Pražské jaro - Bohumil Hrabal (1914-1997), "Trains étroitement surveillés" (1965), "Moi qui ai servi le roi d'Angleterre" (1980), "Une trop bruyante solitude" (1976) - Josef Skvorecky (1924-2012), "Les Lâches", "L'Escadron blindé" (1969) - Ludvík Vaculík (1926-2015), "La Hache" (1966), "La Clef des songes" (1980) - Jiří Menzel (1938-2020), "Trains étroitement surveillés"  - Věra Chytilová (1929-2014), "Les Petites Marguerites" - Milos Forman (1932), ...

Last update: 01/12/2018


Bohumil Hrabal (1914–1997) est l'un des écrivains tchèques les plus déroutants et géniaux du XXᵉ siècle. Mélangeant burlesque, poésie et profondeur existentielle, il parle des petites gens écrasés par l’Histoire, mais aussi de la joie sauvage de survivre...

- La "palabre" comme art : Hrabal capte la verve des bistrots, les monologues des ouvriers et les ragots de quartier, les transformant en symphonies verbales ..

- Ses personnages sont des antihéros, des éboueurs (Une trop bruyante solitude), des serveuses, des ouvriers d’usine, ou comme dans "Moi qui ai servi le roi d’Angleterre", un garçon de café obsédé par la richesse. Derrière leurs excès (alcool, sexe, ambitions ridicules) se cache une quête désespérée de beauté dans un monde absurde.

- Un écrivain censuré, puis célébré : comme Kundera, il fut interdit sous le régime communiste, mais contrairement à lui, il resta en Tchéquie, publiant en samizdat. "Pábení" (bricolage existentiel) : Son style reflète sa survie sous le totalitarisme : apparent désordre, mais résistance par la dérision et l’excès...

- Il a su imaginé des scènes cultes à l’énergie cinématographique, des images inoubliables, un éboueur écrasant des livres pour en faire du papier (Une trop bruyante solitude), un train lancé à toute vitesse à travers la campagne, symbole de l’histoire incontrôlable (Trains étroitement surveillés). Et son œuvre a inspiré des films cultes comme "Les Petites Marguerites" (Věra Chytilová, 1966) ou "Trains étroitement surveillés" (Jiří Menzel, 1966), Oscar du meilleur film étranger.

- Un mysticisme matérialiste, une canette de bière, un chat perdu ou un tas d’ordures deviennent des objets de contemplation métaphysique. Le monde est si beau qu’on devrait en crever» (Vends maison où je ne veux plus vivre). Ses personnages atteignent parfois l’"éveil" bouddhiste dans des situations grotesques (l’employé des chemins de fer qui se fait tatouer les fesses dans Trains...).

- Son suicide, à 82 ans, il se jette de la fenêtre d’un hôpital où il soignait une blessure… comme pour mettre en scène sa propre fin à la manière de ses personnages...


Bohumil Hrabal (1914-1997)

Natif de Brno (Moravie), figure majeure de la littérature tchèque du XXe siècle, Bohumil Hrabal n'exercera jamais le métier en rapport avec sa formation, - il est docteur en droit, mais choisit, dira-t-il, de disposer de sa propre vie à l’encontre de ses dispositions naturelles fondamentales -, et, tout en exerçant "mille métiers" (le monde des brasseries, celui de son beau-père et de sa jeunesse, ouvrier de voie, chef de voie à la gare de Nymburk e 1942 à 1945, agent d’assurance au Fonds professionnel de pension et d’invalidité de Prague en 1946-47, représentant de commerce en articles de droguerie et jouets en 1949, brigadiste aux Fonderies Unies de Kladno, emballeur de vieux papier dans une entreprise de récupération des matières premières à Prague, en 1954-59), s'installe en littérature dès 1939 pour n'être véritablement publié qu'en 1963, à la faveur d'une relative libéralisation du régime tchécoslovaque, mais aussi étant dans l'obligation d'exercer une profession pour ne pas être poursuivi pour "parasitisme social", le voici de devenu écrivain de profession : "Perlička na dně" (Perle au fond de l'eau, 1963), "Pábitelé" (Les Palabreurs, 1964), "Taneční hodiny pro starší a pokročilé" (Cours de danse pour adultes et élèves avancés, 1964), "Ostře sledované vlaky" (Trains étroitement surveillés, 1965), "Inzerát na dům, ve kterém už nechci bydlet" (Vends maison où je ne veux plus vivre, 1965), "Automat Svet" (Self-service Univers, 1967), l'une de ses oeuvres les plus populaires, "Morytáty a legendy" (Histoires et légendes à faire frémir, 1968). Cette première période est un temps de restitution de notes, d'observations, d'explosions d'humeur accumulées depuis deux décennies (on évoque la tradition du brave soldat Chveik et le procédé de la "palabre" (pabeni) qui transcrit les vantardises des gens exclus), restituées sous forme de nouvelles, de reportages constellés d'envolées poétiques ou polémiques, de combinatoires maintes fois remaniées. En 1970, Bohumil Hrabal est une nouvelle fois interdit de publication, et ce n'est qu'après son "autocritique", au début de 1975, que ses livres sont à nouveau publiés, au prix de censures parfois importantes, qu'il accepte, mais laisse diffuser des variantes notamment à l'étranger. C'est pourtant entre 1970 et 1975, que l'on estime qu'il écrira  ses œuvres les plus importantes : la "trilogie de Nymburk" (Postřižiny, La Chevelure sacrifiée, 1976 ; Krasosmutnění, Beau-deuil, 1979, et Harlekýnovy milióny, Les Millions d'Arlequin, 1981), où il évoque son enfance et les êtres aimés, "Městečko, kde se zastavil čas (La Petite Ville où le temps s’arrêta, 1974), "Příliš hlučná samota" (Une trop bruyante solitude, 1976), dans lequel Hanta presse du papier en détruisant des chefs-d'oeuvre, "Něžný barbar" (Tendre Barbare, 1981), dédié à son ami disparu, Vladimír Boudník, "Obsluhoval jsem anglického krále" (Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, 1980), la trajectoire d’un garçon d’hôtel qui se veut conte métaphorique tableau socio-politique de la Bohême du XXe siècle, "Harlekýnovy milióny " (Harlequin's Millions, 1981) qui reconduit les souvenirs de son enfance et notamment de son oncle partagé entre malchances et plaisirs de la vie. Les années 80 et 90 voient Bohumil Hrabal se livrer soit à des commentaires sur son oeuvre soit à commenter l'actualité ("Listopadový uragán", L’Ouragan de Novembre, "Ponorné říčky", Rivières souterraines, "Růžový kavalír", Le Cavalier à la Rose..), pour mourir le 3 février 1997, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, en "tombant" de la fenêtre de l'hôpital de Bulovka où il est soigné... 


"Taneční hodiny pro starší a pokročilé" (Cours de danse pour adultes et élèves avancés, Dancing Lessons for the Advanced in Age, 1964)

Dans cette œuvre brève mais foisonnante, Hrabal adopte un dispositif narratif radical : le texte est constitué d’une seule phrase ininterrompue, un long flux verbal où un vieil homme, ancien témoin des splendeurs disparues de l’empire austro-hongrois, s’adresse à une jeune femme. Ce monologue torrentiel tient à la fois de la confession, du numéro de séduction maladroit et de la performance orale. L’absence de ponctuation forte donne au récit une allure haletante, presque étourdissante, mimant le débordement de la mémoire et l’impossibilité de hiérarchiser les souvenirs.

Ce qui pourrait n’être qu’un bavardage devient sous la plume de Hrabal une véritable poétique du chaos : les anecdotes insignifiantes côtoient les événements historiques, les vantardises viriles se mêlent aux humiliations, les souvenirs érotiques frôlent le grotesque. Le narrateur zigzague sans cesse entre le trivial et le sublime, dans un mouvement de marche et de contremarche qui reflète à la fois la fragilité de la mémoire humaine et l’absurdité d’un monde en mutation.

L’ombre de Louis-Ferdinand Céline plane sur ce texte, notamment dans le rythme syncopé, la langue orale et la vision désabusée de l’existence. Mais Hrabal y ajoute une tonalité propre, faite d’ironie tendre et de compassion pour ses personnages, même les plus ridicules. Le comique et le tragique s’y entremêlent indissolublement, révélant une humanité à la fois dérisoire et profondément touchante.

Au-delà de sa virtuosité formelle, l’œuvre constitue aussi un témoignage implicite sur la chute des grandes illusions idéologiques et politiques du XXe siècle. À travers la parole de ce vieil homme, c’est tout un monde disparu – celui de l’empire austro-hongrois – qui se délite, laissant place à une réalité fragmentée, où les certitudes n’ont plus cours.

La préface de Milan Kundera souligne d’ailleurs cette dimension provocatrice et vivifiante de l’écriture hrabalienne, que résume parfaitement cette formule de l’auteur :

« Un bon livre n'est pas fait pour endormir le lecteur mais pour qu’il saute de son lit et qu’il aille en caleçon taper sur la gueule de l’auteur. »

Ainsi, "Cours de danse pour adultes et élèves avancés" apparaît comme une œuvre à la fois expérimentale et profondément humaine, où la parole débordante devient le miroir d’un siècle chaotique et d’une mémoire incapable de se taire.

 (trad. du tchèque par François Kérel. Préface de Milan Kundera, éditions Gallimard)

 

"Mon plus grand plaisir, en ce temps-là, mademoiselle, c’était de venir admirer les belles filles du côté de l’église comme je vous admire aujourd’hui, non que je sois un fidèle de l’Église, mais là-bas près du presbytère il y avait une boutique et dans cette boutique un nommé Altmann vendait toutes sortes d’articles d’occasion, des machines à coudre, des gramophones américains à double ressort et des extincteurs Minimax, et ledit Altmann avait un violon d’Ingres, il recrutait des belles pour les cafés et les bars de tout l’arrondissement, et ces demoiselles dormaient souvent chez lui dans l’arrière-boutique, ou bien quand arrivait l’été elles montaient la tente dans le jardin et M. le doyen se promenait volontiers le long de la clôture parce que ces mignonnes venaient là avec un gramophone et chantaient et fumaient et se doraient au soleil en costume de bain, quelque chose de splendide, on se serait cru au ciel, on se serait cru au paradis, c’est pour ça que M. le doyen venait volontiers faire sa promenade le long de la clôture, pour passer l’inspection, c’est qu’il avait la guigne avec ses vicaires, un vicaire s’est enfui au Canada avec sa cousine, un autre s’est converti à l’Église tchécoslovaque et le troisième a transgressé le commandement, il a sauté par-dessus la clôture pour rejoindre ces sirènes qui se doraient au soleil et il est tombé amoureux, ce qui fait qu’il s’est brûlé la cervelle à cause de cet amour malheureux, un revolver ou un browning, une arme qui ne porte bonheur à personne, quand j’étais gamin on en a emprunté un pour faire un carton sur une palissade comme Conar Tolnes, ensuite mon frère a démonté le browning et plus moyen de le remonter, pour un peu on se serait brûlé la cervelle de désespoir mais on n’arrivait pas à le remonter, c’est ce qui nous a sauvés, donc je pouvais aller n’importe quand voir ces mignonnes du côté de l’église, j’étais toujours tiré à quatre épingles ces jours-là, avec mon pantalon rayé je passais pour un employé de banque, je m’asseyais sur la douille de l’extincteur comme un diplomate, il faisait du soleil et ces demoiselles étaient allongées en costume de bain sur des couvertures, on se serait cru dans un camp de naturistes, elles étaient six, allongées sur le dos avec les mains sous leurs cheveux bouffants et elles contemplaient tout exprès les nuages pour livrer leurs jolis petits corps aux regards des hommes, moi qui étais sensible comme Mozart et un adepte de la Renaissance européenne, je matais ça comme un crocodile, avec un œil sur M. le doyen dans le jardin du presbytère et l’autre sur ces gambettes croisées à la hauteur du genou, ces demoiselles balançaient les chevilles, c’était le mouvement perpétuel et j’en avais des fourmis dans le dos, parce que, dites-moi, qui s’est jamais trouvé en compagnie de tant de beautés ? seul l’empereur ou le sultan, et moi je racontais à ces filles splendides le beau rêve que j’avais fait, j’avais rêvé d’un boulanger en train d’enfourner le pain, et ça ça signifie qu’on va gagner à la loterie, le malheur c’est que je n’avais pas de billet, évidemment rêver d’une boulangerie c’est l’annonce de plaisirs nocturnes, mais où ça mène ces plaisirs-là ? 

Havlicek et le Christ, ces deux-là ne riaient jamais, tout au contraire, ils pleuraient plutôt, parce que celui qui veut être l’apôtre d’une grande cause ne doit pas faire le mariole, le cerveau d’Havlicek c’était du diamant, même les professeurs y perdaient leur latin, on lui a offert un trône archiépiscopal, mais lui il préférait la justice, un peu de soupe et de café, et travailler pour le peuple et lutter contre l’ignorance, il n’y a que les vicieux pour rêver la nuit qu’ils se roulent dans le fumier, et ça signifie qu’on va se prendre du bon temps, c’est comme de voir un vase de nuit dans son sommeil, ça signifie un avenir sans nuages, bien sûr mes mignonnes, c’est ça la clé, il faut compter sur soi et pas sur ses parents, comme ce Manouch qui se croyait tout permis, parce que son papa était gardien de prison, et qui ne faisait que picoler du matin au soir, ce qui finit toujours par une bagarre, comme sous l’Autriche-Hongrie cette dispute entre sociaux-démocrates, libres-penseurs et cléricaux, les uns s’imaginaient que l’homme descend du singe et que le bon Dieu a pétri Adam avec de la boue et Ève avec les intestins d’Adam, il aurait pu la fabriquer avec de la boue elle aussi, ce qui serait revenu moins cher, mais c’est des blagues tout ça, en ce temps-là le monde était inhabité comme une étoile, mais les gens jacassent comme de jeunes pies et se moquent du tiers comme du quart, moi aussi j’aurais pu jeter mon dévolu sur la fille d’un président du Conseil, mais quand c’est pas possible JésusMarieJoseph, ça fait un sacré gâchis, le prince héritier avait la vérole et il s’est fait refroidir par la Vetchera et elle à son tour par un cocher de fiacre, toutes les filles vous le diront, plutôt se faire enterrer vivantes qu’avoir un bon ami qui boite de la jambe du milieu, mais moi, quand je faisais mon service dans la plus belle armée du monde, voilà que je dis au major, j’ai mal dans la poitrine, monsieur le major, mais lui me répond, moi aussi, mon gars, avec cent mille hommes comme toi on pourrait vaincre la terre entière ! et il m’a mis vingt sur vingt et j’ai été vainqueur, je ne me sentais plus pisser sur les feuilles, mais il me crie holà ! vous avez le temps ! allez donc à la gare avec ma petite femme, sa femme était une beauté, un phénomène comme Marie Zieglerova, une géante comme Marie-Thérèse, et bâtie comme une reine, et elle me demande de but en blanc Vous êtes encore célibataire ? 

elle voulait me donner une pièce de vingt sous pour le déplacement, mais moi j’en ai pas voulu, parce que j’étais un gentleman, ni Havlicek ni le Christ n’auraient accepté cette pièce de vingt sous, on tenait aux apparences en ce temps-là, je portais volontiers monocle et une décoration comme épingle de cravate, une médaille que le grand-père d’un ami avait gagnée à un concours de saut en hauteur pour la société Achilles de Brno, le principal c’était d’avoir du pognon, avec du pognon on pouvait se procurer n’importe quoi, y compris des belles filles, même quand on était bossu, même quand on croulait sous le poids des ans, oui avec de l’argent on pouvait s’acheter une beauté, et la terre continue de tourner dans l’univers et moi, j’ai beau avoir prêté serment à des empereurs et à des présidents de la République, je suis toujours vainqueur, j’ai toujours des mains de magicien comme un chirurgien ou comme un médecin, un cordonnier a toujours les mains délicates, et moi on disait que j’étais un vrai professionnel, Bata en personne m’a envoyé une lettre sur papier timbré pour que je vienne travailler chez lui, pour que je lui remette sa boîte d’aplomb, la baronne Brizova, celle qui venait chez nous pour chercher du lait, me regarde et me dit en baissant les yeux, vous n’êtes pas noble vous aussi ? 

et c’était une femme distinguée, elle avait une gentille petite frimousse, comme les chatons sur les chocolats, sa fille a épousé Just, ce beau gosse de juge qui salait les ivrognes et les voyous, c’est à ce juge-là que Tony Opletal a flanqué une taloche parce qu’il lui avait collé treize mois pour avoir cassé la gueule à Riha pendant un débat scientifique, déjà en son temps le Christ, docteur de tous les peuples, soutien des pauvres, savait que l’homme est enclin aux saloperies et l’instant d’après aux larmes, c’est pour ça qu’il a trouvé en lui cette force et qu’il a soulevé cette poutre sur son dos, pour nous tous, et qu’il l’a portée pendant deux kilomètres jusqu’au Golgotha, roué de coups et tout en sang, les curés n’en sont pas encore revenus, ils préfèrent parler aux gosses de la sainte Trinité, c’est le père qui est son propre fils et le fils est son père et ils communiquent au moyen d’une colombe, des blagues à vous dévisser la cervelle, comme si les curés ne pouvaient pas se contenter de ce qu’ils entendent à confesse, tous ces drames avec les fils illégitimes et les pères naturels, mais les gens n’aiment pas ça, parce que le Christ voulait l’amour du prochain, la discipline, pas l’amour sur un canapé, comme pas mal de rustres se l’imaginent, et ils se trompent, tous ces ramollis du cerveau, mais moi je peux me vanter, moi qui avais toujours une pensée pour Havlicek, et parmi les cordonniers j’étais ingénieur ès pieds humains, il faut soigneusement piquer la chaussure avec du ligneul blanc et les clous ne doivent pas écorcher le talon, moi qui utilisais de la colle de chez Elbet et de la gomme adragante en sabot d’éléphant, mais les imbéciles et les ivrognes règnent sur l’opinion publique, qu’ils essaient donc à soixante-dix ans de faire de la voltige comme feu le président Masaryk ou comme les moines du Tibet qui ont construit une centrale électrique pour éclairer le monastère où ils gardent le Bouddha vivant, ce gentil marmouset, ou comme le professeur Einstein, celui qui a inventé le sous-marin atomique, ou comme les Russes qui font des expériences en vol autour du monde avec un moteur à réaction et qui volent si vite qu’ils doivent freiner avant d’avoir décollé, ce qui a fait dire à un tire-au-flanc que le temps n’est pas loin où pendant un voyage autour du monde le pilote d’un de ces réacteurs pourra voir sa queue, ou bien on montera dans un de ces aéroplanes et il faudra tout de suite en redescendre, on voyagera tellement vite qu’il vaudra mieux rester chez soi sur son cul, au fond rien n’a changé, le principal c’est toujours de ne pas loger dans une étable et d’offrir des bouquets aux jolies filles, notre curé ne pouvait pas pisser et le docteur Karafiat lui dit, je vous avais pourtant prévenu, rien que du maigre, ni viande ni vin, une bonne femme avait mangé une saucisse après son accouchement et le docteur l’a houspillée, vous avez mangé trop de pommes ou quoi ? 

et il a tiré les oreilles au mari, on ne montre pas une saucisse à une femme six semaines après ses couches, et il lui a donné un lavement, au mari, mais moi, le jour où je suis allé voir le docteur Karafiat à cause d’un ver solitaire, il m’a tout de suite mis au régime et m’a prescrit un bain de siège dans du lait, un autre m’aurait flanqué dehors, mais le docteur Karafiat m’a dit, je vois tout de suite que vous êtes plein de tempérament, donc vous n’êtes pas mûr pour la sainte institution du mariage, justement il y avait une fête foraine sur la place ce jour-là et une bonne femme mangeait une saucisse de foie et voilà que le chien du docteur lui saute dessus et lui arrache la saucisse de la bouche avec un morceau de lèvre, il a fallu que le docteur lui rachète une saucisse et lui recouse la lèvre parce qu’elle était venue le trouver en pleurs, on était galant avec les dames en ce temps-là, comme m’a dit un professeur, on ne savait pas apprécier l’Autriche-Hongrie, on ne savait pas apprécier les bordels, les gars de chez nous avaient de l’énergie à revendre et le trop-plein les rendait nerveux, Grulesek battait sa femme avec des matous, c’est comme ça qu’on appelait ces grosses chaînes qui servaient à arrimer le bois sur les chars, Kir l’avocat, celui qui a servi d’intermédiaire pour la vente de notre maison et qui s’est fait construire une villa en face du palais de justice, avec des jets d’eau, des palmiers, une colonne de marbre et une Ève toute nue et le globe terrestre à ses pieds et un parterre de roses autour, eh bien ! cet avocat s’est brûlé la cervelle parce que sa femme lui préférait un petit étudiant pauvre, comme dans une opérette, les femmes des riches sont toujours très romantiques, elles me faisaient de ces propositions, j’en avais des furoncles, bien sûr que je pourrais encore vous faire des chaussures, mes mignonnes, je me mettrai sur les yeux des verres grossissants et je commencerai par les escarpins, modèle KB, piqûres fantaisie, doublure blanche et première blanche, taille quatre et modèle Derby-Parizer, une paire de bottines à bouts blancs et talons vernis de deux centimètres, œillets en nickel et crochets en celluloïd, pointes et vis en cuivre, pour que la semelle tienne bon, ensuite je vous ferai à chacune, pour que vous les gardiez en réserve, une paire de chaussures pour l’automne et une paire pour l’hiver, l’intérieur sera doublé d’agneau rouge ou jaune, au choix, et il vous faut encore une paire de chaussures de montagne et une paire toute simple pour la promenade, avec des bouts rouges et une doublure blanche, ou des bottines en chevreau verni vert avec la tige haute comme ça, j’irai exprès à Vienne, aux établissements Salamandre, le centre mondial de la chaussure, les établissements Salamandre occupent un immeuble de cinq étages, c’est là que j’irai pour acheter du Maitzen, ce vernis doux et fin comme un visage de jeune fille, les établissements Salamandre, le centre mondial de la chaussure, avaient une salamandre pour enseigne, et les établissements Mercedes un petit singe, et dans la vitrine il y avait des chaussures sorties des mains de magiciens, la couleur des lumières changeait à chaque étage, un jour en plein hiver, monté sur son poulain, le comte Zelikowski, un homme connu pour sa brutalité, fait irruption sur le terrain d’exercice comme un chasseur à réaction, il avait du givre plein les moustaches, le cheval du givre plein la crinière, et une femme vient me demander si je sais dans quel régiment est son fils, elle lui avait apporté des brioches, mais le comte Zelikowski se met à hurler, ne discute pas avec des femmes, fils de pute ! et il me donne un coup de cravache et il renverse la bonne femme et lui passe sur le corps avec son poulain par vingt degrés de gel, j’étais de garde, j’avais vingt et un ans et de l’énergie de quoi éclairer Prague pendant toute une semaine, aujourd’hui encore j’en ai des fourmis dans le dos quand je vois un beau corps de femme, ce gage du bonheur conjugal, ce jour-là les Sokols m’avaient frisé les cheveux au fer et m’avaient prêté un costume de gymnaste, la prairie était pleine de Sokols, les arbres étaient pavoisés et moi ça m’allait comme à un président de la République, une rangée de chevaux blancs par-devant et une rangée d’alezans par-derrière, même que deux belles filles s’étaient déchiré leur corsage à cause de moi, mais moi j’avais lu les écrits de M. Batista où il est dit que l’homme pour qui rien n’est sacré tombe facilement dans le péché et que certaines femmes sont portées sur l’amour et d’autres sur l’argent, d’autres encore sur les deux à la fois, quelques-unes sur la débauche, d’autres sur leurs lubies, d’autres encore sur les artistes, bien sûr le mariage ça doit être comme le souhaitait maître Jan Hus, ma fille, ne tends pas la jambe à un jeune homme avant de savoir à qui tu as affaire, la meilleure chose c’est de s’en tenir à la parole donnée, c’est pourquoi les hindous ont un taureau dans leur église et le vénèrent comme un Dieu, ..."


"Vends maison où je ne veux plus vivre" (Prodám dům, ve kterém už nechci bydlet), Bohumil Hrabal (1965) -

Un recueil de nouvelles, typique du style Hrabalien, mêlant autobiographie déguisée, absurdité tchèque et poésie du quotidien. Écrit en 1965, publié en samizdat (clandestinement) sous le communisme, puis officiellement en 1969. Et inspiré par la vie de Hrabal : il vivait alors dans une maisonnette de campagne à Kersko, entouré de marginaux et d’ivrognes, loin de Prague. Hrabal transforme des situations banales (une dispute de voisinage, un enterrement) en fables existentielles ...

Dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, "Vends maison où je ne veux plus vivre", un homme (alter ego de Hrabal) annonce vouloir vendre sa maison, excédé par les tracas du quotidien et symbole d’enfermement physique et mental. Un monologue intérieur au cours duquel le narrateur expose avec verve et humour ses raisons de vouloir quitter sa maison de campagne à Kersko. Le récit se présente comme une annonce immobilière détournée, transformée en pamphlet existentiel. Le narrateur énumère les défauts de la maison avec une exagération comique, tout en décrivant son mode de vie marginal. Le texte s'ouvre sur une déclaration tonitruante : "Je vends cette maison parce que je n'en peux plus". Le ton est donné - c'est moins une vraie annonce qu'un prétexte pour raconter une vie. Une modeste maison de campagne, mal isolée ("les courants d'hiver dessinent des fantômes sur les murs"), avec un jardin en friche où "les mauvaises herbes dansent mieux que moi", un poêle capricieux qui fume comme un vieil ivrogne et des voisins envahissants. Le narrateur se plaint des voisins qui viennent toujours emprunter des outils et restent boire sa bière, la vieille Mme Novakova qui espionne par la fenêtre et critique son mode de vie. Et des souvenirs encombrants : chaque pièce garde la mémoire d'échecs amoureux, le lit où il a trop rêvé au lieu de vivre, la table de la cuisine tachée de vin et de projets abandonnés. Et des rituels absurdes : ses matinées à regarder les chats se battre dans le jardin, ses après-midi à compter les trains qui passent au loin; ses soirées à dialoguer avec les bouteilles vides. La nouvelle culmine quand le narrateur, dans un élan lyrique, décrit finalement pourquoi il ne pourra jamais vraiment vendre cette maison : elle est devenue le miroir de son âme, avec "ses fissures et ses mousses, belles comme des rides de vieille amante". Mais si quelqu'un veut vraiment l'acheter, je suis là, devant la fenêtre, à attendre avec une bouteille ouverte et toutes mes histoires prêtes ..

Dans « Les Anges », des ouvriers boivent dans un bar et discutent de la mort, des femmes et du sens de la vie, avec une scène culte, un ivrogne tombe du toit en réparant une antenne, mais qui survit miraculeusement. La grâce au milieu de la vulgarité, inspiré du baroque tchèque (Hrabal admirait saint Jean Népomucène). - Dans « Le Miracle », un homme achète un poisson rouge pour égayer sa vie monotone, mais le poisson meurt. Il organise alors des funérailles grandioses, invitant tout le village. - Dans « La Leçon de danse », un couple âgé tente d’apprendre le rock’n’roll pour "rester jeune", avec des résultats désastreux.  - « Automne à Kersko », une description lyrique de la nature autour de la maison de Hrabal, où les animaux (chats, hérissons) semblent plus sages que les humains... 



"Ostře sledované vlaky" (Trains étroitement surveillés, Closely Observed Trains, 1965)

"Trains étroitement surveillés" est l’un des récits les plus célèbres de Bohumil Hrabal, où se mêlent avec une subtilité remarquable trivialité du quotidien, humour irrévérencieux et tragédie historique.

L’action se déroule dans une modeste gare de Bohême durant l’occupation nazie, microcosme à la fois dérisoire et révélateur d’un monde en guerre. Le jeune Miloš Hrma, stagiaire maladroit et inexpérimenté, y fait ses premiers pas d’adulte. Traumatisé par un échec amoureux, il en vient à tenter de se suicider, geste à la fois pathétique et révélateur de son profond désarroi face à la vie et à sa propre virilité.

Autour de lui gravite une galerie de personnages hauts en couleur, typiques de l’univers de Hrabal. Parmi eux, l’adjoint du chef de gare, personnage fantasque et irrévérencieux, qui transforme une nuit de service en une scène burlesque devenue célèbre : il recouvre de tampons administratifs le corps d’une jeune télégraphiste, détournant ainsi la rigidité bureaucratique en jeu érotique absurde.

Mais derrière ces épisodes cocasses se dessine une réalité autrement plus grave. La gare, point de passage stratégique, devient un lieu discret de résistance. Peu à peu, Miloš, d’abord préoccupé par ses tourments personnels, se trouve confronté aux enjeux collectifs et au poids de l’Histoire. Dans un renversement poignant, il accède à une forme d’héroïsme inattendue, où se mêlent courage, sacrifice et quête de sens.

Hrabal excelle ici à juxtaposer le trivial et le tragique, faisant coexister la légèreté presque insolente de certaines scènes avec la gravité de la lutte contre l’occupant. Ce contraste confère au récit une force singulière, où l’initiation intime du héros rejoint le destin collectif d’un peuple. (Traduction du tchèque par François Kérel, éditions Gallimard). 

Le texte a été adapté au cinéma par Jiří Menzel dans un film sorti en 1966, récompensé par l’Oscar du meilleur film étranger, contribuant largement à la renommée internationale de Hrabal.

 

"- on dirait qu'on s'amuse bien, ici, fit le nouveau venu.

- N'est-ce-pas? dis-je, et je continuai d'avaler mon potage et M. Hubicka avait toujours les pieds sur la table du télégraphe et continuait d'examiner le ciel.

- Savez-vous qui je suis? s'enquit le nouveau venu.

- Oui, dis-je. Vous êtes venu chercher le récépissé, vous venez rapport aux bestiaux.

- Ca se peut, dit le nouveau venu. Où est le chef de gare?

- Dans le pigeonnier, dis-je.

Le nouveau venu fit un beau vacarme.

- Il est ici, celui-là! Alors, savez-vous qui je suis? demanda-t-il encore une fois. Je suis le chef de district Slusny!

Cette fois, je savais. J'avais entendu les chefs de gare, sous-chefs et contrôleurs qui tremblaient de tous leurs membres rien qu'en parlant du chef de district Slusny. Je me levai d'un bond et, la gamelle avec la cuillère dans une main, je saluai de l'autre et annonçai:

- Le stagiaire Milos Hrma est à son poste.

- Lâchez cette gamelle! hurla le chef de district, et il donna un coup de poing dans la gamelle bleue qui tomba sur le plancher et le chef district la poussa violemment du pied et la gamelle roula sous l'armoire avec un bruit de ferraille. J'étais debout et je saluais, mais M. Hubicka était toujours assis sur sa chaise et avait toujours les jambes allongées devant lui, avec les pieds posés sur la table du télégraphe, comme s'il était paralysé par la peur devant le chef de district. Le chef de gare passa devant la fenêtre et pénétra dans le bureau; comme il était, il venait du colombier, nu-tête, et voilà qu'il saluait et annonçait sa gare.

- Repos, dit doucement le chef de district, puis il examina attentivement la vieille vareuse réglementaire du chef de gare, couverte de fiente de pigeon, son regard s'attarda avec délice sur l'unique bouton, il fit le tour du chef de gare et contempla ses pantalons souillés.

- Je pensais... dit le chef de gare.

- Parce qu'il pense aussi? me demanda doucement le chef de district.

- Oui, dis-je.

- Oui? s'étonna le chef de district. Et savez-vous que j'ai proposé que cet adjoint de première classe soit promu inspecteur?

Je haussai les épaules.

- Alors, vous vouliez devenir inspecteur? demanda-t-il, tandis qu'une plume voltigeait au-dessus de la tête du chef de gare.

- Oui, soupira le chef de gare, et la plume reprit de la hauteur et se mit à monter et à descendre au-dessus de son front.

- Et vous n'avez pas envie d'aller garder les oies?

- Non, soupira le chef de gare, et la plume se dressa comme un point d'interrogation blanc.

- On en reparlera à Hradec. En tout cas, pour une jolie gare c'est une jolie gare! hurla le chef de district, et d'un seul geste il balaya de la table les bottines du sous-chef. Savez-vous qui est dans la draisine? La commission qui vient enquêter sur place pour déterminer si la conduite de ce monsieur justifie une action en justice pour attentat à la pudeur, ou si nous nous contenterons d'une action disciplinaire! Et il désignait M. Hubicka.

Le chef de gare ouvrit la porte de son bureau, montra le beau tapis persan à fleurs rouges et bleues, le bureau en acajou, le palmier aux palmes ouvertes comme un parapluie, la petite table et les tabourets de fumoir turc, mais le chef de district hocha la tête.

- Tel patron, telle boutique, dit-il..."

 

L'adaptation cinématographique a été réalisée par Jiří Menzel (1938) en 1966, film que l'on rattachera à cette Nouvelle Vague tchèque qui s'épanouit au milieu des années 1960 et décennie de l'éclosion de Věra Chytilová (1966, "Sedmikrásky", Les Petites Marguerites), Miloš Forman (1963, "Černý Petr", L'As de Pique), Ivan Passer (1965, Intimni osvetleni), Jan Němec (1964, Démanty noci), pour sombrer en août 1968 lorsque les chars soviétiques envahissent Prague...

En 1969, Jiří Menzel  réalisera "Skrivánci na niti" (Alouettes, le fil à la patte), inspiré de Bohumil Hrabal et qui conte l'histoire de "privilégiés" (médecin, philosophe, saxophoniste...) envoyés par le régime communiste dans une décharge de ferraille pour réhabilitation politique: le film sera interdit de diffusion et ne sortira qu'en 1990.

 

"Postřižiny" (La Chevelure sacrifiée, Cutting It Short, 1976)

Un coin du passé revit ici par la grâce de l'amour et de la mémoire. La voix de Maryška - la narratrice qui est aussi la mère de Hrabal - nous restitue une petite ville de Bohême, Nymburk, du début des années vingt et la brasserie voisine, la malterie, le germoir, la cour où l'on grille le malt et où on goudronne les tonneaux. C'est, dans un propos lyrique, cocasse, débridé, une plongée dans l'immédiat des sensations, des odeurs et des bruits. Cette histoire est aussi celle du couple que forment Maryška et Francin, image de la propre famille de Hrabal : la jeune femme débordant de santé, fantasque, gloutonne, ne résistant jamais aux cochonnailles et à la bière, aux côtés d'un homme certes amoureux, mais délicat, timoré, soucieux de bienséance. (traduction du tchèque par Claudia Ancelot, éditions Gallimard). Jiří Menzel en réalise une adaptation cinématographique en 1980 avec Magda Vášáryová. 


"Příliš hlučná samota" (Une trop bruyante solitude, Too Loud a Solitude, 1976)

« Příliš hlučná samota » est l’un des textes les plus puissants et singuliers de Bohumil Hrabal.

Construit comme un long soliloque, ce court roman donne voix à Hanta, un vieil ouvrier chargé depuis trente-cinq ans de détruire des livres dans une usine de recyclage. Derrière cette situation apparemment banale se dessine une parabole saisissante : celle de la destruction silencieuse de la culture sous un régime autoritaire, en écho à la normalisation politique qui s’impose en Tchécoslovaquie dans les années 1970. Mais l’œuvre dépasse largement le contexte historique pour devenir une méditation universelle sur la fragilité du savoir, de la mémoire et de la transmission.

Hanta, figure à la fois humble et tragique, passe ses journées à pilonner des ouvrages promis à l’oubli. Pourtant, loin de se résigner, il détourne cette tâche absurde en une mission presque sacrée : sauver ce qui peut l’être. Entre deux chopes de bière et ses errances dans les rues de Prague, il lit clandestinement ces livres interdits, s’en imprègne et s’en nourrit. Peu à peu, il se constitue une culture immense, acquise « presque malgré lui », faite de fragments de philosophie, de poésie et de pensée.

Dans un geste à la fois dérisoire et profondément poétique, il transforme les livres détruits en objets d’art : les pages broyées deviennent des balles de papier qu’il compose avec soin, y intégrant parfois des œuvres sauvées in extremis. Ce recyclage devient une forme de résistance intime, une manière de faire renaître la beauté là où tout semble voué à disparaître.

Mais cette entreprise est vouée à l’isolement. À mesure que le monde autour de lui se modernise et rationalise la destruction, Hanta se retrouve marginalisé, enfermé dans son univers de papier et de souvenirs. Son monologue, à la fois érudit, halluciné et profondément mélancolique, oscille entre humour noir et méditation existentielle.

Par sa brièveté et son intensité, le roman s’impose comme une œuvre majeure, qui contribua à relancer l’intérêt du public pour Hrabal. Il demeure aujourd’hui une réflexion poignante sur la place de la culture dans des sociétés soumises à la contrainte, mais aussi sur la dignité fragile de ceux qui tentent, à leur échelle, de lui survivre.

Le texte a connu plusieurs adaptations, notamment une version cinématographique réalisée par Vera Caïs en 2011, avec Philippe Noiret, Jean-Claude Dreyfus et Chantal Neuwirth.

 

"Voilà trente-cinq ans que je travaille dans le vieux papier, et c'est toute ma love story. Voilà trente-cinq ans que je presse des livres et du vieux papier, trente-cinq ans que, lentement, je m'encrasse de lettres, si bien que je ressemble aux encyclopédies dont pendant tout ce tempsj'ai bien comprimé trois tonnes; je suis une cruche pleine d'eau vive et d'eau morte, je n'ai qu'à me baisser un peu pour qu'un flot de belles pensées se mette à couler de moi; instruit malgré moi, je ne sais même pas distinguer les idées qui sont miennes de celles que j'ai lues. C'est ainsi que, pendant ces trente-cinq années, je me suis branché au monde qui m'entoure : car moi, lorsque je lis, je ne lis pas vraiment, je ramasse du bec une belle phrase et je la suce comme un bonbon, je la sirote comme un petit verre de liqueur jusqu'à ce que l'idée se dissolve en moi comme l'alcool; elle s'infiltre si lentement qu'elle n'imbibe pas seulement mon cerveau et mon coeur, elle pulse cahin-caha jusqu'aux racines de mes veines, jusqu'aux radicelles des capillaires. Et c'est comme ça qu'en un seul mois je compresse bien deux tonnes de livres, mais pour trouver la force de faire mon travail, ce travail béni de Dieu, j'ai bu tant de bière pendant ces trente-cinq ans qu'on pourrait en remplir une piscine olympique, tout un parc de bacs à carpes de Noël. Ainsi, bien malgré moi, je suis devenu sage : je découvre maintenant que mon cerveau est fait d'idées. Ma tête dont les cheveux se sont tous consumés, c'est la caverne d'Ali Baba, et je sais qu'ils devaient être encore plus beaux, les temps où toute pensée n'était inscrite que dans la mémoire des hommes. En ces temps-là, pour compresser des livres, il aurait fallu presser des têtes humaines; mais même cela n'aurait servi à rien, parce que les véritables pensées viennent de l'extérieur, elles sont là, posées près de vous comme une gamelle de nouilles, et tous les Konias, tous les inquisiteurs du monde brûlent vainement les livres : quand ces livres ont consigné quelque chose de valable, on entend encore leur rire silencieux au milieu des flammes, parce qu'un vrai livre renvoie toujours ailleurs, hors de lui-même. J'ai acheté une toute petite calculatrice, un petit multiplicateur-extracteur de racines, cette petite machine de la taille d'un porte-feuille, et, après m'être redonné courage, j'ai fait sauter l'arrière avec un tournevis et j'ai frémi de joie, car j'ai eu la satisfaction d'y trouver  une minuscule plaquette, pas plus grande qu'un timbre-poste, pas plus épaisse que dix pages de livres, et puis rien d'autre que de l'air chargé de variations mathématiques. Quand mes yeux se posent sur un vrai livre et que j'en supprime les mots imprimés, il ne reste plus que des pensées immatérielles qui voltigent dans l'air et reposent sur de l'air, c'est l'air qui les nourrit, c'est à l'air qu'elles retournent, parce que tout est air à la fin, de même que dans la sainte hostie il y a du sang sans y en avoir. Voilà trente-cinq ans que j'emballe des livres et du vieux papier et je vis dans un pays qui sait lire et écrire depuis quinze générations; j'habite un ancien royaume où c'est depuis toujours l'usage et la folie de s'entasser patiemment dans la tête images et pensées porteuses de joies inexprimables et de douleurs plus fortes encore, je vis au milieu de gens prêts à donner jusqu'à leur vie pour un paquet d'idées bien ficelées.

Et maintenant, tout cela se répète en moi; voilà trente-cinq ans que j'appuie sur les boutons vert et rouge de ma presse, mais aussi trente-cinq ans que je bois des litres de bière, pas pour boire - j'ai la terreur des ivrognes -, mais pour aider la pensée, pour mieux pénétrer au cœur même des textes, parce que lorsque je lis, ce n'est pas pour m'amuser ou faire passer le temps ou encore pour mieux m'endormir; moi qui vis dans un pays où, depuis quinze générations, on sait lire et écrire, je bois pour que le lire m'empêche à jamais de dormir, pour que le lire me fasse attraper la tremblote, car je pense avec Hegel qu'un homme noble de cœur n'est pas forcément gentilhomme ni un criminel assassin.

Si je savais écrire, moi, j'écrirais un livre sur les plus grands malheurs et les plus grands bonheurs des hommes. Par les livres et des livres, j'ai appris que les deux ne sont pas humains et qu'un homme qui pense ne l'est pas davantage, non qu'il ne le veuille, mais parce que cela va contre le sens commun. Sous mes mains, dans ma presse mécanique, s'éteignent des livres rares, et ce flux je ne peux l'empêcher. Je ne suis guère plus qu'un tendre boucher. Les livres m'ont enseigné le goût et le bonheur du ravage, j'adore les pluies qui tombent en trombes et les équipes de démolition, je reste debout des heures durant à regarder les pyro-techniciens faire sauter des blocs entiers de maisons, toute une rue, comme s'íls pompaient de gigantesques pneus, je ne peux me rassasier de cette première seconde qui soulève toutes les briques, les pierres, les poutres... puis vient l'instant où les maisons s'effondrent, silencieuses, comme des vêtements, comme un paquebot qui s'affaisse brusquement dans l'océan après l'explosion des chaudières. Je me tiens là dans un nuage de poussière et dans la musique des craquements, et je pense aux profondeurs des caves où je travaille, à ma presse sur laquelle, depuis trente-cinq ans, je besogne à la lueur des ampoules électriques...." 


"Obsluhoval jsem anglického krále" (Moi qui ai servi le roi d'Angleterre, I Served the King of England, 1980)

« Obsluhoval jsem anglického krále » (Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, I Served the King of England, 1980) est l’un des romans les plus emblématiques de Bohumil Hrabal, où s’exprime pleinement son humour à la fois féroce, baroque et profondément humain.

Ce long monologue retrace, des années 1920 jusqu’aux purges staliniennes, l’ascension irrésistible puis la chute d’un jeune garçon de café tchèque. Né bâtard, de petite taille et animé d’une ambition démesurée au regard de ses complexes, le narrateur, Jan Dítě, raconte avec une candeur troublante et un amoralisme déroutant son parcours hors du commun.

De simple groom dans un hôtel, il gravit progressivement les échelons du monde de la restauration, passant d’établissement en établissement avec une détermination presque naïve. À force d’opportunisme et d’acharnement, il devient millionnaire à une époque charnière où la Tchécoslovaquie bascule de l’occupation nazie à la domination communiste.

Au sommet de sa réussite, alors que le pays est sous contrôle allemand, Jan tombe amoureux d’une monitrice d’éducation physique allemande. Cette relation le conduit à être considéré comme collaborateur. Son existence oscille alors entre contradictions et paradoxes : résistant malgré lui, puis prisonnier par choix, il traverse les bouleversements de l’Histoire sans jamais vraiment les maîtriser.

Mais malgré la richesse accumulée, un vide persiste. Derrière la réussite matérielle se cache une quête plus profonde : celle de la reconnaissance sociale et du sens de l’existence. Une question demeure en filigrane : que faut-il réellement accomplir pour être reconnu et accompli ?

Après le coup d’État communiste de 1948, sa trajectoire s’effondre : Jan se retrouve interné dans un camp destiné aux anciens riches, symbole cruel de sa déchéance. Le roman devient alors une méditation sur la grandeur et la décadence, sur l’illusion de la réussite et la fragilité des destins individuels face à l’Histoire.

En moins de deux cents pages, Hrabal aborde avec subtilité des thèmes complexes : la collaboration, la guerre, l’avènement du régime communiste ou encore l’internement en camps de travail. Pourtant, il conserve en toute circonstance un ton singulier, mêlant flegme subversif et burlesque, s’accrochant à deux constantes : le rire et le désir.

Le roman a été adapté au cinéma par Jiří Menzel, dans un film sorti en France le 7 mai 2008.  

"1. Un verre de grenadine - Suivez attentivement ce que je vais vous raconter.

J’étais à peine arrivé à l’hôtel « À la Ville dorée de Prague » que le patron me prit à part pour me dire, en me tirant l’oreille gauche : « Maintenant que tu es groom chez nous, rappelle-toi bien ceci : tu n’as rien vu, rien entendu ! Répète ! » Je répondis donc que dans son établissement, je n’avais en effet rien vu ni rien entendu. Mais le patron de poursuivre, en me tirant l’oreille droite : « Or rappelle-toi aussi que tu dois tout voir et tout entendre ! Répète ! » Je répétai donc, interloqué, que désormais je verrais tout et entendrais tout. Voilà comment j’avais débuté. Tous les matins à six heures, nous étions rassemblés dans la salle de restaurant pour une sorte de revue des troupes, le maître d’hôtel et les garçons alignés d’un côté du tapis et moi tout au bout, aussi petit qu’il sied à un groom, de l’autre côté du tapis se tenaient les cuisiniers, les femmes de chambre, les filles de l’office et de la plonge, l’hôtelier passait lentement au milieu pour vérifier que les plastrons et cols de chemise étaient impeccables et les fracs sans tache, tous les boutons recousus et les chaussures bien cirées, puis il se penchait en avant pour s’assurer à l’odorat que nous avions pris un bain de pieds, après quoi il disait : « Bonjour messieurs, bonjour mesdames…» Ensuite on n’avait plus le droit de bavarder, les garçons m’apprenaient à enrouler couteau et fourchette dans la serviette pour mettre le couvert, je nettoyais les cendriers, tous les jours je devais nettoyer aussi le panier métallique des saucisses chaudes qu’il m’appartenait désormais de porter à la gare, c’est mon prédécesseur qui m’avait montré comment faire, il n’était plus groom puisqu’il commençait déjà à servir dans la salle – oh celui-là, qu’est-ce qu’il a pu supplier qu’on le laissât encore porter ses saucisses ! Au point que cela me parut bizarre, mais je ne fus pas long à comprendre et, depuis, je n’aurais abandonné pour rien au monde ma place de vendeur de saucisses chaudes sur les quais de la gare. 

C’est qu’il m’arrivait plusieurs fois par jour de remettre une paire de saucisses – coûtant une couronne quatre-vingts avec le petit pain – à un voyageur qui n’avait qu’un billet de vingt couronnes, alors je faisais toujours comme si je n’avais pas de monnaie même quand j’en avais plein les poches, je continuais donc à vendre jusqu’à ce que le voyageur fut obligé de sauter dans le train, il bousculait tout le monde pour se frayer le passage vers la fenêtre et, de là, il tendait la main vers moi, alors je posais d’abord mon panier puis j’agitais les pièces de monnaie qui faisaient un bruit de crécelle au fond de ma poche, mais le voyageur me criait de garder la monnaie et de lui rendre surtout les billets, alors je fouillais lentement dans mon portefeuille et déjà le chef de gare donnait un coup de sifflet, alors je sortais posément les billets et déjà le convoi s’ébranlait, alors je me mettais à courir à côté du train qui déjà prenait de la vitesse, je levais la main et les billets de banque effleuraient presque les doigts tendus vers moi, certains voyageurs se penchaient tellement qu’à coup sûr, quelqu’un dans le compartiment devait les retenir par les jambes, l’un d’eux avait une fois frôlé de la tête l’auvent du quai et un autre le poteau du sémaphore, mais déjà les doigts s’éloignaient de plus en plus vite et je m’arrêtais essoufflé, les billets de banque au bout de mon bras tendu, maintenant ils étaient à moi car rarement un voyageur revenait pour réclamer son dû, si bien que je commençais à me faire pas mal d’argent, à la fin du mois cela représentait déjà quelques centaines et je finis bientôt par avoir mon premier billet de mille, n’empêche qu’à six heures du matin et le soir avant le coucher, le patron venait contrôler que je me lavais bien les pieds et il fallait que je sois au lit au plus tard à minuit. Je commençais aussi à ne rien entendre bien qu’en entendant tout, à ne rien voir bien qu’en voyant tout ce qui se passait autour de moi, je voyais surtout cet ordre et cette discipline, ce patron satisfait quand il nous croyait en bisbille les uns avec les autres – pensez-vous, la caissière aller au cinéma avec l’un des serveurs, c’était le renvoi assuré –, je commençais aussi à connaître les clients de cette table du fond près de la cuisine, la table des habitués, tous les jours je devais laver les verres des habitués, chacun avait son numéro et un signe distinctif, le verre à tête de cerf, le verre aux violettes, le verre aux maisonnettes, verres carrés, verres ventrus et la chope de grès marquée H B en provenance directe de Munich, cette compagnie d’habitués venait tous les soirs, le notaire, le chef de gare et le président du tribunal, le vétérinaire, le directeur de l’école de musique et l’industriel Jina, je les aidais tous à enlever leur manteau, et en apportant la bière, il me fallait déposer sans faute chaque verre exactement devant son propriétaire, souvent je m’étonnais que des gens riches trouvent amusant de bavarder toute la soirée de choses aussi peu intéressantes que, par exemple, la passerelle à la sortie de la ville et le peuplier qui, paraît-il, aurait poussé à cet endroit trente ans plus tôt – et voilà que c’était parti : l’un disait que la passerelle n’existait pas du temps du fameux peuplier, un autre de répliquer aussitôt que le peuplier n’avait jamais existé et qu’en fait de passerelle, on n’avait connu jadis que des planches munies d’un garde-fou… ils pouvaient tenir longtemps ainsi, à siroter leur bière et à discourir sur le même sujet en faisant semblant de se disputer haut et fort, ce soir-là ils étaient d’ailleurs à deux doigts de s’invectiver pour de bon, à un bout de table ça criait qu’il y avait eu seulement la passerelle et pas de peuplier, de l’autre côté on hurlait le contraire mais ils finirent par se rasseoir et tout rentra dans l’ordre, chaque fois qu’ils criaient c’était surtout pour mieux déguster leur bière, d’ailleurs la fois suivante ils s’étaient querellés à propos de la meilleure bière de Bohême, pour l’un c’était celle de Protivin, pour l’autre celle de Vodnany, le troisième ne jurait que par la Pilsen, le quatrième par la Nymburk, la Krusovice, et ainsi de suite, à nouveau les cris fusaient de toute part mais en réalité ils s’aimaient bien les uns les autres, ils ne criaient que pour se remuer un peu, pour tuer le temps de la soirée… 

"Puis au moment où j’apportais la bière au chef de gare, je le vis se pencher en avant pour raconter, sur un ton de confidence, qu’on avait vu le vétérinaire chez les filles à l’Eden, qu’il était monté jeudi avec Jarmilka. Or le directeur d’école était en train de chuchoter de son côté qu’on l’y avait effectivement vu, le vétérinaire, mais le mercredi et qu’il était monté avec Vlasta. Et c’était reparti pour consacrer toute la soirée aux filles de l’Eden, à ceux qui y auraient été vus ou qui n’y auraient pas été, et moi qui entendais leurs bavardages, je m’en fichais pas mal du peuplier et de la passerelle à la sortie de la ville, de la bière de Pilsen autant que de celle de Branik, tout ce que je voulais entendre et voir, c’était de voir et d’entendre comment ça se passait là-bas à l’Éden. D’après mes calculs, l’argent que j’avais mis de côté grâce à la vente des saucisses chaudes à la gare me donnait d’ores et déjà de quoi oser faire un tour à l’Éden. Sur les quais de gare je savais au besoin éclater en sanglots, et comme j'étais tellement petit, un petit groom, les gens m’abandonnaient facilement leurs sous car ils me prenaient pour un pauvre orphelin. Désormais un plan bien arrêté était en train de mûrir en moi : une fois sonnées les onze heures du soir, après le bain de pieds obligatoire, je me glisserais par la fenêtre de ma chambrette pour aller jeter un coup d’œil à l’Éden. Ce jour mémorable avait commencé À la Ville dorée de Prague d’une façon plutôt mouvementée. 

En fin de matinée y avait débarqué un groupe de Tziganes, bien habillés et qui avaient de l’argent – c’étaient des chaudronniers – ils s’étaient donc mis à une table pour s’offrir tout ce qu’il y avait de meilleur, chaque fois qu’ils passaient une nouvelle commande ils montraient qu’ils avaient de quoi payer, le directeur de l’école de musique était assis près de la fenêtre et comme les Tziganes faisaient du bruit, il vint se réfugier au milieu de la salle tout en lisant son livre, ce devait être un livre rudement intéressant vu que le directeur y était plongé en se levant et qu’il se rassit trois tables plus loin toujours en lisant, il avait trouvé sa chaise à tâtons sans jamais interrompre sa lecture. J’étais en train d’essuyer les verres des habitués en les examinant soigneusement à contre-jour, il était à peine midi, juste quelques potages et goulaches à servir aux premiers clients, mais le personnel, même quand il n’avait rien à faire, devait néanmoins faire quelque chose, je m’appliquais donc avec mon torchon pendant que le maître d’hôtel rangeait des fourchettes dans le vaisselier et que le garçon rectifiait encore et encore la place des couverts sur les tables… soudain par la fenêtre, à travers les verres ornés du panorama de Prague-ville dorée, j’aperçus une bande de Tziganes furieux qui couraient dans la rue, ils firent irruption chez nous À la Ville dorée de Prague et, c’était horrible, ils foncèrent aussitôt sur les Tziganes chaudronniers en brandissant des couteaux qu’ils venaient de dégainer dans l’entrée ; or les autres – on aurait dit qu’ils s’y attendaient –, ils étaient déjà debout et tiraient les tables sur eux, ils poussaient les tables de façon à s’abriter des Tziganes aux couteaux, n’empêche que deux des leurs gisaient déjà à terre avec un eustache dans le dos, les agresseurs jouaient du couteau à coups redoublés, et va que je te pique et va que je tranche dans le vif, si bien que les tables furent vite pleines de sang mais le directeur de l’école de musique continuait toujours sa lecture, il souriait pendant que l’ouragan tzigane faisait rage non pas autour de lui mais carrément par-dessus sa tête, ils avaient maculé de sang ses cheveux et son livre, ils avaient frappé deux coups de couteau dans sa table mais monsieur le directeur lisait, imperturbable, moi j'étais caché sous une table pour ramper à quatre pattes vers la cuisine, les Tziganes poussaient des cris stridents et leurs lames brillaient au soleil, des lueurs qui voltigeaient comme des mouches dorées à travers notre Ville dorée de Prague, et les Tziganes finirent par se sauver sans régler l’addition, il y avait du sang sur toutes les tables, deux hommes gisaient à terre, sans parler de deux doigts coupés, d’une oreille tranchée net et d’un morceau de chair, le docteur appelé pour examiner les deux poignardés et les débris macabres avait identifié ce morceau de chair comme provenant du muscle près de l’épaule, seul le directeur de l’école, la tête appuyée dans ses mains et les coudes bien calés sur la table, poursuivait toujours sa lecture cependant que toutes les autres tables s’entassaient à la sortie, barricade qui avait couvert la fuite des chaudronniers ; sur le coup le patron n’eut d’autre idée que d’enfiler son gilet blanc parsemé d’abeilles pour se planter devant le restaurant, il levait les deux paumes au-devant des clients qui arrivaient et leur disait : hélas, on vient d’avoir un incident, on n’ouvre que demain. 

Et je fus chargé de m’occuper de toutes ces nappes sanguinolentes, de sortir dans la cour cette débauche d’empreintes digitales, d’allumer le feu à la buanderie, les filles de la plonge allaient tremper, brosser et faire bouillir tout ça, on me demanda d’accrocher les nappes lavées mais j’étais trop petit pour atteindre la corde et l’une des plongeuses dut le faire à ma place, je lui passais les nappes essorées et encore humides, je lui arrivais juste à la poitrine et elle en profita pour se moquer de moi, elle pressait ses seins contre ma joue soi-disant par hasard, l’un ou l’autre de ses seins appliqués alternativement sur mes yeux m’occultaient le monde extérieur, tout cela sentait bon, quand elle se penchait pour prendre une nappe dans le panier, je voyais le sillon entre ses seins qui se balançaient, ils reprenaient leur fermeté chaque fois qu’elle se redressait, et ces bonnes femmes n’arrêtaient pas de rigoler, elles me demandaient : dis donc, fiston, quel âge as-tu ? Quatorze ans révolus, et depuis quand ? Le soir tombait doucement, il faisait du vent et ces nappes formaient dans la cour des draperies comme nous en disposions au restaurant pour les noces et banquets, j’avais déjà tout préparé dans la salle, à nouveau tout reluisait de propreté, avec des œillets partout, tous les jours on apportait une corbeille pleine de fleurs de saison.

Je m’éclipsai enfin pour aller me coucher, tout était silencieux, seules les nappes claquaient au vent comme si elles se racontaient quelque chose, toute la cour bruissait de conversations de mousseline, alors j’ouvris ma fenêtre, me glissai dehors, me faufilai entre les nappes jusqu’à la grande porte où je sautai le mur. Dans la ruelle, j’avançais d’un réverbère à l’autre, dissimulé dans l’obscurité chaque fois qu’un promeneur nocturne me dépassait, je voyais de loin l’enseigne verte de l’Éden, j’attendis un moment dehors, les flonflons bruyants d’un piano mécanique sortaient du fond de la maison, alors je pris mon courage à deux mains pour entrer ; dans le couloir il y avait un guichet si haut placé que je fus obligé de me hisser sur la pointe des pieds, Mme Rayska, la tenancière de l’Éden, qui trônait là me dit : que désirez-vous, jeune homme ? Je lui répondis que j’aimerais bien m’amuser et elle ouvrit la porte ; en entrant j’aperçus une jeune femme brune, elle avait les cheveux relevés sur la nuque et elle fumait, comme dans un brouillard j’entendis qu’elle me demandait ce que je désirais. Alors je lui dis que j’aimerais souper et elle répondit qu’on pourrait me servir soit là soit dans la grande salle, mais je répliquai en rougissant : non, je voudrais dîner dans le cabinet particulier… Elle me dévisagea avec un sifflement admiratif et me demanda, comme si elle n’avait pas déjà deviné la réponse : mais avec qui ? Aussitôt je dis : avec vous, bien sûr… elle hocha la tête et me prit la main pour me conduire à travers un couloir sombre qu’éclairaient des lumières rouges tamisées, puis elle ouvrit une porte et il y avait là un divan, une table et deux chaises recouvertes de peluche, l’éclairage dissimulé derrière les tentures dessinait au plafond comme des rameaux de saule pleureur, je m’assis et le contact des billets de banque dans ma poche me donna la force de demander à la fille : voulez-vous souper avec moi ? Et qu’aimeriez-vous boire ?

Elle dit : du champagne, j’approuvai d’un signe de tête et elle frappa dans ses mains, un garçon apparut avec une bouteille qu’il ouvrit devant nous, puis disparut dans le réduit attenant pour remplir nos verres, enfin je buvais du champagne, les bulles me chatouillaient le nez et j’éternuai, la fille vidait verre sur verre, elle me dit son prénom puis elle déclara qu’elle avait faim, je dis : d’accord, qu’on apporte ce qu’il y a de meilleur, et elle suggéra des huîtres, m’affirmant qu’elles étaient bien fraîches, alors nous avons mangé des huîtres et bu encore et encore du champagne, et elle se mit à caresser mes cheveux, elle me demanda où j’étais né et je lui dis : dans un petit village si perdu que je ne connais le charbon que depuis l’an dernier !

Cela la fit rire et elle m’invita à me mettre à l’aise, j’enlevai ma veste pour avoir moins chaud et elle me demanda si elle aussi pourrait ôter sa robe pour avoir moins chaud, pendant que je l’aidais à plier ses vêtements sur une chaise, elle déboutonna ma braguette et, dès cet instant, j’étais sûr qu’à l’Éden ce devait être non seulement beau et superbe mais réellement paradisiaque, elle me prit la tête et la pressa contre ses seins, ça sentait bon et je fermai les yeux comme pour plonger dans un rêve, si délicieux étaient ce parfum, ces formes et la finesse de cette peau, et elle fit glisser ma tête de plus en plus bas, j’avais dans les narines l’odeur de son ventre et elle respirait profondément, c’était la saveur du fruit défendu et je ne désirais rien de plus, rien que pour cela j’étais prêt à économiser toutes les semaines huit cents couronnes et même davantage, c’était assurément un noble but – déjà mon père me disait : tant qu’on a un but on est sauvé, ça donne un sens à la vie. Or là, on n’en était encore qu’à mi-chemin. Jarmilka enleva doucement mon pantalon, retira mon caleçon et ses lèvres m’effleuraient maintenant le bas du ventre, j’étais soudain tout flageolant, si tremblant à l’idée de tout ce qui pouvait se passer à l’Eden que je me roulai vivement en pelote, en soupirant : oh, Jarmilka, mais qu’est-ce que vous fabriquez là ? Elle se ressaisit puis, voyant dans quel état j’étais, elle me prit carrément dans sa bouche, je voulais la repousser mais elle était comme folle, elle me tenait dans sa bouche, sa tête allait et venait avec des mouvements de plus en plus rapides, je ne la repoussais plus, j’étais étendu de tout mon long, agrippé au lobe de ses petites oreilles, je sentais mon éjaculation, c’était bien autre chose que quand je me le faisais moi-même, une jeune femme avec de beaux cheveux et les yeux clos était en train de m’aspirer jusqu’à la dernière goutte, elle aspirait ce que, jusque-là, je laissais gicler avec dégoût sur un tas de charbon à la cave ou dans mon mouchoir morveux, au lit… puis elle se leva et dit d’une voix pleine de langueur : et maintenant pour faire l’amour… mais j’étais trop ému et trop flapi, tout juste capable de lui souffler : j’ai faim, pas vous ? 

Et comme j’avais également soif, j’attrapai le verre de Jarmilka pour me désaltérer, elle se précipita mais ne put m’empêcher de boire une gorgée – et je reposai le verre avec dépit, ce n’était pas du champagne mais une vulgaire limonade, depuis le commencement elle buvait donc une bibine qu’on me facturait pour du champagne, je pris le parti d’en rire et de commander une autre bouteille que, cette fois, je tenais à ouvrir et à servir moi-même, de nouveau nous étions en train de manger pendant que les accords aigrelets du piano mécanique montaient du grand salon, et quand la bouteille fut vide et moi à mi-chemin de l’ivresse, je me laissai glisser à genoux devant la fille, je posai la tête dans son giron pour couvrir de baisers, pour chiffonner de ma langue cette toison soyeuse, j’étais léger comme une plume et la fille n’eut aucune peine à me soulever par les aisselles, elle me déposa sur elle, écarta les jambes et, pour la première fois, je m’enfonçais comme dans du beurre dans un corps de femme, mon rêve le plus cher devenait enfin réalité, la fille me pressait contre elle et me chuchotait à l’oreille de me retenir aussi longtemps que possible, mais j’avais fait à peine deux mouvements que je me déversais déjà dans la tiédeur de sa chair, elle cambra les reins de telle façon que seuls ses pieds et ses cheveux prenaient appui sur le divan, j’étais couché sur ce pont que formait son corps, je mollissais doucement entre ses jambes écartées jusqu’au tout dernier moment où, dégagé, je m’abattis à côté d’elle. Elle reposait sur le dos et respirait par saccades, sa main me caressait à l’aveuglette le ventre et tout le corps… Puis vint le moment de se rhabiller, de prendre congé et de régler la note, le maître d’hôtel n’en finissait pas de faire et refaire ses comptes avant de me présenter une addition de sept cent vingt couronnes, et en partant je remis encore deux billets de cent à Jarmilka. Une fois dehors, je m’adossai au premier mur venu et je restai là un bon moment à rêvasser dans le noir, enfin je savais ce qui se passait dans ces maisons où il y a des jolies filles, je me disais également voilà une leçon à retenir, dès demain tu y reviendras pour faire encore le grand seigneur, il les avait bien épatés, le petit vendeur de saucisses qui repartait aussi grand que tous ces beaux messieurs qui se réunissent À la Ville dorée de Prague, autour de la table des habitués réservée aux notables du coin…

Et dès le lendemain, je regardais le monde sous un angle différent, l’argent m’avait ouvert les portes non seulement de l’Éden mais aussi de la considération, je me souvins après coup que Mme Rayska, me voyant jeter allègrement en l’air deux billets de cent, s’était précipitée sur moi pour me baiser la main, je crus d’abord qu’elle voulait seulement voir l’heure exacte à une montre-bracelet que je ne possédais pas encore, or ce baise-main ne s’adressait pas personnellement à moi, petit groom à la Ville dorée de Prague, mais à ces deux billets de cent et à mon argent en général, à cet autre billet de mille dissimulé sous mon matelas et à ma capacité d’avoir sinon tout l’argent que je voulais, du moins autant d’argent que pouvait me procurer tous les jours la vente des saucisses chaudes à la gare. Dans la matinée, on m’envoya chercher des fleurs et en rentrant avec ma corbeille, j’aperçus un retraité rampant à quatre pattes à la recherche d’une pièce de monnaie perdue par terre, peut-être n’y voyait-il pas très clair car sa paume battait vaguement la poussière, et je lui dis : qu’est-ce que vous cherchez donc, pépé ? Une pièce de vingt centimes, me répondit-il, et j’attendis qu’il y ait quelques passants allant par là, puis je lançai une poignée de piécettes avant de poursuivre mon chemin, le nez plongé dans la corbeille d’œillets. Sur le seuil de l’hôtel je me retournai pour regarder tous ces gens rampant par terre, chacun avait l’impression que ces pièces venaient de tomber de sa poche et voulait les récupérer à la barbe des autres, tous à genoux ils s’invectivaient, sortaient leurs griffes et crachaient comme des chats bottés. Ce spectacle me fit bien rire, j’avais deviné ce qui faisait courir les gens et de quoi ils étaient capables pour une poignée de monnaie… 

Depuis la salle, pendant que j’arrangeais mes fleurs, deux brins d’asparagus et deux œillets dans chaque petit vase, j’observais encore par la fenêtre ces gens courant à quatre pattes dans tous les sens pour ramasser l’argent, mon argent à moi qu’ils se disputaient âprement, chacun prétendant avoir vu telle ou telle pièce avant celui qui venait de l’empocher… Cette nuit-là j’en rêvai, j’en rêvai les nuits suivantes et même le jour, quand je n’avais rien à faire et qu’il fallait néanmoins faire semblant de faire quelque chose, quand j’essuyais les verres qui, posés entre mes yeux et la fenêtre, me renvoyaient l’image éclatée de la grande place, de la colonne de peste et des nuages dans le ciel, même le jour je rêvais que j’étais en train de survoler villes, bourgades, bourgs et villages, que je puisais dans ma poche géante des pièces de monnaie à pleines poignées et que, dans le geste auguste du semeur, je les lançais sur le pavé, toujours dans le dos des passants et des badauds, rares étaient ceux qui pouvaient y résister et je les voyais presque tous se mettre aussitôt à ramasser mes sous, ils se cognaient de front comme des béliers et je les laissais à leurs querelles pour m’envoler plus loin, tout joyeux, même dans mon rêve j’avalais béatement au moment de puiser dans ma poche de nouvelles poignées de monnaie que je destinais à d’autres groupes, et ces pièces roulaient sur le pavé dans un tintamarre de tintements. 

J’avais également le don de m’insinuer, telle une petite abeille, dans les wagons des trains et des tramways, là aussi je faisais sonner sur le plancher des poignées de piécettes et les passagers se bousculaient, se précipitaient pour ramasser cette monnaie que chacun d’eux prétendait, ou croyait vraiment tombée de sa propre poche… Ces rêveries me remontaient le moral : très petit de taille, j’avais un cou minuscule et ramassé, et le haut col de celluloïd, obligatoire pendant le service, me sciait cruellement jusqu’au menton, de sorte que pour échapper à cette meurtrissure, je devais constamment relever la tête, peu à peu j’avais appris à me tenir ainsi et, comme je ne pouvais baisser la tête sans souffrir le martyre, je m’inclinais de tout le tronc, la tête rejetée en arrière et les paupières mi-closes, je regardais donc le monde un peu comme si je voulais le braver d’un œil méprisant ou moqueur, au point que même les clients me croyaient un tantinet prétentieux. Je me tenais pareillement raide en marchant sur la pointe des pieds toujours chauffés à blanc comme des fers à repasser. 

Souvent j’étais le premier étonné de ne pas encore avoir pris feu, de ne pas voir des flammes jaillir de mes souliers, tellement j’avais les pieds incandescents, parfois j’étais si désespéré que je me versais de la limonade glacée à l’intérieur des chaussures, surtout à la gare, mais cela ne me soulageait qu’un moment et je brûlais d’envie de me déchausser illico et de me précipiter tel quel, en frac, vers le ruisseau pour y plonger mes pauvres pieds, alors je remettais de la limonade dans mes souliers, parfois même un morceau de glace, je savais enfin pourquoi le maître d’hôtel et les autres loufiats ne portaient que de vieux godillots avachis, tels qu’on n’en trouve qu’à la décharge publique, parce que seul ce genre de chaussures permet de tenir debout et de trotter toute la journée, les femmes de chambre et même la caissière, on souffrait tous des pieds et en me déchaussant enfin le soir, je contemplais longuement mes jambes poussiéreuses jusqu’aux genoux, c’était comme si je les avais traînées toute la journée non pas sur un parquet ciré et des tapis mais plutôt sur un crassier, c’était le revers de la médaille bien connu des grooms, garçons et maîtres d’hôtel de la terre entière : l’habit impeccable, le plastron amidonné, le col en celluloïd étincelant de blancheur et, avec ça, ces jambes noircissant progressivement, comme rongées de gangrène… Heureusement que toutes les semaines, je pouvais économiser assez pour voir du nouveau, une fille différente à chaque fois. La seconde fille de ma vie était blonde, en revenant à l’Éden on m’avait demandé ce que je désirais, alors j’avais dit que je voulais souper, ajoutant aussitôt en cabinet particulier, et à la question avec qui ? j’avais désigné la blonde. A nouveau j’étais amoureux, cette fois d’une blonde, et c’était encore plus merveilleux que la première fois, bien que la première fois fût inoubliable. À nouveau j’éprouvais la sensation de puissance que me donnait mon argent, je commandais du champagne mais en y goûtant d’abord, cette fois la fille allait boire avec moi de l’authentique, plus question de me verser du vin et à elle de la limonade. 

Puis nous reposions côte à côte, tous deux nus et les yeux tournés au plafond, et soudain j’étais debout, je prenais une pivoine dans le vase et je l’effeuillais posément sur le ventre de la blonde, c’était si beau que cela me surprit moi-même, et elle se souleva sur les coudes pour regarder à son tour mais cela faisait glisser les pétales, alors je la repoussai doucement en arrière pour qu’elle restât allongée et j’allai décrocher un miroir, je le lui présentai de façon qu’elle pût admirer son ventre parsemé de pétales de pivoine et je lui dis : ce sera merveilleux, chaque fois que je reviendrai et qu’il y aura des fleurs dans cette pièce, j’en recouvrirai ton petit ventre, et elle répondit qu’elle n’avait encore jamais vu ça, un tel hommage à sa beauté, et qu’elle était tombée amoureuse de moi à cause de ces fleurs, je lui racontai comme ce serait beau à Noël, quand je lui aurais décoré le ventre de petites branches de sapin, et elle répliqua que ce serait encore plus beau avec du gui mais que le mieux – et qu’elle s’en occuperait d’ailleurs sérieusement – ce serait de faire installer un miroir au plafond, juste au-dessus du divan pour que nous puissions nous voir couchés côte à côte, et surtout pour pouvoir l’admirer dans toute sa belle nudité avec une couronne de fleurs autour de sa toison, une couronne toujours différente selon les saisons et leur floraison, tour à tour des marguerites, anémones, dahlias, chrysanthèmes, feuilles de clématite aux couleurs de l’automne… 

En me levant, j’étais tout ragaillardi, je me sentais grand, avant de partir je lui offris deux cents couronnes qu’elle ne voulut pas accepter mais je les laissai sur la table, en sortant de l’Éden j’avais l’impression de mesurer un bon mètre quatre-vingts et je tendis un billet de cent à Mme Rayska qui avançait la tête derrière son guichet haut perché pour mieux m’observer à travers ses bésicles. Dehors dans la nuit, toutes les étoiles du firmament scintillaient au-dessus des petites rues obscures et désertes mais moi, je ne voyais rien d’autre que tous les crocus, perce-neige, renoncules et primevères du printemps entrelacés autour du ventre de la fille blonde, et plus je marchais plus j’étais surpris par cette idée qui m’était venue de confectionner une garniture de fleurs autour du monticule touffu de ce mignon ventre de femme, exactement comme on garnit de feuilles de laitue une assiette anglaise, et je continuais dans ma tête de vêtir la nudité de la blonde d’autant de fleurs , que j’en connaissais, corolles et calices de tulipes, d’iris… j’étais bien résolu à développer encore tout cela, c’était une manière plaisante de m’occuper pendant toute l’année puisque l’argent permet de se payer non seulement un joli brin de fille mais aussi un brin de poésie. 

Le lendemain matin, pendant que nous étions alignés des deux côtés du tapis et que le patron vérifiait la propreté de nos chemises et le nombre des boutons, j’observais à la dérobée les femmes de chambre et les plongeuses, je fixais leurs tabliers blancs d’un regard si appuyé qu’après le rituel « bonjour messieurs, bonjour mesdames », l’une des plongeuses me tira les oreilles, là j'étais sûr qu’aucune d’elles ne se laisserait entourer le duvet du ventre avec des pétales de pivoine ou de marguerite, qu’aucune n’accepterait une couronne de branchettes de sapin ou de gui, comme on fait pour présenter les cuissots de chevreuil… je me remis donc à essuyer les verres, je les examinais contre la lumière des baies vitrées derrière lesquelles se promenaient des gens coupés en deux, des hommes-troncs, et je puisais encore dans la corbeille des fleurs d’été, je les sortais une à une pour en entourer le ventre de la belle blonde de l’Eden, elle était couchée sur le dos, les jambes écartées, et je disposais ma guirlande autour de ses cuisses, quand les fleurs glissaient je les maintenais en place avec de la gomme arabique ou du sparadrap, et pendant ce temps je continuais ce travail que tout le monde dédaignait, je rinçais abondamment les verres à l’eau claire puis je les examinais contre la vitre, mais à travers ces verres je pensais à tout ce que j’allais faire encore à l’Éden, et je finis par épuiser ma dernière réserve de fleurs du jardin, des champs et des forêts, j’étais triste soudain – que ferais-je donc en hiver ? Et puis j’eus un sourire heureux car c’est en hiver qu’il y a des fleurs encore plus belles, j’achèterais des azalées et des cyclamens, je ferais un saut jusqu’à Prague pour chercher des orchidées, je pourrais même m’installer définitivement à Prague où les emplois de restaurant ne manquent pas, et là j’aurais plein de fleurs pendant tout l’hiver… puis midi approchait et je mettais les assiettes et les serviettes sur les tables, j’apportais des demis de bière, des verres de grenadine rose ou au citron, et à midi pile, heure de pointe, voilà que la porte s’ouvre et qui vois-je paraître ?

 La belle blonde de l’Éden, en entrant elle se retourna pour fermer la porte, puis elle vint s’installer à une table, ouvrit son sac à main et en tira une enveloppe tout en jetant un coup d’œil circulaire dans la salle. Vivement je m’accroupis, comme pour nouer mon lacet de chaussure, en appuyant un genou contre mon cœur qui battait la chamade, là-dessus le maître d’hôtel surgit pour m’ordonner de retourner immédiatement dans la salle, je répondis seulement d’un signe de tête, je sentais presque mon genou remplacer le cœur dans ma poitrine, tellement j’étais palpitant, enfin je pris mon courage à deux mains pour me relever en redressant la tête aussi haut que possible et, une serviette passée sur la manche de mon frac, je vins m’incliner devant la jeune femme pour lui demander ce qu’elle désirait. 

Vous voir, plus un verre de grenadine à la framboise, me dit-elle et je m’aperçus qu’elle portait une robe d’été imprimée de pivoines, de toute part elle était cernée de bouquets de pivoines et je rosis, soudain moi aussi j’étais rouge pivoine, je ne m’attendais pas à ça, on était loin des questions d’argent, de mes billets de mille, tout ce que je voyais là était entièrement gratuit, alors je partis chercher mon plateau de grenadines à la framboise mais en l’apportant dans la salle, j’avisai l’enveloppe posée sur la table, mes deux billets de cent qui, mine de rien, semblaient me tirer la langue, et à ce moment la blonde me lança un tel regard que j’en fus secoué de pied en cap, les verres de grenadine s’entrechoquèrent sur mon plateau et le premier glissa, s’inclina lentement avant de se renverser sur les genoux de la cliente, aussitôt le maître d’hôtel accourut puis le patron qui, tout en se confondant en excuses, me tordit vigoureusement l’oreille – chose qu’il n’aurait pas dû faire sans doute car la blonde se mit à crier, assez fort pour être entendue de tout le restaurant : Mais qui vous a permis ?! Et le patron : Mais il vient de tacher votre robe et c’est moi qui aurai la note du teinturier… 

Or elle répliqua : Mais de quoi vous mêlez-vous, je ne vous ai rien demandé, et puis ça rime à quoi d’humilier cet homme devant tout le monde ? Et le patron, suave : Mais il vient de tacher votre robe… toutes les fourchettes étaient suspendues en l’air pendant qu’elle hurlait : Mais ça ne vous regarde pas, je vous interdis, vous allez voir ! Et de saisir le second verre de grenadine qu’elle se renversa aussitôt sur la tête, puis un autre et le suivant, elle était couverte de sirop de framboise et de bulles de soda, le dernier verre de grenadine coulait dans son décolleté pendant qu’elle criait : L’addition !… puis elle se dirigea vers la porte dans un nuage de parfum de framboise, elle sortit moulée dans sa robe de soie imprimée de pivoines et les abeilles tournoyaient déjà autour d’elle, le patron avait ramassé l’enveloppe restée sur la table et m’ordonna : Cours donc la rattraper, elle a oublié ça… et je m’élançai derrière elle, je l’aperçus au milieu de la grande place où elle s’était arrêtée. 

À présent elle était entourée, cernée tel un stand de nougat dans une kermesse d’innombrables guêpes et abeilles qu’elle ne pensait même pas à chasser. Elles étaient en train de butiner ce jus sucré qui formait sur elle comme une mince pellicule de vernis, une seconde peau, et je lui tendis ces deux billets de cent qu’elle refusa net, disant que la veille au soir je les avais oubliés chez elle, et en ajoutant que je devrais revenir à l’Éden le soir même, qu’elle avait acheté un bouquet de coquelicots… et je dévorais des yeux ses cheveux où le sirop de framboise était en train de sécher, une tignasse durcie au soleil comme une brosse de peintre qu’on eût oublié de faire tremper dans du white spirit, je n’arrivais pas à détacher mon regard de cette robe que la grenadine poisseuse collait à son corps plus solidement qu’une couche de gomme arabique, qu’elle serait sans doute obligée d’arracher comme une vieille affiche ou un papier peint défraîchi… Mais pour moi, tout cela ne comptait guère à côté du fait, bouleversant, qu’elle voulait bien bavarder là avec moi sans la moindre gêne, qu’elle en savait davantage sur moi que tout notre restaurant réuni, qu’elle me connaissait peut-être mieux que je ne me connaissais moi-même… Ce soir-là, le patron m’annonça qu’il avait besoin de ma petite chambre au rez-de-chaussée pour agrandir la lingerie et que, par conséquent, je devrais monter mes affaires au premier étage. Je voulais lui demander si cela ne pouvait pas attendre jusqu’au lendemain mais il me regardait d’une drôle de façon, je savais qu’il savait et qu’il ne me restait qu’à déménager séance tenante, il ajouta d’ailleurs qu’il faudrait que je sois au lit dès onze heures du soir, qu’il était responsable de moi vis-à-vis de mes parents et de la société et que pour pouvoir bien travailler toute la journée, un petit groom comme moi avait besoin de toute une nuit de sommeil réparateur… Parmi les clients de l’établissement, les voyageurs de commerce étaient de loin mes préférés...." (traduit Milena Braud, éditions R.Laffont). 

 

I Served the King of England - Jiří Menzel en propose une adaptation cinématographique marquante en 2006, largement saluée dans son pays d’origine. Fidèle à l’esprit de Bohumil Hrabal, le film mêle satire, burlesque et regard désabusé sur l’Histoire, dressant le portrait d’un opportunisme sans scrupules, à la fois dérangeant et profondément humain.

Parmi ses scènes les plus frappantes figure celle, volontairement provocante, de la sélection de jeunes femmes tchèques blondes destinées à être fécondées par des soldats allemands, dans une logique eugéniste visant à produire une descendance dite « aryenne ». Traité avec l’ironie grinçante caractéristique de Hrabal et de Menzel, cet épisode illustre la manière dont le récit met en lumière l’absurdité et la violence des idéologies totalitaires, tout en révélant les compromissions et les ambiguïtés morales des individus pris dans les tourments de leur époque.


Věra Chytilová (1929-2014)

Native d'Ostrava, en Moravie, actrice, mannequin, photographe, dessinatrice, ayant intégrée la FAMU, la prestigieuse école de cinéma pragoise, Vera Chytilova fut la seule et unique femme réalisatrice de la Nouvelle Vague tchèque. La féminité, la jeune femme, sa découverte du monde et de sa beauté, est une des sources d'inspiration de mouvement, voire partie prenante de la technique narrative de ses réalisateurs, et ce sont des existences de femmes que Věra Chytilová met en scène dès ses premiers films :  The Ceiling (1962), A Bagful of Fleas (1962), "O něčem jiném" (1963, Something Different). En 1965, avec "Automat Svet", elle est une des protagonistes de "Perlicky na dne" (Les Petites Perles au fond de l'eau, Pearls of the Deep) qui réunit via cinq courts-métrages, Jaromil Jireš (Romance), Jiří Menzel (La mort de M. Baltazar, Smrt pana Baltazara), Jan Němec  (Les Imposteur, Podvodníci) et Evald Schormde (La Maison de joie, Dum radosti. C'est avec "Sedmikrásky" (1966), une farce toute en expérimentations visuelles et rythmiques, que Vera Chytilova bouscule le fameux "bon goût" du réalisme socialiste. Pourtant, son propos n'est pas dénué de moralisme : Věra Chytilová  écrit vouloir montrer dans ce film "comment le mal ne se manifeste pas nécessairement dans une orgie de destruction causée par la guerre, que ses racines peuvent se cacher dans les farces malveillantes de la vie quotidienne. J'ai choisi comme héroïnes deux jeunes filles car c'est à cet âge que l'on veut le plus s'épanouir et, laissées à soi-même, son besoin de créer peut facilement se transformer en son contraire" (showing how evil does not necessarily manifest itself in an orgy of destruction caused by the war, that its roots may lie concealed in the malicious pranks of everyday life. I chose as my heroines two young girls because it is at this age that one most wants to fulfill oneself and, it left to one’s own devices, his or her need to create can easily turn into its very opposite). Censuré en République Tchèque pour son nihilisme éhonté (le gaspillage de nourriture), le film sera autorisé à sortir en salles au moment du Printemps de Prague, mais la répression soviétique reconduira l'interdiction de réaliser qui lui avait été notifiée pendant sept ans. Mais contrairement à ses camarades Milòs Forman, Jan Nemec ou Ivan Passer, Véra Chytilova ne fuira pas son pays et tentera de contourner l'interdiction qui pèse sur elle via le soutien de producteurs étrangers (Le Fruit de paradis, Ovoce stromů rajských jíme,1969)...

"Sedmikrásky" (1966, Daisies, Les Petites Marguerites)

avec Jitka Cerhová et Ivana Karbanová 

Deux adolescentes, toutes deux nommées Marie, l'une blonde l'autre brune, décident que, puisque la dépravation et la corruption se sont ouvertement emparées de ce monde en apparence si respectueux de l'ordre, autant suivre le mouvement et se lancer dans les extravagances les plus grotesques, consommer à satiété dans le n'importe-quoi, bouffonnerie absolue, parfois licencieuse, non sans arrière-pensée politique, - se laisser aller à la gloutonnerie c'est travailler contre l'Etat -, qui valut à la réalisatrice d'être condamnée par le régime et le film interdit. Dans un contexte de rouages mécaniques soutenu par une musique claironnante, Marie et Marie apparaissent en maillots de bain, la Blonde un doigt dans le nez, la brune tentant de jouer de la trompette, se cherchant toutes deux une occupation, ou plus encore une émancipation dans une société qui n'est qu'immobilisme, chacun de leurs mouvements faisant grincer les rouages de leurs membres: comment exister, comment savoir que l'on existe. Les voici se gavant de nourriture, volant de l'argent au préposé aux toilettes des dames, s'habillant de façon extravagante, brûlant leurs vêtements, s'arrachant les cheveux, détruisant un banquet, finissant par se balancer d'un lustre qui s'écrase par une fenêtre ouverte sous leur poids et les jetant dans la mer....


« Valerie a týden divů » (Valerie and Her Week of Wonders, 1970) s’inscrit comme l’un des aboutissements les plus singuliers et troublants de la Nouvelle vague tchèque.

Réalisé par Jaromil Jireš, le film met en scène la jeune Jaroslava Schallerová dans le rôle de Valérie, aux côtés notamment de Helena Anýžová, Jan Klusák et Karel Engel. Tourné dans la petite ville de Slavonice et ses environs, le film déploie une esthétique onirique et sensorielle immédiatement reconnaissable.

Adapté du roman éponyme de Vítězslav Nezval, écrit en 1935 dans le contexte du surréalisme tchèque mais publié seulement en 1945, le récit propose une étrange fable initiatique. Il suit Valérie, adolescente à l’aube de la puberté, plongée dans une succession d’épisodes où rêve et réalité se confondent. L’irruption de figures inquiétantes — prêtres ambigus, vampires, doubles et créatures métamorphes — traduit les angoisses et les désirs liés au passage à l’âge adulte.

Le film, comme le roman, explore de manière audacieuse les thèmes de l’éveil sexuel, de la menstruation, du désir et de la mort. À travers une narration fragmentée et symbolique, il met en scène une héroïne évoluant dans un univers instable, où les repères moraux et identitaires se dissolvent. Cette dimension initiatique, parfois dérangeante, s’inscrit dans une tradition mêlant conte de fées et gothique, tout en convoquant des influences allant de The Monk à Justine, en passant par Nosferatu.

L’esthétique du film, faite de couleurs éclatantes, de compositions picturales et de ruptures de ton, renforce son caractère de rêve éveillé, oscillant entre poésie et menace. Cette hybridation des genres — fantastique, horreur, conte et allégorie — constitue l’une des marques les plus fortes de l’avant-garde tchèque.

Souvent considéré comme l’un des derniers grands films de la Nouvelle vague tchèque avant la normalisation politique des années 1970, "Valerie and Her Week of Wonders" demeure une œuvre à part, à la fois lyrique et provocante. Derrière son apparente fantaisie se déploie une méditation troublante sur la jeunesse, le corps, la transformation et la perte de l’innocence.

"Chapitre XVI - UN MIRACLE

Accroupie dans un coin derrière l’armoire, Valérie assista, à travers le voile de fumée qui l’enveloppait, à la scène suivante :

À la lumière de la lune, la mariée retire sa couronne et sa robe blanche.

Le propriétaire terrien se tient près d’elle, lui baise la main et dit :

— Je t’aime. Je t’aime de tout mon cœur.

Son épouse lui caresse les cheveux et regarde vaguement en direction de la fenêtre.

— Ce n’est que maintenant que je sens combien je suis vieux, dit-il en soupirant. J’ai le sentiment que je vais bientôt mourir. Et tout cela sera à toi.

— Ne parle pas ainsi.

— J’aimerais être certain que tu finiras par m’aimer. Je n’ose même pas t’embrasser.

— Les gens te détestent. On m’a raconté des choses incroyables à ton sujet. Mais parce qu’ils te détestent, j’éprouve de la compassion pour toi.

— Comme tu es belle, mon épouse. Comme tu es belle, mon amour. Regarde-moi. Il est évident que je suis vieux.

— Moi aussi, je vieillirai, dit doucement Hedviga.

— Tu me rendras une part de ma jeunesse, répondit le marié en plongeant son regard dans celui de sa femme à la clarté lunaire.

Puis il la serra dans ses bras.

La jeune épouse ne résista pas. Ses bras tombèrent le long de son corps lorsque les lèvres de son mari s’emparèrent des siennes. Puis, tandis qu’il l’embrassait, ses mains se levèrent lentement pour se poser sur les épaules de son époux. Pendant ce temps, les mains du marié caressaient les épaules de la jeune femme. Ses doigts défirent sa robe, qui glissa au sol. À cet instant, une silhouette sombre surgit du sol et posa sa bouche sur l’épaule nue de la jeune fille. Un soupir s’échappa des lèvres de la mariée, tandis que ses yeux restaient clos sous le baiser de son mari. Comme figés sur place, les jeunes époux restèrent ainsi pendant une longue heure, sans séparer leurs lèvres.

Valérie distingua nettement, au-dessus de l’épaule de la mariée, l’ombre d’un visage dont la gorge se contractait avidement, comme s’il absorbait l’amour et le plaisir circulant dans les veines de la jeune épouse, dont l’esprit semblait se dissoudre dans ce baiser prolongé, comme dans un rêve. Soudain, elle vit une autre ombre surgir derrière cette forme obscure et s’en approcher. C’était la fouine. Elle reconnut clairement son visage terrible, éclairé par l’étrange lueur dorée de ses yeux. La fouine saisit la silhouette obscure et tenta de l’arracher à l’épaule de la mariée. Puis, sur la pointe des pieds, elle emporta le corps sombre dans ses bras et disparut avec lui par la porte.

Le baiser s’évanouit.

— M’aimes-tu ? demanda le marié.

— Oui, répondit-elle.

À ces mots, les jeunes époux s’allongèrent sur le lit et leurs corps s’entrelacèrent. Après avoir entendu cet échange, Valérie sentit une angoisse inconnue lui serrer la gorge. Elle traversa la pièce vers la porte, craignant que les amants ne remarquent sa présence. Elle se glissa derrière la porte entrouverte, incapable de détourner les yeux de cette étrange scène. Les gémissements s’intensifièrent, et Valérie, croyant assister à leur agonie, vit soudain une allumette s’enflammer, puis la lumière d’une bougie illuminer la pièce. La mariée se couvrit le visage et s’enveloppa dans les draps, tandis que le marié penchait la tête comme s’il cherchait quelque chose.

— Pas une goutte de sang, dit-il en s’essuyant le front.

Puis, pris de colère, il ajouta d’une voix changée :

— Qu’est-ce que cela signifie ?

On entendit des sanglots.

— Je te jure que j’étais vierge !

— Mais, ma chère, je n’en vois aucune preuve.

— Ne m’insulte pas, dit tristement la jeune fille.

Valérie frissonna.

Était-ce vraiment Hedviga ? Elle peinait à reconnaître les traits de son amie. À la lueur de la bougie, ce n’était plus le visage d’une jeune vierge, mais celui d’une femme marquée, vieillissant à vue d’œil.

— Ne pleure pas, je te crois, dit le marié. Quand tu pleures, ton visage se ride.

Alors, la brume se dissipa. Valérie se rendit compte que ses bras étaient pressés contre la porte.

— Mais je suis nue, murmura-t-elle avant de s’enfuir.

Chapitre XVII - LE CHÂTIMENT

Les coqs chantaient de nouveau.

— Les étoiles pâlissent, pensa Valérie.

— Il ne me reste qu’à errer dans les jardins, soupira-t-elle.

Les jardins étaient froids. Par moments, une pomme tombait, ou une étoile. La rosée glissait des feuilles sur ses épaules nues.

— Comme c’est magnifique…

Le silence était tel qu’elle entendait le ruisseau couler.

— Ce serait merveilleux de se baigner à la lumière de la lune.

Le ruisseau traversait les jardins. Valérie s’en approcha comme dans un conte. Tout ce qu’elle avait vu lui paraissait irréel.

— S’il existait un moyen de rompre ces sortilèges…

Mais au bord de l’eau, une nouvelle terreur l’attendait. Elle crut d’abord entendre une sirène pleurer. Puis elle reconnut la voix d’Orlík.

Elle le vit attaché dans le lit du ruisseau. L’eau passait sur son visage. Il tentait de relever la tête pour respirer.

— J’arrive juste à temps, pensa-t-elle.

Sans souci de pudeur, elle s’approcha.

— Je suis venue te libérer.

— J’étais inquiet pour toi, dit-il.

Elle tenta de défaire ses liens.

— Prends des pierres tranchantes, dit-il.

Elle coupa les cordes.

— Merci, dit-il.

— C’est moi qui te dois la vie.

Rougissante, elle ajouta :

— J’aimerais être invisible pour te parler…

— Je ne regarde pas.

Elle lui banda les yeux avec un mouchoir.

— Donne-moi la main.

Elle le guida.

— Où m’emmènes-tu ?

— Dans une chambre où personne ne va.

Ils marchaient vers la maison.

— As-tu entendu parler de ce qui arrive ? demanda-t-elle.

— Non.

— Une épidémie frappe les volailles.

Il éclata de rire.

— Pourquoi ris-tu ?

— Parce que mon tyran mourra sans sang de poulet.

— Tu es cruel.

— Tu ne le connais pas.

— C’est un être humain malgré tout.

— Sa cruauté ne l’est pas.

— Doit-il vraiment mourir ?

— Il aurait dû mourir depuis longtemps.

Valérie se tut, envahie d’une tristesse étrange...."

 « Valerie a týden divů » (Valerie and Her Week of Wonders, 1970)


Après « Černý Petr » (L’As de pique, 1963), chronique douce-amère des premières désillusions d’un adolescent timide confronté au monde du travail et aux maladresses sentimentales, Miloš Forman affirme pleinement son style avec « Lásky jedné plavovlásky » (Les Amours d’une blonde, 1965).

Ce film s’impose comme l’une des œuvres les plus représentatives de la Nouvelle vague tchèque, dont il incarne parfaitement l’esprit : une attention quasi documentaire portée au réel, un regard désenchanté sur le quotidien et une manière unique de mêler humour, tendresse et critique sociale. Le succès du film, nommé à l’Oscar du meilleur film étranger, assure à Forman une reconnaissance internationale immédiate.

L’intrigue se déroule dans la petite ville industrielle de Zruč, enclave isolée où près de deux mille jeunes femmes travaillent dans une vaste usine de chaussures. Parmi elles, Andula, jeune ouvrière blonde à la beauté singulière, à la fois naïve et lucide, dont la fraîcheur tranche avec la monotonie ambiante. Son amant la comparera à une « guitare de Picasso », image à la fois poétique et ironique qui résume bien l’esthétique du film : décalée, fragile et profondément humaine.

Dans cet univers clos, marqué par l’ennui et la répétition, la direction de l’usine décide d’introduire une solution pour stimuler le moral — et la productivité — des ouvrières : faire venir des soldats afin d’animer les bals du samedi soir. Mais le dispositif tourne rapidement à l’absurde : les militaires envoyés sont pour la plupart des hommes d’âge mûr, souvent mariés, bien loin des attentes romantiques des jeunes femmes.

C’est pourtant dans ce contexte que naît une idylle entre Andula et un jeune pianiste de l’orchestre. Leur relation, à la fois touchante et maladroite, se déploie sans illusions : elle révèle les espoirs fragiles d’une jeunesse en quête d’évasion, mais aussi la difficulté d’échapper à un environnement social figé. À travers cette histoire simple, Forman esquisse une critique subtile de la morale socialiste et met en lumière les petites désillusions d’une existence sans véritable horizon, où les rêves se heurtent à la banalité du réel.

Dans la même veine, mais avec une charge satirique plus frontale, Forman réalise « Hoří, má panenko » (Au feu, les pompiers !, 1967), une comédie grinçante qui tourne en dérision les dysfonctionnements d’une société bureaucratique. Le film, mal accueilli par les autorités, provoque de vives tensions avec le régime et marque un tournant décisif dans la carrière du cinéaste.

À la suite des événements de 1968 et du durcissement politique en Tchécoslovaquie, Miloš Forman choisit de s’exiler aux États-Unis, où il poursuivra une carrière internationale majeure, prolongeant autrement l’élan critique et humaniste né au sein de la Nouvelle vague tchèque.


Josef Škvorecký (1924)

Natif de la Bohême du Nord-Est, après des études universitaires (anglais, philosophie) à Prague, Josef Škvorecký est considéré comme le premier écrivain tchèque à tenter de faire le bilan du Printemps de Prague, un bilan qui entend démystifier les protagonistes et traite, avec cet humour particulièrement mordant que sait exprimer la littérature tchèque, toute l’ambiguïté d’une «Libération» où les troupes soviétiques viennent se substituer à l’occupant allemand. Accusé de « cynisme » par les tenants du réalisme socialiste, ses ouvrages seront un temps retirés des circuits de diffusion, mais le jeune anti-héros, l'autobiographique amateur de jazz, Danny Smirický, ne disparaîtra que pour un temps.

Sa trilogie "Zbabělci" (Les Lâches, 1949), centré sur la libération de Prague par l'Armée rouge en 1945, "Tankový prapor" (L’Escadron blindé, 1969) et "Mirákl" (Miracle en Bohême, 1972) constitue le support de cette période. Traducteur et spécialiste de la littérature américaine (Hemingway, Fitzgerald, Faulkner, James), Josef Škvorecký poursuit son oeuvre à la faveur du nouveau «dégel» et de son émigration au Canada : "Prima sezona" (Une chouette saison, The Swell Season, 1975), dans lequel on retrouve le personnage de Danny Smirický, don juan en herbe en Tchécoslovaquie au temps de l'occupation allemande, "Legenda Emöke" (1963, La Légende d'Emöke), "Bassaxofon" (Le saxophone basse et autres nouvelles, 1967), l'enfance et la jeunesse de Danny Smiřický, en fond de sa passion pour le jazz, "Sedmiramenný svícen" (Le Chandelier à sept branches, 1964), "Konec nylonového věku" (La Fin de l'âge de nylon, 1950-1968), "Lvíče" (Le Lionceau, 1969), intrigue policière dans les milieux professionnels pragois de la culture...


"Zbabělci" (Les Lâches,The Cowards, 1949)

Premier roman de Josef Škvorecký, Les Lâches s’inspire largement de l’expérience personnelle de l’auteur à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Écrit dès 1949 mais publié seulement en 1958 en Tchécoslovaquie, le livre provoqua un scandale immédiat : son ton ironique, son refus de l’héroïsation et sa représentation désinvolte de la Résistance déclenchèrent une violente réaction des autorités, entraînant une purge dans les milieux littéraires et une interdiction de publication pour Škvorecký pendant plusieurs années.

"J’ai écrit Les Lâches en 1948-1949, alors que j’avais vingt-quatre ans. Les événements racontés dans le livre ne remontaient alors qu’à quatre ans, et j’en étais encore pleinement imprégné. Je me souviens que mon principal espoir était de saisir la réalité presque magique de ces journées agitées de mai 1945, et, à travers elles, les garçons et les filles qui furent les compagnons de ma jeunesse — et qui, par conséquent, restent mes amis aujourd’hui encore, un demi-siècle moins une année plus tard.

À l’époque, nous pensions — ou peut-être espérions — que les jours heureux de la démocratie allaient revenir. Mais nous commencions déjà à pressentir le goût d’un avenir bien différent.

Lorsque cet avenir s’imposa, quelques éditeurs courageux réussirent à publier Les Lâches. Le livre fut interdit un mois après sa parution ; je perdis mon emploi et devins persona non grata — du moins pas entièrement grata — jusqu’en 1968, l’annus mirabilis du Printemps de Prague. Grâce aux mesures draconiennes prises par les maîtres du moment, le roman devint un véritable livre culte et marqua, comme l’écrivit plus tard un critique, « le début de la fin du réalisme socialiste en Tchécoslovaquie ».

Il m’arrive encore de rencontrer des gens, non seulement dans mon ancien pays mais même au Canada — de jeunes employés de banque à la Royal Bank, des douaniers à l’aéroport de Toronto, des ménagères faisant leurs courses chez The Bay — qui reconnaissent mon visage, aperçu parfois à la télévision, et me disent qu’ils ont lu Les Lâches et qu’ils ont eu l’impression que tout cela leur était arrivé lorsqu’ils étaient adolescents. Bien que cela se soit passé dans un autre pays et bien plus tard.

Je chéris ces petits miracles qui arrivent de temps à autre à un écrivain, et je ne souhaite pas d’autre récompense.

 

Josef Škvorecký - Toronto, 6 mars 1994"

L’intrigue se déroule dans une petite ville tchécoslovaque proche de la frontière allemande, au cours d’une semaine décisive — du 4 au 11 mai 1945 — alors que le conflit touche à sa fin. Le récit suit un groupe de jeunes gens, amateurs de jazz et volontiers désinvoltes, que l’on pourrait qualifier de « zazous ». Plus préoccupés par la musique, les amours et leurs préoccupations adolescentes que par les enjeux historiques, ils vivent dans une forme d’insouciance presque irréelle, malgré la proximité du front et la présence d’une usine allemande.

À leurs yeux, la « révolution » reste d’abord une abstraction, un mot chargé d’échos lointains plutôt qu’une réalité concrète. Pourtant, le monde extérieur s’impose progressivement : des réfugiés affluent, porteurs des traces des combats et des camps, tandis que des tentatives improvisées d’organisation militaire voient le jour dans la confusion générale. Cette « armée » de fortune, souvent désordonnée et inefficace, n’est pas sans rappeler l’univers satirique du Le Brave soldat Chvéik, où l’absurde le dispute au tragique.

Au fil des jours, l’insouciance des jeunes protagonistes se fissure. Confrontés à la violence, à la défaite et à la mort, ils sont brutalement contraints de quitter l’adolescence. En l’espace de quelques événements — une nuit de combats partisans, des rencontres décisives, la découverte concrète de la guerre — ils accèdent à une forme de maturité douloureuse.

Le roman se clôt avec l’entrée des troupes soviétiques le 11 mai 1945, marquant à la fois la fin de la guerre et la fin des illusions. Refusant toute vision héroïque ou idéalisée, Škvorecký propose une chronique désenchantée et profondément humaine, où l’humour raffiné, parfois grinçant, sert à dévoiler les ambiguïtés morales et l’écart entre les discours officiels et la réalité vécue.

À la fois récit d’apprentissage et anti-épopée, Les Lâches se distingue par son ton libre, sa lucidité et son regard critique sur l’histoire en train de se faire.

(Traduction du tchèque par Françoise London-Daix, éditions Gallimard)

 

"Legenda Emöke" (La Légende d'Emöke, The Legend of Emöke, 1963)

Contrairement à d’autres œuvres de Josef Škvorecký, les titres français et anglais de Legenda Emöke restent relativement proches de l’original tchèque, conservant tous la référence explicite à la figure énigmatique d’Emöke. Ce choix souligne l’importance centrale du personnage, à la fois présence réelle et figure presque mythique, dont la « légende » se construit à travers le regard du narrateur.

Le récit met en scène une rencontre, lors d’un séjour dans une station de repos, entre le narrateur – double fréquent de l’auteur – et Emöke, jeune femme d’origine hongroise, mystérieuse, fragile et habitée par une quête spirituelle intense. Fasciné, le narrateur tente de comprendre cette figure insaisissable, oscillant entre mysticisme, idéalisme et désarroi existentiel.

L’intrigue repose moins sur l’action que sur l’évolution de cette relation et sur les échanges qui s’instaurent entre les personnages. Peu à peu, la « légende » d’Emöke se fissure : derrière l’image idéalisée apparaissent les contradictions, les blessures et les illusions qui la constituent. Le roman explore ainsi les thèmes du désenchantement, de la foi, du désir et de l’impossibilité d’une véritable communion entre les êtres.

Salué par la critique dès sa parution, le livre se distingue par une forte préoccupation éthique et un souci constant de l’écriture. La prose de Škvorecký se caractérise par une grande densité et par une intensité parfois baroque, mêlant élans lyriques, introspection et ironie discrète. Cette richesse stylistique s’accompagne toutefois d’un sens classique de la construction narrative, qui confère au récit équilibre et lisibilité.

Une telle écriture ne manque pas de surprendre dans le contexte littéraire de l’époque : issue d’un pays où la norme dominante avait longtemps été celle d’un « réalisme » étroit et idéologiquement contraint, l’œuvre affirme au contraire une liberté formelle et une complexité psychologique remarquables. Elle s’impose ainsi comme une méditation subtile sur les illusions humaines et sur la difficulté de saisir la vérité d’autrui.

(Traduction du tchèque par François Kérel, éditions Gallimard)

 

"Tankový prapor" (L’Escadron blindé, The Republic of Whores, 1969) 

L’Escadron blindé (ou Chronique de la période des cultes) dépeint avec une ironie mordante la vie quotidienne d’un jeune soldat tchèque en 1953, au cœur de l’ère stalinienne. À travers une succession d’épisodes à la fois grotesques et lucides, le roman met en scène un univers militaire absurde, dominé par la rigidité idéologique, la surveillance constante et l’arbitraire du pouvoir.

Mais derrière cette façade oppressive, Škvorecký fait émerger une vitalité irréductible : celle de la jeunesse, de ses désirs, de sa sexualité débordante et de son humour salvateur. Dans ce monde où toute humanité semble étouffée par la propagande et la discipline, le rire devient un acte de résistance, et la dérision une forme de survie.

Cette « chronique » prend ainsi la forme d’une farce satirique, où le grotesque révèle les contradictions du régime. L’auteur s’inscrit clairement dans la tradition du roman antimilitariste tchèque, notamment dans le sillage de Le Brave soldat Chvéik, en reprenant ce mélange caractéristique d’absurde, de critique sociale et de comique subversif.

À la fois témoignage d’une époque et œuvre profondément irrévérencieuse, L’Escadron blindé offre une vision lucide et désacralisée du totalitarisme, où la satire devient un puissant outil de dévoilement.

(Traduction du tchèque par François Kérel, éditions Gallimard)

"A 23 h 47, donc exactement dix-sept minutes après l'heure indiquée sur le plan d'exercice, le capitaine de cavalerie Matka Vaclav vérifia l'emplacement des véhicules de combat sur la ligne de débouché et s'attarda cinq minutes environ devant le char du maréchal des logis Krajta pour surveiller le début des opérations de creusement. La lune, à demi cachée derrière de minces nuages d'automne, répandait une lueur fantasmagorique sur le groupe des cinq hommes qui frappaient le sol pierreux de la pointe émoussée de leurs pics, et le char qui se dessinait à l'arrière-plan, son museau d'acier pointé vers le ciel phosphorescent, semblait contempler rêveusement le versant opposé de la colline d'Okrouhlicé, labouré par les chenilles d'innombrables attaques. 

Dès que le capitaine et son escorte, sanglés dans leurs imperméables, firent demi-tour et disparurent dans le brouillard nocturne derrière le char, entre les arbres clairsemés, le groupe relâcha son effort. Le capitaine lui-même, vêtu d'une combinaison immaculée où l'on distinguait encore les arêtes des plis (résultat d'un séjour prolongé dans un magasin de l'intendance), regagnait son véhicule d'état-major dans la pénombre magique de la nuit de septembre. La poésie de ces étranges minutes qui précèdent minuit et de cet étrange décor lui échappait entièrement ; il songeait qu'il avait fait une belle gaffe, voici deux ans, quand ça avait commencé à sentir le roussi à la Caisse nationale d'assurances, en se laissant prendre au piège de la campagne de recrutement pour l'armée et en renonçant à une confortable situation à la section des cadres pour suivre un stage de formation accélérée de dix mois à l'intention de futurs spécialistes de l'arme blindée, auxquels on promettait une promotion rapide et sûre. Il n'imaginait nullement, alors, ces exercices nocturnes qui ont .lieu semaine après semaine d'un bout de l'année à l'autre et par tous les temps. Ni d'autres inconvénients analogues. Il atteignit la route et déchiffra le plan d'exercice à la lueur de sa torche électrique : 23h30 - 4h00, creusement des tranchées et camouflage des véhicules de combat. 4h30 - 4 h 50, état d'alerte. 4 h 50, début de la préparation d 'artíllerie. 5 h, déclenchement de l'attaque. Donc il pouvait dormir jusqu'à quatre heures et demie. Certes, il aurait dû se tenir auprès des équipages et surveiller les travaux. Et puis merde! Il éteignit sa torche électrique, quitta la route et obliqua vers le buisson où le véhicule d'état-major, attendait sous un filet de camouflage. Il fit halte au pied de l'échelle et se tourna vers ses compagnons.

- «Hospodine, dit-il à l'instructeur politique en chef. Ouvre l'œil et fais-leur-en baver. -Je vais pioncer. Je n'ai pas eu une nuit de repos de toute la semaine, les gars! Lundi conférence culturelle, mardi réunion du parti jusqu'à trois heures du matin, mercredi journée des commandants! Réveille-moi à quatre heures, Hospodine! 

- A vos ordres, camarade capitaine», dit le lieutenant Hospodine d'un ton gouailleur et il claqua les talons. Dès que le capitaine eut refermé la portière du véhicule, le lieutenant se dirigea vers la cabine du conducteur, et ouvrit la portière. Le conducteur dormait paisiblement à son volant. Hospodine le secoua et le réveilla. 

- Qu'est-ce qui se passe? grommela le chauffeur ensommeillé.

- Ecoute, dit le lieutenant. Va donner un coup de main à l'adjudant Smirícky, ils ne sont que quatre! Et réveille-moi à quatre heures moins le quart!

- Merde alors! ›› répondit le chauffeur d'une voix inintelligible, et il descendit. C'était encore un bleu, un appelé de l'an passé, et il n'osa pas protester plus énergiquement. Dehors, le froid le fit frissonner. Cependant le petit lieutenant Hospodine se hissa lestement à sa place sur le siège de la cabine, et claqua la portière. La pointe de la couverture où s'enroulait l'officier apparut et disparut aussitôt derrière la vitre. Le deuxième classe Holeny, le conducteur, fit demi-tour, enfonça les mains dans ses poches et, claquant des dents, prit vaguement vers le nord, vers un groupe de buissons plantés là comme un décor réaliste sur la scène d'un théâtre d'amateurs. Au loin, des coups de pelle et de pioche tintaient et grinçaient dans le silence de la nuit. Holeny marchait d'un pas rapide dans l'herbe haute et sentait la rosée pénétrer à travers les pantalons de toile de son uniforme d'été, ce qui l'irrita encore davantage. Près d'un groupe de buissons se trouvait le véhicule de la section politique et, au moment où Holeny passait à proximité, quelqu'un alluma une lampe de poche et deux képis d'officier se découpèrent en noir sur le fond des vitres éclairées. Les marches grincèrent, une portière s'ouvrit et la lumière disparut avec les képis. Les vaches, pensa Holeny, ils nous envoient dehors et eux autres ils vont se pieuter...."

 

Le roman de Josef Škvorecký a connu des traductions aux titres sensiblement différents, qui reflètent des choix d’interprétation. Le titre original tchèque, Tankový prapor (« bataillon de chars »), met l’accent sur le cadre militaire du récit. La traduction française, L’Escadron blindé, reste fidèle à cette dimension en soulignant l’univers de la caserne et de l’armée. En revanche, le titre anglais, The Republic of Whores, adopte une tonalité beaucoup plus provocatrice et satirique, insistant sur la crudité, la liberté sexuelle et la dimension irrévérencieuse du roman.

 

Cette variation n’est pas anodine : elle éclaire les différentes facettes de l’œuvre. D’un côté, une chronique militaire absurde dans la Tchécoslovaquie stalinienne des années 1950 ; de l’autre, une farce corrosive où les instincts, les désirs et l’humour subversif deviennent des formes de résistance à l’idéologie dominante.

Le roman suit le parcours de Danny Smirický, jeune intellectuel tchèque incorporé dans une unité blindée au début des années 1950, en pleine période stalinienne. Arraché à la vie civile, Danny se retrouve plongé dans une caserne où règnent l’absurdité bureaucratique, la brutalité hiérarchique et une discipline souvent dénuée de sens.

L’intrigue ne se construit pas comme un récit linéaire classique, mais plutôt comme une succession d’épisodes, d’anecdotes et de situations burlesques qui composent une chronique du service militaire. À travers ces scènes – exercices absurdes, ordres contradictoires, discours idéologiques creux, humiliations infligées aux soldats – se dessine peu à peu un tableau satirique du système. Les officiers, souvent incompétents ou caricaturaux, incarnent la mécanique aveugle du pouvoir, tandis que les soldats oscillent entre résignation, débrouillardise et révolte silencieuse.

Parallèlement à cette vie militaire oppressante, Danny tente de préserver une forme de liberté intérieure. Il se réfugie dans l’humour, l’ironie, la musique et surtout dans ses aventures amoureuses, qui occupent une place importante dans le récit. Les relations avec les femmes, souvent fugitives ou désordonnées, apparaissent comme un contrepoint vital à la rigidité du monde militaire : elles sont l’expression d’un désir de vivre, d’échapper à l’embrigadement et de rester humain.

Au fil du récit, il n’y a pas de véritable progression héroïque ni de dénouement spectaculaire. L’intrigue repose plutôt sur l’accumulation de situations révélatrices qui mettent à nu l’absurdité du régime et l’érosion progressive des illusions. Ce choix narratif renforce l’effet de satire : le quotidien lui-même devient le lieu où se manifeste le grotesque du pouvoir.

Dans cette chronique à la fois drôle et désenchantée, l’expérience individuelle de Danny finit par refléter une réalité collective : celle d’une génération confrontée à un système qui prétend tout contrôler, mais qui se heurte sans cesse à l’irréductible vitalité des individus.

 

"Mirákl" (Miracle en Bohême, The Miracle Game, 1972)

Dans ce roman ample et complexe, Josef Škvorecký prend pour point de départ un fait divers survenu dans les années 1950, dans une petite église de Bohême : au cours d’un sermon dominical, une statue de saint semble soudain s’animer. Pour les fidèles, profondément attachés au catholicisme malgré le contexte politique, il ne fait aucun doute qu’il s’agit d’un miracle.

Mais derrière cet événement apparemment surnaturel se cache une machination : la police politique a orchestré cette mise en scène afin de discréditer un prêtre trop influent. Accusé d’avoir lui-même fabriqué le « miracle », celui-ci devient la victime d’un engrenage répressif implacable : interrogatoires, torture, disparition dans les prisons du régime. Ce point de départ, à la fois dramatique et ironique, révèle d’emblée l’un des thèmes majeurs du roman : la manipulation de la vérité par le pouvoir.

À partir de cet épisode, le récit s’élargit considérablement. Alternant les époques et les points de vue, Škvorecký entraîne le lecteur des campagnes bohémiennes aux cercles politiques et intellectuels de Prague. Il dresse une vaste fresque de la société tchécoslovaque sous le régime communiste, mettant à nu les mécanismes de la peur, du mensonge et de l’opportunisme. Les élites, qu’elles soient politiques ou culturelles, apparaissent souvent compromises, prisonnières de leurs calculs ou de leurs illusions.

Cependant, le roman ne se limite pas à une dénonciation des puissants. Il accorde également une place importante aux « militants de base », ces individus anonymes qui, malgré les contradictions du système, continuent de croire en la possibilité d’un monde plus juste. À travers eux, l’auteur introduit une dimension plus nuancée, évitant le manichéisme et soulignant la complexité morale des engagements individuels.

La construction narrative, riche et fragmentée, mêle enquête, satire politique et réflexion existentielle. Le « miracle » initial agit comme un révélateur : il met en lumière non seulement les manipulations du régime, mais aussi les illusions collectives, les faiblesses humaines et les formes diverses de compromis.

Œuvre majeure de la maturité de Škvorecký, Miracle en Bohême propose ainsi une véritable radiographie d’une société traversée par le mensonge et le doute, tout en conservant cette distance ironique et cette liberté de ton qui caractérisent l’auteur.

(Traduction du tchèque par Claudia Ancelot, préface de Milan Kundera, éditions Gallimard)

 

"Pribeh inzenyra lidskych dusi" (L'ingénieur des âmes humaines, The Engineer of Human Souls, 1977)

Considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Josef Škvorecký, ce roman foisonnant porte en sous-titre : An Entertainment on the Old Themes of Life, Women, Fate, Dreams, the Working Class, Secret Agents, Love and Death. Cette formule annonce d’emblée une œuvre riche, hybride et libre, mêlant réflexion littéraire, satire politique et méditation existentielle.

Le récit suit Danny Smirický, double récurrent de l’auteur, devenu professeur de littérature en exil au Canada après avoir fui la Tchécoslovaquie communiste. Depuis cette position d’exilé, il navigue sans cesse entre le présent nord-américain et le passé européen, revisitant les épisodes marquants de sa vie sous les régimes nazi puis communiste. Cette structure fragmentée, faite d’allers-retours temporels, traduit la condition même de l’exil : une identité instable, recomposée au fil des souvenirs, des ruptures et des contraintes imposées par l’Histoire.

Le titre du roman fait écho à une formule célèbre de Joseph Staline, qui qualifiait les écrivains d’« ingénieurs des âmes humaines ». Škvorecký détourne ironiquement cette expression : loin d’être des instruments au service d’une idéologie, les écrivains apparaissent ici comme des observateurs lucides, souvent impuissants, mais essentiels pour comprendre les contradictions du monde.

L’originalité de l’œuvre tient aussi à sa construction : le roman est divisé en sept chapitres, chacun placé sous le patronage d’un écrivain majeur de la littérature anglo-américaine — Edgar Allan Poe, Nathaniel Hawthorne, Mark Twain, Stephen Crane, F. Scott Fitzgerald, Joseph Conrad et H. P. Lovecraft. Ces références ne sont pas de simples hommages : elles structurent la réflexion du narrateur et établissent des passerelles entre différentes traditions littéraires, montrant que, malgré les contextes historiques, les grandes œuvres dialoguent autour de préoccupations universelles.

À travers ce dispositif, Škvorecký explore des thèmes multiples : l’exil, la mémoire, la liberté, la manipulation idéologique, mais aussi l’amour, le désir et le rôle de la littérature face aux catastrophes du XXe siècle. Le ton oscille entre ironie, mélancolie et humour, créant une distance critique vis-à-vis des tragédies évoquées sans jamais en nier la gravité.

À la fois roman d’apprentissage tardif, réflexion sur l’écriture et fresque historique, L’Ingénieur des âmes humaines apparaît comme une synthèse de l’œuvre de Škvorecký. Il y affirme, avec une liberté formelle remarquable, que la littérature demeure l’un des rares espaces où il est possible de préserver la complexité de l’expérience humaine face aux simplifications imposées par l’histoire et les idéologies. (Traduction du tchèque, éditions Gallimard)

"Hawthorne

— Est-ce qu’elle est actrice, elle aussi ? demanda Wendy.

— Qui ?

— La femme de cet acteur, celui que vous disiez connaître.

Est-ce une plaisanterie de Wendy ? Ma collègue cultivée, Mme Webster — une Anglaise que Webster avait ramenée du British Museum au lieu de la confirmation tant attendue d’une datation controversée d’un masque de cour élisabéthain — m’a raconté une anecdote semblable à son sujet. Elle la racontait avec étonnement, car, bien qu’elle connût la théorie, c’était pour elle la première confrontation concrète avec le fait que les mots peuvent avoir des significations associatives différentes.

Mme Webster venait de faire un exposé de quarante minutes sur l’humour noir dans The Loved One de Evelyn Waugh, lorsque Wendy McFarlane, cette remarquable Écossaise originaire de Horseman’s Saddle, dans le nord de l’Ontario, leva la main :

— Madame Webster, je ne comprends pas. Autant que je m’en souvienne, il n’y a pas de Noirs du tout dans The Loved One.

Au début, Mme Webster crut que Wendy plaisantait. Son visage constellé de taches de rousseur donne toujours l’impression qu’elle se moque de tout. Mais il s’agissait simplement d’un malentendu : l’expression n’avait pas le même sens à Cambridge que dans Horseman’s Saddle. Et la question que Wendy me pose aujourd’hui n’est pas non plus une plaisanterie.

Son expérience du monde vient surtout de la télévision ; la mienne, du teatrum mundi européen. Sa question se rapporte au film L’Aveu de Costa-Gavras, que quelques étudiants sont allés voir, consacré aux procès staliniens du début des années 1950 dans mon pays. Deux ans plus tôt, tous mes étudiants avaient vu son film sur la Grèce, parce que la critique le présentait comme le meilleur film jamais réalisé sur le fascisme d’après-guerre.

Le fascisme exerce une certaine fascination sur ces innocents ; le communisme, non — d’où la baisse de fréquentation. Le fascisme appartient à leur imaginaire historique, tandis que le communisme leur semble étranger. De plus, la Grèce leur est familière, contrairement à une république dont le nom leur paraît aussi exotique que la Ruritanie.

Et ainsi, la joyeuse Wendy me demanda :

— Est-ce qu’elle est actrice, elle aussi ?

Je leur avais expliqué que je connaissais la femme de l’un des hommes exécutés après le procès, et Wendy l’avait interprété en termes de spectacle. C’est ainsi que j’ai compris que L’Aveu n’était pour eux qu’un film de plus. Dans leur courte vie, ils en avaient vu des centaines du même genre : Barnaby Jones casse des dents, Kojak mène des interrogatoires musclés, Cannon fracasse des têtes contre les murs.

Je désespérais pour ces cohortes d’étudiants à qui un professeur de Harvard enseigne la littérature américaine en se limitant, par exemple, à analyser la fonction de la couleur dans The Scarlet Letter sans rien dépasser de ce cadre. Pour eux, pour tous, cela restera toujours un simple film — jusqu’à l’effondrement du monde occidental.

Je me tiens de nouveau près de la fenêtre gothique, absorbé par ces pensées, tandis que Higgins, le joueur de football américain, lit un exposé sur la structure symétrique de The Scarlet Letter de Nathaniel Hawthorne. Échaudé par une récente diatribe de ma part contre le plagiat (à propos du texte que Dianne O’Donnell avait copié chez Quinn), Higgins ponctue chaque phrase d’un prudent « comme l’écrit David Levin ». (En regardant par-dessus son épaule, je vois que ces mentions ont été ajoutées plus tard, dans une autre encre.)

Les personnages principaux du roman, comme l’écrit David Levin, symbolisent :

— le pécheur public — Hester ;

— le pécheur secret — Arthur ;

— le pécheur impardonnable — Chillingworth.

Le sportif peine à articuler le mot impardonnable. Sa voix s’éteint ; je suppose qu’il a terminé. Je me retourne. Le bras de Wendy s’agite de nouveau. Je lui fais signe, et elle demande, hors de propos :

— Monsieur, j’ai entendu dire qu’en Europe on infligeait encore récemment ce genre de châtiments. Au début du siècle, en Allemagne, sous le fascisme, quelqu’un qui épousait une Juive devait porter sur son manteau les lettres JL, pour “Jew Lover”, comme Hester portait le A écarlate pour “adultère”.

Ah, Wendy ! Ignorance bénie ! Ce péché impardonnable de la civilisation transatlantique…"


Ludvík Vaculík (1926-2015)

Natif de Brumov, en Moravie, issu d'un milieu ouvrier, Ludvík Vaculík suit à Prague les cours de l'École des études politiques et sociales, devient journaliste à la radio gouvernementale, puis en 1965, publiciste aux Literární Noviny, hebdomadaire de l'Union des écrivains qui s'inspire alors des idéaux d'un «socialisme à visage humain», et rédige en juin 1968, pendant les quelques mois du «printemps de Prague», la fameuse proclamation dite des "Dva tisíce slov" (Deux mille mots, Two Thousand Words) qui demande à la population de défendre sans faillir les intérêts d'une culture et d'un socialisme purifiés des tares du passé. Le régime issu de l'occupation de la Tchécoslovaquie en août 1968 l'exclut du Parti communiste et de l'Union des écrivains et son œuvre est interdite.

Dans "Sekyra" (La Hache, The Axe, 1966), Vaculík retrace l'itinéraire d'un jeune journaliste très attaché au souvenir de son père, militant communiste, mais animé d'un nouvel idéal : il cherche donc à reconstituer la vie de son père, ouvrier menuisier militant qui n'a pas réussi à rallier ses proches à la cause de la collectivisation, puis part à la recherche de son frère conducteur d'autobus, l'ensemble menant à une véritable autocritique, la longue évocation du passé ayant pour but d'éclairer des vérités actuelles. L

e livre lui vaut la notoriété et jouera, dans l'éveil des consciences, un rôle aussi important que le "Žert" (1967, La plaisanterie) de Milan Kundera. Se refusant à l'exil, Vaculík crée l’édition samizdat "Petlice" (Cadenas), y publie deux romans, "Morčata" (Les Cobayes, 1970) et surtout "Český snář " (La Clef des songes, The Czech Dreambook, 1980), chronique de l'expérience qu'il vécut sous le régime communiste et témoignage délivré en l'état sur la vie quotidienne en Bohême, aux lecteurs de juger... Il signera la Charte 77, à la rédaction de laquelle il a participé aux côtés de Václav Havel et Jan Patočka. Après la chute du régime, en 1989, l'écrivain publie son autobiographie en trois volumes... 


 "Morčata" (Les Cobayes, The Guinea Pigs, 1970) 

« C’est aussi, en partie, grâce à l’observation quotidienne du cobaye que j’ai retrouvé, sans raison, mon calme, et que ma peur s’est apaisée. Un cobaye se tient assis, fait miam-miam en mangeant de l’avoine, grignote des graines, pivote, sursaute, fait frémir son petit nez — tout cela depuis des siècles. C’est séduisant : on est tenté de croire également à la stabilité d’autres choses, bien différentes des activités du cobaye… »

À partir de cette observation en apparence anodine, Ludvík Vaculík construit un récit d’une grande subtilité, qui prend la forme d’une parabole inquiétante sur la condition humaine dans une société oppressive. Le narrateur, modeste employé de banque, évolue dans un univers où le vol et la corruption semblent constituer la norme tacite : chacun détourne, dissimule, triche, dans une banalité presque tranquille.

En parallèle, la vie domestique du protagoniste — notamment l’élevage de cobayes par ses enfants — introduit un contrepoint en apparence rassurant. Ces animaux, figures de répétition et de stabilité, incarnent une illusion d’ordre et de permanence. Pourtant, ce calme apparent devient progressivement suspect : ce qui semblait apaisant se transforme en métaphore troublante d’une existence réduite à des comportements mécaniques, presque déshumanisés.

Le récit progresse sans éclat, sans événements spectaculaires, mais avec une lenteur calculée. Par un jeu de va-et-vient constant entre la banque et les cobayes, entre le monde social et l’espace domestique, Vaculík installe une tension croissante. Peu à peu, la réalité se fissure, les repères vacillent, et le quotidien bascule dans une forme de cauchemar diffus mais inexorable.

L’allusion à Edgar Allan Poe et à son imaginaire — notamment celui du vertige et de l’engloutissement — n’est pas fortuite : elle suggère que, derrière l’apparente banalité du réel, peut se dissimuler une force d’absorption irrésistible, comparable à un maelström psychologique et moral.

À travers cette construction, Vaculík interroge les rapports ambigus que les individus entretiennent avec la réalité et l’illusion. Loin de proposer une dénonciation frontale, il montre comment l’oppression s’insinue dans les comportements ordinaires, comment elle se banalise, et comment les victimes elles-mêmes participent, souvent inconsciemment, à son maintien.

Les Cobayes apparaît ainsi comme une œuvre profondément politique, mais aussi existentielle : une réflexion sur la passivité, la peur et la nécessité d’une prise de conscience. En invitant les opprimés à reconnaître les mécanismes qui les enferment, Vaculík suggère en creux la possibilité — et la nécessité — d’une révolte intérieure.

(Traduction du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, éditions Gallimard)

"A Prague, il y a plus d'un million d'habitants, dont je ne tient pas à citer ici tous les noms. Notre famille a des origines campagnardes. Notre amille c'est moi, ma femme et deux petits garçons qui nous donnent assez de satisfaction. L'aîné - treize ans - s'appelle Vachek, il a les yeux marron, il est myope et s'intéresse d'abord aux constructions, en particulier si elles sont inachevées, ensuite aux moyens de transport, ferroviaires notamment, mais aussi aux réseaux urbains de canalisations d'eau, de conduites de gaz et de chauffage, de câbles électriques ou téléphoniques, etc. Notre Vachek rentre toujours tard de l'école, car il s'arrête chaque fois dans la rue, au bord d'une tranchée qu'il contemple plus longtemps qu'il ne convient... qu'il ne nous convient. C'est pour cela qu'il aime les jours ouvrables. Le cadet, Pavel, neuf ans, a les yeux marron, il est myope et s'intéresse à tout, d'abord à ce que fait Vachek, ensuite aux constructions, en particulier si elles sont inachevées, et aux moyens de transport, ferroviaires notamment. L'intérêt qu'il porte à ces choses a toutefois un caractère quelque peu différent de celui de Vachek. Un exemple concret en fournira la meilleure preuve. 

Lorsque, par un bruineux après-midi dominical, à ne pas mettre un chien dehors, nos garçons nous demandent et obtiennent l'autorisation de sortir, ils se rendent presque immanquablement dans une gare; là ils s'arrêtent un moment sur un quai, puis courent en longeant les rails jusqu'à une belle rotonde à locomotives, voilée de pluie et de fumée, mais n'osant pas pénétrer à l'intérieur, ils se mettent sous le chéneau de quelque baraque archi-noire, s'adossent convenablement à la paroi et en se frottant le dos le long des planches, observent le trafic. Quand ils rentrent à la maison, un peu plus savants, nous les grondons comme s'ils nous avaient manqué, ils prennent leur goûter et s'en vont ensuite dans leur chambre. Alors, là-bas, Vachek se remet aussitôt à la construction d'une grue mobile, destinée à transporter du charbon, tandis que Pavel, sans tarder, entreprend de dessiner sur différentes feuilles de papier le plan d'une gare fictive, avec un souci particulier porté à la plaque tournante qui dessert la rotonde à locomotives. Je n'ai sans doute pas besoin d'insister sur la différence dont témoignent leurs approches respectives d'un seul et même domaine de connaissance; tout lecteur un peu perspicace a certainement déjà compris que Pavel, le cadet, a davantage de dioptries et qu'il est plus trapu.

Voici donc nos garçons; à nous autres maintenant, les parents. Moi, le papa, je m'appelle Vachek et suis employé à la Banque d,État. La Banque d'État, vous devez la connaître. C'est un majestueux immeuble de la place Venceslas, garni de marbre à l'extérieur, mais à l'intérieur détrompez-vous. Je pense qu'il suffira de vous dire que certains jours, quand nous, les employés de banque - autrement dit les banquiers - venons de soustraire à la caisse les salaires que nous glissons dans nos portefeuilles, nous jetons vers la luxueuse porte à tambour de la Banque des regards remplis de peur que quelqu'un vienne à ce moment-là retirer ses économies ! Pourtant notre paie n'a rien de faramineux, croyez-moi! C'est tout juste, comme on dit, si nous ne sommes pas contraints de voler. D'ailleurs, pourquoi le cacher, nous volons bel et bien. Mais il s'agit de tentatives désespérées, et très rares sont ceux d'entre nous qui réussissent à emporter leur larcin chez eux, pour leur femme et leurs enfants. À la sortie de la Banque, il y a des flics qui fouillent soigneusement chacun de nous et nous confisquent tout ce qu'on ne peut justifier par un reçu. Mais vous auriez tort de penser que l'argent confisqué est reversé dans la caisse ! Nous, les banquiers de la Banque d'État, en tout cas, nous ne le voyons jamais rentrer. Les opinions là-dessus peuvent diverger. S'il vous arrive, mes enfants, de vous demander journellement, par l'intermédiaire de vos parents, pourquoi notre économie nationale en est où elle en est, vous pouvez faire entrer en ligne de compte ce que je viens de vous révéler sans le vouloir. Mais voilà un problème qui serait mieux à sa place dans un roman policier que dans un ouvrage d'histoire naturelle comme celui-ci. Quant à ma femme, que nos garçons, pour une raison naturelle, aiment à appeler maman, elle se nomme Éva. Elle est institutrice, mais ça ne fait rien. Notre famille, disais-je, a des origines campagnardes. Voilà quinze ans qu'Éva et moi sommes venus a Prague, dans l'idée d'y demeurer à peu près cinq ans, le temps de faire nos besoins patriotiques, pour nous en aller ensuite dans quelque coin de notre région natale où nous passerions l'essentiel de notre vie. Or il y a des projets auxquels on renonce pour d'autres qui maintiennent le niveau de vie. Ainsi n'avons-nous pas encore cessé d'envisager le retour au petit cimetière natal.

À Prague, le provincial souffre le plus souvent de l'indifférence des gens et de l'éloignement de la nature. Un homme un peu fort toutefois ne pense pas trop à son chagrin et, du coup, ne tarde point à découvrir des libertés qu'íl ignorait en son village. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à se vanter, ou peu s'en faut, de sa provincialité, parce qu'à Prague - qui n'a toujours pas appris à se conduire en vraie métropole - c'est plutôt bien vu. Mais la nature, ah! la nature nous manque terriblement, à nous autres Praguois de cette espèce. Chaque printemps, nous allons à pied avec nos garçons, en passant par Levy Hradec, jusqu'à l'imposant mont Rivnac, où pousse la pulsatille. Imposant, mes enfants, signifie majestueux, grandiose. L'excursion aux rochers des Crêtes de Chèvre, qui se trouvent derrière Suchdol, fait partie de nos processions quasi obligatoires au temps des cerises. Obligatoire signifie forcé, agrémenté çà et la de quelque cerise. Mais si nous nous promenons ensemble, il faut aussi que nous nous fassions des concessions, les uns les autres. Alors que, pour Éva et moi, une visite du jardin botanique est un concentré d'enseignements agréables pour de vieux cons incapables, même en cinq ans, d'apprendre à reconnaître le cerfeuil (Anthriseus Pers.), pour Vachek et Pavel, leurs enfants, c'est pur ennui. Un concentré est le résultat d'une réduction. Ils nous accompagnent volontiers toutefois. Pour leur rendre la pareille, nous les accompagnons volontiers dans la vallée de Hlubocepy, où s'entrelacent et se chevauchent les viaducs ascendants de deux chemins de fer, offrant aux yeux éblouis de nos garçons un spectacle fantasque, alors que nous autres nous sommes davantage sensibles en cet endroit aux pauvres maisonnettes, vestiges des temps révolus de l'idylle paysanne; elles sont entretenues avec un soin émouvant et c'est d'une manière vraiment pittoresque qu'elles se détachent au pied de ces vieux viaducs en pierres de taille..."

17 November 1989, 18:30 - La police affronte des manifestants étudiants sur Národní třída à Prague, un affrontement qui a déclenché la Velvet Revolution. 26 November 1989, 14:35 : environ 800 000 personnes se rassemblent pour une manifestation dans le parc Letná de Prague, le dernier clou dans le cercueil du régime communiste... Le photographe Bohumil Eichler a suivi à l'époque les évènements pour une agence dissidente...