Jean Racine (1639-1699), "Andromaque" (1667), "Les Plaideurs" (1668), "Britannicus" (1669), "Iphigénie" (1674), "Phèdre" (1677), "Athalie" (1691) - ....

Last update 10/10/2021


1667-1677 - En 1667, Racine met en place les thèmes récurrents de son théâtre avec sa première grande pièce, "Andromaque", qui sera créée dans les appartements de la reine, puis jouée à l'Hôtel de Bourgogne. Le succès est immense, égalant celui qu'avait eu Corneille, trente ans plus tôt, avec le Cid. C'est pendant les dix années qui suivirent cette représentation que Racine écrivit les pièces que l'on considère généralement comme ses chefs-d'œuvre. A l'automne 1677, sa carrière prend un tournant radical, sa dernière pièce, Phèdre, malgré son succès immense, est violemment attaquée pour le caractère scandaleux de son intrigue. Il est vrai que sous l'influence de Madame de Maintenon, la Cour a depuis évolué vers un rigorisme moral. 

La tragédie racinienne est considérée comme le modèle de la tragédie classique française, -expression la plus parfaite du fameux respect des règles (action, lieu, temps) -, l'accomplissement, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, d'un mouvement engagé lors de la génération précédente par les Corneille, Mairet, Rotrou, Tristan : "une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par devers vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages."  

Mais une tragédie qui s'inspire du modèle grec tant la fatalité y joue un rôle prépondérant, enfermant les principaux protagonistes, - la tragédie porte le nom de la victime expiatoire -, dans une situation inextricable qui, dès le premier acte, préfigurant un dénouement tragique. Racine commence chacun de ses pièces au moment où les passions longtemps contenues vont déchaîner leur fureur...

"....J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes. Mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poètes, Euripide était extrêmement tragique, , c'est-à-dire qu'il avait merveilleusement excité la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.." (Préface, Iphigénie, 1674)

Le personnage racinien n'a pas la force héroïque de celui qui anime les tragédies de Corneille, emporté qu'il est par la force dévastatrice de la passion et porté par la puissance évocatrice de son langage. Et Racine, sous l'apparence d'un langage maîtrisé par la raison, reste pour la postérité, l'auteur des passions brûlantes:  "Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue; Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue; Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler" (Phèdre, I,3).

Toute la force de l'action des tragédies raciniennes réside dans l'expression des sentiments, a-t-on pu écrire. On peut ajouter que chez Racine, la finesse de l'analyse psychologique s'attache avec prédilection aux âmes sensibles, changeantes et tourmentées. Quant à l'armature de ses pièces, c'est une logique rigoureuse qui s'exprime dans l'ordonnancement des scènes. A cela, ajoutons la puissance suggestive de son talent poétique, il sait tracer un tableau de la Rome impériale avec ses intrigues de cour et ses mouvements colorés de foules comme restituer l'atmosphère lourde d'un sérail et, par l'évocation de tout un cortège de légendes, à créer autour d'un drame humain un climat étrange et mystérieux où s'exerce une inexpiable malédiction. 

Racine et le pessimisme janséniste : Racine ne croit plus en l'être humain dès lors que la passion s'est emparée de lui, et il n'est pas de passion "noble", l'âge du stoïcisme a vécu, La Fontaine, La Rochefoucauld, La Bruyère n'ont plus aucune illusion quant à cet être humain épousant sa condition pour mieux cacher sa misère, se drapant dans une sorte de dignité extérieure, maîtrisant langage et attitude à défaut de ses propres passions...

 

Jean Racine (1639-1699)

Racine est de modeste origine. Son père avait les charges de procureur au bailliage et de greffier au grenier à sel de la Ferté-Milon, deux petits offices de justice et d'administration. Racine devint de bonne heure orphelin, à quatre ans, sans ressources. Il fut alors recueilli par ses grands-parents maternels (1643). Mais la famille avait eu des contacts avec les jansénistes et avec le couvent de Port-Royal. Aussi, à la mort du grand-père maternel, sa grand-mère, Marie Des Moulins, se retira à Port-Royal auprès de l'une de ses filles, la mère Agnès de Sainte-Thècle, et Racine, âgé de seize ans, la rejoignit en 1655. Il fut admis aux Petites Écoles à titre gracieux. Il y eut pour maîtres Arnauld, Nicole, Hamon, Lancelot, Antoine Le Maître. C'est l'époque des "Provinciales. Aux austères jansénistes qui y furent ses maîtres, il doit pour une large part sa vision peu consolante de l'âme humaine livrée à ses passions et esclave de sa faiblesse. A l'helléniste Lancelot en particulier, il doit cette culture grecque (Sophocle, Euripide), assez rare chez les écrivains de son temps (l'enseignement des Jésuites se fondait essentiellement sur le latin), qui l'orientera si souvent dans le choix du sujet de ses pièces et affinera son sens de la beauté et de l'harmonie. ". Deux séjours dans des collèges complétèrent sa formation, le collège de Beauvais (1653-54) et celui d'Harcourt, à Paris, où il fit sa philosophie (1658). 

En 1658, il quitte Port-Royal pour mener une vie mondaine à Paris : il y est introduit par son cousin Nicolas Vitart, intendant du duc de Luynes, noue ses premières relations littéraires (La Fontaine) et donne ses premiers essais poétiques. En 1660, une ode de la Nymphe de la Seine à la Reine, composée à l'occasion du mariage de Louis XIV, retient l'attention de Perrault et de Chapelain. Il se tourne alors vers la tragédie, écrit Amasie, refusée par le théâtre du Marais, commence des Amours d'Ovide. Mais Port-Royal s'inquiète de le voir s'engager dans cette voie de perdition qu'est le théâtre. Pour l'éloigner de Paris et lui trouver quelque ressource, on l'envoie en 1661 étudier la théologie et briguer un bénéfice ecclésiastique auprès du vicaire général d'Uzès, son oncle. Il y complète effectivement ses connaissances littéraires et semble porter en lui matière à ses futures tragédies. Mais le prieuré se fait trop attendre et lassé de son environnement, Racine regagne Paris fin 1662-début 1663 pour se lancer résolument dans la carrière des lettres. Une maladie de Louis XIV lui suggère une ode Sur la convalescence du roi pour laquelle il se voit promettre une récompense du mécénat royal. Il récidive aussitôt avec la Renommée aux muses et le duc de Saint-Aignan l'introduit à la Cour. Il rencontre par ailleurs Molière et Boileau.  L'abbé Le Vasseur, parent et ami d'enfance de Racine, confident de ses premiers essais,  avait rencontré à Crosne, en 1663, Boileau qui écrivait alors ses premières satires, mais qui n'avait encore rien publié : il lui montra l'ode de la Renommée aux Muses et recueillit les observations de Boileau, observations qui débouchèrent sur une rencontre entre Racine et Boileau, et plus encore sur de rapides progrès du poète. Lorsque Colbert fait distribuer des gratifications annuelles aux écrivains, Racine figure parmi les bénéficiaires. Tout jeune poète, il se trouvait donc d'emblée distingué à côté des noms les plus illustres. C'est alors qu'il délaisse la poésie de Cour pour se tourner vers le théâtre...

1664 - Le 20 juin 1664, la troupe de Molière crée la première tragédie de Racine : "La Thébaïde", qui met en scène les guerres entre les fils d'Œdipe se disputant la succession de leur père. En 1665, il donne "Alexandre le Grand", que joua d'abord la troupe de Molière. Deux tragédies inspirées de Corneille. Insatisfait des acteurs, Racine n'hésita pas à remettre sa pièce à la compagnie rivale, l'Hôtel de Bourgogne, qui bientôt la joua en doublant Molière, la brouille entre les deux auteurs est consommée. 

"Ce sujet avait été autrefois traité par Rotrou, sous le nom d'Antigone. Mais il faisait mourir les deux frères dès le commencement de son troisième acte. Le reste était, en quelque sorte, le commencement d'une autre tragédie, où l'on entrait dans des intérêts tout nouveaux; et il avait réuni en une seule pièce deux actions différentes, dont l'une sert de matière aux Phéniciennes d'Euripide, et l'autre à l'Antigone de Sophocle. Je compris que cette duplicité d'action avait pu nuire à sa pièce qui, d'ailleurs, était remplie de quantité de beaux endroits. Je dressai à peu près mon plan sur les Phéniciennes d'Euripide. Car pour la Thébaïde qui est dans Sénèque, je suis un peu de l'opinion d'Heinsius, et je tiens, comme lui, que non seulement ce n'est point une tragédie de Sénèque, mais que c'est plutôt l'ouvrage d'un déclamateur qui ne savait ce que c'était que tragédie. 

La catastrophe de ma pièce est peut-être un peu trop sanglante. En effet, il n'y paraît presque pas un acteur qui ne meure à la fin. Mais aussi c'est la Thébaïde, c'est-à-dire le sujet le plus tragique de l'antiquité. 

L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici; et je doute que je lui en donnasse davantage si c'était à recommencer, car il faudrait, ou que l'un des deux frères fût amoureux, ou tous les deux ensemble. Et quelle apparence de leur donner d'autres intérêts que ceux de cette fameuse haine qui les occupait tout entiers? Ou bien il faut jeter l'amour sur un des seconds personnages, comme j'ai fait; et alors cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres effets. En un mot, je suis persuadé que les tendresses ou les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides, et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Oedipe et de sa malheureuse famille." (La Thébaïde, préface)

La Thébaïde, Acte I, Scène I - Jocaste, Olympe 

JOCASTE

Ils sont sortis, Olympe? Ah! mortelles douleurs! 

Qu'un moment de repos me va coûter de pleurs! 

Mes yeux depuis six mois étaient ouverts aux larmes 

Et le sommeil les ferme en de telles alarmes? 

Puisse plutôt la mort les fermer pour jamais, 

Et m'empêcher de voir le plus noir des forfaits! 

Mais en sont-ils aux mains? 

OLYMPE

Du haut de la muraille 

Je les ai vus déjà tous rangés en bataille; 

J'ai vu déjà le fer briller de toutes parts; 

Et pour vous avertir j'ai quitté les remparts. 

J'ai vu, le fer en main, Etéocle lui-même; 

Il marche des premiers, et d'une ardeur extrême 

Il montre aux plus hardis à braver le danger. 

JOCASTE

N'en doutons plus, Olympe, ils se vont égorger. 

Que l'on coure avertir et hâter la princesse; 

Je l'attends. Juste ciel, soutenez ma faiblesse! 

Il faut courir, Olympe, après ces inhumains; 

Il les faut séparer, ou mourir par leurs mains. 

Nous voici donc, hélas! à ce jour détestable 

Dont la seule frayeur me rendait misérable! 

Ni prière ni pleurs ne m'ont de rien servi, 

Et le courroux du sort voulait être assouvi. 

O toi, soleil, ô toi qui rends le jour au monde, 

Que ne l'as-tu laissé dans une nuit profonde! 

A de si noirs forfaits prêtes-tu tes rayons? 

Et peux-tu sans horreur voir ce que nous voyons? 

Mais ces monstres, hélas! ne t'épouvantent guères: 

La race de Laïus les a rendus vulgaires; 

Tu peux voir sans frayeur les crimes de mes fils, 

Après ceux que le père et la mère ont commis. 

Tu ne t'étonnes pas si mes fils sont perfides, 

S'ils sont tous deux méchants, et s'ils sont parricides; 

Tu sais qu'ils sont sortis d'un sang incestueux, 

Et tu t'étonnerais s'ils étaient vertueux. 

 

1666 - La rupture avec Port-Royal - Racine prend la défense d'un des "poètes de théâtre" accusés par le théologien et moraliste janséniste Pierre Nicole (1625-1695), dans ses Lettres sur l'hérésie imaginaire", imitées des Provinciales, d'empoisonner les âmes : "Ces qualités, ajoutait Nicole, qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles, considérées suivant les principes de la religion chrétienne. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes ; il doit se regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels, ou qu'il a causés en effet, ou qu'il a pu causer." Il s'agit de Desmarets de Saint-Sorlin (1595-1676), auteur  d'une pièce "Les Visionnaires", en 1637, devenu proche des Jésuites voire prophète se vantant d'avoir trouvé la clef de l'Apocalypse. Racine se croit visé et réplique en 1666 par une Lettre de rupture, mordante et ironique, où, loin de s'en tenir au problème général du théâtre et de la morale, il attaque personnellement les maîtres qui l`ont formé et soutenu. 

"Et qu'est-ce que les romans et les comédies peuvent avoir de commun avec le jansénisme? Pourquoi voulez-vous que ces ouvrages d'esprit soient une occupation peu honorable devant les hommes, et horrible devant Dieu ? Faut-il, parce que Desmarets a fait autrefois un roman et des comédies, que vous preniez en aversion tous ceux qui se sont mêlés d'en

faire ? Vous avez assez d'ennemis : pourquoi en chercher de nouveaux? Oh! que le provincial était bien plus sage que vous! Voyez comme il flatte l'Académie, dans le temps même qu'il persécute la Sorbonne. Il n'a pas voulu se mettre tout le monde sur les bras; il a ménagé les faiseurs de romans; il s'est fait violence pour les louer : car, Dieu merci, vous ne louez jamais que ce que vous faites. Et croyez-moi, ce sont peut-être les seules gens qui vous étaient favorables. Mais si vous n'étiez pas content d'eux, il ne fallait pas tout d'un coup les injurier. Vous pouviez employer des termes plus, doux que ces mots d' "empoisonneurs publics" et de "gens horribles parmi les chrétiens". Pensez-vous que l'on vous en croît sur votre parole? Non, non, monsieur : on n'est point accoutumé à vous croire si légèrement. Il y a vingt ans que vous dites tous les jours que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius, cependant on ne vous croit pas encore. Mais nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes, vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend, c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé! monsieur, contentez-vous de donner les rangs dans l'autre monde : ne réglez point les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps. Laissez-le juger des choses qui lui appartiennent. Plaignez-le. si vous voulez, d'aimer des bagatelles et d'estimer ceux qui les font:  mais ne leur enviez point de misérables honneurs auxquels vous avez renoncé. 

Aussi bien il ne vous sera plus facile de les leur ôter : ils en sont en possession depuis trop de siècles. Sophocle, Euripide, Terence, Homère et Virgile nous sont encore en vénération, comme ils l'ont été, dans Athènes et dans Rome. Le temps, qui a abattu les statues qu'on leur a élevées à tous, et les temples mêmes qu'on a élevés a quelques-uns d'eux, n'a pas empêché que leur mémoire ne vînt jusqu'à nous... Tout de bon, monsieur, ne vous semble-t-il pas qu'on pourrait faire sur ce procédé les mêmes réflexions que vous avez faites tant de fois sur le procédé des jésuites? Vous les accusez de n'envisager dans les personnes que la haine ou l'amour qu'on avait pour leur compagnie. Vous deviez éviter de leur ressembler. Cependant on vous a vu de tout temps louer et blâmer le même homme, selon que vous étiez content ou mal satisfait de lui."

Boileau tentera de le dissuader de publier une autre lettre, plus mordante que la première, et Racine regrettera plus tard son ingratitude....

 

 1666-1668 - L'expérience des passions - Racine n'est pas Corneille, à l'influence du jansénisme et de la culture antique, se joint celle de passions ardentes : il s'éprend de Marquise-Thérèse de Gorla, dite Mademoiselle Du Parc (1633-1678), qu'il enlève à la troupe de Molière en 1666, et qu'il perd en en 1668, en plein succès d'Andromaque. Son inclination pour la volage Marie Desmares, dite la Champmeslé (1642-1698), son interprète préférée, qui fut successivement Bérénice, Atalide, Monime, Iphígénie et Phèdre, confirme une vie galante plus que tumultueuse...

 

1667, Andromaque, le triomphe de Racine - Andromaque est créée en 1667 dans les appartements de la reine, puis jouée à l'Hôtel de Bourgogne. La pièce est dédiée à Madame, duchesse d'Orléans, a la faveur du roi et son succès est immense. Mais c'est alors un déchaînement d'auteurs jaloux, Subligny La Folle Querelle, ou la Critique d'Andromaque), Gilles Boileau, partisans de Corneille, soutenus d'Angleterre par Saint-Evremond. Racine va se défendre et rendre coup pour coup dans ses écrits satiriques et ses mordantes préfaces....

 

1667 - Andromaque 

On a coutume de voir en Andromaque sa première grande tragédie et où se mettent en place les thèmes récurrents de son théâtre. La grande nouveauté de cette pièce, pour les contemporains, était qu'elle s'écartait de l'héroïsme cornélien, d'inspiration très latine, pour se rapprocher davantage de la simplicité et de l'humanité du théâtre grec. et procéder à une véritable intériorisation du conflit tragique. Le ressort de la tragédie cornélienne était la gloire, et les personnages y étaient engagés dans une suite d'actions pleines d'énergie (meurtres, duels, etc.). Chez Racine, en revanche, l'amour-passion est la source de tous les conflits, la cause de l'aliénation des personnages et le responsable de leur perte.

Ici l'action se déroule à la cour de Pyrrhus, roi d'Epire, et met en scène Oreste, de retour de la guerre de Troie, amoureux d'Hermione qui aime Pyrrhus, lequel brûle pour sa captive Andromaque, qui ne vit que pour le souvenir de son mari Hector, incarné dans son fils Astyanax. Chaque personnage est ainsi prisonnier d'un amour impossible car non partagé; soumis aux affres de la jalousie, il ne trouve d'aboutissement à son destin que dans la mort (Pyrrhus et Hermione) ou dans la folie (Oreste). Andromaque, elle, soulève le peuple d'Epire contre les Grecs...

 

Andromaque, acte IV, scène 5 - La première tragédie racinienne, des héros qui se déchirent parce qu'ils aiment sans être aimés... Quand Pyrrhus annonce à sa fiancée Hermione qu'il épouse finalement la Troyenne Andromaque, il suggère qu'elle ne l'aimait pas vraiment. Hermione laisse éclater sa douleur...

 

PYRRHUS 

Vous ne m'attendiez pas, Madame, et je vois bien 

Que mon abord ici trouble votre entretien. 

Je ne viens point, armé d'un indigne artifice, 

D'un voile d'équité couvrir mon injustice: 

Il suffit que mon coeur me condamne tout bas, 

Et je soutiendrais mal ce que je ne crois pas. 

J'épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j'avoue 

Que je vous ai promis la foi que je lui voue. 

Un autre vous dirait que dans les champs troyens 

Nos deux pères sans nous formèrent ces liens, 

Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre, 

Nous fûmes sans amour engagés l'un à l'autre; 

Mais c'est assez pour moi que je me sois soumis. 

Par mes ambassadeurs mon coeur vous fut promis; 

Loin de les révoquer, je voulus y souscrire: 

Je vous vis avec eux arriver en Epire, 

Et quoique d'un autre oeil l'éclat victorieux 

Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux, 

Je ne m'arrêtai point à cette ardeur nouvelle; 

Je voulus m'obstiner à vous être fidèle: 

Je vous reçus en reine, et jusques à ce jour 

J'ai cru que mes serments me tiendraient lieu d'amour. 

Mais cet amour l'emporte, et par un coup funeste, 

Andromaque m'arrache un coeur qu'elle déteste. 

L'un par l'autre entraînés, nous courons à l'autel 

Nous jurer malgré nous un amour immortel. 

Après cela, Madame, éclatez contre un traître, 

Qui l'est avec douleur, et qui pourtant veut l'être. 

Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux, 

Il me soulagera peut-être autant que vous. 

Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures: 

Je crains votre silence, et non pas vos injures; 

Et mon coeur, soulevant mille secrets témoins, 

M'en dira d'autant plus que vous m'en direz moins. 

HERMIONE

Seigneur, dans cet aveu dépouillé d'artifice, 

J'aime à voir que du moins vous vous rendiez justice, 

Et que voulant bien rompre un noeud si solennel, 

Vous vous abandonniez au crime en criminel. 

Est-il juste, après tout, qu'un conquérant s'abaisse 

Sous la servile loi de garder sa promesse? 

Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter; 

Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter. 

Quoi? sans que ni serment ni devoir vous retienne, 

Rechercher une Grecque, amant d'une Troyenne? 

Me quitter, me reprendre, et retourner encor 

De la fille d'Hélène à la veuve d'Hector, 

Couronner tour à tour l'esclave et la princesse, 

Immoler Troie aux Grecs, au fils d'Hector la Grèce? 

Tout cela part d'un coeur toujours maître de soi, 

D'un héros qui n'est point esclave de sa foi. 

Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être 

Prodiguer les doux noms de parjure et de traître. 

Vous veniez de mon front observer la pâleur, 

Pour aller dans ses bras rire de ma douleur. 

Pleurante après son char vous voulez qu'on me voie; 

Mais, Seigneur, en un jour ce serait trop de joie; 

Et sans chercher ailleurs des titres empruntés, 

Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez? 

Du vieux père d'Hector la valeur abattue 

Aux pieds de sa famille expirante à sa vue, 

Tandis que dans son sein votre bras enfoncé 

Cherche un reste de sang que l'âge avait glacé; 

Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée; 

De votre propre main Polyxène égorgée 

Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous: 

Que peut-on refuser à ces généreux coups! 

PYRRHUS 

Madame, je sais trop à quels excès de rage 

La vengeance d'Hélène emporta mon courage. 

Je puis me plaindre à vous du sang que j'ai versé; 

Mais enfin je consens d'oublier le passé. 

Je rends grâces au ciel que votre indifférence 

De mes heureux soupirs m'apprenne l'innocence. 

Mon coeur, je le vois bien, trop prompt à se gêner, 

Devait mieux vous connaître et mieux s'examiner. 

Mes remords vous faisaient une injure mortelle. 

Il faut se croire aimé pour se croire infidèle. 

Vous ne prétendiez point m'arrêter dans vos fers: 

Je crains de vous trahir, peut-être je vous sers. 

Nos coeurs n'étaient point faits dépendants l'un de l'autre; 

Je suivais mon devoir, et vous cédiez au vôtre; 

Rien ne vous engageait à m'aimer en effet. 

HERMIONE 

Je ne t'ai point aimé, cruel? Qu'ai-je donc fait? 

J'ai dédaigné pour toi les voeux de tous nos princes; 

Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces; 

J'y suis encor, malgré tes infidélités, 

Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés. 

Je leur ai commandé de cacher mon injure; 

J'attendais en secret le retour d'un parjure; 

J'ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu, 

Tu me rapporterais un coeur qui m'était dû. 

Je t'aimais inconstant, qu'aurais-je fait fidèle? 

Et même en ce moment où ta bouche cruelle 

Vient si tranquillement m'annoncer le trépas, 

Ingrat, je doute encor si je ne t'aime pas. 

Mais, Seigneur, s'il le faut, si le ciel en colère 

Réserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire, 

Achevez votre hymen, j'y consens; mais du moins 

Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins. 

Pour la dernière fois je vous parle peut-être. 

Différez-le d'un jour, demain, vous serez maître... 

Vous ne répondez point? Perfide, je le voi: 

Tu comptes les moments que tu perds avec moi! 

Ton coeur, impatient de revoir ta Troyenne, 

Ne souffre qu'à regret qu'un autre t'entretienne. 

Tu lui parles du coeur, tu la cherches des yeux. 

Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux, 

Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée, 

Va profaner des dieux la majesté sacrée. 

Ces dieux, ces justes dieux n'auront pas oublié 

Que les mêmes serments avec moi t'ont lié. 

Porte au pied des autels ce coeur qui m'abandonne, 

Va, cours; mais crains encor d'y trouver Hermione. 

 

Acte V, scène 1 - Le conflit racinien tient tout entier dans une âme jalouse déchirée entre l'amour et la haine, alors que Pyrrhus repousse avec cynisme l'amour d'Hermione, indifférent à ses supplications comme à ses menaces, celle-ci ne sait si elle doit se rendre à l'évidence d'un amour impossible ou si elle peut encore espérer, doit-elle frapper ou pardonner, et reste un instant livrée à ses pulsions les plus contradictoires...

 

HERMIONE 

Où suis-je? Qu'ai-je fait? Que dois-je faire encore? 

Quel transport me saisit? Quel chagrin me dévore? 

Errante et sans dessein je cours dans ce palais. 

Ah! ne puis-je savoir si j'aime ou si je hais? 

Le cruel! de quel oeil il m'a congédiée! 

Sans pitié, sans douleur au moins étudiée! 

L'ai-je vu se troubler et me plaindre un moment? 

En ai-je pu tirer un seul gémissement? 

Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes, 

Semblait-il seulement qu'il eût part à mes larmes? 

Et je le plains encore! Et pour comble d'ennui, 

Mon coeur, mon lâche coeur s'intéresse pour lui! 

Je tremble au seul penser du coup qui le menace! 

Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce! 

Non, ne révoquons point l'arrêt de mon courroux: 

Qu'il périsse! aussi bien il ne vit plus pour nous. 

Le perfide triomphe et se rit de ma rage: 

Il pense voir en pleurs dissiper cet orage; 

Il croit que toujours faible et d'un coeur incertain, 

Je parerai d'un bras les coups de l'autre main. 

Il juge encor de moi par mes bontés passées. 

Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées: 

Triomphant dans le temple, il ne s'informe pas 

Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas. 

Il me laisse, l'ingrat, cet embarras funeste. 

Non, non, encore un coup, laissons agir Oreste. 

Qu'il meure, puisque enfin il a dû le prévoir, 

Et puisqu'il m'a forcée enfin à le vouloir... 

A le vouloir? Hé quoi? c'est donc moi qui l'ordonne? 

Sa mort sera l'effet de l'amour d'Hermione? 

Ce prince, dont mon coeur se faisait autrefois 

Avec tant de plaisir redire les exploits, 

A qui même en secret je m'étais destinée 

Avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée, 

Je n'ai donc traversé tant de mers, tant d'Etats, 

Que pour venir si loin préparer son trépas? 

L'assassiner? le perdre? Ah! devant qu'il expire... 

 

Acte V, scène 3 - Et lorsque Pyrrhus meurt comme elle l'a souhaité, Hermione est encore toute à l'amour de celui qu'elle a fait périr et retourne sa haine contre le bras vengeur et le fidèle exécutant, Oreste : Racine nous montre une femme qui n'est plus la même, qui ne se reconnaît plus comme celle qui ordonna l'exécution...

 

ORESTE

Madame, c'en est fait, et vous êtes servie: 

Pyrrhus rend à l'autel son infidèle vie. 

HERMIONE

Il est mort? 

ORESTE

Il expire; et nos Grecs irrités 

Ont lavé dans son sang ses infidélités. 

Je vous l'avais promis; et quoique mon courage 

Se fît de ce complot une funeste image, 

J'ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés 

Se sont jusqu'à l'autel dans la foule glissés. 

Pyrrhus m'a reconnu, mais sans changer de face: 

Il semblait que ma vue excitât son audace, 

Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur, 

Dussent de son hymen relever la splendeur. 

Enfin, avec transport prenant son diadème, 

Sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-même: 

" Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi! 

Andromaque, régnez sur l'Epire et sur moi, 

Je voue à votre fils une amitié de père; 

J'en atteste les dieux, je le jure à sa mère: 

Pour tous mes ennemis je déclare les siens, 

Et je le reconnais pour le roi des Troyens." 

A ces mots, qui du peuple attiraient le suffrage, 

Nos Grecs n'ont répondu que par un cri de rage; 

L'infidèle s'est vu partout envelopper, 

Et je n'ai pu trouver de place pour frapper. 

Chacun se disputait la gloire de l'abattre, 

Je l'ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre, 

Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober, 

Mais enfin à l'autel il est allé tomber. 

Du peuple épouvanté j'ai traversé la presse 

Pour venir de ces lieux enlever ma princesse, 

Et regagner le port, où bientôt nos amis 

Viendront couverts du sang que je vous ai promis. 

HERMIONE 

Qu'ont-ils fait! 

ORESTE 

Pardonnez à leur impatience: 

Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance. 

Vous vouliez que ma main portât les premiers coups, 

Qu'il sentît en mourant qu'il expirait pour vous; 

Mais c'est moi dont l'ardeur leur a servi d'exemple: 

Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple, 

Madame, et vous pouvez justement vous flatter 

D'une mort que leurs bras n'ont fait qu'exécuter. 

Vous seule avez poussé les coups... 

HERMIONE  

Tais-toi, perfide, 

Et n'impute qu'à toi ton lâche parricide. 

Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur, 

Va; je la désavoue, et tu me fais horreur. 

Barbare, qu'as-tu fait? Avec quelle furie 

As-tu tranché le cours d'une si belle vie? 

Avez-vous pu, cruels, l'immoler aujourd'hui, 

Sans que tout votre sang se soulevât pour lui? 

Mais parle: de son sort qui t'a rendu l'arbitre? 

Pourquoi l'assassiner? Qu'a-t-il fait? A quel titre? 

Qui te l'a dit? 

ORESTE

O dieux! Quoi? ne m'avez-vous pas 

Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas? 

HERMIONE 

Ah! fallait-il en croire une amante insensée? 

Ne devais-tu pas lire au fond de ma pensée? 

Et ne voyais-tu pas, dans mes emportements, 

Que mon coeur démentait ma bouche à tous moments? 

Quand je l'aurais voulu, fallait-il y souscrire? 

N'as-tu pas dû cent fois te le faire redire? 

Toi-même avant le coup me venir consulter, 

Y revenir encore, ou plutôt m'éviter? 

Que ne me laissais-tu le soin de ma vengeance? 

Qui t'amène en des lieux où l'on fuit ta présence? 

Voilà de ton amour le détestable fruit: 

Tu m'apportais, cruel, le malheur qui te suit. 

C'est toi dont l'ambassade, à tous les deux fatale, 

L'a fait pour son malheur pencher vers ma rivale. 

Nous le verrions encor nous partager ses soins; 

Il 'aimerait peut-être, il le feindrait du moins. 

Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Epire: 

Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire, 

A toute ma famille; et c'est assez pour moi, 

Traître, qu'elle ait produit un monstre comme toi. 

 

Scène 5, "mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne", Oreste sombre dans la folie, toute la poésie tragique de Racine est ici palpable..

 

PYLADE 

Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais, 

Ou bien résolvons-nous de n'en sortir jamais. 

Nos Grecs pour un moment en défendent la porte; 

Tout le peuple assemblé nous poursuit à main-forte; 

Aux ordres d'Andromaque ici tout est soumis, 

Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis. 

Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle, 

Lui rend tous les devoirs d'une veuve fidèle, 

Commande qu'on le venge, et peut-être sur nous 

Veut venger Troie encore et son premier époux. 

Allons, n'attendons pas que l'on nous environne: 

Nos Grecs nous rejoindront; et tandis qu'Hermione 

Tient encore le peuple autour d'elle arrêté, 

Voilà notre chemin, sortons en sûreté. 

ORESTE

Non, non, c'est Hermione, amis, que je veux suivre. 

A son dernier arrêt je ne puis plus survivre. 

Partez: j'ai fait le crime, et je vais l'expier. 

PYLADE 

Hermione, Seigneur? Il la faut oublier. 

Quoi! toujours l'instrument et l'objet de sa rage, 

Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage? 

Et parce qu'elle meurt faut-il que vous mouriez? 

ORESTE

Elle meurt? Dieux! qu'entends-je? 

PYLADE  

Eh quoi? vous l'ignoriez? 

En rentrant dans ces lieux nous l'avons rencontrée 

Qui courait vers le temple, inquiète, égarée. 

Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats 

Que son sang excitait à venger son trépas. 

Sans doute à cet objet sa rage s'est émue. 

Mais du haut de la porte enfin nous l'avons vue 

Un poignard à la main sur Pyrrhus se courber, 

Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber. 

ORESTE

Grâce aux dieux! Mon malheur passe mon espérance! 

Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance! 

Appliqué sans relâche au soin de me punir, 

Au comble des douleurs tu m'as fait parvenir. 

Ta haine a pris plaisir à former ma misère; 

J'étais né pour servir d'exemple à ta colère, 

Pour être du malheur un modèle accompli. 

Hé bien! je meurs content, et mon sort est rempli. 

Où sont ces deux amants? Pour couronner ma joie, 

Dans leur sang, dans le mien, il faut que je me noie; 

L'un et l'autre en mourant je les veux regarder: 

Réunissons trois coeurs qui n'ont pu s'accorder... 

Mais quelle épaisse nuit tout à coup m'environne? 

De quel côté sortir? D'où vient que je frissonne? 

Quelle horreur me saisit! Grâce au ciel j'entrevoi... 

Dieux! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi! 

PYLADE  

Ah! Seigneur! 

ORESTE

Quoi? Pyrrhus, je te rencontre encore? 

Trouverai-je partout un rival que j'abhorre? 

Percé de tant de coups, comment t'es-tu sauvé? 

Tiens, tiens, voilà le coup que je t'ai réservé. 

Mais que vois-je? A mes yeux Hermione l'embrasse! 

Elle vient l'arracher au coup qui le menace? 

Dieux! quels affreux regards elle jette sur moi! 

Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi? 

Eh bien! filles d'enfer, vos mains sont-elles prêtes? 

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? 

A qui destinez-vous l'appareil qui vous suit? 

Venez-vous m'enlever dans l'éternelle nuit? 

Venez, à vos fureurs Oreste s'abandonne. 

Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione: 

L'ingrate mieux que vous saura me déchirer; 

Et je lui porte enfin mon coeur à dévorer. 

PYLADE 

Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse. 

Ménageons les moments que ce transport nous laisse. 

Sauvons-le. Nos efforts deviendraient impuissants 

S'il reprenait ici sa rage avec ses sens. 

 

1668 – Les Plaideurs 

Seule et unique comédie de Racine, "Les Plaideurs" fustige les usages et règles du milieu judiciaire à travers l'histoire d'un juge qui entend exercer ses fonctions sans se préoccuper des valeurs humaines. La pièce amusa le roi et obtint les faveurs de la cour, mais c'est un genre que Racine abandonnera définitivement pour se consacrer à nouveau à la tragédie. Pour quelle raison? ".. on voulait seulement voir si les bons mots d'Aristophane auraient quelque grâce dans notre langue. Ainsi, moitié en m'encourageant, moitié en mettant eux-mêmes la main à l'oeuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée..." 

Le premier acte s'ouvre sur une introduction en patois picard par Petit Jean, le portier du juge Perrin Dandin : son maître, atteint de la singulière manie de juger à tort et à travers sans discontinuer, a été assigné à résidence par le jeune Léandre, son fils, affecté par la folie paternelle. Le vieux maniaque essaie, mais en vain, de déjouer la garde du domestique en sautant par la fenêtre. Cependant Léandre nourrit aussi un tendre sentiment à l'égard d'Isabelle, fille de Chicaneau séquestrée par son père ; c'est pourquoi il met au point un stratagème avec l'aide dévouée du secrétaire de Perrin Dandin, l'Intimé. Entre temps le même Chicaneau s'est pris de querelle avec une grande dame Yolande Cudasne, comtesse de Pimbesche, Orbesche et autres lieux, elle aussi entichée de procès sans fin.

 

Acte premier,scène I 

Petit-Jean, traînant un gros sac de procès. 

"Ma foi! sur l'avenir bien fou qui se fiera: 

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera. 

Un juge, l'an passé, me prit à son service; 

Il m'avait fait venir d'Amiens pour être suisse. 

Tous ces Normands voulaient se divertir de nous. 

On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups: 

Tout Picard que j'étais, j'étais un bon apôtre, 

Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. 

Tous les plus gros monsieurs me parlaient chapeau bas: 

"Monsieur de Petit-Jean", ah! gros comme le bras! 

Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie. 

Ma foi, j'étais un franc portier de comédie: 

On avait beau heurter et m'ôter son chapeau, 

On n'entrait pas chez nous sans graisser le marteau. 

Point d'argent, point de Suisse, et ma porte était close. 

Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendais quelque chose; 

Nous comptions quelquefois. On me donnait le soin 

De fournir la maison de chandelle et de foin; 

Mais je n'y perdais rien. Enfin, vaille que vaille, 

J'aurais sur le marché fort bien fourni la paille. 

C'est dommage: il avait le coeur trop au métier; 

Tous les jours le premier aux plaids, et le dernier, 

Et bien souvent tout seul; si l'on l'eût voulu croire, 

Il y serait couché sans manger et sans boire. 

Je lui disais parfois: "Monsieur Perrin Dandin, 

Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin: 

Qui veut voyager loin ménage sa monture; 

Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure". 

Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé 

Et si bien fait, qu'on dit que son timbre est brouillé. 

Il nous veut tous juger les uns après les autres..." 

 

L'acte II voit Léandre déguisé en commissaire, accompagné de l'Intimé dissimulé sous les habits d'un huissier, pénétrer dans la maison de Chicaneau. À l'issue d'un interrogatoire en règle que Chicaneau croit justifié par ses précédents démêlés avec la comtesse de Pimbesche, les deux compères lui font signer un faux procès-verbal qui est en fait une promesse de mariage en bonne et due forme. C'est l’occasion d'une scène où l'Intimé abreuvé de coups par le soupçonneux et acariâtre Chicaneau, note dans le plus pur style du Palais les sévices qu'il reçoit bien stoïquement. Par la suite, le juge Dandin, comme une marionnette va apparaître et disparaître à plusieurs endroits de la maison, déjouant la surveillance de son garde. Du grenier à la cave, il essaiera d'entendre les deux plaideurs, Chicaneau et la comtesse, venus lui exposer leur différend.

L'acte III clôt la pièce en apothéose, Léandre lassé par l'inépuisable lubie de son père, lui propose de juger sa famille et ses domestiques. D'abord réticent, le vieillard va consentir lorsqu'on lui rapporte le larcin de Citron qui vient de dérober un poulet. Le procès est ouvert avec Petit Jean désigné comme accusateur, et l’Intimé comme avocat de la défense : c’est le point culminant de la comédie qui brille par sa satire spirituelle des procédés juridiques. Tandis que Petit Jean s'embrouille dans sa harangue, l'Intimé invoque l'autorité d'Aristote, cite les auteurs anciens quand il ne fabrique pas ses citations ou qu'il ne parodie pas certains mots célèbres comme le "Veni, vidi, vici" de César qui devient "Je dois parler, je parle, j'ai parlé". Bien entendu la disproportion entre les effets oratoires et la cause du procès engendre sans cesse l'amusement du spectateur. L'abondance verbeuse de l'Intimé endort le juge qui a essayé plusieurs fois d'écourter la tirade de l'avocat....

 

1669 - Racine vs Corneille - En 1668, Racine donna la comédie des "Plaideurs", nouveau succès. Mais sa gloire se voit confirmée surtout avec "Britannicus" (1669). En prenant pour sujet et pour cadre l'histoire romaine, Racine s'engage sur le terrain de prédilection de Corneille. Si l'accueil fut assez froid à l'Hôtel de Bourgogne, la cour, où soutient plus que jamais Racine. Dès lors, si les polémiques se poursuivent, le succès s'installe : en 1671, avec Bérénice, que Corneille tenta en vain de concurrencer avec Tite et Bérénice, en 1672 avec Bajazet, en 1673 avec Mithridate, jugée la plus "cornélienne" de ses tragédies, en 1674 avec Iphigénie, créée dans le cadre de fêtes de Versailles....

Dans la Préface de Britannicus, Racine répond à ses détracteurs du partie de Corneille: "...Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de coeur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire? De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles? Car, pour me servir de la pensée d'un Ancien, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer; et nous devons sans cesse nous demander: "que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers? que dirait Sophocle, s'il voyait représenter cette scène?"..."

 

1669 - Britannicus 

On a qualifié "Britannicus" de "pièce politique", tant Racine a voulu peindre, nous dit-il "un monstre naissant" ("Il n'a pas encore mis le feu à Rome, il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs: à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse"). L'empereur Néron veut assouvir son désir pour Junie, aimée d'une passion partagée par son demi-frère, Britannicus, et décide de le faire périr. Malgré leur mère, Agrippine. La pièce fut reçue froidement et l'auteur avoue dans sa préface qu'il craignit quelque temps que cette tragédie n'eût une destinée malheureuse. Britannicus pouvait n'être pas compris de tous, c'est, comme on sait, la pièce des connaisseurs.  " Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances : à peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée serait à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais, enfin il est arrivé de cette pièce ee qui arrivera toujours des ouvrages qui

auront quelque bonté : les critiques se sont évanouies ; la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et le public revoient le plus volontiers. Et si j'ai fait quelque chose de solide et qui mérite quelque louange, la plupart des connaisseurs demeureront d'accord que c'est ce même Britannicus. A la vérité j'avais travaillé sur des modèles qui m'avaient extrêmement soutenu dans la peinture que je voulais faire de

la cour d'Agrippine et de Néron. J'avais copié mes personnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire d'après Tacite; et j'étais alors si rempli de la lecture de cet excellent historien, qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie dont il ne m'ait donné l'idée. J'avais voulu mettre dans ce recueil 'un extrait des plus beaux endroits que j'ai tâché.." (Deuxième Préface)

 

Britannicus, acte II, scène 2 - Néron se découvre amoureux par une série de défaillances mystérieuses: le jeune empereur, devant Junie, perd la «voix». Il est comme privé de cette parole par laquelle il ordonne ; il se trouve paralysé par celle qu'il a fait arrêter. Alors, plongé dans un "long étonnement", il découvre cette patience à laquelle sont réduits ses sujets. Seul avec l'image de Junie qui le hante, Néron ne se reconnaît plus: étant tour à tour le bourreau qui jouit de la «menace», le voilà aussi la victime réduite à pousser des "soupirs". Le célèbre vers «j'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler» manifeste la pitié devant les larmes de la victime, mais aussi le plaisir de les provoquer....

 

NÉRON

Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.

NARCISSE

Vous ?

NÉRON

Depuis un moment ; mais pour toute ma vie,

J'aime, que dis-je aimer ? J'idolâtre Junie.

NARCISSE

Vous l'aimez ?

NÉRON

Excité d'un désir curieux,

Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,

Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,

Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes

Belle sans ornements, dans le simple appareil

D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.

Que veux-tu ?Je ne sais si cette négligence,

Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,

Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs

Relevaient de ses yeux les timides douceurs.

Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,

J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :

Immobile, saisi d'un long étonnement,

Je l'ai laissé passer dans son appartement.

J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,

De son image en vain j'ai voulu me distraire :

Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler ;

J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.

Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;

J'employais les soupirs et même la menace.

Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,

Mes yeux sans se fermer ont attendu le jour.

Mais je m'en fais peut-être une trop belle image, 

Elle m'est apparue avec trop d'avantage: 

Narcisse, qu'en dis-tu? 

NARCISSE

Quoi, Seigneur? croira-t-on 

Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron? 

NÉRON

Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère 

M'imputât le malheur qui lui ravit son frère, 

Soit que son coeur, jaloux d'une austère fierté, 

Enviât à nos yeux sa naissante beauté, 

Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée, 

Elle se dérobait même à sa renommée. 

Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour, 

Dont la persévérance irrite mon amour. 

Quoi, Narcisse? tandis qu'il n'est point de Romaine 

Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine, 

Qui dès qu'à ses regards elle ose se fier, 

Sur le coeur de César ne les vienne essayer, 

Seule dans son palais la modeste Junie 

Regarde leurs honneurs comme une ignominie, 

Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer 

Si César est aimable ou bien s'il sait aimer? 

Dis-moi: Britannicus l'aime-t-il? 

NARCISSE

Quoi! s'il l'aime, 

Seigneur? 

NÉRON

Si jeune encor, se connaît-il lui-même? 

D'un regard enchanteur connaît-il le poison? 

NARCISSE

Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison. 

N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes, 

Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes. 

A ses moindres désirs il sait s'accommoder, 

Et peut-être déjà sait-il persuader. 

NÉRON

Que dis-tu? Sur son coeur il aurait quelque empire? 

NARCISSE

Je ne sais. Mais, Seigneur, ce que je puis vous dire, 

Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux, 

Le coeur plein d'un courroux qu'il cachait à vos yeux, 

D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude, 

Las de votre grandeur et de sa servitude, 

Entre l'impatience et la crainte flottant, 

Il allait voir Junie, et revenait content. 

NÉRON

D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire, 

Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère. 

Néron impunément ne sera pas jaloux. 

NARCISSE

Vous? Et de quoi, Seigneur, vous inquiétez-vous? 

Junie a pu le plaindre et partager ses peines: 

Elle n'a vu couler de larmes que les siennes. 

Mais aujourd'hui, Seigneur, que ses yeux dessillés 

Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez, 

Verront autour de vous les rois sans diadème, 

Inconnus dans la foule, et son amant lui-même, 

Attachés sur vos yeux s'honorer d'un regard 

Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard; 

Quand elle vous verra, de ce degré de gloire, 

Venir en soupirant avouer sa victoire: 

Maître, n'en doutez point, d'un coeur déjà charmé, 

Commandez qu'on vous aime, et vous serez aimé. 

NÉRON

A combien de chagrins il faut que je m'apprête! 

Que d'importunités! 

NARCISSE

Quoi donc? qui vous arrête, 

Seigneur? 

NÉRON

Tout: Octavie, Agrippine, Burrhus, 

Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus. 

Non que pour Octavie un reste de tendresse 

M'attache à son hymen et plaigne sa jeunesse: 

Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins, 

Rarement de ses pleurs daignent être témoins; 

Trop heureux, si bientôt la faveur d'un divorce 

Me soulageait d'un joug qu'on m'imposa par force! 

Le ciel même en secret semble la condamner: 

Ses voeux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner, 

Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche: 

D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche; 

L'empire vainement demande un héritier. 

NARCISSE

Que tardez-vous, Seigneur, à la répudier? 

L'empire, votre coeur, tout condamne Octavie. 

Auguste, votre aïeul, soupirait pour Livie: 

Par un double divorce ils s'unirent tous deux, 

Et vous devez l'empire à ce divorce heureux. 

Tibère, que l'hymen plaça dans sa famille, 

Osa bien à ses yeux répudier sa fille. 

Vous seul, jusques ici contraire à vos désirs, 

N'osez par un divorce assurer vos plaisirs. 

NÉRON

Et ne connais-tu pas l'implacable Agrippine? 

Mon amour inquiet déjà se l'imagine 

Qui m'amène Octavie, et d'un oeil enflammé 

Atteste les saints droits d'un noeud qu'elle a formé; 

Et portant à mon coeur des atteintes plus rudes, 

Me fait un long récit de mes ingratitudes. 

De quel front soutenir ce fâcheux entretien? 

NARCISSE

N'êtes-vous pas, Seigneur, votre maître et le sien? 

Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle? 

Vivez, régnez pour vous: c'est trop régner pour elle. 

Craignez-vous? Mais, Seigneur, vous ne la craignez pas: 

Vous venez de bannir le superbe Pallas, 

Pallas, dont vous savez qu'elle soutient l'audace. 

NÉRON

Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace, 

J'écoute vos conseils, j'ose les approuver; 

Je m'excite contre elle, et tâche à la braver: 

Mais (je t'expose ici mon âme toute nue) 

Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue, 

Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir 

De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir; 

Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle 

Lui soumettre en secret tout ce que je tiens d'elle, 

Mais enfin mes efforts ne me servent de rien: 

Mon génie étonné tremble devant le sien. 

Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance, 

Que je la fuis partout, que même je l'offense, 

Et que de temps en temps j'irrite ses ennuis, 

Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis. 

Mais je t'arrête trop. Retire-toi, Narcisse; 

Britannicus pourrait t'accuser d'artifice. 

NARCISSE

Non, non; Britannicus s'abandonne à ma foi; 

Par son ordre, Seigneur, il croit que je vous vois, 

Que je m'informe ici de tout ce qui le touche, 

Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche. 

Impatient surtout de revoir ses amours, 

Il attend de mes soins ce fidèle secours. 

NÉRON

J'y consens; porte-lui cette douce nouvelle: 

Il la verra. 

NARCISSE

Seigneur, bannissez-le loin d'elle. 

NÉRON

J'ai mes raisons, Narcisse; et tu peux concevoir 

Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir. 

Cependant vante-lui ton heureux stratagème, 

Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même, 

Qu'il la voit sans mon ordre. On ouvre: la voici. 

Va retrouver ton maître, et l'amener ici. 

 

Britannicus, acte IV, scène 4 - L'empereur Néron a décidé de faire périr son frère Britannicus. Agrippine sa mère, dont il a secoué la tutelle, a intercédé en vain en sa faveur. Mais Burrhus, gouverneur de Néron, vient de réussir à le dissuader de commettre son crime. Narcisse intervient alors et, un instant décontenancé par ce changement d'attitude, s'applique avec adresse pour provoquer un second revirement de Néron, à exaspérer tour à tour en lui la jalousie, la soif d'indépendance, le mépris à l'égard d'une foule servile, et même à piquer au vif sa vanité de cabotin. A nouveau, la folie de Néron met Britannicus en danger. Racine analyse l'âme d'un monstre naissant, tandis qu'oeuvre Narcisse, le mauvais génie de Néron..

 

"NARCISSE

Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste. 

Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste 

A redoublé pour moi ses soins officieux: 

Elle a fait expirer un esclave à mes yeux; 

Et le fer est moins prompt pour trancher une vie 

Que le nouveau poison que sa main me confie. 

NÉRON

Narcisse, c'est assez; je reconnais ce soin, 

Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin. 

NARCISSE

Quoi? pour Britannicus votre haine affaiblie 

Me défend... 

NÉRON

Oui, Narcisse: on nous réconcilie. 

NARCISSE

Je me garderai bien de vous en détourner, 

Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner: 

Cette offense en son coeur sera longtemps nouvelle. 

Il n'est point de secrets que le temps ne révèle: 

Il saura que ma main lui devait présenter 

Un poison que votre ordre avait fait apprêter. 

Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire! 

Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire. 

NÉRON

On répond de son coeur, et je vaincrai le mien. 

NARCISSE

Et l'hymen de Junie en est-il le lien? 

Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice? 

NÉRON 

C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, 

Je ne le compte plus parmi mes ennemis. 

NARCISSE

Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis: 

Elle a repris sur vous son souverain empire. 

NÉRON

Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire? 

NARCISSE

Elle s'en est vantée assez publiquement. 

NÉRON

De quoi? 

NARCISSE

Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment, 

Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste, 

On verrait succéder un silence modeste; 

Que vous-même à la paix souscririez le premier, 

Heureux que sa bonté daignât tout oublier. 

NÉRON

Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse? 

Je n'ai que trop de pente à punir son audace, 

Et si je m'en croyais, ce triomphe indiscret 

Serait bientôt suivi d'un éternel regret. 

Mais de tout l'univers quel sera le langage? 

Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage, 

Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, 

Me laisse pour tous noms celui d'empoisonneur? 

Ils mettront ma vengeance au rang des parricides. 

NARCISSE

Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides? 

Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? 

Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? 

De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire? 

Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? 

Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus. 

Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus. 

Tant de précaution affaiblit votre règne: 

Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne. 

Au joug, depuis longtemps, ils se sont façonnés: 

Ils adorent la main qui les tient enchaînés. 

Vous les verrez toujours ardents à vous complaire. 

Leur prompte servitude a fatigué Tibère. 

Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté, 

Que je reçus de Claude avec la liberté, 

J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, 

Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. 

D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? 

Faites périr le frère, abandonnez la soeur; 

Rome, sur ses autels, prodiguant les victimes, 

Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes; 

Vous verrez mettre au rang des jours infortunés 

Ceux où jadis la soeur et le frère sont nés. 

NÉRON 

Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre. 

J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre. 

Je ne veux point encore, en lui manquant de foi, 

Donner à sa vertu des armes contre moi. 

J'oppose à ses raisons un courage inutile: 

Je ne l'écoute point avec un coeur tranquille. 

NARCISSE

Burrhus ne pense pas, Seigneur, tout ce qu'il dit: 

Son adroite vertu ménage son crédit. 

Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée: 

Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée; 

Vous seriez libre alors, Seigneur; et devant vous, 

Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. 

Quoi donc? ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire? 

"Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire; 

Il ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit: 

Burrhus conduit son coeur, Sénèque son esprit. 

Pour toute ambition, pour vertu singulière, 

Il excelle à conduire un char dans la carrière, 

A disputer des prix indignes de ses mains, 

A se donner lui-même en spectacle aux Romains, 

A venir prodiguer sa voix sur un théâtre, 

A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre, 

Tandis que des soldats, de moments en moments, 

Vont arracher pour lui les applaudissements." 

Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire? 

NÉRON

Viens, Narcisse: allons voir ce que nous devons faire."

 

 1670 - Bérénice 

"Bérénice" fut l'occasion d'une confrontation entre Corneille et Racine, organisée peut-être à l'instigation de "Madame", et qui tourna à l'avantage de ce dernier...

"Il ne s'agit plus de vivre, il faut régner" - Toute la tragédie de Bérénice tient en un seul argument,  I'empereur de Rome, Titus, doit se séparer de la reine Bérénice "malgré lui et malgré elle", car les Romains refusent une reine étrangère. Une pièce toute entière consacrée aux  hésitations et mouvements intérieurs de personnages rivés dans leur solitude...

 

Bérénice, acte I, scène 5 - Bérénice, reine de Palestine, aime passionnément Titus, l'empereur romain. À l'issue de la cérémonie du couronnement, sa confidente Phénice lui a laissé entendre que la raison d'État pouvait s'opposer au mariage....

BERENICE (à Phénice)

Le temps n'est plus, Phénice, où je pouvais trembler.

Titus m'aime, il peut tout, il n'a plus qu'à parler :

Il verra le sénat m'apporter ses hommages,

Et le peuple de fleurs couronner ses images.

De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur ?

Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur ?

Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée,

Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée,

Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat,

Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat ;

Cette pourpre, cet or, que rehaussait sa gloire,

Et ces lauriers encor témoins de sa victoire ;

Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts,

Confondre sur lui seul leurs avides regards ;

Ce port majestueux, cette douce présence.

Ciel ! avec quel respect et quelle complaisance

Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi !

Parle : peut-on le voir sans penser comme moi

Qu'en quelque obscurité que le sort l'eût fait naître,

Le monde en le voyant eût reconnu son maître ?

Mais, Phénice, où m'emporte un souvenir charmant5 ?

Cependant Rome entière, en ce même moment,

Fait des vœux pour Titus, et par des sacrifices,

De son règne naissant célèbre les prémices.

Que tardons-nous ? Allons, pour son empire heureux,

 

Au ciel qui le protège offrir aussi nos vœux.

 

Bérénice, acte IV, scène 5 - Ce passage, l'un des plus célèbres de tout le théâtre de Racine, s'appuie sur cette «tristesse majestueuse» où Racine voit «tout le plaisir de la tragédie". Ces paroles qui font sentir l'espace et le temps de l'exil, font entendre l'appel déchirant de l'amour. La reprise de «pour jamais» est une invitation à partager l'émotion. Après l'apostrophe à Titus, «songez-vous en vous-même», Bérénice passe au « nous» qui réunit les deux amants que le vers suivant sépare. Le passage à la troisième personne suspend alors le dialogue : les interlocuteurs se voient comme s'ils étaient absents. Majesté de Bérénice, éperdue, douloureuse : tendresse tragique...

 

BÉRÉNICE, en sortant. 

Non, laissez-moi, vous dis-je; 

En vain tous vos conseils me retiennent ici, 

Il faut que je le voie. Ah! Seigneur, vous voici! 

Eh bien? il est donc vrai que Titus m'abandonne? 

Il faut nous séparer; et c'est lui qui l'ordonne! 

TITUS

N'accablez point, Madame, un prince malheureux. 

Il ne faut point ici nous attendrir tous deux. 

Un trouble assez cruel m'agite et me dévore, 

Sans que des pleurs si chers me déchirent encore. 

Rappelez bien plutôt ce coeur qui tant de fois 

M'a fait de mon devoir reconnaître la voix. 

Il en est temps. Forcez votre amour à se taire, 

Et d'un oeil que la gloire et la raison éclaire 

Contemplez mon devoir dans toute sa rigueur. 

Vous-même, contre vous, fortifiez mon coeur, 

Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma faiblesse, 

A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse; 

Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs, 

Que la gloire du moins soutienne nos douleurs, 

Et que tout l'univers reconnaisse sans peine 

Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine. 

Car enfin, ma Princesse, il faut nous séparer. 

BÉRÉNICE

Ah! cruel! est-il temps de me le déclarer? 

Qu'avez-vous fait? Hélas! je me suis crue aimée. 

Au plaisir de vous voir mon âme accoutumée 

Ne vit plus que pour vous. Ignoriez-vous vos lois 

Quand je vous l'avouai pour la première fois? 

A quel excès d'amour m'avez-vous amenée? 

Que ne me disiez-vous: "Princesse infortunée, 

Où vas-tu t'engager, et quel est ton espoir? 

Ne donne point un coeur qu'on ne peut recevoir". 

Ne l'avez-vous reçu, cruel, que pour le rendre, 

Quand de vos seules mains ce coeur voudrait dépendre? 

Tout l'empire a vingt fois conspiré contre nous. 

Il était temps encor: que ne me quittiez-vous? 

Mille raisons alors consolaient ma misère: 

Je pouvais de ma mort accuser votre père, 

Le peuple, le sénat, tout l'empire romain, 

Tout l'univers, plutôt qu'une si chère main. 

Leur haine, dès longtemps contre moi déclarée, 

M'avait à mon malheur dès longtemps préparée. 

Je n'aurais pas, Seigneur, reçu ce coup cruel 

Dans le temps que j'espère un bonheur immortel, 

Quand votre heureux amour peut tout ce qu'il désire, 

Lorsque Rome se tait, quand votre père expire, 

Lorsque tout l'univers fléchit à vos genoux, 

Enfin quand je n'ai plus à redouter que vous. 

TITUS

Et c'est moi seul aussi qui pouvais me détruire. 

Je pouvais vivre alors et me laisser séduire; 

Mon coeur se gardait bien d'aller dans l'avenir 

Chercher ce qui pouvait un jour nous désunir. 

Je voulais qu'à mes voeux rien ne fût invincible, 

Je n'examinais rien, j'espérais l'impossible. 

Que sais-je? j'espérais de mourir à vos yeux, 

Avant que d'en venir à ces cruels adieux. 

Les obstacles semblaient renouveler ma flamme, 

Tout l'empire parlait, mais la gloire, Madame, 

Ne s'était point encor fait entendre à mon coeur 

Du ton dont elle parle au coeur d'un empereur. 

Je sais tous les tourments où ce dessein me livre, 

Je sens bien que sans vous je ne saurais plus vivre, 

Que mon coeur de moi-même est prêt à s'éloigner, 

Mais il ne s'agit plus de vivre, il faut régner. 

BÉRÉNICE

Eh bien! régnez, cruel, contentez votre gloire: 

Je ne dispute plus. J'attendais, pour vous croire, 

Que cette même bouche, après mille serments 

D'un amour qui devait unir tous nos moments, 

Cette bouche, à mes yeux s'avouant infidèle, 

M'ordonnât elle-même une absence éternelle. 

Moi-même j'ai voulu vous entendre en ce lieu. 

Je n'écoute plus rien, et pour jamais: adieu... 

Pour jamais! Ah, Seigneur! songez-vous en vous-même 

Combien ce mot cruel est affreux quand on aime? 

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous, 

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous? 

Que le jour recommence et que le jour finisse, 

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, 

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus? 

Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus! 

L'ingrat, de mon départ consolé par avance, 

Daignera-t-il compter les jours de mon absence? 

Ces jours si longs pour moi lui sembleront trop courts. 

TITUS

Je n'aurai pas, Madame, à compter tant de jours. 

J'espère que bientôt la triste Renommée 

Vous fera confesser que vous étiez aimée. 

Vous verrez que Titus n'a pu, sans expirer... 

BÉRÉNICE

Ah Seigneur! s'il est vrai, pourquoi nous séparer? 

Je ne vous parle point d'un heureux hyménée; 

Rome à ne plus vous voir m'a-t-elle condamnée? 

Pourquoi m'enviez-vous l'air que vous respirez? 

TITUS 

Hélas! vous pouvez tout, Madame: demeurez, 

Je n'y résiste point. Mais je sens ma faiblesse: 

Il faudra vous combattre et vous craindre sans cesse, 

Et sans cesse veiller à retenir mes pas, 

Que vers vous à toute heure entraînent vos appas. 

Que dis-je? En ce moment mon coeur, hors de lui-même, 

S'oublie, et se souvient seulement qu'il vous aime. 

BÉRÉNICE 

Eh bien, Seigneur, eh bien! qu'en peut-il arriver? 

Voyez-vous les Romains prêts à se soulever? 

TITUS

Et qui sait de quel oeil ils prendront cette injure? 

S'ils parlent, si les cris succèdent au murmure, 

Faudra-t-il par le sang justifier mon choix? 

S'ils se taisent, Madame, et me vendent leurs lois, 

A quoi m'exposez-vous? Par quelle complaisance 

Faudra-t-il quelque jour payer leur patience? 

Que n'oseront-ils point alors me demander? 

Maintiendrai-je des lois que je ne puis garder? 

BÉRÉNICE 

Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice! 

TITUS 

Je les compte pour rien? Ah ciel! quelle injustice! 

BÉRÉNICE

Quoi? pour d'injustes lois que vous pouvez changer, 

En d'éternels chagrins vous-même vous plonger? 

Rome a ses droits, Seigneur: n'avez-vous pas les vôtres? 

Ses intérêts sont-ils plus sacrés que les nôtres? 

Dites, parlez. 

TITUS 

Hélas! que vous me déchirez! 

BÉRÉNICE

Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez! 

TITUS 

Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire, 

Je frémis. Mais enfin, quand j'acceptai l'empire, 

Rome me fit jurer de maintenir ses droits: 

Je dois les maintenir. Déjà plus d'une fois, 

Rome a de mes pareils exercé la constance. 

Ah! si vous remontiez jusques à sa naissance, 

Vous les verriez toujours à ses ordres soumis: 

L'un, jaloux de sa foi, va chez les ennemis 

Chercher, avec la mort, la peine toute prête; 

D'un fils victorieux l'autre proscrit la tête; 

L'autre, avec des yeux secs et presque indifférents, 

Voit mourir ses deux fils, par son ordre expirants. 

Malheureux! mais toujours la patrie et la gloire 

Ont parmi les Romains remporté la victoire. 

Je sais qu'en vous quittant le malheureux Titus 

Passe l'austérité de toutes leurs vertus, 

Qu'elle n'approche point de cet effort insigne, 

Mais, Madame, après tout, me croyez-vous indigne 

De laisser un exemple à la postérité, 

Qui sans de grands efforts ne puisse être imité? 

BÉRÉNICE

Non, je crois tout facile à votre barbarie. 

Je vous crois digne, ingrat, de m'arracher la vie. 

De tous vos sentiments mon coeur est éclairci; 

Je ne vous parle plus de me laisser ici. 

Qui? moi, j'aurais voulu, honteuse et méprisée 

D'un peuple qui me hait soutenir la risée? 

J'ai voulu vous pousser jusques à ce refus. 

C'en est fait, et bientôt vous ne me craindrez plus. 

N'attendez pas ici que j'éclate en injures, 

Que j'atteste le ciel, ennemi des parjures; 

Non; si le ciel encore est touché de mes pleurs, 

Je le prie en mourant d'oublier mes douleurs. 

Si je forme des voeux contre votre injustice, 

Si devant que mourir la triste Bérénice 

Vous veut de son trépas laisser quelque vengeur, 

Je ne le cherche, ingrat, qu'au fond de votre coeur. 

Je sais que tant d'amour n'en peut être effacée, 

Que ma douleur présente, et ma bonté passée, 

Mon sang, qu'en ce palais je veux même verser, 

Sont autant d'ennemis que je vais vous laisser; 

Et, sans me repentir de ma persévérance, 

Je me remets sur eux de toute ma vengeance. 

Adieu. 

 

Bérénice, acte V, scène II - Ce cinquième acte fut admiré par Voltaire, ainsi Titus y parle des mérites de celle qu'il aime...

 

TITUS

Eh bien! de mes desseins Rome encore incertaine 

Attend que deviendra le destin de la reine, 

Paulin; et les secrets de son coeur et du mien 

Sont de tout l'univers devenus l'entretien. 

Voici le temps enfin qu'il faut que je m'explique. 

De la reine et de moi que dit la voix publique? 

Parlez: qu'entendez-vous? 

PAULIN

J'entends de tous côtés 

Publier vos vertus, Seigneur, et ses beautés. 

TITUS

Que dit-on des soupirs que je pousse pour elle? 

Quel succès attend-on d'un amour si fidèle? 

PAULIN

Vous pouvez tout: aimez, cessez d'être amoureux; 

La cour sera toujours du parti de vos voeux. 

TITUS

Et je l'ai vue aussi cette cour peu sincère, 

A ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire, 

Des crimes de Néron approuver les horreurs; 

Je l'ai vue à genoux consacrer ses fureurs. 

Je ne prends point pour juge une cour idolâtre, 

Paulin: je me propose un plus noble théâtre; 

Et sans prêter l'oreille à la voix des flatteurs, 

Je veux par votre bouche entendre tous les coeurs. 

Vous me l'avez promis. Le respect et la crainte 

Ferment autour de moi le passage à la plainte; 

Pour mieux voir, cher Paulin, et pour entendre mieux, 

Je vous ai demandé des oreilles, des yeux; 

J'ai mis même à ce prix mon amitié secrète: 

J'ai voulu que des coeurs vous fussiez l'interprète, 

Qu'aux travers des flatteurs votre sincérité 

Fît toujours jusqu'à moi passer la vérité. 

Parlez donc. Que faut-il que Bérénice espère? 

Rome lui sera-t-elle indulgente ou sévère? 

Dois-je croire qu'assise au trône des Césars 

Une si belle reine offensât ses regards? 

PAULIN

N'en doutez point, Seigneur: soit raison, soit caprice, 

Rome ne l'attend point pour son impératrice. 

On sait qu'elle est charmante, et de si belles mains 

Semblent vous demander l'empire des humains. 

Elle a même, dit-on, le coeur d'une Romaine; 

Elle a mille vertus, mais, Seigneur, elle est reine. 

Rome, par une loi qui ne se peut changer, 

N'admet avec son sang aucun sang étranger, 

Et ne reconnaît point les fruits illégitimes 

Qui naissent d'un hymen contraire à ses maximes. 

D'ailleurs, vous le savez, en bannissant ses rois, 

Rome à ce nom si noble et si saint autrefois 

Attache pour jamais une haine puissante; 

Et quoiqu'à ses Césars fidèle, obéissante, 

Cette haine, Seigneur, reste de sa fierté, 

Survit dans tous les coeurs après la liberté. 

Jules, qui le premier le soumit à ses armes, 

Qui fit taire les lois dans le bruit des alarmes, 

Brûla pour Cléopâtre; et sans se déclarer, 

Seule dans l'Orient la laissa soupirer. 

Antoine, qui l'aima jusqu'à l'idolâtrie, 

Oublia dans son sein sa gloire et sa patrie, 

Sans oser toutefois se nommer son époux. 

Rome l'alla chercher jusques à ses genoux, 

Et ne désarma point sa fureur vengeresse, 

Qu'elle n'eût accablé l'amant et la maîtresse. 

Depuis ce temps, Seigneur, Caligula, Néron, 

Monstres dont à regret je cite ici le nom, 

Et qui ne conservant que la figure d'homme, 

Foulèrent à leurs pieds toutes les lois de Rome, 

Ont craint cette loi seule, et n'ont point à nos yeux 

Allumé le flambeau d'un hymen odieux. 

Vous m'avez commandé sur tout d'être sincère. 

De l'affranchi Pallas nous avons vu le frère, 

Des fers de Claudius Félix encor flétri, 

De deux reines, Seigneur, devenir le mari; 

Et s'il faut jusqu'au bout que je vous obéisse, 

Ces deux reines étaient du sang de Bérénice. 

Et vous croiriez pouvoir, sans blesser nos regards, 

Faire entrer une reine au lit de nos Césars, 

Tandis que l'Orient dans le lit de ses reines 

Voit passer un esclave au sortir de nos chaînes? 

C'est ce que les Romains pensent de votre amour, 

Et je ne réponds pas, avant la fin du jour, 

Que le sénat, chargé des voeux de tout l'empire, 

Ne vous redise ici ce que je viens de dire; 

Et que Rome avec lui tombant à vos genoux, 

Ne vous demande un choix digne d'elle et de vous. 

Vous pouvez préparer, Seigneur, votre réponse. 

TITUS

Hélas! à quel amour on veut que je renonce! 

PAULIN

Cet amour est ardent, il le faut confesser. 

TITUS

Plus ardent mille fois que tu ne peux penser, 

Paulin. Je me suis fait un plaisir nécessaire 

De la voir chaque jour, de l'aimer, de lui plaire. 

J'ai fait plus; je n'ai rien de secret à tes yeux: 

J'ai pour elle cent fois rendu grâces aux dieux 

D'avoir choisi mon père au fond de l'Idumée, 

D'avoir rangé sous lui l'Orient et l'armée, 

Et soulevant encor le reste des humains, 

Remis Rome sanglante en ses paisibles mains. 

J'ai même souhaité la place de mon père, 

Moi, Paulin, qui cent fois si le sort moins sévère 

Eût voulu de sa vie étendre les liens, 

Aurais donné mes jours pour prolonger les siens. 

Tout cela (qu'un amant sait mal ce qu'il désire!) 

Dans l'espoir d'élever Bérénice à l'empire, 

De reconnaître un jour son amour et sa foi, 

Et de voir à ses pieds tout le monde avec moi. 

Malgré tout mon amour, Paulin, et tous ses charmes, 

Après mille serments appuyés de mes larmes, 

Maintenant que je puis couronner tant d'attraits, 

Maintenant que je l'aime encor plus que jamais, 

Lorsqu'un heureux hymen, joignant vos destinées, 

Peut payer en un jour les voeux de cinq années, 

Je vais, Paulin... O ciel! puis-je le déclarer? 

PAULIN

Quoi, Seigneur? 

TITUS

Pour jamais je vais m'en séparer. 

Mon coeur en ce moment ne vient pas de se rendre. 

Si je t'ai fait parler, si j'ai voulu t'entendre, 

Je voulais que ton zèle achevât en secret 

De confondre un amour qui se tait à regret. 

Bérénice a longtemps balancé la victoire; 

Et si je penche enfin du côté de ma gloire, 

Crois qu'il m'en a coûté, pour vaincre tant d'amour, 

Des combats dont mon coeur saignera plus d'un jour. 

J'aimais, je soupirais, dans une paix profonde: 

Un autre était chargé de l'empire du monde. 

Maître de mon destin, libre dans mes soupirs, 

Je ne rendais qu'à moi compte de mes désirs. 

Mais à peine le ciel eut rappelé mon père, 

Dès que ma triste main eut fermé sa paupière, 

De mon aimable erreur je fus désabusé: 

Je sentis le fardeau qui m'était imposé; 

Je connus que bientôt, loin d'être à ce que j'aime, 

Il fallait, cher Paulin, renoncer à moi-même, 

Et que le choix des dieux, contraire à mes amours, 

Livrait à l'univers le reste de mes jours. 

Rome observe aujourd'hui ma conduite nouvelle. 

Quelle honte pour moi, quel présage pour elle, 

Si dès le premier pas, renversant tous ses droits, 

Je fondais mon bonheur sur le débris des lois! 

Résolu d'accomplir ce cruel sacrifice, 

J'y voulus préparer la triste Bérénice. 

Mais par où commencer? Vingt fois depuis huit jours 

J'ai voulu devant elle en ouvrir le discours; 

Et dès le premier mot ma langue embarrassée 

Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée. 

J'espérais que du moins mon trouble et ma douleur 

Lui feraient pressentir notre commun malheur; 

Mais sans me soupçonner, sensible à mes alarmes, 

Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes, 

Et ne prévoit rien moins dans cette obscurité, 

Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité. 

Enfin j'ai ce matin rappelé ma constance: 

Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence. 

J'attends Antiochus pour lui recommander 

Ce dépôt précieux que je ne puis garder: 

Jusque dans l'Orient je veux qu'il la ramène. 

Demain Rome avec lui verra partir la reine. 

Elle en sera bientôt instruite par ma voix, 

Et je vais lui parler pour la dernière fois. 

PAULIN

Je n'attendais pas moins de cet amour de gloire 

Qui partout après vous attacha la victoire. 

La Judée asservie, et ses remparts fumants, 

De cette noble ardeur éternels monuments, 

Me répondaient assez que votre grand courage 

Ne voudrait pas, Seigneur, détruire son ouvrage, 

Et qu'un héros vainqueur de tant de nations 

Saurait bien, tôt ou tard, vaincre ses passions. 

TITUS

Ah! que sous de beaux noms cette gloire est cruelle! 

Combien mes tristes yeux la trouveraient plus belle, 

S'il ne fallait encore qu'affronter le trépas! 

Que dis-je? Cette ardeur que j'ai pour ses appas, 

Bérénice en mon sein l'a jadis allumée. 

Tu ne l'ignores pas: toujours la renommée 

Avec le même éclat n'a pas semé mon nom. 

Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron, 

S'égarait, cher Paulin, par l'exemple abusée 

Et suivant du plaisir la pente trop aisée. 

Bérénice me plut. Que ne fait point un coeur 

Pour plaire à ce qu'il aime, et gagner son vainqueur! 

Je prodiguai mon sang: tout fit place à mes armes; 

Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes 

Ne me suffisaient pas pour mériter ses voeux: 

J'entrepris le bonheur de mille malheureux; 

On vit de toutes parts mes bontés se répandre, 

Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre, 

Quand je pouvais paraître à ses yeux satisfaits 

Chargé de mille coeurs conquis par mes bienfaits! 

Je lui dois tout, Paulin. Récompense cruelle! 

Tout ce que je lui dois va retomber sur elle. 

Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus, 

Je lui dirai: "Partez, et ne me voyez plus." 

PAULIN

Hé quoi! Seigneur, hé quoi! cette magnificence 

Qui va jusqu'à l'Euphrate étendre sa puissance, 

Tant d'honneurs dont l'excès a surpris le sénat 

Vous laissent-ils encor craindre le nom d'ingrat? 

Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande. 

TITUS

Faibles amusements d'une douleur si grande! 

Je connais Bérénice, et ne sais que trop bien 

Que son coeur n'a jamais demandé que le mien. 

Je l'aimai, je lui plus. Depuis cette journée, 

(Dois-je dire funeste, hélas! ou fortunée?) 

Sans avoir en aimant d'objet que son amour, 

Etrangère dans Rome, inconnue à la cour, 

Elle passe ses jours, Paulin, sans rien prétendre 

Que quelque heure à me voir, et le reste à m'attendre. 

Encor, si quelquefois un peu moins assidu 

Je passe le moment où je suis attendu, 

Je la revois bientôt de pleurs toute trempée. 

Ma main à les sécher est longtemps occupée. 

Enfin tout ce qu'Amour a de noeuds plus puissants, 

Doux reproches, transports sans cesse renaissants, 

Soin de plaire sans art, crainte toujours nouvelle, 

Beauté, gloire, vertu, je trouve tout en elle. 

Depuis cinq ans entiers chaque jour je la vois, 

Et crois toujours la voir pour la première fois. 

N'y songeons plus. Allons, cher Paulin: plus j'y pense, 

Plus je sens chanceler ma cruelle constance. 

Quelle nouvelle, ô ciel! je lui vais annoncer! 

Encore un coup, allons, il n'y faut plus penser. 

Je connais mon devoir, c'est à moi de le suivre: 

Je n'examine point si j'y pourrai survivre. 

 

1672 - Bajazet 

Dans "Bajazet", l'intrigue est contemporaine, située à Constantinople dans le sérail du sultan Amurat. Tragédie à consonnance orientale qui permit aux détracteurs de Racine de se déchaîner contre une pièce plus française que turque. Cette pièce fut pour l'auteur l'occasion d'un certain nombre d'innovations dans le domaine de la mise en scène, avec notamment l'utilisation de costumes orientaux qui obtinrent un vif succès auprès du public. Dans cette tragédie, les personnages principaux (les amants, Bajazet et Atalide, et la favorite du sultan, Roxane) sont victimes des desseins politiques du grand vizir Acomat. L'espoir de pouvoir composer avec le destin, entretenu par les amants, va se révéler vain, et seul Acomat échappe à l'effroyable bain de sang sur lequel s'achève la pièce. 

Le sultan Amurat qui assiège Babylone envoie coup sur coup à Constantinople deux exécuteurs pour égorger son jeune frère Bajazet, gardé prisonnier dans le sérail. Mais le vizir Aomat veut assurer sa puissance en mettant Bajazet sur le trône : il éveille l'amour de la sultane Roxane pour le jeune prince Bajazet. Mais celui-ci aime secrètement la princesse Atalide et refuse d'épouser la sultane. Ce refus signe son arrêt de mort. Acomat, et Atalide elle-même le décident à feindre et à se réconcilier avec Roxane. Cependant la sultane jalouse finit par arracher à Atalide le secret de sa tendresse pour Bajazet dans une crise de jalousie ordonne alors d'égorger Bajazet s'il ne saisit pas la dernière chance qu'elle va lui offrir. Derrière la porte, Orcan et les muets attendent leur victime...

 

Acte V, scène 4 - Bajazet, Roxane, derrière la porte, Orcan et les muets attendent leur victime...

 

ROXANE 

Je ne vous ferai point des reproches frivoles: 

Les moments sont trop chers pour les perdre en paroles. 

Mes soins vous sont connus: en un mot, vous vivez, 

Et je ne vous dirais que ce que vous savez. 

Malgré tout mon amour, si je n'ai pu vous plaire, 

Je n'en murmure point; quoiqu'à ne vous rien taire, 

Ce même amour peut-être, et ces mêmes bienfaits, 

Auraient dû suppléer à mes faibles attraits. 

Mais je m'étonne enfin que, pour reconnaissance, 

Pour prix de tant d'amour, de tant de confiance, 

Vous ayez si longtemps par des détours si bas 

Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas. 

BAJAZET 

Qui? moi, Madame? 

ROXANE 

Oui, toi. Voudrais-tu point encore 

Me nier un mépris que tu crois que j'ignore? 

Ne prétendrais-tu point, par tes fausses couleurs, 

Déguiser un amour qui te retient ailleurs, 

Et me jurer enfin, d'une bouche perfide, 

Tout ce que tu ne sens que pour ton Atalide? 

BAJAZET 

Atalide, Madame! O ciel! qui vous a dit... 

ROXANE  

Tiens, perfide, regarde, et démens cet écrit. 

BAJAZET 

Je ne vous dis plus rien. Cette lettre sincère 

D'un malheureux amour contient tout le mystère; 

Vous savez un secret que, tout prêt à s'ouvrir, 

Mon coeur a mille fois voulu vous découvrir. 

J'aime, je le confesse, et devant que votre âme, 

Prévenant mon espoir, m'eût déclaré sa flamme, 

Déjà plein d'un amour dès l'enfance formé, 

A tout autre désir mon coeur était fermé. 

Vous me vîntes offrir et la vie et l'empire, 

Et même votre amour, si j'ose vous le dire, 

Consultant vos bienfaits, les crut, et sur leur foi, 

De tous mes sentiments vous répondit pour moi. 

Je connus votre erreur, mais que pouvais-je faire? 

Je vis en même temps qu'elle vous était chère. 

Combien le trône tente un coeur ambitieux! 

Un si noble présent me fit ouvrir les yeux. 

Je chéris, j'acceptai, sans tarder davantage, 

L'heureuse occasion de sortir d'esclavage; 

D'autant plus qu'il fallait l'accepter ou périr; 

D'autant plus que vous-même, ardente à me l'offrir, 

Vous ne craigniez rien tant que d'être refusée; 

Que même mes refus vous auraient exposée; 

Qu'après avoir osé me voir et me parler, 

Il était dangereux pour vous de reculer. 

Cependant, je n'en veux pour témoins que vos plaintes: 

Ai-je pu vous tromper par des promesses feintes? 

Songez combien de fois vous m'avez reproché 

Un silence témoin de mon trouble caché. 

Plus l'effet de vos soins et ma gloire étaient proches, 

Plus mon coeur interdit se faisait de reproches. 

Le ciel, qui m'entendait, sait bien qu'en même temps 

Je ne m'arrêtais pas à des voeux impuissants; 

Et si l'effet enfin, suivant mon espérance, 

Eût ouvert un champ libre à ma reconnaissance, 

J'aurais, par tant d'honneurs, par tant de dignités, 

Contenté votre orgueil et payé vos bontés, 

Que vous-même peut-être... 

ROXANE 

Et que pourrais-tu faire? 

Sans l'offre de ton coeur, par où peux-tu me plaire? 

Quels seraient de tes voeux les inutiles fruits? 

Ne te souvient-il plus de tout ce que je suis? 

Maîtresse du sérail, arbitre de ta vie, 

Et même de l'Etat, qu'Amurat me confie, 

Sultane, et ce qu'en vain j'ai cru trouver en toi, 

Souveraine d'un coeur qui n'eût aimé que moi: 

Dans ce comble de gloire où je suis arrivée, 

A quel indigne honneur m'avais-tu réservée? 

Traînerais-je en ces lieux un sort infortuné, 

Vil rebut d'un ingrat que j'aurais couronné, 

De mon rang descendue, à mille autres égale, 

Ou la première esclave enfin de ma rivale? 

Laissons ces vains discours et sans m'importuner, 

Pour la dernière fois, veux-tu vivre et régner? 

J'ai l'ordre d'Amurat, et je puis t'y soustraire. 

Mais tu n'as qu'un moment: parle. 

BAJAZET  

Que faut-il faire? 

ROXANE 

Ma rivale est ici: Suis-moi sans différer; 

Dans les mains des muets viens la voir expirer, 

Et libre d'un amour à ta gloire funeste, 

Viens m'engager ta foi: le temps fera le reste. 

Ta grâce est à ce prix, si tu veux l'obtenir. 

BAJAZET 

Je ne l'accepterais que pour vous en punir, 

Que pour faire éclater aux yeux de tout l'empire 

L'horreur et le mépris que cette offre m'inspire. 

Mais à quelle fureur me laissant emporter, 

Contre ses tristes jours vais-je vous irriter? 

De mes emportements elle n'est point complice, 

Ni de mon amour même et de mon injustice. 

Loin de me retenir par des conseils jaloux, 

Elle me conjurait de me donner à vous. 

En un mot, séparez ses vertus de mon crime. 

Poursuivez, s'il le faut, un courroux légitime, 

Aux ordres d'Amurat hâtez-vous d'obéir, 

Mais laissez-moi du moins mourir sans vous haïr. 

Amurat avec moi ne l'a point condamnée: 

Epargnez une vie assez infortunée. 

Ajoutez cette grâce à tant d'autres bontés, 

Madame, et si jamais je vous fus cher... 

ROXANE 

Sortez. 

 

Bajazet sera assassiné, la révolte d'Acomat éclate dans le palais, Roxane est poignardée par Orcan qui est à son tour égorgé par les hommes d'Amurat...

 

1673 - Mithridate

Avec Mithridate, Racine traite d'un thème qu'il approfondira quatre ans plus tard dans Phèdre, un sujet historique empreint de psychologie mêlant amour et enjeux de pouvoir : lorsqu'elle apprend la mort du roi du Pont, Mithridate, l'ennemi implacable des Romains, à qui elle était promise, Monime confesse son amour à l'un des deux fils de celui-ci, Xipharès. Mais l'annonce de sa mort se révèle bientôt n'être qu'une rumeur infondée, et l'amour de Xipharès et de Monime, dénoncé par le frère intrigant, Pharnace, prend un caractère scandaleux. La trahison de Pharnace, gagné à la cause des Romains, finit cependant par convaincre Mithridate mourant de sceller l'amour du jeune couple. On a pu dire que "Mithridate" était la plus cornélienne des tragédies de Racine...

 

Acte III, scène 5 - Pharnace a dénoncé Xipharès à Mithridate, son père, "il aime aussi la Reine, et même en est aimé". Le vieux roi, jaloux, tente par ruse d'arracher à Monime, sa promise, son secret, lui explique qu'il est trop vieux, qu'il veut la donner à un de ses fils, feint de la croire amoureuse de Pharnace, qu'elle déteste...

 

MITRHIDATE

Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice. 

C'est faire à vos beautés un triste sacrifice, 

Que de vous présenter, Madame, avec ma foi, 

Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi. 

Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes 

Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. 

Mais ce temps-là n'est plus. Je régnais, et je fuis. 

Mes ans se sont accrus, mes honneurs sont détruits, 

Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage, 

Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage. 

D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits: 

D'un camp prêt à partir vous entendez les cris; 

Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte. 

Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte, 

Madame! Et de quel front vous unir à mon sort, 

Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort? 

Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace. 

Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse. 

Je ne souffrirai point que ce fils odieux, 

Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux, 

Possédant une amour qui me fut déniée, 

Vous fasse des Romains devenir l'alliée. 

Mon trône vous est dû: loin de m'en repentir, 

Je vous y place même avant que de partir, 

Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère, 

Un fils, le digne objet de l'amour de son père, 

Xipharès, en un mot, devenant votre époux, 

Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous. 

MONIME 

Xipharès! Lui, Seigneur? 

MITRHIDATE

Oui, lui-même, Madame. 

D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme? 

Contre un si juste choix qui peut vous révolter? 

Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter? 

Je le répète encor: c'est un autre moi-même, 

Un fils victorieux, qui me chérit, que j'aime, 

L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui 

D'un empire et d'un nom qui va renaître en lui; 

Et quoi que votre amour ait osé se promettre, 

Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre. 

MONIME 

Que dites-vous? O ciel! Pourriez-vous approuver... 

Pourquoi, Seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouver? 

Cessez de tourmenter une âme infortunée. 

Je sais que c'est à vous que je fus destinée; 

Je sais qu'en ce moment, pour ce noeud solennel, 

La victime, Seigneur, nous attend à l'autel. 

Venez. 

MITRHIDATE

Je le vois bien: quelque effort que je fasse, 

Madame, vous voulez vous garder à Pharnace. 

Je reconnais toujours vos injustes mépris; 

Ils ont même passé sur mon malheureux fils. 

MONIME 

Je le méprise? 

MITRHIDATE

Eh bien, n'en parlons plus, Madame. 

Continuez: brûlez d'une honteuse flamme. 

Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux, 

Chercher au bout du monde un trépas glorieux, 

Vous cependant ici servez avec son frère, 

Et vendez aux Romains le sang de votre père. 

Venez: je ne saurais mieux punir vos dédains, 

Qu'en vous mettant moi-même en ses serviles mains; 

Et sans plus me charger du soin de votre gloire, 

Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire. 

Allons, Madame, allons. Je m'en vais vous unir. 

MONIME 

Plutôt de mille morts dussiez-vous me punir! 

MITRHIDATE

Vous résistez en vain, et j'entends votre fuite. 

MONIME 

En quelle extrémité, Seigneur, suis-je réduite? 

Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser 

Qu'à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer. 

Les dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée, 

Mon âme à tout son sort s'était abandonnée. 

Mais si quelque faiblesse avait pu m'alarmer, 

Si de tous ses efforts mon coeur a dû s'armer, 

Ne croyez point, Seigneur, qu'auteur de mes alarmes, 

Pharnace m'ait jamais coûté les moindres larmes. 

Ce fils victorieux que vous favorisez, 

Cette vivante image en qui vous vous plaisez, 

Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même, 

Enfin ce Xipharès que vous voulez que j'aime... 

MITRHIDATE

Vous l'aimez? 

MONIME 

Si le sort ne m'eût donnée à vous, 

Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux. 

Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage, 

Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage! 

MITRHIDATE

Non, Madame. Il suffit. Je vais vous l'envoyer. 

Allez; le temps est cher, il le faut employer. 

Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée; 

Je suis content. 

MONIME, en s'en allant. 

O ciel! me serais-je abusée? 

 

En 1673, Racine est au comble des faveurs royales. Il est anobli, est devenu académicien, est protégé de Condé, de Mme de Montespan, du duc de Chevreuse, de Colbert. Le roi lui-même veut avoir la primeur de son Iphigénie, le 18 août 1674, fait pleurer toute la cour l'année même  où Corneille vieilli revient à un peu plus de tendresse avec Suréna, sans pouvoir retenir l'attention du public...

 

1674 – Iphigénie 

"Je crains, malgré moi-même, un malheur que j'ignore" - "Je puis dire donc que j'ai été très heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie, que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu, et qui, tombant dans le malheur où cette amante jalouse voulait précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout à fait indigne de compassion. Ainsi le dénouement de la pièce est tiré du fond même de la pièce, et il ne faut que l'avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il s'est si fort intéressé dans le cours de la tragédie, et en la sauvant par une autre voie que par un miracle qu'il n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne le saurait jamais croire.." (Préface)

Avec "Phèdre", en 1677, "Iphigénie" est considéré le second chef-d'œuvre de Racine. Le sacrifice d'Iphigénie, et celui d'Achille, qui a pris les armes pour la défendre, est évité in extrémis par la révélation des oracles, qui au moment du dénouement de la pièce, désignent comme victime Eriphile, une jeune intrigante éprise d'Achille. Ce drame rencontra un tel succès que l'auteur écrivit: «Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes; mes spectateurs ont été émus par les mêmes choses qui ont mis en larmes le plus savant peuple de la Grèce.»

 

Acte premier, Scène I. - Agamemnon, Arcas ..

AGAMEMNON 

Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille: 

Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille. 

ARCAS

C'est vous-même, Seigneur! Quel important besoin 

Vous a fait devancer l'aurore de si loin? 

A peine un faible jour vous éclaire et me guide. 

Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l'Aulide. 

Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit? 

Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit? 

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune. 

AGAMEMNON 

Heureux qui, satisfait de son humble fortune, 

Libre du joug superbe où je suis attaché, 

Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché! 

ARCAS

Et depuis quand, Seigneur, tenez-vous ce langage? 

Comblé de tant d'honneurs, par quel secret outrage 

Les dieux, à vos désirs toujours si complaisants, 

Vous font-ils méconnaître et haïr leurs présents? 

Roi, père, époux heureux, fils du puissant Atrée, 

Vous possédez des Grecs la plus riche contrée. 

Du sang de Jupiter issu de tous côtés, 

L'hymen vous lie encore aux dieux dont vous sortez: 

Le jeune Achille enfin, vanté par tant d'oracles, 

Achille, à qui le ciel promet tant de miracles, 

Recherche votre fille, et d'un hymen si beau 

Veut dans Troie embrasée allumer le flambeau. 

Quelle gloire, Seigneur, quels triomphes égalent 

Le spectacle pompeux que ces bords vous étalent, 

Tous ces mille vaisseaux qui, chargés de vingt rois, 

N'attendent que les vents pour partir sous vos lois? 

Ce long calme, il est vrai, retarde vos conquêtes; 

Ces vents depuis trois mois enchaînés sur nos têtes 

D'Ilion trop longtemps vous ferment le chemin. 

Mais parmi tant d'honneurs, vous êtes homme enfin: 

Tandis que vous vivrez, le sort, qui toujours change, 

Ne vous a point promis un bonheur sans mélange. 

Bientôt... Mais quels malheurs dans ce billet tracés 

Vous arrachent, Seigneur, les pleurs que vous versez? 

Votre Oreste au berceau va-t-il finir sa vie? 

Pleurez-vous Clytemnestre, ou bien Iphigénie? 

Qu'est-ce qu'on vous écrit? Daignez m'en avertir. 

AGAMEMNON 

Non, tu ne mourras point; je n'y puis consentir. 

ARCAS

Seigneur... 

AGAMEMNON  

Tu vois mon trouble; apprends ce qui le cause, 

Et juge s'il est temps, ami, que je repose. 

Tu te souviens du jour qu'en Aulide assemblés 

Nos vaisseaux par les vents semblaient être appelés. 

Nous partions, et déjà, par mille cris de joie, 

Nous menacions de loin les rivages de Troie. 

Un prodige étonnant fit taire ce transport: 

Le vent qui nous flattait nous laissa dans le port. 

Il fallut s'arrêter, et la rame inutile 

Fatigua vainement une mer immobile. 

Ce miracle inouï me fit tourner les yeux 

Vers la divinité qu'on adore en ces lieux. 

Suivi de Ménélas, de Nestor et d'Ulysse, 

J'offris sur ses autels un secret sacrifice. 

Quelle fut sa réponse! et quel devins-je, Arcas, 

Quand j'entendis ces mots prononcés par Calchas: 

"Vous armez contre Troie une puissance vaine, 

Si, dans un sacrifice auguste et solennel, 

Une fille du sang d'Hélène, 

De Diane en ces lieux n'ensanglante l'autel. 

Pour obtenir les vents que le ciel vous dénie, 

Sacrifiez Iphigénie". 

ARCAS

Votre fille! 

AGAMEMNON  

Surpris, comme tu peux penser, 

Je sentis dans mon corps tout mon sang se glacer. 

Je demeurai sans voix, et n'en repris l'usage 

Que par mille sanglots qui se firent passage. 

Je condamnai les dieux, et sans plus rien ouïr, 

Fis voeu sur leurs autels de leur désobéir. 

Que n'en croyais-je alors ma tendresse alarmée? 

Je voulais sur-le-champ congédier l'armée. 

Ulysse, en apparence, approuvant mes discours, 

De ce premier torrent laissa passer le cours. 

Mais bientôt, rappelant sa cruelle industrie, 

Il me représenta l'honneur et la patrie, 

Tout ce peuple, ces rois à mes ordres soumis, 

Et l'empire d'Asie à la Grèce promis. 

De quel front, immolant tout l'Etat à ma fille, 

Roi sans gloire, j'irais vieillir dans ma famille. 

Moi-même (je l'avoue avec quelque pudeur) 

Charmé de mon pouvoir, et plein de ma grandeur, 

Ce nom de roi des rois et de chef de la Grèce 

Chatouillait de mon coeur l'orgueilleuse faiblesse. 

Pour comble de malheur, les dieux toutes les nuits, 

Dès qu'un léger sommeil suspendait mes ennuis, 

Vengeant de leurs autels le sanglant privilège, 

Me venaient reprocher ma pitié sacrilège, 

Et présentant la foudre à mon esprit confus, 

Le bras déjà levé, menaçaient mes refus. 

Je me rendis, Arcas; et vaincu par Ulysse, 

De ma fille, en pleurant, j'ordonnai le supplice. 

Mais des bras d'une mère il fallait l'arracher. 

Quel funeste artifice il me fallut chercher! 

D'Achille, qui l'aimait, j'empruntai le langage. 

J'écrivis en Argos, pour hâter ce voyage, 

Que ce guerrier, pressé de partir avec nous, 

Voulait revoir ma fille, et partir son époux. 

ARCAS

Et ne craignez-vous point l'impatient Achille? 

Avez-vous prétendu que, muet et tranquille, 

Ce héros, qu'armera l'amour et la raison, 

Vous laisse pour ce meurtre abuser de son nom? 

Verra-t-il à ses yeux son amante immolée? 

AGAMEMNON 

Achille était absent; et son père Pélée, 

D'un ennemi voisin redoutant les efforts, 

L'avait, tu t'en souviens, rappelé de ces bords; 

Et cette guerre, Arcas, selon toute apparence, 

Aurait dû plus longtemps prolonger son absence. 

Mais qui peut dans sa course arrêter ce torrent? 

Achille va combattre et triomphe en courant; 

Et ce vainqueur, suivant de près sa renommée, 

Hier avec la nuit arriva dans l'armée. 

Mais des noeuds plus puissants me retiennent le bras; 

Ma fille qui s'approche, et court à son trépas, 

Qui loin de soupçonner un arrêt si sévère, 

Peut-être s'applaudit des bontés de son père, 

Ma fille... Ce nom seul, dont les droits sont si saints, 

Sa jeunesse, mon sang, n'est pas ce que je plains. 

Je plains mille vertus, une amour mutuelle, 

Sa piété pour moi, ma tendresse pour elle, 

Un respect qu'en son coeur rien ne peut balancer, 

Et que j'avais promis de mieux récompenser. 

Non, je ne croirai point, ô ciel, que ta justice 

Approuve la fureur de ce noir sacrifice. 

Tes oracles sans doute ont voulu m'éprouver, 

Et tu me punirais si j'osais l'achever. 

Arcas, je t'ai choisi pour cette confidence; 

Il faut montrer ici ton zèle et ta prudence. 

La reine, qui dans Sparte avait connu ta foi, 

T'a placé dans le rang que tu tiens près de moi. 

Prends cette lettre; cours au-devant de la reine; 

Et suis sans t'arrêter le chemin de Mycène. 

Dès que tu la verras, défends-lui d'avancer, 

Et rends-lui ce billet que je viens de tracer. 

Mais ne t'écarte point; prends un fidèle guide. 

Si ma fille une fois met le pied dans l'Aulide, 

Elle est morte: Calchas, qui l'attend en ces lieux, 

Fera taire nos pleurs, fera parler les dieux; 

Et la religion, contre nous irritée, 

Par les timides Grecs sera seule écoutée, 

Ceux même dont ma gloire aigrit l'ambition 

Réveilleront leur brigue et leur prétention, 

M'arracheront peut-être un pouvoir qui les blesse... 

Va, dis-je, sauve-la de ma propre faiblesse. 

Mais surtout ne va point, par un zèle indiscret, 

Découvrir à ses yeux mon funeste secret. 

Que s'il se peut, ma fille, à jamais abusée, 

Ignore à quel péril je l'avais exposée. 

D'une mère en fureur épargne-moi les cris, 

Et que ta voix s'accorde avec ce que j'écris. 

Pour renvoyer la fille et la mère offensée, 

Je leur écris qu'Achille a changé de pensée, 

Et qu'il veut désormais jusques à son retour 

Différer cet hymen que pressait son amour. 

Ajoute, tu le peux, que des froideurs d'Achille 

On accuse en secret cette jeune Eriphile 

Que lui-même captive amena de Lesbos, 

Et qu'auprès de ma fille on garde dans Argos. 

C'est leur en dire assez: le reste, il le faut taire. 

Déjà le jour plus grand nous frappe et nous éclaire, 

Déjà même l'on entre et j'entends quelque bruit. 

C'est Achille. Va, pars. Dieux! Ulysse le suit! 

 

Iphigénie, acte II, scène 2 - Pour permettre le départ des Grecs vers Troie, les dieux ordonnent à Agamemnon de faire périr sa fille Iphigénie. Le roi fait venir sa fille prétextant qu'Achille veut l'épouser. Au début du deuxième acte, lphigénie, accompagnée d'Eriphile, une esclave qu'elle protège, vient saluer son père, sans se douter de ses projets. Les mots, dans cet extrait, n'ont pas le même sens pour les deux personnages. Ce malentendu contribue au tragique de la rencontre. Lorsque Iphigénie se réjouit de voir la fille d'un tel père , elle ignore que si Agamemnon lui a ordonné de venir, c'est pour la faire mourir. Elle ignore qu'il est allé jusqu'à prétendre qu'Achille la réclamait. Pour lphigénie, le «long éloignement» évoque la guerre contre Troie ; pour Agamemnon, le mot désigne la mort qu'il a ordonnée! De même, «rougir» signifie pour elle la pudeur de l'affection et pour lui, la honte du crime. L'équivoque porte enfin sur le mot «sacrifice››. lphigénie pense à ses noces ; Agamemnon au meurtre de sa fille. La seule issue est, pour Agamemnon, le silence et la fuite; plus tard, la mort et la honte. Quiproquo tragique, car les dieux sans doute s'amusent à voir les hommes se débattre dans le piège qu'ils leur tendent....

 

IPHIGÉNIE

Seigneur, où courez-vous? et quels empressements!

Vous dérobent sitôt à nos embrassements ?

À qui dois-je imputer cette fuite soudaine ?

Mon respect a fait place aux transports de la Reine.

Un moment à mon tour ne vous puis-je arrêter?

Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater?

Ne puis-je...?

AGAMEMNON

Hé bien! ma fille, embrassez votre père,

Il vous aime toujours.

IPHIGÉNIE

Que cette amour m'est chère!

Quel plaisir de vous voir et de vous contempler

Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller!

Quels honneurs! Quel pouvoir! Déjà la Renommée

Par d'étonnants récits m'en avait informée;

Mais que voyant de près ce spectacle charmant

Je sens croître ma joie et mon étonnement!

Dieux! avec quel amour la Grèce vous révère!

Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père!

AGAMEMNON

Vous méritiez, ma fille, un père plus heureux.

IPHIGÉNIE

Quelle félicité peut manquer à vos vœux?

À de plus grands honneurs un roi peut-il prétendre?

J'ai cru n'avoir au ciel que des grâces à rendre.

AGAMEMNON (à part)

Grands Dieux! à son malheur dois-je la préparer?

IPHIGÉNIE

Vous vous cachez, Seigneur, et semblez soupirer ;

Tous vos regards sur moi ne tombent qu'avec peine.

Avons-nous sans votre ordre abandonné Mycène?

AGAMEMNON

Ma fille, je vous vois toujours des mêmes yeux.

Mais les temps sont changés, aussi bien que les lieux

D'un soin cruel ma joie est ici combattue.

IPHIGÉNIE

Hé! mon père, oubliez votre rang à ma vue.

Je prévois la rigueur d'un long éloignement.

N'osez-vous sans rougir être père un moment?

Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesses

À qui j'avais pour moi vanté votre tendresse.

Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté,

J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité.

Que va-t-elle penser de votre indifférence?

Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance?

N'éclaircirez-vous point ce front chargé d'ennuis?

AGAMEMNON

Ah, ma fille!

IPHIGÉNIE

Seigneur, poursuivez.

AGAMEMNON

Je ne puis.

IPHIGÉNIE

Périsse le Troyen auteur de nos alarmes!

AGAMEMNON

Sa perte à ses vainqueurs coûtera bien des larmes.

IPHIGÉNIE

Les Dieux daignent surtout prendre soin de vos jours!

AGAMEMNON

Les Dieux depuis un temps me sont cruels et sourds.

IPHIGÉNIE

Calchas, dit-on, prépare un pompeux sacrifice.

AGAMEMNON

Puissé-je auparavant fléchir leur injustice!

IPHIGÉNIE

L'offrira-t-on bientôt?

AGAMEMNON

Plus tôt que je ne veux.

IPHIGÉNIE

Me sera-t-il permis de me joindre à vos vœux?

Verra-t-on à l'autel votre heureuse famille?

AGAMEMNON

Hélas!

IPHIGÉNIE

Vous vous taisez?

AGAMEMNON

Vous y serez, ma fille.

Adieu.

 

ACTE IV. Le revirement d'Agamemnon. - L'annonce du sort horrible qui attend sa rivale n'a pas endormi la haine d`EriphiIe, qui révèle à Doris le projet de trahison qu'elle médite, pour le cas où une conspiration familiale essaierait d'arracher lphigénie à la mort, puis elles se retirent toutes deux, lorsque arrive Clytemnestre, que vient rejoindre Agamemnon, puis

lphigénie. Les allusions perfides de l'une et les larmes de l'autre révèlent à Agamemnon que son secret a été divulgué; lphigénie lui adresse une prière pathétique. Clytemnestre s`emporte en un réquisitoire brutal, et elles quittent toutes deux la scène en le laissant irrité, certes, mais ému et de nouveau indécis (scènes IV et V). 

Iphigénie, acte IV, scène 4 - Racine, poète de la passion et de ses désordres, avec une Iphigénie exprimant résignation, obéissance, retenue, esprit de sacrifice et grandeur d'âme...

 

CLYTEMNESTRE 

Venez, venez, ma fille, on n'attend plus que vous ; 

Venez remercier un père qui vous aime,

Et qui veut à l'autel vous conduire lui−même.

AGAMEMNON

Que vois−je ? Quel discours ? Ma fille, vous pleurez,

Et baissez devant moi vos yeux mal assurés.

Quel trouble ! Mais tout pleure, et la fille et la mère.

Ah ! malheureux Arcas, tu m'as trahi ! 

IPHIGENIE

Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi.

Quand vous commanderez, vous serez obéi.

Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre : 

Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre.

D'un oeil aussi content, d'un coeur aussi soumis

Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,

Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,

Tendre au fer de Calchas une tête innocente,

Et respectant le coup par vous−même ordonné,

Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.

Si pourtant ce respect, si cette obéissance

Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense,

Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,

J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis

Peut−être assez d'honneurs environnaient ma vie

Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,

Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin,

Si près de ma naissance, en eût marqué la fin.

Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première,

Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; 

C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,

Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,

Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses,

Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses. 

Hélas ! avec plaisir je me faisais conter

Tous les noms des pays que vous allez dompter ; 

Et déjà, d'Ilion présageant la conquête,

D'un triomphe si beau je préparais la fête.

Je ne m'attendais pas que pour le commencer,

Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.

Non que la peur du coup dont je suis menacée

Me fasse rappeler votre bonté passée.

Ne craignez rien. Mon coeur, de votre honneur jaloux,

Ne fera point rougir un père tel que vous ; 

Et si je n'avais eu que ma vie à défendre,

J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.

Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,

Une mère, un amant, attachaient leur bonheur.

Un roi digne de vous a cru voir la journée

Qui devait éclairer notre illustre hyménée ; 

Déjà, sûr de mon coeur à sa flamme promis,

Il s'estimait heureux ; vous me l'aviez permis.

Il sait votre dessein ; jugez de ses alarmes.

Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.

Pardonnez aux efforts que je viens de tenter

Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.

AGAMEMNON

Ma fille, il est trop vrai : j'ignore pour quel crime

La colère des dieux demande une victime,

Mais ils vous ont nommée ; un oracle cruel

Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.

Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières,

Mon amour n'avait pas attendu vos prières.

Je ne vous dirai point combien j'ai résisté : 

Croyez−en cet amour par vous−même attesté.

Cette nuit même encore, on a pu vous le dire,

J'avais révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire.

Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté.

Je vous sacrifiais mon rang, ma sûreté.

Arcas allait du camp vous défendre l'entrée : 

Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontré,

Ils ont trompé les soins d'un père infortuné

Qui protégeait en vain ce qu'ils ont condamné.

Ne vous assurez point sur ma faible puissance : 

Quel frein pourrait d'un peuple arrêter la licence, 

Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret,

L'affranchissent d'un joug qu'il portait à regret ? 

Ma fille, il faut céder. Votre heure est arrivée.

Songez bien dans quel rang vous êtes élevée.

Je vous donne un conseil qu'à peine je reçois.

Du coup qui vous attend vous mourrez moins que moi.

Montrez, en expirant, de qui vous êtes née ; 

Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.

Allez ; et que les Grecs, qui vont vous immoler,

Reconnaissent mon sang en le voyant couler.

CLYTEMNESTRE 

Vous ne démentez point une race funeste : 

Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste.

Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin

Que d'en faire à sa mère un horrible festin.

Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice

Que vos soins préparaient avec tant d'artifice ? 

Quoi ! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain

N'a pas, en le traçant, arrêté votre main ? 

Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ? 

Pensez−vous par des pleurs prouver votre tendresse ? 

Où sont−ils ces combats que vous avez rendus ? 

Quels flots de sang pour elle avez−vous répandus ? 

Quel débris parle ici de votre résistance ? 

Quel champ couvert de morts me condamne au silence ? 

Voilà par quels témoins il fallait me prouver,

Cruel, que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire : 

Un oracle dit−il tout ce qu'il semble dire ? 

Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré,

Du sang de l'innocence est−il donc altéré ? 

Si du crime d'Hélène on punit sa famille,

Faites chercher à Sparte Hermione sa fille ; 

Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix

Sa coupable moitié, dont il est trop épris.

Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime ? 

Pourquoi vous imposer la peine de son crime ? 

Pourquoi, moi−même enfin me déchirant le flanc,

Payer sa folle amour du plus pur de mon sang ? 

Que dis−je ? Cet objet de tant de jalousie,

Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie, 

Vous semble-t-elle un prix digne de vos exploits ? 

Combien nos fronts pour elle ont−ils rougi de fois ! 

Avant qu'un noeud fatal l'unît à votre frère,

Thésée avait osé l'enlever à son père.

Vous savez, et Calchas mille fois vous l'a dit,

Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit,

Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse

Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.

Mais non ; l'amour d'un frère et son honneur blessé

Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé : 

Cette soif de régner, que rien ne peut éteindre,

L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre,

Tous les droits de l'empire en vos mains confiés,

Cruel, c'est à ces dieux que vous sacrifiez ; 

Et, loin de repousser le coup qu'on vous prépare,

Vous voulez vous en faire un mérite barbare.

Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut vous envier,

De votre propre sang vous courez le payer,

Et voulez par ce prix épouvanter l'audace

De quiconque vous peut disputer votre place.

Est−ce donc être père ? Ah ! toute ma raison

Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre, environné d'une foule cruelle,

Portera sur ma fille une main criminelle,

Déchirera son sein, et d'un oeil curieux,

Dans son coeur palpitant consultera les dieux ? 

Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée,

Je m'en retournerai seule et désespérée ? 

Je verrai les chemins encor tout parfumés

Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés ? 

Non, je ne l'aurai point amenée au supplice,

Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice.

Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher ; 

De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.

Aussi barbare époux qu'impitoyable père,

Venez, si vous l'osez, la ravir à sa mère.

Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lois

Obéissez encor pour la dernière fois

 

C'est alors qu'Achille, furieux, vient protester auprès d'Agamemnon contre la cruauté de sa décision (scène Vl); atteint dans son orgueil de roi, Agamemnon, ulcéré à l'idée qu'il pourrait céder aux menaces d'Achille, est maintenant totalement déterminé à sacrifier sa fille (scène VII). Cependant, la vue des gardes, qu'il fait venir pour emmener lphigénie, l'ébranle de nouveau, et, après avoir hésité, il décide d'organiser la fuite de sa fille, tout en lui interdisant de revoir Achille pour punir celui-ci de son outrecuidance (scène VIII). ll fait venir lphigénie et Clytemnestre, et leur dicte ses consignes; mais Eriphile, qui était présente, décidée à mettre son funeste projet à exécution, annonce à Doris qu'elle va révéler à Calchas la manœuvre d'Agamemnon (scène X).

ACTE V. Le sacrifice. - La révélation d'Eriphile a suscité dans le camp une mutinerie qui s'oppose ù la fuite d'lphigénie. Celle-ci confie à AEgine son désespoir devant la condition cruelle que son père avait mise à son salut et accepte dignement son sort (scène première). Mais Achille arrive, lui annonçant le dispositif qu'il a mis en place pour la sauver. Sans lui révéler la raison qui lui fait accepter sa mort sans regret, elle essaie de le détourner de son projet (scène ll), puis c'est Clytemnestre qu'elle console de la perte prochaine de sa fille, avant de suivre Eurybate, qui va la conduire à l'autel (scène III). Clytemnestre, désespérée,  voit arriver Arcas, qui lui annonce qu'Achille est en train de se battre pour sauver lphigénie (scène V). Enfin, Ulysse entre en scène et expose le dénouement : Calchas a découvert que la victime désignée par l'oracle est en fait Eriphile, Agamemnon n'attendra plus que Clytemnestre pour donner sa fille à Achille" (scène VI)...

 

1677 - Phèdre 

Deux ans séparent "Iphigénie" de "Phèdre" et on n'a pu noter qu'une évolution, déjà sensible dans ses tragédies depuis Bérénice, semble s'être précisée dans son esprit. Dans la préface de Phèdre, il exprime le désir de ne peindre les passions "que pour montrer le désordre dont elles sont cause ". L'héroïne de cette tragédie est une victime de la passion à qui la grâce avait fait défaut. Dans la foulée, Racine allait se réconcilier avec Port-Royal...

"...Au reste, je n'ose encore assurer que cette pièce soit en effet la meilleure de mes tragédies. Je laisse aux lecteurs et au temps à décider de son véritable prix. Ce que je puis assurer, c'est que je n'en ai point fait où la vertu soit plus mise en jour que dans celle-ci. Les moindres fautes y sont sévèrement punies; la seule pensée du crime y est regardée avec autant d'horreur que le crime même; les faiblesses de l'amour y passent pour de vraies faiblesses; les passions n'y sont présentées aux yeux que pour montrer tout le désordre dont elles sont cause; et le vice y est peint partout avec des couleurs qui en font connaître et haïr la difformité. C'est là proprement le dut que tout homme qui travaille pour le public doit se proposer, et c'est ce que les premiers poètes tragiques avaient en vue sur toute chose. Leur théâtre était une école où la vertu n'était pas moins bien enseignée que dans les écoles des philosophes. Aussi Aristote a bien voulu donner des règles du poème dramatique, et Socrate, le plus sage des philosophes, ne dédaignait pas de mettre la main aux tragédies d'Euripide. Il serait à souhaiter que nos ouvrages fussent aussi solides et aussi pleins d'utiles instructions que ceux de ces poètes. Ce serait peut-être un moyen de réconcilier la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine, qui l'ont condamnée dans ces derniers temps et qui en jugeraient sans doute plus favorablement, si les auteurs songeaient autant à instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie." (Préface) 

Phèdre, épouse de Thésée, croit que ce dernier est mort. Libérée par cette nouvelle, elle se laisse aller à avouer à Hippolyte, son beau-fils, la passion coupable qu'elle éprouve pour lui et qui la consume. Cet aveu met bientôt Phèdre dans une terrible situation, non seulement Hippolyte la rejette, mais Thésée, qui avait simplement disparu, est bientôt de retour. Phèdre est alors poussée au mensonge par Œnone, sa nourrice, et va au-devant de son époux pour accuser Hippolyte de la faute dont elle est coupable. Thésée maudit son fils et appelle sur lui la colère de Neptune, mais bientôt la nouvelle du suicide d'Œnone jette le doute dans son esprit. Cependant, il est trop tard: il apprend la mort d'Hippolyte, tué par un monstre marin, tandis que Phèdre, qui s'est empoisonnée, lui révèle avant de mourir la vérité sur cette tragédie, en assumant sa faute...

 

Phèdre, acte I, scène 3 - Le déroulement de la scène nous montre, en une progression irrésistible, Phèdre cédant peu à peu devant les instances de sa nourrice OEnone, et bientôt acculée à un aveu qui révolte sa pudeur mais la libère....

 

PHÈDRE

N'allons point plus avant. Demeurons, chère Oenone. 

Je ne me soutiens plus; ma force m'abandonne. 

Mes yeux sont éblouis du jour que je revoi, 

Et mes genoux tremblants se dérobent sous moi. 

Hélas! 

(Elle s'assied.) 

OENONE

Dieux tout-puissants, que nos pleurs vous apaisent! 

PHÈDRE

Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent! 

Quelle importune main, en formant tous ces noeuds, 

A pris soin sur mon front d'assembler mes cheveux? 

Tout m'afflige et me nuit, et conspire à me nuire. 

OENONE

Comme on voit tous ses voeux l'un l'autre se détruire! 

Vous-même, condamnant vos injustes desseins, 

Tantôt à vous parer vous excitiez nos mains; 

Vous-même, rappelant votre force première, 

Vous vouliez vous montrer et revoir la lumière, 

Vous la voyez, Madame, et prête à vous cacher, 

Vous haïssez le jour que vous veniez chercher! 

PHÈDRE

Noble et brillant auteur d'une triste famille, 

Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille, 

Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois, 

Soleil, je te viens voir pour la dernière fois! 

OENONE

Quoi! vous ne perdrez point cette cruelle envie? 

Vous verrai-je toujours, renonçant à la vie, 

Faire de votre mort les funestes apprêts? 

PHÈDRE

Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! 

Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, 

Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière? 

OENONE

Quoi, Madame? 

PHÈDRE

Insensée, où suis-je? et qu'ai-je dit? 

Où laissé-je égarer mes voeux et mon esprit? 

Je l'ai perdu: les dieux m'en ont ravi l'usage. 

Oenone, la rougeur me couvre le visage: 

Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs, 

Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs. 

OENONE 

Ah! s'il vous faut rougir, rougissez d'un silence 

Qui de vos maux encore aigrit la violence. 

Rebelle à tous nos soins; sourde à tous nos discours, 

Voulez-vous sans pitié laisser finir vos jours? 

Quelle fureur les borne au milieu de leur course? 

Quel charme ou quel poison en a tari la source? 

Les ombres par trois fois ont obscurci les cieux 

Depuis que le sommeil n'est entré dans vos yeux; 

Et le jour a trois fois chassé la nuit obscure 

Depuis que votre corps languit sans nourriture. 

A quel affreux dessein vous laissez-vous tenter? 

De quel droit sur vous-même osez-vous attenter? 

Vous offensez les dieux auteurs de votre vie, 

Vous trahissez l'époux à qui la foi vous lie, 

Vous trahissez enfin vos enfants malheureux, 

Que vous précipitez sous un joug rigoureux. 

Songez qu'un même jour leur ravira leur mère, 

Et rendra l'espérance au fils de l'étrangère, 

A ce fier ennemi de vous, de votre sang, 

Ce fils qu'une Amazone a porté dans son flanc, 

Cet Hippolyte... 

PHÈDRE

Ah! dieux! 

OENONE

Ce reproche vous touche? 

PHÈDRE

Malheureuse, quel nom est sorti de ta bouche? 

OENONE 

Eh bien! votre colère éclate avec raison: 

J'aime à vous voir frémir à ce funeste nom. 

Vivez donc: que l'amour, le devoir, vous excite; 

Vivez, ne souffrez pas que le fils d'une Scythe, 

Accablant vos enfants d'un empire odieux, 

Commande au plus beau sang de la Grèce et des dieux. 

Mais ne différez point: chaque moment vous tue. 

Réparez promptement votre force abattue, 

Tandis que de vos jours, prêts à se consumer, 

Le flambeau dure encore, et peut se rallumer. 

PHÈDRE

J'en ai trop prolongé la coupable durée. 

OENONE

Quoi? de quelques remords êtes-vous déchirée? 

Quel crime a pu produire un trouble si pressant? 

Vos mains n'ont point trempé dans le sang innocent. 

PHÈDRE

Grâces au ciel, mes mains ne sont point criminelles. 

Plût aux dieux que mon coeur fût innocent comme elles! 

OENONE

Et quel affreux projet avez-vous enfanté 

Dont votre coeur encor doive être épouvanté? 

PHÈDRE 

Je t'en ai dit assez. Epargne-moi le reste. 

Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste. 

OENONE

Mourez donc, et gardez un silence inhumain; 

Mais pour fermer vos yeux cherchez une autre main. 

Quoiqu'il vous reste à peine une faible lumière, 

Mon âme chez les morts descendra la première; 

Mille chemins ouverts y conduisent toujours, 

Et ma juste douleur choisira les plus courts. 

Cruelle, quand ma foi vous a-t-elle déçue? 

Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont reçue? 

Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté. 

Réserviez-vous ce prix à ma fidélité? 

PHÈDRE

Quel fruit espères-tu de tant de violence? 

Tu frémiras d'horreur si je romps le silence. 

OENONE

Et que me direz-vous qui ne cède, grands dieux! 

A l'horreur de vous voir expirer à mes yeux? 

PHÈDRE

Quand tu sauras mon crime, et le sort qui m'accable, 

Je n'en mourrai pas moins, j'en mourrai plus coupable. 

OENONE 

Madame, au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, 

Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, 

Délivrez mon esprit de ce funeste doute. 

PHÈDRE

Tu le veux. Lève-toi. 

OENONE

Parlez: je vous écoute. 

PHÈDRE 

Ciel! que lui vais-je dire? et par où commencer? 

OENONE

Par de vaines frayeurs cessez de m'offenser. 

PHÈDRE 

O haine de Vénus! O fatale colère! 

Dans quels égarements l'amour jeta ma mère! 

OENONE

Oublions-les Madame, et qu'à tout l'avenir 

Un silence éternel cache ce souvenir. 

PHÈDRE 

Ariane, ma soeur, de quel amour blessée 

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée! 

OENONE 

Que faites-vous, Madame? et quel mortel ennui 

Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui? 

PHÈDRE

Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable 

Je péris la dernière et la plus misérable. 

OENONE

Aimez-vous? 

PHÈDRE 

De l'amour j'ai toutes les fureurs. 

OENONE

Pour qui? 

PHÈDRE

Tu vas ouïr le comble des horreurs. 

J'aime... A ce nom fatal, je tremble, je frissonne. 

J'aime... 

OENONE

Qui? 

PHÈDRE

Tu connais ce fils de l'Amazone, 

Ce prince si longtemps par moi-même opprimé? 

OENONE

Hippolyte? Grands dieux! 

PHÈDRE

C'est toi qui l'as nommé! 

OENONE

Juste ciel! tout mon sang dans mes veines se glace! 

O désespoir! ô crime! ô déplorable race! 

Voyage infortuné! Rivage malheureux, 

Fallait-il approcher de tes bords dangereux? 

PHÈDRE

Mon mal vient de plus loin. A peine au fils d'Egée 

Sous ses lois de l'hymen je m'étais engagée, 

Mon repos, mon bonheur semblait être affermi, 

Athènes me montra mon superbe ennemi. 

Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue; 

Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue; 

Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler, 

Je sentis tout mon corps et transir et brûler. 

Je reconnus Vénus et ses feux redoutables, 

D'un sang qu'elle poursuit, tourments inévitables. 

Par des voeux assidus je crus les détourner: 

Je lui bâtis un temple, et pris soin de l'orner; 

De victimes moi-même à toute heure entourée, 

Je cherchais dans leurs flancs ma raison égarée. 

D'un incurable amour remèdes impuissants! 

En vain sur les autels ma main brûlait l'encens: 

Quand ma bouche implorait le nom de la déesse, 

J'adorais Hippolyte, et le voyant sans cesse, 

Même au pied des autels que je faisais fumer, 

J'offrais tout à ce dieu que je n'osais nommer. 

Je l'évitais partout. O comble de misère! 

Mes yeux le retrouvaient dans les traits de son père. 

Contre moi-même enfin j'osai me révolter: 

J'excitai mon courage à le persécuter. 

Pour bannir l'ennemi dont j'étais idolâtre, 

J'affectai les chagrins d'une injuste marâtre; 

Je pressai son exil, et mes cris éternels 

L'arrachèrent du sein et des bras paternels. 

Je respirais, Oenone; et depuis son absence, 

Mes jours moins agités coulaient dans l'innocence; 

Soumise à mon époux, et cachant mes ennuis, 

De son fatal hymen je cultivais les fruits. 

Vaines précautions! Cruelle destinée! 

Par mon époux lui-même à Trézène amenée, 

J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné: 

Ma blessure trop vive aussitôt a saigné. 

Ce n'est plus une ardeur dans mes veines cachée: 

C'est Vénus toute entière à sa proie attachée. 

J'ai conçu pour mon crime une juste terreur. 

J'ai pris la vie en haine et ma flamme en horreur; 

Je voulais en mourant prendre soin de ma gloire, 

Et dérober au jour une flamme si noire. 

Je n'ai pu soutenir tes larmes, tes combats; 

Je t'ai tout avoué; je ne m'en repens pas, 

Pourvu que de ma mort respectant les approches, 

Tu ne m'affliges plus par d'injustes reproches, 

Et que tes vains secours cessent de rappeler 

Un reste de chaleur tout prêt à s'exhaler. 

 

Phèdre, acte II, scène 5 -  Cette scène, l'une des plus bouleversantes de tout le théâtre racinien, oppose deux déclarations. La première tirade de Phèdre s'attache à évoquer son mari Thésée;  elle glisse vers le passé et s'épanouit dans l'image radieuse des sœurs, Phèdre et Ariane, attendant l'audacieux conquérant. Thésée est ensuite remplacé par Hippolyte et Phèdre prend la place d'Ariane. Les méandres du "Labyrinthe" permettent de réunir Phèdre à «la tête charmante" d'Hippolyte. Mais Phèdre ne peut supporter qu'Hippolyte méconnaisse son désir. Son second aveu jaillit comme une brûlure. Phèdre dit l'horreur de ce désir qui la tourmente. Au moment où elle réclame la mort, elle s'offre tout entière :  "voilà mon cœur". L'aveu de la honte, la volonté de mourir la poussent encore à évoquer la main d'Hippolyte, à désirer son bras, à saisir son épée. Proie convulsée d'un désir qu'elle est comme forcée de satisfaire au moment où elle en reconnaît l'horreur, "c'est Vénus tout entière à sa proie attachée"....

 

HIPPOLYTE

Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore.

Peut-être votre époux voit encore le jour;

Le ciel peut à nos pleurs accorder son retour.

Neptune le protège, et ce dieu tutélaire

Ne sera pas en vain imploré par mon père.

PHÈDRE

On ne voit point deux fois le rivage des morts,

Seigneur. Puisque Thésée a vu les sombres bords,

En vain vous espérez qu'un dieu vous le renvoie,

Et l'avare Achéron ne lâche point sa proie.

Que dis-je ? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous

Toujours devant mes yeux je crois Voir mon époux.

Je le vois, je lui parle, et mon cœur... je m'égare,

Seigneur; ma folle ardeur malgré moi se déclare.

HIPPQLYTE

Je vois de votre amour l'effet prodigieux.

Tout mort qu'il est, Thésée est présent à vos yeux,

Toujours de son amour votre âme est embrasée.

PHÈDRE

Oui, Prince, je languis, je brûle pour Thésée.

Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,

Volage adorateur de mille objets divers,

Qui va du dieu des morts déshonorer la couche !

Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche,

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi,

Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous vois.

Il avait votre port, vos yeux, votre langage,

Cette noble pudeur colorait son visage,

Lorsque de notre Crète il traversa les flots,

Digne sujet des vœux des filles de,Minos.

Que faisiez-vous alors? Pourquoi, sans Hippolyte,

Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite?

Pourquoi, trop jeune encor, ne pûtes-vous alors

Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords?

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,

Malgré tous les détours de sa vaste retraite.

Pour en développer l'embarras incertain,

Ma sœur du fil fatal eût armé votre main.

Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée.

L'amour m'en eût d'abord inspiré la pensée.

C'est moi, Prince, c'est moi, dont l'utile secours

Vous eût du Labyrinthe enseigné les détours.

Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante!

Un fil n'eût point assez rassuré votre amante:

Compagne du péril qu'il vous fallait chercher,

Moi-même devant vous j'aurais voulu marcher,

Et Phèdre au Labyrinthe avec vous descendue

Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

HIPPOLYTE

Dieux! qu'est-ce que j'entends? Madame, oubliez-vous

Que Thésée est mon père, et qu'il est votre époux?

PHÈDRE

Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la mémoire,

Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire?

HIPPOLYTE '

Madame, pardonnez. ]'avoue, en rougissant,

Que j'accusais à tort un discours innocent.

Ma honte ne peut plus soutenir votre vue,

Et je vais...

PHÈDRE

Ah! cruel, tu m'as trop entendue!

Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.

Eh bien! connais donc Phèdre et toute sa fureur.

J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,

Innocente à mes yeux, je m'approuve moi-même,

Ni que du fol amour qui trouble ma raison,

Ma lâche complaisance ait nourri le poison.

Objet infortuné des vengeances célestes,

Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc

Ont allumé le feu fatal à tout mon sang;

Ces dieux qui se sont fait une gloire cruelle

De séduire le cœur d'une faible mortelle.

Toi-même en ton esprit rappelle le passé.

C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé :

]'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine,

Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.

De quoi m'ont profité mes inutiles soins?

Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.

Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.

J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.

Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,

Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.

Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire,

Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire?

Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,

Je te venais prier de ne le point haïr.

Faibles projets d'un cœur trop plein de ce qu'il aime!

Hélas! je ne t'ai pu parler que de toi-même!

Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour;

Digne fils du héros qui t'a donné le jour,

Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.

La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte!

Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.

Voilà mon cœur : c'est là que ta main doit frapper.

lmpatient déjà d'expier son offense,

Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.

Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,

Si ta haine m'envie un supplice si doux,

Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,

Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.

Donnes.

 

Phèdre, IV, 6  - Mais voici qu'on apporte une nouvelle bouleversante, "On prétend que Thésée a paru dans l'Epire". Il sera bientôt de retour. Cette nouvelle accable Phèdre au moment où elle espérait encore conquérir l'amour d'Hippolyte : elle est résignée à mourir. Mais, pour prévenir la colère de Thésée, Oenone accuse Hippolyte d'avoir attenté à l'honneur de Phèdre. Phèdre, alors qu'elle vient disculper le jeune homme, et peut-être s'accuser, apprend de Thésée lui-même qu'Hippolyte se prétend amoureux d'Aricie : une étude littéraire inégalée de la jalousie, la manifestation essentielle de la passion, le ressort principal de la pièce ...

 

PHEDRE

Chère OEnone, sais-tu ce que je viens d'apprendre ?

OENONE

Non ; mais je viens tremblante, à ne vous point mentir.

J'ai pâli du dessein qui vous a fait sortir ;

J'ai craint une fureur à vous-même fatale.

PHEDRE

OEnone, qui l'eût cru ? j'avais une rivale.

OENONE

Comment ?

PHEDRE

Hippolyte aime, et je n'en puis douter.

Ce farouche ennemi qu'on ne pouvait dompter,

Qu'offensait le respect, qu'importunait la plainte,

Ce tigre, que jamais je n'abordai sans crainte,

Soumis, apprivoisé, reconnaît un vainqueur :

Aricie a trouvé le chemin de son coeur.

OENONE

Aricie ?

PHEDRE

Ah ! douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée !

Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,

La fureur de mes yeux, l'horreur de mes remords,

Et d'un refus cruel l'insupportable injure

N'était qu'un faible essai du tourment que j'endure.

Ils s'aiment ! Par quel charme ont-ils trompé mes yeux ?

Comment se sont-ils vus ? Depuis quand ? Dans quels lieux ?

Tu le savais. Pourquoi me laissais-tu séduire ?

De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire ?

Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher ?

Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher ?

Hélas ! ils se voyaient avec pleine licence.

Le ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence ;

Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux ;

Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux.

Et moi, triste rebut de la nature entière,

Je me cachais au jour, je fuyais la lumière.

La mort est le seul Dieu que j'osais implorer.

J'attendais le moment où j'allais expirer ;

Me nourrissant de fiel, de larmes abreuvée,

Encor dans mon malheur de trop près observée,

Je n'osais dans mes pleurs me noyer à loisir ;

Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir,

Et sous un front serein déguisant mes alarmes,

Il fallait bien souvent me priver de mes larmes.

OENONE

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?

Ils ne se verront plus.

PHEDRE

Ils s'aimeront toujours.

Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée !

Ils bravent la fureur d'une amante insensée.

Malgré ce même exil qui va les écarter,

Ils font mille serments de ne se point quitter.

Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage,

OEnone. Prends pitié de ma jalouse rage.

Il faut perdre Aricie. Il faut de mon époux

Contre un sang odieux réveiller les courroux.

Qu'il ne se borne pas à des peines légères :

Le crime de la soeur passe celui des frères.

Dans mes jaloux transports je le veux implorer.

Que fais-je ? Où ma raison va-t-elle s'égarer ?

Moi jalouse ! Et Thésée est celui que j'implore !

Mon époux est vivant, et moi je brûle encore !

Pour qui ? Quel est le coeur où prétendent mes voeux ?

Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux.

Mes crimes désormais ont comblé la mesure.

Je respire à la fois l'inceste et l'imposture.

Mes homicides mains, promptes à me venger,

Dans le sang innocent brûlent de se plonger.

Misérable ! et je vis ? et je soutiens la vue

De ce sacré Soleil dont je suis descendue ?

J'ai pour aïeul le père et le maître des Dieux ;

Le ciel, tout l'univers est plein de mes aïeux.

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale.

Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale ;

Le Sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains :

Minos juge aux enfers tous les pâles humains.

Ah ! combien frémira son ombre épouvantée,

Lorsqu'il verra sa fille à ses yeux présentée,

Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,

Et des crimes peut-être inconnus aux enfers !

Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible ?

Je crois voir de ta main tomber l'urne terrible,

Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau,

Toi-même de ton sang devenir le bourreau.

Pardonne. Un Dieu cruel a perdu ta famille :

Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille.

Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit

Jamais mon triste coeur n'a recueilli le fruit.

Jusqu'au dernier soupir, de malheurs poursuivie,

Je rends dans les tourments une pénible vie.

OENONE

Hé ! repoussez, Madame, une injuste terreur.

Regardez d'un autre oeil une excusable erreur.

Vous aimez. On ne peut vaincre sa destinée.

Par un charme fatal vous fûtes entraînée.

Est-ce donc un prodige inouï parmi nous ?

L'amour n'a-t-il encor triomphé que de vous ?

La faiblesse aux humains n'est que trop naturelle.

Mortelle, subissez le sort d'une mortelle.

Vous vous plaignez d'un joug imposé dès longtemps :

Les Dieux même, les Dieux, de l'Olympe habitants,

Qui d'un bruit si terrible épouvantent les crimes,

Ont brûlé quelquefois de feux illégitimes.

PHEDRE

Qu'entends-je ! Quels conseils ose-t-on me donner ?

Ainsi donc jusqu'au bout tu veux m'empoisonner.

Malheureuse ! Voilà comme tu m'as perdue.

Au jour que je fuyais c'est toi qui m'as rendue.

Tes prières m'ont fait oublier mon devoir.

J'évitais Hippolyte, et tu me l'as fait voir.

De quoi te chargeais-tu ? Pourquoi ta bouche impie

A-t-elle, en l'accusant, osé noircir sa vie ?

Il en mourra peut-être, et d'un père insensé

Le sacrilège voeu peut-être est exaucé.

Je ne t'écoute plus. Va-t-en, monstre exécrable,

Va, laisse-moi le soin de mon sort déplorable.

Puisse le juste ciel dignement te payer ;

Et puisse ton supplice à jamais effrayer

Tous ceux qui, comme toi, par de lâches adresses,

Des princes malheureux nourrissent les faiblesses,

Les poussent au penchant où leur coeur est enclin,

Et leur osent du crime aplanir le chemin ;

Détestables flatteurs, présent le plus funeste

Que puisse faire aux rois la colère céleste !

OENONE, seule.

Ah, Dieux ! pour la servir j'ai tout fait, tout quitté ;

Et j'en reçois ce prix ? Je l'ai bien mérité.

 

1677 - L'échec de "Phèdre"

Andromaque, en 1667, remporta un succès public qui égala celui qu'avait eu Corneille, trente ans plus tôt, avec le Cid. C'est pendant les dix années qui suivirent cette représentation d'Andromaque que Racine écrivit les pièces que l'on considère généralement comme ses chefs-d'œuvre. Il se forgea avec elles une réputation d'immense auteur tragique, qui ne devait plus se démentir et qui lui valut d'être élu à l'Académie française en 1673.  

Mais, à l'automne 1677, la carrière de Racine prend un tournant radical: sa dernière pièce, Phèdre, malgré son succès immense, est attaquée violemment par ses ennemis qui dénoncèrent le caractère scandaleux de son intrigue. L'Hôtel de Nevers, qui l'avait accueilli à ses débuts, est devenu le lieu de ralliement des opposants à Racine : autour de la duchesse de Bouillon, La Fontaine, Ménage, Segrais, Benserade, Mme Deshoulières, et parfois Pierre Corneille. On chargea le jeune auteur, Pradon, d'écrire un Phèdre que l'on puisse opposer pour à celui que Racine allait donner à l`Hôtel de Bourgogne le 1er janvier 1677. Boileau composera l'Epître VII pour défendre et réconforter Racine, associant son oeuvre à celle de Molière, mort depuis quatre ans, et Corneille, bien oublié à cette date. La lutte dégénéra en guerre de sonnets satiriques et insultants, Racine et Boileau, menacés de bastonnade, n'y échappèrent que grâce à la toute-puissante protection des Condé. Mais au-delà, cet échec momentané eut un grand retentissement sur la carrière dramatique de Racine...

Se retirant du théâtre, Racine avait eu l'intention de se séparer aussi complètement du monde et ce fut avec peine qu'on le détourna de ce projet et qu'on le décida à se marier : il épousa le 1" juin 1677 Catherine de Romanet, indifférente à la poésie, elle ne lut jamais les tragédies de son mari, et en apprit seulement les titres par la conversation....

 

1677 - La réconciliation avec Port-Royal, l'abandon du théâtre..

 Sous l'influence de Madame de Maintenon, épouse du roi, la Cour avait évolué vers un rigorisme moral qui désormais s'accordait mal avec l'art théâtral, traditionnellement jugé impie par l'Eglise. Soucieux de prendre ses distances avec le théâtre, Racine décida alors d'abandonner la scène. Louis XIV lui octroya une gratification exceptionnelle de 6 000 livres et le chargea, avec Boileau, d'être son historiographe. Sa nouvelle charge représentait, pour l'époque, une promotion sociale considérable, couronnement de sa réussite. La même année, il se maria, se réconcilia avec les jansénistes et se mit à mener une vie de retraite et de piété, consacrant ses talents à son nouvel emploi.

En 1678, Racine suivit le roi dans ses campagnes. De sa production d'historien date une Éloge historique du Roi sur ses conquêtes, composé sans doute en 1684. Il entra à l'Académie des inscriptions et se trouva, avec Boileau encore, chargé de préparer les inscriptions latines que Louis XIV faisait graver au-dessous des peintures qui décorent Versailles. Racine devint ainsi un familier de la Cour, reçut un logis à Versailles, et ses entrées dans le cercle privilégié que le roi réunissait à Marly. Il jouissait de la protection de Mme de Maintenon. Celle-ci avait créé à Saint-Cyr une institution pour jeunes filles nobles démunies. Pour leur faire pratiquer le chant, le jeu théâtral, et leur donner en même temps des divertissements édifiants, elle commanda à Racine des tragédies religieuses. C'est dans ce contexte qu'il revint au théâtre, après dix ans de silence, pour composer "Esther" (1689), qui fut très appréciée du public de Cour, et "Athalie" (1691).

 

Fontenelle - S'il fut un critique qui consacra pratiquement toute sa vie à contester le génie de Racine, ce fut Fontenelle, précurseur de Voltaire, né à Rouen en 1657 et neveu des deux Corneille, collaborateur du Mercure galant (1677), et dont tragédie, l'Aspar, fut non seulement sifflée par les spectateurs mais éreinté par Racine lui-même en 1680.  Fontenelle fut lié avec tous les adversaires déclarés du poète, entra dans toutes les querelles où il devait trouver l'occasion de le combattre; il fut un de ceux qui contestèrent la valeur de la tragédie d'Esther, qui décrièrent Athalie, et sans doute il contribua à en préparer la disgrâce...

 

1689 - Racine revient au théâtre avec "Esther", en 1689, puis "Athalie", en 1691, deux pièces édifiantes d'inspiration biblique, écrites à la demande de Madame de Maintenon pour les élèves de l'institution religieuse de Saint-Cyr. C'est en travaillant "Esther" qu'il put enfin exécuter en quelque sorte "un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le choeur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du choeur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités..." Et dans "Athalie", " On me trouvera peut-être un peu hardi d'avoir osé mettre sur la scène un prophète inspiré de Dieu, et qui prédit l'avenir. Mais j'ai eu la précaution de ne mettre dans sa bouche que des expressions tirées des prophètes mêmes...."

(Athalie, acte I, scène 1)

 

 

 Abner

Oui, je viens dans son temple adorer l'Eternel.

Je viens, selon l'usage antique et solennel,

Célébrer avec vous la fameuse journée.

Où sur le mont Sina la loi nous fut donnée.

Que les temps sont changés ! Sitôt que de ce jour

La trompette sacrée annonçait le retour,

Du temple, orné partout de festons magnifiques,

Le peuple saint en foule inondait les portiques ;

Et tous, devant l'autel avec ordre introduits,

De leurs champs dans leurs mains portant les nouveaux fruits

Au Dieu de l'univers consacraient ces prémices.

Les prêtres ne pouvaient suffire aux sacrifices.

L'audace d'une femme, arrêtant ce concours,

En des jours ténébreux a changé ces beaux jours.

D'adorateurs zélés à peine un petit nombre

Ose des premiers temps nous retracer quelque ombre.

Le reste pour son Dieu montre un oubli fatal,

Ou même, s'empressant aux autels de Baal,

Se fait initier à ses honteux mystères,

Et blasphème le nom qu'ont invoqué leurs pères.

Je tremble qu'Athalie, à ne vous rien cacher,

Vous−même de l'autel vous faisant arracher,

N'achève enfin sur vous ses vengeances funestes,

Et d'un respect forcé ne dépouille les restes.

Joad

D'où vous vient aujourd'hui ce noir pressentiment ?

 

Abner

Pensez−vous être saint et juste impunément ?

Dès longtemps elle hait cette fermeté rare

Qui rehausse en Joad l'éclat de la tiare ;

Dès longtemps votre amour pour la religion

Est traité de révolte et de sédition.

Du mérite éclatant cette reine jalouse

Hait surtout Josabet votre fidèle épouse.

Si du grand−prêtre Aaron Joad est successeur,

De notre dernier roi Josabet est la soeur.

Mathan, d'ailleurs, Mathan, ce prêtre sacrilège,

Plus méchant qu'Athalie, à toute heure l'assiège,

Mathan, de nos autels infâme déserteur,

Et de toute vertu zélé persécuteur.

C'est peu que, le front ceint d'une mitre étrangère,

Ce lévite à Baal prête son ministère :

Ce temple l'importune, et son impiété

Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.

Pour vous perdre il n'est point de ressorts qu'il n'invente :

Quelquefois il vous plaint, souvent même il vous vante ;

Il affecte pour vous une fausse douceur,

Et par là de son fiel colorant la noirceur,

Tantôt à cette reine il vous peint redoutable,

Tantôt voyant pour l'or sa soif insatiable,

 Il lui feint qu'en un lieu que vous seul connaissez,

Vous cachez des trésors par David amassés.

Enfin depuis deux jours, la superbe Athalie

Dans un sombre chagrin paraît ensevelie.

Je l'observais hier, et je voyais ses yeux

Lancer sur le lieu saint des regards furieux ;

Comme si, dans le fond de ce vaste édifice,

Dieu cachait un vengeur armé pour son supplice.

Croyez−moi, plus j'y pense, et moins je puis douter

Que sur vous son courroux ne soit prêt d'éclater,

Et que de Jézabel la fille sanguinaire

Ne vienne attaquer Dieu jusqu'en son sanctuaire.

 


Racine composa encore, vraisemblablement en 1697 ou 1698, un Abrégé de l'histoire de Port-Royal (posthume, 1742-1767). La piété manifeste de sa vie après 1677 et ses interventions en faveur du monastère de Port-Royal lui valurent le sobriquet posthume d'«avocat de Port-Royal»...

Un dernier épisode s'ajouta à la déception qu'il retira de ses deux dernières pièces.  Un jour qu'il s'entretenait avec Mme de Maintenon de la misère du peuple, elle le pria de mettre par écrit ses observations. Il le fit et lui porta bientôt un mémoire solidement raisonné. Louis XIY le surprit entre les mains de Mme de Maintenon, et parut choqué qu'un homme de lettres

se mêlât de choses qui ne le regardaient pas. « Parce qu'il sait faire parfaitement les vers, dit-il avec mécontentement, croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre?».  Racine se crut perdu dans l'esprit du roi et attribua cette disgrâce à sa fidélité janséniste. Mais Louis XIV se montra toutefois assez affecté par la mort du dramaturge survenue le 21 avril 1699, il avait 59 ans, pour accéder au codicille de son testament et autoriser son inhumation dans le cimetière de Port-Royal-des-Champs....