2015) - Boris Cyrulnik (1937), "Sous le signe du lien : Une histoire naturelle de l’attachement" (1989), "Un merveilleux malheur" (1999), "Les Vilains Petits Canards" (2001), "Le Murmure des fantômes" (2003), "De chair et d’âme" (2006), "Les deux visages de la résilience: Contre la récupération d'un concept" (2024) - ...
Last update : 2025/11/11
De l'Attachement à la Résilience - L'intersection entre les travaux sur l'Attachement et ceux sur la Résilience est un processus graduel qui s'est opéré principalement à partir des années 1980-1990, grâce à des convergences conceptuelles et à l'émergence de données longitudinales ...
L'après-Seconde Guerre mondiale fut une période de réflexion intense sur les traumas de masse et la séparation des familles, puis on a cherché, pour faire court, à comprendre non plus seulement la pathologie (ce qui casse), mais les fondations de la santé psychique (ce qui tient, ce qui répare), comment construire des individus suffisamment solides dans un monde souvent anxiogène, comment comprendre nos vulnérabilités sans nous y enfermer, comment valoriser les ressources relationnelles comme fondement de la santé mentale. La notion d'attachement entendait cartographier le système motivationnel qui pousse le petit humain à chercher la proximité, et a montré comment cette première carte relationnelle ("modèle interne opérant") guide toutes les relations futures. La résilience tentait d'explorer quant à elle le continent de la Réponse à l'Adversité. Elle a ainsi cartographié non pas un mécanisme unique, mais un paysage dynamique d'interactions entre risques, ressources internes et soutiens externes. Et montrer que le développement de l'être humain n'est pas une ligne droite prédéterminée, mais un sentier avec des embranchements et des "tournants"...
(PIC: Fred Ross, Artist's daughter at 10 years of age)
Avant ces théories d'Attachement et de Résilience dominaient des modèles plus rigides : un trauma mène nécessairement à la névrose, une enfance malheureuse détermine un adulte brisé ...
Mais nous vivons une époque paradoxale : l'exposition médiatique continue et l'extrême simplification dont nous faisons preuve dans nos façons de pensée ont tôt fait de détourner bien des concepts novateurs jusqu'à les neutraliser totalement ...
Dans un contexte de "résilience", le sujet est fragile, dépendant, relationnel, historiquement situé. Il ne choisit pas son traumatisme et ne contrôle pas sa réparation. Le traumatisme peut laisse des traces et la souffrance persister toute la vie.
Depuis les années 1980, le succès du mot « résilience » se manifeste par des dizaines de milliers de publications scientifiques, lors de milliers de thèses, de centaines de congrès et d’usages variés de ce mot dans la vie quotidienne ...
Et de fait, la réception publique de la résilience va très rapidement aboutir à la rapprocher de la psychologie positive, cette lame de fond initiée par Seligman et Csikszentmihalyi en réaction à une psychologie jugée trop centrée sur la pathologie et visant à promouvoir le bien-être, les forces, l’optimisation, un bien-être qui peut être cultivé intentionnellement.
La résilience décrivait la survie, la psychologie positive prescrit le bonheur, et malgré ses mises en garde, s'élabore entre résilience et psychologie positive une certaine convergence, elle n'est pas théorique mais sociale ...
Ce que l’on fait d’un concept compte autant que ce qu’il dit..
Boris Cyrulnik débute "Les deux visages de la résilience: Contre la récupération d'un concept" (2024), par un simple constat : "Le mot « résilience » connaît un succès international mais son usage, un peu partout, provoque quelques contresens ..."
Ainsi l’abus du terme « résilience » est devenu une réalité observable. L’abus ne tient pas seulement à une surutilisation lexicale, mais à une mutation de régime de sens. Le terme est passé d’un concept descriptif (clinique, processuel, conditionné), à une norme prescriptive (morale, universelle, exigible). Trois formes majeures d’abus sont ainsi identifiables :
a) une extension indéfinie : la résilience est appliquée à toute difficulté, à tout inconfort, à tout stress (elle perd son seuil traumatique).
b) une décontextualisation globale : on parle de résilience sans environnement, sans soutiens, sans conditions sociales.
c) c) une injonction implicite ; ne pas « rebondir » devient un échec personnel, une faiblesse psychique, une faute morale. Le concept sert à trier les individus.
Un concept suit souvent le cycle suivant : création scientifique, vulgarisation, diffusion médiatique, institutionnalisation, appropriation et normalisation sociale, et le plus souvent une critique qui s'exerce structurellement trop tardivement. De fait, le terme de résilience déjà intégré à l’école, au travail, aux politiques de santé mentale, au discours managérial. Il est devenu un outil de gouvernement. La critique n’agit plus sur le concept pur, mais sur ses effets secondaires. L’ambiguïté initiale ne peut plus être annulée ...
Attachement : "Comment se construit le lien humain fondamental et quelles sont ses conséquences sur le développement ?" (théorie normative du développement) ...
La notion d'Attachement est issue de la psychanalyse révisée par l’éthologie (Bowlby) et de l’observation expérimentale fine des dyades (Ainsworth). Sa méthode était clinique, qualitative, éthologique. L'idée que l'amour et le lien affectif sont importants n'était pas totalement nouvelle, mais la manière dont John Bowlby et sa théorie de l'attachement l'ont conceptualisée, scientifiquement étayée et élevée au statut de besoin biologique primaire constituait une rupture radicale avec les paradigmes dominants de l'époque.
Son principe central est que les bébés sont biologiquement programmés pour chercher la proximité d'une figure protectrice (généralement la mère ou le parent principal) en cas de détresse, de peur ou de fatigue. Cette proximité a pour but d'assurer leur survie et leur sécurité. John Bowlby a posé les fondements théoriques, Mary Ainsworth a apporté la preuve expérimentale et a affiné la théorie,
- en développant la célèbre "Situation Étrange", une procédure d'observation standardisée pour enfants de 12 à 18 mois.
- en identifiant et en décrivant les trois styles d'attachement principaux (sécure, insécure-évitant, insécure-ambivalent/résistant). Un quatrième style (désorganisé) a été ajouté plus tard par Main et Solomon.
- en exprimant le rôle crucial de la sensibilité maternelle (la capacité de la mère à répondre de façon appropriée et rapide aux signaux de son bébé) dans la formation d'un attachement sécure.
Résilience : "Pourquoi, face à un même risque, certains enfants s’en sortent-ils bien et d’autres non ?" (théorie de la différenciation des trajectoires face à l’adversité)...
La Résilience est issue de la psychologie du développement, de l’épidémiologie et de la psychiatrie. Sa méthode était empirique, statistique, observationnelle. Sa théorie s’est construit entre les années 1950 et 1970 en réaction à un paradigme dominant centré sur les facteurs de risque et la pathologie, en cherchant à comprendre pourquoi certains enfants ne développaient pas de troubles malgré l’adversité.
Des cliniciens et chercheurs ont commencé à remarquer que certains enfants exposés à des risques graves (pauvreté, guerre, carences affectives) ne développaient pas de troubles et semblaient même s’épanouir. Ce constat a suscité une question révolutionnaire : "Pourquoi ?".
Le terme "résilience" n’était pas encore utilisé.
Norman Garmezy (Années 1970), psychologue clinicien américain, est le premier à avoir systématiquement étudié scientifiquement les enfants qui réussissent malgré l'adversité. Dans son Etude d'enfants de parents schizophrènes (groupe à très haut risque génétique et environnemental), il a systématisé l’étude des "enfants invulnérables" et proposé un modèle tripartite des facteurs de protection (disposition, talents de l'enfant, cohésion familiale, soutien social externe). Il formalisait ainsi le champ et inspirera toute une génération de chercheurs (dont Masten). Mais ce sont Emmy Werner & Michael Rutter (Années 1970-1980) qui ont véritablement construit la théorie scientifique à partir de données solides...
Emmy E. Werner (et Ruth S. Smith) ont identifié et catégorisé les facteurs protecteurs (individuels, familiaux, communautaires) et popularisé le terme "resilience" dans la littérature scientifique anglo-saxonne avec leur livre séminal "Vulnerable but Invincible" (1982). Elles ont prouvé de façon irréfutable que la résilience était un phénomène réel et mesurable. via leur Étude de Kauai (1955-1980s), une méthode longitudinale (suivi de cohortes d’enfants sur des décennies) ...
L'Étude de Kauai (1955, île de Kauai, Hawaï) – Emmy E. Werner & Ruth S. Smith
Suivi de 698 enfants depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte. Beaucoup étaient exposés à des risques élevés : pauvreté, complications périnatales, familles dysfonctionnelles, parents souffrant de problèmes mentaux. La découverte clé (publiée progressivement dans les années 1960-70) : environ un tiers de ces enfants à haut risque sont devenus des adultes compétents, bien adaptés et épanouis. Werner identifiera des facteurs protecteurs sans utiliser le cadre de l’attachement (facteurs individuels, tels que tempérament facile, sociabilité, compétences cognitives; facteurs familiaux, soit au moins une relation affective stable et pas nécessairement la mère; facteurs communautaires, tels que soutien d’adultes extérieurs).
Cette étude prouvait empiriquement que l’adaptation positive était possible malgré le risque, et a listé des facteurs concrets. Le lien stable était vu comme un facteur parmi d’autres, pas comme un système motivationnel central (angle de l'attachement).
"Vulnerable but Invincible" (1982) d’Emmy E. Werner et Ruth S. Smith est généralement considéré comme fondateur dans l’histoire de la résilience, en particulier dans sa formulation et sa diffusion nord-américaine, pour plusieurs raisons structurantes — à la fois méthodologiques, théoriques et idéologiques. L’ouvrage s’appuie sur la Kauai Longitudinal Study, qui suit 698 enfants nés en 1955 à Hawaï, observés de la naissance à l’âge adulte.
Werner et Smith ne définissent pas la résilience comme un processus intrapsychique inconscient (à la manière psychanalytique européenne), mais comme une adaptation positive malgré l’adversité, mesurable par des critères sociaux et fonctionnels (travail, relations, absence de troubles sévères).
Même si l’environnement est pris en compte, le livre insiste fortement sur certains traits personnels retrouvés chez les enfants résilients : tempérament facile, autonomie précoce, compétences sociales, sentiment d’auto-efficacité, capacité à donner du sens à l’expérience. Cette focalisation sur les ressources internes de l’individu est emblématique de l’orientation américaine. Mais Werner et Smith identifient aussi des facteurs protecteurs contextuels : au moins un adulte stable et soutenant, des institutions (école, église, armée, travail), des opportunités de reconnaissance sociale.
À l’époque, la recherche sur l’enfance à risque était dominée par la transmission intergénérationnelle des troubles, les modèles de vulnérabilité cumulative, la prédiction de l’échec. "Vulnerable but Invincible" introduit un changement de paradigme : on ne demande plus seulement « pourquoi ça va mal ? », mais aussi « pourquoi, parfois, ça va bien ? ». Un déplacement de la question fondamental qui inspirera Michael Rutter, Ann Masten (« ordinary magic »), la psychologie positive et les politiques de prévention américaines ...
Michael Rutter, psychiatre et épidémiologiste britannique, a apporté sa rigueur conceptuelle en cherchant à quantifier les effets interactifs des risques et des protections. Il va définir la résilience comme un processus interactif et dynamique (et non un trait de personnalité fixe), et introduire les notions cruciales de "mécanismes de protection" et de "tournants" (turning points). Les risques ne s’additionnent pas, mais interagissent (concept d’"interaction"), et des expériences positives (comme une rencontre, un mariage réussi, une réussite professionnelle) peuvent réorienter une trajectoire de vie négative (notion de "tournant", turning points. Son article de 1987, "Psychosocial resilience and protective mechanisms", est un texte fondateur. Il a théorisé la résilience...
Boris Cyrulnik neuropsychiatre et éthologue français, n'est pas l'"inventeur" du concept au sens scientifique strict, mais en est l'architecte culturel dans le monde francophone. Il a donné un nom grand public et une théorie unificatrice au phénomène. En utilisant la métaphore du "tuteur de résilience" et en insistant sur la narration de soi, il a rendu le concept accessible et puissant. Ses livres ("Un merveilleux malheur", 1999) l'ont fait entrer dans le langage courant. Il a popularisé et incarné la résilience.
Les travaux sur l'Attachement (Bowlby, Ainsworth, Main, 1969-1978) ont rencontrés ceux sur la Résilience (Werner, Cyrulnik, Masten , 1955-1995), avec des ponts explicites construits par des cliniciens et chercheurs comme Fonagy, Mikulincer ou les Guedeney...
Vers 1980, Attachement et Résilience constituent deux champs vigoureux mais distincts,
- L'attachement offre une théorie du développement solide (Bowlby, Ainsworth)
- La résilience offre des observations empiriques sur la réussite malgré l'adversité (Emmy Werner).
Années 1980 - Premières convergences empiriques. Les chercheurs en résilience identifient la "relation stable" comme facteur clé, ce qui évoque fortement la figure d'attachement.
Le Lien Évident : La Figure d'Attachement comme "Facteur Protecteur"
- Ce que disait la résilience (Werner & Smith, 1982) : Le facteur protecteur numéro un identifié dans l'étude de Kauai était la présence d'au moins une figure adulte stable, aimante et soutenante dans l'entourage de l'enfant.
- Ce que disait l'attachement (Bowlby, dès les années 1950) : La figure d'attachement est précisément cette base de sécurité fondamentale. Les chercheurs en résilience (comme Ann Masten) ont commencé à voir dans la relation d'attachement sécure le mécanisme relationnel explicite qui sous-tendait le facteur protecteur "relation adulte stable" qu'ils observaient.
Années 1990 : Période charnière. Les concepts de narratif/cohérence (Main et Cyrulnik) et de régulation du stress (Mikulincer/Shaver et Masten) créent des ponts théoriques solides.
1. Le Rôle Clé de la Mentalisation et de la Cohérence Narrative (Années 1990)
- Avec l'Adult Attachment Interview (AAI), Mary Main (1990) montre que ce n'est pas l'histoire réelle qui compte, mais la capacité à la narrer de façon cohérente ("cohérence narrative"). Cette capacité est liée à un "attachement sécure".
- Boris Cyrulnik (1990s) place la "mise en récit" (la capacité à transformer un trauma en histoire qu'on peut raconter) au cœur du processus de résilience. Pour lui, le "tuteur de résilience" (souvent une figure d'attachement substitutive) permet cette élaboration narrative.
- La rencontre s'opère avec évidence : la "cohérence narrative" (Main) et la "mise en récit" (Cyrulnik) décrivent le même processus psychique de résilience par l'intégration de l'expérience. Le "tuteur de résilience" est une figure d'attachement réparatrice qui offre une base de sécurité pour cette élaboration.
2. L'Attachement comme Système de Régulation du Stress (Années 1990)
- Les chercheurs en attachement (comme Mikulincer & Shaver) démontrent expérimentalement que le système d'attachement est le système de régulation du stress de l'être humain. Un attachement sécure permet une régulation efficace.
- Les chercheurs en résilience (comme Masten) définissent la résilience comme la capacité à "revenir à l'état de fonctionnement de base après une perturbation", ce qui nécessite une régulation du stress.
L'attachement sécure est ainsi reconnu comme le fondement développemental de la capacité à réguler le stress, compétence centrale de la résilience.
Années 2000 à aujourd'hui : Intégration totale. L'attachement est reconnu comme un pilier développemental de la résilience dans les manuels, les recherches et les pratiques cliniques (psychologie du développement, psychotraumatologie)....
- Ann S. Masten (2001)
Dans son ouvrage séminal "Ordinary Magic", elle cite explicitement la théorie de l'attachement comme l'un des systèmes adaptatifs fondamentaux qui sous-tendent la résilience. Elle intègre les concepts de "base de sécurité" et de "modèles internes" dans son modèle.
- Boris Cyrulnik (2000s)
Dans tous ses ouvrages grand public ("Un merveilleux malheur", "Les Vilains Petits Canards"), il utilise constamment le langage de l'attachement (sécurité, lien, figure d'attachement) pour expliquer les mécanismes de la résilience. Il a été le grand passeur francophone de cette synthèse.
- Peter Fonagy (2000s)
Son concept de "mentalisation" (capacité à se comprendre soi-même et autrui), développé dans le cadre de l'attachement, est devenu un concept central pour expliquer la résilience. Un attachement sécure favorise la mentalisation, qui permet de faire face à l'adversité.
ATTACHEMENT THEORY - La théorie de l'attachement est un cadre conceptuel développé en psychologie pour comprendre la dynamique des relations interpersonnelles à long terme entre les êtres humains (au-delà de la seule relation mère-enfant).
Elle place à l'origine de cette dynamique le lien affectif qui se développe entre deux êtres humains (ce lien est le moteur premier du développement relationnel),
- elle le définit en termes de lien émotionnel et de sécurité (émotion / connexion) et sécurité / protection),
- elle l'explicite scientifiquement (l'observation clinique s'est doublée d'une validation empirique qui a fait la force de la théorie),
- et l'élève au statut de besoin aussi fondamental que les besoins physiologiques (manger, boire, dormir), - c'est le cœur de ce qui était nouveau ...
À l'époque, le behaviorisme expliquait le lien mère-enfant par le conditionnement (la mère nourrit, donc l'enfant l'aime). La psychanalyse le réduisait souvent à la satisfaction des pulsions orales. Bowlby a proposé une explication éthologique (basée sur l'étude du comportement animal) : l'attachement est un système comportemental inné et indépendant de la faim, qui a une valeur de survie évolutive (une rupture avec le behaviorisme et la psychanalyse).
Jeune psychiatre, John Bowlby a travaillé dans une clinique pour enfants inadaptés. Il a été frappé par l'histoire d'un adolescent délinquant dont le point commun avec d'autres était une séparation précoce et prolongée d'avec leur mère. Cela a éveillé son intérêt pour l'impact des ruptures du lien maternel.
- L'étude des enfants séparés de leur famille : Pendant la Seconde Guerre mondiale, il a été consulté par l'OMS pour étudier le sort des enfants orphelins ou séparés de leurs parents. Son rapport, Soins maternels et santé mentale (1951), a conclu que pour un développement mental sain, l'enfant devait expérimenter une relation chaude, intime et continue avec sa mère.
- L'influence de l'éthologie (science du comportement animal) : Bowlby a été profondément influencé par les travaux de Konrad Lorenz sur l'empreinte (imprinting) chez les oisons, qui montre l'existence de mécanismes innés de liaison sociale. Il a aussi été marqué par les expériences de Harry Harlow sur les singes rhésus, qui ont démontré que le besoin de contact et de réconfort (la "mère en tissu") était plus fort que le besoin de nourriture (la "mère en fil de fer").
- La cybernétique et la théorie des systèmes : Bowlby a utilisé ces concepts pour décrire le "système d'attachement" comme un système de contrôle homéostatique qui maintient l'équilibre en régulant la distance à la figure d'attachement.
John Bowlby (1907-1990), "Attachment and Loss" (1969-1980)
Psychiatre et psychanalyste britannique, fondateur de la théorie de l'attachement. Ses concepts de "base de sécurité" (Secure Base) et de "modèle interne opérant" (Internal Working Model, IWM) sont directement liés aux capacités de régulation émotionnelle future, pilier de la résilience.
- "Secure Base" : Ce concept explique comment une relation fiable dans l'enfance crée une confiance fondamentale qui permet d'explorer le monde, de prendre des risques et de revenir chercher du réconfort face à l'adversité. C'est le fondement relationnel de la résilience.
- "Internal Working Models" : Ces modèles mentaux (croyances sur soi, sur les autres, sur la disponibilité du soutien) conditionnent notre façon de réagir au stress et à la difficulté tout au long de la vie. Un modèle interne solide ("je suis digne d'être aidé", "on peut compter sur les autres") est un facteur de protection psychologique majeur, au cœur de la capacité résiliente.
Bowlby a développé sa théorie dans une trilogie monumentale, "Attachment and Loss",
- Il y montre comment la construction de cette base et de ces modèles (Attachment), leur mise à l'épreuve par la séparation (Separation), et leur rôle face à la perte (Loss) structurent notre capacité à traverser les épreuves.
- et fonde la théorie de l'attachement en la détachant de la psychanalyse traditionnelle pour l'ancrer dans l'éthologie, la cybernétique et les sciences du développement...
Volume 1 (1969) - "Attachment"
(Attachement)
C'est le volume fondateur. Bowlby y définit le système comportemental d'attachement, la notion de "secure base", et explique la fonction biologique de l'attachement (la proximité protectrice avec la figure d'attachement). Il pose les bases de tout ce qui suivra.
Volume 2 (1973) - "Separation: Anxiety and Anger"
(Séparation : Angoisse et Colère)
Bowlby y analyse en détail les effets de la séparation d'avec la figure d'attachement. Il théorise les phases de protestation, désespoir et détachement observées chez les jeunes enfants séparés. Ce livre est crucial pour comprendre le trauma de la perte et le lien entre attachement et régulation des émotions (anxiété, colère).
Volume 3 (1980) - "Loss: Sadness and Depression)
(Perte : Tristesse et Dépression)
Bowlby étend sa théorie au deuil et à la dépression à l'âge adulte, les reliant aux expériences de perte et aux Internal Working Models développés dans l'enfance. C'est le pont essentiel entre l'attachement infantile et la psychopathologie adulte, montrant comment les modèles internes façonnent nos réactions à la perte.
"The Making and Breaking of Affectional Bonds" (1979)
(Éditions Albin Michel, 2014 pour la traduction française, "Amour et Rupture : les destins du lien affectif") Ce livre regroupe sept conférences prononcées par Bowlby. Il ne s'agit pas d'un nouveau traité théorique, mais d'une application et d'un approfondissement de la théorie de l'attachement à des questions cliniques centrales : l'anxiété, le deuil, la dépression et le processus psychothérapeutique.
Ce livre a été fondateur pour la psychothérapie moderne et la psychotraumatologie,
- en dé-pathologisant les réponses humaines à la perte (tristesse, colère).
- en fournissant un cadre pour comprendre la dépression et l'anxiété comme liées à des expériences relationnelles réelles.
- en posant les bases des thérapies actuelles centrées sur l'attachement et les traumatismes relationnels précoces (comme le modèle de la Mentalisation de Fonagy, issu directement de Bowlby).
"... Ce que j’appelle, par commodité, la théorie de l’attachement est une conceptualisation de la tendance de l’être humain à établir des liens affectifs forts avec d’autres personnes spécifiques, et une explication des nombreuses formes de détresse émotionnelle et de troubles de la personnalité, dont l’anxiété, la colère, la dépression et le détachement affectif, engendrées par une séparation et une perte non voulue. En tant que corpus théorique, elle s’intéresse aux mêmes phénomènes qui ont jusqu’ici été traités sous les appellations de « besoin de dépendance », de « relation d’objet » ou de « symbiose et individuation ».
Elle intègre une bonne partie de l’approche analytique, mais diffère de la psychanalyse classique par l’adoption de principes issus de disciplines relativement nouvelles comme l’éthologie et la théorie du contrôle ; cela lui permet de faire l’économie des notions d’énergie psychique et de pulsion, et aussi de tisser des liens étroits avec la psychologie cognitive. Elle revendique le mérite de concepts qui, bien que psychologiques, sont compatibles avec ceux de la neurophysiologie et de la biologie développementale, tout en obéissant aux critères ordinaires d’une discipline scientifique.
Les partisans de la théorie de l’attachement affirment que de nombreux troubles psychiatriques peuvent être attribués soit à des déviations dans le développement du comportement d’attachement, soit, plus rarement, à un échec de ce développement ; ils soutiennent aussi que cette théorie éclaire et les origines et le traitement de ces troubles.
En quelques mots, la thèse soutenue dans cet exposé est que si nous voulons être à même d’apporter une aide thérapeutique à un patient ainsi affecté, il est nécessaire que nous lui permettions de considérer en détail la manière dont son mode actuel de perception et de gestion des personnes importantes pour lui sur le plan émotionnel, y compris son thérapeute, peut être influencé et sans doute gravement biaisé par les expériences qu’il a vécues avec ses parents au cours de son enfance et de son adolescence, dont certaines se poursuivent peut-être encore aujourd’hui. Cela implique qu’il examine ces expériences le plus honnêtement possible, démarche que son thérapeute peut soit favoriser soit entraver.
Dans un bref exposé, il n’est possible de présenter que les principes, et la logique qui les sous-tend.
Commençons par un rapide aperçu de ce que l’on entend par théorie de l’attachement.
Jusqu’au milieu des années 1950, n’était reconnue qu’une seule approche, explicitement formulée, de la nature et de l’origine des liens affectifs, sur laquelle s’accordaient psychanalystes et théoriciens de l’apprentissage. Elle veut que les liens entre personnes se développent parce qu’un individu découvre que la réduction de certaines pulsionsI, alimentaire chez le nouveau-né et sexuelle chez l’adulte, nécessite un autre être humain. Ce genre de théorie postule deux types de pulsions, primaire et secondaire ; elle classe la nourriture et le sexe comme primaires, et la « dépendance » et les autres relations personnelles comme secondaires. Bien que les théoriciens de la relation d’objet (Balint, Fairbairn, Guntrip, Klein, Winnicott) aient tenté de modifier cette formulation, les concepts de dépendance, d’oralité et de régression persistent à ce jour.
L’étude des effets négatifs de la privation d’attention maternelle sur le développement de la personnalité m’a conduit à remettre en question la pertinence de ce modèle traditionnel. Au début des années 1950, les travaux de Lorenz sur l’empreinte, publiés dès 1935, ont été plus largement diffusés et ils ont offert une autre approche. Il avait découvert qu’au moins chez certaines espèces d’oiseaux se développaient des liens forts à une figure maternelle peu après la naissance, sans aucune référence à la nourriture et du simple fait de l’exposition et de la familiarisation du petit à la figure en question. Convaincu que les données empiriques sur le développement du lien de l’enfant humain à sa mère se comprennent mieux sur la base d’un modèle dérivé de l’éthologie, j’ai esquissé une théorie de l’attachement dans un article paru en 1958 ..."
Thèse principale : Les perturbations psychologiques de l'adulte (notamment les états dépressifs et anxieux) trouvent souvent leur origine dans des expériences réelles de rupture, de perte ou de menaces de perte des liens d'attachement durant l'enfance. Pour soigner, il faut comprendre la logique du système d'attachement et ses dysfonctionnements.
1. La Fabrication des Liens (The Making)
- L'attachement comme système motivationnel autonome : Bowlby réaffirme que le besoin de former des liens affectifs étroits est un impératif biologique primaire, aussi fondamental que la faim ou la sexualité. Ce système (recherche de proximité, angoisse de séparation) est activé par le stress.
- La "base secure" (secure base) : Il développe ce concept central. Une figure d'attachement fiable fournit une base à partir de laquelle l'enfant (puis l'adulte) explore le monde en confiance. La qualité de cette base détermine la sécurité intérieure.
2. La Rupture des Liens (The Breaking) - Le Cœur de l'Ouvrage
C'est la contribution la plus marquante du livre. Bowlby explore les conséquences psychologiques de la rupture des liens.
- Le Deuil et le Trauma de Séparation : Il compare explicitement le processus de deuil chez l'enfant séparé et chez l'adulte. Les phases identifiées (protestation, désespoir, détachement) sont universelles. Le deuil n'est pas une pathologie, mais une réponse naturelle à la perte. Il devient pathologique quand le processus est bloqué ou empêché.
Une idée révolutionnaire : Bowlby réhabilite la colère comme une réaction saine et adaptative à la menace de perte. Sa fonction est de protester contre la séparation et de tenter de restaurer le lien. Une colère excessive ou absente indique un dysfonctionnement du système d'attachement.
L'Anxiété est une réponse à la menace de perte de la figure d'attachement, la Dépression à celle la perte irrémédiable (réelle ou symbolique), souvent liée au désespoir de l'enfance.
Lorsque la protestation a échoué, l'individu peut se couper émotionnellement pour se protéger de la douleur. Cette défense, si elle devient chronique, est très dommageable pour la capacité future à aimer.
3. Implications pour la Psychothérapie. Bowlby esquisse une thérapie centrée sur l'attachement.
- Le Thérapeute comme "Base Secure" Temporaire : Le rôle du thérapeute est de fournir un environnement sûr, fiable et empathique, permettant au patient d'explorer ses modèles relationnels internes douloureux sans crainte.
- Explorer les Modèles Internes Opérants (Internal Working Models) : L'objectif est d'aider le patient à identifier et à réviser les modèles inconscients (ex.: "Je ne mérite pas d'être aimé", "Les autres sont inévitablement rejetants") issus de ses expériences précoces.
- Revisiter et Ré-élaborer le Passé : Il s'agit de permettre au patient de revivre et de réévaluer ses expériences de perte ou de négligence dans un cadre sécurisant, pour en intégrer la douleur et en diminuer l'emprise pathogène.
Bowlby démontre ici avec clarté comment la formation et la rupture des liens sculptent notre vie émotionnelle, et comment une relation thérapeutique sécurisante peut permettre de réparer les blessures liées à ces ruptures.
L'Ouvrage de Synthèse (1988) - "A Secure Base: Clinical Applications of Attachment Theory" (Une base sûre : Applications cliniques de la théorie de l'attachement)
A Secure Base est paru pour la première fois en 1988, alors que Bowlby était dans sa quatre-vingt-et-unième année "c’est sa dernière contribution à la théorie de l’attachement, discipline qu’il avait fondée, avec l’aide de Mary Ainsworth, près d’un demi-siècle plus tôt. Ainsi, A Secure Base résonne comme un adieu – la synthèse du travail d’une vie, mais aussi un hommage et une transmission à la nouvelle génération de chercheurs et de cliniciens de l’attachement.
On y trouve tous les thèmes familiers de Bowlby – la théorie, l’étiologie, la méthodologie, la clinique et la politique. Il y réaffirme les concepts fondateurs de son approche : la primauté de la réaction comportementale d’attachement et son rôle dans la protection contre les prédateurs ; la sensibilité dans l’attention portée à l’enfant comme base de la santé psychologique ; et la permanence de l’importance de l’attachement au cours du cycle de la vie dans son entier. Il argumente avec force en faveur du rôle des malheurs réellement vécus – la privation affective, le deuil non réalisé, le rejet, la confusion, la négligence, les agressions physiques et sexuelles – dans le déclenchement ultérieur de la psychopathologie, par opposition à celui d’entités endopsychiques présumées comme l’« instinct de mort ».
Sur le plan méthodologique, il souligne l’importance de l’observation scientifique systématique des enfants et des parents, par opposition à des reconstructions spéculatives à partir du divan. Sur le plan clinique, il conçoit le thérapeute comme servant de base sécure à ses patients, tremplin leur permettant de s’ouvrir au discours émotionnel fluide, caractéristique de ceux dont l’attachement est sécure.
Enfin, on y trouve le fond de bon sens de la philosophie sociale de Bowlby au cœur de son travail : « La main-d’œuvre féminine et masculine consacrée à la production d’enfants heureux, en bonne santé et autonomes […] ne compte absolument pas. Nous avons créé un monde qui marche sur la tête. » (Postface de Jeremy Holmes).
C'est l'ouvrage le plus accessible et le plus utilisé en contexte clinique. Basé sur une série de conférences, Bowlby y résume de manière claire et puissante les principes de sa théorie et ses implications pour la psychothérapie. Il y approfondit le rôle du thérapeute comme "secure base" permettant au patient de réviser ses Internal Working Models dysfonctionnels. C'est le livre à lire pour comprendre le lien direct entre attachement, résilience et processus thérapeutique.
Traduction française "Le lien, la psychanalyse et l'art d'être parent" (2011) / "Amour et violence: La vie relationnelle en famille" ( Albin Michel, Nouvelle édition, 2022) ...
"... Rappelons que la théorie de l’attachement a été conçue pour expliquer certains schémas comportementaux, caractéristiques non seulement des bébés et des jeunes enfants mais aussi des adolescents et des adultes, jusqu’alors conceptualisés en termes de dépendance et de ses excès. Sa formulation d’origine a été particulièrement influencée par l’observation des réactions de jeunes enfants placés dans un lieu inconnu en compagnie de personnes inconnues, et par les effets immédiats d’une telle expérience sur leur relation avec leurs parents. Par la suite, la théorie est restée étroitement liée à des observations détaillées et à des entretiens sur les réactions des individus à des situations spécifiques. Sur le plan historique, elle est issue de la tradition psychanalytique de la relation d’objet ; mais elle s’inspire aussi de concepts empruntés à la théorie de l’évolution, à l’éthologie, à la théorie du contrôle et à la psychologie cognitive. Elle constitue donc une reformulation de la métapsychologie psychanalytique en des termes compatibles avec la biologie et la psychologie modernes, et conformes aux critères classiquement attendus d’une science naturelle (voir quatrième conférence).
La théorie de l’attachement met l’accent sur :
(a) le statut primaire et la fonction biologique des liens affectifs intimes entre individus, avec l’hypothèse que leur création et leur maintien sont contrôlés par un processus cybernétique piloté par le système nerveux central, au moyen de modèles de travail de soi et de la figure d’attachement en étroite relation;
(b) la puissante influence dans le développement de l’enfant de la manière dont il est traité par ses parents, et tout particulièrement par sa figure maternelle ;
(c) et la nécessité, liée aux connaissances actuelles sur le développement du bébé et de l’enfant, de remplacer par la notion de trajectoires développementales les conceptions prônant des phases spécifiques où une personne peut se trouver bloquée et/ou régresser.
Primauté des liens émotionnels intimes
La théorie de l’attachement considère la tendance à établir des liens affectifs intimes avec certaines personnes comme une composante fondamentale de la nature humaine, en germe dès la naissance et active tout au long de la vie adulte jusqu’aux âges les plus avancés. Pendant la petite enfance et l’enfance, ces liens concernent les parents (ou les substituts parentaux) vers lesquels l’individu se tourne pour obtenir protection, réconfort et soutien. Lorsque tout va bien, ces liens persistent à l’adolescence et à l’âge adulte, mais se voient complétés par de nouvelles relations, généralement de nature hétérosexuelle. Bien que l’alimentation et la sexualité jouent parfois un rôle important dans la relation d’attachement, celle-ci existe de plein droit et remplit une fonction clé à part entière dans la survie, à savoir la protection. Au départ, les seuls moyens de communication entre le bébé et sa mère passent par l’expression affective et le comportement qui l’accompagne. Bien que s’y ajoute ensuite la parole, cette communication par le biais de l’émotion reste néanmoins une caractéristique essentielle des relations intimes au cours de l’existence.
Donc, dans le cadre de l’attachement, les liens affectifs intimes ne sont considérés ni comme subordonnés ni comme dérivés de l’alimentation et de la sexualité. Le désir impérieux de réconfort et de soutien face à l’épreuve n’est pas davantage considéré comme infantile, comme l’implique la théorie de la dépendance. Au lieu de cela, la capacité à créer des liens affectifs intimes avec d’autres personnes, dans le rôle de careseeker ou celui de caregiver selon les occasions, est considérée comme une caractéristique essentielle du fonctionnement efficace de la personnalité et de la santé psychique.
En règle générale, la recherche d’attention est le fait de celui qui se sent faible et moins expérimenté vis-à-vis d’un autre qu’il onsidère plus fort et/ou plus sage. Un enfant ou un individu plus âgé dans le rôle de careseeker reste non loin du caregiver, le degré de proximité ou d’accessibilité immédiate variant selon les circonstances : d’où la notion de comportement d’attachement.
Être caregiver, rôle majeur des parents, complémentaire du comportement d’attachement, est considéré de la même façon qu’être careseeker, c’est-à-dire comme une composante fondamentale de la nature humaine (voir la première conférence).
L’exploration de l’environnement, qui inclut le jeu et diverses activités avec les pairs, constitue la troisième composante de base, à l’antithèse du comportement d’attachement. Quand un individu (quel que soit son âge) se sent en confiance, il a tendance à explorer l’environnement en s’éloignant de sa figure d’attachement. En cas d’alerte, d’inquiétude, de fatigue ou de malaise, il ressent un besoin de proximité. Nous voyons là le schéma typique d’interaction entre enfant et parent appelé « exploration à partir d’une base sécure », qu’Ainsworth a été la première à décrire. Pour un enfant bien portant, savoir que son parent est accessible et qu’il réagira au moindre appel, lui permet de se sentir suffisamment en confiance pour explorer l’environnement. Au départ, ces explorations sont limitées à la fois dans le temps et dans l’espace. Vers le milieu de la troisième année cependant, un enfant sécure commence à se sentir suffisamment sûr de lui pour s’éloigner davantage et plus longtemps – d’abord des demi-journées, puis des journées entières. Avec l’adolescence, il peut rester à distance pendant des semaines, voire des mois, mais un port d’attache sûr demeure indispensable à son fonctionnement optimal et à sa santé psychique. Notez que la notion de base sécure est centrale à l’approche psychothérapeutique proposée.
Pendant les premiers mois de sa vie, un bébé manifeste de nombreuses réactions qui composeront ultérieurement son comportement d’attachement, mais le schéma ne s’organise véritablement qu’au bout de six mois. Dès la naissance, il fait preuve d’une capacité embryonnaire à s’engager dans des interactions sociales et il montre du plaisir à le faire : il n’existe donc pas de phase autistique ou narcissique. De plus, en quelques jours, il est capable de reconnaître spécifiquement sa mère à son odeur et au son de sa voix, et aussi en fonction de la manière dont elle le tient. La discrimination visuelle n’est fiable qu’à partir du deuxième trimestre. Au départ, pleurer est pour lui le seul moyen de signaler son besoin d’attention, et l’apaisement la seule manière de montrer qu’il est satisfait. Au cours du deuxième mois, cependant, son sourire social devient un puissant encouragement pour sa mère à s’occuper de lui, et son répertoire de communication affective s’élargit rapidement.
Le développement du comportement d’attachement en système organisé, qui a pour but le maintien de la proximité ou de l’accessibilité d’une figure maternelle spécifique, exige que l’enfant dispose de la capacité cognitive de garder à l’esprit sa mère en son absence : cette compétence s’acquiert au deuxième semestre.
Ainsi après neuf mois, la grande majorité des bébés réagissent en protestant et en pleurant quand on les laisse avec quelqu’un qu’ils ne connaissent pas, ils manifestent aussi une irritabilité et un rejet plus ou moins prolongés vis-à-vis de la personne étrangère. De telles observations montrent que pendant cette période, un bébé devient capable de représentation, et qu’un modèle de travail de sa mère lui est progressivement disponible à des fins de comparaison pendant son absence et de reconnaissance lors de son retour. Complémentaire de ce modèle de sa mère, se développe chez lui un modèle de lui-même en interaction avec elle ; idem pour son père.
Un des fondements de la théorie de l’attachement réside dans l’hypothèse que le comportement d’attachement est régi par un mécanisme de contrôle au sein du système nerveux central, semblable aux processus de contrôle physiologique qui maintiennent dans des limites données les paramètres vitaux tels que la pression artérielle et la température corporelle. Ainsi est avancée l’idée que d’une manière analogue à l’homéostasie physiologique, le système de contrôle de l’attachement maintient la relation d’une personne à sa figure d’attachement au sein de certaines limites de distance et d’accessibilité, par un recours à des modes de communication de plus en plus sophistiqués. En tant que tels, les effets de sa mise en œuvre constituent un exemple de ce que l’on peut utilement appeler l’homéostasie environnementale5. L’hypothèse d’un tel mécanisme de contrôle (avec des systèmes analogues régulant d’autres types de comportement) conduit la théorie de l’attachement à inclure une conception de la motivation susceptible de remplacer les approches traditionnelles fondées sur le postulat d’une accumulation d’énergie ou de pulsion. Une théorie du contrôle présente de multiples avantages, dont l’accent mis autant sur les conditions d’extinction d’une séquence comportementale que sur ses déclencheurs, et elle offre un cadre fécond à la recherche empirique.
L’existence d’un système de contrôle de l’attachement, et son lien avec les modèles de travail de soi et de la (ou des) figure(s) d’attachement élaborés dans le psychisme au cours de l’enfance, sont considérés comme essentiels au fonctionnement de la personnalité, la vie durant."
"Schémas d’attachement et ce qui influence leur développement
Le deuxième domaine auquel la théorie de l’attachement porte une attention particulière est le rôle joué par les parents dans la manière dont un enfant se développe. On dispose d’une quantité impressionnante de données prouvant, chaque jour davantage, que les schémas d’attachement mis en place par un individu au cours de ses années d’immaturité – petite enfance, enfance, et adolescence – sont profondément influencés par la manière dont ses parents (ou d’autres figures parentales) le traitent. Ces informations proviennent de plusieurs recherches systématiques, dont les plus convaincantes sont les études prospectives du développement socio-émotionnel au cours des cinq premières années, menées par des psychologues du développement dotés aussi d’une culture clinique. Initiées par Ainsworth6 ; et poursuivies, entre autres, par Main7 aux États-Unis et par les Grossmann8 en Allemagne, ces recherches se multiplient aujourd’hui rapidement. Leurs résultats sont d’une cohérence remarquable, et des plus clairs quant à leur importance clinique.
Trois principaux schémas d’attachement, initialement décrits par Ainsworth et ses collègues en 1971, sont aujourd’hui identifiés avec certitude, ainsi que les conditions familiales qui y contribuent. On trouve d’abord le schéma d’attachement sécure où l’individu est sûr de la disponibilité, de la réceptivité et de l’aide de son parent (ou de sa figure parentale) en cas de situation difficile ou effrayante. Cette assurance lui permet de s’aventurer sans crainte dans ses explorations du monde. Ce schéma est favorisé par un parent, en particulier la mère dans les premières années, qui se montre immédiatement disponible, sensible aux signaux de son enfant, et qui réagit avec amour lorsqu’il recherche sa protection et/ou son réconfort.
Un deuxième schéma est celui de l’attachement anxieux résistant où l’individu n’est pas certain de la disponibilité, de la réceptivité ou de l’aide de son parent s’il fait appel à lui. Cette incertitude le conduit à être toujours enclin à l’angoisse de séparation, il a tendance à se montrer collant et il a peur d’explorer le monde. Ce schéma, où le conflit est évident, est suscité par l’irrégularité de la disponibilité et de l’aide du parent, par les séparations et, comme le montrent les données cliniques, par les menaces d’abandon utilisées comme moyen de contrôle.
Le troisième schéma est l’attachement anxieux évitant où l’individu n’est nullement assuré de la bienveillance d’autrui lorsqu’il recherche de l’attention, mais s’attend au contraire à être repoussé. Contraint de vivre sa vie sans l’amour et le soutien des autres, il essaie de devenir autosuffisant sur le plan affectif, et il peut ultérieurement être diagnostiqué comme narcissique ou porteur d’un faux self tel que le décrit Winnicott9. Ce schéma, où le conflit est davantage masqué, est la conséquence de rebuffades par la mère des demandes de réconfort et de protection. Les cas les plus extrêmes sont engendrés par des rejets répétés.
Bien que dans la plupart des cas, le schéma observé soit assez précisément conforme à l’un ou l’autre de ces trois types bien identifiés, des exceptions laissent perplexe. Lors de la procédure d’évaluation utilisée dans ces recherches (la situation étrange d’Ainsworth), où les interactions mère-bébé sont observées au cours d’une série de brefs épisodes, certains enfants sont apparus désorientés et/ou désorganisés. L’un se montre hébété ; un autre s’immobilise, figé ; un troisième se lance dans des stéréotypies, un quatrième entame un mouvement, puis s’arrête sans raison. Après examen, Main et ses collègues ont finalement attribué ces formes particulières de comportement à une version désorganisée de l’un des trois schémas types, le plus souvent le schéma anxieux résistant10. On en trouve des exemples chez des bébés ayant, de source sûre, subi des violences physiques et/ou des négligences graves de la part d’un parent11. D’autres ont des mères souffrant d’une forme sévère de dépression bipolaire et qui réagissent à leur enfant de manière irrégulière et imprévisible12. D’autres encore ont des mères toujours absorbées par le deuil d’une figure parentale perdue pendant leur propre enfance ou qui ont elles-mêmes été victimes de violence physique ou sexuelle lorsqu’elles étaient jeunes13. Ces cas de schémas déviants sont évidemment très préoccupants sur le plan clinique, et ils font actuellement l’objet d’une grande attention.
La connaissance des origines de ces schémas déviants confirme au-delà de tout doute possible l’impact sur le schéma d’attachement d’un enfant de la manière dont son parent le traite. Cependant, des éléments supplémentaires à l’appui de cette thèse se dégagent des observations détaillées de la manière dont différentes mères se comportent avec leur enfant de 2 ans et demi lors d’une expérience en laboratoire. Dans cette étude, on donne à l’enfant une petite tâche à réaliser, dont la difficulté requiert qu’il demande un peu d’aide pour parvenir à la solution, et sa mère est laissée libre de ses interactions avec lui. Cette situation montre que la manière dont elle le traite est en étroite corrélation avec le schéma d’attachement présenté par lui envers elle, dix-huit mois plus tôt. Ainsi, la mère d’un enfant à l’attachement auparavant évalué comme sécure se montre attentive et sensible à la performance de celui-ci, et réagit à ses succès et à ses difficultés par de l’aide et des encouragements. A contrario, la mère d’un enfant à l’attachement auparavant évalué comme insécure se montre moins attentive et/ou moins sensible. Dans certains cas, ses réponses n’interviennent pas au bon moment et sont inefficaces ; dans d’autres, elle n’accorde que peu d’attention à ce qu’il est en train de faire ou à ce qu’il ressent ; dans d’autres encore, elle désavoue et rejette activement ses demandes d’aide et d’encouragements. Remarquons au passage que le schéma d’interaction adopté par la mère d’un bébé sécure fournit un excellent modèle à celui des interventions thérapeutiques préconisé ici.
Lorsque l’on souligne ainsi l’immense influence exercée par une mère sur le développement de son enfant, il est indispensable aussi de tenir compte de ce qui la conduit à adopter le style de maternage qui est le sien. Ce qui a un impact notable à ce niveau est la dose de soutien affectif dont elle dispose ou non à ce moment-là. D’un autre côté intervient le type de maternage qu’elle a elle-même reçu, enfant. Une fois ces facteurs reconnus, comme ils le sont depuis fort longtemps par de nombreux cliniciens d’orientation analytique, l’idée de blâmer les parents s’évanouit et se voit remplacée par une approche thérapeutique. Puisque les problèmes affectifs des parents, issus du passé, et leurs effets sur leurs enfants, sont aujourd’hui devenus un champ de recherche systématique, on trouvera une brève description des travaux actuels à la fin de la huitième conférence."
(...)
Trajectoires de développement de la personnalité
Un autre point encore sur lequel la théorie de l’attachement diffère des approches psychanalytiques traditionnelles, c’est qu’elle conçoit le développement non comme une série de stades avec des individus bloqués ou pouvant régresser à certains d’entre d’eux, mais comme une trajectoire donnée parmi une gamme de possibilités. Certaines de ces trajectoires sont compatibles avec un développement sain ; d’autres s’en écartent dans un sens ou dans l’autre et ne le sont pas.
Toutes les variantes du modèle traditionnel partent du principe qu’à un stade donné du développement normal, un enfant présente des caractéristiques psychologiques considérées comme pathologiques chez un individu plus âgé. Ainsi, un adulte chroniquement anxieux et collant sera présenté comme ayant une fixation ou ayant régressé à une supposée phase d’oralité ou de symbiose ; alors qu’un individu profondément renfermé sera censé avoir fait retour à une supposée phase d’autisme ou de narcissisme. Les études systématiques et attentives des bébés humains, comme celles rapportées par Stern28, ont rendu ce modèle intenable. Les observations montrent que les nourrissons ont une réceptivité sociale dès la naissance. Les bébés au développement sain ne se révèlent pas anxieusement collants, sauf lorsqu’ils sont effrayés ou en détresse ; le reste du temps, ils explorent avec confiance leur environnement.
Le modèle des trajectoires de développement considère que le nourrisson à la naissance a une multiplicité de trajectoires qui s’ouvrent à lui, la suite étant déterminée à chaque instant par l’interaction de l’individu tel qu’il est à ce moment-là avec l’environnement dans lequel il se trouve alors. Chaque bébé dispose de son propre potentiel de trajectoires développementales qui, sauf cas de dommages neurologiques congénitaux, en comporte de nombreuses compatibles avec la santé psychique, mais aussi d’autres qui ne le sont pas. La trajectoire particulière empruntée par chaque individu est déterminée par l’environnement qu’il rencontre, en particulier la manière dont ses parents (ou ses substituts parentaux) le traitent, et la manière dont il leur répond. Les enfants qui ont des parents sensibles et réceptifs peuvent suivre une voie saine. Ceux qui ont des parents insensibles, qui ne réagissent pas, les négligents ou les rejettent, courent le risque d’emprunter une trajectoire déviante, jusqu’à un certain point incompatible avec la santé psychique, et qui les rend vulnérables à un effondrement en cas de confrontation à des événements très défavorables. Mais même dans ce cas, comme le cours ultérieur du développement n’est pas fixe, des changements dans la manière dont l’enfant est traité peuvent modifier la trajectoire dans le sens d’une amélioration ou d’une dégradation. Bien que cette capacité de modification développementale faiblisse avec l’âge, le changement existe tout au long de la vie, et des évolutions pour le meilleur ou pour le pire sont donc toujours possibles. Ce potentiel permanent d’évolution signifie qu’à aucun moment de la vie, personne n’est invulnérable à tous les malheurs, mais aussi qu’à aucun moment de la vie, personne n’est imperméable aux influences favorables. Et c’est justement ce qui permet l’efficacité thérapeutique."
Mary Ainsworth (1913-1999)
Psychologue du développement. Elle a rendu opérationnelle la théorie de Bowlby grâce à sa "Situation Étrange" (Strange Situation Procedure, SSP), qui lui a permis de classer les styles d'attachement (Attachment patterns / classifications), chaque style reflétant une stratégie d'adaptation de l'enfant pour gérer le stress de la séparation et la présence d'un étranger ...
"Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation" (1978)
( Les Patterns d'attachement : Étude psychologique de la Situation étrange)
L'Étude Fondamentale de Baltimore. Auteurs : Mary D. S. Ainsworth, Mary C. Blehar, Everett Waters, & Sally Wall. C'est la pierre angulaire de son œuvre, qui présente les résultats de la Strange Situation et établit le lien crucial entre le comportement maternel et le type d'attachement.
Mary Ainsworth définit la "Strange Situation" comme un protocole d'observation standardisé en laboratoire conçu pour évaluer la qualité de l'attachement d'un enfant en bas âge (généralement âgé de 12 à 18 mois) à sa figure d'attachement principale (le plus souvent la mère). Il ne s'agit pas de tester l'intelligence ou la sociabilité de l'enfant, mais d'activer son système d'attachement par le biais d'un stress modéré (une situation étrange, la présence d'un inconnu, et deux séparations brèves), afin d'observer comment il utilise sa figure d'attachement comme une "base de sécurité" pour explorer et comme une source de réconfort lorsqu'il est perturbé.
La Structure du Protocole est précise, 8 Épisodes de 3 minutes chacun, révélant des aspects différents de la relation ..
- Introduction (Mère et enfant) : L'expérimentateur fait entrer la mère et l'enfant dans une pièce aménagée avec des jouets. La mère reste passive.
- Exploration libre (Mère et enfant) : L'enfant explore les jouets. On observe son utilisation de la mère comme base de sécurité (regards, partage vocal, retour vers elle).
- Arrivée d'un "Étranger" (Mère, enfant, étranger) : Un adulte inconnu entre. Il parle d'abord à la mère, puis tente progressivement d'interagir avec l'enfant. On observe la réaction à l'inconnu.
- Première Séparation (Enfant et étranger seul) : La mère sort discrètement de la pièce, laissant l'enfant avec l'étranger. C'est le premier stress de séparation. On observe la détresse et si l'enfant accepte le réconfort de l'étranger.
- Première Réunion (Mère et enfant) : La mère revient, salue et réconforte l'enfant si nécessaire. L'étranger sort discrètement. C'est l'épisode le plus révélateur. On observe la capacité de l'enfant à retrouver le contact et à se réconforter auprès de la mère, puis à retourner jouer.
- Deuxième Séparation (Enfant seul) : La mère part à nouveau, laissant l'enfant complètement seul. C'est le stress maximal.
- Retour de l'Étranger (Enfant et étranger seul) : L'étranger revient avant la mère, tentant à nouveau de réconforter l'enfant.
- Deuxième Réunion (Mère et enfant) : La mère revient définitivement. On observe à nouveau les comportements de réunion, souvent plus intenses.
Les chercheurs codent minutieusement les comportements dans quatre domaines clés, surtout pendant les épisodes de réunion (5 et 8), la Proximité et le Contact recherchés, le Contact Maintenu une fois établi, la Résistance (colère, hostilité envers la mère), l'Évitement (ignorer la mère, détourner le regard).
C'est à partir de ces observations qu'Ainsworth a établi ses trois patterns principaux. La Strange Situation est devenue l'outil standard mondial pour mesurer l'attachement dans la petite enfance. Sa puissance réside dans sa validité écologique (elle fait appel à des comportements naturels) et sa capacité à prédire le développement futur (compétences sociales, régulation émotionnelle). ...
1- Sécure (Secure, Group B) - La Confiance Fondée
Un attachement sécure caractérise une relation où l'enfant utilise sa figure d'attachement comme une "base de sécurité" efficace pour explorer le monde et comme un "havre de paix" fiable pour se réconforter en cas de détresse.
Logique interne (Modèle Interne Opérant) :
- Image de soi : "Je suis digne d'amour et d'attention."
- Image de l'autre : "Mon parent est disponible, sensible et réconfortant quand j'ai besoin de lui."
Stratégie affective : Exprimer ouvertement ses besoins d'attachement et de réconfort, avec la certitude qu'ils seront comblés.
Origine développementale : Associé à une parentalité sensible et cohérente – la figure d'attachement répond de façon appropriée, rapide et chaleureuse aux signaux de l'enfant.
Trajectoire typique : Ces enfants développent une bonne régulation émotionnelle, une estime de soi positive, des compétences sociales et une capacité à nouer des relations intimes et confiantes.
2. - Évitant (Avoidant, Group A) - L'Autonomie Défensive
Un attachement évitant caractérise une relation où l'enfant minimise l'expression de ses besoins d'attachement et maintient une distance comportementale et affective avec sa figure d'attachement, particulièrement en situation de stress.
- Comportements-clés dans la Strange Situation :
Pendant l'exploration : Il explore de manière excessivement indépendante, semblant détaché de la mère, avec peu de partage ou de vérification visuelle.
Lors des séparations : Il montre peu ou pas de détresse visible, comme indifférent au départ de la mère.
Lors des réunions : Il évite activement le contact et l'interaction. Il peut détourner le regard, s'éloigner, ou se concentrer intensément sur un jouet pour ignorer le retour de la mère. S'il est pris, il reste passif ou se raidit.
- Logique interne (Modèle Interne Opérant) :
Image de soi : "Mes besoins d'affection et de réconfort ne seront pas accueillis (voire seront rejetés)."
Image de l'autre : "Mon parent est émotionnellement indisponible, rejetant ou intrusif."
- Stratégie affective : Désactiver le système d'attachement ("déactivation stratégique"). Ne pas montrer sa détresse pour éviter le rejet anticipé et préserver une proximité physique minimale.
- Origine développementale : Associé à une parentalité rejetante, distante ou intrusive, qui décourage l'expression des besoins affectifs et valorise une indépendance précoce.
- Trajectoire typique : Ces enfants peuvent devenir des adultes qui privilégient l'autonomie au détriment de l'intimité, ont du mal à demander de l'aide, et peuvent paraître froid ou hyper-indépendants.
3. - Anxieux/Résistant (Anxious/Resistant or Ambivalent, Group C) - La Préoccupation Anxieuse
Un attachement anxieux-résistant caractérise une relation où l'enfant est préoccupé par la disponibilité de sa figure d'attachement, mais reste dans l'incertitude quant à sa capacité à obtenir du réconfort. Il oscille entre la recherche de contact et la résistance/colère.
- Comportements-clés dans la Strange Situation :
Pendant l'exploration : Il explore très peu, paraît anxieux, passif ou collant à la mère, même en sa présence.
Lors des séparations : Il montre une détresse extrême et intense.
Lors des réunions : Il manifeste un comportement ambivalent et contradictoire : il cherche le contact (se précipite) mais y résiste activement une fois obtenu (se raidit, se débat, tape, repousse la mère tout en continuant de pleurer). Il est impossible à apaiser et ne retourne pas au jeu, restant focalisé sur la mère dans un état de détresse mêlée de colère.
- Logique interne (Modèle Interne Opérant) :
Image de soi : "Je ne suis pas sûr de mériter une réponse constante."
Image de l'autre : "Mon parent est imprévisible, inconstant dans ses réponses, parfois sensible, parfois négligent."
- Stratégie affective : Hyperactiver le système d'attachement ("hyperactivation stratégique"). Amplifier les signaux de détresse (cris, accrochage) pour tenter de s'assurer de l'attention, tout en étant en colère contre l'incertitude passée.
- Origine développementale : Associé à une parentalité inconstante, imprévisible – la réponse aux besoins de l'enfant est erratique, dépendante de l'humeur du parent, et non synchrone avec les signaux de l'enfant.
- Trajectoire typique : Ces enfants peuvent devenir des adultes préoccupés par leurs relations, craignant l'abandon, ayant besoin de validation constante, et éprouvant des difficultés à gérer leurs émotions (instabilité affective).
C'est le premier ouvrage à fournir des données systématiques validant la théorie de Bowlby. Il démontre que les comportements d'attachement sont mesurables et classifiables.
- La triade des patterns : Il définit officiellement les trois premiers patterns d'attachement (sécure, évitant, anxieux-résistant) à partir des réactions de l'enfant pendant les réunions de la Strange Situation.
- Lien avec la sensibilité maternelle : L'étude établit le lien corrélatif fondamental entre la "sensibilité maternelle" (maternal sensitivity) aux signaux du bébé et le développement d'un attachement sécure. Ce point est central pour comprendre l'origine des différences individuelles et les leviers de prévention.
- Le type Désorganisé/Désorienté (Groupe D) a été ajouté plus tard (1986) par Mary Main et Judith Solomon pour catégoriser les enfants dont les comportements lors des réunions étaient incohérents, contradictoires ou effrayés (ex. : s'effondrer, se figer, avoir des mouvements stéréotypés), souvent liés à des traumatismes ou à une grande peur de la figure d'attachement elle-même.
2. "Infancy in Uganda: Infant Care and the Growth of Love" (1967)
L'Étude Préliminaire en Ouganda. Cette étude ethnographique a posé les bases de ses concepts clés. C'est lors de cette observation naturaliste de mères et de nourrissons en Ouganda qu'Ainsworth a pour la première fois identifié les concepts de "base sécurisante" (secure base) et de "figure d'attachement privilégiée". Elle y a aussi observé des précurseurs des patterns d'attachement qu'elle formalisera plus tard.
Elle montre que les comportements d'attachement sont universels et observables dans un contexte culturel différent, renforçant la base éthologique de la théorie.
- Avant Ainsworth, l'attachement était une théorie. Avec la "Strange Situation", elle en a fait un construct mesurable, permettant des décennies de recherches en psychologie du développement.
- Son travail a fourni le lien empirique entre le comportement des parents (la sensibilité) et l'organisation psychologique de l'enfant (le pattern d'attachement). Elle a répondu à la question "Comment se transmet et se construit la sécurité ou l'insécurité ?".
Fondation pour la résilience ...
En identifiant le pattern "SECURE" comme étant associé à une mère sensible et réactive, elle a pointé l'environnement relationnel précoce comme facteur déterminant des capacités futures de régulation émotionnelle, d'exploration et de confiance – toutes compétences au cœur de la résilience. Sa classification permet de prédire, en partie, les trajectoires développementales.
RESILIENCE - La recherche montre que la qualité de l'attachement dans l'enfance sert de fondation essentielle au développement de la résilience à l'âge adulte....
- L'enfant internalise un sentiment de sécurité et de confiance. En cas de stress, cette base intérieure lui permet d'explorer, de faire face aux difficultés et de demander de l'aide. Grâce à la co-régulation par le parent, l'enfant apprend à identifier, exprimer et gérer ses émotions (peur, colère, tristesse). Cette compétence est cruciale pour traverser l'adversité sans être submergé.
- L'enfant développe une image de lui-même comme étant digne d'amour et de soutien, et une image des autres comme étant fondamentalement bienveillants. Cette confiance facilite la recherche de soutien social, un facteur clé de résilience.
Les styles d' "ATTACHMENT INSECURES" peuvent compliquer le développement de la résilience, sans pour autant la rendre impossible.
- Attachement anxieux : L'individu peut être submergé par ses émotions face au stress, avoir du mal à se calmer seul et rechercher de façon excessive l'approbation des autres, ce qui peut l'épuiser.
- Attachement évitant : La stratégie est de minimiser ou nier les émotions et les besoins d'attachement. En situation de crise, la personne peut se replier sur elle-même, refusant le soutien dont elle a besoin, ce qui fragilise sa résilience.
- Attachement désorganisé (lié à des traumatismes précoces) : Il est associé aux plus grandes difficultés, avec souvent une confusion entre la source du réconfort et de la peur. La régulation émotionnelle est très difficile, et la résilience nécessite un travail thérapeutique important.
Le Mécanisme Clé : La Régulation Émotionnelle ...
Le pont principal entre attachement et résilience est la capacité à réguler ses émotions. C'est la compétence que l'on apprend (ou pas) dans la relation d'attachement.
Un enfant sécure apprend que la détresse est tolérable et peut être apaisée.
Cette capacité à traverser et à survivre aux émotions négatives est au cœur de la résilience : "Je peux avoir très peur ou très triste, mais je sais que cela va passer et que je peux trouver du réconfort."
La Plasticité et les "Figures d'Attachement Tardives" ...
La théorie de l'attachement n'est pas un destin. Même avec un passé d'attachement insécure, la résilience peut se développer. Ou, pour reprendre la formulation bien connue, notre histoire ne détermine pas notre destin ...
- Relations réparatrices : Une relation stable et sécurisante plus tard dans la vie (avec un conjoint, un ami, un thérapeute, un mentor) peut servir de "base de sécurité corrective". Cette personne devient une nouvelle figure d'attachement qui permet de réviser les modèles internes négatifs.
- Thérapie : La relation thérapeutique est souvent conçue comme une relation d'attachement sécure où le client peut explorer ses schémas et développer de nouvelles compétences de régulation et de confiance.
- Prise de conscience (Mentalisation) : Comprendre son histoire d'attachement ("pourquoi je réagis comme cela") permet de prendre de la distance par rapport à ses schémas automatiques et de choisir des réponses plus adaptées.
Le concept de résilience est exploré par deux voies,
- le courant anglo-saxon, qui tend à voir la résilience comme un phénomène à modéliser ("Qu'est-ce qui, dans le développement normal et l'environnement, permet de résister ?"),
- et le courant francophone, qui tend à la voir comme un parcours à raconter ("Comment un être humain peut-il revivre et se reconstruire après avoir été brisé ?").
Mais aujourd'hui les chercheurs anglo-saxons intègrent de plus en plus la dimension narrative tandis que les Européens s'appuient sur les données empiriques pour étayer leurs modèles. : une certaine convergence ...
1. Le Courant Anglo-Saxon (Illustré par Masten) est fortement ancré dans la psychologie du développement et la psychologie positive, mais aussi dans l'épidémiologie et la psychologie communautaire.
Une approche Top-down qui part d'études de grandes cohortes pour identifier des facteurs de protection mesurables et universels (attachement, QI, soutien social, qualité de l'école). La résilience est vue comme une variable de résultat (un "bon développement malgré l'adversité").
L'objectif est de comprendre les mécanismes pour élaborer des programmes de prévention et d'intervention validés scientifiquement, applicables à l'échelle des populations (politiques publiques).
Une métaphore : La résilience comme un système immunitaire psycho-social qu'il faut renforcer.
Caractéristiques clés de cette orientation américaine ...
- Fonctionnaliste : la résilience est évaluée par la capacité à « fonctionner » dans la société.
- Développementale : elle s’observe dans le temps, par trajectoires.
- Pragmatique : elle est utile pour orienter prévention et politiques publiques.
On est loin d’une lecture tragique du traumatisme : la vulnérabilité n’exclut pas l’adaptation réussie.
Ann S. Masten, Psychologue du développement, scientifique,
- La Résilience, un phénomène ordinaire, résultat de systèmes adaptatifs fondamentaux. "La magie ordinaire du développement."
- qu'elle nous explique, avec des graphiques et des études : pourquoi et comment la plupart des enfants, grâce à des systèmes de soutien fondamentaux, surmontent l'adversité. C'est la cartographe scientifique de la résilience.
2. Le Courant Francophone/Européen (Illustré par Cyrulnik) puise ses racines dans la clinique psychanalytique, la phénoménologie, l'éthologie et l'épistémologie. Forte influence de penseurs comme John Bowlby (attachement), mais aussi Frankl (logothérapie) et les philosophes du récit (Paul Ricœur).
Une approche Bottom-up qui part de l'histoire singulière du sujet blessé. La résilience est un processus dynamique de re-navigation, une reconstruction de sens. L'accent est mis sur la rencontre (le "tuteur"), le travail de mémoire et la mise en récit ("se faire son propre historien").
L'objectif est de comprendre l'expérience vécue pour donner des clés de compréhension et d'accompagnement aux cliniciens, travailleurs sociaux et aux personnes concernées. Il s'agit de redonner une agency et une dignité au sujet.
Une métaphore : La résilience comme une réparation kintsugi (l'art japonais de réparer avec de l'or) ou comme une renaissance. C'est une art de vivre après la blessure.
Des chercheurs comme le Suisse Michel Manciaux ou l'Italien Stefano Cirillo ont aussi contribué à un courant européen de la résilience, souvent plus systémique et familial que le courant purement nord-américain.
Boris Cyrulnik, Neuropsychiatre et éthologue, clinicien.
- La Résilience est un phénomène à la fois ordinaire et extraordinaire, souvent présenté comme un processus de reconstruction après une "brisure" (image forte de la "naissance à soi-même").
- Cyrulnik nous raconte, avec des métaphores et des histoires, le parcours intime de celui qui, brisé, se reconstruit grâce à une rencontre ou un récit (C'est le témoin et le poète de la résilience).
"Ordinary magic : resilience in development"- Ann S. Masten est une psychologue du développement américaine de renommée mondiale, professeure émérite à l'Institute of Child Development de l'Université du Minnesota.
Elle est considérée comme l'une des chercheuses les plus influentes dans le domaine de la résilience, qu'elle étudie de manière rigoureuse depuis plusieurs décennies.
Son travail se distingue par son approche scientifique, longitudinale et normative.
- Elle étudie comment les enfants et les adolescents font face à l'adversité (pauvreté, guerre, catastrophes, traumatismes familiaux) en suivant des cohortes sur de longues périodes.
- Elle a démystifié et normalisé le concept, en fournissant une base scientifique solide et une "carte" des facteurs de protection. Montre que la résilience est développementale et contextuelle (Cyrulnik met l'accent, quant à lui, sur la dimension narrative et relationnelle).
"Ordinary Magic: Resilience in Development" (2014/2015, Masten)
Le titre lui-même est tout un programme. "La Magie Ordinaire" résume le cœur de sa thèse.
Avant Masten et ses pairs, la résilience était souvent perçue comme une qualité extraordinaire, rare, réservée à des "super-héros" dotés d'une force d'âme exceptionnelle. Masten, à partir de ses données empiriques, démontre le contraire :
1 - La résilience est ordinaire. C'est le résultat de systèmes adaptatifs humains fondamentaux qui se développent chez la majorité des gens. Se relever après un trauma n'est pas magique au sens surnaturel, mais c'est "magique" au sens du fonctionnement merveilleux et robuste des processus développementaux normaux.
2 - Les "Systèmes Adaptatifs" au cœur de la résilience ..
Masten identifie un ensemble de facteurs, largement banals, qui expliquent la résilience. Ces systèmes sont le produit de l'évolution, de nos gènes et de notre culture :
- Les attachements sécurisants (relations avec des parents ou des adultes bienveillants).
- L'autorégulation (capacité à gérer ses émotions, son attention, ses impulsions).
- L'agency personnelle (sentiment d'efficacité, maîtrise).
- L'intelligence et les compétences de résolution de problèmes.
- La motivation à apprendre et à s'adapter.
- Les croyances positives (sur soi, l'avenir, le sens de la vie).
- Les rites, traditions et soutiens culturels.
- Les écoles et communautés efficaces.
"... Mon objectif dans cet ouvrage est de décrire les progrès réalisés à ce jour dans la recherche sur la résilience chez les enfants et les jeunes, du point de vue d'un participant-observateur de la première heure. Dans cet ouvrage, j'aborde les origines et les progrès de la science de la résilience développementale (developmental resilience science), les modèles et stratégies de recherche qui ont évolué, les résultats exemplaires issus de travaux illustratifs, ainsi que les implications de ce que nous savons à ce jour pour la pratique et la science future. Les concepts fondamentaux sont soigneusement définis et illustrés à l'aide de cas concrets et d'exemples empiriques.
Trois grands domaines de recherche sont mis en avant, notamment les études longitudinales sur l'adaptation des enfants face au stress et à l'adversité (longitudinal studies of child adaptation in relation to stress and adversity), les recherches sur les enfants défavorisés sur le plan socio-économique (research on socioeconomically disadvantaged children), et les études sur les traumatismes de masse liés à la guerre et aux catastrophes (studies of mass trauma related to war and disaster).
Diverses études menées dans de nombreux endroits et portant sur différents types d'adversité mettent en évidence un ensemble fondamental de systèmes d'adaptation qui expliquent en grande partie la capacité à bien fonctionner ou à bien se rétablir dans un contexte d'exposition à l'adversité. Diverse studies from many different places and kinds of adversities point to a fundamental set of adaptive systems that account for much of the capacity for doing well or recovering well in the context of adversity exposure.
Cet ensemble, que j'ai appelé la « liste restreinte » (short list), fournit des indices importants sur les facteurs de protection clés dans la vie des jeunes, avec des implications pour les interventions préventives.
Le livre se concentre sur la résilience individuelle observée au niveau comportemental, mais même dans les premières vagues de recherche, les études qui incluaient d'autres niveaux du système ont joué un rôle important dans l'explication de la résilience.
Les chapitres du livre mettent en lumière les avancées scientifiques rapides en matière de neurobiologie de la résilience et les recherches menées dans trois domaines essentiels au développement et à la résilience des enfants : la famille, l'école et la culture.
Dans la mesure du possible, j'ai essayé de fournir des perspectives internationales et des exemples de recherches. Bien que relativement négligée dans les premières vagues, la recherche mondiale se développe rapidement et accorde une attention croissante au contexte culturel et à la résilience dans les régions du monde en développement économique...."
Chap.I. - "L'intérêt pour la résilience semble également croître en temps de troubles. Si tel est le cas, nous ne devrions pas nous étonner des niveaux d'attention actuels portés à la résilience, facilement observables sur Internet, dans les livres, les conférences et les articles. Le début du XXIe siècle a été témoin d'une séquence extraordinaire de calamités mondiales découlant de catastrophes naturelles, de conflits politiques et de guerres, de flambées virales, de crises économiques et d'accidents industriels, avec la crainte omniprésente du changement climatique. Aujourd'hui, la vie des enfants et des jeunes du monde entier est menacée en nombres vertigineux par la guerre, le terrorisme, les catastrophes naturelles, la pauvreté, la famine, la maladie, la négligence, les déplacements et bien d'autres dangers pour la vie et le développement.
Il est impossible de prévenir toutes les menaces connues pour le développement de l'enfant. Il est donc impératif de comprendre comment protéger les enfants des ravages les plus graves de l'adversité et comment promouvoir un développement positif lorsque les conditions d'éducation ne sont pas optimales. La recherche sur la résilience dans le développement de l'enfant peut éclairer ce qui fait la différence, pour qui et à quel moment, fournissant ainsi des orientations pour les efforts visant à améliorer les chances d'un développement sain chez les enfants exposés à des problèmes liés à des circonstances de vie négatives.
Cette prémisse a motivé les scientifiques qui ont initié l'étude systématique des phénomènes de résilience chez les enfants dans les années 1960 et 1970.
Les scientifiques qui ont été les pionniers de l'étude de la résilience dans le développement humain ont été profondément influencés par la Seconde Guerre mondiale. La guerre a attiré l'attention du monde entier sur le sort des enfants exposés aux bombes, à la mort, à la famine, au génocide, aux déplacements et à d'autres adversités à une échelle massive. La guerre a motivé plusieurs vagues de recherche sur les effets de l'adversité sur les enfants et les adultes, incluant des suivis à long terme de ceux qui ont connu les camps de concentration, les radiations, la famine, la perte des parents et d'autres épreuves. Un certain nombre des personnes clés qui allaient par la suite lancer des études influentes sur la résilience chez les enfants ont été directement impactées par la guerre. Norman Garmezy, par exemple, a participé à la guerre en tant que jeune soldat américain et était présent lors de la Bataille des Ardennes. Emmy Werner était l'une des nombreux enfants et adolescents qui ont vécu directement les bombardements en Europe, et elle a été témoin des efforts déployés après la guerre par l'UNICEF (fondée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale) et d'autres organisations pour empêcher des millions d'enfants de mourir de faim dans le sillage des dévastations. Michael Rutter était l'un des "enfants évacués par la mer" (seavacuees), ces enfants britanniques envoyés de l'autre côté de l'océan, en sécurité en Amérique du Nord, pour échapper aux bombardements. Finalement, chacun de ces individus est devenu un scientifique de premier plan étudiant la résilience chez les enfants à risque.
Après la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une expansion rapide de la recherche en psychologie, en psychiatrie et dans des domaines connexes cherchant à faire progresser les connaissances sur les causes des problèmes de santé mentale et de comportement, dans le but d'améliorer les traitements ou la prévention. Les scientifiques cherchant à comprendre les causes des problèmes psychologiques et comportementaux ont suivi une stratégie de santé publique. Ils ont commencé par identifier les facteurs de risque associés aux résultats négatifs qui les intéressaient. Le modèle de santé publique abordait trois questions (Gruenberg, 1981, p. 8) :
Qui tombe malade, et qui ne tombe pas malade ?
Pourquoi ? ...."
Pour Masten, la résilience n'est pas une "boîte noire" à l'intérieur de l'individu, mais un processus interactif entre la personne et son environnement. La clé n'est pas tant de trouver des traits de personnalité exceptionnels que de protéger et restaurer ces systèmes adaptatifs quand ils sont menacés (par exemple, après une catastrophe, rouvrir les écoles est une intervention de résilience puissante).
Son livre plaide pour des politiques et interventions qui renforcent ces systèmes ordinaires plutôt que de chercher des solutions exotiques. Investir dans la parentalité positive, l'éducation de qualité, les soutiens communautaires et la santé mentale, c'est faire de la prévention et de la promotion de la résilience à grande échelle.
Ann S. Masten vs. Boris Cyrulnik
Ann S. Masten conclut que la résilience est un phénomène ordinaire, qu’elle qualifie de « résilience ordinaire » (ordinary magic). Selon elle : la résilience n’est pas un trait exceptionnel, ni un don rare ; elle résulte du fonctionnement normal des systèmes humains fondamentaux : attachement sécurisant, compétences cognitives, régulation émotionnelle, soutien familial, école, communauté ; lorsque ces systèmes sont suffisamment présents et protégés, les individus peuvent se développer de manière adaptée malgré l’adversité. En résumé, pour Masten, il n’y a pas besoin de facteurs extraordinaires pour expliquer la résilience : ce sont des mécanismes développementaux ordinaires, observables empiriquement.
Boris Cyrulnik met davantage l’accent sur le traumatisme, la souffrance psychique et la rupture biographique ; la reconstruction du sens, notamment par le récit, la culture, l’art et la parole ; le rôle décisif des rencontres humaines après le traumatisme (« tuteurs de résilience »). Sa perspective est plus clinique, narrative et humaniste, là où Masten adopte une approche développementale et scientifique fondée sur des études longitudinales.
Par rapport à Cyrulnik, Ann S. Masten conclut que la résilience n’est ni exceptionnelle ni mystérieuse, mais statistiquement fréquente quand les conditions de base sont réunies ; elle dépend moins de la « transformation du malheur » que du maintien ou du rétablissement de systèmes de protection ordinaires.
Boris Cyrulnik (1937-)
Neuropsychiatre et éthologue français, il est la figure francophone la plus célèbre de la résilience. Il a largement popularisé le concept et insisté sur le rôle des "tuteurs de résilience" (figures d'attachement substitutives ou réparatrices) et sur l'importance du "lien" et du sens dans la narration de son histoire.
L'œuvre de Cyrulnik forme un tout cohérent : partant de l'observation du lien fondateur (Sous le signe du lien), il a conceptualisé la capacité de réparation psychique (Un merveilleux malheur, Les vilains petits canards), en a exploré les manifestations dans la vie amoureuse et transgénérationnelle (Parler d'amour..., Le murmure des fantômes), et en a finalement cherché les preuves dans la biologie (De chair et d'âme).
Ses livres ont eu un impact culturel considérable : plusieurs titres sont devenus des classiques contemporains de la psychologie populaire en France et dans le monde francophone, traduits en de nombreuses langues et souvent étudiés dans les domaines de l’éducation, de la psychothérapie, et du développement personnel.
Chez Boris Cyrulnik, dans son sens originaire, la résilience n’est ni un trait de caractère, ni une vertu morale, ni une performance psychologique. Mais désigne un processus dynamique de reprise du développement après une effraction traumatique, rendu possible par l’interaction entre des facteurs biologiques, des expériences relationnelles, un environnement social soutenant....
Points essentiels souvent oubliés ...
a) La résilience suppose un traumatisme réel : il ne s’agit pas de « difficultés ordinaires ».
Cyrulnik parle de guerre, de violence, d’abandon, de carence affective massive, de catastrophes symboliques ou réelles. Sans traumatisme, le mot n’a aucune pertinence clinique.
b) Elle n’est ni immédiate ni automatique : la résilience peut échouer, être partielle, apparaître des années plus tard, ou coexister avec des symptômes persistants. Il n’y a aucune obligation de “s’en sortir”.
c) Elle n’est jamais purement individuelle : c’est un point central chez Cyrulnik, souvent trahi dans les usages publics. La résilience suppose en effet des figures d’attachement secondaires, des médiations symboliques (récit, culture, école), un tissu social minimal. Un enfant ne se résilie pas seul.
Le RECIT - "Il arrive que, face à un "coup dur" certaines personnes se laissent abattre: incapables de faire front, elles se découragent, sombrent dans la déprime et abandonnent toute forme d'espoir ou de volonté. Le traumatisme les assaille sous forme de cauchemars, de flash-backs ou de crises d'angoisse. D'autres réagissent tout autrement : non seulement elles parviennent à gérer les hauts et les bas de l'existence, mais surmontent même des évènements nettement plus traumatisants. Loin de céder à la dépression, elles trouvent le moyen d'affronter ces moments pénibles et d'aller de l'avant.
Face à ces différences de réaction, Boris Cyrulnik tenta de comprendre pourquoi certains individus sont ainsi profondément affectés quand d'autres semblent capables de "rebondir", et consacra désormais sa carrière à étudier la notion de résilience.
D'autant que lui-même avait vécu des évènements traumatisants durant son enfance : en 1942, ses parents, des juifs russo-polonais, avaient été arrêtés et déportés, tandis que lui-même, recueilli par l'Assistance publique, avait été protégé par son institutrice. En 1944, il échappa de peu à la déportation à la suite d'une rafle: d'abord caché par un réseau, il fut placé comme garçon de ferme jusqu'à la Libération. Malgré cette expérience, Cyrulnik ne manifesta jamais aucune amertume, et développa au contraire le besoin de décoder le monde dans lequel il vivait. Il entreprit des études de médecine puis s'orienta dans les années 1960 vers l'éthologie, discipline alors très controversée. Redoutant la spécialisation, il se diversifia au maximum, psychologie, neurologie, psychanalyse ...
La résilience n'est pas une qualité intrinsèque, constata Cyrulnik, mais se construit par un processus naturel. "Un enfant seul n'a aucune chance de résilience", "c'est une interaction, c'est une relation" - NOUS CONSTRUISONS NOTRE RESILIENCE EN TISSANT DES LIENS. Nous nous "tricotons ensemble" par les paroles que nous échangeons et les émotions qui naissent. Nous pouvons avoir l'impression que si nous "sautons une maille", notre vie va se défaire, mais dans les faits, il suffit qu'une seule maille tienne encore pour que nous puissions "reprendre notre tricot"...
Les travaux de Cyrulnik ont montré que les personnes qui arrivent le mieux à faire face aux difficultés ou traumatismes de la vie sont celles capables de TROUVER UN SENS dans l'épreuve et de la considérer comme une expérience utile, qui les fait avancer (émotions positives) ou même simplement rire (humour). Un individu résilient arrive toujours à distinguer une issue favorable à son problème, même si la situation est pénible.
On a longtemps cru que les personnes les plus résilientes étaient généralement moins émotives, mais Cyrulnik pense que la douleur est la même pour tous : toute la question est en fin de compte de savoir comment on s'en sert. La douleur peut perdurer, souvent même toute une vie, mais les individus résilients s'en font un défi à relever: surmonter le passé, puiser des forces dans l'expérience vécue au lieu de la laisser prendre le dessus et utiliser ces forces pour se propulser vers l'avant.
Mais à partir des années 2000, le concept est sorti du champ clinique, la résilience est devenue idéologique et a été abondamment et médiatiquement reprise par le management, la psychologie positive, les politiques publiques, le discours néolibéral ...
La transformation suit un schéma typique ..
- Étape 1, le désancrage clinique,
On enlève le traumatisme, la dépendance à l’environnement, la lenteur du processus.
- Étape 2, on active une moralisation (comme dans bien d'autres domaines à défaut d'idées),
La résilience devient une qualité souhaitable, une norme comportementale, une preuve de maturité.
- Étape 3 : on en appelle à la célèbre responsabilisation individuelle,
Celui qui ne « rebondit pas », serait fragile, insuffisamment motivé, psychologiquement déficient.
Le concept devient ainsi un outil de tri social.
Cyrulnik insiste explicitement sur ce que le concept de résilience ne doit pas devenir ...
- une « Force intérieure », c'est effacer le rôle du milieu),
- un « Optimisme », c'est nier la souffrance,
- une « Adaptation », c'est confondre survie et reconstruction,
- une « Réussite », c'est faire disparaître les ratés,
- une « Leçon du malheur », c'est moraliser la violence.
La résilience n’embellit pas le traumatisme. Elle constate seulement que, parfois, quelque chose reprend.
"Sous le signe du lien : Une histoire naturelle de l’attachement" (1989)
(Hachette / rééditions successives dont 2024 en poche) - Un essai pionnier où Cyrulnik explore l’attachement sous l’angle de l’éthologie et de la biologie, reliant comportement animal et humain pour comprendre comment se tissent — dès avant la naissance — les liens affectifs fondamentaux. Considéré comme un des textes fondateurs de la réflexion grand public française sur l’attachement, cet ouvrage a durablement influencé la psychologie populaire en France et dans les pays francophones. Il a été réédité plusieurs fois, ce qui témoigne de sa longévité.
Cyrulnik y démontre que le besoin de lien n'est pas une simple pulsion, mais une véritable "pulsion d'attachement" aussi vitale que la faim. En s'appuyant sur des observations animales (les travaux de Lorenz, Harlow) et des études cliniques humaines, il décrit comment le "lien social" se tisse dès la naissance et structure la personnalité. Il aborde les conséquences dramatiques de la carence affective (hospitalisme, carence institutionnelle) et montre comment la qualité des interactions précoces (à travers les regards, les voix, les touchers) construit la sécurité intérieure. L'approche éthologique permet de dépsychologiser et de dédramatiser certains comportements en les réinscrivant dans une logique biologique et adaptative. L'ouvrage est une puissante critique des pratiques institutionnelles qui négligent cette dimension et pose les bases de sa réflexion sur la résilience : pour se reconstruire, il faut avoir connu un lien sécurisant, ou pouvoir en retrouver un plus tard.
"Un merveilleux malheur" (1999)
(Odile Jacob, réédition 2002) - Introduire, vulgariser et illustrer le concept de résilience - la capacité à surmonter l’adversité - en refondant notre regard sur le malheur. Succès phénoménal international. C'est le livre qui a rendu Cyrulnik mondialement célèbre. Le terme "résilience" est entré dans le langage courant. Traduit dans de très nombreuses langues, il a influencé les pratiques thérapeutiques, pédagogiques et sociales bien au-delà des frontières francophones.
Cyrulnik replace le malheur au centre de l’existence humaine non pas comme fatalité, mais comme facteur potentiel d’évolution personnelle. Il montre comment la souffrance peut être transformée en source d’apprentissage et de créativité si certains réseaux de soutien affectif et social sont présents. L’ouvrage est riche en exemples tirés de cas réels et d’observations cliniques, alliant clarté pédagogique et profondeur théorique.
"Il ne s'agit pas du tout de ce que vous croyez. Aucun malheur n’est merveilleux. Mais quand l’épreuve arrive, faut-il nous y soumettre ? Et si nous combattons, quelles armes sont les nôtres ?
Où l'on s'émerveille de rencontrer des enfants qui triomphent de leurs malheurs.
L’étonnement ne date pas d’aujourd’hui. On s’est toujours émerveillé devant ces enfants qui ont su triompher d’épreuves immenses et se faire une vie d’homme, malgré tout. Mais cette manière classique de poser le problème révèle déjà la façon dont il est interprété, avant même d’être étudié. On « s’émerveille » parce qu'ils ont « triomphé » d’un immense « malheur ». La merveille et le malheur sont déjà associés. Quant au sentiment de triomphe, pour qu’il vienne à l'esprit de l’observateur, il faut que l’enfant blessé ait eu le temps d'écrire plusieurs chapitres de son histoire afin que, se retournant sur son passé, il puisse se rendre compte qu'il en a triomphé.
Ce n’est que bien plus tard, en arrivant à l'âge du sens, que nous pouvons attribuer au fracas de l'enfance, une signification de triomphe. Et pourtant, à l’instant même de l’agression, il y avait déjà un sentiment mêlé de souffrance et d’espoir. Au moment de la blessure, l'enfant abattu rêvait : « Un jour je m’en sortirai... un jour je me vengerai... je leur montrerai... » et le plaisir du rêve, en se mélangeant à la douleur du réel, permettait de le supporter. Peut-être même le tourment exaltait-il le besoin d'imaginer ? « Les chemins bourbeux rendent plus désirables l'aube spirituelle et plus tenace l'exigence d’un idéal. »
Le malheur n’est jamais pur, pas plus que le bonheur. Mais dès qu'on en fait un récit, on donne sens à nos souffrances, on comprend, longtemps après, comment on a pu changer un malheur en merveille, car tout homme blessé est contraint à la métamorphose : « J’ai appris à transformer le malheur en épreuve. Si l'un fait baisser la tête, l’autre la relève », explique Catherine Enjolet.
Deux mots organiseront la manière d’observer et de comprendre le mystère de ceux qui s’en sont sortis et qui, devenus adultes, se retournent sur les cicatrices de leur passé. Ces deux mots étranges qui préparent notre regard sont « résilience » et « oxymoron ».
Quand le mot « résilience » est né en physique, il désignait l’aptitude d’un corps à résister à un choc. Mais il attribuait trop d’importance à la substance. Quand il est passé dans les sciences sociales, il a signifié « la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’une issue négative ». Comment devenir humain malgré les coups du sort ? Ce questionnement admiratif existe depuis qu'on cherche à découvrir le continent oublié de l’enfance...."
Cyrulnik part du paradoxe du titre : comment un "malheur" (traumatisme, agression, deuil) peut-il contenir le potentiel de quelque chose de "merveilleux" (la reconstruction, la croissance post-traumatique) ? Il rompt avec le déterminisme psychologique selon lequel un trauma mène inéluctablement à la psychopathologie. Il identifie les "tuteurs de développement" (personnes, institutions, passions, croyances) qui permettent à l'enfant ou à l'adulte blessé de trouver un point d'appui pour se reconstruire. Le livre, très accessible, mêle récits cliniques touchants, références littéraires et scientifiques. La critique principale qui lui est adressée est le risque de banalisation ou d'injonction à "bien" réagir face au malheur. Cyrulnik a toujours nuancé cela, précisant que la résilience n'est pas un destin individuel, mais un processus social qui dépend de la présence de ces "tuteurs".
A retenir - Les enfants sont particulièrement capables de se remettre d'un traumatisme. Cyrulnik a observé que le cerveau humain est malléable et peut se régénérer si on le lui permet: le cerveau d'un enfant traumatisé présente, en effet, un rétrécissement des ventricules et des cortex, mais, s'il reçoit le soutien et l'amour dont il a besoin après cette épreuve, l'imagerie médicale montre que la situation peut retourner à la normale en l'espace d'un an.
Cyrulnik insiste sur le fait qu'il ne faut pas stigmatiser les enfants ayant subi un traumatisme et les condamner pour la vie.
Le traumatisme se compose de deux éléments: la blessure et sa représentation. Or l'expérience qui laisse la plus forte empreinte chez un enfant ayant subi un traumatisme est souvent l'humiliation liée à l'interprétation qu'en font les adultes.
La stigmatisation peut ainsi faire encore plus de mal que l'expérience elle-même ...
"Les Vilains Petits Canards" (2001)
(Odile Jacob) - Présenter de manière vivante le processus de résilience dès la petite enfance, à travers des exemples célèbres d’enfants ayant surmonté de grandes souffrances. Un des best-sellers de Cyrulnik - souvent cité comme référence sur la résilience - avec de nombreuses rééditions et traductions.
Le titre fait référence au conte d'Andersen, métaphore de l'enfant différent, blessé, qui découvre sa valeur propre. Cyrulnik y présente des histoires variées (enfants maltraités, orphelins de guerre, grands prématurés) et analyse les facteurs qui ont permis leur résilience : la rencontre avec une figure d'attachement alternative, la passion pour une activité (art, sport, études), la capacité à se forger une identité narrative positive.
"... L’arrêt de la maltraitance n’est pas la fin du problème. Retrouver une famille d’accueil quand on a perdu la sienne n’est que le début de la question : « Et maintenant, que vais-je faire avec ça ? » Ce n’est pas parce que le vilain petit canard trouve une famille cygne que tout est liquidé. La blessure est écrite dans son histoire, gravée dans sa mémoire, comme si le vilain petit canard pensait : « Il faut frapper deux fois pour faire un traumatisme. » Le premier coup, dans le réel, provoque la douleur de la blessure ou l’arrachement du manque. Et le deuxième, dans la représentation du réel, fait naître la souffrance d’avoir été humilié, abandonné. « Et maintenant, que vais-je faire avec ça? Me lamenter chaque jour, chercher à me venger ou apprendre à vivre une autre vie, celle des cygnes ? »
Pour soigner le premier coup, il faut que mon corps et ma mémoire parviennent à faire un lent travail de cicatrisation. Et pour atténuer la souffrance du deuxième coup, il faut changer l’idée que je me fais de ce qui m’est arrivé, il faut que je parvienne à remanier la représentation de mon malheur et sa mise en scène, sous votre regard. Le roman de ma détresse vous touchera, la peinture de mon orage vous blessera et la fièvre de mon engagement social vous forcera à découvrir une autre manière d’être humain. À la cicatrisation de la blessure réelle, s’ajoutera la métamorphose de la représentation de la blessure. Mais ce que le petit canard mettra longtemps à comprendre, c’est que la cicatrice n’est jamais sûre. C’est une brèche dans le développement de sa personnalité, un point faible qui peut toujours se déchirer sous les coups du sort. Cette fêlure contraint le petit canard à travailler sans cesse à sa métamorphose interminable. Alors, il pourra mener une existence de cygne, belle et pourtant fragile, parce qu’il ne pourra jamais oublier son passé de vilain petit canard. Mais, devenu cygne, il pourra y penser d’une manière supportable. Ce qui signifie que la résilience, le fait de s’en sortir et de devenir beau quand même, n’a rien à voir avec l’invulnérabilité ni avec la réussite sociale...."
La force du livre réside dans sa dimension humaine et son pouvoir d'émancipation. Il montre que la résilience n'est pas une exception mais un processus banal, bien que complexe. Il est souvent utilisé comme un outil de formation et d'espoir dans les milieux éducatifs et sociaux.
"... L’adaptation qui protège n’est pas toujours un facteur de résilience Le devenir des syndromes traumatiques est lui aussi variable : tableaux aigus disparaissant en six mois, tableaux chroniques organisant la personnalité, ou enfouissement qui réapparaît cinquante ans plus tard, on voit tout cela. On note souvent la constitution de personnalité amorale, de psychologie de survivant, d’identification à l’agresseur, de méfiance constante, de difficultés scolaires, parfois même se transmettant à travers les générations. Ces tableaux sont incontestables, mais il faut souligner leur étonnante variabilité selon l’accueil que font à l’enfant meurtri son groupe et sa culture. Aucune de ces souffrances n’est irrémédiable, elles sont toutes métamorphosables quand on propose des tuteurs de résilience. Ce qui ne veut pas dire que le tourment est négligeable, mais puisqu’il est là, il faudra bien en faire quelque chose, on ne peut tout de même pas se laisser aller au malheur !
Alors, face à l’épreuve, plusieurs stratégies sont possibles.
Contrairement à ce qu’on pense, une trop bonne adaptation n’est pas une preuve de résilience et il arrive même qu’une culpabilité torturante organise des stratégies d’existence résilientes.
Les enfants face au trauma ne peuvent pas ne pas s’adapter. Mais l’adaptation n’est pas toujours un bénéfice : l’amputation, la soumission, le renoncement à devenir soi-même, la recherche de l’indifférence intellectuelle, la glaciation affective, la méfiance, la séduction de l’agresseur, constituent certainement des valeurs adaptatives, des défenses non résilientes. S’adapter c’est épouser, mais peut-on épouser un agresseur ? ... Puisque les enfants ne peuvent pas se développer ailleurs que dans le milieu qui les agresse, quelles seront leurs stratégies adaptatives, et quelles seront leurs défenses résilientes ?
Les amnésies post-traumatiques existent quand le choc a été violent ou quand il est survenu chez un enfant auparavant vulnérabilisé par son tempérament confus. Elles sont assez rares. Ce qui existe, dans la majorité des cas, c’est la contrainte au récit. Mais ce récit n’est pas toujours possible. Quand l’enfant a été blessé avant l’âge de sept-huit ans, il n’a pas encore la maîtrise de la représentation du temps et du maniement des mots qui lui permettraient de composer une histoire. De plus, le simple fait d’avoir embrassé la mort, la sienne ou celle de ses proches, rend le temps imminent (« Faites que je vive jusqu’à dix ans ») et crée une psychologie de survivant où, paradoxalement, chaque année passée est une année gagnée qui éloigne de la mort.
Cet événement absolu, le trauma, s’inscrit dans la mémoire avec une précision étonnante. C’est le contexte du trauma qui est brumeux, donc susceptible d’interprétations projectives. Le trauma capture notre conscience et nous aveugle par la précision des détails. Cette trace imprégnée dans la mémoire fait retour dans les rêves et les rêveries. Ce qui explique que les enfants meurtris, entre trois et huit ans, entre la naissance de la parole et la maîtrise du temps, font de l’événement traumatisant le point de départ de leur identité narrative. Le récit de mon existence commence par une catastrophe, une sorte de scène originaire, une représentation tellement intense, tellement lumineuse, qu’elle met à l’ombre les autres souvenirs. Mon histoire commence par un événement extraordinaire : j’ai failli être chassé du monde, et pourtant je suis là, comme un survivant, mon corps est là, mais comment vous dire sans vous faire sourire que toute une partie de mon âme a été chassée de votre planète sociale. Mon récit est tellement inimaginable que vous allez sourire, être frappés de stupidité, vous mettre en colère, me faire la morale ou pire même, vous risquez d’éprouver du plaisir au récit de ma désolation.
Alors, comme je suis contraint à me raconter ma propre histoire pour découvrir qui je suis et comme vous n’êtes pas capable de l’entendre, je vais dans mon for intérieur me détailler sans cesse l’immense épreuve qui gouverne en secret mon projet d’existence, comme un mythe des origines mis en scène devant un seul spectateur, moi-même. Je vais devenir auteur-acteur de mon destin et seul témoin autorisé de mes combats. Votre opinion n’est pas intéressante puisque vous n’avez pas la clé du spectacle que je joue devant vos yeux...."
"Le Murmure des fantômes" (2003)
(Odile Jacob / poche 2005) - Compléter l’enquête sur la résilience en se focalisant sur les pré-adolescents et adolescents, et souligner le rôle des institutions sociales (comme l’école) dans la reconstruction après un traumatisme. Souvent lu comme suite de "Un merveilleux malheur" et "Les Vilains Petits Canards", ce livre a renforcé la place de la résilience dans les sciences humaines francophones.
"On ne peut parler de résilience que s'il y a eu un traumatisme suivi de la reprise d'un type de développement, une déchirure raccommodée. Il ne s'agit plus du développement normal puisque le traumatisme inscrit dans la mémoire fait désormais partie de l'histoire du sujet comme un fantôme qui l'accompagne. Le blessé de l'âme pourra reprendre un développement, dorénavant infléchi par l'effraction dans sa personnalité antérieure.
Le problème est simple. Il suffit de poser la question clairement pour la rendre compliqué. A cet effet, je demanderai :
- qu'est-ce qu'un évènement?
- quelle est cette violence traumatique qui déchire la bulle protectrice d'une personne?
- Comment un traumatisme s'intègre-t-il dans la mémoire?
- En quoi consiste l'étayage qui doit entourer le sujet après e fracas afin de lui permettre de reprendre vie, malgré la blessure et son souvenir? ..."
Cyrulnik y explore comment les traumatismes non dits, les secrets de famille, les deuils impossibles ("les fantômes") continuent de "murmurer" et d'affecter les générations suivantes. Ces fantômes se manifestent par des comportements inexpliqués, des angoisses, des répétitions. La résilience, ici, passe par la possibilité de mettre des mots sur l'innommable, de construire un récit autour du trauma pour le dépasser, de "parler avec les fantômes" plutôt que de les subir. L'ouvrage est essentiel pour comprendre sa pensée : il ne nie pas l'héritage du malheur, mais il affirme la possibilité d'en transformer l'empreinte. Il croise ici les apports de la psychanalyse (notion de transmission) avec ceux des neurosciences (tracé de la mémoire traumatique).
"Parler d’amour au bord du gouffre" (2004)
(Odile Jacob) - Examiner comment le traumatisme et l’histoire affective personnelle influencent notre manière d’aimer et d’être en couple, et comment on peut construire une relation épanouie malgré les blessures. Très bien reçu par le public, cet essai figure parmi les titres qui ont consolidé la réputation de Cyrulnik comme vulgarisateur de psychologie affective en France.
Cyrulnik distingue la sexualité pure (pulsion, "coup de foudre" biologique) de la sexualité "humanisée" par le récit et le lien affectif. L'amour, en créant un récit partagé ("notre histoire"), sécurise et donne sens. C'est ce "parler d'amour" qui permet de ne pas tomber dans le gouffre de la détresse ou de la simple mécanique pulsionnelle. L'ouvrage est une défense de la complexité et de la richesse de l'amour humain face aux réductions purement biologiques ou sociologiques. Certains critiques y ont vu un plaidoyer un peu trop optimiste ou idéalisant, mais Cyrulnik s'appuie, comme à son habitude, sur des données neurobiologiques (rôle des hormones, de l'ocytocine) et ethnologiques pour étayer sa thèse. C'est une extension de son concept de résilience au domaine intime.
"De chair et d’âme" (2006)
(Odile Jacob) - ".. À cette époque, les neurologues méprisaient les psychiatres qui proposaient des psychothérapies à des patients souffrant de tumeurs cérébrales. Et les psychiatres s’indignaient quand ils constataient qu’on pouvait soulager en quelques entretiens des personnes dont le cerveau avait été fouillé par des machines pas toujours merveilleuses. Chacun boitait de son pied, voilà tout, et s’appuyait de préférence sur une jambe hypertrophiée, ignorant l’autre qui s’atrophiait. Ce livre est le résultat du cheminement particulier de quelques randonneurs qui ont boité des deux pieds sur des sentiers de chèvres ..."
Réfléchir aux relations entre le corps et l’âme, en reconnectant ce que la culture moderne tend à séparer : l’expérience corporelle et l’intériorité psychique. Bien accueilli dans les sphères francophones intéressées par la psychologie et la philosophie de l’existence, mais moins connu que ses livres sur la résilience.
(...)
"- Quand l’archipel de l’Inconscient a été découvert au XIXe siècle, Freud en abordant l’île du Refoulement avait pressenti que, dans la brume au loin, se dessinaient les falaises du « Roc du Biologique ». Les neurosciences, à cette époque, ne permettaient pas une navigation dans ces eaux lointaines. Mais, aujourd’hui, la neuro-imagerie et les données éthologiques envoient des sondes dans ces profondeurs. L’explorateur découvre alors un autre inconscient, biologique celui-là, différent de l’inconscient freudien et pourtant associé de manière conflictuelle, comme deux chevaux qui tirent un même attelage dans des directions opposées.
- Curieuse contrainte de la condition humaine : sans la présence d’un autre nous ne pouvons pas devenir nous-mêmes, comme le révèlent au scanner les atrophies cérébrales des enfants privés d’affection. Pour développer nos aptitudes biologiques nous sommes obligés de nous décentrer de nous-mêmes afin d’éprouver le plaisir et l’angoisse de visiter le monde mental des autres. Pour devenir intelligents, nous devons être aimés. Le cerveau qui était la cause de l’élan vers le monde extérieur devient ici la conséquence de nos relations. Sans attachement, pas d’empathie. Le « je » ne peut pas vivre seul. Sans empathie nous devenons sadiques, mais trop d’empathie nous mène au masochisme.
- La vieillesse qui vient de naître n’est plus ce qu’elle était. La représentation du temps se dilate quand les âgés se préoccupent de l’infini et se rappellent leur long passé. Leur mémoire différente renforce leur identité, optimise ce qu’ils savaient déjà et renonce à ce qu’ils avaient faiblement acquis. Ils redécouvrent Dieu dont ils font une base de sécurité. Tandis que la neuro-musicologie nous explique le mystère d’un homme qui doit être à la fois neurologique, émotionnel et profondément culturel, nous proposant ainsi une nouvelle théorie de l’Homme.
Jusqu’à présent, nous avons fabriqué une représentation d’homme coupé en deux morceaux séparés. Or un homme sans âme n’est pas plus concevable qu’une âme sans homme.
Peut-être à la fin du livre pourra-t-il marcher sans boiter ? ..."
(...)
"La pensée paresseuse est une pensée dangereuse puisque, prétendant trouver la cause unique d’une souffrance, elle aboutit à la conclusion logique qu’il suffit de supprimer cette cause, ce qui est rarement vrai. Ce genre de raisonnement est tenu par ceux qui sont soulagés dès qu’ils trouvent un bouc émissaire : il suffit de le sacrifier pour que tout aille mieux. La pensée du bouc émissaire est souvent sociobiologique : il suffit d’enfermer les tarés ou de les empêcher de se reproduire, il suffit de rendre les familles responsables de ce qui ne va pas, il suffit de séparer les enfants de leur mère mortifère.
Le cheminement de la biologie de l’attachement qui intègre des données venues de disciplines différentes peut éviter de tels raisonnements couperets. Et la notion de vulnérabilité va me permettre d’illustrer comment ce mot perd son pouvoir de bouc émissaire quand il est abordé de manière à la fois biologique et sentimentale Depuis vingt-cinq ans, on trouvait dans la presse psychologique un nombre croissant de travaux sur la vulnérabilité. Il convenait donc de réfléchir à son antonyme, l’invulnérabilité..."
(...)
Cyrulnik y interroge le lien entre la souffrance, la joie, l’attachement et la corporéité. Il souligne que l’expérience émotionnelle ne peut être comprise sans tenir compte de la dimension physique de l’être humain. C'est l'ouvrage le plus "scientifique" de la liste. Cyrulnik y explique comment le cerveau est sculpté par les expériences relationnelles précoces (plasticité neuronale). Il décrit comment un environnement sécurisant permet un développement harmonieux des circuits émotionnels et cognitifs, et comment, à l'inverse, un trauma peut les dérégler. Mais surtout, il montre que cette plasticité persiste toute la vie : le cerveau peut se réparer. Une relation thérapeutique, un amour, une passion peuvent créer de nouvelles connexions neuronales et "panser" les blessures psychiques. C'est l'ancrage biologique ultime de son message d'espoir. L'ouvrage est une synthèse magistrale, mais peut être plus aride pour le grand public non initié.
"Les deux visages de la résilience: Contre la récuperation d'un concept" (2024)
Un ouvrage qui tente de corriger un paradoxe, Cyrulnik est à la fois l’artisan de la diffusion du concept et l’un de ses critiques les plus constants. Ce livre est donc une autocritique indirecte, la reconnaissance que la vulgarisation a eu des effets pervers, et une tentative de redonner au concept ses conditions de validité.
La narration très (trop) séduisante de Cyrulnik a valorisé sur la scène médiatique des trajectoires « réussies » et des figures exceptionnelles, au risque d'alimenter précisément la récupération qu’il dénonce. Le style narratif rend la pensée accessible, mais facilite d'autant plus les simplifications abusives en tout genre ...
Cyrulnik formule une critique conceptuellement fondée lorsqu’il rappelle que la résilience n’est ni un devoir ni un droit, qu'elle ne peut être exigée ni enseignée, qu'elle dépend toujours du milieu. Il mobilise avec raison dans sa critique la théorie de l’attachement, l’éthologie, la clinique du traumatisme.
La résilience part du "désastre",
- à l'origine, clinique du traumatisme (Bowlby, Spitz, éthologie, psychiatrie), observation de sujets blessés, souvent gravement.
- son Intention, comprendre comment une reprise du développement est parfois possible, rendre intelligible l’exception, non la norme.
- un postulat, la souffrance est première, la réparation est incertaine.
Mais comme nous l'avons évoqué,
- théorisée avec infiniment de précaution (mais sans doute contée avec une efficacité narrative suscitant bien des espérances),
- la résilience a été absorbée socialement par la psychologie positive (La psychologie positive ne théorise pas la résilience mais l’absorbe comme valeur),
- se fondant dans une trame qui parle d'émotions, valorise l’adaptation, et met en scène la capacité de transformation,
Une fois vulgarisé, médiatisé, institutionnalisé, que peut l'auteur du concept? Et, paradoxe cruel, plus Cyrulnik interviendra-t-il pour corriger, alerter, plus il renforcera sans doute la visibilité du mot et alimentera la circulation qu’il critique....
La société agit vite, moralise rapidement, et normalise avant de réfléchir ...
En résumé, la conclusion de Cyrulnik est un plaidoyer vigoureux pour "sauver" le concept de sa récupération réductrice. Il en réaffirme le cœur : un processus de reconstruction par le lien et la narration, qui est un droit pour tout être blessé et un devoir de solidarité pour la société. C'est une défense de la résilience comme acte de liberté et de créativité, contre une version dévoyée qui en ferait un outil de conformisme et de responsabilisation excessive des victimes.
