Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704), "Sermon sur la mort" (1662), "Oraisons funèbres" (1669-1687),  "Discours sur l'Histoire Universelle" (1681), "Histoire des Variations des Eglises protestantes" (1668) - Louis Bourdaloue (1632-1704) - Fléchier (1632-1710) - Massillon (1663-1742) - ....

Last update 10/10/2021


"L'éloquence n'est inventée, ou plutôt n'est inspirée  d'en haut que pour enflammer les hommes à la vertu" - Prédicateur et moraliste avant tout, ce directeur de conscience qu'est Bossuet, orateur incontournable du siècle religieux, auquel des études approfondies et une logique ferme ont apporté la certitude, est à chaque instant conscient des responsabilités qui lui incombent : il veut la chasteté des mœurs, la régularité de la vie, la charité à l'égard des pauvres, en bon disciple de saint Vincent de Paul, chez qui il a fait retraite en 1652 au moment de son ordination. Or ce moraliste exigeant est un psychologue avisé. Il a connu le monde, vécu dans le Paris de la Fronde, vu les pièces de Corneille, lu la littérature profane, avant de se détacher à vingt et un ans de toutes ces vanités. Il connaît les insuffisances de notre nature; il a découvert l'horreur de la mort, non parce qu'il la craint lui-même, mais parce qu'il a été touché par le sort d'Henriette d'Angleterre; il a senti non moins profondément que Pascal le malheur de la condition humaine. Bossuet, de plus, produit sans doute la meilleure prose du XVIIe siècle, son style est synthétique, clair, il sait pousser les arguments et donner un tour dramatique à certaines scènes, il sait emprunter au monde matériel, aux impressions physiques des traits qui rendent palpables les vérités les plus abstraites : "La vie humaine est semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux ... On se console parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir ... Enchantement! Illusion !" (Sermon de Pâques, 1685)...

("Portrait de Bossuet" par Hyacinthe Rigaud, 1698, musées des Offices, Florence, Italie - "Portrait de Bossuet" par Pierre Mignard, vers 1675. Musée Bossuet de Meaux).


Au XVIIe siècle, c'est plus pour ses œuvres érudites et militantes (Exposition de la doctrine catholique, 1671) que pour ses sermons et autres oraisons, que Bossuet fut le plus connu. Pourtant ce qui fait sa singularité en ce XVIIe siècle, ce sont ses fameuses variations sur la Mort qu'il développe tout au long de ces Sermons et Oraisons...

 

La Mort et la Pauvreté. L'envers du Grand Siècle est connu, la famine provoque une effroyable mortalité, dans la continuité d'un Saint Vincent de Paul inspirant un vaste de mouvement de charité, Bossuet prononcera de 1657 à 1663 nombre d'exhortations en faveur des plus pauvres. Dans le "Sermon sur le Mauvais riche" (1662), il lancera : 

 

"Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui, accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère? C 'est pourquoi ils meurent de faim, oui, Messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide ; hélas! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au-dedans épuisent tout votre fonds. La profusion c'est leur besoin; non seulement le superflu, mais l'excès même, leur est nécessaire; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus-Christ, si vous n 'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure : et cependant ils subsisteraient, si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage.

Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que I'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d 'endurcir le cœur de l'homme.

L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte, qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source de la compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes; c'est ici que l'esprit du monde paraît le plus opposé à l'esprit du christianisme : car qu'est-ce que l'esprit du christianisme? esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c 'est un excès d 'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe : "Tu as dit en ton cœur : Je suis, et il n 'y a que moi sur la terre." "Dixisti in corde tuo : Ego sum, et praeter me non est alter."  Je suis; il se fait un Dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit "je suis celui qui est."  Je suis, il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens du néant. Ainsi chacun ne compte que soi; et tenant tout le reste dans l'indifférence on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain."

"... C'est aux sujets à attendre, et c'est aux rois à agir; eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent, mais ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent...."


Les Sermons - Bossuet lui-même laissa se perdre la plupart de ses Sermons ; environ 200 furent conservés sur 1 000 prononcés. L'ensemble des sermons conservés fut publié pour la première fois dans les "Œuvres de Messire Jacques-Bénigne Bossuet, évêque de Meaux" (1772-1778). Le Sermon sur l'unité de l'Église de 1681, manifeste gallican, fut seul sermon imprimé du vivant de Bossuet. C'est donc plus tard, au XVIIIe siècle, qu'on en fit le modèle de l'éloquence sacrée. Hors de toute ostentation, utilisant tant les références bibliques que son énorme érudition, souvent la polémique, Bossuet s'écarte des prédicateurs les plus célèbres de l'époque, Bourdaloue ou Massillon. Bossuet défend une éloquence chrétienne qui doit agir comme un sacrement, où l'auditeur recueilli entend, non pas des phrases, mais le "Verbe". Prononcer un sermon, c'est «célébrer un mystère», à la manière de l'Eucharistie, et c'est aussi convaincre l'auditoire (Sermon sur la Parole de Dieu, 1661 ; Sermon sur le mauvais riche, 1662 ; Sermon sur la Providence, 1662 ; Sermon sur la mort, 1662 ; Sermon sur la justice, 1666 ; Sermon sur la conception de la Vierge, 1669). Avec ce Verbe, il lui faut rivaliser avec le théâtre, incontournable moteur des beaux esprits de l'époque et de la représentation de l'absolutisme : les "Maximes et réflexions sur la comédie" (1694) montrent combien cet éloquent prêcheur est à la fois fasciné et révulsé par le théâtre, cet art rival de la chaire. Écrit en réponse à une lettre du P. Caffaro qui servait de préface à une édition des œuvres dramatiques de Boursault, cet ouvrage condamne toute forme de théâtre comme immorale . C'est que l'invincible attrait des passions et de la concupiscence comporte trop de dangers pour être représenté...


Les Oraisons funèbres - Ce sont de véritables textes, que Bossuet rédigeait entièrement et qu'il apprenait par cœur, une rhétorique déclamée face à la cour, articulant de longs passages servant une politique d'allégeance totale à la monarchie absolue, et , ce qui peut nous sembler paradoxal, un rappel des vanités terrestres et des manifestations de la Providence, des réflexions sur la mort et sur l'humaine condition : « Je veux dans un seul malheur déplorer toutes les calamités du genre humain, et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines ». Les Oraisons parurent en 3 recueils en 1672, 1680 et 1689 (édition établie par Bossuet lui-même, réunissant les 6 discours concernant des personnes de sang royal), et dans leur intégrité en 1731. Bossuet prononça 12 éloges funèbres : ceux d'Yolande de Monterby, abbesse du Petit-Clairvaux (1656), d'Henry de Gournay (1658), du P. Bourgoing, supérieur général de l'Oratoire (1662), de Nicolas Cornet, grand maître du collège de Navarre (1666), d'Anne d'Autriche (1667), d'Henriette de France (1669), d'Henriette d'Angleterre (1670), de Marie-Thérèse, épouse de Louis XIV (1683), d'Anne de Gonzague, princesse palatine (1685), du chancelier Le Tellier (1686), de Mme du Bled d'Huxelles, abbesse de Faremoutiers (1686), du Grand Condé (1687). Les oraisons consacrées à Anne d'Autriche et à Mme d'Huxelles sont aujourd'hui perdues.

Ce grand prédicateur possède aussi la solution de tous nos malheurs et le remède à tous nos défauts, nos révoltes et nos erreurs. Selon lui, de même que toute notre vie matérielle et morale s'ordonne définitivement dans l'amour de Dieu,  l'histoire universelle s'explique par les desseins de la Providence, et le peuple doit trouver justice et bonheur dans une monarchie héréditaire conforme à la loi naturelle.


Après les années 1670, les Sermons de Bossuet ne sont plus que souvenirs, la cour est devenue dévote et le Père Bourdaloue est désormais le prédicateur préféré de Louis XIV. Mme de Sévigné décrira dans ses Lettres le véritablement engouement qu'il suscite, et qu'elle partage, son éloquence est alors en harmonie avec le goût raffiné de cette petite société. Moraliste plus que théologien, il s'adresse avant tout à la raison, enserre l'auditeur dans une étreinte dialectique qui, selon le mot de M““' de Sévigné, lui "ôte la respiration". Il connaît à fond les vices de son siècle, et ses leçons concernent directement son auditoire mondain : Sermons sur l'Ambition, sur la Pénitence, sur l'Aumône, sur la Médisance (où il répond à Pascal et à ses Provinciales), sur le Pardon des injures, sur l'Hypocrisie. Le public des salons admirait ses portraits, où l'on découvrait souvent des allusions aux contemporains. 

Les autres grands prédicateurs du XVIIe sont Fléchier (1632-1710), Mascaron (1634-1703) et surtout Massillon (1663-1742), dont on cite toujours l'exorde de l'Oraison funèbre de Louis XIV: "Dieu seul est grand, mes frères..."


L'éloquence religieuse que magnifie Bossuet au XVIIe siècle est souvent considérée comme l'aboutissement de siècles de prédication réinterprétant la parole du Christ pour y puiser, selon les besoins de son auditoire, matière à éclairer son existence et sauver son âme. La question principale est celle de l'équilibre entre deux inspirations, la mystique, la théologique éclairant la païenne, l'existence profane, pour soutenir la compréhension du fidèle. Une éloquence religieuse plus qu'humaine. Bossuet  semble atteindre cet équilibre : il ne parle pas pour divertir ou pour enseigner, mais pour sauver des âmes, sa prédication doit être simple, issue du coeur, puisant dans les Ecritures une doctrine claire et efficace...

L'éloquence religieuse peut être considérés comme un genre littéraire à part entière, mais un genre singulier en symbiose avec un auditoire dont la composition, les attentes, la culture, peuvent varier considérablement. Une éloquence qui est toute entière structurée par la Parole et entendue plus qu'écoutée, d'où la nécessité d'aller à l'essentiel ou de privilégier la formulation qui marque l'esprit sans l'égarer. Bossuet connaîtra les auditoires populaires les plus frustres (1652-1659) et ceux des "mondains", raffinés, cultivés mais indifférents ou précieux (1662-1670), son art oratoire évoluera en conséquence...

Cet art oratoire, pratiqué dès la Renaissance contre les puissants de ce monde, fut renouvelé avec Calvin et la Réforme en se fondant sur les Ecritures et une certaine représentation de la nature humaine. Au début du XVIIe siècle, Saint François de Sales (1567-1622) entend privilégier une prédication simple, mais ne peut échapper à ses "enjolivements profanes" qui permettent de mettre plus aisément à la portée des profanes des contenus religieux et moraux (cf. son Introduction à la vie dévote, 1609, et son évocation crue de la Mort..)

 

A partir de 1620, la congrégation de l'Oratoire, refondue par Bérulle, introduit une véritable réforme de la prédication : elle renonce à l'inspiration païenne pour privilégier les Pères de l'Eglise et spécialement saint Augustin. Chez les jésuites, Claude de Lingendes donne l'exemple d'une logique sévère animée parfois par une âpreté satirique mordante. Chez les jansénistes, Saint-Cyran et Singlin mettent en oeuvre une prédication animée par la stricte puissance d'une foi et une rigueur toute aristocratique. 

Tout jeune, Bossuet a suivi les conférences de Saint-Lazare instituées par Saint Vincent de Paul pour former, non pas des rhéteurs ou des orateurs, mais des prédicateurs chrétiens. De Metz à Paris, l'art oratoire de Bossuet évoluera : en 1662, il prêche devant un public dit raffiné et trouve un équilibre entre son exubérance naturelle et une prédication toute de plénitude et de grandeur, rejoignant ainsi, nous disent les historiens, la puissance de la régularité de l'idéal classique qui culmine avec ses Oraisons funèbres. Outre les bases d'une éloquence parfaitement maîtrisée, - fidélité aux Ecritures, connaissance du coeur, rigueur logique -, s'adaptant à son auditoire, Bossuet sait parfaitement susciter et retenir l'attention, les prendre à témoins, jouer de l'imagination, partager leurs interrogations et faire vibrer leur âme. ...

 

Bossuet, Panégyrique de saint Paul ..

"N'attendez donc pas de l'Apôtre, ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Écoutez ce qu'il dit lui-même : Nous prêchons une sagesse cachée; nous prêchons un Dieu crucifié. Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles.

Abaissons-nous donc à ces humbles; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.

C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paraît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré; et les délicats de la terre qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus-Christ lui tient lieu de tout; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, rendront sa simplicité toute-puissante.

Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs, et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes ; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et un jour, cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul, adressée à ses citoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.

Et d'où vient cela, chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader, que la Grèce n'enseigne pas et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements ; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine, ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend."


Jacques-Bénigne Bossuet (1627-1704) 

Bossuet ne s'est adonné exclusivement à la prédication que pendant onze ans, de 1659 à 1670. De 1670 à 1680, toute son activité fut absorbée par l'éducation du Dauphin, et de 1680 à 1704, il s'employa à administrer son diocèse de Meaux et à traiter en docteur de l'Eglise  les grandes questions religieuses qui surgissaient....

Jacques Bénigne Bossuet Bossuet, l'«Aigle de Meaux», marque l'Église de France par son gallicanisme, son éloquence, sa haine du théâtre, et son discours propre à soutenir la théorie politique absolutiste du droit divin. Il naquit à Dijon, en 1627, dans une famille de magistrats, fit ses études au collège des Jésuites de la ville, puis sa théologie au collège de Navarre à Paris de 1642 à 1652. Il fréquente le monde, applaudira Corneille, fréquentera l'Hôtel de Rambouillet, puis à 21 ans, ordonné sous-diacre à Langres (1648), il écrit une "Méditation sur la Brièveté de la Vie", puis une "Méditation sur la félicité des saints" portant sur la Providence.

 

Bossuet a 20 ans, "Méditation sur la Brièveté de la Vie" ...

"Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plus semblable à la mort: l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudrais-je avoir effacé de mon adolescence? Et quand je serais plus âgé, combien encore ? Voyons à quoi tout cela se réduit: qu'est-ce que je compterai donc? Car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur? Mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie! C'est comme des clous attachés à une longue muraille : dans quelque distance, vous diriez que cela occupe bien de la place; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir La main... Ah l nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps ! Nous le passons véritablement et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s'écoule, j'en prends un autre; ils se passent les uns apres les autres, je les joins, tâchant de m'assurer; et je ne m'aperçois pas qu`ils m`entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non le temps à moi. 

Voilà ce que c'est que de ma vie; et ce qui est épouvantable, c'est que cela se passe à mon égard; devant Dieu, cela demeure, ces choses me regardent... Je ne jouis des moments de ce plaisir que durant le passage; quand ils passent, il faut que j'en réponde comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire: "Ils sont passés, je n'y songerai plus"; ils sont passés, oui pour moi, mais à Dieu non; il m'en demandera compte. 

Eh! bien, mon âme, est-ce donc si grande chose que cette Vie? et si cette vie est si peu de chose, parce qu'elle passe. qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie et qui passent en un moment ? cela vaut-il bien la peine de se damner ? Cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine, d'avoir tant de vanité? Mon Dieu, je me résous de tout mon cœur, en votre présence, de penser tous les jours, au moins en me couchant et en me levant, à la mort."

 

Bossuet est reçu docteur en Sorbonne en 1652 peu après avoir été ordonné prêtre. Archidiacre de Sarrebourg (1652), puis de Metz (1654), il gagne souvent Paris pour assister aux conférences de saint Vincent de Paul. Dans cette période de Metz, il a relu et souligné les passages les plus frappants de la Bible et des Pères, futures citations de ses Sermons et Oraisons. 

Il prêche à Paris de 1659 à 1669, appelé par saint Vincent de Paul tout en continuant pendant une dizaine d'années ses prédications à Metz. 

En 1660, Bossuet prêche le Carême à l'église des Minimes, devant une affluence aristocratique et indifférente. Dévot à la manière de saint Vincent de Paul, Bossuet est apôtre de la Contre-Réforme, encourage les conversions, polémique avec les pasteurs, surveille les mœurs, devient à ce titre correspondant de la Société du Saint-Sacrement, et n'hésite pas, au besoin, à rappeler aux grands leurs devoirs dans ses brillants sermons (Sermon sur l'éminente dignité des pauvres, 1659). En 1661, le carême des Carmélites réunira au contraire un public plus restreint et plus recueilli. L'année 1662 marque alors l'apogée de la période de ses grands Sermons : Bossuet a 35 ans, il prêche le Carême du Louvre, devant le roi et toute la cour. Ce sont les sermons sur Le Mauvais Riche, sur La Providence, sur L'Ambition, sur La Mort. Il prêchera encore le Carême â Saint-Germain (1666), l'Avent au Louvre (1665) et à Saint-Germain (1669), devant la cour. 

Sa grande réputation lui voit confier l'Oraison funèbre d`Anne d'Autriche, en 1667, celle d'Henriette de France, reine d'Angleterre, en 1669, et, un an plus tard, celle de sa fille, Henriette d'Angleterre, en 1670. 

Nommé évêque de Condom à la fin de 1669, il n'a pas le temps de résider dans son diocèse : à 43 ans, il est choisi comme précepteur du Grand Dauphin (1670).  Son grand ouvrage théologique, l'Exposition de la doctrine catholique (1671) lui vaut une réputation européenne. Ami de Perrault comme de Boileau, il entre à l'Académie française la même année. Son dogmatisme et son orthodoxie en matière de foi l'ont souvent mené au conflit avec les protestants et les jansénistes ainsi qu'avec le monde du théâtre qu'il a toujours combattu. C'est pour le prince qu'il compose le "Discours sur l'Histoire universelle" (1681) et le "Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même", après avoir complété ses connaissances sur l'histoire et la politique, et avoir médité sur la nature humaine. Des ouvrages qui laissent indifférents ceux qu'il comptait servir. Il publiera, toujours à destination du Dauphin, une sorte de traité de gouvernement, "la Politique tirée des propres paroles de l'Écriture sainte", apologie d'un pouvoir fort et de droit divin qui associe les missions de l'Église et de l'État. 

Nommé évêque de Meaux à la fin de son préceptorat (1680), il fait alors figure de chef du clergé français. Son "Sermon sur l'unité de l'Église", qui ouvre l'Assemblée du clergé en 1681 et s'efforce de définir la part des pouvoirs pontifical, monarchique et épiscopal, est reçu comme un manifeste du gallicanisme qui sert parfaitement le roi, dans son opposition à Rome. Habile négociateur, il est chargé en 1682 de rédiger la "Déclaration des quatre articles" qui consacre les libertés gallicanes sans rompre avec l'autorité romaine.

Militant catholique, Bossuet sera dès lors de tous les combats. Pour les droits ecclésiastiques et l'orthodoxie, contre les protestants (Histoire des variations des Églises protestantes, 1688). Contre les quiétistes, il obtient la condamnation de Fénelon, défenseur de Mme Guyon. Contre les jésuites. Contre Malebranche. Contre Richard Simon, il fait saisir et brûler l'Histoire critique du Vieux Testament et défend avec acharnement l'interprétation traditionnelle de l'Eglise... Son activité pastorale (rédaction d'un catéchisme, de textes de piété) et de directeur de conscience est intense. 

Dans cette dernière partie de sa vie (bien connue grâce à sa correspondance et au Journal de son secrétaire Le Dieu, grâce aussi, de 1690 à 1693, à sa correspondance polémique avec Leibniz sur la question de la réunion des Églises), il est peu à peu tenu à l'écart, malgré des honneurs ostensibles. Il prononce son dernier sermon, dans sa cathédrale de Meaux, le 18 juin 1702.....


Metz, 1652-1659 - Bossuet, ordonné tout jeune prêtre, archidiacre de Sarrebourg (1652), puis de Metz (1654), est tout à une éloquence fougueuse et imagée, citant Tertullien...

 

Panégyrique de saint François d'Assise, 1652

"Si nous voulions monter à l'origine des choses nous trouverions peut-être qu'ils les [pauvres] n'auraient pas moins de droit que vous aux biens que vous possédez. La nature, ou plutôt, pour parler plus chrétiennement, Dieu, le père commun des hommes, a donné dès le commencement un droit égal à tous ses enfants sur toutes les c oses dont ils ont besoin pour la conservation de leur vie, Aucun de nous ne se peut vanter d'être plus avantagé que les autres dans la nature, mais l'insatiable désir d'amasser n'a pas permis que cette belle fraternité pút durer longtemps dans le monde. Il a fallu venir au partage et à la propriété, qui a produit toutes les querelles et tous les procès : de là est né ce mot de mien et de tien, cette parole si froide... "

 

Paris, 1659 - Bossuet se dépouille progressivement de la trivialité de ses débuts, inspiré par l'exemple de Saint Vincent de Paul, sa simplicité, sa sincérité. De 1657 à 1663, il prononce nombre d'exhortations en faveur des plus pauvres.  A partir de 1662, Bossuet prêche à la cour devant un public qui se définit comme "raffiné". Le ton de sa prédication évolue donc vers plus de grandeur et de plénitude...

 

"Sermon sur le Mauvais riche" (1662)

"O Dieu clément et juste ! Vous les avez faits grands pour servir de pères à vos pauvres; votre Providence a pris soin de détourner les maux de dessus leur tête afin qu'ils pensassent à ceux du prochain ; vous les avez mis â leur aise et en liberté afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants." Mais que sont ces riches, sinon "des voleurs sans dérober et des meurtriers sans verser le sang" : « Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question; et nous sommes réduits à ces cas extrêmes où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent, d'un commun accord, que si l'on n'aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort ; on rendra compte à Dieu de son sang, de son âme, de tous les excès où la fureur de la faim et du désespoir le précipite..."


1659-1670 - Les grands Sermons

Bossuet ne s'est pas préoccupé de la publication de ses Sermons et c'est seulement à la fin du XVIIIe que certains furent édités. Il nous en reste deux cents environ sur cinq ou six cents qui furent prononcés, des brouillons chargés de ratures et de variantes, le sermon ne prenait sa forme définitive que  lorsqu'il était en chaire. De plus, il adaptait cette prédication à son auditoire, invitant les riches à la charité au nom de l'Eminente Dignité des pauvres, prêchant sur l'Honneur du Monde, sur l'Ambition, sur la Justice, sur l'Honneur, sur l'amour de soi et l'amour de Dieu devant les courtisans...

 

Le Sermon sur l'Eminente Dignité des pauvres dans l'Eglise (1659) 

"Riches, portez le fardeau du pauvre..." - Bossuet suit saint Vincent de Paul et prêche au Séminaire des Filles de la Providence, dans une maison des pauvres, pour espérer quelques  aumônes. Soucieux de toucher les profanes, il fait provisoirement appel au sentiment d'une justice, non plus divine, mais purement humaine..

"Mais n'attendons pas cette heure fatale, et pendant que le temps le permet, pratiquons ce conseil de saint Paul : Alter alterius onera portate, portez vos fardeaux les uns des autres. Riches, portez le fardeau du pauvre, soulagez sa nécessité, aidez-le à soutenir les afflictions sous le poids desquelles il gémit; mais sachez qu'en le déchargeant, vous travaillez à votre décharge.

Lorsque vous lui donnez, vous diminuez son fardeau et il diminue le vôtre; vous portez le besoin qui le presse, il porte l'abondance qui vous surcharge. Communiquez entre vous mutuellement vos fardeaux, afin que les charges deviennent égales, ut fiat aequalitas, dit saint Paul. Car quelle injustice, mes Frères, que les pauvres portent tout le fardeau, que tout le poids des misères aille fondre sur leurs épaules ! S'ils s'en plaignent et s'ils en murmurent contre la providence divine, Seigneur, permettez-moi de le dire, c'est avec quelque couleur de justice, car étant tous pétris d'une même masse, et ne pouvant pas y avoir grande différence entre de la boue et de la boue, pourquoi verrons-nous d'un côté la joie, la faveur, l'affluence ; et de l'autre, la tristesse et le désespoir et l'extrême nécessité, et encore le mépris et la servitude ? Pourquoi cet homme si fortuné vivra-t-il dans une telle abondance et pourra-t-il contenter jusqu'aux désirs les plus inutiles d'une curiosité étudiée pendant que ce misérable, homme toutefois aussi bien que lui, ne pourra soutenir sa pauvre famille, ni soulager la faim qui le presse ? 

Dans cette étrange inégalité, pourrait-on justifier la Providence de mal ménager les trésors que Dieu met entre des égaux, si par un autre moyen elle n'avait pourvu au besoin des pauvres et remis quelque égalité entre les hommes ? C'est pour cela, Chrétiens, qu'il a établi son Église, où il reçoit les riches, mais à condition de servir les pauvres ; où il ordonne que l'abondance supplée au défaut et donne des assignations aux nécessiteux sur le superflu des opulents. Entrez, mes Frères, dans cette pensée; si vous ne portez le fardeau des pauvres, le vôtre vous accablera ; le poids de vos richesses mal dispensées vous fera tomber dans l'abîme; au lieu que, si vous partagez avec les pauvres le poids de leur pauvreté en prenant part à leur misère, vous mériterez tout ensemble de participer à leurs ."

 

1661, nouvelle mauvaise récolte et Bossuet, prêchant le carême au Louvre en 1662 et, malgré son admiration pour le roi, ne manque pas de lui rappeler à nouveau ses devoirs à l'égard des pauvres qui meurent de faim aux portes du Louvre...

 

"Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui, accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère? C 'est pourquoi ils meurent de faim : oui, Messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels; nul ne court à leur aide : hélas! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au-dedans épuisent tout votre fonds. La profusion c'est leur besoin; non seulement le superflu, mais l'excès même, leur est nécessaire; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus-Christ, si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure : et cependant ils subsisteraient, si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage.

Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que l'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d 'endurcir le cœur de l'homme. L'aise, la joie, l'abondance remplissent l'âme de telle sorte, qu'elles en éloignent tout le sentiment de la. misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source de la compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes; c'est ici que l'esprit du monde paraît le plus opposé à l'esprit du christianisme : car qu'est-ce que l'esprit du christianisme? esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Écoutez son langage dans le prophète Isaïe : "Tu as dit en ton cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre. " Dixisti in corde tuo: Ego sum, et praeter me non est alter". Je suis; il se fait un Dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit : "je suis celui qui est." Je suis, il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens du néant. Ainsi chacun ne compte que soi; et tenant tout le reste dans l'indifférence on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain."

 

Le Sermon sur la Passion (1660)

Bossuet évoque et fait revivre avec une grande intensité dramatique les tourments et souffrance que Jésus s'inflige au Jardin des Oliviers, ceux qu'il subit de ses bourreaux, ceux qu'il ressent lorsque Dieu le Père l'abandonne pour qu'il expie les péchés des hommes. 

 

"Que fait-il donc dans sa Passion? Le voici en un mot dans l'Écriture : Tradebat autem judicanti se injuste : Il se livrait, il s'abandonnait à celui qui le jugeait injustement ,et ce qui se dit de son juge se doit entendre conséquemment de tous ceux qui entreprennent de l'insulter : Tradebar autem ; il se donne à eux pour en faire tout ce qu'ils veulent. On le veut baiser, il donne les lèvres ; on le veut lier, il présente les mains; on le veut souffleter, il tend les joues ; frapper à coups de bâton, il tend le dos, flageller inhumainement, il tend les épaules; on l'accuse devant Caïphe et devant Pilate, il se tient pour tout convaincu; Hérode et toute sa Cour se moque de lui, et on le renvoie comme un fou; il avoue tout par son silence; on l'abandonne aux valets et aux soldats, et il s'abandonne encore plus lui-même ; cette face autrefois encore si majestueuse, qui ravissait en admiration le ciel et la terre, il la présente droite et immobile aux crachats de cette canaille : on lui arrache les cheveux et la barbe, il ne dit mot, il ne souflle pas; c'est une pauvre brebis qui se laisse tondre. "Venez, venez, camarades, dit cette soldatesque insolente; voilà ce fou dans le corps de garde, qui s'imagine être Roi des Juifs; il faut lui mettre une couronne d'épines" : Tradebat autem judicanti se injuste. Il la reçoit : "Eh! elle ne tient pas assez, il faut l'enfoncer à coups de bâtons. - Frappez, voilà la tête." Hérode l'a habillé de blanc comme un fou : "Apporte cette vieille casaque d'écarlate pour le changer de couleur. - Mettez, voilà les épaules. - Donne, donne ta main, Roi des Juifs, tiens ce roseau en forme de sceptre. - La voilà, faites-en ce que vous voudrez. - Ah! maintenant ce n'est plus un jeu, ton arrêt de mort est donné; donne encore ta main qu'on la cloue. - Tenez, la voilà encore." 

Enfin assemblez-vous, ô Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats ; revenez cent fois à la charge ; multipliez sans fin les coups, les injures, plaies sur plaies, douleurs sur douleurs, indignités sur indignités ; insultez à sa misère jusque sur la croix; qu'il devienne l'unique objet de votre risée comme un insensé; de votre fureur, comme un scélérat : Tradebat autem ; il s'abandonne à vous sans réserve ; il est prêt à soutenir tout ensemble tout ce qu'il y a de dur et d'insupportable dans une raillerie inhumaine et dans une cruauté malicieuse..."

"...Contemplez cette face, autrefois les délices, maintenant l'horreur des yeux; regardez cet homme que Pilate vous présente. Le voilà, cet homme; le voilà, cet homme de douleurs : Ecce homo, ecce homo! Voilà l'homme. Hé quoi! Est-ce un homme ou un ver de terre? est-ce un homme vivant ou bien une victime écorchée? On vous le dit; c'est un homme : Ecce homo! Voilà l'homme. Le voilà, l'homme de douleurs; le voilà dans le triste état où l'a mis la Synagogue sa mère; ou plutôt le voilà dans le triste état où l'ont mis nos péchés, nos propres péchés, qui ont fait fondre sur cet innocent tout ce déluge de maux... Voilà l'homme! voilà l'homme qu'il nous fallait pour expier nos iniquités : il nous fallait un homme défiguré, pour réformer en nous l'image de Dieu que nos crimes avaient effacée : il nous fallait cet homme tout couvert de plaies, afin de guérir les nôtres...

« O plaies, que je vous adore ! flétrissures sacrées, que je vous baise l ô sang qui découlez, soit de la tête percée, soit des yeux meurtris, soit de tout le corps déchiré, ô sang précieux, que je vous recueille ! Terre, terre, ne bois pas ce sang... "

 

1662 - Sermon sur l'ambition

 Devant son auditoire mondain du Louvre et de saint-Germain, Bossuet revient sur les séculaires paroles de l'Ecclésiaste, "vanité des vanités, tout est vanité", s'attaquant sans relâche, et sans doute en pure perte, aux ambitieux prêts à tout se donner l'illusion de la puissance, et n'ira-t-il pas jusqu'à lancer à Louis XIV, "Sire, soyez le dieu de vos peuples", et certes pas pour flatter sa puissance...

 

"Ecoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de la prudence; c'est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ezéchiel. Assur, dit ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres du Liban , le ciel l'a nourri de sa rosée; la terre l'a engraissé de sa substance (les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple). C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons. Les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches (les familles de ses domestiques) : les peuples se mettaient à couvert sous son ombre (un grand nombre de créatures, et les grands et les petits étaient attachés à sa fortune). Ni les cèdres ni les pins (c'est-à-dire les plus grands de la cour) ne l'égalaient pas : Abietes non adaequaverunt summitatem ejus ... Aemulata sunt eum omnia ligna voluptatis quae erant in paradiso Dei. Autant que ce grand arbre s'était poussé en haut, autant semblait-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines.

Voilà une grande fortune, un siècle n'en voit pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence. Parce qu'il s'est élevé superbement et qu'il a porté son faîte jusqu'aux nues, et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur, pour cela, dit le Seigneur, je le couperai par la racine, je l'abattrai d'un grand coup et le porterai par terre (il viendra une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir). Ceux qui se reposaient sous son ombre se retireront de lui, de peur d'être accablés sous sa ruine. Il tombera d'une grande chute; on le verra de tout son long couché sur la montagne, fardeau inutile de la terre : Projicient eum super montes. Ou s'il se soutient durant sa vie, il mourra au milieu de ses grands desseins et laissera à des mineurs des affaires embrouillées qui ruineront sa famille; ou Dieu frappera son fils unique, et le fruit de son travail passera en des mains étrangères ; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur qui, se trouvant tout d'un coup dans de si grands biens, dont l'amas ne lui a coûté aucunes peines, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche, et devant la troisième génération, le mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses héritages ; les branches de ce grand arbre se verront rompues dans toutes les vallées; je veux dire, ces terres et ces seigneuries qu'il avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains; et tous ceux qui verront ce grand changement diront en levant les épaules et regardant avec étonne4° ment les restes de cette fortune ruínée : est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur formidable au monde ? Est-ce là ce grand arbre qui portait son faîte jusqu'aux nues? Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre ? Je n'aperçois plus qu'un peu d'écume."

 

"ô homme, que penses−tu faire, et pourquoi te travailles−tu vainement ? −mais je saurai bien m'affermir et profiter de l'exemple des autres : j'étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai le remède. −folle précaution !

 Car ceux−là ont−ils profité de l'exemple de ceux qui les précédèrent ? ô homme, ne te trompe pas : l'avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre ; elle bouillonne même par dessous la terre. −mais je jouirai de mon travail. −eh quoi ! Pour dix ans de vie ! −mais je regarde ma postérité et mon nom. −mais peut−être que ta postérité n'en jouira pas. −mais peut−être aussi qu'elle en jouira. −et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir jamais arracher de la fortune, à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut−être ! Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour toi, non pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls restes de ta grandeur abattue : l'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut−être à ta mémoire, tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort ! Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de ton ambition infinie. ô les dignes restes de ta grandeur ! ô les belles suites de ta fortune !

 ô folie ! ô illusion, ô étrange aveuglement des enfants des hommes ! Chrétiens, méditez ces choses ; chrétiens, qui que vous soyez, qui croyez vous affermir sur la terre, servez−vous de cette pensée pour chercher le solide et la consistance. Oui, l'homme doit s'affermir ; il ne doit pas borner ses desseins dans des limites si resserrées que celles de cette vie : qu'il pense hardiment à l'éternité. En effet, il tâche, autant qu'il peut, que le fruit de son travail n'ait point de fin ; il ne peut pas toujours vivre, mais il souhaite que son ouvrage subsiste toujours : son ouvrage, c'est sa fortune, qu'il tâche, autant qu'il lui est possible, de faire voir aux siècles futurs telle qu'il l'a faite. Il y a dans l'esprit de l'homme un désir avide de l'éternité : si on le sait appliquer, c'est notre salut. Mais voici l'erreur : c'est que l'homme l'attache à ce qu'il aime ; s'il aime les biens périssables, il y médite quelque chose d'éternel ; c'est pourquoi il cherche de tous côtés des soutiens à cet édifice caduc, soutiens aussi caducs que l'édifice même qui lui paraît chancelant. ô homme, désabuse−toi : si tu aimes l'éternité, cherche−la donc en elle−même, et ne crois pas pouvoir appliquer sa consistance inébranlable à cette eau qui passe et à ce sable mouvant. ô éternité, tu n'es qu'en Dieu ; mais plutôt, ô éternité, tu es Dieu même ! C'est là que je veux chercher mon appui, mon établissement, ma fortune, mon repos assuré, et en cette vie et en l'autre..."


1662 - Sermon sur la mort 

Prononcé lors du Carême du Louvre de 1662, le "Sermon sur la mort" est considéré comme le chef-d'oeuvre du Bossuet sermonnaire. Il avait déclamé sur la Brièveté de la Vie (1648), sur la mort du Mauvais Riche (1662), sur sur la chute brutale du puissant (Sermon sur l'ambition), il avait montré, dans le Sermon sur la Providence (1662), que 'est la mort qui prouve l'existence de  celle-ci en marquant le passage du désordre terrestre à l'ordre de l'éternité. Dans le Sermon sur la mort, Bossuet reproche à l'homme de ne jamais "se mesurer â son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste". Toute la structure de ce sermon est en fait une charge à l'encontre du courant sceptique et libertin qui, sous prétexte que tout retourne au néant, encourage l'être humain,  du moins l'être humain de "condition", à jouir de son être, selon ses sens et ses passions. Louis XIV sera lui-même sensible, jusqu'en 1667, à cette vision de l'existence. 

 

"Me sera-t-il permis aujourd'hui d'ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre? Je ne pense pas, messieurs, que des chrétiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C'est à lui que l'on dit dans notre évangile : Seigrieur, venez et voyez où l'on a déposé le corps du Lazare; c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : "Venez et voyez vous-mêmes."  Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort comme un objet de pitié et un sujet de miracle; mais c'est nous, mortels misérables, qui refusons de voir ce triste spectacle comme la conviction de nos erreurs. Allons et voyons avec Jésus-Christ, et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort enlève. C'est une étrange faiblesse de l'esprit humain, que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses. On n'entend dans les funérailles que des paroles d'étonnement de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé et de quoi le défunt l'a entretenu; et tout d'un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c'est que l'homme ! Et celui qui le dit, c'est un homme ; et cet homme ne s'applique rien, oublieux de sa destinée ; ou s'il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées; et je puis dire, Messieurs, que les mortels n'ont pas moins de soin densevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes. Mais peut-être que ces pensées feront plus d'effet dans nos cœurs, si nous les méditons avec Jésus-Christ sur le tombeau du Lazare? mais demandons-lui qu'il nous les imprime par la grâce de son Saint-Esprit, et tâchons de la mériter par l'entremise de la sainte Vierge". [Ave]

 

« C'est une entreprise hardie que d`aller dire aux hommes qu'ils sont peu de chose, surtout si l'on s'adresse aux grands. « Et toutefois, grâces à la mort, nous en pouvons parler avec liberté." Notre esprit, si curieux de connaissances nouvelles, s'égare à étudier le ciel et la terre sans s'attacher au problème capital, qui est de "savoir ce que nous sommes". Et pour le savoir, c'est à la mort qu'il faut s'adresser : "nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit et ce qu'elle laisse en son entier, quelle partie de notre être tombe sous ses coups et quelle autre se conserve dans cette ruine; alors nous aurons compris ce que c'est que l'homme..." Ainsi, "si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son courage et, pour réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités qui lui ouvrent les yeux pour se bien connaître : qu'il est méprisable en tant qu'il passe, et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité. Et ces deux importantes considérations feront le sujet de ce discours..."

 

"Tout l'être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure à son terme, et lorsqu'on. est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été" - Bossuet s'adresse à l'intelligence de son auditoire avec une logique implacable, réaliste, et non sans un lyrisme qui ne peut que frapper la sensibilité...

"Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône et au milieu de sa cour : Sire, elle est digne de votre audience. Ecce mensurabiles posuisti dies meos, et substantia mea tanquam nihilum ante te. O éternel roi des siècles, vous êtes toujours à vous-mêmes, toujours en vous-même; votre être éternellement permanent, ni ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure. Et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous. Non, ma substance n'est rien devant vous, et tout l'être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure à son terme, et lorsqu'on. est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été. Qu'est-ce que cent ans? Qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface  Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité ; entassez, dans cet espace qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs. Que vous profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants ? Que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelques traces du moins d'elle-même; au lieu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce grand gouffre du néant. Il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes; la chair changera de nature; le corps prendra un autre nom; même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps; il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes : Post totum ignobilitatis elogium, caducae in originem terram, et cadaveris nomen ; et de isto quoque nomine periturae in nullum inde jam nomen, in omnis jam vocabuli mortem".

 

"Tout nous appelle à la mort" - Bossuet, mieux que tout autre, connaît ces lieux communs, les lois implacables de la nature, l'écoulement inexorable de toute vie humaine, mais l'orateur qui a charge d'âme sait les retraduire et les rendre sensibles à son auditoire, au risque de le déstabiliser : "Je suis emporté si rapidement qu'il me semble que tout me fuit et que tout m'échappe. Tout fuit, en effet, Messieurs, et pendant que nous sommes ici assemblés et que nous croyons être immobiles, chacun de nous avance son chemin, chacun s'éloigne, se sépare, sans y penser, de son proche voisin, puisque chacun marche insensiblement à la dernière séparation : ecce mensurabiles...". Mais Bossuet ne connaît pas le désespoir, il a charge d'âmes, il connaît le chemin qui peut mener à quelque certitude, au-delà de la fragilité de notre vie...

 

"Qu'est-ce donc que ma substance , ô grand Dieu? J'entre dans la vie pour sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort. La nature, presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages. Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfants qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. O Dieu! encore une fois, qu'est-ce que de nous ? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! Si je la retourne, quelle suite effroyable où je ne suis plus, et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant. On ne m'a envoyé que pour faire nombre : encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

Encore si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile, ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant; et vous savez, chrétiens, qu'il n'y a jamais qu'un moment qui nous en sépare. Maintenant nous en tenons un maintenant il périt ; et avec lui nous péririons tous, si, promptement et sans  perdre temps, nous n'en saisissions un autre semblable, jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre; et alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien".

 

"L'homme a presque changé la face du monde" - Bossuet doit séduire la raison de libertins, de cyniques, d'indifférents, d'adeptes au mieux d'un déisme naturel. Aussi, après avoir évoqué le néant de l'être humain, la brieveté de la vie, le prédicateur évoque le génie humain, car, quoique la mort "nous soit inhérente et que nous la portions dans notre sein", toutefois si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque principe qui montre combien l'être humain possède cette capacité à changer la face du monde; combien le sens moral peut conduire sa conscience,  au mépris des lois générales de la nature, à préférer, quand le devoir l'exige, la souffrance et le sacrifice ; enfin, dernier argument de cette immortalité entrevue l'existence d'un sentiment d'éternité, d'un sentiment d'infini en chacun de nous. La référence est puisée dans saint-Augustin : "O éternité ! ô infinité! que nos sens ne soupçonnent pas seulement, par où donc es-tu entrée dans nos âmes? Mais si nous sommes tout corps et toute matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur, et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom? "...

 

"Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde; il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontaient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale et contraindre leur liberté indocile ; il a même fléchi par adresse les créatures inanimées. La terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins même à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus ? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages ; pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération et contentons-nous de remarquer en théologiens que Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Écriture, pour être le chef de l'univers, - d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il fouille partout hardiment comme dans son bien, et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie."

 

"Il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer un si grand énigme." - Il faut donc conclure, Bossuet atteint le moment critique de son sermon sur la mort. Il a nous a montré le néant de notre être charnel et sauvé la dignité de notre âme. Il se tourne vers les doctrines des "sages du monde"  qui prétendent expliquer l'homme  ne trouve aucune réponse satisfaisante. Face à l'impuissance de la raison que reste-t-il à l'être humain, si ce n'est la foi et la révélation que portent les Ecritures et les Pères de l'Eglise...

"Vous jugez bien, Chrétiens, que ni les uns ni les autres n'ont donné au but et qu'il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer un si grand énigme. Vous vous trompez, ô sages du siècle : l'homme n'est pas les délices de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières ; l'homme ne peut non plus être son rebut, puisqu'il y a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature elle-même, je parle de la nature sensible. Maintenant, parler de caprice dans les ouvrages de Dieu, c'est blasphémer contre sa sagesse. Mais d'où vient donc une si étrange disproportion? Faut-il, Chrétiens, que je vous le dise, et ces masures mal assorties avec ces fondements si magnifiques ne crient-elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier ? Contemplez ce grand édifice : vous y verrez des marques d'une main divine, mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. O Dieu! quel est ce mélange! J'ai peine à me reconnaître ; peu s'en faut que je ne m'écrie avec le prophète : Haeccine est urbs perfecti decorís, gaudíum uníversae terrae? Est-ce là cette Jérusalem ? est-ce là cette ville? est-ce là ce temple, l'honneur, la joie de toute la terre? Et moi, je dis : Est-ce cet homme fait à l'image de Dieu, le miracle de sa sagesse et le chef-d'œuvre de ses mains?

C'est lui-même, n'en doutez pas. D'où vient donc cette discordance, et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l'ouvrage de son Créateur, et il s'est éloigné du plan  : ainsi, contre la régularité du premier dessin, l'immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'ange et la bête en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l'embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

O âme remplie de crimes, tu crains avec raison l'immortalité qui rendrait ta mort éternelle. Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la vie : qui croit en lui ne meurt pas ; qui croit en lui est déjà vivant d'une vie spirituelle et intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire. - Mais le corps est cependant sujet à la mort. - O âme, console-toi. Si ce divin architecte qui a entrepris de te réparer laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps, c'est qu'il veut te le rendre en meilleur état, c'est qu'il veut le rebâtir dans un meilleur ordre; il entrera pour un temps dans l'empire de la mort, mais il ne laissera rien entre ses mains, si ce n'est la mortalité ... Comme un vieux bâtiment irrégulier qu'on néglige de réparer, afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d'architecture, ainsi cette chair toute déréglée par le péché et la convoitise, Dieu la laisse tomber en ruines, afin de la refaire à sa mode et selon le premier plan de sa création: elle doit être réduite en poudre, parce qu'elle a servi au péché. 

Ne vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau ?  C'est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans entendront un jour sa parole, et ils ressusciteront comme le Lazare; ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu'ils ressusciteront pour ne mourir plus et que la mort, dit le Saint-Esprit, sera noyée dans l'abîme pour ne paraître jamais : Et mors ultra non erít." (Et la mort de sera plus, Apocalypse, XXI, 4)


1667-1670 - Les Oraisons funèbres

Les oraisons funèbres étaient considérées comme un genre mondain contribuant à l'éclat de l'absolutisme, plus concrètement à "satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts". Si Bossuet accepta, non sans hésitation, de prononcer des oraisons, d'abord choisies, puis imposées, il transforma le genre en un sermon qui lui permettait d'exposer des vérités de doctrine et de morale en les illustrant par un portrait psychologique et la conduite du défunt, et des évènements historiques, reflet de la Providence. Le néant de la grandeur humaine est ici une réalité tangible: "nous mourons tous, et nous roulons comme des flots qui vont se perdre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes ni rois"...

 

1669 - Oraison funèbre de Henriette-Marie de France

"Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines " - Genre "classique" par excellence en prose, l'Oraison funèbre a la noblesse de l'épopée ou de la tragédie. Celle que Bossuet prononça le 16 novembre 1669 en l'honneur d'Henríette de France remémore une destinée semblable à celles qui inspiraient Corneille; cette grande reine, fille d'Henri IV et de Marie de Médicis, née au Louvre en 1609, mariée à Charles Ier d'Angleterre en 1625,  est une héroïne véritable, et la période de Bossuet n'est pas inférieure à l'alexandrin. Mais l'oraison funèbre n'est pas une œuvre d'art désintéressée, elle constitue une démonstration éclatante de la puissance divine.

 

 Monseigneur,

Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glorifie de faire la loi aux rois, et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. Soit qu 'il élève les trônes, soit qu 'il les abaisse, soit qu'il communique sa puissance aux princes, soit qu'il la retire à lui-même et ne leur laisse que leur propre faiblesse, il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui. Car, en leur donnant sa puissance, il leur commande d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde; et il leur fait voir, en la retirant, que toute leur majesté est empruntée, et que pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême. C'est ainsi qu 'il instruit les princes, non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des effets et par des exemples. "Et nunc, Reges, intelligite; erudimini, qui judicatis terram".

Chrétiens, que la mémoire d'une grande reine, fille, femme, mère de rois si puissants, et souveraine de trois royaumes, appelle de tous côtés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples redoutables qui étalent aux yeux du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie toutes les extrémités des choses humaines : la félicité sans bornes, aussi bien que les misères; une longue et paisible jouissance d'une des plus nobles couronnes de l'univers; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sur une tête, qui ensuite est exposée à tous les outrages de la fortune; la bonne cause d'abord suivie de bons succès, et, depuis, des retours soudains; des changements inouïs; la rébellion longtemps retenue, à la fin tout à fait maîtresse; nul frein à la licence; les lois abolies, la majesté violée par des attentats jusques alors inconnus; l'usurpation et la tyrannie sous le nom de liberté; une reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu 'un triste lieu d'exil; neuf voyages sur mer entrepris par une princesse malgré les tempêtes; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appareils si divers, et pour des causes si différentes; un trône indignement renversé, et miraculeusement rétabli.

Voilà les enseignements que Dieu donne aux rois : ainsi fait-il voir au monde le néant de ses pompes et de ses grandeurs. Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à un sujet si vaste et si relevé, les choses parleront assez d'elles-mêmes. Le cœur d'une grande reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités, et puis plongé tout à coup dans un abîme d'amertumes, parlera assez haut; et s'il n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux princes sur des événements si étranges, un roi me prête ses paroles pour leur dire : "Et nunc, Reges, intelligite; erudimini, qui judicatis terram", "Entendez, ô Grands de la terre; instruisez-vous, arbitres du monde."

 

1670 - Oraison funèbre d’Henriette-Anne d’Angleterre, duchesse d'Orléans 

"Madame se meurt, Madame est morte! " - Récit saisissant de la mort de Madame, Henriette-Anne Stuart, fille de Charles Ier et d'Henriette de France, qui  eut du succès dès sa présentation à la cour en 1660, épousa le duc d'Orléans, frère du roi, protégea Molière et Racine, fut chargée d'importantes missions diplomatiques et mourut subitement et assez mystérieusement en 1670. C'est avec cette oraison funèbre prononcée devant le prince de Condé et la reine Marie-Thérèse, qui y assistait incognito, que Bossuet atteint la pleine maitrise de son éloquence et du même coup le sommet de l'art oratoire. L'émotion se propage à travers les cris des témoins, le sourd tocsin des mots abstraits, des adjectifs moraux, le mouvement même de l'âme de l'orateur qui revit ces heures de douleur et d'étonnement, cette admirable page est aussi un avertissement divin et un irréfutable exemple de l'inconstance des choses humaines...

 

"Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause; et il les épargne si peu qu 'il ne craint pas de les sacrifier à l'instruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant, mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. 

O nuit désastreuse, ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle, Madame se meurt, Madame est morte! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accourut à Saint-Cloud de toutes parts; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette princesse. Partout on entend des cris, partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le roi, la reine, Monsieur, toute la cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré, et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du prophète: "le roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple, de douleur et d'étonnement".

Mais et les princes et les peuples gémissaient en vain. En vain Monsieur, en vain le roi tenait Madame serrée par de si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre, avec saint Ambroise : "Stringebam brachia, sed jam amiseram quam tenebam", "Je serrais les bras, mais j 'avais déjà perdu ce que je tenais." La princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'en1evait entre ces royales mains. Quoi donc, elle devait périr si tôt!  Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec quelles grâces, vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée, et ces fortes expressions, par lesquelles l'Écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales...


1670-1680 - Bossuet renonce à prêcher pour se consacrer à la formation du fils de Louis XIV, héritier des trônes de France et d'Espagne, un élève des plus médiocres et ne s'intéressant à rien. Bossuet tentera une pédagogie sur-mesure, proposant comme modèle Louis IX pour tempérer l'idée du droit divin du future souverain par celle de ses devoirs envers Dieu.

 

1675, lettre de Bossuet à  Louis XIV, 10 juillet 1675

"La haute profession, que Votre Majesté a faite, de vouloir changer dans sa vie ce qui déplaisait à Dieu, les a remplis de consolation; elle leur persuade que Votre Majesté, se donnant à Dieu, se rendra plus que jamais attentive à l'obligation très étroite qu'il vous impose de veiller à leur misère, et c'est de là qu'ils espèrent le soulagement dont ils ont un besoin extrême.

Je n'ignore pas, Sire, combien il est difficile de leur donner ce soulagement au milieu d'une grande guerre, où vous êtes obligé à des dépenses si extraordinaires et pour résister à vos ennemis et pour conserver vos alliés. Mais la guerre qui oblige Votre Majesté à de si grandes dépenses, l'oblige en même temps à ne pas accabler le peuple par qui seul elle les peut soutenir.

Ainsi leur soulagement est autant nécessaire pour votre service que pour leur repos. Votre Majesté ne l'ignore pas; et, pour lui dire sur ce fondement ce que je crois être de son obligation précise et indispensable, elle doit avant toutes choses s'appliquer sl connaître à fond les misères des provinces, et surtout ce qu'elles ont à souffrir sans que Votre Majesté en profite, tant par les désordres des gens de guerre que par les frais qui se font à lever la taille, qui vont à des excès incroyables. Quoique Votre Majesté sache bien, sans doute, combien, en toutes choses, il se commet d'injustices et de pilleries, ce qui soutient vos peuples, c'est, Sire, qu'ils ne peuvent se persuader que Votre Majesté sache tout; et ils espèrent que l'application qu'elle a fait paraître pour les choses de son salut l'obligera à approfondir une matière si nécessaire. 

Il n'est pas possible que de si grands maux, qui sont capables d'abîmer l'Etat, soient sans  remède; autrement tout serait sans ressources. Mais ces remèdes ne se peuvent trouver qu'avec beaucoup de soin et de patience: car il est malaise d'imaginer des expédients praticables, et ce n'est pas à moi à discourir sur ces choses. Mais ce que je sais très certainement. c'est que sl Votre Majesté témoigne persévéramment qu'elle veut la chose; si malgré la difficulté qui se trouvera dans le détail, elle persiste invinciblement à vouloir qu'on cherche : si, enfin, elle fait sentir, comme elle le sait très bien faire, qu'elle ne veut point être trompée sur ce sujet et qu'elle ne se contentera que des choses solides et effectives : ceux à qui elle confie l'exécution plieront à ses volonté et tourneront tout leur esprit à la satisfaire dans la plus juste inclination qu'elle puisse jamais avoir..."

 

1681 - Évêque de Meaux de 1681 a 1704, après le mariage du Dauphin, il se consacre avec ardeur à son diocèse ..

 


1681 - Discours sur l’histoire universelle 

"Il faut tout rapporter à une Providence" -  Sa grande œuvre théologico-politique, le Discours sur l'histoire universelle (1681, revu jusqu'à sa mort), miroir du prince et traité de gouvernement, témoigne assez de la capacité du précepteur du Dauphin à réfléchir idéalement sur le pouvoir. Inspiré de la Cité de Dieu de saint Augustin, mais aussi d'Orose et de Salvien, ainsi que des travaux de l'abbé Diroys (Preuves et Préjugés pour la religion chrétienne et catholique) et de l'abbé Fleury (Projet d'histoire universelle), l'ouvrage superpose une interprétation théologique de l'histoire menée par la Providence à une conception déterministe de l'action politique tirée de Polybe : Dieu intervient pour « humilier les princes », l'expérience sert parfois aux rois, jamais aux peuples, et le despotisme de la loi n'est jamais trop fort pour contenir l'action dissolvante de la liberté.

 

"Mais souvenez-vous, Monseigneur, que ce long enchaînement des causes particulières, qui font et défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes; il a tous les cœurs en sa main; tantôt il retient les passions; tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain.

Veut-il faire des conquérants? Il fait marcher l'épouvante devant eux et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible (..) Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit; il l'éclaire, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même : elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin..

C`est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte, tout concourt à la même fin; et c'est faute d'entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières.

C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les siècles passés ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils le puissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps et prévient tous les conseils."


1683- 1687 - Bossuet prononce ses dernières oraisons funèbres devant l'auditoire mondain, de la reine Marie-Thérèse (1683), d'Anne de Gonzague, princesse Palatine (1685), de Michel Le Tellier, chancelier de France (1686) et de son ami et protecteur le prince de Condé (1687). Le Père Bourdaloue l'a désormais supplanté, celui-ci est devenu le prédicateur préféré de Louis XIV et de sa Cour...


1683 - Oraison funèbre de Marie-Thérèse d’Autriche, infante d'Espagne 

Marie-Thérèse d’Autriche, infante d'Espagne, fille de Philippe IV, reine de France et de Navarre, mena une vie de souffrances discrètes et d'abandon, offrant peu de matières à Bossuet sinon une résignation faite d'humiliations difficiles à évoquer...

"....  La mort ne l'a point changée, si ce n'est qu'une immortelle beauté a pris la place d'une beauté changeante et mortelle. Cette éclatante blancheur, symbole de son innocence et de la candeur de son âme, n'a fait, pour ainsi parler, que passer au dedans, où nous la voyons rehaussée d'une lumière divine, "elle marche avec l'agneau, car elle en est digne", la sincérité de son coeur sans dissimulation et sans artifice la range au nombre de ceux dont saint Jean a dit, dans les paroles qui précèdent celles de mon texte, que "le mensonge ne s'est point trouvé en leur bouche", ni aucun déguisement dans leur conduite, "ce qui fait qu'on les voit sans tache devant le trône de Dieu". (...) . En effet, elle est sans reproche devant Dieu et devant les hommes : la médisance ne peut attaquer aucun endroit de sa vie depuis son enfance jusqu'à sa mort ; et une gloire si pure, une si belle réputation est un parfum précieux qui réjouit le ciel et la terre...."

 

1685 - Oraison funèbre de Anne de Gonzague de Clèves 

Anne de Gonzague mena longtemps une vie libertine qu'elle abandonna soudainement à la suite d'un songe et sur les conseils de l'abbé de Rancé (figure marquante de la spiritualité du Grand Siècle dont la vie fut évoquée par Chateaubriand) voua le reste de son existence à la pénitence et aux mortifications...

"Monseigneur, je voudrais que toutes les âmes éloignées de Dieu, que tous ceux qui se persuadent qu'on ne peut se vaincre soi−même, ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs, tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance, fussent présents à cette assemblée. Ce discours leur ferait connaître qu'une âme fidèle à la grâce, malgré les obstacles les plus invincibles, s'élève à la perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon sa coutume l'office divin, lisait les paroles d'Isaïe que j'ai rapportées. 

Qu'il est beau de méditer l'écriture sainte ! Et que Dieu y sait bien parler non seulement à toute l'église, mais encore à chaque fidèle selon ses besoins ! Pendant qu'elle méditait ces paroles (c'est elle−même qui le raconte dans une lettre admirable), Dieu lui imprima dans le coeur que c'était à elle qu'il les adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disait : je t'ai ramenée des extrémités de la terre, des lieux les plus éloignés, des voies détournées où tu te perdais, abandonnée à ton propre sens, si loin de la céleste patrie et de la véritable voie, qui est Jésus−Christ.

 Pendant que tu disais en ton coeur rebelle : je ne puis me captiver, j'ai mis sur toi ma puissante main, et j'ai dit : tu seras ma servante, je t'ai choisie dès l'éternité, et je n'ai pas rejeté ton âme superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l'état d'où il l'a tirée ; mais écoutez comme il l'encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience : ne crains point au milieu des maux dont tu te sens accablée, parce que je suis ton Dieu qui te fortifie ; ne te détourne pas de la voie où je t'engage, puisque je suis avec toi ; jamais je ne cesserai de te secourir ; et le juste que j'envoie au monde, ce sauveur miséricordieux, ce pontife compatissant, « te tient par la main : ... etc. » .

 Voilà, messieurs, le passage entier du saint prophète Isaïe, dont je n'avais récité que les premières paroles. Puis−je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette princesse que par des paroles dont il s'est servi pour lui expliquer les secrets de ces admirables conseils ? Venez maintenant, pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés, fussiez−vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans l'écriture, et dans l'ombre de la mort ; s'il vous reste quelque pitié de votre âme malheureuse, venez voir d'où la main de Dieu a retiré la princesse Anne, venez voir où la main de Dieu l'a élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d'un si haut rang, dans une princesse qui fut nièce d'une impératrice, et unie par ce lien à tant d'empereurs, soeur d'une puissante reine, épouse d'un fils de roi, mère de deux grandes princesses, dont l'une est un ornement dans l'auguste maison de France, et l'autre s'est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick ; enfin dans une princesse dont le mérite passe la naissance, encore que, sortie d'un père et de tant d'aïeux souverains, elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de Clèves celui des paléologues, celui de Lorraine et celui de France par tant de côtés : quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation, et qu'il choisit une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. 

Vous donc qu'il assemble en ce saint lieu, et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience, n'endurcissez pas vos coeurs ; ne croyez pas qu'il vous soit permis d'apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence vous vont être ôtées. Ou la princesse Palatine portera la lumière dans vos yeux, ou elle fera tomber, comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours, dont vous vous croyez peut−être les juges, vous jugera au dernier jour ; ce sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlaient les prophètes : ... etc. ; et si vous n'en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables.

 Commençons donc avec confiance l'oeuvre de Dieu. Apprenons avant toutes choses à n'être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le coeur de l'homme, ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur, ni des vertus dont l'enfer est rempli, qui nourrissent le péché et l'impénitence, et qui empêchent l'horreur salutaire que l'âme pécheresse aurait d'elle−même. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divine providence, et ne  craignons pas de faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux−là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu pour faire servir ces défauts non seulement à sa gloire, mais encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements, à saint Paul les persécutions qu'il a fait souffrir à l'église, à saint Augustin ses erreurs, à tous les saints pénitents leurs péchés, ne craignons pas de mettre la princesse Palatine dans ce rang, ni de la suivre jusques dans l'incrédulité où elle était enfin tombée. C'est de là que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu, et nous bénirons avec elle la main qui l'a relevée : heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice, qui nous abandonne à nous−mêmes, et désirer la miséricorde, qui nous en arrache ! ..."

 

1686 - Oraison funèbre de du très haut et puissant seigneur messire Michel Le Tellier

Prononcée dans l'église paroissiale de Saint-Gervais, où il est inhumé le 2 janvier 1686, l'Oraison funèbre de très haut et très puissant seigneur Michel Le Tellier, chancelier de France, est celle d'un de ces grands bourgeois sur qui Louis XIV devait s'appuyer pour gouverner. Associé au pouvoir pendant quarante ans, c'est lui qui apposa le sceau sur la révocation de l'Edit de Nantes, et c'est sur ce sujet que Bossuet construit son oraison, une véritable apologie de Louis XIV... 

"... Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c’est la force de son génie né pour l’action, et la vigueur qui durant cinq ans lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd’hui je me vois contraint de retracer l’image de nos malheurs, je n’en ferai point d’excuse à mon auditoire, où de quelque côté que je me tourne, tout ce qui frappe mes yeux, me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services. Dans ces fatales conjonctures, il fallait à un ministre étranger un homme d’un ferme génie et d’une égale sûreté, qui nourri dans les compagnies, connût les ordres du royaume et l’esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide Régente était obligée à montrer le Roi enfant aux provinces, pour dissiper les troubles qu’on y excitait de toutes parts : Paris et le cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments sans attendre de nouveaux ordres, et sans troubler le concert de l’Etat. Mais le ministre lui-même souvent éloigné de la Cour, au milieu de tant de conseils que l’obscurité des affaires, l’incertitude des événements et les différents intérêts faisaient hasarder, n’avait-il pas besoin d’un homme que la Régente pût croire ? Enfin il fallait un homme qui, pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver de la créance dans tous les partis et ménager les restes de l’autorité. Cet homme si nécessaire au jeune Roi, à la Régente, à l’Etat, au ministre, aux cabales mêmes, pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir : vous me prévenez, messieurs, c’est celui dont nous parlons. C’est donc ici qu’il parut comme un génie principal.

Alors nous le vîmes s’oublier lui-même ; et comme un sage pilote, sans s’étonner ni des vagues, ni des orages, ni de son propre péril, aller droit comme au terme unique d’une si périlleuse navigation, à la conservation du corps de l’Etat et au rétablissement de l’autorité royale. Pendant que la Cour réduisait Bordeaux, et que Gaston laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir était environné de mauvais conseils, le Tellier fut le Chusaï qui les confondit, et qui assura la victoire à l’Oint du Seigneur. Fallut-il éventer les conseils d’Espagne, et découvrir le secret d’une paix trompeuse que l’on proposoit afin d’exciter la sédition pour peu qu’on l’eût différée, le Tellier en fit d’abord accepter les offres : notre plénipotentiaire partit ; et l’Archiduc forcé d’avouer qu’il n’avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému, si toutefois un peuple ému connaît quelque chose, qu’on ne faisait qu’abuser de sa crédulité. Mais s’il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide, ce fut lorsqu’il s’agit d’assurer la garde des trois illustres captifs. Quelle cause les fit arrêter ; si ce fut ou des soupçons ou des vérités, ou de vaines terreurs ou de vrais périls, et dans un pas si glissant des précautions nécessaires : qui le pourra dire à la postérité ? Quoi qu’il en soit, l’oncle du Roi est persuadé : on croit pouvoir s’assurer des autres princes, et on en fait des coupables eu les traitant comme tels. Mais où garder des lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s’efforce de les avoir en main, pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de ses vengeances ? Gaston, que la Cour avait attiré dans ses sentiments, était-il inaccessible aux factieux ? Ne vois-je pas au contraire autour de lui des âmes hautaines, qui pour faire servir les princes a leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu’il devait s’en rendre le maître ? De quelle importance, de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors d’être le maître du sort du prince de Condé ? Ne craignons point de le nommer, puisqu’enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L’avoir entre ses mains, c’était y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les combats.

Mais il était juste que ce précieux dépôt de l’Etat demeurât entre les mains du Roi, et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage, où il y allait de la royauté et du salut de l’Etat, il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu’il fallait. Seul il savait épancher et retenir son discours : impénétrable, il pénétrait tout ; et pendant qu’il tirait le secret des cœurs, il ne disait, maître de lui-même, que ce qu’il voulait. Il perçoit dans tous les secrets, démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C’était ce sage dont il est écrit : « Les conseils se recèlent dans le cœur de l’homme à la manière d’un profond abîme, sous une eau dormante : mais l’homme sage les épuise ; » il en découvre le fond : Sicut aqua profunda, sic consiiium in corde viri : vir sapiens exhauriet illud. Lui seul réunissait les gens de bien, rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu’il y restait quelquefois de bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui ; et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d’un si grand prince. « Venez, venez, faisons contre lui de secrètes menées : » Venite, et cogitemus adversùs eum cogitationes. Unissons-nous pour le décréditer ; tous ensemble « frappons-le de notre langue, et ne souffrons plus qu’on écoute tous ses beaux discours : » Percutiamus eum linguà, neque attendamus ad universos sermones ejus. Mais on faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d’avis secrets que sa vie n’était pas en sûreté ? Et il connaissait dans le parti de ces fiers courages dont la force malheureuse et l’esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu’il fût fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice, que de lui offrir une âme pure de l’iniquité de son siècle et dévouée à son prince et à sa patrie ? Jésus nous en a montré l’exemple : les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu’ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce Centenier qu’en disant à notre Sauveur : « Il aime notre nation. » Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de sa patrie ? Que n’a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens ? Fidèle au prince comme à son pays, il n’a pas craint d’irriter l’envie des Pharisiens en défendant les droits de César ..."

 

1687 - Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé

C'est avec le dernier éloge funèbre, celui de Condé, prononcé à Notre-Dame de Paris, le 10 mars 1687, que Bossuet retrouve toute sa grandeur. Bossuet connaissait ce prince de longue date et ne lui ménagea pas son admiration, et s'il reconnaît un peu d'embarras à évoquer une telle personnalité, ce n'est pas tant le prince et le chef d'armée que le chrétien qu'il entend traiter...

Dès la première partie de l'oraison, Bossuet retrace la victoire décisive d'un un jeune homme de vingt-deux ans qui, contre I'avis de tous ses conseillers, livre bataille, à Rocroi, le 19 mai 1943, dans les Ardennes, à la redoutable armée d'Espagne qui envahit la France....

 

"... A la veille d’un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel ; et on sait que le lendemain, à l’heure marquée, il fallut réveiller d’un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort ? Aussitôt qu’il eut porté de rang en rang l’ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l’aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier le Français à demi vaincu, mettre en fuite l’Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l’armée d’Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leur brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s’efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu’on voyait porté dans sa chaise et, malgré ses infirmités, montrer qu’une âme guerrière est maîtresse du corps qu’elle anime. Mais enfin il faut céder. C’est en vain qu’à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le Prince l’a prévenu, les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le Duc d’Enghien que le combat.

Pendant qu’avec un air assuré il s’avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci, toujours en garde, craignent la surprise de quelque nouvelle attaque : leur effroyable décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus que carnage ; le sang enivre le soldat, jusqu’à ce que le grand Prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l’étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu’ils virent qu’il n’y avait plus de salut pour eux qu’entre les bras du vainqueur ! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu’il eût encore volontiers sauvé la vie au brave Comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre parmi ces milliers de morts dont l’Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le Prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d’autres. Le Prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des armées la gloire qu’il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d’un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau commencé par un si heureux présage. L’armée commença l’action de grâces ; toute la France suivit ; on y élevait jusqu’au ciel le coup d’essai du Duc d’Enghien. C’en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne ; mais, pour lui, c’est le premier pas de sa course...."

 

1688 - "Histoire des variations des Eglises protestantes"

L'âge ne ralentit pas son activité et n'affaiblit pas la vigueur de sa pensée : Bossuet continue ses controverses avec les protestants, en écrivant "l'Histoire des variations des deux églises protestantes", tout en souhaitant la réunion des Églises, à propos de laquelle il entretient une intéressante correspondance avec le philosophe allemand Leibniz. Si son histoire des sectes protestantes néglige par trop les causes profondes de la Réforme, son pamphlet vaut pour ses portraits des grandes figures du mouvement.

 

1694 - "Maximes et réflexions sur la Comédie"

Bossuet prend violemment à parti le théâtre contemporain et l'œuvre de Molière, qu'il accuse de corrompre les mœurs dans ses "Maximes et réflexions sur la Comédie" (1694). La représentation des passions porte naturellement au péché. "Dites-moi, que veut un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui, lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère de la posséder... Ainsi tout le dessein d'un poète, toute la fin de son travail, c'est qu`on soit, comme son héros, épris des belles personnes, qu'on les serve comme des divinités; en un mot, qu'on leur sacrifie tout, si ce n'est peut-être la gloire, dont l'amour est plus dangereux que celui de la beauté même... Mais pourquoi en est-on si touché si ce n'est, dit saint Augustin, qu'on y voit, qu'on y sent l'image, l'attrait, la pâture de ses passions? et cela, dit le même saint, qu'est-ce autre chose, qu'une déplorable maladie de notre cœur? On se voit soi-même, dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets; on devient bientôt un acteur secret dans la tragédie; on y joue sa propre passion, et la fiction au dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde... ››

 

1699 - Bossuet attaque sans merci tout ce qui lui paraît déviation du dogme ou hérésie, avec une rigueur plus proche de la méfiance janséniste que de la douceur apostolique de saint François de Sales, comme s'il réfutait par avance un dix-huitième siècle indiscipliné et sceptique : c'est ainsi qu'il repousse, en défenseur rigoureux de l'orthodoxie et de la tradition, les exégèses d'Ellies du Pin et de Richard Simon, qu'il condamne la casuistique, qu'il attaque Fénelon et le quiétisme, se refusant a admettre son mysticisme trop individualiste et sa piété indépendante et peu conformiste, jusqu'à le faire condamner par le pape en 1699. Mais il rédige aussi des œuvres, dont la prose musicale a la puissance de suggestion de la poésie lyrique, comme "le Traité de la Concupiscence" qui ne sera publié qu'en 1732. Il meurt à Paris en 1704.