Political Notes - Nationalism
Benedict Anderson, "Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism" (1983, 2016) - "Nations and Nationalism", Ernest Gellner, John
Breuilly, New Perspectives on the Past, 2008 - Anthony D. Smith, "The Ethnic Origins of Nations" (1986) - José Ortega y Gasset
(1883-1955), "La rebelión de las masas" (1930) - ...
Last update: 05/05/2025
Le NATIONALISME, loin d'être un simple accident historique, apparaît dans la quasi totalité des analyses comme une structure profondément enracinée, capable de s'adapter et de renaître, ce qui rend sa disparition peu probable.
Ce phénomène semble effectivement inévitable hier, aujourd'hui, et probablement demain, même sous des formes renouvelées ou atténuées. La tâche essentielle consiste de nous jours à contenir ses excès et ses manipulations idéologiques, à tenter de l'encadrer politiquement et intellectuellement pour éviter ses dérives autoritaires, à combattre les mythes manipulateurs en proposant une approche ouverte et honnête du passé, à favoriser une identité nationale inclusive plutôt qu'exclusive ..
Benedict Anderson a développé l'idée que les nations ne sont pas ces entités quasi-naturelles dont certains auteurs ou dirigeants politiques usent et abusent pour maîtriser un peu de pouvoir, mais des "communautés imaginées", construites socialement à travers des médias comme la presse et l'éducation. Comme les religions, les nations créent une solidarité à grande échelle à travers des croyances et des rituels (ex. hymnes nationaux, commémorations). Alors que Anderson insiste sur l’imaginaire culturel (médias, symboles), Gellner met l’accent sur les nécessités matérielles (industrie, État) : les sociétés industrielles exigent une culture standardisée, le nationalisme permet de justifier l’autorité de l’État en le reliant à une « culture » commune. L’unification allemande (1871) relève, par exemple, à la fois d’un besoin industriel (la standardisation linguistique) et d'un imaginaire romantique (mythes germaniques, presse nationale). On voit ainsi l'extrême importance de la notion de "nationalisme" et combien la critique du nationalisme est un sujet fortement sensible ...
Et ce d'autant plus que le nationalisme répond à un besoin fondamental de l'être humain d'appartenir à un groupe social valorisé, source d’estime de soi et d’identité : un besoin psychologique impérieux d’estime personnelle en valorisant l’appartenance à une « nation » perçue positivement et supérieure aux autres groupes ...
Besoin de cohésion sociale dans les sociétés industrielles modernes, où l'homogénéité culturelle (langue, éducation) devient nécessaire pour fonctionner, ajoute Gellner, qui souligne que les individus adhèrent aux nations parce qu'elles offrent un sentiment de dignité et de reconnaissance dans un monde mobile et anonyme. Anthony D. Smith montre de plus que les nations fournissent un récit de continuité historique qui valorise leurs membres (la "grandeur passée" de la Grèce antique), et les symboles nationaux (drapeaux, héros) répondent à un besoin de transcendance (le nationalisme emprunte à la religion des mécanismes de sacralisation (mythes, rites, dévotion), mais il reste une idéologie séculière). La nation offre une identité substitutive à l'échelle mondiale, pourrait ajouter Benedict Anderson, et Bourdieu nous a expliqué comment les individus intériorisent les normes nationales pour être valorisés (parler la langue "légitime", "Ce que parler veut dire", 1982). Dominique Schnapper, dans "La Communauté des citoyens" (1994) analyse comment la citoyenneté nationale donne un sentiment de dignité en égalisant les statuts.
Et l'on oublie bien souvent les réflexions d'Ortega y Gasset, qui, en 1930, expliquait qu'on ne naît pas nation, mais qu'on le devient par l'action d'un État unificateur. La communauté de langue et de culture est la conséquence, et non la cause, de ce projet politique réussi...
Johann Gottfried Herder (1744–1803) est considéré comme un précurseur, il défend l’idée que chaque nation possède une culture unique (Volksgeist, « esprit du peuple »), avec une langue, une tradition et une histoire spécifiques (Ideas for the Philosophy of History of Humanity, 1784-1791).
La notion de "nationalisme", en tant qu'idéologie politique explicite, apparaît au tournant du XVIIIe au XIXe siècle en Europe et se développe principalement à partir de la Révolution française (1789) et pendant tout le XIXe siècle, en lien étroit avec le romantisme, l’éveil démocratique et la consolidation des États-nations modernes (France, Allemagne, Italie notamment). Cependant, selon Benedict Anderson dans "Imagined Communities" (1983), les racines profondes du nationalisme peuvent remonter au développement de l’imprimerie au XVIe siècle, lorsque les langues vernaculaires se diffusent massivement et structurent progressivement l'idée moderne de « communauté imaginée ».
Aujourd’hui, le nationalisme reste au cœur des débats politiques contemporains, en particulier face aux défis de la mondialisation, des migrations internationales, et de l’intégration européenne. Les débats opposent les défenseurs d’un nationalisme promoteur d'un Etat support d'autorité à ceux qui critiquent les dérives identitaires ou ethniques du nationalisme.
Les défenseurs du nationalisme mettent en avant plusieurs arguments :
- Le nationalisme favoriserait un sentiment de solidarité et une identité collective nécessaire au bon fonctionnement démocratique (Yael Tamir, Why Nationalism, 2019).
- Un cadre national partagé offrirait une stabilité politique accrue face aux tensions internes, permettant aux citoyens de se sentir partie prenante d’un projet commun (David Miller, On Nationality, 1995).
- Le nationalisme permet la sauvegarde de cultures, traditions et langues menacées par l’homogénéisation mondiale.
- La nation est considérée comme une unité politique légitime, fondement de l'autodétermination des peuples.
Les critiques du nationalisme pointent les dangers suivants :
- Le nationalisme peut facilement basculer dans l’exclusion de minorités, voire dans la violence ethnique, comme l'explique Andreas Wimmer dans "Nationalist Exclusion and Ethnic Conflict" (2002).
- Le nationalisme sert souvent de prétexte aux régimes autoritaires ou populistes pour justifier la limitation des libertés individuelles ou les guerres (Michael Mann, "The Dark Side of Democracy", 2004).
- Il peut conduire à l’isolement, au protectionnisme excessif et à une défiance envers les autres nations, affaiblissant ainsi la coopération internationale.
- Selon Michael Billig (Banal Nationalism, 1995), le nationalisme est souvent invisible mais omniprésent, entretenu par des symboles quotidiens anodins, ce qui peut masquer ses effets négatifs ou manipulatoires.
De fait, le nationalisme est un terreau fertile pour l'autoritarisme :
- en valorisant la nation comme communauté suprême, il produit souvent une logique d’exclusion et de hiérarchie qui favorise un pouvoir centralisé.
- en définissant une identité nationale homogène (toute diversité peut rapidement être perçue comme menaçante, incitant au rejet de ceux qui ne correspondent pas à l'image nationale idéalisée).
- en poussant à la centralisation du pouvoir (la défense de la nation contre ses « ennemis » réels ou imaginaires justifie souvent le renforcement de l’autorité étatique, allant jusqu’à limiter les libertés individuelles).
L’intérêt national est utilisé comme prétexte pour imposer une autorité forte, parfois au détriment des institutions démocratiques ...
Le populisme entretient une proximité naturelle avec le nationalisme, ce qui accroît encore le risque de dérives autoritaires. Mais au contraire du populisme, souvent considéré comme une "idéologie minimale" pouvant s'adapter à divers contextes, le nationalisme est une idéologie plus structurée avec des objectifs spécifiques (la promotion des intérêts d'une nation, souvent définie par une culture, une langue ou une ethnie commune). Et si le populisme s'appuie sur la légitimité du peuple contre les élites, le nationalisme s'ancre dans l'idée d'une communauté nationale préexistante.
Plusieurs mécanismes internes au nationalisme facilitent cette dérive, dont l'exploitation de sentiments tels que la peur ou la colère face aux crises économiques ou identitaires, la promotion d’une vision unique de l’identité nationale, la justification d’un renforcement du pouvoir exécutif pour protéger la nation, l'extrême simplification de certains récits dits nationaux ...
Un exemple : en 2025 (mars-mai), médias et politiques dits responsables (et non des moindres) se hasardent à évoquer les "racines judéo-chrétiennes" de la France; plus encore à écrire que cette filiation est historiquement légitime et constitue la base du nationalisme contemporain français : sans que la moindre critique, médiatique notamment, ne viennent s'immiscer dans une évidence jugée incontournable (l’expression « judéo-chrétien », devenue familière, apparaît aux yeux de nombreux journalistes comme « inoffensive » ou consensuelle, surtout lorsqu’elle est formulée par la plus haute autorité de l’État) ..
Sur un plan historique et scientifique, l'affirmation des racines judéo-chrétiennes comme fondement exclusif ou central de l'identité française est extrêmement contestable. Elle apparaît essentiellement comme un discours politique contemporain, forgé pour répondre à des enjeux actuels (migration, islam, mondialisation), et non comme une réalité historique indiscutable. Un discours qui relève davantage d’une « bataille culturelle » ou idéologique que d’un débat réellement historique ou identitaire authentique, comme le soulignent les travaux de Tony Judt, Mark Mazower ou Samuel Moyn. Tony Judt (1948–2010), auteur en 2005 d'une analyse magistrale de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale (Postwar: A History of Europe Since 1945) et de réflexions sur l'histoire intellectuelle et politique (Thinking the Twentieth Century, 2012, avec Timothy Snyder) : Judt rappelle que l’Europe et la France, en particulier, sont historiquement marquées par une pluralité d’influences philosophiques et religieuses (y compris musulmanes, grecques antiques, humanistes des Lumières, etc.). Mark Mazower est l'auteur de "Governing the World: The History of an Idea" (2012), et Samuel Moyn, de "The Last Utopia: Human Rights in History (2010), -une histoire critique des droits de l'homme -, et de "Not Enough: Human Rights in an Unequal World" (2018), sur les limites des droits humains face aux inégalités...
Une telle contre-vérité n'est pas sans impact politique et social potentiellement problématique : en accentuant des fractures culturelles ou religieuses au sein de la société, ce discours peut exacerber des tensions plutôt que de contribuer à une cohésion nationale effective (Ivan Krastev, Yascha Mounk). David Nirenberg (Anti-Judaism, 2013) rappelle que la notion de « judéo-chrétien » est historiquement problématique et très récente (popularisée après la Seconde Guerre mondiale pour souligner une unité occidentale face au communisme puis face à l'islam). Son emploi simplifie l’histoire européenne, souvent au détriment de la reconnaissance des violences historiques antisémites : Enzo Traverso, qui, dans "La Fin de la modernité juive" (2013), propose une réflexion puissante sur la place des Juifs dans l'histoire européenne et les transformations de leur identité après la Shoah, évoque l’instrumentalisation de la mémoire juive par les États.
On peut, non sans ironie, rapprocher cette volonté de reconstruire la société française sous l'égide d'une filiation judéo-chrétienne tout en défendant le principe de laïcité de l'Etat, le tout nourrissant un nationalisme bien complexe et fortement contradictoire, et sans que le moindre élément ne soit effectivement réellement pensé.
Mark Lilla, dans "The Stillborn God: Religion, Politics, and the Modern West" (2007), nous alerte sur les risques d'un retour du sacré dans la politique moderne, alors que celle-ci s'est justement construite sur une séparation radicale entre religion et politique, qu'il appelle la "Grande Séparation". Cette rupture, initiée par des penseurs comme Hobbes, Locke et Rousseau, a permis de fonder un ordre politique autonome, libéré des justifications théologiques. Il analyse par ailleurs les tentatives (notamment au XIXe et XXe siècles) de réconcilier religion et politique, comme chez des penseurs tels que Kant, Hegel et Schleiermacher. Ces efforts, selon lui, ont échoué à produire une synthèse viable, conduisant soit à un rejet complet de la religion (laïcité radicale), soit à des retours dangereux du religieux en politique (ex : fondamentalismes). Lilla met en garde contre les mouvements contemporains (chrétiens évangéliques, islamistes, etc.) qui cherchent à réintroduire la religion comme fondement de l'ordre politique et voit dans ces tendances une menace pour la stabilité des démocraties libérales.
Globalement, on constate un appauvrissement extrême du débat public, où la complexité et la nuance sont abandonnées au profit de discours simplifiés et polarisants. Ce qui a pour effet de rendre particulièrement difficile l' articulation d'un discours alternatif crédible, capable de répondre aux angoisses identitaires. Mais sans doute oublie-t-on que le nationalisme exacerbé fragilise les contre-pouvoirs et les espaces de pluralisme démocratique. Tout pouvoir pousse à la simplification extrême de la pensée ...
De fait, la critique du nationalisme semble aujourd'hui largement occultée ou mise en sourdine pour plusieurs raisons contextuelles et politiques, liées à l'évolution récente des débats publics et des enjeux géopolitiques contemporains.
Depuis les années 2010, de nombreux pays connaissent un regain de mouvements populistes et nationalistes (États-Unis, Brésil, Hongrie, Pologne, Inde, etc.). Face à ces tendances, les discours critiques du nationalisme sont souvent marginalisés, car jugés "élitistes", "cosmopolites" ou éloignés des préoccupations immédiates des citoyens.
La valorisation de l’identité nationale comme refuge contre les incertitudes de la mondialisation rend les critiques intellectuelles moins audibles, voire impopulaires.
La polarisation politique pousse les débats vers des schémas binaires : « patriotes » contre « mondialistes », réduisant les critiques nuancées du nationalisme à un camp souvent assimilé à une élite déracinée. Dans de nombreux pays, le discours anti-nationaliste est devenu politiquement risqué, souvent présenté comme manquant de respect ou de fidélité envers son pays. Cela dissuade les voix critiques.
On notera le rôle ambivalent des médias et des réseaux sociaux : les médias sociaux privilégient les messages simples, émotionnels, voire sensationnels. Or, la critique intellectuelle du nationalisme nécessite nuance, subtilité et contexte historique, difficiles à transmettre efficacement dans ces espaces. La polarisation algorithmique renforce les chambres d’écho nationalistes au détriment des discours critiques plus complexes.
Les crises sanitaires (COVID-19), climatiques, économiques, et les conflits militaires récents (Ukraine, Moyen-Orient) mobilisent davantage l’attention médiatique et politique que les débats philosophiques ou intellectuels sur le nationalisme. Dans les crises, les nations tendent à se rassembler autour de valeurs perçues comme protectrices, ce qui met la critique du nationalisme à l’écart, voire la rend impopulaire.
Face aux défis posés par les migrations, les guerres et les conflits économiques, le thème de la souveraineté nationale revient fortement dans les discours publics comme garantie de sécurité, d'autonomie et d’efficacité politique. Les discours critiques qui remettent en cause cette souveraineté sont marginalisés ou perçus comme irresponsables, voire nuisibles à la sécurité nationale. Et dans certains pays, les gouvernements utilisent la rhétorique nationaliste pour restreindre ou criminaliser les critiques internes, en accusant les opposants de trahison ou d'atteinte à la cohésion nationale. Cela crée un climat où la critique ouverte du nationalisme devient risquée sur le plan personnel et professionnel...
Les approches sociologiques et psychologiques, largement développées dans la littérature internationale, montrent que le nationalisme n’est jamais un simple produit politique, mais plutôt :
- Une réponse complexe à des besoins émotionnels individuels et sociaux.
- Un mécanisme structurant profondément les interactions sociales.
- Un phénomène manipulable, sensible aux stratégies politiques, mais s’appuyant toujours sur des fondements psychologiques et sociologiques puissants.
Ces analyses permettent de mieux comprendre pourquoi le nationalisme demeure un phénomène aussi puissant et complexe, et pourquoi il est difficile de le combattre par le seul argument rationnel ...
Ainsi, l’usage politique contemporain (2025) du nationalisme en France apparaît souvent opportuniste et électoraliste. L'élite politique ne propose généralement pas de définition claire ou cohérente du nationalisme, le mobilisant plutôt comme un levier émotionnel pour mobiliser électoralement, sans nécessairement répondre aux préoccupations économiques ou sociales fondamentales des citoyens.
Le nationalisme n’est pas simplement imposé par les dirigeants ou uniquement exigé par les populations : c’est un phénomène complexe, interactif et dynamique.
Certaines régions (Europe de l’Est, Asie, Moyen-Orient) manifestent une intensité nationaliste plus marquée en raison d’une combinaison de contextes historiques douloureux, économiques précaires et de leadership politique favorable. Le nationalisme dans les démocraties occidentales contemporaines est souvent lié à une anxiété culturelle et économique face à la mondialisation et aux flux migratoires. Cette dualité montre qu’une explication exclusivement par le haut (dirigeants) ou par le bas (populaire) est insuffisante : le nationalisme résulte toujours d’une interaction complexe entre élites politiques, histoire collective, circonstances économiques et culturelles, et aspirations populaires.
Benedict Anderson, "Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism" (1983, 2016)
Une œuvre fondamentale pour comprendre la construction des identités nationales modernes.
Anderson a forgé un nouveau champ d’étude lorsque son livre fut édité en 1983. Depuis, il a vendu plus d’un quart de million d’exemplaires et est largement considéré comme le livre le plus important sur le sujet. Dans cette édition révisée de 2016, Anderson met à jour et développe la question centrale : qu’est-ce qui fait vivre et mourir les gens pour les nations, ainsi que la haine et le meurtre en leur nom? Qu’est-ce qui fait que les gens aiment et meurent pour les nations, ainsi que la haine et le meurtre en leur nom? Bien que de nombreuses études aient été rédigées sur les mouvements politiques nationalistes, le sentiment de nationalité - le sentiment personnel et culturel d’appartenir à une nation - n’a pas reçu toute l'attention qu'un tel sujet suscite. La question du nationalisme reste un sujet tabou que l'on n'ose véritablement abordé.
Benedict Anderson (1936–2015) était un politologue et historien américain, surtout connu pour ses travaux sur le nationalisme. Né en Chine de parents anglo-irlandais, il a grandi en Californie et a enseigné à l'Université Cornell. Ses recherches ont porté sur l'Asie du Sud-Est (Indonésie, Thaïlande, Philippines), influençant sa pensée sur le colonialisme et le nationalisme. Il est célèbre pour son livre "Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism" (1983), dans lequel il développe l'idée que les nations sont des "communautés imaginées", construites socialement à travers des médias comme la presse et l'éducation, plutôt que des entités naturelles ou éternelles.
Pour Anderson, une nation est une communauté imaginée parce que, en effet, ses membres ne se connaîtront jamais tous, mais partagent pourtant un sentiment d’appartenance (un Français ne rencontrera jamais la majorité de ses compatriotes, mais se sent lié à eux). Elle est construite par des récits et des symboles communs (langue, médias, école, monuments, etc.). Contrairement aux communautés prémodernes (comme les villages ou les tribus), où les liens étaient concrets et directs, la nation repose sur une abstraction partagée.
Pourquoi « imaginée » et non « imaginaire » ? Anderson insiste sur le fait que la nation est réelle dans ses effets politiques et sociaux, même si elle est construite. Comme les religions, les nations créent une solidarité à grande échelle à travers des croyances et des rituels (ex. hymnes nationaux, commémorations). Durant la Révolution française, les journaux et clubs révolutionnaires ont ainsi diffusé l’idée d’une communauté française unie contre la monarchie.
Anderson identifie trois piliers historiques qui ont permis cette imagination collective :
- Le déclin des monarchies et religions universelles (par exemple la fin du latin comme langue sacrée en Europe).
- L’émergence du capitalisme d’imprimerie (print-capitalism) : les journaux et les romans ont standardisé les langues vernaculaires, créant un espace de communication commun. L’impression de la Bible en allemand par Luther a participé à forger une identité germanique.
- L’administration coloniale : cartes, recensements et musées ont « fixé » des identités locales, souvent arbitraires, qui sont devenues des nations (ex. frontières africaines tracées par les empires). En Indonésie coloniale, les écoles et journaux en malais ont créé une conscience nationale parmi des populations dispersées sur des milliers d’îles.
Dans sa version révisée, il répond à certaines critiques,
- sur le rôle de la langue et de l’imprimé : Anderson réaffirme l’importance du capitalisme de l’imprimerie ("print-capitalism") dans la diffusion des idées nationales, mais nuance son analyse en discutant des cas où des langues minoritaires n’ont pas conduit à des nationalismes (ex. le latin médiéval).
- sur le colonialisme et les nationalismes "extra-européens" : Il approfondit l’idée que les nationalismes des colonies se sont construits en miroir des modèles impériaux, tout en développant des particularités (ex. les cartes, les recensements, les musées comme outils de légitimation).
Et actualise son propos,
- Globalisation et nationalismes : Il observe que malgré la mondialisation, le nationalisme persiste, voire se renforce (ex. montée des populismes, Brexit, conflits identitaires).
- Internet et les "communautés imaginées" : Il discute comment les réseaux sociaux modifient la formation des identités collectives, mais souligne que les États-nations restent des cadres dominants.
- Asie et Afrique : Il insiste sur la créativité des nationalismes postcoloniaux, qui ont combiné modèles importés et traditions locales (ex. l’utilisation des frontières coloniales comme cadres nationaux).
- Nationalismes "sans État" : Il évoque les cas comme la Palestine ou le Kurdistan, où l’idée nationale existe sans souveraineté territoriale achevée.
- Contre les "essentialismes", Anderson réitère son rejet des conceptions qui naturalisent la nation (ex. le nationalisme ethnique), en rappelant son caractère construit et historique, et plaide pour une analyse transnationale des nationalismes, contre les récits isolés.
"Nations and Nationalism", Ernest Gellner, John Breuilly, New Perspectives on the Past, 2008
L'ouvrage, initialement publié en 1983, réédité en 2008 avec une introduction de John Breuilly, rejette l'idée que les nations existent depuis toujours. Pour lui, le nationalisme est une conséquence nécessaire de la société industrielle. Les sociétés agraires prémodernes n'avaient guère besoin d’homogénéité culturelle (élites et masses vivent dans des mondes séparés), mais les sociétés industrielles exigent une culture standardisée (éducation, mobilité, communication) pour fonctionner : l’État-nation émerge comme le cadre idéal pour gérer cette homogénéité.
Le nationalisme est donc vu comme un produit direct de la modernité industrielle, née au XIXe siècle, qui nécessite une homogénéisation culturelle pour le bon fonctionnement économique et politique des États modernes.
Contrairement à Anderson (pour qui les nations sont d'abord « imaginées » culturellement), Gellner insiste sur le rôle de l’État et des institutions (écoles, bureaucratie) dans la fabrication des nations (exemple : L’école obligatoire en France a imposé le français comme langue nationale, éliminant les patois).
Le nationalisme participe d'une idéologie de la légitimation : le nationalisme justifie l’autorité de l’État en le reliant à une « culture » commune. Gellner rejette l’idée que le nationalisme n’est qu’un outil de la bourgeoisie. Pour lui, c’est bien une nécessité structurelle de la modernité.
Dans l’édition de 2008, John Breuilly (spécialiste des nationalismes allemands) souligne que Gellner a écrit son livre en réaction au marxisme et au primordialisme, qu'il sous-estime l’impact des conflits (les guerres napoléoniennes ont accéléré les nationalismes), que les nationalismes sans État (Kurdes, Catalans) ne rentrent pas bien dans son modèle, et discute discute de la pertinence de Gellner face à la globalisation (affaiblissement des États-nations ?).
Anthony D. Smith, "The Ethnic Origins of Nations" (1986)
Une critique ethnosymboliste des théories modernistes qui propose une troisième voie entre les approches modernistes (Gellner, Anderson) et primordialistes (thèses essentialistes de la nation, insistant sur la continuité entre les ethnies prémodernes et les nations modernes. Smith rejette l’idée que les nations émergent ex nihilo avec la modernité : les nations modernes s’enracinent dans des ethnies préexistantes (ethnies ou communautés liées par une langue, une mythologie, une mémoire commune). Mythes et symboles jouent ici un rôle central : Smith identifie des éléments culturels persistants qui structurent les nations ( « noyaux ethniques », ethnic cores).
Il identifie deux voies de formation des nations, la voie « verticale » (ex : France, Angleterre) où une élite impose une culture unifiée à partir d’un noyau ethnique dominant, et la voie « horizontale » (ex : Grèce moderne, Israël), dans laquelle une intelligentsia ressuscite une identité à partir de mythes anciens.
Si Eric Hobsbawm (Inventing Traditions) lui reproche de négliger les « inventions » récentes des traditions et si Benedict Anderson reconnaît l’apport de Smith mais maintient que « l’imagination » reste centrale, sa méthode est utilisée pour analyser les mouvements séparatistes (Catalogne, Kurdistan)...
Michael Billig, "Banal Nationalism (Theory, Culture and Society)" (1995)
Michael Billig introduit le concept de « nationalisme banal » pour décrire les mécanismes quotidiens, souvent invisibles, qui reproduisent l’appartenance nationale dans les sociétés modernes. Contrairement aux études sur le nationalisme qui se concentrent sur les mouvements extrêmes ou les crises politiques, Billig montre que le nationalisme est constamment renforcé par des pratiques routinières (drapeaux, hymnes, discours médiatiques, etc.).
Exemples de banalité nationale : le drapeau dans un bureau administratif, la météo présentée comme « nationale » à la télévision, l’usage du pronom « nous » dans les discours politiques (« notre économie », « nos valeurs »). Ces éléments ne sont pas perçus comme du « nationalisme », mais ils naturalisent l’idée de nation.
La reproduction quotidienne de l’État-nation : Billig s’inspire de Bourdieu (habitus) et de Foucault (disciplinarisation) pour montrer que l’État inculque la nationalité par des rituels apparemment anodins. Les enfants apprennent à s’identifier à leur pays via l’école, les symboles, les commémorations.
Critique du « nationalisme des autres » : les pays occidentaux (États-Unis, Royaume-Uni) se considèrent souvent comme « neutres », alors que les nationalismes « visibles » (ex-Yougoslavie, Rwanda) sont perçus comme pathologiques. Billig montre que le nationalisme occidental est tout aussi présent, mais normalisé.
Billig révèle ainsi comment le nationalisme fonctionne en arrière-plan, sans mobilisation explicite. Et contrairement à Gellner (macro) ou Anderson (culturel), il étudie les pratiques quotidiennes. Son cadre explique des phénomènes contemporains comme le patriotisme sportif (Coupe du monde de football) ou les débats sur l’immigration (« nos frontières »).
Mais il décrit une naturalisation passive de la nation, et néglige les contre-discours (mouvements anti-nationalistes, cosmopolitismes) ou les identités multiples (ex. un Franco-Algérien peut naviguer entre plusieurs appartenances). On peut noter aussi que les nationalismes banals diffèrent selon les contextes (Billig se base surtout sur le Royaume-Uni et les États-Unis) et que les plateformes (Facebook, Twitter) renforcent les cadres nationaux. Quant au nationalisme banal, ne peut-il basculer en nationalisme agressif?
La majorité des auteurs contemporains concluent que même dans un monde globalisé, le nationalisme conserve une résilience remarquable. Les facteurs technologiques (réseaux sociaux, médias numériques), politiques (montée des populismes, crises migratoires), et identitaires (recherche de sens et de communauté) renforcent la probabilité de sa persistance. Francis Fukuyama,dans " Identity: Contemporary Identity Politics and the Struggle for Recognition" (2018) analyse comment les politiques identitaires modernes renouvellent constamment les nationalismes, les rendant presque inévitables ...
Le nationalisme, comme force politique et identitaire, doit aujourd’hui être repensé face à trois réalités incontournables :
- L’interdépendance écologique et économique (crises climatiques, pandémies, flux migratoires).
- L’universalité de la science et de la culture (collaborations transnationales, hybridations linguistiques).
- La montée des citoyennetés multiples (identités diasporiques, droits humains universels).
"The Discursive Construction of National Identity" (2009, Ruth Wodak, Rudolf de Cillia, Martin Reisigl et Karin Liebhart)
Publié dans une version revue et augmentée en 2009, cet ouvrage constitue une référence majeure dans le champ de l’analyse critique du discours appliquée à la nation. Les auteurs y étudient le processus selon lequel l’identité nationale, qui n’est ni naturelle, ni stable, ni préexistante, est fabriquée discursivement à travers des récits politiques, médiatiques et institutionnels.
Le terrain principal est l’Autriche, cas particulièrement révélateur : État germanophone historiquement lié à l’espace allemand, longtemps traversé par des ambiguïtés identitaires, l’Autriche a dû produire symboliquement sa singularité après 1945. L’ouvrage montre que cette identité autrichienne s’est consolidée par un travail discursif constant consistant à dire ce qu’est l’Autriche, mais surtout à dire ce qu’elle n’est pas : l’Allemagne.
Ainsi, la nation apparaît comme un effet de langage, de mémoire sélectionnée, de ritualisation symbolique et de démarcation vis-à-vis d’autrui.
Le point de départ théorique des auteurs s’inscrit dans la lignée de Benedict Anderson et Ernest Gellner : les nations sont des communautés imaginées, produites historiquement.
Autrement dit, l’identité nationale ne s’impose pas seulement dans les grands moments historiques ou les discours solennels. Elle se fabrique aussi dans les journaux télévisés, les commémorations, les débats parlementaires, les manuels scolaires, les campagnes électorales, les conversations ordinaires ou encore les formules médiatiques récurrentes. C’est cette présence diffuse qui lui donne sa force : à force d’être répétée, elle paraît naturelle. Le cas autrichien sert de laboratoire, mais les mécanismes décrits par Ruth Wodak et ses co-auteurs sont largement transposables à d’autres nations. La France en offre un exemple particulièrement clair, car son identité nationale s’est elle aussi construite, consolidée et transformée par des pratiques discursives constantes. Autrement dit, les auteurs n’expliquent pas seulement l’Autriche ; ils proposent une grammaire générale de la fabrication discursive du national.
Les auteurs identifient ainsi plusieurs mécanismes discursifs récurrents ...
- Nomination du collectif national ...
Usage du « nous » national, formules telles que « nous les Autrichiens », « notre pays », « la nation », qui produisent l’illusion d’une communauté homogène partageant intérêts et valeurs communs. Le simple emploi du pronom « nous » crée une appartenance implicite.
- Attribution de qualités morales, psychologiques ou culturelles ...
Le groupe national est présenté comme travailleur, tolérant, modéré, cultivé, pragmatique, pacifique, etc. Ces traits essentialisent la collectivité en transformant des représentations contingentes en caractères supposés permanents.
- Narration historique commune ...
Sélection de certains épisodes du passé (résistance, grandeur culturelle, neutralité, souffrance collective, moments héroïques) afin de construire une continuité historique entre générations passées et présentes. Le passé devient une ressource politique au service du présent.
- Désignation d’ennemis, de rivaux, de voisins ou d’alter ego ...
Toute identité collective se renforce par contraste. On définit ce que « nous » sommes en expliquant ce que « eux » sont censés être : plus autoritaires, moins démocratiques, plus froids, plus menaçants ou au contraire plus proches mais différents.
- Naturalisation des frontières symboliques ...
Des limites historiques ou politiques deviennent présentées comme allant de soi. Des distinctions construites (langue, culture, mentalité, tradition, style de vie) sont transformées en séparations perçues comme évidentes.
- Répétition médiatique de stéréotypes nationaux ...
A travers les médias, la publicité, les événements sportifs ou les commentaires politiques, certaines images reviennent sans cesse : hospitalité nationale, sens de l’ordre, génie culturel, neutralité, excellence culinaire, etc. Leur répétition leur confère une apparence de vérité.
- Ritualisation symbolique ...
Hymnes, drapeaux, cérémonies, anniversaires historiques, hommages officiels et minutes de silence rappellent périodiquement l’existence de la communauté nationale et renforcent son caractère sacré.
- Appel émotionnel à l’appartenance ...
Fierté, peur, nostalgie, gratitude ou sentiment de menace sont mobilisés pour transformer une abstraction politique en attachement affectif concret.
- Exclusion implicite ou explicite ...
En définissant qui appartient au « vrai nous national », le discours suggère simultanément qui reste à la marge : minorités, étrangers, opposants politiques ou groupes jugés insuffisamment assimilés.
Ainsi, l’identité nationale apparaît moins comme une essence stable que comme une performance langagière permanente, continuellement rejouée, ajustée et négociée. Elle doit être répétée pour exister, actualisée pour demeurer crédible et reformulée pour s’adapter aux contextes politiques nouveaux.
En ce sens, la nation n’est jamais totalement acquise : elle se maintient par un travail discursif incessant.
L’Autriche, une nation construite contre l’Allemagne ...
L’un des apports majeurs du livre est de montrer que l’identité autrichienne d’après-guerre repose largement sur la différenciation avec l’Allemagne.
1. Une proximité problématique - L’Autriche partage avec l’Allemagne la langue allemande, une grande partie du patrimoine culturel, des références historiques communes, des liens politiques anciens (notamment le pangermanisme et l’Anschluss de 1938). Cette proximité rendait difficile la justification d’une nation distincte. Le discours national autrichien a donc dû inventer des lignes de séparation.
2. La stratégie de distinction symbolique
Les auteurs montrent que les discours politiques et médiatiques ont progressivement opposé
- Allemagne : puissance, rigidité, militarisme historique, froideur bureaucratique, arrogance
- Autriche : convivialité, mesure, neutralité, chaleur humaine, modestie
Cette opposition n’est pas objective : elle relève d’une mise en récit stratégique.
3. Le mythe victimaire
Après 1945, l’Autriche s’est souvent présentée comme « première victime » du nazisme, plutôt que comme co-responsable. Ce récit a permis de légitimer une identité nationale séparée de l’Allemagne hitlérienne. Les auteurs analysent ce mécanisme avec finesse : l’identité nationale se renforce parfois par l’oubli, la réécriture ou la sélection mémorielle.
Le rôle des médias dans la reproduction nationale
L’ouvrage insiste sur la fonction centrale des médias dans la banalisation du sentiment national. À travers la presse, la télévision, les commémorations retransmises ou les débats publics, les citoyens sont constamment exposés à des symboles nationaux ; des récits historiques partagés ; des oppositions entre « nous » et « eux » ; des cadrages émotionnels autour des crises internationales ; des figures de fierté collective (sport, culture, diplomatie). Les auteurs rejoignent ici l’idée de Michael Billig : la nation se reproduit moins par l’idéologie explicite que par des rappels ordinaires.
L’un des grands mérites de l’ouvrage réside dans sa méthode, appelée Discourse-Historical Approach. Elle combine : linguistique ; analyse rhétorique ; sociologie politique ; histoire ; étude des médias. Le corpus est vaste : discours officiels ; entretiens ; groupes de discussion ; presse écrite ; débats publics ; commémorations nationales. Cette pluralité permet de montrer que la nation ne se fabrique pas seulement au sommet de l’État, mais circule entre institutions, médias et conversations ordinaires.
Application au cas français
1. Nomination du collectif national
Comme en Autriche, le discours politique français mobilise en permanence un « nous » national : « Nous, Français », « La République », « Le peuple français », « Nos concitoyens », « La nation ». Ces formulations créent l’idée d’un corps collectif unifié, malgré les divisions sociales, territoriales ou politiques. Quand Charles de Gaulle parle de « certaine idée de la France », ou quand Emmanuel Macron évoque « la nation », il ne décrit pas seulement une réalité : il contribue à la produire...
Mais, lorsque de Gaulle évoque « une certaine idée de la France », cette formule s’inscrit dans un contexte exceptionnel (occupation du territoire, effondrement de l’État en 1940, Résistance, reconstruction institutionnelle, redressement économique, restauration de la souveraineté, nécessité de refonder l’unité nationale). Son discours n’est donc pas seulement symbolique. Il est adossé à une expérience historique massive, à des sacrifices collectifs, à un projet étatique concret et à une temporalité de reconstruction. Quand de Gaulle parle de la France, beaucoup de citoyens peuvent rattacher ce mot à une mémoire partagée, un effort national tangible, une puissance administrative réelle, une ambition historique lisible. Le langage y rencontre le réel.
Lorsque Emmanuel Macron parle de « nation », il y a une énorme dissociation entre les mots et l’expérience vécue, tant pour celui qui débite son discours, sans expérience et dans une logique médiatiquement scénarisée, calibrée mais vide de contenu significatif, que pour ceux qui sont censés l'écouter et n'ont plus les références suffisantes pour le comprendre. La fragmentation sociale, l'affaiblissement de la souveraineté perçue (les décisions se prennent dans les marchés mondiaux, les institutions européennes, face aux contraintes budgétaires et logiques technocratiques) et des grands récits intégrateurs (Résistance, école républicaine, ascension sociale, grandeur industrielle) s'imposent désormais. Un discours national ne fonctionne que s’il rencontre des conditions sociales de crédibilité, tant de celui qui le prononce que ceux qui en sont les supposés destinataires. De Gaulle parlait la nation dans un moment où celle-ci se reconstruisait matériellement et moralement ; aujourd’hui, lorsque certains dirigeants parlent de la nation, le mot peut sembler flotter au-dessus d’une réalité fragmentée qu’il ne parvient plus ni à comprendre ni à unifier ...
2. Attribution de qualités nationales
Le discours français associe fréquemment la France à des traits valorisés : patrie des droits de l’homme ; universalité ; raffinement culturel ; esprit critique ; laïcité ; grandeur diplomatique ; excellence intellectuelle. Ces qualités sont présentées comme intrinsèques, alors qu’elles relèvent d’une sélection historique et symbolique non maîtrisée.
3. Narration historique commune
Comme le montrent Wodak et ses collègues pour l’Autriche, la nation se nourrit de récits historiques. En France, certains épisodes jouent un rôle central. Ces événements sont hiérarchisés, ritualisés, commémorés et enseignés pour fabriquer une continuité nationale, mais compte tenu leur réalité conflictuelle, souvent idéologiques et insuffisamment pensés, n'ont plus guère de signification réelle et tombent dans la désuétude ou la polarisation extrême.
4. Construction de l’altérité
Comme l’Autriche se distingue symboliquement de l’Allemagne, la France s’est souvent définie par rapport à d’autres figures, l’Angleterre / le Royaume-Uni (rival historique), l’Allemagne (guerre puis réconciliation), les États-Unis (puissance admirée et contestée), l’Europe (partenaire et menace supposée de souveraineté). L’identité nationale fonctionne souvent par contraste : « nous sommes laïques », « nous défendons un modèle social », « nous avons une culture singulière », etc.
5. Naturalisation des frontières symboliques
On oublie souvent que ce que l’on perçoit aujourd’hui comme les caractéristiques “naturelles” de la France est en grande partie le résultat d’un long travail politique, administratif, scolaire et symbolique de fabrication de l’unité nationale. Même dans un monde globalisé, la France continue d’être pensée comme espace cohérent doté d’une langue commune, d’un modèle républicain, d’une culture nationale, d’un art de vivre spécifique. Or ces éléments sont eux-mêmes le produit d’une longue centralisation historique menée notamment depuis Jules Ferry et la Troisième République ...
L’idée que la France serait naturellement républicaine est également rétrospective. La France a connu des monarchies, l'empire napoléonien, des restaurations monarchiques, des révolutions, et plusieurs républiques instables. Ce n’est qu’avec la IIIe République (1870–1940) que la République s’enracine durablement. Ce modèle s'est imposé via l'école civique, la célébration du 14 juillet, la diffusion du portrait de Marianne, les monuments aux morts, les mairies républicaines, l'apprentissage du suffrage, la laïcisation des institutions. La République devient alors non seulement un régime, mais un récit national : la France se pense comme patrie de la citoyenneté, de la raison politique et de l’universalisme.
L’idée d’une culture française unifiée (littérature, gastronomie, patrimoine, goût, arts) résulte aussi d’un processus de sélection. L’État, l’école et les institutions ont promu un canon commun : Victor Hugo, Molière, Voltaire, le Louvre, les cathédrales gothiques, le roman national scolaire, etc. La Troisième République a joué un rôle décisif car elle a transformé des populations diverses en citoyens nationaux relativement intégrés. Elle agit par l'école (même programmes, même langue, mêmes cartes, mêmes héros), le territoire (préfectures, mairies, routes, rail, recensement), les symboles (Drapeau tricolore, hymne, fêtes civiques), la mémoire (Révolution française, République, grands hommes), et l’intégration politique (vVote masculin universel (puis plus tard féminin), participation électorale). Ce fut un gigantesque travail de nationalisation des esprits qui s'est reproduit de génération en génération, mais qui à ce jour à se délite pour n'avoir pas su évoluer ...
Le fameux « art de vivre à la française » - table, conversation, élégance, urbanité, gastronomie, patrimoine — n’est pas faux, mais il est aussi une construction symbolique entretenue par la diplomatie culturelle, le tourisme, le luxe, les médias, la publicité, les
classements UNESCO, la représentation de Paris comme capitale du goût. Il s’agit moins d’une essence que d’un imaginaire national stabilisé.
6. Répétition médiatique
« la France républicaine », « la culture française », ne sont pas des réalités qui s'imposent naturellement mais des contructions établies pour stabiliser un tissu social et légitimer des pouvoirs : ce sont des produits de conflits, de choix politiques, d’exclusions parfois, de normalisation scolaire, de centralisation administrative, de récits nationaux imposés ou intériorisés. Les médias français ont à charge implicitement de reproduire quotidiennement des formes de nationalisation du réel : « la France a gagné », « les Français pensent que… »,
« le modèle français », « crise de l’identité française », « nos valeurs républicaines » ...
Ces expressions donnent l’impression que « la France » agit comme un sujet unifié.
Mais quand un responsable politique dit « la France doit rester la France », il ne constate pas une essence stable : il participe à une lutte discursive pour définir ce que « France » signifie.
La nation n’existe pas seulement par ses frontières ou ses institutions, mais par les récits, symboles, oppositions et répétitions qui rendent crédible l’existence d’un « nous national ». Ce qui change d’un pays à l’autre, ce n’est pas tant le procédé que le contenu historique des récits mobilisés.
C'est ce contenu qui fait aujourd'hui débat pour maintenir ou reconstruire une identité nationale et pour affronter ces nouvelles problématiques que sont l'immigration, la laïcité, la roman national, la souveraineté,les fractures territoriales.
Au cœur de la pensée politique d'Ortega y Gasset et de sa conception de la nation, une affirmation reste incontournable, quoique nous puissions en dire : l'État moderne (la structure politique unifiée) est une entité qui précède et crée la nation (la communauté culturelle sentie), et non l'inverse...
Elle est notamment développée dans son œuvre majeure, "La Révolte des masses" (La rebelión de las masas), publiée en 1930.
Décomposons son raisonnement :
1. "La communauté de sang et de langue" (la cause supposée)
- Communauté de sang : fait référence à l'idée d'une origine ethnique ou raciale commune.
- Communauté de langue : fait référence à une langue unique partagée par tous.
Dans l'imaginaire traditionnel (notamment le romantisme allemand du XIXe siècle), une nation naîtrait "naturellement" de cette communauté préexistante de peuple, de culture et de langue. C'est cette communauté qui pousserait à former un État. Ici, elle serait la cause.
2. "L'unification de l'État" (l'acte fondateur)
Il s'agit du processus historique et politique par lequel un pouvoir central (comme la monarchie en France ou la couronne de Castille en Espagne) unifie un territoire par la force, l'administration, le droit et un projet commun. C'est un projet politique délibéré.
3. "Un effet et non une cause" (la thèse d'Ortega)
Ortega renverse la perspective. Selon lui, ce n'est pas parce qu'un peuple homogène existe qu'il forme un État. C'est l'État, une fois formé et consolidé, qui forge délibérément cette homogénéité culturelle.
La communauté de langue et de "sang" (qu'il comprend plus comme une historicité partagée que comme une pure race) n'est pas le point de départ, mais le résultat, le produit fini de l'action de l'État sur plusieurs siècles.
Ainsi, pour la France, nous dit Ortega, au Moyen Âge, le territoire qui deviendra la France était une mosaïque de langues (langues d'oïl, langues d'oc, basque, breton, etc.) et de cultures. C'est l'État monarchique capétien, puis la République jacobine, qui ont imposé le français comme langue administrative et nationale et qui ont créé un sentiment d'appartenance commun à travers un système éducatif unifié, un service militaire, etc. L'État a "fabriqué" la nation française.
Quant à l'Espagne, le cas est encore plus flagrant. Les royaumes qui ont constitué l'Espagne (Castille, Aragon, Navarre, etc.) avaient des langues, des lois (les fueros) et des identités très fortes. L'unification est le fait du mariage des Rois Catholiques (Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon) en 1469, un acte politique et dynastique. Par la suite, la couronne de Castille a imposé sa langue et son modèle administratif, mais les particularismes (catalan, basque, galicien) sont restés très vivaces. L'État espagnol s'est construit avant qu'une homogénéité linguistique et culturelle complète ne soit achevée.
Avec cette idée, Ortega s'oppose aux théories nationalistes essentialistes qui voient la nation comme une entité éternelle et naturelle. Pour lui, la nation est un "projet suivi en commun", une entreprise politique qui nécessite un effort et une volonté. L'État est un "projet de vie en commun" : C'est une idée, un programme d'action futur qui unit des gens différents. La nation est le "tempérament" ou "l'habitude" qui en résulte : C'est la manière d'être, la culture partagée qui se crée en vivant ensemble sous le même État.
"... Qu’est-ce qui saute aux yeux quand nous repassons l’évolution de n’importe laquelle des « nations modernes » – France, Angleterre, Allemagne ? Simplement ceci : ce qui, à une certaine date, semblait constituer la nationalité, apparaît réfuté plus tard. D’abord la nation semble la tribu et la non-nation, la tribu d’à côté. Bientôt la nation se compose des deux tribus, plus tard c’est une contrée et peu après c’est déjà un comté, ou un duché ou un « royaume ». La nation est León, et non Castille ; bientôt c’est le León et la Castille, mais non l’Aragon. La présence de deux principes est évidente : l’un, variable et toujours dépassé — tribu, contrée, duché, « royaume », avec sa langue ou son dialecte – l’autre, permanent, qui franchit librement toutes ces limites et postule comme unité ce que le premier considérait précisément comme une radicale opposition.
Les philologues – j’appelle ainsi ceux qui, aujourd’hui, prétendent au nom d’historiens – se livrent à la plus délicieuse des naïvetés lorsque, partant de ce que sont aujourd’hui, à cette date fugitive, en ces deux ou trois siècles, les nations d’Occident, ils supposent que Vercingétorix ou le Cid Campeador voulaient déjà une France s’étendant de Saint-Malo à Strasbourg – exactement – ou une Spania qui s’étendît du Finistère galicien à Gibraltar. Ces philologues – comme le dramaturge naïf – font presque toujours partir leurs héros pour la guerre de Trente ans. Pour nous expliquer comment se sont formées la France et l’Espagne, ils supposent que la France et l’Espagne préexistaient en tant qu’unités au fond des âmes françaises et espagnoles. Comme s’il avait existé dès l’origine des Français et des Espagnols avant l’existence même de la France et de l’Espagne ! Comme si le Français et l’Espagnol n’étaient pas simplement dés êtres qu’il fallut deux mille ans de travail à élaborer !
La vérité toute simple c’est que les nations actuelles ne sont que la manifestation actuelle de ce principe variable, condamné à un perpétuel progrès. Ce principe n’est maintenant ni le sang ni la langue, puisque la communauté de sang et de langue en France et en Espagne a été un effet et non une cause de l’unification de l’État ; ce principe est actuellement la « frontière naturelle ».
Il est bon que, dans son escrime subtile, un diplomate emploie ce concept des frontières naturelles, comme ultima ratio de son argumentation. Mais un historien ne peut s’abriter derrière lui comme s’il était un retranchement définitif. Il n’est pas définitif, ni même suffisamment spécifique.
N’oublions pas la question que nous avions rigoureusement posée. Il s’agit de rechercher ce qu’est l’État national – ce que nous appelons d’ordinaire nation – en opposition avec d’autres types d’État, comme l’État-cité, ou en nous tournant vers l’autre extrême, comme l’empire que fonda Auguste. [86] Si l’on veut formuler le thème d’une façon encore plus claire et précise, qu’on dise ceci : quelle force réelle a produit cette communauté de millions d’hommes sous la souveraineté d’un pouvoir public que nous appelons France, Angleterre, Espagne, Italie ou Allemagne ? Cette force ne fut pas une préalable communauté de sang, puisque en chacun de ces corps collectifs coulaient des sangs très divers. Ce n’a pas été non plus l’unité linguistique, puisque les peuples aujourd’hui réunis en un État parlaient ou parlent encore des idiomes différents. L’homogénéité relative de race et de langue dont ils jouissent – à supposer que ce soit une jouissance – est le résultat de la préalable unification politique. Par conséquent, ni le sang, ni l’idiome ne font l’État national ; au contraire, c’est l’État national qui nivelle les différences originelles des globules rouges et des sons articulés. Et il en fut toujours ainsi. Rarement, pour ne pas dire jamais, l’État n’aura coïncidé avec une identité préalable de sang et de langage. Pas plus que l’Espagne n’est aujourd’hui un État national parce qu’on y parle partout l’espagnol, l’Aragon et la Catalogne ne furent États nationaux, parce qu’un certain jour, arbitrairement choisi, les limites territoriales de leur souveraineté coïncidèrent avec celles du parler aragonais ou catalan. Nous approcherions davantage de la réalité si, respectant la casuistique qu’offre toute réalité, nous en venions à présumer ceci : toute unité linguistique qui embrasse un territoire de quelque étendue est presque sûrement le précipité de quelque unification politique. L’État a toujours été le grand truchement.
Il y a déjà bien longtemps que l’on sait cela, aussi est-elle très étrange cette obstination avec laquelle on persiste cependant à considérer le sang et la langue comme les fondements de la nationalité. Je vois dans cette obstination autant d’ingratitude que d’incongruité. Car le Français doit sa France actuelle, et l’Espagnol, son Espagne actuelle, à un principe X, dont l’impulsion consista justement à dépasser l’étroite communauté de sang et de langue. De sorte que la France et l’Espagne seraient aujourd’hui le contraire dé ce qui les rendit possibles.
On commet une erreur semblable en voulant fonder l’idée de nation sur un cadre territorial, en cherchant le principe d’unité, que le sang et l’idiome ne fournissent pas, dans le mysticisme des « frontières naturelles ». Nous nous heurtons ici à la même erreur d’optique. Le hasard de la date actuelle nous montre les dites nations installées dans de vastes territoires du continent ou dans des îles adjacentes. De ces limites actuelles on veut faire quelque chose de définitif et de spirituel. Ce sont, dit-on, des « frontières naturelles », et avec ce terme, on veut désigner une sorte de prédétermination magique de l’histoire par la forme tellurique. Mais ce mythe se volatilise dès qu’on le soumet au même raisonnement qui invalida la communauté de sang et de langage en tant que sources de la nation. Là aussi, si nous remontons de quelques siècles, nous trouvons la France et l’Espagne dissociées en nations plus petites avec leurs inévitables « frontières naturelles ». La montagne frontière sera moins haute que les Pyrénées et les Alpes et la barrière liquide moins large que le Rhin, le Pas-de-Calais ou le détroit de Gibraltar. Mais cela montre seulement que la « naturalité » des frontières est simplement relative. Elle dépend des moyens économiques et guerriers de l’époque.
La réalité historique de la fameuse « frontière naturelle » consiste simplement à être un obstacle à l’expansion du peuple A sur le peuple B. Étant une gêne – de communauté ou de guerre – pour A, elle est une défense pour B. L’idée de « frontière naturelle » implique donc, naïvement, comme plus naturelle encore que la frontière, la possibilité d’expansion et de fusion illimitée entre les peuples. Apparemment un obstacle matériel seul, leur met un frein. Les frontières d’hier et d’avant-hier ne nous apparaissent pas aujourd’hui comme les fondements de la nation française ou espagnole, mais bien au contraire comme des obstacles que l’idée nationale trouva dans son processus d’unification. Malgré cela nous voulons attribuer un caractère définitif et fondamental aux frontières d’aujourd’hui, bien que les nouveaux moyens de trafic et de guerre aient annulé leur efficacité en tant qu’obstacles.
Quel fut donc le rôle des frontières dans la formation des nationalités – puisqu’elles n’en ont pas été le fondement positif ? La chose est évidente et de la plus grande importance pour comprendre l’inspiration authentique de l’État national en face de l’État-cité. Les frontières ont servi à consolider à chaque instant l’unification politique déjà obtenue. Elles n’ont donc pas été l'origine de la nation, bien au contraire : à l'origine elles furent des obstacles, puis une fois surmontées, elles devinrent un moyen matériel d’assurer l’unité.
Or, c’est exactement le rôle qui revient à la race et à la langue. Ce n’est pas la communauté native de l’une ou l’autre qui a constitué la nation, mais au contraire : l’État national se trouve toujours dans son désir d’unification, en face des nombreuses races et des nombreuses langues, comme en face de maints autres obstacles. Ceux-ci énergiquement dominés, il se produisit une unification relative de sangs et de langages qui servit à consolider l’unité.
Il faut donc rejeter l’erreur traditionnelle de l’idée l’État national et s’habituer à considérer comme des obstacles primitifs pour la nationalité les trois choses en quoi elle croyait consister. Il est évident qu’en dissipant une erreur ce serait moi qui paraîtrais la commettre aujourd’hui.
Il faut se résoudre à chercher le secret de l’État national dans son inspiration particulière en tant qu’État, dans sa politique même, et non dans des principes étrangers de caractère biologique ou géographique.
En définitive, pourquoi croit-on nécessaire de recourir à la race, à la langue, au territoire natal pour comprendre le fait merveilleux des nations modernes ? Purement et simplement parce que nous y trouvons une intimité et une solidarité radicale des individus avec le pouvoir public qui étaient inconnues dans l’État antique. A Athènes et à Rome, quelques hommes seulement formaient l’État ; les autres – esclaves, alliés, provinciaux, colons – n’étaient que des sujets. En Angleterre, en France, en Espagne, l’individu n’a jamais été seulement sujet de l’État, il y a toujours participé ; il n’a fait qu’un avec lui. La forme, surtout juridique, de cette union, avec et dans l’État a été très différente selon les temps. Il y a eu de grandes différences de rang et de statut personnel, des classes relativement privilégiées et des classes relativement désavantagées. Mais si l’on interprète la réalité effective de la situation politique à chaque époque et que l’on revive son esprit, il apparaît évident que tout individu se sentait sujet actif de l’État, qu’il y participait, qu’il y collaborait.
L’État est toujours, quelle que soit sa forme – primitive, antique, médiévale, ou moderne – l’invitation qu’un groupe d’hommes fait à d’autres groupes humains d’exécuter ensemble une entreprise. Cette entreprise, quelles que soient ses modalités intermédiaires, consiste en définitive à organiser un certain type de vie commune. État et projet de vie, programme d’activité ou de conduite humaine, sont des termes inséparables. Les différentes espèces d’État naissent des manières différentes selon lesquelles le groupe « entrepreneur » établit la collaboration avec les autres. Ainsi, l’État antique n’arrive jamais à se fondre avec les autres.
Rome commande et éduque les Italiotes et les provinces ; mais elle ne les élève vraiment pas jusqu’au point de s’unir à elle. Dans la cité même, on ne parvint pas à une fusion politique de tous les citoyens. N’oublions pas que pendant la République, Rome se composa à vrai dire de deux Romes : le Sénat et le peuple. L’unification d’État ne fut jamais plus qu’une simple articulation entre les groupes qui restèrent extérieurs et étrangers les uns aux autres. C’est pourquoi l’Empire menacé ne put compter avec le patriotisme des autres ; il dut se défendre exclusivement avec ses moyens bureaucratiques d’administration et de guerre.
Cette incapacité de tout groupe grec et romain de se fondre avec d’autres est due à des causes profondes qu’il ne convient pas de scruter en ce moment, et qui se résument en définitive en une seule : l’homme antique a interprété la collaboration en laquelle consiste l’État, qu’on le veuille ou non, d’une manière simple, élémentaire et grossière ; à savoir : comme une dualité de dominants et de dominés. [89] Il revenait à Rome de commander et non d’obéir ; aux autres, d’obéir et non de commander. De cette façon, l’État se matérialise dans le pomoerium, dans le corps urbain que quelques murs délimitent physiquement.
Mais les peuples nouveaux apportent une conception moins matérielle de l’État. Si celui-ci est un projet d’entreprise commune, sa réalité est purement dynamique : c’est l’activité même de faire la communauté. D’après cela font partie active de l’État, sont sujets politiques, tous ceux qui donnent leur adhésion à l’entreprise. La race, le sang, l’attachement géographique, la classe sociale sont secondaires. Ce n’est pas la communauté précédente, passée, traditionnelle et immémoriale, en somme, fatale et non déformable, qui donne un titre à la communauté politique, mais la communauté future dans une manière d’agir effective. Ce n’est pas ce que nous fûmes hier, mais ce que nous allons faire demain, ensemble, qui nous unit en État. D’où la facilité avec laquelle l’unité politique saute, en Occident, par-dessus toutes les limites qui emprisonnaient l’État antique. Et cela est ainsi parce que l’Européen, par rapport à l’homo antiquus se comporte comme un homme ouvert à l’avenir, qui vit consciemment installé en lui, et qui d’après lui, décide de sa conduite présente.
Une semblable tendance politique marchera inexorablement vers des unifications chaque fois plus vastes, sans que rien ne la retienne en principe. La capacité de fusion est illimitée. Non seulement d’un peuple à l’autre, mais ce qui est encore plus caractéristique de l’État national : la fusion de toutes les classes sociales à l’intérieur de chaque corps politique. Plus la nation croît dans le sens territorial et ethnique, plus la collaboration intérieure en devient unie. L’État national est, dans sa racine même, démocratique, en un sens plus décisif que toutes les différences dans les formes du gouvernement.
Il est intéressant de noter que, lorsqu’on donne de la nation une définition basée sur une communauté de passé, on finit toujours par accepter comme étant la meilleure, la formule de Renan ; tout simplement parce que dans cette formule vient s’ajouter au sang, à la langue, aux traditions communes, un élément nouveau ; la nation est, dit-il, un « plébiscite de tous les jours ». Mais comprend-on bien ce que signifie cette expression ? Ne pouvons-nous lui donner aujourd’hui un contenu de signe contraire à celui que lui insuffla Renan, et cependant beaucoup plus vrai ?
« Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore ; voilà la condition essentielle pour être un peuplé… Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager ; dans l’avenir, un même programme à réaliser… L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours…»
Comment s’explique-t-on la fortune exceptionnelle qu’a connue la célèbre sentence de Renan ? Sans doute par l’esprit de la pointe finale. Cette idée que la nation consiste en un plébiscite « de tous les jours », agit sur nous comme une délivrance. Sang, langue et passé communs sont des principes statiques, fatals, rigides et inertes : ce sont des prisons. Si la nation consistait en cela, et en rien d’autre, elle existerait derrière nous, et nous n’aurions plus rien à voir avec elle. La nation serait une chose que nous « sommes », mais non une chose que nous « faisons ». Il n’y aurait même aucune raison de la défendre, si quelqu’un venait l’attaquer.
Qu’on le veuille ou non, la vie humaine consiste en une constante occupation avec ce qui sera la chose future. Situés dans le présent, nous nous occupons de ce qui survient, de ce qui va être dans le futur ; aussi pouvons-nous dire que vivre, c’est toujours, toujours, sans arrêt ni repos, créer, faire.
Pourquoi n’a-t-on jamais remarqué que faire, c’est toujours réaliser du futur ? Même lorsque nous nous abandonnons au souvenir. Car dans ce cas nous faisons encore quelque chose : de la mémoire, dans cet instant même, pour réaliser quelque chose dans l’instant suivant – quand ce ne serait que le simple désir de revivre le passé. Ce modeste plaisir solitaire s’est présenté à nous, il y a un instant, comme un futur désirable, aussi l’avons-nous réalisé. Nous voyons de la sorte que rien n’a de sens pour l’homme, qu’en fonction de l’avenir. [90]
Si la nation ne consistait qu’en passé et présent, personne ne se préoccuperait de la défendre contre une possible attaque ; ceux qui affirment le contraire sont des hypocrites ou des sots. Mais il arrive que le passé national projette sur l’avenir des appâts, – réels ou imaginaires. Nous désirons un avenir dans lequel l’existence de notre nation se poursuive. Et c’est uniquement pour cette raison que nous nous mobilisons pour sa défense ; et non à cause du sang, de la langue, ni du passé commun. En défendant la nation, nous défendons notre avenir, non notre passé.
C’est ce que reflète la phrase de Renan : la nation, excellent programme de l’avenir. Le plébiscite décide du futur. Que le futur consiste dans ce cas en un prolongement du passé, ne modifie pas le moins du monde la question ; mais révèle seulement que la définition de Renan est, elle aussi, archaïsante.
Ainsi l’État national représenterait donc un principe d’État plus proche de la pure idée de l’État que l’antique polis, ou que la « tribu » des arabes, circonscrite par le sang. De fait, l’idée nationale est encore lestée de maintes adhérences au passé, au territoire, à la race ; mais par là même, il est surprenant de noter de quelle manière finit toujours par triompher en elle le pur principe d’une collectivité humaine, qui se groupe autour d’un programme de vie attractif. Mieux encore : je devrais dire que ce lest de passé et cette relative limitation dans des principes matériels, n’ont pas été et ne sont pas complètement « spontanés » dans les âmes d’Occident ; ils procèdent de l’interprétation érudite que le romantisme a donnée de l’idée de nation. Si ce concept des nationalités, propre au XIXe siècle, avait existé au moyen âge, l’Angleterre, la France, l’Espagne, l’Allemagne seraient restées à un stade embryonnaire. Car cette interprétation confond ce qui cause l’impulsion et constitue une nation avec ce qui se contente de la consolider et de la conserver. Ce n’est pas le patriotisme – disons-le enfin – qui a fait les nations. Celui qui le croit commet cette touchante naïveté dont nous parlions plus haut et dont Renan lui - même est victime lorsqu’il nous donne sa fameuse définition. S’il est nécessaire, pour qu’une nation existe, qu’un groupe d’hommes aient un passé commun, quel nom devrons-nous donner à ce même groupe d’hommes alors qu’il existait dans son présent, dans ce lointain présent qui, vu d’aujourd’hui, est un passé ? Apparemment, il était nécessaire que cette existence commune s’éteignît, disparût, pour qu’il fût possible de dire : « Nous sommes une nation. » C’est ici que se fait jour la déformation professionnelle du philologue, de l’archiviste, cette particulière optique, inhérente au métier, qui les empêche de voir la réalité tant qu’elle n’est pas passée. C’est le philologue qui, pour être philologue, a besoin avant tout, qu’il existe un passé ; la nation, elle, n’a pas besoin que ce passé existe. Avant de posséder un passé commun, il fallut créer cette communauté, et avant de la créer, il fallut la rêver, la vouloir, en tracer le projet. Et il suffit qu’elle ait le projet de sa propre existence pour qu’une nation existe, même si l’exécution échoue, comme cela s’est produit tant de fois. Nous pourrions parler dans ce dernier cas, d’une nation avortée (la Bourgogne, par exemple).
L’Espagne et les peuples du Centre et du Sud de l’Amérique ont un passé commun, une race commune, un langage commun. Cependant, l’Espagne ne forme pas avec eux une nation. Pourquoi ? Parce qu’il leur manque une chose, une seule, mais essentielle : l’avenir commun. L’Espagne n’a pas su inventer un programme d’avenir collectif qui ait de l’attrait pour ces groupes zoologiquement proches. Le plébiscite du futur décida contre l’Espagne. Et dès lors, les archives, les mémoires, les aïeux, la « patrie », ne servirent plus à rien. Quand l’avenir commun existe, ces autres choses servent de forces de consolidation ; rien de plus...."
