SLOVAKIA (Central Europe)


La Slovaquie (5 millions d'habitants sur 49 000 kilomètres carrés), le plus petit pays d'Europe centrale et le moins peuplé, est peut-être née de la vogue actuelle des fausses indépendances et des micro-États. Montagneuse, sans grandes ressources ni passé particulier, elle a pour capitale Bratislava qui, sous les Hasbourg, s'appelait Presbourg et n'était en quelque sorte qu'un faubourg de Vienne. Après avoir appartenu pendant près de mille ans au royaume de Hongrie, puis, à partir de 1918, à la Tchécoslovaquie, les Slovaques ont, d'un commun accord avec les Tchèques, mis un terme à la République fédérative tchèque et slovaque (Fédération tchéco-slovaque) qui regroupait les deux entités au sein d'un État commun.

La "révolution de Veloursa" (sametová revoluce,en tchèque, nežná revolúcia, en slovaque), - parce qu'elle s’est déroulée pacifiquement -, correspond à une série de manifestations pacifiques qui ont eu lieu en Tchécoslovaquie du 17 novembre au 29 décembre 1989 et qui ont marqué la fin du régime communiste en Tchécoslovaquie, ouvrant, selon la formule consacrée, la voie à une transition démocratique. 1989 est alors la grande époque de l'effondrement des régimes communistes à travers toute l'Europe de l'Est (chute du mur de Berlin, mouvements en Pologne, Hongrie, etc.).

L'année 1993 marque un autre événement majeur, la dissolution pacifique de la Tchécoslovaquie, souvent appelé le "Divorce de Velours", en écho à la "Révolution de Velours". Le 1er janvier 1993, la Tchécoslovaquie se scinde en deux États indépendants, la République tchèque et la Slovaquie. Cette séparation s'est effectuée de manière pacifique, à l'initiative des leaders politiques des deux nations, qui ont convenu tous deux que les différences entre les deux entités rendaient la coexistence difficile : ils ont opté pour une séparation sans référendum national, arguant que les parlements des deux pays représentaient suffisamment la volonté populaire...

Parmi les raisons politiques, économiques et culturelles expliquant cette séparation, on a cité des Tchèques historiquement plus industrialisés et urbanisés face à une Slovaquie plus agricole et un développement industriel plus tardif, entraînant des désaccords sur la réforme économique et la distribution des ressources; des langues proches (le tchèque et le slovaque), mais des différences culturelles importantes; des Tchèques de tradition séculariste sécularisme et doté d'une élite politique souvent orientée vers l’Europe occidentale, des Slovaques en majorité catholiques, avec une identité nationale marquée par un sentiment de sous-représentation dans l’État tchécoslovaque.

Au final, la Slovaquie a pu renforcer son identité nationale et acquérir une reconnaissance internationale tant politique que culturelle, la République tchèque gagnant au passage une plus grande latitude économique et Prague devenant plus que jamais un centre culturel reconnu mondialement ...


"A History of Slovakia: The Struggle for Survival" (Stanislav J. Kirschbaum, 2005)

L’ouvrage propose une synthèse globale de l’histoire slovaque, depuis les premières implantations slaves jusqu’à l’intégration du pays dans l’OTAN et l’Union européenne. Il s’agit d’un récit structuré chronologiquement, qui insiste sur la continuité d’un “combat pour la survie nationale”, thème central du livre. C'est que pendant une grande partie de son histoire, le territoire slovaque n’a pas constitué un État indépendant :

- intégré au Royaume de Hongrie pendant près de mille ans,

- ensuite inclus dans la Tchécoslovaquie,

- brièvement indépendant durant la Seconde Guerre mondiale, puis à nouveau intégré jusqu’en 1993.

La Slovaquie se situe au cœur de l’Europe centrale, une région historiquement instable, 

- carrefour entre mondes germanique, hongrois et slave,

- zone de conflits d’empires (Habsbourg, Ottomans, etc.),

- territoire souvent dominé plutôt que dominant.

Cette situation explique pourquoi les Slovaques ont rarement été maîtres de leur destin politique.

Au XIXe siècle, la politique de magyarisation menée par les élites hongroises a cherché à imposer la langue hongroise et une identité politique hongroise. Pour Kirschbaum, la “survie” passe alors par la défense de la langue slovaque et la création d’une culture nationale (littérature, institutions). C’est une survie culturelle avant d’être politique.

 

Même lorsque la Slovaquie accède à une forme d’existence politique, celle-ci demeure incomplète, contrainte et souvent fragile.

-  L’intégration dans la Tchécoslovaquie à la suite du Traité de Versailles constitue ainsi une avancée majeure, en ce qu’elle permet pour la première fois l’inscription des Slovaques dans un cadre étatique moderne. Toutefois, cette construction reste asymétrique : le pouvoir politique, administratif et culturel est largement dominé par les élites tchèques, et les aspirations autonomistes slovaques sont partiellement frustrées, ce qui nourrit des tensions persistantes durant l’entre-deux-guerres.

- La création de la première République slovaque (1939–1945) semble, en apparence, répondre à ces revendications nationales. Cependant, cette indépendance est profondément ambivalente : née dans le contexte de la désintégration de la Tchécoslovaquie et sous l’égide de l’Allemagne nazie, elle s’inscrit dans une relation de dépendance politique, économique et militaire. L’État slovaque dispose d’institutions propres, mais sa souveraineté est largement conditionnée par les intérêts du Reich, ce qui en limite fortement l’autonomie réelle et pose la question de la légitimité de cette expérience étatique.

- Après 1945, le retour à la Tchécoslovaquie, puis l’instauration du régime communiste à partir de 1948, ouvrent une nouvelle phase où la souveraineté est à nouveau encadrée. Intégrée au bloc de l’Est sous l’influence de l’Union soviétique, la Slovaquie voit ses marges de décision fortement réduites, tant sur le plan intérieur qu’international. Certes, la fédéralisation de la Tchécoslovaquie en 1968 reconnaît formellement une entité slovaque, mais cette autonomie reste largement théorique dans le contexte d’un système politique centralisé et dominé par le Parti communiste.

Ainsi, ces différentes expériences montrent que l’existence politique de la Slovaquie, loin d’être linéaire, est marquée par une série de souverainetés limitées, négociées ou dépendantes. Ce n’est qu’avec la dissolution pacifique de la Tchécoslovaquie en 1993 que l’État slovaque accède pleinement à une indépendance effective, couronnant un processus long et complexe d’affirmation nationale.

 

La “survie” devient ici une lutte pour une autonomie réelle, pas seulement symbolique.

Il faut aussi comprendre que ce thème reflète une interprétation historienne. 

Kirschbaum adopte une lecture nationale de l’histoire, il met en cohérence des périodes très différentes autour d’un même fil conducteur, il transforme une succession d’expériences historiques en récit de continuité et de résistance. Autrement dit, la “survie” est autant une clé d’analyse qu’une réalité historique.

Mais la notion de “survie” donne l’impression que la nation existait déjà clairement au Moyen Âge, ce qui est historiquement discutable. Pour beaucoup de spécialistes, la nation slovaque est une construction relativement récente (surtout XIXe siècle), une émergence historique". Le récit de la survie nationale tend à privilégier les Slovaques “ethniques”, une continuité culturelle homogène. Or, la Slovaquie historique était très diverse : Hongrois, Allemands, Juifs, Ruthènes, etc.

 

En fin de compte, les Slovaques semblent n’être véritablement “devenus” une nation qu’au moment où ils ont commencé à se penser comme tels.

Cette idée, qui peut paraître paradoxale, est au cœur des analyses de Miroslav Hroch : la nation n’est pas une donnée immuable, mais le produit d’un processus historique.

Avant le XIXe siècle, on peut certes évoquer l’existence d’une identité slovaque, mais celle-ci reste “non nationale”, au sens où elle ne structure pas encore l’ensemble des appartenances. Dans le cadre du Royaume de Hongrie, les populations vivant sur le territoire slovaque ne se définissent pas prioritairement comme “Slovaques”, mais selon des critères plus concrets et immédiats : leur religion (catholique ou protestante), leur statut social (noble, paysan), ou encore leur loyauté politique envers le souverain. Comme l’a bien montré Péter Hanák, ces identités étaient multiples, imbriquées et largement fluides, loin des catégories nationales rigides qui s’imposeront par la suite.

Le XIXe siècle marque alors une rupture décisive avec la “fabrication” progressive de l’identité slovaque.

Des figures intellectuelles comme Ľudovít Štúr entreprennent de codifier la langue, de définir une culture et de donner une cohérence au “peuple slovaque”. Dans un premier temps, cette identité reste confinée à une élite, mais elle se diffuse progressivement à travers les journaux, les associations et la littérature. Elle acquiert ensuite une dimension politique, notamment dans le contexte de la magyarisation, lorsque les autorités hongroises cherchent à imposer la langue et l’identité hongroises. Par un effet paradoxal, cette pression extérieure contribue à renforcer la conscience nationale slovaque, en transformant une appartenance culturelle diffuse en revendication politique affirmée.

Ainsi, il ne s’agit pas d’une identité ancienne qui se “réveille”, mais d’une identité qui se recompose en profondeur. Les mêmes populations ne changent pas nécessairement, mais elles modifient la manière dont elles se perçoivent et interprètent leur place dans le monde. Elles passent d’un univers d’identifications multiples et flexibles à une lecture plus unifiée et politisée de leur appartenance.

En définitive, l’exemple slovaque illustre parfaitement la tension entre deux réalités : d’un côté, une longue histoire de coexistence et de pluralité identitaire mise en évidence par Péter Hanák ; de l’autre, un processus de nationalisation analysé par Miroslav Hroch, qui transforme ces appartenances en une identité collective moderne. La nation apparaît ainsi non comme une survivance du passé, mais comme une construction historique, née de la rencontre entre dynamiques culturelles, mobilisations politiques et contraintes extérieures.


Parmi les lieux incontournables de la Slovaquie, on peut citer une grande diversité de sites mêlant patrimoine historique, richesse architecturale et paysages naturels spectaculaires...

Les villes emblématiques ...

Les principales villes du pays offrent un aperçu fascinant de son histoire et de sa culture.

- La capitale, Bratislava, séduit par son atmosphère à la fois médiévale et moderne. Son imposant Château de Bratislava, perché sur une colline, domine majestueusement le Danube et offre une vue panoramique remarquable. La Vieille Ville regorge de ruelles pittoresques, où l’on découvre la Cathédrale Saint-Martin, lieu de couronnement des rois hongrois, ainsi que la célèbre Porte Michel, vestige des anciennes fortifications.

- À l’est, Košice charme par son élégance architecturale. Sa Cathédrale Sainte-Élisabeth, la plus grande cathédrale gothique de Slovaquie, constitue un chef-d’œuvre incontournable. La Hlavná ulica (Rue principale) est le cœur animé de la ville, bordée de palais, de cafés et de fontaines.

- Enfin, Banská Štiavnica, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, est une ancienne cité minière nichée dans un paysage de collines volcaniques. Elle séduit par son charme authentique, ses maisons colorées et ses vestiges industriels témoignant de son riche passé.

Châteaux et forteresses ...

La Slovaquie est réputée pour la densité et la diversité de ses châteaux et forteresses médiévales.

- Le spectaculaire Spišský hrad (Château de Spiš) est l’un des plus vastes complexes fortifiés d’Europe centrale, inscrit lui aussi au patrimoine de l’UNESCO.

- Le Château de Bojnice, avec ses tours élancées et son architecture romantique, semble tout droit sorti d’un conte de fées et figure parmi les plus beaux châteaux d’Europe centrale.

- Le Oravský hrad (Château d’Orava), perché sur une falaise abrupte, impressionne par sa position spectaculaire et son allure défensive.

- Enfin, le Château de Trenčín domine la ville du même nom et incarne la puissance des fortifications médiévales slovaques.

Espaces naturels et paysages ...

La Slovaquie offre également des paysages naturels d’une grande beauté.

- Le Parc national des Tatras (TANAP) constitue le joyau naturel du pays, avec ses sommets escarpés, dont le Gerlachovský štít, point culminant des Carpates, et ses lacs glaciaires emblématiques comme Štrbské Pleso.

- Les Grottes de Demänovská, notamment les grottes de glace, fascinent par leurs formations spectaculaires.

- Enfin, le Parc national du Paradis slovaque (Slovenský raj) porte bien son nom : un véritable labyrinthe de gorges, de cascades et de passerelles en bois ou en métal, offrant des randonnées uniques au cœur d’une nature préservée.


Bratislava est une capitale singulière : à la fois modeste par sa taille et dense par son histoire. Avec environ 480 000 habitants (près de 700 000 dans son aire urbaine), elle figure parmi les plus petites capitales européennes, mais son rôle dépasse largement son échelle démographique.

Située au carrefour de plusieurs mondes — germanique, hongrois et slave — elle fut longtemps une ville-frontière, façonnée par les empires et les bouleversements politiques.

- Historique : connue sous le nom de Pressburg, Bratislava fut ville de couronnement des rois de Hongrie entre 1563 et 1830, avec 11 rois et 8 reines couronnés en la Cathédrale Saint-Martin. Elle a joué un rôle central dans l’Empire austro-hongrois.

- Géopolitique : elle est située à seulement 60 km de Vienne et environ 200 km de Budapest, ce qui en fait un nœud stratégique en Europe centrale — et la seule capitale au monde aussi proche de deux autres capitales.

- Économique : Bratislava produit à elle seule près de 25 % du PIB slovaque, ce qui en fait le cœur économique du pays, avec un fort développement des services, de l’automobile et du numérique.

- Culturelle : elle incarne une Europe centrale « discrète », faite de strates historiques, de ruptures et de continuités, profondément marquée par le XXᵉ siècle (nazisme, communisme, transition démocratique).

- Symbolique : ville de passage, elle reflète une identité mouvante, jamais totalement figée — entre Est et Ouest, passé et présent.

La ville accueille environ 1,5 à 2 millions de visiteurs par an, un chiffre en croissance constante depuis les années 2010. Elle est souvent visitée en courte étape (1 à 2 jours), notamment depuis Vienne. Son centre historique compact permet une découverte rapide, mais l’expérience réelle de la ville dépasse largement ce périmètre touristique.

- le Château de Bratislava et ses vues sur le Danube

- la Vieille ville (Staré Mesto)

- le Pont SNP et son panorama

- les rives du Danube, réaménagées et animées

Lire la ville en la parcourant, commencer par un café dans la Vieille ville (Staré Mesto), observer, ralentir, puis errer sans but, traverser le Danube, la ville change brutalement de visage, devenant plus fonctionnelle, plus moderne, parfois plus vide. Dans des quartiers comme Petržalka, vaste ensemble de barres d’habitation héritées du communisme, on découvre une autre réalité, un urbanisme répétitif, l'anonymat, la vie quotidienne loin des circuits touristiques. C’est là que Bratislava se révèle vraiment.

- Chez Pavel Vilikovský, dans "Večne je zelený…", Bratislava n’est pas spectaculaire, elle est faite de bureaux, de couloirs, d’attentes, de situations ordinaires qui deviennent absurdes, la ville devient une machine bureaucratique silencieuse, héritée du système communiste.

- Chez Michal Hvorecký, dans "Troll", Bratislava change d’échelle et s’inscrit dans les réseaux mondiaux, un espace de désinformation et de manipulation numérique ...


La codification du slovaque par Ľudovít Štúr au XIXᵉ siècle a constitué une étape décisive dans la construction de l’identité culturelle nationale. En fixant les bases d’une langue littéraire unifiée et structurée, il a permis l’émergence d’une véritable tradition littéraire slovaque. Toutefois, cette standardisation relativement tardive, combinée à un contexte historique marqué par des dominations étrangères, a sans doute contribué à limiter, dans un premier temps, la diffusion internationale des œuvres slovaques. Malgré cela, certains auteurs contemporains, tels que Monika Kompaníková ou Pavel Vilikovský, ont progressivement acquis une reconnaissance au-delà des frontières nationales.

Une littérature marquée par les courants européens ...

Les années 1920-1930 constituent une période de profond renouvellement pour la littérature slovaque. Les écrivains s’ouvrent alors aux grandes tendances artistiques européennes telles que le surréalisme, le symbolisme et l’expressionnisme, qu’ils adaptent à leur propre contexte culturel et historique.

Parmi les figures marquantes, Ivan Krasko est considéré comme un précurseur du symbolisme en Slovaquie, introduisant une poésie introspective et mélancolique, centrée sur les tourments intérieurs et l’aliénation.

Janko Jesenský (1874–1945), à la fois poète et prosateur, s’illustre avec son œuvre majeure, Demokrati (1934–1938), une satire incisive de la société slovaque de l’entre-deux-guerres, où il dépeint avec ironie les contradictions politiques et sociales de son époque.

Milo Urban (1904–1982) s’inscrit quant à lui dans une veine expressionniste avec son roman Živý bič (1927), traduit en français sous le titre La Passe dangereuse. L’œuvre met en lumière la brutalité de la guerre et les tensions sociales à travers une écriture intense et dramatique.

 

Littérature et critique du pouvoir ...

La littérature slovaque du XXᵉ siècle se distingue également par son engagement face aux régimes autoritaires.

Dominik Tatarka (1913–1989) incarne pleinement cette posture intellectuelle. Dans "Démon súhlasu" (1956, Le démon du consentement), il met en scène un intellectuel confronté à un système totalitaire qui exige une adhésion totale, non seulement politique mais aussi morale et psychologique. Le roman explore comment les individus en viennent à intérioriser l’idéologie dominante, à se conformer volontairement, voire à participer eux-mêmes à leur propre aliénation. Tatarka y démonte avec finesse les mécanismes du stalinisme, en montrant que la domination ne repose pas uniquement sur la contrainte, mais aussi sur le consentement fabriqué. Dans "Panna zázračnica" (1944, La vierge miraculeuse), l’approche est plus poétique et symbolique. Le récit suit un groupe d’artistes et d’intellectuels fascinés par une figure féminine mystérieuse, presque irréelle, qui incarne une forme de pureté, de liberté et d’idéal esthétique. Cette figure devient le centre d’un univers où se confrontent aspiration à la liberté, quête de sens et contraintes sociales. À travers cette intrigue, Tatarka interroge la place de l’art et de l’individu dans un monde en crise, où les idéologies tendent à enfermer la pensée...

 

De son côté, Ladislav Mňačko (1919–1994) propose une critique plus directe et politique du pouvoir. Dans "Ako chutí moc" (1968, The Taste of Power, Le goût amer du pouvoir), roman emblématique du Printemps de Prague, il raconte l’histoire d’un journaliste chargé de rédiger la biographie d’un haut dignitaire du régime communiste récemment décédé. À travers cette enquête, le narrateur reconstitue l’ascension de cet homme et met au jour les compromissions, les manipulations et la corruption morale qui accompagnent l’exercice du pouvoir. Le roman montre comment un idéal révolutionnaire peut progressivement se transformer en système autoritaire, où la fidélité au parti prime sur la vérité et l’éthique. L’intrigue fonctionne ainsi comme une autopsie du pouvoir, révélant ses logiques internes et ses effets destructeurs sur les individus.

"Sur le catafalque drapé de noir, le mort reposait, les pieds tournés vers l’entrée de la grande salle.

Une plaque de verre recouvrait le cercueil laqué noir, afin que la foule venue faire ses adieux au défunt puisse encore contempler son visage et sa silhouette.

Frank eut l’impression d’avoir déjà vu ce cercueil quelque part.

Pendant un instant, il se demanda si ce n’était pas le même que celui utilisé lors d’une précédente cérémonie de ce genre : il lui ressemblait beaucoup. Mais c’était absurde, bien sûr — ce cercueil avait dû être fabriqué sur mesure pour l’occasion.

Quoi qu’il en soit, pensa-t-il, ce cercueil est ridicule.

La fonction première d’un cercueil est de protéger les restes humains de la terre. Il devrait être solide, robuste, à la hauteur de la noblesse, de la richesse et de l’importance du défunt, capable de résister à la moisissure, à la décomposition et aux transformations chimiques.

Frank avait vu des cercueils faits d’étain, de plomb, d’argent, de marbre ou de granit — certains simples, d’autres, destinés aux défunts les plus nobles, ornés de pierres précieuses ou surmontés d’une effigie de marbre, afin que, lorsqu’ils ne contiendraient plus qu’un amas d’os en poussière, ils puissent proclamer la grandeur et la gloire immortelle de souverains, rois, magnats, génies ou tyrans — ou encore perpétuer la vanité de riches hommes désireux, même après leur mort, de montrer ce qu’ils avaient été capables de s’offrir.

Mais ce cercueil ne remplissait aucune de ces fonctions.

Le mort devait être incinéré dans deux jours. Il ne resterait de lui qu’une poignée de cendres, le contenu d’une petite urne.

Alors pourquoi ce cercueil laqué, coûteux, si soigneusement poli qu’on y distinguait les traces des doigts et des paumes de ceux qui l’avaient installé sur le catafalque ?

Eh bien, pensa Frank, il faut bien que le mort repose dans quelque chose, après tout.

Dans quelque chose, et sur quelque chose.

II

Le corps était vêtu d’un costume noir, d’une chemise d’un blanc éclatant avec une cravate rouge sombre, et de chaussures vernies à bouts pointus.

Autrefois, il y a longtemps, le mort s’était fait un point d’honneur de porter des chemises ouvertes et se moquait de Frank pour ses chemises blanches et ses cravates soigneusement nouées. Frank, disait-il, était un bourgeois — lui-même méprisait les cravates. Il en avait même refusé le port lors du mariage où Frank avait été son témoin, ce qui, déjà à l’époque, passait pour une grave entorse aux conventions. Frank se souvenait encore du froncement de sourcils écœuré de l’officier d’état civil pendant toute la cérémonie.

Frank lui-même avait depuis longtemps renoncé à porter des cravates : elles l’irritaient, et lorsqu’il devait en mettre une, il se sentait mal à l’aise, oppressé. C’était une exigence professionnelle, dans un métier qu’il détestait depuis longtemps, et chaque fois qu’il en nouait une, il ressentait plus vivement encore l’inutilité de son existence. Il préférait désormais une chemise grossièrement colorée et une veste de daim usée.

Mais entre-temps, le mort avait acquis la réputation d’être l’homme le mieux habillé du pays.

Il devait passer de longs moments chaque matin devant son miroir à ajuster cette cravate devenue le symbole de sa réussite, un accessoire de son charme — et pour Frank, qui le connaissait si bien, la preuve de son vide croissant.

Les temps changent, pensa Frank en soupirant — et pas seulement à cause de la cravate rouge sombre choisie parmi l’infinie variété de sa garde-robe.

Non, ce n’était pas seulement la cravate — ni même les torches funéraires que l’on venait d’allumer à la tête du mort.

Ce n’étaient pas de vraies torches, mais de puissantes lumières électriques, installées dans des coupelles de bronze peu profondes, projetant leur lumière vers le plafond.

Des torches funéraires, version contemporaine.

Aux pieds du défunt se trouvait une vitrine contenant ses décorations et distinctions. Elles étaient nombreuses, car il les aimait, les convoitait et savait se créer des occasions d’en obtenir toujours davantage. On pouvait se demander combien de son énergie il avait consacrée à acquérir tel ou tel insigne qui manquait encore à sa collection. Quelle que soit l’occasion, il apparaissait avec trois rangées de rubans colorés ornant sa poitrine.

Frank contempla avec intérêt cet étalage métallique de croix, de grandes croix, d’étoiles, de plaques et de médailles. Presque toutes les décorations nationales y figuraient, ainsi qu’un bon nombre d’étrangères. Il chercha du regard une étoile en particulier, qui l’avait frappé lors de sa dernière visite dans la villa du défunt. Oui, elle était là.

Si quelqu’un la remarquait encore, il ne pouvait être aussi surpris que Frank l’avait été à l’époque. C’était une décoration étrangère que tous ses récipiendaires du pays avaient, à un moment donné, rendue en signe de protestation politique. Du moins, c’est ce qu’avait rapporté la presse. Et pourtant, le mort l’avait conservée. Pourquoi ? N’avait-il pas conscience du risque qu’il courait ? Un mot glissé au bon endroit par un ennemi aurait suffi à ruiner sa carrière — voire pire encore. Il ne pouvait pas avoir été assez naïf pour ignorer le danger qu’il y avait à conserver cet objet. Tout le monde savait qu’il l’avait reçu : elle lui avait été épinglée lors d’une cérémonie publique solennelle, abondamment documentée.

Lorsque Frank l’avait vue dans la villa, elle lui avait fait une impression étrange. Peut-être le mort aimait-il tellement les décorations qu’il n’avait pu se résoudre à s’en séparer, malgré le danger.

Mais peut-être y avait-il autre chose — une dernière étincelle de dignité, de résistance, voire de protestation.

Le regard de Frank revenait sans cesse vers l’étoile.

Objet somptueux, brillant d’une lumière rubis, elle semblait d’une certaine manière ne pas convenir au mort — et peut-être ne lui avait-elle jamais convenu, même au moment où elle lui avait été remise.

Quoi qu’il en soit, il ne lui en était rien arrivé, même si Galovitch savait qu’il ne l’avait pas rendue. Peut-être était-ce là l’explication. Il l’avait gardée, et rien ne s’était produit.

Et pourtant, cela restait étrange. Peut-être, après tout, lui convenait-elle un peu.

Et, malgré lui, Frank éprouvait une certaine satisfaction pour le défunt à la vue de cette étoile. Peut-être, au fond, tout le monde — y compris lui-même — s’était-il un peu trompé sur son compte. Peut-être n’était-il pas exactement ce qu’il avait cru…

— « Ne restez pas là. »

 

Une voix brusque interrompit ses pensées...."



Au XXIᵉ siècle, la littérature de la Slovaquie s’inscrit pleinement dans les grandes dynamiques de la mondialisation culturelle. Elle explore désormais des thématiques universelles — identité, mémoire, déracinement, absurdité du quotidien — que l’on retrouve dans de nombreuses littératures contemporaines. Pourtant, malgré cette ouverture, persiste une tonalité singulière, cette « petite musique » d’Europe centrale, mêlant ironie, mélancolie et distance critique, héritée d’auteurs comme Milan Kundera et Bohumil Hrabal.

 

Parmi les figures majeures de la littérature contemporaine en Slovaquie, Pavel Vilikovský (1937–2020) occupe une place centrale. Maître de l’introspection et de la narration fragmentée, il s’est imposé comme l’un des représentants les plus subtils du postmodernisme en Europe centrale, dans la lignée d’auteurs tels que Milan Kundera.

Son œuvre "Večne je zelený…" (Ever Green Is…, 1989) est souvent considérée comme un texte fondateur. Le roman met en scène un narrateur ordinaire, évoluant dans un univers quotidien apparemment banal, mais progressivement envahi par l’absurde et les logiques bureaucratiques oppressives. À travers une succession d’épisodes fragmentés — souvenirs, réflexions, situations administratives grotesques — se dessine une critique implicite du régime communiste finissant. L’intrigue, volontairement éclatée, ne suit pas une progression classique : elle repose plutôt sur une accumulation de micro-situations révélant l’aliénation de l’individu.

À sa parution, l’ouvrage a été salué en Slovaquie comme une œuvre audacieuse et novatrice, marquant un tournant dans la prose contemporaine. Il a contribué à établir la réputation de Vilikovský comme une voix originale, même si sa diffusion internationale est restée initialement limitée en raison de la barrière linguistique.

 

Parmi ses livres les plus marquants figurent également ...

"Vlastný životopis zla" (L’Autobiographie du mal, 2009) : ce roman propose une réflexion complexe sur la mémoire et la culpabilité à travers un narrateur qui tente de reconstituer, de manière fragmentaire et souvent ironique, les zones d’ombre de sa propre existence. L’intrigue joue avec l’ambiguïté entre vérité et fiction, mettant en doute toute tentative de récit cohérent du passé. L’ouvrage a été très bien accueilli par la critique slovaque pour sa profondeur philosophique et sa construction sophistiquée.

"Pes na ceste" (Chien sur la route, 2010) : sans doute son œuvre la plus connue à l’international, ce roman suit un écrivain vieillissant confronté à ses souvenirs, à ses échecs et à son rapport ambigu à la littérature et à l’Occident. À travers un voyage — à la fois réel et mental — le texte explore les tensions entre centre et périphérie, culture dominante et marginalité. Le livre a remporté plusieurs distinctions, dont le prestigieux prix Anasoft Litera en Slovaquie, et a contribué à faire connaître Vilikovský au-delà de son pays grâce à des traductions.

"RAJc je preč" (The Thrill Is Gone, 2018) : dans ce texte tardif, l’auteur poursuit son exploration des désillusions contemporaines. Le récit met en scène des personnages confrontés à un monde où les repères idéologiques et existentiels se sont effondrés. L’intrigue, une fois encore fragmentaire, s’attache davantage aux états d’âme et aux perceptions qu’à une action linéaire. L’œuvre a été saluée pour sa maturité et sa lucidité, confirmant la place de Vilikovský comme figure majeure de la littérature slovaque.

 

Appartenant à la génération d’écrivains émergée dans les années 1960, Vilikovský a contribué à transformer en profondeur la fiction slovaque en introduisant des formes narratives plus libres, ironiques et expérimentales. Toutefois, son développement littéraire a été longtemps freiné par la censure du régime communiste.

Ce n’est qu’après les bouleversements de 1989 — notamment la chute du bloc de l’Est — que son œuvre a pu être pleinement reconnue. Dès lors, il s’impose comme une référence incontournable en Slovaquie, étudié dans les universités et régulièrement récompensé. À l’international, sa reconnaissance s’est construite plus progressivement, portée par les traductions et l’intérêt croissant pour les littératures d’Europe centrale.

 

"Un chien sur la route" ( Vilikovsky, Pavel - Phébus, Littérature étrangère, Paris, 2019)

Au moment de la disparition du rideau de fer, un intellectuel de Bratislava obsédé par Thomas Bernhardt se met à sillonner l’Europe occidentale, ou plutôt « l’Europe des alentours », soit l’Autriche et l’Allemagne. Tour à tour voyageur incognito ou « Slovaque officiel » chargé de promouvoir la culture de son pays, il est confronté au mieux à la curiosité de publics intrigués par l’homme post-communiste, au pire à l’ignorance ou à l’indifférence. Toutefois, et contre toute attente, il rencontre l’amour, incarné par Margareth, ou Gretka. Autrichienne installée aux États-Unis, c’est aussi une figure du dépaysement, des identités mêlées et/ou contradictoires avec qui le monologue devient dialogue, sans rien perdre de son ironie et de sa grâce. 

"Presque tous les pays que j’ai pu voir sont beaux. Après la chute des barbelés je me suis mis à voyager, non pas dans les lointains pays exotiques, mais seulement dans l’Europe plus ou moins proche. Avec une préférence pour l’Europe des alentours. Parfois je voyageais comme Slovaque, parfois en privé comme M. Untel, pour devenir, dans ces lieux autres et inconnus quelqu’un d’autre et d’inconnu, ou au moins pour m’oublier. La première chose je ne l’ai jamais réussie, la seconde parfois. J’aurais aimé vivre un moment dans n’importe lequel de ces lieux, mais c’étaient des lieux – cartes postales ; les hommes n’y jouaient aucun rôle. Quant aux hommes, je savais juste que les réceptionnistes, les vendeuses ou les serveurs étaient courtois envers les étrangers. Cela me suffisait. Je ne creusais pas trop la question pour savoir si c’était du calcul ou de l’hypocrisie ; je barbotais dans leur radieuse bienveillance, sans plus.

Un tel bain à remous m’était rarement permis chez moi. Mais je n’ai jamais envisagé de pouvoir vivre ailleurs. Je m’étais habitué à mes concitoyens slovaques, et j’avais même appris à faire un avec eux. En d’autres termes, je m’étais habitué à être Slovaque.

Je ne crois pas que les nations aient des qualités innées, ce n’est qu’un paresseux raccourci de la pensée. Prenons n’importe quel individu ; en lui-même, intérieurement, il n’a rien de national et, tout compte fait, une nation n’est constituée que d’individus. Génétiquement nous héritons de dispositions physiques et psychiques ; par contre, nous ne naissons pas avec une nationalité, nous l’acquérons. C’est ce qui nous entoure – oui, de très près, mais de l’extérieur quand même.

Seulement qu’est-ce que cela signifie, de l’extérieur ? Les petites nations c’est comme un autobus bondé, si vous voulez arriver à destination en bon état, vous devez vous adapter aux autres voyageurs. Vous devez pencher avec eux, du même côté ; vous devez faire attention à ne pas leur marcher sur les pieds, à ne pas donner des coups de coude dans les têtes, à ne pas faire filer les collants avec votre cartable. Au bout d’un moment cette harmonisation se fait automatiquement et devient une habitude. Parfois, quand le chauffeur conduit comme s’il transportait du bétail, nous voyons même s’installer une ambiance collective, un esprit de solidarité. Tous unis dans la même expérience. Mais une fois sur le trottoir, sur la place ou sur le pré… à Brandalm, quand vous vous affranchissez de cette intimité imposée, vous respirez en toute liberté, vous vous étirez, vous vous mettez à marcher avec élan en gesticulant avec les bras. Certains pourraient taxer d’hypocrite votre comportement, mais tant pis ; ce qui est désagréable c’est quand en vertu des habitudes inconscientes on entreprend de vous remettre de force dans l’autobus dont vous venez de sortir avec soulagement.

Le costume peut être national, la slivovitsa ou bien le bâton de Pâques et sa cocarde aussi, encore que souvent dans des variantes régionales. Ce qui, à mon avis, est le plus national ce sont les associations et les réflexes que nous évoquent certains mots ou situations. On nous demande de montrer le doigt et nous craignons tout de suite qu’on veuille nous prendre la main tout entière. Et si on voulait nous engraisser juste pour ensuite nous pousser dans le four ? Nous ne connaissons qu’une seule réponse à cela : puisque vous nous avez rôtis, vous nous mangerez maintenant ! Mais faites attention : que le loup soit rassasié et le mouton reste entier !" (Traduit du slovaque par Peter Brabenec, Phébus)

Menées sur un ton désabusé, proche de l’absurde, mais toujours avec humour et dans la grande tradition des auteurs centre-européens tels Kafka, Hašek ou Kosztolányi, ces pérégrinations sont également l’occasion de s’interroger sur les pouvoirs de la littérature et les illusions de l’identité. 

Editeur et traducteur de littérature américaine, Pavel Vilikovský est probablement l’écrivain slovaque le plus connu aujourd’hui hors de son pays. Il est considéré comme un remarquable auteur de nouvelles et de romans courts, notamment en Pologne, en Hongrie ou en République Tchèque, où il est régulièrement traduit. Également traduite (mais plus ponctuellement) en français, en anglais et en allemand, son œuvre est marquée par la chute du mur de Berlin, les soubresauts politiques centre-européens de la fin du XXe siècle et le rôle de l’écrivain et de la littérature.

"Je crois que c’était à l’occasion d’une conférence organisée par l’université de Cologne que j’ai fait, pour la première fois, le Slovaque officiel mais je ne peux pas le jurer, car c’était encore à l’époque de la Tchécoslovaquie et je ne sais pas dans quelle colonne les organisateurs et les étudiants m’avaient inscrit. Il se peut que l’on m’ait pris, comme d’habitude, pour un Yougoslave. Et pourquoi pas ? Cela revenait au même, puisque ni le Tchécoslovaque ni le Yougoslave n’existaient plus et donc ni l’un ni l’autre n’avaient de quoi se sentir offensés. Mais qui sait, je suis peut-être injuste avec nos amis allemands : il y avait dans cette université au moins un émigré slovaque et Cologne était le siège de la radio Deutsche Welle qui diffusait des émissions en langue slovaque.

La conférence était une sorte de soirée de présentation – ils avaient invité des représentants de tous les pays de l’Europe de l’Est, nouvellement postcommunistes, et ils se sont dits enchantés de nous connaître enfin, comme si nous arrivions d’une autre planète. Il y avait aussi, parmi nous, un jeune poète de la ci-devant République démocratique allemande qui a pu réciter quelques poèmes car le public comprenait, tant bien que mal, l’allemand de l’Est. Les organisateurs ont avoué, pleins d’une charmante confusion, qu’ils ne savaient pas grand-chose de nos cultures, et faisaient semblant d’en être désolés bien que tout alentour témoignait qu’ils s’en étaient très bien passés. Je ne leur reproche rien, sauf peut-être ces regrets simulés, car comment peut-on manquer de quelque chose dont on ignore jusqu’à l’existence ? Quand ce fut mon tour, je leur ai annoncé, en tant qu’employé d’une maison d’édition tchécoslovaque – ou peut-être yougoslave ? –, que malgré le totalitarisme et sa censure, nous connaissions relativement bien la littérature allemande et je leur ai aussitôt énuméré de mémoire les auteurs allemands que nous avions édités en tchèque ou en slovaque. Cela ne les a pas surpris du tout ; la grande littérature allemande est traduite partout dans le monde. Rien d’étonnant si les Slovaques, nation misérable, forcés au régime, sont avides de friandises étrangères. Les Allemands, avec leur carte au menu riche et varié, n’étaient pas attirés par les effluves des cantines miséreuses. Même là, ils ne nous humaient que mus par la proverbiale courtoisie allemande dont il faut les louer, certes, mais qui ne remplace pas un véritable appétit.

En vérité nous formions, nous, gens de l’Est, un assemblage bizarre de goûts et d’odeurs. Même moi qui étais du même tonneau slavo-communiste, j’étais ahuri par le délire d’une éditrice ukrainienne qui, d’un même souffle, a comparé son écrivain à Ulysse, Prométhée, Protée et au Christ. Mais il est possible qu’elle n’ait simplement pas su résister à la tentation de prononcer impunément tous ces noms en public. Aussitôt après s’est levé dans l’assemblée un Magyar robuste et poilu, probablement un étudiant attardé. D’un revers énergique de la main il a écarté la culture et a commencé à énumérer toutes les injustices que les pays occidentaux, notamment l’Allemagne, avaient commises à l’égard des Magyars depuis le temps des grandes migrations. Il a consacré une attention particulière à l’accueil réservé à la dernière vague d’émigrants ; lui, par exemple. Il n’était pas très intelligible, mais parlait du fond du cœur, et avec une telle insistance que la modératrice de la discussion a dû lui couper la parole. Suite à ces interventions, je me suis efforcé d’enfumer le moins possible le débat ; en tant que Tchécoslovaque, Yougoslave ou Slovaque, peu importe.

Je dois avouer que pendant ces sorties à l’étranger j’étais souvent en proie au doute pour savoir si j’étais un véritable, un authentique Slovaque – non seulement un Slovaque mandaté, mais un Slovaque en soi, an sich. J’aurais aimé satisfaire le moindre désir aperçu dans les yeux de mes hôtes, mais je n’y lisais pas grand-chose. Quant à « la slovaquité », ils n’ont jamais avoué ce qu’ils imaginaient sous ce terme et ce qu’ils en attendaient. Peut-être, par égard pour l’invité, ils ne manifestaient pas leur déception et l’exprimaient seulement à voix basse dans mon dos, mais il reste que je n’ai entendu aucun mot de reproche de leur part.

Les seuls qui formulaient des remarques, souvent très critiques, étaient des Slovaques vivant à l’étranger. À Munich, deux hommes se sont levés de façon ostentatoire et ont bruyamment quitté la salle. J’ai appris par la suite que c’étaient des émigrés slovaques qui n’avaient pas aimé ma sélection et mon appréciation des meilleurs représentants de la culture slovaque. Leur indignation était si vive que l’un d’eux a écrit, pour protester, une lettre ouverte au ministère. Un Allemand originaire des Carpates a été, lui aussi, très indigné ; il s’en est pris à un écrivain présent à cause de son article sur la langue slovaque. Certes, il ne connaissait pas l’article en question mais il avait lu les critiques dans le journal du gouvernement et quand j’ai essayé de défendre l’écrivain il m’a mis dans le même sac de traîtres à la nation. Cette personne avait fui la Tchécoslovaquie communiste avec ses parents mais elle avait dû laisser une part de son cœur dans son ancienne patrie car elle faisait appel à nous en tant que Slovaques, souhaitant que nous cessions d’être un peuple de colombes et qu’enfin nous cassions la gueule à quelqu’un.

À Milan, mon allocution improvisée était traduite par une bohémiste italienne ; aussi, pour lui faciliter la tâche, lui donnai-je certaines expressions imagées en tchèque jusqu’à ce qu’une femme du public s’en prenne à moi à haute voix et en slovaque ; ses deux voisines l’encourageaient en grommelant. Quand je lui ai expliqué la raison des quelques mots tchèques dans mon discours, elle s’est frayé le chemin jusqu’au podium et s’est mise à traduire à la place de l’Italienne. Elle comprenait peut-être mieux le slovaque que celle-ci, mais je suppose que les Italiens présents dans la salle et à qui s’adressait mon discours étaient indifférents à la langue étrangère que j’utilisais ; ce qu’ils voulaient c’était entendre le message en bon italien. En revanche ceci importait peu à ma nouvelle interprète ; ce qui comptait pour elle c’est qu’aucun mot tchèque ne vienne salir ma prestation slovaque.

Après cet échange, une fois la conférence terminée, mes compatriotes sont venues me voir – j’étais quand même slovaque, bien que d’une qualité inférieure. À en juger d’après leur âge, les trois jeunes femmes avaient débarqué en Italie après la chute du communisme. Quant à leurs connaissances de la littérature slovaque et, en fait, de la littérature tout court – nous étions là pour présenter l’édition italienne des livres de deux auteurs slovaques réputés –, elles se sont trahies en demandant si les livres étaient aussi sortis en slovaque. Eh bien oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, et il y avait si longtemps que, si les jeunes filles avaient voulu, elles auraient pu les lire encore chez elles. Mais peu importe, je les comprenais, les patriotes : elles languissaient, dans ce monde perdu, après les gnocchis au fromage de brebis. Et pourtant elles pouvaient désormais rentrer et en manger quand bon leur semblait. Seulement ce qu’elles voulaient c’est que l’arôme de ces « halouchky » claque dans le ciel étranger comme un drapeau. C’est ce que voulait aussi un émigré plus ancien qui, encore avant la désintégration de la Tchécoslovaquie, m’avait adressé la parole à Munich. « Tant que les Slovaques n’auront pas d’État indépendant, avait-il dit, le monde ne les prendra pas en considération. » Peut-être avait-il raison, à sa façon, mais moi, un peu prétentieux, j’ai pensé : Ça dépend, car pendant cette soirée slovaque à Munich on m’a bien pris en considération en tant que Slovaque, et j’étais persuadé que s’il s’en donnait la peine on le prendrait en considération lui aussi. Et s’il souffre comme un damné d’être à ce point-là ignoré à l’étranger, pourquoi ne rentre-t-il pas sur sa terre natale ? Là-bas on ne le prendra en considération qu’en tant que Slovaque. Mais lui, il n’avait aucune envie de rentrer, il souhaitait seulement que nous, les autochtones, nous nous séparions des Tchèques et fondions un État indépendant pour que lui soit pris en considération. Ensuite ce serait pour lui, à Munich, la grande vie ; où en serait la nôtre, il s’en foutait complètement. Je ne le lui ai pas dit mais il a bien interprété mon silence. « Vous pouvez penser ce que vous voulez », aboya-t-il en guise de congé, et j’ai pensé : C’est fait. Je savais bien ce qui le tracassait : la rencontre slovaque à Munich avait été organisée par un émigré tchèque. Mais que pouvions-nous faire si ni lui ni aucun autre de ses frères en émigration n’en avaient été capables ? Mes chers Slovaques ! Quand comprendrez-vous, à la fin, que si vous voulez que le Slovaque corresponde exactement à vos attentes, vous devez vous appliquer et le produire vous-mêmes ?

Le soir, après la conférence de Cologne, les rédacteurs slovaques de Deutschlandfunk m’ont entraîné dans une petite brasserie familiale avec des tables en bois massif et un plancher foncé où on servait du genou de porc cuit, et de la bière de Cologne « kölsch » dans des verres que nous utilisons chez nous pour boire du champagne. On a discuté, comme dans un bistrot, un peu de tout sauf, si ma mémoire est bonne, de slovaquité. Mais nous parlions slovaque et, au bout de quelques verres, assez fort. Au moment de partir, un énorme Allemand aux joues rouges nous a interpellés de la table voisine :

– Excusez-moi, quelle langue parliez-vous ? Le yougoslave ?

Il n’avait pas deviné mais nous l’avons assuré qu’il n’avait pas à avoir honte de son ignorance.

– Les Slovaques sont une petite nation, à peine cinq millions.

– Alors vous devez vous appliquer et vous multiplier, nous encouragea-t-il avec un sourire bienveillant.

Dommage qu’à cette époque je m’étais déjà multiplié ; personne à l’étranger ne m’a donné meilleur conseil." (Traduit du slovaque par Peter Brabenec, Phébus)


Vladimír Balla (né en 1967), connu sous le nom de Balla, s’est imposé comme l’une des voix les plus singulières de la littérature contemporaine en Slovaquie. Son écriture, à la fois minimaliste et incisive, dissèque avec une précision presque clinique les émotions sombres de la modernité : désespoir, impuissance, frustration et sentiment d’échec dans des sociétés en transition.

Des intrigues du quotidien, révélatrices d’un malaise existentiel ...

Dans "V mene otca" (Le nom du père, 2011), Balla met en scène un narrateur confronté à une crise identitaire profonde, centrée sur sa relation conflictuelle avec son père. L’intrigue, essentiellement intérieure, progresse à travers une succession de pensées, de souvenirs et de confrontations implicites. Le récit explore la difficulté de se construire face à un héritage familial pesant, dans une atmosphère de tension latente. L’ouvrage a été salué en Slovaquie pour sa profondeur psychologique et son dépouillement stylistique.

Avec "Veľká láska" (Grand amour, 2015), l’auteur s’attaque au mythe de l’amour romantique. Le roman suit un narrateur anonyme qui relate une relation sentimentale vouée à l’échec : ce qui débute comme une promesse de « grand amour » se transforme rapidement en un enchaînement de frustrations, de malentendus et d’obsessions. L’intrigue met en évidence l’incapacité des personnages à communiquer réellement, révélant une solitude fondamentale. Ce texte a marqué les lecteurs par sa lucidité cruelle et son ironie froide.

Dans "Cudzí" (Le Carnet, 2008), Balla adopte une structure fragmentée pour retracer des épisodes de vie discontinus, presque désordonnés. Le narrateur y consigne des observations, des expériences et des réflexions qui, mises bout à bout, composent le portrait d’une existence marquée par l’aliénation et l’absurde. L’absence de narration linéaire renforce le sentiment de perte de repères, caractéristique de son œuvre. Ce livre est souvent considéré comme emblématique de son style.

Dans "Epigramy" (Les Épitaphes, 2003), il s’agit d’un recueil de textes courts où se mêlent humour noir, absurdité et réflexion existentielle. Chaque fragment agit comme une miniature littéraire, condensant en quelques lignes une vision désabusée du monde.

Si l’œuvre de Balla reste relativement confidentielle à l’échelle internationale, elle bénéficie en Slovaquie d’une reconnaissance critique importante. Il est régulièrement salué pour son originalité stylistique et sa capacité à capter les angoisses contemporaines. Ses livres sont souvent associés à une forme de « minimalisme existentiel », où l’économie de moyens renforce la puissance du propos. 


Jana Beňová, fragments d’une Bratislava désenchantée ...

Jana Beňová (née en 1974) s’impose comme l’une des voix les plus originales de la littérature contemporaine en Slovaquie. Son écriture fragmentée, poétique et sensorielle explore la vie quotidienne, les relations humaines et le sentiment de solitude dans une Bratislava post-communiste, souvent décrite comme mélancolique et désenchantée.

Son roman "Plán odprevádzania" (2008), traduit en anglais sous le titre "Seeing People Off", est son œuvre la plus emblématique. Le récit ne suit pas une intrigue linéaire classique, mais se construit comme une mosaïque de fragments — scènes de vie, souvenirs, impressions, dialogues — qui composent peu à peu un portrait intime et urbain.

Au cœur du roman se trouve Elza, la narratrice, une jeune femme hypersensible et lucide, dont le regard oscille entre ironie et poésie. Elle évolue dans un univers marqué par l’ennui, l’instabilité affective et une quête diffuse de sens. Sa relation avec Ian, son compagnon, est centrale : faite d’ambivalence, d’attirance et de lassitude, elle reflète l’impossibilité de construire un lien durable dans un monde fragmenté.

 

"Café Hyena

« Oh petite fée, si tu savais seulement ce que j’ai traversé… »

— Pinocchio

Elza. Rebeka et moi nous retrouvions toujours juste avant le déjeuner. Nous allions faire des courses ensemble, puis nous prenions notre temps pour boire une bouteille de vin rouge. Pendant ce temps, Rebeka cuisinait, car, contrairement à moi, elle n’aimait pas les sandwichs et préférait la viande et les sauces. Tous les plats honnêtes, entièrement faits maison, comme le goulasch de Szeged ou le poulet-riz avec compote, l’émouvaient et lui rappelaient sa famille et les repas avec sa maman, qui était morte.

Rebeka aimait aussi cuisiner parce que le vin passait bien pendant la préparation.

« Voilà notre vie, Elza : cuisiner, nettoyer et boire. Bon sang, parfois je me dis qu’on fait ça au lieu de travailler — mais imagine ces femmes qui bossent jusqu’à quatre heures et qui arrivent ensuite à faire tout ce qui nous prend la journée entière. »

Rebeka alluma une autre cigarette, tira une longue bouffée et, un instant, admira en silence les femmes qui travaillent. Rebeka était ma meilleure amie. Nous nous ressemblions même. Certains jours, les gens pensaient que nous étions sœurs. Cela ne la dérangeait pas. Elle avait aussi une vraie sœur — une jumelle. Leur relation s’était compliquée lorsque sa sœur s’était mise à crier en public que, dans le ventre de leur mère, Rebeka avait pris toute la nourriture pour elle.

Rebeka lui reprochait de ne plus se souvenir de qui l’avait sauvée des coups.

« Elle cherchait toujours des ennuis, mais ne savait pas se défendre ensuite. Nous étions des jumelles étranges : nous gagnions tous les concours. J’étais toujours plus rapide à la course, à la nage et pour grimper. Ma sœur gagnait les autres batailles — comme manger le plus de crêpes ou avaler un muffin entier. »

Dernièrement, quelque chose tracassait Rebeka. Elle était la seule de notre Quatuor à n’avoir jamais travaillé. Ceux qui avaient des bourses se retrouvaient chaque jour au café pour définir la stratégie. Ils avaient un système : l’un d’eux travaillait et gagnait de l’argent pendant que les autres créaient. Ils restaient assis au café, se promenaient en ville, étudiaient, observaient, luttaient pour leur vie.

Le quatrième, pendant ce temps, assurait la bourse. Comme d’autres artistes la reçoivent de fondations telles que Santa Maddalena en Toscane, l’Institut Calouste Gulbenkian à Lisbonne, la fondation Fulbright aux États-Unis ou la comtesse Thurn-Taxis à Duino.

La Fondation Trinity avait son siège au Café Hyena, que les habitués appelaient Café Vienne. C’était un café spacieux fréquenté surtout par des étrangers et des gens riches. Ici, on considérait le Quatuor comme des étudiants. Ils avaient toujours froid, pas assez couverts, se réchauffaient les mains sur des tasses brûlantes, mélangeaient toutes sortes d’alcools et écrivaient sans cesse quelque chose, prenant des notes dans des livres ou des magazines. Parfois, ils fermaient un livre bruyamment, posaient la main sur la couverture et regardaient au loin en soupirant. Ainsi, les autres clients savaient qu’ils venaient d’avoir une idée qui changeait leur vie. Parfois, ils se levaient et faisaient les cent pas, nerveux, tapotant leurs lèvres du bout des doigts. La créativité en direct.

Aujourd’hui, au Hyena, Elza lit à voix haute Seeing People Off. Les dix premières pages. L’air se tend sous l’effet des mots crus, et deux femmes âgées ainsi que deux familles avec enfants quittent leur table couverte de desserts. À la fin, personne n’applaudit. Une dame en violet s’approche d’Elza :

« Je ne vais pas facilement vers les gens pour donner mon avis, mais je dois vous dire que Petržalka n’est pas comme ça. Je ne sais pas où vous vivez — il y a des gens bizarres partout, mais ça ? Pas comme ça ! Et je vous garantis que si vous laissez ce début tel quel, personne n’achètera votre livre. Je vous le garantis. Et je ne suis même pas professeur. »

Quand le Quatuor discutait, ses membres se criaient dessus, se levant de leur chaise, le visage en feu. Parfois, ils faisaient la fête ici — le jour où la bourse arrivait. Alors ils buvaient, mangeaient et se disputaient de manière excessive, remplissant le café de leurs cris.

« Ne me dis pas de conneries ! » cria Rebeka à Elza. Elles discutaient du personnage du Cowboy dans le film Mulholland Drive. Pour Elza, c’était un personnage négatif ; pour Rebeka, positif. Il rappelait à Elza un agent de la police secrète, à Rebeka un alchimiste. Pendant la dispute, le visage de Rebeka changea : de Rebeka la douce brebis, Rebeka l’agneau, Rebeka au regard de biche, elle devint Rebeka le loup, le lion, le tigre, le dragon — jusqu’à briller d’un or immobile et aveuglant.

Et Rebeka, à la bouche d’or, cria :

« Alors ferme-la une seconde, pour l’amour de Dieu, tais-toi, Elza ! »

« Tu ne te disputes pas avec moi, mais avec le vin », rit Elza.

« Je pense qu’il est temps. Elle devrait commencer à gagner sa vie », dit Elfman.

« Elle ? Elle est si fragile », douta Elza.

« Oh s’il te plaît, ne me parle pas comme un bisexuel », dit Ian, agacé.

Rebeka. L’argent — encore, il nous faut de l’argent. On ne peut pas vivre comme ça éternellement : sans argent. Maintenant c’est mon tour — je vais essayer de gagner ma vie. Et on verra. Je trouverai un travail, je monterai une affaire, j’irai travailler, gagner de l’argent, de l’argent, de l’argent, je serai employée, je m’installerai, je m’intégrerai, je remettrai de l’ordre dans ma vie, je mûrirai, je deviendrai indépendante, en sécurité.

Je peux tout faire sauf enseigner. Les enseignants ont la vie la plus dure. Même quand ils ne sont pas à l’école, ils entendent partout une classe pleine d’enfants : des voix, des chaises qui grincent, des trousses qu’on ouvre, un compas planté dans le dos de quelqu’un.

Dans une forêt déserte, les voix d’enfants en sortie scolaire leur parviennent. Elles avancent avec eux, se mêlant au murmure du ruisseau.

« Pourquoi ont-ils emmené les enfants dans une forêt si profonde et si déserte ? Et pourquoi maintenant, à minuit, le soir du Nouvel An ? » se demandent les enseignants dans les bois.

« Et si nous nous posons cette question, que se demandent donc les enfants, bon Dieu ? »

La grand-mère de Rebeka avait été institutrice. Elle parlait de certains de ses élèves. Par exemple d’un garçon qui traitait tout le monde de raté. Son père était musicien de Dixieland et les enfants se moquaient de lui en disant qu’il jouait du « dicksilant ». Ou encore d’un professeur de menuiserie qui s’était coupé un doigt en classe, et les élèves l’avaient accompagné à l’hôpital en riant tout le long. Il transportait son doigt dans un seau rempli de glace. À l’hôpital, les médecins l’avaient jeté dans les toilettes et tiré la chasse.

La dernière fois, Elza s’était occupée des bourses pour la Trinity. Elle travaillait sous différents pseudonymes dans plusieurs journaux concurrents. C’étaient généralement des journaux influents, à diffusion nationale, avec une direction commune.

Le premier endroit où elle avait travaillé était la télévision. Sous le pseudonyme de Kaufman, elle était responsable des relations publiques pour une émission de télé-réalité qui se déroulait dans le camp de concentration de Dachau. Le groupe bleu vivait comme des Juifs emprisonnés, et le groupe rouge jouait le rôle des gardiens. On fondait de grands espoirs sur cette émission, surtout financiers.

Le bureau lui rappelait un camp de scouts ou une classe d’école. Les employés, entassés les uns sur les autres, mangeaient à leur bureau, juraient, travaillaient et commentaient à voix haute tout ce qu’ils faisaient. Ils couraient partout, jouant à leurs petits jeux.

Au travail, certains cherchaient à s’accrocher aux autres. Ils cherchaient protection. Comme ces êtres solitaires qui pleuraient tout le temps au camp, regrettant leurs parents. « Je ne quitterai plus jamais la maison », se disaient-ils. Et ils se regroupaient en petits cercles pathétiques et serrés. Quelques enfants en pleurs dans leur petit groupe.

Ce qui l’agaçait le plus, c’étaient les séances du soir où tout le monde s’asseyait autour du feu et chantait. Une chanson après l’autre.

La petite Elza se cachait toujours au fond, mais au cas où, elle ouvrait la bouche comme si elle chantait. Elle ne produisait aucun son. Mais on pouvait lire sur ses lèvres en mouvement :

« Nous sommes les enfants d’un pays libreee. »

Elle faisait la même chose maintenant — au travail. Elle remuait les lèvres.

Autour d’elle, les employés couraient frénétiquement. Ils juraient, reprenaient leur souffle à la hâte, étaient toujours en retard, sifflaient, crépitaient. Ils ne dormaient pas, ne mangeaient pas. Ils ne mangeaient pas, ne dormaient pas — ils sifflaient en travaillant. Des héros — des névrosés tournant en rond. Leur charme résidait dans leur insatisfaction éternelle.

(« Mon Dieu, pourquoi ne me laissent-ils pas finir quelque chose ? Pas maintenant, je ne peux pas. Je n’ai pas le temps. J’ai du travail, je dois me faire un cappuccino ! »)

Toutes les femmes au travail s’appelaient « chérie » et une salive blanche et toxique s’accumulait aux coins de leur bouche.

De petits points rouges apparaissaient au coin de chaque œil. Parfois elles changeaient de langue. Une langue spéciale de femmes, le Láadan. Après elasháana et husháana, osháana — mot pour menstruation — et ásháana, signifiant menstruer joyeusement, étaient les mots suivants censés garantir aux femmes en Slovaquie l’égalité des droits.

L’émission de télé-réalité sur le camp de concentration fut un tel échec qu’elle fit faillite à la chaîne. Tout le réseau.

Lors d’une réunion, le supérieur d’Elza cria que le problème était que les spectateurs n’étaient pas assez impliqués.

« La guerre est finie depuis longtemps, aujourd’hui on ne peut plus en tirer profit. »

« À moins de relancer la guerre », commenta un technicien des effets spéciaux. Le directeur rejeta l’idée : tout le monde perdrait de l’argent.

 

« En temps de guerre, l’argent perd de sa valeur, le monde fonctionne avec des tickets de rationnement. » ...

 

Le « Café Hyena », lieu récurrent du récit, fonctionne comme un microcosme : un espace de rencontre, d’observation et de refuge temporaire, où se croisent des personnages en marge — Rémi, Kalisto Tanzi et d’autres figures errantes — incarnant différentes formes de désenchantement urbain. À travers ces trajectoires, le roman esquisse une cartographie émotionnelle de la ville, où les lieux deviennent le reflet des états intérieurs.

La structure en collage — alternant descriptions brèves, notations poétiques et dialogues elliptiques — traduit l’instabilité émotionnelle des personnages et l’éclatement de leur perception du monde. Ce style singulier, à la frontière entre prose et poésie, confère au texte une grande intensité tout en laissant une place importante au non-dit et à la suggestion.

L’ouvrage a rencontré un large succès critique en Slovaquie, où il est considéré comme l’un des romans marquants de l’après-1989. Il a également contribué à la reconnaissance internationale de Jana Beňová : il a été traduit dans plusieurs langues, dont l’anglais, et a reçu le prestigieux Prix de littérature de l'Union européenne en 2012, récompensant des auteurs émergents ou confirmés du continent.

 

"Away! Away!" (Jana Benova, 2012)

À travers le personnage de Rosa, qui quitte soudainement son mari et son foyer pour prendre la route, l’autrice explore une question essentielle : la fuite est-elle un acte de faiblesse ou, au contraire, une forme de courage ? Le roman ne propose pas de réponse définitive, mais construit plutôt une réflexion ouverte sur les contradictions de l’existence moderne.

La narration adopte une forme fragmentaire, faite de scènes brèves, de rencontres et de pensées éparses. Cette structure en mosaïque reflète l’état intérieur de Rosa : instable, incertain, en perpétuelle recomposition. Loin d’un récit linéaire, Beňová privilégie une écriture poétique, suggestive, où les impressions et les émotions priment sur l’action. Le lecteur est ainsi invité à suivre non pas une intrigue classique, mais un cheminement intérieur, marqué par le doute et la recherche.

Un élément structurant du roman est la référence au conte La Reine des neiges. Rosa se reconnaît tour à tour dans différentes figures : Gerda, fidèle et en quête de l’autre ; Kai, qui s’enfuit sans explication ; ou encore la Reine des neiges, distante et insaisissable. Ce jeu de miroirs permet d’interroger les rôles affectifs et les manières d’aimer, entre attachement, fuite et retrait émotionnel.

Les thèmes abordés — la fragilité des relations, la difficulté de communiquer, la peur de l’enfermement — donnent au roman une résonance contemporaine forte. La route, motif central, apparaît à la fois comme un espace de liberté et de désorientation : fuir ne résout pas les problèmes, mais les déplace. Rosa incarne ainsi une identité fluide, en construction, caractéristique de nombreuses figures de la littérature européenne actuelle.

Si "Away! Away!" n’a pas connu un succès massif comparable à celui de certains best-sellers internationaux, il a néanmoins bénéficié d’une réception critique positive, notamment dans les milieux littéraires et universitaires. Il a contribué à confirmer la place de Beňová parmi les voix importantes de la littérature slovaque contemporaine, déjà mise en lumière par le succès de son roman Plán odprevádzania ...

 

Michal Hvorecký (né en 1976) s’impose comme l’une des voix les plus engagées et internationalisées de la littérature contemporaine en Slovaquie. Son œuvre, marquée par une forte dimension satirique et dystopique, explore les dérives du monde globalisé, en particulier celles liées aux technologies, aux médias et aux mutations économiques.

Dans "Troll" (2017), Hvorecký plonge le lecteur dans un univers sombre dominé par la manipulation de l’information. Le roman suit un narrateur impliqué dans une « usine à trolls », où des équipes organisées produisent et diffusent de fausses informations sur Internet afin d’influencer l’opinion publique. L’intrigue dévoile progressivement les mécanismes de la désinformation numérique, entre propagande, manipulation politique et cynisme économique.

À travers ce récit, Hvorecký anticipe et met en lumière des phénomènes bien réels — fake news, guerre informationnelle, polarisation des sociétés — dans une atmosphère oppressante. Le roman a rencontré un large écho critique en Slovaquie et en Europe centrale, et a été traduit dans plusieurs langues, ce qui a contribué à asseoir la notoriété internationale de l’auteur.

Dans "Eskorta" (2007), Hvorecký adopte un ton plus ironique pour explorer les effets de la mondialisation. Le roman suit de jeunes personnages évoluant dans un univers cosmopolite, marqué par la consommation, la mobilité et la superficialité des relations. À travers des situations souvent absurdes ou provocantes, l’auteur met en scène une société dominée par le marché, où les individus deviennent eux-mêmes des produits.

L’intrigue, volontairement fragmentée, reflète l’instabilité et la perte de repères propres à cette génération. Le livre a été bien accueilli par la critique, notamment pour sa capacité à capter l’esprit d’une époque et à dénoncer, avec humour et lucidité, les excès du capitalisme globalisé.

 

Zuska Kepplová (née en 1982), écrivaine et journaliste en Slovaquie, s’intéresse aux trajectoires de jeunes Européens de l’Est confrontés à la mobilité, à l’exil et aux recompositions identitaires dans un monde globalisé. Son œuvre s’inscrit dans une génération marquée par l’ouverture des frontières après 1989 et par l’expérience concrète de la migration.

Dans "Buchty švabachom" (Les Brioches en écriture gothique, 2011), son premier recueil de nouvelles, Kepplová dresse une série de portraits de jeunes Slovaques vivant à l’étranger — à Berlin, Londres ou Budapest. Chaque texte met en scène des personnages confrontés à des situations ordinaires mais révélatrices : emplois précaires, relations instables, sentiment d’étrangeté face à la langue et aux codes sociaux. L’intrigue, fragmentée d’un récit à l’autre, compose une fresque de ces « nomades modernes » en quête d’appartenance. Le livre a été très bien accueilli en Slovaquie, salué pour son regard lucide et générationnel, et a contribué à faire connaître l’autrice dans les milieux littéraires.

Avec "57 kilometrov od Taškentu" (2013), Kepplová élargit son horizon géographique et thématique. Le récit suit des personnages évoluant entre l’Europe et l’Asie centrale, dans des espaces marqués par l’histoire post-soviétique. L’intrigue met en lumière des trajectoires croisées, où se mêlent déracinement, mémoire et confrontation à l’altérité. L’ouvrage a été remarqué pour sa capacité à dépasser le cadre strictement slovaque et à inscrire ces expériences dans un contexte post-soviétique plus large.

Dans "Reflux" (2015), l’autrice poursuit son exploration des identités mouvantes. Le roman s’intéresse à des personnages vivant entre plusieurs pays, oscillant entre désir de départ et besoin de retour. L’intrigue met en scène ce mouvement de va-et-vient — suggéré par le titre — où les individus tentent de trouver un équilibre entre différentes appartenances culturelles. Le livre a été apprécié pour sa finesse psychologique et sa représentation nuancée de la génération post-élargissement européen.