Robert Ardrey (1908-1980), "African Genesis" (1961), The Territorial Imperative (1966) - Desmond Morris (1928), "The Naked Ape" (1967), "The Human Zoo" (1969), "Intimate Behaviour (1971), "Manwatching: A Field Guide to Human Behaviour" (1977) - Konrad Lorenz (1903-1989), "Das sogenannte Böse" (1963)  ...

Last update: 03/11/2017


Robert Ardrey et Desmond Morris ont l'un et l'autre, en leur temps (années 1950–70) donné une image particulièrement réaliste de l'être humain, un primate capable de violence extrême et d'une sophistication sociale remarquable. Ils écrivent tous deux dans un climat intellectuel dominé par par une vision culturaliste de l’être humain ...

l’humain serait une "tabula rasa" (John Locke), de l’anthropologie culturaliste (Boas, Mead) au béhaviorisme (Watson, Skinner) s'exprime un humanisme post-guerre traumatisé par l’eugénisme, le racisme biologique, le nazisme. Une thèse implicite domine, notamment dans le monde anglo-saxon : les différences de comportement humain sont presque entièrement produites par la culture et l’apprentissage. L’agressivité est vue comme un produit social, la guerre comme une pathologie historique, la morale comme un construction arbitraire. Et la biologie apparaît comme suspecte en raison de son instrumentalisation idéologique au début du XXᵉ siècle. 

Leurs approches ("l'homme animal" pour Ardrey, "le primate nu" pour Morris) ont été vivement critiquées par une partie du monde scientifique pour leur déterminisme biologique et leur tendance à extrapoler des observations animales à des sociétés humaines complexes, minimisant le rôle de la culture.

Même si certaines hypothèses sont aujourd'ui dépassées, Robert Ardrey et Desmond Morris posent les bonnes questions, obligent le lecteur à affronter des idées inconfortables, montrent comment une théorie scientifique devient un fait culturel et politique. 

Lire Ardrey aujourd’hui, ce n’est pas chercher des réponses définitives, mais observer comment une société négocie ce qu’elle accepte de savoir sur elle-même. Très concrètement Robert Ardrey est incontournable aujourd’hui si l'on veut comprendre d’où viennent nos débats actuels sur la violence, l’instinct, l’identité ; comment la biologie a ré-entré le champ des sciences humaines après en avoir été bannie ; lire un auteur qui fait penser, même quand il se trompe partiellement : l’humain n’est pas une exception biologique et sans parler de déterminisme strict, agressivité, hiérarchie, coalition, territorialité sont désormais étudiées comme tendances, modulées par la culture. Ardrey a eu tort sur le degré, mais pas sur le principe. Quant à Morris, il nous ouvre la voie pour comprendre comment les instincts sont ritualisés, détournés, sublimés ..

 

Desmond Morris va naturaliser l’humain ordinaire, Robert Ardrey naturaliser le pouvoir et la violence. Le premier sera mieux accepté que le second, controversé très / trop rapidement : sans doute parce que nos sociétés modernes préfèrent croire exceptionnelles, temporaires ou purement culturelles ces réalités quotidiennes que sont le pouvoir, la violence, la contrainte ...

On remarquera là aussi une réception comparée bien singulièrement différente entre l'Europe continentale et le monde anglo-saxon. Ardrey connaîtra aux Etats-Unis, au Royaume-Ini, un immense succès médiatique dans les années 60, des débats violents dans la presse intellectuelle, rapidement politisé, puis un rejet académique partiel. Le succès de Morris fut populaire et durable, (The Naked Ape, 1967), peu politisé et considéré comme une vulgarisation intelligente, voire une curiosité anthropologique.   

La réception d'Ardrey en Europe continentale (France, Allemagne, Italie) fut beaucoup plus distante, en France notamment, il heurte l'héritage durkheimien, le structuralisme, une méfiance généralisée envers toute explication biologique du social.. Ardrey arrive trop frontalement dans un espace intellectuel hostile. Ardrey, en parlant de violence innée, réactive bien des peurs. Le monde anglo-saxon offre une plus grande tolérance au débat public conflictuel : Ardrey y choque, mais peut être discuté. Le choc des mentalités ...

Leurs travaux restent des références incontournables pour comprendre l'histoire des idées sur la nature humaine au XXe siècle.


Ardrey et Morris, avec Konrad Lorenz, se sont mutuellement soutenus et confortés dans les années 1960-1970, formant un courant intellectuel cohérent et médiatiquement dominant. Leur force fut de proposer un récit simple et fascinant sur les origines de la nature humaine. Leur faiblesse fut de succomber souvent à la sur-analogie et au déterminisme excessif.

- S'ils servent souvent de repoussoir méthodologique en sciences du comportement, rappelant les dangers de la sur-interprétation biologisante, 

- Ils ont su imposé l'idée que l'homme fait partie du monde animal et que sa biologie compte, ouvrant la voie à des disciplines plus rigoureuses comme la psychologie évolutionniste (qui, elle, est bien plus prudente sur l'innéisme et intègre les apports de la culture).

 

Leur « actualité » réside donc moins dans leurs réponses que dans leur rôle historique de catalyseurs d'un débat fondamental entre nature et culture, débat qui est toujours vivant, mais mené avec des outils infiniment plus sophistiqués...

Des outils modernes qui permettent de disséquer, mesurer et modéliser les composantes de la violence avec une précision que Lorenz ne pouvait imaginer. On ne demande plus "L'agression est-elle un instinct ?" mais "Quels circuits cérébraux sous-tendent la réactivité à la menace ?" - "Comment les variations du gène du transporteur de la sérotonine interagissent-elles avec les maltraitances infantiles pour prédisposer à l'impulsivité ?" - "Quels facteurs culturels amplifient ou atténuent la propension à la vengeance ?" - "Comment les normes de masculinité se transmettent-elles et modulent-elles l'expression de la violence ?"

Un approche multi-échelle (des gènes aux institutions) et méthodologiquement pluraliste qui constitue la sophistication actuelle, loin des grandes narrations unitaires et fatalistes du siècle dernier ...

 

1. Les Neurosciences Affectives et Sociales

Outils : Imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), électroencéphalographie (EEG) haute densité, stimulation magnétique transcrânienne (TMS), études de lésions.

Sophistication? On ne parle plus d'un "réservoir" abstrait d'agression, mais de circuits neuronaux spécifiques (réseau amygdala-hypothalamus-substance grise périaqueducale, modulé par le cortex préfrontal). On peut observer en temps réel comment un stimulus perçu comme une menace active l'amygdale, et comment le cortex préfrontal ventromédian tente de réguler cette réponse. Cela permet de comprendre les dysrégulations (comme dans l'impulsivité violente) sans faire appel à un "instinct" global.

Antonio Damasio, "Descartes' Error: Emotion, Reason, and the Human Brain"(1994)

Damasio, neurologue, a révolutionné notre compréhension de l'interaction entre émotion et cognition. À partir de l'étude de patients avec des lésions cérébrales spécifiques (comme Phineas Gage), il démontre que les émotions ne sont pas des perturbatrices de la raison, mais des composantes indispensables à la prise de décision et au comportement social. Il introduit des concepts clés comme les "marqueurs somatiques" (signaux corporels guidant nos choix). Son travail fournit un fondement neurologique à l'idée que l'agression ou la morale ne relèvent pas d'un simple instinct, mais d'un équilibre complexe entre circuits limbiques (émotion) et cortex préfrontal (régulation).

 

2. La Génétique Comportementale et l'Épigénétique

Outils : Études sur jumeaux et adoptés, analyses d'association pangénomique (GWAS), séquençage ADN, marqueurs épigénétiques (méthylation).

Sophistication? On a abandonné la quête du "gène de l'agression". On recherche plutôt des variations génétiques polygéniques (des centaines de gènes) qui influencent la sensibilité des systèmes neurochimiques (sérotonine, dopamine). Surtout, l'épigénétique a révolutionné le débat : elle montre comment l'environnement (stress, éducation, traumatisme) modifie l'expression des gènes sans changer l'ADN. Cela modélise l'interaction G x E (Gènes x Environnement) de manière dynamique et non-déterministe. Un patrimoine génétique de "réactivité" peut conduire à l'anxiété ou au courage selon le contexte.

Michael Meaney - Épigénétique - Référence princeps : Article de recherche fondateur (non un livre) : "Epigenetic regulation of the glucocorticoid receptor in human brain associates with childhood abuse" (2009, Nature Neuroscience). Pour une vulgarisation, Nessa Carey, "The Epigenetics Revolution" (2011).

Les travaux de Meaney sur les rats ont montré de manière expérimentale que les soins maternels (léchage) modifient l'expression des gènes régulant la réponse au stress chez les petits, via un mécanisme épigénétique (méthylation de l'ADN). Ces effets sont durables mais réversibles. Appliqué à l'humain, cela démontre de façon rigoureuse comment l'environnement social (ici, les soins ou la négligence) sculpte la biologie du comportement de manière héritable sans changer la séquence ADN. C'est l'outil scientifique qui valide et précise l'intuition "interactionniste".

 

3. La Psychologie Évolutionniste (Version 2.0)

Outils : Modèles mathématiques de théorie des jeux évolutionniste, études comparatives inter-culturelles, archéologie cognitive.

Sophistication? Contrairement à Lorenz et Morris, la psychologie évolutionniste moderne ne postule pas des instincts fixes. Elle émet l'hypothèse de mécanismes psychologiques évolués, souvent domaine-spécifiques (module de détection de la triche, de préférence pour certains paysages). Ces mécanismes sont conçus comme des logiciels flexibles qui traitent l'information de l'environnement, et non comme des pulsions irrépressibles. Elle teste ces hypothèses par des expériences reproductibles, pas par des analogies animales.

 Leda Cosmides & John Tooby  - Ils sont les fondateurs théoriques du champ. Leur texte fondateur est l'article "The psychological foundations of culture" (1992). Pour une synthèse accessible, voir Steven Pinker, "How the Mind Works" (1997), qui s'appuie largement sur leur cadre.

Leur contribution majeure est de déplacer le focus de "l'instinct" vers la modularité de l'esprit. Ils postulent que l'esprit humain est composé de nombreux "modules" spécialisés par la sélection naturelle pour résoudre des problèmes adaptatifs précis (détection des tricheurs, sélection de partenaires, reconnaissance des visages). L'agression n'est pas un flux général, mais peut émerger de l'activation de mécanismes spécifiques (jalousie, défense de statut). Leur approche est computationelle et formelle, utilisant la logique et l'expérimentation cognitive, s'éloignant radicalement de l'éthologie analogique de Lorenz.

 

4. Les Sciences Sociales Cognitives et l'Anthropologie Biologique

Outils : Expérimentations de terrain, ethnographies approfondies, modèles épidémiologiques de transmission culturelle.

Sophistication? On étudie comment les normes sociales, les croyances culturelles et les institutions modèlent, canalisent ou exacerbent les prédispositions comportementales. Par exemple, les travaux sur la violence montrent que son taux varie énormément selon les sociétés (très bas chez les Semai, élevé dans certaines sociétés guerrières), ce qui invalide l'idée d'une pulsion constante à décharger. L'accent est mis sur la cognition partagée et la coévolution gène-culture.

Pascal Boyer, "Minds Make Societies: How Cognition Explains the World Humans Create" (2018)

Boyer, anthropologue et psychologue cognitif, incarne cette synthèse interdisciplinaire. Il montre comment des intuitions cognitives universelles (issues de l'évolution) interagissent avec les circonstances historiques et écologiques pour produire la diversité des organisations sociales. Il explique, par exemple, comment nos biais de raisonnement (agence, contagion, coalition) façonnent les croyances religieuses, les morales ou les stéréotypes, et donc les conflits. Son outil principal est la psychologie cognitive expérimentale appliquée à des phénomènes sociaux, dépassant l'opposition stérile entre "nature biologique" et "construction sociale".

 

5. La Modélisation et la Simulation

Outils : Modèles informatiques d'intelligence artificielle, simulations d'agents multiples, analyses de réseaux sociaux.

Sophistication?  On peut simuler des populations virtuelles d'"agents" dotés de règles simples (coopération, défection, imitation) pour voir comment émergent des phénomènes complexes comme la confiance, la propagation de la violence ou la formation de coalitions. Cela permet de tester quelles conditions environnementales ou cognitives favorisent la paix ou la guerre, sans présupposer un instinct de guerre.

Robert Axelrod, "The Evolution of Cooperation"(1984, édition révisée 2006)

Axelrod a utilisé des tournois informatiques de théorie des jeux (notamment le dilemme du prisonnier itéré) pour modéliser l'émergence de la coopération dans un monde égoïste. Sa célèbre stratégie « Tit-for-Tat » (Donnant-donnant) a montré que la coopération pouvait évoluer sans autorité centrale ni instinct altruiste, simplement par l'interaction stratégique d'agents poursuivant leur intérêt. Cette approche formelle et computationnelle fournit un contre-modèle puissant aux explications de la compétition et de l'agression par un instinct pur, en démontrant mathématiquement l'avantage adaptatif de la réciprocité.

 

6. Le Changement de Paradigme Clé : L'Interactionnisme Dynamique

La plus grande sophistication est conceptuelle. On est passé du modèle Nature vs Culture (où Lorenz penchait lourdement du côté Nature) au modèle Nature via Culture.

- Le cerveau est un organe social : Il se construit dans l'interaction. La plasticité neuronale est immense.

- La culture est un écosystème : Les humains créent des environnements (villes, lois, médias) qui modifient en retour les pressions sélectives et les expressions comportementales.

- L'agression n'est pas une "chose" mais un processus : Elle émerge de l'interaction entre une menace perçue, un tempérament individuel (lui-même fruit de G x E), un état physiologique (fatigue, alcool), des normes sociales apprises et un contexte situationnel (foule, anonymat, présence d'armes).

David S. Moore, "The Developing Genome: An Introduction to Behavioral Epigenetics" (2015)

Une introduction claire et profonde au nouveau paradigme. Moore explique de manière pédagogique pourquoi le débat "inné vs acquis" est obsolète. Il détaille comment les gènes, les protéines, les cellules, les environnements et les expériences s'influencent mutuellement de manière bidirectionnelle et dynamique tout au long du développement. C'est le manuel de l'interactionnisme moderne, montrant que le phénotype (comportemental ou autre) n'est ni programmé, ni libre, mais le produit d'une construction permanente. Il offre le cadre conceptuel qui unifie les apports des cinq champs précédents.

 

Ces auteurs et leurs outils (imagerie cérébrale, méthylation de l'ADN, modèles computationnels, expérimentations cognitives, épigénétique développementale) ont permis de remplacer le déterminisme séquentiel simple de Lorenz (l'instinct -> le comportement) par un réseau causal complexe et probabiliste. L'agression, comme tout comportement social, y est comprise comme une émergence contextuelle à l'interface de multiples niveaux d'organisation, de la molécule à la société.


Robert Ardrey (1908-1980)

Robert Ardrey était un dramaturge, scénariste et écrivain scientifique américain. Né à Chicago le 16 octobre 1908, il étudie à l'Université de Chicago où il se passionne pour l'écriture. Il connaît d'abord le succès comme dramaturge à Broadway dans les années 1930-1940. 

Sa carrière prend un tournant décisif dans les années 1950 après la lecture d'un livre de l'écrivain scientifique Loren Eiseley, "Darwin's Century" (1958), dans lequel, notamment, les expériences de Kettlewell sur la phalène du bouleau sont décrites de manière frappante : médecin et entomologiste britannique, Bernard Kettlewell (1907-1979) fut célèbre pour ses travaux de terrain révolutionnaires dans les années 1950 et pour avoir fourni l'une des démonstrations les plus spectaculaires et directes de la sélection naturelle darwinienne en action. L'œuvre qui a popularisé l'"expérience de Kettlewell" auprès du grand public est le best-seller de David Lack, "Evolutionary Theory and Christian Belief" (1957), ou plus probablement les écrits de Julian Huxley et d'autres qui en ont fait un cas d'école dans les manuels.

 

Ardrey se plonge alors dans les recherches des paléoanthropologues (comme Raymond Dart) et des éthologues. - La découverte de l'« Enfant de Taung » (1924) - Raymond Dart (1893-1988) était un anatomiste et paléoanthropologue australo-sud-africain, une figure absolument centrale dans l'histoire de la paléoanthropologie, principalement connu pour une découverte qui a révolutionné notre vision des origines humaines.  En 1924, en Afrique du Sud, Dart a examiné le crâne fossilisé d'un jeune primate découvert dans une carrière de calcaire à Taung. Il y a vu des caractéristiques mixtes, simiesques et humaines (notamment la position du trou occipital suggérant la bipédie). En 1925, il le décrit comme une nouvelle espèce : Australopithecus africanus (le « singe du sud de l'Afrique »).

Dart affirmait que cet être, vieux d'environ 2,5 millions d'années, était un ancêtre direct de la lignée humaine. Sa théorie s'opposait frontalement au paradigme dominant de l'époque, qui plaçait l'origine de l'homme en Asie ou en Europe et considérait qu'un gros cerveau avait précédé la bipédie. La communauté scientifique (notamment en Angleterre) l'a accueilli avec un scepticisme moqueur et souvent méprisant. Il a fallu des décennies et d'autres découvertes (comme celles de Robert Broom) pour que ses idées soient pleinement acceptées.

 

En 1955, alors qu'il effectue des recherches pour un article sur la paléoanthropologie, Ardrey se rend en Afrique du Sud et rend visite à Raymond Dart à l'Université du Witwatersrand à Johannesburg. Dart, toujours passionné et combatif après des années de marginalisation, lui expose en détail sa théorie de « l'homme prédateur ».

Ardrey, ancien communiste désillusionné en quête de nouvelles vérités sur la nature humaine, est électrisé par les idées de Dart. Il voit dans les os fracturés et les crânes brisés des preuves matérielles d'un instinct agressif et territorial ancré au plus profond de notre histoire évolutive. Cette rencontre est l'élément déclencheur qui transforme Ardrey d'un dramaturge en un vulgarisateur de théories évolutionnistes.

Ardrey adopte et amplifie la thèse de Dart. Il en fera le cœur de son premier et plus influent ouvrage, "African Genesis" (1961). Ardrey y présente Dart comme un visionnaire méconnu et construit tout son récit autour de l'idée que « l'homme est né d'un singe tueur ». Le livre, écrit avec un grand talent narratif, propulse la théorie controversée de Dart sur le devant de la scène mondiale.

 

La théorie de « l'homme prédateur » (Killer Ape) - Dans les années 1950, Dart développa une vision encore plus provocante. En étudiant les ossements fossiles des grottes sud-africaines, il conclut que les australopithèques utilisaient massivement des os, des dents et des cornes d'animaux comme outils et armes. Il publia cette thèse dans un article retentissant, "The Predatory Transition from Ape to Man" (1953), et dans son livre "Adventures with the Missing Link" (1959). Pour Dart, la violence, la chasse et l'usage d'armes n'étaient pas des inventions tardives de l'Homo sapiens, mais les moteurs mêmes de notre évolution, séparant nos ancêtres des autres primates. Leur collaboration est un exemple classique de la manière dont une idée scientifique peut, via un vulgarisateur de talent, franchir les frontières du laboratoire et influencer profondément la culture d'une époque.

 

C'est ainsi que Ardrey est devenu un ardent défenseur de l'idée que le comportement humain est profondément influencé par des instincts hérités de nos ancêtres animaux, une vision qui s'opposait au modèle dominant de la "table rase" en anthropologie et sociologie. Ses livres, écrits dans un style vivant et accessible, ont eu un impact immense sur le public et ont influencé des penseurs comme Konrad Lorenz et même des films (2001 : L'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick s'en inspire). Il est décédé le 14 janvier 1980 en Afrique du Sud.


La relation d'influence entre Robert Ardrey et Konrad Lorenz est fascinante et contre-intuitive : c'est principalement l'écrivain vulgarisateur (Ardrey) qui a influencé et soutenu le scientifique de renom (Lorenz), et non l'inverse. Leur alliance a été cruciale pour la popularisation de la théorie de l'agression instinctive....

 

Dans les années 1960, les thèses de Lorenz sur l'agression instinctive (exposées dans son livre majeur "Das sogenannte Böse", 1963, trad. "L'Agression : une histoire naturelle du mal", 1969) étaient fortement contestées par les courants dominants en anthropologie et psychologie, qui privilégiaient les explications culturelles et environnementales.

 

Avec le recul, on peut estimer que Lorenz a posé de meilleures questions qu'il n'a apporté de réponses définitives. Son livre est un monument historique, essentiel pour comprendre l'histoire des idées sur la violence, mais il doit être lu aujourd'hui avec un esprit critique, en le complétant par les apports des neurosciences, de la génétique du comportement et des sciences sociales. 

1. - Les thèses principales de Lorenz sur l'agression instinctive ...

- L'agression comme instinct primaire (instinct de combat) : Lorenz postule que l'agression n'est pas une réaction uniquement à des stimuli extérieurs (comme la frustration ou la peur), mais un instinct endogène qui s'accumule spontanément dans l'organisme, à la manière d'un réservoir hydraulique. Cette énergie doit être déchargée périodiquement, même en l'absence de provocation (modèle "psychohydraulique").

- Fonction adaptative et survie de l'espèce : Selon lui, cette agression instinctive a une valeur de survie (survival value). Elle sert à la répartition du territoire, la sélection des partenaires les plus forts, la défense de la progéniture, l''établissement de hiérarchies sociales stables.

- Rituélisation et inhibitions innées : L'élément le plus célèbre et le plus durable de sa théorie. Lorenz observe que dans les combats intra-spécifiques (au sein de la même espèce), les animaux ne se tuent généralement pas. Ils utilisent des rituels (parades, combats symboliques) et possèdent des inhibitions innées (comme la soumission du vaincu) qui bloquent l'agression mortelle. Le loup, par exemple, présente sa gorge vulnérable, ce qui désarme son adversaire.

 

2. - L'Application à l'Homme ...

- Le "déficit d'inhibition" : C'est le point crucial et le plus problématique. Lorenz argue que chez l'être humain, avec le développement des armes à distance (de la pierre à la bombe), la sélection naturelle n'a pas pu développer des inhibitions innées suffisantes contre le meurtre. Notre instinct agressif est aussi fort que celui des animaux, mais nos inhibitions sont trop faibles face à la puissance de nos outils. Le mal (la violence déchaînée) viendrait de ce déséquilibre entre pulsion ancienne et technologie moderne.

- Canalisation de l'agression : Il propose que l'énergie agressive peut être canalisée de manière bénéfique vers des activités socialement acceptables (sport, compétition, engagement pour une cause), concept proche de la "sublimation" freudienne.

 

Parmi ces thèses, le modèle "psychohydraulique" (réservoir qui se remplit), est le point le plus contesté. Il n'existe aucune preuve neurobiologique d'une accumulation spontanée d'énergie agressive. Les neurosciences modernes montrent que l'agression est une réponse complexe à des stimuli externes et internes, impliquant des circuits cérébraux spécifiques (amygdale, hypothalamus, cortex préfrontal), modulés par des neurotransmetteurs (sérotonine, dopamine) et des hormones (testostérone, cortisol). Elle n'est pas "automatique".

- L'idée d'un instinct unique, fixe et universel d'agression chez l'homme a été rejetée. Le comportement humain est considéré comme bien trop plastique, influencé par l'apprentissage, la culture, le contexte social et les cognitions. Les théories socio-cognitives (Albert Bandura) et les approches interactionnistes (gènes x environnement) dominent aujourd'hui.

- La généralisation abusive de l'éthologie animale à l'homme : Lorenz extrapolait largement à partir d'observations d'animaux (oies, poissons) vers l'espèce humaine. Cette méthode est aujourd'hui vue comme risquée et simplificatrice. Le comportement humain est modelé par le langage, la culture et des institutions sociales sans équivalent dans le règne animal.

- Le "déficit d'inhibition" comme explication de la guerre : cette vision est jugée téléologique (elle postule un but à l'évolution) et trop biologisante. Les causes des violences humaines de masse (guerres, génocides) sont analysées par les sciences sociales, l'histoire, l'économie et la politique comme des phénomènes multifactoriels où la biologie ne joue qu'un rôle très indirect et modulé.

 

Ce qui reste d'influent et d'actuel, en fin de compte ...

- La valeur adaptative de l'agression intra-spécifique ritualisée : L'idée que des comportements agonistiques peuvent avoir une fonction sociale (structuration des groupes, sélection sexuelle) reste valable en éthologie. La notion de ritualisation est un héritage majeur.

- L'approche comparative et évolutionniste : Lorenz a imposé l'idée qu'on ne peut comprendre le comportement humain sans considérer son histoire évolutive. L'éthologie humaine et la psychologie évolutionniste poursuivent ce programme, mais avec des méthodes bien plus rigoureuses et prudentes dans leurs conclusions.

- L'interaction inné/acquis : Bien que sa balance penchait trop vers l'inné, Lorenz a participé à briser le paradigme du "tout-appris" (behaviorisme) qui dominait alors. La question moderne n'est plus "instinct ou apprentissage ?" mais "comment les prédispositions biologiques interagissent-elles avec l'environnement ?".

- Le concept de canalisation/redirection : L'idée que des pulsions potentiellement destructrices peuvent être transformées en activités socialement constructives reste pertinente, même si on ne la conçoit plus en termes hydrauliques.

 

L'héritage de Lorenz reste immense et toujours vivant. Il a fondé l'éthologie moderne, réhabilité l'étude biologique du comportement et posé des questions fondamentales sur les origines animales de l'homme. Ses observations fines sur les rituels et les inhibitions chez les animaux restent des classiques. 

 

Ardrey, qui n'est pas un scientifique, joué un rôle capital de vulgarisateur et de porte-voix médiatique des idées de Lorenz. Dans ses livres à succès comme « African Genesis » (1961) et « The Territorial Imperative » (1966), Ardrey a popularisé et amplifié l'idée que l'homme est un prédateur né, dont l'agression et l'instinct territorial sont des moteurs fondamentaux hérités de ses ancêtres chasseurs. Il a trouvé dans les travaux de Lorenz une légitimation scientifique à ses thèses.

Le soutien d'Ardrey a offert à Lorenz une plateforme internationale immense. En retour, les thèses spectaculaires et littéraires d'Ardrey, bien que souvent plus radicales et moins nuancées, ont conforté Lorenz dans l'idée que ses théeries touchaient à une vérité profonde sur la condition humaine. Ils partageaient une vision pessimiste et déterministe de la nature humaine, vue comme fondamentalement agressive et tribale.


Ardrey a offert à Lorenz une validation venant de l'extérieur du monde académique. 

Dans "African Genesis" (1961) et surtout dans "The Territorial Imperative" (1966), Ardrey a présenté les idées de Lorenz comme la pierre angulaire scientifique confirmant ses propres thèses sur les instincts humains hérités de nos ancêtres animaux.

Il a fait de Lorenz un personnage central de son récit, le dépeignant comme un génie visionnaire bravant l'establishment, un rôle que Lorenz, souvent en conflit avec ses pairs, a apprécié. Ardrey a ainsi vulgarisé et amplifié les théories de Lorenz pour un public de masse anglophone bien avant que ses propres livres ne soient largement traduits.

 

Une Défense contre les accusations de "fascisme scientifique" ...

Le passé de Lorenz sous le régime nazi et certaines de ses formulations (comme la notion de "dégénérescence" dans les sociétés humaines) le rendaient vulnérable aux critiques l'accusant de promouvoir un déterminisme biologique dangereux.

Ardrey, avec son talent de polémiste et son statut d'écrivain non-allemand, a vigoureusement défendu Lorenz contre ces attaques. Il a séparé les idées scientifiques de Lorenz de son passé compromettant, arguant que la validité de la théorie de l'agression instinctive était indépendante des errements politiques de son auteur.

Cette défense publique a été essentielle pour la réhabilitation et la crédibilité internationale de Lorenz dans l'après-guerre.

 

Leur correspondance et leur amitié (ils se sont rencontrés en 1963 et sont restés proches) montrent une influence directe, 

- Encouragement à écrire pour le grand public : Ardrey, maître de la vulgarisation, a encouragé Lorenz à adapter son style pour toucher un public plus large. Le livre suivant de Lorenz, Essais sur le comportement animal et humain (Über tierisches und menschliches Verhalten, 1965), témoigne de cette orientation plus accessible.

- Renforcement des convictions : L'enthousiasme d'Ardrey et son utilisation des découvertes paléoanthropologiques de Dart ont conforté Lorenz dans sa conviction que ses observations animales avaient une validité directe pour comprendre la nature humaine. Ardrey lui a fourni une "preuve historique" (les fossiles) qui manquait à l'argumentaire purement éthologique de Lorenz.

 

Ensemble, avec l'écrivain anglais Desmond Morris (auteur du Singe nu, 1967), ils ont formé un "triangle" influent qui a dominé le débat public sur la nature humaine dans les années 1960-1970. Ils se citaient, se soutenaient et popularisaient un paradigme commun : l'être humain est un animal dont le comportement (agression, territorialité, rituels sociaux) est largement gouverné par des instincts hérités de l'évolution. Ce front unifié a été extrêmement efficace pour imposer leurs idées dans les médias et la culture populaire, face à l'opposition souvent fragmentée des scientifiques des sciences sociales.


"African Genesis" (1961, Robert Ardrey)

(tr.: Les Enfants de Caïn : À la découverte des origines de l'homme, 1963)

African Genesis est un livre de vulgarisation scientifique à fort retentissement, aujourd'hui plus un document historique et culturel qu'un ouvrage scientifique valide.

Ardrey, dramaturge et scénariste, y défend une thèse révolutionnaire et provocante pour l'époque, en opposition totale avec la vision pacifique et "noble" de l'humanité alors dominante. Sa thèse centrale peut se résumer ainsi : 

L'Homme n'a pas évolué comme un herbivore pacifique, mais comme un prédateur chasseur. Notre ancêtre n'est pas un singe inoffensif, mais un singe tueur, équipé d'armes. L'agression, la violence et l'instinct territorial ne sont pas des aberrations culturelles, mais le fondement biologique de notre nature, hérité de cette ascendance prédatrice. Nous sommes littéralement "les enfants de Caïn".

L'ouvrage il a brutalement imposé dans le débat public l'idée que l'homme a une histoire animale et évolutive, et a stimulé la recherche sur les origines. Sa faiblesse est son manque de rigueur scientifique, son déterminisme biologique excessif et sa dépendance à des hypothèses paléontologiques qui se sont révélées fragiles.

Mais Ardrey a offert un mythe fondateur moderne – sombre et fascinant – pour expliquer les maux de la civilisation. Ce mythe a été dépassé par les sciences, mais il continue d'alimenter une certaine vision pessimiste et "réaliste" de la nature humaine dans l'imaginaire collectif. Sa lecture est essentielle pour comprendre l'histoire des idées sur l'évolution humaine et les racines du débat entre nature et culture.

 

1. Le Rejet du "Mythe du Bon Sauvage" : Ardrey attaque frontalement l'idéalisme anthropologique de son époque (incarné par des figures comme Franz Boas ou Ashley Montagu), qui voyait dans la violence humaine un produit de la civilisation corrompue. Pour lui, cette vision est un déni des preuves.

2. La "Découverte" Décisive : Les Australopithèques et l'Osteodontokeratic Culture ..

- Ardrey s'appuie sur les travaux du paléoanthropologue Raymond Dart (découvreur du premier Australopithecus africanus en 1924). Dart avait émis l'hypothèse que les australopithèques de Taung (Afrique du Sud) utilisaient des armes (os, dents, cornes) pour tuer. Il nomma ce complexe la "Culture Ostéodontokératique". Pour Ardrey, c'est la preuve irréfutable. L'outil le plus ancien n'est pas un silex taillé pour couper des plantes, mais un fémur de gazelle utilisé pour assommer. L'outil naît comme arme, et donc la violence est le moteur de l'hominisation.

 

Le "Killer Ape" (Le Singe Tueur)  ...

C'est l'image choc du livre. Ardrey décrit nos ancêtres australopithèques comme des chasseurs actifs, agressifs, utilisant des armes pour tuer des proies mais aussi pour s'affronter entre eux. Cette prédation aurait sélectionné des traits typiquement humains : la bipédie (pour libérer les mains et porter des armes), l'intelligence (pour coordonner la chasse et la guerre), la coopération au sein du groupe, et bien sûr, l'agressivité.

1. Les Deux Héritages Fondamentaux 

Ardrey identifie deux "instincts" hérités de cette origine, qui gouvernent encore notre comportement :

- L'Impératif Territorial ("The Territorial Imperative") : Un besoin inné, hérité de nos ancêtres, de conquérir, défendre et marquer un territoire. C'est la source de la propriété, du nationalisme et des guerres frontalières.

- L'Impératif de l'Arme ("The Weapon Imperative") : Une fascination et une dépendance innées envers les armes, vues comme des extensions du pouvoir corporel. L'humanité serait dans une relation d'amour-haine avec ses propres créations destructrices.

2. La Morale du Tueur 

De façon paradoxale, Ardrey estime que cette origine violente a aussi donné naissance à nos valeurs les plus élevées : le courage, l'altruisme au sein du groupe, la loyauté et même l'éthique. Ces vertus seraient les produits de la sélection naturelle au sein de groupes de chasseurs armés, où la solidarité interne était la clé de la survie face aux prédateurs extérieurs (autres groupes ou animaux).

 

Le livre fut un best-seller mondial. Il a popularisé les théories de Dart et a offert un récit simple, dramatique et apparemment scientifique sur la nature humaine, correspondant aux angoisses de l'ère nucléaire. Il a formé, avec les travaux de Konrad Lorenz (agression instinctive) et de Desmond Morris (Le Singe Nu), le tripode du "néodarwinisme populaire" des années 1960, influençant profondément la culture populaire. Il a contribué à imposer l'idée d'une origine africaine de l'humanité (d'où le titre) et d'une nature profondément agressive.

 

Depuis, l'hypothèse ostéodontokératique de Dart a été largement rejetée. Les accumulations d'os dans les grottes des australopithèques sont aujourd'hui attribuées principalement à l'action de prédateurs (comme les félins à dents de sabre) ou à des phénomènes naturels, et non à une culture humaine de l'os. Australopithecus africanus était probablement plus une proie qu'un prédateur majeur. Ardrey a simplifié à l'extrême et dramatisé les données. La vision d'un "singe tueur" est une caricature ne tenant pas compte de la complexité des découvertes (diversité des espèces d'australopithèques, rôle du régime alimentaire varié, importance de la cueillette). Son passage des fossiles australopithèques à la psychologie humaine moderne est un saut analogique non scientifique. Il biologise et naturalise des concepts sociaux complexes comme la propriété, la guerre ou la morale. Les découvertes ultérieures ont mis en lumière des comportements de coopération, de partage et de soin dès les premières sociétés humaines (voir les travaux sur Homo heidelbergensis à Atapuerca, par exemple), contredisant le tableau exclusivement violent.


The Territorial Imperative (1966, Robert Ardrey)

(tr.: L'Impératif territorial : Une enquête personnelle sur les origines animales de la propriété et des nations, 1967) - Le deuxième volet de sa trilogie sur le comportement humain.

 Après le choc de African Genesis, Ardrey approfondit et systématise sa pensée en se concentrant sur un seul "instinct" qu'il présente comme le fondement de l'ordre social animal et humain. Sa thèse centrale est sans équivoque :

La territorialité – le besoin inné d'un organisme de posséder, défendre et délimiter un espace géographique – n'est pas un comportement appris ou culturel, mais un instinct biologique universel, hérité de notre évolution. C'est la force cachée qui explique la propriété privée, le nationalisme, les frontières, et une grande partie de nos conflits sociaux et internationaux. Nous ne défendons pas notre territoire par raison, mais par une impulsion biologique profonde.

 

1. La Preuve par l'Animal : Un Catalogue Éthologique

Ardrey commence par un vaste tour d'horizon du règne animal (poissons, oiseaux, antilopes, primates), citant abondamment les éthologues de l'époque (Lorenz, Tinbergen). Il montre que la défense d'un territoire est une règle quasi-générale, avec des fonctions vitales :

- Assurer les ressources (nourriture, eau).

- Attirer un partenaire et élever sa progéniture en sécurité.

- Stabiliser les relations sociales en limitant les rencontres agressives.

2. Le Passage à l'Homme : La Continuité Biologique

Pour Ardrey, il n'y a aucune rupture entre l'animal et l'homme sur ce point. L'instinct territorial n'a pas disparu avec la culture ; il la sous-tend et la détermine.

- Le "Home" (le Foyer) : Il voit dans la maison humaine l'équivalent direct du nid, de la tanière ou du territoire de parade. L'attachement viscéral à son chez-soi est présenté comme l'expression la plus pure de cet instinct.

- La Propriété : La notion de propriété privée ne serait pas une invention juridique ou économique, mais la formalisation légale d'un instinct biologique. "Ceci est à moi" aurait d'abord été une affirmation biologique avant d'être une affirmation juridique.

3. L'Extension aux Groupes : Du Territoire à la Nation

C'est l'extension la plus ambitieuse et la plus polémique de sa thèse. Ardrey affirme que l'instinct territorial, à travers un processus de "biological extrapolation", se transfère du foyer individuel à des entités collectives de plus en plus larges : le quartier, le village / la région, la tribu / enfin, l'État-nation moderne.

Le patriotisme, le nationalisme, la défense sacrée des frontières seraient ainsi des expressions sublimées et amplifiées du même instinct qui pousse l'oiseau à chanter pour marquer son territoire.

4. La Fonction de la Violence et de la Guerre

- Dans cette logique, la guerre n'est plus seulement le produit de l'instinct d'agression (cf. African Genesis), mais spécifiquement l'expression de l'instinct territorial en conflit. Les guerres de conquête ou de défense des frontières sont des "comportements territoriaux" à l'échelle des nations. Ardrey présente cela non comme une justification, mais comme une explication naturaliste et inévitable.

- Le livre est un pamphlet contre les idéologies qu'il juge naïves (pacifisme universel, communisme internationaliste, certaines formes de libéralisme). Pour lui, nier la territorialité, c'est nier la nature humaine. Toute tentative de créer une société sans frontières ou une propriété collective absolue est vouée à l'échec car elle va à l'encontre d'un pilier biologique de notre espèce.

 

Le livre a été un immense succès public.

L'expression "The Territorial Imperative" est entrée dans le langage courant pour décrire tout comportement possessif ou défensif lié à l'espace. Il a offert une grille de lecture simple et puissante pour interpréter les conflits contemporains (Guerre Froide, décolonisation, tensions frontalières) comme des phénomènes naturels et presque inéluctables. Avec African Genesis, il a cimenté la réputation d'Ardrey comme chef de file d'un néodarwinisme populaire et pamphlétaire, influençant des penseurs politiques et des auteurs de science-fiction.

Mais les critiques furen sévères de la part des scientifiques ..

- Généralisation Abusive et Analogie Fallacieuse : C'est la critique principale. Passer du territoire d'un poisson au "territoire" d'une nation est un saut conceptuel énorme et non scientifique. Ardrey confond une métafor heuristique ("la nation comme un territoire") avec une explication causale. Il biologise un concept social extrêmement complexe et historiquement variable.

- Négligence des Facteurs Culturels et Économiques : Ardrey ignore totalement les déterminants historiques, économiques, politiques et culturels de la propriété, des frontières et des nations. La forme de l'État-nation moderne est un produit de l'histoire européenne récente (Traité de Westphalie), pas d'un instinct atemporel.

- Sélection de Données Éthologiques : Il sélectionne les exemples animaux qui confirment sa thèse, négligeant les nombreuses espèces non territoriales ou aux systèmes flexibles. Il traite la territorialité comme un monolithe universel, alors qu'elle varie considérablement en fonction des espèces et des écosystèmes.

- Déterminisme Biologique et Justification du Statu Quo : La thèse a été accusée d'être idéologiquement conservatrice. En présentant la propriété privée et le nationalisme comme "naturels", elle tend à les rendre immuables et à décourager les projets de réforme sociale ou de coopération internationale, les qualifiant de "contre-nature".

Comme son prédécesseur, "The Territorial Imperative" est aujourd'hui considéré comme un ouvrage plus historique et culturel que scientifique. Sa force a été de poser de façon spectaculaire une question essentielle : dans quelle mesure nos constructions sociales les plus fondamentales (propriété, nations) sont-elles ancrées dans notre biologie ? Il a forcé les sciences sociales à prendre au sérieux la dimension biologique. Son échec est d'y avoir répondu par un réductionnisme excessif et une méthodologie analogique faible. Sa lecture reste  cruciale pour saisir les origines intellectuelles de débats toujours vifs sur l'identité, l'appartenance et les conflits.


The Social Contract (1970, Robert Ardrey)

(tr.: Le Contract social : Une enquête personnelle sur les sources évolutionnistes de l'ordre et du désordre, 1971) - Le troisième volet et conclusion de la trilogie d'Ardrey sur la nature humaine.

Dans ce dernier opus majeur, Ardrey s'attaque au concept philosophique et politique le plus fondamental : l'origine de l'ordre social. Il rejette les théories du contrat social de Rousseau (un pacte rationnel) et de Hobbes (un pacte par crainte), pour leur proposer une alternative biologique et évolutionniste. 

Sa thèse centrale peut se résumer ainsi ...

L'ordre social ne découle pas d'un accord rationnel ou d'une nécessité purement utilitaire, mais d'un "contrat" biologique inné, forgé par la sélection naturelle. Ce contrat, que nous partageons avec les animaux sociaux, est un ensemble de règles instinctives permettant de gérer les deux forces pulsionnelles fondamentales de notre héritage animal : l'amitié (amity) envers les membres du groupe et l'inimitié (enmity) envers les étrangers. Le désordre social (guerre, révolution, conflit) surgit lorsque ce contrat biologique est violé ou ignoré.

 

1. Le Rejet du Contrat Rationnel ..

Ardrey commence par une critique féroce de Jean-Jacques Rousseau et de son mythe du "bon sauvage". Pour lui, l'état de nature n'était pas un état de paix et d'égalité, mais une lutte darwinienne où seules les espèces et les groupes dotés de règles sociales innées efficaces ont survécu. Le "contrat" est donc antérieur à la raison humaine.

2. La Base Éthologique : L'Ordre Animal ..

Comme dans ses livres précédents, il fonde son raisonnement sur l'observation du comportement animal (primates, loups, oiseaux sociaux). Il montre que les sociétés animales stables reposent sur des règles non écrites qui régulent :

- La Hiérarchie de Dominance (qui réduit les conflits internes par un ordre clair).

- La Défense du Territoire (qui structure l'espace et les ressources).

- L'Identification et l'Exclusion (reconnaissance des membres du groupe vs. rejet des étrangers).

3. Le Paradoxe Inné : L'Amity-Enmity Complex

C'est le cœur conceptuel du livre. Ardrey postule que la sélection naturelle a câblé en nous un paradoxe puissant :

- L'Amity (l'Amitié/Attachement) : Une pulsion innée à créer des liens forts, de loyauté, d'altruisme et de coopération au sein d'un groupe défini (la famille, la bande, la tribu).

- L'Enmity (l'Inimité/Méfiance) : Une pulsion complémentaire et tout aussi innée de méfiance, de peur et d'agressivité envers les individus extérieurs à ce groupe.

Le groupe est donc l'unité de survie. La moralité est endogroupe ; elle ne s'applique pas, et ne peut biologiquement s'appliquer de la même manière, à l'extérieur. Ce "complexe" explique pour Ardrey à la fois les plus grands héroïsmes (sacrifice pour les siens) et les plus grandes horreurs (génocides, guerres).

4. Le Double Contrat : Naturel vs Culturel ..

Ardrey distingue ensuite deux niveaux de contrat :

- Le Contrat Naturel (The Natural Contract) : C'est le socle biologique, instinctif, hérité de nos ancêtres animaux. Il est immuable et définit les règles du jeu fondamentales (besoin de statut, de territoire, d'appartenance).

- Le Contrat Culturel (The Cultural Contract) : C'est l'édifice social, politique et juridique que chaque société humaine construit par-dessus le contrat naturel. Il est variable (démocratie, monarchie, tribalisme). Pour Ardrey, le contrat culturel ne peut être stable que s'il respecte et canalise les impératifs du contrat naturel. Ignorer la biologie mène au désordre.

5. Application à la Société Moderne : Les Sources du Désordre

Ardrey analyse les crises de son temps (la guerre du Vietnam, les révoltes estudiantines, la lutte pour les droits civiques) à travers cette grille. Le désordre moderne naîtrait :

- D'une violation du contrat naturel : ex. la négation des besoins de statut et d'identité par des sociétés trop impersonnelles.

- D'un échec du contrat culturel à fournir un ordre hiérarchique légitime et des frontières de groupe claires.

- De la tentative utopique et dangereuse d'étendre l'"amity" à l'humanité entière (l'idéal d'une fraternité universelle), ce qui, selon lui, va à l'encontre de notre programmation biologique de défense du groupe restreint.

 

"The Social Contract" a consolidé la vision du monde d'Ardrey, offrant une systématisation complète de sa pensée : de l'origine violente (African Genesis) à l'instinct spatial (The Territorial Imperative), jusqu'à la théorie sociale biologique. Il a fourni une légitimation apparente "scientifique" à des positions politiques conservatrices ou réalistes, en présentant la méfiance envers les étrangers, la prééminence du groupe et la nécessité d'un ordre hiérarchique comme des faits biologiques incontournables. Avec les deux premiers tomes, il a influencé une génération d'intellectuels, de politiques et d'artistes séduits par ce récit "dur" et "réaliste" de la condition humaine.

 

Les Critiques les plus sévères portent sur ses implications ...

- Déterminisme Biologique et Naturalistic Fallacy (Sophisme Naturaliste) : C'est l'accusation principale. Ardrey commet constamment le sophisme de déduire un devoir-être (comment la société doit être organisée) d'un être supposé (notre nature biologique présumée). Justifier l'ordre social par la biologie est un raisonnement circulaire et potentiellement réactionnaire.

- Vision Fataliste et Anti-Progressiste : Sa théorie du complexe Amity-Enmity est interprétée comme une condamnation biologique de l'idéal de paix universelle et de fraternité humaine. Elle suggère que le racisme, le tribalisme et la guerre sont indéracinables, sapant ainsi tout effort éthique ou politique visant à les surmonter.

- Ignorance des Capacités Humaines de Négociation et d'Empathie Complexe : Ardrey sous-estime radicalement la capacité proprement humaine à créer des identités de groupe multiples et emboîtées, à étendre le cercle de l'empathie par la raison et la culture (comme le montrera plus tard le travail d'un philosophe comme Peter Singer), et à inventer des institutions qui transcendent les loyautés tribales simples (ex. : le droit international, les organisations humanitaires).

- Simplification des Preuves Éthologiques : Comme toujours, il sélectionne les exemples qui confirment sa thèse d'une séparation rigide entre "nous" et "eux", ignorant les nombreux comportements de coopération inter-groupes, d'adoption ou d'alliances flexibles observés chez les animaux sociaux.

 

"The Social Contract" représente l'apogée et les limites extrêmes du programme néodarwiniste populaire des années 1960-70. Sa contribution a été de forcer la philosophie politique et les sciences sociales à affronter la question de l'évolution. Il a rappelé avec force que l'homme est un produit de la sélection naturelle, avec des biais comportementaux hérités. Son échec est d'avoir proposé une réponse trop rigide, déterministe et biologiquement réductrice à la complexité des ordres sociaux humains.

Aujourd'hui, le livre est lu comme un document historique clé des débats sur la sociobiologie (qui émergera peu après, avec E.O. Wilson) et sur les fondements biologiques de l'éthique. Il est aussi perçu comme un avertissement contre les dangers de l'ingénierie sociale qui ignorerait la psychologie humaine profonde, mais aussi contre la tentation d'utiliser la biologie pour figer l'ordre social. Sa lecture est essentielle pour comprendre la généalogie intellectuelle des théories contemporaines sur la moralité évolutionniste et les racines des conflits.


Desmond Morris (1928)

Desmond Morris est un éthologue et zoologiste britannique, né le 24 janvier 1928 à Purton. Il se passionne très jeune pour les animaux et la peinture surréaliste. Il étudie la zoologie à l'Université de Birmingham et obtient un doctorat à Oxford. Il travaille ensuite comme présentateur de l'émission Zoo Time à la télévision et devient conservateur des mammifères à la Zoological Society of London. Son engagement en éthologie le pousse à appliquer les méthodes d'observation des animaux à l'être humain. 

En 1967, il publie "Le Singe nu", un succès mondial phénoménal et controversé, qui décrypte le comportement humain à travers le prisme zoologique. Auteur prolifique et vulgarisateur brillant, il a écrit plus d'une trentaine de livres et réalisé de nombreuses séries télévisées. Il est également un peintre surréaliste accompli. Il vit toujours au Royaume-Uni.


"The Naked Ape" (1967, Desmond Morris)

(Le Singe nu, 1968) - Une œuvre qui a marqué son époque. Ce livre a connu un succès mondial phénoménal, et pour cause : il propose une lecture zoologique de l'être humain, décrivant nos comportements sociaux, sexuels, parentaux, etc., comme ceux d'une simple espèce de primate parmi d'autres.  

La thèse centrale est la suivante :

L'Homme (Homo sapiens) n'est qu'un singe parmi d'autres, un primate qui a perdu la plus grande partie de sa pilosité, d'où le surnom de "singe nu". Pour comprendre ses comportements les plus intimes (sexe, élevage des enfants, recherche de statut, etc.), il faut les replacer dans le contexte de son évolution en tant qu'animal, et plus précisément en tant que primate chasseur ayant vécu en groupe sur les savanes africaines.

 

Morris structure son livre en chapitres thématiques, chacun examinant un aspect du comportement humain à travers le prisme de l'évolution et de la comparaison avec d'autres animaux.

1. Origines : Il reprend l'hypothèse (en vogue à l'époque, popularisée par Ardrey) que l'homme a évolué comme un primate chasseur (hunting ape), et non comme un simple cueilleur. Cette transition vers la prédation active aurait été le moteur de l'évolution du cerveau, de la coopération, de la bipédie (pour libérer les mains) et de la perte de poils (pour mieux évacuer la chaleur lors de la course). C'est une vision assez "masculine" et centrée sur la chasse.

2. Sexe : C'est le chapitre le plus connu et le plus controversé. Morris décrit les pratiques sexuelles humaines comme des adaptations évolutives. 

Par exemple : 

- La facialité des organes génitaux et la poitrine proéminente des femelles seraient des "signaux sexuels" permanents, compensant la perte de l'œstrus (les périodes de chaleurs) pour maintenir un lien fort entre les partenaires. 

- La monogamie sérielle serait la norme biologique humaine, issue du besoin pour le mâle chasseur de fournir de la viande à une femelle sédentaire élevant les jeunes, créant ainsi un couple stable.

- Les pratiques sexuelles (baisers, caresses, positions) sont analysées comme des comportements ritualisés renforçant le lien de couple.

 

Le Baiser : Une "Comprimée de Nourriture Proto-Paternelle"

La thèse de Morris : Le baiser sur la bouche n'est pas un comportement universel. Morris le dérive de l'alimentation bouche-à-bouche que pratiquaient nos ancêtres primates. La femme, occupée à tenir son enfant, aurait tendu les lèvres pour recevoir la nourriture mâchée par le mâle. Ce rituel alimentaire se serait transformé en geste d'affection.

C'est l'exemple parfait de sa méthode : prendre un comportement humain complexe et chargé de sens culturel (le baiser romantique) et lui trouver une origine animale simple, presque mécanique. C'est à la fois ingénieux, réducteur et parfaitement représentatif de l'esprit du livre.

 

La Poitrine Féminine : Une Imitation des Fesses 

La thèse de Morris : Dans la posture typique des rapports sexuels chez les primates (par-derrière), le signal sexuel visuel majeur de la femelle est la région génitale et les fesses, souvent tuméfiées et colorées lors de l'œstrus. Chez la femelle humaine, avec l'acquisition de la bipédie et la copulation majoritairement ventrale, ce signal se serait "déplacé" vers l'avant. La poitrine, avec sa forme arrondie et l'aréole, serait une imitation permanente des fesses, un leurre évolutif pour attirer le mâle face-à-face.

Cette idée est sans doute la plus célèbre (et la plus controversée) du livre. Elle est choquante, visuelle, et semble "tout expliquer" d'un trait. Elle réduit un attribut féminin à un simulacre évolutif, illustrant le penchant de Morris pour les explications par la sélection sexuelle la plus directe, souvent au mépris de la complexité culturelle.

 

La Monogame Sérielle et l'Adultère "Naturel"

La thèse de Morris : L'homme n'est pas monogame strict, mais monogame en série. Le lien de couple dure le temps nécessaire à l'élevage d'un enfant en très bas âge. Une fois cette phase passée, les pulsions de recherche de nouveaux partenaires (héritées de nos ancêtres à harem) réapparaissent. L'adultère ne serait donc pas une déviance morale, mais une tendance biologique résiduelle que la société tente de contenir.

À l'aube de la révolution sexuelle, cette idée a fait grand bruit. Elle naturalisait et légitimait, en apparence, des comportements jusqu'alors condamnés. C'est un exemple flagrant de comment Morris utilise la zoologie pour faire des commentaires sociaux qui dépassent largement les données scientifiques.

 

3. Élevage des jeunes : Morris insiste sur l'extrême dépendance du nourrisson humain et sur le rôle crucial de la mère, renforcé par l'allaitement. Il décrit aussi le jeu comme une préparation aux compétences adultes. Le système familial est vu comme une unité de survie.

4. Exploration, Jeu et Confort : Il explique la curiosité humaine, le jeu créatif et les recherches de confort (logement, hygiène) comme des dérivés de nos instincts d'exploration et de manipulation de l'environnement, essentiels pour un animal intelligent et adaptable.

5. Agression : Comme Lorenz et Ardrey, Morris considère l'agression comme une pulsion animale fondamentale. Cependant, il insiste sur le fait que l'homme, en tant qu'animal social, a développé des rituels et des hiérarchies pour canaliser et limiter la violence au sein du groupe. La guerre est une forme d'agression mal régulée.

 

L'Homme, le "Singe Tueur" Déficient

La thèse de Morris : Reprenant l'idée de Dart/Ardrey, Morris décrit l'homme comme un prédateur né, un chasseur. Mais il ajoute un twist : ce prédateur est en réalité mal équipé (pas de griffes, canines relativement petites, corps fragile). Cette carence originelle aurait été le moteur de l'intelligence et de la coopération. L'homme aurait dû inventer des armes et des stratégies pour compenser sa faiblesse physique. Sa violence serait donc le fruit d'une insécurité primordiale.

Il offre une version plus "psychologique" du Killer Ape. L'homme n'est pas un tueur triomphant, mais un animal anxieux qui a dû devenir intelligent et collaboratif par défaut. C'est une narration évolutive dramatique qui a durablement influencé l'imaginaire populaire.

 

6. Alimentation, Toilettage et Communication : Il aborde des comportements de base en les comparant à ceux des autres primates. Par exemple, le rire est décrit comme un signal de détente remplaçant le toilettage mutuel (grooming) chez les singes pour créer des liens sociaux. Le langage est un système de signalisation sophistiqué issu des besoins de coopération.

 

 Les Rituels Sociaux comme "Toilettage" Détourné

La thèse de Morris : Le toilettage mutuel (épouillage) est chez les primates un puissant mécanisme de renforcement des liens sociaux. Chez l'homme, ce comportement se serait sophistiqué en une multitude de substituts symboliques : la conversation (échange de "bruits apaisants"), le partage d'un repas, le fait de se servir à boire, les accolades, les poignées de main, et même les activités professionnelles collaboratives.

Cette observation est l'une des plus pertinentes et poétiques de Morris. Elle offre une grille de lecture simple et puissante pour décoder les interactions sociales humaines. C'est un concept qui a fait son chemin et qui montre le meilleur de son approche : trouver la continuité sous l'apparente rupture culturelle.

 

Un animal des contradictions : Morris conclut que le singe nu est un animal de succès, mais qu'il est en proie à des tensions entre ses vieux instincts hérités de la savane et son environnement moderne ultra-rapide. Il appelle à une compréhension de notre nature animale pour mieux gérer ces tensions.

 

"... Tel est donc le singe nu dans toute sa complexité érotique : une espèce à la sexualité forte, qui vit par couple et avec de nombreuses caractéristiques qu’on ne retrouve nulle part ailleurs ; un mélange compliqué de son hérédité de primate avec de profondes modifications de carnivore. A cela il nous faut ajouter le troisième et dernier ingrédient : la civilisation moderne. Le cerveau plus vaste qui a accompagné la transformation du singe arboricole en un chasseur vivant en meute, a commencé à chercher des améliorations techniques. Les simples habitats tribaux sont devenus des villages et des villes. L’âge de la pierre taillée a cédé la place à l’âge de l’espace. Mais quel effet l’acquisition de tout ce brillant vernis a-t-il eu sur le système sexuel de l’espèce ? Peu d’effet, semble-t-il. Tout cela a été trop rapide, trop brusque, pour qu’aucun progrès d’ordre biologique fondamental puisse se produire. En apparence, il semble s’être produit, c’est vrai, mais c’est surtout une illusion. Derrière la façade de la vie des cités modernes, il y a toujours le même vieux singe nu. Seuls les noms ont changé : au lieu de « chasser », il faut lire « travailler », au lieu de « terrain de chasse », il faut lire « lieu de travail », au lieu d’« antre », il faut lire « maison », au lieu de « couple », il faut lire « mariage », au lieu de « compagne », il faut lire « épouse », et ainsi de suite. Les études faites aux Etats-Unis sur les habitudes sexuelles contemporaines, et que j’ai citées précédemment, ont révélé que l’équipement physiologique et anatomique de l’espèce est encore utilisé à plein. La survivance de vestiges préhistoriques alliés à des éléments empruntés aux carnivores et aux autres primates vivants nous a montré comment le singe nu devait utiliser son équipement sexuel dans le lointain passé et comment il devait organiser sa vie amoureuse. Les éléments recueillis aujourd’hui semblent donner à peu près la même image fondamentale, dès l’instant qu’on a ôté le sombre vernis imposé par le souci de moraliser.

Comme je l’ai dit au début de ce chapitre, c’est la nature biologique de l’animal qui a modelé la structure sociale de la civilisation, plutôt que le contraire.

Pourtant, bien que le système sexuel fondamental ait été conservé sous une forme relativement primitive (on n’a pas assisté à une communalisation du sexe pour correspondre à l’accroissement des communautés), de nombreux contrôles et restrictions d’ordre mineur ont été introduits. C’est devenu nécessaire en raison de la gamme compliquée de signaux sexuels anatomiques et physiologiques et du renforcement des réactions sexuelles qui s’est opéré parmi nous au cours de notre évolution. Ces contrôles étaient conçus pour servir dans une petite unité tribale étroitement unie, et non dans une vaste métropole. Dans la grande ville, nous croisons constamment des centaines d’étrangers stimulants (et stimulables).

C’est là un phénomène nouveau et qui nécessite des mesures nouvelles.

A vrai dire, l’apparition de restrictions d’ordre culturel a dû commencer beaucoup plus tôt, avant même que surgissent des étrangers. Même au sein des plus simples unités tribales, il a dû être nécessaire, pour les membres d’un couple, de diminuer, dans une certaine mesure, leur signalisation sexuelle lorsqu’ils se déplaçaient en public. S’il fallait accentuer la sexualité pour maintenir l’union du couple, alors des mesures ont dû être prises pour la calmer quand les membres du couple étaient séparés, afin d’éviter la sur-stimulation de tierces personnes. Dans d’autres espèces vivant par couple mais sous une forme communale, on y parvient essentiellement par des gestes agressifs, mais dans une espèce coopérative comme la nôtre, on a préféré des méthodes moins belliqueuses. C’est là où notre cerveau développé peut venir à la rescousse. La communication par la parole joue manifestement là un rôle vital (« mon mari n’aimerait pas cela »), comme c’est le cas dans de si nombreux aspects des contacts sociaux, mais il faut aussi des mesures plus immédiates.

L’exemple le plus manifeste est la sainte et proverbiale feuille de vigne. En raison de sa position verticale, il est impossible pour un singe nu d’approcher un autre membre de son espèce sans exhiber ses organes génitaux. Les autres primates, qui avancent à quatre pattes, n’ont pas ce problème. S’ils veulent exhiber leurs organes génitaux, il leur faut prendre une posture particulière. Nous, nous avons ce problème à tout instant, quoi que nous fassions. Il s’ensuit que la dissimulation de la région génitale sous un vêtement quelconque a dû être un des premiers développements de notre culture.

L’utilisation de vêtements en tant que protection contre le froid a sans nul doute trouvé là son origine à mesure que l’espèce s’étendait vers des climats moins hospitaliers, mais ce stade est probablement survenu beaucoup plus tard.

Avec la diversité des conditions culturelles, le développement des vêtements anti-sexuels a considérablement varié, tantôt s’étendant jusqu’à d’autres signaux sexuels secondaires (dissimulation des seins, lèvres voilées), et tantôt non. Dans certains cas extrêmes, les organes génitaux des femelles sont non seulement dissimulés mais sont également rendus totalement inaccessibles. L’exemple le plus célèbre en est la ceinture de chasteté, qui recouvrait les organes génitaux et l’anus d’une bande métallique perforée aux endroits appropriés pour permettre le passage des excréments. On a vu également pratiquer la couture des organes génitaux chez les jeunes filles avant le mariage ou la fermeture des lèvres par des anneaux ou des pinces métalliques.

A une époque plus récente, on a enregistré le cas d’un mâle perçant des trous dans les lèvres de sa compagne puis cadenassant ses organes génitaux après chaque copulation. Des précautions aussi extrêmes que celles-ci sont, bien entendu, très rares, mais la méthode moins radicale qui consiste simplement à dissimuler les organes génitaux derrière un vêtement qui les masque est aujourd’hui presque universellement adoptée.

Un autre développement important c’est qu’on a vu apparaître la notion d’intimité à propos des actes sexuels eux-mêmes. Les organes génitaux étant non seulement devenus des parties secrètes, il fallait également les utiliser en secret. Résultat : l’apparition d’une association marquée entre l’accouplement et le sommeil. Dormir avec quelqu’un est devenu synonyme de s’accoupler avec quelqu’un : ainsi, la grande majorité de l’activité copulatoire, au lieu de s’étaler tout au long de la journée, a fini aujourd’hui par se limiter à un moment particulier : la fin de soirée.

Les contacts de corps à corps, comme on l’a vu, en viennent à jouer un rôle si important dans le comportement sexuel qu’eux aussi doivent être diminués dans la routine de la journée. Il faut, dans nos communautés grouillantes et encombrées, placer un interdit sur le contact physique avec des étrangers. Tout frôlement accidentel du corps d’un étranger est aussitôt suivi d’une excuse, l’intensité de cette excuse étant proportionnelle au degré de sexualité émanant du corps touché. Une vue filmée ou accélérée d’une foule circulant dans une rue ou à l’intérieur d’un grand immeuble révèle clairement l’incroyable complexité de ces constantes manœuvres pour, éviter tout contact corporel.

Cette limitation dans les contacts avec des étrangers ne disparaît normalement que dans des conditions d’extrême encombrement ou dans des circonstances spéciales en rapport avec des catégories particulières d’individus (coiffeurs, tailleurs et médecins, par exemple) qui sont dans la société « autorisés à toucher ». Le contact avec des amis intimes et des parents est soumis à moins d’inhibitions. Leur rôle social est déjà clairement établi comme non sexuel et le danger est donc moins grand.

Malgré cela, le cérémonial d’accueil est devenu hautement stylisé. La poignée de main est aujourd’hui un processus strictement réglementé. Le baiser de bienvenue a pris sa forme rituelle (attouchement réciproque de bouche à joue) qui le distingue du baiser sexuel de bouche à bouche.

Les attitudes corporelles se sont, à certains égards, désexualisées. La femelle évite à tout prix la position des jambes écartées, qui est une invitation sexuelle. Quand elle est assise, les jambes sont étroitement serrées, ou bien croisées l’une par-dessus l’autre.

Si la bouche est contrainte d’adopter une mimique qui, dans une certaine mesure, rappelle une réaction sexuelle, elle se dissimule souvent alors derrière la main. Certaines sortes de rires et de grimaces sont caractéristiques de la phase de cour, et quand elles se produisent dans un contexte social, on peut fréquemment voir la main se lever aussitôt pour couvrir la région de la bouche.

Les mâles, dans de nombreuses cultures, se débarrassent de certains de leurs caractères secondaires en se rasant la barbe et (ou) les moustaches. Les femelles s’épilent les aisselles. Important piège à odeurs, la toison des aisselles doit être éliminée si les habitudes vestimentaires laissent cette région découverte. Le poil pubien est toujours si soigneusement dissimulé par les vêtements qu’il ne nécessite en général pas ce traitement, mais il est intéressant de noter que cette zone est fréquemment rasée chez les modèles des peintres, dont la nudité est non sexuelle....."

 

Phénomène éditorial mondial : Le livre s'est vendu à des millions d'exemplaires, traduit en de nombreuses langues. Il a rendu accessible au grand public l'idée d'une approche zoologique de l'homme. Morris a lancé un genre : expliquer les comportements humains quotidiens par leur valeur adaptative supposée dans un environnement ancestral. Il a ouvert la voie à une vague de livres de vulgarisation similaires. L'expression "le singe nu" est entrée dans la culture populaire comme une métaphore de l'homme dépouillé de ses artifices culturels, réduit à sa nature animale. Le livre a influencé des artistes, des publicitaires et des penseurs.

 

Critiques, sévères, de la part de nombreux scientifiques ..

- Spéculations et Just-so stories (Histoires ad hoc) : C'est la critique principale. Morris a tendance à inventer des scénarios évolutifs plausibles mais non testables pour expliquer chaque trait. Par exemple, la perte des poils pour éviter la surchauffe à la chasse est une hypothèse parmi d'autres, mais il la présente souvent comme un fait établi. C'est le défaut classique du "récit adaptatif" sans preuve rigoureuse.

- Anthropocentrisme déguisé : Malgré sa prétention à l'objectivité zoologique, Morris projette souvent des valeurs et des modèles sociaux de l'Angleterre des années 1960 (famille nucléaire, division des rôles sexuels, monogamie) sur la nature, puis les réimporte comme des "lois naturelles". C'est un raisonnement circulaire.

- Négligence de la culture : Comme Ardrey et Lorenz, Morris a tendance à biologiser des comportements qui sont largement façonnés par la culture. La diversité des arrangements familiaux, des pratiques sexuelles ou des normes sociales à travers les sociétés humaines est largement ignorée ou minimisée au profit d'un modèle unique censé représenter notre "nature".

- Vision réductrice et déterministe : Réduire l'être humain à un "singe nu" escamote tout ce qui fait la spécificité humaine : la capacité à créer des systèmes symboliques complexes (langage, art, religion, droit), la réflexivité, et la possibilité de transcender largement nos déterminismes biologiques par la culture et la raison.

- Données obsolètes ou sélectives : La paléoanthropologie et l'éthologie ont beaucoup progressé depuis 1967. Le modèle du "chasseur" comme seul moteur de l'hominisation est aujourd'hui considéré comme trop simpliste. Le rôle des femmes dans l'évolution (cueillette, partage, liens sociaux) est sous-estimé.

 

"...  Le comportement sexuel de notre espèce passe par trois phases caractéristiques : la formation du couple, l’activité pré-copulatoire et la copulation en général, mais pas toujours dans cet ordre. Le stade de la formation du couple, appelé généralement stade de la cour, se prolonge de façon très remarquable si on fait la comparaison avec les autres animaux, puisqu’il dure fréquemment des semaines, voire des mois. Comme chez bien d’autres espèces, il est caractérisé par un comportement hésitant, ambivalent, qui implique des conflits entre la peur, l’agression et l’attirance sexuelle. La nervosité et l’hésitation diminuent lentement si des signaux sexuels assez forts sont échangés. Ces signaux comportent des attitudes corporelles et des expressions faciales et vocales complexes. On range parmi ces dernières les signaux sonores hautement spécialisés et symbolisés du langage, mais, et c’est tout aussi important, ils offrent au membre du sexe opposé une tonalité vocale bien distincte. On dit souvent d’un couple où l’un courtise l’autre qu’ils « se murmurent de doux riens » et cette formule souligne clairement l’importance du ton de la voix par rapport au contenu des mots.

Après le premier stade des manifestations visuelles et vocales, on procède à de simples contacts corporels. Ils accompagnent en général la locomotion, qui se développe considérablement quand les deux membres du couple sont ensemble. Des contacts de main à main et de bras à bras sont suivis de contacts de bouche à visage et de bouche à bouche. On observe des étreintes réciproques, aussi bien à l’arrêt que pendant la locomotion. On assiste couramment à des élans aussi soudains que spontanés de course, de poursuites, de sauts et de danse – et de juvéniles syndromes ludiques quelquefois réapparaissent.

Une grande partie de ce stade de la formation du couple peut avoir lieu en public, mais quand on passe à la phase pré-copulatoire, le couple recherche la solitude et les types de conduite suivants sont pratiqués dans la mesure du possible à l’écart des autres membres de l’espèce. Avec le stade pré-copulatoire, on observe une tendance croissante à adopter une posture horizontale. Les contacts de corps à corps augmentent tout à la fois en vigueur et en durée. Les postures côte à côte à faible intensité cèdent bientôt la place à des contacts face à face à haute intensité. Ces positions peuvent être conservées pendant de longues minutes et même pendant plusieurs heures, durant lesquelles les signaux vocaux et visuels perdent peu à peu de leur importance au bénéfice des signaux tactiles. Ceux-ci comprennent de petits mouvements et des pressions diverses de toutes les parties du corps, mais notamment des doigts, des mains, des lèvres et de la langue. Les vêtements sont en partie ou totalement abandonnés et la stimulation tactile de peau à peau s’étend à une surface aussi grande que possible.

Les contacts de bouche à bouche atteignent leur fréquence la plus élevée et leur durée la plus longue au cours de cette phase, la pression exercée par les lèvres variant de l’extrême douceur à l’extrême violence. Lors des réactions à haute intensité, les lèvres sont écartées et la langue s’insère dans la bouche du partenaire. On a recours alors à des mouvements de la langue pour stimuler la muqueuse sensible de l’intérieur de la bouche. Les lèvres et la langue sont appliquées également à bien d’autres zones du corps du partenaire, notamment les lobes des oreilles, le cou et les organes génitaux. Le mâle attache une importance particulière aux seins et aux mamelons de la femelle, et les contacts au moyen des lèvres et de la langue se développent alors en un processus plus élaboré de léchage et de succion. Une fois le contact établi, les organes génitaux du partenaire peuvent devenir également la cible d’actions répétées de cette nature. Quand cela se produit, le mâle se concentre principalement sur le clitoris de la femelle, et la femelle sur le pénis du mâle, encore que dans les deux cas d’autres régions du corps se trouvent également impliquées.

Outre les baisers, le léchage et la succion, la bouche est utilisée aussi sur diverses régions du corps du partenaire, pour des morsures d’intensité variable. La chose ne dépasse en général pas le doux mordillement de la peau ou le pincement sans brutalité, mais elle peut aller jusqu’à la morsure énergique et même douloureuse.

Entre ces assauts de stimulation orale du partenaire et l’accompagnant avec fréquence, on observe aussi de nombreuses manipulations de la peau. Les mains et les doigts explorent toute la surface du corps, se concentrant surtout sur le visage et, dans les phases d’intensité plus élevée, sur les fesses et la région génitale. Comme dans les contacts oraux, le mâle attache une attention particulière aux seins et aux mamelons de la femelle. Les doigts sans cesse flattent et caressent. De temps en temps ils serrent avec une grande force et les ongles parfois s’enfoncent profondément dans la chair. La femelle peut saisir le pénis du mâle ou lui prodiguer des caresses rythmées, simulant les mouvements de la copulation, et le mâle stimule de la même façon les organes génitaux de la femelle, et notamment le clitoris, là encore, en général, en leur imprimant des mouvements rythmés.

Outre ces contacts, de la main et du corps, on observe aussi une tendance, lors du stade à intensité élevée de l’activité pré-copulatoire, à frotter de façon rythmée les organes génitaux contre le corps du partenaire. On note aussi de nombreux mouvements de torsion et d’entrelacements des bras et des jambes, avec de temps en temps de puissantes contractions musculaires, si bien que le corps se trouve dans un état de violente tension, bientôt suivi de détente.

Tels sont donc les stimuli sexuels prodigués au partenaire durant les poussées d’activité pré-copulatoire, et qui produisent une excitation suffisante, sur le plan physiologique, pour que la copulation se produise. La copulation commence par l’insertion du pénis du mâle dans le vagin de la femelle. La chose s’accomplit communément les deux membres du couple face à face, le mâle sur la femelle, tous deux en position horizontale, mais les jambes écartées. Il existe de nombreuses variantes à cette position, comme nous le verrons par la suite, mais c’est là la plus simple et la plus caractéristique. Le mâle commence alors une série de poussées rythmées du bassin. Elles peuvent varier considérablement en force et en rapidité, mais quand aucun obstacle ne se présente, elles sont en général assez rapides et profondes. A mesure que la copulation progresse, se manifeste une tendance à réduire les contacts oraux et manuels ou du moins à en diminuer la subtilité et la complexité. Néanmoins ces formes désormais subsidiaires de stimulation mutuelle persistent dans une certaine mesure durant la plupart des séquences copulatoires.

La phase copulatoire est en général beaucoup plus brève que la phase pré-copulatoire. Le mâle arrive dans la plupart des cas à l’éjaculation du sperme au bout de quelques minutes, à moins de recourir, par calcul, à des tactiques de retardement. Il ne semble pas que chez les autres primates femelles les séquences sexuelles soient couronnées par un orgasme, mais le singe est à cet égard un animal à part. Si le mâle poursuit l’accouplement pendant une période de temps plus longue, la femelle à son tour finit par arriver à la consommation, à une violente expérience orgasmique, aussi forte et aussi libératrice que celle du mâle et identique à tous les égards à celle-ci sur le plan physiologique, sauf évidemment en ce qui concerne l’éjaculation du sperme. Certaines femelles parviennent très vite à ce point, d’autres pas du tout, mais il est atteint en moyenne entre dix et vingt minutes après le début de la copulation.

Il est étrange qu’un décalage existe entre le mâle et la femelle en ce qui concerne le temps nécessaire mis pour parvenir à l’orgasme et à la dissipation de la tension. C’est un problème qu’il nous faudra discuter plus tard en détail, lorsque nous étudierons la signification fonctionnelle des diverses formes d’activité sexuelle. Qu’il nous suffise de dire, pour l’instant, que le mâle peut dominer « l’élément temps » et amener la femelle à l’orgasme, soit en prolongeant et en intensifiant la stimulation pré-copulatoire, si bien qu’elle est déjà fortement excitée avant même l’insertion du pénis, soit en recourant à des procédés d’auto-inhibition lors de la copulation pour retarder son propre orgasme, soit en continuant la copulation aussitôt après l’éjaculation et avant que cesse son érection, soit en prenant un bref repos et en s’accouplant alors pour la seconde fois. Dans ce dernier cas, la diminution de son instinct sexuel l’obligera automatiquement à mettre bien plus de temps à parvenir à l’orgasme, et ce phénomène donnera à la femelle assez de temps alors pour qu’elle y arrive elle-même.

Lorsque les deux partenaires ont éprouvé l’orgasme, il s’ensuit normalement une longue période d’épuisement, de détente, de repos et souvent de sommeil.

Après les stimuli sexuels, il nous faut maintenant étudier les réactions sexuelles. Comment le corps réagit-il à toute cette stimulation intensive ? Dans les deux sexes on observe un accroissement marqué du pouls, de la pression sanguine, et du rythme respiratoire. Ces changements se dessinent durant les activités pré-copulatoires pour arriver à un paroxysme lors de l’orgasme. Le pouls qui, au niveau normal, est de 70 à 80 pulsations par minute, s’élève à 90 ou 100 durant les phases préliminaires de l’excitation sexuelle, puis monte à 130 lors de la phase d’intense excitation, pour atteindre une pointe d’environ 150 au moment de l’orgasme. La pression sanguine enregistre des élévations de 40 à 100 millimètres de mercure lors de l’orgasme. La respiration devient plus profonde et plus rapide à mesure que l’excitation se fait plus grande puis, lorsque l’orgasme approche, plus haletante et s’accompagne souvent de gémissements ou de grognements rythmés. Lors de l’orgasme le visage peut être convulsé, la bouche grande ouverte et les narines dilatées, comme on le voit chez un athlète poussé à la limite de ses forces ou chez quelqu’un qui manque d’air.

Une autre modification importante qui se produit durant l’excitation sexuelle : un bouleversement spectaculaire dans la distribution du sang qui passe des régions profondes aux zones superficielles du corps. Ce refoulement général d’un surcroît de sang vers la peau provoque un certain nombre de résultats frappants. Cela donne non seulement un corps en général plus chaud au toucher, comme brûlant d’un feu ou d’un éclat sexuel – mais provoque aussi certaines modifications spécifiques dans un certain nombre de zones spécialisées. A de hautes intensités d’excitation, une rougeur sexuelle caractéristique apparaît. On l’observe chez la femelle où elle se montre généralement dans la région de l’estomac et de la partie supérieure de l’abdomen, pour s’étendre à la partie supérieure des seins, puis en haut du torse, puis aux flancs et à la région médiane des seins et, pour finir, à la face inférieure de ceux-ci. Cette rougeur peut s’étendre également au visage et au cou. Chez les femelles réagissant de façon intense, elle peut gagner aussi la partie inférieure de l’abdomen, les épaules, les coudes et, avec l’orgasme, gagner les cuisses, les fesses et le dos. Dans certains cas, elle atteint presque toute la surface du corps. On l’a décrite comme une éruption comparable à la rougeole et elle semble être un signal visuel de sexualité. Elle se produit aussi, mais plus rarement, chez le mâle où, là encore, elle commence dans la partie supérieure de l’abdomen, s’étend sur la poitrine pour gagner ensuite le cou et le visage. Elle atteint parfois aussi les épaules, les avant-bras et les cuisses. Une fois l’orgasme atteint, la rougeur sexuelle disparaît vite, se dissipant suivant l’ordre inverse dans lequel elle est apparue.

Outre la rougeur sexuelle et la vaso-dilatation générale, on observe aussi une nette vaso-congestion des divers organes distensibles. Cette congestion est provoquée par les artères qui pompent le sang dans ces organes plus vite que les veines ne peuvent le drainer. Cet état peut se prolonger durant des périodes considérables car l’engorgement des vaisseaux sanguins dans les organes contribue à boucher les veines par lesquelles le sang tente de s’écouler. Cela se produit dans les lèvres, le nez, les lobes des oreilles, les boutons des seins et les organes génitaux des deux sexes et aussi dans les seins de la femelle. Les lèvres se gonflent, rougissent et sont plus protubérantes. Les parties tendres du nez se gonflent et les narines se dilatent. Les lobes des oreilles également s’épaississent et se gonflent. Les mamelons grandissent et se durcissent dans les deux sexes, mais de façon plus marquée chez la femelle. (Ce n’est pas dû à la seule vaso-congestion, mais également à une contraction des muscles du mamelon.) La longueur du mamelon femelle augmente de parfois un centimètre et son diamètre de près d’un demi-centimètre. L’aréole, ou région de peau pigmentée entourant le mamelon, devient également tumescente et sa couleur s’accentue chez la femelle, mais pas chez le mâle. Le sein de la femelle présente de même une augmentation de taille notable. Une fois l’orgasme atteint, le sein de la femelle moyenne aura vu ses dimensions normales augmenter dans une proportion qui va parfois jusqu’à 25 %. Il devient plus ferme, plus rond et plus protubérant.

Les organes génitaux des deux sexes subissent des modifications considérables à mesure que l’excitation se prolonge. Les parois vaginales chez la femelle connaissent une vaso-congestion massive provoquant une rapide lubrification du canal vaginal. Dans certains cas, ce phénomène se produit dans les quelques secondes suivant le début de l’activité pré-copulatoire. On observe aussi un allongement et une distension des deux tiers internes du canal vaginal, la longueur totale du vagin augmentant de dix centimètres lors de la phase d’intense excitation sexuelle. A mesure que l’orgasme approche, il se produit un gonflement du tiers externe du canal vaginal et, lors de l’orgasme proprement dit, une contraction musculaire de deux à quatre secondes de cette région, suivie de contractions rythmiques à intervalles de huit dixièmes de seconde. Chaque expérience organique s’accompagne de trois à quinze de ces contractions rythmiques.

Pendant l’excitation, les organes génitaux externes de la femelle se gonflent considérablement. Les grandes lèvres s’écartent, se gonflent et présentent parfois des augmentations de taille de l’ordre de deux à trois fois leurs proportions normales. Les petites lèvres se distendent aussi jusqu’à avoir deux ou trois fois leur diamètre normal et elles saillent à travers le rideau protecteur des grandes lèvres, allongeant ainsi d’un centimètre supplémentaire la longueur totale du canal vaginal. A mesure que l’excitation se développe, on observe un autre changement frappant des petites lèvres. Déjà rendues plus protubérantes par la vaso-congestion, elles changent maintenant de couleur pour tourner au rouge vif.

Le clitoris (homologue féminin du pénis mâle) devient également plus large et plus protubérant lorsque commence l’excitation sexuelle, mais sitôt que l’on atteint à de hauts niveaux d’excitation, le gonflement labial tend à masquer ce changement et le clitoris se rétracte sous le capuchon protecteur. Il ne peut à ce stade être stimulé directement par le pénis du mâle, mais dans l’état de congestion et de sensibilisation où il se trouve, il peut être affecté indirectement par les pressions rythmiques auxquelles les mouvements de poussées du mâle soumettent cette région.

Le pénis du mâle subit une modification spectaculaire à mesure que se développe l’excitation sexuelle. De flaccide et mou qu’il est, il se dilate, se raidit et atteint à l’érection grâce à une vasocongestion intense. Sa longueur normale, d’environ neuf centimètres et demi, s’accroît de sept à huit centimètres. Le diamètre augmente aussi dans des proportions considérables, donnant à l’espèce le plus gros pénis en érection qu’on puisse observer chez un primate vivant.

Lors de l’orgasme du mâle se produisent plusieurs puissantes contractions des muscles du pénis, qui expulsent le fluide séminal dans le canal vaginal. Les premières de ces contractions sont les plus fortes et s’effectuent à des intervalles de huit dixièmes de seconde, au même rythme que les contractions vaginales de la femelle lors de l’orgasme.

Pendant la période d’excitation, le sac scrotal se contracte et la mobilité des testicules diminue. Ils sont élevés par un raccourcissement des cordons spermatiques (comme d’ailleurs ils le sont en cas de froid, de peur et de colère) et sont gardés plus serrés contre le corps. La vaso-congestion de cette région provoque une augmentation de la taille des testicules de l’ordre de 50 à 100 %.

Telles sont donc les principales réactions que l’on observe dans le corps du mâle et dans celui de la femelle lors de l’activité sexuelle. Une fois l’orgasme atteint, toutes les modifications citées disparaissent rapidement et, après l’acte, l’individu au repos retrouve bientôt son état physiologique normal. Cependant, il importe de mentionner une dernière réaction post-orgasmique. On peut observer une abondante sudation aussi bien chez le mâle que chez la femelle aussitôt après l’orgasme et ce phénomène peut se produire indépendamment des efforts considérables ou minimes déployés lors des activités sexuelles. Toutefois, sans qu’il y ait de rapport avec l’ensemble de ces dépenses physiques, il existe un lien avec l’intensité de l’orgasme lui-même. La pellicule de sueur se développe sur le dos, les cuisses et la partie supérieure du torse. La sueur ruisselle parfois des aisselles. Dans les cas intenses, c’est l’ensemble du tronc, des épaules aux cuisses, qui peut être intéressé. La peau des mains et la plante des pieds transpirent également et, là où le visage est devenu tavelé par la rougeur sexuelle, il peut y avoir sudation sur le front et la lèvre supérieure.

Ce bref sommaire des stimuli sexuels de notre espèce et des réactions qu’ils provoquent nous fournit à présent une base pour discuter du sens de notre comportement sexuel par rapport à nos origines et à notre mode de vie en général, mais il convient tout d’abord de souligner que les divers stimuli et réactions mentionnés ne se produisent pas tous avec une égale fréquence. Certains de ces phénomènes ont lieu inévitablement chaque fois qu’un mâle et une femelle se rencontrent pour pratiquer une activité sexuelle, mais d’autres ne s’observent que dans certains cas. Pourtant, ils se manifestent avec une fréquence suffisamment élevée pour qu’on puisse les considérer comme « caractéristiques de l’espèce ». En ce qui concerne les réactions du corps, la rougeur sexuelle s’observe chez 75 % des femelles et environ 25 % des mâles. L’érection du mamelon est universelle chez les femelles, mais elle ne se produit que chez 60 % des mâles. Une abondante sudation après l’orgasme est un phénomène qui touche 33 % aussi bien des mâles que des femelles. A part ces cas spécifiques, la plupart des autres réactions citées s’observent toujours, bien que, naturellement, leur intensité et leur durée varient suivant les circonstances.

Un autre point qui mérite d’être précisé, c’est la façon dont ces activités sexuelles se répartissent durant la vie de l’individu. 

Pendant la première décennie de la vie, aucune activité sexuelle ne se manifeste ni dans l’un ni dans l’autre sexe. Certes, on observe de fréquentes manifestations de ce qu’on appelle « l’activité ludique » chez les jeunes enfants, mais les phénomènes sexuels fonctionnels ne peuvent manifestement pas se produire avant que la femelle ait commencé à ovuler et le mâle à éjaculer. ..."

 

'The Naked Ape" reste un classique de la vulgarisation scientifique, mais son statut scientifique est très faible aujourd'hui. Sa valeur réside dans son audace pédagogique et son effet de décentrement. Il a forcé des millions de lecteurs à considérer l'humanité comme une partie du règne animal, brisant un anthropocentrisme naïf. Il a posé des questions stimulantes et ouvert un dialogue public sur la biologie du comportement humain. Ses défauts sont ceux d'une première synthèse prématurée : des généralisations hâtives, des spéculations présentées comme des faits, et un déterminisme biologique excessif.

Un moment où la biologie a tenté de s'emparer de tout le territoire des sciences humaines, avec les excès et les simplifications que cela implique.

 

Comme Lorenz, Morris a appliqué une grille de lecture zoologique à l'ensemble des comportements humains : la sexualité, l'éducation des enfants, le jeu, l'agression. Il présentait l'homme comme un simple primate (« singe nu ») dont les instincts animaux dictent les comportements sociaux modernes. Mais l'approche de Morris était souvent plus pop-psychologie et moins formellement « instinctiviste » au sens hydraulique de Lorenz. Cependant, le message global était congruent : pour comprendre l'homme, il faut regarder l'animal en lui. Morris a contribué à ancrer dans la culture populaire l'idée que nos vices et nos vertus sont des adaptations héritées de la savane ou de la forêt.

 

Ensemble, Robert Ardrey, Desmond Morris et Konrad Lorenz (avec d'autres comme Irenäus Eibl-Eibesfeldt, élève de Lorenz) ont formé le noyau d'un paradigme très influent dont les thèses communes étaient ...

- Un innéisme et déterminisme biologique fort : Les comportements sociaux clés (agression, territorialité, hiérarchie) sont en grande partie programmés par l'évolution.

- Un continuisme animal-homme : Il n'y a pas de rupture qualitative entre le comportement animal et humain, seulement une différence de complexité.

- Une explication unitaire et téléologique : Tout s'explique par la valeur de survie (adaptation) pour nos ancêtres chasseurs-cueilleurs.

- Un pessimisme anthropologique : La civilisation est une fine couche vernie recouvrant un fond bestial inéluctable.

 

Ce front commun est aujourd'hui largement dépassé scientifiquement, pour les mêmes raisons que les thèses de Lorenz prises isolément ...

- Critique du « tout-génétique » : L'épigénétique et les sciences sociales ont démontré l'extraordinaire plasticité du comportement humain.

- Réification des métaphores : Les concepts de « territoire », d'« instinct de chasseur » ou de « singe nu » sont vus comme des glissements analogiques abusifs, pas comme des modèles scientifiques rigoureux.

- Ignorance de la culture : Ce paradigme sous-estime radicalement la culture comme système autonome d'information qui module, transforme et parfois annule les prédispositions biologiques.

- Dangers idéologiques : Ces théories, en naturalisant l'agression, la compétition et la territorialité, ont été accusées de fournir une justification pseudo-scientifique au statu quo social, au sexisme, au nationalisme et au militarisme (« c'est dans la nature humaine »).


"The Human Zoo (1969, Desmond Morris)

(Le Zoo humain, 1970) - Après le succès fracassant de The Naked Ape qui analysait l'homme comme une espèce animale, Morris se tourne vers une question plus urgente : pourquoi cette espèce si bien adaptée semble-t-elle si malheureuse et dysfonctionnelle dans son environnement moderne ? 

Sa thèse centrale repose sur une métaphore provocante ...

La mégalopole moderne n'est pas un habitat naturel pour l'être humain, mais un "zoo humain". Tout comme un animal sauvage enfermé dans une cage développe des comportements stéréotypés, névrotiques et violents, l'Homo sapiens, entassé dans des villes surpeuplées et soumis à des hiérarchies sociales artificielles, exhibe un stress chronique, des perversions et des explosions de violence qui sont les symptômes de son incapacité à s'adapter à cette "captivité".

 

"... Avant d'explorer cette région sensible de la vie urbaine, il ne sera pas inutile d'examiner brièvement les lois fondamentales qui gouvernent la lutte pour la domination. La meilleure façon de s'y prendre est d'inspecter le champ de bataille du point de vue de l'animal dominateur.

Si vous entendez gouverner votre groupe et réussir à maintenir votre autorité, il existe dix règles d'or auxquelles vous devez vous soumettre. Elles s'appliquent à tous les chefs, des babouins aux présidents et aux premiers ministres d'aujourd'hui. Voici les dix commandements de la domination :

1. Vous devez étaler aux yeux de tous l'appareil; les attitudes et les gestes de la domination.

Pour les babouins, cela signifie un pelage lisse, somptueux et soigneusement entretenu; une attitude calme et détendue quand il n'est pas pris dans une querelle; une démarche lente et assurée quand il est actif. Il ne doit présenter aucun signe extérieur d'anxiété, d'indécision ou d'hésitation.

Avec quelques modifications superficielles, il en est de même pour le dirigeant humain. Le somptueux pelage devient le costume magnifique et raffiné du chef, spectaculairement plus beau que les tenues de ses subordonnés. Il prend des attitudes qui ne conviennent qu'à son rôle dominateur. Quand il se détend, il peut s'allonger ou s'asseoir, alors que les autres doivent rester debout jusqu'à ce qu'on les autorise à en faire autant. C'est également caractéristique du babouin dominateur, qui peut fort bien être nonchalamment vautré cependant que les subordonnés anxieux se tiennent auprès de lui dans des attitudes moins abandonnées. La situation change dès l'instant où le chef passe à une forme d'action agressive et qu'il commence à s'affirmer. Alors, qu'il soit babouin ou prince, il doit adopter une position plus impressionnante que celle de ses suivants.

Il doit littéralement s'élever au-dessus d'eux, pour faire correspondre son attitude physique à son statut psychologique. Pour les chefs babouins, c'est facile : un singe dominateur est presque toujours beaucoup plus grand que ses sujets. Il n'a qu'à se tenir bien droit et sa taille plus grande fait le reste. La situation se trouve renforcée par la posture humble et accroupie qu'adoptent les plus craintifs de ses subordonnés. Le chef humain, lui, peut être contraint de recourir à des moyens artificiels. Il peut magnifier sa taille en portant de grands manteaux ou une haute coiffure. Il peut l'augmenter encore en montant sur un trône, une plate-forme, un animal, un véhicule ou bien en se faisant porter par ses partisans. L'attitude accroupie des babouins les plus faibles se trouve stylisée de diverses façons : les subordonnés humains diminuent leur taille en s'inclinant, en faisant la révérence, en s'agenouillant, en saluant à la chinoise ou à l'arabe ou bien en se prosternant.

L'ingéniosité de notre espèce permet au chef humain de combiner les deux attitudes. En s'asseyant sur un trône posé sur une estrade surélevée, il peut profiter tout à la fois de la position détendue du dominateur passif et de la position élevée du dominateur actif, ce qui lui permet d'avoir une attitude dont la double signification est particulièrement forte.

Les manifestations d'autorité que l'animal humain partage avec le babouin existent chez nous sous bien des formes aujourd'hui. On peut les observer, dans leur état le plus primitif et le plus évident, chez les généraux, les juges, les grands prêtres et les souverains qui règnent encore. Elles ont tendance à se limiter plus qu'autrefois à des occasions spéciales, mais quand elles ont lieu elles sont aussi ostentatoires que jamais. Même les plus doctes universitaires ne sont pas à l'abri des exigences de la pompe du costume lors des cérémonies les plus solennelles.

Là où les empereurs ont cédé la place à des présidents élus et à des premiers ministres, les manifestations de domination personnelle sont toutefois devenues moins apparentes. Il s'est produit un décalage dans la conception de l'autorité. Le dirigeant nouveau style est un serviteur du peuple qui se trouve être dans une position dominante plutôt qu'un dominateur du peuple qui le sert en même temps. Pour bien marquer qu'il accepte cette situation, il porte un costume relativement terne, mais ce n'est qu'un subterfuge. C'est une malhonnêteté mineure qu'il peut se permettre pour se donner davantage l'air d'être « un homme comme les autres », mais il n'ose pas pousser les choses trop loin car, avant même de s'en rendre compte, il se retrouvera vraiment un homme comme les autres. Aussi, sous d'autres formes, moins ostensiblement personnelles, lui faut-il continuer d'afficher les signes extérieurs de sa domination. Avec toutes les complexités de l'environnement urbain moderne dont il dispose, ce n'est pas difficile. Il peut compenser le manque de grandeur de sa tenue par l'aspect raffiné et choisi des pièces d'où il gouverne et des bâtiments où il habite et travaille. Il peut conserver une certaine ostentation dans sa façon de voyager, avec cavalcade de motocyclistes, estafettes et avions particuliers. Il peut continuer à s'entourer d'un vaste groupe de « subordonnés professionnels » : aides de camp, secrétaires, domestiques, assistants, gardes du corps, huissiers, etc. , dont le travail consiste en partie à jouer la servilité à son égard; ils ajoutent ainsi une touche à son image de supériorité sociale. Ses attitudes, ses mouvements et ses gestes de domination, il peut les conserve : sans les modifier. Comme les signaux de pouvoir qu’il transmet sont instinctifs à l'espèce humaine, ils sont acceptés inconsciemment et peuvent ainsi échapper à toute restriction. Ses mouvements et ses gestes sont calmes et détendus, ou bien fermes et délibérés. (Quand avez-vous vu pour la dernière fois un président ou un premier ministre en train de courir, sauf quand il veut prendre de l’exercice ?) Dans la conversation, il utilise ses yeux comme des armes, dardant par moments un regard fixe quand ses subordonnés doivent poliment détourner le leur et tournant la tête aux moments où ses subordonnés devraient l'observer attentivement. Pas question pour lui de s'agiter, de tressaillir, de se trémousser ni de balbutier. Ce sont là, par essence, des réactions de subordonnés. Si on les observe chez le chef, c'est alors qu'il n'est pas du tout dans la peau de son rôle de membre dominateur du groupe.

2. Dans les périodes de compétition active vous devez faire montre envers vos subordonnés d'une agressivité menaçante.

Au moindre signe de contestation d'un babouin subordonné, le chef de groupe réagit immédiatement en affichant de façon impressionnante un comportement menaçant. Il existe toute une gamme d'attitudes menaçantes, qui vont des attitudes motivées par une forte agressivité teintée d'un rien de peur jusqu'aux attitudes motivées par une peur violente teintée seulement d'une nuance d'agressivité. Cette dernière - la « menace timide » de l'individu faible-mais-hostile - jamais un animal dominateur ne l'adopte à moins que son autorité ne soit chancelante. Quand sa position est sûre, il n'affiche que les attitudes de menace les plus agressives. Il peut lui arriver de se sentir si sûr qu'il lui suffise d'indiquer qu'il est sur le point de menacer, sans vraiment prendre la peine d'aller jusque-là. Un simple geste de sa tête massive en direction du subordonné indiscipliné peut être suffisant pour réduire à merci cet inférieur. On appelle ces actions « mouvements d'intention » et on les observe exactement sous la même forme dans l'espèce humaine. Il suffit à un puissant dirigeant humain, irrité par les actions d'un subordonné, de tourner brusquement la tête vers ce dernier et de le fixer d'un regard dur pour affirmer avec succès sa domination. S'il doit élever la voix ou répéter un ordre, son autorité est légèrement moins bien assurée et, quand il finira par reprendre en main la situation, il lui faudra ré-établir son statut en administrant une rebuffade ou un châtiment symbolique.

Élever la voix ou se mettre en colère n'est un signe de faiblesse chez un chef que quand c'est une réaction à une menace immédiate. Un dirigeant dont l'autorité est bien assise peut aussi adopter ces attitudes spontanément, délibérément, comme procédés destinés à réaffirmer sa position. Un babouin dominant peut se comporter de la même façon, se précipitant soudain sur ses subordonnés et les terrorisant pour leur rappeler son autorité. Cela lui permet de marquer quelques points, et, ensuite, il peut plus facilement parvenir à ses fins en se contentant d'imperceptibles signes de tête. Les chefs humains font de temps en temps ce numéro, proclamant des édits sévères, procédant à des tournées d'inspection foudroyantes ou bien haranguant le groupe avec vigueur. Si vous êtes un chef, il est dangereux de rester trop longtemps sans qu'on vous entende, qu'on vous voie, qu'on sente votre présence. Si les circonstances ne justifient pas une démonstration de puissance, il faut alors en inventer qui l'exigent. Il ne suffit pas d'avoir le pouvoir, il faut qu'on vous observe en train de tenir le pouvoir. C'est ce qui fait la valeur des manifestations spontanées de menace...." (Desmond Morris, I969, et Bernard Grasset, 1970)

 

1. La Métaphore du Zoo : Le Diagnostic

Morris établit un parallèle systématique entre les problèmes observés chez les animaux en captivité et les maux des sociétés humaines dites "civilisées" :

- Surpopulation : Dans la nature, les densités sont régulées par le territoire. Dans le zoo humain, la promiscuité constante génère un stress social permanent.

- Hiérarchies Rigides et Anonymat : L'animal sauvage connaît chaque membre de son groupe et sa place dans une hiérarchie fluide. Le citadin est soumis à des hiérarchies abstraites (boss, administration) tout en étant entouré d'étrangers, créant un sentiment d'impuissance et d'aliénation.

- Réduction des Comportements Naturels : Les activités fondamentales (chasse, exploration, toilettage social) sont réduites à des substituts pâles et symboliques (le shopping, les hobbies, les conversations superficielles).

2. Les Symptômes de la "Maladie du Zoo"

Morris dresse un catalogue des pathologies sociales qu'il attribue à cette condition contre-nature :

- La Recherche de Stimuli (The Stimulus Struggle) : Pour échapper à l'ennui et au stress, l'homme du zoo cherche frénétiquement de nouvelles excitations : consommation effrénée, médias sensationnalistes, modes extravagantes. C'est l'équivalent des comportements stéréotypés de l'animal en cage.

- La Néoténie (Prolongation de la Jeunesse) : Dans le confort et la sécurité du zoo, les traits juvéniles (curiosité, jeu, dépendance) persistent à l'âge adulte. Morris y voit à la fois une source de créativité et d'immaturité sociale.

- La Violence Explosive : L'agression, qui dans la nature sert des fonctions précises (territoire, hiérarchie), n'ayant pas d'exutoire approprié, s'accumule et se décharge de manière irrationnelle et disproportionnée : crime, émeute, terrorisme.

- Les Tribus Superstitieuses (Les "Ismes”) : Pour retrouver un sentiment d'appartenance perdu dans la masse, les humains adhèrent avec ferveur à de nouvelles tribus symboliques : les supporters de football, les fans de rock, les partis politiques extrêmes, les sectes. Ces groupes offrent des identités de substitution et des rituels simplistes.

3. Les Stratégies de Survie dans le Zoo

Face à cette condition, Morris identifie des "stratégies d'adaptation" individuelles et collectives :

-L'In-Group / Out-Group : Renforcer les frontières de son petit groupe (famille, amis, collègues) contre la masse anonyme.

- La Recherche de Statut : Dans un monde où le statut naturel est brouillé, les humains deviennent obsédés par les marqueurs symboliques de statut : voitures, vêtements de marque, diplômes.

- Les Conduites de Fuite : Drogues, alcool, fantasmes médiatiques, permettant une évasion temporaire.

 

"...  Le sexe tranquillisant. - Tout comme le système nerveux ne peut tolérer l'inactivité totale, de même il se rebelle contre les tensions de la suractivité excessive. Le sexe tranquillisant représente l'autre face de la médaille par rapport au sexe en tant qu'occupation. Au lieu d'avoir un rôle anti-ennui, il se veut anti-agitation. Lorsqu'il se trouve confronté avec une dose excessive de stimuli étranges, contradictoires, insolites ou effrayants, l'individu cherche à s'évader en ayant recours aux bonnes vieilles méthodes qui lui servent à calmer ses nerfs ébranlés. Quand les pressions de l'existence se font lourdes, la victime accablée peut se tranquilliser en recourant à des actes dont il sait qu'une fois consommés ils lui apporteront la satisfaction. Dans l'état de tension, de suractivité où il se trouve, il est incapable de rien mener jusqu'à la conclusion. Il est tiraillé ici et là, sans jamais parvenir à résoudre des problèmes précis à cause d'interférences constantes et du désarroi qu'il éprouve à trouver partout le chemin bouché. Son sentiment de frustration s'accroît jusqu'au moment où n'importe quel acte simple et familier, même s'il n'a aucun rapport avec les préoccupations qui l'obsèdent, lui apportera un soulagement bienfaiteur, pour peu qu'il puisse l'accomplir sans entraves.

Des gestes banals comme fumer une cigarette, mâcher du chewing-gum, prendre un verre contribuent à apaiser les anxieux. Le sexe tranquillisant opère de la même façon. Le soldat à la guerre, qui attend l'heure du combat, l'homme d'affaires au milieu d'une crise peuvent chercher un répit provisoire dans les bras d'une femelle compréhensive. L'aspect personnel, affectif peut être réduit au minimum et les gestes deviennent stéréotypés. Dans une certaine mesure, plus l'acte est automatique mieux cela vaut, car le cerveau n'est déjà que trop occupé et ne cherche que la simplicité.

Cette conduite est comparable à l'activité animale connue sous le nom d'« activité de diversion ». Quand deux animaux rivaux se rencontrent et entrent en conflit, chacun veut attaquer l'autre, mais chacun a peur de le faire. Leur comportement se trouve bloqué et dans l'état de frustration où ils sont, il peut leur arriver de se détourner pour accomplir des actes simples et sans rapport avec la situation présente, comme se toiletter, grignoter de la nourriture ou tripoter les matériaux du nid. Ces activités de diversion ne résolvent pas, bien sûr, le conflit original, mais ils fournissent un répit provisoire à la situation tendue. Si une femelle est dans les parages elle peut se trouver brièvement montée et, comme dans les exemples humains, l'acte est généralement stéréotypé et simplifié à l'extrême ..."

 

Contrairement à un prêcheur moralisateur, Morris se présente en zoologue diagnostiqueur. Il ne propose pas un retour à la nature (impossible), mais une prise de conscience. Comprendre que nos maux ont une racine biologique dans notre inadéquation à l'environnement que nous avons créé est, pour lui, la première étape pour concevoir des sociétés urbaines plus "habitables" pour notre espèce primate.

 

".. Si nous sommes condamnés à une existence sociale complexe, comme cela semble être le cas, la solution alors est de s'assurer que c'est nous qui profitons d'elle plutôt que de la laisser, elle, se servir de nous. Si nous devons être forcés de pratiquer la course aux stimuli, alors l'important est de choisir la meilleure méthode d'approche. Comme je l'ai déjà indiqué, la meilleure façon de s'y prendre est de donner la priorité au principe inventif, explorateur, non pas par inadvertance comme les « lâcheurs » qui ne se trouvent que trop vite dans une impasse exploratrice, mais délibérément, en adaptant notre esprit inventif aux grands courants de notre existence supertribale..."

 

Le livre a touché un nerf sensible dans l'Occident de la fin des années 1960, en proie à l'angoisse urbaine, aux émeutes raciales, à la contestation étudiante et à un sentiment de crise civilisationnelle. La métaphore du "zoo humain" est entrée dans le langage courant.

Il a popularisé l'idée que le progrès technologique et social pouvait avoir un coût psychologique profond, une idée qui résonne fortement dans les critiques de la société de consommation. Il a consolidé le statut de Morris comme grand vulgarisateur d'une anthropologie biologisante, faisant le pont entre l'éthologie et les préoccupations du citoyen ordinaire.

 

Les critiques ont argué que Morris pousse trop loin l'analogie. Une ville n'est pas une cage : elle offre une liberté de mouvement, de choix et d'expression sociale incomparable à celle d'un zoo. La complexité des institutions humaines ne peut être réduite à un simple dispositif de confinement. 

Morris présuppose un état ancestral harmonieux et adapté, un "paradis perdu" pré-urbain. Les anthropologues ont objecté que les sociétés préhistoriques ou tribales connaissaient aussi la violence, le stress et des hiérarchies complexes.

Comme dans "Le Singe Nu", il explique des phénomènes socio-économiques massifs (la consommation, les inégalités) par des pulsions primates, en minorant les causes politiques, économiques et historiques (capitalisme, histoire des classes, etc.).

Bien qu'il se défende de l'être, le diagnostic de Morris peut sembler désespérant : nous sommes des animaux malades, piégés dans notre propre construction. Il offre peu de pistes concrètes pour un "aménagement" meilleur du zoo, à part une vague conscience de notre condition.

 

"The Human Zoo" est un essai puissamment évocateur, plus qu'un traité scientifique rigoureux. Sa force durable réside dans sa capacité à nommer un malaise : le sentiment que le mode de vie moderne, malgré ses avantages, nous coupe de quelque chose d'essentiel à notre bien-être psychique. La métaphore du zoo capture intuitivement l'absurdité et la tension de la vie urbaine. Le livre reste une lecture stimulante pour qui s'interroge sur le prix psychologique de la civilisation. Il est le témoignage d'une époque qui a pris conscience, avec inquiétude, que le progrès ne se faisait pas sans créer de nouvelles cages.


"Intimate Behaviour : a zoologist's classic study of human intimacy" (1971, Desmond Morris)

(Le Comportement intime, 1972) - Après avoir examiné l'homme comme espèce (Le Singe Nu) et dans son environnement contre-nature (Le Zoo Humain), Morris se tourne ici vers les interactions les plus personnelles. Il zoome sur les gestes, les contacts et les rituels qui ponctuent nos relations. Sa thèse centrale est claire :

Les comportements intimes (toucher, câliner, embrasser, faire l'amour) ne sont pas des inventions culturelles ou de simples expressions émotionnelles. Ce sont les manifestations modernes et ritualisées d'une "programmation" biologique profonde, héritée de notre passé primate. Chaque geste intime peut être tracé jusqu'à un impératif de survie ou de cohésion sociale chez nos ancêtres, principalement lié aux soins parentaux et à la formation des couples.

 

1. L'Origine : Le Contact Parent-Enfant comme Prototype

Pour Morris, toute intimité adulte trouve sa source dans le lien mère-enfant (ou parent-enfant). Les douze comportements fondamentaux observés dans cette relation forment le "répertoire" de l'intimité :

- Tenir, Étreindre, Porter, Câliner, Bercer, Caresser, Embrasser, Lécher, Examiner, Sentir, Se Blottir, Dormir Ensemble. Ces actions assurent la survie (nourriture, chaleur, protection), le confort et la sécurité affective. Elles créent le premier et plus puissant lien d'attachement.

La "Redirection" vers la Vie Adulte - La clé de la théorie de Morris est que ces comportements ne disparaissent pas à l'âge adulte. Ils sont redirigés vers d'autres partenaires sociaux selon un ordre évolutif logique :

- De l'enfant à l'ami proche (câlins entre amis, tapes dans le dos).

- De l'enfant au partenaire amoureux (étreintes, baisers, caresses).

- Du partenaire amoureux à son propre enfant, perpétuant le cycle.

Ainsi, l'amour romantique et sexuel est, pour une large part, une réactivation du système de sécurité et de réconfort infantile.

2. Le Catalogue des Gestes et Leurs "Traductions"

C'est le cœur anecdotique et "anthologique" du livre. Morris décrypte une série de gestes quotidiens :

- La Poignée de Main : Un rituel de "toilettage mutuel symbolique". En présentant sa paume ouverte et en la frottant à celle de l'autre, on montre qu'on ne porte pas d'arme et on simule un geste de nettoyage/apaisement.

- Le Bras autour des Épaules : Un geste "parental" de protection et de réclamation, où l'un des partenaires adopte temporairement un rôle "maternel".

- La Danse de Séduction : Une séquence de contacts ritualisés mimant l'approche, l'investigation tactile et l'acceptation finale. La piste de danse est un espace social où ces contacts sont licites.

- Le Frotter des Pieds ("Foot-play") : Un contact substitutif et exploratoire, souvent utilisé dans des contextes sociaux où un contact plus direct serait interdit.

3. L'Intimité dans la Société Moderne : La "Famine du Contact"

Morris applique son diagnostic du "Zoo Humain" au domaine intime. Dans les sociétés urbaines, surpeuplées mais impersonnelles, les individus souffriraient d'une "famine de contact" (body hunger).

Nous sommes entourés de gens mais privés de contacts significatifs et apaisants. Cette frustration conduit à chercher des substituts inadéquats (rapports sexuels dénués d'intimité affective, automatismes sociaux vides) ou à développer des névroses. Le besoin de contact réconfortant, non-sexuel, est largement inassouvi, car la société tend à sexualiser tout contact physique.

 

"Intimate Behaviour" a contribué à déstigmatiser et à naturaliser le contact physique. Dans le sillage de la révolution sexuelle, il présentait le désir de toucher et d'être touché comme un besoin biologique fondamental, et non comme une faiblesse ou une perversion.

Il a popularisé l'idée d'un "langage du corps" profond et universel, enraciné dans notre biologie, antérieur et plus fondamental que le langage verbal. Cette idée influencera fortement la psychologie populaire et le développement de la communication non-verbale comme champ d'étude.

Le concept de "famine de contact" a trouvé un écho durable, notamment dans les critiques de l'isolement urbain et, plus tard, dans les études sur les bienfaits thérapeutiques du toucher.

 

Comme pour ses autres livres, Morris est accusé de fabriquer des récits évolutifs plausibles mais invérifiables.

Attribuer l'origine de la danse ou de la poignée de main à un seul comportement ancestral (le toilettage) est une simplification extrême qui ignore la complexité et la diversité culturelle de ces rituels.

Morris réduit des gestes hautement codés socialement (la révérence, le baiser sur la main, les danses cérémonielles) à de simples dérivés de soins parentaux. Il ignore la charge historique, religieuse et esthétique qui leur donne un sens spécifique dans chaque culture.

Le comportement humain est présenté comme une suite de programmes biologiques qui se déclenchent. Cela laisse peu de place à l'agence individuelle, à la négociation des sens, à la création de significations nouvelles dans l'interaction.

Son "catalogue" des comportements intimes est largement basé sur les normes de la société occidentale des années 1970. Il ne rend pas compte de la diversité ethnographique des pratiques de contact (ex. : certaines sociétés pratiquant peu le contact physique en public, ou ayant des rituels de salutation très différents).

 

"Intimate Behaviour" est peut-être le livre de Morris qui touche le plus directement son lecteur, au sens propre comme au figuré. Il nous fait porter un regard neuf, presque ethnologique, sur des gestes que nous accomplissons machinalement. Il nous rappelle, avec une certaine poésie, que nous restons des animaux sociaux dont le bien-être dépend profondément du contact avec autrui. Sa faiblesse est de trop vouloir décoder ce langage, de le réduire à un seul dictionnaire biologique universel. En voulant trouver l'origine unique de chaque geste, il en rate la richesse et la plasticité culturelles.


Morris avait intuitivement raison sur l'importance centrale du contact parent-enfant. La recherche moderne l'a confirmé et expliqué mécaniquement ...

 

Le Touch Research Institute a été crée en 1992 par Tiffany Field au sein de l’Université de Miami. Il est le premier centre de recherche au monde consacré aux recherches des bienfaits du toucher du point de vue scientifique et médical. Une Œuvre clé : "Touch" (2001) et une centaine d'études expérimentales ("Les Bienfaits du toucher", Field, Tiffany /Bouillot, Françoise - Payot, 2003)

Les travaux de Field ont quantifié scientifiquement les bienfaits du toucher : réduction du cortisol (stress), augmentation des neurotransmetteurs comme la sérotonine et la dopamine, renforcement du système immunitaire chez les prématurés, les enfants dépressifs et les personnes âgées. Elle a établi le concept de "famine de toucher" (touch starvation) comme un véritable problème de santé publique, bien au-delà de la métaphore de Morris. Ses études ont validé l'idée que le toucher est un besoin biologique primaire.

Autre référence : John Bowlby et Mary Ainsworth (Théorie de l'Attachement) - "Attachment and Loss" (Bowlby, 1969-1980). - Cette théorie, contemporaine de Morris mais bien plus rigoureuse, a fourni le cadre dominant pour comprendre comment les comportements de soin (câlins, réconfort) dans la petite enfance structurent la personnalité, les modèles relationnels et la régulation émotionnelle tout au long de la vie. Elle a remplacé les spéculations évolutionnistes de Morris par un modèle développemental testé empiriquement.


Anthropologie et sociologie des émotions : la variété culturelle - C’est sans doute sur ce point que Desmond Morris a été le plus critiqué et, en partie, dépassé ..

 

Dans Intimate Behaviour: A Zoologist’s Classic Study of Human Intimacy, il propose une lecture largement universaliste des comportements intimes, qu’il présente comme l’expression d’un répertoire inné commun à l’ensemble de l’humanité. Or, cette perspective s’est révélée fortement marquée par un biais ethnocentrique, généralisant à l’espèce humaine des normes et pratiques issues principalement des sociétés occidentales contemporaines.

À rebours de la thèse de Morris, les recherches historiques et anthropologiques ont mis en évidence une diversité remarquable — voire extraordinaire — des pratiques d’intimité, des expressions émotionnelles et des codes relationnels selon les contextes culturels et sociaux. 

- David Le Breton, "Anthropologie des émotions" (2021) analyse comment les émotions sont socialement organisées et culturellement codifiées, et non simplement innées.

- Kay Milton & Marushka Svasek (éd.), "Mixed Emotions: Anthropological Studies of Feeling" (2005) — recueil d’études ethnographiques sur les émotions dans des contextes culturels très divers (Europe, Japon, Mélanésie).

- Helena Wulff (éd.), "The Emotions: A Cultural Reader" (2007) — lectures croisées sur comment différentes cultures construisent et interprètent les émotions

- Jennifer Harding & E. Deidre Pribram (éd.), "Emotions: A Cultural Studies Reader" (2009) — perspectives interdisciplinaires sur les émotions en tant que constructions culturelles

- William R. Jankowiak (éd.), "Intimacies: Love and Sex Across Cultures" (2008) — comparaison ethnographique des pratiques intimes et des représentations de l’amour et du sexe dans des sociétés très différentes.

- Jennifer Sue Hirsch & Holly Wardlow (éd.), "Modern Loves: The Anthropology of Romantic Courtship and Companionate Marriage" (2006) — examine comment intimité, amour et relations de couple se manifestent et se transforment selon les contextes sociaux.

- Victor Karandashev, "Cross-Cultural Perspectives on the Experience and Expression of Love" (2019) — traite spécifiquement de la variabilité culturelle des expériences et expressions du sentiment amoureux.

- Sara Ahmed, "The Cultural Politics of Emotion" (2004) — montre comment les émotions sont liées aux structures sociales, aux discours et aux identités culturelles.


Psychologie Évolutionniste et Éthologie Humaine : Au-delà du "Parenting" - Les théories sur la fonction évolutive de l'intimité se sont sophistiquées...

 

Robin Dunbar (Évolution du cerveau social) - "Grooming, Gossip and the Evolution of Language" (1996). 

Robin Dunbar s’inscrit partiellement dans le sillage des intuitions de Desmond Morris concernant la continuité entre comportements primates et humains, mais il propose un cadre théorique plus élaboré : l’hypothèse du cerveau social (Social Brain Hypothesis).

Dunbar observe une corrélation entre la taille du néocortex et la taille des groupes sociaux chez les primates. Selon lui, l’augmentation du volume cérébral chez les hominidés s’explique principalement par la complexité croissante des relations sociales à gérer (alliances, hiérarchies, réciprocité, coalitions). Il avance ainsi que la pression sélective majeure dans l’évolution humaine ne serait pas seulement écologique ou technique, mais fondamentalement relationnelle.

Du toilettage physique au « toilettage vocal »

Chez les primates non humains, le toilettage mutuel (grooming) joue un rôle central : il ne sert pas prioritairement à l’hygiène, mais à la consolidation des liens sociaux et à la stabilisation des alliances. Or, ce mécanisme est coûteux en temps et ne permet de renforcer qu’un nombre limité de relations à la fois.

Dunbar propose que, chez l’être humain, le langage aurait progressivement remplacé le toilettage physique comme principal outil de cohésion sociale. La conversation — et en particulier les commérages (gossip) — fonctionnerait comme un « toilettage à distance », permettant de maintenir simultanément plusieurs liens sociaux. Parler des autres, partager des informations sociales, évaluer les réputations ou commenter les normes collectives contribuerait à renforcer la confiance et la solidarité au sein du groupe.

Il avance également l’idée d’une taille optimale des réseaux sociaux humains — souvent appelée « nombre de Dunbar » (environ 150 relations stables) — qui correspondrait aux limites cognitives de gestion des relations sociales.

Par rapport à Morris, Dunbar propose une théorie moins centrée sur des comportements fixes ou des « répertoires innés » et davantage fondée sur une analyse évolutionniste des contraintes cognitives et sociales. Là où Morris tendait à naturaliser certains gestes d’intimité, Dunbar met l’accent sur : la fonction sociale des interactions, la gestion cognitive des réseaux relationnels, le rôle structurant du langage dans la cohésion du groupe. Cependant, la théorie de Dunbar demeure évolutionniste et a également fait l’objet de débats, notamment sur la réduction du langage à une fonction principalement sociale, la sous-estimation possible des dimensions culturelles et symboliques.

 

Helen Fisher (Anthropologue biologique) - "Anatomy of Love" (1992).

"Anatomy of Love" est d’abord une synthèse anthropologique et évolutionniste, les travaux en IRM cérébrale de Fisher sont surtout développés plus tard (années 2000), notamment dans des articles scientifiques et dans "Why We Love" (2004).

 

Dans "Anatomy of Love: The Natural History of Monogamy, Adultery and Divorce" (1992), Helen Fisher propose une approche évolutionniste de l’amour humain, articulant anthropologie biologique, primatologie, endocrinologie et neurosciences. Contrairement à une conception unifiée des comportements intimes, elle soutient que l’amour humain repose sur plusieurs systèmes neurobiologiques distincts mais interconnectés.

À partir des années 2000, grâce à des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), Fisher et ses collègues identifient l’activation de circuits cérébraux spécifiques chez des personnes amoureuses (notamment les régions dopaminergiques du système de récompense, comme l’aire tegmentale ventrale). 

Elle distingue ainsi trois systèmes cérébraux principaux :

- Le désir sexuel (lust), associé principalement aux androgènes (notamment la testostérone), orienté vers la recherche de partenaires sexuels de manière relativement non spécifique.

- L’attirance romantique (romantic love), fortement liée à la dopamine et au système de récompense, caractérisée par la focalisation intense sur un partenaire particulier, l’euphorie, la motivation, l’énergie accrue et parfois l’obsession. Fonction adaptative supposée : concentrer l’énergie reproductive sur un individu spécifique.

- L’attachement à long terme (attachment), associé à l’ocytocine et à la vasopressine. Favorise le lien durable, la sécurité affective et la coopération parentale. Fonction adaptative : stabiliser le couple suffisamment longtemps pour élever un enfant dépendant.

Selon Fisher, ces trois systèmes peuvent fonctionner indépendamment — ce qui expliquerait, par exemple, la possibilité d’éprouver du désir pour une personne, un amour romantique pour une autre et un attachement profond pour une troisième.

Là où Morris tendait à regrouper les comportements intimes sous une logique relativement unifiée (recherche de proximité, apaisement, réconfort), Fisher propose ainsi une différenciation fonctionnelle des systèmes affectifs, un ancrage neurobiologique précis, une articulation entre évolution, chimie cérébrale et stratégies reproductives. Elle montre ainsi que l’intimité humaine n’est pas un simple prolongement d’un comportement de « confort » hérité des primates, mais le résultat d’une architecture cérébrale complexe, façonnée par des pressions sélectives multiples.

 

Comme Dunbar, Fisher reste dans un cadre évolutionniste et adaptationniste, ce qui suscite des critiques : risque de réductionnisme biologique, difficulté à intégrer pleinement les variations culturelles des formes amoureuses, débats sur l’interprétation des corrélations entre activation cérébrale et états subjectifs. Néanmoins, son modèle a profondément influencé la compréhension contemporaine des émotions amoureuses en montrant que l’amour n’est pas un phénomène unitaire, mais un assemblage dynamique de systèmes neurobiologiques partiellement autonomes.


Sociologie du Corps et des Relations : Pouvoir, Genre et Consentement ...

C'est la dimension totalement absente chez Morris, le zoologue, et absolument centrale aujourd'hui.

On ne réduit plus les interactions humaines à de simples besoins biologiques, mais on prend en compte des dimensions communicationnelles, psychosociales, égalitaires et "negotiationnelles" ...

Erving Goffman ("La Mise en scène de la vie quotidienne", 1956) et Pierre Bourdieu ("La Distinction", 1979). La sociologie montre que le contact intime n'est pas qu'une affaire biologique, mais un marqueur social. Il est régulé par des normes de classe (qui se touche, et comment), de genre (l'injonction pour les hommes à éviter le contact entre eux, la sexualisation du contact féminin) et de pouvoir (qui a le droit de toucher qui ? le médecin, le patron, l'adulte sur l'enfant). Le toucher peut être un outil de domination autant que de réconfort.

Un Concept clé contemporain : Le Consentement

Le débat moderne a radicalement transformé la lecture de l'intimité. On ne parle plus seulement de "besoins biologiques", mais de négociation permanente, de limites personnelles, de respect de l'autonomie corporelle. Des auteurs comme Laurie Mintz (Becoming Cliterate, 2017) ou Esther Perel (L'Intelligence érotique, 2007) intègrent ces dimensions psychosociales et communicationnelles dans l'analyse de l'intimité.

 

"Becoming Cliterate: Why Orgasm Equality Matters—and How to Get It" (Laurie Mintz, 2017)

Cet ouvrage de Laurie Mintz, psychologue et thérapeute sexuelle, a été publié en anglais en mai 2017 (éditions HarperOne) et s’appuie sur des données de psychologie, de sociologie et de sexologie. L’autrice montre notamment l’existence d’un « orgasm gap », c’est-à-dire un écart statistique marqué entre les taux d’orgasme rapportés par les hommes et par les femmes dans des relations sexuelles. Elle met en lumière les mythes culturels et éducatifs qui façonnent les représentations de la sexualité — par exemple l’idée que la pénétration serait centrale pour le plaisir, alors que chez les femmes la stimulation clitoridienne est souvent plus fiable pour conduire à l’orgasme. Becoming Cliterate offre à la fois une analyse culturelle et historique des normes sexuelles et des outils pratiques pour améliorer la communication intime et l’égalité des plaisirs, ce qui engage une négociation consciente des désirs et limites au sein du couple.

L’ouvrage replace ainsi l’expérience intime dans un cadre socioculturel — montrant que l’éducation, la communication et les normes influencent profondément la manière dont les corps et les désirs sont compris et vécus ...

 

"L’intelligence érotique : Faire vivre le désir dans le couple" (Esther Perel, 2007; traduction française 2013)

Ce livre d’Esther Perel, thérapeute des relations humaines, explore ce que signifie maintenir le désir et l’intimité dans une relation à long terme. Perel y développe l’idée d’« intelligence érotique » (erotic intelligence), qui n’est pas seulement une affaire de sexualité mais une manière de penser et vivre les relations : comment cultiver le désir tout en respectant l’intimité, l’autonomie et les attentes affectives individuelles. Elle souligne que dans les couples modernes, l’aspiration à la sécurité affective peut paradoxalement réduire l’intensité du désir, car la fusion totale et l’élimination de la distance émotionnelle peuvent étouffer l’excitation et le mystère.

L’autrice invite à négocier les frontières entre proximité et autonomie, à cultiver la surprise, la créativité et la curiosité à deux, ce qui implique une communication ouverte sur les besoins, les limites et les désirs.

L'ouvrage montre qu’au-delà des pulsions naturelles, la qualité de l’intimité dépend de dynamiques relationnelles complexes, incluant la capacité à créer de la « distance » même dans la proximité, pour que le désir puisse perdurer.


Épidémies et Bio-Politique : Le Contact en Temps de Crise ..

Ashley Montagu, "Touching: The Human Significance of the Skin "(1971) est l’ouvrage classique le plus souvent cité sur l’importance du toucher.

Montagu, anthropologue, y défend l’idée que la peau est un organe fondamental de communication et que le contact tactile est essentiel au développement émotionnel et social. Il s’appuie notamment sur les travaux de Harry Harlow sur l’attachement chez les primates, les recherches sur les carences affectives chez les nourrissons, et des données anthropologiques comparatives. C'est le livre fondateur pour conceptualiser le besoin humain de contact tactile...

 

Matthew Hertenstein, "The Tell: The Little Clues That Reveal Big Truths About Who We Are" (2013) : Hertenstein, psychologue spécialiste de la communication tactile, montre que le toucher peut transmettre des émotions complexes (gratitude, compassion, amour) indépendamment du langage verbal. Même si le livre est plus grand public, il s’appuie sur des recherches expérimentales solides sur la communication non verbale par le contact.

 

Les grandes pandémies contemporaines — notamment le VIH/sida à partir des années 1980 et la COVID-19 à partir de 2020 — ont profondément transformé la manière dont les sociétés pensent et régulent le contact physique.

Elles ont ajouté une dimension dramatique à la question de l’intimité : le toucher, historiquement associé au lien, au soin et à l’attachement, devient potentiellement vecteur de contamination.

La “skin hunger” et la privation de contact ...

Pendant la pandémie de COVID-19, les périodes de confinement et de distanciation physique ont remis en lumière le phénomène parfois appelé “skin hunger” (faim de peau), expression utilisée en psychologie pour désigner le besoin humain fondamental de contact tactile.

Les recherches en psychologie sociale et en neurosciences affectives ont montré que le toucher, 

- diminue le stress (réduction du cortisol),

- favorise la sécrétion d’ocytocine,

- renforce le sentiment de sécurité et d’appartenance.

L’isolement prolongé a été associé à une augmentation des troubles anxieux et dépressifs, un sentiment accru de solitude, une altération du bien-être subjectif.

D’une certaine manière, cela semble donner un écho empirique à l’intuition de Morris concernant une possible « famine de contact » dans les sociétés modernes. Toutefois, les recherches contemporaines évitent d’interpréter ce besoin uniquement en termes instinctifs : elles l’analysent comme un processus biopsychosocial complexe, impliquant la régulation émotionnelle, l’attachement et les structures relationnelles.

 

Le nom de Steve W. Cole (UCLA) est ici particulièrement pertinent, non pas pour un ouvrage spécifique sur la pandémie, mais pour ses travaux en psychoneuroimmunologie. Cole a montré en effet que,

- la solitude chronique et l’isolement social modifient l’expression de certains gènes liés à l’inflammation (profil dit CTRA : Conserved Transcriptional Response to Adversity) ;

- le stress social peut influencer le système immunitaire ;

- les environnements relationnels ont un impact biologique mesurable.

Ses travaux (notamment à partir des années 2000) démontrent que les conditions sociales — solitude, exclusion, manque de soutien — ne sont pas seulement des états psychologiques, mais ont des conséquences physiologiques profondes.

Ainsi, dans le contexte des confinements, la privation de contact n’était pas seulement une frustration affective : elle pouvait potentiellement affecter les mécanismes immunitaires et inflammatoires. Il n’a pas publié un “livre manifeste” grand public sur ce thème comparable à ceux de Fisher ou Perel ; son apport se situe principalement dans des articles scientifiques et des travaux académiques sur le lien entre environnement social et biologie.

 

La dimension biopolitique : l’intimité régulée

Au-delà de la psychologie et de la biologie, la pandémie a révélé une dimension essentielle : l’intimité est politiquement régulée. Les États ont défini des “gestes barrières”, imposé des distances physiques normées, limité les rassemblements, instauré des “bulles sociales”, et réglementé les visites en milieu hospitalier ou en EHPAD. Cela montre que le contact corporel n’est pas seulement un besoin biologique ou une pratique culturelle : c’est aussi un objet de gouvernement.

Dans une perspective inspirée de Michel Foucault, on peut parler d’une forme de biopolitique du toucher, où la gestion des corps et des proximités devient un enjeu de santé publique.

 

Morris insistait sur une continuité zoologique du besoin de contact. Les recherches contemporaines montrent une base neurobiologique réelle du besoin de lien, des effets immunitaires mesurables de l’isolement, mais aussi une régulation sociale et politique de l’intimité. Autrement dit, la pandémie n’a pas simplement « validé » Morris : elle a révélé que le contact est à la fois biologique, psychologique, social et politique.

 

John T. Cacioppo & William Patrick, "Loneliness: Human Nature and the Need for Social Connection" (2008) ne traite pas exclusivement du toucher, mais il démontre scientifiquement les effets biologiques et cognitifs de l’isolement social, ce qui complète la notion de “faim de peau”.


"Manwatching: A Field Guide to Human Behaviour (1977, Desmond Morris)

(La Clé des gestes (1979) / Des gestes et leurs langages) - Guide illustré décrivant et expliquant une multitude de gestes, expressions et postures humaines.

Après la trilogie théorique et provocante (Le Singe Nu, Le Zoo Humain, Le Comportement Intime), Morris adopte ici une posture différente. Manwatching se veut moins un essai qu'un manuel d'observation, une « guide de terrain » destiné à tout un chacun. 

Sa thèse est à la fois simple et ambitieuse :

Le comportement humain, en particulier non-verbal, n'est pas un chaos imprévisible. Il obéit à des schémas et à un « vocabulaire » universel que l'on peut apprendre à décoder. En apprenant ce langage silencieux – des expressions faciales aux postures, des gestes aux micro-mouvements – nous pouvons mieux comprendre les interactions sociales, les émotions d'autrui et même les contradictions entre ce qui est dit et ce qui est réellement communiqué.

Le livre est organisé comme une encyclopédie visuelle et analytique des comportements non-verbaux, structurée en plusieurs grands domaines.

 

1. Les Signaux Corporels Inné/Acquis ..

Morris pose d'emblée le cadre interactionniste qui manquait parfois à ses œuvres précédentes. Il distingue et entremêle :

- Les Actions Innées (comme le sourire de base ou les expressions de peur).

- Les Actions Apprises (la plupart des gestes culturels).

- Les Actions Mixtes (où une base innée est fortement modulée par la culture). Cette typologie nuancée marque un progrès par rapport à un certain déterminisme biologique antérieur.

2. Les Zones d'Observation (Les "Chapitres" du Corps) ..

- Le Visage : Décryptage des « micro-expressions » (avant Paul Ekman), des regards, des sourcils, du vrai et du faux sourire. Il analyse comment le visage est à la fois un tableau d'affichage social et un masque.

- Le Corps : La « proxémie » (distance sociale, concept emprunté à Edward T. Hall), les postures (ouvertes/fermées, de dominance/soumission), les orientations (face-à-face, côte-à-côte).

- Les Mains et les Bras : C'est le chapitre le plus riche. Morris catégorise les gestes en illustrateurs (qui ponctuent la parole), manipulateurs (tics de nervosité), emblems (gestes symboliques culturels comme le « OK » ou le « doigt d'honneur »), et adaptateurs (gestes d'autocontact pour se réconforter).

- Les Jambes et les Pieds : Morris souligne que les extrémités inférieures, moins contrôlées consciemment, sont souvent les plus « honnêtes », trahissant l'ennui, l'impatience ou le désir de fuite.

3. Les Comportements Sociaux Clés ..

- Les Rencontres : Rituels de salutation, de prise de contact, d'établissement du statut.

- Les Conflits : Signaux d'agression (fixation, gonflement du torps), de soumission (baisse du regard, corps rentré).

- La Séduction : La « danse » de la parade nuptiale humaine, séquence d'actions de rapprochement et de tests.

- Les Mensonges : Comment le « fuite » du corps (micro-démangeaisons, évitement du regard, incohérence entre les gestes et les paroles) trahit la tromperie.

4. La Méthode, l'Œil du Zoologue

Tout l'ouvrage est une invitation à pratiquer l'observation éthologique dans la vie quotidienne : dans la rue, au café, en réunion. Morris enseigne à regarder les clusters (ensembles cohérents de signaux) plutôt que des gestes isolés, et à toujours interpréter dans le contexte.

 

La Bible de la Communication Non-Verbale ...

"Manwatching" est devenu l'ouvrage de référence populaire sur le sujet. Il a formé des générations de vendeurs, de managers, de politiciens, d'enseignants et de toute personne intéressée par la dynamique sociale. Il a démocratisé une science naissante.

Son grand mérite est d'avoir organisé et nommé un champ d'observation disparate. Ses catégories (emblems, illustrators, etc.) sont encore utilisées. Les centaines de photographies et de dessins en font un outil pédagogique exceptionnel.

En lui donnant la rigueur apparente d'un guide de terrain de zoologie, Morris a grandement contribué à faire reconnaître l'étude du comportement non-verbal comme un sujet sérieux.

 

Le principal danger du livre est de laisser croire qu'on peut devenir un lecteur infaillible des pensées.

Cette « illusion de transparence » peut conduire à des interprétations erronées, arrogantes, et instrumentalisées (comme dans certaines techniques de vente ou de négociation agressive). Bien que plus prudent, Morris a tendance à présenter certains gestes (comme hausser les épaules pour « je ne sais pas ») comme quasi-universels, alors que l'anthropologie montre une grande variabilité. Son guide reste centré sur les comportements des sociétés occidentales urbaines.

De nombreuses affirmations, bien que présentées comme des faits, ne sont pas étayées par des études quantitatives rigoureuses. C'est souvent le travail d'observation aiguë d'un naturaliste, pas une méta-analyse scientifique. 

L'approche « catalogue » peut donner une impression que l'interaction humaine est une somme de signaux préprogrammés, négligeant la fluidité, la créativité et la négociation permanente qui caractérisent la communication humaine réelle.

 

L'héritage colossal de "Manwatching" est d'avoir ouvert les yeux du public sur la dimension silencieuse et puissante de la vie sociale. Il a prouvé que nous baignons dans un langage continu de gestes, et qu'il vaut la peine d'y être attentif. Sa limite est d'avoir parfois cristallisé des interprétations en les présentant comme plus certaines qu'elles ne le sont. Il faut le lire non comme un dictionnaire de traduction littérale, mais comme une invitation à développer son intelligence situationnelle et son empathie sensorielle.

Il nous rappelle que, quelle que soit la technologie, le corps parle. Et que pour comprendre les humains, il faut parfois cesser d'écouter les mots, et simplement regarder. C'est le testament d'un zoologue qui a passé sa vie à faire de l'humanité son terrain d'observation privilégié...


La précision des observations de Desmond Morris, qui fait la marque de son œuvre, repose sur une méthodologie rigoureuse héritée de l'éthologie classique, combinée à des techniques de terrain innovantes et à une posture d'observation particulière...

 

1. Formation et posture scientifique : l'éthologue "déguisé"

- Formation en zoologie et éthologie : Morris a été formé à l'observation rigoureuse du comportement animal sous la direction de Nikolaas Tinbergen (prix Nobel 1973), l'un des pères de l'éthologie. Cette discipline exige une description objective, quantitative et dénuée d'anthropomorphisme.

- Posture du "zoologiste observant une espèce animale" : Il a appliqué cette même méthodologie à l'être humain, se considérant comme un naturaliste observant une espèce de primate, Homo sapiens, dans son habitat naturel (villes, bars, transports, etc.). Cette distanciation volontaire lui permettait d'éviter les préjugés culturels.

2. Techniques d'observation spécifiques

- Observation naturaliste non intrusive : Il passait des heures à observer les gens dans des lieux publics, notant des patterns de comportement répétitifs (gestes, distances interpersonnelles, postures). Par exemple, pour étudier les comportements de séduction, il observait systématiquement les interactions dans des bars ou des soirées.

- Utilisation massive de la photographie et de la vidéo : Morris a été l'un des premiers à utiliser systématiquement la photographie (notamment en plan large pour capturer des scènes de foule) et les films pour analyser image par image des séquences comportementales. Cela lui permettait de capturer des micro-gestes invisibles à l'œil nu (léger haussement d'épaule, mouvement des sourcils, etc.).

- Analyse comparative : Il comparait les comportements humains avec ceux d'autres primates (observés au zoo de Londres où il travaillait) et les confrontait aux données anthropologiques sur des cultures différentes pour distinguer les universels biologiques des particularités culturelles.

- Expérimentations informelles : Parfois, il testait ses hypothèses par de petites expériences. Par exemple, pour étudier les réactions territoriales, il pouvait envoyer un collaborateur s'asseoir trop près d'un inconnu dans un parc et observer la réaction.

3. Structuration et catégorisation des observations

- Création d'un "répertoire" des gestes : Pour Manwatching (1977), il a constitué une base de données de plus de 1000 gestes et expressions, classés par type (gestes auto-directifs, gestes de substitution, signaux de salutation, etc.). Chaque geste était documenté par sa fréquence, son contexte et ses variations culturelles.

- Approche "catalographique" : Il décomposait les comportements complexes (comme une interaction amoureuse ou un conflit) en une séquence d'unités comportementales discrètes, à la manière d'un éthologue décrivant un rituel de parade nuptiale chez les oiseaux.

4. Sources et validation croisée

- Exploitation des ressources du zoo : En tant que conservateur des mammifères, il avait un accès privilégié à des spécimens vivants pour des observations comparatives prolongées.

- Recours à la littérature scientifique : Il s'appuyait sur des études en psychologie, anthropologie (comme les travaux de Edward T. Hall sur la proxémique) et sociologie pour contextualiser ses propres observations.

- Voyages et observations interculturelles : Pour vérifier l'universalité de certains comportements, il voyageait beaucoup ou s'appuyait sur un réseau de correspondants. Par exemple, son étude sur le hochement de tête (qui signifie "oui" dans certaines cultures et "non" dans d'autres) est le fruit d'enquêtes transnationales.

 

Morris était aussi un peintre surréaliste formé, ce qui aiguisait son sens du détail, de la composition et de l'interprétation symbolique. Cette double compétence lui donnait une acuité visuelle exceptionnelle. Il présentait ses observations sous forme d'histoires ou d'énigmes, rendant la lecture vivante tout en restant précis. Chaque chapitre de La Clé des gestes part souvent d'une anecdote soigneusement décryptée.

Certains scientifiques lui ont reproché de trop facilement attribuer une origine biologique à des comportements pouvant être culturels. Son approche était aussi souvent jugée plus qualitative que quantitative, contrairement à l'éthologie moderne. 


Années 1970 : Observation comportementale et « watching guides » - Ces ouvrages correspondent à un même projet intellectuel, lancé par Morris à la fin des années 1970 :

Observer l’être humain comme un zoologiste observerait une autre espèce, dans son milieu naturel, en prêtant une attention systématique aux gestes, postures, distances, regards, rituels quotidiens.

- "Manwatching: A Field Guide to Human Behaviour" (1977) – Premier grand guide de gestes et comportements observés dans la vie quotidienne. C’est l’ouvrage de référence. Une approche descriptive plutôt que psychologisante, l’idée que la majorité de nos comportements sont non conscients, ritualisés et hérités.

- "Peoplewatching: The Desmond Morris Guide to Body Language" (souvent associé à Manwatching) – Une réédition / reformulation éditoriale de Manwatching, même contenu de fond, accent mis explicitement sur le body language pour le grand public.

- "The Pocket Guide to Manwatching" (1982) – Version plus compacte du guide, format abrégé et synthétique, sélection des comportements les plus parlants, pensé comme un outil pratique, presque un aide-mémoire.

 

Années 1980–1990 : Diversification et séries « watching »

Après avoir appris à observer le comportement, Morris déplace le projecteur. Du “que fait-on ?” vers “que montre le corps ?” et “qu’est-ce qui varie selon le sexe et la culture ?” ..

- "Bodywatching: A Field Guide to the Human Species" (1985) – Le corps comme terrain d’observation. C’est le pivot de cette période. Morris traite le corps humain comme un ensemble de signaux visibles (formes, postures, mouvements, parures), et utilise massivement la photographie comme outil quasi scientifique.

- "The Human Sexes" (1997) – Histoire naturelle de l’homme et de la femme. Applique la méthode “watching” à la différence sexuelle elle-même. 

- "Bodytalk: A World Guide to Gestures" (1994) – Recueil international de gestes et significations (souvent en anglais). Morris répond implicitement à une critique fréquente : “Vos observations sont très occidentales.”

 

2000s : Approches centrées sur les corps humains

Une phase de synthèse tardive, Morris va cesser l’expansion du champ d’observation pour revenir au cœur, le corps humain nu, sexué, visible.

- "The Naked Woman: A Study of the Female Body" (2004) – Étude évolutive et socioculturelle du corps féminin. Morris traite le corps féminin comme un ensemble de signaux biologiques, sexuels et sociaux, et reprend ses thèmes clés : sélection sexuelle, visibilité, attractivité, parure.

- "The Naked Man: A Study of the Male Body" (2008) – Contrepartie centrée sur le corps masculin. Morris corrige l’asymétrie historique (le corps masculin est rarement analysé comme “objet”), et applique la même grille : sexualisation, visibilité, statut, signaux de dominance. Il insiste davantage sur la performance, la posture, les marqueurs sociaux du corps masculin.

- "Watching" (2006?) – Titre générique parfois utilisé pour regrouper ou republier des extraits de ses ouvrages « watching ». Un livre-bilan, éditorial plus qu’intellectuel