Roger Martin du Gard (1881-1958), "Jean Barois", "Les Thibault" (1922-1940), "Confidence africaine" (1931) - .....

Last Update: 11/11/2016


Littérature française des années 20

Entre les deux guerres, la vogue du genre romanesque s'affirme et entraîne les écrivains français dans diverses directions. Colette rejoint Proust et Gide dans la voie de l'analyse psychologique. Le roman-fleuve fait son apparition avec Roger Marin du Gard, Georges Duhamel, Jules Romains, dont l'ambition est de présenter toute une chronique de la vie sociale au travers de personnages récurrents. Mauriac et Bernanos puisent aux sources de leur foi catholique les thèmes de leurs romans...

Le peintre impressionniste allemand Lesser Ury (1861-1931), de passage à Paris en 1928 ..


Roger Martin du Gard, Georges Duhamel, Jules Romains, dans l'entre-deux-guerres, entendent reconstituer, au fond recréer de toutes pièces,  l'atmosphère d'une époque et l'étude des caractères au fil de romans cycliques aux dimensions impressionnantes. Tous semblent rechercher une âme collective, une reconstruction la plus scrupuleuse possible,  qui permettraient de contre-balancer les horreurs difficilement surmontables de la Première Guerre mondiale.  Roger Martin du Gard retrace l'histoire d'une famille, reflet du monde contemporain autour de la guerre 14-18. Georges Duhamel organise une multitude de destinées autour d'une chronique individuelle. Jules Romains renonce à tout personnage central et brasse de multiples destinées parallèles qui parfois se rencontrent ...


Roger Martin du Gard (1881-1958) 

Auteur marquant de la première moitié du XXe siècle, l'oeuvre de Roger Martin du Gard intéressa tant l'avant-garde littéraire que le grand public. Si ses romans paraissaient relever d'une tradition classique, certains comme Camus ont vu en Martin du Gard un véritable annonciateur de la littérature de la seconde moitié du XXe siècle. Derrière ses personnages, se laisse deviner une vision désabusée du monde.

Fils d'une famille de magistrats, il obtient un diplôme d'archiviste paléographe à l'Ecole des chartes en 1905. C'est son premier grand livre, 'Jean Barois', qui le fait remarquer des dirigeants de la NRF : c'est le bilan de huit années consacrées à la méditation et aux grands problèmes politiques et religieux partagés avec un prêtre défroqué d'opinions socialistes, Marcel Hébert. Après la guerre, il se consacre à l'écriture d'un grand roman de douze tomes 'Les Thibault', qui retrace la vie d'une grande famille de la bourgeoisie parisienne au cours de la première partie du XXe siècle. Ce roman-fleuve, auquel Martin du Gard consacre près de vingt années de sa vie, frappe par sa sobriété, sa densité. Le style, dépouillé à l'extrême, ne vise qu'au dessin ferme de la phrase. Les personnages principaux, dont les états d'âme sont suggérés jusque dans leurs échappées les plus fugitives, gardent néanmoins un relief vigoureux. Cette suite comprend 8 romans : le cahier gris (1922), le Pénitencier (1922), la Belle Saison (1923), la Consultation (1928) , la Sorellina (1928), la Mort du Père (1929), l’Eté 1914 (1936) et Epilogue (1940). Dans "l'Eté 1914", le tableau s'élargit en une fresque historique de la France et de l'Europe, au cours des quelques semaines qui ont précédé la guerre, et Martin du Gard conduit son récit avec le souci de documentation minutieuse et un effort d'objectivité constant. Il rejoint Nice lors de l'occupation allemande et entreprend son dernier roman, laissé inachevé, 'Souvenirs du colonel de Maumort'.


"Jean Barois" (1913)

Dans un projet de préface, Martin du Gard résume ainsi son Livre : "L'auteur s'est efforcé de présenter, sous un jour impartial, la courbe psychologique d'une âme qui, façonnée par les croyances de son enfance, s'étant librement développée et dégagée de toute croyance, revient à la fin de sa vie aux espérances consolantes de sa jeunesse."  Ce roman est presque entièrement écrit en scènes dialoguées, une forme, qui rappelle le découpage cinématographique, nouvelle à l'époque...

Jean Barois est né vers 1866 dans une famille bourgeoise où les femmes sont très pieuses. Il connaît ses premiers doutes vers la quinzième année, et ceux-ci ne cesseront de grandir malgré son attachement pour une jeune fille très croyante, Cécile. Jean vient à Paris pour y étudier la médecine. Un abbé lui propose un compromis qui lui permet d'accepter provisoirement les difficultés de la religion. Barois entreprend une agrégation de sciences naturelles....

 

"... Il va et vient, les mains aux poches, secouant la tête comme s'il poursuivait intérieurement la discussion. Son visage énergique s'est encore durci : une émotion concentrée plisse le front et donne à la bouche un pli perplexe et têtu. 

Jean. — « Tenez, mon cher, vous parliez tout à l'heure de mon père... Il y a une chose qui m'a tou jours confusément choqué, même enfant : c'est qu'on puisse, au nom de la religion, condamner un homme comme lui, uniquement parce qu'il ne fait pas ses pâques. et ne met jamais le pied dans une église! Là-bas, à Buis, on le jugeait très sévèrement... » 

Schertz. — « Parce qu'on ne le comprenait pas. 

Jean (interloqué). — « Mais vous-même, en tant que prêtre, vous êtes bien obligé de le condamner aussi? »

Geste réservé de Schertz.

Jean (avec passion). — «  Quant à moi, je m'y suis toujours refusé, d'instinct! Une existence comme celle de mon père, c'est une aspiration ininterrompue vers ce qui est noble et grand. Et on pourrait la flétrir, — et on devrait la flétrir — au nom de Dieu? Non. non... Des vies comme la sienne, vous savez, c'est autre chose... c'est au-dessus... » (Il fait quelques pas et regarde l'abbé avec angoisse. Sur un ton morne :) « Et puis, le terrible, mon cher, c'est quand on réfléchit posément à ceci : Un homme comme mon père ne croit pas... Des hommes comme lui ne croient pas... Ce ne sont pas des sauvages, pourtant? Ils ont connu notre religion, ils l'ont même pratiquée, avec ferveur. Pourtant, un jour, délibérément, ils l'ont rejetée!... Hein? On se dit : " Je crois, et eux, ils ne croient pas... Lequel a raison? " et malgré soi, on ajoute : " C'est à voir... " De ce jour-là. on a perdu le repos! " C'est à voir... " voilà le seuil maudit, voilà la formule liminaire de l'athéisme! » 

Schertz (gravement). — «  Ah, pardon... Vous abordez là un malentendu capital! De tels hommes n'acceptent pas le culte actuel de l Eglise... Mais soyez certain que la force qui les fait grands est de même nature, exactement, que celle du meilleur prêtre, du meilleur! » Jean. — «  Il y a donc deux façons d'être chrétien? » 

Schertz (poussé plus loin qu'il ne voudrait). — « Cela est possible. » 

Jean. — «  Cependant, au fond, il ne peut, il ne doit, y en avoir qu'une! » 

Schertz. — «   Sans doute... Mais, à travers les divergences, qui sont plus apparentes que réelles, c'est toujours la même chose, le même élan de la conscience vers la bonté et la justice infinies... » 

Jean l'examine avec attention, en silence....."

 

Puis Jean épouse Cécile, mais très vite le mariage lui pèse. Devenu professeur dans un établissement dirigé par des ecclésiastiques, il se trouve contraint à donner sa démission à la suite d`une leçon sur le transformisme. Sa femme ne voulant pas être I'épouse d`un apostat, ils se sépareront, Cécile conservant la garde de leur fille Marie. 

Barois fonde alors une revue de philosophie positive et de sociologie, Le Semeur. Il se recommande d`un grand ainé, Luce, qui avait autrefois entrepris des études de théologie et les avait abandonnées, faute de vocation. Le Semeur joue un grand rôle pendant L'affaire Dreyfus. En 1900, la revue s`est développée au point d'occuper tout un immeuble rue de l`Université. Barois prononce une conférence au Trocadéro sur l' "avenir de l'incroyance". Toutefois, lorsqu'il est victime d'un accident, les premiers mots qui lui viennent sont ceux d'une prière. Il rédige alors un testament spirituel pour renier ce qu`il pourra dire plus tard quand l'âge et la maladie l'auront diminué. La maladie - des malaises cardiaques - vient assez vite. Parallèlement, il poursuit une politique éditoriale qui lui vaut des désabonnements. On lui reproche de faire passer la vérité avant l'efficacité. C`est le commencement de son désaccord avec les jeunes lecteurs du Semeur. 

Atteint de pleurésie, il éprouve l`angoisse de la mort. Les satisfactions de la raison ne lui suffisent plus. Il abandonne sa revue. Cependant il a revu sa fille qui veut devenir religieuse. Convaincu par elle, il accepte, à sa demande, de reprendre la vie commune avec Cécile. Le temps du travail est passé. Barois, malade. revient peu à peu à la foi de son enfance et  agonise dans la peur, tandis que Luce meurt dans la sérénité. Cécile se sentira le droit de détruire le testament spirituel de son mari...


Auteur d'un roman d'idées, "Jean Barois" (1913), histoire d'un intellectuel tourmenté, et d'une remarquable nouvelle, "La Confidenee africaine", chargée de sensualité trouble et de mystère, Roger Martin du Gard doit sa notoriété aux huit volumes des Thibault dont la publication s'est échelonnée de 1922 à 1940 et qui racontent des événements ayant lieu de 1900 à 1914. La première phrase qu'écrira Martin du Gard, à la veille de commencer les Thibault, fut la suivante : "Je m'aperçois que tout le secret de ma vie (et aussi de ma vocation d'artiste, de ce besoin de survivre), le mobile de tous nos efforts, la source de toutes nos émotions - c'est la peur de la mort, la lutte contre l'oubli, la poussière, le Temps.."

Les Thibault, monument érigé en pleine crise de société,  sont une famille de grands bourgeois catholiques et conservateurs, au moins dans la première génération représentée par le père, Oscar Thibault. Mais assez vite, l'intérêt du livre s'ordonne autour des figures, sinon antithétiques, du moins diversifiées et complémentaires des deux fils d'Oscar : Antoine, traditionaliste, médecin dont le métier est une raison de vivre mais qui a perdu la foi au contact du positivisme scientiste ; Jacques, adolescent fiévreux et rebelle, fervent admirateur des "Nourritures terrestres" de Gide, qui s'engage dans l'action révolutionnaire et pacifiste. 

Martin du Gard à qui sa formation d'archiviste avait donné le goût du document, de la vérité scientifique, a tout naturellement écrit une œuvre relativement objective dont il n'a pas voulu faire pour lui-même un miroir. On lui a reproché trop d'impassibilité, mais son récit sobre, qui a mieux résisté au temps que bien d`autres, est riche en scènes émouvantes et laisse apparaître dans l'épilogue son inquiétude et son amertume devant l'invincible absurdité des tragédies de l'époque : Antoine Thibault, le médecin homme d'action est brutalement interrompu dans un lutte contre le mal par la guerre et la mort; Jacques, apôtre de la réconciliation entre les peuples, finit sous les balles d'un soldat français qui le prenait pour un espion...


LES THIBAULT ...

Cette vaste chronique couvre les années 1905-1918 et nous relate la vie d’une famille bourgeoise d'avant 1914, au travers du destin de deux frères que la première guerre mondiale va opposer. L'aîné, Antoine, est un brillant étudiant en médecine . Interne aux hôpitaux de Paris, dévoué aux autres et assez conservateur, il va se vouer entièrement à sa carrière . Le cadet, Jacques, lui, est un écorché vif, un révolté. Les destins opposés d’Antoine et de Jacques Thibault, les feront vivre jusqu'à leur mort dans l'incompréhension l'un de l'autre.  Ce vaste roman est aussi l'histoire d`une crise politique et sociale qui trouve sa conclusion lamentable dans la guerre de 1914-1918. ..

ll y a certes des inégalités, des fléchissements sensibles dans ce roman en neuf volumes, mais sans doute peuvent-ils sembler inévitables si l'on considère que Les Thibault sont composés de deux parties distinctes, l'Histoire d'une famille, qui constitue l`essentiel des quatre premiers volumes, et l'histoire d`un accès de fièvre du monde. C'est ainsi que des passages qui semblent discutables dans la première partie, sont en fait essentiels pour annoncer le climat de la seconde. Peut-être le fait que cette publication se soit échelonnée sur dix-huit ans est-elle la principale cause de ce changement d`optique que l`auteur

n`est pas parvenu à totalement unifier. ll n'en reste pas moins que "Les Thibault", l'un des grands romans de ce temps, ne sont pas loin d'être un chef-d`œuvre. Toute la puissance du romancier réside moins dans les tableaux d`ensemble ou l'évocation des événements et des réactions qu'ils provoquent au niveau collectif, que dans la pénétration avec laquelle il expose la manière dont les individus vivent ces événements, participent à cette évolution ou sont entraînés par elle, et ce sans aucune considération moralisante ... 


Les Thibault - Le cahier gris (1922)

La première partie, "Le Cahier gris" est sans doute la plus attachante de tout le récit. Une tendre amitié unit deux collégiens, Jacques Thibault et Daniel de Fontanin ; la découverte par un de leurs professeurs d`une correspondance amoureuse entre les deux garçons provoque un drame ..

1905. Jacques Thibault a quatorze ans. Antoine, le fils aîné , qui a dix ans de plus que son frère, est médecin. Leur père, Oscar Thibault, est un grand bourgeois parisien, un catholique intransigeant et autoritaire. Il y a également Melle de Waize, la vieille gouvernante dévouée qui tient la maison Thibault depuis toujours, et La petite Gise, la nièce qu’a recueillie Melle de Waize . Jacques noue une amitié enthousiaste avec son camarade de classe Daniel de Fontanin. Les parents de Daniel appartiennent à un milieu plus libéral que le sien. Le père de Daniel est un époux volage, et sa mère , pour oublier cette infortune conjugale , s’est réfugiée dans un certain mysticisme. Ils ont également une fille, Jenny, qui ne laisse pas Jacques indifférent. 

Jacques et Daniel ont une correspondance passionnée. Mais celle-ci est découverte et jugée suspecte, notamment par le père de Jacques. Indigné par la réaction de son père, Jacques fait une fugue. Arrêté près de Marseille , cinq jours après leur départ, Jacques et Daniel sont rendus à leur famille et connaissent alors un sort contraire. Tandis que Daniel est accueilli avec bienveillance par ses parents, Jacques sera placé, par son père, au pénitencier de Crouy. 

 

(Le Cahier gris) "Au coin de la rue de Vaugirard, comme ils longeaient déjà les bâtiments de l’École, M. Thibault, qui pendant le trajet n’avait pas adressé la parole à son fils, s’arrêta brusquement :

– « Ah, cette fois, Antoine, non, cette fois, ça dépasse ! » Le jeune homme ne répondit pas. L’École était fermée. C’était dimanche, et il était neuf heures du soir. Un portier entrouvrit le guichet.

– « Savez-vous où est mon frère ? » cria Antoine. L’autre écarquilla les yeux. M. Thibault frappa du pied.

– « Allez chercher l’abbé Binot. » Le portier précéda les deux hommes jusqu’au parloir, tira de sa poche un rat-de-cave, et alluma le lustre.

Quelques minutes passèrent. M. Thibault, essoufflé, s’était laissé choir sur une chaise ; il murmura de nouveau, les dents serrées :

– « Cette fois, tu sais, non, cette fois ! »

– « Excusez-nous, Monsieur », dit l’abbé Binot qui venait d’entrer sans bruit. Il était fort petit et dut se dresser pour poser la main sur l’épaule d’Antoine. « Bonjour, jeune docteur ! Qu’y a-t-il donc ? »

– « Où est mon frère ? »

– « Jacques ? »

– « Il n’est pas rentré de la journée ! » s’écria M. Thibault, qui s’était levé.

– « Mais, où était-il allé ? » fit l’abbé, sans trop de surprise.

– « Ici, parbleu ! À la consigne ! » L’abbé glissa ses mains sous sa ceinture :

– « Jacques n’était pas consigné. »

– « Quoi ? »

– « Jacques n’a pas paru à l’École aujourd’hui. »

L’affaire se corsait. Antoine ne quittait pas du regard la figure du prêtre. M. Thibault secoua les épaules, et tourna vers l’abbé son visage bouffi, dont les lourdes paupières ne se soulevaient presque jamais :

– « Jacques nous a dit hier qu’il avait quatre heures de consigne. Il est parti, ce matin, à l’heure habituelle, Et puis, vers onze heures, pendant que nous étions tous à la messe, il est revenu, paraît-il : il n’a trouvé que la cuisinière ; il a dit qu’il ne reviendrait pas déjeuner parce qu’il avait huit heures de consigne au lieu de quatre. »

– « Pure invention », appuya l’abbé. « J’ai dû sortir à la fin de l’après-midi », continua M. Thibault, « pour porter ma chronique à la Revue des Deux Mondes. Le directeur recevait, je ne suis rentré que pour le dîner. Jacques n’avait pas reparu. Huit heures et demie, personne. J’ai pris peur, j’ai envoyé chercher Antoine qui était de garde à son hôpital. Et nous voilà. »

L’abbé pinçait les lèvres d’un air songeur. M. Thibault entrouvrit les cils, et décocha vers l’abbé puis vers son fils un regard aigu.

– « Alors, Antoine ? »

– « Eh bien, père », fit le jeune homme, « si c’est une escapade préméditée, cela écarte l’hypothèse d’accident. » Son attitude invitait au calme. M. Thibault prit une chaise et s’assit ; son esprit agile suivait diverses pistes ; mais le visage, paralysé par la graisse, n’exprimait rien.

– « Alors », répéta-t-il, « que faire ? » Antoine réfléchit.

– « Ce soir, rien. Attendre. » C’était évident. Mais l’impossibilité d’en finir tout de suite par un acte d’autorité, et la pensée du Congrès des Sciences Morales qui s’ouvrait à Bruxelles le surlendemain, et où il était invité à présider la section française, firent monter une bouffée de rage au front de M. Thibault. Il se leva.

– « Je le ferai chercher partout par les gendarmes ! » s’écria-t-il. « Est-ce qu’il y a encore une police en France ? Est ce qu’on ne retrouve pas les malfaiteurs ? »

Sa jaquette pendait de chaque côté de son ventre ; les plis de son menton se pinçaient à tout instant entre les pointes de son col, et il donnait des coups de mâchoire en avant, comme un cheval qui tire sur sa bride. « Ah, vaurien », songea-t-il, « si seulement une bonne fois il se faisait broyer par un train ! » Et, le temps d’un éclair, tout lui parut aplani : son discours au Congrès, la vice-présidence peut-être… Mais, presque en même temps, il aperçut le petit sur une civière ; puis, dans une chapelle ardente, son attitude à lui, malheureux père, et la compassion de tous… Il eut honte.

– « Passer la nuit dans cette inquiétude ! » reprit-il à haute voix. « C’est dur, Monsieur l’abbé, c’est dur, pour un père, de traverser des heures comme celles-ci. » Il se dirigeait vers la porte. L’abbé tira les mains de dessous sa ceinture.

– « Permettez », fit-il, en baissant les yeux. Le lustre éclairait son front à demi mangé par une frange noire, et son visage chafouin, qui s’amincissait en triangle jusqu’au menton. Deux taches roses parurent sur ses joues.

– « Nous hésitions à vous mettre, dès ce soir, au courant d’une histoire de votre garçon – toute récente d’ailleurs – et bien regrettable… Mais, après tout, nous estimons qu’il peut y avoir là quelques indices… Et si vous avez un instant, Monsieur… » L’accent picard alourdissait ses hésitations. M. Thibault, sans répondre, revint vers sa chaise et s’assit lourdement, les yeux clos.

– « Nous avons eu, Monsieur », poursuivit l’abbé, « à relever ces jours derniers contre votre garçon des fautes d’un caractère particulier… des fautes particulièrement graves… Nous l’avions même menacé de renvoi. Oh, pour l’effrayer, bien entendu. Il ne vous a parlé de rien ? »

– « Est-ce que vous ne savez pas combien il est hypocrite ? Il était silencieux comme d’habitude ! »

– « Le cher garçon, malgré de sérieux défauts, n’est pas foncièrement mauvais », rectifia l’abbé. « Et nous estimons qu’en cette dernière occasion, c’est surtout par faiblesse, par entraînement, qu’il a péché : l’influence d’un camarade dangereux, comme il y en a tant, hélas, dans les lycées de l’État… »

M. Thibault coula vers le prêtre un coup d’œil inquiet.

– « Voici les faits, Monsieur, dans l’ordre : c’est jeudi dernier… » Il se recueillit une seconde, et reprit sur un ton presque joyeux : « Non, pardon, c’est avant-hier, vendredi, oui, vendredi matin pendant la grande étude. Un peu avant midi, nous sommes entré dans la salle, rapidement comme nous faisons toujours… »

Il cligna de l’œil du côté d’Antoine : « Nous tournons le bouton sans que la porte bouge, et nous ouvrons d’un seul coup. « Donc, en entrant, nos yeux tombent sur l’ami Jacquot, que nous avons précisément placé bien en face de notre porte. Nous allons à lui, nous déplaçons son dictionnaire. Pincé ! Nous saisissons le volume suspect : un roman traduit de l’italien, d’un auteur dont nous avons oublié le nom : les Vierges aux Rochers. »

– « C’est du propre ! » cria M. Thibault. – « L’air gêné du garçon semblait cacher autre chose : nous avons l’habitude. L’heure du repas approchait..." 

 

A Marseille. après avoir tenté vainement de s`embarquer et sur le point d`être arrêtés, ils s`enfuient, chacun de leur côte. Au cours de cette nuit de vagabondage solitaire, Daniel accepte l`hospitalité d'une femme et se fait initier, bien malgré lui, à des mystères qu'il taira à Jacques retrouvé, non sans se rendre compte que ce secret va dès lors créer entre son ami et lui une certaine distance. Les deux garçons tentent de gagner Toulon à pied; ils logent dans une auberge où ils sont arrêtés. Le retour à Paris explique une des raisons qui ont motivé ce départ, décidé par Jacques. Alors que Daniel vit entouré de l'affection de sa mère et de sa jeune sœur, Jacques déteste et craint son père, un vieillard autoritaire, égoïste et brutal, homme d`œuvres à qui celles-ci ont procuré les honneurs, une bonne conscience et des droits à la sévérité et à l'incompréhension la plus obstinée à l'égard de ses proches. La famille de Fontanin n'est pas, elle non plus, à l'abri des drames.

Jérôme de Fontanin, le père des enfants, a déserté le foyer conjugal où il ne fait que de rares apparitions. Après avoir séduit des domestiques. il vit avec une cousine de sa femme. Cette situation pèse d`autant plus à Mme de Fontanin, femme d`un esprit plein de noblesse et d'abnégation, qu`elle l'oblige à des mensonges continuels à cause des enfants. Le départ de Daniel a bouleversé sa petite soeur, Jenny, qui tombe gravement malade : les soins des médecins se révèlent impuissants. Sa mère, dans sa détresse, a recours à un ami de toujours, le pasteur Gregory, adepte et apôtre de la Christian Science. Celui-ci sauve la petite fille. La guérison de Jenny et le retour de Daniel suffisent à ramener le bonheur à la maison. 

Il n'en va pas de même chez les Thibault. Le père, bien qu`il rejette toute la responsabilité sur les protestants pour qui il professe des sentiments violents, ne traite son fils que comme un délinquant. Il décide d`employer les grands moyens. et comme dans les locaux d'une de ses œuvres, la fondation Oscar Thibault, maison de redressement pour garçons, existe un pavillon destiné aux insoumis et qui n'a pas encore été occupé, il décide d`expérimenter sur son fils l'ingénieuse méthode de traitement qu`il a inventée. Antoine est révolté par la rigueur de son père, mais les molles représentations des prêtres qui vivent dans l'orbite de la famille ne parviennent pas à faire changer celui-ci d'avis....


Les Thibault - Le Pénitencier (1922)

Jacques reste enfermé plusieurs mois. Sans prévenir son père, Antoine prend l’initiative de contacter son frère. Il prend conscience que le châtiment qu’a imposé M. Thibault est disproportionné à la faute et qu’il a pour effet de briser son frère cadet. Antoine sollicite secrètement l’abbé Vécard, le confesseur de M. Thibault. Ils parviendront, non sans mal, à faire libérer Jacques. Jacques habite maintenant chez son frère , qui a décidé de veiller sur lui. Malgré l’interdiction de son père, Antoine laisse Jacques revoir les Fontanin ...

 

"...  Antoine n’était plus assez certain d’obtenir la liberté de Jacques pour dévoiler à M. Thibault tout ce que les aveux de l’enfant lui avaient appris ; il résolut de s’en tenir à des griefs généraux et de dissimuler le reste.

– « Je vais te dire la vérité, père », commença-t-il, en fixant sur M. Thibault un regard attentif. « J’avais soupçonné des privations, des mauvais traitements, des cachots. Oui, je sais. Rien de tout cela n’est fondé, heureusement. Mais j’ai constaté dans l’existence de Jacques une misère morale cent fois pire. On te trompe quand on te dit que l’isolement lui fait du bien. Le remède est bien plus dangereux que le mal. Ses journées se passent dans une oisiveté pernicieuse. Son professeur, n’en parlons pas : la vérité est que Jacques ne fait rien, et il est visible que déjà son intelligence devient incapable du moindre effort. Prolonger l’épreuve, crois-moi, c’est compromettre à jamais l’avenir. Il est tombé dans un tel état d’indifférence, et sa faiblesse est telle, que s’il restait quelques mois encore dans cette torpeur, il serait trop tard pour lui rendre jamais la santé. »

Antoine ne quittait pas son père de l’œil ; il semblait peser de tout son regard sur cette face inerte pour en faire jaillir une lueur d’acquiescement. M. Thibault, ramassé sur lui-même, gardait une immobilité massive ; il faisait songer à ces pachydermes dont la puissance reste cachée tant qu’ils sont au repos ; de l’éléphant d’ailleurs, il avait les larges oreilles plates, et aussi, par éclairs, l’œil rusé. Le plaidoyer d’Antoine le rassurait. Il y avait eu déjà quelques embryons de scandales à la Fondation, quelques surveillants qu’il avait fallu congédier, sans ébruiter les motifs de leur renvoi, et M. Thibault avait craint un moment que les révélations d’Antoine fussent de cette nature : il respirait.

– « Est-ce que tu crois m’apprendre quelque chose ? » fit-il d’un air bonasse. « Tout ce que tu dis là fait honneur à ta générosité naturelle, mon cher : mais permets-moi de te dire, en

toute conscience, que ces questions de correction sont fort complexes, et qu’en ces matières on ne s’improvise pas une compétence du jour au lendemain. Crois-en mon expérience et celle des spécialistes. Tu dis : faiblesse, torpeur. Dieu merci ! Tu sais ce que valait ton frère : crois-tu que l’on puisse broyer une pareille volonté de mal faire, sans d’abord la réduire ? En affaiblissant avec mesure un enfant vicieux, ce sont ses mauvais instincts qu’on affaiblit, et l’on peut alors en venir à bout : c’est la pratique qui apprend ça. Et vois : est-ce que ton frère n’est pas transformé ? Il n’a plus jamais de colères ; il est discipliné, poli avec tous ceux qui l’approchent. Tu dis toi-même qu’il en est arrivé déjà à aimer l’ordre, la régularité de sa nouvelle existence. Hé mais, est-ce qu’il n’y a pas lieu d’être fier d’un tel résultat, en moins d’un an ? »

Il effilait entre ses doigts boudinés la pointe de sa barbiche ; et lorsqu’il eut terminé, il glissa vers son fils un coup d’œil oblique. L’organe sonore, le débit majestueux, prêtaient une apparence de force à ses moindres paroles ; et Antoine avait une telle habitude de s’en laisser imposer par son père, qu’au fond de lui-même, il faiblit. Mais M. Thibault commit une maladresse d’orgueil : 

 – « D’ailleurs je me demande pourquoi je prends la peine de défendre l’opportunité d’une sanction qui n’est pas et ne sera pas remise en question. Je fais ce que je crois devoir faire, en toute conscience, et n’ai de compte à rendre à qui que ce soit. Tiens-le-toi pour dit, mon cher. »

Antoine se cabra :

– « Ce n’est pas le moyen de me réduire au silence, père ! Je te répète que Jacques ne peut pas rester à Crouy. »

M. Thibault eut de nouveau un petit rire acerbe. Antoine fit un effort pour demeurer maître de lui.

– « Non, père, ce serait un crime que de laisser Jacques là-bas. Il y a, en lui, une valeur que l’on ne doit pas laisser perdre. Laisse-moi te dire, père : tu t’es souvent trompé sur son caractère : il t’agace et tu ne vois pas ses… »

– « Qu’est-ce que je ne vois pas ? Nous ne vivons tranquilles ici que depuis son départ. Est-ce vrai ? Eh bien, quand il sera corrigé, nous verrons à le faire revenir. D’ici là… » Son poing se souleva, comme s’il allait le laisser retomber de tout son poids ; mais il ouvrit la main, et posa doucement sa paume à plat sur le bureau. Sa colère couvait. Celle d’Antoine éclata :

– « Jacques ne restera pas à Crouy, père, je t’en réponds ! »

– « Oh, oh… », fit M. Thibault sur un ton persifleur. « Est-ce que tu n’oublies pas un peu trop, mon cher, que tu n’es pas le maître ? »

– « Non, je ne l’oublie pas. Aussi je te demande : Qu’est-ce que tu comptes faire ? »

– « Moi ? » murmura M. Thibault avec lenteur ; il eut un sourire froid et entrouvrit une seconde les paupières : « Cela ne fait pas de doute : semoncer vertement M. Faîsme pour t’avoir reçu sans mon autorisation ; et t’interdire à jamais l’accès de la colonie. »

Antoine croisa les bras :

– « Alors, tes brochures, tes conférences ! Toutes tes belles paroles ! Dans les congrès, oui ! Mais devant une intelligence qui sombre, fût-ce celle d’un fils, rien ne compte : pas de complications, vivre tranquille, et advienne que pourra ? »

– « Imposteur ! » cria M. Thibault. Il se mit debout. « Ah, ça devait arriver ! Je te voyais venir depuis longtemps. Certains mots qui t’échappent à table, tes livres, tes journaux… Ta froideur à accomplir tes devoirs… Tout se tient : l’abandon des principes religieux, et bientôt  l’anarchie morale, et la révolte pour finir ! »

Antoine secoua les épaules :

– « N’embrouillons pas les histoires. Il s’agit du petit, et ça presse. Père, promets-moi que Jacques… »

– « Je t’interdis dorénavant de me parler de lui ! Cette fois, est-ce clair ? »

Ils se toisèrent.

– « C’est ton dernier mot ? »

– « Va-t’en ! »

 

Lorsque commence "Le Pénitencier", quelques mois se sont passés. Antoine, qui n'a pas la permission de communiquer avec son frère. commence à s'ïnquiéter du silence dans lequel on le laisse. À l'insu de son père, il se rend à la fondation Oscar Thibault. La surprise que cause cette visite au directeur du pénitencier, le trouble dans lequel elle semble jeter toute la maison rendent Antoine méfiant: mais plus encore l'attitude de Jacques. Ce violent est devenu trop poli, obéissant, impersonnel. Antoine. au cours d'une promenade, tente de gagner sa confiance, mais Jacques se dérobe jusqu`au moment où, sanglotant, il avoue sa misère : la solitude absolue dans laquelle on le maintient, la surveillance continuelle qu'on exerce sur lui, son oisiveté absolue, qu'on dissimule sous les dehors d'un travail régulier l`ont abruti. ll ne se plaint de rien, il n'accuse personne, son frère parvient à comprendre que ce malheureux enfant vit dans la crainte, qu'il ne souhaite même plus s`enfuir ni rentrer a la maison : il est maintenant au moins délivré de sa famille et il ne désire rien de plus que cet assoupissement dans lequel il est tombé. 

De retour à Paris, Antoine a une scène violente avec son père qui reste irréductible. ll intervient alors auprès du confesseur de son père, l`abbé Vécard, lequel n`obtiendra la délivrance de Jacques qu`en menaçant le vieillard des peines de l`enfer. Antoine, qui  termine ses études de médecine, obtient de s'installer dans un petit appartement  indépendant. ll offre à Jacques de le partager avec lui : à sa manière, il tentera de le rééduquer. tout en évitant des contacts pénibles entre M, Thibault et son plus jeune fils. Cette cohabitation ne va pas sans heurts. Antoine ne parvient pas à gagner la confiance entière de son frère. Malgré les promesses qu'il a dû faire, Jacques écrit à Daniel. Antoine, ayant pris son parti de cette reprise des relations entre les deux garçons, ira même jusqu`à accompagner son frère chez les Fontanin....


Les Thibault - La Belle Saison (1923)

Cinq années ont passé. Daniel est étudiant aux Beaux-Arts. Jacques , lui, se présente à l’Ecole Normale et il y est reçu. Antoine rencontre Rachel, une belle aventurière et éprouve pour elle un sentiment enflammé. Il n’avait connu jusque-là que de petites aventures. Avec Rachel, il découvre la passion et cette aventure le transforme profondément. Mais Rachel le quitte bientôt pour retrouver un mystérieux bandit. Redécouvrant la solitude, Antoine se consacre avec une passion renouvelée à la pitoyable humanité qui défile dans son cabinet. Jacques, lui , est un adolescent tourmenté. Il est attiré à la fois par Jenny, la sœur de Daniel, pour laquelle il éprouve des sentiments ambigus. Mais Gize, qui a maintenant quinze ans et que Jacques avait toujours eu tendance à considérer comme sa sœur, ne le laisse plus indifférent... 

 

(Rachel) "... Après dix minutes de marche, et sans avoir rencontré un être vivant, Antoine distingua, presque au-dessus de lui, l’éclat du phare que le brouillard lui avait caché jusque-là. Il atteignait le bout de la jetée. Il s’arrêta au seuil des marches qui conduisaient à la plateforme et chercha à s’orienter. Il était seul dans les rumeurs mêlées du vent et du large. Juste en face de lui, une lueur crémeuse indiquait l’est, où sans doute, pour d’autres, se levait un soleil d’hiver. À ses pieds, un escalier, taillé dans le granit, s’enfonçait vers l’abîme invisible de l’eau : même en se penchant, il ne pouvait apercevoir les vagues qui battaient le môle ; mais il entendait, au-dessous de lui et tout près, leur respiration régulière, faite d’un long soupir suivi d’un sanglot mou.

Le temps s’écoulait sans qu’il en eût conscience. Peu à peu, une plus grande clarté filtrait à travers cette vapeur qui, de toutes parts, l’isolait du monde vivant. Il voyait maintenant scintiller le feu de la digue sud, et il n’osait plus quitter des yeux l’espace argenté qui séparait son phare de l’autre : car c’était là, entre ces deux foyers, qu'elle allait surgir.

Brusquement, très à gauche du point vers lequel il était tourné, une silhouette émergea en plein milieu de ce halo qui marquait la naissance du jour. Masse étroite et haute, qui se formait à vue d’œil dans l’air laiteux, s’élargissait, devenait un navire, un immense navire décoloré, piqueté de lumières et traînant derrière lui un panache sombre et bas. La Romania virait pour prendre la passe.

Antoine, les poings crispés sur la rampe de fer, le visage fouetté par la pluie, dénombrait machinalement les ponts, les mâts, les cheminées… Rachel ! Elle était là, à quelque cent mètres, comme lui penchée sans doute, penchée vers lui, fixant sur lui, sans le voir, des yeux aveuglés de larmes ; et tout leur amour mutilé, qui les tendait encore une fois l’un vers l’autre, était impuissant à leur procurer la consolation d’un suprême geste d’adieu. Seul le pinceau lumineux du phare, par-dessus la tête d’Antoine, atteignait de son intermittente caresse cette masse sans visage, qui, déjà, s’évanouissait de nouveau dans la buée, emportant, comme un secret, la dernière et si peu certaine conjonction de leurs regards ..."

 

Quelques mois plus tard, Jacques est reçu à l'Ecole normale; Daniel, devenu un jeune séducteur et qui fréquente des milieux assez suspects, entraine les deux frères dans une "boite" où il est connu de toutes les filles. mais où Jacques se sent mal à l`aise, Cette description des lieux de plaisirs avant la guerre de 1914 est loin d`être aussi prenante que les deux autres parties, et il est difficile de ne pas remarquer un certain fléchissement du récit. L`intérêt reprend, accru, lorsque l`auteur fait d'Antoine le centre de son récit. Conduit au chevet d`une petite fille écrasée, Antoine devient héroïque ...

"... Glissant les bras sous les reins de l’enfant, qui poussa un faible gémissement, il la transporta jusque sur la table. Puis il prit la lampe des mains de la rousse, enleva l’abat-jour, et plaça la lampe sur la pile d’assiettes. « Je suis un type merveilleux », eut-il le temps de penser, en promenant un coup d’œil autour de lui. La lampe rayonnait comme une fournaise au milieu de rougeâtres ténèbres, d’où surgissaient le masque éclatant de la jeune femme, et le binocle du docteur ; une lumière impitoyable tombait sur le petit corps dont les membres tressaillaient par instants. L’air était chargé de mouches que l’orage électrisait. Antoine transpirait de chaleur, d’angoisse. « Vivra-t-elle jusqu’à ce que j’aie fini ? » se demanda-t-il ; mais une force, qu’il n’analysait pas, le soulevait. Jamais il n’avait été si sûr de lui..."

il improvise sur-le-champ une opération avec les moyens les plus sommaires, et la lutte sans merci qui s`engage entre lui et la mort de cette enfant suscite l'admiration de ceux qui l`entourent. Une voisine qui l`avait aidé pendant l'opération, la belle Rachel, devient sa maîtresse. Grâce à elle, ce bourreau de travail s`humanisera. Mais à Maisons-Lafitte où les villas des Fontanin et des Thibault se touchent, Jacques fréquente son ami et soudain, au cours d`une promenade, dévoile son amour à la soeur de Daniel, Jenny. Celle-ci, surprise et épouvantée plus encore par ce qu`elle éprouve que par cet aveu, le repousse. lnconscient du drame qui se prépare, Antoine vit avec Rachel ; le passé de cette femme, qui lui demeure mystérieuse, l'inquiète. Peu à peu, il pénètre dans sa vie, découvre qu'elle a eu un enfant qui est mort, et qu'elle est la proie, quelquefois révoltée, quelquefois soumise, d'un curieux aventurier. Cet homme, horrible et séduisant, qui a été la cause de la mort du frère de Rachel, la fascine, et elle quittera Antoine pour le rejoindre au coeur de l'Afrique. Lorsque Antoine revient à Paris. il est trop tard : Jacques a de nouveau disparu. Son frère ne peut obtenir aucune explication de M. Thibault, qu'il trouve très déprimé et convaincu que son fils cette fois est parti pour se tuer....


Les Thibault - La Consultation (1928)

Dans "La Consultation", Martin du Gard nous décrit une journée du jeune médecin, Antoine Thibault, les misères sociales et individuelles avec une simplicité et précision. La maladie puis "la mort du père", qu'il croyait n'avoir jamais aimé, bouleversera par la suite Antoine.  Pour l'heure, lui qui a entrepris de soigner et de guérir avec une conscience toute professionnelle, connaît un moment de rupture, presque contre son gré, lorsqu'il découvre la valeur de l'amitié et de la charité ...

 

" Midi et demi, rue de l’Université. Antoine sauta de taxi et s’engouffra sous la voûte. « Lundi : mon jour de consultation », songea-t-il.

– « Bonjour, M’sieur. »

Il se retourna : deux gamins semblaient s’être mis à l’abri du vent dans l’encoignure. Le plus grand avait retiré sa casquette, et dressait vers Antoine sa tête de moineau, ronde et mobile, son regard hardi. Antoine s’arrêta.

– « C’est pour voir si vous ne voudriez pas donner un remède à… à lui, qui est malade. »

Antoine s’approcha de « lui », resté à l’écart.

– « Qu’est-ce que tu as, petit ? »

Le courant d’air, soulevant la pèlerine, découvrit un bras en écharpe.

– « C’est rien », reprit l’aîné avec assurance. « Pas même un accident du travail. Pourtant, c’est à son imprimerie qu’il a attrapé ce sale bouton-là. Ça le tire jusque dans l’épaule. »

Antoine était pressé.

– « De la température ? »

– « Plaît-il ? »

– « A-t-il de la fièvre ? »

– « Oui, ça doit être ça », fit l’aîné, balançant la tête, et scrutant d’un œil soucieux le visage d’Antoine.

– « Il faut dire à tes parents de le conduire, pour la consultation de deux heures, à la Charité ; le grand hôpital, à gauche, tu sais ? »

Une contraction, vite réprimée, du petit visage trahit la déception de l’enfant. Il eut un demi-sourire engageant :

– « Je pensais que vous auriez bien voulu… »

Mais il se reprit aussitôt, et, sur le ton de quelqu’un qui sait depuis longtemps prendre son parti devant l’inévitable :

– « Ça ne fait rien, on s’arrangera. Merci, M’sieur. Viens Loulou. »

Il sourit sans arrière-pensée, agita gentiment sa casquette, et fit un pas vers la rue. Antoine, intrigué, hésita une seconde :

– « Vous m’attendiez ? »

– « Oui, M’sieur. »

– « Qui vous a… ? » Il ouvrit la porte qui menait à l’escalier. « Entrez là, ne restez pas dans le courant d’air. Qui vous a envoyés ici ? »

– « Personne. » La frimousse de l’enfant s’éclaira. « Je vous connais bien, allez ! C’est moi, le petit clerc de l’étude… L’étude, au fond de la cour ! »

Antoine se trouvait à côté du malade et lui avait machinalement pris la main. Le contact d’une paume moite, d’un poignet brûlant, suscitait toujours en lui un émoi involontaire.

– « Où habitent tes parents, petit ? »

Le cadet tourna vers l’aîné son regard las :

 – « Robert ! »

Robert intervint :

– « On n’en a pas, M’sieur. » Puis, après une courte pause : « On loge rue de Verneuil. »

– « Ni père ni mère ? »

– « Non. »

– « Des grands-parents, alors ? »

– « Non, M’sieur. »

La figure du gamin était sérieuse ; le regard franc ; aucun désir d’apitoyer ni même d’intriguer ; aucune nuance de mélancolie non plus. C’était l’étonnement d’Antoine qui pouvait sembler puéril.

– « Quel âge as-tu ? »

– « Quinze ans. »

– « Et lui ? »

– « Treize ans et demi. »

« Le diable les emporte ! » se dit Antoine. « Une heure moins le quart, déjà ! Téléphoner à Philip. Déjeuner. Monter là-haut. Et retourner au faubourg Saint-Honoré avant ma consultation… C’est bien le jour !… »

– « Allons », fit-il brusquement, « viens me montrer ça. »

Et, pour ne pas avoir à répondre au regard radieux, nullement surpris d’ailleurs, de Robert, il passa devant, tira sa clef, ouvrit la porte de son rez-de-chaussée, et poussa les deux gamins à travers l’antichambre jusqu’à son cabinet. Léon parut sur le seuil de la cuisine.

– « Attendez pour servir, Léon… Et toi, vite, enlève tout ça.

Ton frère va t’aider. Doucement… Bon, approche. »

Un bras malingre sous des linges à peu près propres. Au-dessus du poignet, un phlegmon superficiel, bien circonscrit, semble déjà collecté. Antoine, qui ne songe plus à l’heure, pose l’index sur l’abcès ; puis, avec deux doigts de l’autre main, il fait mollement pression sur un autre point de la tumeur. Bon : il a nettement senti sous son index le déplacement du liquide.

– « Et là, ça te fait mal ? » Il palpe l’avant-bras gonflé, puis le bras jusqu’aux ganglions enflammés de l’aisselle.

– « Pas très… », murmure le petit, qui s’est raidi et ne quitte pas son aîné des yeux.

– « Si », fait Antoine, d’un ton bourru. « Mais je vois que tu es un bonhomme courageux. » Il plante son regard dans le regard troublé de l’enfant : l’étincelle d’un contact : une confiance qui semble hésiter, puis jaillir vers lui. Alors seulement il sourit. L’enfant aussitôt baisse la tête ; Antoine lui caresse la joue et doucement relève le menton, qui résiste un peu.

– « Écoute. Nous allons faire une légère incision là-dedans, et, dans une demi-heure, ça ira beaucoup mieux… Tu veux bien ?… Suis-moi par ici. »

Le petit, subjugué, fait bravement quelques pas ; mais, dès qu’Antoine ne le regarde plus, son courage vacille : il tourne vers son frère un visage qui appelle au secours :

– « Robert… Viens aussi, toi ! »

La pièce voisine – carreaux de faïence, linoléum, autoclave, table émaillée sous un réflecteur – servait au besoin pour de petites opérations. Léon l’avait baptisée « le laboratoire » ; c’était une salle de bains désaffectée. L’ancien appartement qu’Antoine occupait avec son frère dans la maison paternelle était devenu vraiment insuffisant, même après qu’Antoine y fut resté seul. La  chance lui avait permis de louer, depuis peu, un logement de quatre pièces, également au rez-de-chaussée, mais dans la maison contiguë. Il y avait transféré son cabinet de travail, sa chambre, et il y avait fait installer ce « laboratoire ». Son ancien cabinet était devenu le salon d’attente des clients. Une baie, percée dans le mur mitoyen entre les deux  ntichambres, avait réuni ces appartements en un seul.

Quelques minutes plus tard, le phlegmon était franchement incisé.

– « Encore un peu de courage… Là… Encore… Ça y est ! »

fit Antoine, reculant d’un pas. Mais le petit, devenu blanc, défaillait à demi dans les bras raidis de son frère.

– « Allô, Léon ! » cria gaiement Antoine. « Un peu de cognac pour ces gaillards-là ! » Il trempa deux morceaux de sucre dans un doigt d’eau-de-vie. « Croque-moi ça. Et toi aussi. » Il se pencha vers l’opéré : « Ça n’est pas trop fort ? »

– « C’est bon », murmura l’enfant qui parvint à sourire.

– « Donne ton bras. N’aie pas peur, je t’ai dit que c’était fini. Lavage et compresses, ça ne fait pas mal. »

Sonnerie du téléphone. La voix de Léon dans l’antichambre : « Non, Madame, le docteur est occupé… Pas cet après-midi, c’est le jour de consultation du docteur… Oh, guère avant le dîner… Bien, Madame, à votre service. »

– « Une mèche, à tout hasard », marmonna Antoine, penché sur l’abcès. « Bon. Et la bande un peu serrée, il faut ça… Maintenant, toi, le grand, écoute : tu vas ramener ton frère à la maison, et tu vas dire qu’on le couche, pour qu’il ne remue pas son bras. Avec qui habitez-vous ?… Il y a bien quelqu’un qui s’occupe du petit ? »

– « Mais moi. »

Le regard était droit, flambant de crânerie, dans un visage plein de dignité. Il n’y avait pas de quoi sourire. Antoine jeta un coup d’œil vers la pendule et refoula encore une fois sa curiosité.

– « Quel numéro, rue de Verneuil ? »

– « Au 37 bis. »

– « Robert quoi ? »

– « Robert Bonnard. »

Antoine nota l’adresse, puis leva les yeux. Les deux enfants étaient debout, fixant sur lui de limpides regards. Nul indice de gratitude, mais une expression d’abandon, de sécurité totale.

– « Allez, mes petits, sauvez-vous, je suis pressé… Je passerai rue de Verneuil, entre six et huit, pour changer la mèche. Compris ? »

– « Oui, M’sieur », dit l’aîné, qui paraissait trouver la chose toute naturelle. « Au dernier étage, la porte 3, juste en face l’escalier. »

 

Martin du Gard,  avec toute sa simplicité, toute sa franchise et son tact, sait à merveille évoquer les plus graves problèmes, celui de la souffrance, celui de la solitude intime des êtres, sans jamais perdre le souci d`un réalisme aussi consciencieux qu'efficace. Antoine, logicien un peu froid. homme naïvement raisonnable, prudent et pondéré dans ses jugements comme dans ses sentiments, est un guide d`une objectivité insoupçonnable dans ce dédale des misères sociales et individuelles. Mis en présence du problème de l'euthanasie, il refuse de céder aux instances des parents de l'enfant mourant, mais non sans trouble. Puis M, Thibault tombe malade. Dès le début de la maladie. son fils ne se fait aucune illusion sur son issue. D`abord alarmé, le père. rassuré par Antoine, "se donne le spectacle d`une mort édifiante". C`est en effet, lorsqu'il ne croit pas à la proximité de sa mort qu'il fait une fin de grand bourgeois, de chrétien convaincu d`avoir sacrifié toute son existence à faire du bien autour de lui. 


Les Thibault - La Sorellina (1928) 

Une lettre, adressée à Jacques et ouverte par Antoine, semble révéler que Jacques n'est pas mort. L'auteur de la lettre, l'académicien Jalicourt, met Antoine sur la piste de son frère. Antoine, après enquête, parvient à apprendre que Jacques vit maintenant à Genève. La lecture d`un texte de son frère. publié dans une revue, et qui semble être autobiographique, lui apprend quelles furent sans doute les raisons de son départ : cependant, Antoine ne sait pas faire la distinction entre la fiction et la réalité. Jacques  semble avoir aimé en même temps deux jeunes filles, Jenny, la soeur de Daniel, et Gise, petite fille recueillie par M. Thibault et considérée par lui comme un enfant adoptif et par les deux frères comme leur sœur. Mais la véritable raison du départ a été une violente altercation entre le père et le fils au cours de laquelle Jacques a jeté à la figure de M. Thibault qu'il aimait la protestante Jenny. A Lausanne, Antoine retrouve Jacques. Celui-ci. qui a mené pendant trois ans une existence misérable et errante avant de se fixer en Suisse, vit maintenant dans un groupe constitué d'adeptes socialistes de l`lnternationale ouvrière. Malgré ses origines bourgeoises, il est parvenu a conquérir la confiance et l`estime de ses compagnons de lutte. Aussi se révolte-t-il violemment contre l'intrusion de son frère dans la nouvelle vie qu'il s`est faite. ll ne semble pas songer cependant à lui opposer un refus et se laisse docilement emmener à Paris ...

 

C'est à Lausanne que se situe, au cours d'une conversation avec Antoine, la confession où Jacques explique l'influence qu'a eue sur lui une visite faite à l'un de ses professeurs, Jalicourt. Celui-ci, admiré de ses étudiants comme un éveilleur d'ídées et comme un Maître, commence par décevoir Jacques en lui donnant des conseils conformistes, puis soudain, tout change ...

 

"...  –  « Il s’est calmé d’un coup », poursuivit Jacques. « Je crois qu’il a eu peur d’être entendu. Il a ouvert une porte, et il m’a poussé dans une sorte d’office qui sentait l’orange et l’encaustique. Il avait le rictus d’un homme qui ricane, mais un regard cruel et l’œil congestionné derrière le monocle. Il s’était accoudé à une planche où il y avait des verres, un compotier ; je ne sais pas comment il n’a rien fichu par terre. Après trois ans, j’ai encore son accent, ses mots dans l’oreille. Il s’était mis à parler, à parler, d’une voix sourde : “Tenez. La vérité, la voilà. Moi aussi, à votre âge. Un peu plus âgé, peut-être : à ma sortie de l’École. Moi aussi, cette vocation de romancier. Moi aussi, cette force qui a besoin d’être libre pour s’épanouir ! Et moi aussi, j’ai eu cette intuition que je faisais fausse route. Un instant. Et moi aussi, j’ai eu l’idée de demander conseil. Seulement, j’ai cherché un romancier, moi. Devinez qui ? Non, vous ne comprendriez pas, vous ne pouvez plus vous imaginer ce qu’il représentait pour les jeunes, en 1880 ! J’ai été chez lui, il m’a laissé parler, il m’observait de ses yeux vifs, en fourrageant dans sa barbe ; toujours pressé, il s’est levé sans attendre la fin. Ah, il n’a pas hésité, lui ! Il m’a dit, de sa voix chuintante où les s devenaient des f : N’y a qu’un feul apprentiffage pour nous : le vournalifme !

Oui, il m’a dit ça. J’avais vingt-trois ans. Eh bien, je suis parti comme j’étais venu, Monsieur : comme un imbécile ! J’ai retrouvé mes bouquins, mes maîtres, mes camarades, la concurrence, les revues d’avant-garde, les parlotes, – un bel avenir ! Un bel avenir !” Pan ! la main de Jalicourt s’abat sur mon épaule. Je verrai toujours cet œil, cet œil de cyclope qui flambait derrière son carreau. Il s’était redressé de toute sa taille, et il me postillonnait dans la figure : “Qu’est-ce que vous voulez de moi, Monsieur ? Un conseil ? Prenez garde, le voilà ! Lâchez les livres, suivez votre instinct ! Apprenez quelque chose, Monsieur : si vous avez une bribe de génie, vous ne pourrez jamais croître que du dedans, sous la poussée de vos propres forces !… Peut-être, pour vous, est-il encore temps ? Faites vite ! Allez vivre ! N’importe comment, n’importe où ! Vous avez vingt ans, des yeux, des jambes ? Écoutez Jalicourt. Entrez dans un journal, courez après les faits divers. Vous m’entendez ? Je ne suis pas fou. Les faits divers ! Le plongeon dans la fosse commune ! Rien d’autre ne vous décrassera. Démenez vous du matin au soir, ne manquez pas un accident, pas un suicide, pas un procès, pas un drame mondain, pas un crime de lupanar ! Ouvrez les yeux, regardez tout ce qu’une civilisation charrie derrière elle, le bon, le mauvais, l’insoupçonné, l’ininventable ! Et peut-être qu’après ça vous pourrez vous permettre de dire quelque chose sur les hommes, sur la société, – sur vous !”

« Mon vieux, je ne le regardais plus, je le buvais, j’étais totalement électrisé. Mais tout est retombé d’un coup. Sans un mot, il a ouvert la porte, et il m’a presque chassé, devant lui, à travers le vestibule, jusque sur le palier. Je ne me suis jamais expliqué ça. S’était-il repris ?… Regrettait-il cette flambée ?… A-t-il eu peur que je raconte ?… Je vois encore trembler sa longue mâchoire. Il bredouillait, en étouffant sa voix : “Allez… allez… allez !… Retournez à vos bibliothèques, Monsieur !”

« La porte a claqué. Je m’en foutais. J’ai dégringolé les quatre étages, j’ai gagné la rue, je galopais dans la nuit comme un poulain qu’on vient de mettre au pré ! »

L’émotion l’étrangla. Il se versa un second verre d’eau et but d’un trait. Sa main tremblait ; en posant le verre, il le fit tinter contre la carafe. Dans le silence, ce son cristallin n’en finissait pas de mourir..."


Les Thibault - La mort du Père (1929)

Quand Jacques arrive rue de l`Université, à Paris. il est déjà trop tard. M. Thibault, après avoir compris que sa fin était proche, d`abord révolté contre la mort, s'est enfin résigné grâce à son confesseur, mais il gît maintenant dans le coma. C`est ici le récit d'une interminable agonie, dont, à force de notations justes et grâce à un admirable sens dramatique, Martin du Gard nous fait vivre les atroces péripéties.

La mort de son père, qu`il croyait n`avoir jamais aimé, bouleverse Antoine : il découvre, parmi les papiers laissés par le défunt, quelques indices qui lui permettent de comprendre que cet être odieux fut un homme lui aussi, et qu'il incarnait cette puissance des Thibault dont lui et son frère ont reçu chacun leur part ..

 

(La Mort du Père) "Le soir où Antoine, avant de prendre le train de Suisse, était venu prévenir Mlle de Waize qu’il s’absentait pour vingt quatre heures, la vieille demoiselle ne lui avait tout d’abord prêté qu’une attention distraite : installée devant son petit bureau, elle peinait depuis une heure à rédiger une réclamation pour un panier de légumes qui s’était égaré entre Maisons-Laffitte et Paris ; son irritation l’empêchait de songer à autre chose.

Ce fut seulement assez tard, après qu’elle eut tant bien que mal achevé sa lettre, fait sa toilette de nuit et commencé ses prières, qu’une phrase d’Antoine lui revint tout à coup à la mémoire : « … Vous direz à sœur Céline que le docteur Thérivier est averti et se tient prêt à venir au moindre appel. »

Alors, sans s’inquiéter de l’heure, sans même achever ses oraisons, impatiente d’être dès ce soir déchargée de cette responsabilité, elle traversa l’appartement pour aller parler à la religieuse.

Il était près de dix heures.

Dans la chambre de M. Thibault, l’électricité était éteinte ; la pièce n’était plus éclairée que par les lueurs du feu de bois qu’on entretenait dans la cheminée pour assainir l’air – précaution qui devenait chaque jour plus indispensable, et qui ne parvenait d’ailleurs à vaincre ni l’aigre vapeur des cataplasmes, ni les effluves d’éther, d’iode ou de phénol, ni l’odeur mentholée du baume analgésique, ni surtout les relents de ce corps déchu.

Pour l’instant, le malade ne souffrait guère ; ronflant et geignant, il somnolait. Depuis des mois, il ne connaissait plus le sommeil, l’apaisement de l’être dans le repos. Pour lui, dormir, c’était, non plus perdre conscience, mais seulement cesser, pendant de brefs intervalles, d’enregistrer minute par minute la course du temps ; c’était bien abandonner ses membres à un demi-engourdissement, mais sans que son cerveau renonçât, une seconde, à créer des images, à projeter un film incohérent où se succédaient, en désordre, des tronçons de sa vie passée : spectacle à la fois attachant comme un défilé de souvenirs et fatigant comme un cauchemar.

Ce soir, l’assoupissement ne parvenait pas à délivrer le dormeur d’un sentiment de malaise qui l’oppressait, qui se mêlait à ses hallucinations et qui, croissant d’instant en instant, le faisait brusquement fuir, poursuivi, dans les bâtiments du collège, à travers le dortoir, le préau, la chapelle, jusque dans la cour de récréation… C’est là, devant la statue de saint Joseph, à l’entrée du gymnase, qu’il vint s’écrouler, la tête entre les bras : alors cette chose effrayante et sans nom qui planait sur lui depuis plusieurs jours, fonça soudain du cœur des ténèbres, et, comme elle allait l’écraser, il s’éveilla en sursaut. Derrière le paravent, un insolite lumignon éclairait un angle généralement obscur de la pièce, où deux ombres s’étiraient jusqu’à la corniche. Il perçut un chuchotement. C’était la voix de Mademoiselle.

Une fois déjà, par une nuit semblable, elle était venue l’appeler… Jacques, ses convulsions… L’un des enfants serait-il malade ?… Quelle heure était il ?… La voix de sœur Céline replaça M. Thibault dans le temps. Les paroles ne lui parvenaient pas distinctement. Il retint son souffle, tendit sa meilleure oreille. Quelques syllabes plus nettes vinrent jusqu’à lui : « … Antoine a dit que le docteur est averti. Il arrivera tout de suite… » Mais non, le malade, c’est lui ! Pourquoi le docteur ? 

 La chose effrayante recommence à planer. Est-il plus mal ? Que s’est-il passé ? A-t-il dormi ? Il ne s’est pas aperçu que son état empirait. Le docteur a été appelé. En pleine nuit. Il est perdu ! Il va mourir !

Alors, tout ce qu’il avait dit – sans y croire – pour annoncer solennellement l’imminence de sa mort, lui revient à l’esprit, et son corps se couvre de sueur.

Il veut appeler : « À moi ! Au secours ! Antoine ! » Mais c’est à peine si sa gorge laisse passer quelques sons ; si tragiques, pourtant, que sœur Céline, bousculant le paravent, accourt et donne la lumière. Elle croit aussitôt à une attaque. La figure du vieillard, généralement cireuse, est empourprée ; l’œil reste ouvert et rond ; la bouche ne parvient pas à articuler un mot. 

D’ailleurs, M. Thibault ne fait aucune attention à ce qui se passe autour de lui. Braqué sur l’idée fixe, son cerveau fonctionne avec une impitoyable clarté. En quelques secondes, il a passé en revue l’histoire de sa maladie : l’opération, les mois de répit, la rechute ; puis l’aggravation progressive, les douleurs se dérobant de jour en jour aux remèdes. Tous les détails s’enchaînent, prennent enfin leur sens. Cette fois, cette fois, il n’y a plus de doute ! Un vide, tout à coup, se creuse à la place où, quelques minutes plus tôt, régnait cette sécurité sans laquelle vivre devient impossible ; et ce vide est si soudain que tout l’équilibre est rompu. La lucidité même lui échappe : il ne parvient plus à réfléchir. L’intelligence humaine est si essentiellement nourrie de futur que, à l’instant où toute possibilité d’avenir se trouve abolie, lorsque chaque élan de l’esprit vient indistinctement buter contre la mort, il n’y a plus de pensée possible.

Les mains du malade se crispent sur les draps. La peur le galope. Il voudrait crier ; il ne peut pas. Il se sent emporté comme un fétu dans une avalanche : impossible de s’accrocher à rien : tout a chaviré, tout sombre avec lui… Enfin la gorge se desserre, la peur s’y fait un passage, jaillit en un cri d’horreur, qui s’étrangle aussitôt.

Mademoiselle ne peut redresser son dos busqué pour voir ce qui se passe ; elle glapit :

– « Dieu bon, qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il y a, ma sœur ? »

Et, comme la religieuse ne lui répond pas, elle s’enfuit.

Que faire ? Qui appeler ? Antoine est absent. L’abbé ! L’abbé Vécard !

Les bonnes sont encore dans la cuisine. Elles n’ont rien entendu. Aux premiers mots de la vieille demoiselle, Adrienne se signe ; mais Clotilde épingle son châle, saisit son portemonnaie, sa clé, et part en courant...."


Les Thibault - L’Eté 1914 (1936)

Il s'agit de la période de juin à août 1914. On assiste à la montée en puissance des tensions qui vont aboutir à la première guerre mondiale. Cette partie permet à Roger Martin du Gard, au travers de Jacques, d'exprimer son pacifisme. Antoine, lui, comme nombre de ses contemporains, est pris par sa vie et ne voit pas venir ce conflit. 

Antoine, devenu un brillant pédiatre, mène une vie luxueuse et collectionne les aventures galantes. Malgré les avertissements de son frère, il juge la guerre impossible. Jacques, lui, à Genève, a décidé de s’investir aux côtés des militants de la paix. L’organisation à laquelle il appartient lui confie plusieurs missions au travers de l’Europe. De passage à Paris, il retrouve Jenny dont le père vient de se donner la mort. Entre Jacques et Jenny, une explication passionnée a lieu : ils osent enfin s’avouer qu’ils s’aiment. Ils prennent part aux manifestations populaires et sont témoins de l’assassinat de Jean Jaurès. De leur liaison naîtra un garçon : Jean-Paul. Lorsque la mobilisation est proclamée, Jacques décide de se réfugier en Suisse pour continuer à lutter contre la guerre. Jenny souhaiterait le suivre, mais par devoir, elle décide de rester près de sa mère. Le 10 Août 1914, à l’aube, Jacques monte à bord d’un avion pour survoler le front et jette aux troupes des tracts pacifistes français et allemands. L’avion a un accident et prend feu. Meynestrel meurt brûlé. Jacques est grièvement brûlé . Il est ballotté durant toute une journée sur une civière. Un des gendarmes qui trouve ce prisonnier encombrant , l’abat d’un coup de revolver. 

  

A la veille de la déclaration de guerre, Jacques Thibault se trouve à Paris où il assassinat de Jaurès, le tribun socialiste fondateur du journal L'Humanité qui s'est employé de toutes ses forces à empêcher le conflit. La scène est comme prise sur le vif et en même que le personnage de Jacques, nous prenons progressivement conscience du drame par la réaction de la foule...

 

"Il était plus de neuf heures et demie. La plupart des habitués avaient quitté le restaurant. Jacques et Jenny s’installèrent sur la droite, où il y avait peu de monde. Jaurès et ses amis formaient, à gauche de l’entrée, parallèlement à la rue Montmartre, une longue tablée, faite de plu-sieurs tables mises bout à bout. 

– « Le voyez-vous ? » dit Jacques. « Sur la banquette, là, au milieu, le dos à la fenêtre. Tenez, il se tourne pour parler à Albert, le gérant. » 

– « Il n’a pas l’air tellement inquiet », murmura Jenny, sur un ton de surprise qui ravit Jacques ; il lui prit le coude, et le serra doucement. 

– « Les autres aussi, vous les connaissez ? » 

– « Oui. Celui qui est à droite de Jaurès, c’est Philippe Landrieu. À sa gauche, le gros, c’est Renaudel. En face de Renaudel, c’est Dubreuihl. Et, à côté de Dubreuihl, c’est Jean Longuet. » 

– « Et la femme ? » 

– « Je crois que c’est Mme Poisson, la femme du type qui est en face de Landrieu. Et, à côté d’elle, c’est Amédée Dunois. Et en face d’elle, ce sont les deux frères Renoult. Et celui qui vient d’arriver, celui qui est debout près de la table, c’est un ami de Miguel Almereyda, un collaborateur du Bonnet rouge… J’ai oublié son… »

Un claquement bref, un éclatement de pneu, l’interrompit net ; suivi, presque aussitôt, d’une deuxième détonation, et d’un fracas de vitres. Au mur du fond, une glace avait volé en éclats. 

Une seconde de stupeur, puis un brouhaha assourdissant. Toute la salle, debout, s’était tournée vers la glace brisée : «On a tiré dans la glace !» – « Qui ? » – « Où ? » – « De la rue ! » Deux garçons se ruèrent vers la porte et s’élancèrent dehors, d’où partaient des cris.  Instinctivement, Jacques s’était dressé, et, le bras tendu pour protéger Jenny, il cherchait Jaurès des yeux. Il l’aperçut une seconde : autour du Patron, ses amis s’étaient levés ; lui seul, très calme, était resté à sa place, assis. Jacques le vit s’incliner lentement pour chercher quelque chose à terre. Puis il cessa de le voir. 

À ce moment, Mme Albert, la gérante, passa devant la table de Jacques, en courant. Elle criait : 

– « On a tiré sur M. Jaurès ! » 

– « Restez là », souffla Jacques, en appuyant sa main sur l’épaule de Jenny, et la forçant à se rasseoir. 

Il se précipita vers la table du Patron, d’où s’élevaient des voix haletantes : « Un médecin, vite ! » – « La police ! » Un cercle de gens, debout, gesticulant, entourait les amis de Jaurès, et empêchait d’approcher. Il joua des coudes, fit le tour de la table, parvint à se glisser jusqu’à l’angle de la salle. À demi caché par le dos de Renaudel, qui se penchait, un corps était allongé sur la banquette de moleskine. Renaudel se releva pour jeter sur la table une serviette rouge de sang. Jacques aperçut alors le visage de Jaurès, le front, la barbe, la bouche entrouverte. Il devait être évanoui. Il était pâle, les yeux clos. 

Un homme, un dîneur, – un médecin, sans doute, – fendit le cercle. Avec autorité, il arracha la cravate, ouvrit le col, saisit la main qui pendait, et chercha le pouls. Plusieurs voix dominèrent le vacarme : « Silence !… Chut !… » Les regards de tous étaient rivés à cet inconnu, qui tenait le poignet de Jaurès. Il ne disait rien. Il était courbé en deux, mais il levait vers la corniche un visage de voyant, dont les paupières battaient. Sans changer de pose, sans regarder personne, il hocha lentement la tête. De la rue, des curieux, à flots, envahissaient le café. 

La voix de M. Albert retentit : 

– « Fermez la porte ! Fermez les fenêtres ! Mettez les volets ! » 

Un refoulement contraignit Jacques à reculer jusqu’au milieu de la salle. Des amis avaient soulevé le corps, l’emportaient avec précaution, pour le coucher sur deux tables, rapprochées en hâte. Jacques cherchait à voir. Mais autour du blessé, l’attroupement devenait de plus en plus compact. Il ne distingua qu’un coin de marbre blanc, et deux semelles dressées, poussiéreuses, énormes. 

– « Laissez passer le docteur ! » 

André Renoult avait réussi à ramener un médecin. Les deux hommes foncèrent dans le rassemblement, dont la masse élastique se referma derrière eux. On chuchotait : « Le docteur… Le docteur… » Une longue minute s’écoula. Un silence angoissé s’était fait. Puis un frémissement parut courir sur toutes ces nuques ployées ; et Jacques vit ceux qui avaient conservé leur chapeau se découvrir. Trois mots, sourdement répétés, passèrent de bouche en bouche : 

– « Il est mort… Il est mort… » 

Les yeux pleins de larmes, Jacques se retourna pour cher-cher Jenny du regard. Elle était debout, prête à bondir, n’attendant qu’un signal. Elle se faufila jusqu’à lui, s’accrocha à son bras, sans un mot.

Une escouade de sergents de ville venait de faire irruption dans le restaurant, et procédait à l’évacuation de la salle. Jacques et Jenny, serrés l’un contre l’autre, se trouvèrent pris dans le remous, poussés, bousculés, entraînés vers la porte. 

Au moment où ils allaient la franchir, un homme qui parlementait avec les agents réussit à pénétrer dans le café. Jacques reconnut un socialiste, un ami de Jaurès, Henri Fabre. Il était blême. Il balbutiait : 

– « Où est-il ? L’a-t-on transporté dans une clinique ? » 

Personne n’osa répondre. Une main timide fit un geste vers le fond de la salle. Alors, Fabre se retourna : au centre d’un espace vide, la lumière crue éclairait un paquet de vêtements noirs, allongé sur le marbre comme un cadavre de la Morgue...."


Les Thibault - Epilogue (1940)

Octobre 1917. Antoine Thibault est surpris par une attaque de gaz sur le chemin des dames. IL est soigné dans une clinique près de Grasse, mais il prend conscience, qu’il est condamné. En permission à Paris, il rend visite à Jenny de Fontanin, et lui propose de donner, à l’enfant qu’elle a eu de son frère, le nom de Thibault. Jenny refuse. Dans les derniers mois de sa vie, Antoine tient un journal. Il s’adresse à Jean-Paul , le fils de Jacques et Jenny, au travers duquel son frère et lui, survivront. Huit jours après la victoire du 11 novembre 1918, Antoine , submergé par la souffrance, décide de mettre fin à ses jours en s’administrant une piqûre. 

"Le vacarme provincial des cloches de Saint-Eustache, qui s’engouffrait dans la cour de l’immeuble, éveilla Jacques de bonne heure. Sa première pensée fut pour Jenny. Vingt fois déjà, la veille, au cours de la soirée et jusqu’au moment où il s’était endormi, il s’était remémoré sa visite avenue de l’Observatoire ; il trouvait toujours de nouveaux détails à tirer de son souvenir. Il demeura quelques minutes, allongé sur son lit, promenant un regard indifférent sur le décor de son nouveau logis. Les murs étaient salpêtrés, le plafond s’écaillait ; des hardes inconnues pendaient aux patères ; des paquets de brochures, de tracts, s’empilaient sur l’armoire ; au-dessus de la cuvette de zinc, luisait un miroir de bazar, taché d’éclaboussures. Quelle avait pu être la vie du camarade qui habitait là ? La fenêtre était restée toute la nuit ouverte ; mais, malgré l’heure matinale, l’air qui montait de la cour était fétide, étouffant. « Lundi 27 », se dit-il, en consultant son carnet de poche, déposé sur la table de nuit.

« Ce matin, dix heures, les types de la C. G. T… Ensuite, il faudra m’occuper de cet argent, voir le notaire, l’agent de change… Mais, à une heure, je serai chez elle, avec elle !… Après, à quatre heures et demie, j’ai cette réunion qu’on a organisée à Vaugirard, pour Knipperdinck… À six heures, je passerai au Libertaire… Et, ce soir, la manifestation… Il y avait de la bagarre dans l’air, cette nuit. Aujourd’hui, il pourrait bien se passer des choses… Les boulevards ne seront pas toujours aux jeunes patriotes ! La manifestation de ce soir s’annonce bien. Des affiches partout… La Fédération du Bâtiment a fait appel aux syndicats… Important, ça, que le mouvement syndicaliste soit bien en liaison avec celui du Parti… »

Il courut emplir son broc au robinet du couloir, et le torse nu, s’aspergea d’eau fraîche. Brusquement lui revint le souvenir de Manuel Roy, et il se mit à invectiver le jeune médecin : « Au fond, ceux que vous accusez d’antipatriotisme, ce sont ceux qui s’insurgent contre votre capitalisme ! Il suffit qu’on s’attaque à votre régime, pour être de mauvais Français ! Vous dites : “Patrie” », grogna-t-il, la tête sous l’eau ; « mais vous pensez : “Société !” “Classe !” Votre défense de la patrie n’est pas autre chose qu’une défense déguisée de votre système social ! » Il empoigna de chaque main une extrémité de la serviette, et se frotta vigoureusement le dos, rê-vant d’un monde à venir, où les diverses patries subsisteraient comme autant de groupements régionaux, autonomes, mais rassemblés sous une même organisation prolétarienne.

Puis sa pensée revint au syndicalisme : « C’est à l’intérieur des syndicats qu’il faudrait être, pour faire de la bonne besogne… » Son front s’assombrit. Pourquoi était-il en France ? Mission d’information, oui ; et il s’en acquittait de son mieux : la veille encore, il avait expédié à Genève quelques brefs « rapports » dont, sans doute, Meynestrel pourrait se servir ; mais il ne s’illusionnait pas sur l’importance de ce rôle d’enquêteur. « Être utile, vraiment utile… Agir… », il était venu à Paris avec cet espoir ; et il enrageait de n’être qu’un spectateur, un enregistreur de propos, de nouvelles ; de ne rien faire, en somme – de ne rien pouvoir faire ! Pas d’action possible sur ce plan international auquel il se trouvait, par force, limité. Pas d’action réelle pour ceux qui ne font pas partie des équipes, pour ceux qui ne sont pas incorporés, et depuis longtemps, aux organisations constituées.

« C’est tout le problème de l’individu devant la révolution », se dit-il avec un brusque découragement. « Je me suis évadé de la bourgeoisie, par instinct de fuite… Avec une révolte d’individu, non de classe… J’ai passé mon temps à m’occuper de moi, à me chercher… Tu ne seras jamais un bon révolutionnaire, mon Camm’rad… »

Les reproches de Mithœrg lui revinrent à l’esprit. Et, songeant à l’Autrichien, à Meynestrel, à tous ceux dont le réalisme délibéré avait, une fois pour toutes, accepté la nécessité révolutionnaire du sang, il se sentit repris à la gorge par l’angoissante question de la violence… « Ah ! Pouvoir se délivrer, un jour… Se donner… Se délivrer par le don total… »

Il acheva sa toilette dans un de ces états de trouble, d’abattement, qu’il ne connaissait que trop ; mais qui, par bonheur, ne duraient pas, cédaient vite au dynamisme de la vie extérieure.

« Allons aux nouvelles », se dit-il, en se secouant. Cette pensée suffit à lui rendre courage. Il donna un tour de clef à sa chambre, et descendit rapidement dans la rue. Les journaux ne lui apprirent pas grand-chose. Les feuilles de droite menaient tapage autour des manifestations faites par la Ligue des Patriotes devant la statue de Strasbourg. Dans la plupart des feuilles d’information, les dépêches officielles étaient enrobées de commentaires verbeux et contradictoires. Le mot d’ordre semblait être de faire alterner prudemment les éléments d’inquiétude et les raisons d’espoir.

Les organes de gauche convoquaient tous les pacifistes à venir manifester, dans la soirée, place de la République. La Bataille syndicaliste affichait, en première page : Tous, ce soir, sur les boulevards ! Avant de gagner la rue de Bondy, où il n’avait rendez-vous qu’à dix heures, Jacques s’arrêta à l’Humanité. À la porte du bureau de Gallot, il fut accosté par une vieille militante, qu’il connaissait pour l’avoir souvent rencontrée aux réunions du Progrès. Elle était affiliée au Parti depuis quinze ans, et rédactrice à la Femme libre. On l’appelait la mère Ury..." 

 

Antoine éprouve une profonde émotion a retrouver les traits de son frère dans le visage du petit Jean-Paul. Pour lui qui sait qu'il ne se remettra jamais de son accident et qui vit au milieu de survivants condamnés comme lui, l'enfant symbolise la survie de sa famille et de lui-même. Afin de ne pas tout laisser perdre de cette vie qui, progressivement, lui échappe. Antoine rédige son journal. Il y note les progrès du mal, et surtout les amères leçons qu'il a tirées, trop tard, de sa vie. La maladie, la proximité de la mort le rapprochent sans cesse de ce frère qu`il n'a pas su comprendre, lui font mieux découvrir ses propres limites, élargissent le champ de son regard et le conduisent jusqu'à une compréhension sans illusion du destin humain. C'est sur cette méditation, qui, dans la pensée d`Antoine, constitue le testament destiné a cet enfant en qui se retrouvent toutes les possibilités,  toute la grandeur des Thibault ...

 

"Soir.

En réalité, je pense presque aussi souvent à ma vie qu’à ma mort. Je me retourne sans cesse vers mon passé. J’y fouille, comme un chiffonnier dans la poubelle. Du bout de mon crochet, je tire à moi quelque détritus, que j’examine, que j’interroge, sur lequel je rêve inlassablement. 

 Si peu de chose, une vie… (Et je ne pense pas cela parce que la mienne est écourtée. C’est vrai pour toute vie !) Archibanal : la brève lueur dans l’immense nuit, etc. Combien peu savent ce qu’ils disent en répétant ces lieux communs. Combien peu en sentent le pathétique !

Impossible de se débarrasser intégralement de la question oiseuse : « Quelle peut être la signification de la vie ? » Moi-même, en ruminant mon passé, je me surprends souvent à me demander : « À quoi ça rime ? »

À rien. À rien du tout. On éprouve quelque peine à accepter ça, parce qu’on a dix-huit siècles de christianisme dans les moelles. Mais, plus on réfléchit, plus on a regardé autour de soi, en soi, et plus on est pénétré par cette vérité évidente : « Ça ne rime à rien. » Des millions d’êtres se forment sur la croûte terrestre, y grouillent un instant, puis se décomposent et disparaissent, laissant la place à d’autres millions, qui, demain, se désagrégeront à leur tour. Leur courte apparition ne « rime » à rien.

La vie n’a pas de sens. Et rien n’a d’importance si ce n’est de s’efforcer à être le moins malheureux possible au cours de cette éphémère villégiature…

Constatation qui n’est pas aussi décevante, ni aussi paralysante, qu’on pourrait croire. Se sentir bien nettoyé, bien affranchi, de toutes les illusions dont se bercent ceux qui veulent à tout prix que la vie ait un sens, cela peut donner un merveilleux sentiment de sérénité, de puissance, de liberté. Cela devrait même être une pensée assez tonique, si on savait la prendre…"


"Confidence africaine" (1931)

Une nouvelle sans aucun romantisme, racontée comme s'iI s'agissait des choses les plus simples du monde. C'est un grand libraire d'Afrique du Nord, Leandro Barbazano, qui fait cette confidence à "Monsieur du Gard". Leandro et sa sœur Amalia, dont la mère mourut jeune, ont été élevés par un père très dur et autoritaire. Alors même que Leandro avait atteint ses seize ans et Amalia sa vingtième année, ils couchaient dans la même chambre à l'écart. Une nuit, Amalia laissa Leandro recevoir une amie, mais se montra ensuite d'une humeur exécrable. Les querelles se succédèrent. L'une d'elles se transforma en combat amoureux. Leandro et Amalia restèrent amants quatre ans, jusqu'à ce que Leandro partît pour l`Italie accomplir son service militaire. Cependant, sur l`ordre de son père, Amalia se voit obligée d'épouser un homme âgé, Luzzati. Elle ne se marie pas sans s'être fait faire un enfant par Leandro : à son retour du service, ils fuiront ensemble. Mais en réalité, quand Leandro reviendra, il ne sera plus jamais question du passé. Amalia sera devenue une excellente épouse et mère d'une nombreuse famille. Ses enfants seront tous en parfaite santé, sauf le premier, Michel, glorieusement beau, qui mourra à seize ans de tuberculose. C'est celui que préférait Luzzati ...