NeoRealismo - Roberto Rossellini (1906-1977) - Luchino Visconti (1906 -1976) - Vittorio De Sica (1901-1974) - Giuseppe De Santis (1917-1997) -
Pietro Germi (1914-1974) - Renato Castellani (1913-1985) - Luigi Zampa (1905-1991) - Renato Guttuso (1912-1987) - ....
Last Update: 11/11/2016
Le Néoréalisme italien (NeoRealismo)
Le Néoréalisme est un mouvement littéraire et cinématographique qui s'est développé en Italie (et au Portugal) dans les années 1940 et 1950. Une volonté de décrire la réalité telle qu'elle est, sans en occulter les problèmes et les injustices, commence à se manifester vers 1930 en opposition à la culture fasciste dominante et aux thèmes du Mouvement décadent (représenté par exemple par Gabriele D'Annunzio).
Les intellectuels estiment alors qu'il est de leur responsabilité historique de se faire les porte-voix du peuple et de ses besoins. Ils choisissent d'adopter un langage simple et direct, souvent calqué sur la langue de tous les jours.
Le néoréalisme s'impose surtout entre 1943 et 1950 : de nombreux écrivains prennent une part active à la résistance contre le fascisme et au nazisme, puis aux débats politiques une fois la guerre terminée. Les thèmes les plus fréquents des œuvres néoréalistes sont la lutte des partisans, les revendications ouvrières et les révoltes des citadins, la généralisation de la misère, la lutte pour la survie dans les banlieues ouvrières. Le terme de "néoréalisme" apparaît pour la première fois sous la plume d'un critique, Umberto Barbaro, en juin 1943, quelque six mois avant le débarquement anglo-américain d'Anzio.
(Renato Guttuso (1912-1987) - Neighbourhood Rally, 1975. - Galleria d’Arte Maggiore, Bologna)
Italo Calvino, dans la préface de son premier roman, "Le Chemin des nids d'araignée" (Il sentiero dei nidi di ragno, 1964) explique que le néoréalisme n'est pas une école, mais un "ensemble de voix" parlant une Italie multiple, silencieuse jusque-là ("non fu una scuola, ma un insieme di voci, in gran parte periferiche, una molteplice scoperta delle diverse Italie, specialmente delle Italie fino allora più sconosciute dalla letteratura"). Et c'est au lendemain de la guerre, guerre civile et guerre mondiale, que tout un chacun entend "faire entendre son existence" ("L'essere usciti da un'esperienza - guerra, guerra civile - che non aveva risparmiato nessuno, stabiliva un'immediatezza di comunicazione tra lo scrittore e il suo pubblico: si era faccia a faccia, alla pari, carichi di storie da raccontare, ognuno aveva la sua, ognuno aveva vissuto vite irregolari drammatiche avventurose, ci si strappava le parole di bocca").
Le terme de néoréalisme s'est d'abord appliqué au cinéma de cette époque, qui raconte des histoires inspirées de la réalité et des problèmes
sociaux d'une Italie qui, après les horreurs et les destructions de la guerre civile, tente de construire son avenir : les films les plus célèbres du cinéma néoréaliste sont ceux des réalisateurs
Roberto Rossellini, Vittorio de Sica, Luchino Visconti et du scénariste Cesare Zavattini. Le film de Luchino Visconti "Ossessione" (1943), transposition du chef d'œuvre de James M. Cain "The
Postman Always Rings Twice" dans la réalité d'une Italie habitée par la misère et le chômage, les brimades et les vexations, est communément considéré comme le premier film du courant
néo-réaliste. L'expérience néoréaliste constitue l'un des sommets du cinéma italien, qui devient alors un modèle pour les autres pays. Il disparaîtra comme mouvement pour survivre simplement
comme état d'esprit. A la fin des années 1950, le public marque rapidement sa désaffection à l'égard d'un cinéma qui lui renvoie l'image de sa misère.
Après les années de propagande mussolinienne et les "films de téléphones blancs" (telefoni bianchi) qui montraient une Italie bourgeoise, artificielle et idéalisée, le néoréalisme est un coup de poing. Il naît des cendres de la Seconde Guerre mondiale avec un impératif moral : montrer la vérité. Les piliers de cette révolution ...
- Le Rejet des Studios : Finis les décors en carton-pâte. Les néoréalistes tournent dans la rue, dans les maisons en ruine, dans la campagne misérable. La ville elle-même (Rome, Milan, les villages de Sicile) devient un personnage à part entière. Cette authenticité des lieux donne une puissance sensorielle inédite.
- L'Usage des Non-Professionnels : Pour incarner le peuple, on fait appel au peuple. De Sica choisit un ouvrier (Lamberto Maggiorani) pour jouer le héros de Le Voleur de bicyclette et un enfant du quartier (Enzo Staiola) pour Allemagne année zéro. Cela confère aux films une véracité physique et émotionnelle que les acteurs chevronnés ne pouvaient reproduire.
- Les Histoires du Peuple : Ce ne sont plus les riches ou les héros qui sont au centre, mais l'homme, la femme, l'enfant ordinaires aux prises avec les problèmes de la survie quotidienne : le chômage, la faim, la reconstruction, l'injustice sociale. Le récit se concentre sur l'immédiateté de l'existence, le "ici et maintenant" dramatique.
- Une Esthétique de l'Immédiateté : Privilégiant les plans longs, les cadres qui semblent "attraper" la vie au vol, et une mise en scène souvent frontale, le néoréalisme cherche à donner l'impression de montrer le monde sans filtre. La caméra est un témoin, pas un juge.
Pour le monde entier, le néoréalisme a été la première fenêtre ouverte sur la véritable Italie d'après-guerre , ses ruines, sa pauvreté, mais aussi la résilience incroyable de son peuple. En France, il a directement inspiré les critiques des Cahiers du Cinéma (comme Truffaut, Godard, Rohmer) qui, une décennie plus tard, lanceront la Nouvelle Vague. Ils y ont vu la preuve qu'un cinéaste pouvait être un "auteur" avec un style personnel, tourner avec peu de moyens et en dehors du système des studios. Aux États-Unis, des cinéastes comme Martin Scorsese (lui-même d'origine italienne) n'ont jamais caché leur dette envers le néoréalisme, dont on retrouve l'influence dans le naturalisme et l'attention portée aux "petites gens" de son œuvre.
Cesare Zavattini (1902-1989) fut non seulement un scénariste de génie mais plus la conscience théorique du néo-réalisme italien. Son œuvre écrite et son travail de scénariste sont indissociables et fondamentaux pour comprendre le mouvement.
La filmographie de Zavattini est immense, mais quelques titres sont absolument incontournables : "Sciuscìa" (Shoeshine, 1946), "Ladri di biciclette" (Le Voleur de bicyclette, 1948), l'archétype du film néo-réaliste, "Miracolo a Milano" (Miracle à Milan, 1951), une fable allégorique et sociale, "Umberto D." (1952), un film dur et poignant sur la vieillesse et la solitude, "Il tetto" (Le Toit, 1956), "La ciociara" (La Paysanne aux pieds nus, 1960), une évolution vers un réalisme plus dramatique. Il a également collaboré avec d'autres grands réalisateurs comme Alessandro Blasetti et Luigi Zampa.
Zavattini était un écrivain prolifique. Ses idées sont compilées dans plusieurs ouvrages clés, dont « Zavattini : Sequences from a Cinematic Life », une excellente compilation de ses écrits, notes et entretiens, « Diario cinematografico » (Journal cinématographique), un recueil de ses notes et réflexions prises dans le vif de sa création, « Neorealismo ecc. », un livre dans lequel il rassemble et commente ses textes théoriques les plus importants sur le sujet, « Io. Un'autobiografia », pour comprendre l'homme derrière les idées.
De nombreux textes fondamentaux de Zavattini sont cités et analysés dans des ouvrages généraux sur le néo-réalisme, comme « Le Néoréalisme italien » de Pierre Leprohon ou « Qu'est-ce que le cinéma ? » d'André Bazin, qui lui consacre des pages essentielles.
Zavattini a poussé la logique du néo-réalisme à son paroxysme. Ses concepts sont radicaux et visionnaires.
- Le Rejet de l'« Histoire » (la « Storia »)
C'est son concept le plus célèbre. Pour Zavattini, la tradition cinématographique (hollywoodienne notamment) est basée sur des histoires fabriquées, extraordinaires et spectaculaires (des "fables"). Le néo-réalisme, au contraire, doit raconter la « quotidienneté » (l'ordinarietà). Le drame n'est pas dans une intrigue exceptionnelle, mais dans la vie de tous les jours. Le vrai défi est de faire un film sur "90 minutes de la vie d'un homme à qui il ne arrive rien".
- Le « Pedinamento » (la filature)
Cette idée découle directement de la précédente. Pour capter la vérité, la caméra doit "filer" la réalité comme un détective suit un suspect. Il s'agit d'une observation patiente, minutieuse et respectueuse des gestes, des lieux et des moments anodins, pour en révéler la profondeur dramatique et poétique.
- La Fonction sociale et morale du cinéma
Pour Zavattini, le cinéma n'est pas un divertissement échappatoire. Il a un devoir civique et social. Il doit montrer les problèmes réels de la société (le chômage, la pauvreté, l'injustice) pour éveiller les consciences et provoquer un changement. Le spectateur ne doit pas être un consommateur passif, mais un témoin engagé.
- La Primauté du réel sur la fiction
Il prônait l'utilisation d'acteurs non-professionnels, le tournage en extérieurs naturels et l'improvisation. Le scénario n'était pas une bible sacrée, mais une simple trame destinée à être enrichie par la rencontre avec la réalité.
- L'Art comme service
Zavattini voyait l'artiste comme étant au service de la vérité et des hommes. Son rôle n'est pas d'exprimer son génie individuel, mais de se faire le porte-voix de l'humanité qui l'entoure.
Roberto Rossellini (1906-1977) : "Le néo-réalisme consiste à suive un être, avec amour, dans toutes ses découvertes, toutes ses impressions. Il est un être tout petit au-dessous de quelque chose qui le frappera effroyablement au moment précis où il se trouve librement dans le monde, sans s'attendre à quoi que ce soit. Ce qui importe avant tout pour moi, c'est cette attente ; c'est elle qu'il faut développer, la chute devant rester intacte (Cahiers du Cinéma août-septembre 1955). " J'ai ressenti instinctivement le cinéma comme un moyen d'affronter la vie réelle, donc pour s'approcher des choses vraies dans un certain domaine. [...] Je me suis toujours efforcé de dire que pour moi le néoréalisme était seulement une position morale, c'est à dire de se mettre objectivement à regarder les choses et de mettre ensemble les éléments qui composaient les choses, sans essayer d'apporter aucun jugement. Parce que les choses portent en elles leur jugement."
« Le cose ci sono, perché modificarle? »
"Les choses sont là, pourquoi les manipuler ?" : Cette phrase célèbre résume la quête de Rossellini de la réalité brute, sans artifice dramatique excessif : le néo-réalisme était d'abord une posture morale, une façon de regarder le monde avec honnêteté, avant d'être un style visuel, et au centre de ses films, l'être humain dans sa simple vérité. Les personnages sont plus importants que l'intrigue....
Roberto Rossellini est le prophète et le fondateur. Sa "Trilogie de la guerre" (Rome, ville ouverte, Païsa, Allemagne année zéro) est le big-bang du mouvement. Rome, ville ouverte, tourné dans des conditions de précarité extrême, mêle drame personnel et résistance politique avec une intensité brute qui a stupéfié le monde. Il a montré que le cinéma pouvait être un acte de mémoire et de témoignage immédiat.
Rome ville ouverte
(Roma Città aperta, Roberto Rossellini , 1945)
Le film, réalisé par Roberto Rossellini, sur un scénario de Sergio Amidei et de Frederico Fellini, est considéré comme le premier film majeur du néoréalisme
italien. Cette histoire sur la résistance italienne a été écrite durant la dernière grande bataille des partisans contre les nazis. Traqué par la Gestapo, le communiste qui est à la tête d'un
petit groupe de résistants, Manfredi (Marcello Pagliero) est capturé et exécuté. La femme du lithographe qui les a caché, Pina (Anna Magnani), est elle-aussi exécutée avec le prêtre Don Pietro
(Aldo Fabrizi). Rossellini tourne le film comme un documentaire, dans des décors réels, avec une grande liberté de mouvements et des personnages dont l'authenticité est flagrante. La nouveauté du
style vient de ce que Rossellini s'intéresse en profondeur au drame de chacun des personnages, on ne peut en effet oublier par exemple l'image de Pina , enceinte, courant au milieu des balles, ou
l'exécution du prêtre sous les yeux terrorisés d'enfants.
"Paisà" (Paisà, Roberto Rossellini , 1947)
Suite de six récits indépendants liés chronologiquement par le thème de la libération de l'Italie par les alliés, Paisà met en scène des éléments
significatifs de la vie individuelle dans le contexte cauchemardesque de la la campagne d'Italie de la Seconde Guerre mondiale (1943-1945). Cette chronique "sauvage", avec ses images d'archives
et son style heurté, marque la ruine, la brutalité, l'incompréhension : un gamin des rues se lie d'amitié avec un GI noir ivre et lui vole ses chaussures (Napoli), un Américain ne se rend
pas compte qu'une prostituée est la femme qu'il a aimé six mois plus tôt, (Roma) et, l'image finale (Il delta del Po), d'une tristesse inoubliable, montre l'exécution impitoyable d'une
colonne de résistants.
"Germania anno zero"
(Allemagne année zéro, Roberto Rossellini,1947)
Roberto Rossellini fut situé par la critique en marge du mouvement néoréaliste, et en fut pourtant l'un des pionniers. On sait que pour le réalisateur,
l'important, dans ses films, n'était pas d'être prêtre ou mendiant, ni d'avoir bonne ou mauvaise conscience, mais d'assumer sa condition avec le maximum de dignité : le cinéaste doit être
en mesure de capter ce sursaut d'héroïsme par lequel l'homme, accablé ou perdu, se relève et assume sa liberté. Mais Rossellini abandonna très rapidement les sujets à contenu exclusivement social
pour se tourner vers la comédie satirique (La Macchina ammazacattivi (1948, La Machine à tuer les méchants), Où est la liberté ? (1952, Dov'è la libertà ?), ou se focaliser sur des films
intimistes magnifiant l'actrice Ingrid Bergman, devenue sa femme en 1950.
"Allemagne année zéro", est l'histoire du petit Edmund, qui, dans une société désintégrée par le nazisme, fort de l'enseignement de son instituteur,
intellectuel irresponsable qui lui enseigne qu'il faut obéir aux lois élémentaires de la survie, tue son père malade, fardeau de la famille, et se suicide.
Luchino Visconti apporte l'envergure épique et une conscience de classe. La Terre tremble (1948) est un monument : tourné en Sicile avec des pêcheurs parlant leur dialecte, c'est une fresque marxiste sur l'exploitation et la révolte. Visconti y allie la rigueur documentaire à la puissance tragique du cinéma, montrant que le néoréalisme pouvait être à la fois populaire et sublime.
"Ossessione" (Visconti, 1942)
Luchino Visconti (1906 -1976), originaire d'une grande famille de la noblesse milanaise, débute comme assistant de Jean Renoir en France dans "Les
Bas-Fonds" (1937), puis se lie avec le groupe d'intellectuels communistes italiens animant la revue Cinema et, à partir de 1943, soutient des actions de résistance. Passionné par Proust, tenté
par la littérature, Visconti réalise "Ossessione", son premier long métrage : le constat social qu'il assume dans ses quelques films néoréalistes, ne pourront se départir ensuite de cet
esthétisme raffiné qui le caractérise et le pousse vers l'atmosphère si fastueuse du romantisme historique et de l'art lyrique (Bellissima, 1951, Senso, 1954, le Guépard, 1963
..)
"Ossessione", tiré du roman "Le facteur sonne toujours deux fois" de James Cain, semble éloigné de la thématique néoréaliste, mais en privilégiant les
frustrations physiques, le pessimisme, la noirceur, le film marque une rupture radicale avec le cinéma environnant des années fascistes ou la mode fameuse des "téléphones blancs"
.
Sur la route nationale qui longe le Pô, vers Ferrare, un café-garage-station-essence. Arrive un jour Gino (Massimo Girotti), chômeur et vagabond, que le
patron, Bragana (Juan De Landa), d'abord méfiant, prend en amitié lorsqu'il constate que Gino est un excellent mécanicien. Très vite, ce dernier devient l'amant de la femme de Bragana, Giovanna
(Clara Calamai), et lui propose de l'emmener avec lui....L'exploitation du film sera interdite presque partout par les autorités fascistes.
"La terre tremble" ( La terra trema, Luchino Visconti, 1948)
Tiré d'un roman de Giovanni Verga, Les Malavoglia, l'esthétisme du film emporte l'adhésion à ce drame du quotidien et de la révolte tourné avec les pêcheurs
de Aci Trezza, petit port de Sicile. Rentré au pays après la guerre, Toni, fils aîné d'une famille sicilienne de pêcheurs peu fortunés, veut mettre en oeuvre des idées qu'il a ramenées de son
séjour sur le continent. Après l'échec d'une première révolte, il hypothèque la maison de ses parents et fonda sa propre affaire .. Comme plus tard dans "Rocco et ses frères" (1960), bien que
dans un milieu très différent, Visconti brosse le portrait sociologique de l'Italie des pauvres, de ses violences ambiguës et de ses illusions.
Vittorio De Sica est le poète et l'humaniste. Avec son scénariste Cesare Zavattini, il a poussé la logique néoréaliste à son paroxysme. Le Voleur de bicyclette (1948) est souvent considéré comme l'archétype du genre. Ce récit apparemment simple d'un homme qui cherche sa bicyclette volée devient une tragédie grecque moderne sur la dignité et la condition prolétaire. Umberto D. est une plongée tout aussi bouleversante dans la solitude et la vieillesse.
Vittorio De Sica (1901-1974) : " L'expérience de la guerre fut déterminante pour nous tous. Chacun ressentit le désir fou de jeter en l'air toutes les vieilles histoires du cinéma italien, de planter la caméra au milieu de la vie réelle, au milieu de tout ce qui frappait nos yeux atterrés. Nous cherchions à nous libérer du poids de nos fautes, nous voulions nous regarder en face, et nous dire la vérité, découvrir ce que nous étions réellement, et chercher la vérité." On peut affirmer que les films de Vittorio De Sica ont changé le cinéma italien. Acteur et comédien de théâtre, ce fils de magistrat réalise quatre comédies légères sous l'époque fasciste, puis opte pour le réalisme dramatique avec "Les Enfants nous regardent" (I bambini ci guardano), qui marque les débuts de Marcello Mastroianni. C'est aussi sa première collaboration avec l'écrivain Cesare Zavattini (1902-1989). Tous deux vont estimer que la caméra doit observer la vie brute, telle quelle est vécue, sans chercher à enjoliver le récit en faisant les compromis habituels. De Sica prouve son habileté à diriger les enfants pour "Sciuscía" (1946), sur la misère des rues dans la Rome d'après-guerre, occupée par les Alliés. Cette pauvreté est le thème principal du néoréalisme italien et De Sica filme des non professionnels en décors naturels : l'événement fait sensation dans le monde.
Le voleur de bicyclette (Ladri di biciclette, 1948, Vittorio De Sica)
C'est l'une des oeuvres clés du néoréalisme italien, fruit d'un travail collaboratif de Cesare Zavattini, Vittoria de Sica et d'acteurs non
professionnels, évoquant avec beaucoup d'émotion les relations entre un père et son fils. Antonio Ricci (Lamberto Maggiorani) est chômeur à Rome, après la guerre, et trouve un emploi de colleur
d'affiches de cinéma, après que sa femme est mis en gage les draps de la famille pour lui obtenir sa bicyclette. Mais à peine a-t-il commencé à travailler qu'il se fait voler celle-ci et va
parcourir la ville avec son fils dans l'espoir de la retrouver.
"Miracle à Milan" (Miracolo a Milano, 1951, Vittorio De Sica)
Vittorio De Sica passe à Naples les premières années de sa vie au sein d'une famille certes bourgeoise mais démunie. C'est en 1940 qu'il devient metteur en
scène et rencontre le scénariste Cesare Zavattini avec qui il va participer au mouvement néoréaliste : "Les enfants nous regardent" (I bambini ci guardano, 1944), dans lequel Nina (Isa Pola)
quitte son mari, Andrea Emilio Cigoli , pour rejoindre son amant, Roberto (Adriano Rimoldi), abandonne son fils et conduit le père de celui-ci au suicide ; "Sciuscia" (1946) où, dans les rues de
Rome de l'immédiate après-guerre, les enfants des quartiers pauvres se livrent, par nécessité, à de menus trafics; "Le voleur de bicyclette" (Ladri di biciceltte); "Umberto D", dans lequel Carlo
Battisti (Umberto Domenico Ferrari) est un vieil homme solitaire qui n'arrive plus à subsister (1952).
Dans "Miracle à Milan", s'affronte deux mondes, celui des pauvres, innocent et naïf, personnifié par Toto (Francesco Golisano), né dans un chou, orphelin et
incroyablement optimiste, affrontant l'impitoyable existence des bidons-villes et le monde des riches, sournois et puissants. Tout commence
quand les pauvres découvrent que leur terrain est pétrolifère. Et tout pourrait être perdu si Lolotta ne veillait d' "En Haut" sur le sort des réprouvés...
Giuseppe De Santis a injecté un lyrisme et une sensualité parfois proches du mélodrame, tout en restant ancré dans les réalités sociales, notamment dans Riz amer (1949), qui dépeint la dure condition des travailleuses saisonnières dans les rizières.
"Riz amer" (Riso amaro, Giuseppe De Santis, 1949)
Giuseppe De Santis (1917-1997) est un réalisateur néoréaliste d'importance au travers de quatre films. Dans "Chasse tragique" (Caccia tragica, 1947), il
décrit la volonté des anciens partisans de mettre en valeur la terre qui leur est confiée, rêve utopique d'une société fondée sur le partage des richesses. Dans "Riz amer" (Riso amaro, 1949) et
"Pâques sanglantes" (Non c'è pace tra gli ulivi, 1950), il aborde les problèmes du prolétariat rural dans des histoires fortement romanesques qui élargissent le propos et lui fournissent un fort
impact émotionnel. On lui ainsi reproché une vision vulgarisée du néoréalisme. Et on a pu effectivement rapprocher "Riz amer" d' "Ossessione" : ici, une pure intrigue de film noir où l’escroc
Vittorio Gassman est traqué par la police au sein d’une gare pour le vol d’un collier et, sur le point d’être capturé, celui-ci confie l’objet à sa petite amie Francesca (Doris Dowling) qui va se
mêler pour un temps aux journalières en partance pour la récolte de riz dans la plaine du Pô. La trame policière devient ensuite une tranche vie du quotidien de ces colonnes de femmes d'une
beauté sans égal, et l'importance de la starlette américaine de série B Doris Dowling, alors recrutée pour attirer le public américain, s'estompe au profit d'une révélation, Silvana
Mangano. Elle incarnera, bien avant Sophia Loren ou Gina Lollobrigida, l'image de la star italienne charismatique aux formes généreuses.
"Onze heures sonnaient"
(Roma ore 11, Giuseppe De Santis, 1952),
Dans "Onze heures sonnaient" Giuseppe De Santis s'inspire d'un fait-divers authentique (l'effondrement d'un escalier d'immeuble sous le poids de centaines
de femmes venues répondre à une annonce dans un immeuble vétuste) pour suivre, à travers plusieurs destins individuels, une prostituée, l'épouse d'un ouvrier au chômage, l'amie d'un peintre, une
fille enceinte, une domestique, les conséquences tragiques du chômage et de la misère.
"Il sole sorge ancora"
(Le soleil se lèvera encore, 1946, Aldo Vergano)
Aldo Vergano (1891-1957), scénariste et producteur dans les années 1930, réalise après la Guerre en 1946 "Le soleil se lèvera encore" considéré comme un des
films les plus aboutis sur la réalité de la Résistance italienne, et fort de l'expérience de Vergano lui-même.
Pietro Germi, Renato Castellani et Luigi Zampa ont représenté la "deuxième vague" du néoréalisme, l'ayant fait évoluer vers des formes plus hybrides. Germi, avec Au nom de la loi (1949) puis Le Chemin de l'espérance (1950), a créé le "western sicilien" et intégré les codes du film policier. Castellani, avec Deux sous d'espoir (1952), invente le "néoréalisme rose", un mélange de comédie et de drame social qui ouvre la voie à la comédie à l'italienne. Zampa a usé de la satire pour critiquer les travers de la société italienne en pleine transformation, comme dans Difficile de mourir (1950).
"Il Cammino della Speranza"
(Le Chemin de l’espérance, 1950, Pietro Germi)
Pietro Germi (1914-1974), acteur et réalisateur, est dès 1947 sensible aux problèmes sociaux que traverse l'Italie d'après-guerre. Entre "Le témoin"
(Il Testimone, 1946),qui décrit les relations ambigues entre un homme suspecté de meurtre et son témoin à charge, "Au nom de la loi" (In Nome della Legge, 1949) qui évoque avec précaution
la mafia en Sicile, et "La Tanière des brigands" (Il Brigante di Tacca del Lupo, 1952) qui décrit le brigandage en Basilicate pendant le Risorgimento. "Le Chemin de l'espérance", avec Raf Vallone
et Elena Varzi, aborde la condition des mineurs siciliens, leur précarité et leurs tentatives d'émigrations clandestines pour fuir l'Italie.
"Due soldi di speranza"
(Deux sous d'espoir, Renato Castellani, 1952)
Renato Castellani (1913-1985) inaugure en 1948 un triptyque néo-réaliste : "Sotto il sole di Roma", "È primavera" (1950), "Due soldi di speranza"
(1951). Dans ce dernier film, Antonio (Vincenzo Musolino), qui revient au pays pour trouver du travail, tente en vain d'y nourrir sa mère et ses soeurs, de séduire Carmela (Maria Fiore), fille de
caractère qui lui mène la vie dure. Il ne lui reste plus, pour s'en sortir, qu'à rejoindre la grande ville voisine, Naples.
"Les années difficiles" (Anni difficili, Luigi Zampa, 1948)
Luigi Zampa (1905-1991) se fait remarquer en 1947 avec "Vivere in pace" (Vivre en paix), tragi-comédie marquée par l'absurde sur les derniers jours de la
guerre, et "L'Onorevole Angelina" (L'Honorable Angelina), qui raconte la lutte pour le logement et les mouvements populaires de l'Italie de la fin des années 1940. Anna Magnani y incarne
une pasionaria des pauvres prenant la tête d'une révolte spontanée contre les pouvoirs publics. Mais surtout Zampa s'attache à démontrer comment les Italiens ont toujours su trouver des
accommodements avec tout pouvoir, quel qu'il soit, et son regard, corrosif, se porte ainsi sur la lâcheté et l'opportunisme de personnages en proie à la survie et à l'ascension sociale. Dans
"Anni difficili", tiré d'une nouvelle de Vitaliano Brancati (Il vecchio con gli stivali), un modeste fonctionnaire est contraint d'adhérer au parti fasciste pour sauver sa place, et à la
Libération, celui qui l'a contraint à faire ce choix sera celui qui l'en sanctionnera.
"L'arte di arrangiarsi" (1954, Luigi Zampa)
Alberto Sordi continue d'accompagner Zampa dans sa dénonciation sarcastique de la corruption des moeurs : il joue ici le personnage de Rosario Scimoni,
dit"Sasà", un secrétaire de mairie sicilien successivement socialiste, fasciste, communiste et enfin démocrate-chrétien, endossant, au gré des événements, tous les costumes nécessaires à sa
réussite sociale. Dans "Ladro lui, ladra lei" (1958), Alberto Sordi incarnera un voleur qui ne parvient pas, malgré tous ses efforts, à abandonner sa nature profonde de voleur. L'argent
continue à pourrir cette Italie des années 1950 et, dans "La Ragazza del Palio" (La Blonde enjôleuse,1958, un prince fauché (Vittorio Gassman) espère épouser celle qu'il prend pour une riche
touriste américaine (Diana Dors). Zampa poursuivra sa dénonciation avec "Anni ruggenti", 1962), adapté d'une pièce de Gogol, dans laquelle un agent d'assurance ordinaire (Nino Manfredi) est pris
par les notables d'un village pour un inspecteur du parti fasciste venu incognito, et c'est à qui fera le plus talentueusement assaut de servilité. Dans "Il medico della mutua (1968), l'un de ses
plus grands succès, Zampa remet en scène Alberto Sordi qui y incarne un médecin idéaliste qui, petit à petit, perd ses illusions et entreprend de s'enrichir sur le dos de la sécurité sociale.
Enfin, citons "Una questione d'onore" (1966), qui conte les crimes d'honneur commis en Sicile au nom d'une absurde morale patriarcale.
Le néoréalisme a redonné le goût de la réalité, mais chaque réalisateur avait sa propre vision de cette réalité, aussi, vers 1953-54, le néo-réalisme s’essouffle, et ses principaux adeptes cherchent d’autres voies, ainsi Roberto Rossellini , dans "Voyage en Italie" (Viaggio in Italia, 1954), Luchino Visconti, dans "Senso" (1954). Et ce que Michelangelo Antonioni (1912-2007) retient du néoréalisme, c'est paradoxalement, a-t-on écrit, le sentiment de l'effacement de la réalité dans les rapports humains et dans la conscience des êtres (Femmes entre elles (Le amiche, 1955), Le Cri (Il grido, 1957), L'avventura (1960)..). Frederico Fellini poursuit son chemin au-delà de la misère matérielle, pour atteindre l'essence d'une détresse humaine qui mêle burlesque et tragique (1953 : Les Vitelloni ou Les Inutiles (I vitelloni, 1953), La Strada (1954), Les Nuits de Cabiria (Le notti di Cabiria, 1957), La dolce Vita, 1960...). Mario Monicelli (1915-2010) réalise ses premiers films à partir de 1953 et acquiert sa notoriété en 1958 avec "I soliti ignoti" (Le Pigeon) qui met en scène Vittorio Gassman (Peppe il pantera) et Renato Salvatori (Mario Angeletti) qui vont former une bande de petits délinquants amateurs et minables qui tentent de monter un hold-up. Monicelli garde une trame néoréaliste en apportant un regard cruel sur les individus et leurs mœurs.
C'est par la suite qu'on a étendu le qualificatif de néo-réaliste à certaines branches de la littérature. Nombreux sont les écrivains importants qui, lors de ces années, ont été influencés par les idées néoréalistes : citons Elio Vittorini, Cesare Pavese, Beppe Fenoglio, Marcello Venturi, Italo Calvino à ses débuts, Alberto Moravia, Vasco Pratolini, Francesco Jovine, Domenico Rea, Carlo Levi, Mario Tobino et Carlo Cassola...
(American girl in Italy di Ruth Orkin, Caffè Gilli Firenze 1951)
Des mouvements italiens réunissant les artistes les plus divers autour de préoccupations sociales et politiques communes voient le jour, le "Fronte Nuovo delle Arti" ou le groupe "Corrente", par exemple. Mais ces expériences seront toutes de courte durée, le Parti communiste italien va faire ressentir de plus en plus son influence, nourrissant des préjugés hostiles à l'art abstrait ou à toute manifestation artistique semblant représentative de la "petite-bourgeoisie". Chacun de ces artistes sera ainsi amené à suivre sa propre voie.
Dans les années 1950, les oeuvres les plus représentatives sont celles d'Armando Pizzinato (1910-2004) : "Suonatori ambulanti", "Canale della Giudecca", "Dragamine e faro e Primo maggio", "Un fantasma percorre l’Europa".
L'engagement de Renato Guttuso (1912-1987) dans la Résistance marque le début du développement de thèmes politiques et sociaux dans
ses œuvres : "La Crucifixion" (1941, Rome, G.A.M.) est une violente accusation contre les horreurs de la guerre. Cofondateur, après la guerre, du Fronte nuovo dell'arti, Guttuso
devient, à partir de 1949, le chef de l'école néo-réaliste, participant aux côtés du parti communiste italien au débat sur le "réalisme socialiste". Dans une série d'écrits, il met en évidence la
nécessité d'un engagement esthétique conduit par un choix précis d'impératifs politiques et moraux.
« Roberto Rossellini » de Tag Gallagher (1998) - Considérée comme une biographie de référence, cette étude monumentale et passionnante explore en détail la vie et l'œuvre du fondateur, de la période néoréaliste à ses films pédagogiques et historiques. - « The Cinema of Italy » de Giorgio Bertellini (Ed.), Un excellent recueil d'essais sur 24 films italiens essentiels, dont une grande partie consacrée au néoréalisme. Chaque film est analysé en profondeur par un spécialiste différent, offrant des perspectives variées et pointues. - "André Bazin and Italian Neorealism", André Bazin; Bert Cardullo (2011) - André Bazin, le célèbre critique français des Cahiers du Cinéma, fut le premier, entre 1948 et 1957, et le plus brillant théoricien et défenseur du néoréalisme en dehors de l'Italie. Ses textes, écrits entre 1948 et 1957, sont d'une lucidité exceptionnelle. "André Bazin and Italian Neorealism", pour la première fois en anglais, une nouvelle sélection d'écrits d'André Bazin sur Vittorio De Sica, Roberto Rossellini et Federico Fellini ; des œuvres néoréalistes moins connues mais importantes telles que Le Toit, Le Christ interdit et L'Amour dans la ville ; et des sujets essentiels tels que le réalisme par opposition à la réalité, l'éclipse du néoréalisme dans le contexte de la prospérité économique de l'Italie d'après-guerre, et la relation entre le néoréalisme et la propagande. - « Italian Film in the Light of Neorealism » de Millicent Marcus (1986) - Une référence majeure dans les études anglo-saxonnes. Marcus analyse le néoréalisme comme le "mythe fondateur" du cinéma italien moderne et retrace son influence sur les décennies suivantes à travers l'étude d'œuvres phares. De La Ville ouverte (1945) de Rossellini à La Nuit des étoiles filantes (1982) des frères Taviani, l'auteur propose une lecture attentive de dix-sept films qui racontent l'évolution de l'influence du néoréalisme sur l'expression cinématographique italienne de l'après-guerre.
