Mystery & Suspense - Gilbert K. Chesterton (1874-1936),"The Innocence of Father Brown" (1911), "The Incredulity of Father Brown" (1926), "The Scandal of Father Brown" (1935) - Edgar Wallace (1875-1932), "The Three Just Men" (1926), "The Gaunt Stranger" (1925)   - E.C. Bentley (1875-1956), "Trent's Last Case" (1913, L'Affaire Manderson), "Trent's Own Case" (1936) - .....

Last update :  02/02/2018


On a souvent dit qu'Edgar Allan Poe avait inventé le roman policier (1841), que Sir Arthur Conan Doyle l'avait popularisé (1887) et que Chesterton (1911) l'avait défini. Et si en effet les premières histoires policières ont été écrites par un Américain, ce sont les Britanniques qui ont posé la plupart des premières fondations du genre. Puis le roman d'énigme s'impose dans les années 1920 aux Etats-Unis (S.S.Van Dine, Ellery Queen),  apparaissent ensuite, toujours dans la même décennie, les "pulps" de Black Mask dans lesquelles vont être publiées les premières histoires de Dashiell Hammett (1926). Dans la société américaine de 1920-1930 qui voit surgir la thématique du pouvoir politique corrompu et de la Haute société de l'argent et du capital, s'impose le "hardboiled dick", le détective dur à cuir qui agit comme un véritable révélateur de toutes les contradictions sociales. Epoque du roman noir. Les années 1940 voient surgir et s'imposer, pour la première et dernière fois, sans doute, des écrivains à part entière, à l'écriture dure et coriace comme leurs personnages principaux, qui sortent le genre policier qui menait alors une existence british dès plus aristocratique, pour gagner les bas-quartiers et le ruisseau. Dashiell Hammett, Raymond T. Chandler, James M. Cain, Horace McCoy, James Hadley Chase, David Goodis, William Riley Burnett, William Irish, Chester Himes, Ed McBain, puis deux Anglais "américanisés", Henry Graham Greene et Peter Cheney, enfin des écrivains étonnamment prolifiques, Agatha Christie, Patricia Highsmith, Ross MacDonald...

 

A partir d'un événement qui s'inscrit déjà dans le passé - le crime -, le roman policier tente de reconstituer l'origine des êtres et des choses,  le moment où les destinées qui s'étaient liées pour  constituer la masse critique de l'événement dramatique étaient distinctes les unes des autres. Que peuvent donc partager la déduction implacable de Sherlock Holmes, la lucidité cynique de Philip Marlowe, la fausse torpeur de Maigret? L'investigation, un même exploit intellectuel ou performance physique unit ainsi les détectives dans une même quête de la transparence. Une vérité enfouie vient au jour, le privé, l'investigateur démontre que le monde a un sens, et ce ne sont pas tant les faits eux-mêmes qui s'imposent que la psychologie  qui les dévoile et révèle le criminel  aux frontières du droit et des drames humains. C'est à partir des années 1930 que le roman policier américain se transforme considérablement, l'intrigue se complexifie, un réalisme noir, des péripéties plus violentes, une agressivité plus affirmée tant des criminels que des policiers, mais surtout, pour reprendre Raymond Chandler (The Simple Art of Murder, 1950), la volonté  non pas tant d'élucider un crime que de peindre une atmosphère, un milieu, combinatoire parfois savante de brutalité, de pittoresque, voire d'exotisme ou d'érotisme. Les romans seront d'abord des nouvelles qui empruntent la voie des magazines populaires tels que Black Mask, des années 1920 aux années 1940, Dashiell Hammett y est publié en 1922, et Raymond Chandler en 1933, et le tirage lui-même du magazine passe de 66,000 en 1926 à 130,000 copies en 1930 : en trente années de production, la revue aura publié plus de 2,500 hard-boiled fictions, écrites par quelques 640 hard-boiled writers ...


"The Essential G. K. Chesterton",  Chesterton, G K -  Inkling Books, 2009

G.K. Chesterton fut l'un des écrivains les plus stimulants et admirés de son temps, et la liste de ses admirateurs, qui comprend effectivement Borges, Russell, Shaw et Kafka, est aussi impressionnante que variée....

- Jorge Luis Borges est sans doute le cas le plus célèbre. Borges a souvent déclaré que Chesterton était l'un de ses maîtres. Il admirait sa capacité à construire des paradoxes qui n'étaient pas de simples jeux d'esprit, mais des révélations sur le monde. L'influence de Chesterton est palpable dans les nouvelles policières et métaphysiques de Borges, qui reprennent le principe du raisonnement déductif comme une aventure intellectuelle et mystique.

- George Bernard Shaw : Bien que politiquement aux antipodes (Shaw était socialiste et athée, Chesterton distributiste et catholique), ils étaient de grands amis et de redoutables adversaires dans des débats publics légendaires. Ils s'admiraient mutuellement pour leur esprit, leur honnêteté intellectuelle et leur talent de polémiste. Shaw disait de lui : "C'était un homme d'un génie colossal".

- Bertrand Russell : Le philosophe rationaliste et athée Bertrand Russell a écrit : "Je ne pense pas avoir jamais rencontré d'homme aussi admirable que Chesterton. Il était exceptionnellement amusant, et en même temps, il croyait sérieusement aux choses auxquelles je trouvais importantes de croire... C'était un homme très bienveillant." Là encore, l'admiration portait sur la vigueur de l'esprit et la générosité de la personne, bien que leurs conclusions fussent opposées.

- Franz Kafka fut était un lecteur assidu de Chesterton et le tenait en haute estime. Il appréciait son sens de l'absurde, de l'étrange et du paradoxe qui fait écho à l'univers kafkaïen. L'humour de Chesterton, qui naît de la confrontation entre la logique et un monde déraisonnable, a certainement influencé Kafka.

 

Comment expliquer qu'un écrivain aussi clairement ancré dans la tradition chrétienne ait pu séduire des athées, des socialistes et des existentialistes ...

- Un Maître du Paradoxe et de l'Émerveillement

Chesterton utilisait le paradoxe non pour être simplement brillant, mais pour briser les préjugés et redonner au monde son caractère merveilleux. Il renversait les évidences pour montrer que le monde "normal" est en fait incroyablement étrange et que les vérités supposées "banales" sont en réalité miraculeuses. "Le monde ne manquera jamais de merveilles et de miracles, mais il manquera peut-être d'hommes capables de s'en émerveiller." Cette capacité à voir l'extraordinaire dans l'ordinaire a fasciné des écrivains comme Borges et Kafka, pour qui le quotidien est aussi le lieu du mystère et de l'angoisse.

- Une Prose Éblouissante et un Esprit Incisif

Chesterton était un virtuose de la langue. Ses phrases sont d'une grande densité, pleines d'images frappantes, d'aphorismes et d'un sens de la formule rare. Que l'on soit d'accord ou non avec ses idées, la lecture de ses essais est un plaisir intellectuel constant. Ses adversaires les plus farouches (comme Shaw et Russell) admiraient avant tout la puissance, la clarté et l'humour de son style. Chesterton abordait les sujets les plus profonds (la foi, la morale, la société) avec une légèreté et un humour qui les rendaient accessibles. Il ne pontifiait pas ; il dialoguait, défiait et amusait. Cette approche lui permettait de toucher un public très large, bien au-delà des cercles religieux. L'Homme qui était Jeudi est à la fois un thriller absurde, une aventure policière et une méditation théologique profonde sur le bien, le mal et la grâce.

- Le Père de la "Détective Story" Métaphysique

Avec son personnage du Père Brown, Chesterton a révolutionné le genre policier. Là où Sherlock Holmes raisonne à partir de indices physiques, le Père Brown résout les énigmes en se mettant à la place du criminel, grâce à sa connaissance de la nature humaine acquise au confessionnal. Le crime devient une affaire de péché et de rédemption, et l'enquête une quête métaphysique. C'est cet aspect qui a tant influencé Borges et, plus tard, des auteurs comme Umberto Eco.

- Une Pensée Anti-Système et Humaniste

Chesterton défendait "l'homme du commun" contre les élites et les idéologies (qu'elles soient capitalistes, socialistes ou eugénistes). Sa philosophie du "Distributisme", bien que peu appliquée, était une recherche d'une troisième voie entre le capitalisme et le socialisme, centrée sur la propriété familiale. Cette défense de la liberté et de la dignité de la personne ordinaire résonnait avec beaucoup, même ceux qui ne partageaient pas ses solutions.


Gilbert K. Chesterton (1874-1936)
Avec William Irish (1903-1968) et Stanley Ellin (1916-1986), Chesterton fut un maître de la nouvelle policière, mais il est aussi sans doute l'un des premiers auteurs à traiter le roman policier comme s'il s'agissait d'une forme de littérature sérieuse, sans oublier de lui insuffler cette fantaisie poétique qui a marqué la majeure partie de ses œuvres. Natif de Londres,  Gilbert Keith Chesterton, journaliste et apologiste du christianisme, fréquentant aussi bien George Bernard Shaw, Wells que Bertrand Russell, excentrique connu pour ses détournements singuliers de lieux communs, publie une série de nouvelles policières dont le personnage principal est un père catholique et détective, le père Brown, ou l'abbé Brown, un personnage maladroit doué de facultés d'observation et de déduction saisissante, conciliant Dieu et la Raison, et qui devient extrêmement populaire : The Innocence of Father Brown (1911), The Wisdom of Father Brown (1914), The Incredulity of Father Brown (1926), The Secret of Father Brown (1927), The Scandal of Father Brown (1935). Les premières enquêtes du père Brown seront d'abord publiées dans les magazines mensuels The Story-Teller et The Cassell's Magazine, en Angleterre, et dans le journal The Saturday Evening Post, aux États-Unis, entre septembre 1910 et juillet 1911...

Vers 1893, il aurait traversé une crise de scepticisme et de dépression et, fasciné par le satanisme, aurait expérimenté la fameuse planche Ouija (Ouija board), censée permettre la communication avec les esprits. Par la suite, Chesterton réintègre sa foi chrétienne et épouse en 1901 Frances Blogg. Ses premiers écrits seront des poésies et des biographies littéraires. C'est en 1904 qu'il se hasarde sur le terrain du "policier", publiant une série d'articles de magazine avec un nouveau type de détective, un juge à la retraite nommé Basil Grant, dont l'apparent mysticisme est contrebalancé par la présence de son frère, Rupert, un détective privé plus conventionnel. Avec "The Man Who Was Thursday : A Nightmare" (1908), Chesterton produit un thriller psychologique, souvent qualifié de métaphysique, centré sur sept anarchistes du Londres du tournant du siècle qui se font appeler par les noms des jours de la semaine. En 1922, Chesterton s'est converti de l'anglicanisme au catholicisme romain et écrit plusieurs ouvrages à orientation théologique, dont les vies de François d'Assise et de Thomas d'Aquin. Le personnage du père Brown, homme simple qui possède cependant une connaissance approfondie de la nature humaine et du mal, lui aurait été inspiré par l'abbé qui fut en partie responsable de sa conversion, un homme d'église qui l'étonna par sa connaissance intime de la corruption humaine. Complétant ces cinq recueils consacrées au Father Brown, près de cinquante histoires qui s'échelonnent entre 1911 et 1935, il écrira des véritables petits chef d'oeuvres policiers, "The Club of Queer Trades" (1905, série d'histoires publiées dans le magazine britannique The Idler en 1904), "The Poet and the Lunatics" (1929), "Four Faultless Felons" (1930) ,"The Paradoxes of Mr. Pond" (1937) et "The Man Who Knew Too Much" (1922)....


THE MAN IN THE PASSAGE (G. K. Chesterton)

G. K. Chesterton était un critique et un dramaturge reconnu avant de se lancer dans l'écriture de romans policiers en 1905. Les affaires de son détective le plus célèbre, un prêtre catholique discret appelé Père Brown, impliquent généralement un mystère métaphysique apparent, pour lequel son limier ϧndit une solution bien trop mondaine. Chesterton se plaît à présenter des paradoxes de la psychologie humaine dans ses fictions. Il n'a jamais écrit de roman mettant en scène le Père Brown, mais le personnage apparaît dans six recueils de nouvelles.

 

Two men appeared simultaneously at the two ends of a sort of passage running along the side of the Apollo Theatre in the Adelphi. The evening daylight in the streets was large and luminous, opalescent and empty. The passage was comparatively long and dark, so each man could see the other as a mere black silhouette at the other end. Nevertheless, each man knew the other, even in that inky outline, for they were both men of striking appearance, and they hated each other.

The covered passage opened at one end on one of the steep streets of the Adelphi, and at the other on a terrace overlooking the sunset-coloured river. One side of the passage was a blank wall, for the building it supported was an old, unsuccessful theatre restaurant, now shut up. The other side of the passage contained two doors, one at each end. Neither was what was commonly called the stage door; they were a sort of special and private stage doors, used by very special performers, and in this case by the star actor and actress in the Shakespearean performance of the day. Persons of that eminence often like to have such private exits and entrances, for meeting friends or avoiding them.

 

Deux hommes apparurent simultanément aux deux extrémités d'une sorte de passage longeant le théâtre Apollo de l'Adelphi. La lumière du soir dans les rues était grande et lumineuse, opalescente et vide. Le passage était relativement long et sombre, de sorte que chaque homme pouvait voir l'autre comme une simple silhouette noire à l'autre bout. Néanmoins, chaque homme connaissait l'autre, même dans cette silhouette d'encre, car ils étaient tous deux des hommes à l'apparence frappante, et ils se détestaient l'un l'autre.

Le passage couvert s'ouvrait d'un côté sur l'une des rues escarpées de l'Adelphi, et de l'autre sur une terrasse surplombant le fleuve couleur de soleil couchant. L'un des côtés du passage était un mur vide, car le bâtiment qu'il soutenait était un ancien restaurant de théâtre sans succès, aujourd'hui fermé. De l'autre côté du passage, il y avait deux portes, une à chaque extrémité. Aucune n'était ce que l'on appelle communément une porte de scène ; il s'agissait d'une sorte de porte de scène spéciale et privée, utilisée par des artistes très spéciaux, et en l'occurrence par l'acteur et l'actrice vedettes de la représentation shakespearienne de l'époque. Les personnes de cette éminence aiment souvent avoir de telles sorties et entrées privées, pour rencontrer des amis ou les éviter.

 

The two men in question were certainly two such friends, men who evidently knew the doors and counted on their opening, for  each approached the door at the upper end with equal coolness and confidence. Not, however, with equal speed; but the man who walked fast was the man from the other end of the tunnel, so they both arrived before the secret stage door almost at the same instant.They saluted each other with civility, and waited a moment before one of them, the sharper walker, who seemed to have the shorter patience, knocked at the door.

 In this and everything else each man was opposite and neither could be called inferior. As private persons, both were handsome, capable, and popular. As public persons, both were in the first public rank. But everything about them, from their glory to their good looks, was of a diverse and incomparable kind. Sir Wilson Seymour was the kind of man whose importance is known to everybody who knows. The more you mixed with the innermost ring in every polity or profession, the more often you met Sir Wilson Seymour. He was the one intelligent man on twenty unintelligent committees—on every sort of subject, from the reform of the Royal Academy to the project of bimetallism for Greater Britain. In the arts especially he was omnipotent. He was so unique that nobody could quite decide whether he was a great aristocrat who had taken up art, or a great artist whom the aristocrats had taken up. But you could not meet him for ϧve minutes without realizing that you had really been ruled by him all your life.

 

Les deux hommes en question étaient certainement deux de ces amis, des hommes qui, de toute évidence, connaissaient les portes et comptaient sur leur ouverture, car chacun s'approcha de la porte située à l'extrémité supérieure avec le même sang-froid et la même confiance. Ils se saluèrent avec civilité et attendirent un moment avant que l'un d'eux, celui qui marchait le plus vite et qui semblait avoir le moins de patience, ne frappe à la porte. Sur ce point comme sur tout le reste, chaque homme était opposé et aucun ne pouvait être qualifié d'inférieur. En tant que personnes privées, tous deux étaient beaux, compétents et populaires. En tant qu'hommes publics, ils occupaient tous deux le premier rang dans la vie publique. Mais tout en eux, de leur gloire à leur beauté, était d'un genre différent et incomparable. Sir Wilson Seymour était le genre d'homme dont l'importance est connue de tous ceux qui savent. Plus on côtoyait le cercle le plus fermé de chaque politique ou profession, plus on rencontrait Sir Wilson Seymour. Il était le seul homme intelligent au sein de vingt comités inintelligents - sur toutes sortes de sujets, de la réforme de l'Académie royale au projet de bimétallisme pour la Grande Bretagne. Dans le domaine des arts en particulier, il était omnipotent. Il était si unique que personne ne pouvait dire s'il était un grand aristocrate qui s'était mis à l'art ou un grand artiste que les aristocrates s'étaient mis à l'art. Mais on ne pouvait pas le rencontrer pendant cinq minutes sans se rendre compte qu'on avait été gouverné par lui toute sa vie.

 

 His appearance was “distinguished” in exactly the same sense; it was at once conventional and unique. Fashion could have found no fault with his high silk hat; yet it was unlike anyone else’s hat — a little higher, perhaps, and adding something to his natural height. His tall, slender figure had a slight stoop, yet it looked the reverse of feeble. His hair was silver-gray, but he did not look old; it was worn longer than the common, yet he did not look effeminate; it was curly, but it did not look curled. His carefully pointed beard made him look more manly and militant rather than otherwise, as it does in those old admirals of Velasquez with whose dark portraits his house was hung. His gray gloves were a shade bluer, his silverknobbed cane a shade longer than scores of such gloves and canes flapped and flourished about the theatres and the restaurants.

 

 Son apparence était "distinguée" dans le même sens ; elle était à la fois conventionnelle et unique. La mode n'aurait pu trouver à redire à son chapeau de soie haut de forme ; pourtant, il ne ressemblait à aucun autre chapeau - un peu plus haut, peut-être, et ajoutant quelque chose à sa taille naturelle. Sa silhouette, grande et mince, était légèrement voûtée, mais elle était à l'opposé de la faiblesse. Ses cheveux étaient gris argenté, mais il n'avait pas l'air vieux ; ils étaient portés plus longs que la normale, mais il n'avait pas l'air efféminé ; ils étaient bouclés, mais ils n'avaient pas l'air bouclés. Sa barbe soigneusement taillée lui donnait un air plus viril et militant qu'autre chose, comme chez ces vieux amiraux de Velasquez dont la maison était ornée de portraits sombres. Ses gants gris étaient un peu plus bleus, sa canne à pommeau d'argent un peu plus longue que les dizaines de gants et de cannes de ce genre qui s'agitent et fleurissent dans les théâtres et les restaurants.

 

 The other man was not so tall, yet would have struck nobody as short, but merely as strong and handsome. His hair also was curly, but fair and cropped close to a strong, massive head—the sort of head you break a door with, as Chaucer said of the Miller’s. His military moustache and the carriage of his shoulders showed him a soldier, but he had a pair of those peculiar, frank, and piercing blue eyes which are more common in sailors. His face was somewhat square, his jaw was square; his shoulders were square, even his jacket was square. Indeed, in the wild school of caricature then current, Mr. Max Beerbohm had represented him as a proposition in the fourth book of Euclid.

 

L'autre homme n'était pas aussi grand, mais il n'aurait semblé à personne qu'il était petit, mais simplement fort et beau. Ses cheveux étaient également bouclés, mais clairs et coupés près d'une tête forte et massive - le genre de tête avec laquelle on brise une porte, comme Chaucer l'a dit de celle du meunier. Sa moustache militaire et le port de ses épaules le désignaient comme un soldat, mais il avait une paire de ces yeux bleus particuliers, francs et perçants, que l'on trouve plus souvent chez les marins. Son visage était un peu carré, sa mâchoire était carrée, ses épaules étaient carrées, même sa veste était carrée. En effet, dans la folle école de caricature alors en vigueur, M. Max Beerbohm l'avait représenté comme une proposition du quatrième livre d'Euclide.

 

For he also was a public man, though with quite another sort of success. You did not have to be in the best society to have heard of Captain Cutler, of the siege of Hong Kong and the great march across China. You could not get away from hearing of him wherever you were; his portrait was on every other postcard; his maps and battles in every other illustrated paper; songs in his honour in every other music-hall turn or on every other barrel organ. His fame, though probably more temporary, was ten times more wide, popular, and spontaneous than the other man’s. In thousands of English homes he appeared enormous above England, like Nelson. Yet he had infinitely less power in England than Sir Wilson Seymour.

 

Car il était aussi un homme public, bien qu'avec un succès tout à fait différent. Il n'était pas nécessaire de faire partie de la meilleure société pour avoir entendu parler du capitaine Cutler, du siège de Hong Kong et de la grande marche à travers la Chine. Son portrait figurait sur toutes les cartes postales, ses cartes et ses batailles dans tous les journaux illustrés, des chansons en son honneur dans tous les music-halls ou sur tous les orgues de barbarie. Sa renommée, bien que probablement plus temporaire, était dix fois plus large, plus populaire et plus spontanée que celle de l'autre homme. Dans des milliers de foyers anglais, il apparaissait énorme au-dessus de l'Angleterre, comme Nelson. Pourtant, il avait infiniment moins de pouvoir en Angleterre que Sir Wilson Seymour.

 

The door was opened to them by an aged servant or “dresser,” whose broken-down face and figure and black, shabby coat and

trousers contrasted queerly with the glittering interior of the great actress’s dressing room. It was fitted and filled with looking glasses at every angle of refraction, so that they looked like the hundred facets of one huge diamond—if one could get inside a diamond. The other features of luxury—a few flowers, a few coloured cushions, a few scraps of stage costume—were multiplied by all the mirrors into the madness of the Arabian Nights, and danced and changed places perpetually as the shuffling attendant shifted a mirror outwards or shot one back against the wall.

 

La porte leur fut ouverte par un serviteur âgé ou "habilleur", dont le visage et la silhouette délabrés ainsi que le manteau et le pantalon noirs et miteux contrastaient étrangement avec l'intérieur étincelant de la loge de la grande actrice. Elle était équipée et remplie de miroirs à tous les angles de réfraction possible, de sorte qu'elles ressemblaient aux cent facettes d'un énorme diamant - si l'on pouvait pénétrer à l'intérieur d'un diamant. Les autres éléments de luxe - quelques fleurs, quelques coussins colorés, quelques débris de costumes de scène - étaient multipliés par tous ces miroirs jusqu'à la folie des Mille et une nuits, et dansaient et changeaient perpétuellement de place lorsque le préposé remuant déplaçait un miroir vers l'extérieur ou en renvoyait un contre le mur.

 

They both spoke to the dingy dresser by name, calling him Parkinson, and asking for the lady as Miss Aurora Rome. Parkinson said she was in the other room, but he would go and tell her. A shade crossed the brow of both visitors; for the other room was the private room of the great actor with whom Miss Aurora was performing, and she was of the kind that does not inflame admiration without inflaming jealousy. In about half a minute, however, the inner door opened, and she entered as she always did, even in private life, so that the very silence seemed to be a roar of applause, and one well deserved. She was clad in a somewhat strange garb of peacock green and peacock blue satins, that gleamed like blue and green metals, such as delight children and esthetes, and her heavy, hot brown hair framed one of those magic faces which are dangerous to all men, but especially to boys and to men growing gray. In company with her male colleague, the great American actor, Isidore Bruno, she was producing a particularly poetical and fantastic interpretation of Midsummer Night’s Dream, in which the artistic prominence was given to Oberon and Titania, or in other words to Bruno and herself.

 

Ils s'adressèrent tous deux à l'habilleur miteux par son nom, l'appelant Parkinson, et demandèrent à parler à la dame, Mlle Aurora Rome. Parkinson répondit qu'elle était dans l'autre pièce, mais qu'il irait le lui dire. Une ombre passa sur le front des deux visiteurs, car l'autre pièce était le salon privé du grand acteur avec lequel Miss Aurora se produisait, et elle était du genre à ne pas susciter l'admiration sans enflammer la jalousie. Au bout d'une demi-minute, cependant, la porte intérieure s'ouvrit, et elle entra comme elle le faisait toujours, même dans la vie privée, si bien que le silence même sembla être un rugissement d'applaudissements, et un applaudissement bien mérité. Elle était vêtue d'un étrange habit de satin vert paon et bleu paon, qui brillait comme des métaux bleus et verts, comme ceux qui font les délices des enfants et des esthètes, et ses cheveux bruns, lourds et chauds, encadraient un de ces visages magiques qui sont dangereux pour tous les hommes, mais surtout pour les garçons et pour les hommes qui deviennent grisonnants. En compagnie de son collègue masculin, le grand acteur américain Isidore Bruno, elle réalisait une interprétation particulièrement poétique et fantastique du Songe d'une nuit d'été, dans laquelle la prééminence artistique était donnée à Obéron et Titania, c'est-à-dire à Bruno et à elle-même.

 

Set in dreamy and exquisite scenery, and moving in mystical dances, the green costume, like burnished beetle wings, expressed all the elusive individuality of an elfin queen. But when personally confronted in what was still broad daylight, a man looked only at her face.

 

Dans un décor de rêve et d'exquise beauté, dans des danses mystiques, le costume vert, comme des ailes de coléoptère brunies, exprimait toute l'insaisissable individualité d'une reine des elfes. Mais face à elle, en plein jour, un homme ne regarde que son visage...."

 

Lire l'œuvre de Gilbert Keith Chesterton, c'est faire l'expérience exaltante et parfois déconcertante d'assister au travail d'un esprit sérieux. Cela est vrai quel que soit le volet de sa volumineuse production que l'on explore : roman policier ou vie de saint, rumination théologique ou débat politique, critique littéraire ou fiction spéculative. Aucun des qualificatifs qui lui ont été attribués - théologien, apologiste chrétien, philosophe, auteur de romans policiers - ne rend justice à l'étendue et à la richesse de ses écrits. Chesterton a écrit quatre-vingts livres et des milliers d'essais, de chroniques dans les journaux et de conférences à la radio ; presque chaque page qu'il a écrite porte les marques de son style - un mélange vivifiant de conviction, d'invention et, surtout, de paradoxe plein d'entrain. Ses histoires classiques du Père Brown sont de charmants mots croisés intellectuels se présentant comme des mystères. L'influence de Chesterton a été extraordinaire et durable, tant sur des prélats et des personnalités politiques que sur des héritiers littéraires reconnus tels que Jorge Luis Borges et Neil Gaiman.


"The Father  Brown's Stories"

Sous ce titre de "HISTOIRES DU PERE BROWN" sont réunies quatre séries de nouvelles de de Gilbert Keith Chesterton qui ont pour héros un prêtre qui fait métier de détective et qui s`appelle le père Brown. La grande variété des milieux, des situations et des types que nous trouvons dans ces histoires est d'autant plus déconcertante que l'auteur se fait le champion de l`orthodoxie religieuse tout en s'opposant au scepticisme scientifique de son époque. Il donne libre cours à son goût pour le fantastique et le paradoxe, exprimant sous la forme simple de nouvelles policières sa fidélité à la doctrine traditionnelle qui, seule, peut sauver l'humanité du crime et du chaos....

 

 

"La croix bleue - Entre le ruban d’argent de l’aube et le ruban vert et brillant de la mer, le bateau aborda Harwich et y débarqua l’essaim de ses passagers. L’homme que nous allons suivre ne se distinguait pas de la foule, et ne désirait pas s’en distinguer. Il n’y avait rien de remarquable dans sa physionomie, si ce n’est un léger contraste entre ses gais vêtements de bourgeois en vacances et l’expression sérieuse et officielle de son visage. Il portait un veston léger de couleur gris clair, un gilet blanc, et un chapeau de paille blanc avec un ruban gris-bleu. Son visage maigre paraissait brun, par contraste, et sa barbiche noire d’allure espagnole semblait comme jaillir d’une fraise. Il fumait une cigarette avec la gravité d’un oisif. Rien ne pouvait laisser supposer que son veston gris cachait un revolver chargé, que son gilet blanc renfermait une carte de policier et que son chapeau de paille couvrait l’un des esprits les plus brillants d’Europe. Pourtant ce personnage n’était autre que Valentin, le chef de la police parisienne et le plus célèbre détective du globe. Il se rendait de Bruxelles à Londres dans l’espoir d’opérer l’arrestation la plus sensationnelle du siècle.

Flambeau était en Angleterre. La police de trois pays avait enfin suivi la trace de ce grand criminel de Gand à Bruxelles, et de Bruxelles au Hoek van Holland. On supposait qu’il tenterait de tirer parti du mouvement anormal et de la confusion causés par le Congrès eucharistique, qui devait avoir lieu à Londres. Il voyageait, sans doute, sous les traits de quelque humble ecclésiastique ou de quelque obscur secrétaire se rendant à cette assemblée. Valentin ne pouvait naturellement rien affirmer ; personne ne pouvait rien affirmer concernant Flambeau.

Cela fait des années maintenant que ce géant du crime a soudain cessé d’agiter le monde ; lorsque cet événement se produisit, comme après la mort de Roland, « un grand calme se fit sur la terre ». Mais dans ses plus beaux jours (j’entends, naturellement, ses plus laids), Flambeau était un personnage aussi emblématique et renommé que le Kaiser. Il ne se passait pas de semaine sans que les journaux n’annoncent qu’il s’était soustrait aux conséquences d’un crime extraordinaire en en commettant un autre. C’était un Gascon d’une taille gigantesque et d’une grande audace. Les histoires les plus folles circulaient à son sujet, narrant ses accès d’humour athlétique : comment il avait retourné tel juge d’instruction la tête en bas, pour lui rafraîchir les idées ; comment il avait descendu en courant la rue de Rivoli, un gardien de la paix sous chaque bras. Il faut lui rendre cette justice qu’il faisait usage de son énorme force physique sans effusion de sang – seul l’amour-propre des victimes s’en trouvait blessé. Il s’était spécialisé dans le vol en gros. Mais chacune de ses ingénieuses escroqueries valait presque un nouveau péché et pourrait, à elle seule, faire le sujet d’un roman. C’est lui qui exploita, à Londres, la grande Laiterie tyrolienne Company Ltd, sans laiteries, ni vaches, ni charrettes, ni lait, mais avec plusieurs milliers d’abonnés. Il assurait le service en subtilisant les petites cruches à lait laissées devant les portes pour les placer devant celles de ses propres clients. C’est lui encore qui parvint à entretenir une correspondance suivie et intime avec une jeune dame dont le courrier était intercepté, en ayant l’idée de photographier les caractères minuscules de ses missives sur des plaques de microscope. Une simplicité absolue caractérisait la plupart de ses expériences. On raconte qu’il repeignit, une nuit, tous les numéros d’une rue, dans le seul but d’attirer un voyageur dans un piège. Et il est hors de doute qu’il inventa une borne poste portative, qu’il déposait au carrefour de quelque paisible faubourg dans l’espoir de voir des étrangers y jeter des mandats-poste. Il avait enfin la réputation d’être un prodigieux acrobate ; malgré sa haute taille, il pouvait bondir comme une sauterelle et disparaître dans les cimes des arbres pareil à un singe. De sorte que le grand Valentin, lorsqu’il se mit à la poursuite de Flambeau, était parfaitement conscient que le retrouver ne marquerait pas la fin de l’aventure.

Mais comment le retrouver ? Sur ce point ses idées n’étaient pas encore arrêtées.

Il y avait une chose que Flambeau, malgré toute son adresse, ne pouvait parvenir à cacher : sa haute taille. Si l’œil vif de Valentin avait aperçu une grande marchande de fruits, un grand grenadier ou même une duchesse de taille assez élevée, il les eût sans doute arrêtés sur-le-champ. Mais, parmi tous les voyageurs de son train, il n’y avait personne qui pût être un Flambeau déguisé – à moins qu’une girafe puisse se déguiser en chat. Valentin avait examiné à loisir les passagers du bateau. Six personnes seulement étaient montées à Harwich et au cours du trajet : un petit employé de chemin de fer se rendant au terminus de la ligne, trois jardiniers, d’une taille en dessous de la moyenne, montés deux stations plus loin, une toute petite veuve, venant d’une bourgade de l’Essex, et un tout petit prêtre catholique romain, venant d’un village de l’Essex. Lorsque ce dernier apparut, Valentin renonça à ses recherches et se mit à rire. Le petit prêtre personnifiait si bien les plaines de l’Est ; son visage était aussi rond et banal qu’une pomme du Norfolk ; ses yeux étaient aussi vides que la mer du Nord. Il transportait plusieurs paquets, enveloppés de papier brun, qu’il ne parvenait pas à rassembler. Le Congrès eucharistique devait avoir fait sortir de leur retraite beaucoup de créatures aveugles et vulnérables, comme autant de taupes de leurs trous. Valentin était un sceptique, un sceptique sévère, comme on sait l’être en France, et n’éprouvait aucune sympathie pour les prêtres. Mais il pouvait en avoir pitié, et celui-ci aurait inspiré la pitié de son pire ennemi. Il avait un gros parapluie rapiécé qu’il laissait constamment tomber par terre. Il ne semblait pas distinguer la partie « aller » de son billet de la partie « retour ». Il expliquait avec une naïve simplicité à tous ses compagnons de voyage qu’il devait être prudent parce qu’il transportait un objet d’argent massif « avec des pierres bleues » dans un de ses paquets de papier brun. Toute la fadeur des plaines de l’Essex s’alliait en lui à une pieuse candeur. Le petit prêtre ne cessa de divertir son compagnon de voyage jusqu’à son arrivée à Stratford. Il descendit avec tous ses paquets et, lorsqu’il revint chercher son parapluie, Valentin poussa la bienveillance jusqu’à lui conseiller, s’il tenait à conserver son trésor, de ne pas en parler à tout le monde. Tout en causant, le policier ne cessait de tenir l’œil ouvert, en quête de toute personne, riche ou pauvre, homme ou femme, d’une taille dépassant six pieds ; car Flambeau mesurait un mètre quatre-vingt-dix.

Lorsqu’il arriva à la station de Liverpool Street, Valentin était convaincu de ne pas avoir laissé passer son criminel. Il se rendit d’abord à Scotland Yard pour régulariser sa situation et pour se procurer, au besoin, du renfort, puis alluma une cigarette et partit pour une longue promenade à travers Londres. Tandis qu’il cheminait à travers les rues et les squares qui s’étendent au-delà de la gare de Victoria, il s’arrêta brusquement. Il se trouvait sur une curieuse place, comme il y en a tant à Londres, plongée, comme par accident, dans le calme et le recueillement. Les hautes maisons aux façades uniformes qui l’entouraient semblaient à la fois prospères et inhabitées ; le square planté de buissons, au centre, semblait aussi perdu qu’un îlot vert au milieu du Pacifique. L’un des quatre côtés de la place était beaucoup plus élevé que les autres, et son alignement était brisé par l’un de ces admirables accidents, comme il n’en arrive qu’à Londres : un restaurant de Soho semblait s’être égaré là. Sa devanture avait quelque chose de mystérieusement attrayant, avec des plantes naines en pots et une large tente rayée de jaune et de blanc. Elle se trouvait bien au-dessus du niveau de la rue, et, suivant la méthode de rapiéçage chère à Londres, on gagnait la porte d’entrée par une série de marches, à peu près comme on eût escaladé une fenêtre du premier étage, à l’aide d’une échelle de pompiers. Valentin musa et fuma quelque temps en face de cette tente jaune et blanc, et la considéra attentivement.

Ce qu’il y a de plus incroyable dans un miracle, c’est qu’il arrive. Quelques nuages au ciel s’imbriquent pour prendre la forme d’un œil humain. Un arbre se dresse au milieu du paysage, lorsqu’on a perdu sa route, et il a la forme exacte et compliquée d’un point d’interrogation. J’ai eu l’occasion de voir l’un et l’autre durant ces derniers jours. Nelson meurt à l’instant même où il est victorieux, et un homme du nom de William tue accidentellement un autre homme du nom de Williamson (on dirait une sorte d’infanticide). Bref, il est dans la vie des coïncidences féeriques que les gens pour lesquels la prose seule existe ne remarqueront jamais. Comme Poe l’a très bien exprimé, dans son paradoxe, la sagesse doit tenir compte de l’invisible.

Aristide Valentin était foncièrement français, et l’intelligence française est résolument, exclusivement intellectuelle. Il n’était pas « une machine pensante », car ce n’est là qu’une expression stupide empruntée au dictionnaire du fatalisme et du matérialisme modernes. Une machine n’est une machine que parce qu’elle ne peut penser. Mais c’était un « homme pensant », un homme rempli de bon sens. Tous ses succès merveilleux, qui semblaient dus à quelque vertu magique, n’étaient que le fruit d’une logique laborieuse, du clair jugement terre à terre d’un Français. Les Français ne galvanisent pas le monde en proclamant un paradoxe, ils le galvanisent en accomplissant un truisme – comme en 1789. Mais c’est précisément parce que Valentin savait raisonner qu’il n’ignorait pas les limites de la raison. Seul un homme qui ne comprend rien à l’automobilisme peut parler de voyager sans essence ; seul un homme qui n’entend rien à la raison peut parler de raisonner sans posséder, au préalable, quelque conviction indiscutable. Or, le détective ne possédait, dans ce cas-ci, aucune conviction. Il avait manqué Flambeau à Harwich. En admettant qu’il fût à Londres, il pouvait avoir pris l’apparence d’un grand chemineau arpentant Wimbledon Common ou celle d’un grand maître d’hôtel à l’Hôtel Métropole.

Lorsqu’il se trouvait dans un état d’ignorance aussi complet, Valentin faisait usage d’une méthode toute personnelle. Il s’en rapportait à l’invisible. Ne pouvant suivre l’enchaînement des conjectures raisonnables, il s’appliquait à suivre froidement et scrupuleusement celui des conjectures absurdes. Au lieu de se rendre aux endroits favorables – banques, postes de police, lieux de rendez-vous – il se rendait systématiquement aux endroits défavorables, frappait à la porte de toutes les maisons vides, pénétrait dans toutes les impasses, remontait toutes les ruelles encombrées de gravats, suivait toutes les avenues qui l’écartaient inutilement de son chemin. Il invoquait d’excellents arguments en faveur de cette méthode baroque. C’était, selon lui, la pire de toutes si l’on possédait un fil conducteur, mais la meilleure si l’on n’en avait pas, car il se peut que telle particularité qui attire l’attention du poursuivant ait attiré également celle du poursuivi. Il faut bien partir d’un point, autant donc partir de celui où un autre pourrait s’arrêter. Il y avait, dans cet escalier, dans l’aspect calme et bizarre de ce restaurant, quelque chose qui éveilla l’imagination romantique du policier et le décida à frapper au hasard. Il gravit les marches, s’assit près de la fenêtre, et commanda une tasse de café.

La matinée était déjà avancée et il n’avait rien mangé encore. Les reliefs de petits déjeuners, épars sur la table, lui rappelèrent qu’il avait faim ; il ajouta un œuf sur le plat à son menu, et se mit machinalement à saupoudrer de sucre son café, tout en pensant à Flambeau. Il se rappelait que le criminel s’était évadé, un jour, grâce à une paire de ciseaux, un autre, grâce à un incendie, un troisième, en payant la surtaxe d’une lettre non affranchie, et un quatrième, en faisant regarder par ceux qui l’entouraient, à travers un télescope, une comète qui devait détruire la terre. Il se considérait, comme détective, aussi fort que lui comme criminel, ce qui était vrai. Mais il n’en voyait pas moins la situation désavantageuse dans laquelle il se trouvait placé : « Le criminel est un artiste créateur ; le détective n’est qu’un critique », murmura-t-il avec un sourire amer, tout en portant lentement à ses lèvres la tasse de café. Mais il la déposa brusquement : il y avait mis du sel.

Il examina le récipient dans lequel se trouvait la poudre blanche ; c’était à l’évidence un sucrier, aussi sûrement destiné à contenir du sucre qu’une bouteille de champagne est destinée à contenir du champagne. Il se demanda pourquoi on y avait mis du sel. S’étant mis en quête de récipients orthodoxes, il trouva deux salières remplies. Peut-être le sel qu’elles renfermaient n’était-il qu’un condiment spécial. Il le goûta ; c’était du sucre. Il examina alors le restaurant avec un nouvel intérêt, dans l’espoir d’y découvrir quelque autre indice de cette curieuse propension artistique à mettre du sucre dans les salières et du sel dans les sucriers. A l’exception d’une tache de liquide noirâtre sur l’un des murs tapissés de papier blanc, la salle semblait propre, gaie et ordinaire. Il sonna le garçon.

Lorsque celui-ci accourut, les cheveux en désordre et les yeux gonflés de sommeil en raison de l’heure matinale, le détective, qui savait à l’occasion apprécier une innocente plaisanterie, le pria de goûter le sucre et de lui dire s’il répondait à la haute réputation dont jouissait l’établissement. Le garçon resta bouche bée et se réveilla brusquement.

– Vous livrez-vous à cette délicate plaisanterie, aux dépens de vos clients, tous les matins ? demanda Valentin. Substituer du sucre au sel et vice versa est une farce dont vous ne vous lassez pas ? ..." (A CLAIRVOYANCE DU PÈRE BROWN - traduction Omnibus)

 

La première série, "The Innocence of Father Brown", publiée en 1911, nous montre le jeune prêtre naïf arrivant à débrouiller les problèmes policiers les plus compliqués parce qu'il voit le côté simple et innocent des choses, tandis que la solution échappe à ceux qui poussent leur enquête avec expérience et malice. Dans "The Queer Feet", par exemple, le voleur réussit à s'introduire dans un milieu très fermé pour y commettre un vol important, tout simplement parce que la tenue de soirée d`un homme du monde est semblable à celle d'un maître d'hôtel. Dans "The Flying Stars", un aventurier qui veut s'emparer de diamants très fameux se déguise en Arlequin et opère tout en prenant part à une pantomime, dissimulant son trésor sous les paillettes dont son costume s`agrémente. "The Invisible Man" n`échappe à tous les regards qu`en raison de sa propre insignifiance. 

 

La seconde série, "La Sagesse du père Brown" (The Wisdom of Father Brown), publiée en 1914, comprend des nouvelles qui ne traitent pas tant de crimes que de pratiques bizarres, lesquelles peuvent paraître coupables aux yeux d'un observateur superficiel. Ainsi, dans "The Absence of Mr. Glass", la victime supposée est un prestidigitateur qui, enfermé dans sa chambre, s`exerce à quelques trucs de son métier et se parle à lui-même à haute voix. "The Paradise of Thieves" nous présente un riche banquier, coupable de graves malversations qui, pour détourner les soupçons, fait simuler une attaque de brigands dans les Apennins. Dans cette comédie, il joue le rôle d'un homme auquel on a confié de l`argent et qui est victime d'un vol. "The Head of Caesar" est le drame de l'avarice qui pousse un collectionneur à exercer un chantage vis-à-vis des membres de sa famille. en cachant son identité. 

 

Dans les nouvelles de la troisième série, "The Incredulity of Father Brown", publiée en 1926, le héros résout les problèmes les plus difficiles, grâce à son scepticisme envers des superstitions si enracinées dans le cœur des hommes qu`elles peuvent conduire au crime. "[The Arrow of Heaven" qui frappe les propriétaires successifs d`un objet précieux, ne vient pas du ciel, mais simplement de la malignité humaine. "The Oracle of the Dog", loin d'être le fait d`une infaillible intuition animale. s`explique d`une manière beaucoup plus simple. "The Curse of the Golden Cross", qui frappe tous ceux qui la touchent, n`est autre chose que la ruse d'un maniaque poussé au crime par sa passion de collectionneur. Dans "The Dagger with Wings", un malfaiteur perpètre ses crimes en se servant de l'atmosphère surnaturelle qu`il crée autour de lui. 

 

Dans la dernière série de ses contes, "The Secret of Father Brown" (1927), le héros nous fait enfin connaître sa méthode. ll s'identifie avec le coupable : tout comme ce dernier, il  prépare la faute qu'il va commettre dans ses moindres détails, allant aussi loin que possible dans cette mise en scène, sans toutefois passer à l'action. Une méthode illustrée par plusieurs récits. "The Mirror of Magistrate" où un poète innocent est accusé d`une faute commise, au contraire, par le juge qui conduit le procès. "The Man with two Beards" où la qualité même du délit fait découvrir son auteur. Enfin "The Worst Crime in the World" nous montre la psychologie tortueuse d'un homme qui, après avoir tué son propre père, se fait passer pour celui-ci, en s`accusant avec une complaisance diabolique du plus terrible des forfaits...

 

"Le miroir du magistrat - James Bagshaw et Wilfrid Underhill étaient de vieux amis ; ils aimaient se promener au hasard des rues, le soir, bavardant interminablement en tournant dans une rue, puis dans une autre, dans le labyrinthe silencieux et en apparence sans vie du grand faubourg dans lequel ils habitaient. Le premier

– un grand gaillard jovial aux cheveux bruns, le visage barré par une moustache noire – était policier de profession ; le second – un homme d’apparence sensible, aux traits anguleux et aux cheveux châtains – était un amateur que le métier de détective intéressait. Les lecteurs des meilleurs ouvrages de fiction scientifique seront extrêmement surpris d’apprendre que c’était le policier qui parlait et l’amateur qui écoutait, et ce même avec un certain respect.

– Notre profession est la seule, dit Bagshaw, dans laquelle le professionnel est toujours supposé avoir tort. Après tout, on n’écrit pas d’histoires dans lesquelles les coiffeurs ne savent pas couper les cheveux et doivent se faire aider par un client ; ou dans lesquelles un chauffeur de taxi ne sait pas conduire son taxi tant que son passager ne lui a pas expliqué la philosophie de la conduite d’un taxi. Mais, malgré tout cela, il ne me viendrait jamais à l’idée de nier que nous avons souvent tendance à devenir routiniers ; ou, pour le dire autrement, que nous avons les désavantages d’opérer en suivant une règle. Là où les romanciers ont tort, c’est de ne pas même nous reconnaître les avantages qu’il y a à opérer en suivant une règle.

– A coup sûr, dit Underhill, Sherlock Holmes ne nierait pas qu’il opérait en suivant une règle logique.

– Il se peut qu’il ait raison, répondit l’autre, mais moi je parle d’une règle collective. Cela ressemble au travail de l’état-major d’une armée. On met l’information en commun.

– Et vous ne pensez pas que les histoires policières permettent ce genre de choses ? demanda son ami.

– Eh bien, prenons une affaire imaginaire de Sherlock Holmes et de Lestrade, le détective officiel. Sherlock Holmes peut, disons, deviner que quelqu’un qu’il n’a jamais vu et qui traverse la rue est étranger, simplement parce que cet homme semble s’attendre à ce que les voitures circulent à droite au lieu de circuler à gauche. Je suis tout à fait prêt à admettre que Holmes puisse deviner ce genre de choses. Je suis tout à fait convaincu que Lestrade ne devinerait jamais rien de semblable. Mais ce qui est laissé de côté, c’est qu’il se pourrait fort bien que le policier, qui n’a pas de talent pour deviner, soit au courant des faits. Lestrade pourrait savoir que l’homme est étranger simplement parce que son service a pour mission de garder l’œil sur tous les étrangers ; certains diraient, sur tous les autochtones aussi. En tant que policier, je suis content que la police soit si bien renseignée ; car tout homme veut s’acquitter de manière satisfaisante du travail qui lui est confié. Mais, en tant que citoyen, je me demande parfois si elle n’est pas trop bien renseignée.

– Vous n’êtes pas sérieux, s’écria Underhill, incrédule, quand vous dites que vous avez des renseignements sur des gens que vous ne connaissez pas, dans une rue que vous ne connaissez pas, et que si un homme sortait de cette maison là-bas, vous pourriez me dire des choses à son sujet ?

– Je le pourrais s’il en était l’occupant, rétorqua Bagshaw. Cette maison est louée par un homme de lettres d’origine anglo-roumaine qui vit en général à Paris, mais qui se trouve être dans ce pays pour une affaire en rapport avec une pièce en vers qu’il a écrite. Il s’appelle Osric Orm, un poète de la nouvelle génération, pas du tout facile à lire, d’après ce que j’ai entendu dire.

– En fait, je voulais parler de tous les gens qui habitent cette rue, dit son compagnon. Je me disais combien tout ici paraît étrange, nouveau, sans identité, avec ces hauts murs nus et ces maisons perdues au milieu de grands jardins. Vous ne pouvez pas les connaître toutes.

– J’en connais quelques-unes, répondit Bagshaw. Ce mur de jardin le long duquel nous marchons délimite la propriété de sir Humphrey Gwynne, mieux connu sous le nom de « juge Gwynne », le vieux juge qui fit tant de bruit à propos de l’espionnage pendant la guerre. La maison à côté de la sienne appartient à un riche marchand de cigares. Il vient d’Amérique latine et il est très basané ; il a l’air espagnol, mais il porte le nom très anglais de Buller. La maison juste après… vous avez entendu ce bruit ?

– J’ai entendu quelque chose, dit Underhill. Mais je ne sais vraiment pas ce que c’était.

– Moi, je sais ce que c’était, répliqua le policier, c’était le bruit d’un assez gros revolver, avec lequel on a tiré deux fois, suivi d’un appel à l’aide. Et le bruit venait tout droit du jardin derrière la maison du juge Gwynne, ce havre de paix et de légalité.

Il regarda vivement d’un bout de la rue à l’autre et ajouta :

– Et la seule entrée donnant sur ce jardin est située à environ huit cents mètres dans une rue parallèle, de l’autre côté. Ce serait bien si ce mur était un peu plus bas, ou si j’étais un peu plus léger ; il faut pourtant que j’essaie.

– Il est plus bas un petit peu plus loin, dit Underhill, et il me semble qu’il y a un arbre qui pourrait aider.

Ils avancèrent rapidement dans cette direction et trouvèrent un endroit où le mur semblait s’abaisser brusquement, comme s’il s’était presque enfoncé dans la terre ; la branche d’un arbre du jardin, flamboyant et paré des fleurs les plus éclatantes, doré par la lueur d’un lampadaire solitaire, avait poussé hors du sombre enclos. Bagshaw se saisit de cette branche tordue et lança une jambe au-dessus du mur ; l’instant d’après, ils se retrouvèrent, enfoncés jusqu’aux genoux, au milieu des plantes brisées d’une plate-bande du jardin.

Vu de nuit, le jardin du juge Gwynne offrait un singulier spectacle. Il était grand et s’étendait du côté inhabité du faubourg, dans l’ombre d’une maison haute et sombre qui se trouvait être la dernière de sa rangée. La maison était littéralement dans le noir, car les volets étaient fermés et elle n’était pas éclairée, du moins du côté qui donnait sur le jardin. Mais le jardin lui-même, qui se trouvait dans son ombre et qui aurait dû être dans l’obscurité la plus totale, scintillait çà et là, comme si des feux d’artifice s’y éteignaient après qu’une fusée gigantesque tut tombée, encore en feu, au milieu des arbres. En avançant, ils purent localiser la source de ce phénomène : il s’agissait de la lumière émise par plusieurs lampes de couleur enchevêtrées dans les arbres, telles les pierres précieuses dans les arbres d’Aladin, et particulièrement de celle émise par un lac, ou un étang, petit et rond, où luisaient de pâles couleurs, comme si une lampe l’éclairait du dessous.

– Il a organisé une fête ? demanda Underhill. Le jardin semble être illuminé.

– Non, répondit Bagshaw. C’est un passe-temps pour lui et je crois savoir qu’il préfère s’y livrer quand il est seul. Il aime jouer avec un petit générateur électrique qu’il a installé dans le petit pavillon, ou la cabane, là-bas ; c’est là qu’il travaille et qu’il garde ses papiers. Buller, qui le connaît très bien, dit que, la plupart du temps, les lampes de couleur indiquent plutôt qu’il ne veut pas être dérangé.

– Comme des signaux rouges indiquant un danger, suggéra l’autre.

– Mon Dieu ! J’ai bien peur que ce soit effectivement des signaux de danger !

Et il partit brusquement au pas de course.

Un instant après, Underhill vit ce que son compagnon avait vu. Le cercle opalescent de lumière, tel un halo de lune autour des berges en pente de l’étang, était coupé par deux bandes noires qui se révélèrent bientôt être les longues jambes noires d’un corps tombé la tête la première dans cette dépression, et cette tête était plongée dans l’étang.

– Venez, cria vivement le policier, pour moi, il s’agit…

Sa voix se perdit, tandis qu’il traversait en courant l’étendue de la pelouse faiblement éclairée par la lumière artificielle ; il traversa le jardin tout droit en direction de l’étang et vers le corps qui y était tombé. Underhill trottait derrière lui à une allure régulière, droit dans son sillage, quand quelque chose se produisit qui, un instant, le fit sursauter. Bagshaw, qui se mouvait sans dévier, telle une balle de fusil, vers le corps étendu près de l’étang éclairé, changea brusquement l’angle de sa trajectoire et se mit à courir encore plus vite en direction de la maison. Underhill se demandait bien ce que signifiait ce changement de direction. L’instant d’après, alors que le policier avait disparu dans l’ombre de la maison, on entendit, venant de l’obscurité, un juron et le bruit d’une échauffourée ; et Bagshaw revint, tramant avec lui un petit homme roux qui se débattait. Le captif avait manifestement pris la fuite pour se mettre à l’abri de la maison, quand l’oreille plus exercée du policier l’avait entendu provoquer, comme le ferait un oiseau, un bruissement en se déplaçant dans les buissons..." (LE SECRET DU PÈRE BROWN - Traduction de Charles Barrière - éditions Omnibus)


"The Man Who Was Thursday : A Nightmare" (1908)

Le chef-d’œuvre surréaliste de G. K. Chesterton est un thriller psychologique qui se concentre sur sept anarchistes au tournant du siècle à Londres. L’histoire commence lorsque Gabriel Syme, poète et membre d’un groupe spécial de policiers philosophiques, assiste à une réunion secrète d’anarchistes, dont les dirigeants ont pris pour noms chacun des jours de la semaine, et qui ont juré de détruire le monde. Leur chef est Sunday, le mystérieux, un personnage sauvage qui peut être une vision chestertonienne de Dieu ou de la nature ou des deux. Lorsque Syme, en fait un détective infiltré, est élu de manière inattendue pour combler un poste vacant au Conseil central des anarchistes, l’intrigue prend une singulière tournure emplie de nombreux et surprenants rebondissements.

 

THE TWO POETS OF SAFFRON PARK

THE suburb of Saffron Park* lay on the sunset side of London, as red and ragged as a cloud of sunset. It was built of a bright brick throughout; its skyline was fantastic, and even its ground plan was wild. It had been the outburst of a speculative builder, faintly tinged with art, who called its architecture sometimes Elizabethan and sometimes Queen Anne, apparently under the impression that the two sovereigns were identical. It was described with some justice as an artistic colony, though it never in any definable way produced any art. But although its pretensions to be an intellectual centre were a little vague, its pretensions to be a pleasant place were quite indisputable. The stranger who looked for the first time at the quaint red houses could only think how very oddly shaped the people must be who could fit in to them. Nor when he met the people was he disappointed in this respect. The place was not only pleasant, but perfect, if once he could regard it not as a deception but rather as a dream. Even if the people were not ‘artists,’ the whole was nevertheless artistic. That young man with the long, auburn hair and the impudent face—that young man was not really a poet; but surely he was a poem. That old gentleman with the wild, white beard and the wild, white hat—that venerable humbug was not really a philosopher; but at least he was the cause of philosophy in others. That scientific gentleman with the bald, egg-like head and the bare, bird-like neck had no real right to the airs of science that he assumed. He had not discovered anything new in biology; but what biological creature could he have discovered more singular than himself? Thus, and thus only, the whole place had properly to be regarded; it had to be considered not so much as a workshop for artists, but as a frail but finished work of art. A man who stepped into its social atmosphere felt as if he had stepped into a written comedy.

More especially this attractive unreality fell upon it about nightfall, when the extravagant roofs were dark against the afterglow and the whole insane village seemed as separate as a drifting cloud. This again was more strongly true of the many nights of local festivity, when the little gardens were often illuminated, and the big Chinese lanterns glowed in the dwarfish trees like some fierce and monstrous fruit. And this was strongest of all on one particular evening, still vaguely remembered in the locality, of which the auburn-haired poet was the hero. It was not by any means the only evening of which he was the hero. On many nights those passing by his little back garden might hear his high, didactic voice laying down the law to men and particularly to women. The attitude of women in such cases was indeed one of the paradoxes of the place. Most of the women were of the kind vaguely called emancipated, and professed some protest against male supremacy. Yet these new women would always pay to a man the extravagant compliment which no ordinary woman ever pays to him, that of listening while he is talking.* And Mr Lucian Gregory, the red-haired poet, was really (in some sense) a man worth listening to, even if one only laughed at the end of it. He put the old cant of the lawlessness of art and the art of lawlessness with a certain impudent freshness which gave at least a momentary pleasure. He was helped in some degree by the arresting oddity of his appearance, which he worked, as the phrase goes, for all it was worth. His dark red hair parted in the middle was literally like a woman’s, and curved into the slow curls of a virgin in a pre-Raphaelite* picture. From within this almost saintly oval, however, his face projected suddenly broad and brutal, the chin carried forward with a look of cockney contempt. This combination at once tickled and terrified the nerves of a neurotic population. He seemed like a walking blasphemy, a blend of the angel and the ape.

 

La banlieue de Saffron Park s'étendait du côté du couchant de Londres, aussi rouge et déchiquetée qu'un nuage au crépuscule. Elle était entièrement construite en briques vives ; sa silhouette était fantastique, et même son plan au sol était dément. Cela avait été la folie d'un constructeur spéculatif, légèrement teintée d'art, qui qualifiait son architecture tantôt d'élisabéthaine, tantôt de reine Anne, apparemment sous l'impression que les deux souveraines étaient identiques. On la décrivait non sans raison comme une colonie artistique, bien qu'elle n'ait en aucune manière définissable jamais produit le moindre art. Mais bien que ses prétentions à être un centre intellectuel fussent un peu vagues, ses prétentions à être un endroit agréable étaient tout à fait incontestables. L'étranger qui voyait pour la première fois ces maisons rouges pittoresques ne pouvait que penser à la forme si étrange que devaient avoir les gens pour s'y adapter. Et lorsqu'il rencontrait les gens, il n'était pas déçu sur ce point. L'endroit n'était pas seulement agréable, mais parfait, pour peu qu'on le considère non comme une tromperie, mais plutôt comme un rêve. Même si les gens n'étaient pas des "artistes", l'ensemble était néanmoins artistique. Ce jeune homme aux longs cheveux auburn et au visage impudent – ce jeune homme n'était pas vraiment un poète ; mais à coup sûr, c'était un poème. Ce vieux monsieur à la barbe blanche et folle et au chapeau blanc et dégingandé – ce vénérable imposteur n'était pas vraiment un philosophe ; mais il était du moins la cause de la philosophie chez les autres. Ce monsieur scientifique à la tête chauve comme un œuf et au cou dénudé comme celui d'un oiseau n'avait aucun vrai droit aux airs de science qu'il se donnait. Il n'avait rien découvert de nouveau en biologie ; mais quelle créature biologique aurait-il pu découvrir de plus singulière que lui-même ? Ainsi, et seulement ainsi, convenait-il de considérer l'endroit tout entier ; il fallait le voir non pas tant comme un atelier d'artistes, mais comme une œuvre d'art fragile mais achevée. Un homme qui pénétrait dans son atmosphère sociale avait l'impression de faire son entrée dans une comédie écrite.

Cette irréalité attirante s'abattait plus particulièrement sur lui à la tombée de la nuit, lorsque les toits extravagants se découpaient en ombres contre les lueurs du crépuscule et que le village tout entier, dément, semblait aussi isolé qu'un nuage à la dérive. Cela était encore plus sensible lors des nombreuses soirées de fête locales, lorsque les petits jardins étaient souvent illuminés et que les grandes lanternes chinoises luisaient dans les arbres nains comme des fruits féroces et monstrueux. Et ce fut le cas plus que jamais lors d'une soirée particulière, encore vaguement souvenir dans le quartier, dont le poète auburn fut le héros. Ce n'était de loin pas la seule soirée dont il était le héros. Bien des nuits, ceux qui passaient près de son petit jardin pouvaient entendre sa voix haut perchée et didactique dicter sa loi aux hommes et particulièrement aux femmes. L'attitude des femmes en de tels cas était en effet l'un des paradoxes de l'endroit. La plupart des femmes étaient du genre vaguement appelé "émancipé", et professaient une certaine opposition à la suprématie masculine. Pourtant, ces femmes nouvelles réservaient toujours à un homme le compliment extravagant qu'aucune femme ordinaire ne lui fait jamais : celui de l'écouter pendant qu'il parle. Et M. Lucian Gregory, le poète roux, était vraiment (en un sens) un homme qui valait la peine d'être écouté, même si l'on ne faisait que rire à la fin. Il servait le vieux cantique de l'anarchie de l'art et de l'art de l'anarchie avec une certaine impertinence fraîche qui procurait au moins un plaisir momentané. Il était aidé dans une certaine mesure par l'étrangeté saisissante de son apparence, qu'il exploitait, comme on dit, pour tout ce qu'elle valait. Ses cheveux d'un rouge foncé, rapartis au milieu, étaient littéralement comme ceux d'une femme, et bouclaient en ces boucles lentes d'une vierge dans un tableau préraphaélite. Cependant, de cet ovale presque saint émergeait soudain un visage large et brutal, le menton avancé avec un air de mépris cockney. Cette combinaison chatouillait et terrifiait à la fois les nerfs d'une population névrosée. Il semblait une blaspheme ambulant, un mélange de l'ange et du singe.

 

This particular evening, if it is remembered for nothing else, will be remembered in that place for its strange sunset. It looked like the end of the world. All the heaven seemed covered with a quite vivid and palpable plumage; you could only say that the sky was full of feathers, and of feathers that almost brushed the face. Across the great part of the dome they were grey, with the strangest tints of violet and mauve and an unnatural pink or pale green; but towards the west the whole grew past description, transparent and passionate, and the last red-hot plumes of it covered up the sun like something too good to be seen. The whole was so close about the earth, as to express nothing but a violent secrecy. The very empyrean seemed to be a secret. It expressed that splendid smallness which is the soul of local patriotism. The very sky seemed small.

I say that there are some inhabitants who may remember the evening if only by that oppressive sky. There are others who may remember it because it marked the first appearance in the place of the second poet of Saffron Park. For a long time the red-haired revolutionary had reigned without a rival; it was upon the night of the sunset that his solitude suddenly ended. The new poet, who introduced himself by the name of Gabriel Syme, was a very mild-looking mortal, with a fair, pointed beard and faint, yellow hair. But an impression grew that he was less meek than he looked. He signalized his entrance by differing with the established poet, Gregory, upon the whole nature of poetry. He said that he (Syme) was a poet of law, a poet of order; nay, he said he was a poet of respectability. So all the Saffron Parkers looked at him as if he had that moment fallen out of that impossible sky.

In fact, Mr Lucian Gregory, the anarchic poet, connected the two events..."

 

Cette soirée particulière, si elle n'est souvenir de rien d'autre, sera remémorée en ce lieu pour son étrange coucher de soleil. On aurait dit la fin du monde. Tout le ciel semblait couvert d'un plumage tout à fait vif et palpable ; on aurait simplement dit que le ciel était plein de plumes, et de plumes qui frôlaient presque le visage. Sur la plus grande partie de la voûte, elles étaient grises, avec les teintes les plus étranges de violet et de mauve, et d'un rose ou d'un vert pâle contre nature ; mais vers l'ouest, l'ensemble devenait indescriptible, transparent et passionné, et les dernières plumes incandescentes recouvraient le soleil comme quelque chose de trop beau pour être vu. L'ensemble était si proche de la terre qu'il n'exprimait rien d'autre qu'un secret violent. L'empyrée lui-même semblait être un secret. Il exprimait cette splendide petitesse qui est l'âme du patriotisme local. Le ciel lui-même semblait petit.

Je dis qu'il y a certains habitants qui peuvent se souvenir de la soirée ne serait-ce que par ce ciel oppressant. Il y en a d'autres qui peuvent s'en souvenir parce qu'elle marqua la première apparition en ces lieux du second poète de Saffron Park. Pendant longtemps, le révolutionnaire roux avait régné sans rival ; ce fut lors de la nuit du couchant que sa solitude prit soudain fin. Le nouveau poète, qui se présenta sous le nom de Gabriel Syme, était un mortel d'apparence très douce, avec une barbe blonde et pointue et des cheveux jaunes et fins. Mais une impression grandit qu'il était moins humble qu'il n'en avait l'air. Il signala son entrée en divergeant avec le poète établi, Gregory, sur la nature même de la poésie. Il dit que lui (Syme) était un poète de la loi, un poète de l'ordre ; qui plus est, il dit qu'il était un poète de la respectabilité. Alors, tous les habitants de Saffron Park le regardèrent comme s'il venait de tomber à l'instant de ce ciel impossible.

 

En fait, M. Lucian Gregory, le poète anarchiste, lia les deux événements...

 

Le roman commence par une dispute entre Lucien Grégory, poète de l`anarchie, et Gabriel Syme, qui déclare avec une violence passionnée être catholique, poète de la loi et de l`ordre. Le sujet de la controverse est la nature de la poésie. Grégory arrive à entraîner à sa suite son contradicteur, en lui promettant de lui faire passer une soirée tout à fait étrange et en lui faisant jurer de garder à ce propos un secret absolu. lls se rendent donc ensemble à un cercle d'anarchistes, dont le conseil est formé par sept hommes qui se cachent sous les noms des jours de la semaine ; Dimanche en est le président. C`est à ce moment que Syme confie à Grégory, sous la foi du serment, qu'il appartient à la police, et plus spécialement à un service secret qui a pour mission de combattre l`anarchie ; ils reconnaissent qu'ils sont ennemis, mais liés par les promesses qu'ils ont échangées. Syme réussit même à se faire élire au poste laissé vacant par Jeudi. A la suite de divers incidents, ils arrivent enfin à savoir que tous les membres du conseil, excepté le mystérieux président, appartiennent à la police et ont été enrôlés comme Syme par un chef inconnu qui n'a été pour eux qu'une voix entendue dans une chambre noire. Les six policiers se retrouvent maintenant en France à la poursuite de l`unique anarchiste authentique ; la découverte qu`ils font est plutôt sensationnelle : l`anarchiste et l`homme de la chambre obscure ne font qu`un. Après d'autres aventures. l`anarchiste dit qu'il est la paix de Dieu, puis il disparaît. Comme deux compagnons qui ont parcouru ensemble une bonne partie de la route, les deux poètes se retrouvent désormais amis et remplis d`une joie profonde. 

La clé de ce roman. Montrer que des attitudes opposées trouvent leur conciliation dans un même sens de l'amour conçu comme une règle d'or, et qui nous est donnée par Chesterton lui-même dans son Autobiographie : "La cause essentielle, c`est que mes yeux étaient tournés vers le dedans plutôt que vers le dehors, ce qui donnait, je crois bien, à ma personnalité morale un strabisme des moins attrayants. J'étais encore comme oppressé par le cauchemar métaphysique des négations sur l`esprit et sur la matière, plein de l`imagerie morbide du mal...; mais dès cette époque, j'étais déjà en révolte contre l'un et l`autre ; déjà en train de m`efforcer d'établir une plus saine conception de la vie cosmique... J`allais jusqu`à m'appeler un optimiste ; mais c'est que j`étais si terriblement près d'être un pessimiste" (Chap. IV, L`Art d'être loufoque, Trad. Gallimard. 1926).

 

"THE MAN IN SPECTACLES - ‘BURGUNDY is a jolly thing,’ said the Professor sadly, as he set his glass down.

‘You don’t look as if it were,’ said Syme; ‘you drink it as if it were medicine.’

‘You must excuse my manner,’ said the Professor dismally, ‘my position is rather a curious one. Inside I am really bursting with boyish merriment; but I acted the paralytic Professor so well, that now I can’t leave off. So that when I am among friends, and have no need at all to disguise myself, I still can’t help speaking slow and wrinkling my forehead—just as if it were my forehead. I can be quite happy, you understand, but only in a paralytic sort of way. The most buoyant exclamations leap up in my heart, but they come out of my mouth quite different. You should hear me say, “Buck up, old cock!” It would bring tears to your eyes.’

‘It does,’ said Syme; ‘but I cannot help thinking that apart from all that you are really a bit worried.’

The Professor started a little and looked at him steadily.

‘You are a very clever fellow,’ he said, ‘it is a pleasure to work with you. Yes, I have rather a heavy cloud in my head. There is a great problem to face,’ and he sank his bald brow in his two hands.

Then he said in a low voice—

‘Can you play the piano?’

‘Yes,’ said Syme in simple wonder, ‘I’m supposed to have a good touch.’

Then, as the other did not speak, he added—

‘I trust the great cloud is lifted.’

After a long silence, the Professor said out of the cavernous shadow of his hands—

‘It would have done just as well if you could work a typewriter.’

‘Thank you,’ said Syme, ‘you flatter me.’

‘Listen to me,’ said the other, ‘and remember whom we have to see to-morrow. You and I are going to-morrow to attempt something which is very much more dangerous than trying to steal the Crown Jewels out of the Tower.* We are trying to steal a secret from a very sharp, very strong, and very wicked man. I believe there is no man, except the President, of course, who is so seriously startling and formidable as that little grinning fellow in goggles. He has not perhaps the white-hot enthusiasm unto death, the mad martyrdom for anarchy, which marks the Secretary. But then that very fanaticism in the Secretary has a human pathos, and is almost a redeeming trait. But the little Doctor has a brutal sanity that is more shocking than the Secretary’s disease. Don’t you notice his detestable virility and vitality? He bounces like an india-rubber ball. Depend on it, Sunday was not asleep (I wonder if he ever sleeps?) when he locked up all the plans of this outrage in the round, black head of Dr Bull.’

‘And you think,’ said Syme, ‘that this unique monster will be soothed if I play the piano to him?’

‘Don’t be an ass,’ said his mentor. ‘I mentioned the piano because it gives one quick and independent fingers. Syme, if we are to go through this interview and come out sane or alive, we must have some code of signals between us that this brute will not see. I have made a rough alphabetical cypher corresponding to the five fingers—like this, see,’ and he rippled with his fingers on the wooden table—’B A D, bad, a word we may frequently require.’

Syme poured himself out another glass of wine, and began to study the scheme. He was abnormally quick with his brains at puzzles, and with his hands at conjuring, and it did not take him long to learn how he might convey simple messages by what would seem to be idle taps upon a table or knee. But wine and companionship had always the effect of inspiring him to a farcical ingenuity, and the Professor soon found himself struggling with the too vast energy of the new language, as it passed through the heated brain of Syme.

‘We must have several word-signs,’ said Syme seriously—‘words that we are likely to want, fine shades of meaning. My favourite word is “coeval.” What’s yours?’

‘Do stop playing the goat,’ said the Professor plaintively. ‘You don’t know how serious this is.’

‘“Lush,” too,’ said Syme, shaking his head sagaciously, ‘we must have “lush”—word applied to grass, don’t you know?’

‘Do you imagine,’ asked the Professor furiously, ‘that we are going to talk to Dr Bull about grass?’

‘There are several ways in which the subject could be approached,’ said Syme reflectively, ‘and the word introduced without appearing forced. We might say, “Dr Bull, as a revolutionist, you remember that a tyrant once advised us to eat grass;* and indeed many of us, looking on the fresh lush grass of summer——”’

‘Do you understand,’ said the other, ‘that this is a tragedy?’

‘Perfectly,’ replied Syme: ‘always be comic in a tragedy. What the deuce else can you do? I wish this language of yours had a wider scope. I suppose we could not extend it from the fingers to the toes? That would involve pulling off our boots and socks during the conversation, which however unobtrusively performed——’

‘Syme,’ said his friend with a stern simplicity, ‘go to bed!’ ...

 

« Le Bourgogne est une chose réjouissante », dit le Professeur avec tristesse, en reposant son verre.

« Vous n'en avez pas l'air, dit Syme ; vous le buvez comme s'il s'agissait d'un remède.

— Vous devez excuser ma manière, dit le Professeur d'un air maussade, ma position est plutôt curieuse. Intérieurement, je déborde d'une gaieté juvénile ; mais j'ai si bien joué le rôle du Professeur paralytique que maintenant, je ne peux plus m'arrêter. Ainsi, même lorsque je suis entre amis et que je n'ai plus du tout besoin de me déguiser, je ne peux m'empêcher de parler lentement et de plisser mon front — exactement comme si c'était mon vrai front. Je peux être tout à fait heureux, vous comprenez, mais seulement d'une manière paralytique. Les exclamations les plus enthousiastes jaillissent dans mon cœur, mais elles ressortent de ma bouche totalement transformées. Vous devriez m'entendre dire : "Courage, mon vieux !" Cela vous tirerait des larmes.

— C'est le cas, dit Syme ; mais je ne peux m'empêcher de penser qu'au-delà de tout cela, vous êtes réellement un peu soucieux. »

Le Professeur tressaillit légèrement et le regarda fixement.

« Vous êtes un homme très intelligent, dit-il, c'est un plaisir de travailler avec vous. Oui, j'ai plutôt un nuage lourd dans l'esprit. Il y a un grand problème à affronter. » Et il enfouit son front chauve dans ses deux mains.

Puis il dit à voix basse :

« Savez-vous jouer du piano ?

— Oui, dit Syme, étonné par la simplicité de la question, je suis censé avoir un bon toucher. »

Puis, comme l'autre ne disait rien, il ajouta :

« J'espère que le grand nuage s'est dissipé. »

Après un long silence, le Professeur dit de l'ombre caverneuse de ses mains :

« Cela aurait tout aussi bien fait si vous saviez vous servir d'une machine à écrire.

— Merci, dit Syme, vous me flattez.

— Écoutez-moi, dit l'autre, et souvenez-vous de qui nous devons rencontrer demain. Vous et moi allons tenter demain quelque chose de bien plus dangereux que de voler les Joyaux de la Couronne à la Tour de Londres. Nous essayons de voler un secret à un homme très rusé, très fort et très méchant. Je crois qu'il n'y a aucun homme, excepté le Président, bien sûr, qui soit aussi terrifiant et redoutable que ce petit homme souriant aux lunettes. Il n'a peut-être pas l'enthousiasme brûlant jusqu'à la mort, le martyre fou pour l'anarchie, qui caractérisent le Secrétaire. Mais cette même fanatisme chez le Secrétaire a une dimension humaine pathétique, et est presque une qualité qui le rachète. Mais le petit Docteur a une santé mentale brutale qui est plus choquante que la maladie du Secrétaire. Ne remarquez-vous pas sa vitalité et sa virilité détestables ? Il rebondit comme une balle en caoutchouc. Comptez là-dessus, Sunday ne dormait pas (je me demande s'il dort un jour ?) lorsqu'il a enfermé tous les plans de ce forfait dans la tête ronde et noire du Dr Bull.

— Et vous pensez, dit Syme, que ce monstre unique sera apaisé si je joue du piano pour lui ?

— Ne soyez pas idiot, dit son mentor. J'ai mentionné le piano parce que cela donne des doigts rapides et indépendants. Syme, si nous devons traverser cet entretien et en sortir sains d'esprit ou vivants, nous devons avoir un code de signaux entre nous que cette brute ne verra pas. J'ai créé un chiffrement alphabétique sommaire correspondant aux cinq doigts — comme ceci, voyez. » Et il fit courir ses doigts sur la table en bois. « B-A-D, "bad" [mauvais], un mot dont nous pourrons avoir fréquemment besoin. »

Syme se servit un autre verre de vin et commença à étudier le système. Il était anormalement doué pour les énigmes intellectuelles et la prestidigitation manuelle, et il ne lui fallut pas longtemps pour apprendre comment il pourrait transmettre des messages simples par ce qui semblerait être de simples tapotements oisifs sur une table ou un genou. Mais le vin et la camaraderie avaient toujours pour effet de l'inspirer vers une ingéniosité bouffonne, et le Professeur se retrouva bientôt à lutter contre l'énergie trop vaste de ce nouveau langage, tel qu'il passait par le cerveau échauffé de Syme.

« Nous devons avoir plusieurs mots-signes, dit Syme sérieusement — des mots que nous serons susceptibles d'utiliser, des nuances de sens fines. Mon mot préféré est "contemporain". Quel est le vôtre ?

— Arrêtez de faire l'imbécile, dit le Professeur d'un ton plaintif. Vous ne savez pas à quel point c'est sérieux.

— "Luxuriant" aussi, dit Syme, en secouant la tête avec sagacité, nous devons avoir "luxuriant" — mot appliqué à l'herbe, vous savez ?

— Vous imaginez, demanda le Professeur, furieux, que nous allons parler d'herbe avec le Dr Bull ?

— Il y a plusieurs façons d'aborder le sujet, dit Syme avec réflexion, et d'introduire le mot sans avoir l'air forcé. Nous pourrions dire : "Dr Bull, en tant que révolutionnaire, vous vous souvenez qu'un tyran nous a un jour conseillé de manger de l'herbe ; et en effet, beaucoup d'entre nous, en regardant l'herbe fraîche et luxuriante de l'été——"

— Comprenez-vous, dit l'autre, qu'il s'agit d'une tragédie ?

— Parfaitement, répondit Syme. Il faut toujours être comique dans une tragédie. Que diable d'autre pouvez-vous faire ? Je souhaite que ce langage ait une portée plus large. Je suppose que nous ne pourrions pas l'étendre des doigts aux orteils ? Cela impliquerait d'enlever nos bottes et nos chaussettes pendant la conversation, ce qui, même exécuté avec la plus grande discrétion——

— Syme, dit son ami avec une simplicité sévère, allez vous coucher ! »....

 

"The Man Who Was Thursday"  est impossible à classer dans une seule catégorie. C'est un roman d'espionnage : L'intrigue tourne autour de Gabriel Syme, un poète qui infiltre un conseil d'anarchistes centraux à Londres, dont chacun porte un nom de code correspondant à un jour de la semaine. C'est tout autant une comédie absurde : Les situations sont souvent burlesques, les dialogues étincelants de paradoxes typiquement chestertoniens. C'est aussi une allégorie théologique et philosophique : C'est le niveau le plus profond et le plus remarquable du livre. Le combat contre l'anarchie se transforme en une quête métaphysique sur la nature du bien, du mal, de l'ordre et du chaos dans le cosmos.

Sans trop divulguer l'intrigue, la révélation centrale du livre est que les apparences sont trompeuses. Ce qui semble être un complot du mal pur se révèle être une réalité bien plus complexe et mystérieuse. C'est une illustration romanesque des idées chères à Chesterton ...

- Le monde n'est pas une simple bataille entre un bien et un mal évidents.

- Le véritable ennemi n'est pas l'anarchiste bruyant, mais le philosophe du nihilisme et du désespoir (incarné par le personnage de Sunday).

- L'univers, malgré ses apparences chaotiques et effrayantes, est finalement gouverné par un ordre bon et providentiel.

La conclusion du livre est l'une des plus discutées en littérature. Elle est à la fois vertigineuse, poétique et profondément religieuse. Elle ne résout pas l'intrigue de manière conventionnelle, mais l'élève à un niveau symbolique, laissant le lecteur à la fois émerveillé et perplexe. Cette fin ouverte est un chef-d'œuvre d'écriture qui invite à la relecture et à la méditation.

Le livre eut une influence considérable sur de nombreux écrivains, notamment Jorge Luis Borges qui admirait sa structure de roman policier métaphysique, C.S. Lewis qui y a vu une puissante illustration de la lutte cosmique entre la foi et le nihilisme, ou Neil Gaiman qui s'en est inspiré pour certaines trames de The Sandman.

La première traduction française du roman The Man Who Was Thursday a été publiée en 1926 sous le titre "L'Homme qui était Jeudi". 


"The Secret Garden" est une nouvelle policière écrite par G. K. Chesterton qui parut en 1910 dans le magazine The Story-Teller avant d'être insérée, en juillet 1911, dans le recueil "The Innocence of Father Brown".

L'histoire se déroule à Paris avec pour personnage principal, Aristide Valentin,  le chef de la police de la ville. Valentin a convié à dîner de nombreux membres de l'élite de la société, dont Julius K. Brayne, un riche américain, dans un singulier domaine dont on ne peut ni entrer ni sortir sans se faire remarquer. C'est alors que l'on découvre dans le jardin un homme décapité dont la tête est introuvable, du moins dans un premier temps. La suspicion s'abat immédiatement sur le commandant O'Brien, qui portait une longue épée, puis sur Brayne...

" - “You know how all the garden was sealed up like an air-tight chamber,” said the doctor quietly. “Well, how did the strange man get into the garden?”
Without turning around the little priest answered: “There never was any strange man in the garden.”
There was a silence, and then a sudden cackle of almost childish laughter relieved the strain. The absurdity of Brown’s remark moved Ivan to open taunts.
“Oh!” he cried; “then we didn’t lug a great fat corpse on to a sofa last night? He hadn’t got into the garden, I suppose?”
“Got into the garden?” repeated Brown reflectively. “No, not entirely.”
“Hang it all,” cried Simon, “a man gets into a garden, or he doesn’t.”
“Not necessarily,” said the priest with a faint smile. “What is the next question, Doctor?”
“I fancy you’re ill,” said Dr. Simon sharply; “but I’ll ask the next question if you like. How did Brayne get out of the garden?”
“He didn’t get out of the garden,” said the priest, still looking out of the window.
“Didn’t get out of the garden?” exploded Simon.
“Not completely,” said Father Brown.
Simon shook his fists in a frenzy of French logic. “A man gets out of a garden, or he doesn’t,” he cried.
“Not always,” said Father Brown.
Dr. Simon sprang to his feet impatiently. “I have no time to spare on such senseless talk,” he cried angrily. “If you can’t understand a man being on one side of a wall or the other, I won’t trouble you further.”
“Doctor,” said the cleric very gently, “we have always got on very pleasantly together. If only for the sake of old friendship, stop and tell me your fifth question.”
The impatient Simon sank into a chair by the door and said briefly: “The head and shoulders were cut about in a queer way. It seemed to be done after death.”
“Yes,” said the motionless priest, “it was done so as to make you assume exactly the one falsehood that you did assume. It was done to make you take for granted that the head belonged to the body.”..."

 

On retrouve le style si caractéristique des énigmes du Père Brown, fait de logique paradoxale et de dialogues vifs ...

 

« Vous savez que le jardin était entièrement clos comme une chambre hermétique, dit le médecin avec calme. Eh bien, comment l'homme étranger est-il entré dans le jardin ? »

Sans se retourner, le petit prêtre répondit : « Il n'y a jamais eu d'homme étranger dans le jardin. »

Un silence suivit, puis un rire soudain, presque enfantin, soulagea la tension. L'absurdité de la remarque de Brown poussa Ivan à la raillerie ouverte.

« Oh ! s'écria-t-il. Alors nous n'avons pas traîné un gros cadavre bien gras sur un canapé, hier soir ? Il n'était pas entré dans le jardin, je suppose ?

— Entré dans le jardin ? répéta Brown avec réflexion. Non, pas entièrement.

— Bon sang ! s'exclama Simon, on entre dans un jardin ou on n'y entre pas.

— Pas nécessairement, dit le prêtre avec un léger sourire. Quelle est la question suivante, Docteur ?

— Je vous trouve malade, dit le Dr Simon avec brusquerie ; mais je poserai la question suivante si vous voulez. Comment Brayne est-il sorti du jardin ?

— Il n'est pas sorti du jardin, dit le prêtre, regardant toujours par la fenêtre.

— Il n'est pas sorti du jardin ? explosa Simon.

— Pas complètement, dit le Père Brown. »

Simon agita les poings dans une frénésie de logique française. « Un homme sort d'un jardin, ou il n'en sort pas ! » s'écria-t-il.

« Pas toujours », dit le Père Brown.

Le Dr Simon se leva d'un bond, impatient. « Je n'ai pas de temps à perdre en paroles insensées, s'écria-t-il avec colère. Si vous êtes incapable de comprendre qu'un homme se trouve d'un côté ou de l'autre d'un mur, je ne vous importunerai pas plus longtemps.

— Docteur, dit l'ecclésiastique avec une grande douceur, nous nous sommes toujours très bien entendus. Ne serait-ce qu'en souvenir de notre vieille amitié, arrêtez-vous et posez-moi votre cinquième question. »

L'impatient Simon se laissa tomber sur une chaise près de la porte et dit brièvement : « La tête et les épaules étaient tailladées d'une manière étrange. Cela semblait avoir été fait après la mort.

— Oui, dit le prêtre, immobile, cela a été fait pour vous faire admettre exactement la seule fausseté que vous avez admise. Cela a été fait pour vous faire prendre pour acquis que la tête appartenait bien au corps. »

 

"The Secret Garden" est bien l'une des plus célèbres des enquêtes du Père Brown. L'art de Chesterton y culmine : le mystère semble impossible (une crime dans un jardin clos), et la solution, apportée par la logique apparemment simple mais profondément subtile du Père Brown, est toujours à la fois surprenante et parfaitement rationnel ...



Edgar Wallace (1875-1932)

Dans les années 1920-1930, Richard Horacio Edgar Freeman, natif de Greenwich, Londres, s'affirme comme l'écrivain le plus célèbre d'Angleterre. Il prend à sa manière la succession de Conan Doyle et compose un nombre impressionnant de romans d'aventures et de poursuites, mâtinés d'enquête et de déduction (170 romans), dont la série des « Quatre Justiciers » (The Four Just Men, 1905) est l'exemple type. Il fut journaliste en 1902 en Afrique du Sud (Sanders of the River, 1911) et couvrit la guerre russo-japonaise en 1904....

Smithy and Nobby Series - Travaillant comme soldat puis correspondant de guerre pendant la guerre des Boers, Wallace a créé le personnage de « Smithy », un soldat archétype de l’armée britannique. En 1905, il commence une série de romans épisodiques sur le personnage. Ceux-ci étaient patriotiques dans le ton, mais aussi surtout humoristiques dans leur traitement de leur protagoniste et de ses amis Spud Murphy et Nobby Clarke. Les romans comprennent du matériel publié pour la première fois dans le Daily Mail et finalement quatre volumes au total : "Smithy" (1905), "Smithy Abroad" (1909), "Smithy and the Hun" (1915) et se terminant par "Nobby ou l’ami de Smithy Nobby" (1916).

 

 African Novels - Wallace a été affecté avec l’infanterie britannique en Afrique du Sud pendant la guerre des Boers, mais s’est acheté en 1899 afin de devenir écrivain à temps plein, après avoir obtenu un poste de correspondant de guerre pour le Daily Mail. Plus tard en 1907, il retourne en Afrique pour rendre compte des atrocités commises par le roi belge Léopold II au Congo. Wallace a utilisé ses expériences en Afrique comme base pour sa série populaire de romans d’aventure, qui est apparu à plusieurs reprises au cours des années 1910 et 1920. Les récits reflètent la position hubriste et raciste de l’idéologie impérialiste victorienne, et enregistre une époque où les envahisseurs britanniques et européens gouvernaient les indigènes avec une force sans scrupules et souvent barbare. La représentation peu flatteuse des Africains autochtones (pour dire le moins) comme des « cannibales » bestiaux est malheureusement typique de cette époque. Cependant, les lecteurs peuvent toujours apprécier l’action rapide pour eux-mêmes, et les romans sont également intéressants en tant que documents culturels – des fenêtres sur la mentalité impériale du début du siècle. Wallace a écrit douze de ces titres, dont le premier est "Sanders of the River" (1911). Bien que modeste par rapport à sa renommée ultérieure, ce fut le premier grand succès de Wallace et cimenta sa position en tant que premier écrivain populaire de son époque. Le protagoniste Sanders est revenu dans presque tous les romans africains ultérieurs de Wallace.

 

"IT was a bad night in London, not wild or turbulent, but swathed to the eyes like an Eastern woman in a soft grey garment of fog. It engulfed the walled canyons of the city through which the traffic had roared all day, plugged up the maze of dark side streets, and blotted out the open squares. Close to the ground it was thick, viscous, impenetrable, so that one could not see a yard ahead, and walked ghostlike, adventuring into a strange world..." ( THE NINE BEARS (1910), N.H.C.)

 

 Detective Sgt. Elk Series - Cette série de romans policiers est liée au personnage du sergent détective (plus tard inspecteur) Elk, un détective de police endurci opérant dans le monde obscur de l’entre-deux-guerres à Londres. La série commence avec "The Nine Bears" (1910), qui sera rééditée plus tard sous le titre "The Other Man" et, à nouveau, sous le titre The "Cheaters". Wallace revisite le personnage d’Elk plus d’une décennie plus tard dans "The Fellowship of the Frog" (1925). Après cela, le personnage est apparu dans quatre autres volumes au cours des cinq années suivantes : "The Joker, or, the Colossus" (1926), "The Twister" (1928), "The India-Rubber Men" (1929), "White Face" (1930). 

Dans les années 1920, lorsque la majorité de la série a été publiée, Wallace était devenu le plus grand écrivain vendeur en Angleterre. Pour capitaliser sur ce nouveau succès, le titre édouardien original de la série a été retravaillé en 1930 sous le nom de Silinski – Master Criminal. Wallace utilise pleinement le cadre métropolitain de la série, le peuplant d’hommes d’affaires corrompus et de gangs criminels. Le quartier financier de la ville est également un cadre fréquent, avec des transactions frauduleuses à la bourse jouant un rôle central dans les deux premiers titres de la série et à nouveau dans "The Twister".

Conformément à la tradition «hardboiled» de Wallace, les romans dépeignent le travail policier comme une affaire sordide qui ne se différencie pas toujours complètement du milieu criminel qu’il combat – un thème qui s’inscrit dans la lignée de la justice d’autodéfense décrite dans la série plus célèbre de Wallace intitulée « Four just men ». De plus, les romans mettent souvent de côté Elk lui-même pour se concentrer sur les personnages plus prosaïques et moins héroïques liés aux enquêtes criminelles – comme les journalistes et les policiers réguliers.

 

 (THE GAUNT STRANGER (1925),  OR, POLICE WORK; REVISED AS ‘THE RINGER’,1926) - CHAPTER 2 - "IT seemed that the spring had come earlier to Lenley village than to grim old London, which seems to regret and resist the tenderness of the season, until, overwhelmed by the rush of crocuses and daffodils and yellow-hearted narcissi, it capitulates blandly in a blaze of yellow sunshine. As he walked into the village from the railway station, Alan saw over the hedge the famous Lenley Path of Daffodils, blazing with a golden glory. Beyond the tall poplars was the roof of grey old Lenley Court. News of his good fortune had come ahead of him. The bald-headed landlord of the Red Lion Inn came running out to intercept him, a grin of delight on his rubicund face. - “Glad to see you back, Alan,” he said. “We’ve heard of your promotion and we’re all very proud of you. You’ll be Chief of the Police one of these days.” Alan smiled at the spontaneous enthusiasm. He liked this old village; it was a home of dreams. Would the great, the supreme dream, which he had never dared bring to its logical conclusion, be fulfilled? ..."

 

 Crime Novels - Dire que Wallace était un romancier prolifique, c’est encore et toujours le sous-estimer. Sa production s’étendit à plus d’une centaine de romans et fut vendue par millions d'exemplaires. Ce chiffre d’affaires extraordinaire était facilité par la méthode de travail efficace de Wallace : il s’enfermait seul avec un cylindre de cire et dictait le travail en une seule fois. Le roman était ensuite tapé par une équipe de secrétaires et envoyé aux éditeurs, ce qui signifie que Wallace pourra produire de nouveaux romans à une vitesse incroyable. La méthode de travail de Wallace a également influencé le style et la qualité de sa production. Il ne s’agit pas de chefs-d’œuvre littéraires, mais de récits inspirés par l’intrigue, « pacy », mélodramatiques et sinistres; pourtant, la dépendance de Wallace à la dictée compense le manque de finition stylistique par une énergie spontanée rafraîchissante qui pousse le lecteur à tourner les pages avec impatience.

Il y a aussi une diversité surprenante dans les intrigues, qui englobent tout, des mystères de la pièce verrouillée à la disparition des héritiers, bien que la prédilection de Wallace pour les agents de paris malhonnêtes et les cartels criminels de la pègre se profile également dans les romans comme le hardboiled « Jack o’ Judgment » (1920), avec des romans ultérieurs reflétant la corruption de l’Amérique à l’ère de la prohibition. Le type de menace mis en oeuvre dans ces thrillers varie également dans l’échelle des configurations classiques whodunit de "The Clue of the Twisted Candle" (1918) et "The Daffodil Mystery" (1920) à la menace de domination mondiale par un super méchant dans "The Green Rust" (1919). Cependant, « The Gaunt Stranger » (1925) a été le véritable catalyseur du succès incroyable de Wallace – en grande partie en raison de l’énorme popularité de « The Ringer » (1926), l’adaptation théâtrale du roman par Wallace. Le succès de cette pièce a conduit à un accord lucratif avec la société de cinéma britannique British Lion, qui a produit des dizaines de films basés sur les livres de Wallace, fournissant à l’auteur des dizaines de milliers de livres en redevances annuelles.

 

S'il n'innove guère, ses meilleurs romans sont menés tambour battant, offrant une succession presque ininterrompue d'actions et de revirements. Il est de ceux qui peuplèrent leurs intrigues d'organisations criminelles (the "Fellowship of the Frog", the "Red Hand",  the "Crimson Circle") et créèrent des personnages de méchants passés dans la postérité comme Oberzohn ou Fing-Su, diplômé d'Oxford et dirigeant de la redoutable Society of the Joyful Hand qui entend dominer le monde("Yellow Snake"). 

On compte donc à son actif près de 90 romans policiers et une cinquantaine de nouvelles : J.G.Reeder dans "Room 13" (1924) et "Terror Keep" (1925), Red Aces (1929, le Detective Sgt Elk dans "The Fellowship of the Frog" (1925), "The Twister" (1928), "The India-Rubber Men" (1929), mais aussi "The Man Who Bought London" (1915), "Captains of Souls" (1923), "The Sinister Man" (1924)...

Sait-on que Wallace écrivit pour RKO le premier projet pour King Kong de fin décembre 1931 à janvier 1932, le "gorilla picture" de Merian C. Cooper, et que plus de 50 films basés sur ses histoires furent tournés au Royaume-Uni entre 1925 et 1939 (The Dark Eyes of London, 1939, de Walter Summers, avec Bela Lugosi et Greta Gynt)...

 

"Four Just Men Series"

Cette série de six romans parut entre 1905 et 1929 et obtint bientôt le statut de culte. Le premier roman de la série, "The Four Just Men" (1905), fut un best-seller instantané. Les « quatre hommes justes » sont de jeunes intellectuels riches qui travaillent ensemble pour punir ce qu’ils considèrent comme le mal et les injustices hors de portée de la loi. En fait, il n’y a que trois membres principaux de l’équipe : George Manfred, Leon Gonsalez et Raymond Poiccart. Ils recrutent parfois un quatrième «just man» pour les aider, ou travaillent simplement seuls. Incapable de trouver un éditeur prêt à prendre le premier livre, Wallace a publié "Les quatre hommes justes" en 1905 sous son propre nom de société, Tallis Press. Viennent ensuite "The Council of Justice" (1908), "The Just Men of Cordova" (1917), "The Law of the Four Just Men" (Us Title: Again the Three Just Men) (1921), "The Three Just Men" (1926) and "Again the Three Just Men" (Us Title: The Law of the Three Just Men) (1929). Les romans ultérieurs développent les histoires de fond des personnages, révélant que le quatrième « juste homme » était mort avant les événements du premier roman. Les romans ultérieurs s’efforcent également d’atténuer certains des éléments les plus controversés du premier roman, où les quatre protagonistes sont essentiellement présentés comme des anti-héros terroristes – un aspect que les adaptations ultérieures du cinéma et de la télévision ont également atténué. 


"The Three Just Men" (1926, Les Trois Justiciers)
Un des romans les plus célèbres d'Edgar Wallace, à une époque d'extrême agitation politique et sociale. Un mystérieux mamba noir, évadé du zoo, frappe aveuglément les passants dans les rues de Londres tandis que Mirabelle Leicester accepte, malgré la psychose populaire, la mirifique offre d’emploi de l’entreprise Oberzohn et Smith à Londres qui semble poursuivre de singuliers desseins. Quatre hommes (Manfred, Gonsalez, Poiccart et Thery),qui tiennent une agence de détectives Curzon Street à Londres, promettent de faire tout ce qu'il faut pour que la justice l'emportent vont pas hésiter à de puissants hommes et femmes coupables des crimes les plus vils : viols, détournements, extorsions, meurtres. Les voici menant l'affrontement avec Sir Philip Ramon, le ministre britannique des affaires étrangères qui menace d'expulser des hommes et des femmes qui ont choisi l'Angleterre pour fuir leurs terres natales corrompues, où la torture et la mort les attendent...

"Le minuscule hôtel particulier du 233, Curzon Street, ne payait pas de mine. Pourtant, l'intérieur était un véritable bijou, remarquable d'élégance et de confort. Sur la porte, un petit triangle d'argent indiquait la profession de détective privé de son propriétaire, Georges Manfred. Cet homme, grand, bien de sa personne, avec une figure aristocratique sur un corps d'athlète, ne se montrait dans Curzon Street qu'habillé à la dernière mode. Bien peu de gens pouvaient se vanter de le connaître intimement. De temps à autre, le Docteur Elver, médecin légiste de Scotland Yard, venait chez lui pour exposer son point de vue au sujet du fameux serpent. Georges et ses deux compagnons l'écoutaient en silence. On connaissait davantage son domestique-chauffeur. Au garage, où il remisait la voiture de son patron, on admirait ce curieux individu, aux yeux d'aigle dans un visage pâle et allongé, pour sa témérité et l'aisance avec laquelle il prenait les virages sur les chapeaux de roues. Le maître d'hôtel, par contre, un homme brun, vigoureux et taciturne restait pratiquement inconnu des habitants du quartier. Le personnel se composait en outre d'une cuisinière de confiance et de deux soubrettes qui prenaient leur service à huit heures pour le terminer à dix-huit. Manfred ne faisait aucune publicité sous son nom et n'accordait jamais de consultations autrement que sur rendez-vous. Aussi, apprit-il avec surprise qu'un M. Sam Barberton demandait à le voir. Le maître d'hôtel reçut le visiteur, un homme gras et fort, le teint coloré, les cheveux grisonnants coupés d'une calvitie distinguée, chaussé de bizarres bottes de cuir, qui lui déclara d'une voix rauque en montrant une annonce dans un journal extirpé de son veston: - "Je veux voir le patron de ce triangle". Le maître d'hôtel prit le journal sans mot dire et constata qu'il s'agissait de la Gazette de Cape Town.  - "Je crains, dit-il après un silence, que vous ne puissiez pas voir M. Manfred sans un mot d'introduction ou un rendez-vous régulier.  - Vraiment! Eh bien, je déclare, moi, que je le verrai, dussé-je passer la nuit ici."  Pas un muscle de la figure du maître d'hôtel ne tressaillit. L'homme continua : "- J 'ai découpé cette annonce dans un journal trouvé au bord du Bengale qui a accosté à Tilbury cet après-midi et je suis venu ici tout droit. Je désire jouer franc jeu et cartes sur table. Regardez-moi ça!  Avant que le maître d'hôtel pût prévoir son geste, l'inconnu enlevait une de ses bottes. Il leva lentement sa jambe démunie de chaussettes. La plante du pied apparaissait boursouflée et crevassée de sillons rouges. L'autre comprit. - " Des Portugais - Pas des sauvages, non, des Portugais. Ils m'ont grillé les pieds pour m'obliger à parler. Sans l'arrivée d'un de ces trafiquants américains toujours prêts à faire le coup de feu, j'y passais. Il m'a ramené à la ville.  - Quelle ville? - Mossamédès. - Que voulaient-ils savoir?" Le visiteur, qui commençait à manifester quelque impatience, demanda. d'un ton soupçonneux : - "Etes-vous le patron? - Non, je ne suis que le maître d'hôtel. Qui dois-je annoncer?  - Samuel Barberton. Dites-lui que je désire me procurer l'adresse d'une demoiselle Mirabelle Leicester. Et puis, autre chose m'intéresse. Une nuit, les Portugais, complètement soûls, parlaient d'une maison qu'ils possèdent à Londres. Une véritable forteresse, à les entendre." Le maître d'hôtel s'assura, en se penchant près de lui pour ramasser une allumette imaginaire, que l'homme sentait fortement le tabac, mais pas l'alcool.  - "Veuillez attendre une minute." Il s'engagea dans l'escalier et ne tarda pas à revenir, invitant Barberton à le suivre. Il le conduisit dans une petite pièce tendue d'épais rideaux de velours gris et se retira. Manfred s'y tenait, debout, derrière son bureau.  - "Veuillez vous asseoir. Vous désirez me raconter une histoire intéressante, paraît-il.  - - Je ne vous raconterai pas grand-chose. Je ne vais pas confier à un étranger ce que je ne dirais même pas à Elijah Washington qui m'a sauvé la vie." Manfred ne parut pas surpris de cette attitude réticente, commune à beaucoup de ses clients, mais son intérêt s'éveillait...."


"The Squeaker" (1927, La Mouche)
Scotland Yard et la communauté criminelle de Londres tentent de découvrir l'identité du "Squealer", un mystérieux receleur qui oblige les criminels à lui vendre leurs marchandises pour une somme dérisoire, sous peine de les abandonner  au poison du Mamba noir....

"Une fichue nuit pour arpenter la grande avenue qui traverse les terrains vagues de Putney Commons : du vent, de la pluie, du grésil. Les gants les plus épais n'y résistaient pas. Une nuit si noire, que malgré les becs de gaz placés à intervalles réguliers, Larry Graeme était obligé de se servir de sa lampe de poche pour éviter de buter contre le trottoir aux croisements de chemin. Il était pourtant à l'abri sous son long imperméable, les pieds chaussés de bons caoutchoucs. Mais inutile d'ouvrir un parapluie : il essaya pourtant et Ie vent faillit le retourner. "On prétend que l'eau de pluie est excellente pour le teint", se consola-t-il avec un sourire. Il jeta un regard rapide sur le cadran lumineux de sa montre : la demie allait sonner. Plus longtemps à attendre; car l' «As» était toujours exact. «Ah! oui... aussi exact que retors... Larry avait déjà eu affaire à lui, et il s'était juré de ne plus recommencer... Pourtant, voilà qu'il s'adressait de nouveau à l' «As»... C'est que ce diable d'homme, s'il marchandait durement, payait comptant, et on courait peut-être moins de risques avec lui qu'avec d'autres... Ce soir, en tout cas, pas de marchandages... il faudra qu'il s'exécute sans aller chercher des «si» et des «mais»...i Il n'y a pas d'incertitude sur la valeur des diamants de Mme van Rissyk : tout le monde la connaît. Ainsi devisait Larry, sous la pluie qui le cinglait, pour se donner plus de confiance qu'il n'en avait au fond. C'est justement à cause du retentissement de ce cambriolage qu'il s'était adressé encore une fois à l' «As»...." 


"The Adventures of Maud West, Lady Detective: Secrets and Lies in the Golden Age of Crime" written by Susannah Stapleton, 2019

Maud West a dirigé son agence de détective à Londres pendant plus de trente ans, après avoir commencé à enquêter pour le compte des meilleurs de la société en 1905. Ses exploits ont fait les manchettes partout dans le monde, mais, sous le personnage public, elle a été forcée de cacher des aspects vitaux de sa propre identité afin de prospérer dans un monde obsédé par les classes et dominé par les hommes. Et, comme le révèle Susannah Stapleton, elle était un témoin très peu fiable de sa propre vie. Qui était Maud? Et quelle était la réalité d’être une détective privée à l’âge d’or du crime ? Mêlant des récits tirés du propre «casebook» de Maud West à l’histoire sociale et à de vastes recherches originales, Stapleton enquête et cherche quelque vérité sur ce destin hors du commun qui vécut dans les bas-fonds de la bonne société londonienne de cette première moitié du XXe siècle....