Carl Larsson (1853-1919) - Vilhelm Hammershoi (1864-1916) - Peter Vilhelm Ilsted (1861-1933) - Christian Krohg (1852-1925) - Oda Lasson (1860-1935) - Hans Jæger (1854-1910) - ....
Last Update : 12/11/2016
Vilhelm Hammershøi est l’un des artistes les plus énigmatiques et singuliers de la fin du XIXe et du début du XXe siècle : il est l'artiste qui a peint le SILENCE, ...
l'effet apaisant de ses oeuvres ne se sont confirmées qu'avec le temps, une peinture controversée, mal comprise, voire rejetée, mais qui pourtant a suscité l'admiration ...
Au premier abord, l’œuvre de Hammershøi semble simple, voire austère : des intérieurs vides ou peu meublés, des architectures épurées, des personnages souvent de dos, absorbés dans une activité indistincte ou contemplant une fenêtre. Sa palette est réduite à une symphonie de gris, de blancs cassés, de bruns et de noirs, avec des touches de couleur rares et sourdes.
Cette simplicité est trompeuse.
Hammershøi ne peint pas des scènes, mais des états. Il est l’un des grands peintres de l’absence, du temps suspendu et de la lumière métaphysique. Son silence n’est pas un vide, mais une présence palpable ...
C’est le silence d’une pièce après le départ de quelqu’un, le silence de la concentration, le silence de la lumière du nord filtrant à travers une vitre.
Cet « effet apaisant » évoqué est le résultat d’une maîtrise absolue de la composition et de la lumière. Chaque élément est placé avec une précision géométrique qui confine à l’abstraction, créant une tension tranquille et une profondeur hypnotique.
De son vivant, Hammershøi a été un peintre controversé et mal compris.
Cette incommunicabilité relative s’explique par plusieurs facteurs ...
- À une époque où l’avant-garde explorait le symbolisme flamboyant, l’expressionnisme naissant ou les couleurs des Nabis et des Fauves, Hammershøi pratiquait un art radicalement introverti et ascétique. Son refus de la narration, de l’anecdote et de la couleur séduisante le mettait en marge.
- La critique contemporaine le trouvait souvent « monotone », « froide » ou « trop grise ». On lui reprochait de toujours peindre la même chose – ses appartements successifs de Copenhague, sa femme Ida, quelques paysages architecturaux. Cette répétition, perçue comme un manque d’invention, était en réalité une quête obsessionnelle de l’essence, une variation sur le thème de l’intimité et de la solitude.
- Paradoxalement, alors que le grand public et une partie de la critique restaient froids, il était profondément admiré par des cercles d’initiés et des artistes. En France, où il exposa à plusieurs reprises, il fut remarqué et loué par des figures comme Pierre Puvis de Chavannes (pour la monumentalité silencieuse), Rainer Maria Rilke (qui voyait en ses tableaux « des intérieurs pas tout à fait à leur place dans le temps ») et, plus tard, par le jeune Marcel Duchamp. Cette reconnaissance par ses pairs souligne qu’on percevait chez lui une modernité subtile, un dépouillement précurseur de l’art du XXe siècle.
1907 - Ida Hammershøi (ARos Aarhus Art Museum, Denmark) - Trois études de nu féminin, Vilhelm Hammershøi, musée Jacquemart André, 2019 - Interieur avec un njeune homme lisant (Svend Hammershoi) (1898). Huile sur toile. Vilhelm Hammershoi (1864-1916). Copenhague, Den Hirschprungske Samling. - 1890 Self-Portrait (National Gallery, Copenhagen, Denmark) - ...
La Redécouverte et la Consécration ..
L’effet apaisant et la puissance de son œuvre n’ont été pleinement confirmés qu’avec le recul du temps. Le XXe siècle, avec son cortège de bruits et de violences, a fait de son univers un havre de paix désirable. L’histoire de l’art a su le replacer dans une lignée plus large : on a pu voir en lui un héritier de Jan Vermeer (pour la lumière et l’intimité) et un cousin spirituel de James Abbott McNeill Whistler (pour l’harmonie tonale et le goût du gris).
Ses compositions épurées font écho à la photographie moderne et à certains cinéastes (comme Stanley Kubrick, grand admirateur). Les grandes rétrospectives internationales depuis les années 1990 (au Musée d’Orsay, au Guggenheim, à la Royal Academy) ont achevé de le consacrer comme un géant de l’art nordique et un maître universel de la peinture métaphysique.
Vilhelm Hammershoi (1864-1916)
Les Années de Formation (1864-1890)
Né à Copenhague dans une famille bourgeoise aisée, Vilhelm montre très tôt des dispositions artistiques. Il entre à l’Académie Royale des Beaux-Arts à 15 ans, puis fréquente l’école de peinture libre de P.S. Krøyer, le chef de file des peintres naturalistes danois (les « Skagen »). Dès ses premières œuvres, comme Portrait d’une jeune fille (1885, portrait de sa sœur Anna), se révèlent sa palette sobre et son approche réservée, à contre-courant du naturalisme en plein air et coloré de ses camarades. Son grand tableau La Jeune Fille à coudre (1887) montre déjà son intérêt pour une figure féminine absorbée dans une tâche silencieuse.
L’Affirmation d’un Style (1890-1900) ...
Les années 1890 voient la cristallisation de son langage artistique.
- Le Mariage avec Ida Ilsted (1891) : Cet événement est capital. Ida, sœur d’un ami peintre, devient son modèle quasi exclusif et l’âme de son univers domestique. Elle incarne la présence absente, la mélancolie tranquille qui habite ses toiles. Certains chercheurs, comme Meyken Barreto, ont réévalué le rôle de son épouse Ida Hammershøi, non seulement comme modèle muet, mais comme collaboratrice essentielle, participant au choix des cadrages, des costumes et de l'agencement des espaces. Cette perspective renouvelle la lecture de ses tableaux, y voyant une construction à deux mains de l'intimité.
- La Découverte des Intérieurs : À partir de 1898, lorsqu’il emménage dans un appartement au 30 Strandgade (puis au 25), il trouve son sujet absolu. Ces pièces aux murs nus, aux portes entrouvertes, baignées d’une lumière latérale, deviennent le théâtre unique de son œuvre. Des tableaux comme Intérieur, Strandgade 30 (1899) ou Soleil dans le salon (1903) sont des manifestes de sa poétique.
- Reconnaissance à l’Étranger : Il participe à l’Exposition Universelle de Paris en 1889 et est invité par le marchand Paul Durand-Ruel à exposer à Paris en 1890. Bien que ne faisant pas un triomphe commercial, il y gagne l’estime de critiques avisés.
L’Apogée et la Maturité (1900-1916) ...
- Élargissement du Répertoire : Sans abandonner ses intérieurs, il explore d’autres thèmes avec la même sensibilité : des paysages urbains vides et architecturaux (les docks de Londres, les places de Copenhague), des vues d’architecture (le Château de Rosenborg), et des nus d’une pudeur et d’une froideur minérale remarquables.
- Rainer Maria Rilke (1904) est l'un des premiers grands admirateurs étrangers. Il visite l'atelier de Hammershøi en 1904 et consacre des pages superbes à sa peinture dans ses Lettres sur Cézanne et ses carnets. Il y décrit l'atmosphère "hors du temps" et "sans histoire" des intérieurs, captant l'essence même de l'œuvre.
- Voyages et Influences : Ses voyages à Londres (où il admire Whistler), à Paris et en Italie nourrissent son art sans en altérer le caractère. Il est particulièrement marqué par l’architecture palladienne et les maîtres anciens (Vermeer, bien sûr, mais aussi la rigueur de Piero della Francesca).
- Une Consécration Nationale Tardive : Ce n’est qu’en 1905 qu’il reçoit une certaine reconnaissance officielle au Danemark. La Glyptothèque de Copenhague organise une exposition de 51 de ses tableaux.
- La Maladie et la Mort : Atteint d’un cancer de la gorge, il meurt en 1916 à l’âge de 51 ans. Sa production tardive, comme Intérieur avec un piano (1912), montre une lumière plus diffuse et une atmosphère encore plus éthérée, peut-être plus mélancolique.
Le célèbre critique littéraire danois Georg Brandes a écrit sur Hammershøi, mais avec une certaine ambivalence, reconnaissant son talent tout en regrettant parfois sa "monotonie" et son manque de "joie de vivre". Ses écrits illustrent la réception mitigée dans son propre pays.
Oublié après sa mort, hormis dans son pays natal, Hammershøi a été redécouvert dans les années 1980-1990. - Peder Severin Krøyer & Felix Krämer (éds.) - Les catalogues des grandes expositions rétrospectives sont des mines d'informations. Celui de l'exposition au Musée d'Orsay (1997-1998), Hammershøi, le maître de la peinture danoise, est fondateur. L'exposition au Musée Jacquemart-André (2019-2020), Hammershøi, le maître de la peinture danoise, a également produit un catalogue important.
On voit en lui aujourd’hui un précurseur de la peinture métaphysique (Giorgio de Chirico), un ancêtre du minimalisme et un artiste dont la quête de sérénité et d’épure résonne profondément avec la sensibilité contemporaine. Son œuvre, à la fois profondément ancrée dans la culture danoise (la « lumière du Nord ») et universelle dans son exploration de l’espace et du temps, continue de fasciner par son mystère tranquille et son silence assourdissant.
Les peintres scandinaves de la fin du XIXe siècle, fort nombreux, ne s'inspirent pas des courants artistiques français ou allemands, mais entendent au contraire privilégier les qualités singulières de leur patrie, poussés par nationalisme croissant. Cette tendance s'impose dans le domaine de la peinture paysagiste.
Le norvégien Harald Sohlberg (1869-1935) représente ainsi dans "Nuit d'été" (1899, Nasjonalgalleriet, Oslo) ces minuscules changements de lumière selon l'heure de la journée et des saisons qui caractérisent l'atmosphère nordique. Le suédois Richard Bergh (1858-1919) pare d'une signification symbolique ce paysage qui s'impose désormais dans les consciences comme l'étendue palpable et visible dans laquelle nous vivons, et par-delà exerce sur nos âmes une influence suggestive. Laurits Bernard Holst (1848-1934), qui voyagea aux Etats-Unis à l'âge de vingt ans, est fasciné par la mer, sa brutalité et sa beauté : dans "Village de pêcheurs norvégiens" (1894, Russell-Cotes Art, Gallery, Bournemouth), il montre une mer sombre, grise, glaciale, et un village niché au fond du fjord rendu insignifiant dans l'environnement si rude du cercle polaire.
Harald Sohlberg - Natteglød (1893) Nasjonalgalleriet, Oslo.- Sommernatt (1899) Nasjonalgalleriet, Oslo. - Vinternatt i fjelene (1901) Hilmar Rekstens Samlinger, Bergen - Fra Røros (1902) Nasjonalgalleriet, Oslo. - Natt (1904) Trondheim Kunstmuseum, Trondheim - En blomstereng nordpå (1906) Nasjonalgalleriet, Oslo. Eken (1908) Drammen Kunstmuseum Vinternatt i Rondane (1911–14) Nasjonalgalleriet, Oslo.
Autre thème par excellence de la singularité de la peinture scandinave de cette fin du XIXe siècle, la représentation de personnages solitaires dans des intérieurs silencieux, loin, très loin des troubles politiques et sociaux qui affectaient le sud du Danemark..
Artiste danois qui voyagea beaucoup, admirateur de Whistler dont il partageait les couleurs subtiles et sourdes, le danois Vilhelm Hammershoi (1864-1916) peint en 1898 "Intérieur" (Nationalmuseum, Stockholm), abritant une femme, solitaire, vue de dos, énigmatique. Laurits Andersen Ring (1854-1933) cherche un équilibre entre une représentation naturaliste et une vérité plus profonde dans le simple portrait d'une femme au matin (Le Petit Déjeuner, 1898, National museum, Stockholm: Lauritz Andersen (L.A.) Ring - 1885,Young Girl Looking out of a Window - Designmuseum Danmark , Copenhagen).
Peter Vilhelm Ilsted (1861-1933), l'un des artistes danois les plus importants de cette fin du XIXe et début XXe, montre des personnages éloignés des troubles politiques et sociaux qui affectent alors les pays nordiques, comme dans "Intérieur" (1896, Musée d'Orsay, Paris) qui montre une jeune fille, de dos, dans une pièce au simple décor et dont la lumière crée sérénité et quiétude.
A contrario, la norvégienne Harriet Backer (1845-1935) choisit d'appliquer les techniques associées à la peinture de plein air, proche de l'impressionnisme, à la façon dont la lumière illumine une pièce : dans "Lecture à la lumière de la lampe" (1890, Rasmus Meyers Samlinger, Bergen), la lumière de la lampe à huile et le feu du poêle contrastent avec les ombres qui font naître un sentiment d'étrangeté….
Carl Larsson (1853-1919)
Le suédois Carl Larsson va développer à l'extrême ce repliement sur la quête du bonheur au sein du foyer familial, loin des contingences du monde
extérieur... Après une formation académique à Stockholm, Carl Larsson séjourna à partir de 1877 et pour plusieurs années en France, d’abord à Paris, puis à Grez-sur-Loing à partir de 1882,
épouse une artiste suédoise, Karin Bergöö, avec laquelle il aura huit enfants, et regagne la Suède en 1889. Et peut-être en réaction vis-à-vis d'une enfance pauvre et malheureuse, il devient le
peintre d'un registre inédit, la description de sa vie familiale dans l’univers coloré de sa maison du village de Sundborn. Son travail d'illustration lui donne une notoriété internationale.
L’album "Notre maison" et les suivants qui connurent une grande diffusion, ont inspiré les jeunes couples sur le point de fonder un foyer. Ils firent de lui le porte-étendard d’une nation fière
de son confort domestique et de ses valeurs humanistes. Ces aquarelles continuent d’ailleurs d’influencer la décoration intérieure en Suède. Mais le caractère fascinant de ces images repose sur
une science du cadrage moderne qui distingue sa production de celle de ses suiveurs.
Works : Nationalmuseum, Stockholm (Anna Pettersson, 1895; Between Christmas and New Year (from the series 'At Home'); Convalescence, 1902; Cosy Corner, 1894; A Day of Celebration, 1895; Esbjörn at the Study Corner, 1912; Flowers on the Windowsill, 1894; Getting Ready for a Game, 1901; Open-Air Painter. Winter-Motif from Åsögatan, 1886) * Göteborgs konstmuseum (Before the Mirror. Self Portrait, 1900; Brita and I, 1895; Electricity, 1884; Homework, 1898; Interior of Furstenberg Gallery, 1884) * Thielska Galleriet, Stockholm (Model writing postcards, 1906)...
Reste dans la vie et l'oeuvre de Carl Larsson une impression étrange, cette quête du bonheur du foyer familial est-elle sans nuages, un autoportrait de 1906, "Self-recognition" (Polo Museale, Firenze), nous livre, derrière les images idéalisées du couple aimant, une singulière interrogation (le peintre tient un pantin, son épouse, elle-même en fond, dans une autre pièce), au fond Carl Larsson ne sent-il pas prisonnier d'un sentiment qui n'est pas foncièrement le sien, une représentation du bonheur qui semblerait celui de sa épouse, qui semble demandé par le public, mais loin, très loin de son for intérieur.....
Edvard Munch grandit dans la capitale norvégienne, qui s'appelait Kristiania à l'époque, à une époque où dominait dans la peinture un Christian Krohg (1852-1925) qui, s'opposant au conservatisme dominant, ouvre des salons d'exposition à l'image de ce qui se fait à Paris avec des peintres amis tels que Frits Thaulow, Gerhard Munthe, Erik Werenskiold, introduit naturalisme et impressionnisme dans l'austère Kristiana, un premier salon d'automne, inspiré par le salon de printemps de Paris, et cède à la beauté d'Oda Lasson, femme mariée de mœurs libres très libres, qui, mariée, vit une liaison tumultueuse avec Hans Jæger (1854-1910), écrivain et leader charismatique de la bohème norvégienne. Oda Lasson (1860-1935), devenue Oda Krohg, est une artiste-peintre que l'on retrouvera au gré des expatriations de la bohême norvégienne, à Kristiania, Berlin, Skagen et Paris, et de ses amants, Jappe Nilssen, Gunnar Heiberg…
Hans Jæger (1854-1910) , natif de Drammen, s'affirme dans les années 1880 comme le leader incontournable de la bohême littéraire et artistique qui sévit à Kristiania et conteste la morale puritaine de la bonne société norvégienne : son roman-reportage, "Fra Kristiania Bohemen" (Scènes de la Bohême de Kristiania), publié en 1885, décrit en terme naturaliste la vie d'un groupe d'artistes et d'écrivains prônant et vivant en toute sérénité une liberté sexuelle totale. Condamné pour immoralité et pratiquement expulsé de Norvège il se réfugiera à Paris et finira ses jours dans l'anonymat. Le peintre Edvard Munch qui l'a connu à Kristiania retiendra de lui l'un des Neuf commandements de la bohème de Christiania, "Ta propre existence écriras" pour tenter de survivre et de surmonter les tumultes de l'existence. Dans le cercle de Jæger, on retrouve des figures artistiques telles que les peintres Christian Krohg et Erik Werenskiold, Oda Lasson, modèle, peintre et femme tentatrice, Milly Ihlen, grand amour d'Edvard Munch et féministe avant l'heure.
Christian Krohg (1852-1925) est un peintre naturaliste qu'un premier séjour à Paris ouvrit à l'impressionnisme (1881-1882). Proche des peintres de Skagen qu'il fréquente dans les années 1879-1884, il est dans les années 1880 un critique sociale tant par ses tableaux (The Struggle for Existence, 1889, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway), la série des "Albertine" (Albertine to see the Police Surgeon, Nasjonalmuseet for Kunst, Arkitektur og Design, Oslo) qu'à travers son roman du même nom, "Albertine" (1886). Il s'établira à partir de 1901 à Paris avec Oda Lasson (1860-1935) devenue Oda Krohg, elle-même portraitiste et modèle (Portrait of the Painter Oda Krohg, 1888, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway), peintre du fameux "fjord d'Oslo" (Nasjional Galleriet, Oslo) et dont la liberté des moeurs illustra parfaitement les desseins de l a bohême norvégienne….
Works : "In the Bathtub" (1889, Bergen Kunstmuseum, Bergen, Norway) - "View over Frederiksberg, Copenhagen" (1890, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway) - "Portrait of the Painter Oda Krohg" (1888, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway) - "Eyewitnesses" (1895, Nasjonalgalleriet, Oslo, Norway)...
