Javier Marías (1951-2022), "Corazón tan blanco" (1992), "Mañana en la batalla piensa en mí" (1994),"Los enamoramientos" (2011) - Antonio Muñoz Molina (1956- ),"El jinete polaco" (1991), "Plenilunio" (1997), "Sefarad" (2001) - Rosa Montero (1951-), "La hija del caníbal" (1997), "La loca de la casa" (2003) - Juan José Millás (1946- ), "Papel mojado" (1983), "El desorden de tu nombre" (1987), "El mundo" (2007), "Que nadie duerma" (2018) - ...

Last update 11/11/2025


Madrid vers 1980-1990, une génération qui raconte avant tout l'Espagne devenue démocratique ; l'entrée dans l'Europe ; la vie urbaine moderne ; les classes moyennes cultivées ; la mémoire du franquisme qui subsiste sous la surface....

Une génération d'écrivains espagnols née entre le milieu des années 1940 et le milieu des années 1960 occupe une place historique très particulière. Elle est la première grande génération romanesque formée après le franquisme, mais dont l'enfance, l'adolescence ou la jeunesse ont été marquées par celui-ci.

Elle se situe entre deux géants :

- d'un côté les écrivains de l'après-guerre (Cela, Delibes, Martín-Santos, Juan Goytisolo) ;

- de l'autre les auteurs nés après 1975 qui ont grandi dans une Espagne déjà démocratique.

Leur importance dépasse largement l'Espagne, mais leur réception varie fortement selon les régions du monde.

Ils sont les grands romanciers de la Transition et de la démocratie. 

Contrairement à leurs prédécesseurs, ils n'ont pas eu à écrire sous la censure franquiste.

Contrairement à leurs successeurs, ils ont connu personnellement l'Espagne autoritaire.

Leur œuvre est donc traversée par une question fondamentale : que devient une société lorsqu'elle passe d'une dictature à une démocratie sans véritable rupture révolutionnaire ?

Leurs réponses sont différentes.

Javier Marías représente la dimension morale et existentielle, ses romans parlent moins de l'Espagne que du secret, du mensonge, de la mémoire, de l'impossibilité de connaître autrui.

Antonio Muñoz Molina représente la mémoire historique et civique, l'Espagne réelle et toujours présente, celle de la Guerre civile, du franquisme, de l'exil, de l'antisémitisme européen, de la démocratie contemporaine. C'est le plus « historien » du groupe.

Rosa Montero représente la modernisation sociale et ses romans explorent la condition féminine, la solitude urbaine, la création littéraire. Elle a accompagné l'entrée des femmes dans un espace public espagnol profondément transformé.

Juan José Millás exprime l'étrangeté du quotidien. Ses livres montrent une Espagne moderne mais profondément déstabilisée. On l'a parfois décrit comme un Kafka madrilène.

Lucía Etxebarria représente la génération post-Movida. Ses romans abordent la culture pop, les nouvelles sexualités, les transformations des rapports hommes-femmes, les contradictions du consumérisme. Elle est souvent associée à l'Espagne des années 1990.

Isaac Rosa représente la critique de la mémoire officielle. Il appartient à une génération plus jeune. Ses romans remettent en cause le récit consensuel de la Transition ; l'oubli du franquisme ; certaines formes de conformisme démocratique. Il est plus politique que Marías ou Montero.

 


Pendant des décennies, l'Espagne a vécu dans l'ombre du « Boom » latino-américain, Gabriel García Márquez, Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes. À partir des années 1990, cette génération espagnole contribue à rééquilibrer le centre de gravité du roman en langue espagnole.

Elle montre qu'il existe désormais une littérature espagnole capable de rivaliser avec les grands auteurs latino-américains. On lit Marias à Buenos Aires, Mexico ou Bogotá comme un grand romancier européen. Muñoz Molina reste très respecté dans les milieux universitaires et littéraires. Montero est très populaire auprès d'un large public. Millás est particulièrement apprécié en Argentine, où son mélange de quotidien et d'étrangeté trouve un écho naturel dans une tradition allant de Borges à Cortázar. Isaac Rosa est plus influent intellectuellement que commercialement ...

On peut affirmer que cette génération joue pour l'Espagne un rôle comparable à celui qu'ont joué, dans d'autres pays européens, des écrivains comme Julian Barnes au Royaume-Uni, Claudio Magris en Italie ou Patrick Modiano en France : elle a donné une voix littéraire à l'expérience européenne de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle.


Javier Marías (1951-2022)

Javier Marías occupe une place tout à fait particulière dans la littérature européenne contemporaine. Il n'est pas seulement un grand romancier espagnol de l'après-franquisme : il est surtout un romancier de la connaissance incomplète, du secret, de l'interprétation et de l'incertitude morale. Son œuvre est moins tournée vers l'histoire espagnole elle-même que vers les conséquences psychologiques et éthiques du fait de savoir — ou de ne pas savoir.

Né à Madrid en 1951 et mort en 2022, Javier Marías est considéré comme l'un des plus grands écrivains européens de son époque. Fils du philosophe Julián Marías, lui-même disciple de José Ortega y Gasset, il grandit dans un milieu intellectuel profondément marqué par les conséquences de la Guerre civile espagnole. Son père fut temporairement interdit d'enseignement sous le franquisme en raison de ses positions libérales, expérience qui laissera une empreinte discrète mais durable dans l'œuvre du romancier. Traducteur exceptionnel de Laurence Sterne, Joseph Conrad, Vladimir Nabokov, William Faulkner, Thomas Hardy ou encore William Shakespeare, professeur de littérature puis membre de la Real Academia Española à partir de 2008, Marías fut probablement l'écrivain espagnol contemporain le plus lu et le plus traduit à l'échelle internationale entre les années 1990 et 2010.

Avec Almudena Grandes, il constitue souvent l'autre grand pôle de la littérature espagnole issue de la Transition démocratique. Mais là où Grandes cherche à reconstruire la mémoire historique, Marías s'intéresse surtout à ce qui échappe à toute reconstruction définitive : les secrets, les silences, les zones d'ombre et les interprétations contradictoires.

Avant les œuvres qui le rendront célèbre, Marías publie plusieurs romans expérimentaux : "Los dominios del lobo" (1971, "Les domaines du loup", Gallimard), "Travesía del horizonte" (1973), "El monarca del tiempo" (1978). Ces textes révèlent déjà son admiration pour la littérature anglo-saxonne et son éloignement relatif du réalisme espagnol traditionnel.

 

"Todas las almas" (1989)

(Toutes les âmes, All souls) Premier grand tournant de sa carrière. Inspiré de son séjour comme professeur à l'Université d'Oxford, le roman raconte l'expérience d'un universitaire espagnol plongé dans le monde feutré, ambigu et mélancolique de l'université britannique. Sous l'apparence d'un récit autobiographique se déploie déjà une réflexion sur la mémoire, le désir, l'observation des autres et les récits que chacun construit à partir d'informations incomplètes. Oxford devient chez Marías un véritable territoire imaginaire, comparable à la Mágina de Muñoz Molina ou au Yoknapatawpha de Faulkner.

Un jeune professeur espagnol passe deux années à Oxford comme lecteur de littérature espagnole. Durant son séjour, il entretient une liaison avec Clare Bayes, une femme mariée, tout en observant le monde étrange et fermé des universitaires anglais. Le roman n'est pas construit autour d'une action spectaculaire mais autour de plusieurs figures qui fascinent le narrateur : Clare Bayes et ses souvenirs incomplets ; l'excentrique Cromer-Blake ; le vieux professeur Toby Rylands ; surtout l'écrivain oublié John Gawsworth, personnage réel dont le narrateur reconstitue peu à peu l'existence. À mesure que les mois passent, Oxford apparaît comme une ville peuplée de personnages qui vivent davantage dans leurs souvenirs, leurs secrets et leurs obsessions que dans le présent. Lorsque le narrateur quitte l'Angleterre, il comprend que ce qu'il croyait connaître de ces personnes n'était qu'une accumulation de fragments et d'hypothèses. C'est le premier grand roman où apparaît le véritable univers de Marías.

 

"Corazón tan blanco" (1992)

(Un cœur si blanc, traduction Gallimard) Le roman qui lui apporte une reconnaissance mondiale. L'histoire commence par une scène saisissante : une jeune femme se suicide peu après son mariage. Des années plus tard, un autre mariage conduit le narrateur à découvrir progressivement un secret familial enfoui. Mais l'intrigue importe finalement moins que la réflexion qu'elle suscite : faut-il tout savoir ? Certaines vérités ne sont-elles pas parfois plus destructrices que l'ignorance ?  Le roman devient une méditation sur les conséquences du savoir. Traduit dans plusieurs dizaines de langues, il demeure aujourd'hui son livre le plus célèbre.

 

"No he querido saber, pero he sabido que una de las niñas, cuando ya no era niña y no hacía mucho que había regresado de su viaje de bodas, entró en el cuarto de baño, se puso frente al espejo, se abrió la blusa, se quitó el sostén y se buscó el corazón con la punta de la pistola de su propio padre, que estaba en el comedor con parte de la familia y tres invitados. 

Cuando se oyó la detonación, unos cinco minutos después de que la niña hubiera abandonado la mesa, el padre no se levantó en seguida, sino que se quedó durante algunos segundos paralizado con la boca llena, sin atreverse a masticar ni a tragar ni menos aún a devolver el bocado al plato; y cuando por fin se alzó y corrió hacia el cuarto de baño, los que lo siguieron vieron cómo mientras descubría el cuerpo ensangrentado de su hija y se echaba las manos a la cabeza iba pasando el bocado de carne de un lado a otro de la boca, sin saber todavía qué hacer con él. 

Llevaba la servilleta en la mano, y no la soltó hasta que al cabo de un rato reparó en el sostén tirado sobre el bidet, y entonces lo cubrió con el paño que tenía a mano o tenía en la mano y sus labios habían manchado, como si le diera más vergüenza la visión de la prenda íntima que la del cuerpo derribado y semidesnudo con el que la prenda había estado en contacto hasta hacía muy poco: el cuerpo sentado a la mesa o alejándose por el pasillo o también de pie. Antes, con gesto automático, el padre había cerrado el grifo del lavabo, el del agua fría, que estaba abierto con mucha presión. La hija había estado llorando mientras se ponía ante el espejo se abría la blusa, se quitaba el sostén y se buscaba el corazón porque, tendida en el suelo frío del cuarto de baño enorme tenía los ojos llenos de lágrimas, que no se habían visto durante el almuerzo ni podían haber brotado después de caer sin vida ..."

 

"Je n’ai pas voulu savoir, mais j’ai su que l’une des enfants, qui désormais ne l’était plus et revenait à peine de son voyage de noces, entra dans la salle de bains, se mit devant la glace, ouvrit son corsage, ôta son soutien-gorge et chercha le cœur du bout du pistolet de son père, attablé dans la salle à manger avec une partie de la famille et trois invités. 

Quand la détonation retentit, environ cinq minutes après que sa fille eut quitté la table, le père ne se leva pas aussitôt, il resta quelques secondes paralysé, la bouche pleine, sans plus oser mâcher ni avaler et moins encore rejeter sa bouchée dans l’assiette ; et lorsque enfin il se dressa et courut vers la salle de bains, ceux qui le suivirent purent voir, comme il découvrait le corps ensanglanté de sa fille et se prenait la tête à deux mains, la bouchée de viande dont il ne savait que faire passer d’un côté à l’autre de sa bouche. Il tenait sa serviette à la main et ne la lâcha qu’au bout d’un moment lorsqu’il remarqua le soutien-gorge jeté sur le bidet qu’il recouvrit alors du linge à sa portée — ou qu’il avait à la main — et que ses lèvres avaient taché, comme si la vue de cette lingerie le gênait davantage que celle du corps renversé et à demi nu avec lequel elle avait été en contact quelques instants plus tôt : le corps assis à la table ou s’éloignant dans le couloir ou bien debout. 

Avant, d’un geste machinal, le père avait fermé le robinet du lavabo, l’eau froide, resté grand ouvert. Sa fille avait pleuré en se mettant devant la glace, tandis qu’elle ouvrait son corsage, ôtait son soutien-gorge et cherchait le cœur, car sur le sol froid de la vaste salle de bains où elle était étendue, ses yeux étaient remplis de larmes que l’on n’avait pas vues au cours du déjeuner et qui ne pouvaient avoir jailli après qu’elle fut tombée sans vie. 

Contrairement à son habitude et à l’habitude générale, elle n’avait pas poussé la targette, ce qui fit penser au père (mais fugacement et presque à son insu, au moment où il avala) que peut-être sa fille, tout en pleurant, avait espéré ou souhaité que quelqu’un ouvrît la porte et l’empêchât de faire ce qu’elle avait fait, non par la force mais par sa seule présence, en posant le regard sur sa nudité vivante ou la main sur son épaule. Mais personne — sauf elle cette fois, et parce qu’elle n’était plus une enfant — n’allait dans la salle de bains pendant le déjeuner. Le sein qui n’avait pas reçu l’impact était bien visible, maternel, blanc et ferme encore, et ce fut vers lui que se portèrent instinctivement les premiers regards, surtout pour éviter de se porter sur l’autre, qui n’était déjà plus ou n’était plus que sang. Il y avait des années que le père n’avait pas vu ce sein, il cessa de le voir lorsqu’il se transforma ou devint maternel, il en fut donc effrayé, mais aussi troublé. 

L’autre fille, qui en revanche l’avait vu changer à l’adolescence et peut-être après, fut la première à toucher sa sœur, et avec une serviette (sa propre serviette de toilette bleu pâle, celle qu’elle avait tendance à prendre) elle essuya les larmes sur le visage, mêlées de sueur et d’eau, puisque avant que le robinet ne fût fermé, l’eau ayant frappé la porcelaine, des gouttes étaient retombées sur les joues, le sein blanc et la jupe froissée de sa sœur sur le sol. Elle voulut, à la hâte, essuyer le sang comme si cela pouvait la guérir, mais la serviette s’imbiba aussitôt et fut hors d’usage, elle se teignit aussi. 

Au lieu de la laisser s’imbiber et d’en recouvrir le buste, elle la retira tout de suite en la voyant si rouge (c’était sa serviette) et la laissa pendre sur le rebord de la baignoire, d’où elle se mit à goutter. Elle parlait, mais la seule chose qu’elle parvenait à dire était le prénom de sa sœur, et elle le répétait. L’un des invités ne put s’empêcher de se regarder de loin dans la glace et de se lisser les cheveux une seconde, le temps de s’apercevoir que le sang et l’eau (mais pas la sueur) l’avaient éclaboussée et, par conséquent, tout reflet qu’elle renvoyait, y compris le sien quand il se regarda. Il restait sur le seuil, sans entrer, ainsi que les deux autres invités, comme s’ils considéraient, bien qu’à ce moment-là les règles sociales fussent oubliées, que seuls les membres de la famille étaient autorisés à le franchir. 

Tous trois tendaient le cou, le corps incliné comme des adultes écoutent un enfant, sans faire un pas de plus par dégoût ou respect, peut-être par dégoût, bien que l’un d’eux fût médecin (celui qui s’était regardé dans la glace) et qu’il eût été normal qu’il se fît un passage avec assurance et examinât le corps de la fille ou que du moins, genou à terre, il lui posât deux doigts sur le cou. Il ne le fit pas, même quand le père, de plus en plus pâle et chancelant, se tourna vers lui et, montrant le corps de sa fille, dit : « Docteur », d’un ton implorant mais dénué d’emphase, pour aussitôt lui tourner le dos, sans attendre de voir s’il répondait à son appel. 

Il tourna le dos non seulement au médecin et aux autres, mais aussi à ses filles, celle qui était vivante et celle qu’il n’osait encore donner pour morte et, les coudes sur le lavabo et les mains soutenant son front, il se mit à vomir tout ce qu’il avait mangé, y compris le morceau de viande qu’il venait d’avaler sans le mâcher. Son fils, le frère, bien plus jeune que les deux filles, s’approcha de lui, mais en guise d’aide ne parvint qu’à s’accrocher aux pans de sa veste comme pour le retenir et l’empêcher de vaciller sous l’effet des spasmes, or pour ceux qui le virent ce fut plutôt une quête de protection quand son père ne pouvait y répondre. 

On entendit siffloter. Le commis de l’épicerie, qui flânait parfois avec la commande jusqu’à l’heure du repas et déchargeait ses caisses lorsque la détonation avait retenti, tendit aussi le cou tout en sifflotant, comme font d’ordinaire les jeunes gens en marchant, mais il s’interrompit net (il était du même âge que le fils cadet) en voyant des chaussures à talon à demi déchaussées ou qui ne tenaient plus qu’à la pointe des pieds et une jupe largement remontée et tachée — des cuisses tachées —, car de là où il se trouvait c’était tout ce que l’on pouvait voir de la fille affaissée. 

Comme il ne pouvait entrer ni rien demander, que personne ne s’occupait de lui et qu’il ne savait pas s’il devait remporter les bouteilles vides, il retourna à la cuisine en sifflotant encore (mais cette fois pour dissiper sa peur ou calmer l’émotion) en pensant que tôt ou tard réapparaîtrait dans les parages la femme de chambre qui normalement lui donnait les instructions et qui pour le moment ne se trouvait ni dans son secteur ni avec ceux du couloir, contrairement à la cuisinière qui, comme membre associé à la famille, avait un pied dans la salle de bains, l’autre en dehors, et s’essuyait les mains à son tablier, à moins qu’elle ne se signât avec. 

La femme de chambre, qui au moment du coup de feu lâchait sur la table de marbre de l’office les plats vides qu’elle rapportait, et qui de ce fait l’avait confondu avec leur fracas simultané, avait ensuite disposé sur un plateau, avec mille précautions mais sans grande habileté — tandis que le commis vidait ses caisses à grand bruit lui aussi —, le gâteau glacé qu’on l’avait chargée d’acheter ce matin-là puisqu’il y avait des invités ; et le gâteau une fois prêt et bien présenté, quand elle eut estimé que dans la salle à manger on devait avoir terminé le plat de résistance, elle l’y avait apporté et l’avait déposé sur la table où, pour son dépit, se trouvaient encore des restes de viande, des couverts, des serviettes jetés n’importe comment sur la nappe mais pas un commensal (une seule assiette était totalement propre, comme si l’un d’eux, la fille aînée, avait mangé plus vite et l’avait saucée ou comme si elle ne s’était pas même servi de viande). 

Elle s’aperçut alors que, comme d’habitude, elle avait commis l’erreur d’apporter le dessert avant de remplacer les assiettes, mais elle n’osa pas les retirer et les empiler pour le cas où les convives absents pourraient considérer ne pas avoir terminé et vouloir continuer (peut-être aurait-elle dû apporter des fruits aussi). Comme on lui avait ordonné de ne pas aller et venir dans la maison pendant les repas et de s’en tenir au trajet de la cuisine à la salle à manger afin de ne pas importuner ni distraire l’attention, elle n’osa pas non plus se joindre au murmure du groupe agglutiné à la porte de la salle de bains pour une raison qu’elle ignorait encore, elle attendit donc, les mains au dos et le dos au buffet, voyant avec appréhension le gâteau qu’elle venait de poser au milieu de la table désertée et se demandant si elle ne ferait pas mieux de le remettre sans plus attendre dans le réfrigérateur, à cause de la chaleur. 

Elle chantonna un peu, releva une salière renversée, versa du vin dans un verre vide, celui de la femme du médecin, qui était prompte à boire. Elle contemplait depuis quelques minutes la lente liquéfaction du gâteau, incapable de prendre une décision, quand elle entendit le timbre de la porte d’entrée, et comme l’une de ses fonctions était d’aller ouvrir, elle ajusta sa coiffe, lissa son tablier, vérifia que ses bas ne tournaient pas et prit par le couloir ..." (traduit de l’espagnol par Anne-Marie Geninet et Alain Keruzoré, Gallimard)

Le roman s'ouvre sur une scène inoubliable. Une jeune femme vient de se marier. Quelques semaines plus tard, alors que sa famille est réunie dans la maison familiale, elle se retire dans une salle de bains et se tire une balle dans le cœur. Personne ne comprend vraiment son geste. Des années plus tard, son neveu Juan, devenu interprète et récemment marié à Luisa, commence à s'interroger sur cet ancien drame familial. 

Au fil du récit, il découvre que le suicide n'était pas un acte isolé mais la conséquence d'un secret longtemps dissimulé au sein de sa famille, et notamment par son père Ranz, personnage charismatique et énigmatique. L'enquête progresse lentement jusqu'à la révélation finale qui éclaire rétrospectivement toute l'histoire.

Dans un roman policier classique, la révélation finale permettrait de résoudre l'énigme.

Chez Marías, elle ouvre au contraire une interrogation plus profonde. Le suicide de Teresa montre qu'il existe des vérités dont la simple connaissance peut bouleverser une existence entière. Pendant des années, elle a vécu dans une réalité supportable. Quelques mots suffisent pour la rendre inhabitable. Le roman pose alors une question qui traverse toute l'œuvre de Marías : sommes-nous toujours faits pour savoir ?

Contrairement à la tradition moderne qui associe spontanément vérité et libération, Marías suggère que certaines vérités agissent comme un poison. Une fois connues, elles ne peuvent plus être oubliées et modifient irréversiblement le regard porté sur le passé.

Le véritable centre du livre n'est pas Juan mais son père. Ranz appartient à la grande galerie des personnages maríasiens : séduisants, intelligents, capables de susciter l'admiration tout en demeurant moralement opaques. Il n'est ni un monstre ni un innocent. Ce qui fascine Marías est précisément cette zone grise. Ranz n'a pas commis un crime au sens juridique du terme. Pourtant ses actes ont produit des conséquences tragiques. Son silence a permis que la vie continue, mais ce même silence repose sur une forme de dissimulation permanente.

À travers lui, Marías explore une idée essentielle : les êtres humains sont souvent responsables d'événements dont ils ne sont pas directement coupables.

Et Juan découvre que son propre père lui était largement inconnu. De même, Luisa lui rappelle constamment que toute personne possède une histoire secrète que même l'amour ne permet pas de pénétrer entièrement. Cette intuition reviendra dans presque tous les romans ultérieurs de Marías : dans "Tu rostro mañana", où il s'agit de deviner ce que les individus deviendront ; dans "Los enamoramientos", où une femme idéalise des inconnus ;

dans "Berta Isla", où une épouse ne sait jamais qui est réellement son mari.

"Corazón tan blanco" est le premier roman où cette idée trouve sa forme la plus parfaite.

La révélation finale n'éclaire pas seulement le suicide de Teresa. Elle transforme tout le livre rétrospectivement et conduit le lecteur à comprendre que le véritable sujet n'était pas la mort d'une femme, mais la fragilité de toutes les certitudes sur lesquelles reposent les relations humaines. Pour Marías, nous vivons toujours au bord d'une vérité que nous ignorons encore, et dont la découverte pourrait changer entièrement le sens de notre existence.

 

"Mañana en la batalla piensa en mí" (1994)

(Demain dans la bataille pense à moi, traduction Gallimard) Paru en 1994, "Mañana en la batalla piensa en mí" constitue pour une grande partie de la critique espagnole le sommet de la première maturité romanesque de Javier Marías, avant même l'immense projet de "Tu rostro mañana". Le roman reçoit le prestigieux Premio Rómulo Gallegos en 1995 et contribue à faire de Marías l'un des écrivains espagnols les plus reconnus de sa génération. Des critiques espagnols tels que Santos Sanz Villanueva, José-Carlos Mainer ou encore Jordi Gracia ont souvent considéré ce roman comme l'une des expressions les plus accomplies de son univers moral et narratif.

Le point de départ est d'une simplicité presque scandaleuse.

Víctor Francés, scénariste de télévision et écrivain fantôme à ses heures, est invité chez Marta Téllez, une femme mariée avec laquelle il s'apprête à commencer une liaison adultère. Son mari est absent et leur jeune fils dort dans la pièce voisine. Alors que la rencontre intime commence, Marta se sent soudainement mal. En quelques minutes, elle entre en agonie et meurt dans les bras de Víctor. 

Le roman pourrait alors devenir un thriller ou un récit policier. Marías prend la direction exactement inverse. Face au cadavre, Víctor hésite. Doit-il appeler une ambulance ? Réveiller l'enfant ? Prévenir le mari ? Expliquer sa présence ? Assumer la situation ? Par peur du scandale, de l'incompréhension et du jugement social, il finit par quitter l'appartement au milieu de la nuit, abandonnant derrière lui le corps de Marta et l'enfant endormi.

Ce geste initial, presque absurde, devient le centre gravitationnel du roman. Tout ce qui suit naît de cette fuite. Víctor ne cesse ensuite de revenir mentalement à cette nuit. Il enquête indirectement sur la famille de Marta, observe de loin son entourage, rencontre certains proches sans révéler entièrement son rôle dans l'affaire. Peu à peu il découvre que la mort d'une personne ne fait pas disparaître sa présence : elle continue à agir sur les vivants à travers les secrets qu'elle laisse derrière elle.

 

"Personne ne pense jamais qu’il se retrouvera un jour une morte entre les bras et n’en verra plus le visage dont il garde le nom. Personne ne pense jamais que quelqu’un va mourir au moment le plus inopportun même si cela se produit constamment, et nous ne pouvons croire que celui qui ne le devrait pas va pourtant mourir près de nous. On cache souvent les faits et les circonstances : les vivants et celui qui se meurt — s’il a le temps de s’en rendre compte — ont parfois honte de la forme de la mort éventuelle et de ses apparences, de sa cause aussi. Une indigestion de fruits de mer, une cigarette allumée au seuil du sommeil et qui embrase les draps, ou pire, la laine d’une couverture ; un pied qui glisse dans la douche — la nuque — alors que le verrou de la salle de bains est tiré ; un arbre frappé par la foudre dans une grande avenue qui dans sa chute écrase ou fauche la tête d’un passant, un étranger peut-être ; mourir en chaussettes, ou chez le coiffeur avec un grand bavoir ; dans un bordel ou chez le dentiste ; ou en mangeant du poisson et, transpercé par une arête, mourir étranglé comme l’enfant dont la mère n’est pas là pour lui mettre un doigt dans la bouche et le sauver ; mourir à demi rasé, une joue pleine de mousse et la barbe désormais dissymétrique jusqu’à la fin des temps si personne ne s’en rend compte et, par pitié esthétique, n’achève le travail ; sans parler des moments les plus ignobles de l’existence, les plus enfouis, ceux que l’on n’évoque plus après l’adolescence parce que alors il n’y a plus de prétexte à cela, même si certains les exhument parfois pour faire un bon mot, qui ne l’est jamais. 

Alors ça, c’est une mort horrible, dit-on parfois ; ou bien encore en éclatant de rire, alors ça, c’est une mort ridicule. On rit parce qu’il s’agit d’un ennemi enfin disparu ou de quelqu’un de très éloigné, quelqu’un qui nous a offensés ou qui demeure dans le passé depuis longtemps, un empereur romain, un ancêtre, ou bien quelque puissant dont la mort grotesque n’est à nos yeux que la manifestation encore vitale, humaine, de la justice qu’au fond nous souhaiterions pour tout le monde, même pour nous. Comme je me réjouis de cette mort, comme je la déplore, comme je l’applaudis. Parfois le rire vient simplement parce que le mort est un inconnu dont nous lisons dans le journal le malheur forcément dérisoire, pauvre homme, dit-on en riant, la mort comme représentation ou spectacle dont on rend compte, toutes les histoires que l’on rapporte, qu’on lit ou qu’on écoute perçues comme du théâtre, il y a toujours une part d’irréel dans ce que l’on apprend, comme si jamais rien n’arrivait tout à fait, même ce qui nous arrive et que nous n’oublions pas. Même ce que nous n’oublions pas.

Il y a une part d’irréel dans ce qui m’est arrivé, et n’est d’ailleurs pas terminé, mais peut-être devrais-je employer un autre temps, celui que traditionnellement on réserve au récit, et dire ce qui m’arriva, même si ce n’est pas terminé. Je risque à présent, en le racontant, de me mettre à rire. Mais je ne le crois pas car ce n’est pas encore bien loin et ma morte ne demeure pas dans le passé depuis assez longtemps, n’a jamais été ni puissante ni une ennemie, et j’aurais mauvaise grâce à dire qu’elle m’était inconnue, même si je savais d’elle peu de chose quand elle mourut dans mes bras — maintenant j’en sais davantage, en revanche. 

Heureusement elle n’était pas encore nue, ou pas tout à fait, nous en étions justement au déshabillage mutuel comme souvent la première fois, au cours de ces nuits inaugurales qui revêtent l’apparence de l’imprévu, ou que l’on feint de croire non préméditées pour ménager la pudeur et pouvoir ensuite éprouver un sentiment de nécessité qui évitera toute culpabilité, les gens croient en la prédestination et en l’intervention du destin, quand ça les arrange. 

Comme si tout le monde voulait pouvoir dire, le moment venu : « Je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas voulu », si les choses tournent mal ou affligent, si l’on se repent, ou si l’on se rend compte qu’on a fait du mal. Je ne l’ai pas cherché ni voulu, devrais-je dire maintenant que je sais qu’elle est morte, et de façon inopportune, entre mes bras, sans presque me connaître — injuste, je n’aurais pas dû me trouver à ses côtés. 

Personne ne me croirait si je le disais, ce qui d’ailleurs est sans grande importance car c’est moi qui raconte, on m’écoute ou on ne m’écoute pas, c’est tout. Je ne l’ai pas cherché, je ne l’ai pas voulu, dis-je pourtant à présent, elle ne peut plus le dire, ni cela ni autre chose, elle ne peut plus me démentir, ses dernières paroles ont été : « Mon Dieu, et l’enfant. » Les premières avaient été : « Je ne me sens pas très bien, je ne sais pas ce que j’ai. » Je veux dire les premières après l’interruption du déshabillage, nous étions à demi allongés dans sa chambre, à demi vêtus et à demi dévêtus.

Soudain elle s’écarta et mit sa main sur mes lèvres, comme si elle ne voulait pas cesser de les embrasser sans la transition d’un autre geste affectueux et d’un autre contact, puis elle me repoussa doucement du revers de la main et se coucha sur le côté, me tournant le dos, et quand je lui demandai : « Qu’y a-t-il ? », elle me répondit cela : « Je ne me sens pas très bien, je ne sais pas ce que j’ai. » Je vis alors sa nuque que je n’avais jamais vue, ses cheveux un peu relevés et emmêlés, un peu mouillés par la sueur, il ne faisait pas chaud, une nuque très XIXe siècle striée de cheveux noirs et collés, comme par du sang à demi séché, ou de la boue, comme la nuque de quelqu’un qui a glissé dans la douche mais a tout de même eu le temps de fermer le robinet. Tout a été très rapide et n’a laissé le temps de rien. Pas le temps d’appeler un médecin (mais quel médecin à trois heures du matin, les médecins ne se dérangent même plus aux heures des repas), ni d’avertir un voisin (mais quel voisin, je n’en connaissais aucun, je n’étais pas chez moi et n’étais jamais venu dans cette maison où j’étais un invité et à présent un intrus, ni même dans cette rue, rarement dans ce quartier, longtemps auparavant), ni d’appeler son mari (mais comment pouvais-je appeler son mari, d’ailleurs il était en voyage et je ne savais pas son nom complet), ni de réveiller l’enfant (mais pourquoi aurais-je réveillé l’enfant, après tout le mal qu’on avait eu à l’endormir), ni même d’essayer de lui porter secours moi-même, elle s’était brusquement sentie mal, au début j’ai pensé ou nous avons pensé que le repas ne passait pas avec toutes ces interruptions, ou j’ai pensé qu’elle était peut-être en train de déprimer ou de se repentir ou qu’elle avait eu peur, ces trois choses prennent souvent la forme du malaise et de la maladie, la peur, la dépression et le repentir, surtout si ce dernier apparaît simultanément aux actes qui le provoquent, tout à la fois, un oui, un non, un peut-être, et pendant ce temps tout a continué et a passé, le malheur de ne pas savoir et de devoir agir parce qu’il faut bien donner un contenu au temps qui presse et passe sans nous attendre, nous allons plus lentement : décider sans savoir, agir sans savoir et donc en prévoyant, le plus grand et le plus commun des malheurs, prévoir ce qui vient après, perçu généralement comme le moindre des malheurs, mais perçu par tout le monde, chaque jour. Quelque chose à quoi on s’habitue, on n’y prête plus guère attention. Elle s’est sentie mal et je n’ose la nommer, Marta, c’était son prénom, Téllez son nom, ...." (Traduit de l’espagnol par Alain Keruzoré, Gallimard)

 

Un roman sur ce que nous ignorons des autres - L'un des thèmes fondamentaux du livre est l'opacité des existences. Marías part d'une idée qui traverse toute son œuvre : Nous ne savons presque rien des autres, même lorsque nous croyons les connaître. Marta meurt avant même de devenir véritablement un personnage. Pourtant elle occupe tout le roman.

Le paradoxe est remarquable : plus elle est absente, plus elle devient présente. Víctor comprend progressivement qu'il ignorait presque tout de cette femme qu'il désirait. Son mari ignorait lui aussi certains aspects de sa vie. Ses proches ne la connaissaient que partiellement. Chaque individu apparaît ainsi comme un ensemble de récits incomplets. Cette idée est centrale chez Marías : aucune biographie n'est transparente. Toute existence est faite de zones obscures, de paroles non dites et de pensées inaccessibles.

Le roman repose sur un événement purement accidentel. Marta ne meurt ni assassinée ni suicidée. Elle meurt simplement parce qu'un corps humain peut soudain cesser de fonctionner. Pour Marías, cette banalité biologique possède une puissance tragique immense. L'existence humaine apparaît constamment exposée à l'irruption de l'imprévisible. Une soirée ordinaire devient catastrophe. Une rencontre amoureuse devient drame. Une décision prise en quelques secondes modifie des années de vie. Le roman montre ainsi combien nos destinées sont gouvernées non seulement par nos choix mais aussi par des événements que personne ne maîtrise.

L'un des aspects les plus fascinants du livre est que Víctor n'a objectivement commis aucun meurtre.

Il n'est responsable ni médicalement ni juridiquement de la mort de Marta. Pourtant il se sent coupable. Parce qu'il était présent. Parce qu'il a fui. Parce qu'il sait quelque chose que les autres ignorent. Parce qu'il est devenu le dépositaire d'un secret. Marías s'intéresse ici moins à la culpabilité pénale qu'à la culpabilité morale. La conscience humaine produit souvent des remords là où la loi ne voit aucune faute. Le narrateur se retrouve prisonnier d'une responsabilité invisible. Cette réflexion annonce déjà plusieurs préoccupations majeures de "Corazón tan blanco" et surtout de "Tu rostro mañana" : savoir quelque chose sur autrui crée une dette morale dont il est impossible de se débarrasser complètement. 

Le pouvoir des morts sur les vivants, une intuition très espagnole mais aussi profondément shakespearienne : les morts continuent à gouverner les vivants. Marta disparaît dès les premières pages. Pourtant elle dirige indirectement tous les mouvements du récit. Son absence devient une présence. Ses souvenirs, ses gestes, les traces qu'elle a laissées dans les mémoires déterminent les actions des survivants. Marías rejoint ici une tradition allant de Shakespeare à Faulkner : le passé ne meurt jamais complètement; les morts continuent à habiter le présent. Le titre provient de Richard III de William Shakespeare.La phrase originale est prononcée par le fantôme du prince Édouard : « Tomorrow in the battle think on me. »

Chez Shakespeare, les morts reviennent réclamer justice et rappeler les fautes commises. Chez Marías, la référence n'est pas décorative. Marta devient elle aussi une sorte de fantôme. Non pas un spectre surnaturel, mais une présence mentale qui poursuit Víctor. Le titre suggère que personne n'échappe entièrement à ce qu'il a fait ou laissé faire. Le passé finit toujours par revenir.

Comme dans de nombreux romans de Marías, Madrid n'est pas seulement un décor. La ville devient un immense espace d'observation. Víctor circule dans les rues, les cafés, les appartements, les hôtels. Partout il observe des individus dont il ignore presque tout. La ville moderne apparaît comme une juxtaposition de vies secrètes. Des milliers de personnes se croisent sans jamais connaître les véritables histoires des autres.

 

"..Je restai longtemps ainsi, allongé sur son lit et la tenant embrassée, je ne l’avais pas prémédité mais c’était tout de même prévu, il fallait s’y attendre depuis que j’étais entré chez elle et même avant, depuis que nous avions pris le rendez-vous et qu’elle avait demandé ou proposé que ce ne fût pas dans la rue. Mais c’était autre chose, une autre sorte d’étreinte non pressentie, et j’eus à cet instant la certitude de ce que jusqu’alors je n’avais pas voulu penser, ou savoir que je le pensais : je sus que tout cela n’était pas passager et je pensai que ce pouvait être décisif, je sus que cela n’avait rien à voir avec le repentir ni la dépression ni la peur et que c’était imminent ; je le pensai et je n’eus plus soudain l’espoir de jamais sortir d’ici, comme si elle m’avait communiqué son désir d’immobilité et de calme, ou peut-être était-ce déjà son désir de mort, pas encore, pas encore, mais aussi je n’en peux plus, je n’en peux plus. 

Il était possible qu’elle n’en pût davantage, qu’elle ne le supportât plus, car après quelques minutes — une, deux et trois ; ou quatre — je l’entendis ajouter : « Mon Dieu, et le petit », et elle eut un mouvement impulsif et léger, imperceptible sans doute à qui nous aurait vus mais que je remarquai parce que j’étais tout contre elle, une sorte de spasme de la tête que le corps ne put reconnaître que comme une menace, très atténuée, un réflexe furtif et froid, comme la secousse pas tout à fait physique que l’on a dans les rêves lorsqu’on croit qu’on trébuche et qu’on tombe dans le vide ou qu’on perd l’équilibre, une détente de la jambe sous laquelle le sol se dérobe et qui tente d’enrayer la sensation de descente et de pression, de vertige — un ascenseur qui tombe — de chute, de gravité et de poids — un avion qui s’écrase ou le corps qui saute dans la rivière du haut du pont — comme si à cet instant précis Marta avait eu impulsivement l’envie de se lever et d’aller chercher l’enfant mais qu’elle n’avait pu le faire que par la pensée et le frémissement. 

Puis au bout d’une autre minute — et cinq ; ou six — je la vis immobile, or elle l’était déjà auparavant, je veux dire qu’elle était plus immobile encore et je remarquai le changement de sa température tout en cessant de sentir la tension de son corps qui de dos se serrait contre moi comme si elle poussait, comme si elle voulait s’incorporer au mien pour s’y réfugier ou fuir ce que le sien était en train de ressentir, une transformation inhumaine et un état d’esprit inconnu (le mystère) : elle poussait son dos contre ma poitrine, et ses fesses contre mon ventre, et la face postérieure de ses cuisses contre la face des miennes, sa nuque de sang ou de boue contre mon cou et sa joue gauche contre ma joue droite, mâchoire contre mâchoire, et mes tempes, ses tempes, mes pauvres et ses pauvres tempes, ses bras contre les miens comme si l’étreinte ne lui suffisait pas, et jusqu’aux plantes de ses pieds nus contre l’empeigne de mes chaussures, les y frottant, et ses bas filèrent contre les lacets — ses bas sombres qui lui arrivaient à mi-cuisse et que je ne lui avais pas enlevés car j’aimais l’imagerie ancienne — toute sa force tendue vers l’arrière et contre moi, m’envahissant, tous deux collés comme si nous avions été des siamois unis sur toute la hauteur du corps pour ne jamais nous voir ou juste du coin de l’œil, elle me tournant le dos et poussant, poussant en arrière, m’écrasant presque, jusqu’à ce que tout cela cessât et qu’elle devînt immobile ou plus immobile encore, plus aucune pression, pas même un appui, en revanche je sentis la sueur dans mon dos, comme si des mains surnaturelles m’avaient embrassé de face pendant que je l’embrassais et s’étaient posées sur ma chemise y laissant des traces jaunâtres et aqueuses, ma peau collée au tissu. Je sus aussitôt qu’elle était morte, mais je lui parlai et lui dis : « Marta », puis je répétai son nom et ajoutai : « Tu m’entends ? » 

Ensuite je me le dis à moi-même : « Elle est morte, cette femme est morte et je suis là et je l’ai vu et je n’ai rien pu faire pour l’empêcher, et maintenant il est trop tard pour appeler quelqu’un, pour partager ce que j’ai vu. » Et bien que le disant et le sachant je ne me pressai pas de m’écarter ou de retirer le bras qu’elle m’avait demandé, parce que le contact de son corps tendu et retourné, à demi nu, m’était agréable — ou davantage — et cela ne changea pas derechef du fait de sa mort : elle était encore là, le corps mort identique au corps vivant, mais plus pacifique, moins anxieux et peut-être plus doux, non plus tourmenté mais en repos, je vis à nouveau du coin de l’œil ses longs cils et sa bouche entrouverte, encore les mêmes, identiques, ses cils indociles et la bouche infinie qui avait parlé, mangé et bu, souri et ri et fumé, et m’avait embrassé et que l’on pouvait encore embrasser. 

Pour combien de temps. « Nous sommes encore là tous les deux, dans la même position et au même endroit, je la sens encore ; rien n’a changé et pourtant tout a changé, je le sais mais je ne le comprends pas. Je ne sais pas pourquoi moi je suis vivant et elle morte, je ne sais pas en quoi consistent l’un et l’autre état. À présent je ne comprends plus bien ces termes. » Et seulement au bout de plusieurs secondes — ou de plusieurs minutes peut-être : une et deux ; ou trois — je me séparai d’elle avec d’infinies précautions, comme si je ne voulais pas la réveiller ou comme si je pouvais lui faire mal en interrompant le contact, et si j’avais parlé à quelqu’un — qui aurait été témoin avec moi — je l’aurais fait à voix basse ou dans un chuchotement de conspirateur, à cause du respect qu’impose toujours l’apparition du mystère s’il n’y a ni douleur ni pleurs, car sinon il n’y a pas de silence, ou bien plus tard. « Demain dans la bataille pense à moi, et que tombe ton épée émoussée ! Désespère et meurs ! »..."

 

Beaucoup de lecteurs sont frappés par le style particulier du roman. L'intrigue pourrait tenir en quelques pages. Mais Marías développe de longues phrases sinueuses, pleines d'hypothèses, de retours en arrière, de corrections et de méditations. Certains critiques espagnols ont parlé d'une « novela de pensamiento » : un roman de pensée.

L'action avance lentement. La véritable matière du livre n'est pas ce qui arrive mais ce qui est pensé. Le narrateur analyse inlassablement les conséquences possibles d'un geste, les interprétations d'un regard, les significations d'une parole. Cette méthode donne au récit son caractère hypnotique. Le lecteur est entraîné dans le mouvement même de la conscience.

 

"Negra espalda del tiempo" (1998)

(Dans le dos noir du temps) Paru en 1998, "Negra espalda del tiempo" est sans doute l'ouvrage le plus inclassable de Javier Marías. Ni véritable roman, ni autobiographie, ni essai, ni mémoires, le livre se présente comme une « fausse novela », selon l'expression même de son auteur. Il naît directement des conséquences inattendues provoquées par la publication de Todas las almas (1989). Des lecteurs, des collègues d'Oxford, des amis ou de simples connaissances se reconnurent dans les personnages du roman précédent et réagirent comme si la fiction avait envahi leur propre existence. Marías découvre alors un phénomène qui le fascinera toute sa vie : une fois écrit, un livre cesse d'appartenir à son auteur et commence à produire des effets imprévisibles dans le monde réel.

« Je ne suis ni le premier ni le dernier écrivain dont la vie s'est trouvée enrichie ou condamnée par ce qu'il a imaginé et écrit », affirme le narrateur. Mais peu d'auteurs ont vu avec autant d'intensité la frontière entre réalité et invention se dissoudre sous leurs yeux. Ce qui n'était au départ qu'un roman inspiré d'Oxford devient progressivement un univers autonome, peuplé de figures réelles, de souvenirs déformés, de légendes, de malentendus et de coïncidences qui semblent échapper à tout contrôle.

L'intrigue, au sens traditionnel du terme, est presque inexistante. Le livre avance par associations d'idées, récits enchâssés, souvenirs personnels, anecdotes historiques et réflexions sur la littérature. Des personnages oubliés ressurgissent ; des histoires interrompues trouvent une suite inattendue ; des événements invraisemblables se révèlent authentiques tandis que certains faits réels paraissent relever de l'invention. Marías entraîne ainsi son lecteur dans un territoire où le vrai et le fictif deviennent indiscernables.

Le titre résume à lui seul le projet du livre. Cette « noire face du temps » désigne tout ce qui demeure derrière l'histoire visible : les possibilités non réalisées, les existences oubliées, les rencontres manquées, les récits qui continuent à vivre après la disparition de ceux qui les ont inspirés. C'est un lieu paradoxal où les morts et les vivants semblent pouvoir coexister, non dans le surnaturel mais dans la mémoire, dans les récits et dans l'imagination. Pour Marías, la littérature constitue précisément cet espace privilégié où les absents continuent d'agir parmi nous.

Le roman est peuplé d'apparitions singulières : un pilote mercenaire borgne qui semble échapper sans cesse à la mort, une balle perdue au Mexique, une malédiction venue de La Havane, des personnages réels devenus presque légendaires. Toutes ces histoires, parfois extravagantes, participent à une même méditation sur le hasard, le destin et la persistance des traces laissées par les êtres. Le monde apparaît comme un immense réseau de récits dont aucun ne s'achève complètement.

Plus encore que dans ses romans précédents, Marías développe ici une réflexion sur le pouvoir de la littérature. Un personnage fictif peut modifier la vie d'une personne réelle ; une histoire inventée peut devenir un souvenir authentique ; un livre peut créer des conséquences que son auteur n'avait jamais prévues. La fiction n'est donc pas l'opposé du réel : elle en constitue l'un des prolongements les plus actifs et les plus mystérieux.

Par son caractère hybride, "Negra espalda del tiempo" occupe une place centrale dans l'œuvre de Marías. On y retrouve déjà toutes les grandes obsessions qui nourriront plus tard "Tu rostro mañana" : la survivance du passé, les vies possibles, les secrets, les coïncidences, la responsabilité liée au savoir et l'impossibilité de séparer complètement ce qui a eu lieu de ce qui aurait pu arriver. Le livre apparaît ainsi comme une immense méditation sur le temps lui-même, sur cette zone obscure où continuent de subsister les événements disparus, les êtres absents et les histoires inachevées.

 

"Tu rostro mañana" (2002-2007)

(Ton visage demain) La grande œuvre de maturité de Marías. La trilogie comprend "Fiebre y lanza" (2002), "Baile y sueño" (2004), "Veneno y sombra y adiós" (2007). Pour une grande partie de la critique espagnole (de José-Carlos Mainer à Jordi Gracia ou Domingo Ródenas de Moya) "Tu rostro mañana" n'est pas seulement le chef-d'œuvre de Javier Marías : c'est l'une des grandes œuvres européennes du début du XXIe siècle. Cette réputation ne tient pas à l'intrigue d'espionnage elle-même, qui demeure relativement modeste, mais à l'ambition intellectuelle et morale du projet. Marías y reprend toutes les questions présentes dans ses romans antérieurs — le secret, la mémoire, la trahison, le hasard, les conséquences imprévisibles des actes — pour les développer à une échelle inédite. L'œuvre apparaît ainsi comme la synthèse de toute sa pensée romanesque.

Le narrateur, Jacques (ou Jaime) Deza, est un Espagnol vivant à Londres. Traducteur, universitaire et spécialiste des langues, il possède un talent particulier : il sait observer les gens et déduire de leurs paroles, de leurs gestes ou de leurs silences ce qu'ils sont capables de devenir. Cette aptitude attire l'attention de Bertram Tupra, personnage énigmatique lié à certains services britanniques de renseignement. Deza est progressivement recruté pour participer à une activité très particulière : il ne s'agit pas d'espionner ce que les individus ont fait, mais d'évaluer ce qu'ils pourraient faire. Peuvent-ils trahir ? Peuvent-ils tuer ? Peuvent-ils résister à la peur ? Peuvent-ils changer ? Peuvent-ils devenir monstrueux ? À partir de là, le récit semble prendre la forme d'un roman d'espionnage.

Mais très vite, le lecteur découvre que ce n'est qu'un prétexte. Le véritable sujet est beaucoup plus vaste. Que signifie « Tu rostro mañana » ? Le titre est fondamental. « Ton visage demain » désigne le visage que nous aurons dans l'avenir. Autrement dit : Qui deviendrons-nous lorsque certaines circonstances nous mettront à l'épreuve ? Personne ne connaît entièrement son propre avenir moral. Nous ignorons ce dont nous serons capables. Nous ignorons jusqu'où nous pourrions aller. Nous ignorons quelles violences, quelles lâchetés ou quelles générosités dorment en nous. Cette interrogation devient le cœur philosophique de la trilogie.

 

Le travail de Deza consiste à juger les autres. Mais Marías montre que cette tâche est presque impossible. Peut-on réellement savoir qui est quelqu'un ? Peut-on prévoir sa conduite future ? Peut-on anticiper une trahison ? Peut-on discerner un futur criminel derrière un homme ordinaire ? Tout le roman tourne autour de cette question. La littérature de Marías devient alors une immense enquête sur la connaissance humaine. Les phrases sont extrêmement longues. Les digressions peuvent s'étendre sur des dizaines de pages. L'action progresse lentement. Certains lecteurs y voient une profondeur exceptionnelle. D'autres jugent ces développements excessifs ..

 

La Guerre civile espagnole au cœur du livre - Sous l'intrigue anglaise se cache en réalité l'histoire espagnole. Le père de Javier Marías, Julián Marías, fut victime de répression après la victoire franquiste. Cette expérience familiale irrigue profondément la trilogie. Le roman revient sans cesse sur une interrogation : Comment des voisins, des amis ou des membres d'une même famille ont-ils pu se dénoncer, se persécuter ou se tuer pendant la Guerre civile ? 

Pour Marías, la guerre révèle ce que les êtres portent déjà en eux. Elle ne crée pas la violence. Elle la rend visible. Cette réflexion traverse toute la trilogie.

Mais le livre est également profondément britannique. Londres y apparaît comme une ville hantée par les souvenirs de la guerre. Les personnages évoquent les services secrets, les réseaux clandestins, les dénonciations. Marías s'intéresse moins aux opérations militaires qu'aux zones grises de l'histoire. Comment juge-t-on quelqu'un après une guerre ? Peut-on pardonner ? Que faire des traîtres ? Comment vivre avec ceux qui ont commis l'impardonnable ?

Bertram Tupra, l'un des grands personnages de Marías, est essentiel. Charismatique, brillant, inquiétant, il exerce une fascination constante sur Deza. Tupra semble capable de comprendre les êtres humains avec une précision presque surnaturelle. Mais il est également porteur d'une violence potentielle. Il incarne une idée fondamentale de Marías : l'intelligence morale peut servir autant au bien qu'au mal. Tupra est souvent considéré par les critiques espagnols comme l'un des personnages les plus mémorables du roman européen contemporain.

Le deuxième (Baile y sueno) et surtout le troisième volume (Veneno y sombra y adios) contiennent certaines des scènes les plus marquantes de toute l'œuvre de Marías. L'une des plus célèbres est l'épisode de la discothèque où Tupra exerce une violence soudaine et brutale sur un homme. La scène est longue, dérangeante et minutieusement analysée.

Elle montre comment la violence surgit dans un monde civilisé. Marías refuse l'idée que la barbarie appartienne seulement aux criminels ou aux dictatures. Elle demeure toujours possible. Partout. Chez chacun.

Cette trilogie sera particulièrement apprécié dans le monde anglophone (Your Face Tomorrow I: Fever and Spear, 2005, Your Face Tomorrow II: Dance and Dream, 2006, Your Face Tomorrow III: Poison, Shadow and Farewell, 2009). 

 

"Los enamoramientos" (2011)

(Comme les amours, traduction Gallimard) L'un de ses romans les plus connus. Une femme observe quotidiennement un couple qu'elle idéalise avant qu'un meurtre ne vienne bouleverser cette image. Marías y interroge la fascination, les illusions amoureuses et la manière dont nous inventons des récits sur les autres.

"La dernière fois que je vis Miguel Desvern ou Deverne fut aussi la dernière fois que sa femme Luisa le vit, ce qui n'en est pas moins étrange, peut-être même injuste, puisque c'était elle sa femme, et moi en revanche une inconnue qui n'avait jamais échangé avec lui le moindre mot. Je ne savais même pas son nom, je ne le sus que trop tard, quand sa photo parut dans le journal, poignardé, dépoitraillé, et sur le point d'être un mort, s'il ne l'était déjà à sa propre conscience absente qui jamais plus ne lui revint : la dernière chose qu'il dut comprendre fut qu'on le poignardait par erreur, sans raison, c'est-à-dire bêtement, un coup après l'autre, encore et encore, sans lui laisser une chance, avec la volonté de le rayer du monde et de l'expulser sans délai de la surface de la terre, là-bas et à ce moment-là. Je ne le sus que trop tard, mais trop tard pour quoi, je me le demande. À vrai dire, je l'ignore. Seulement quand quelqu'un meurt, on pense que désormais il est trop tard pour tout et pour n'importe quoi --- plus encore pour l'attendre ---, et on se contente de le porter manquant.

Ainsi en va-t-il de nos proches, même s'il nous en coûte bien davantage et que nous les pleurons, que leur image nous accompagne chez nous et lorsque nous marchons dans la rue, et que nous croyons très longtemps que nous ne parviendrons pas à nous y faire. Cependant nous savons dès le début --- dès l'instant où ils meurent --- que nous ne devons plus compter sur eux, même pour les choses les plus insignifiantes, un banal coup de fil ou une question stupide (« Les clés de la voiture ne seraient-elles pas restées là-bas ? », « À quelle heure sortent les enfants, aujourd'hui ? »), pour rien. Rien, c'est rien.

En fait, c'est incompréhensible, parce que cela suppose d'avoir des certitudes, ce qui est en désaccord avec notre nature : la certitude que quelqu'un ne va plus revenir, plus rien dire, plus jamais faire un pas --- pour s'approcher ou s'écarter ---, ni nous regarder, ni détourner le regard. Je ne sais comment nous y résistons, ni comment nous nous en tirons. Je ne sais comment nous oublions parfois, quand le temps s'est écoulé et nous a éloignés d'eux qui sont restés figés.

Cependant je l'avais vu de nombreux matins où je l'avais entendu rire et parler, presque chaque fois au cours de ces quelques années, de bonne heure, mais pas tant, car j'arrivais au travail avec un léger retard pour avoir l'occasion de me trouver un instant avec ce couple, pas avec l'homme seul --- que l'on ne se méprenne pas --- mais avec eux deux, c'étaient eux deux qui me faisaient du bien et me réjouissaient, avant d'entamer la journée. Ils étaient presque devenus comme une obligation. Toutefois, ce n'est pas le mot juste pour ce qui donne plaisir et quiétude. Peut-être alors comme une superstition, bien que pas cela non plus : je ne croyais pas davantage que ma journée se passerait mal si je ne partageais pas avec eux mon petit déjeuner, à distance cela va sans dire ; c'est seulement que je l'aurais commencée avec un moral plus bas ou moins d'optimisme sans la vision quotidienne qu'ils m'offraient, et qui était celle d'un monde en ordre, ou si l'on préfère en harmonie.

En fait, celle d'un minuscule fragment du monde, que nous étions très peu à contempler, comme c'est le cas pour tout fragment ou toute vie, jusqu'à la plus exposée ou livrée au public. Je n'aimais pas m'enfermer des heures durant sans les avoir vus et observés, pas en cachette mais avec discrétion, pour rien au monde je n'aurais voulu les mettre mal à l'aise ou les déranger. Et il aurait été impardonnable de les faire fuir, outre que préjudiciable pour moi. J'étais réconfortée de respirer le même air, ou de faire partie de leur paysage matinal --- une part inaperçue ---, avant qu'ils ne se séparent jusqu'au repas suivant, probablement, sans doute le dîner, le plus souvent. Ce dernier jour où sa femme et moi le vîmes, ils ne purent dîner ensemble. Pas même déjeuner. Elle l'attendit vingt minutes assise à une table de restaurant, étonnée mais sans crainte, jusqu'à ce que le téléphone sonne et que son monde s'achève, et plus jamais elle ne l'attendit...." (traduction Gallimard)

La narratrice, María Dolz, travaille dans une maison d'édition madrilène. Chaque matin, avant d'aller au travail, elle prend son petit-déjeuner dans un café où elle observe un couple qu'elle ne connaît pas. Elle leur donne même un nom imaginaire : Miguel Desvern, Luisa Alday. Ils semblent représenter tout ce qu'elle admire, élégance, harmonie, complicité, bonheur discret. Ils deviennent pour elle une sorte de tableau vivant. Un jour pourtant, le couple cesse d'apparaître. María apprend alors que Miguel a été assassiné dans la rue par un déséquilibré. Cette mort brutale détruit l'image idéale qu'elle s'était construite. Intriguée, elle entre peu à peu dans la vie de Luisa. Puis elle rencontre Javier Díaz-Varela, ami très proche du défunt. Entre María et cet homme naît une relation ambiguë. Mais à mesure qu'elle s'en rapproche, elle découvre que la mort de Miguel n'est peut-être pas aussi simple qu'elle le croyait. Le roman glisse alors progressivement, du récit amoureux vers l'enquête morale, puis vers une réflexion sur le crime et la responsabilité. Comme souvent chez Marías, l'intrigue pourrait presque appartenir à un autre genre, un thriller, un roman psychologique. Mais ce n'est jamais cela qui l'intéresse vraiment. Le meurtre sert surtout de point de départ à une interrogation : nous croyons souvent connaître les autres, en réalité, nous les remplissons de nos propres fantasmes, l'amour lui-même procède souvent ainsi, nous aimons parfois moins une personne que l'histoire que nous avons construite autour d'elle. La mort de Miguel agit comme une déchirure, tout ce que María croyait savoir devient incertain : un événement peut modifier rétrospectivement tout le sens du passé.

Le titre est révélateur, "Los enamoramientos" ne signifie pas exactement « les amours », le mot espagnol désigne plutôt les engouements, les passions, les états amoureux. Marías ne parle pas de l'amour stable ou conjugal mais s'intéresse à ce moment particulier où une personne devient l'objet d'une obsession.

 

"Así empieza lo malo" (2014)

(Si rude soit les débuts, traduction Gallimard) Roman situé dans l'Espagne des premières années de la Transition. À travers les secrets d'un mariage et les silences hérités du franquisme, Marías montre comment le passé continue d'agir longtemps après sa disparition apparente.

Le titre provient d'un vers de Shakespeare (Hamlet), « Thus bad begins and worse remains behind », (« Ainsi commence le mal, et le pire reste à venir. »). Cette phrase résume parfaitement le roman : un acte ancien, jamais véritablement jugé, continue à produire ses effets plusieurs décennies plus tard.

 

"Muriel posa les mains sur sa poitrine, l’une enserrant la pipe qui avait fini par s’éteindre sans qu’il prît la peine de la rallumer. Au lieu de commencer à me dicter, comme il me l’avait annoncé, il demeura une ou deux minutes silencieux au cours desquelles je le regardai d’un œil interrogateur, stylo à la main, jusqu’à ce que je remette le capuchon de peur que la plume ne sèche. D’un instant à l’autre, il semblait avoir oublié l’objet de sa préoccupation, comme si une pensée, un sujet, un vieux dilemme, lui avait traversé l’esprit, balayant tout le reste, sauf moi en ma qualité d’éventuel conseiller ou de simple oreille ouverte à ses inquiétudes : depuis le plancher, il me lançait des œillades dubitatives pour ne pas dire furtives, donnant l’impression d’avoir quelque chose sur le bout de la langue — deux ou trois fois il ouvrit la bouche, reprit haleine, la referma — qu’il ne se décidait pas à prononcer, ou plutôt à me laisser entendre ; comme s’il se demandait s’il était ou non pertinent de m’associer à une question qui le perturbait ou le gênait, voire le consumait. Par deux fois, il se racla la gorge. Les mots se bousculaient au portillon, retenus par mesure de prudence, par souci de réserve ou du moins de discrétion, comme si la matière jugée délicate ne devait pas filtrer, ni même être exprimée, ce qui est exprimé se fixe dans l’air et il est difficile de l’en déloger. J’attendis sans mot dire, sans insister ni l’exhorter à parler. J’attendis avec confiance et patience, déjà conscient — cela s’apprend de bonne heure, dans la petite enfance — que ce dont on a grande envie de se libérer, que l’on voudrait raconter, demander ou proposer, finit presque toujours par émerger, par surgir comme si aucune force — aucune répression du moi par le soi, aucun raisonnement — ne pouvait le réfréner, nous perdons presque tous les combats contre notre langue pour peu que le feu la dévore. (Et elle peut être violente la langue, dictatoriale.)

— Toi qui appartiens à une autre génération et qui verras les choses autrement, finit par émettre Muriel, en mesurant ses paroles. Toi qui es jeune, toi qui appartiens à une autre génération, répéta-t-il croyant ainsi gagner assez de temps pour s’interrompre et se taire, oui, toi, que ferais-tu si tu apprenais qu’un ami de longue date… ? — Il fit une pause, comme s’il allait se rétracter et reformuler sa question. — Comment en venir au fait, comment t’expliquer ça… Qu’un ami de longue date n’a pas toujours été tel qu’il est à présent ? Pas tel qu’on l’a connu et qu’il est à présent, ni tel qu’on a toujours cru qu’il était ?

De toute évidence, à en juger par le flot de questions creuses, sans queue ni tête, il en débattait encore. Loin d’être un esprit confus, Muriel se prévalait de sa précision, même si, dans sa quête, il avait tendance à divaguer. En fonction de ma réponse, il pouvait se dédire (« Ça revient au même, laissons tomber », ou : « Arrête, arrête, oublie ça », ou encore : « Non, mieux vaut que je ne te mêle pas à ça, ce n’est pas de ton ressort, ce n’est pas une bonne chose, tu ne dissiperas pas mes doutes pour autant et tu n’y comprendras rien »). Ainsi, au début, décidai-je d’attendre et de feindre la plus vive attention, comme si j’étais sur des charbons ardents, pendu à ses lèvres et que rien ne me tenait tant à cœur ; voyant qu’il n’ajoutait rien — déconcerté par son propre galimatias — je compris que c’était à moi de lui délier la langue et avant qu’il ne se mure dans son silence, je m’enhardis :

— À quoi faites-vous allusion ? À une trahison ? On vous a trahi ? ..." (Éditions Gallimard, 2017, pour la traduction française)

 

L'histoire est racontée par Juan de Vere, qui se souvient de sa jeunesse. Nous sommes à Madrid en 1980, au début de la Transition démocratique. Franco est mort depuis cinq ans, mais l'Espagne vit encore dans une étrange coexistence entre désir de modernité et poids du passé. Juan, âgé d'une vingtaine d'années, travaille comme assistant auprès du réalisateur de cinéma Eduardo Muriel, homme cultivé, élégant et beaucoup plus âgé que lui. Muriel lui confie une mission ambiguë : il voudrait savoir ce que cache son vieil ami, le médecin Jorge Van Vechten.Des rumeurs circulent sur le comportement de Van Vechten pendant les années franquistes. Muriel demande à Juan de l'observer, de l'approcher, de le faire parler. Mais rapidement l'enquête se déplace. Juan découvre que le véritable mystère ne concerne pas seulement Van Vechten. Il concerne aussi Muriel lui-même, son épouse Beatriz (Juan est fasciné par l'épouse de Muriel et cette fascination va brouiller progressivement son jugement), les rapports complexes entre désir, jalousie et vengeance, et les comportements adoptés sous la dictature. Le jeune homme se retrouve au cœur d'un réseau de silences accumulés depuis des décennies. Une enquête morale plus qu'un roman policier. Comme souvent chez Marías, l'intrigue visible importe moins que ce qu'elle révèle. Le roman montre que les crimes ou les lâchetés du passé ne disparaissent jamais complètement. Ils continuent à agir dans les consciences. 

Le franquisme comme présence fantomatique - Contrairement à Almudena Grandes ou Isaac Rosa, Marías ne décrit pas directement la répression franquiste. Il s'intéresse davantage aux conséquences psychologiques. Le franquisme apparaît comme un monde où beaucoup ont vu, beaucoup ont su et beaucoup se sont tus. Les personnages portent encore les traces de décisions prises dans les années 1940 ou 1950. La Transition n'efface rien. Elle recouvre simplement les blessures. C'est l'une des idées majeures du roman : une société peut changer de régime sans que les individus cessent immédiatement d'être ce qu'ils sont devenus sous l'ancien régime.

Beaucoup de critiques espagnols ont vu dans Así empieza lo malo l'un des romans les plus importants consacrés à la génération qui a vécu la Transition non pas comme un événement politique, mais comme une expérience intime.

 

"Berta Isla" (2017)

Le dernier grand chef-d'œuvre de Javier Marías et, pour beaucoup de lecteurs, son roman le plus émouvant depuis "Corazón tan blanco" (1992). Il a connu un immense succès en Espagne, mais aussi en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie et en France. On peut le lire comme une sorte de miroir plus intime de "Tu rostro mañana" : là où la trilogie racontait le monde de l'espionnage du point de vue de celui qui observe les autres, "Berta Isla" raconte ce même univers du point de vue de celle qui reste et attend.

L'histoire commence dans le Madrid des années 1970. Berta Isla et Tomás Nevinson se connaissent depuis l'adolescence et s'aiment très tôt avec une évidence presque romanesque. Tomás possède un don exceptionnel, il parle plusieurs langues, il imite parfaitement les accents et peut presque devenir quelqu'un d'autre. Après ses études à Oxford, ce talent attire l'attention des services secrets britanniques. À la suite d'un incident apparemment banal — ce que le roman appelle ironiquement « un jour stupide » — Tomás est progressivement entraîné dans un univers clandestin dont il ne pourra plus réellement sortir. Le couple se marie. Mais leur vie commune devient étrange. Tomás disparaît régulièrement pendant des semaines ou des mois. Il ne peut expliquer où il se trouve. Il ne peut raconter ce qu'il fait. Il ne peut parfois même pas confirmer qu'il est vivant. Berta demeure à Madrid avec leurs enfants. Elle attend. Les années passent. L'attente devient sa véritable existence. Une histoire d'espionnage sans espionnage. Les missions de Tomás sont souvent laissées dans l'ombre. Le lecteur ignore une grande partie de ce qu'il accomplit. Ce qui intéresse Marías n'est pas l'action mais que devient une relation lorsque l'un des deux vit dans le mensonge permanent ? C'est l'une des rares fois où Marías construit un roman autour d'un personnage féminin, qui, de plus, vit dans une situation impossible, croire sans preuve, aimer sans certitude, attendre sans savoir si l'attente a un sens.

 

"Tomás Nevinson" (2021)

Nous sommes en 1997. Après avoir passé quelques années à l'écart pour se faire oublier, loin de Londres et du bruit du monde, Tomás Nevinson accepte une nouvelle mission et redevient un agent des services secrets britanniques. Il doit se rendre dans une ville du nord-ouest de l'Espagne pour identifier et neutraliser une femme originaire d'Irlande du Nord qui s'y cacherait sous les traits de trois personnes différentes. On sait qu'elle est rusée et dangereuse ; on sait que son nom est associé à des attentats sanglants de l'IRA et de l'ETA, et qu'elle pourrait, elle aussi, reprendre du service à tout moment si l'une des organisations terroristes le lui demandait. Tomás Nevinson va devoir la confondre, mais la tâche ne sera pas aisée, car s'immiscer dans la vie d'autrui n'est pas sans risques, surtout quand on ignore jusqu'où cela peut nous entraîner.

Dernier grand roman publié de son vivant. Il prolonge certains personnages de "Berta Isla" et approfondit les questions de surveillance, de responsabilité et de jugement moral.

Chez Javier Marías, l'intrigue est presque toujours secondaire. Ce qui l'intéresse est le processus mental par lequel un individu tente de comprendre une situation sans jamais disposer de toutes les informations nécessaires. Ses narrateurs observent, interprètent, supposent, reviennent en arrière, corrigent leurs hypothèses, s'interrogent sans cesse. Les longues phrases sinueuses qui caractérisent son style reproduisent précisément ce mouvement de la pensée. 

On notera que la présence de Gérard Philipe sur la couverture de Tomás Nevinson n'est pas un simple choix esthétique ou nostalgique. Elle est liée directement à la manière dont Javier Marías imagine physiquement son personnage depuis plusieurs romans.


Lorsque Javier Marías publie "Corazón tan blanco" (1992), puis "Mañana en la batalla piensa en mí" (1994), l'Espagne connaît  un autre phénomène culturel majeur, le triomphe international de "Belle Époque", réalisé par Fernando Trueba. Le contraste est frappant : alors que Marías explore les zones d'ombre de la conscience, du secret et du passé, "Belle Époque" propose une Espagne lumineuse, sensuelle et presque utopique.

Le film ne se déroule pas durant la « Belle Époque » française (1890-1914), mais dans les premiers mois de 1931, juste avant la proclamation de la Seconde République espagnole. Trueba et Rafael Azcona utilisent cette expression pour désigner un moment rêvé de liberté, d'optimisme et d'ouverture qui précède la catastrophe historique de la Guerre civile.

L'histoire commence en février 1931. Fernando, jeune soldat républicain, déserte l'armée après l'échec des soulèvements contre la monarchie. Il trouve refuge chez Manolo, un vieil homme libre-penseur vivant à la campagne. Lorsque les quatre filles de Manolo arrivent à la maison, Fernando tombe successivement sous leur charme. Chaque sœur représente une forme différente de féminité, de désir et de liberté. Le film devient alors une comédie sentimentale où le jeune homme découvre l'amour, la sensualité, la tolérance et une certaine idée du bonheur juste avant que l'histoire de l'Espagne ne bascule. Avec Jorge Sanz (Fernando), Fernando Fernán Gómez (Manolo), Ariadna Gil (Violeta), Maribel Verdú (Rocío), Miriam Díaz-Aroca (Clara), Penélope Cruz (Luz). 

L'année 1992 constitue alors un moment exceptionnel pour l'Espagne : Jeux olympiques de Barcelone ; Exposition universelle de Séville ; affirmation internationale de l'Espagne démocratique. "Belle Époque" apparaît alors comme un symbole culturel de cette Espagne moderne et optimiste. Et contrairement à une grande partie du cinéma espagnol consacré à la Guerre civile ou au franquisme, le film montre l'instant d'espoir qui précède la tragédie. Il célèbre la liberté individuelle, le désir et l'hédonisme plutôt que le conflit idéologique. Le scénario de Rafael Azcona combine humour, mélancolie et satire sociale. Beaucoup de critiques espagnols considèrent qu'il s'agit de l'une de ses dernières grandes réussites scénaristiques. Enfin, le film réunit plusieurs futures grandes figures du cinéma espagnol. Pour beaucoup de spectateurs, il reste associé aux débuts de Penélope Cruz et à la génération d'actrices des années 1990 (Ariadna Gil, Maribel Verdú, Miriam Díaz-Aroca).


Antonio Muñoz Molina (1956- )

C'est probablement l'écrivain espagnol contemporain le plus marqué par la tradition du roman nord-américain (Faulkner, Dos Passos, Roth, Bellow) et par la culture urbaine moderne.

Né à Úbeda (Andalousie) en 1956, Antonio Muñoz Molina est généralement considéré, avec Javier Marías et Almudena Grandes, comme l'une des figures majeures de la littérature espagnole contemporaine. Élu à la Real Academia Española en 1995, il a partagé sa vie entre l'Espagne et les États-Unis, notamment New York, ville qui occupe une place importante dans plusieurs de ses livres et qui a profondément influencé son regard sur la modernité.

Son œuvre se situe à la croisée du roman historique, du récit de mémoire, du roman urbain et de la méditation morale. Elle est traversée par quelques grandes questions récurrentes : comment le passé survit-il dans le présent ? Comment les individus ordinaires sont-ils façonnés par les grands événements historiques ? Que reste-t-il des idéaux lorsqu'ils sont confrontés à la violence du siècle ?

À la différence d'Almudena Grandes, qui s'intéresse souvent à la mémoire des vaincus du franquisme, Muñoz Molina cherche moins à réparer une mémoire oubliée qu'à comprendre comment l'histoire s'inscrit dans les consciences individuelles.

 

"El invierno en Lisboa" (1987)

(L'Hiver à Lisbonne, Seuil) Publié en 1987, "El invierno en Lisboa" est le premier grand succès d'Antonio Muñoz Molina. Récompensé par le Premio de la Crítica et le Premio Nacional de Narrativa, il révèle un écrivain très différent de celui que l'on associera plus tard à la mémoire historique et à la Guerre civile. Ici, Muñoz Molina rend hommage à ses grandes passions, le jazz américain, le roman noir, le cinéma hollywoodien classique, les villes nocturnes, les amours perdues. C'est probablement son livre le plus « cinématographique ».

Le héros est Santiago Biralbo, pianiste de jazz solitaire qui joue dans des clubs de Saint-Sébastien. Sa vie bascule lorsqu'il rencontre Lucrecia, femme mystérieuse et séduisante mariée à un petit escroc impliqué dans un trafic d'œuvres d'art. Une passion naît entre eux. Mais Lucrecia disparaît brusquement avec son mari. Biralbo reste seul. Les années passent. À Madrid, un narrateur retrouve le musicien et, au fil de longues conversations dans les bars, reconstitue peu à peu son histoire. Le lecteur découvre alors la fuite de Lucrecia, les attentes interminables de Biralbo, leurs retrouvailles, un trafic d'art de plus en plus dangereux, une arme qui circule de main en main, plusieurs trahisons et un voyage inachevé vers Lisbonne. L'histoire progresse comme une enquête mélancolique menée à travers des souvenirs fragmentaires.

À première vue, tous les éléments du polar (noir) sont présents, mais l'intrigue policière reste secondaire. Le véritable sujet est l'amour perdu. Biralbo passe l'essentiel du roman à poursuivre non seulement une femme, mais aussi une vie qu'il ne pourra jamais retrouver.

L'originalité du livre réside dans sa construction. Muñoz Molina écrit comme un musicien de jazz. Le récit avance par variations, par retours, par improvisations, par motifs récurrents. Les souvenirs apparaissent puis disparaissent. Les scènes sont reprises sous différents angles. Le jazz n'est pas seulement un décor : il devient la structure même du roman.

Lisbonne, le titre pourrait laisser croire que l'action se déroule principalement à Lisbonne. Ce n'est pas le cas. Lisbonne apparaît surtout comme un horizon, un lieu de fuite et de recommencement, un espace imaginaire où les personnages projettent leurs désirs.

 

"Beltenebros" (1989)

(Actes Sud, 1991 pour la traduction française) Publié en 1989, Beltenebros est le troisième roman d'Antonio Muñoz Molina et l'un des livres qui l'ont imposé comme une figure majeure de la littérature espagnole contemporaine. À première vue, il s'agit d'un roman d'espionnage et d'une chasse à l'homme dans l'Espagne franquiste. En réalité, Muñoz Molina utilise les codes du thriller pour explorer les conséquences psychologiques et morales de la défaite républicaine.

Le titre lui-même est révélateur : « Beltenebros » évoque un personnage mystérieux et sombre issu de la littérature chevaleresque espagnole. Le roman est entièrement placé sous le signe des ombres, du double et de l'illusion.

"J’étais venu à Madrid pour tuer un homme que je n’avais jamais vu. On m’avait donné son nom, le vrai, et aussi les fausses identités qu’il avait utilisées au cours de sa vie secrète, identités souvent fantaisistes et invraisemblables, dignes de ces romans à l’eau de rose qu’il lisait pour tuer le temps dans ce curieux entrepôt glacé, cet édifice en brique au bord des voies de la gare d’Atocha où il avait passé plusieurs jours à m’attendre parce qu’on lui avait annoncé ma venue, et où il m’avait attendu tranquillement au début, mourant de froid, j’imagine, d’ennui aussi, voire de terreur, soupçonnant avec une certitude croissante qu’il se tramait quelque chose contre lui, se retournant sans fermer l’œil de la nuit sous la simple couverture, humide et rêche, que j’ai vue plus tard sur son lit, semblable à celle qu’il devait utiliser pour se réchauffer dans sa cellule après les interrogatoires, écoutant jusqu’à minuit l’écho des haut-parleurs sous la voûte de la gare, et le fracas des express qui commençaient d’arriver à Madrid avant l’aube..."

Le narrateur, Darman, ancien capitaine de l'armée républicaine réfugié à Londres après la Guerre civile, appartient à une organisation clandestine communiste. Au début du roman, il reçoit une mission. Il doit retourner secrètement à Madrid pour éliminer un homme accusé d'avoir trahi le mouvement clandestin. Comme dans les précédentes missions qu'il a accomplies pour l'organisation, il ne connaît presque rien de sa cible. Il doit simplement obéir. 

Madrid apparaît alors comme une ville nocturne avec ses pensions obscures, ses cafés enfumés, ses cabarets, ses appartements surveillés. Au fil de son enquête, Darman rencontre une chanteuse de cabaret, Rebeca Osorio, dont le visage lui rappelle étrangement une femme qu'il a aimée autrefois. Cette ressemblance agit comme un trouble permanent. Peu à peu, Darman commence à douter. L'homme qu'il doit tuer est-il réellement un traître ? Qui manipule qui ? Pourquoi les mêmes histoires semblent-elles se répéter ? Son enquête l'amène finalement à découvrir que la véritable trahison ne se situe pas là où il le croyait.

Le danger provient peut-être de ceux qui prétendent défendre la cause antifranquiste elle-même. Comme chez Javier Marías quelques années plus tard, l'intrigue policière n'est qu'un cadre. La véritable question du roman est : que reste-t-il d'une cause politique après des décennies de clandestinité et de défaite ? Darman a consacré sa vie à la fidélité. Mais lorsqu'il revient à Madrid, il découvre un monde où les héros sont oubliés, les traîtres ne sont pas toujours ceux que l'on désigne et les organisations survivent parfois davantage par inertie que par conviction. Le roman devient alors une méditation sur l'usure des idéaux et le thème de la répétition. Les personnages semblent se refléter les uns dans les autres. Rebeca Osorio ressemble à une femme disparue. Le présent reproduit le passé. Les mêmes erreurs recommencent. Les mêmes passions reviennent sous d'autres visages.

Contrairement à beaucoup de romans historiques, Beltenebros ne raconte presque jamais directement la Guerre civile. Elle est déjà terminée depuis longtemps. Mais tout le livre montre qu'elle continue à vivre dans les consciences. Les personnages semblent incapables de sortir de ce passé. La clandestinité est devenue leur condition permanente. Ils n'habitent plus vraiment l'Espagne des années 1960 mais habitent encore l'Espagne de 1939. Et l'une des grandes réussites du livre est sa représentation de Madrid, la nuit, la pluie, les enseignes lumineuses, les cabarets et les rues désertes composent un décor presque cinématographique, une esthétique qui traduit l'état intérieur des personnages : un monde de pénombre où personne ne possède toute la vérité. Alors que beaucoup de récits sur la Guerre civile opposaient encore clairement les victimes et les bourreaux, il s'intéresse à une question plus complexe : que deviennent les vaincus lorsqu'ils survivent à leur propre histoire ?

Beltenebros est aujourd'hui considéré comme l'un des premiers grands romans espagnols ayant utilisé les formes du polar et du roman d'espionnage pour explorer la mémoire de la Guerre civile et de l'exil républicain. Il annonce plusieurs thèmes que Muñoz Molina développera plus tard dans El jinete polaco (1991), Plenilunio (1997), Sefarad (2001). 

Au terme du récit, la véritable découverte de Darman n'est pas l'identité d'un traître. C'est la prise de conscience que les catégories simples — fidélité, héroïsme, trahison, justice — se sont progressivement brouillées dans les longues années qui ont suivi la défaite républicaine. Derrière le thriller se cache ainsi l'un des grands romans espagnols sur la désillusion politique et les fantômes laissés par le XXᵉ siècle.

 

"El jinete polaco" (1991)

(Le Cavalier polonais) Paru en 1991, "El jinete polaco" marque un tournant décisif dans la littérature espagnole contemporaine. Couronné à la fois par le Premio Planeta et le Premio Nacional de Narrativa, le roman est généralement considéré par la critique espagnole comme le premier grand chef-d'œuvre d'Antonio Muñoz Molina et comme l'un des romans majeurs de l'Espagne démocratique. Des critiques tels que José-Carlos Mainer, Santos Sanz Villanueva ou Jordi Gracia y ont vu l'œuvre qui permet à Muñoz Molina de dépasser le cadre du roman historique ou générationnel pour construire une vaste méditation sur la mémoire individuelle et collective. Le livre est souvent comparé aux grandes fresques de William Faulkner. Comme le Yoknapatawpha faulknérien, Mágina — ville fictive inspirée d'Úbeda, la ville natale de Muñoz Molina — devient un territoire imaginaire où se condensent plus d'un siècle d'histoire espagnole.

Le narrateur, Manuel, est interprète de conférences internationales. Installé loin de son Andalousie natale, il mène une existence cosmopolite, faite d'aéroports, d'hôtels et de déplacements permanents. Au début du roman, il retrouve Nadia, une femme avec laquelle il partage progressivement souvenirs, confidences et fragments de passé. À travers leurs conversations se met en place une immense remontée dans le temps. Le récit ne progresse pas selon une chronologie linéaire. Il fonctionne comme un puzzle dont les pièces s'assemblent peu à peu. Les souvenirs personnels du narrateur se mêlent aux récits familiaux, aux histoires entendues dans l'enfance, aux légendes locales et aux événements historiques.

Peu à peu, Manuel comprend que son identité ne peut être séparée de celle de sa famille, de son village et du siècle qui les a façonnés. La véritable intrigue du roman est donc celle d'une reconstruction : comment un homme parvient-il à comprendre qui il est en reconstituant les vies qui l'ont précédé ? À travers plusieurs générations, le lecteur découvre toute une galerie de personnages. Le bisaïeul Pedro Expósito, enfant abandonné puis soldat à Cuba; le grand-père, garde d'assaut républicain, vaincu à la fin de la Guerre civile et interné dans un camp franquiste; les parents du narrateur, paysans modestes dont la vie fut marquée par la résignation, le travail et le silence. Autour d'eux gravitent de nombreuses figures de Mágina, le commandant Galaz, le photographe Ramiro Retratista, le médecin du village, le chef de police amateur de poésie, des émigrés, des propriétaires terriens, des militants républicains ou franquistes.

À travers ces destinées individuelles, Muñoz Molina recompose plus d'un siècle d'histoire espagnole, depuis les dernières décennies du XIXe siècle jusqu'à la guerre du Golfe du début des années 1990.

L'une des grandes réussites du roman est l'invention de Mágina. Comme Macondo chez Gabriel García Márquez ou Yoknapatawpha chez Faulkner, Mágina est à la fois un lieu concret et un espace mythique. On y reconnaît l'Andalousie intérieure, les oliveraies, les places écrasées de soleil, les cafés les hiérarchies sociales héritées du XIXe siècle, les traces encore visibles de la Guerre civile. Mais Mágina dépasse rapidement le simple cadre régional et devient une métaphore de l'Espagne elle-même.

Les transformations du village vont refléter celles du pays : passage du monde rural à la modernité ; exode vers les grandes villes ; développement économique ; disparition progressive des anciennes structures sociales ; démocratisation après le franquisme.

Cependant, Muñoz Molina ne présente jamais la mémoire comme une simple accumulation de souvenirs. La mémoire apparaît comme une reconstruction. Les souvenirs reviennent par fragments (une photographie, une chanson, une conversation), et chaque détail agit comme une clé ouvrant l'accès à un passé enfoui. Le roman montre ainsi que l'identité humaine se construit à partir de récits souvent incomplets et dispersés.

La Guerre civile comme présence souterraine ...

Contrairement à certains romans explicitement consacrés au conflit, "El jinete polaco" ne fait pas de la Guerre civile son sujet unique. Elle demeure pourtant partout présente. Les blessures laissées par 1936 traversent les familles. Les silences sont parfois plus importants que les souvenirs. Certains personnages ont changé de camp et d'autres ont disparu. D'autres encore ont vécu toute leur existence sous le poids de la défaite ou de la peur. Muñoz Molina s'intéresse moins aux batailles qu'aux conséquences intimes et durables de l'histoire. La Guerre civile apparaît comme une onde de choc qui continue à modeler plusieurs générations.

Le narrateur appartient à une génération qui a quitté le monde rural. Il voyage. Il parle plusieurs langues. Il vit dans un univers international. Pourtant il demeure hanté par Mágina: on peut quitter un lieu sans jamais cesser d'y appartenir. L'exil n'est pas seulement géographique. Il est aussi intérieur. Manuel découvre que la modernité cosmopolite n'efface pas les origines. Au contraire, celles-ci deviennent parfois plus présentes encore lorsqu'on s'en éloigne.

Les photographies jouent un rôle fondamental dans le roman. Le photographe du village conserve des visages, des gestes et des moments qui semblent définitivement disparus. Mais ces photographies sont ambiguës, entre mémoire et disparition, un sentiment qui traverse toute l'œuvre de Muñoz Molina.

Le titre "El jinete polaco" renvoie au célèbre tableau de Rembrandt, généralement connu sous le nom de "Le Cavalier polonais". Dans le roman, cette image devient un symbole de déplacement, de quête et d'identité. Comme le cavalier du tableau, les personnages semblent traverser le temps sans connaître complètement leur destination.

L'une des raisons du prestige durable du roman réside dans son écriture. Muñoz Molina construit de longues phrases fluides, riches en retours en arrière, en associations et en résonances.

 

"Ardor guerrero" (1995)

(Une ardeur guerrière. Mémoires militaires, Le Seuil, 2016) ) Paru en 1995, Ardor guerrero occupe une place particulière dans l'œuvre d'Antonio Muñoz Molina. Ce n'est ni un roman historique comme Sefarad, ni une fiction mémorielle comme El jinete polaco. Il s'agit d'un récit autobiographique consacré à son service militaire obligatoire effectué entre 1979 et 1980, au moment où l'Espagne est officiellement devenue démocratique mais où de nombreuses institutions restent profondément marquées par le franquisme. C'est aussi l'un des témoignages les plus importants sur ce que fut la conscription pour toute une génération d'Espagnols.

 

"Durante el período de instrucción a los reclutas nos quitaban el nombre y lo sustituían por un sistema de matrículas parecido al de los coches primitivos. Yo me llamaba J-54. El miedo experimentado una y otra vez en el sueño no era un miedo imaginario, como el que siente uno al soñar que se ahoga o que se despeña por un precipicio. Era un miedo real, un instinto preservado en la inconsciencia: hubo un día, hace ahora casi trece años, en el que yo sentí que mi vida verdadera se estaba volviendo imaginaria, en que dejé de ser quien era hasta un poco antes para convertirme en un soldado, una casi sombra en la que difícilmente me puedo reconocer cuando recuerdo con detalle los peores días o miro alguna foto de entonces, la de mi carnet militar, por ejemplo: El pelo muy corto, casi al rape, la barbilla alzada con una falsa jactancia, el cuello duro del uniforme abotonado, los dos rombos del escudo militar cosidos por mí mismo a las solapas unos minutos antes de que nos tomaran la fotografía, una tarde nublada y ventosa de otoño, en octubre, en 1979, una de las tardes más tristes de mi vida, cuando llevaba sólo dos o tres días en el campamento y pensaba con horror en los catorce meses que me quedaban por delante."

 

"Pendant la période d’instruction, nous, les recrues, étions privés de notre nom qui était remplacé par un système de matricules semblable à celui des premières automobiles. Je m’appelais J-54. La peur éprouvée régulièrement dans le rêve n’était pas une peur imaginaire comme celle ressentie en rêvant qu’on se noie ou qu’on se jette dans un précipice. C’était une peur réelle, un instinct conservé dans l’inconscient : un jour, il y a de cela presque treize ans, j’ai eu l’impression que ma vie véritable devenait imaginaire, j’ai cessé d’être celui que j’étais auparavant pour me transformer en un soldat, presque une ombre, dans laquelle je peux difficilement me reconnaître quand je me rappelle en détail les pires de ces journées, ou que je regarde les photos d’alors, celle de ma carte d’identité militaire par exemple : le cheveu très court, presque ras, le menton levé avec une fausse assurance, le col dur de l’uniforme boutonné, les deux losanges des insignes militaires cousus de ma main aux revers de ma vareuse quelques minutes avant qu’on prenne la photo, par un après-midi d’automne nuageux et venteux, en octobre, en mille neuf cent soixante-dix-neuf, un des après-midi les plus tristes de ma vie alors que je n’étais au camp que depuis deux ou trois jours et que je pensais avec horreur aux quatorze mois que j’avais devant moi."

 

"Me habían despojado de mi nombre, de mi ropa y de mi cara de siempre, y cada mañana, al emprender la travesía sórdida y disciplinaria de las horas del día, cuando me miraba en el espejo del lavabo, tenía que acostumbrarme a la mirada y a los rasgos de otro, un recluta asustado al que ya le costaba trabajo reconocerse en la memoria de su vida anterior."

 

"On m’avait dépouillé de mon nom, de mes vêtements, de mon visage habituel, et tous les matins, au moment d’entreprendre la traversée sordide et disciplinaire des heures de la journée, quand je me regardais dans le miroir des toilettes, je devais m’accoutumer au regard et aux traits d’un autre, une recrue apeurée qui avait déjà du mal à se reconnaître dans la mémoire de sa vie passée.

Je conserve encore cette photo et ma carte d’identité militaire de bristol jaune, mal plastifiée, où les lettres de mon nom, tapées à la machine, ont commencé de s’évanouir. J’ai changé si souvent de maison pendant tout ce temps, de maison et de ville, même de profession et de vie, j’ai perdu tant de choses, tant de papiers, tant de documents nécessaires ou inutiles, pages de romans, brouillons d’articles que j’avais égarés et que j’ai dû recommencer, lettres d’amour déchirées en petits morceaux, ou jetées à la corbeille, ou brûlées, carnets, livres très importants pour moi que j’ai perdus sans les avoir lus, photographies, billets de train ou d’avion dont la recherche toujours vaine m’enfonçait dans une impuissance névrotique, dans une sourde diatribe contre moi-même, j’ai perdu des diplômes universitaires, même des titres de propriété.

 

Le nombre de choses que j’ai perdues pendant tout ce temps est incroyable, mais ma carte d’identité militaire qui ne me sert à rien, je l’ai toujours retrouvée sans jamais m’être trop efforcé de la conserver, elle a rôdé dans mes portefeuilles, mes tiroirs, depuis ma libération de l’armée, elle a survécu à ma désespérante incapacité de ne pas tout perdre, et de temps en temps elle fait son apparition sans que je l’aie cherché...."

 

L'intrigue est simple. En 1979, un jeune Andalou de vingt-trois ans qui rêve de devenir écrivain est appelé sous les drapeaux. Son nom disparaît presque immédiatement. Il devient un matricule, J-54. Envoyé au Pays basque, dans une région alors marquée par la violence politique et les attentats de l'ETA, il découvre un univers qui lui paraît archaïque, brutal et absurde. Dès son arrivée, les nouvelles recrues sont accueillies par des cris « Conejo, vas a morir » (« Lapin, tu vas mourir »). Le but est clair : briser l'individu. Les jeunes appelés doivent apprendre l'obéissance, la soumission, l'effacement de leur personnalité, la répétition mécanique des ordres. Pendant des mois, le narrateur vit entre corvées, humiliations, exercices, gardes, ennui et peur diffuse de la violence politique. Le récit suit cette lente expérience de dépossession.

Le paradoxe central du livre apparaît immédiatement : nous sommes après la mort de Franco, la Constitution démocratique a été adoptée, des élections libres ont eu lieu, et pourtant, dans les casernes, le passé semble toujours vivant. Le narrateur découvre des portraits de Franco encore accrochés aux murs, des officiers formés sous la dictature, des habitudes héritées d'une culture autoritaire. L'une des grandes forces du livre est de montrer que les transitions politiques ne transforment pas instantanément les mentalités. 

Mais le véritable sujet n'est pas l'armée, c'est le mécanisme de l'obéissance. Muñoz Molina décrit minutieusement comment une institution peut transformer des individus ordinaires en exécutants disciplinés. Le soldat n'est pas encouragé à comprendre. Il doit exécuter, répéter, obéir, et le service militaire apparaît également comme une machine à fabriquer un certain modèle masculin (cacher ses émotions, supporter les humiliations, accepter la violence symbolique, démontrer sa virilité). Muñoz Molina observe ce système avec un regard à la fois ironique et critique et montre combien cette conception de l'homme était liée à la culture franquiste.

L'action se déroule dans une période particulièrement tendue. À la fin des années 1970 : la démocratie est encore fragile ; l'ETA multiplie les attentats ; l'armée conserve un poids politique important. Le narrateur ressent constamment une inquiétude diffuse. Même lorsqu'il ne se passe rien, la possibilité de la violence demeure présente. Cette atmosphère donne au livre une dimension historique très forte. Le jeune soldat souffre de cette expérience, mais il apprend aussi à observer, et le futur romancier naît dans les casernes.

 

"Plenilunio" (1997)

(Pleine lune, éditions du Seuil, 1998) Le mal ordinaire dans l'Espagne démocratique - Publié en 1997, "Plenilunio" est l'un des romans les plus lus et les plus populaires d'Antonio Muñoz Molina. À première vue, il s'agit d'un roman policier : une fillette est violée et assassinée dans une ville andalouse, et un inspecteur est chargé de retrouver le coupable. Mais, comme souvent chez Muñoz Molina, l'enquête n'est qu'un point de départ. Le véritable sujet du livre est la présence du mal dans une société démocratique qui croit avoir tourné la page de ses violences passées.

L'originalité de "Plenilunio" est de montrer que l'horreur ne vient pas d'un monstre exceptionnel, mais d'un homme quelconque, presque invisible, dont le visage se confond avec tous les autres. Le meurtrier n'est pas un génie du crime ni une figure spectaculaire ; il appartient au quotidien le plus banal. C'est précisément cette banalité qui rend le crime plus inquiétant.

 

"De día y de noche iba por la ciudad buscando una mirada. Vivía nada mas que para esa tarea, aunque intentara hacer otras cosas o fingiera que las hacia, solo miraba, espiaba los ojos de la gente, las caras de 1os desconocidos, de los camareros de los bares y los dependientes de las tiendas, las caras y las miradas de los detenidos en las fichas. EI inspector buscaba la mirada de alguien que había visto algo demasiado monstruoso para ser suavizado o desdibujado por el olvido, unos ojos en los que tenia que perdurar algún rasgo o alguna consecuencia del crimen, unas pupilas en las que pudiera descubrirse la culpa sin vacilación, tan solo escrutándolas, igual que reconocen los médicos los signos de una enfermedad acercándoles una linterna diminuta. Se lo había dicho el padre Orduña, «busca sus ojos», y lo había mirado tan fijo que el inspector se estremeció ligeramente, casi como mucho tiempo atrás, aquellos ojos pequeños, miopes, fatigados, adivinadores, que lo reconocieron en cuanto el apareció en la Residencia, tan instantáneamente como el mismo, el inspector, debería reconocer al individuo a quien buscaba, o como el padre Orduña había reconocido en el hacia muchos años el desamparo, el rencor, la vergüenza y el hambre, incluso el odio, su odio constante y secreto al internado y a todo lo que había en el, y también al mundo exterior...."

 

"Jour et nuit, il parcourait la ville à la recherche d'un regard. Il ne vivait plus que pour cette tâche, même lorsqu'il essayait de faire autre chose ou faisait semblant de s'y consacrer. Il ne regardait que cela : les yeux des gens, les visages des inconnus, des serveurs de café et des employés de magasin, les visages et les regards des suspects photographiés dans les dossiers de police. L'inspecteur cherchait le regard de quelqu'un qui avait vu quelque chose de trop monstrueux pour que l'oubli puisse l'adoucir ou l'effacer ; des yeux où subsisterait forcément une trace du crime, une conséquence, un stigmate ; des pupilles dans lesquelles la culpabilité pourrait se lire sans hésitation, simplement en les observant, comme les médecins reconnaissent les signes d'une maladie en y dirigeant le faisceau d'une petite lampe.

C'est ce que lui avait dit le père Orduña : « Cherche ses yeux. »

Et il l'avait fixé avec une telle intensité que l'inspecteur en avait frémi légèrement. Ces petits yeux myopes, fatigués, clairvoyants, l'avaient reconnu dès son arrivée à la Résidence, autrefois ; ils avaient aussitôt perçu ce qu'il était, tout comme lui-même devrait reconnaître l'homme qu'il cherchait. Le père Orduña avait décelé en lui, bien des années auparavant, le dénuement, le ressentiment, la honte, la faim, et même la haine : sa haine secrète et constante contre l'internat, contre tout ce qu'il contenait, et contre le monde extérieur lui-même.

Ce serait probablement le regard d'un inconnu. Pourtant l'inspecteur était convaincu qu'il le reconnaîtrait immédiatement, sans hésitation ni erreur, dès que leurs yeux se croiseraient, même une seule fois, même de loin, depuis le trottoir opposé ou derrière la vitre d'un bar. Il était aidé dans sa recherche par le fait qu'il demeurait lui-même un étranger dans cette ville. On ne l'y avait muté que quelques mois plus tôt, au début de l'été, presque par surprise, alors qu'il ne croyait plus voir sa demande de mutation acceptée avant l'année suivante.

Quand quelque chose tarde autant à arriver, mieux vaudrait parfois qu'elle n'arrive jamais. Il avait montré la notification à sa femme, qui l'attendait depuis des années. Mais elle n'avait manifesté ni joie ni soulagement. Encore décoiffée, absente, comme à peine sortie du lit alors qu'il était déjà trois heures de l'après-midi, elle avait simplement remis la lettre officielle dans son enveloppe, l'avait déposée sur un meuble et était restée un instant la tête baissée, comme si elle avait oublié où elle allait, se frottant les mains machinalement.

Ce qui arrive trop tard ressemble à quelque chose qui n'est jamais arrivé ; pire encore : l'accomplissement tardif d'un désir longtemps attendu finit par prendre une teinte de sarcasme. Pendant des années, lui avait refusé de demander sa mutation, ou lui avait menti partiellement, prétendant avoir envoyé son dossier ou que les délais étaient déjà clos. Il ne voulait pas lui avouer que la peur ou le danger comptaient moins pour lui que la honte de partir, la sensation de trahir ses collègues, ses amis assassinés, ceux qui avaient été défigurés ou paralysés à vie par les attentats. Lui accordait de l'importance à ces choses ; pas elle.

Elle attendait. Du matin au soir. Parfois toute la nuit. Assise près du téléphone ou devant la télévision allumée. Ou derrière les rideaux, à regarder la rue, sursautant au moindre bruit : une sonnerie, l'explosion d'un moteur, une alarme de magasin. Elle avait attendu pendant des années, si longtemps qu'elle avait fini par ne plus poser de questions. Elle ne cherchait même plus, à l'heure du déjeuner, à engager une conversation qui la conduirait à évoquer la mutation. Lorsque celle-ci arriva enfin — car il s'agissait en réalité d'un ordre, presque d'une invitation à prendre sa retraite — elle avait déjà cessé de demander quoi que ce soit...."

 

Le roman commence lorsqu'une petite fille est retrouvée morte après avoir été agressée. L'inspecteur chargé de l'enquête arrive d'une région marquée par le terrorisme politique et porte déjà en lui un lourd passé de violence et de peur. Il est fatigué, solitaire, hanté par ce qu'il a vu au cours de sa carrière.

Son travail consiste à identifier un assassin dont personne ne se souvient vraiment, un individu ordinaire qui se fond dans la foule. Peu à peu, l'enquête progresse grâce à des détails infimes, des observations, des intuitions. Mais Muñoz Molina s'intéresse autant au criminel qu'au policier. Le lecteur entre alternativement dans la conscience de l'enquêteur et dans celle du meurtrier, observant les mécanismes de la peur, de l'obsession et du désir de domination.

Cette double perspective fait toute la force du livre. L'énigme n'est pas seulement : « Qui a commis le crime ? » mais : « Comment un être humain devient-il capable d'une telle violence ? »

L'un des aspects les plus remarquables du roman est qu'il se déroule dans une Espagne démocratique, moderne, apparemment pacifiée. Pourtant le passé continue à affleurer partout.

La ville andalouse où se déroule l'action conserve les traces du franquisme, du poids de l'Église, des hiérarchies sociales anciennes et des peurs héritées de plusieurs générations. L'inspecteur lui-même appartient à une Espagne qui a connu les dernières violences politiques de la Transition. Son regard sur le crime est marqué par cette histoire récente.

Ainsi, le roman montre que la démocratie n'efface pas automatiquement les blessures ni les violences accumulées. Le thème central de "Plenilunio" est probablement celui-ci : le mal n'est pas extérieur à la société ; il naît en son sein. Muñoz Molina refuse les explications simplistes. Le meurtrier n'est ni un démon ni une abstraction. Il est un homme banal, frustré, incapable de comprendre ses propres pulsions et de reconnaître l'humanité de ses victimes. Cette approche rapproche le roman de certains livres de Georges Simenon ou de Patricia Highsmith. Le crime devient une voie d'accès à la compréhension des fragilités humaines plutôt qu'un simple mécanisme de suspense.

Au cœur de cette histoire tragique apparaît également une relation entre l'inspecteur et une enseignante. Cette rencontre apporte au récit une dimension inattendue. Loin d'être une intrigue secondaire décorative, elle constitue le contrepoint moral du roman.Le livre devient ainsi non seulement une réflexion sur le mal, mais aussi sur la capacité des êtres humains à résister à ce mal.

Comme dans les grands romans de Muñoz Molina, l'intrigue individuelle finit par dessiner un portrait collectif. À travers le policier ou l'institutrice, le meurtrier ou les parents, c'est toute une société qui apparaît. L'Espagne démocratique y est montrée dans sa complexité : plus libre qu'autrefois, mais encore marquée par les héritages du passé ; plus moderne, mais toujours confrontée aux mêmes questions morales fondamentales.

 "Plenilunio" est souvent considéré comme l'un des grands romans espagnols de la fin du XXᵉ siècle parce qu'il dépasse largement le cadre du polar. Sous l'enquête criminelle se cache une réflexion sur l'Espagne démocratique elle-même : une société qui a quitté les grandes violences politiques du passé mais qui découvre que le mal n'a pas disparu pour autant. Comme chez Simenon, la question essentielle n'est jamais seulement de résoudre un crime. Elle est de comprendre comment des individus ordinaires vivent avec leurs peurs, leurs désirs, leurs blessures et leurs faiblesses morales.

 

"Sefarad" (2001)

(traduction française, éditions du Seuil, 2014) "Sefarad" est souvent considéré comme le livre le plus ambitieux et le plus profond d'Antonio Muñoz Molina. Publié en 2001, il occupe dans son œuvre une place comparable à celle de "Tu rostro mañana" chez Javier Marías : un livre-somme où convergent toutes ses préoccupations morales, historiques et littéraires.

Le titre renvoie à Sefarad, le nom hébreu de l'Espagne, associé dans la tradition juive au souvenir de l'expulsion des Juifs en 1492. Chez Muñoz Molina, ce nom devient le symbole de toutes les patries perdues et de tous les exils.

Il n'existe pas de personnage principal unique: le livre suit une multitude de figures réelles ou fictives qui, à des époques différentes, sont confrontées à une même expérience : être rejetées hors du monde auquel elles appartenaient. On y rencontre des Juifs chassés de leur pays ; des réfugiés de la Guerre civile espagnole ; des victimes du nazisme ; des prisonniers du Goulag ; des dissidents communistes ; des exilés politiques ; des intellectuels traqués. Et parmi eux apparaissent des personnages historiques comme Primo Levi, Franz Kafka, Walter Benjamin, Milena Jesenská, Evguenia Guinzbourg. Leurs histoires ne sont pas racontées comme des biographies mais comme des fragments d'une expérience commune.

Le véritable sujet du livre est moins l'exil géographique que la transformation de l'identité.

Tous ces personnages connaissent un moment décisif où ils cessent d'être considérés comme des individus. Ils deviennent un Juif, un suspect, un ennemi du peuple, un traître, un étranger. Autrement dit, ils deviennent ce que les autres décident qu'ils sont. Muñoz Molina montre que la persécution commence souvent bien avant les camps, les prisons ou les exécutions. Elle commence lorsqu'un individu perd le droit d'être lui-même.

Le livre traverse les grandes catastrophes du XXe siècle, la Shoah, le nazisme, le stalinisme, la Guerre civile espagnole, les exils politiques, les déportations. Mais Muñoz Molina refuse de les considérer séparément et cherche ce qu'elles ont en commun. Pour lui, ces histoires racontent toutes la même chose : la fragilité de la liberté humaine face aux idéologies et aux États qui prétendent définir qui appartient à la communauté et qui doit en être exclu.

Face à l'effacement et à la persécution, la littérature apparaît comme une forme de résistance. Les livres de Primo Levi ou les écrits de Walter Benjamin deviennent des moyens de sauver des vies de l'oubli. À plusieurs reprises, Muñoz Molina suggère que raconter une histoire est déjà un acte moral. Là où les régimes totalitaires réduisent les individus à des catégories, la littérature leur restitue une voix, un visage et une singularité.

"Quien espera

Y tú qué harías si supieras que en cualquier momento pueden venir a buscarte, que tal vez ya figura tu nombre en una lista mecanografiada de presos o de muertos futuros, de sospechosos, de traidores. Quizás ahora mismo alguien ha trazado una señal a lápiz al lado de tu nombre, ha dado el primer paso en un procedimiento que llevará a tu detención y acaso a tu muerte, o a la obligación inmediata del destierro, o por ahora tan sólo a la pérdida del trabajo, o a la de ciertas ventajas menores a las que en principio no te cuesta demasiado renunciar.

A Josef K. le notificaron su procesamiento y nadie lo detuvo ni pareció que estuvieran vigilándolo. Tú lo sabes, o al menos deberías imaginarlo, has visto lo que les ocurría a otros muy cerca de ti, vecinos que desaparecen, o que han tenido que huir, o que se han quedado como si no hubiera ningún peligro, como si la amenaza no fuera con ellos. Has oído de noche pasos en la escalera y en el corredor que llevan a la puerta de tu casa y has temido que esta vez vinieran por ti, pero han cesado antes de llegar o han pasado de largo, y han sonado en otra puerta los golpes, y el coche que has oído alejarse más tarde se ha llevado a alguien que podías haber sido tú, aunque prefieras no creerlo, aunque te hayas dicho a ti mismo, queriendo en vano serenarte, que a ti no tienen motivo para detenerte, que ni tú ni los tuyos estáis incluidos en el número de los condenados, al menos por ahora. De qué podrán acusarte, si tú no has hecho nada, si no te has señalado nunca. En ningún momento, a Josef K. lo acusaron de nada, salvo de ser culpable. Perteneces al Partido desde que eras muy joven y admiras sin reserva al camarada Stalin, cuyo retrato tienes colgado en el comedor de tu casa. Eres judío, pero sólo de origen, tus padres te educaron en la religión protestante, en el amor a Alemania, te alistaste voluntario en el verano en cuanto se declaró la guerra, te concedieron cruz de hierro por bravura en el combate, no perteneces a ninguna organización judía, no sientes la menor simpatía hacia el sionismo, pues íntimamente, por tu educación, por tu lengua, hasta por tu aspecto físico, eres sólo alemán.

 

Celui qui attend

Et toi, que ferais-tu si tu savais qu'à tout moment ils peuvent venir te chercher, que ton nom figure peut-être déjà sur une liste dactylographiée de prisonniers ou de futurs morts, de suspects, de traîtres ? Peut-être qu'en cet instant même quelqu'un a tracé un signe au crayon à côté de ton nom, accompli le premier geste d'une procédure qui conduira à ton arrestation et peut-être à ta mort, ou à l'obligation immédiate de l'exil, ou, pour l'instant seulement, à la perte de ton emploi, ou encore à celle de certains avantages mineurs auxquels, en principe, il ne te coûterait pas trop de renoncer.

À Josef K., on notifia son inculpation, mais personne ne l'arrêta et rien ne semblait indiquer qu'on le surveillait. Toi, tu le sais, ou du moins tu devrais l'imaginer ; tu as vu ce qui arrivait à d'autres tout près de toi : des voisins qui disparaissent, ou qui ont dû fuir, ou qui restent là comme s'il n'y avait aucun danger, comme si la menace ne les concernait pas. Tu as entendu la nuit des pas dans l'escalier et dans le couloir qui mène à la porte de ton appartement, et tu as craint que cette fois ils viennent pour toi ; mais les pas se sont arrêtés avant d'arriver ou sont passés devant, et c'est à une autre porte qu'ont retenti les coups, et la voiture que tu as entendue repartir plus tard a emmené quelqu'un qui aurait pu être toi, même si tu préfères ne pas le croire, même si tu t'es dit à toi-même, cherchant en vain à te rassurer, qu'ils n'ont aucune raison de t'arrêter, que ni toi ni les tiens ne faites partie du nombre des condamnés, du moins pas encore.

De quoi pourraient-ils bien t'accuser, puisque tu n'as rien fait, puisque jamais tu ne t'es fait remarquer ? À aucun moment Josef K. ne fut accusé de quoi que ce soit, sinon d'être coupable.

Tu appartiens au Parti depuis ta jeunesse et tu admires sans réserve le camarade Staline, dont le portrait est accroché dans la salle à manger de ton appartement. Tu es juif, mais seulement par origine ; tes parents t'ont élevé dans la religion protestante, dans l'amour de l'Allemagne. Tu t'es engagé volontairement dès l'été où la guerre a été déclarée. Tu as reçu la Croix de fer pour bravoure au combat. Tu n'appartiens à aucune organisation juive, tu n'éprouves pas la moindre sympathie pour le sionisme, car, au fond de toi-même, par ton éducation, par ta langue, jusque dans ton apparence physique, tu es uniquement allemand.

Qui veut ou peut partir du jour au lendemain, rompre avec tout, avec sa vie d'autrefois, avec les liens du cœur et les habitudes de l'existence ? Qui ne souffre pas à l'idée de devoir abandonner sa maison, ses livres, son fauteuil préféré, cette normalité qu'il a toujours connue et qui continue malgré tout à subsister, malgré les coups frappés à la porte des voisins, malgré le coup de feu qui a fauché une vie en un instant, malgré les pierres lancées contre les vitrines du tailleur ou de l'épicerie du quartier, sur la façade de laquelle apparaît un matin, grossièrement peinte, une étoile de David accompagnée d'un seul mot qui contient à lui seul le plus haut degré possible de l'injure : juif.

Tu vas faire tes courses dans la même boutique que d'habitude, mais devant elle se tient un groupe d'hommes en chemises brunes et brassards ornés de croix gammées, portant une pancarte : « Celui qui achète chez les Juifs soutient le boycott étranger et détruit l'économie allemande. » Alors tu baisses la tête et changes discrètement de chemin ; tu entres dans un magasin voisin, en réprimant ta honte intime. Après tout, le boycott des commerces juifs n'a lieu que le samedi, du moins au début, au printemps 1933. Et si, le lendemain ou le soir même, tu croises l'épicier habituel qui sait que tu n'es pas venu acheter chez lui, il est possible que tu détournes les yeux ou changes de trottoir au lieu de t'approcher pour lui serrer la main ; ou même simplement lui adresser quelques paroles ordinaires, lui témoigner un geste de fraternité, non pas juive, mais simplement humaine, celle de voisins qui se connaissent depuis toujours.

Les choses arrivent peu à peu, très progressivement. Au début, tu préfères imaginer qu'elles ne sont pas si graves, que la normalité est trop solide pour se briser aussi facilement. Ainsi, ceux qui t'irritent le plus sont les prophètes de malheur, les catastrophistes, ceux qui signalent la proximité d'une menace qui devient plus réelle encore parce qu'ils la nomment, et qui disparaîtrait peut-être si l'on faisait semblant de ne pas la voir. Tu attends. Tu ne fais rien. Avec de la patience et de la discrétion, il ne sera pas difficile d'attendre que ces temps passent.

En 1932, voyageant sur un bateau qui remontait le Rhin, María Teresa León avait vu des milliers de petits drapeaux à croix gammée descendre au fil du courant, fixés sur de minuscules bouées. Le jeudi 30 mars 1933, le professeur Victor Klemperer, à Dresde, note dans son journal qu'il a vu dans la vitrine d'un magasin de jouets un ballon en caoutchouc pour enfant portant une immense croix gammée.

« Je ne peux plus me débarrasser de ce sentiment de dégoût et de honte. Et personne ne bouge ; tout le monde tremble, tout le monde se cache. »

Pourtant le professeur Klemperer ne songe pas à quitter l'Allemagne, du moins pas encore. Où irait-il, à son âge, presque soixante ans, avec sa femme malade, maintenant qu'ils viennent d'acheter un petit terrain sur lequel ils projettent de construire une maison ? Tant de gens recommencent leur vie ailleurs, et nous, nous restons ici, les mains liées. Mais qui, en son bon sens, peut croire qu'une telle situation puisse durer longtemps ? Que tant de barbarie et d'absurdité puissent prévaloir dans un pays civilisé, en plein XXᵉ siècle ? Les nazis ne dureront sûrement pas longtemps, tant ils sont brutaux et déments ; le peuple allemand finira par les rejeter ; la communauté internationale refusera de les accepter.

Et puis qui sait si, en croyant t'éloigner du danger, tu ne t'en rapproches pas au contraire, comme hypnotisé par lui ? Comme s'il y avait un aimant dans le piège qu'on te tend, un désir secret d'être capturé afin que cesse enfin l'angoisse de l'attente. Car le fugitif lui-même n'est pas en sécurité.

Dans le lointain Mexique, dans une maison transformée en forteresse, protégée par des guérites, des hommes armés, des barbelés et des murs de béton, Léon Trotski attend l'émissaire de Staline qui viendra le tuer, qui saura contourner portes blindées et gardes, se retrouver seul face à lui, lui tirer une balle dans la tête ou se pencher sur lui avec la sollicitude de Judas pour lui enfoncer dans la nuque un piolet d'alpiniste aussi tranchant qu'un poignard, aussi efficace qu'une balle. Nous sommes en août 1940.

Le 6 juillet, l'ancien professeur Klemperer note sans emphase dans son journal qu'à partir de ce jour les Juifs ont l'interdiction d'entrer dans les parcs publics. Au début du mois de juin, en France, trois hommes fuyant ensemble l'avance de l'armée allemande s'enfoncent dans une forêt au crépuscule, dans la douceur prolongée du soir. L'un d'eux, le plus âgé et le plus corpulent, peut-être aussi le mieux vêtu, sera retrouvé plusieurs mois plus tard pendu, son cadavre en décomposition gisant au sol, à demi dissimulé sous les feuilles d'automne. La branche à laquelle il s'était suspendu — ou à laquelle on l'avait suspendu — s'était rompue sous son poids, mais lui était déjà mort. Peut-être portait-il encore dans la poche de sa veste un stylo-plume.

Cet homme, qui était allemand, fuyait les Allemands, mais aussi ceux qui avaient autrefois été les siens : les communistes, qui l'avaient déclaré traître et avaient décrété son exécution. Les deux compagnons avec lesquels il s'enfuyait étaient en réalité des agents soviétiques venus en France dans le seul but de le retrouver et de le tuer. Ni les foules de réfugiés fuyant la guerre, ni les murs de béton surmontés de tessons de verre et de réseaux de barbelés ne pourront te protéger.

Tu quitteras ton pays, tu deviendras apatride, et un matin, en te réveillant dans la chambre de l'hôtel pour étrangers où tu survis misérablement, tu entendras des haut-parleurs hurler des ordres dans ta propre langue et tu verras, par la fenêtre, les mêmes uniformes dont tu croyais avoir échappé grâce aux frontières et à la loi.

En 1938, le Juif viennois Hans Mayer s'enfuit d'Autriche. Avec de faux papiers, il traverse une Europe pleine de sombres présages et de frontières hostiles. Il trouve refuge en Belgique, à Anvers. Mais deux ans plus tard, les mêmes bottes, les mêmes moteurs et les mêmes musiques martiales qui avaient envahi Vienne résonnent dans les rues de cette ville où il n'a jamais cessé d'être un étranger et où il devient désormais aussi un persécuté.

En 1943, les hommes aux manteaux de cuir et aux chapeaux souples qu'il fuyait depuis 1938 le rattrapent enfin, exactement depuis la nuit du 15 mars où, peu après l'entrée des troupes allemandes à Vienne, Hans Mayer avait pris l'express de 11 h 15 pour Prague. Pendant des années, il avait imaginé avec tant de précision la scène de son arrestation que, lorsqu'elle se produisit enfin, il eut l'impression de l'avoir déjà vécue. Une seule chose, pourtant, il n'avait jamais osé imaginer ni prévoir : ceux qui l'arrêtèrent, ceux qui lui posèrent les premières questions et lui donnèrent les premières gifles, n'avaient pas le visage d'hommes de la Gestapo, ni même celui de policiers.

Si un membre de la Gestapo peut avoir un visage ordinaire, alors n'importe quel visage ordinaire peut être celui d'un homme de la Gestapo..."

 

Avec "Sefarad", Muñoz Molina cesse d'être seulement un romancier espagnol de la mémoire historique. Il devient un écrivain européen au sens plein du terme. L'expérience de l'exil républicain espagnol est replacée dans une histoire beaucoup plus vaste qui englobe les Juifs d'Europe centrale ; les victimes du stalinisme ; les réfugiés du nazisme ; tous ceux que le XXᵉ siècle a contraints à abandonner leur langue, leur pays ou leur identité.

Contrairement à "Beltenebros", centré sur la clandestinité antifranquiste, ou à "El invierno en Lisboa", dominé par la passion amoureuse et le roman noir, Sefarad pose une question beaucoup plus universelle : que devient un être humain lorsqu'on lui retire sa place dans le monde ?

Le livre répond par une multitude d'histoires qui finissent par former une immense mémoire collective des exclus du XXᵉ siècle. C'est pourquoi beaucoup de critiques considèrent Sefarad comme l'une des grandes œuvres européennes de ces dernières décennies : non seulement un livre sur les totalitarismes, mais une réflexion profondément humaniste sur l'exil, la dignité et la nécessité de préserver la mémoire des vaincus, des persécutés et des oubliés de l'Histoire.

 

"La noche de los tiempos" (2009)

(Dans la grande nuit des temps, Le Seuil, 2017) Immense fresque consacrée aux années précédant la Guerre civile espagnole. À travers l'histoire d'un architecte républicain partagé entre engagement politique et passion amoureuse, Muñoz Molina reconstitue avec une remarquable précision intellectuelle et documentaire l'atmosphère de la Seconde République. L'intérêt du roman réside moins dans les combats eux-mêmes que dans la description progressive d'une société qui glisse vers la catastrophe. Beaucoup de critiques y voient son équivalent personnel des grands romans européens sur les mondes disparus, dans la lignée de Stefan Zweig ou de Joseph Roth.

Le récit s'ouvre à l'automne 1936.

L'architecte madrilène Ignacio Abel arrive à New York après avoir fui l'Espagne en guerre. Derrière lui, il a laissé sa femme, ses enfants et un pays déjà déchiré par le conflit. Pendant le voyage qui le conduit vers l'Amérique, les souvenirs affluent. Le roman reconstitue alors les mois qui ont précédé l'explosion de la guerre.

Ignacio Abel est un architecte moderniste, proche des idéaux républicains, convaincu que l'Espagne peut enfin entrer dans la modernité. Il participe à la construction d'un pays nouveau fondé sur l'éducation, le progrès technique et la raison. Mais au même moment, il tombe passionnément amoureux de Judith Biely, jeune Américaine rencontrée à Madrid. Cette histoire d'amour devient progressivement le centre émotionnel du livre. Ignacio se retrouve partagé entre plusieurs fidélités, sa famille, son engagement politique, son travail, sa passion amoureuse. Pendant qu'il hésite et tente de préserver un équilibre impossible, l'Espagne se radicalise. Les tensions politiques deviennent de plus en plus visibles. Les discours se durcissent. Les violences se multiplient. Les personnages continuent pourtant à croire que le pire pourra être évité. Le lecteur, lui, sait déjà que la catastrophe approche.

La force du roman vient précisément de ce décalage. Chaque scène est ainsi traversée par une forme de mélancolie historique.Et Muñoz Molina construit une véritable tragédie historique : les personnages ignorent ce que le lecteur sait déjà. L'un des grands intérêts du roman est son portrait de la Seconde République espagnole. Muñoz Molina refuse aussi bien la nostalgie aveugle que la caricature. Il montre une Espagne pleine de contradictions mais également d'espoirs. et le roman restitue avec une extraordinaire précision documentaire l'atmosphère intellectuelle des années 1930. Le thème central n'est pourtant pas politique. Comme souvent chez Muñoz Molina, le véritable drame est intime. Ignacio découvre un amour qui bouleverse sa vie au moment même où son pays s'effondre. D'un côté se trouve la nécessité humaine d'aimer. De l'autre, les idéologies qui exigent l'adhésion totale. Peu à peu, les fanatismes politiques envahissent tout l'espace et rendent impossible toute existence privée. Les individus deviennent prisonniers de camps, de slogans et d'identités collectives. Le monde nuancé de l'architecte, de l'amant ou de l'intellectuel se trouve peu à peu écrasé par les logiques de guerre.

Le livre ne raconte pas seulement la naissance de la Guerre civile espagnole, mais la disparition progressive d'un horizon de possibilités.

 

À partir des années 2010, Muñoz Molina développe davantage une écriture de l'observation et de la mémoire personnelle, "Todo lo que era sólido", réflexion critique sur les illusions de prospérité de l'Espagne d'avant la crise de 2008: "Como la sombra que se va", enquête autour de l'assassin de Martin Luther King et méditation sur l'Amérique; "Un andar solitario entre la gente", exploration des grandes villes contemporaines à travers fragments, affiches, slogans et conversations; "Volver a dónde" : journal de la pandémie et réflexion sur le temps suspendu du confinement.

On considère souvent que deux livres occupent une place centrale dans son parcours, "El jinete polaco" (1991), qui explore la mémoire espagnole à travers une ville, une famille et plusieurs générations ; et "Sefarad" (2001), qui élargit cette réflexion à l'échelle de l'Europe entière et du XXᵉ siècle. À ces deux sommets s'ajoute aujourd'hui "La noche de los tiempos" (2009), son grand roman sur la Seconde République et l'effondrement du monde libéral espagnol des années 1930. 


Deux adaptations cinématographiques méritent particulièrement d'être citées dans la réception audiovisuelle de l'œuvre d'Antonio Muñoz Molina : Beltenebros (roman de 1989) et Plenilunio (roman de 1997) ...

"Beltenebros" (1991), réalisé par Pilar Miró, constitue sans doute l'une des adaptations les plus ambitieuses de la littérature espagnole contemporaine. Coproduction hispano-européenne tournée en partie en anglais, elle réunit Terence Stamp dans le rôle de Darman, ancien militant antifranquiste revenu clandestinement dans l'Espagne des années 1960, Patsy Kensit dans le double rôle des deux Rebeca, ainsi que José Luis Gómez, Geraldine James et Simón Andreu. Le film transpose avec une remarquable fidélité l'atmosphère du roman : Madrid y apparaît comme une ville nocturne, oppressante et labyrinthique où se mêlent espionnage, mémoire de la Guerre civile, trahison politique et obsession amoureuse. La photographie de Javier Aguirresarobe et la mise en scène élégante de Miró accentuent la dimension de film noir international déjà présente chez Muñoz Molina. Présenté au Festival de Berlin, le film obtient l'Ours d'argent pour sa contribution artistique, confirmant sa reconnaissance critique internationale.

L'intrigue suit Darman, ancien combattant républicain exilé à Londres, chargé de revenir à Madrid pour éliminer un supposé traître infiltré dans le Parti communiste clandestin. Son enquête le conduit dans un univers de faux-semblants où les identités se dédoublent, où les victimes ressemblent aux bourreaux et où le passé franquiste continue d'exercer son emprise. Beaucoup de critiques ont vu dans Beltenebros l'une des meilleures synthèses cinématographiques entre le roman politique, le thriller d'espionnage et le film noir espagnol.

"Plenilunio" (2000), réalisé par Imanol Uribe sur un scénario d'Elvira Lindo, épouse une tonalité très différente. Le film est porté par Miguel Ángel Solá dans le rôle de l'inspecteur, Adriana Ozores dans celui de l'institutrice Susana Grey, et Juan Diego Botto, particulièrement inquiétant dans le rôle du meurtrier.

L'histoire se déroule dans une ville de province où une fillette est retrouvée assassinée. Un inspecteur de police, marqué par les années de lutte contre le terrorisme de l'ETA et par une profonde usure morale, tente d'identifier le criminel. Parallèlement à l'enquête, il noue une relation amoureuse avec l'institutrice de la victime. Le film conserve l'un des aspects les plus originaux du roman : la coexistence d'un récit criminel et d'une méditation sur la violence, la solitude, la peur et la possibilité d'une rédemption affective.

Bien que certains lecteurs aient regretté l'atténuation de la richesse introspective du roman, Plenilunio fut globalement bien accueilli, obtint plusieurs nominations aux Goya et contribua à faire connaître l'une des œuvres les plus célèbres de Muñoz Molina à un public plus large. La critique espagnole a souvent souligné la qualité des interprétations, notamment celles d'Adriana Ozores et de Juan Diego Botto, ainsi que la capacité d'Uribe à préserver la dimension morale et existentielle du texte original derrière l'intrigue policière.

Ces deux adaptations illustrent deux versants complémentaires de l'univers de Muñoz Molina : d'un côté, avec Beltenebros, la mémoire politique, le secret et l'ombre de la Guerre civile ; de l'autre, avec Plenilunio, la violence contemporaine, la fragilité humaine et la quête difficile d'une forme de salut. Elles demeurent aujourd'hui les adaptations cinématographiques les plus abouties de son œuvre romanesque.


Rosa Montero (1951-)

 Elle n'est pas seulement une écrivaine des « nouvelles féminités » comme Lucía Etxebarria, ni une romancière de la mémoire historique comme Almudena Grandes. Son œuvre se situe plutôt à la croisée du roman psychologique, de la réflexion sur l'identité, de l'autofiction, du fantastique léger et de l'exploration des mécanismes de l'imagination. Elle est également l'une des rares grandes romancières espagnoles contemporaines à avoir développé un important volet de science-fiction.

Née à Madrid en 1951, Rosa Montero est à la fois romancière, journaliste et essayiste. Longtemps grand reporter puis chroniqueuse au quotidien El País, elle est devenue l'une des figures les plus populaires et les plus lues de la littérature espagnole contemporaine.

Contrairement à des auteurs comme Almudena Grandes ou Antonio Muñoz Molina, elle s'intéresse relativement peu à la Guerre civile ou à la mémoire du franquisme. Son territoire privilégié est celui de l'individu : la construction de l'identité, la peur, le désir, le vieillissement, la solitude, l'imagination et les multiples récits que chacun invente pour donner un sens à sa vie.

Son œuvre est traversée par une question récurrente : Comment se construit une personnalité, et jusqu'où peut-on réellement se connaître soi-même ? À cette interrogation psychologique s'ajoute une réflexion constante sur la condition féminine, la liberté individuelle et la création artistique.

 

"Te trataré como a una reina" (1983)

(Je te traiterai comme une reine) Publié en 1983, "Te trataré como a una reina" est le premier grand succès romanesque de Rosa Montero et l'un des livres qui contribuent à l'imposer comme une voix originale de la littérature espagnole de l'après-franquisme. Écrit au moment où l'Espagne découvre la démocratie, la modernisation rapide et les bouleversements culturels des années 1980, le roman propose une vision bien différente de l'image festive souvent associée à la Movida madrilène. Là où beaucoup de récits de l'époque mettent en avant la liberté retrouvée, l'exubérance ou l'expérimentation culturelle, Montero s'intéresse aux existences ordinaires, aux désillusions sentimentales et aux rêves brisés des milieux populaires.

Le roman se déroule principalement autour du Desiré, un cabaret nocturne madrilène un peu défraîchi où se croisent des personnages qui tentent, chacun à leur manière, d'échapper à la médiocrité de leur existence. Comme dans de nombreuses œuvres ultérieures de Montero, l'intrigue repose moins sur une action spectaculaire que sur l'entrecroisement de destins individuels. Le cabaret devient un microcosme où se reflètent les frustrations, les espoirs et les contradictions d'une société en pleine transformation.

Au centre du récit se trouve Bella, chanteuse de boléros. Figure profondément romanesque, elle vit dans un univers nourri de chansons sentimentales, de passions rêvées et d'illusions amoureuses. Son existence semble suspendue entre le réel et l'imaginaire. Comme les héroïnes des boléros qu'elle interprète, elle aspire à un amour absolu capable de transformer sa vie. Mais la réalité se montre beaucoup plus prosaïque et cruelle que les récits sentimentaux auxquels elle s'accroche.

Autour d'elle gravitent plusieurs personnages mémorables. Il y a Poco, vieil homme mystérieux dont les origines demeurent obscures, personnage presque légendaire qui semble porter les traces d'un passé enfoui. Il y a également Antonia, femme célibataire, naïve et profondément solitaire, dont les rêves de bonheur se heurtent continuellement aux limites imposées par sa condition sociale. Son frère Damián, quant à lui, incarne certaines frustrations masculines dans une société où les anciens modèles de domination commencent à vaciller sans avoir encore totalement disparu.

Le véritable sujet du roman réside dans l'écart douloureux entre les désirs et la réalité. Tous les personnages aspirent à une existence différente. Ils rêvent d'amour, de réussite, d'aventure ou simplement d'une vie plus belle. Pourtant, les contraintes sociales, économiques et psychologiques les empêchent souvent d'atteindre ce qu'ils désirent. Montero décrit avec une grande finesse cette tension permanente entre l'imaginaire et le réel, qui deviendra l'un des thèmes centraux de toute son œuvre.

Le contraste entre le Desiré et le mythe du Tropicana cubain résume parfaitement cette opposition. Le cabaret madrilène apparaît comme un lieu modeste, usé, presque sordide. Mais dans l'imagination des personnages se projette l'image idéalisée du célèbre cabaret havanais, symbole de luxe, d'exotisme et de glamour. Entre les deux s'ouvre un espace de rêve où chacun tente de trouver refuge. Le Tropicana n'existe pas réellement dans le roman ; il fonctionne comme une métaphore de toutes les promesses de bonheur auxquelles les personnages continuent de croire malgré les déceptions.

Cette dimension imaginaire annonce déjà la réflexion que Montero développera plus tard dans "La loca de la casa". Les personnages vivent autant dans leurs récits intérieurs que dans la réalité objective. Ils inventent des histoires, réécrivent leur passé, embellissent leurs souvenirs et transforment leurs désirs en fictions capables de rendre l'existence supportable.

Le roman constitue également un remarquable portrait social du Madrid populaire du début des années 1980. L'Espagne est alors engagée dans une modernisation accélérée. Les mentalités changent, les rapports entre hommes et femmes évoluent, les anciennes certitudes s'effondrent. Pourtant, les personnages de Montero demeurent souvent prisonniers d'habitudes héritées du passé. Le livre montre ainsi comment les transformations historiques ne modifient pas immédiatement les comportements, les désirs ou les souffrances individuelles.

La question féminine occupe déjà une place importante. Bella, Antonia et les autres femmes du roman tentent de construire leur propre identité dans un monde où les modèles traditionnels restent très présents. Montero ne présente pas ces personnages comme des héroïnes militantes ; elle s'intéresse plutôt aux formes ordinaires de la dépendance affective, aux attentes sentimentales et aux mécanismes subtils qui limitent l'autonomie féminine. Cette approche psychologique annonce les grandes figures féminines de ses romans ultérieurs.

L'une des forces du livre réside dans son utilisation du boléro comme structure symbolique. Le boléro célèbre traditionnellement les passions excessives, les amours impossibles, les séparations douloureuses et les désirs inassouvis. Les personnages semblent vivre à l'intérieur de ces chansons. Ils interprètent leur propre existence selon les codes du mélodrame amoureux, même lorsque la réalité dément constamment leurs espérances. Montero joue ainsi avec les clichés sentimentaux pour révéler la profondeur des besoins affectifs humains.

D'un point de vue stylistique, le livre annonce déjà plusieurs caractéristiques de l'œuvre future de Montero : une grande attention aux voix féminines, un mélange de réalisme social et d'introspection psychologique, un goût pour les personnages marginaux et une réflexion constante sur les récits que les êtres humains élaborent pour donner un sens à leur vie.

 

"La hija del caníbal" (1997)

(La Fille du cannibale, Éditions Métailié, 2005) Paru en 1997, "La hija del caníbal" constitue l'un des grands tournants de l'œuvre de Rosa Montero. Le roman lui apporte une reconnaissance internationale durable et remporte le Premio Primavera de Novela. Derrière son apparence de roman policier et d'enquête, Montero construit une méditation profonde sur l'identité, le vieillissement, la mémoire historique et la conquête de la liberté personnelle. C'est probablement son premier grand roman où toutes ses obsessions futures — la fragilité du moi, la peur du temps, la nécessité de se réinventer — trouvent leur pleine maturité.

L'intrigue : une disparition qui ouvre un gouffre - Lucía Romero a quarante ans. Écrivaine de livres pour enfants, elle mène une existence relativement confortable à Madrid auprès de son mari Ramón, fonctionnaire plus âgé qu'elle. Leur couple n'est plus animé par la passion ; il repose davantage sur l'habitude et une forme de tranquillité résignée. À la veille d'un voyage à Vienne pour le Nouvel An, Ramón disparaît soudainement dans l'aéroport de Barajas. Quelques minutes avant l'embarquement, il s'évanouit littéralement dans la foule.

La police s'intéresse peu à l'affaire. Lucía commence donc ses propres recherches. Cette enquête la conduit à rencontrer deux personnages inattendus : Adrián, un jeune homme de vingt et un ans, séduisant, ambigu et provocateur ; Fortuna, un vieil anarchiste octogénaire au passé extraordinaire, ancien torero, ancien combattant libertaire et compagnon des milieux révolutionnaires des années 1930. Ces trois personnages forment un trio improbable qui se lance à la poursuite de la vérité.

Peu à peu, Lucía découvre que Ramón n'était pas celui qu'elle croyait connaître. Sa disparition est liée à un réseau de corruption financière, de manipulations et de mensonges accumulés pendant des années. Mais l'enquête extérieure devient rapidement secondaire par rapport à une enquête intérieure beaucoup plus importante : qui est réellement Lucía ?

Le lecteur croit d'abord entrer dans un thriller. Il y a en effet une disparition mystérieuse, desindices, des filatures, des criminels, des policiers, des révélations progressives. Mais Rosa Montero détourne constamment les codes du genre. Le véritable mystère n'est pas : « Où est Ramón ? », mais « Comment ai-je pu vivre quarante ans sans savoir qui j'étais ? »

La disparition du mari agit en effet comme un séisme existentiel.

Lucía découvre qu'elle avait construit sa vie sur une série de dépendances invisibles, dépendance affective, dépendance économique, dépendance psychologique, dépendance au regard masculin. Elle réalise qu'elle connaissait finalement très peu l'homme avec lequel elle partageait sa vie. Et plus encore : elle se connaissait très mal elle-même.

Le roman raconte ainsi une seconde naissance. Au début du récit, Lucía apparaît passive. Elle se définit essentiellement par rapport aux autres : épouse, compagne, femme rassurée par la routine. Elle doute de ses capacités et manque de confiance en elle. La disparition de Ramón l'oblige brutalement à agir. Pour la première fois, elle prend des décisions, affronte le danger, ment, voyage et  assume ses désirs. Le roman suit donc un processus d'émancipation.

À la fin, la résolution de l'énigme importe moins que la transformation de Lucía. Elle devient sujet de sa propre existence.

Le personnage le plus fascinant du roman est souvent considéré comme Fortuna.À travers lui, Montero introduit une dimension historique inattendue. Fortuna appartient à une Espagne presque disparue, celle des anarchistes, de la République, de la Guerre civile, des vaincus du franquisme. Ses récits occupent une place essentielle dans le livre et permettent à Montero de rappeler que l'Espagne démocratique contemporaine s'est construite sur un immense oubli collectif. À l'opposé de Fortuna se trouve Adrián, jeune, séduisant, instable, il introduit dans le roman une énergie érotique permanente. Il représente la jeunesse et la possibilité du changement ; Lucía est attirée par lui, mais ce n'est pas seulement une attirance sexuelle. Grâce à lui, Lucía comprend qu'elle n'est pas condamnée à l'identité figée qu'elle s'était construite.

Pourquoi ce titre : La Fille du cannibale ? Le titre paraît énigmatique, ce n'est pas un personnage précis mais il fonctionne comme une métaphore : dans le roman, les individus se nourrissent souvent symboliquement les uns des autres, les couples s'approprient mutuellement, les institutions absorbent les personnes, les rôles sociaux dévorent les identités. Lucía découvre qu'elle a été, d'une certaine manière, « dévorée » par les habitudes, les attentes sociales et les dépendances affectives. Le roman raconte précisément comment échapper à cette dévoration.

 Sous les dehors d'un polar, Montero écrit en réalité un roman initiatique sur la liberté. La disparition de Ramón n'est que l'étincelle narrative ; le véritable voyage est celui de Lucía vers son autonomie. C'est ce mélange rare d'aventure, de réflexion existentielle, de mémoire historique espagnole et d'émancipation féminine qui explique pourquoi La hija del caníbal reste aujourd'hui encore l'un des livres les plus importants et les plus représentatifs de l'œuvre de Rosa Montero.

 

"La mayor revelación que he tenido en mi vida comenzó con la contemplación de la puerta batiente de unos urinarios. He observado que la realidad tiende a manifestarse así, insensata, inconcebible y paradójica, de manera que a menudo de lo grosero nace lo sublime; del horror, la belleza, y de lo trascendental, la idiotez más completa. Y así, cuando aquel día mi vida cambió para siempre yo no estaba estudiando la analítica trascendental de Kant, ni descubriendo en un laboratorio la curación del sida, ni cerrando una gigantesca compra de acciones en la Bolsa de Tokio, sino que simplemente miraba con ojos distraídos la puerta color crema de un vulgar retrete de caballeros situado en el aeropuerto de Barajas.

Al principio ni siquiera me di cuenta de que estaba sucediendo algo fuera de lo normal. Era el 28 de diciembre y Ramón y yo nos íbamos a pasar el fin de año a Viena. Ramón era mi marido: llevábamos un año casados y nueve años más viviendo juntos..."

 

"La plus grande révélation que j'ai eue dans ma vie a commencé par l'observation de la porte battante de toilettes publiques. J'ai remarqué que la réalité a tendance à se manifester ainsi, absurde, inconcevable et paradoxale, si bien que de la grossièreté naît souvent le sublime ; de l'horreur, la beauté, et de la transcendance, l'idiotie la plus totale. De la même manière, quand ce jour-là ma vie a changé pour toujours, je n'étais pas en train d'étudier l'analytique transcendantale de Kant ni de découvrir dans un laboratoire comment guérir le Sida ou de clore un gigantesque achat d'actions à la Bourse de Tokyo, mais simplement de regarder d'un œil distrait la porte beige de vulgaires toilettes pour hommes de l'aéroport de Barajas.

Au départ, je ne me suis même pas rendu compte qu'il se passait quelque chose d'anormal. C'était le 28 décembre, et Ramón et moi allions passer la fin de l'année à Vienne. Ramón est mon mari : il y avait un an que nous étions mariés, et neuf que nous vivions ensemble. 

Nous avions déjà passé le contrôle des passeports et nous étions dans la salle d'embarquement, attendant le départ de notre vol, quand Ramón a eu envie d'aller aux toilettes. Je dois avoir quelque ancêtre berger dans mon obscure généalogie de plébéienne, parce que je ne supporte pas que les gens qui sont avec moi se dispersent et telle ma Chienne-Phoque qui cherche à garder sa portée autour d'elle, j'essaie de retenir les amis avec qui je sors. Je fais partie de ce genre de personnes qui recomptent à tout bout de champ les gens de leur groupe, demandent à ceux qui traînent de se hâter et à ceux qui sont devant de ne pas courir si vite, et qui, lorsqu'elles entrent avec d'autres dans un bar bondé, ne sont pas rassurées tant qu'elles n'ont pas installé ceux qui les accompagnent dans un petit coin de la pièce, tous côte à côte. Aussi comprendra-t-on aisément qu'avec un tel tempérament, je n'étais guère ravie que Ramón s'en aille juste au moment où nous attendions l'embarquement. Mais nous disposions encore de pas mal de temps et les toilettes étaient en face de nous, tout près, visibles, juste à trente mètres de mon siège. Si bien que j'ai pris les choses calmement et lui ai demandé seulement deux fois de ne pas traîner.

-- Ne traîne pas, d'accord ? Ne traîne pas.

Je l'ai regardé pendant qu'il traversait la pièce : grand mais gras, bouée autour de la taille, fesses et ventre proéminents, sommet du crâne un peu dégarni émergeant d'une bande de cheveux châtains et fins. Il n'était pas laid : il était mou. Quand j'avais fait sa connaissance, dix ans auparavant, il était plus mince, et l'apparence de vigueur que lui donnait son squelette m'avait fait penser que sa mollesse intérieure était purement et simplement de la sensibilité. Ce sont de ces confusions irréparables que sont faits les quatre cinquièmes des couples. Au fil du temps, ses fesses et l'ennui qu'il distille avaient pris du poids, et au moment où nous ne pouvions plus passer plus d'une heure ensemble sans nous décrocher la mâchoire à force de bâiller, nous avions eu la bonne idée de nous marier pour voir si les choses s'amélioreraient. La réponse est non.

J'étais vaguement absorbée par toutes ces pensées, je veux dire que je ne leur accordais pas un intérêt démesuré, laissant ma tête voguer d'une idée à l'autre tout en regardant la porte des toilettes battre. Je pensais donc à Ramón, mais aussi que je devais parler avec l'illustrateur de mon dernier conte pour lui dire de changer les esquisses du Petit Âne Bavard parce qu'il ressemblait plutôt à une Petite Vache Vociférante, et que je commençais à avoir faim. Je me suis dit que j'irais voir la Vénus de Willendorf à Vienne, et l'image de cette statuette ventrue m'a fait repenser à Ramón, qui traînait trop. Les hommes entraient de temps à autre dans les toilettes, puis en ressortaient, tous plus expéditifs que mon mari. Par exemple, ce garçon qui poussait en ce moment la porte était entré bien après Ramón. Comme tant d'autres fois, j'ai commencé à le haïr. Une haine banale, familière, ennuyeuse.

Maintenant un gilet rouge sortait des toilettes un vieux monsieur à moitié chauve, assis dans un fauteuil roulant. J'ai réfléchi quelques minutes à la foule de vieillards qui se déplacent actuellement dans des fauteuils roulants dans les aéroports. Oui, beaucoup de vieillards, mais surtout beaucoup de vieilles femmes. Sarmenteuses et vieilles comme Mathusalem, rendues par l'âge prisonnières de leurs fauteuils et transportées d'un endroit à l'autre comme des paquets : dans les ascenseurs, on les installe face au mur et elles contemplent stoïquement le pan de métal pendant tout le trajet. Mais, par ailleurs, ce sont de vieilles dames triomphantes qui ont vaincu la mort, les maris, les probables pénuries de leur vie passée ; vieilles voyageuses, fouinardes, supersoniques, qui se trouvent dans un aéroport parce qu'elles vont d'un endroit à l'autre comme des fusées et sont probablement enchantées d'être transportées par un gilet rouge ; enchantées, que dis-je ? Bien plus, à coup sûr se sentent-elles vengées : elles, qui ont porté des foules d'enfants pendant tant d'années, sont maintenant portées comme des reines sur ce trône conquis de haute lutte qu'est leur fauteuil roulant. Un jour, je suis tombée sur l'une de ces vieilles dames volantes dans l'ascenseur de je ne sais quel aéroport. Elle était encastrée dans son fauteuil comme une huître dans sa coquille et c'était un tout petit bout d'être humain, une minuscule momie édentée aux yeux rendus vitreux par l'âge. Je l'observais en catimini, à mi-chemin entre la compassion et la curiosité, quand la vieille femme a tout à coup levé la tête et rivé son regard laiteux sur moi : "Il faut jouir de la vie tant qu'on peut", a-t-elle dit d'une petite voix fine mais ferme ; puis elle a fait un large sourire, d'une satisfaction presque féroce. Telle est la victoire finale de ces êtres décrépits.

Et Ramón ne sortait pas. Je commençais à m'inquiéter. Je me suis alors demandé, je ne sais pas très bien pourquoi, si quelqu'un saurait m'identifier si je me perdais. Un jour, dans un autre aéroport, j'ai vu un homme qui me rappelait un ancien amant. J'avais passé plusieurs mois avec lui et il y avait tout juste deux ans que je ne le voyais plus, toutefois, à ce moment-là, je n'étais pas du tout sûre s'il s'agissait, oui ou non, de Tomás. Je le regardais de l'autre bout de la salle et, par moments, il lui ressemblait comme deux gouttes d'eau : même corps, même manière de se déplacer, même catogan, même ligne de la mâchoire, mêmes yeux battus comme ceux d'un panda. Mais un instant plus tard, la ressemblance s'estompait et je me disais qu'ils n'avaient rien en commun, ni l'expression ni la physionomie ni le regard. Je me suis approchée un peu de lui, en catimini, pour en avoir le cœur net, et même de plus près je n'ai pas réussi à me faire une opinion ; j'étais aussi vite convaincue que c'était lui, et je me souvenais de moi-même passant le bout de ma langue sur ses lèvres gourmandes, que j'étais tout à coup sûre et certaine d'observer un visage qui m'était complètement étranger. Je veux dire que, ne l'ayant pas vu depuis seulement deux ans, je n'étais plus capable de le reconstruire avec mes yeux, comme si pour pouvoir reconnaître l'identité de l'autre, de n'importe quel autre, il fallait toujours être en contact avec lui. Parce que l'identité de chacun est quelque chose de fugitif, de fortuit et de changeant, si bien que si l'on cesse de regarder quelqu'un pendant longtemps, on peut le perdre pour toujours, exactement comme si l'on était en train de suivre des yeux un petit poisson dans un immense aquarium et que, tout à coup, on se laissait distraire, et lorsqu'on regarde de nouveau, il n'y a plus rien qui le distingue de tous les autres de son espèce. Je me disais qu'il pourrait m'arriver la même chose, que si, un jour, je me perdais, peut-être personne n'arriverait à se souvenir de moi. Heureusement que dans de telles situations, on peut avoir recours aux signes d'identité, toujours si utiles : Lucía Romero, grande, brune, yeux gris, mince, quarante et un ans, cicatrice d'appendicite sur le ventre, cicatrice en forme de croissant au genou gauche à la suite d'une chute de bicyclette, grain de beauté rond et très gracieux à la commissure des lèvres.

À ce moment-là, les haut-parleurs ont commencé à nous appeler pour embarquer et toute la salle s'est levée. J'ai pris le sac de Ramón et le mien, et je me suis dirigée, furieuse, vers la porte battante des toilettes, en sens contraire de tout le monde, ayant l'impression d'être une maladroite fugitive qui, au moment crucial où tous fuient la ville assiégée, prend la mauvaise direction. Dans toutes les montées ou toutes les descentes d'avion, il y a quelque chose d'un exode frénétique. J'ai appelé de la porte :

-- Ramón ! Ramón ! L'avion part ! Qu'est-ce que tu fais là-dedans ?

Des toilettes sont sortis précipitamment deux adolescents et un monsieur d'une cinquantaine d'années qui avait l'air d'avoir des problèmes de prostate. Mais point de Ramón ! J'ai poussé un peu la porte battante et ai regardé à l'intérieur. Tout semblait vide. Le désespoir et l'inquiétude croissante m'ont donné la force de briser le tabou des urinoirs masculins (territoire interdit, sacralisé, étranger), et j'y suis entrée d'un pas ferme. C'était un grand local, blanc comme une salle d'opérations. À droite, il y avait une file de cabinets fermés par des portes ; à gauche, les sempiternelles pissotières ventrues contre le mur ; au fond, les lavabos. Pas d'autre sortie et pas une seule fenêtre.

-- Pardon ! ai-je crié en demandant des excuses au monde entier pour mon audace. Ramón ? Ramón ! Où es-tu ? On va rater l'avion !

Dans le silence, on n'entendait que le tintement de l'eau. J'ai avancé vers le mur des lavabos, ouvrant les portes des cabinets et craignant de trouver Ramón affalé par terre : un infarctus, une embolie, un évanouissement. Mais non. Il n'y avait personne. Comment était-ce possible ? J'étais sûre et certaine d'avoir surveillé en permanence l'entrée des toilettes. Disons que j'en étais presque sûre : il était évident que Ramón était sorti, aussi avais-je dû, à un moment ou à un autre, me laisser distraire ; à tous les coups, Ramón devait maintenant m'attendre dehors, peut-être même irrité de ne pas me trouver ; tout compte fait, c'était moi qui avais les billets. Je suis sortie en courant des toilettes et me suis dirigée vers la porte d'embarquement, devant laquelle s'agglutinaient encore pas mal de gens, et j'ai cherché Ramón des yeux dans la foule bigarrée des voyageurs. Rien. Je l'ai alors haï comme je le hais d'ordinaire, l'une de ces haines répétitives, sèches et fulgurantes, si fréquentes dans la vie des couples.

-- Mais quelle ordure ! Où diable peut-il être ? À tous les coups il est encore allé s'acheter des cigarettes au free shop, c'est toujours pareil, comme s'il ne savait pas dans quel état de nerfs les voyages me mettent, ai-je marmonné d'une voix presque audible.

Puis je me suis éloignée de la queue, vers un endroit bien visible, posant les lourds sacs par terre et attendant désespérément son retour.

Les heures suivantes comptent parmi les plus ingrates de ma vie. D'abord, la foule de passagers qui s'entassaient devant la porte a décru, de façon fluide, implacable, comme un sablier qui se vide, et un peu plus tard, il n'y avait plus personne devant le comptoir. L'employée d'Iberia m'a dit de passer, je lui ai expliqué que j'attendais mon mari, elle m'a demandé d'aller le chercher parce que le vol avait beaucoup de retard.

-- Oui, bien sûr, mais où ? ai-je répondu, navrée. Toutefois, je l'ai cherché, j'ai laissé les sacs à l'employée et j'ai couru comme une folle dans l'aéroport, me suis montrée au free shop, au bar, dans les boutiques, au kiosque à journaux tout en entendant les haut-parleurs commencer à appeler : "Don Ramón Iruña Díaz, passager du vol Iberia 349 à destination de Vienne, doit se présenter d'urgence à la porte d'embarquement B26."

J'ai rebroussé chemin à bout de souffle et en nage dans mes vêtements d'hiver, espérant le retrouver devant la porte, penaud et avec quelque explication plausible à la bouche. Maintenant il y avait deux hommes et deux femmes en uniforme.

-- Madame, l'avion doit partir, nous ne pouvons pas attendre plus longtemps votre mari.

Qu'on m'appelle "madame" m'a toujours déprimé, mais à ce moment-là, j'ai souhaité mourir.

-- Ne vous inquiétez pas, ça arrive très souvent. Puis ils arrivent pompettes, disait l'une des femmes, je suppose pour me consoler.

Et moi qui devais balbutier que Ramón était sobre !

-- Ou alors ils sont partis comme ça, tranquilles comme Baptiste. Tu te souviens de ce type qui a pris un autre vol pour aller passer un week-end avec sa secrétaire ? a demandé à son collègue l'un des deux hommes.

Moi, j'essayais de me raccrocher à un reste de dignité pour dire que non, que Ramón n'aurait jamais, bien sûr, fait une chose pareille.

J'ai cru remarquer, encore absorbée par ma mésaventure, que dans les commentaires des employés d'Iberia affleurait une irritation considérable, chose d'une certaine manière normale car il ne faut pas oublier qu'ils avaient dû sortir nos bagages de la soute et que, à force, le vol avait presque une heure et demie de retard. Une responsable d'Iberia et un monsieur en civil qui, par la suite, s'est révélé être un policier ont parlé avec moi pendant quelques minutes. Je leur ai raconté pour la énième fois l'histoire des toilettes et le policier est allé les inspecter.

-- Apparemment, rien de bizarre. Voyez-vous, madame, si j'étais à votre place, je rentrerais chez moi. Sûr qu'il va finir par apparaître ; dans les couples, ces choses arrivent plus souvent que vous ne le pensez.

Mais quelles choses ? ..."

 

"La loca de la casa" (2003)

(La Folle du logis) Publié en 2003, La loca de la casa est généralement considéré comme l'un des ouvrages les plus originaux, les plus influents et les plus représentatifs de l'œuvre de Rosa Montero. Le titre reprend une expression célèbre de Sainte Thérèse d'Avila, qui appelait l'imagination « la loca de la casa », la folle du logis, cette faculté indisciplinée qui envahit l'esprit humain, brouille les frontières entre le réel et le fictif, mais constitue aussi la source de toute création.

Le livre est pratiquement impossible à classer. À la fois autobiographie, essai littéraire, réflexion sur l'écriture, récit personnel, méditation philosophique et jeu romanesque, il refuse délibérément les catégories traditionnelles. Montero y explore un sujet qui la fascine depuis toujours : comment naissent les histoires, comment se construit une identité et pourquoi les êtres humains éprouvent le besoin de transformer leur existence en récit.

Le point de départ est apparemment simple : parler de la création littéraire. Mais très rapidement, l'auteure déplace la question. Elle montre que l'écriture n'est pas un phénomène isolé réservé aux romanciers. Toute existence humaine repose sur une activité narrative permanente. Nous passons notre vie à organiser nos souvenirs, à interpréter notre passé, à inventer des explications et à reconstruire une version cohérente de nous-mêmes. La mémoire elle-même est moins un enregistrement fidèle qu'une réécriture continue.

C'est pourquoi Montero remet en question l'idée même d'autobiographie. Aucun récit de soi ne peut être totalement vrai, parce que toute mémoire sélectionne, transforme et réorganise les événements. L'identité apparaît alors comme une fiction nécessaire. Nous ne mentons pas seulement aux autres ; nous nous racontons constamment des histoires pour donner un sens à notre propre existence.

Le livre avance par digressions, anecdotes, souvenirs personnels et portraits d'écrivains. Montero évoque sa jeunesse, ses débuts dans le journalisme, ses lectures, ses obsessions, mais aussi les vies de nombreux créateurs. Parmi eux figurent Goethe, Kleist, Tolstoï, Emily Brontë, Raymond Chandler, ou encore des personnages historiques dont elle s'empare librement pour illustrer les mystères de l'invention littéraire. Peu importe que certains épisodes soient entièrement exacts ou partiellement réinventés : c'est précisément cette frontière mouvante entre vérité et fiction qui l'intéresse.

 

"Uno - Me he acostumbrado a ordenar los recuerdos de mi vida con un cómputo de novios y de libros. Las diversas parejas que he tenido y las obras que he publicado son los mojones que marcan mi memoria, convirtiendo el informe barullo del tiempo en algo organizado. «Ah, aquel viaje a Japón debió de ser en la época en la que estaba con J., poco después de escribir Te trataré como a una reina», me digo, e inmediatamente las reminiscencias de aquel periodo, las desgastadas pizcas del pasado, parecen colocarse en su lugar. Todos los humanos recurrimos a trucos semejantes; séde personas que cuentan sus vidas por las casas en las que han residido, o por los hijos, o por los empleos, e incluso por los coches. Puede que esa obsesión que algunos muestran por cambiar de automóvil cada año no seamás que una estrategia desesperada para tener algo que recordar..."

 

"Un - Je me suis habituée à ordonner les souvenirs de ma vie en comptant mes amours et mes livres. Les différentes relations que j’ai eues et les ouvrages que j’ai publiés sont les bornes qui jalonnent ma mémoire, transformant le désordre informe du temps en quelque chose d’organisé.

« Ah, ce voyage au Japon a dû avoir lieu à l’époque où j’étais avec J., peu après avoir écrit Je te traiterai comme une reine », me dis-je ; et aussitôt les réminiscences de cette période, les parcelles usées du passé, semblent retrouver leur place.

Tous les êtres humains recourent à des procédés semblables. Je connais des personnes qui comptent leur vie par les maisons où elles ont vécu, par leurs enfants, par leurs emplois, voire par leurs voitures. Peut-être que cette obsession qu’ont certains de changer d’automobile chaque année n’est rien d’autre qu’une stratégie désespérée pour avoir quelque chose à se rappeler.

Mon premier livre, un affreux recueil d’entretiens truffé de coquilles, est paru lorsque j’avais vingt-cinq ans ; mon premier amour suffisamment important pour marquer une époque de ma vie remonte sans doute à mes vingt ans. Cela signifie que l’adolescence et l’enfance sombrent dans le magma amorphe et mouvant d’un temps sans repères, dans une confusion turbulente de scènes sans date.

Parfois, en lisant les autobiographies de certains écrivains, je reste stupéfaite devant la clarté cristalline avec laquelle ils se souviennent de leur enfance jusque dans les moindres détails. Les Russes surtout, si enclins à évoquer une enfance lumineuse qui semble toujours la même, peuplée de samovars étincelant dans la pénombre paisible des salons et de splendides jardins aux feuilles murmurantes sous le soleil immobile des étés. Ces enfances russes paradisiaques se ressemblent tant qu’on ne peut s’empêcher de les soupçonner d’être une simple recréation, un mythe, une invention. 

Ce qui est d’ailleurs le cas de toutes les enfances.

J’ai toujours pensé que le récit est l’art primordial de l’être humain. Pour être, nous devons nous raconter ; et dans cette histoire que nous faisons de nous-mêmes, il y a énormément d’histoire inventée : nous nous mentons, nous nous imaginons, nous nous trompons.

Ce que nous racontons aujourd’hui de notre enfance n’a rien à voir avec ce que nous en raconterons dans vingt ans. Et ce que l’un se rappelle de l’histoire familiale commune est souvent complètement différent de ce dont se souviennent ses frères et sœurs. Il m’arrive d’échanger avec ma sœur Martina quelques scènes du passé, comme on échange des images d’un album ; et la maison de notre enfance que nous dessinons l’une et l’autre n’a pratiquement aucun point commun. Ses parents portaient les mêmes noms que les miens et vivaient dans une rue qui s’appelait pareil, mais c’étaient manifestement d’autres personnes.

Ainsi donc, nous inventons nos souvenirs, ce qui revient à dire que nous nous inventons nous-mêmes, car notre identité réside dans la mémoire, dans le récit de notre biographie.

Nous pourrions en déduire que les êtres humains sont avant tout des romanciers, les auteurs d’un unique roman dont l’écriture nous occupe toute notre existence et dans lequel nous nous réservons naturellement le rôle principal.

Certes, c’est une écriture sans texte matériel ; mais tout écrivain professionnel sait que l’on écrit avant tout dans sa tête. C’est un bourdonnement créatif qui vous accompagne lorsque vous conduisez, lorsque vous promenez votre chien, lorsque vous êtes allongé dans votre lit en essayant de vous endormir. On écrit tout le temps.

Depuis de nombreuses années, je prends des notes dans différents carnets avec l’idée d’écrire un essai sur le métier d’écrivain. C’est d’ailleurs une sorte de manie obsessionnelle chez les romanciers professionnels : s’ils ne meurent pas prématurément, tous finissent tôt ou tard par ressentir l’irrésistible besoin d’écrire sur l’écriture elle-même, de Henry James à Vargas Llosa, en passant par Stephen Vizinczey, Montserrat Roig ou Vila-Matas, pour citer quelques-uns des livres que j’ai le plus aimés.

Moi aussi, j’ai senti l’appel impérieux de cette pulsion, de ce vice, et cela faisait longtemps que j’accumulais des notes lorsque j’ai peu à peu compris que je ne pouvais pas parler de littérature sans parler de la vie ; de l’imagination sans parler des rêves quotidiens ; de l’invention narrative sans tenir compte du fait que le premier mensonge est le réel lui-même.

Et ainsi, le projet du livre est devenu de plus en plus imprécis, de plus en plus confus — ce qui était d’ailleurs naturel — à mesure qu’il se mêlait à l’existence.

La bouleversante et tragique Carson McCullers, auteure de "Le Cœur est un chasseur solitaire", a écrit dans ses journaux : « Ma vie a suivi le même schéma qu’elle a toujours suivi : travail et amour. »

Il me semble qu’elle aussi devait compter les jours en livres et en amants. Cette coïncidence ne m’étonne guère, car la passion amoureuse et le métier d’écrivain ont beaucoup en commun.

En réalité, écrire des romans est ce qui ressemble le plus à tomber amoureux — ou plutôt la seule chose qui lui ressemble — avec l’avantage appréciable que l’écriture ne nécessite pas la collaboration d’une autre personne.

Lorsque vous êtes passionnément amoureux, vous vivez obsédé par l’être aimé, au point de penser à lui toute la journée. Vous vous brossez les dents et son visage apparaît dans le miroir ; vous conduisez et vous vous trompez de rue parce que son souvenir vous aveugle ; vous essayez de vous endormir et, au lieu de glisser vers le sommeil, vous tombez dans les bras imaginaires de votre amant.

Eh bien, lorsque vous écrivez un roman, vous vivez dans le même état de délicieuse aliénation. Toute votre pensée est occupée par l’œuvre, et dès que vous disposez d’une minute, vous vous y plongez mentalement. Vous manquez aussi votre carrefour lorsque vous conduisez parce que, comme l’amoureux, votre âme est ailleurs.

Autre parallèle : lorsque vous aimez passionnément, vous avez le sentiment qu’à l’instant suivant vous allez parvenir à une telle communion avec l’être aimé que vous ne ferez plus qu’un. Vous pressentez que l’extase de l’union totale, la beauté absolue de l’amour véritable, est à portée de main.

Et lorsque vous écrivez un roman, vous avez l’impression que, si vous faites encore un effort, si vous tendez un peu plus les doigts, vous allez toucher l’extase de l’œuvre parfaite, la beauté absolue de la page la plus authentique jamais écrite.

Inutile de dire que cet accomplissement n’est jamais atteint, ni en amour ni dans la littérature ; mais les deux expériences partagent cette extraordinaire sensation d’être à la veille d’un miracle.

Et enfin — mais c’est en réalité l’essentiel — lorsque vous tombez follement amoureux, dans les premiers temps de la passion, vous êtes tellement rempli de vie que la mort n’existe plus. Aimer vous rend éternel.

De même, lorsque vous écrivez un roman, dans ces moments de grâce où le livre se crée, vous êtes tellement imprégné par la vie de ces créatures imaginaires que le temps, la décadence et votre propre mortalité cessent d’exister.

Vous êtes, là encore, éternel.

On écrit toujours contre la mort..."

 

C'est un passage capital de "La loca de la casa", car il contient déjà presque tout le programme intellectuel de Rosa Montero : nous nous inventons par le récit ; la mémoire est une fiction ; écrire ressemble à aimer ; et toute création constitue une forme de résistance à la mort. Ces thèmes réapparaîtront ensuite dans "La ridícula idea de no volver a verte" et, près de vingt ans plus tard, dans "El peligro de estar cuerda".

 

L'un des thèmes majeurs du livre est la puissance de l'imagination. Loin d'être un simple divertissement, elle constitue selon Montero un mécanisme fondamental de survie psychique. Les êtres humains ne vivent pas uniquement dans le monde réel ; ils habitent également les récits, les rêves, les fantasmes et les possibilités imaginaires qu'ils construisent. L'imagination permet de supporter la peur, la souffrance, l'incertitude et la conscience de la mort.

À travers cette réflexion sur l'écriture, Montero développe également une conception profondément moderne de l'identité. Le moi n'est pas une essence stable qu'il suffirait de découvrir. Il ressemble davantage à une œuvre en perpétuelle réécriture. Nous devenons les personnages des histoires que nous nous racontons sur nous-mêmes.

Le ton du livre explique en grande partie son succès. Montero refuse le discours universitaire ou théorique. Elle privilégie l'humour, l'autodérision, la conversation et l'anecdote. Le lecteur a souvent l'impression d'assister à une longue confidence intellectuelle où se mêlent légèreté et profondeur. Derrière cette apparente spontanéité se cache pourtant une réflexion très ambitieuse sur la littérature, la mémoire et la condition humaine.

À sa publication, "La loca de la casa" fut accueilli comme un ouvrage exceptionnel dans le paysage littéraire espagnol. Beaucoup de critiques y virent l'un des grands essais littéraires du début du XXIᵉ siècle, capable de parler de création artistique sans jargon théorique et d'associer réflexion intellectuelle, plaisir narratif et émotion personnelle. Aujourd'hui encore, il demeure sans doute le livre qui résume le mieux la pensée de Rosa Montero.

Plus profondément, l'ouvrage défend une idée qui traversera toute son œuvre ultérieure : l'être humain est un animal narratif. Nous sommes faits de mémoire, mais aussi d'invention. Nous ne découvrons pas simplement notre identité ; nous la créons. Ainsi, la « folle du logis » n'est pas seulement l'imagination de l'écrivain. Elle est la force secrète qui façonne chaque existence humaine.

 

"Historia del Rey Transparente" (2005)

(L'Histoire du Roi Transparent) Paru en 2005, Historia del Rey Transparente est l'un des romans les plus ambitieux et les plus romanesques de Rosa Montero. Contrairement à beaucoup de ses œuvres contemporaines situées dans l'Espagne actuelle, le livre prend la forme d'un vaste récit historique se déroulant au XIIᵉ siècle. Cependant, ce Moyen Âge est largement réinventé : Montero ne cherche pas la reconstitution érudite mais utilise le passé comme un miroir permettant d'interroger des questions profondément contemporaines.

L'héroïne est Leola, une jeune paysanne de quinze ans vivant dans une Europe ravagée par les guerres féodales. Lorsque son village est détruit et que son existence bascule dans la violence, elle revêt l'armure d'un chevalier mort sur le champ de bataille et se fait passer pour un homme afin de survivre.

Cette décision constitue le véritable point de départ du roman. Sous son déguisement masculin, Leola découvre un monde qui lui était jusque-là interdit. Elle voyage, combat, apprend, rencontre des personnages venus d'horizons très divers et traverse une série d'épreuves initiatiques qui transforment progressivement sa vision d'elle-même et du monde.

Au fil du récit, le roman devient un vaste parcours de formation. Leola découvre la guerre, l'amour, le désir, l'amitié, la connaissance, les croyances religieuses, les conflits de pouvoir et les mécanismes de domination. Chaque rencontre l'oblige à remettre en question les certitudes héritées de son milieu d'origine.

L'un des thèmes centraux du livre est la construction de l'identité. En vivant sous une identité masculine, Leola comprend que les rôles attribués aux hommes et aux femmes sont en grande partie des constructions sociales. Montero utilise ainsi le Moyen Âge pour explorer des questions qui résonnent fortement avec les débats contemporains sur le genre, la liberté individuelle et l'émancipation.

Le savoir joue également un rôle fondamental. Dans un univers dominé par l'ignorance, la superstition et la violence, l'accès à la connaissance apparaît comme une force de libération. Les livres, l'apprentissage et la pensée critique deviennent des instruments d'émancipation comparables aux armes dont se servent les guerriers.

Le titre du roman possède une dimension symbolique. Le « Roi Transparent » renvoie à une figure presque mythique, mais aussi à l'idée que les vérités les plus importantes demeurent souvent invisibles. Comme dans beaucoup d'œuvres de Montero, le récit raconte moins la conquête d'un pouvoir extérieur que la découverte progressive d'une liberté intérieure.

Le livre combine plusieurs traditions littéraires : roman d'aventures, roman historique, conte initiatique, récit philosophique et quête spirituelle. On y retrouve l'influence des grandes épopées médiévales autant que celle des romans de formation modernes. Pourtant, malgré son cadre historique, le roman demeure profondément contemporain par les questions qu'il pose.

À sa publication, "Historia del Rey Transparente" fut salué comme l'un des projets narratifs les plus ambitieux de Rosa Montero. Beaucoup de critiques soulignèrent sa capacité à faire dialoguer l'imaginaire médiéval avec les préoccupations du présent. Le livre fut largement traduit et contribua à renforcer encore la réputation internationale de l'auteure.

 

"Instrucciones para salvar el mundo" (2008)

(Instructions pour sauver le monde) Publié en 2008, Instrucciones para salvar el mundo appartient à la période de pleine maturité littéraire de Rosa Montero. Après les succès de "La hija del caníba"l (1997), "La loca de la casa" (2003) et "Historia del Rey Transparente" (2005), la romancière revient à un cadre contemporain et urbain pour composer un vaste roman choral consacré à la solitude dans les grandes métropoles du XXIe siècle. Sous son apparence de chronique madrilène, le livre constitue une réflexion sur la fragilité humaine, la perte des repères collectifs et la possibilité de reconstruire du sens dans un monde que les personnages perçoivent comme désorienté, violent et profondément fragmenté.

 

"La Humanidad se divide entre aquellos que disfrutan metiéndose en la cama por las noches y aquellos a quienes les desasosiega irse a dormir. Los primeros consideran que sus lechos son nidos protectores, mientras que los segundos sienten que la desnudez del duermevela es un peligro. Para unos, el momento de acostarse supone la suspensión de las preocupaciones; a los

otros, por el contrario, las tinieblas les provocan un alboroto de pensamientos dañinos y, si por ellos fuera, dormirían de día, como los vampiros. ¿Has sentido alguna vez el terror de las noches, el ahogo de laspesadillas, la oscuridad susurrándote en la nuca con su aliento frío que, aunque no sepas el tiempo que te queda, no eres otra cosa que un condenado a muerte? Y, sin embargo, a la mañana siguiente vuelve a estallar la vida con su alegre mentira de eternidad. Esta es la historia de una larga noche. Tan larga que se prolongó durante varios meses. Aunque todo comenzó un atardecer de noviembre..."

 

"« L'humanité se divise entre ceux qui aiment se glisser sous la couette le soir et ceux que l'idée d'aller se coucher inquiète. Les premiers considèrent leur lit comme un nid protecteur, tandis que les seconds ressentent la nudité du demi-sommeil comme un danger. Pour les uns, le moment de se coucher signifie la suspension des soucis ; pour les autres, au contraire, les ténèbres provoquent un tumulte de pensées néfastes et, s’ils le pouvaient, ils dormiraient le jour, comme les vampires. As-tu déjà ressenti la terreur des nuits, l’étouffement des cauchemars, l’obscurité te chuchotant dans la nuque de son souffle froid que, même si tu ne sais pas combien de temps il te reste, tu n’es rien d’autre qu’un condamné à mort ? Et pourtant, le lendemain matin, la vie éclate à nouveau avec son joyeux mensonge d’éternité. Voici l’histoire d’une longue nuit. Si longue qu’elle s’est prolongée pendant plusieurs mois. Même si tout a commencé un soir de novembre... »

 

Le récit se déroule dans le Madrid du début du XXIe siècle, une ville immense, anonyme et accélérée où des existences qui semblaient ne devoir jamais se rencontrer finissent par se croiser. Montero suit principalement quatre personnages, tous marqués par une forme d'échec ou de blessure intime.

Le premier est Matías, chauffeur de taxi veuf, incapable de surmonter la mort de sa femme. Son existence est devenue une routine mécanique, traversée par la nostalgie et l'absence. Enfermé dans son deuil, il parcourt la ville sans véritable destination, observant un monde auquel il a le sentiment de ne plus appartenir.

Le deuxième personnage est Daniel, médecin urgentiste brillant mais profondément désabusé. Quotidiennement confronté à la souffrance, à la maladie et à la mort, il a perdu toute illusion sur sa profession comme sur l'humanité en général. Son intelligence ne lui apporte aucune consolation ; elle nourrit au contraire son scepticisme et son sentiment d'épuisement moral.

La troisième figure est Fatma, une jeune prostituée africaine immigrée clandestinement en Espagne. Malgré les humiliations, la précarité et la violence auxquelles elle est confrontée, elle demeure paradoxalement l'un des personnages les plus vivants et les plus combatifs du roman. Elle incarne une énergie de survie que les autres protagonistes semblent avoir perdue.

Enfin apparaît Cerebro, vieille scientifique excentrique, isolée du monde mais dotée d'une lucidité singulière. Personnage à la fois étrange, drôle et profondément humain, elle apporte au roman une dimension philosophique et presque utopique. À travers elle, Montero interroge les limites de la connaissance scientifique, la vieillesse, la mémoire et le rapport au temps.

Autour de ces quatre figures gravitent une multitude de personnages secondaires : clients nocturnes, chauffeurs, prostituées, policiers, marginaux, criminels ou simples passants. Peu à peu, leurs trajectoires s'entrelacent jusqu'à former une vaste fresque urbaine où chacun cherche désespérément une raison de continuer à vivre.

Comme souvent chez Montero, l'intrigue proprement dite importe moins que le mouvement intérieur des personnages. Le roman multiplie les épisodes insolites : tueurs en série, pratiques sadomasochistes grotesques, coïncidences improbables, rencontres inattendues, scènes de violence ou de tendresse. Mais ces éléments relèvent moins du suspense que d'une tentative de représenter le caractère chaotique et imprévisible de la vie moderne.

Le véritable sujet du livre est la solitude contemporaine. 

Chacun des protagonistes vit entouré de millions d'individus et demeure pourtant profondément isolé. Madrid apparaît comme un immense réseau de vies parallèles qui se côtoient sans réellement se connaître. La ville moderne produit à la fois proximité physique et éloignement affectif. Les personnages souffrent moins de pauvreté matérielle que d'un manque de liens, de reconnaissance et de sens.

Presque tous les personnages ont perdu quelque chose d'essentiel : un amour, une croyance, un projet ou une confiance dans l'avenir. Pourtant, le roman refuse le pessimisme absolu. Là réside sans doute son originalité. Malgré la noirceur de certaines situations, Montero cherche obstinément les formes modestes de résistance qui permettent aux êtres humains de continuer à avancer.

L'« instruction » annoncée par le titre n'est pas politique ni idéologique. Il ne s'agit pas de sauver la planète, l'économie ou les institutions. Ce qu'il faut sauver, c'est la capacité de chacun à rester humain dans un monde qui tend à réduire les individus à des fonctions ou à des marchandises. Le salut ne passe pas par les grandes révolutions mais par des gestes minuscules : écouter quelqu'un, secourir un inconnu, accepter sa vulnérabilité, créer un lien là où il n'existait rien.

Comme dans plusieurs de ses romans, Montero associe constamment tragédie et humour. Les situations les plus douloureuses côtoient des épisodes burlesques ou absurdes. Cette coexistence du comique et du tragique rappelle que la vie réelle n'obéit jamais aux catégories simples. Les personnages souffrent, mais ils continuent également à rire ; ils connaissent l'échec, mais restent capables de désirer ; ils vivent dans un monde brutal, mais y découvrent encore des instants de grâce.

À sa parution, "Instrucciones para salvar el mundo" fut souvent lu comme une réponse littéraire au malaise existentiel des sociétés occidentales modernes. Écrit à la veille de la grande crise financière de 2008, le roman saisit le climat d'incertitude, de fatigue et de désorientation qui allait bientôt devenir plus visible encore. Son actualité demeure frappante : les questions qu'il pose sur la solitude, l'isolement, l'immigration ou la perte de sens n'ont cessé de gagner en importance.

 

"La ridicula idea de no volver a verte" (2013)

(L'Idée ridicule de ne plus jamais te revoir, Métailié, 2015) Publié en 2013, La ridícula idea de no volver a verte est l'un des livres les plus personnels, les plus émouvants et les plus universellement appréciés de Rosa Montero. Ni roman, ni biographie, ni essai, ni autobiographie au sens strict, l'ouvrage échappe à toutes les classifications habituelles. Il naît d'une circonstance intime : la relecture par Montero du journal tenu par Marie Curie après la mort accidentelle de son mari Pierre Curie en 1906. En découvrant ces pages bouleversantes, la romancière reconnaît sa propre expérience du deuil, elle qui avait perdu quelques années auparavant son compagnon de longue date, le journaliste Pablo Lizcano.

À partir de cette rencontre posthume entre deux femmes séparées par plus d'un siècle, Montero compose un livre singulier où se mêlent récit biographique, méditation philosophique, souvenirs personnels, réflexion historique, considérations scientifiques et célébration de la vie. Le résultat est une œuvre profondément libre qui touche à des questions universelles : l'amour, la perte, le temps, la mémoire, le vieillissement, la création et la manière de continuer à vivre après une disparition.

Le point de départ du livre est simple. Rosa Montero entreprend de raconter la vie extraordinaire de Marie Curie. Née Maria Skłodowska dans une Pologne alors sous domination russe, celle-ci lutte contre les obstacles sociaux, politiques et intellectuels qui empêchent les femmes d'accéder à l'enseignement supérieur. Son arrivée à Paris, sa rencontre avec Pierre Curie, leurs découvertes scientifiques, l'invention du concept de radioactivité, les deux prix Nobel qui couronnent sa carrière, puis le scandale provoqué par sa relation avec Paul Langevin après son veuvage constituent l'ossature biographique du récit.

Mais Montero ne cherche jamais à écrire une biographie conventionnelle. Marie Curie devient rapidement une interlocutrice imaginaire, presque une amie à travers le temps. Chaque épisode de son existence ouvre la voie à une réflexion plus vaste sur la condition humaine. La romancière passe sans cesse du destin exceptionnel de la scientifique à sa propre expérience, puis à celle de ses lecteurs. Le livre se construit ainsi comme une conversation intime où les frontières entre les siècles, les disciplines et les existences s'effacent progressivement.

Le thème central est celui du deuil. Montero refuse les discours convenus sur la perte et s'efforce d'en décrire la réalité concrète : la sidération, l'incompréhension, la colère, le sentiment d'irréalité, mais aussi la lente réorganisation de l'existence. Le titre lui-même résume cette expérience. Lorsque l'on aime profondément quelqu'un, l'idée de ne plus jamais le revoir paraît littéralement absurde, presque impossible à concevoir. La mort apparaît alors comme une offense à la logique même du monde.

Cependant, le livre n'est jamais un texte de lamentation. Au contraire, il cherche à comprendre comment survivre à l'absence sans trahir l'amour disparu. Montero admire chez Marie Curie sa capacité à poursuivre son œuvre, à élever ses filles et à continuer d'habiter pleinement le monde malgré la catastrophe intime qui l'a frappée. Cette résistance devient l'un des fils conducteurs du livre.

L'ouvrage est également une réflexion sur la condition féminine. À travers le destin de Marie Curie, Montero montre les obstacles auxquels les femmes se sont heurtées dans les domaines scientifique, intellectuel et professionnel. Elle rappelle la violence des préjugés dont Curie fut victime malgré ses découvertes exceptionnelles. Mais le livre dépasse largement le cadre du féminisme historique. Il interroge plus généralement les rapports entre hommes et femmes, les formes d'émancipation, les contraintes sociales imposées aux identités féminines et la difficulté de concilier liberté individuelle, amour et reconnaissance publique.

L'un des aspects les plus remarquables de l'ouvrage réside dans son ton. Montero parvient à parler de la mort sans sombrer dans le pathétique. Elle alterne constamment gravité et humour, émotion et ironie. Les anecdotes personnelles côtoient des réflexions sur la science, la sexualité, la littérature ou le vieillissement. Cette mobilité permanente donne au livre une énergie particulière. Même lorsqu'il aborde la souffrance, il demeure fondamentalement tourné vers la vie.

La littérature occupe d'ailleurs une place centrale dans cette entreprise. Montero montre comment les livres permettent de survivre, non parce qu'ils effacent la douleur, mais parce qu'ils créent des ponts entre les expériences humaines. Lire le journal de Marie Curie devient ainsi une manière de comprendre sa propre histoire. Les récits apparaissent comme des instruments de connaissance, de consolation et de transmission. À travers eux, les morts continuent de dialoguer avec les vivants.

Le livre développe également une méditation sur le temps. Montero observe avec lucidité le vieillissement, les transformations du corps, l'approche de la mort et la conscience de la finitude. Mais loin de nourrir une vision pessimiste, cette conscience renforce selon elle l'intensité de l'existence. La fragilité de la vie devient précisément ce qui la rend précieuse. L'une des idées les plus constantes de l'ouvrage est que le bonheur ne consiste pas à échapper à la souffrance mais à accepter la coexistence du tragique et du merveilleux.

La forme même du livre reflète cette liberté intellectuelle. Photographies, extraits du journal de Marie Curie, souvenirs personnels, digressions historiques, réflexions philosophiques et anecdotes se succèdent sans suivre un plan rigide. Cette structure fragmentaire reproduit le mouvement de la mémoire et de la pensée. Montero ne cherche pas à démontrer une thèse ; elle invite le lecteur à partager une expérience de réflexion et de sensibilité.

À sa publication, "La ridícula idea de no volver a verte" rencontra un succès considérable en Espagne et dans de nombreux pays. Beaucoup de lecteurs y trouvèrent un livre capable d'aborder la mort sans morbidité et l'amour sans sentimentalité. Son succès tient également à son extraordinaire accessibilité : derrière la figure historique de Marie Curie, chacun peut reconnaître ses propres pertes, ses propres peurs et ses propres espérances.

 

"La Carne" (2016)

(traduction française "La Chair", Éditions Métailié, Paris, 2017) Le personnage de Soledad Alegre est une femme de soixante ans qui engage un escort beaucoup plus jeune qu'elle pour rendre jaloux un ancien amant. Mais très vite cette intrigue sert surtout à explorer plusieurs angoisses, le vieillissement, la solitude, le désir, la peur de disparaître socialement, le rapport entre le corps et l'identité. Ce qui a frappé la critique espagnole, c'est que Montero aborde un sujet presque absent de la littérature traditionnelle, le désir féminin après cinquante ou soixante ans.

"Elle n’avait plus sur elle que son soutien-gorge et sa culotte. Ils étaient assortis, couleur vert d’eau, en dentelle, ravissants. Soledad soupira et, sans cesser de se regarder, dégrafa le soutien-gorge et le retira. Elle le jeta par terre. Puis, lentement, elle sortit une jambe de la culotte, laissa tomber celle-ci jusqu’à l’autre cheville et s’en débarrassa d’un mouvement du pied. Elle se redressa. Des seins ronds, denses, un peu tombants, c’était logique, mais encore jolis. Un corps travaillé au club de gym. Entièrement naturel. Soixante ans. Pour ses soixante ans, elle n’était pas mal du tout. Mais, bien sûr, à partir d’aujourd’hui elle devenait une fichue sexagénaire. Elle tendit un bras et alluma la lumière. Le spot du dressing s’illumina au-dessus d’elle et son corps tout entier, auparavant acceptablement lisse avec l’éclairage indirect, parut s’écrouler brusquement comme soumis à une force de gravité de 3G, montrant des vagues, des creux, des rides, des affaissements musculaires. Elle se scruta lentement dans le miroir, sans compassion. Le corps est une chose terrible, dit-elle à haute voix, en soliloquant, ce qui est une façon de débloquer.

Le corps était une chose terrible, en effet. La vieillesse et la détérioration s’y tapissaient insidieusement et l’intéressé était souvent le dernier à l’apprendre, comme les cocus du théâtre classique. Par exemple, vous pouviez parfois voir courir devant vous au Retiro une trentenaire en short, manifestement satisfaite de ses cuisses, qui ignorait qu’en réalité celles-ci se remplissaient déjà de cellulite et, sous la lumière féroce du soleil, offraient une apparence assez déplorable.

Soledad, bien sûr, courait en legging.

Chair perfide, ennemie intime qui faisait de vous la prisonnière de sa défaite. Ou le prisonnier, car les hommes aussi se découvraient tout à coup, dans le raccourci d’un miroir, un cou flasque de tortue, par exemple. Sans parler de la prostate, ou de la panique de ne pas être à la hauteur dans la joute amoureuse. La chair tyrannique les asservissait tous.

Elle éteignit le spot. Il ne s’agissait pas non plus d’être masochiste, surtout le jour de ses soixante ans. Elle était encore bien. Elle était encore très bien. Tout le monde lui donnait dix ans de moins. Blonde naturelle, ce qui était une bénédiction pour dissimuler les cheveux blancs. Les yeux gris. 1 mètre 74. Mince. Elle sourit, se rappelant les fiches des gigolos. Adam. Il restait moins de vingt-quatre heures avant de le rencontrer. Quelle folle. Elle eut soudain l’impression de s’embarquer dans une galère absurde. Tristan et Iseult. Mario. Un goût âcre remplit sa bouche, le goût de la peine et de la colère.

Ce qui ne laissait pas le moindre doute, c’est que l’amour vous empoisonnait, vous abrutissait, vous faisait commettre toutes sortes de d’imbécilités et d’excès ...". 

"La carne" a souvent été perçu en Espagne comme un livre plus important qu'il n'y paraît au premier abord, un roman sur des êtres terrorisés par la solitude et par la possibilité de disparaître peu à peu du monde affectif. Et la réponse du roman n'est ni la sagesse ni la résignation. Elle est proche de ce que Montero répète souvent dans ses entretiens, vivre malgré la peur, malgré le vieillissement, malgré la conscience de la mort.

 

"La buena suerte" (2020, Rosa Montero)

(La Bonne Chance, Métailié, 2021) Publié en 2020, "La buena suerte" marque un moment important dans la trajectoire littéraire de Rosa Montero. Après plusieurs décennies consacrées à explorer l'identité, la mémoire, la création artistique ou le deuil, la romancière revient ici au roman d'intrigue tout en conservant ses préoccupations existentielles habituelles. Derrière l'apparence d'un suspense psychologique se cache en réalité une réflexion profonde sur la culpabilité, la peur, la possibilité du changement et la capacité humaine à recommencer sa vie malgré les catastrophes du passé.

 

"Ese hombre lleva sin levantar la cabeza del portátil desde que hemos salido de Madrid. Y eso que es un AVE de exasperante lentitud con parada en todas las estaciones posibles en su camino a Málaga. Podría parecer que ese hombre está inmerso en su trabajo, casi abducido por él; pero cualquier observador meticuloso o al menos persistente advertirá que, de cuando en cuando, sus ojos dejan de vagar por la pantalla y adquieren una vidriosa opacidad; que su cuerpo se pone rígido, como suspendido a medio movimiento o medio latido; que sus manos se contraen y sus dedos se arquean, garras crispadas. En tales momentos es evidente que está muy lejos del vagón, del tren, de esta tarde tórrida que aplasta su polvorienta vulgaridad contra el cristal de la ventanilla. En la mano derecha de ese hombre hay dos uñas magulladas y negras, a punto de caerse. Debieron de doler. 

 

« Cet homme n'a pas levé les yeux de son ordinateur portable depuis que nous avons quitté Madrid. Et pourtant, c'est un AVE d'une lenteur exaspérante qui s'arrête à toutes les gares possibles sur son trajet vers Malaga. On pourrait croire que cet homme est plongé dans son travail, presque envoûté par lui ; mais tout observateur attentif, ou du moins persévérant, remarquera que, de temps à autre, ses yeux cessent de vagabonder sur l’écran et prennent un aspect vitreux et opaque ; que son corps se raidit, comme suspendu à mi-chemin entre deux mouvements ou deux battements de cœur ; que ses mains se contractent et ses doigts se recroquevillent, tels des griffes crispées. À ces moments-là, il est évident qu’il est très loin du wagon, du train, de cet après-midi torride qui écrase sa vulgarité poussiéreuse contre la vitre de la fenêtre. Dans la main droite de cet homme, deux ongles meurtris et noircis sont sur le point de tomber. Ils ont dû lui faire mal. 

Il arbore également une touffe de poils non rasés sur sa mâchoire carrée, par ailleurs parfaitement rasée, ce qui prouve qu’il ne se regarde pas dans le miroir lorsqu’il se rase. Ou même qu’il ne se regarde jamais dans le miroir. Et pourtant, il n’est pas laid. Peut-être la cinquantaine, une chevelure abondante et grisonnante, lisse et négligée, trop longue dans la nuque. Un visage aux traits larges, des lèvres charnues, un nez proéminent mais harmonieux. Un nez de général romain. Si l’on y regarde de près, cet homme devrait être saisissant, séduisant, le stéréotype de l’homme puissant et conscient de son propre pouvoir. Mais il y a en lui quelque chose de décalé, quelque chose qui cloche et qui ne va pas. Une absence de squelette, pour ainsi dire. C'est-à-dire une absence totale de destin, ce qui revient à marcher sans os. On dirait que cet homme n'est pas parvenu à un accord avec la vie, à un accord avec lui-même, ce qui, à ce stade, nous le savons tous, est le seul succès auquel nous pouvons aspirer : arriver, comme un train, comme ce train-là, à une gare acceptable..."

 

Le roman s'ouvre sur une scène énigmatique. Pablo Hernando, un architecte d'une cinquantaine d'années, voyage en train lorsqu'il prend soudain une décision incompréhensible : il descend avant sa destination dans une petite ville minière délabrée appelée Pozonegro. Rien ne semble justifier cet arrêt. Il loue une maison modeste face à la voie ferrée et s'installe dans ce lieu gris, pauvre et oublié du progrès.

Dès les premières pages, le lecteur comprend que Pablo n'est pas là par hasard. Il cache quelque chose. Il semble fuir quelqu'un, ou peut-être fuir sa propre existence. Son comportement est celui d'un homme traqué. Il observe les alentours avec inquiétude, redoute certains appels téléphoniques et vit dans l'attente permanente d'un danger qui pourrait surgir à tout moment.

Montero construit alors un remarquable mécanisme de suspense. Le passé de Pablo n'est dévoilé que progressivement. Chaque chapitre apporte un fragment supplémentaire, tandis que le lecteur tente de comprendre ce qui a poussé cet homme cultivé et socialement intégré à se réfugier dans ce coin perdu d'Espagne.

Mais comme souvent chez Montero, le mystère extérieur n'est que la surface visible d'un drame intérieur beaucoup plus profond. La véritable question du roman n'est pas : « Qui poursuit Pablo ? » mais : « Comment vivre avec la culpabilité ? »

À Pozonegro, Pablo rencontre une galerie de personnages marginaux, blessés ou excentriques qui vont progressivement bouleverser son existence. Parmi eux se détache Raluca, jeune femme d'origine roumaine qui peint des chevaux, accumule les maladresses, possède une énergie désordonnée et semble porter elle aussi un lourd secret. À la fois fragile et lumineuse, elle représente tout ce que Pablo a perdu : la spontanéité, le désir, la confiance dans l'avenir.

Autour d'eux gravitent d'autres habitants de cette petite ville en déclin : voisins solitaires, commerçants, anciens mineurs, enfants cabossés par la vie, familles disloquées. Tous portent leurs propres blessures. Tous dissimulent quelque chose. Montero compose ainsi une communauté de survivants, un groupe d'individus imparfaits mais profondément humains.

Le décor de Pozonegro joue un rôle essentiel. Ancien centre charbonnier désormais abandonné, le village apparaît comme un symbole de l'Espagne périphérique laissée en marge des grandes transformations économiques. Ses rues dépeuplées, ses bâtiments délabrés et son horizon industriel créent une atmosphère presque post-apocalyptique. Pourtant, c'est précisément dans ce lieu que renaît progressivement la possibilité de vivre.

Comme dans plusieurs de ses romans, Montero s'intéresse aux êtres que la société considère comme des perdants. Mais elle refuse toute vision misérabiliste. Pozonegro n'est pas seulement un lieu de déclin ; il devient aussi un laboratoire moral où les personnages découvrent qu'une existence peut recommencer là où tout semblait terminé.

Le thème central du livre est celui de la seconde chance. Pablo arrive à Pozonegro persuadé que son histoire est déjà écrite, que certaines fautes sont irréparables et que certains drames condamnent définitivement un individu. Tout le roman consiste à remettre en question cette conviction.

La romancière explore alors l'un de ses sujets favoris : la possibilité de transformer son récit personnel. Comme dans La hija del caníbal ou La loca de la casa, l'identité n'apparaît jamais comme une réalité fixe. Les êtres humains peuvent changer, réinterpréter leur passé et devenir autre chose que ce qu'ils croyaient être.

Cette réflexion prend une dimension presque morale. Montero oppose constamment deux attitudes face à l'existence : l'enfermement dans la peur ou l'acceptation du risque. Pablo est paralysé par la culpabilité ; Raluca, malgré ses blessures, continue à faire confiance à la vie. Leur relation amoureuse devient ainsi le moteur symbolique du roman.

L'amour occupe en effet une place centrale. Mais il ne s'agit pas d'une passion romantique traditionnelle. Montero décrit un amour adulte, hésitant, parfois maladroit, fondé sur la reconnaissance mutuelle des fragilités. Les deux personnages apprennent peu à peu à accepter leurs imperfections respectives et à comprendre que la vulnérabilité n'est pas nécessairement une faiblesse.

Le roman développe également une méditation sur le Bien et le Mal. Cette opposition pourrait paraître naïve, mais Montero l'aborde avec subtilité. Le mal n'est pas présenté comme une force démoniaque extérieure ; il naît souvent de la peur, de la violence héritée, de la souffrance ou du refus d'assumer ses responsabilités. À l'inverse, le bien réside dans des gestes modestes : protéger quelqu'un, écouter, pardonner, aider, aimer.

 

"El peligro de estar cuerda" (2022)

(traduction "Le Danger de ne pas être folle", Éditions Métailié, Paris, 2023 - "The Danger to Be Sane: Creativity and the Eccentric Mind") - Publié alors que Rosa Montero est devenue l'une des grandes figures des lettres espagnoles contemporaines, "El peligro de estar cuerda" occupe une place singulière dans son œuvre. Ni roman, ni autobiographie, ni essai scientifique au sens strict, le livre se situe à la croisée de plusieurs genres. Montero y rassemble des souvenirs personnels, des réflexions sur la création artistique, des données issues de la psychologie et des neurosciences, ainsi que de nombreuses références littéraires, pour tenter d'éclairer une question qui la poursuit depuis l'enfance : pourquoi tant d'écrivains, de peintres, de musiciens ou d'artistes semblent-ils vivre à proximité de la souffrance psychique ?

Le point de départ est autobiographique. Montero évoque avec une grande franchise les crises d'angoisse qui ont marqué sa jeunesse et la peur permanente de perdre le contrôle de son esprit. À partir de cette expérience intime, elle entreprend une vaste enquête qui la conduit à explorer les liens complexes entre imagination, créativité, solitude, fragilité émotionnelle et troubles psychiques. Le livre avance librement, par associations d'idées, rencontres intellectuelles et résonances personnelles. Au fil des pages apparaissent Virginia Woolf, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Robert Schumann, Anne Sexton, Doris Lessing, Kafka, Pessoa et bien d'autres encore. Le texte devient progressivement une immense conversation à travers le temps entre artistes, scientifiques et créateurs confrontés à leurs propres « ombres ».

Cependant, Montero refuse explicitement l'un des mythes les plus persistants de la culture occidentale : celui du génie fou. La maladie mentale, rappelle-t-elle, détruit beaucoup plus souvent qu'elle ne crée ; elle n'a rien de romantique ni de noble. La création artistique n'est pas une forme de folie. Pourtant, les recherches qu'elle mobilise montrent qu'il existe souvent chez les créateurs une hypersensibilité particulière, une intensité émotionnelle plus forte que la moyenne, une imagination extrêmement active et parfois une relation plus instable à la réalité quotidienne. La question n'est donc pas de savoir si la folie produit l'art, mais si certaines formes de vulnérabilité psychique peuvent favoriser des modes de perception qui nourrissent l'invention artistique.

L'un des apports les plus originaux du livre réside dans l'importance accordée aux neurosciences contemporaines. Montero s'intéresse à la manière dont le cerveau construit en permanence des récits pour donner un sens à notre existence. Nous ne vivons pas seulement dans le monde ; nous vivons dans les histoires que nous racontons sur nous-mêmes. Dès lors, imagination et identité apparaissent étroitement liées. Inventer, écrire ou rêver ne sont pas des activités marginales réservées aux artistes : elles constituent des mécanismes fondamentaux de survie psychique. Selon Montero, chacun reconstruit continuellement son passé et réinvente son propre personnage intérieur.

Cette réflexion conduit à l'une des idées centrales de l'ouvrage : la créativité n'est pas un privilège exceptionnel mais une faculté profondément humaine. L'artiste ne serait pas un être radicalement différent des autres ; il représenterait simplement une version exacerbée de processus mentaux présents chez tous. Les écrivains rendent visible ce travail permanent d'invention de soi que chacun accomplit inconsciemment.

Le livre introduit également la notion de « tormenta perfecta » (« tempête parfaite »), expression par laquelle Montero désigne la rencontre imprévisible de facteurs biologiques, psychologiques, affectifs et circonstanciels qui rendent possible l'éclosion d'une œuvre. La création apparaît ainsi comme un phénomène fragile, résultant d'un équilibre instable entre hasard, expérience personnelle, contexte historique et fonctionnement cérébral.

Mais "El peligro de estar cuerda" est aussi, plus profondément, une méditation sur la différence. Montero montre combien les sociétés ont souvent marginalisé les individus dont la sensibilité ou l'imagination s'écartent des normes dominantes. Son livre plaide pour une vision plus ouverte de la diversité psychique humaine, sans nier la souffrance réelle que peuvent provoquer certaines pathologies.

Derrière son sujet apparent, l'ouvrage constitue enfin une sorte d'autobiographie intellectuelle. Beaucoup des thèmes qui traversent les romans de Rosa Montero depuis plusieurs décennies — l'identité, la peur, le désir, la solitude, la fiction comme refuge, la nécessité d'inventer du sens face à la mort — y réapparaissent sous une forme réflexive. À travers cette enquête sur la folie et la création, c'est finalement sa propre conception de la condition humaine qu'elle expose.

Le succès du livre en Espagne tient largement à cet équilibre rare entre rigueur documentaire, sincérité autobiographique et qualité littéraire. Plus qu'un essai sur les artistes ou la maladie mentale, El peligro de estar cuerda est une réflexion humaniste sur la fragilité de l'esprit et sur le pouvoir des récits qui nous permettent de vivre. Montero y défend une idée qui traverse toute son œuvre : nous sommes des êtres narratifs, et l'imagination n'est pas l'opposé du réel, mais l'un des moyens les plus profonds de l'habiter.


Juan José Millás (1946- )

Le romancier de l'étrangeté quotidienne et des failles de l'identité - Né à Valence en 1946 mais installé très jeune à Madrid, Juan José Millás est l'un des écrivains les plus originaux de la littérature espagnole contemporaine. Journaliste, chroniqueur et romancier, il a construit depuis les années 1970 une œuvre immédiatement reconnaissable où le quotidien le plus banal bascule progressivement dans l'étrange, l'absurde ou l'inquiétant.  Après les romans plus sombres et plus expérimentaux (Cerbero son las sombras, Visión del ahogado, El jardín vacío), il a su démontré sa capacité à toucher un public beaucoup plus vaste sans renoncer à ses préoccupations littéraires. Ce succès populaire que fut "Papel mojado" (1983) annoncera les grands romans des années suivantes, notamment "Letra muerta" (1984), "El desorden de tu nombre" (1987) et "La soledad era esto" (1990), où l'auteur approfondira sa réflexion sur les identités flottantes, les vies parallèles et les pièges de la conscience.

Contrairement aux grands romanciers de la mémoire historique comme Almudena Grandes ou Antonio Muñoz Molina, Millás s'intéresse avant tout à l'individu : ses obsessions, ses angoisses, ses doubles, ses fantasmes et les fragiles mécanismes qui lui permettent de construire une identité stable.

Son univers a souvent été rapproché de celui de Franz Kafka, mais aussi de Julio Cortázar ou de Paul Auster. Comme eux, il montre comment une légère fissure dans la réalité peut suffire à faire vaciller tout un monde.

Le monde éditorial anglo-américain reste notoirement moins ouvert à la traduction que le marché français. Ce qui explique en partie pourquoi depuis les années 1990, plusieurs des romans importants de Juan José Millas ont été traduits en français, notamment via des éditeurs français Actes Sud ou Métailié : La solitude, c’était cela (La soledad era esto, 1990), 

L’Ordre alphabétique (El orden alfabético, 1998), Deux femmes à Prague (Dos mujeres en Praga, 2002), Laura et Julio (Laura y Julio, 2006), Le Monde (El mundo, 2007), Que personne ne dorme (Que nadie duerma, 2018).

 

"Cerbero son las sombras" (1975)

Premier roman de Juan José Millás, "Cerbero son las sombras" apparaît aujourd'hui comme le texte fondateur de tout son univers littéraire. La critique espagnole a souvent souligné qu'on y trouve déjà, sous une forme encore expérimentale, presque tous les thèmes qui feront la singularité de Millás : la solitude existentielle, le dédoublement du moi, l'incertitude entre réalité et imagination, le sentiment d'étrangeté du quotidien et l'impossibilité de communiquer pleinement avec autrui.

Le roman prend la forme d'une longue lettre adressée au père. Ce dispositif épistolaire est essentiel : plus qu'un récit traditionnel, il s'agit d'un monologue intérieur où un jeune homme tente de mettre de l'ordre dans sa vie et dans sa mémoire. Enfermé dans une maison presque vide, isolé du monde, il écrit à ce père absent ou inaccessible, cherchant à comprendre les événements qui l'ont conduit à cette situation d'abandon. Peu à peu, le lecteur découvre que cette réalité apparemment simple se fissure. Les souvenirs deviennent incertains, les perceptions se brouillent, les frontières entre ce qui a réellement eu lieu et ce qui est imaginé deviennent de plus en plus fragiles.

Le titre lui-même éclaire le projet du livre. Cerbère, dans la mythologie grecque, est le chien gardien des enfers. Chez Millás, les « ombres » sont précisément ces peurs, ces souvenirs et ces fantômes intérieurs qui empêchent le protagoniste d'accéder à une identité stable. Le véritable enfer n'est pas un lieu extérieur mais la conscience elle-même. Cette dimension symbolique explique pourquoi de nombreux critiques espagnols ont vu dans le roman une œuvre davantage psychologique qu'argumentative ou sociale.

L'intrigue, en réalité, importe moins que l'expérience mentale qu'elle met en scène. Le jeune narrateur semble prisonnier d'un espace clos qui évoque parfois une cellule, parfois une maison familiale abandonnée, parfois même une construction imaginaire. À mesure que la lettre avance, le père devient moins un destinataire réel qu'une figure mentale autour de laquelle s'organise toute la quête identitaire du personnage. L'écriture agit comme une tentative de survie : écrire permet de lutter contre la dissolution du moi, même si cette lutte paraît vouée à l'échec.

La critique espagnole a souvent rapproché ce premier Millás de certaines expérimentations de la fin du franquisme. On y perçoit l'influence du roman psychologique européen des années 1960 et 1970, ainsi qu'une certaine proximité avec l'atmosphère de Kafka. Mais contrairement à beaucoup d'écrivains espagnols de la même génération, Millás ne s'intéresse guère ici aux questions politiques ou historiques. Son territoire est déjà celui de l'intériorité troublée. Là où d'autres auteurs de la Transition racontent les mutations de la société espagnole, lui explore les fissures de la conscience individuelle.

Le roman annonce ce que la critique espagnole appellera plus tard le « territoire Millás » : un univers où le quotidien le plus banal se transforme progressivement en cauchemar discret, où les objets semblent posséder une vie propre, où les personnages ne savent jamais exactement qui ils sont.

 

"Papel mojado" (1983)

Publié en 1983, "Papel mojado" occupe une place singulière dans l'œuvre de Juan José Millás. Souvent présenté comme un roman policier destiné à un large public, il est en réalité beaucoup plus subtil qu'il n'y paraît. Sous les apparences d'une enquête criminelle classique, Millás construit une réflexion ironique sur l'écriture, la vérité des récits et la frontière toujours incertaine entre fiction et réalité. Son immense succès en Espagne en a fait l'un des romans les plus lus dans les collèges et lycées depuis les années 1980, au point d'être devenu un véritable classique scolaire.

L'intrigue commence comme un polar. Manolo G. Urbina, journaliste et écrivain occasionnel, apprend la mort de son ami Luis Mary dans des circonstances suspectes. Convaincu qu'il ne s'agit pas d'un simple accident, il décide d'enquêter et, simultanément, de raconter cette enquête sous la forme d'un livre. Dès les premières pages, le lecteur comprend donc qu'il lit à la fois une investigation criminelle et le récit de la fabrication de cette investigation.

Au fil de ses recherches, Manolo rencontre divers personnages liés à la victime. Chacun apporte des éléments nouveaux, mais aussi de nouvelles contradictions. Comme dans les meilleurs romans policiers, les indices s'accumulent tandis que la vérité semble reculer. Pourtant, chez Millás, l'énigme ne concerne pas seulement le meurtre : elle touche également la manière dont une histoire se construit. Le narrateur commente constamment son propre récit, hésite, corrige ses hypothèses, revient en arrière ou s'interroge sur la façon dont il doit raconter les faits.

Cette dimension métanarrative constitue le véritable cœur du roman. La question n'est plus seulement « Qui a tué Luis Mary ? », mais aussi « Comment écrit-on une histoire ? » et surtout « Peut-on réellement distinguer les faits de leur représentation ? ». L'enquête policière devient progressivement une enquête sur le langage lui-même.

Le dénouement est célèbre dans la littérature espagnole de jeunesse parce qu'il bouleverse soudain les attentes du lecteur. Sans révéler le mécanisme final, on peut dire que Millás rompt avec les conventions du roman policier traditionnel et introduit une dimension réflexive qui oblige à relire tout ce qui précède sous un jour nouveau. Ce retournement transforme une intrigue criminelle relativement simple en jeu littéraire sophistiqué.

L'une des raisons de la fortune scolaire de "Papel mojado" tient précisément à cette double lecture possible. Un adolescent peut y trouver une intrigue captivante, menée avec efficacité et humour. Un lecteur plus expérimenté y découvre un exercice littéraire beaucoup plus complexe, qui dialogue avec les traditions du roman policier, du récit à la première personne et du roman sur l'écriture. De nombreux critiques espagnols ont souligné que Millás réussit ici quelque chose de rare : introduire des procédés narratifs élaborés dans un livre accessible à tous. L'œuvre fonctionne donc simultanément comme roman d'aventures, roman policier et réflexion sur la littérature.

 

"El desorden de tu nombre" (1987)

(Le Désordre de ton nom) Publié en 1987, "El desorden de tu nombre" est généralement considéré par la critique espagnole comme le premier grand chef-d'œuvre de Juan José Millás. Avec ce roman, Millás atteint une maturité littéraire qui lui permet de dépasser les expérimentations de ses débuts sans renoncer à ses thèmes de prédilection. Le livre marque un tournant dans sa carrière : il élargit considérablement son lectorat tout en imposant une manière très personnelle de raconter les crises de l'identité moderne.

À première vue, l'intrigue paraît relativement simple. Julio Orgaz, cadre dans une maison d'édition madrilène, traverse une crise existentielle diffuse. Rien n'est véritablement catastrophique dans sa vie, mais tout semble avoir perdu sa cohérence. Pour tenter de comprendre son mal-être, il consulte deux fois par semaine un psychanalyste. En sortant de ces séances, il croise régulièrement dans un parc une femme mystérieuse, Laura, dont il tombe progressivement amoureux.

Ce qui commence comme une histoire sentimentale se transforme peu à peu en un dispositif beaucoup plus complexe. Julio découvre que Laura est mariée. De son côté, Laura semble prisonnière d'une existence qui ne la satisfait pas davantage. Une relation se noue entre eux, mais elle est constamment traversée par des malentendus, des projections imaginaires et des zones d'ombre.

Très vite, le lecteur comprend que l'essentiel ne réside pas dans l'adultère ou dans la passion amoureuse, mais dans le regard que chacun porte sur l'autre. Julio ne cesse de voir apparaître sur le visage de Laura les traits d'une autre femme qu'il a aimée autrefois. Le passé s'invite dans le présent, les souvenirs contaminent la perception, et la réalité devient instable. Comme souvent chez Millás, le monde extérieur cesse d'être un territoire objectif pour devenir le prolongement des obsessions intérieures des personnages.

 

"Uno - Eran las cinco de la tarde de un martes de finales de abril. Julio Orgaz había salido de la consulta de su psicoanalista diez minutos antes; había atravesado Príncipe de Vergara y ahora entraba en el parque de Berlín intentando negar con los movimientos del cuerpo la ansiedad que delataba su mirada. 

El viernes anterior no había conseguido ver a Laura en el parque, y ello le había producido una aguda sensación de desamparo que se prolongó a lo largo del húmedo y reflexivo fin de semana que inmediatamente después se le había venido encima. La magnitud del desamparo le había llevado a imaginar el infierno en que podría convertirse su vida si esta ausencia llegara a prolongarse. Advirtió entonces que durante la última época su existencia había girado en torno a un eje que atravesaba la semana y cuyos puntos de apoyo eran los martes y viernes. El domingo había sonreído ante el café con leche cuando el término amor atravesó su desorganizado pensamiento, estallando en el punto cercano a la congoja.

Cómo había crecido ese sentimiento y a expensas de qué zonas de su personalidad, eran cuestiones que Julio había procurado no abordar, pese a su antiguo hábito —reforzado en los últimos tiempos por el psicoanálisis— de analizar todos aquellos movimientos que parecían actuar al margen de su voluntad. ..."

 

"Un - Il était cinq heures de l’après-midi, un mardi de la fin avril. Julio Orgaz était sorti du cabinet de son psychanalyste dix minutes plus tôt ; il avait traversé la rue Príncipe de Vergara et entrait maintenant dans le parc de Berlin, essayant, par les mouvements de son corps, de nier l’anxiété que son regard trahissait.

Le vendredi précédent, il n’avait pas réussi à voir Laura au parc, et cela lui avait provoqué un profond sentiment d’abandon qui s’était prolongé tout au long du week-end humide et méditatif qui s’était aussitôt abattu sur lui. L’ampleur de ce désarroi l’avait conduit à imaginer l’enfer que pourrait devenir sa vie si cette absence venait à se prolonger. Il prit alors conscience que, depuis quelque temps déjà, son existence tournait autour d’un axe traversant la semaine, dont les points d’appui étaient les mardis et les vendredis.

Le dimanche, devant son café au lait, il avait souri lorsque le mot amour avait traversé sa pensée désordonnée et explosé quelque part à proximité de l’angoisse.

Comment ce sentiment avait-il grandi, et au détriment de quelles régions de sa personnalité ? Julio avait pris soin de ne pas se poser la question, malgré son ancienne habitude — renforcée récemment par la psychanalyse — d’examiner tous les mouvements qui semblaient agir indépendamment de sa volonté.

Il se souvint pourtant de la première fois où il avait vu Laura, trois mois auparavant. 

C’était un mardi du mois de février, baigné par le soleil du milieu de l’après-midi. Comme tous les mardis et vendredis depuis quelques semaines, il avait quitté le docteur Rodó à dix-sept heures moins dix. Alors qu’il se dirigeait vers son bureau, il avait été envahi par une sensation de plénitude physique, de force intérieure, qui lui avait soudain fait apprécier la tonalité particulière de cette fin de journée. L’air sentait déjà un peu le printemps. Il décida alors d’abandonner son itinéraire habituel et de traverser le parc de Berlin, quitte à faire un léger détour, afin de profiter de cette intime sensation de bien-être que l’atmosphère semblait partager avec lui.

Le parc était discrètement peuplé de mères au foyer qui avaient emmené leurs enfants prendre le soleil. Julio remarqua Laura immédiatement.

Elle était assise sur un banc, entre deux femmes avec lesquelles elle semblait converser. Son visage, comme le reste de sa silhouette, était plutôt ordinaire, mais il dut lui rappeler quelque chose d’ancien et, en tout cas, d’obscur, dans lequel il eut le sentiment d’avoir été impliqué autrefois.

Elle devait avoir trente-cinq ans environ. Ses cheveux, striés de mèches plus claires, se recourbaient aux pointes comme pour rompre une disposition qui évoquait à Julio une certaine forme de soumission ; mais ces ondulations, loin de la contredire, semblaient au contraire la souligner. Ses yeux, pourtant banals, possédaient une certaine capacité de pénétration ; lorsqu’ils s’associaient à ses lèvres dans une sorte de complicité légèrement malveillante, ils exerçaient une séduction presque imperceptible. Le reste de son corps dessinait une ligne discrètement élargie aux hanches qui, sans paraître disgracieuse, n’avait rien de cette silhouette d’éphèbe que ce type de corps évoque parfois, surtout chez une femme mûre.

Julio s’assit sur un banc voisin, déplia son journal et se consacra à l’observer.

À mesure que le temps passait, son malaise augmentait. Le sentiment que quelque chose de cette femme lui appartenait également — ou lui avait appartenu dans un passé très lointain — pénétrait en lui avec une force croissante. Sa façon de regarder, de sourire, mais aussi de bouger son corps ou d’habiter chacune de ses parties, bouleversa l’équilibre affectif de celui qui, dès ce jour-là, entrerait désormais dans le parc chaque mardi et chaque vendredi à cinq heures de l’après-midi avec pour seul objectif de contempler cette femme.

Enfin, un après-midi où elle était seule, Julio vint s’asseoir à côté d’elle en faisant semblant de commencer la lecture de son journal. Au bout d’un moment, il sortit un paquet de cigarettes et en tira une. Puis, alors que le paquet regagnait déjà sa poche, il le lui tendit avec une hésitation soigneusement visible. Elle accepta sans hésiter et participa même à la cérémonie en lui offrant du feu.

Julio prit une profonde inspiration et engagea une conversation banale, remplie de lieux communs, à laquelle la femme se prêta sans difficulté.

Curieusement, on avait l’impression qu’ils s’efforçaient tous deux d’être particulièrement insignifiants, comme si l’essentiel était simplement de parler, indépendamment de ce qui était dit.

Julio sentit aussitôt ses nerfs se détendre. La conversation lui procurait une sorte de paix vers laquelle, instinctivement, ses désirs avaient tendu depuis qu’il avait aperçu cette femme pour la première fois.

Il avait l’impression que leurs paroles se nouaient les unes aux autres, sécrétant une substance vivante qui, sous forme de fils organisés en réseau, reliait cette part commune qu’ils partageaient.

Plus tard, dans la solitude étouffante de son appartement tapissé de moquette et de papier peint, il repensa à tout cela sans vraiment y croire, mais avec une satisfaction évidente. Après tout, il s’agissait d’une sensation stimulante, agréable à éprouver, tant qu’on n’en devenait pas dépendant.

Il s’amusa quelques instants à imaginer cette dernière possibilité, puis l’écarta aussitôt avec un sourire mêlé d’ironie et de désenchantement.

Les rencontres suivantes ne furent guère que des reproductions de la première, à l’exception des mardis et vendredis où il devait partager Laura avec les deux ou trois amies avec lesquelles elle avait l’habitude de bavarder.

Il serait exagéré de dire que cela le dérangeait.

Au contraire, ils avaient fini par former un groupe assez cohérent, dans lequel Julio se sentait traité avec beaucoup d’égards.

Par ailleurs, la relation entre lui et Laura progressait secrètement, sans qu’ils aient besoin de se retrouver seuls, car il s’agissait d’une union clandestine, en partie étrangère à leurs volontés.

Julio percevait cette progression sans s’en sentir menacé.

Il pensait que sa relation avec Laura constituait une expérience intérieure, une aventure intellectuelle reposant sur un support extérieur — le parc, elle, lui-même — dont on pourrait, le moment venu, se passer sans endommager l’idée qu’il en avait créée.

[...]

Lorsque, ce mardi de la fin avril, il aperçut enfin Laura près de l’unique saule du petit parc désert, il respira profondément.

Après trois jours d’inquiétude, d’incertitude et de tourment, il sentait que sa quête s’était chargée d’un véritable ingrédient passionnel, parfaitement accordé à cette atmosphère printanière propice au retour de saveurs anciennes : l’amour ou le malheur.

— Bonjour, Laura, dit-il en s’asseyant près d’elle..."

 

L'une des grandes réussites du livre réside dans sa construction fondée sur les reflets et les doubles. Les personnages semblent vivre dans un système de correspondances secrètes. Chacun devient le miroir de quelqu'un d'autre. Les identités se superposent, les rôles se brouillent, les relations se répondent à distance. La critique espagnole a souvent souligné que le roman fonctionne comme une mécanique de miroirs où personne ne parvient à saisir pleinement sa propre image. Julio croit comprendre Laura, mais il projette sur elle ses fantasmes et ses souvenirs. Laura croit échapper à son existence, mais elle reste enfermée dans ses propres représentations. Même la psychanalyse, censée apporter une vérité sur le sujet, apparaît comme un espace ambigu où se construisent autant de fictions que de révélations.

L'un des thèmes centraux du roman est l'idée que nous vivons moins dans la réalité que dans les récits que nous construisons sur elle. Julio interprète constamment les signes qui l'entourent. Chaque rencontre, chaque geste, chaque souvenir semble dissimuler une signification cachée. Pourtant, plus il cherche à comprendre le monde, plus celui-ci devient énigmatique. Le roman met ainsi en scène la difficulté fondamentale de distinguer les faits de leur interprétation. Cette question est au cœur de toute l'œuvre de Millás. Dans "Cerbero son las sombras", elle prenait la forme d'une conscience enfermée dans sa solitude ; dans "Papel mojado", elle apparaissait à travers la fabrication d'un récit policier ; dans El desorden de tu nombre, elle atteint une profondeur psychologique nouvelle. Les personnages ne mentent pas nécessairement : ils réinventent constamment leur réalité pour pouvoir continuer à vivre.

Le roman est également l'un des premiers textes espagnols de cette époque à intégrer la psychanalyse de manière aussi centrale dans sa structure narrative. Cependant, Millás ne s'intéresse pas à la psychanalyse comme science ou comme méthode thérapeutique. Il la considère plutôt comme une machine à produire des récits. Les séances deviennent des espaces où les personnages réorganisent leur passé, reconstruisent leur identité et donnent un sens à des événements parfois insignifiants. Cette vision rejoint l'une des intuitions fondamentales de l'auteur : l'être humain est avant tout un animal narratif, incapable d'exister sans histoires.

Sous son apparence de roman psychologique, "El desorden de tu nombre" offre aussi un portrait très précis de l'Espagne urbaine des années 1980. Les personnages appartiennent à cette nouvelle classe moyenne qui a bénéficié de la modernisation du pays après la Transition démocratique. Ils disposent d'un travail, d'un logement, d'une certaine stabilité matérielle. Pourtant, cette réussite sociale ne leur apporte aucune certitude existentielle. La solitude, l'ennui, le sentiment d'irréalité et la difficulté à construire des relations authentiques traversent tout le roman. Millás décrit ainsi une forme de malaise moderne qui dépasse largement le contexte espagnol.

 

"La soledad era esto" (1990)

(La Solitude était cela)  Publié en 1990 et récompensé par le prestigieux Premio Nadal la même année, "La soledad era esto" marque une étape décisive dans l'évolution de Juan José Millás. Après les jeux de miroirs psychologiques d’ "El desorden de tu nombre", Millás centre cette fois son récit sur une conscience féminine et construit l'un de ses romans les plus émouvants. Derrière l'apparente simplicité d'une crise personnelle se déploie une réflexion profonde sur la solitude contemporaine, les liens familiaux, la mémoire et la conquête de soi.

Le roman s'ouvre sur un événement qui agit comme un séisme intime : la mort de la mère d'Elena, une femme de quarante-trois ans dont l'existence semble depuis longtemps figée dans les habitudes du mariage, de la maternité et de la vie domestique. Peu après les funérailles, Elena découvre des cahiers rédigés par sa mère. Leur lecture va progressivement bouleverser l'image qu'elle avait d'elle-même, de sa famille et du passé.

Ce dispositif narratif est essentiel. Comme souvent chez Millás, un texte surgit à l'intérieur du texte. La lecture devient un acte de révélation. Les cahiers maternels permettent à Elena d'accéder à une vie intérieure qu'elle ignorait. Cette femme qu'elle croyait connaître se révèle soudain plus complexe, plus secrète et plus douloureuse qu'elle ne l'avait imaginé.

Mais cette découverte agit surtout comme un miroir. En lisant sa mère, Elena commence à se lire elle-même. 

 

"Uno - Elena estaba depilándose las piernas en el cuarto de baño cuando sonó el teléfono y le comunicaron que su madre acababa de morir. Miró el reloj instintivamente y procuró retener la hora en la cabeza; las seis y media de la tarde. Aunque los días habían comenzado a alargar, era casi de noche por efecto de unas nubes que desde el mediodía se habían ido colocando en forma de techo sobre la ciudad. La mejor hora de la tarde para irse de este mundo, pensó cogida al teléfono mientras escuchaba a su marido que, desde el otro lado de la línea, intentaba resultar eficaz y cariñoso al mismo tiempo.

—Yo paso a recogerte —dijo— y vamos juntos al hospital. Tu hermano ya está allí.

—¿Y mi hermana? —preguntó— ¿Quién avisa a mi hermana?

—Acabo de hablar con su marido y vendrán esta misma noche en un avión que sale a las diez de Barcelona. No te preocupes de las cuestiones prácticas. Arréglate y espera a que yo vaya por ahí.

Elena colgó el teléfono y se sentó en el sofá a digerir la noticia; con la mano derecha iba arrancándose las costras de cera que endurecían la pierna correspondiente a ese lado del cuerpo, mientras sus ojos paseaban por las paredes del salón sin registrar nada de cuanto veían. Cuando regresó al cuarto de baño, la cera se había endurecido, de manera que renunció a depilarse la pierna izquierda. Se quitó la bata y se metió debajo de la ducha en una postura que sugería cierto desamparo, pero no llegó a llorar. Parecía así confirmarse una antigua idea según la cual la muerte de su madre, cuando llegara a suceder, constituiría un trámite burocrático, un papeleo que vendría a sancionar algo pasado, porque para Elena su madre estaba muerta desde hacía mucho tiempo."

 

"Un - Elena était en train de s’épiler les jambes dans la salle de bains lorsque le téléphone sonna et qu’on lui annonça que sa mère venait de mourir. Instinctivement, elle regarda l’heure et s’efforça de la retenir : six heures et demie du soir. Bien que les journées eussent commencé à rallonger, il faisait presque nuit à cause d’une masse de nuages qui, depuis midi, s’était progressivement installée au-dessus de la ville comme un plafond.

La meilleure heure de l’après-midi pour quitter ce monde, pensa-t-elle en tenant encore le téléphone à la main tandis qu’elle écoutait son mari qui, de l’autre côté de la ligne, s’efforçait d’être à la fois efficace et affectueux.

— Je passe te prendre, dit-il, et nous irons ensemble à l’hôpital. Ton frère est déjà là-bas.

— Et ma sœur ? demanda-t-elle. Qui prévient ma sœur ?

— Je viens de parler à son mari. Ils prendront ce soir même un avion de Barcelone, celui de dix heures. Ne t’occupe pas des questions pratiques. Prépare-toi et attends-moi.

Elena raccrocha et s’assit sur le canapé pour assimiler la nouvelle. Avec sa main droite, elle arrachait machinalement les résidus de cire qui durcissaient sur sa jambe droite tandis que son regard glissait le long des murs du salon sans rien enregistrer de ce qu’il voyait.

Lorsqu’elle retourna dans la salle de bains, la cire avait déjà durci ; elle renonça donc à épiler la jambe gauche. Elle ôta son peignoir et se glissa sous la douche dans une posture qui suggérait une certaine détresse, mais elle ne pleura pas.

Cela semblait confirmer une idée ancienne : la mort de sa mère, lorsqu’elle surviendrait, ne constituerait qu’une formalité administrative, un simple dossier à clôturer, la ratification officielle de quelque chose qui avait eu lieu depuis longtemps déjà. Car, pour Elena, sa mère était morte depuis des années.

Elle choisit des bas foncés afin que l’on ne remarque pas que l’une de ses jambes n’était pas épilée, puis enfila une lingerie légèrement provocante qui contredisait, à ses propres yeux, le deuil que prétendait exprimer le tailleur sombre exhumé des profondeurs de l’armoire.

Elle préféra ne pas se maquiller ni souligner ses yeux, mais releva ses cheveux en les attachant sur la nuque. Elle ne voulait pas paraître accablée ; elle souhaitait seulement donner l’impression d’un certain désordre, que l’on pourrait attribuer à la précipitation avec laquelle elle avait quitté son appartement après avoir appris la nouvelle. Elle hésita à mettre un peu de rouge à lèvres, puis décida finalement qu’elle était suffisamment belle ainsi. Une beauté sur laquelle quarante-trois années avaient déjà passé ; quarante-trois années qui n’étaient pourtant pas parvenues à éteindre l’éclat de ses yeux ni à corriger le défi contenu dans la courbe de ses lèvres. Elle tira légèrement sur sa jupe pour accentuer l’impression d’urgence puis retourna au salon. Là, elle roula un joint qu’elle fuma devant la baie vitrée tout en observant les variations de la lumière.

Elle habitait un appartement situé dans les quartiers nord de Madrid, d’où l’on découvrait un paysage urbain dont l’apparence semblait changer selon les couleurs des saisons. Nous étions en février et la nuit était déjà tombée ; les immeubles, avec leurs fenêtres illuminées, invitaient au repli sur soi. Elle pensa à Mercedes, sa fille, puis réprima l’envie de lui téléphoner, persuadée que son mari s’en était déjà chargé. 

Lorsqu’elle écrasa le mégot, elle tenta de formuler une pensée brillante ou tragique, digne de la perte qu’elle venait de subir.

Rien ne lui vint.

La mort de sa mère lui apparaissait moins comme un événement que comme un simple fait, un élément de plus dans la succession ordinaire des jours, incapable même de constituer une rupture ou une victoire sur le quotidien.

Le haschisch commençait déjà à lui peser à l’arrière du crâne. Elle pressentit que, dans toutes les scènes auxquelles elle devrait participer au cours des heures suivantes, elle se trouverait du côté des morts, là où se trouvait désormais sa mère, et d’où les choses de la vie devaient probablement apparaître dépourvues de passion, de haine ou d’amour : un regard neutre, chargé d’indifférence, mais peut-être stimulé par une curiosité particulière pour les mécanismes qui produisent les sentiments. Lorsque Enrique, son mari, arriva, il la prit dans ses bras avec une solidarité appliquée, essayant de soulager une douleur qui, en réalité, ne s’était jamais produite.

Elena lui sourit avec affection.

— Tu sais ce que je pensais de cette mort.

— Je ne l’ai jamais complètement cru, répondit-il.

Elena craignit que les effets du haschisch ne s’estompent. Sous prétexte d’en offrir à Enrique, elle roula un autre joint.

— Nous le fumerons dans la voiture, dit-elle.

Et ils partirent.

Sa mère semblait enfin sourire. Elle portait un linceul blanc qui évoquait l’habit d’une novice, et de ses plis émergeait un visage que la mort avait adouci. Elle demeurait immobile comme un cadavre — ce qu’elle était — mais son front ridé semblait conserver la tension d’une pensée. L’un de ses yeux restait légèrement ouvert, produisant une asymétrie qui rappela soudain à Elena qu’elle ne s’était pas épilé la jambe gauche.

La réalité est-elle symétrique ? Ou bien la symétrie n’est-elle qu’un idéal fabriqué par l’intelligence humaine ?

Tout ce qui peut être partagé en deux produit-il nécessairement deux moitiés harmonieuses ?

Où se trouve la moitié de ma vie ? ..."

 

Le véritable sujet du roman n'est pas la mort de la mère mais la naissance d'une conscience.

Au début du récit, Elena apparaît comme une femme définie presque exclusivement par les autres : épouse d'Enrique, mère de famille, fille de sa mère. Son identité dépend entièrement des rôles qu'elle assume. Elle ne possède pas d'espace intérieur autonome.

La crise s'aggrave lorsqu'elle découvre que son mari la trompe avec sa secrétaire. Cette révélation aurait pu devenir le centre d'un roman conjugal traditionnel. Chez Millás, elle fonctionne plutôt comme un catalyseur. Elena comprend que sa vie reposait sur des certitudes fragiles et qu'elle a longtemps vécu dans une sorte d'inconscience de soi.

Le roman suit alors le lent processus par lequel elle tente de reconstruire son identité. Cette reconstruction passe par le souvenir, la lecture, l'écriture, l'observation des autres et l'examen critique de ses propres illusions.

Dans plusieurs de ses romans, les personnages rencontrent une figure qui représente ce qu'ils auraient pu être ou ce qu'ils refusent d'être. Dans "La soledad era esto", ce double prend plusieurs visages. La mère devient d'abord le reflet d'une existence possible. À travers les cahiers, Elena découvre une femme dont la solitude, les frustrations et les désirs ressemblent parfois aux siens. Elle comprend que les destins familiaux peuvent se répéter de génération en génération. Le mari, les frères et la fille jouent également ce rôle de miroir déformant. Chaque relation révèle un aspect caché de sa personnalité. Ainsi, la quête d'identité ne passe jamais par l'introspection pure, mais par la confrontation avec autrui.

 

Le titre du roman est déjà une clé de lecture. Pour Millás, la solitude n'est pas seulement un état psychologique ; elle constitue une condition fondamentale de l'existence moderne. Les personnages vivent entourés d'autres personnes mais demeurent incapables de communiquer véritablement. Elena découvre peu à peu que la solitude ne résulte pas simplement de l'abandon ou de la perte. Elle est présente au cœur même des relations familiales. On peut partager sa vie avec quelqu'un pendant des décennies sans réellement le connaître. Cette idée traverse tout le roman : les êtres les plus proches restent partiellement étrangers les uns aux autres. La mort de la mère rend visible cette étrangeté fondamentale.

L'un des grands succès techniques du roman réside dans la manière dont Millás fait évoluer le point de vue. Au début, Elena paraît presque observée de l'extérieur. Peu à peu, à mesure qu'elle prend conscience d'elle-même, sa voix devient plus présente. La narration accompagne ainsi sa métamorphose intérieure. Le roman raconte non seulement une transformation psychologique mais aussi l'acquisition progressive d'une parole propre. 

Cette évolution explique la force émotionnelle du livre : le lecteur ne se contente pas d'assister à un changement, il le vit de l'intérieur.

L'une des grandes réussites du roman est d'avoir proposé, à travers Elena, un portrait nuancé d'une femme confrontée à la nécessité de se réinventer au milieu de sa vie. À une époque où la société espagnole connaît de profondes transformations dans les rapports entre hommes et femmes, Millás offre une réflexion particulièrement fine sur l'émancipation intérieure.

 

"Volver a casa" (1990)

Publié la même année que "La soledad era esto", "Volver a casa" constitue l'un des romans les plus ambitieux et les plus énigmatiques de Juan José Millás. Si "La soledad era esto" explorait la reconstruction d'une identité féminine à travers le deuil et la mémoire familiale, "Volver a casa" revient à l'un des grands territoires imaginaires de Millás : celui du double, de la disparition, de l'incertitude du réel et de la littérature elle-même.

Le roman s'ouvre sur un retour. Après plusieurs années d'absence, Juan revient à Madrid parce que son frère jumeau, José Estrade, écrivain reconnu, a mystérieusement disparu. Cette situation initiale pourrait donner naissance à une enquête classique. Mais chez Millás, la disparition n'est jamais seulement un fait matériel : elle devient immédiatement une question ontologique. Qui a disparu ? Pourquoi ? Et surtout : quelle différence existe-t-il réellement entre celui qui cherche et celui qui est recherché ?

À mesure que Juan tente de retrouver son frère, il se retrouve envahi par des souvenirs d'enfance, par des objets chargés d'une signification obscure, par des messages anonymes et par une série de signes dont il ne parvient jamais à déterminer s'ils relèvent du hasard ou d'une intention cachée. Téléphone, courrier, émissions de radio : tout semble lui parler. Le monde devient un système de correspondances mystérieuses dont il lui faudrait déchiffrer le code.

Très vite, le lecteur comprend que la véritable enquête ne porte pas sur José, mais sur Juan lui-même. Le thème du double traverse toute la production de Millás, mais rarement avec une telle intensité. José et Juan apparaissent comme deux versions possibles d'une même existence. L'un est écrivain, l'autre non ; l'un est absent, l'autre présent ; l'un devient objet de recherche tandis que l'autre est le chercheur.

Comme dans les meilleurs romans de l'auteur, les identités deviennent poreuses. Juan finit par avoir le sentiment inquiétant qu'il n'est peut-être qu'un personnage dans l'histoire de quelqu'un d'autre. La disparition du frère ouvre ainsi une interrogation beaucoup plus profonde : sommes-nous réellement les auteurs de notre vie ou simplement les protagonistes d'un récit écrit ailleurs ? Cette idée, essentielle chez Millás, rejoint certaines préoccupations de la littérature contemporaine espagnole, mais elle est traitée ici avec une dimension presque fantastique.

 

"Antes de descolgar el teléfono, se había sentado en el borde de la cama y había encendido un cigarro con la actitud del que carga una pistola antes de franquear la entrada de un posible enemigo. Estaba sudando, pero calculó que si se desprendía del albornoz se le enfriaría el sudor en la superficie de la piel y no podría taparse de nuevo hasta que la conversación hubiera terminado. Entre tanto, el teléfono había sonado ya seis veces y, a pesar de que se trataba de un sonido neutro, Juan había creído percibir en los últimos timbrazos un toque de ansiedad, de angustia, que quizá se trataba de una aportación suya, pero que podía provenir también del otro lado, donde por unos segundos imaginó a Laura mordiéndose el interior de la comisura de los labios ante la perspectiva de no encontrar respuesta..."

 

" Avant même de décrocher le téléphone, il s’était assis sur le bord du lit et avait allumé une cigarette avec l’attitude de quelqu’un qui charge un revolver avant de franchir le seuil d’un ennemi potentiel. Il transpirait, mais calcula que s’il retirait son peignoir, la sueur refroidirait à la surface de sa peau et qu’il ne pourrait plus se couvrir avant la fin de la conversation.

Entre-temps, le téléphone avait déjà sonné six fois et, bien qu’il s’agît d’un bruit parfaitement neutre, Juan avait cru percevoir dans les dernières sonneries une nuance d’anxiété, d’angoisse. C’était peut-être une projection de sa propre imagination, mais cela pouvait tout aussi bien venir de l’autre côté de la ligne, où il imagina un instant Laura se mordant l’intérieur de la lèvre, inquiète à l’idée de ne recevoir aucune réponse.

— Allô ? dit-il enfin en décrochant.

— Bonjour, c’est Laura, répondit une voix. Tu es arrivé ?

— Ce matin.

Tout en parlant, Juan regardait la petite glacière placée sous le téléviseur et regrettait de ne pas s’être préparé un whisky.

— Je t’ai laissé un message sur le répondeur. D’ailleurs, tu pourrais effacer la voix de mon frère sur cette machine et mettre la tienne à la place ; elle est plus agréable.

Il entendit ce qui ressemblait aux effets secondaires d’un sourire un peu forcé, puis une justification :

— José a enregistré ce message le jour où l’on a installé l’appareil. Depuis, nous ne l’avons jamais changé.

— Comment vas-tu ?

Juan avait essayé de donner à sa voix une nuance d’intimité, une tendresse modérée, mais sa gorge et ses cordes vocales refusèrent de coopérer.

— Bien... enfin, tu peux imaginer. Cela fait déjà deux semaines que je n’ai aucune nouvelle de lui. Je suis inquiète.

Juan comprit que la conversation était condamnée à prendre une direction pratique. Cette certitude lui ôta un certain poids de la conscience.

— Quand est-ce qu’on se voit ?

— Il est huit heures, répondit Laura.

Juan regarda instinctivement sa montre, portée ce jour-là au poignet droit. Il se rappela fugitivement pourquoi il l’avait mise ainsi, mais sut aussitôt qu’il l’oublierait de nouveau. Cela appartenait déjà à quelque chose qui avait perdu son importance au cours des dernières heures, durant le court voyage en avion et le bref séjour dans cette chambre d’hôtel avec laquelle il commençait à se familiariser.

Comme Laura ne disait rien de plus, il confirma :

— Oui, huit heures.

— J’ai encore deux ou trois choses à faire. Pourquoi ne viendrais-tu pas à la maison vers dix heures et demie ? Je t’invite à dîner.

— D’accord. À dix heures et demie, je sonnerai à ta porte.

Cette dernière phrase se voulait séduisante.

Mais, une fois encore, sa gorge et ses cordes vocales refusèrent leur concours.

Il eut l’impression d’avoir été ridicule, comme un notaire qui tenterait de faire de l’esprit tout en rédigeant le procès-verbal d’un malheur.

L’intervalle entre huit heures et dix heures et demie lui sembla interminable.

Comment occuper ce temps dominé par l’anxiété, composé d’unités de passion, construit sur le décor d’un passé qui, au moment même où il commençait à s’éloigner, revenait avec la violence d’une maladie qu’on croyait guérie ? Il calcula qu’il devrait quitter l’hôtel vers dix heures pour être chez Laura à dix heures et demie. Il aurait pu sortir se promener, mais l’idée de se confronter à Madrid avant d’avoir vu Laura lui déplaisait. Il savait déjà comment il allait tuer le temps ; il l’avait fait dans bien d’autres hôtels auparavant.

Pourtant, il alluma le téléviseur — sans le son — et se servit un whisky comme s’il l’ignorait encore, retardant la décision de la même manière qu’on retarde une chose que l’on désire faire tout en cherchant à l’éviter avec une égale passion.

Finalement, il prit le journal posé sur la table de nuit et consulta la page des annonces. 

Durant le déjeuner, il avait souligné un numéro de téléphone proposant aux hommes de passage une sélection variée de jeunes étudiantes — pas des prostituées, précisait l’annonce — prêtes à rendre plus agréable le séjour des voyageurs dans les hôtels.

Il demanda s’il était possible de payer par carte bancaire et précisa qu’il souhaitait une jeune femme peu bavarde et, si possible, peu spectaculaire également ; quelqu’un qui ressemblât réellement à une étudiante. Après l’appel, l’excitation sexuelle diminua brusquement et fut remplacée par une forme de tristesse. Une tristesse qu’il associa à celle du masturbateur après la décharge, lorsque la réalité revient rugueuse, terne, avec cette incapacité à communiquer qui lui est propre lorsqu’on la contemple depuis l’intérieur de draps qui, durant quelques instants, ont rempli la fonction d’un linceul. 

Il s’assit à la table.

Il aperçut la lettre qu’il avait commencée à écrire à sa femme. La tristesse gagna alors du terrain aux dépens de la culpabilité. Il relut ce qu’il avait écrit puis décida de terminer la lettre par un paragraphe efficace, suffisamment long pour occuper le temps qui le séparait de l’arrivée de la jeune étudiante. Il l’imagina traversant les rues de cette ville qui, à l’image de lui-même, était pleine de désirs inassouvis, d’élans interrompus, de cœurs brisés par l’amour ou par la plus-value.

Il prit son stylo et écrivit :

« J’ai interrompu cette lettre pour répondre au téléphone. C’était Laura. Nous avons rendez-vous dans un moment. J’imagine que je pourrai la rassurer et peut-être l’aider, soit à retrouver la trace de mon frère, soit à cesser de s’inquiéter pour lui. Je crois que José réapparaîtra au moment le plus inattendu, comme s’il revenait simplement d’un café pris au coin de la rue. Les écrivains sont ainsi. Ils ont besoin de disparaître de temps en temps afin d’accumuler quelques expériences avec lesquelles ils divertiront ensuite leurs lecteurs.

Les écrivains sont des charognards. Ils se nourrissent de ce que le reste des hommes rejette et ils appellent cette aptitude la perception. Mais ils ont parfois besoin de changer d’environnement pour goûter d’autres charognes ; sans une certaine variété, leur perception s’épuise, ils cessent d’écrire et meurent, parce qu’ils ne connaissent pas d’autre forme de vanité que celle d’être lus. »

La jeune femme arriva peu après. Elle était très jeune, mais Juan aurait été incapable de dire si elle avait dix-huit ou vingt-cinq ans. À quarante-cinq ans, la jeunesse lui apparaissait comme un territoire sans frontières intérieures, dont on ne distinguait plus que le commencement et la fin.

— Quel âge as-tu ?

— Vingt-deux ans.

Il eut envie de lui demander son prénom, mais renonça.

Les prostituées possèdent l’identité que désire le client, pensa-t-il.

Comme nous tous, d’ailleurs. Chacun de nous a quelqu’un qui lui impose une identité dont il ne veut pas ; et cette identité est souvent d’autant plus intense qu’elle est plus fugace.

La jeune femme portait une courte jupe jaune, un tee-shirt blanc très ajusté, une coiffure courte et un immense sac à main dans lequel on devinait le poids de l’appareil servant aux paiements par carte bancaire. Elle ne correspondait pas vraiment à son fantasme. Elles ne correspondent jamais, pensa-t-il avec une pointe de regret. Elle se déshabilla puis se glissa dans le lit avec un sourire ambigu, prêt à évoluer vers le sérieux ou vers le rire selon les désirs de Juan. Celui-ci ôta son peignoir et s’allongea près d’elle. L’excitation sexuelle était revenue.

Mais elle semblait dépourvue d’objet.

Cette jeune femme n’était pas le réceptacle adéquat de cette passion. Juan calcula que s’il avait eu des enfants, il aurait pu être le père de cette fille. Bien qu’il trouvât cette pensée banale, il ne put réprimer un sentiment de perplexité mêlé de culpabilité.

— Fais attention, dit-elle. On m’a opérée de l’appendicite récemment.

Et elle lui montra sa cicatrice. Juan regarda sa montre. Il était neuf heures.

— Ne t’inquiète pas, dit-il. Je veux seulement que tu restes ici avec moi pendant une demi-heure. Tu n’as rien à faire. Reste simplement à côté de moi pendant que je fume et que je regarde le plafond.

Il alluma une cigarette. Il regarda le plafond. Il pensa de nouveau aux enfants. 

À cette absence volontaire qui lui faisait de plus en plus mal à mesure qu’il vieillissait.

Il eut envie de pleurer. Mais qui pleurerait réellement, s’il se mettait à pleurer ? Lui ?

Ou son frère ? Son frère jumeau n’avait pas voulu d’enfants non plus.

Deux volontés semblables. Deux volontés identiques, comme leurs visages, comme leurs corps. Deux êtres errant dans le monde à la recherche l’un de l’autre, se fuyant, voulant être deux, mais condamnés à n’être qu’un.

À neuf heures et demie, la jeune femme le réveilla.

— Tu t’es endormi.

— Oui.

Il se leva, la paya, la raccompagna jusqu’à la porte.

Puis, avant de s’habiller, il alla se regarder dans le miroir.

Pour voir qui il était.

Pour deviner surtout qui Laura verrait, dans un instant, lorsqu’elle lui ouvrirait la porte...."

Ce passage est l’un des plus caractéristiques du Millás des années 1990 : derrière l’intrigue apparente (la disparition d’un frère écrivain), le véritable sujet est déjà ailleurs : le dédoublement, le jumeau comme autre soi-même, la crise de l’âge mûr, le désir sans objet, la culpabilité, la peur du vieillissement et la difficulté de savoir qui l’on est lorsque quelqu’un nous regarde. Le miroir final annonce d’ailleurs un thème central de tout le roman : l’identité comme fiction instable.

 

Le titre "Volver a casa" ne doit pas être compris uniquement de manière géographique. Certes, Juan revient physiquement à Madrid. Mais le véritable retour concerne l'enfance, les origines familiales et les couches enfouies de la mémoire. Comme souvent chez Millás, le passé n'apparaît jamais comme une réalité stable. Il se présente sous forme de fragments, d'images déformées, de souvenirs partiels. Plus le protagoniste cherche à retrouver ses origines, plus celles-ci deviennent insaisissables. La maison du titre est donc moins un lieu qu'un état mental. Le retour devient une descente dans les zones obscures de la conscience où se mêlent souvenirs réels, fantasmes et reconstructions imaginaires.

Un autre trait caractéristique du roman est la manière dont les objets ordinaires acquièrent une puissance symbolique inquiétante. La chaîne en or héritée de la mère en est l'exemple le plus évident. Comme souvent chez Millás, un objet banal devient le centre d'un réseau de significations qui dépasse largement sa fonction initiale. Cette capacité à transformer le quotidien en territoire étrange est l'une des signatures de l'auteur. Un appartement, un téléphone, une émission de radio ou une photographie cessent d'être de simples éléments du décor : ils deviennent des portes ouvertes vers une autre réalité.

Dans l'évolution de Millás, "Volver a casa" apparaît aujourd'hui comme une œuvre de transition entre les romans psychologiques des années 1980 et les grands textes métaphysiques des décennies suivantes.

 

"Tonto, muerto, bastardo e invisible" (1995)

(Idiot, mort, bâtard et invisible) Publié en 1995, "Tonto, muerto, bastardo e invisible" est l'un des romans les plus représentatifs du Millás de la maturité. On y retrouve tous les grands motifs de son univers : la fragilité de l'identité, la dissolution des frontières entre réel et imaginaire, le dédoublement du sujet, la solitude urbaine et le sentiment d'être devenu étranger à sa propre existence. Mais ces thèmes prennent ici une coloration plus sombre et plus critique que dans ses œuvres précédentes.

Le titre lui-même agit comme un programme. Les quatre adjectifs — « idiot », « mort », « bâtard » et « invisible » — renvoient moins à une situation concrète qu'à une condition existentielle. Ils désignent l'expérience d'un individu qui a cessé d'occuper une place reconnue dans le monde social.

Le protagoniste est un cadre supérieur qui, après avoir perdu son emploi, voit s'effondrer tout ce qui structurait son identité. Dans l'Espagne prospère des années 1990, il appartient en apparence au groupe des gagnants de la modernisation économique. Son existence est organisée autour du travail, du statut professionnel et des signes extérieurs de réussite. Or la perte de son emploi révèle brutalement la fragilité de cette construction.

Très vite, il découvre que son identité sociale reposait sur une fiction. Le roman ne raconte pas simplement une crise professionnelle. Millás s'intéresse à ce qui arrive lorsqu'un individu cesse d'être regardé par les autres. Le chômage agit ici comme une forme d'effacement symbolique. Le protagoniste éprouve progressivement la sensation d'être devenu invisible. Cette invisibilité constitue l'un des grands thèmes du livre. Personne ne le reconnaît plus véritablement. Les réseaux professionnels disparaissent. Les habitudes quotidiennes se dissolvent. Les relations humaines se modifient. Le personnage prend conscience que la société contemporaine accorde souvent davantage d'importance à la fonction qu'à la personne. Cette découverte produit un sentiment paradoxal. D'un côté, elle est douloureuse. De l'autre, elle ouvre un espace de liberté inattendu. Car devenir invisible permet également d'échapper aux rôles imposés.

Face à cet effondrement, le héros ne cherche pas immédiatement à retrouver sa place dans le système social. Il entreprend plutôt de reconstruire le monde à travers l'imagination. C'est l'un des aspects les plus originaux du roman. Alors que beaucoup de récits sur le chômage ou l'exclusion adoptent une tonalité réaliste ou sociologique, Millás transforme cette expérience en aventure mentale. Le personnage invente des identités alternatives, joue différents rôles, se raconte des histoires et transforme les événements les plus banals en épisodes extraordinaires. Une promenade, une rencontre ou une conversation prennent l'allure d'un roman d'aventures ou d'un récit fantastique. Comme souvent chez Millás, l'imagination ne sert pas à fuir le réel mais à révéler sa dimension cachée.

Le protagoniste passe constamment d'un personnage à un autre. Par moments, il demeure lui-même. À d'autres, il adopte des identités fictives ou se comporte comme s'il était quelqu'un d'autre. Ce motif du dédoublement constitue l'un des fils conducteurs de toute l'œuvre de Millás. Mais dans "Tonto, muerto, bastardo e invisible", il prend une signification particulière. Le personnage découvre que son identité n'était déjà qu'un rôle lorsqu'il était cadre supérieur. Son existence sociale reposait sur une représentation. Dès lors, pourquoi ne pas en adopter d'autres ? Le roman suggère que le moi n'est jamais une essence stable mais une succession de masques.

 

"... Pourtant, le lendemain matin, lorsque le réveil sonna, je me redressai avec une crise d’angoisse logée précisément à l’endroit où se développait, comme une tumeur, mon existence professionnelle. La fièvre de David avait fortement augmenté pendant la nuit et l’enfant n’avait cessé de délirer jusqu’à l’aube.

Laura avait proposé d’appeler le médecin de garde, mais moi, qui à cette heure-là n’avais pas encore perdu ma perspective universelle sur les choses, j’étais parvenu à la rassurer.

Il n’y avait rien de grave.

Cependant, lorsque la fièvre commença à retomber et que l’enfant, épuisé, sombra dans un sommeil paisible, je me retrouvai avec la gorge sèche et les lèvres gercées, comme si la fièvre s’était finalement acharnée sur moi. Plus tard, une fois recouché, alors que Laura dormait déjà, j’entendis des bruits qui m’effrayèrent. Accroché à sa taille comme un naufragé à une planche, je réussis à gagner à la nage le territoire du sommeil.

C’est alors que j’entendis David pleurer. Je me redressai brusquement.

Voyant que Laura ne se réveillait pas, je me rendis dans la chambre de l’enfant.

Je le trouvai endormi.

Sa respiration était calme. Il avait commencé à transpirer par la tête et le cou, rompant enfin la chaleur sèche de la fièvre. Je retournai dans la chambre, inquiet. À peine avais-je commencé à me rendormir que les pleurs reprirent. Contre toute habitude, Laura ne se réveilla pas davantage cette fois-ci.

Je me levai encore une fois et constatai que ce n’était pas David qui pleurait.

Pourtant, lorsque je regagnai notre chambre, les sanglots résonnèrent de nouveau dans la longueur obscure du couloir. Cette fois, j’étais pleinement éveillé. 

Et je compris avec stupeur qu’ils provenaient de l’intérieur même de ma poitrine.

Je me recouchai rempli de pressentiments.

Je demeurai les yeux fermés jusqu’à ce que le réveil sonne, errant sans direction dans un territoire abyssal où les idées et les cauchemars semblaient composés de la même matière.

Je souhaitai cent fois que le jour se lève, comme les enfants lorsqu’ils sont victimes de terreurs nocturnes. Mais le jour était déjà là. Et bien que la réalité eût retrouvé ses formes habituelles, la peur demeurait intacte.

Heureusement, Laura était toujours recroquevillée à mes côtés, sous les draps qui dessinaient la courbe de ses fesses. 

J’essayai de retrouver l’excitation de la veille. Mais tout cela semblait appartenir à quelqu’un d’autre. 

Ce matin-là, ce qui m’appartenait en propre, c’était seulement la fièvre de David et le problème professionnel auquel je devrais faire face en arrivant au bureau. Alors je me souvins de la moustache. Je la sortis discrètement du coffre-fort et m’enfermai avec elle dans la salle de bains. À peine avais-je fini de la coller sous mon nez que mon humeur changea de registre avec la douceur d’un patineur glissant sur la glace.

Soudain, la fièvre de David n’avait plus d’importance — une simple angine, au pire. Quant au travail, si je me montrais intelligent, j’obtiendrais deux années d’indemnités en plus des allocations chômage. Il fallait y ajouter le salaire de Laura, médecin légiste dans le secteur public. Je m’émerveillai alors du caractère geignard de l’angoisse qui m’avait envahi quelques heures plus tôt. Elle n’avait aucun rapport avec les dimensions universelles que je commençais désormais à manipuler.

Et ce qui me parut soudain appartenir à quelqu’un d’autre, ce fut précisément le souvenir de cette angoisse. À quelqu’un d’autre ? 

Peut-être à l’imbécile que je redevenais, comme Olegario — le personnage du conte raconté à David — lorsque les effets de la moustache disparaissaient. Je compris alors brusquement que ma peur de perdre mon emploi était en réalité la peur d’être découvert. Depuis vingt ans, mon travail avait servi à masquer mon handicap. En imitant les attitudes et les gestes des gens normaux, j’étais devenu directeur des ressources humaines d’une multinationale du papier dont l’État était l’actionnaire principal. Papier hygiénique. Mouchoirs. Serviettes. Papier absorbant. Du papier destiné, en somme, à nettoyer les fentes et les trous. Directeur des ressources humaines : ce n’était finalement pas si mal pour un oligophrène.

Et si, en me retrouvant au chômage, je perdais également ma capacité à dissimuler ma déficience ? Et si l’on découvrait que j’étais, comme Olegario, un attardé mental ? Derrière le bureau capitonné d’un grand service administratif, protégé par l’argent de l’État, il avait été facile de jouer un rôle.  La peur de perdre tout cela était peut-être aussi la peur de perdre le masque. Heureusement, j’avais découvert les effets de la moustache suffisamment tôt pour remplacer un masque par un autre.

Rempli d’un inexplicable optimisme physique, je pris ma douche en gardant la moustache.

En sortant de la baignoire, je la glissai dans la poche du peignoir. Puis je me rendis dans la chambre de David. Je posai la main sur son front. La fièvre avait disparu. Comme l’angoisse. L’enfant semblait paisible. La lumière filtrant à travers les fentes du volet rendait les objets plus accessibles au regard que la nuit précédente.

Je les observai un à un. Et je constatai qu’ils continuaient à respirer. Avec une discrétion telle que seul un enfant — ou un adulte universel comme moi — aurait pu le remarquer. Je pris la tirelire métallique renversée sur la table et approchai la fente de mon visage afin d’en respirer l’haleine. Elle sentait l’argent. L’indemnité. Le sexe. Puis je regardai les livres d’images, les jouets, la couverture décorée de motifs enfantins. Je ressentis alors la gratitude réconfortante de celui qui rentre chez lui après une longue absence.

L’enfant qui avait pleuré durant la nuit depuis les profondeurs de ma poitrine était toujours là. Parce que cet enfant, c’était moi.

Je contemplai le corps endormi de David. Tout en pesant les avantages d’être à la fois adulte et enfant, intelligent et déficient, je retrouvai le souvenir des plaisirs enfantins de la maladie : la fièvre, les douleurs musculaires,l’abandon confiant aux soins des autres. 

Je retournai dans notre chambre.

Je glissai mes mains enfantines sous les draps à la recherche de la fente de Laura. Sans même ouvrir les yeux, elle commença immédiatement à bouger les jambes, comme si l’excitation de la veille — lorsqu’elle m’avait montré ses fesses dans le couloir — ne s’était jamais interrompue, mais seulement apaisée. Je combinai la maladresse des caresses d’un enfant avec le savoir-faire d’un homme mûr. Sous les mains d’un idiot et le regard d’un pervers, son corps se transforma aussitôt lui aussi en univers. Je naviguai parmi ses constellations chargé de fièvre et de désir universel. Après le premier orgasme, Laura ne put s’empêcher de revenir à son individualité ordinaire, inquiète et coupable.

Elle demanda :

— Et David ?

— Il va bien. Ce n’est qu’une angine. Qu’il n’aille pas à l’école aujourd’hui.

Mais tandis que je prononçais ces mots, je sus que celui qui ne retournerait plus jamais à l’école, c’était moi...."

 

Une critique de la société des apparences : la société décrite par Millás est obsédée par la réussite, la visibilité et la performance. L'individu existe parce qu'il est identifié, classé et reconnu. Lorsqu'il perd sa position, le protagoniste découvre le caractère arbitraire de ces mécanismes.L'auteur met ainsi en lumière la violence silencieuse des grandes métropoles modernes : des milliers de personnes peuvent devenir invisibles sans que personne ne s'en aperçoive. Cette critique rejoint certains diagnostics formulés dans l'Espagne des années 1990 par des essayistes et sociologues préoccupés par les effets humains de la modernisation accélérée du pays.

Bien avant les débats sur la reconnaissance sociale ou l'isolement urbain, Millás montrait déjà comment un individu pouvait disparaître symboliquement tout en restant physiquement présent.

 

"El orden alfabético" (1998)

(L'Ordre alphabétique) Publié en 1998, "El orden alfabético" est souvent considéré par la critique espagnole comme l'un des romans les plus ambitieux et les plus audacieux de Juan José Millás. Si plusieurs de ses œuvres précédentes exploraient déjà les déformations de la perception, les doubles ou les failles de l'identité, ce roman déplace la réflexion vers une question encore plus fondamentale : que se passe-t-il lorsque le langage lui-même cesse de garantir l'ordre du monde ?

À travers une fable à la fois enfantine, philosophique et inquiétante, Millás interroge le rapport entre les mots, la pensée et la réalité. Beaucoup de critiques espagnols ont vu dans ce livre son roman le plus ouvertement kafkaïen, mais aussi l'un de ceux où son imaginaire rejoint le plus clairement les préoccupations de Borges, de Lewis Carroll ou encore de la tradition du fantastique intellectuel.

 

"... Certaines nuits, au moment de me coucher, j’essayais d’imaginer un monde sans mots.

Je supposais qu’ils disparaissaient selon l’ordre alphabétique.

De la lettre A, par exemple, il ne nous resterait que les mots à partir d’« assassin » ; nous n’aurions donc plus ni air, ni abeilles, ni avocats, ni abréviations, ni acier, ni aiguillons, ni anciens. Les aiguillons ne me manquaient guère, car je ne savais même pas ce que c’était. Le pire était que nous avions aussi perdu l’éclairage, les algues, les Alpes, l’Argentine et l’Amérique. Bref, une catastrophe naturelle dont j’étais personnellement responsable.

Si je m’endormais avec ces images, je me réveillais peu après en fuyant le cauchemar d’être devenu muet. Dans le rêve, être privé de parole constituait la forme la plus inquiétante de la cécité.

Je me mis donc à surveiller l’encyclopédie et les autres livres de la maison comme s’ils avaient été des ennemis.

Et eux, depuis leur opacité silencieuse, semblaient eux aussi me surveiller avec rancune, me tenant déjà pour responsable de cette catastrophe écologique comparable à l’extinction d’espèces animales. Lorsque j’entendais parler d’espèces menacées, je ne pensais plus aux lézards ni aux buffles. Je pensais aux mots. Je choisissais un mot au hasard — escalier, par exemple — et j’examinais la possibilité de sa disparition. Je passais mentalement en revue tous les endroits où je ne pourrais plus monter ni descendre de toute ma vie.

Alors je me mettais à transpirer et je pâlissais de peur.

Ma mère, après m’avoir demandé mille fois ce qui n’allait pas sans que je sois capable d’inventer une explication raisonnable, finit par me conduire chez un médecin. Il m’examina de la tête aux pieds sans trouver la moindre cause à ces malaises soudains. Il me prescrivit donc des vitamines, ignorant que le mot vitamine lui-même avait déjà les jours comptés et qu’il devenait presque aussi rare qu’une fourmi rouge des Pyrénées.

Nous rentrâmes en autobus.

Ma mère et moi étions assis face à face. Elle ne cessait de m’observer avec méfiance, comme si elle savait que je cachais un secret qui me faisait souffrir. Alors j’imaginai la disparition du mot mère. Je commençai aussitôt à transpirer et à perdre mes couleurs. Elle s’inquiéta. Elle proposa que nous descendions de l’autobus pour rentrer à pied. Mais il était impossible de descendre. Nous avions déjà perdu le mot escalier ainsi que toute sa famille. L’autobus se retrouvait donc privé de marchepied. Dans d’autres circonstances, nous aurions pu sauter. Mais le mot saut avait lui aussi disparu. Nous étions condamnés à passer le reste de notre vie dans ce véhicule sale, entourés d’inconnus.

La visite chez le médecin n’avait rien arrangé.

Pendant ce temps, mon père continuait d’utiliser l’encyclopédie comme un moyen de transport lui permettant de voyager vers des lieux que nous étions incapables d’imaginer. Dans ces contrées lointaines, les gens se comprenaient souvent en anglais. Il arrivait qu’il revienne de ces voyages avec une barbe de trois jours et un air épuisé, comme s’il avait réellement séjourné dans un pays étranger. Et au lieu de nous rapporter des cadeaux, comme les autres pères qui voyagent, il nous rapportait des mots. 

Un jour, il rentra de l’encyclopédie à l’heure du déjeuner et nous apprit le mot mimétisme pour nous montrer que, chez les animaux comme chez les hommes, certains individus aiment paraître ce qu’ils ne sont pas. Le fait qu’il fasse ainsi régulièrement l’aller-retour me rassurait. Je me disais que c’était grâce à lui que les choses demeuraient à leur place, qu’il existait encore des vitamines, des mères, des escaliers et des avocats.

Et de l’éclairage aussi.

Parce que sans éclairage, nous étions perdus. Pourtant, je ne comprenais pas pourquoi, alors que l’encyclopédie représentait un modèle parfait d’organisation, la réalité refusait de se conformer à l’ordre alphabétique...."

 

Le récit s'organise autour d'un enfant confronté à une situation douloureuse : la maladie de son père. Face à cette réalité qu'il ne comprend pas entièrement et qu'il ne peut maîtriser, il invente un univers mental régi par une logique particulière : l'ordre alphabétique. Dans son imagination, les choses du monde obéissent à une organisation rigoureuse fondée sur les mots et leur classement. Cet ordre devient une forme de protection contre le désordre émotionnel de la vie réelle. Mais ce refuge imaginaire se révèle progressivement fragile. À mesure que le récit avance, le système qui permettait de donner du sens au monde commence à se fissurer. Les mots cessent d'occuper leur place habituelle. Les catégories se brouillent. Le langage, censé organiser la réalité, devient lui-même source d'incertitude.

Quand le langage cesse de fonctionner

L'idée centrale du livre est remarquablement simple et profondément troublante. Nous vivons dans un monde ordonné parce que nous le nommons. Les mots classent les objets, distinguent les êtres, organisent l'expérience et rendent la réalité intelligible. Mais que se passerait-il si cet ordre linguistique s'effondrait ? Millás construit tout son roman autour de cette hypothèse. Les personnages continuent d'exister, les objets continuent d'être présents, mais les liens qui les unissent deviennent incertains. La réalité paraît alors se décomposer de l'intérieur. Le roman montre ainsi que notre rapport au monde dépend beaucoup plus du langage que nous ne l'imaginons.

 

Parmi tous les romans de Millás, "El orden alfabético" est sans doute celui qui évoque le plus directement l'univers de Franz Kafka. Mais là où Kafka décrit souvent un enfermement, Millás explore simultanément une libération imaginative. L'enfant de "El orden alfabético" utilise l'imagination pour survivre à une expérience douloureuse. Son monde intérieur lui permet d'affronter la maladie du père et l'angoisse qui l'accompagne. Chez Millás, l'imagination n'est jamais un simple refuge. Elle constitue une manière alternative d'accéder à la vérité.

À une époque où les débats sur le langage, les récits, les représentations et la construction symbolique de la réalité occupent une place centrale dans la vie publique, "El orden alfabético" apparaît presque prophétique. Millás rappelle que les mots ne se contentent pas de décrire le monde : ils participent à sa création. Lorsque leur ordre vacille, c'est notre rapport à nous-mêmes qui devient incertain.

 

"No mires debajo de la cama" (1999)

(Ne regarde pas sous le lit) Publié en 1999, "No mires debajo de la cama" appartient à la période de pleine maturité de Juan José Millás. Après les explorations du langage dans "El orden alfabético", Millás revient ici à des préoccupations plus directement humaines : le désir, la solitude, le besoin d'être aimé et la difficulté de construire une relation véritable avec autrui. Mais il le fait selon sa méthode habituelle : en introduisant dans la vie quotidienne une dose d'étrangeté qui finit par remettre en question notre perception même de la réalité.

Le roman s'organise autour d'Elena Rincón, juge madrilène d'une trentaine d'années. C'est l'un des personnages féminins les plus complexes de l'œuvre de Millás. Lorsqu'on la rencontre, elle traverse une période de fragilité intérieure. Son père est mort quelques mois auparavant, laissant derrière lui un héritage émotionnel ambigu, mêlé de culpabilité, de ressentiment et d'affection inachevée. Sa relation avec un médecin légiste semble également condamnée à l'échec. Rien ne s'effondre brutalement dans sa vie, mais tout paraît suspendu, comme si elle attendait un événement capable de modifier son existence.

Cet événement survient dans le métro de Madrid. Au cours d'un trajet banal, Elena aperçoit une femme assise en face d'elle. Cette inconnue exerce sur elle une fascination immédiate. Elle lui apparaît comme une sorte d'idéal incarné, comme la version parfaite d'elle-même ou comme l'image d'une vie qu'elle aurait pu vivre. Cette rencontre fortuite devient rapidement une obsession qui bouleverse son rapport au monde.

Comme souvent chez Millás, tout commence par un événement minuscule. Il n'y a ni crime, ni catastrophe, ni révélation spectaculaire. Une simple rencontre dans le métro suffit à déplacer l'équilibre du récit. Cette disproportion entre la banalité de l'événement initial et l'ampleur de ses conséquences constitue l'une des marques de l'écriture millasienne. Les personnages vivent dans un univers où les détails les plus anodins peuvent ouvrir des brèches vers une autre réalité. La fascination d'Elena pour cette femme inconnue agit comme un révélateur. Ce n'est pas seulement l'autre qu'elle cherche à comprendre ; c'est elle-même. L'obsession devient alors un moyen d'explorer les zones obscures de son identité et le roman développe ainsi une réflexion très fine sur les identités possibles qui coexistent à l'intérieur d'une même personne. Que serions-nous devenus si certains événements avaient été différents ? Combien de vies parallèles demeurent enfouies dans notre conscience ? Ces questions traversent toute l'œuvre de Millás, mais elles acquièrent ici une intensité particulière grâce à la profondeur psychologique du personnage féminin.

 

L'un des grands sujets du roman est la relation amoureuse. Cependant, Millás ne s'intéresse pas à l'amour romantique traditionnel. Ce qui le fascine, ce sont les mécanismes subtils qui rapprochent ou éloignent les individus. Le livre examine ainsi la manière dont les couples se construisent sur des équilibres précaires. Deux personnes peuvent sembler faites l'une pour l'autre tout en demeurant profondément étrangères. À l'inverse, des êtres très différents peuvent être unis par des affinités invisibles. Les personnages cherchent une correspondance parfaite qui leur échappe toujours. Chaque relation apparaît comme une tentative de combler une absence fondamentale. Cette quête d'un équilibre impossible nourrit à la fois la mélancolie et l'humour du roman.

« Ne regarde pas sous le lit », le titre constitue l'une des clés symboliques du livre. L'expression renvoie évidemment aux peurs enfantines : les monstres cachés sous le lit, les menaces invisibles, les angoisses irrationnelles. Mais chez Millás, ces monstres ne sont jamais extérieurs. « Regarder sous le lit » signifie explorer ce que la conscience préfère ignorer : les désirs inavoués, les peurs profondes, les fantasmes et les contradictions intérieures. Le roman invite précisément à accomplir ce geste interdit. Les personnages découvrent peu à peu que ce qui les effraie le plus ne se trouve pas dans le monde extérieur mais dans les replis de leur propre psychisme.

 

"Dos mujeres en Praga" (2002)

(Deux femmes à Prague) Publié en 2002, "Dos mujeres en Praga" est généralement considéré par la critique espagnole comme l'un des romans les plus accomplis de la période tardive de Juan José Millás. L'ouvrage reprend plusieurs des grands thèmes qui traversent toute son œuvre — l'identité incertaine, les doubles, la mémoire, les récits imaginaires et la difficulté de connaître la vérité sur soi-même — mais les organise dans une construction particulièrement sophistiquée où les frontières entre fiction et réalité deviennent presque impossibles à distinguer.

À première vue, le point de départ paraît simple. Luz Acaso, une femme d'une quarantaine d'années, souffrant de dépression et vivant dans une profonde solitude, décide de faire écrire sa biographie. Pour cela, elle engage Álvaro Abril, un écrivain en panne d'inspiration qui traverse lui-même une crise personnelle et créatrice. Mais dès les premières rencontres, un paradoxe apparaît : Luz souhaite raconter sa vie alors qu'elle affirme précisément ignorer l'essentiel de son propre passé.

Comment écrire une biographie lorsque l'on ne sait pas réellement qui l'on est ? Cette question devient le moteur du roman. Luz Acaso ne cherche pas seulement à raconter sa vie. Elle cherche à découvrir si elle en possède une. Tout au long de ses entretiens avec Álvaro, ses souvenirs apparaissent fragmentaires, contradictoires, parfois même inexistants. Certaines zones de son existence semblent avoir disparu ou n'avoir jamais existé. Peu à peu, le projet biographique se transforme en enquête identitaire. Mais cette enquête produit un résultat inattendu : plus Luz raconte son histoire, plus elle paraît inventée. Les souvenirs se mêlent aux hypothèses. Les faits se confondent avec les désirs. La mémoire devient un espace de fiction. Cette idée est centrale dans l'œuvre de Millás : l'identité n'est jamais une donnée objective ; elle est un récit que chacun construit pour donner une cohérence à sa propre existence.

Très vite, le lecteur comprend que le véritable protagoniste du roman est peut-être autant Álvaro que Luz. L'écrivain doute de son talent, de son avenir et même de son histoire personnelle. Depuis longtemps, il nourrit l'obsession d'avoir été adopté. Cette conviction n'est fondée sur aucune preuve décisive, mais elle structure son rapport au monde. Comme Luz, il a le sentiment qu'une partie essentielle de son identité lui échappe. Ainsi, la biographie qu'il tente d'écrire devient progressivement le miroir de sa propre quête. À mesure qu'il écoute Luz, il découvre des correspondances troublantes entre son histoire et la sienne. Le biographe finit par être transformé par son sujet.

 

Prague : une ville réelle ou imaginaire ? L'une des singularités du livre réside dans son titre. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Prague n'y occupe qu'une place indirecte.La ville n'est pas un véritable décor romanesque comparable à celui que l'on trouve chez Milan Kundera ou chez Bohumil Hrabal.Elle fonctionne plutôt comme un symbole. Depuis longtemps, Prague est associée dans l'imaginaire européen aux labyrinthes, aux doubles, aux identités changeantes, aux fantômes du passé et aux réalités parallèles. Chez Millás, Prague devient un espace mental. Elle représente le lieu où les certitudes vacillent et où les identités se dédoublent. Le titre annonce ainsi le véritable sujet du roman : non pas la ville elle-même, mais l'expérience de l'incertitude.

L'une des idées les plus profondes du livre est que la mémoire est déjà une forme de fiction. 

Álvaro tente de reconstituer ses origines. Le journaliste qui enquête sur les adoptions tente de reconstruire des histoires familiales perdues. Tous cherchent la vérité. Mais chacun découvre que cette vérité est inséparable des récits qui la produisent. La mémoire ne conserve pas le passé : elle le réécrit. Cette intuition rapproche le roman de nombreuses réflexions contemporaines sur l'autobiographie et la construction narrative du moi. Et comme plusieurs grands textes de Millás, Dos mujeres en Praga est aussi une méditation sur la création littéraire.

L'une des raisons pour lesquelles Dos mujeres en Praga demeure l'un des romans les plus appréciés de Millás est qu'il anticipe des questions devenues centrales dans les sociétés contemporaines : la recherche des origines, la construction du récit personnel, la fragilité de la mémoire et le besoin de donner une cohérence à son identité. Bien avant l'époque des autobiographies numériques et des récits de soi omniprésents, Millás montrait déjà que toute identité est en partie inventée.

 

"Laura y Julio" (2006)

(Laura et Julio) Publié en 2006, "Laura y Julio" est souvent considéré comme l'un des romans les plus subtils et les plus mélancoliques de la maturité de Juan José Millás. Derrière une intrigue relativement simple — celle d'un homme séparé qui commence à vivre clandestinement dans l'appartement d'un autre — Millás poursuit l'une de ses interrogations fondamentales : sommes-nous réellement nous-mêmes ou bien le produit des rôles que nous jouons et des récits que les autres construisent à notre sujet ?

Le roman apparaît d'abord comme une histoire de rupture sentimentale. Julio vient de se séparer de Laura. Comme beaucoup de protagonistes millasiens, il traverse une période de désorientation où les repères habituels ont disparu. Son mariage a pris fin, son identité vacille et le monde lui semble soudain étranger. C'est alors qu'il prend une décision étrange.

Profitant de l'absence prolongée d'un voisin et ami du couple, il commence à occuper secrètement son appartement.Ce geste, qui pourrait n'être qu'une fantaisie passagère, devient progressivement le point de départ d'une véritable métamorphose. Habiter la vie d'un autre. L'originalité du roman réside dans cette situation initiale.

Julio ne se contente pas d'occuper un logement vide. Peu à peu, il s'approprie aussi les vêtements du propriétaire, ses objets, ses habitudes et même sa manière de regarder le monde. Comme dans plusieurs grands romans de Millás, l'identité apparaît comme quelque chose d'étonnamment fragile. Le simple fait d'habiter l'espace d'un autre commence à modifier celui qui l'occupe. Les gestes quotidiens changent. Les pensées changent. Le regard sur soi-même change. Julio découvre ainsi qu'il existe peut-être plusieurs versions possibles de sa personnalité. Cette idée constitue l'un des thèmes les plus constants de toute l'œuvre de Millás : le moi n'est jamais une réalité fixe mais une construction instable susceptible de se transformer au contact des autres. Et le roman suggère que chacun pourrait devenir quelqu'un d'autre dans certaines circonstances.

 

Comme l'indique le titre, Laura occupe une place centrale même lorsqu'elle est absente. 

L'une des grandes questions du roman concerne la manière dont nous regardons ceux que nous aimons. Julio réalise peu à peu qu'il ne connaissait peut-être pas réellement Laura. Ou plus exactement : qu'il vivait avec une image de Laura qu'il avait lui-même fabriquée. Cette réflexion rejoint l'une des intuitions fondamentales de Millás : les relations humaines reposent souvent sur des projections imaginaires. Nous aimons des êtres réels, mais nous les entourons constamment d'interprétations, de souvenirs, de fantasmes et d'attentes. La séparation oblige Julio à remettre en question cette construction mentale. Le roman devient alors une méditation sur l'écart entre les personnes et les récits que nous élaborons à leur sujet.

Parmi les rencontres qui jalonnent cette nouvelle existence figure celle d'une petite fille de six ans. Ce personnage joue un rôle essentiel dans l'économie symbolique du roman. Comme souvent chez Millás, l'enfant représente une manière différente d'habiter le réel. Son regard échappe aux conventions et aux catégories rigides du monde adulte. La relation entre Julio et l'enfant introduit une dimension de fraîcheur et d'étrangeté qui contrebalance la mélancolie du récit. Elle permet également à l'auteur de retrouver l'une de ses convictions les plus profondes : l'imagination n'est pas une fuite hors du réel mais une autre manière de le comprendre. À travers cette enfant, Julio découvre des perspectives qu'il avait perdues.

 

"El mundo" (2007)

(Le Monde) Publié en 2007, "El mundo" est généralement considéré par la critique espagnole comme le chef-d'œuvre de maturité de Juan José Millás. Couronné à la fois par le Premio Planeta et le Premio Nacional de Narrativa, le livre occupe une place particulière dans son œuvre : il s'agit de son texte le plus ouvertement autobiographique, mais aussi de celui qui résume le mieux toutes les questions qui l'ont accompagné depuis ses débuts.

Car "El mundo" n'est pas une autobiographie au sens traditionnel. Comme l'ont souligné plusieurs critiques espagnols, Millás ne cherche pas à reconstituer fidèlement son passé. Il cherche à comprendre comment naît un écrivain. Et pour cela, la mémoire seule ne suffit pas. Il faut aussi l'imagination.

 

"Mi padre tenía un taller de aparatos de electromedicina. Los reparaba, los inventaba, los deducía de publicaciones norteamericanas. No sabía inglés, pero era capaz de interpretar un esquema, un plano o un circuito con la facilidad con la que otros leen un síntoma. Por su taller pasaron aparatos de rayos X y pulmones de acero con los que mis hermanos y yo jugábamos, no siempre a los médicos. Entre los ingenios que más me impresionaron, recuerdo un aspirador de sangre perteneciente a la época anterior al bisturí eléctrico, cuando las heridas abiertas por el cirujano se inundaban, impidiendo la visión del órgano a operar. El aspirador dejaba la herida limpia en cuestión de segundos. La sangre se recogía en un recipiente de cristal de boca ancha, como los de las aceitunas a granel; probablemente fuera un frasco de aceitunas, pues en casa no se tiraba nada. Los tapones de los tubos de la pasta de dientes servían, por ejemplo, como mandos para los aparatos de radio. Más tarde, con la aparición del bisturí eléctrico, que cauterizaba la herida al tiempo de infligirla, los aspiradores, creo, pasaron a la historia.

Mi padre presumía de haber sido el primero en fabricar un bisturí eléctrico en España, aunque seguramente tomó la idea de una publicación extranjera. Recuerdo haberle visto inclinado sobre la mesa del taller, efectuando cortes en un filete de vaca, asombrado por la precisión y la limpieza del tajo. No olvidaré nunca el momento en el que se volvió hacia mí, que le observaba un poco asustado, para pronunciar aquella frase fundacional:

—Fíjate, Juanjo, cauteriza la herida en el momento mismo de producirla.

Cuando escribo a mano, sobre un cuaderno, como ahora, creo que me parezco un poco a mi padre en el acto de probar el bisturí eléctrico, pues la escritura abre y cauteriza al mismo tiempo las heridas..."

 

"Mon père possédait un atelier d’appareils d’électromédecine.

Il les réparait, les inventait, ou les reconstituait à partir de publications américaines.

Il ne connaissait pas l’anglais, mais il était capable d’interpréter un schéma, un plan ou un circuit avec la même facilité que d’autres lisent un symptôme. Dans son atelier passèrent des appareils à rayons X et des poumons d’acier avec lesquels mes frères, mes sœurs et moi jouions, pas toujours au docteur. Parmi les machines qui m’impressionnèrent le plus, je me souviens d’un aspirateur de sang datant de l’époque antérieure au bistouri électrique, lorsque les incisions pratiquées par le chirurgien se remplissaient de sang au point d’empêcher la vue de l’organe à opérer. L’aspirateur nettoyait la plaie en quelques secondes.

Le sang était recueilli dans un récipient de verre à large ouverture, semblable aux bocaux où l’on vendait autrefois les olives au détail. C’était probablement un ancien bocal à olives, car chez nous rien ne se perdait. Les bouchons des tubes de dentifrice servaient, par exemple, de boutons de commande pour les postes de radio. Plus tard, avec l’apparition du bistouri électrique — qui cautérisait la plaie au moment même où il la produisait — les aspirateurs de sang tombèrent, je crois, dans l’oubli.

Mon père se vantait d’avoir fabriqué le premier bistouri électrique d’Espagne, même si l’idée lui était sans doute venue d’une publication étrangère. Je me souviens l’avoir vu penché sur l’établi de son atelier, découpant un morceau de viande de bœuf. Il était émerveillé par la précision et la netteté de l’incision.

Je n’oublierai jamais l’instant où il se tourna vers moi — je l’observais avec une légère inquiétude — pour prononcer cette phrase fondatrice : « Regarde bien, Juanjo : il cautérise la blessure au moment même où il la produit. »

Lorsque j’écris à la main, dans un cahier, comme maintenant, il me semble parfois lui ressembler lorsqu’il essayait son bistouri électrique.

Car l’écriture ouvre les blessures et les cautérise simultanément...."

 

Le livre se situe ainsi à la frontière du roman, du récit autobiographique, de l'essai sur l'enfance et de la méditation sur l'écriture. Une enfance dans l'Espagne franquiste - Le récit nous ramène dans le Madrid des années 1950 et 1960. La famille Millás appartient à cette Espagne modeste qui connaît encore les privations de l'après-guerre franquiste. L'enfant grandit dans un environnement marqué par le manque matériel, les logements exigus, les inquiétudes économiques et les hiérarchies rigides de la société franquiste.

Pourtant, "El mundo" n'est pas un roman historique. Le franquisme apparaît en arrière-plan, comme une atmosphère plutôt que comme un sujet politique. Ce qui intéresse l'auteur, c'est la manière dont un enfant perçoit le monde qui l'entoure. Et ce monde est étrange.

Les adultes semblent obéir à des règles incompréhensibles. Les objets possèdent une vie secrète. Les rues de Madrid deviennent des territoires presque fantastiques. Les mots eux-mêmes paraissent chargés d'une puissance mystérieuse. L'enfance n'est donc pas présentée comme un âge d'innocence mais comme une période de perplexité permanente.

Au cœur du livre se trouve la relation avec le père.

Comme dans plusieurs romans antérieurs, la figure paternelle apparaît à la fois proche et énigmatique. L'une des scènes les plus célèbres du livre est celle évoquée par Millás lui-même : son père manipulant dans son atelier un bistouri électrique sur un morceau de viande. Cette image agit comme une révélation. L'enfant comprend confusément quelque chose qui l'accompagnera toute sa vie : l'écriture ressemble à cette opération chirurgicale. Elle ouvre les blessures tout en les cicatrisant. Cette métaphore constitue l'une des clés de lecture de tout le livre. Pour Millás, écrire n'est pas raconter des histoires. Écrire consiste à explorer les blessures cachées de l'existence et à leur donner une forme.

Plus encore qu'un récit d'enfance, "El mundo" est un roman sur la naissance d'une vocation.

Pourquoi devient-on écrivain ? Millás refuse les explications héroïques ou intellectuelles. Il montre au contraire que l'écriture naît souvent d'un sentiment d'étrangeté. L'enfant qu'il était se sentait légèrement décalé par rapport au monde. Il observait les choses avec une intensité particulière. Il percevait des liens invisibles entre les objets, les mots et les événements. Cette disposition devient progressivement le moteur de son œuvre future. L'écrivain apparaît ainsi comme quelqu'un qui n'accepte jamais complètement la réalité telle qu'elle lui est présentée.

L'un des aspects les plus remarquables du livre est la manière dont Millás décrit son enfance. Il ne cherche jamais la nostalgie. Contrairement à beaucoup de récits autobiographiques, El mundo ne présente pas le passé comme un paradis perdu. L'enfance est souvent inquiétante. Le jeune Juan José éprouve régulièrement des peurs diffuses, des angoisses inexplicables et une sensation persistante d'étrangeté. Déjà apparaît ce qui deviendra la marque de toute son œuvre : la conviction que le réel possède des fissures. Derrière les apparences ordinaires se cache toujours une autre réalité. L'enfant est celui qui aperçoit ces fissures avant les adultes. L'écrivain est celui qui continue à les voir.

À sa parution, "El mundo" fut accueilli comme un événement majeur de la littérature espagnole contemporaine. Le double couronnement par le Premio Planeta et le Premio Nacional de Narrativa fut perçu comme la reconnaissance d'une œuvre construite depuis plus de trente ans. Le livre montre que nous ne nous souvenons jamais directement de notre passé : nous le racontons, nous le reconstruisons et nous le réinventons sans cesse.

 

"Lo que sé de los hombrecillos" (2010)

(Ce que je sais des petits hommes) Publié en 2010, "Lo que sé de los hombrecillos" compte parmi les romans les plus singuliers, les plus déroutants et les plus ouvertement fantastiques de Juan José Millás. Pourtant, comme souvent chez Millás, le fantastique n'est jamais une fin en soi. Derrière cette histoire de minuscules doubles vivant dans les interstices du monde réel se cache une réflexion profonde sur l'identité, le désir, la culpabilité et la coexistence de plusieurs personnalités au sein d'un même individu.

 

"Estaba escribiendo un artículo sobre las últimas fusiones empresariales, cuando noté un temblor en el bolsillo derecho de la bata, de donde saqué, mezclados con varios mendrugos de pan, cuatro o cinco hombrecillos que arrojé sobre la mesa, por cuya superficie corrieron en busca de huecos en los que refugiarse. En esto, entró mi mujer, que ese día no había ido a trabajar, para preguntarme si me apetecía un café. Cuando llegó a mi lado ya no quedaba ningún hombrecillo a la vista, sólo los pedazos de pan y algunas migas..."

 

"J’étais en train d’écrire un article sur les dernières fusions d’entreprises lorsque je sentis une agitation dans la poche droite de ma robe de chambre. J’y plongeai la main et en retirai, mêlés à plusieurs morceaux de pain rassis, quatre ou cinq petits hommes que je jetai sur le bureau. Ils s’élancèrent aussitôt à travers la surface de la table à la recherche d’un recoin où se cacher.  À ce moment-là, ma femme entra. Elle n’était pas allée travailler ce jour-là et voulait savoir si j’avais envie d’un café. Lorsqu’elle arriva près de moi, il ne restait plus aucun petit homme en vue. Seulement les morceaux de pain et quelques miettes.

— Quelle manie ! dit-elle en parlant de mon habitude de conserver dans mes poches des quignons de pain dont je rongeais la croûte avec les mêmes effets apaisants que d’autres obtiennent en fumant ou en buvant un verre.

Cette habitude l’agaçait. Pourtant, mes morceaux de pain ne faisaient de mal à personne et me procuraient un réel plaisir. En général, lorsque j’écrivais un paragraphe dont j’étais satisfait, je sortais un quignon de ma poche et j’en mordais trois ou quatre fois tout en réfléchissant au suivant.

Pour une raison obscure, j’associais l’acte de ronger à la production de la pensée.

Lorsque ma femme quitta la pièce, je respirai profondément. J’étais soulagé qu’elle n’ait pas vu les petits hommes. Sinon, elle aurait cru qu’elle était folle et je n’aurais jamais su lui démontrer le contraire. Je déduisis qu’ils s’étaient glissés dans la poche de ma robe de chambre pendant la nuit, attirés par les morceaux de pain dont ils percevaient peut-être l’odeur. Malgré la rapidité avec laquelle ils avaient disparu, j’avais eu le temps de constater qu’ils étaient semblables à ceux que j’avais déjà aperçus en d’autres occasions : minces, agiles comme des lézards. Ils portaient tous, sans exception, un costume gris, une chemise blanche, une cravate sombre et un chapeau assorti. On aurait dit des acteurs de cinéma des années cinquante ou soixante. Certains boitaient légèrement en courant.

Peut-être les avais-je blessés sans m’en apercevoir lorsque je les avais sortis de ma poche. Après avoir pensé un moment à eux, j’essayai d’oublier l’incident. Je revins à mon article avec peu d’enthousiasme.

Mais mon esprit était dispersé, non seulement à cause des petits hommes, mais parce que je réfléchissais depuis plusieurs jours à la possibilité d’abandonner les cours de doctorat que je continuais à donner. Ils me procuraient désormais davantage de contrariétés que de satisfactions. Lorsque j’avais pris ma retraite, j’avais accueilli avec flatterie ma nomination comme professeur émérite, distinction réservée à quelques privilégiés. Une fois cette satisfaction amortie, j’avais compris que j’avais peut-être commis une erreur. J’étais extrêmement scrupuleux dans mon travail — obsessionnel, diraient certains.

Même à ce stade de ma carrière, alors que je n’avais plus besoin de préparer mes cours, je détestais me présenter devant les étudiants sans avoir travaillé le sujet à l’avance. 

Lorsque je faisais part de mes doutes à ma femme, elle m’encourageait toujours à continuer.

— Ce ne sont que quelques heures par mois, disait-elle. Et puis les cours t’obligent à sortir, à voir du monde. Ne les abandonne pas. Ou alors attends l’année prochaine et réfléchis-y pendant l’été.

Elle craignait que je ne me laisse complètement aller si je renonçais aux rares obligations qui me forçaient encore à quitter la maison. Comme je partageais cette inquiétude, je continuais à me raser et à me doucher chaque jour. Je passais certes mes matinées en pyjama et en robe de chambre — je m’y sentais plus à l’aise — mais à l’heure du déjeuner je m’habillais toujours, même lorsque je n’avais pas l’intention de sortir.

Par ailleurs, deux fois par semaine environ, je faisais les courses.  J’avais accepté cette tâche avec plaisir depuis ma retraite. L’agitation du marché — nous avions un vieux marché traditionnel tout près de chez nous — m’aidait à réfléchir. Il n’était pas rare que mes meilleures idées d’articles me viennent en faisant la queue chez le volailler ou au stand des fruits. Peu après le départ de ma femme, comme elle avait oublié un morceau de pain sur la table, un petit homme passa la tête derrière le dossier où je conservais mes coupures de journaux. 

Je continuai à faire semblant de travailler.

Lorsqu’il fut suffisamment proche du pain, je tendis brusquement le bras et l’attrapai d’un geste rapide, semblable à celui que nous faisions enfants pour capturer les mouches. Je pris soin de ne pas lui faire mal. Je laissai dépasser sa tête de mon poing afin qu’il puisse respirer. Puis je rapprochai une loupe posée sur le bureau de son visage. Il me parut jeune. Trente ou trente-cinq ans peut-être. Quarante au maximum.

Je lui demandai pourquoi je n’avais jamais vu de femmes de sa taille.

Je ne parvins pas à entendre sa réponse. Pourtant, ses lèvres très fines bougèrent comme s’il articulait réellement des mots. Peut-être, pensai-je, parlait-il dans des fréquences ultrasoniques que mon oreille était incapable de percevoir. Derrière ses lèvres apparaissaient d’ailleurs des dents d’une blancheur éclatante. Quant à sa langue, il me sembla qu’elle se terminait par une pointe extrêmement aiguë, semblable à celle d’un oiseau. À ce moment précis, le téléphone sonna.

Je ne répondis pas. Ma femme décrocha ailleurs dans la maison puis entra aussitôt dans mon bureau avec le combiné sans fil.

— C’est le journal.

C’était le rédacteur en chef.

Il voulait savoir quand serait prêt mon article sur les fusions d’entreprises. Le sujet était particulièrement d’actualité : un grand laboratoire pharmaceutique venait d’engloutir une petite société comme on avale un anxiolytique. Je lui promis le texte dans deux heures et raccrochai. Quand ma femme quitta la pièce, j’ouvris la main dans laquelle j’avais caché le petit homme et le déposai sur le bureau. Il se mit à parcourir la surface de la table dans tous les sens, visiblement désorienté. Malgré sa confusion, ses mouvements demeuraient d’une élégance remarquable. J’attribuai cela à la longueur de ses jambes. Après avoir traversé plusieurs fois le plateau sans se soucier de ma présence, il sauta dans le tiroir de droite, resté légèrement entrouvert, et disparut dans ses profondeurs. Je retournai alors à mon article sans grand enthousiasme. Je produisis un texte prévisible, rempli d’idées empruntées ici et là. Mais, après tout, c’était probablement ce qu’attendait le journal...."

C'est précisément ce contraste qui produit l'effet millassien : le fantastique n'interrompt pas la vie quotidienne, il coexiste avec elle. Le narrateur continue à rédiger ses articles économiques, à discuter avec sa femme, à hésiter sur sa retraite universitaire, tandis que des créatures minuscules courent sur son bureau. Comme souvent chez Millás, ces « hommecillos » sont moins des êtres fantastiques que des matérialisations d'une vie intérieure : pensées parasites, désirs, souvenirs ou fragments du moi devenus visibles...

À première vue, le point de départ semble relever du conte ou de la science-fiction. 

Le narrateur, professeur d'université, découvre l'existence d'étranges créatures : de petits êtres humains parfaitement constitués, miniatures mais identiques aux hommes ordinaires. Ces « hombrecillos » vivent discrètement dans des espaces cachés de son appartement et circulent à l'insu du monde normal.

L'un d'eux attire particulièrement son attention. Ce petit homme lui ressemble trait pour trait. Il n'est pas seulement son double. Il est lui-même. Ou du moins une version de lui-même. À partir de cette découverte, la vie du professeur bascule dans une aventure à la fois absurde, inquiétante et fascinante. Le double n'est plus une métaphore. Il acquiert une existence matérielle. Le professeur voit littéralement une autre version de lui-même agir, penser et désirer à sa place. Ce dispositif permet à Millás d'explorer une question qui l'a toujours fasciné : Sommes-nous vraiment un seul individu ? Ou bien sommes-nous composés de plusieurs personnes contradictoires qui cohabitent sous une même apparence ?

Très vite, le lecteur comprend que les petits hommes ne doivent pas être interprétés de manière réaliste. Ils représentent les différentes couches de la personnalité. Ils incarnent les désirs refoulés, les pulsions cachées, les rêves inavoués et les possibilités abandonnées. Chaque homme porte en lui plusieurs existences potentielles. La plupart demeurent invisibles. Chez Millás, elles prennent soudain une forme concrète. Les « hombrecillos » fonctionnent comme une matérialisation de l'inconscient. Ils accomplissent parfois ce que leur modèle n'ose pas accomplir. Ils vivent les expériences que leur propriétaire réprime. Ils révèlent ainsi une vérité cachée sur celui-ci. 

Sous son apparence fantasque, le roman est traversé par une réflexion constante sur le désir. L'un des petits hommes développe une relation privilégiée avec le professeur. À travers lui émergent des envies, des fantasmes et des pulsions que le narrateur préfèrerait ignorer. Comme souvent chez Millás, le désir apparaît comme une force ambiguë. Il libère. Mais il menace aussi l'équilibre de l'identité. Le professeur découvre que son double miniature possède parfois davantage de courage que lui. Ou davantage d'inconscience. Ou davantage de liberté. Cette situation crée une tension permanente entre fascination et inquiétude.

Millás ne cherche jamais à illustrer une théorie. Il transforme les mécanismes psychiques en aventure narrative. L'appartement du professeur devient ainsi une sorte de cartographie de l'esprit humain. Les espaces cachés où vivent les petits hommes ressemblent à ces régions secrètes de la conscience auxquelles nous n'accédons qu'exceptionnellement. L'exploration de ces territoires produit alors le véritable suspense du roman. La question n'est pas de savoir si les créatures existent réellement. La question est de savoir ce qu'elles révèlent sur leur propriétaire. Entre humour et cauchemar. Le professeur observe avec étonnement les habitudes domestiques de ses doubles miniatures, leurs conflits, leurs amours et leurs manières de s'organiser. Mais cette dimension comique évolue progressivement vers quelque chose de plus sombre. Les petits hommes deviennent envahissants. Leur présence remet en cause la frontière entre intérieur et extérieur, entre imagination et réalité. Ce qui ressemblait à une fantaisie prend parfois l'allure d'un cauchemar.

Comme dans "El orden alfabético", l'auteur construit ici un univers parallèle qui coexiste avec le monde ordinaire. Cependant, cette réalité alternative n'est pas située ailleurs. Elle est cachée à l'intérieur même du réel. Les petits hommes vivent dans les interstices de l'existence quotidienne. Cette idée rejoint l'une des intuitions les plus constantes de Millás : le monde visible n'est jamais le seul monde.

 

"Vidas Al Limite" (2011)

(Vies à la limite) Publié en 2011, "Vidas al límite" occupe une place particulière dans l'œuvre de Juan José Millás. Contrairement à ses grands romans, il ne s'agit pas d'une fiction mais d'un recueil de reportages et de portraits publiés au fil des années dans la presse espagnole, principalement dans le quotidien El País. Le volume rassemble certains des textes journalistiques les plus représentatifs de son travail, depuis les années 1990 jusqu'au début des années 2010. Pour comprendre l'importance de ce livre, il faut rappeler que Millás est autant journaliste qu'écrivain. En Espagne, son prestige ne repose pas seulement sur ses romans mais aussi sur plusieurs décennies de chronique hebdomadaire, de reportage et d'observation sociale. Beaucoup de lecteurs espagnols le connaissent d'abord par ses articles avant de découvrir ses fictions.

Le livre rassemble des rencontres avec des personnalités connues — parmi lesquelles Pasqual Maragall, Penélope Cruz ou Pedro Almodóvar — mais aussi avec des anonymes dont les trajectoires ont retenu l'attention de l'auteur. Cette coexistence est révélatrice. Millás s'intéresse moins à la célébrité qu'à l'expérience humaine. Un homme inconnu confronté à une situation extrême peut lui sembler aussi fascinant qu'une star internationale. Le titre "Vidas al límite" ne désigne donc pas seulement des existences spectaculaires. Il renvoie à tous ceux qui vivent à la frontière de quelque chose, la maladie, la marginalité, la vieillesse, la réussite, l'échec, ou simplement la conscience aiguë de leur propre fragilité. 

Voir ce que les autres ne voient pas, l'un des traits les plus remarquables du journalisme de Millás est sa capacité à déplacer le regard. Là où beaucoup de reporters cherchent à accumuler des informations, lui cherche d'abord à comprendre ce qui demeure invisible. Les éléments apparemment insignifiants qui révèlent une vérité plus profonde. Cette démarche rapproche parfois ses reportages de ses romans.

L'ensemble des textes compose également un portrait indirect de l'Espagne entre les années 1990 et le début du XXIᵉ siècle. À travers ces rencontres successives apparaissent, les transformations sociales du pays ; l'essor économique puis les fragilités du modèle espagnol ;les mutations de la famille ; les nouvelles formes de solitude ; la place croissante des médias ; les changements culturels et politiques. Cependant, Millás évite généralement le commentaire idéologique direct. Il préfère partir d'une histoire individuelle pour éclairer une réalité collective. Le volume permet de comprendre pourquoi Millás a reçu plusieurs distinctions importantes du journalisme espagnol, notamment le Premio Francisco Cerecedo et le Premio Manuel Vázquez Montalbán.

 

"La mujer loca" (2014)

(La Femme folle) Publié en 2014," La mujer loca" est l'un des romans les plus représentatifs du dernier Millás. L'ouvrage rassemble presque toutes les obsessions qui traversent son œuvre depuis quarante ans : la fragilité de l'identité, la puissance des mots, les frontières mouvantes entre réalité et fiction, l'étrangeté cachée dans le quotidien et la difficulté de distinguer ce qui est vécu de ce qui est raconté.

Mais il possède une singularité supplémentaire : le personnage de l'écrivain Juan José Millás y apparaît lui-même comme protagoniste. Comme dans El mundo, l'auteur introduit sa propre figure dans le récit. Toutefois, il ne s'agit pas d'autobiographie. Il s'agit plutôt d'un jeu de miroirs où le romancier devient à son tour un personnage de fiction.

Le résultat est un livre situé à mi-chemin entre roman, enquête journalistique, réflexion sur le langage et méditation sur l'acte d'écrire.

"Pobrema, por ejemplo, jamás había sido escrita ni pronunciada, no estaba en ningún libro ni en ningún periódico, no formaba parte de ninguna canción, de ningún verso, ni de manual alguno de instrucciones. Nadie la añadiría a la lista de la compra. Pobrema estaba excluida del mundo de las palabras, que no toleraban su presencia. Si se acercaba a un libro le cerraban el paso antes de que cruzara la cubierta; si a un diálogo, era rechazada por los que participaban en él; si a un taller de etiquetas o rótulos, terminaba en el cubo de la basura, junto a los desperdicios de la jornada. Inhábil para pertenecer a nada o a nadie, se ocultaba durante el día y por la noche salía a respirar, pegándose, como los insectos nocturnos, a las ventanas en las que había luz. Si descubría a alguien escribiendo o hablando al otro lado, intentaba llamar discretamente su atención con la esperanza de que solicitara sus servicios. Lejos de eso, la gente corría las cortinas o bajaba las persianas como quien vuelve la vista frente a un espectáculo desagradable...."

 

"Pauvrème, par exemple, n’avait jamais été écrite ni prononcée.

Elle ne figurait dans aucun livre, dans aucun journal. Elle ne faisait partie d’aucune chanson, d’aucun poème, d’aucun manuel d’instructions. Personne ne l’ajouterait à une liste de courses. 

Pauvrème était exclue du monde des mots, qui ne toléraient pas sa présence. Si elle s’approchait d’un livre, on lui interdisait le passage avant même qu’elle n’en franchisse la couverture. Si elle tentait de s’introduire dans un dialogue, les participants la repoussaient. Si elle se présentait dans un atelier où l’on fabriquait des étiquettes ou des enseignes, elle finissait à la poubelle avec les déchets de la journée. 

Incapable d’appartenir à quoi que ce soit ou à qui que ce soit, elle se cachait pendant le jour.

La nuit, elle sortait respirer. Comme les insectes nocturnes, elle se collait aux fenêtres éclairées. Lorsqu’elle apercevait quelqu’un en train d’écrire ou de parler de l’autre côté de la vitre, elle essayait discrètement d’attirer son attention dans l’espoir qu’on sollicite ses services. Mais les gens tiraient les rideaux ou baissaient les volets comme on détourne les yeux d’un spectacle désagréable.

C’est tout cela que le mot Pauvrème raconta à Julia une nuit où il se glissa dans sa chambre.

Il voltigea autour de la lampe comme un insecte avant de se poser avec mille précautions sur le bord du bureau. Julia raconte qu’elle leva les yeux de son manuel de grammaire et lui demanda ce qu’il faisait là.

— Moi, rien, répondit Pauvrème. Et toi ?

— Moi, j’étudie la langue.

— Alors tu pourras sûrement m’expliquer pourquoi, bien que je sois un mot, aucune phrase ne veut de moi.

Julia prit un dictionnaire posé sur son bureau et l’ouvrit pour le chercher. Elle ne le trouva pas.

— Tu n’es pas là.

— Comment pourrais-je être là puisque je suis ici ? répondit Pauvrème.

— Les mots peuvent être à plusieurs endroits à la fois. Mais si tu n’es pas ici, tu n’es nulle part, parce que tu n’existes pas.

— Alors comment peux-tu parler avec moi si je n’existe pas ?

— Je ne sais pas. Je parle aussi avec des personnes imaginaires. Les personnes imaginaires ont une capacité particulière à communiquer avec les personnes réelles. Mais pour être un mot, il faut signifier quelque chose, de la même façon qu’il faut un diplôme pour être médecin.

— Et qu’est-ce que cela veut dire, signifier ?

Julia fit mine de répondre. Ne trouvant pas les mots adéquats, elle consulta de nouveau le dictionnaire.

— Ici, il est écrit que le sens est le contenu sémantique de tout signe.

— Et cela veut dire quoi ?

— Je ne sais pas.

— Cherche « sémantique ».

Elle chercha.

— Il est écrit : « relatif au sens des mots ».

— Nous voilà revenus au point de départ, protesta Pauvrème.

— Oui, admit la jeune fille, impuissante...."

Chez Millás, les mots ne sont pas des outils servant à décrire le monde : ils sont des créatures dotées d'une existence propre.

Un mot qui ne signifie rien est condamné à l'errance, comme un être sans identité ni citoyenneté. La scène est drôle, absurde et enfantine, mais elle pose une question très profonde : existons-nous parce que nous avons un nom, ou avons-nous un nom parce que nous existons ? Cette interrogation traverse toute l'œuvre de Millás ...

 

Au centre du récit se trouve Julia. Elle travaille dans une poissonnerie et mène une existence apparemment modeste et ordinaire. Pourtant, elle nourrit une passion singulière : elle étudie la grammaire. Cette passion n'est pas purement intellectuelle. Julia est amoureuse de son patron, qui est philologue, et son intérêt pour la langue constitue d'abord une tentative d'approche amoureuse. Mais très vite, la grammaire devient beaucoup plus qu'un simple prétexte sentimental. Chez Millás, les mots ne servent jamais uniquement à communiquer. Ils constituent une manière de comprendre le monde. Julia découvre progressivement que la structure de la langue révèle aussi quelque chose de la structure de la réalité. Cette idée, déjà présente dans "El orden alfabético", réapparaît ici sous une forme plus accessible et plus humaine.

Parallèlement à son travail, Julia aide à s'occuper d'Emérita, une femme atteinte d'une maladie terminale. Cette situation introduit dans le roman une réflexion sur la fin de vie et sur la dignité de la mort. C'est précisément pour réaliser un reportage sur l'euthanasie que le personnage nommé « Millás » fréquente lui aussi la maison d'Emérita. À partir de ce point, plusieurs récits commencent à se croiser, la vie de Julia, les derniers jours d'Emérita, le reportage journalistique, le projet de roman que l'écrivain envisage d'écrire, et les difficultés créatrices qu'il traverse lui-même. Le roman se construit ainsi comme un réseau de récits enchâssés les uns dans les autres.

L'une des originalités les plus frappantes du livre est la présence de Millás lui-même. Le lecteur assiste au travail de l'écrivain. Il le voit chercher un sujet, douter, hésiter. Réécrire mentalement ce qu'il observe. Cette mise en scène de la création littéraire constitue l'un des fils conducteurs du roman. Mais comme toujours chez Millás, le dispositif se complique rapidement. L'auteur cesse progressivement d'être un simple observateur. Il devient un personnage à part entière de l'histoire. Et la réalité intervient pour contredire ses projets narratifs.

L'équilibre du roman bascule lorsque la vieille femme révèle un secret qu'elle a conservé pendant toute sa vie. Cette confession agit comme un détonateur. Ce qui ressemblait jusque-là à un reportage ou à une chronique réaliste se transforme progressivement en roman. Le secret ne constitue pas seulement un rebondissement narratif. Il devient une démonstration de l'une des idées essentielles de Millás : toute existence humaine repose sur des récits cachés. Sous la surface de la vie quotidienne se trouvent toujours des histoires invisibles qui modifient radicalement notre compréhension des événements.

De nombreux critiques espagnols ont remarqué que "La mujer loca" est peut-être le roman où Millás parle le plus directement de la langue. La grammaire y occupe une place étonnamment importante. Mais le livre n'est pas un traité linguistique. Pour Millás, la grammaire représente une manière de penser. Les règles de la langue deviennent une métaphore des tentatives humaines pour mettre de l'ordre dans le chaos de l'existence. Julia étudie les structures grammaticales comme d'autres chercheraient un sens à leur vie. Cette association entre langage et identité constitue l'un des thèmes les plus originaux du roman.

 

Qui est la « femme folle » ? Le titre lui-même demeure ambigu. Comme souvent chez Millás, il renvoie à plusieurs personnages simultanément. La folie n'est jamais présentée ici comme une maladie clairement identifiable. Elle désigne plutôt un rapport particulier au réel. Les personnages du roman vivent tous légèrement en décalage. Ils voient ce que les autres ne voient pas. Ils établissent des liens inattendus entre les événements.Ils refusent les évidences. Dans l'univers de Millás, cette forme d'étrangeté est souvent plus proche de la lucidité que de la folie. Le « fou » est parfois celui qui perçoit les fissures cachées du monde.

 

"Desde la sombra" (2016)

Publié en 2016, "Desde la sombra" est l'un des romans les plus emblématiques du dernier Millás. À partir d'une situation à la fois absurde, comique et inquiétante - un homme caché dans une armoire qui se retrouve transporté dans la maison d'une famille inconnue - Juan José Millás construit une réflexion profonde sur la visibilité sociale, le besoin d'appartenance, le regard porté sur les autres et les formes contemporaines de l'exclusion. 

L'éditeur français (Éditions du Seuil) a choisi de reprendre une formule qui évoque les romans anglais du XVIIIe siècle, « Où l'on apprend le rôle joué par une épingle à cravate », alors que l' "ombre" est le véritable centre symbolique du livre. Il est verai que dans les années 2000-2010, plusieurs éditeurs français ont parfois présenté Millás comme un auteur de l'absurde, proche de Woody Allen ou d'Italo Calvino. Ce choix est d'autant plus surprenant que les précédents titres de Millás avaient généralement été traduits assez fidèlement "La soledad era esto", La solitude, c'était cela, "Dos mujeres en Praga", Deux femmes à Prague ...

 

"Sergio O’Kane demandait à Damián Lobo à quel poisson il s’identifiait le plus :

— Au requin, à la sardine… ?

— Pas au requin, répondit Lobo, je n’ai pas son agressivité. J’ai bien trop de scrupules ! À la sardine non plus. Je ne sais pas, à la murène peut-être.

— Pourquoi la murène ?

— Elle n’a pas l’instinct grégaire, elle se fond dans le paysage et vit dans des eaux tropicales. Moi, je suis un peu frileux.

Sergio O’Kane n’existait pas, c’était une construction mentale à laquelle Damián Lobo recourait pour se parler à lui-même. Il lui racontait, à travers une interview imaginaire qu’il prolongeait du matin au soir, tout ce qui lui arrivait, et en général au moment où cela lui arrivait. La rencontre était retransmise à la télévision dans le monde entier, avec une traduction simultanée dans les pays où l’on ne parlait pas espagnol. Dans l’imagination de Lobo, elle avait lieu en direct, en présence du public, dans le studio, et bénéficiait de taux d’audience exceptionnels.

Au début, O’Kane n’était qu’une voix intérieure, sans visage ni histoire. Mais, au fil des années, Damián Lobo l’avait petit à petit doté d’une apparence physique et d’une courte biographie. Né à Madrid, O’Kane était le fils d’un diplomate américain, d’où son nom de famille. Âgé d’environ quarante-cinq ans et de race aryenne, il mesurait un mètre quatre-vingts et, bien que mince, son abdomen dépassait légèrement par rapport à son thorax. Il portait toujours des costumes sombres, une chemise blanche et des cravates quelque peu extravagantes, retenues à la chemise par une épingle en or. Il attachait le bouton du milieu de sa veste lorsqu’il se levait et le détachait en s’asseyant – un geste machinal dont l’élégance fascinait Damián.

Le magnétisme de son visage se concentrait au niveau de ses yeux, de couleur jaune, et de sa bouche dont les lèvres, très épaisses, laissaient voir lorsqu’elles s’ouvraient une dentition extrêmement large, comme si elle était plus fournie que la normale. Correct et proportionné, son nez passait inaperçu au milieu des singularités de son visage. Son grand front lisse se prolongeait sur un début de calvitie qu’il ne cherchait pas à dissimuler, mais au contraire arborait en se coiffant les cheveux en arrière.

— Vous êtes toujours au chômage depuis que l’entreprise où vous avez travaillé pendant vingt-cinq ans vous a licencié sans ménagement, lui avait dit O’Kane.

— Et où je suis entré à l’âge de dix-huit ans, précisa Damián.

— Cela n’a pas dû être facile. Dites-nous, monsieur Lobo, que pensez-vous du capitalisme sans âme ?

Damián réfléchit quelques instants avant de répondre qu’il s’était adapté au capitalisme comme les poissons à l’eau.

— Sans le comprendre, ajouta-t-il, comme le poulpe qui n’a pas besoin de comprendre l’océan pour y vivre.

— Et dans cet écosystème, vous, monsieur Lobo, à quel poisson vous identifiez-vous le plus, au requin, à la sardine… ?

— Pas au requin, c’est sûr. Je n’ai pas son agressivité. J’ai bien trop de scrupules ! À la sardine non plus. Je ne sais pas, à la murène peut-être.

Des rires fusèrent dans le public. Certaines reparties de Damián, pas nécessairement drôles, faisaient rire les spectateurs. Mais s’il s’imaginait, lui, qu’ils riaient, eh bien, ils riaient, ils n’avaient pas le choix.

Tandis que l’interview imaginaire avec O’Kane se déroulait dans l’esprit de Damián, sa main portait à ses lèvres la tasse de thé, encore trop chaud. Il était assis au bout du comptoir d’un bar étroit et sombre, un peu à l’écart des autres clients, comme une murène tapie dans une crevasse du fond marin. Il venait de déjeuner chez son père et sa sœur qui habitaient rue Arturo Soria, et il avait décidé de marcher un peu avant de prendre le métro pour rentrer chez lui.

L’allusion de O’Kane au capitalisme sans âme lui rappela la rencontre familiale qu’il commença à raconter au présentateur imaginaire en attendant que son thé refroidît.

— En fait, lui dit-il, ma grande sœur, qui est chinoise, vit chez mon père.

— Comment cela se fait-il ? demanda O’Kane.

— Qu’elle vive chez mon père ?

— Non, qu’elle soit chinoise.

— Ah, mes parents l’ont adoptée quand elle était bébé parce qu’ils ne pouvaient pas avoir d’enfants, et ensuite, deux ans plus tard, ma mère est tombée enceinte contre toute attente et je suis arrivé.

— Au moment où ils ne vous attendaient plus ?

— Exactement, quand ils ne m’attendaient plus.

Le public du studio était tenu en haleine. Les téléspectateurs devaient affluer sur la chaîne comme des poissons dans un filet. Damián Lobo et Sergio O’Kane s’en aperçurent et agirent comme ils en avaient l’habitude. Le présentateur laissa la caméra zoomer sur ses yeux jaunes, qui jetaient des étincelles rappelant des tempêtes solaires et, d’un geste, engagea son invité à poursuivre son histoire.

— Eh bien, en fait, reprit Damián Lobo après avoir marqué une pause pour augmenter la tension, ma sœur a deux ans de plus que moi, donc quand j’en avais quatorze, elle en avait seize, et c’était une Chinoise bien formée.

À ce moment-là, des murmures, précédant d’ordinaire le rire, ou tout du moins le sourire, se firent entendre parmi les spectateurs. Damián Lobo perçut une pointe d’approbation dans le regard de Sergio O’Kane et calcula à toute allure quelle direction il devait donner à son récit :

— Je vous laisse donc vous imaginer : moi en pleine adolescence et elle en pleine formation… Elle sortait de la salle de bains couverte d’une simple serviette ou traversait le salon à moitié nue…

— Et le fait qu’elle soit votre sœur ne vous dérangeait pas ? interrompit Sergio O’Kane en étouffant les premières tentatives de rire.

— C’était officiellement ma sœur, oui, d’accord, mais elle ne provenait pas du ventre de ma mère, et les spermatozoïdes de mon père n’avaient joué aucun rôle dans sa création. Et en plus, elle appartenait à une autre ethnie, ses origines n’avaient en réalité rien à voir avec les miennes. Dans de telles circonstances, je ne pense pas que l’on puisse qualifier mes désirs d’incestueux. Pas plus que les siens.

— Elle aussi se sentait attirée par vous ?

— Je ne sais pas si c’était vraiment de l’attirance, mais le fait est qu’elle a commencé à jouer avec mon pénis dès ma plus tendre enfance.

Le public fut pris d’un éclat de rire que le présentateur ne réprima pas. De son côté, Damián conserva son sérieux, comme chaque fois que les spectateurs riaient. Il savait que son impassibilité augmentait l’effet comique de ses propos. L’émission, se dit-il, devait être à ce moment-là un sujet tendance.

— Vous dites qu’elle a commencé à jouer avec votre pénis…, rappela finalement Sergio O’Kane...."

 

Comme souvent chez Millás, le point de départ paraît invraisemblable. Pourtant, quelques pages suffisent pour que le lecteur accepte cette prémisse impossible comme parfaitement naturelle. C'est l'un des talents les plus caractéristiques de l'auteur : faire glisser progressivement le réel vers l'étrange sans jamais rompre totalement avec la vraisemblance.

Une disparition sociale avant d'être physique - Le protagoniste, Damián, est un homme qui a perdu son emploi et, avec lui, une grande partie de son identité. Depuis longtemps déjà, il a le sentiment de ne plus occuper une place véritable dans le monde. Cette situation rappelle certains personnages antérieurs de Millás, notamment le héros de "Tonto, muerto, bastardo e invisible". Comme lui, Damián découvre que l'exclusion sociale ne se manifeste pas seulement par la pauvreté ou le chômage, mais aussi par une forme d'effacement symbolique. On cesse progressivement d'être vu. On cesse progressivement d'exister aux yeux des autres. L'armoire dans laquelle il se réfugie représente déjà cet effacement. Avant même d'être enfermé physiquement, Damián vit dans une sorte de disparition sociale.

 

Tout commence lorsqu'il commet un petit vol dans un marché d'antiquités. Pour éviter d'être découvert, il se cache dans une armoire. Mais avant qu'il puisse en sortir, le meuble est vendu et transporté dans une autre maison. À partir de là, le roman prend une direction inattendue. Loin de chercher immédiatement à s'échapper, Damián finit par s'installer dans cette existence clandestine. L'armoire devient son appartement. Son observatoire. Son refuge. Sa prison. Et finalement une extension de lui-même. Ce qui pourrait n'être qu'un ressort comique se transforme progressivement en dispositif philosophique.

Depuis sa cachette, Damián observe le quotidien de Lucía, de son mari Fede et de leur entourage. Il devient un témoin invisible. Mais Damián ne regarde pas les autres par perversité, il les regarde parce qu'il a cessé de vivre pleinement sa propre vie. Observer devient une manière d'exister par procuration. Peu à peu, il apprend à connaître cette famille mieux qu'elle ne se connaît elle-même. Il découvre ses peurs, ses frustrations, ses désirs et ses contradictions.

Au centre de cette famille se trouve Lucía. Damián développe progressivement avec elle une relation étrange. Une relation presque impossible puisque l'un des deux demeure invisible. Lucía devient peu à peu le véritable objet de son attention. À travers elle, il redécouvre la complexité des êtres humains. Ses inquiétudes, ses rêves et ses fragilités lui permettent de retrouver une forme d'empathie qu'il avait perdue. Le roman montre ainsi comment l'observation attentive d'autrui peut conduire à une redécouverte de soi-même. En comprenant Lucía, Damián commence à se comprendre.

Qui voit ? Qui est vu ? Qui possède réellement le pouvoir ? Au départ, Damián semble bénéficier d'un privilège extraordinaire : il peut observer sans être observé. Pourtant cette position se révèle profondément ambiguë. L'invisibilité procure une liberté. Mais elle produit également une immense solitude. Être invisible signifie ne plus subir le jugement des autres. Mais cela signifie aussi ne plus recevoir leur reconnaissance. À travers cette situation, Millás interroge un besoin fondamental de l'être humain : être vu, reconnu et confirmé dans son existence.

Damián n'est pas seulement un individu isolé. Il représente tous ceux qui ont le sentiment de ne plus compter. Cette dimension explique pourquoi le livre a trouvé un écho particulier après la crise économique espagnole des années 2008-2014, période durant laquelle beaucoup de lecteurs ont reconnu dans le personnage une métaphore de leur propre précarité. Damián est un personnage profondément vulnérable, et cette vulnérabilité donne au livre une dimension émotionnelle très forte.

 

"Que nadie duerma" (2018)

(Que personne ne dorme) Publié en 2018, "Que nadie duerma" est généralement considéré comme le roman le plus populaire du dernier Millás. L'ouvrage a rencontré un large public en Espagne et a souvent été présenté par la critique espagnole comme l'une des meilleures portes d'entrée dans son univers. On y retrouve en effet toutes ses grandes obsessions — la solitude, le dédoublement, les identités imaginaires, la puissance des fantasmes et les glissements entre réalité et fiction — mais dans une intrigue plus tendue, plus narrative et parfois proche du thriller psychologique.

Le titre provient du célèbre air « Nessun dorma » de l'opéra Turandot. Cette référence n'est pas décorative : elle constitue le cœur symbolique du roman. Comme l'héroïne de l'histoire, le lecteur est progressivement entraîné dans un univers où la vie quotidienne se transforme en représentation lyrique, où le désir devient destin et où l'imagination finit par remodeler entièrement la réalité.

Une héroïne ordinaire qui refuse de rester ordinaire - L'héroïne, Lucía, travaille comme informaticienne à Madrid. Au début du roman, rien ne la distingue particulièrement. Elle appartient à cette classe moyenne urbaine qui traverse fréquemment les romans de Millás : diplômée, solitaire, relativement intégrée au monde contemporain mais secrètement insatisfaite.

Tout change lorsqu'elle perd son emploi.

Cet événement agit comme un déclencheur. Là où d'autres chercheraient à retrouver une situation stable, Lucía décide de reconstruire sa vie selon une logique entièrement personnelle. Comme si elle programmait un nouvel algorithme existentiel, elle se fixe plusieurs règles simples, devenir chauffeur de taxi, parcourir sans cesse Madrid, retrouver un homme dont elle est tombée amoureuse et vivre sous le signe de Nessun dorma. À partir de là, sa vie cesse d'obéir aux critères habituels de la rationalité.

Le moteur du roman est une passion amoureuse. Mais, comme souvent chez Millás, l'amour n'est jamais présenté comme une relation équilibrée entre deux individus. Il apparaît comme une force créatrice. Lucía tombe amoureuse d'un homme qu'elle connaît à peine. 

Cette rencontre devient le centre autour duquel elle réorganise toute son existence. Peu à peu, l'objet réel de son amour compte presque moins que l'histoire qu'elle construit autour de lui. Le désir agit comme une machine narrative. Il produit des récits, transforme les perceptions, réorganise la réalité. Cette idée est fondamentale chez Millás : les êtres humains vivent souvent davantage dans leurs histoires que dans les faits eux-mêmes.

Madrid comme labyrinthe

Taxi, Lucía parcourt la ville sans relâche. Madrid devient alors bien davantage qu'un décor; se se transforme en territoire mental. Chaque rue peut conduire à la rencontre espérée. Chaque passager devient un signe possible. Chaque trajet semble annoncer un destin. Cette représentation de Madrid fonctionne comme un immense réseau de possibilités où réalité et imagination se croisent continuellement.

L'un des aspects les plus originaux du roman est son dialogue constant avec Turandot. Lucía écoute obsessionnellement Nessun dorma. Elle finit même par se percevoir comme une héroïne d'opéra. Ce glissement est révélateur. L'un des grands thèmes du roman est précisément la tendance humaine à transformer sa propre existence en récit. Lucía refuse d'être un personnage secondaire de sa vie. Elle veut devenir l'héroïne d'une histoire. Cette ambition produit à la fois quelque chose de touchant et d'inquiétant. Plus elle s'identifie à cette fiction lyrique, plus les frontières entre imagination et réalité deviennent incertaines.

Mais Lucía est-elle en train de se libérer ? Est-elle en train de se perdre ? Ou sombre-t-elle dans une obsession dangereuse ? Millás refuse de trancher. Cette ambiguïté constitue l'une des forces du roman.


L'adaptation cinématographique de "Que nadie duerma" (2018) réalisée par Antonio Méndez Esparza en 2023 avec Malena Alterio (Lucía) et Aitana Sánchez-Gijón (Roberta) dans les rôles principaux a bénéficié d'une très bonne réception critique en Espagne.

Plusieurs critiques ont souligné combien l'univers de Juan José Millás— son « absurdo cotidiano », ce mélange de réalisme social, de fantaisie, de délire et de logique psychologique — se prêtait remarquablement au cinéma. La prestation de Malena Alterio a été particulièrement saluée. Elle a obtenu le Goya de la meilleure actrice pour ce rôle, ce qui a donné au film une visibilité considérable.

"Que nadie duerma" s'inscrit dans une série d'adaptations récentes de Millás ...

 

 

Quelques mois auparavant, "No mires a los ojos" (2022) de Félix Viscarret avait adapté "Desde la sombra", avec Paco León 'Damián), Leonor Watling (Lucía), Àlex Brendemühl, María Romanillos. Le critique Javier Ocaña, dans El País, voit dans ces films l'émergence au cinéma d'un « univers Millás » reconnaissable : réalisme urbain, étrangeté quotidienne, humour noir, obsession et dérive psychologique.


"La vida a ratos" (2019)

(La Vie par intermittences) Publié en 2019, "La vida a ratos" est l'un des livres les plus atypiques de la dernière période de Juan José Millás. À première vue, il ne s'agit ni d'un roman traditionnel, ni d'une autobiographie au sens classique, ni d'un simple journal intime. Le livre se présente comme le carnet personnel d'un personnage nommé... Juan José Millás. Mais comme toujours chez l'écrivain espagnol, cette apparente transparence cache un dispositif beaucoup plus complexe.

Après "El mundo" et "La mujer loca", où l'auteur apparaissait déjà comme personnage, Millás pousse ici encore plus loin le brouillage entre auteur réel, narrateur et personnage fictif. Le résultat est un ouvrage profondément personnel, souvent drôle, parfois mélancolique, qui constitue peut-être la meilleure synthèse de son regard sur le monde au seuil de la vieillesse.

La fiction repose sur une idée simple. Le lecteur découvre un journal intime tenu pendant plus de trois ans par un personnage appelé Juan José Millás. Or ce journal n'a pas été écrit pour être publié. Il n'était destiné à personne. Le lecteur devient donc une sorte de voyeur privilégié. Il accède à des pensées censées rester secrètes. Cette situation produit immédiatement un effet particulier : l'impression d'une proximité exceptionnelle avec le narrateur. Mais Millás joue précisément avec cette illusion. Car même lorsqu'un écrivain prétend écrire pour lui-même, peut-il réellement cesser de construire un personnage ? La question traverse tout le livre.

Le matériau de La vida a ratos paraît extrêmement modeste. On y trouve,

- les séances chez la psychanalyste ;

- les promenades dans Madrid ;

- les rencontres avec les amis ;

- les conversations familiales ;

- les inquiétudes de santé ;

- les cours d'écriture ;

- les petites contrariétés du quotidien.

Rien qui ressemble à une intrigue spectaculaire. Et pourtant, comme dans les meilleurs textes de Millás, l'extraordinaire surgit précisément de cette banalité. Un détail aperçu dans la rue, une phrase entendue par hasard., une association d'idées, un rêve, un souvenir, tout peut soudain ouvrir une brèche dans le réel. Le livre démontre ainsi que la réalité quotidienne est déjà pleine de mystères pour qui sait la regarder.

Le personnage Millás, le narrateur de "La vida a ratos" apparait ici particulièrement attachant, drôle, anxieux, hypocondriaque, vulnérable, obsédé par les mots, fasciné par les coïncidences. Mais le « Juan José Millás » du livre est à la fois authentique et inventé. Cette ambiguïté constitue l'un des grands plaisirs de la lecture. Et le narrateur marche, comme dans "Que nadie duerma", la ville de Madrid joue un rôle essentiel et produit sans cesse des situations absurdes, cocasses ou révélatrices. Le promeneur millasien ressemble parfois à un anthropologue perdu dans sa propre société. Cette capacité à découvrir l'étrange au cœur du familier est l'une des grandes constantes de son œuvre.

 

"La vida contada por un sapiens a un neandertal" (2020)

(La Vie racontée par un sapiens à un Néandertalien) Ce livre marque un tournant dans la trajectoire de Juan José Millás. Pour la première fois, il abandonne presque entièrement la fiction romanesque pour dialoguer avec un scientifique, le paléoanthropologue Juan Luis Arsuaga, codirecteur des fouilles du site préhistorique d'Atapuerca, l'un des ensembles archéologiques les plus importants du monde. Mais ce n'est ni un essai scientifique classique ni un ouvrage de vulgarisation ordinaire. Le livre repose sur une invention narrative typiquement millasienne : l'écrivain joue le rôle d'un Néandertalien égaré dans le monde moderne tandis qu'Arsuaga incarne le Sapiens rationnel chargé de lui expliquer ce qu'est l'humanité.

Derrière cette plaisanterie se cache un projet beaucoup plus ambitieux : comprendre ce que signifie être humain. Le Néandertalien comme personnage philosophique. L'idée de départ est simple. Depuis toujours, Millás affirme se sentir légèrement décalé par rapport au monde. Comme les héros de ses romans, il a souvent l'impression de ne pas comprendre les règles implicites de la société. Il transforme alors ce sentiment en fiction intellectuelle : et s'il était en réalité un Néandertalien survivant ? Cette position lui permet de poser les questions les plus élémentaires : Pourquoi vivons-nous ainsi ? Pourquoi travaillons-nous ? Pourquoi fondons-nous des familles ? Pourquoi avons-nous peur de la mort ? Pourquoi désirons-nous ce que nous désirons ? Le Néandertalien devient un étranger qui observe notre civilisation avec étonnement. Et cet étonnement est précisément le moteur de toute l'œuvre de Millás.

Le livre adopte la forme d'un voyage. Millás et Arsuaga visitent des sites archéologiques ;

des musées ; des paysages naturels ; des rues ordinaires ; des supermarchés ; des aires de jeux ; des magasins de jouets. L'une des idées les plus fortes d'Arsuaga est que la préhistoire n'a jamais disparu. Elle est encore partout. Nos comportements, nos peurs, nos désirs, nos instincts et même certains aspects de nos villes portent encore la trace de centaines de milliers d'années d'évolution. Ainsi, le livre ne raconte pas seulement le passé. Il apprend à regarder le présent comme un archéologue.

L'intérêt majeur de l'ouvrage réside dans la rencontre de deux formes de pensée, la paléoanthropologie, la théorie de l'évolution, Millás apporte le doute, l'humour, l'imagination. Le dialogue fonctionne parce qu'aucun des deux ne cherche à dominer l'autre.

La science explique. La littérature complique. La science répond. La littérature reformule les questions. Et comme dans ses romans, Millás s'intéresse aux choses ordinaires. Il ne demande pas seulement comment vivaient les Néandertaliens, mais se demande pourquoi nous achetons des chaussures, pourquoi nous décorons nos maisons, pourquoi nous tombons amoureux, pourquoi nous élevons des enfants, pourquoi nous nous racontons des histoires. Arsuaga montre alors que beaucoup de comportements contemporains possèdent des racines très anciennes. L'évolution n'explique pas tout, mais elle explique davantage que nous ne l'imaginons.

Pourquoi sommes-nous devenus Sapiens plutôt que Néandertaliens ? Qu'est-ce qui nous distingue ? La réponse d'Arsuaga est souvent nuancée. Les différences existent, mais elles sont moins radicales qu'on ne l'a longtemps cru. Le dialogue conduit ainsi à une vision moins triomphaliste de l'humanité.

"La muerte contada por un sapiens a un neandertal" (2022, trad. angl. 2024) ou "La Mort racontée par un sapiens à un Néandertalien" - Face au succès considérable du premier volume, Millás et Arsuaga poursuivent leur dialogue avec un second livre consacré à la question la plus universelle : la mort. L'un des fils conducteurs du livre est ici le vieillissement. Millás apparaît ici comme un homme qui entre dans la vieillesse sans parvenir à s'y reconnaître. Il observe son corps avec le même étonnement que ses personnages de fiction. Comme il le dit à plusieurs reprises, il continue intérieurement à se sentir jeune alors que son organisme lui rappelle constamment le contraire. Cette dissociation entre l'identité intérieure et le corps vieillissant devient l'un des grands thèmes du dialogue. Pourquoi mourons-nous ? Arsuaga aborde la question du point de vue évolutionniste. La science n'est jamais séparée de l'expérience humaine. Chaque théorie renvoie à une inquiétude concrète. Comme dans le premier volume, Millás joue le rôle du candide. Il pousse souvent les raisonnements jusqu'à leurs conséquences extrêmes. L'immortalité constituerait-elle un progrès ? Ou bien la mort est-elle précisément ce qui donne une valeur à la vie ? Le livre ne fournit pas de réponse définitive.

 

"Solo humo" (2023)

(Rien que de la fumée) Publié en 2023, "Solo humo" apparaît comme l'un des romans les plus émouvants et les plus réflexifs du dernier Juan José Millás. À plus de cinquante ans de distance de "Cerbero son las sombras" (1975), l'auteur revient à plusieurs des questions qui ont structuré toute son œuvre : comment connaître ceux qui ont disparu ? Que reste-t-il d'une vie après la mort ? Les récits que nous trouvons dans les livres sont-ils moins réels que nos souvenirs ? Et surtout : sommes-nous faits de faits ou d'histoires ?

Sous l'apparence d'un récit relativement simple, "Solo humo" constitue une méditation sur la filiation, la mémoire et le pouvoir de la littérature. Beaucoup de critiques espagnols ont souligné qu'il s'agit d'un livre où Millás dialogue implicitement avec l'ensemble de son parcours littéraire, comme si les thèmes qui l'avaient accompagné depuis ses débuts revenaient une dernière fois sous une forme plus sereine et plus lumineuse.

Le roman commence le jour où Carlos atteint sa majorité. À dix-huit ans, il reçoit une nouvelle inattendue : son père est mort. Cette annonce possède une particularité essentielle. Carlos n'a pratiquement jamais connu cet homme. Le décès ne lui enlève donc pas un père présent, mais lui retire la possibilité de le connaître un jour. Or cet inconnu lui lègue une maison. Une maison pleine d'objets. Pleine de livres. Pleine de traces. Et, surtout, pleine de questions. Comme dans de nombreux romans de Millás, la disparition devient le point de départ d'une enquête identitaire. Mais cette fois, l'enquête porte moins sur soi-même que sur une figure paternelle absente. 

Le véritable protagoniste du début du roman est presque la maison elle-même. Carlos s'y installe progressivement. Il ouvre les placards, examine les livres, observe les photographies, découvre les habitudes de cet homme qu'il n'a jamais connu. Les objets les plus ordinaires deviennent les vestiges d'une existence désormais inaccessible. La découverte décisive est celle d'un manuscrit laissé par le père. Ce texte raconte une histoire mêlant amour, enfance , amitié, mort, métamorphose, s'agit-il d'une confession ou d'une invention ? Cette interrogation est au cœur du roman.

Nous laissons derrière nous des récits dont personne ne peut savoir avec certitude ce qu'ils contiennent de vrai ou de fictif. L'un des éléments les plus beaux du roman est la présence des contes des Jacob Grimm et Wilhelm Grimm. Dans la maison, Carlos découvre un exemplaire de leurs récits. Cette lecture joue un rôle déterminant. À travers les contes, il comprend progressivement que l'imagination ne s'oppose pas à la réalité. Les récits merveilleux deviennent une clé pour interpréter le monde adulte. Cette idée traverse toute l'œuvre de Millás. Depuis ses premiers romans, il refuse la séparation stricte entre réel et imaginaire. Les contes apparaissent ici comme une école de perception. Le roman va montrer que nous connaissons souvent nos proches de la même manière que nous connaissons les héros des livres : à travers des fragments, des témoignages et des récits. Et l'une des idées les plus profondes du roman est que le véritable héritage n'est pas matériel. Carlos reçoit certes une maison.Mais ce qui transforme réellement sa vie, ce sont les livres. La bibliothèque du père. Le manuscrit retrouvé. Les livres permettent d'établir un dialogue entre les vivants et les morts et l'imagination constitue une manière légitime d'accéder à la vérité. Une œuvre testamentaire ?

"Solo humo", la fumée est une présence qui existe tout en échappant à la saisie. Les êtres humains laissent des traces, des souvenirs, des récits, mais leur réalité profonde demeure insaisissable. Le père disparu du roman est précisément cela : une présence faite de vestiges, de mots et d'imagination.

 

Millás est probablement le plus singulier de cette génération d'écrivains espagnols ...

Il part presque toujours d'une situation banale : un appartement, un bureau, un voisin, un objet quotidien, une relation familiale. Puis quelque chose se dérègle imperceptiblement. Un détail prend une importance excessive, une obsession se développe, une frontière se brouille.

Ses romans ressemblent souvent à des expériences mentales : ils montrent comment la réalité la plus ordinaire peut devenir inquiétante dès lors que notre perception se déplace légèrement. Mais derrière cette étrangeté se cache une interrogation constante sur la condition moderne : qui sommes-nous réellement ? Jusqu'à quel point notre identité est-elle une construction fragile ? Que se passe-t-il lorsque les récits que nous nous racontons sur nous-mêmes commencent à se fissurer ?

C'est pourquoi Juan José Millás apparaît aujourd'hui comme l'un des grands explorateurs littéraires de l'identité contemporaine, occupant dans la littérature espagnole une place comparable à celle qu'ont pu tenir Kafka en Europe centrale ou Paul Auster dans le monde anglo-saxon : celle d'un écrivain capable de révéler l'inquiétante étrangeté cachée dans la vie quotidienne.