Psychanalyse - Sigmund Freud (1865-1939) - Karl Abraham (1877-1925), "Psychoanalytische Studien zur Charakterbildung" (1925) - Sandor Ferenczi (1873-1933), "Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle" (1924) - Otto Rank (1884-1939), "Das Trauma der Geburt"  (1924) - Georg Groddeck (1866-1934), "Le Livre du ça" (1923)- Theodor Reik (1888-1969), "The Secret Self" (1952) ...

Last update: 12/31/2016


Freud, entre 1895 et 1914, devient l'analyste de futurs analystes en provenance de(s) Europe(s) du Centre, du Nord et du Sud. Entre 1908 et 1910, se forme le véritable noyau de ses grands disciples, un noyau diversifié qui va s'agrandir et essaimer dans tout l'Occident dès la prise de pouvoir en Allemagne puis en Autriche par les nazis.

Après 1920, ce sont les Etats-Unis et le Royaume uni qui forment l'essentiel de ces analystes. C'est à la même date que les analysés prennent désormais la parole, et Freud ne publie plus de récits cliniques.

Avec la Première Guerre mondiale, le contexte social s'est considérablement modifié, la cure par la parole, contrainte ou par désir d'expérimentation, diffuse dans toute la vie intellectuelle de l'époque.

Mais le succès porte en lui la déformation et les analystes que l'histoire va retenir développent tous une psychothérapie singulière qui fera ou non école. Alfred Adler conçoit la psychologie individuelle, Sándor Ferenczi entend intégrer la biologie à la psychanalyse, Otto Rank, l'angoisse de la naissance, Ludwig Binswanger, l'analyse existentielle, Wilhelm Reich, la misère sexuelle de la société, Theodor Reik, la créativité littéraire et musicale, Otto Gross  la libération sexuelle..

Et la découverte de l'inconscient collectif par Jung correspond à une situation de crise de la civilisation, il découvre avec la notion d'archétype, de "drame en miniature", en chaque individu, un facteur psychoïde à travers lequel s'établit le passage du monde intérieur au monde extérieur : Jung affirme ainsi avoir lus dans les problèmes qui hantaient l'esprit de ses patients entre 1920 et 1930 l'avènement du nazisme en Allemagne.... 

 

(congrès international de psychanalyse de septembre 1911)


Freud a probablement analysé entre 150 et 200 patients au cours de sa carrière. Une pratique limitée. Contrairement à l'image d'un clinicien surchargé, Freud avait une pratique relativement restreinte. Il voyait généralement 6 à 8 patients par jour en séances d'une heure, et il prenait de longues vacances l'été. Il a consacré une grande partie de son temps à l'écriture, à l'enseignement et à la direction du mouvement psychanalytique.

Les "Cinq Psychanalyses" : La majeure partie de sa renommée clinique repose sur un petit nombre de cas détaillés, publiés dans ses Cinq psychanalyses (Dora, le Petit Hans, l'Homme aux Rats, l'Homme aux Loups, et le Président Schreber – ce dernier étant une analyse sur documents).

On se souvient que Freud a analysé à la fois des patients "classiques" (anonymes) qui sont devenus des cas d'école, et des personnalités en vue. On connaît les plus marquants et les grands cas cliniques (sous pseudonymes) ...

- Anna O. (Bertha Pappenheim) : Techniquement, c'était un cas de Josef Breuer, mais il fut fondamental pour la naissance de la "catharsis" et de la psychanalyse. Freud en fit le récit fondateur dans ses Études sur l'hystérie (1895). Anna O. deviendra plus tard une célèbre féministe et travailleuse sociale en Allemagne.

- Dora (Ida Bauer) : Son analyse en 1900 (publiée en 1905 sous le titre Fragment d'une analyse d'hystérie) est un cas princeps pour la démonstration des rêves, du transfert et de la sexualité infantile. Son échec relatif (elle mit fin prématurément à l'analyse) fut très instructif pour Freud.

- L'Homme aux Rats (Ernst Lanzer) : Analysé en 1907, ce cas est la présentation la plus détaillée par Freud d'une névrose obsessionnelle. Il est crucial pour la compréhension des interdits, de la culpabilité et de la complexité des pulsions sadiques-anales.

- L'Homme aux Loups (Sergeï Pankejeff) : Commencée en 1910, cette analyse est célèbre pour l'interprétation d'un rêve de loups blancs. C'est le cas central de la névrose infantile et de la reconstruction de la scène primitive.

Les personnalités et les proches  ...

- Princesse Marie Bonaparte : Amie intime, mécène et patiente de Freud. Elle a joué un rôle crucial en l'aidant à fuir Vienne en 1938 pour échapper aux Nazis. Elle est aussi connue pour ses travaux sur la sexualité féminine.

- H.D. (Hilda Doolittle) : Poétesse moderniste américaine de renom. Elle fut analysée par Freud à Vienne dans les années 1930, et a laissé un récit poignant de son analyse dans Un hommage à Freud.

- Bruno Walter : Le célèbre chef d'orchestre. Freud l'aida à surmonter une paralysie fonctionnelle du bras, ce qui renforça la réputation de l'efficacité clinique de la psychanalyse.

- Gustav Mahler : Le compositeur eut une consultation marquante de plusieurs heures avec Freud à Leiden (Pays-Bas) en 1910, concernant ses problèmes conjugaux avec Alma Mahler. La rencontre semble avoir été bénéfique, bien que brève.

Il est important de noter que Freud n'a PAS analysé ses principaux disciples (comme Jung, Ferenczi, etc.) dans le cadre d'une cure didactique. Leurs échanges étaient des discussions entre collègues, bien que teintées d'une dynamique père-fils.

 

Quant à sa renommée à Vienne, elle fut surtout scandaleuse et controversée ...

Freud n'était pas une figure universellement respectée à Vienne. Dans les cercles médicaux et universitaires conservateurs, il était souvent ridiculisé, méprisé ou ignoré pour ses théories sur la sexualité infantile. Il eut beaucoup de mal à obtenir un poste de professeur titulaire à l'Université de Vienne.

En revanche, il était une figure incontournable des cercles intellectuels et artistiques avancés. Son cabinet au 19 Berggasse était un lieu de pèlerinage pour une élite européenne et américaine. Il était "célèbre" mais souvent comme un repoussoir ou un génie provocateur.

La reconnaissance est venue de l'étranger d'abord.

Dès 1909, son invitation à la Clark University aux États-Unis avec Jung et Ferenczi fut un tournant. Il y a reçu un doctorat honoris causa et a été accueilli comme un théoricien de premier plan.

Le mouvement psychanalytique international, qu'il a fondé et dirigé avec une main de fer, a assuré la diffusion de ses idées à travers l'Europe (Allemagne, Hongrie, Angleterre, France) et les Amériques. Dans les années 1920, il était une icône mondiale. Ses livres étaient traduits, ses théories débattues farouchement, et son influence s'étendait bien au-delà de la médecine, touchant la littérature, les arts, l'anthropologie et la sociologie....


Les Fidèles et Innovateurs Internes, les psychanalystes qui sont restés loyaux à Freud et à l'institution psychanalytique, même lorsqu'ils ont proposé des concepts très originaux. Leurs travaux sont vus comme des extensions ou des approfondissements de la théorie freudienne, et non comme des alternatives....

 

- Karl Abraham (1877-1925), "Psychoanalytische Studien zur Charakterbildung" (1925) : Un des plus fidèles et orthodoxes parmi les premiers disciples. Il a développé la théorie des stades pré-génitaux (oral, anal) et est resté un pilier de l'IPA jusqu'à sa mort.

- Sandor Ferenczi (1873-1933), "Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle" (1924) : Bien qu'il ait eu des désaccords techniques profonds avec Freud (notamment sur la technique active et la question du traumatisme réel), il n'a jamais rompu officiellement. Son œuvre, extrêmement créative, est restée dans le cadre de la psychanalyse et a connu un regain d'intérêt considérable à la fin du XXe siècle. Personne avant Ferenczi n'avait tenté de fusionner aussi étroitement la clinique psychanalytique, la biologie évolutive et la cosmogonie....

- Otto Rank (1884-1939), "Das Trauma der Geburt" (1924) : C'est un cas limite. Sa théorie du traumatisme de la naissance a provoqué une crise avec Freud, mais il a d'abord tenté de la concilier avec la doctrine. Sa rupture fut progressive et douloureuse. On peut le placer ici car son texte le plus célèbre (1924) a été écrit alors qu'il était encore une figure majeure du comité secret des "Sept Anneaux" de Freud.

- Georg Groddeck (1866-1934), "Le Livre du ça" (1923) : Bien que très original et mystique, Groddeck était en correspondance étroite avec Freud, qui a repris et "démystifié" son concept du Ça (das Es). Freud le considérait comme un allié brillant et excentrique, et non comme un dissident.

- Theodor Reik (1888-1969), "The Secret Self" (1952) : Un des disciples laïcs les plus importants de Freud. Il est resté fidèle aux concepts fondamentaux, les appliquant de manière créative à la culture, à la religion et à la criminologie. Il n'a jamais cherché à créer son propre "isme".


Karl Abraham (1877-1925) et « Psychoanalytische Studien zur Charakterbildung » (1925)

Abraham était le disciple le plus fidèle et le plus « orthodoxe » de Freud. Leur relation était fondée sur un immense respect mutuel et une grande confiance. Freud le voyait comme un pilier fiable, solide et scientifiquement rigoureux. Sa mort prématurée en 1925 fut une perte immense pour Freud, qui le considérait comme son successeur potentiel.

"Les Études psychanalytiques sur la formation du caractère" sont un recueil d'articles qui représentent parfaitement la rigueur et la loyauté d'Abraham à la doctrine freudienne. Il y applique et affine les concepts de stades libidinaux (oral, anal, génital) pour expliquer la formation de caractères comme le névrosé, l'obsessionnel ou le mélancolique.

Freud voyait en Abraham un continuateur brillant et fiable de son œuvre. Le travail d'Abraham sur la mélancolie, en particulier, a été intégré par Freud dans son propre travail, "Deuil et Mélancolie" (1917). Pour Freud, Abraham était le modèle du chercheur psychanalytique : méthodique, loyal et sans velléités « dissidentes ».


Karl Abraham (1877-1925)

Né à Brême,  Karl Abraham devient médecin et passe par la clinique du Burghölzli, à Zurich), pour s'initier à la psychiatrie et à la psychanalyse, et devenir en 1907, après s'être installé à Berlin, un freudien orthodoxe. Karl Abraham rencontra Freud, et bien qu'entre les deux hommes s'installa une certaine distance, Abraham fut l'un de ceux qui ont le plus contribué à l'extension du courant psychanalytique hors de Vienne, notamment dans le milieu psychiatrique de Berlin, et à sa cohésion. Jusqu'en 1910, il travaille dans une direction proche de celle de Freud, sur la démence précoce et le trauma sexuel, et publie "Das Erleiden sexueller Traumen als Form infantiler Sexualbetätigung" (1907), "Traum und Mythus. Eine Studie zur Völkerpsychologie" (Le Rêve et le mythe, 1909).

Jusqu'en 1920, ses travaux cliniques portent sur des thèmes relativement précis tels que les névroses de guerre ou l'éjaculation précoce. A partir de 1921, il publie "Essai d'une histoire du développement de la libido sur le fondement de la psychanalyse des perturbations psychiques" (Versuch einer Entwicklungsgeschichte der Libido auf Grund der Psychoanalyse seelischer Störungen, 1924) et s'oriente vers l'étude du caractère ("Psychoanalytische Studien zur Charakterbildung", 1925). Il est de ceux qui critiquent Jung en 1913 et est désigné président de l'Association psychanalytique en 1924. Il forme de nombreux analystes : Helen Deutsch, Edward Glover, Melanie Klein, qu'il influença fortement, Theodor Reik,  Ernst Simmel..

 

Oeuvres complètes

Une édition qui rassemble l'intégralité des travaux de Karl Abraham, un des piliers de la psychanalyse aux côtés de Freud. Pour le lecteur francophone, c'est un accès sans précédent à l'œuvre d'un penseur fondamental, dont de nombreux textes n'étaient auparavant disponibles que dans des revues spécialisées ou des éditions partielles. 

Deux volumes (tome l 1907-1914, tome Il 1915-1925) suivant un ordre chronologique (Editions Payot). Dans le tome 1 (1907-1914), «Les différences pyschosexuelles entre l'hystérie et la démence précoce» (Die psychosexuellen Differenzen der Hysterie und der Dementia praecox), «Amenhotep IV (Echnaton). Contribution à l'étude de sa personnalité et du culte monothéiste d'Aton», «Psychanalyse d'un cas de fétichisme du pied et du corset». 

Dans le tome Il : «Examen de l'étape prégénitale la plus précoce du développement de la libido» (Untersuchungen über die früheste prägenitale Entwicklungsstufe der Libido), «Une forme particulière de résistance névrotique à la méthode psychanalytique», «L'araignée, symbole onirique»...

Abraham est un clinicien hors pair. Ses textes sur la mélancolie, les névroses obsessionnelles, les stades du développement libidinal, ou encore le complexe de castration, restent d'une actualité frappante pour la pratique psychanalytique. Cette édition permet de revenir à la source de concepts devenus fondamentaux.

La postface de la grande psychanalyste Ilse Barande est un essai remarquable qui offre une synthèse lumineuse de l'œuvre d'Abraham et souligne son importance, souvent sous-estimée, dans l'histoire de la psychanalyse. Bien que l'appareil critique soit utile, il reflète le paysage psychanalytique de l'époque de sa publication (les années 80-90). 

 

"Manie et mélancolie, Sur les troubles bipolaires"

Karl Abraham offre la première description psychanalytique approfondie d'un cas de dépression, en liant la symptomatologie à une structure de personnalité....

"Pour comprendre les troubles de l'humeur, il existe trois auteurs fondamentaux : Melanie Klein et sa théorie de la position dépressive, Sigmund Freud et son classique essai "Deuil et mélancolie", et Karl Abraham qui, en 1911, fut le premier à isoler la dépression dans une célèbre étude qu'il consacra au peintre italien Giovanni Segantini ("Giovanni Segantini. Ein psychoanalytischer Versuch"). C'est ce texte qui est ici publié avec deux autres articles importants sur la maladie maniacodépressive, qu'on appelle aujourd'hui les "troubles bipolaires" et dont Karl Abraham reste le grand spécialiste." (Editions Payot) 

 

Avant Freud, Abraham isole la dépression (ou "mélancolie" dans le vocabulaire de l'époque) non pas comme un simple épisode, mais comme le résultat d'une prédisposition psychique profonde, liée à un développement libidinal antérieur. 

En analysant la vie et l'œuvre du peintre, Abraham ne se contente pas de chercher les causes d'un épisode dépressif. Il reconstruit toute une organisation psychique marquée par une ambivalence extrême, une relation orale intense (symbolisée par les thèmes de la nourriture et de la terre maternelle dans ses tableaux) et des fixations précoces.

Abraham établit ainsi  un lien entre la mélancolie et la névrose obsessionnelle. Il montre que le futur mélancolique a souvent traversé une phase obsessionnelle dans son enfance, caractérisée par une lutte intense contre des pulsions sadiques et anales. Ceci est capital : la dépression a une préhistoire dans la structure de la personnalité.

 

Le Lien Constitutif entre Amour et Haine (l'Ambivalence) est l'apport central, qui influencera directement Freud et surtout Klein.

Abraham est en effet le premier à mettre l'accent de façon aussi systématique sur le rôle de l'ambivalence – la coexistence d'amour et de haine envers le même objet (la personne aimée) – comme le noyau conflictuel de la mélancolie. Pour lui, la dépression survient lorsque, face à une déception ou une perte, la haine, jusqu'alors refoulée, l'emporte et submerge l'amour. Le moi, incapable de supporter ce conflit, se retourne alors contre lui-même. Il pose les bases de ce que Freud théorisera en 1917 dans "Deuil et Mélancolie" : l'identification de l'objet perdu et le retour de la haine contre le moi.

Et Abraham, en bon élève de Freud, inscrit la mélancolie dans la théorie des stades libidinaux.

Il précise et affine considérablement ce point...

- La fixation orale : Il identifie une fixation au stade oral précoce (ou "cannibalique") comme le fondement de la vulnérabilité mélancolique. Le mélancolique a une relation "dévorante" à l'objet ; il veut l'incorporer. Lorsque l'objet est perdu, c'est tout son équilibre, basé sur cette incorporation, qui s'effondre.

- La régression vers le stade sadique-anal : Lors de l'épisode dépressif, le sujet ne régresse pas seulement au stade oral. Il régresse aussi au stade sadique-anal, où prédominent la rétention, la destruction et l'expulsion. Cela explique les auto-accusations sadiques ("Je suis merde", "Je ne vaux rien") et le désir de se détruire.

 

L'apport d'Abraham est, sans conteste, le chaînon manquant entre Freud et Klein...

- La "position dépressive" kleinnienne est en germe chez Abraham : Ce que Klein appellera la "position dépressive" – l'angoisse d'avoir détruit l'objet aimé par ses pulsions sadiques, et le désir de le réparer – est déjà entièrement décrite en clinique par Abraham.

- Le rôle de la culpabilité : Abraham montre que le mélancolique est rongé par une culpabilité archaïque liée à ses pulsions destructrices envers l'objet. C'est exactement le fondement de la position dépressive chez Klein. Son analyse de Segantini est une illustration parfaite de ce combat entre pulsions destructrices et élans réparateurs, qui se joue dans la création artistique.

 

Lire Abraham, c'est comprendre les racines de la psychanalyse des troubles de l'humeur...


Theodor Reik (1888-1969) et « The Secret Self » (1952)

Reik était un disciple fidèle et respectueux. Freud le tenait en haute estime pour ses compétences cliniques et ses qualités d'écrivain. Leur relation était positive et sans conflit majeur. Freud a d'ailleurs écrit La Question de l'analyse profane (1926) pour défendre Reik, qui n'était pas médecin, face aux attaques des psychanalystes américains.

"The Secret Self" est un ouvrage de la maturité de Reik, publié bien après la mort de Freud. Il y explore la psychologie du Moi et les processus inconscients à l'œuvre dans la création artistique et la vie quotidienne, en utilisant abondamment l'analyse des rêves et des actes manqués.

Freud n'a pas pu connaître ce livre spécifique, mais son opinion sur Reik en général était très favorable. Il voyait en lui un représentant brillant de la psychanalyse « profane » (non médicale) et un interprète subtil de la vie psychique. Il aurait très probablement approuvé "The Secret Self", qui s'inscrit parfaitement dans la tradition freudienne, en l'élargissant avec une grande sensibilité littéraire. Reik incarnait la continuité fidèle et créative de l'œuvre de Freud.


Theodor Reik (1888-1969)

Reik porta en lui, semble-t-il,  la nécessité intérieure de faire le deuil de sa non créativité à l'image d'un Goethe, en littérature, ou d'un Mahler, en musique. Né en Bohême, Theodor Reik est dans cette première génération des psychanalystes qui entourent Freud, un des seuls à ne pas être médecin. C'est un littéraire qui aborde la psychanalyse par l'entremise didactique de Karl Abraham, à Berlin. Il s'établit ensuite à Vienne où il devient secrétaire de la Société psychanalytique. En 1928, il retourne à Berlin, où il enseigne la théorie et la pratique de la psychanalyse. Les Nazis s'emparant du pouvoir en Allemagne, il émigre aux États-Unis en 1938 et, étant non médecin, rencontre quelques difficultés à l'exercice de son activité d'analyste.

Ses ouvrages abordent avec subtilité et profondeur des thématiques rarement évoquées dans la littérature psychanalytique, thèmes qui lui permettent de se livrer à une autoanalyse subtile et complexe. La musique et la littérature avec  "Ritual: Four Psychoanalytic Studies", écrit à Vienne,  où il mêle autoanalyse et ethnologie psychanalytique entrant dans la culture judaïque;  "Fragments of a Great Confession" (1949), dans lequel Reik débute son ouvrage en s'identifiant à Goethe en train d'écrire le récit de son idylle avec Frédérique Brion, Goethe à l'encontre duquel il développa longtemps une compulsion obsessionnelle; dans "The Haunting Melody" (Variations psychanalytiques sur un thème de Mahler, 1973), où Reik fait l'analyse de ses obsessions musicales au moment de la mort de son propre analyste, Karl Abraham. Autres domaines : le masochisme, la criminologie, la religion : "Masochism in Modern Man" (1941), "Listening with the Third Ear" (1948), son livre le plus connu, "The Secret Self" (1952)..

 

"Parmi les disciples viennois du deuxième cercle, venus à la psychanalyse autour de 1910, Theodor Reik occupe une place particulière. Il est connu en France à cause du procès pour exercice illégal de la médecine dont il fut la victime en 1925, et qui conduisit Freud à rédiger son célèbre ouvrage sur La Question de l’analyse profane. Mais l’on ignore en général qu’il fut aussi un pionnier de la psychanalyse appliquée, un excellent spécialiste de la criminologie, un militant de l’abolition de la peine de mort, un mélomane averti et un remarquable clinicien du masochisme et de la névrose ordinaire. De même, on oublie souvent à quel point il fut vilipendé par ses collègues, aussi bien dans sa ville natale qu’après son terrible exil américain. Adoré de Freud, Reik était du même coup jalousé par les autres disciples qui le regardaient comme un provocateur et lui reprochaient de haïr les médecins. Ils le blâmaient pour son arrogance et pour sa manière de se soumettre à Freud et de trouver toujours justifiées les critiques que celui-ci lui adressait. À Vienne, on l’appelait l’enfant terrible de la psychanalyse, le « fou du roi », ou encore « simili-Freud ». Reik se complaisait à imiter le maître avec une sorte de passion qui ne faisait que traduire cet élan du transfert et du contre-transfert dont il fut lui-même un brillant théoricien ..." (préface Elisabeth Roudinesco, Le Psychologue surpris, trad. Payot)

 

 

"Der überraschte Psychologe: Über Erraten und Verstehen unbewußter Vorgänge"  (1935)

(Le psychologue surpris : Sur le fait de deviner et de comprendre les processus inconscients)

Traduction française : Le Psychologue surpris : Deviner et comprendre les processus inconscients (traduction par L. Jospin, Éditions Denoël, 1985).

Dans cet ouvrage fondamental, Reik explore le processus par lequel l'analyste arrive à une compréhension de l'inconscient du patient. Il s'oppose à une vision purement technique et intellectuelle. Pour Reik, la compréhension émerge souvent de manière intuitive et involontaire, à travers la propre réception inconsciente de l'analyste. Le moment clé est la "surprise" de l'analyste – un sentiment soudain de perplexité ou d'illumination qui signale qu'un matériel inconscient important est en jeu. Il décrit ce processus en trois temps : la réception (écoute avec une "troisième oreille"), la surprise, et enfin l'élaboration intellectuelle.

Cet ouvrage est une contribution majeure à la technique psychanalytique, particulièrement à la théorie de l'écoute et de l'intersubjectivité. Il a influencé des générations d'analystes en soulignant le rôle actif et l'inconscient de l'analyste dans la cure. Il est souvent considéré comme le précurseur des concepts modernes de la "réciprocité analytique" et du "contre-transfert" comme outil de connaissance.

 

Ce qui est psychologique ne va pas de soi - "... Comment donner au lecteur une idée concrète des processus qui nous permettent de deviner et de comprendre le psychisme d’autrui? Il ne s’agit nullement de processus aussi simples que le profane pourrait le croire; ils sont autant plus complexes qu’ils se dérobent partiellement à la conceptualisation. Je propose avant tout leur répartition en trois chapitres, bien que j’aie conscience de ce qu’il y a d’artificiel dans un tel partage qui convient mal au flot vivant et compact de l’acte psychologique. 

Le premier segment de ce trajet que nous avons volontairement scindé va de la perception consciente - ou capable de conscience - du matériel jusqu’au point de son émergence dans l’inconscient du psychologue. Le second décrirait alors le processus de l’élaboration (Verarbeitung) inconsciente. Le troisième chapitre va de la ré-émergence à la conscience de ce matériel jusqu’à sa figuration ou à sa formulation. Nous ne pouvons pas nous prononcer sur le segment médian. Tout ce que nous pouvons dire c’est que c’est celui qui nous intéresse le plus. Les autres segments nous sont plus accessibles. L’instant où émerge un fait perceptif dans l’inconscient ne peut sans doute être fixé. Nous ne pouvons pas davantage préciser le moment de son retour. Des erreurs de cette nature, relatives à la détermination d’un moment, ne sont d’ailleurs pas les seules que nous soyons exposés à commettre. 

Quant au processus lui-même il n’est accessible que dans une certaine mesure à l’observation introspective. Cette descente dans les régions inconscientes, l’élaboration qui s’y déroule et la réémergence à la conscience sont comparables à la traversée d’un tunnel : chaque segment du parcours reçoit un éclairage différent. On ne peut en parler qu’en fonction de son degré de clarté. 

Le commencement du premier segment jouit de la pleine lumière du jour, celle de la conscience. Remémorons-nous la situation analytique telle que nous la vivons quotidiennement : l’analysé parle ou se tait, accompagnant ses paroles et ses silences de gestes « parlants ». Nous voyons ses mimiques, nous le voyons bouger. Ainsi nous est transmise l’expression essentielle de ce qu’il pense et de ce qu’il sent. Ainsi nous est livré le matériel psychique que l’analyste élaborera inconsciemment dans cette période que nous avons qualifiée de segment médian. 

Mais est-ce là tout ce dont il dispose et qu’il utilise ? Si nous évoquons le déroulement d’une séance analytique, n’avons-nous pas l’impression qu’il manque à cette énumération quelque chose d’important, de décisif même? Mais oui. Nous sommes en vérité incapables de décomposer en ses éléments la formation d’une intuition psychologique. 

Le matériel dont dispose l’analyste doit être plus vaste et plus différencié que ce qui se présente à lui pendant ou après la séance, son observation doit avoir une plus grande étendue. Il semble que nous avons déjà commis des erreurs en caractérisant le matériel disponible. Ce que l’analyste peut percevoir et saisir consciemment n’est sans doute qu’un choix auquel il aboutit rétrospectivement. Son souvenir conscient ne lui livre qu’un faible extrait de ce dont il se sert réellement. 

Autrement dit : l’analyste ne connaît qu’une partie du matériel qui l’a amené à juger que se déroule dans l’inconscient de celui qu’il observe tel ou tel processus. Les frontières de notre perception consciente ne limitent pas la connaissance que nous acquérons d’autrui. 

On ne peut reconnaître la vie psychique d’une personne dans les traits que la psychologie a saisis et a pu saisir jusqu’ici. Je sais bien que ce que je dis là n’apporte guère de nouveau. C’est bien l’inconscient du patient qui est décisif et c’est à lui que l’analyste oppose son propre inconscient, en tant qu’organe de perception. Voilà qui est facile à dire mais plus difficile à imaginer. 

Tout psychologue a beaucoup de mal à se représenter le concept de perception inconsciente. C’est un concept qui ne crée aucune difficulté pour l’analyse mais il n’en va pas de même de la connaissance de la nature particulière de la perception et de l’observation inconscientes. 

Cessons un moment de nous préoccuper de ce problème théorique. La pratique quotidienne nous fournira un exemple plaisant nous permettant d’aller plus avant ..."

 

"Masochism in Modern Man" (1941)

Le Masochisme : dans l'homme moderne (traduction par C. Gamp, Payot, 1993 ; réédité sous le titre Le Masochisme).

Reik propose une étude approfondie du masochisme, qu'il considère comme bien plus répandu et complexe que la perversion sexuelle. Il le voit comme un phénomène central de la psyché humaine, caractérisé par le "trio magique" : la fantasmatique (la mise en scène de l'humiliation et de la défaite), la suspense (l'ajournement anxieux de la satisfaction) et le gain secret (le triomphe paradoxal et la satisfaction obtenue par la défaite apparente). Il distingue le masochisme moral, érotique et social, et l'illustre par des exemples cliniques et culturels.

Reik dépasse la théorie freudienne du masochisme comme pulsion de mort. Son analyse est devenue un classique et a profondément marqué la compréhension clinique et culturelle du phénomène. Sa description du masochisme comme une stratégie complexe pour obtenir du plaisir et du pouvoir à travers la souffrance reste extrêmement influente.

 

"The Secret Self: Psychoanalytic Experiences in Life and Literature" (1952)

Traduction française : À qui la faute ? : Essais de psychanalyse appliquée (traduction par R. Stéry, Éditions Complexe, 1993. Le titre français est différent de l'original).

Ce recueil d'essais applique la psychanalyse à des domaines variés : la création littéraire (Shakespeare, Ibsen), des phénomènes de la vie quotidienne et des problèmes existentiels. Reik y démontre sa méthode : partir d'un détail apparemment insignifiant (un lapsus, une réaction étrange, un motif dans une œuvre) pour révéler les conflits inconscients profonds qui animent l'individu ou le personnage.

L'ouvrage est un modèle de "psychanalyse appliquée" de manière accessible et littéraire. Il montre comment les concepts psychanalytiques peuvent éclairer la compréhension de l'art et du comportement humain en général, sans être réducteurs.

 

"Myth and Guilt: The Crime and Punishment of Mankind" (1957)

Traduction française : Le Mythe de la culpabilité : Le crime et le châtiment de l'humanité (traduction par R. Stéry, Éditions Complexe, 1992).

Reik propose une audacieuse théorie anthropologique et psychanalytique sur les origines de la culpabilité humaine. Il postule que l'humanité a commis un "crime primitif" réel – non pas le meurtre du père de la horde primitive (comme chez Freud dans Totem et Tabou), mais le meurtre et la dévoration de l'animal totémique, qui représentait une figure paternelle. Ce crime originel, refoulé mais jamais oublié, serait à la source de la culpabilité collective, des rituels religieux (comme la communion) et des mythes fondateurs.

Bien que plus spéculatif que ses autres travaux, ce livre est un exemple fascinant de la tentative de Reik de créer une "psychanalyse de la culture". Il étend la logique du complexe d'Œdipe et de la culpabilité à une échelle anthropologique, offrant une interprétation originale des fondements de la société et de la religion.

 

"Of Love and Lust: On the Psychoanalysis of Romantic and Sexual Emotions" (1957)

Traduction française : De l'amour et de la luxure : Essais de psychanalyse des sentiments romantiques et sexuels (traduction par F. Broustra, Éditions Complexe, 1990).

Il s'agit en réalité d'un recueil qui rassemble plusieurs de ses travaux majeurs sur la sexualité, dont "Masochism in Modern Man" est souvent un pilier. Le livre explore les multiples facettes de la vie amoureuse et sexuelle : la jalousie, la sexualité féminine, les perversions, et les liens complexes entre l'amour et la haine, la tendresse et l'agressivité.

Ce volume est une synthèse magistrale des réflexions de Reik sur la psychologie des émotions amoureuses. Il est apprécié pour sa profondeur clinique et sa capacité à décrire avec finesse les paradoxes de la vie affective humaine.

 

"Psychology Of Sex Relations" (1945)

Traduction française : Aucune traduction française récente et largement diffusée n'est recensée. Il est possible qu'il ait été partiellement intégré dans des recueils.

Dans ce livre, Reik examine les dynamiques psychologiques qui sous-tendent les relations entre les sexes, au-delà de la simple pulsion sexuelle. Il analyse comment les peurs, les attentes sociales, les images parentales et les conflits narcissiques façonnent l'attirance et les difficultés relationnelles.

C'est un ouvrage pionnier dans l'étude psychanalytique des relations de couple. Il a contribué à déplacer l'attention de la seule "pulsion sexuelle" vers la complexité des interactions émotionnelles et des projections inconscientes dans la relation hétérosexuelle.

 

"The Creation of Woman" (1960)

Traduction française : La Création de la femme (traduction par M. Sissung, Éditions Complexe, 1993).

Reik propose une interprétation psychanalytique du mythe biblique de la création d'Ève à partir de la côte d'Adam. Il y voit une représentation symbolique de processus psychiques profonds : la bisexualité originaire, l'anxiété de castration masculine (la "côte" comme symbole phallique perdu), et la perception de la femme comme un être à la fois fascinant et inquiétant ("l'inquiétante étrangeté").

Cet essai est un excellent exemple de la méthode de Reik pour déchiffrer la signification inconsciente des mythes. Il montre comment un récit apparemment simple peut condenser des vérités fondamentales sur le développement psychosexuel et les angoisses humaines.

 

"The Many Faces of Sex: Observations by an Old Psychoanalyst" (1966)

Traduction française : Les Visages multiples du sexe : Observations d'un vieux psychanalyste (traduction par F. L. de A. Machado, Éditions Payot, 1997).

Dernier grand ouvrage de Reik, il s'agit d'une réflexion mûrie sur la sexualité humaine, nourrie de décennies de pratique clinique. Il revient sur des thèmes qui lui sont chers (le masochisme, la jalousie) avec la sagesse et la sérénité de l'âge. Il insiste sur la complexité et les contradictions de la vie sexuelle, qui ne peut être réduite à une simple mécanique pulsionnelle.

Ce livre offre une synthèse testamentaire de sa pensée. Il représente l'aboutissement de sa vision humaniste et littéraire de la psychanalyse, soulignant la résilience de l'esprit humain et la richesse infinie de ses manifestations inconscientes.

 

"Sex in Man and Woman : Its Emotional Variations" (1960)

Traduction française : L'Homme et la femme : leurs variations affectives (traduction par Fernand L. de A. Machado, Payot, 1997).

Dans cet ouvrage, Reik approfondit l'un de ses thèmes de prédilection : la différence fondamentale entre la sexualité masculine et féminine, qu'il situe bien plus dans la sphère émotionnelle et psychique que dans la simple biologie. Il nous explique que l'homme et la femme vivent et ressentent la sexualité de manière radicalement différente, voire souvent opposée. Pour Reik, la sexualité masculine est plus directe, localisée, et tend à être séparée des sentiments tendres, du moins initialement. Elle est souvent liée à une quête de conquête et de performance. La sexualité féminine, en revanche, est présentée comme plus diffuse, plus intimement liée à la personne globale de son partenaire, et intégrant de manière inextricable tendresse, sensualité et passion. Il explore des conséquences de cette divergence, telles que les incompréhensions dans le couple, les différences dans l'expérience de la jalousie, et les variations du désir.

L'ouvrage est typique du style de Reik : riche en exemples cliniques et littéraires, et s'éloignant des théories purement pulsionnelles pour se concentrer sur la complexité des vécus subjectifs. Il peut être considéré comme un approfondissement spécifique des thèmes abordés dans son recueil majeur "Of Love and Lust", en se focalisant sur le "fossé émotionnel" entre les hommes et les femmes. Peut sembler daté ...

 


Sándor Ferenczi (1873-1933) et « Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle » (1924)

Ferenczi était le « fils chéri » et l'ami intime de Freud. Leur relation était profondément affective, faite d'admiration et d'une certaine tendresse paternelle de la part de Freud. Cependant, dans les années 1920, leur relation se tendit à mesure que Ferenczi s'éloignait théoriquement et techniquement (en prônant une attitude plus chaleureuse et maternelle envers le patient).

Le refoulement du trauma réel ...

Ferenczi a osé redire ce que Freud avait brièvement envisagé avant de reculer, que les récits de trauma sexuel des patients ne sont pas seulement des fantasmes, mais des réalités psychiques vécues...

Freud avait, dès 1897, abandonné sa “théorie de la séduction” (qui liait la névrose à un abus réel), au profit de la théorie du fantasme. Ferenczi, lui, y revient en 1932, mais avec des concepts cliniques bien plus précis. Il faudra attendre les années 1960–1970 (Judith Dupont, Michael Balint, la revue Le Coq-Héron) pour que la figure de Ferenczi soit réhabilitée en France et dans le monde. Mais cette redécouverte se fait dans un contexte nouveau, post-Freudien, post-68, et plus ouvert à la parole de l’enfant, du corps, du patient.

- "Thalassa" est une œuvre audacieuse et spéculative, une « bioanalyse » qui relie la sexualité humaine à des souvenirs phylogénétiques. Ferenczi y propose que l'acte sexuel est une tentative de retourner dans le ventre maternel (symbolisé par l'océan primordial, Thalassa), et que l'angoisse de la naissance est le prototype de toute angoisse.

L'avis de Freud était ambivalent. D'un côté, il admirait l'audace et l'imagination « géniale » de Ferenczi. Il écrivit à Ferenczi que Thalassa était « la plus belle chose que [tu] aies écrite ». De l'autre, il était profondément sceptique vis-à-vis de ses fondements scientifiques et de sa spéculation phylogénétique excessive. Pour Freud, c'était un jeu intellectuel brillant mais non scientifique, un signe du glissement de Ferenczi vers un mysticisme qui les séparait.


Sándor Ferenczi (1873-1933)

Né à Miskolc, issu d'un milieu intellectuel budapestois qui souhaitait faire entrer la Hongrie dans une modernité à l'image des démocraties occidentales, et donc particulièrement sensible à toutes les idées d'avant-garde, Ferenczi est un esprit animé par la tolérance et une curiosité sans frein : médecine généraliste, pratiquant neurologie et psychiatrie, féru de spiritisme, de télépathie, d'occultisme, pratiquant l'hypnose, fasciné par toutes les drogues et tous les phénomènes psychomatiques, il est dès 1906, à 33 ans, le disciple favori de Freud, et de ceux qui ont le plus contribué à l'extension de la psychanalyse en dehors de l'Autriche. Un milliers de lettres furent échangées entre les deux hommes au travers desquelles Frenczi se montre plus thérapeute que Freud (on lui impute la notion de contre-transfert). En 1908, il mena une analyse sa maîtresse, Gizella Palos, puis sa fille cadette, Elma, qu'il épousa pour se rétracter par la suite, confondant dans un même mouvement désir, amour, transfert, contre-transfert, sous le regard bienveillant de Freud.

Les années 1913-1919 correspondent à la fois aux années de guerre et à la rupture de Freud et Jung. Ferenczi est résolument du côté de Freud ("Critique de "Métamorphoses et symboles de la libido" de Jung). Mobilisé comme médecin militaire, il profite des ses permissions pour entreprendre une analyse avec Freud en 1914, qui fut interrompue par la guerre et reprise en 1916. L'instauration d'un gouvernement progressiste à Budapest en 1918 lui permit d'accéder à la première chaire de psychanalyse jamais créée mais qu'il n'eut cependant jamais le temps d'occuper effectivement mais où s'illustrera en 1939 Michael Balint. Il initie à la même époque Mélanie Klein à pratique analytique.

Les années 1919-1926 voient Ferenczi mener des expériences techniques controversées («technique active») qui aboutissent à partir de 1923 à une divergence avec Freud. Il renonce finalement à sa méthode active en s'efforçant d'élaborer ce qu'elle lui a apporté de connaissances et de compréhension, notamment dans le champ du transfert, voire du contre-transfert.

1924 est l'année de son chef d'oeuvre: "Thalassa" traite des origines biologiques et psychanalytiques de la vie sexuelle chez l'homme et la femme et développe ce fameux  "sentiment thalassique" qui est celui du désir de retour à la vie intra-utérine comme pulsion fondamentale de tout coït, le tout dans une synthèse qui met en perspective les étapes du développement sexuel et du développement de vie sur Terre. Du point de vue théorique, ses travaux ouvrent la voie à partir de 1927 à une étude plus attentive des relations précoces entre mère et enfant, de l'enfant dans le patient et de l'importance primordiale du traumatisme infantile. 

 

"Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle" (1924)

Avec"Thalassa" Ferenczi quitte le cadre strict de la métapsychologie freudienne pour se tourner vers une psychanalyse du corps et s’intéresser à la dimension somatique, prénatale, et aux régressions archaïques.

Un mouvement qui annonce déjà ses futures réflexions sur la “confusion de langues entre l’adulte et l’enfant” (1932) et sa clinique de la régression réparatrice et du tact thérapeutique.

Le point de départ : la métaphore du retour à la mer - Ferenczi part d’un constat biologique et d’un fantasme inconscient : tous les organismes proviennent de la mer, et la vie s’efforce inconsciemment d’y retourner. Pour lui, la mer est le premier utérus, le “sein primordial” de la vie. D’où l’idée que la fécondation rejoue symboliquement le retour de l’être à l’eau originelle, que la sexualité humaine, loin d’être seulement pulsionnelle, serait la répétition d’une nostalgie cosmique (le désir de retourner à l’état d’unité première, liquide, océanique). Ainsi, le coït devient un microcosme, une tentative d’abolir la séparation entre deux êtres, reproduisant à petite échelle la fusion primordiale de la vie avec la mer-mère.

Ferenczi lie cette idée à une biologie évolutive du psychisme (une “phylogenèse du désir”). Autrement dit, le développement biologique de l’espèce (phylogenèse) est rejoué dans chaque individu (ontogenèse). Le désir humain conserve la trace mnésique de cette séparation originelle d’avec le monde aquatique - un traumatisme cosmique à l’origine de toutes les quêtes de fusion, d’amour et de jouissance.

Ferenczi va plus loin et imagine une cosmogonie du vivant, une histoire du monde animée par le principe de retour ..

- La matière, en se différenciant, produit la vie ;

- a vie, en se complexifiant, produit la conscience ;

- et la conscience, par le désir, cherche à revenir à son origine.

C’est une cosmogonie circulaire, où la fin (le désir d’union, la mort, la dissolution) rejoint le commencement (la mer originelle, la fusion).

Ce n’est donc pas seulement biologique; c’est une vision métaphysique du vivant comme oscillation entre différenciation et retour à l’unité. Le désir est la pulsion de retour au cosmos, ce que Freud appelait la “pulsion de mort”, mais chez Ferenczi elle devient une pulsion de réintégration aimante plutôt que destructrice.

Quel impact dans la psychanalyse? Ferenczi ne fait pas de spéculation gratuite, cette cosmogonie éclaire sa clinique du trauma et de la tendresse.

- le trauma, c’est la rupture violente de la continuité du vivant (comme la sortie du fœtus hors du milieu amniotique).

- le soin analytique, au contraire, vise à restaurer une continuité affective et sensorielle — une “mer intérieure” où le patient peut à nouveau se sentir porté.

Ainsi, l’analyste devient figure cosmique : non pas un observateur froid, mais une présence vitale qui participe au rétablissement du courant vivant interrompu.

 

"Confusion de langue entre les adultes et l'enfant"

(Sprachverwirrung zwischen dem Erwachsenen und dem Kind, 1932)

 Les publications évoquées ici chez Payot ne sont pas de simples traductions mais forment une véritable mise en scène éditoriale et historique de Ferenczi, qui a structuré la manière dont le public francophone a redécouvert son œuvre. "Sprachverwirrung zwischen dem Erwachsenen und dem Kind" (Traduction 1969, coll. “Petite Bibliothèque Payot”)  est le dernier grand texte de Ferenczi, lu au Congrès international de Wiesbaden en 1932, un an avant sa mort. C’est aussi son testament clinique et éthique.

L'adulte et l'enfant ne parlent pas la même langue. L'adulte impose à l'enfant un langage de passion et empreint de sexualité inconsciente qui dépasse les capacités de métabolisation de l'enfant, ouvrant à la possibilité d'un véritable traumatisme, menant vers le clivage du moi et le repli sur soi. 

Ferenczi y développe sa théorie du traumatisme sexuel de l’enfant, qu’il reformule en termes de confusion de langues,

- L’enfant parle le langage de la tendresse ;

- L’adulte abuseur parle le langage de la passion ;

- - La violence du malentendu détruit la confiance, le corps, la parole. L’enfant, pour survivre, se scinde en une partie qui continue à vivre dans la soumission et la honte, et une autre qui s’enfouit dans un mutisme psychique..

C’est ici qu’il introduit l’idée fondamentale du clivage traumatique et de la dissociation du moi, préfigurant la psychologie des traumas modernes. Ce texte bouleverse les fondements techniques de la psychanalyse : il accuse la neutralité froide de l’analyste et plaide pour une empathie réparatrice.

Quand Payot publie ce texte en 1969, c’est un événement majeur. On redécouvre Ferenczi comme le précurseur de la psychanalyse du trauma, et non plus comme l’élève biologisant de Freud (Thalassa). Il parle au monde post-soixante-huitard : à une psychanalyse plus humaniste, sensible à la souffrance et au corps. Le Ferenczi de 1969 est devenu le psychanalyste de la vérité du patient, celui qui ose parler de la violence de l’adulte et du silence du maître (Freud inclus).

On considère que ce texte représente à la fois l’aboutissement de toute la pensée de Ferenczi, une critique radicale de la technique analytique, et et une intuition clinique d’une actualité bouleversante (trauma, dissociation, réparation, empathie). C’est un texte court, limpide, bouleversant, où Ferenczi concentre tout ce que la psychanalyse freudienne ne voulait pas encore entendre...

Contre la “vérité interprétative” de Freud, il affirme une vérité émotionnelle et historique :

 

le patient dit vrai quand il dit qu’il a été blessé. C’est une rupture majeure avec le freudisme classique, où la vérité du patient était souvent rabattue sur la fantasmatisation : la guérison passe par la reconnaissance de la réalité du trauma, pas par son interprétation....

 

"L'enfant dans l'adulte"

"Avec la sensibilité particulière qu'il avait à l'égard des souffrances de l'enfant, Ferenczi n'a eu de cesse de retrouver, enfoui dans l'adulte, l'enfant blessé, traumatisé qu'il a été. Comment le ramener dans la séance ? Comment l'entendre ? Comment le traiter ? Si Freud a révélé la part de l'infantile toujours active dans la vie psychique de l'adulte, c'est bien Ferenczi qui a développé cette idée jusque dans ses aboutissements les plus ultimes, montrant combien ces parties infantiles ne cessent d'orienter et d'animer l'existence."

C'est un titre inventé par Payot, qui désigne le noyau de toute la pensée ferenczienne tardive : l’adulte est traversé, hanté, structuré par l’enfant blessé qu’il a été. Il traduit, de manière poétique et accessible, la thèse de "Confusion de langues" : le traumatisme infantil détermine le rapport à soi et à l’autre.

Recueil posthume, établi par M. Balint et J. Dupont, ce livre est une anthologie thématique, rassemblant des articles de Ferenczi sur la régression, la tendresse, la technique analytique, la formation du moi et la compassion clinique. Payot, sous l’impulsion de Judith Dupont, construit ici le Ferenczi “psychothérapeute”, un clinicien du lien, de la régression, de la tendresse, un penseur en avance sur Winnicott, Balint, Rogers, la psychanalyse relationnelle.

 

Œuvres complètes (1908-1933)

L'édition des Oeuvres complètes en quatre tomes a été entreprise par Michael Balint et Judith Dupont, Editions Payot, c'est une édition savante qui scelle la réhabilitation universitaire de Ferenczi, après que les précédentes publications avaient suscité sa réhabilitation affective et clinique. Grâce à la rigueur de Judith Dupont, Ferenczi quitte enfin son statut d’hérétique marginal. Les Œuvres complètes font ainsi apparaître le Ferenczi freudien orthodoxe (avant 1918, technique classique, métapsychologie pulsionnelle), le Ferenczi expérimental (Thalassa, 1924, biologie, sexualité, régression thalassale) et le Ferenczi clinique et critique (1928–1933, tendresse, trauma, analyste empathique) ...

Le tome I regroupe les textes écrits entre 1908 et 1912 et comprend des classiques de la littérature analytique comme "Transfert et introjection", "Mots obscènes", "Le rôle de l'homosexualité dans la pathogénie de la paranoïa", "L'alcool et les névroses", "Symptomes transitoires", ou encore "Philosophie et psychanalyse". Le tome II regroupe les textes écrits entre 1913 et 1919 :  "L'homoérotisme : nosologie de l'homosexualité masculine", "Un petit homme coq", précieux pendant au "Petit Hans" de Freud et "La technique psychanalytique", résumé de la technique "classique" telle que Ferenczi l'a aménagée. Le tome III regroupe les textes écrits entre 1919 et 1926 et notamment le célèbre "Thalassa, essai sur la théorie de la génitalité", cette oeuvre dont Freud disait qu'elle était "la plus brillante et la plus profonde de la pensée de Ferenczi [...], la plus hardie, peut-être, des applications de la psychanalyse qui ait jamais été tentée". Le tome IV regroupe les textes écrits entre 1927 et 1933 et sans doute les plus originaux de l'auteur : "Confusion de langue entre les adultes et l'enfant", "lasticité de la technique psychanalytique", "Principe de relaxation et de néocatharsis", et les articles de Ferenczi publiés à titre posthume. 


Otto Rank (1884-1939) et « Le Trauma de la Naissance » (1924)

Rank était un protégé très proche, le secrétaire de la Société psychanalytique de Vienne et un fils adoptif intellectuel. Sa défection fut l'une des plus douloureuses pour Freud.

"Le Trauma de la Naissance" propose que l'angoisse de la séparation d'avec la mère à la naissance est le trauma fondamental, le prototype de toute anxiété ultérieure (y compris l'angoisse de castration). Rank en déduisait que la cure psychanalytique devait être brève et centrée sur la ré-expérimentation et le dépassement de ce trauma.

La réaction de Freud fut catégoriquement négative. Il vit dans le livre de Rank une trahison majeure. En plaçant le trauma de la naissance au-dessus du complexe d'Œdipe et de l'angoisse de castration, Rank minait les fondements mêmes de la théorie freudienne. Pour Freud, c'était une régression théorique et un acte de rébellion. La publication de ce livre marqua la rupture définitive entre les deux hommes. Freud le percevait comme une tentative de « court-circuiter » l'analyse en évitant le complexe d'Œdipe.


Otto Rank (1884-1939)

Né à Vienne dans une famille modeste marquée par la mésentente et l'alcoolisme, Otto Rank entre dans le cercle des initiés de Freud à 26 ans : apprenti-tourneur autodidacte, multipliant les handicaps (rhumatisme articulaire, laideur chronique, abusé sexuellement dans son enfance, phobique, ne supportant pas de toucher quoique ce soit sans gants), Freud en fait un quasi fils adoptif et lui confie les premières transcriptions de leurs réunions. Otto Rank, à la différence des autres disciples de Freud, ne s'intéresse pas tant aux applications cliniques de la psychanalyse qu'aux rêves, au symbolisme, à la mythologie, au narcissisme, à la sexualité infantile, à l'analyse de l'inceste et à la nudité dans les légendes et la poésie ("Der Mythus von der Geburt des Helden", 1909; "Das Inzest-Motiv in Dichtung und Sage. Grundzüge einer Psychologie des dichterischen Schaffens", 1912).

Sa publication, en 1924, du "Traumatisme de la naissance" ("Das Trauma der Geburt und seine Bedeutung für die Psychoanalyse") marque le début de ses divergences avec l'orthodoxie freudienne : il y récuse en effet la fonction centrale du complexe d'Œdipe au profit de l'angoisse de la naissance, et au-delà voit dans l’acte même de naître le modèle de tout rapport sexuel ultérieur.

Rank émigre définitivement en 1934 à New York, où il adapte la psychanalyse aux besoins d'une société industrielle américaine et s'oriente vers une psychothérapie de la relation, en rupture complète avec l'approche freudienne.  

«Freud, écrit-il, estime que l'individu est dominé par la vie instinctuelle (le ça) et qu'il est soumis par le surmoi à un processus de refoulement ; ce serait un être sans volonté soumis aux caprices de deux forces impersonnelles. Au contraire, je vois dans la volonté une organisation directrice et positive et une intégration du moi, qui, tout en refoulant et en contrôlant les pulsions instinctuelles, les utilise d'une façon créatrice. » La thérapie rankienne est centrée sur la volonté comme sur une force positive qui doit être libérée pour développer l'auto-affirmation de l'individu (Volonté et psychothérapie, Analyse du processus thérapeutique dans son rapport avec la relation thérapeutique, 1936). 


"Traumatisme de la naissance" ("Das Trauma der Geburt" , 1924)

"Influence de la vie prénatale sur l’évolution de la vie psychique individuelle et collective" - "Donner une base biologique à l'inconscient, tel est l'enjeu du "Traumatisme de la naissance", sans doute le livre le plus célèbre d'Otto Rank. Son statut d'œuvre "iconoclaste" lui a valu d'être marginalisée pendant des décennies au sein de l'orthodoxie freudienne, mais c'est précisément ce qui en fait aujourd'hui une pièce maîtresse pour comprendre l'évolution de la pensée psychanalytique et psychothérapeutique au XXe siècle.

 

"Le Traumatisme de la naissance" (2002), chez Payot (dans la collection "Petite Bibliothèque Payot"), traduction Dr. Daphné de Marignac, constitue la seule traduction française disponible; mais une traduction qui n'a pas été réalisée à partir du texte allemand original, mais de sa version anglaise de 1929 (The Trauma of Birth). La traduction du titre par "Le Traumatisme de la naissance" est déjà un choix lourd de sens. Le mot allemand "Trauma" peut en effet signifier "traumatisme", mais il a aussi le sens plus large et moins clinique d'"événement fondateur marquant", de "blessure" ou d'"épreuve". Le choix du terme "traumatisme" oriente d'emblée la lecture dans un sens plus pathologique et dramatique que ne le suggère peut-être l'original.

C'est cette traduction de 1929 qui a fait connaître Rank au public anglophone et qui a eu une influence immense sur des figures comme Anaïs Nin, Henry Miller ou des psychanalystes américains. D'un point de vue historique, c'est un document important. L'idéal est de lire l'original allemand, "Das Trauma der Geburt"...

 

Avec cet ouvrage publié en 1924, Rank, que Freud considérait comme son "fils adoptif" (et secrétaire du Comité secret de Freud), prend de la distance avec la doctrine freudienne classique : Rank utilise le "trauma de la naissance" pour déplacer le complexe d'Œdipe de son statut central .... 

 

Pour Freud, l'angoisse fondamentale est la castration ; pour Rank, elle est la séparation d'avec la mère. C'est un changement de paradigme majeur qui a été vécu comme une trahison par Freud et son cercle, menant à l'exclusion de Rank...

 

Rank postule que l'acte même de la naissance est le prototype de toute anxiété ultérieure. La vie est ensuite vue comme une tentative de compenser cette séparation traumatique initiale, que ce soit par le retour symbolique à la mère (dans les relations amoureuses, la créativité, la religion) ou par la peur de ce retour (angoisse de mort, claustrophobie).

 

Avant Klein et Winnicott, Rank est le premier à mettre la relation pré-œdipienne, dyadique (mère-enfant), au fondement de la psyché. Il ouvre la voie à une psychanalyse qui ne se concentre plus presque exclusivement sur le triangle œdipien et le père.

Mélanie Klein a lu Rank et a été influencée par son accent sur la vie psychique très précoce du nourrisson, même si elle en a donné une interprétation différente (envie, angoisses de persécution).

Donald Winnicott est sans doute celui qui a le plus développé, de manière indépendante mais convergente, les intuitions de Rank. Ses concepts d'"inquiétante étrangeté" (impingement), de "préoccupation maternelle primaire" et de la "mère-environnement" font directement écho à l'importance rankienne de la dyade primitive et de la qualité de l'"holding".

John Bowlby, bien que critique envers la psychanalyse, partage avec Rank l'idée qu'une séparation réelle et précoce (et non un fantasme) est à l'origine de troubles profonds. La théorie de l'attachement peut être vue comme une validation empirique et scientifique de l'intuition clinique de Rank.

 

C'est aussi une théorie de la créativité et de la volonté ...

Rank ne voit pas seulement le trauma de la naissance comme une source de pathologie. Pour lui, c'est aussi le moteur de la créativité humaine. L'artiste, l'écrivain, le philosophe, cherchent à surmonter activement leur condition en créant des œuvres qui leur survivent. Cette idée a directement influencé des artistes et intellectuels comme Anaïs Nin et Henry Miller, dont Rank était le psychanalyste. Plus tard, Rank développera une "psychologie de la volonté" où l'individu n'est plus seulement le jouet de ses pulsions, mais un être capable de se réformer activement.

 

La technique thérapeutique que Rank déduit de sa théorie est révolutionnaire ... 

Puisque la névrose est une répétition du trauma de séparation, la thérapie elle-même devient un microcosme de ce trauma. Il fixe des dates de fin de thérapie à l'avance, faisant de la séparation d'avec l'analyste l'enjeu central du travail. Cette idée de la "séparation comme guérison" a profondément influencé Carl Rogers (thérapie centrée sur le client) et les thérapies brèves orientées vers les solutions.

 

En situant l'origine du psychisme dans une expérience corporelle et pré-verbale (la naissance), Rank fournit un modèle pour comprendre les troubles où le corps et l'angoisse primitive sont au premier plan, bien avant que ces concepts ne soient formalisés. Son travail résonne fortement avec la clinique des états-limites (borderline), où les problématiques d'abandon, de fusion et de séparation sont centrales.

 

Enfin, Rank applique sa théorie à l'analyse des mythes et des rites. Le héros qui affronte des épreuves, le paradis perdu, le baptême (renaissance symbolique), la recherche de la Terre Promise sont tous interprétés comme des expressions de ce désir de retour à un état de complétude primal. Il offre ainsi une grille de lecture culturelle cohérente et puissante.


"L'Art et l'artiste" ("Kunst und Künstler. Studien zur Genese und Entwicklung des Schaffensdranges", 1932)

Une œuvre de maturité de Rank, celle où il systématise sa pensée et l'applique à une théorie générale de la création culturelle. Olivier Agid a traduit l'ouvrage directement depuis l'original allemand, "Kunst und Künstler", lui-même était un fin connaisseur de l'œuvre de Rank et de la psychanalyse. Sa traduction est précise, respectueuse des concepts et accompagnée d'une préface substantielle qui situe parfaitement l'œuvre dans le parcours intellectuel de Rank. Le sous-titre, Création et développement, rend bien compte de l'original, "Studien zur Genese und Entwicklung des Schaffensdranges" (Études sur la genèse et le développement de la pulsion créatrice).

 

Ce classique de la littérature psychanalytique est l'une des premières oeuvres qui aient été consacrées à l'étude de la relation entre l'art et l'artiste ...

Otto Rank explore ici la pulsion créatrice de l'homme pour parvenir à une compréhension de ses manifestations artistiques, à travers leur développement culturel et leur signification spirituelle. Car le besoin de créer, chez l'homme, ne trouve pas son expression dans les seules oeuvres d'art, il produit également la religion, la mythologie et les institutions sociales correspondantes. Il produit la culture tout entière, dont les oeuvres d'art, à une époque stylistique particulière, doivent être regardées comme l'une des formes d'expression.

 

1. Une "Psychologie Générale" de la Création ...

Rank ne se contente pas de psychanalyser les artistes. Il propose une théorie unifiée de la "pulsion créatrice" (Schaffensdrang) comme force fondamentale de l'être humain, au même titre que les pulsions de vie et de mort freudiennes. Cette pulsion est la réponse positive et active au "trauma de la naissance".

2. La Dialectique de l'Artiste et de la Société (l' "Volonté" et le "Collectif")

C'est le cœur de l'ouvrage. Rank analyse la création comme une tension permanente entre 

- La Volonté individuelle de l'artiste : Son besoin de s'immortaliser, d'affirmer sa personnalité unique, de se différencier du collectif. L'artiste est celui qui assume consciemment le projet de se (re)créer lui-même.

- Les Impératifs collectifs (la "Volonté collective") : Les styles, les canons, les religions, les idéologies qui fournissent des formes et des contenus préétablis. La société a besoin de l'art pour donner une forme à son angoisse existentielle, mais elle cherche aussi à contrôler et à formater la création.

L'histoire de l'art est alors lue comme l'histoire de cette négociation. L'artiste de génie est celui qui arrive à imposer sa volonté individuelle en transformant la volonté collective.

3. Une Typologie des Artistes et de l'Évolution de l'Art

Rank propose une vision évolutive et dialectique de l'histoire de l'art, corrélée au développement de la conscience de soi ...

- L'artiste "normal" (ancien type) : Il est au service du collectif (artisan des cathédrales, artiste de cour). Il incarne la volonté collective.

- L'artiste "névrosé" (type transitionnel) : Apparaissant avec la Renaissance et l'individualisme, il est déchiré entre sa volonté individuelle et les demandes du collectif. Son conflit intérieur est le moteur de sa création, mais aussi la source de sa souffrance.

- L'artiste "créateur" ou "productif" (nouveau type) : L'idéal rankien. C'est l'artiste qui assume pleinement sa volonté individuelle, se confronte consciemment à l'angoisse de la séparation et de la mort, et utilise la création non pas comme une compensation névrotique, mais comme une affirmation existentielle. Rank voit ce type émerger dans la modernité.

4. Une Anticipation de Thèses Majeures du XXe Siècle

Les idées de Rank dans ce livre sont d'une modernité frappante ...

- La "mort de l'art" (Hegel) et la "mort de Dieu" (Nietzsche) : Rank analyse comment la perte des certitudes religieuses et collectives place l'artiste dans une position inédite et angoissante de créateur absolu, responsable de donner un sens au monde.

- La sociologie de l'art (Pierre Bourdieu) : Son analyse de la relation entre le champ artistique (le collectif) et l'artiste (l'individu) préfigure les travaux de Bourdieu sur le "champ" culturel.

- La psychologie humaniste et existentielle (Rollo May, Abraham Maslow) : Sa conception de la création comme "actualisation de soi" et de la "volonté" comme force positive est au fondement de la psychologie humaniste.

Ernest Becker, dans son livre "Pulitzer The Denial of Death" (1973), reconnaît explicitement Rank comme son influence majeure, développant l'idée que la culture est un "système héroïque" de déni de la mort.

Une passerelle magistrale entre la psychanalyse, l'histoire de l'art, la sociologie et la philosophie existentielle ...


"Volonté et psychothérapie" (1936)

Ce livre représente l'aboutissement de la pensée de Rank en psychothérapie. Soigner un névrosé, ce n'est pas lui faire réintégrer le monde des gens «normaux» mais, bien au contraire, réveiller en lui une créativité enfouie. Otto Rank a toujours considéré le névrosé comme un artiste réduit à l'impuissance, un créateur muselé par sa propre volonté de négation. Dès lors, il s'agit d'encourager le moi, de le fortifier dans sa volonté, jusqu'ici contrariée et étouffée, d'auto-affirmation créatrice, de lui donner toutes ses chances d'expression et, par là, de lui permettre d'échapper à la loi collective et au nivellement des personnalités. En participant dynamiquement - fût-ce avec l'énergie du désespoir - à l'entreprise thérapeutique, le névrosé peut inverser le cours des choses et devenir comme le thérapeute un véritable créateur...

Samuel Jankélévitch (le père du philosophe Vladimir Jankélévitch) a traduit le livre depuis la version anglaise, "Will Therapy", publiée en 1936, un traducteur professionnel et littéraire très réputé de l'époque. 

"Volonté et psychothérapie" est, avec "L'Art et l'artiste", le livre le plus abouti de Rank. C'est le texte fondateur de la psychothérapie brève, existentielle et relationnelle. Rank y opère une rupture radicale avec le modèle freudien orthodoxe.

 

Un Livre Fondateur de la Psychothérapie Moderne qui place la volonté et la capacité de choix de l'individu au centre du processus de guérison ...

 

1. Le Décentrage de l'Inconscient vers la Relation (Ici-et-Maintenant) ...

Pour Rank, le cœur de la thérapie n'est pas la reconstruction du passé ou l'interprétation de l'inconscient, mais la relation vivante et actuelle entre le thérapeute et le patient. C'est dans ce "laboratoire relationnel" que se rejoue la problématique centrale de la séparation et de la volonté individuelle.

 

2. La "Volonté" comme Force Positive et Créatrice ...

C'est le concept central. Rank réhabilite la volonté, que la psychanalyse voyait souvent comme une simple rationalisation de pulsions. Pour lui, la volonté est la force d'organisation du moi, la capacité de l'individu à s'affirmer, à faire des choix, à se diriger lui-même.

La névrose n'est pas un conflit pulsionnel, mais un conflit de volonté : la peur de la vie (affirmer sa volonté) et la peur de la mort (perdre son individualité).

Le but de la thérapie n'est pas la "guérison" d'un symptôme, mais l'apprentissage de l'utilisation créative de sa volonté.

 

3. La Thérapie Active et Structurée dans le Temps ...

Rank invente des techniques novatrices qui rompent avec la psychanalyse classique,

- La Fixation de la Date de Fin Dès le Début : C'est sa contribution la plus célèbre. En fixant une fin dès le départ, il replace la problématique de la séparation au centre du processus. La fin de la thérapie devient une "nouvelle naissance", une répétition réussie du trauma de la séparation, où le patient peut cette fois-ci assumer activement son départ.

- L'Accent sur l'Expérience Émotionnelle : Il privilégie l'expérience vécue (l'"affect") dans la relation thérapeute-patient par rapport à l'intellectualisation et aux souvenirs. C'est le "vivre" qui guérit, non le "comprendre" de manière froide.

 

L'impact de "Volonté et psychothérapie" a été considérable, bien que souvent non cité, car Rank était un auteur marginalisé par l'establishment psychanalytique.

- Carl Rogers (Approche Centrée sur la Personne) : L'influence de Rank sur Rogers est directe et profonde. Le passage de la "thérapie non-directive" à l'approche "centrée-sur-la-personne" doit beaucoup à Rank. L'idée que le thérapeute est un "facilitateur" dans une relation authentique, l'accent mis sur le présent et la capacité d'auto-direction du client sont des concepts rankiens fondamentaux.

- Les Thérapies Brèves et Stratégiques (École de Palo Alto) : La technique de la date de fin fixe et l'idée de se concentrer sur le problème présent et la solution future sont des pierres angulaires des thérapies brèves.

- Les Thérapies Existentielles et Humanistes (Rollo May, Irvin Yalom) : La vision de Rank de l'homme confronté à l'angoisse de la vie et de la mort, et devant créer du sens grâce à sa volonté, est une contribution majeure à la psychologie existentielle. Rollo May, qui a introduit l'existentialisme en Amérique, a été profondément marqué par Rank.

- La Psychanalyse Relationnelle Moderne : Aujourd'hui, de nombreux psychanalystes redécouvrent Rank comme un précurseur de l'importance de la relation thérapeutique comme facteur de changement, bien au-delà de la simple interprétation.


Georg Groddeck (1866-1934) et « Le Livre du Ça » (1923)

Groddeck n'était pas un disciple, mais un « compagnon de route » original et indépendant. Médecin balnéologue dirigeant une clinique à Baden-Baden, il avait développé ses propres idées avant de rencontrer la psychanalyse. Freud avait pour lui une affection amusée et une grande estime pour son intuition clinique, tout en gardant ses distances sur le plan théorique.

"Le Livre du Ça" est un ouvrage semi-romanesque où Groddeck développe sa conviction que toutes les maladies, physiques et mentales, sont des productions du « Ça » (un terme qu'il a inventé et que Freud a repris). Pour Groddeck, le Ça est une force obscure et créatrice qui nous « habite ».

 

- La popularisation du concept de "Ça" (Das Es)  ...

C'est Groddeck qui, le premier, a mis ce concept au centre de sa théorie et de sa pratique. Pour lui, l'être humain est "vécu par un Ça" inconnu et tout-puissant. Le Ça est la force fondamentale, inconsciente, qui régit non seulement notre vie psychique, mais aussi notre corps. Il est à l'origine de nos pensées, nos rêves, mais aussi de nos maladies et de nos guérisons.

 

 

- Le lien indissoluble entre le psychique et le somatique  ...

Groddeck est considéré comme un des pères de la médecine psychosomatique. Pour lui, le corps n'est pas une machine qui dysfonctionne de manière aléatoire ; il est l'expression symbolique du Ça. Une maladie (un ulcère, de l'asthme, un cancer) est un "langage" du corps, un message du Ça qu'il faut savoir interpréter. Mais Groddeck n'est pas le fondateur de la médecine psychosomatique telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, mais plutôt le prophète d'une vision plus radicale et holistique de la maladie, où le corps et l'esprit ne font qu'un.

Certes, Groddeck a été le premier à affirmer de manière systématique que toute maladie organique a une dimension psychique et un sens qui peut être interprété, au-delà des causes physiques (bacilles, toxines, etc.). Il a de même plaidé pour que le traitement ne se limite pas aux soins physiques, mais qu'il intègre la compréhension du symptôme. Pour lui, guérir vraiment signifie réinscrire le symptôme dans l'unité psychophysique de la personne. Le symptôme est une expression de la situation globale de l'individu. Mais Groddeck appliquait sa théorie sans exception à toutes les maladies. La médecine psychosomatique moderne, elle, isole une catégorie spécifique de maladies (comme l'asthme, l'eczéma, les ulcères) qu'elle qualifie de "psychosomatiques". 

En créant trois catégories (maladies purement somatiques, purement psychiques et psychosomatiques), les psychosomaticiens modernes maintiennent une séparation entre le corps et l'esprit (le dualisme). Le mot "psychosomatique" lui-même, que Groddeck n'utilisait pas, valide cette séparation entre la psyché (l'âme) et le soma (le corps). Cette conception va à l'encontre du cœur de la pensée de Groddeck, qui défendait une unité indivisible de l'être humain...

 

Quant à l'avis de Freud, un mélange de fascination et de réserve ...

Il admirait l'audace et l'originalité de Groddeck, qu'il qualifiait de « génial et fantaisiste ». Il lui écrivit : « J'estime beaucoup le médecin courageux qui, sans s'en rendre compte, est un théologien laïc ». Cependant, Freud considérait que Groddeck confondait la méthode scientifique avec l'intuition poétique et mystique. Il l'appréciait comme un allié excentrique, mais ne le prenait pas pour un scientifique rigoureux.

 


Georg Groddeck (1866-1934)

Walter Groddeck abordent les phénomènes inconscients à partir des maladies organiques et théorise la valeur symbolique des symptômes. Il s'éloigne ainsi de la théorie freudienne en considérant que l'inconscient est exclusivement somatique et disqualifiant tout recours au langage : "L'homme ne peut traduire son être dans les mots ; la parole ne le rend nullement capable de dire la vérité. Un pas de plus et on reconnaît que dans la parole se cache déjà la falsification de la vérité". Pour reprendre une formulation bien connue, le « ça » groddeckien apparaît comme substance, en deçà du mensonge des mots....

Né à Bad Kösen, en Allemagne, fils d'un médecin réputé et connu dans les cercles intellectuels de l'époque pour des travaux qui dépassaient sa discipline, Walter Georg Groddeck grandit dans l'admiration de son père, au contraire d'une mère froide et réservée qui semblait vivre dans le culte de son propre père, l'historien August Koberstein.

Devenu médecin, il ouvre un sanatorium à Baden-Baden et s'appuie tant sur des techniques corporelles telles que l'hydrothérapie et le massage que psychanalytiques.

Les années 1920 voient Freud et Groddeck en étroits contacts épistolaires, et si Freud va ainsi au-delà de l'hostilité de la plupart des analystes de l'époque pour Groddeck, il ne peut cependant le suivre sur ce qui fait pourtant son originalité : le ça est hébergé dans le corps et dans l'esprit, il est porteur de vérité absolue, il est cette puissance au travers de laquelle nous pensons vivre, il est possible de le laisser parler en soi et à travers soi, mais non pas au travers d'un langage qui n'est par essence que mensonge. Et pour Groddeck, la maladie est par excellence l'expression du Ça dont le médecin doit désormais interpréter les manifestations.

Groddeck, est donc celui qui, sans le savoir, fonde cette discipline d'interprétation du corps qui va devenir la médecine psychosomatique moderne. Nous savons que Freud emprunta à Groddeck son fameux pronom neutre, le "ça" (Es), pour l'appliquer au système inconscient, à la différence d'un Groddeck qui l'applique à l'ensemble du corps-esprit, conscient, inconscient et système végétatif. 


"Le Livre du Ça" (das Buch vom Es,1923)

"«En 1917, Freud écrivit à Groddeck : "Vous me priez instamment de vous confirmer de façon officielle que vous n'êtes pas un psychanalyste, que vous n'appartenez pas au groupe de mes disciples, mais que vous pouvez prétendre avoir une position originale, indépendante [...]. Je suis obligé d'affirmer que vous êtes un superbe analyste qui a saisi l'essence de la chose sans plus pouvoir la perdre.» Cet ouvrage, publié en 1923, est constitué d'une série de lettres fictives adressées à une amie, lettres pleines d'esprit, de poésie et de malice où l'auteur développe sa propre thématique du ça, fort différente de celle de Freud. " (Editions Gallimard)

"Au cours de mes recherches dans les âmes, il m’est arrivé de temps en temps d’avoir à m’occuper de vertiges et je me suis vu forcé, je pourrais dire presque à mon corps défendant, de conclure que tout vertige est un avertissement du Ça. « Fais attention, tu vas tomber ! » Avant de vérifier cette assertion, n’oubliez pas qu’il y a deux genres de chutes : la chute réelle du corps et la chute morale, dont l’essence se retrouve dans le récit du Péché Originel. Le Ça semble hors d’état de distinguer nettement les deux genres l’un de l’autre ; ou plutôt — je préfère m’exprimer ainsi — chaque genre le fait aussitôt penser à l’autre. Le vertige équivaut donc toujours à un avertissement dans les deux sens ; il est utilisé à la fois dans son sens réel et dans son transfert symbolique. Et si le Ça considère qu’un simple vertige, un faux pas, une entorse ou se cogner à un réverbère, marcher sur un caillou pointu et souffrir d’un cor au pied ne sont pas des avertissements suffisants, il jettera l’être humain à terre, fera un trou dans son crâne épais, le blessera à l’œil ou lui brisera un membre, le membre avec lequel l’être humain s’apprête à pécher. Peut-être lui enverra-t-il aussi une maladie, la goutte, par exemple ; j’y reviendrai tout à l’heure. Au préalable, je tiens à faire remarquer que ce n’est pas moi qui tiens l’idée du meurtre pour un péché, non plus que l’envie de commettre l’adultère, de rêver de voler, d’avoir des phantasmes onaniques : c’est le Ça. Je ne suis ni pasteur ni juge, je suis médecin. Le bien et le mal ne sont pas de mon ressort ; je n’ai pas à juger, je me borne à constater que le Ça ou telle personne tient ceci ou cela pour un péché et porte ses jugements en conséquence. Pour moi, je m’efforce de mettre en pratique le commandement « Ne jugez point afin de n’être point jugés. » Je vais si loin dans cet ordre d’idées que j’essaie de ne point me juger moi-même et que je conseille à mes malades d’agir de même. Cela peut paraître édifiant ou frivole, selon qu’on l’interprète dans un sens ou dans l’autre ; au fond, ce n’est qu’un stratagème médical. Je n’ai pas peur du résultat. Quand je dis aux gens — et je le fais — : « Il faut que vous arriviez au point de ne pas hésiter à pouvoir vous accroupir en plein jour dans une rue passante, déboutonner votre culotte et faire votre tas. » J’insiste sur le mot pouvoir. La police, l’habitude et la peur inculquée depuis des siècles veilleront à ce que le malade ne « puisse » jamais le faire. Sur ce chapitre, je suis tout à fait tranquille, bien que vous me traitiez fréquemment de démon et de « corrupteur des mœurs ». En d’autres termes, quel que soit le mal que l’on se donne pour ne point juger, l’on n’y parvient jamais. Toujours, l’homme portera des jugements, cela fait partie de lui au même titre que son nez et ses yeux ; ou plus exactement, parce qu’il a des yeux et un nez, il dira toujours : « Ceci est mal… » Cela lui est nécessaire parce qu’il ne peut faire autrement que de s’adorer lui-même ; le plus modeste, le plus humble le fait. Jusqu’au Christ sur la croix, qui s’est écrié : « Mon père, mon père, pourquoi l’as-tu abandonné ? » et aussi « Tout est consommé ! ». Être pharisien, dire constamment : « Je te rends grâce, Seigneur, de ne pas être semblable à celui-là… » est profondément humain. Mais le « Dieu, sois indulgent pour moi, pauvre pécheur ! » est également humain. L’être humain, comme toutes choses, a deux faces. Tantôt il montre l’une, tantôt il exhibe l’autre ; mais elles n’en sont pas moins toutes deux présentes. Comme l’homme est obligé de croire au libre arbitre, il ne peut s’empêcher de découvrir des fautes chez lui, chez les autres, chez Dieu."

 

 

Freud a été si impressionné par le concept de Groddeck qu'il l'a emprunté et intégré dans sa seconde topique (Ça, Moi, Surmoi) en 1923, la même année que la parution du livre.

Dans "Le Moi et le Ça", Freud écrit : « Groddeck, sans doute, suit toujours notre ami S. Ferenczi dans la voie de l'approfondissement de la science ; il a l'habitude de désigner par le nom de Ça la force psychique d'où dépendent les actes que le moi accomplit avec sa conscience. » C'est un hommage immense.

Cependant, Freud tempérait son admiration. Il trouvait Groddeck trop mystique, trop porté à voir une intention symbolique dans toute maladie, et manquant de rigueur scientifique. Freud le considérait comme un "visionnaire génial" mais dont les idées devaient être "domptées" par la méthode analytique.

 

Une lettre (30?) est le cœur théorique et philosophique de l'œuvre, le lieu où Groddeck expose de la manière la plus claire et la plus frappante le concept qui donne son titre au livre et qui a tant influencé Freud. C'est la formulation la plus radicale et la plus célèbre de Groddeck. Elle renverse complètement la perspective cartésienne et la croyance en un "moi" maître dans sa propre maison. Avant Groddeck (et Freud ), l'individu pense être un "je" conscient qui décide et agit. Avec Groddeck, le "je" n'est qu'une illusion, une construction de surface. La réalité profonde est que nous sommes agis par des forces inconscientes (le Ça) qui déterminent notre psychisme et notre corps....

 

L'Aveu Radical : « Il n’y a pas de Ça... je l’ai fabriqué de toutes pièces. » ...

Au premier abord, cela semble anéantir tout l'édifice du livre. Groddeck admet que le Ça n'est pas une "chose" qu'on pourrait découvrir comme un organe, mais une construction théorique, un outil de pensée. 

- Le Piège de la Perception Humaine : Nous vivons notre existence dans l'illusion de l'individualité. Nous nous percevons comme des êtres délimités, séparés des autres par notre peau. Pour pouvoir communiquer, soigner et réfléchir à l'échelle humaine, Groddeck doit adopter ce cadre.

- Une Méthode Thérapeutique : Pour pratiquer la psychothérapie, il faut bien s'adresser à un "patient", à un "individu" qui souffre. L'hypothèse d'un "Ça individuel" est l'outil qui permet ce travail. C'est le postulat de base sans lequel l'entreprise thérapeutique serait impossible.

 

Il sait que la notion d'individu séparé est une illusion. Sa vision sous-jacente est moniste et panthéiste. Pour Groddeck, il n'y a qu'une seule réalité, une force de vie unique qu'il appelle le "Dieu-nature". Nous ne sommes pas des îles, mais des vagues temporaires à la surface d'un même océan.

 

"... Vous avez raison, il est grand temps que j’analyse sérieusement le Ça. Mais les mots sont parfois inexpressifs, c'est pourquoi je vous serais reconnaissant de faire de temps à autre le tour de l’un d’eux et de l’examiner sous toutes ses faces. Vous en concevrez une opinion nouvelle; c’est cela qui est important, et non la justesse ou la fausseté de cette opinion. Je m'’efforcerai de rester objectif. 

Pour commencer, je vais vous faire une communication affligeante : à mon avis, il n’y a pas de Ça tel que je l’ai supposé; je l’ai fabriqué de toutes pièces. Mais parce que je m'occupe essentiellement et exclusivement de l’humanité, des êtres humains, je suis obligé d’agir comme s’il existait, détachés du Dieu-nature, des individus appelés hommes. Je dois faire comme si cet individu était isolé du reste du monde par un espace vide, afin qu’il prenne vis-à-vis des choses qui sont en dehors des limites qu’il s’est lui-même fixées une position indépendante. Je sais que c’est faux; je ne m'en tiendrai pas moins fermement à l'hypothèse que chaque être humain est un Ça individuel, avec des limites définies, un commencement et une fin. 

J’insiste sur ce point, très chère amie, parce que vous avez déjà plusieurs fois tenté de m'entraîner dans des discussions sur l’Âme. Universelle, le panthéisme, Dieu-nature, etc.. Je n’en veux point entendre parler et je déclare  solennellement ici que je ne m’occuperai que de ce que j'appelle le Ça de l’être humain. 

En vertu de mon titre d’épistolier, je fais commencer le Ça à la fécondation. 

L'instant précis du processus extrêmement compliqué de la fécondation qui devra compter comme point de départ m'est indifférent, tout comme je laisse à votre bon plaisir le soin de choisir dans la masse des phénomènes accompagnant la mort le moment que vous voudrez considérer comme fin. 

Étant donné que je reconnais d'emblée avoir consciemment introduit dans mon hypothèse une erreur, il vous sera loisible de découvrir dans mes analyses telle faute consciente ou inconsciente qu’il vous plaira. Mais n'oubliez pas que cette première faute, qui consiste à avoir détaché de l’univers des objets, des individus sans vie ou vivants, fait partie intégrante de la pensée humaine et qu'il n’est de propos qui n’en porte la marque. 

Mais voici qu'il s'élève une difficulté. En effet, cette hypothétique monade du Ça, dont nous avons décidé que l'origine était déterminée par la fécondation, contient deux unités - Ça : une unité féminine et une unité masculine, sans parler pour autant du fait assez troublant que ces 

deux unités, issues de l’œuf et des spermatozoïdes, sont à leur tour non pas uniques, mais multitudes remontant dans le temps jusqu’à Adam et aux protozoaires, et formées d’un enchevêtrement inextricable de masculin et de féminin existant côte à côte sans se mélanger. Je vous en prie, souvenez-vous que ces deux principes ne se confondent point : ils co-existent. Car il s’ensuit que chaque Ça humain contient au moins deux Ça, unis on ne sait trop comment en une monade et pourtant indépendants l’un de l’autre. 

Je ne sais pas si je dois présupposer chez vous comme chez les autres femmes — et aussi chez les hommes, naturellement — une complète ignorance du peu que l’on croit savoir sur le développement du destin de l’œuf fécondé. 

Pour les buts que je poursuis, il suffira de vous apprendre qu'après la fécondation, l’œuf se divise en deux moitiés, deux cellules, selon le nom que la science s’est plu à donner à ces êtres. Ces deux parties se subdivisent en quatre, huit, seize cellules, etc., jusqu’à ce que soit enfin réalisé ce que nous appelons communément un être humain. Je n'ai, Dieu merci, pas à entrer dans les détails de ces divers processus. Je me contenterai donc d'attirer votre attention sur un fait très important à mes yeux, encore qu’il me paraisse incompréhensible. 

Dans cet être minuscule qu'est l’œuf fécondé se trouve un je ne sais quoi, un Ça capable d'entreprendre sa division et ses subdivisions en une multitude de cellules, de leur donner des aspects et des fonctions variées, de se grouper en peau, os, yeux, oreilles, cerveau, etc. Que diable peut-il bien advenir du Ça au moment de la division? Il est évident qu’il se divise aussi, 

car nous savons que chacune des cellules porte en elle ses possibilités de vie indépendante et de subdivision. Mais au même temps, il reste quelque chose de commun aux deux cellules, un Ça qui les lie l’une à l’autre, pèse d’une manière ou d’une autre sur leurs destinées et est influencé par elles. 

Ces réflexions m'ont poussé à admettre qu’en dehors du Ça individuel de chaque humain, il existe un nombre incalculable d'êtres-Ça faisant partie de chacune des cellules. N'oubliez pas, en outre, que le Ça-individu de l’homme intégral comme les Ça de chacune des cellules recèlent chacun un Ça masculin et un Ça féminin, sans compter les minuscules êtres-Ça de la chaîne ancestrale. 

Je vous en prie, ne perdez pas patience. Ce n’est pas ma faute si je suis obligé de semer le désordre dans des choses apparemment si simples pour la pensée et le langage quotidiens. Je veux espérer qu’un dieu bienveillant viendra nous tirer des broussailles dans lesquelles nous nous débattons. 

Provisoirement, je vais vous entraîner plus profondément encore dans ce maquis. J’ai l'impression qu’il doit exister encore d’autres êtres-Ça. Au cours de l’évolution, les cellules s'unissent pour former des tissus de toutes sortes — épithéliaux, conjonctifs, substance nerveuse, etc. 

Et chacune de ces formations paraît être un nouveau Ça individuel, exerçant une action sur le Ça-collectif, les unités-Ca des cellules et les autres tissus, tout en leur laissant le soin de se diriger dans les manifestations de vie. Mais ce n’est pas encore assez. De nouvelles formes-Ça se présentent, groupées sous l'aspect d'organes : rate, foie, cœur, reins, os, muscles, cerveau, moelle épinière; en outre, d’autres puissances-Ça se pressent dans le système des organes. On dirait même qu’il se forme également des Ça-feints, vivant de leur mystérieuse existence, bien que l’on pourrait dire d’eux qu'ils ne sont qu’apparences et noms. C’est ainsi que je suis obligé, par exemple, de prétendre qu’il y a un Ça de la moitié supérieure et de la moitié inférieure du corps, un autre de la droite et de la gauche, un du cou et un de la main, un de l’espace vide de l’être humain et un de la surface de son corps. Ce sont des entités; on pourrait presque imaginer qu'elles naissent de pensées, de conversations, d'actes, voire qu’elles sont des créations de cette intelligence tant vantée. N'allez pas croire cela, au moins. Cette manière de voir ne provient que des efforts vains et désespérés pour tâcher de comprendre quelque chose à l'Univers. Sitôt que l’on s’y essaie, un Ça particulièrement malicieux, caché dans quelque coin, nous joue des tours pendables et manque mourir de rire de notre prétention, de l’outrecuidance de notre nature. 

Je vous en supplie, très chère, n'oubliez jamais que notre cerveau, et, avec lui, notre raison, sont une création du Ça; assurément, une création qui agira à son tour en créateur mais qui n’entre que tardivement en action et dont le champ de création est limité. Le Ça de l'être humain « pense » bien avant que le cerveau n'existe; il pense sans cerveau, construit d’abord le cerveau. C’est une notion fondamentale, que l'être humain devrait garder présente à sa mémoire et ne cesse d'oublier. Cette hypothèse que l’on pense avec le cerveau — certainement, fausse — a été la source de mille et mille sottises; assurément, elle a été aussi la source de découvertes et d’inventions extrêmement précieuses, en un mot, de tout ce qui embellit et enlaidit la vie. 

Êtes-vous satisfaite de la confusion dans laquelle nous sommes plongés? Ou dois-je vous raconter encore que, sans cesse et dans un pêle-mêle de changements, on voit apparaître des êtres-Ça, comme s’il s’en créait en quelque sorte de nouveaux? Qu'il y a des êtres-Ça des fonctions corporelles, de l’alimentation, de la boisson, du sommeil, de la respiration, de la marche? Qu'un Ça de la pneumonie peut se déclarer ou un de la grossesse; que ces entités bizarres peuvent naître du métier, de l’âge, du lieu de séjour, des toilettes et du pot de chambre, du lit, de l’école, de la Confirmation et du mariage? Confusion, perpétuelle confusion. Rien n’est clair, tout est obscurément, inévitablement enchevêtré. 

Et pourtant, pourtant! Nous maîtrisons tout cela, nous pénétrons en plein dans ce flot bouillonnant et l’endiguons. Nous nous emparons de ces forces et les entraînons ici et là. Car nous sommes des êtres humains et notre manière de nous y prendre n’est pas sans quelque pouvoir. Nous classons, organisons, créons et accomplissons. 

Au Ça s’oppose le Moi et quoi qu’il en soit ou qu’on en puisse dire, pour les hommes, il reste toujours cette proposition : Je suis Moi. 

Nous ne pouvons pas faire autrement que de nous imaginer que nous sommes les maîtres de notre Ça, des nombreuses unités-Ça et de l’unique Ça-collectif, voire aussi maîtres du caractère et des agissements de nos semblables, maîtres de leur vie, de leur santé, de leur mort. Nous ne le sommes certainement pas, mais c’est une nécessité de notre organisation, de notre qualité d’être humain que de le croire. Nous vivons et puisque nous vivons, nous ne pouvons faire autrement que de croire; que nous sommes en mesure d'élever nos enfants, qu’il y a des causes et des effets, que nous avons la liberté de réfléchir et de nuire ou d’aider. 

En fait, nous ne savons rien du rapport des choses, nous ne pouvons pas prédire vingt-quatre heures à l'avance ce que nous ferons et nous n’avons pas le pouvoir de faire quoique ce soit volontairement. Mais nous sommes forcés par le Ça de considérer ses actes, ses idées, ses sentiments pour des événements se passant dans notre conscient, avec l’accord de notre volonté, de notre Moi. Ce n’est que parce que nous sommes sous l’empire d’une erreur éternelle, parce que nous sommes aveugles, parce que nous ne savons rien de rien que nous pouvons être médecins et soigner les malades. 

Je ne suis pas très sûr de la raison qui me fait vous écrire tout cela. Probablement pour m'excuser de rester médecin en dépit de ma ferme croyance en la toute-puissance du Ça, et parce que, au mépris de la conviction, que toutes mes pensées et tous mes actes sont régis par une nécessité placée hors de ma conscience, je recommence constamment à m'occuper de malades et à faire, tant vis-à-vis de moi-même que des autres, comme si j'étais responsable du succès ou de l'échec du traitement. La vanité et une trop bonne opinion de soi sont les traits de caractère essentiels de l'être humain. Je ne puis me retirer cette propriété, il faut que je croie en moi et à ce que je fais. 

En principe, tout ce qui se passe dans l'Homme est l’œuvre du Ça. Et c’est bien ainsi. Il n’est pas mauvais non plus de s’accorder parfois un moment de répit pour réfléchir tant bien que mal à la manière dont ces choses se déroulent complètement en dehors de notre connaissance et de notre pouvoir ..."


 La maladie, l'art et le symbole (Psychoanalytische Schriften zur Psychosomatik - Psychoanalytische Schriften zur Literatur und Kunst)

Un texte fondateur pour la psychosomatique psychanalytique et une référence incontournable pour tous ceux qui s'intéressent aux liens entre le corps et l'esprit, bien au-delà du cercle freudien orthodoxe....

Si Le Livre du Ça est le manifeste, La maladie, l'art et le symbole en est le développement technique et appliqué. On y voit Groddeck à l'œuvre de manière plus concrète.

"Georg Groddeck s'est lui-même défini comme un «psychanalyste sauvage». Il est en effet rétif à toute institution et il a la passion de poursuivre le jeu du sens dans toutes les formes d'expression. Freud défendit toujours ce déroutant personnage, mal vu de la communauté analytique. Le présent recueil, choix de textes qui s'échelonnent des premières publications de Groddeck (Vers Dieu-Nature, 1909) jusqu'à son dernier ouvrage (L'être humain comme symbole, 1933) couvre toutes les disciplines abordées par l'auteur : médecine, philosophie, critique littéraire et picturale. Il permettra au lecteur français de découvrir enfin, dans son foisonnement, sa diversité et sa cohérence, la pensée de Groddeck pour qui la psychanalyse n'est qu'une étape vers la constitution d'une symbolique apersonnelle, généralisée à la totalité de la Nature. Le jeu du sens finit par n'être plus très loin d'un délire du sens..." (Edition Gallimard)

 

Sur la Maladie (Psychosomatique) ...

On y trouve des études de cas détaillées où il applique son principe : "La maladie est un symbole, un message du Ça".

- Il explore comment un conflit psychique inconscient "choisit" une voie somatique pour s'exprimer (par exemple, un œdème, une constipation, un problème oculaire).

- Il démontre que le sens d'un symptôme est unique à chaque patient et doit être décrypté dans son histoire personnelle. Cela va bien au-delà des conversions hystériques de Freud et pose les bases d'une psychosomatique moderne et non dogmatique.

 

"... Mais il faut bien tracer quelque part une frontière, et faire commencer l’individu. Ce commencement, pour les besoins pratiques et scientifiques de la cause, je le situe au moment où le spermatozoïde et l’ovule s’unissent. L’homme, mon objet scientifique, commence à la fécondation. Et ce qui se constitue alors, je l’appelle le ça de l’homme. Ce terme doit désigner ce qu’il y a d’indéterminé, d’indéterminable en cet être : le miracle. 

Des miracles, le ça en accomplit dès le premier instant. 

Il entreprend des actions raisonnables, chimiques et physiques, compliquées; il détermine et dirige des mouvements, des partitions; il pousse tel atome ici, tel autre là, toujours sensément, après mûre réflexion. Tout cela forme une masse si déroutante de processus qui se croisent sans cesser d’être adéquats, que la Science, depuis des générations, travaille, observe et expérimente sans fin; et tous les jours, elle découvre des faits nouveaux et étonnants. 

Le ça, cependant, fait tout cela en se jouant, de soi-même, sûrement. Tout ce que notre raison, péniblement et, finalement, sans succès, essaie de repenser, le ça le connaît exactement. Il possède toutes les connaissances, même occultes, dès le tout début, et les applique étonnamment, souverainement. Il sillonne et se divise, selon des proportions mathématiques, régulières; il compte et opère avec l’infiniment petit et l’infiniment grand mieux que le meilleur mathématicien; il fait des calculs compliqués; il construit des machines ; il bâtit des demeures ; il se constitue des instruments vivants de la sorte la plus fine, des serviteurs qui lui obéissent au moindre signe; bref, il travaille avec une sûreté infaillible, fondée sur une connaissance exacte. Il forme tissus et organes; il possède et révèle des connaissances anatomiques et physiologiques de premier ordre. Il connaît la place de telle et telle cellule, la fonction du sang et du foie, il assigne aux poumons leur place et leur travail. Enfin, il se constitue un organe étrange, le cerveau; et comme il se constitue cet organe, il rit sous cape. Car il sait : cet organe, que j’ai créé par ma réflexion, s’imaginera bientôt pouvoir réfléchir lui-même, indépendamment; et pourtant, il n’est qu’un instrument, une sorte de jouet que moi, le ça, je me suis constitué. 

Veuillez noter : le ça existe avant le cerveau; il crée le cerveau; il permet au cerveau de penser, l’en rend capable. 

Pour la compréhension de ce que j’ai à vous dire, c’est d’une importance fondamentale. 

Et cela continue. Le ça crée le cœur, donne à toute chose forme et structure. Il fait que nous croissons, il prend plaisir à se mouvoir, il en donne la faculté et l’ordre aux muscles et aux nerfs. De quelque façon qu’on l’imagine, c’est toujours la même chose : le ça nous fait penser, sentir, agir, il nous vit. Et cela aussi, il faut le savoir : le ça nous donne la conscience, et l’illusion du moi, et la morale, et le refoulement. On peut construire une opposition entre conscient et inconscient, jamais entre ça et conscient. On peut opposer le moi à l’inconscient ou aux pulsions, jamais au ça. Car le ça englobe conscient et inconscient, moi et pulsions, corps et âme, physiologie et psychologie. Par rapport au ça, il n’y a pas de frontière entre physique et psychique. Tous deux sont des manifestations du ça, des modes d’apparition. 

Ce ça, qui construit notre personne selon un plan parfaitement élaboré et lui donne la conscience, l’illusion de réfléchir, de raisonner, le sentiment du moi; ce ça, qui nous imprime le besoin de la faute et de l’expiation, qui construit des églises comme des châteaux de cartes, qui nous apprend à aimer et qui invente des armes mortelles, l’étudier, apprendre à le connaître, c’est ce qu’essaie l’humanité tout entière depuis les siècles des siècles : on peut dire qu’elle ne fait rien d’autre ..."

 

Le grand apport de ce recueil est de faire le lien explicite entre la maladie, l'art et le symbole. Pour Groddeck, ces trois domaines sont des produits du Ça.

- La Maladie est une création du Ça : Comme l'art, elle est une production symbolique visant à exprimer l'inexprimable.

- L'Art est une "maladie" salutaire : L'artiste est quelqu'un qui canalise les pulsions du Ça dans une création culturellement acceptée. L'art est une sorte de guérison, une sublimation au sens large.

- Le Symbole est le langage commun : Que ce soit dans un symptôme de paralysie ou dans une métaphore poétique, le Ça parle le langage du symbole. Comprendre ce langage est la clé pour le thérapeute comme pour le critique d'art.

 

La partie de ce Recueil sur la littérature et l'art est proprement brillante. Groddeck applique sa grille de lecture à des auteurs comme Shakespeare (Le Roi Lear), Goethe, etc. Ses analyses ne sont pas des "psychanalyses sauvages" de l'auteur, mais des interprétations du texte lui-même comme un rêve ou un symptôme, révélateur des conflits du Ça humain universel. Il montre comment les personnages, les intrigues et les images d'une œuvre sont des expressions symboliques des forces du Ça qui animent tant l'écrivain que le lecteur.


 "Le chercheur d'âme. Un roman psychanalytique" (Der Seelensucher. Ein psychoanalytischer Roman, 1921)

"Ce roman qui eut l'heur de divertir assez Freud pour qu'il le fasse publier en 1921 dans le très officiel Internationaler Psychoanalytischer Verlag n'a rien perdu, soixante ans plus tard, de son caractère insolite. Comme son héros August Müller, le «tueur de punaises», transfiguré en Thomas Weltlein, ce bouffon visionnaire où l'on doit voir le porte-parole de l'auteur, il a toute chance de dérouter le lecteur : qu'est-ce que c'est que ça ? se demandera-t-il. Réponse : le roman du ça dont il propage la bonne nouvelle. Picaresque par les aventures qu'il retrace, fantaisiste et même fantastique dans son inspiration, sociologique par ses brèves satires des milieux traversés, moral par sa mise en pièces des croyances de l'époque, plaisamment didactique et parfois vaticinant, ce livre presque oublié est une curiosité tout à la fois littéraire et psychanalytique." (Editions Gallimard)