Hermann Hesse (1877-1962), "Der Steppenwolf (1927) - ..
Last update: 29/11/2016
Littérature allemande des années 1920-1930
En Allemagne, les 15 années qui suivirent la fin de la Première Guerre mondiale sont marquées par une inflation démesurée et un chômage généralisé. Paradoxalement, cette époque est aussi celle de la culture de Weimar marquée par une effervescence jusque-là inconnue tant au niveau artistique que scientifique. Au niveau artistique, la littérature allemande, celle de Hermann Hesse (1877-1962), "Le Loup des steppes" (1927), Alfred Döblin (1878-1957), "Berlin Alexanderplatz" (1929), Thomas Mann (1875-1955), "La Montagne magique" (1924), Robert Musil (1880-1942), "L'Homme sans qualités" (1930), Leo Perutz (1882-1957), "Le maître du jugement dernier" (1923), Stefan Zweig (1881-1942), "La Confusion des sentiments" (1926), veut exprimer la complexité d'un monde moderne qui s'installe dans la confusion la plus extrême...(Hans Baluschek (1898) "Monday Morning" - Stiftung Stadtmuseum Berlin)
Hesse a fait de la quête intérieure, de la construction de l'identité et de la recherche d'une harmonie entre les pôles opposés de la personnalité (l'esprit et la nature, l'ordre et le chaos, l'âme et le corps) le sujet central de son œuvre.
Avant la popularisation de la psychanalyse, il explorait des territoires que Carl Jung théoriserait plus tard sous le nom d'"individuation". Des romans comme "Le Loup des Steppes" (1927) ou "Dernier Été de Klingsor" (1920) sont des cartographies de l'âme en crise.
Hesse fut un pionnier dans l'introduction de la spiritualité et de la philosophie orientales (hindouisme, bouddhisme) dans le roman occidental. "Siddhartha" (1922) est l'archétype de cette fusion, racontant le cheminement spirituel d'un homme en quête d'illumination dans l'Inde ancienne. Cette ouverture était radicale pour l'époque et a offert une alternative spirituelle à une Europe en crise.
Hesse a réinventé le Roman de Développement Spirituel (Bildungsroman), et l'a intériorisé. Chez lui, la formation n'est plus sociale ou professionnelle, mais spirituelle et psychologique. "Le Jeu des perles de verre" (1943), son dernier roman, en est l'apogée : c'est la formation d'un esprit dans une communauté intellectuelle utopique qui cherche à synthétiser tous les savoirs.
Son style, souvent poétique et musical, est au service de l'introspection. Il est capable de décrire avec une grande précision les paysages intérieurs, les états d'âme et les crises existentielles, créant une profonde empathie entre le lecteur et le personnage.
Là où Thomas Mann observe le monde avec une distance ironique, Hesse plonge dans les abîmes de l'âme avec une passion fiévreuse. Le combat est d'abord intérieur. L'histoire et la société sont souvent un arrière-plan, parfois un obstacle.
Alors que beaucoup de ses contemporains décrivaient la désintégration du monde (Mann) ou l'absurdité de l'existence (Kafka), Hesse a offert une cartographie pour naviguer à travers cette crise.
C'est la raison pour laquelle il est devenu, dans les années 1960, le gourou littéraire de la contre-culture américaine et européenne. Sa célébration de l'individu contre les normes sociales, sa recherche de spiritualités alternatives, son questionnement sur le sens de la vie ont résonné avec une génération en révolte contre le matérialisme et les conventions.
Chez Hesse, a-t-on souvent écrit, le romancier se double d'un philosophe et le roman n'est le plus souvent qu'un prétexte pour exposer les idées de l'auteur sur l'attitude qu'il convient de prendre devant notre existence. Lui-même, longtemps brimé, ne s'est que difficilement libéré de sa famille mais se sentira incapable de s'habituer tant aux conventions de la société qu'au bonheur conjugal. Il restera tourmenté par le sens de la vie.
Et s'il faut un exemple à peine romancé du processus tumultueux de la découverte de soi, nous le trouverons non pas tant dans le premier grand succès de Hermann Hesse, "Peter Camenzind" (1905) que dans "Le Loup des Steppes" (Der Steppenwolf, 1927), représentation symbolique de l'homme d'après-guerre, du civilisé qui voit réapparaître en lui l'animal. Henry Haller, le protagoniste de celui-ci, est douloureusement partagé entre deux personnalités diamétralement opposées, l'une est associée à son intellect et aux nobles idéaux auxquels il aspire, tandis que l'autre se fonde sur des instincts plus vulgaires et les désirs de la chair. Cette tension qui domine sa vie intérieure est exprimée depuis trois points de vue distincts, représentés par le neveu de sa logeuse, un traité de psychanalyse et son propre récit autobiographique. Aidé par les autres personnages du roman, Haller apprend peu à peu que "chaque ego, loin de former une unité, est un univers infiniment varié, un paradis constellé, un chaos de formes". Il décide donc d'explorer les multiples aspects de son être par l'expérience de la sexualité, la fréquentation des clubs de jazz où il apprend à danser le fox-trot, et la rencontre avec des groupes qu'il jugeait auparavant avec condescendance et dérision. ll comprend ainsi que ces activités sont aussi appréciables que la découverte intellectuelle.
La nature déconcertante et très expérimentale de cette conclusion explique en partie pourquoi ce sera, et restera, le plus incompris des romans d'Hesse. C'est aussi une critique cinglante et prémonítoire de la suffisance de la classe moyenne allemande devant le militarisme croissant qui a permis à Hitler d'accéder au pouvoir...
Hermann Hesse (1877-1962)
"Mes œuvres ont été écrites sans intention de servir une idée. Pourtant, si je cherche ce qu'elles pourraient avoir en commun, je découvre, rétrospectivement, cela : de "Camenzind" au "Loup de steppes" (Der Steppenwolf) et à "Josef Knecht", elles peuvent toutes être comprises comme une défense de l'individu, à l'occasion comme un cri de détresse en faveur de cette défense. L'individu humain est unique ; avec son hérédité, ses possibilités, ses dons et ses penchants, il représente une chose si tendre et si fragile qu'elle a besoin d'être défendue."
Son premier succès, "Peter Camenzina" (1904) raconte la révolte d'un enfant contre sa propre famille et la difficulté de la recherche de soi face à l'évolution décadente du monde moderne. Hermann Hesse a toujours posé un regard sévère et inquiet sur la naissance de la société industrielle. Il était souabe, avec une mère venue de Suisse ; son père avait été, dans sa jeunesse, missionnaire protestant aux Indes, avant de venir vivre à Calw, où naquit l'écrivain. La Première Guerre mondiale l'a horrifié : en même temps que Romain Rolland lançait l'appel d'Au-dessus de la mêlée, Hesse s'adressait à ses compatriotes au nom de Beethoven et de la fraternité universelle. Unis contre les mêmes ennemis, Hesse et Rolland devaient demeurer amis jusqu'à la veille de la Seconde Guerre mondiale. L'un et l'autre ont espéré trouver en Orient et en particulier en Inde une pensée fidèle à l'esprit d'humanité dont ils voyaient les peuples d'Europe se détourner (Demian, 1919; Siddhaarth, 1922). Dès 1912, Hesse avait quitté l'Allemagne de l'empereur Guillaume II pour la Suisse et ses prises de position pacifistes créèrent une rupture avec son public. Une grande partie de la jeune génération ne découvrit Hesse qu'après 1945. En 1931, il commença à composer sa dernière grande œuvre, "Le Jeu des perles de verre". En 1933, à l'époque de la parution du "Voyage en Orient" , Hermann Hesse écrit à Thomas Mann en ces termes : " Je ne peux pas me défaire de la qualité d'Allemand qui est la mienne et je crois que mon individualisme de même que ma résistance et ma haine à l'égard de certaines attitudes et d'une certaine phraséologie allemandes constituent des fonctions dont l'exercice est non seulement profitable pour soi-même, mais rend également service à mon peuple. "
"Der Vogel kämpft sich aus dem Ei. Das Ei ist die Welt. Wer geboren werden will, muß eine Welt zerstören."
"L'oiseau se bat pour sortir de l'oeuf. L'oeuf est le monde. Quiconque veut naître doit détruire un monde" (Demian)
Peter Camenzind (1904)
Hesse entre en littérature en vagabond de l'art, s'opposant à la civilisation citadine et occidentale. Ses deux premiers romans, ""Peter Camenzind" en 1904 et "l'Ornière" (Unterm Rad) en 1906, sont inspirés par ses souvenirs de jeunesse. Peter Camenzind, amoureux des cimes et des nuages, a fait de Hesse un homme célèbre. Ce jeune garçon solitaire vit dans un petit village perdu des Alpes suisses. A la mort de sa mère et devant sa répugnance pour les travaux de la terre, son père l'autorise à gagner la ville pour y suivre des études de philologie. A Zurich, le jeune homme se lie avec un garçon de son âge, Richard, aristocrate, musicien, qui lui révèle les joies de l'amitié tout en lui donnant confiance en ses dons d'écrivain. Ce premier élan enthousiaste et plein d'espoirs va se heurter à bien des obstacles : de drames en déceptions, d'amours déçues en désillusions, Peter va lentement faire l'apprentissage de ce qu'est la vie. Le héros de "Unterm Rad" se révolte contre les contraintes de l'école et de la famille, il étouffe dans les bibliothèques, et la nostalgie des lointains le consume...
Im Anfang war der Mythus. Wie der große Gott in den Seelen der Inder, Griechen und Germanen dichtete und nach Ausdruck rang, so dichtet er in jedes Kindes Seele täglich wieder.
Wie der See und die Berge und die Bäche meiner Heimat hießen, wußte ich noch nicht. Aber ich sah die blaugrüne glatte Seebreite, mit kleinen Lichtern durchwirkt, in der Sonne liegen und im dichten Kranz um sie die jähen Berge, und in ihren höchsten Ritzen die blanken Schneescharten und kleinen, winzigen Wasserfälle, und an ihrem Fuß die schrägen, lichten Matten, mit Obstbäumen, Hütten und grauen Alpkühen besetzt.
Und da meine arme, kleine Seele so leer und still und wartend lag, schrieben die Geister des Sees und der Berge ihre schönen kühnen Taten auf sie. Die starren Wände und Flühen sprachen trotzig und ehrfürchtig von Zeiten, deren Söhne sie sind und deren Wundmale sie tragen. Sie sprachen von damals, da die Erde barst und sich bog und aus ihrem gequälten Leibe in stöhnender Werdenot Gipfel und Grate hervortrieb.
"Au commencement était le mythe. La divinité qui, dans son effort pour s’exprimer, le fit éclore dans l’âme primitive des Hindous, des Grecs et des Germains le crée aussi chaque jour à nouveau dans toute âme d’enfant.
Je ne savais pas encore les noms du lac, des montagnes et des rivières de mon pays natal, mais je voyais s’étendre sous le soleil la vaste nappe des eaux immobiles, vertes et bleuâtres, brochées de mille reflets lumineux, les montagnes abruptes dressant tout autour leur épaisse couronne avec les brèches étincelantes de neige, les minces cascades minuscules dans les découpures de leurs sommets, et, à leur pied, les pentes baignées de lumière, les pâturages parsemés d’arbres fruitiers, de chalets et de vaches grises des Alpes.
Et sur ma pauvre petite âme qui attendait, vierge encore et silencieuse, les esprits du lac et des montagnes gravèrent leurs exploits splendides et hardis. Les flancs rigides des monts et les falaises parlaient avec colère et respect des temps qui leur ont donné naissance et dont ils portent les cicatrices. Ils disaient les époques lointaines où, dans les gémissements et les douleurs de l’enfantement, la terre tourmentée éclatait pour faire surgir de son corps torturé les cimes et les arêtes.
Dans un grondement de tonnerre des masses puissantes de rochers surgissaient, se pressaient éperdues, lançant à l’assaut de l’immensité sans limites leurs pointes qui, brisées, retombaient sur elles-mêmes, et les montagnes jumelles engageaient une lutte désespérée pour la conquête de l’espace, jusqu’à ce que l’une d’elles se dressât triomphante et rejetât sa sœur à l’écart en la faisant voler en éclats. Çà et là, témoins de ces lointaines époques, des tronçons d’aiguilles fendues et mutilées, rejetés au loin dans la tourmente, surplombent encore les ravins et, à chaque fonte des neiges, les eaux torrentueuses entraînent au long des pentes d’énormes blocs de rochers, les brisant comme verre ou les faisant pénétrer profondément sous la violence de leurs coups dans la chair molle des alpages.
Toujours ils répétaient la même histoire, ces amas de rochers. Et on n’avait pas de peine à les comprendre en voyant leurs parois abruptes, aux couches de terrain tordues les unes au-dessus des autres, déviées, éclatées, toutes pleines de blessures béantes. « Nous avons enduré des choses effroyables, disaient-elles, et nous en endurons encore. » Mais leur langage était fier, sévère, obstiné, comme celui de gens de guerre, blanchis sous le harnois, et dont on ne viendra jamais à bout.
Oui certes, des gens de guerre. Je les regardais dans leur lutte contre les eaux et la tempête, au cours des nuits d’épouvante où s’annonce le printemps, quand le foehn gronde et s’acharne autour de leurs vieilles têtes et que les torrents arrachent à leurs flancs des blocs de chair pantelante. Dans ces nuits-là, ils se dressaient, sinistres, cramponnés obstinément de toutes leurs racines, retenant leur souffle, serrant les dents, présentant à la tempête leurs parois et leurs pics fendus par les intempéries, ramassant toutes leurs forces dans une attitude de défi. Et à chaque blessure, ils faisaient retentir le grondement lugubre de leur fureur et de leur angoisse, qui se répercutait dans tous les bruits lointains, brisé et rageur, en gémissements épouvantables.
Et je voyais les alpages et les pentes, les échancrures des rochers garnis de terre, couverts d’herbes, de fleurs, de fougères et de ces mousses auxquelles la vieille langue populaire a donné des noms si étranges, si lourds de signification.
Ils vivaient dans l’innocence, ces enfants des montagnes, de génération en génération, sur les espaces qu’ils s’étaient choisis, et brillaient de leurs mille couleurs. Je les tâtais, je les observais, j’aspirais leur parfum, j’apprenais leurs noms. Les arbres me faisaient une impression plus sévère et plus profonde. Je regardais chacun d’eux mener sa vie à part, donner à sa couronne une forme personnelle, projeter son ombre qui ne ressemblait à aucune autre. Je voyais en eux des ermites et des combattants, étroitement apparentés aux montagnes, car chacun d’eux, surtout ceux qui se dressaient tout là-haut, menait sa lutte silencieuse et tenace contre le vent, les intempéries et la rocaille pour subsister et croître.
Chacun avait sa charge à porter, chacun devait s’accrocher solidement au sol et recevait, dans cet effort, sa silhouette particulière, ses blessures à lui. Il y avait des pins à qui la tempête n’avait permis d’avoir des branches que d’un seul côté, d’autres dont les troncs rougeâtres s’étaient enlacés comme des serpents autour des rochers qui les surplombaient, en sorte que l’arbre et le roc se serraient l’un à l’autre pour subsister. Ils se présentaient à moi comme des guerriers et éveillaient dans mon cœur un sentiment de crainte et de respect.
Unsere Männer und Frauen aber glichen ihnen, waren hart, streng gefaltet und wenig redend, die besten am wenigsten. Daher lernte ich die Menschen gleich Bäumen oder Felsen anschauen, mir Gedanken über sie zu machen und sie nicht weniger zu ehren und nicht mehr zu lieben als die stillen Föhren.
Les hommes et les femmes de chez nous leur ressemblaient ; ils étaient durs, sous leurs traits sévères, taciturnes, les meilleurs surtout. J’appris donc à regarder les hommes comme des arbres et des rochers et, quand je me mis à me faire sur eux mes idées à moi, à ne les honorer pas moins et à ne pas les aimer davantage que les pins silencieux.
Nimikon, notre village, est situé sur une pente qui descend en triangle vers le lac, coincée entre deux avancées de montagnes. Un chemin mène vers le monastère voisin, un autre vers un village distant de quatre lieues et demie ; c’est par la voie des eaux qu’on se rend aux autres bourgs des bords du lac. Nos maisons sont bâties dans le vieux style des chalets de bois et n’ont pas d’âge bien défini ; on ne rencontre presque jamais de constructions neuves ; dans ces vieilles masures on répare un coin après l’autre, selon les besoins ; une année le parquet, une autre fois quelque partie du toit. Un bout de poutre ou une latte de bois qui, naguère, avaient trouvé place dans une cloison font maintenant office de chevron sur la toiture, et quand, là aussi, ils sont hors de service, mais trop bons encore pour faire du feu, on les emploie cette fois à réparer l’étable ou le grenier à foin ou pour remplacer la traverse d’une porte. Il en va de même des habitants ; chacun joue son rôle aussi longtemps qu’il peut dans la vie en commun, pour passer ensuite peu à peu dans la catégorie des inutiles et disparaître sans qu’on en fasse grand cas. Quiconque, après avoir vécu des années loin du village, revient au pays, ne trouve rien de changé, si ce n’est qu’on a remis à neuf quelques vieux toits et que quelques toitures plus récentes ont pris de l’âge ; les vieillards d’alors ne sont plus là, il est vrai, mais d’autres vieillards ont pris leur place, habitent les mêmes chaumières, portent les mêmes noms, surveillent les mêmes bandes d’enfants aux cheveux foncés, et se distinguent à peine dans leurs traits et dans leurs gestes de ceux qui, pendant ce temps-là, sont descendus dans la tombe...."
Peter Camenzind quitte son petit village pour conquérir le monde, regardant à la vie à travers l'esthétique et laissant l'écriture lentement s'emparer de son âme d'éternel vagabond ...
".. Je ne me prenais pas pour un écrivain. Ce que je rédigeais à l’occasion, c’était du feuilleton, non du travail artistique. Mais en moi-même, et tout en me gardant bien de le dire, je me laissais aller à l’espoir qu’il me serait donné un jour d’écrire un poème, un grand et puissant poème de nostalgie et de vie.
Le gai et clair miroir de mon âme fut parfois terni par une espèce de mélancolie, mais jamais, à ce moment-là, il ne fut sérieusement troublé. Les idées noires apparaissaient de temps en temps pour un jour ou pour une nuit, comme une tristesse rêveuse et solitaire qui disparaissait ensuite sans laisser de traces pour revenir après des semaines ou des mois. Peu à peu, je m’habituai à elle comme à une amie familière. Elle ne me donnait plus l’impression d’un tourment, mais d’une inquiétude et d’une fatigue qui n’étaient pas sans charmes. Quand elle prenait possession de moi la nuit, je restais, au lieu de dormir, des heures durant à la fenêtre à regarder le lac sombre, les silhouettes des montagnes se dessinant sur le ciel et, au-dessus, les belles étoiles.
Alors souvent j’étais pris d’un sentiment violent de douce angoisse, comme si toute cette splendeur de la nuit me regardait avec un air de reproche justifié. Comme si les étoiles, les monts et le lac aspiraient à trouver un être qui comprît et exprimât leur beauté et la douleur de leur muette existence, comme si j’étais cet être, comme si ma véritable mission était de donner dans l’œuvre d’art une expression à la nature muette. Jamais je ne me demandais de quelle manière cela pourrait bien se faire, mais je sentais simplement la belle et sévère nuit qui m’attendait silencieuse, impatiente de désir. Jamais non plus je n’écrivis quoi que ce soit dans un tel état d’esprit ; mais j’avais seulement conscience de ma responsabilité à l’égard de ces appels indistincts et, à la suite de pareilles nuits, j’entreprenais ordinairement des marches à pied solitaires de plusieurs jours. J’avais l’impression de pouvoir ainsi témoigner un peu mon amour à la terre qui s’offrait à moi dans une muette prière ; une idée dont je riais moi-même ensuite.
Ces voyages à pied restèrent une des habitudes fondamentales de ma vie. J’ai passé une grande partie des années qui se sont écoulées depuis lors à cheminer ainsi à travers divers pays en des excursions qui duraient des semaines et des mois. Je pris l’habitude de faire de longues courses avec peu d’argent et un morceau de pain dans ma poche, de passer des jours dans la solitude sur les routes et de coucher souvent à la belle étoile..."
Le voici, vagabond, faisant connaissance avec le monde des êtres humains qui l'entourent, les poètes, artistes, et philosophes, prenant conscience "de cet immense besoin qui, dans toutes les âmes d’aujourd’hui, appelait à grands cris la délivrance et des voies étranges dans lesquelles il les engageait" : "Croire en Dieu passait pour bête, presque pour inconvenant ; mais, à part cela, on voulait bien croire à toutes sortes de doctrines et de noms : à Schopenhauer, à Bouddha, à Zarathoustra, à cent autres. Il y avait de jeunes artistes inconnus qui, dans des demeures de grand style, devant des statues et des tableaux, se livraient à de solennelles méditations. Ils auraient rougi de se prosterner devant Dieu, mais ils se mettaient à genoux devant le Jupiter d’Orticoli. Il y avait des ascètes qui se torturaient dans la continence et dont la toilette était un scandale. Leur Dieu avait nom Tolstoï ou Bouddha. Il y avait des artistes qui cherchaient à se suggérer des états d’âme originaux devant des tapisseries choisies avec un soin délicat et finement nuancées, au moyen de certaines musiques, de mets, de vins, de parfums, de cigares. Ils parlaient couramment, en feignant d’y voir des données du sens commun, de lignes musicales, d’accords de couleurs et de subtilités du même genre ; partout à l’affût d’une « notation personnelle » qui n’était le plus souvent rien de plus qu’une petite mystification anodine dont ils étaient eux-mêmes les premières victimes, à moins que ce ne fût quelque extravagance."
Après l'Italie, sa jeunesse prend fin à Zurich, le voici à Paris, une expérience brute particulièrement révélatrice qui le décide définitivement à rejeter avec violence cette civilisation urbaine et artificielle, il y perd son goût de la bohême. Peter Camenzind renoncera ainsi à sa vie vagabonde et regagnera son petit village...
Rosshalde (1914)
Rosshalde, c'est le nom du domaine, quelque part en Allemagne, où vivent un peintre de grand talent, Johann Veraguth, son épouse Adèle et leur petit garçon Pierre, avant la Première Guerre mondiale. La nature y est somptueuse et la vaste maison est une de ces demeures de famille qui sont synonymes de souvenirs précieux. Mais ici la réalité est tout autre : l'enfant, sensible et fragile, est une source de conflit entre ses parents, qui ne communiquent plus et se déchirent. Victime de la haine des adultes, il tombe gravement malade. Ce drame va déterminer en grande partie le destin de Johann, l'obligeant à poser un regard lucide sur sa vie, à renoncer aux mirages de la jeunesse avec dans les mains son unique bien : sa valeur d'artiste.
"..Chaque fois qu'ils se retrouvaient - et cette fois plus que jamais - Veraguth se transportait en esprit dans ce pays lointain dont son ami s'était fait une seconde patrie. Il ne soupçonnait pas combien la séduction et la trouble attirance qui envahissaient son âme répondaient aux desseins cachés d'Otto Burkhardt. Certes, ils étaient fascinants, les tableaux exotiques qui suscitaient ses rêves. Ils le hantaient comme des visions réelles : mers des tropiques aux eaux scintillantes, forêts et fleuves démesurés, indigènes à demi nus, à la peau couleur de bronze. Pourtant, ce qu'il aspirait plus encore à connaître, c'était l'immense éloignement et la paix d'une contrée sans limites où ses chagrins actuels, ses soucis, ses luttes et ses misères lui sembleraient effacées à jamais, très loin de lui, emportés par le vent du large. Il n'aurait plus de coeur oppressé, chaque jour, par mille tracas pesants; il aurait l'esprit libre pour s'adapter à une atmosphère nouvelle où tout ne serait que pureté, innocence et délices.
L'après-midi s'achevait et les ombres s'étaient déplacées. Pierre, depuis longtemps, était parti vers d'autres jeux. Burkhard avait peu à peu cessé de parler, puis avait fini par s'endormir. Mais le tableau était terminé, à quelques détails près. Le peintre ferma un instant ses yeux las, laissa reposer ses mains. Il respira profondément et, pendant quelques minutes, il se recueillit avec une ferveur presque douloureuse pour jouir pleinement de cette heure calme encore ensoleillée et de la présence de son ami, tandis qu'une agréable fatigue, celle qui succède au travail bien fait, se glissait dans ses membres après une tension excessive. Depuis longtemps déjà, il ne connaissait pas de volupté plus profonde ni plus exaltante - outre l'ivresse qui étreint quand on attaque une oeuvre nouvelle pour s'y adonner sans répit - que ces instants de grâce où tout, dans l'organisme, cède au désir de détente et sombre dans une sorte d'apathie, d'inconscience, à mi-chemin entre l'état de veille et le sommeil.."
"Das Leben jedes Menschen ist ein Weg zu sich selber hin, der Versuch eines Weges, die Andeutung eines Pfades."
"La vie de chaque être est un chemin qui le mène à lui-même, un essai de chemin, l'ébauche d'un sentier"
Demian (1919)
"Demian" est un roman autobiographique écrit au sortir d'une cure psychanalytique menée avec un disciple de Carl Gustav Jung. Hesse tente ici de retracer le "processus d'individuation", à la façon de Jung, c'est-à-dire la réalisation de toutes les potentialités de l'individu. Sinclair et Lewis apparaissent comme les deux facettes d'un même être, Demian incarnant une critique de la civilisation et l'ensemble du roman et des personnages étant constellés d'intentions symboliques.
Depuis sa plus tendre enfance, Émile Sinclair est partagé entre le monde familier et ordonné de sa famille bourgeoise, dont les valeurs sont l'amour, le respect et le devoir, et l' « autre côté », l'univers cru et violent des petites gens, des voleurs et des prostituées. À l'école, il fait la rencontre d'un individu qui va bouleverser sa vie : Max Demian, un être mystérieux au charisme envoûtant qui semble venu de nulle part. Le jeune homme enseigne à Sinclair, sur le front duquel il reconnaît le signe de Caïn, la marque de la rébellion, à ne pas suivre l'exemple de ses parents, à se révolter pour se trouver, à traverser le chaos et la solitude pour mériter l'accomplissement de sa propre destinée. Écrit en 1919, Demian tente de répondre à la question suivante : comment l'homme peut-il échapper au monde des miroirs et parvenir à être lui-même ? Roman à l'atmosphère sombre, hanté par des personnages sulfureux et inquiétants, il raconte la difficulté d'être un et unique face à la multitude.
"Es gibt keine Wirklichkeit als die, die wir in uns haben. Darum leben die meisten. Menschen so unwirklich, weil sie die Bilder außerhalb für das Wirkliche, halten und ihre eigene Welt in sich gar nicht zu Worte kommen lassen."
"Il n'est pas d'autre réalité que celle que nous avons en nous. C'est pourquoi la plupart des hommes vivent tant en dehors de la réalité, parce qu'ils prennent les images qui se trouvent à l'extérieur pour le réel et ne laissent pas la parole à leur propre monde."
"Le dernier été de Klingsor" (Klingsors letzter Sommer, 1920)
Hermann Hesse retrouve à travers quatre nouvelles quelques-uns des grands thèmes qui hantent son univers romanesque, l'angoisse, l'amour, la mort . Une fois encore, l'écrivain se révèle un chirurgien des âmes, toujours soucieux de mettre à nu ce qu'il y a de plus absolu et de plus mystérieux dans le maelström des sentiments humains. «La scierie du marbrier» (Die Marmorsäge) explore les paradoxes de l'amour. «Âme d'enfant» (Kinderseele) retranscrit les terreurs étranges des univers d'enfance. «Klein et Wagner» montre un homme qui s'égare dans ses labyrinthes intimes. «Le dernier été de Klingsor» (Klingsors letzter Sommer), enfin, analyse l'agonie qui est aussi, parfois, l'ultime occasion offerte de regarder la vie en face...
".. Il appuya son front et ses yeux endoloris contre la balustrade en fer, trouvant à ce contact un instant de fraîcheur. Dans une année peut-être, et même plutôt, il serait aveugle, la flamme qui le brûlait intérieurement s'éteindrait. Non, aucun être humain ne supporterait longtemps cette vie dévorante, même pas lui, Klingsor, qui pourtant menait dix existences à la fois. Personne au monde ne pouvait vivre indéfiniment tous feux allumés et tous volcans en activité; il était impossible à quiconque, au-delà d'une courte période, de vivre nuit et jour à l'état de brasier, livré à l'ardeur d'un travail continu, en proie la nuit à des pensées fulgurantes, ne songeant qu'à jouir de la vie, à créer des formes, sans accorder aucun répit à la lucidité des sens et à la vibration des nerfs, comme si l'âme de l'artiste était un château où l'on ferait de la musique toute la journée, dans toutes les pièces, et où chaque nuit s'allumeraient mille chandelles. Cela ne pourrait pas durer. Ses forces étaient en grande partie épuisées, sa vue bien compromise et son existence à moitié sacrifiée.
Soudain, il se redressa et se mit à rire. Ces impressions, ces pensées et ces craintes, il les connaissait de longue date. Pendant sa jeunesse déjà, comme dans les moments les plus féconds et les plus significatifs de sa carrière, il avait vécu de cette manière-là, brûlant la chandelle par les deux bouts; tantôt il jubilait, tantôt il déplorait ce gaspillage insensé, cette hâte à se consumer, ce besoin désespéré de vider la coupe d'un seul trait, secrètement angoissé qu'il était par l'idée de la mort. Maintes fois déjà, il avait connu de tels moments et brûlé d'un feu créateur. Parfois, l'approche de la fin s'était fait sentir doucement : il succombait alors à une sorte de torpeur, un peu comme les animaux lorsqu'ils hibernent. D'autres fois, la réaction avait été terrible; il se sentait ravagé par d'insupportables douleurs, il appelait des médecins, il renonçait tristement à vivre, il capitulait devant son mal, succombait à la faiblesse.
Mais toujours, il avait fini par survivre.."
"Siddharta" (1922)
« C'est la confession d'un homme d'origine et d'éducation chrétiennes, qui a tôt quitté l'Église et qui s'est efforcé de comprendre d'autres religions, en premier lieu celles de l'Inde et de la Chine. J'ai cherché à déceler ce qui est commun à toutes les confessions, à toutes les formes de piété, ce qui dépasse les différences entre les nations, ce qui peut être cru et respecté par tout homme, à quelque race qu'il appartienne. » Hesse justifie ici une humanité qui parviendrait à réconcilier en elle toutes les formes possibles de vie...
LE FILS DU BRAHMANE - "Siddhartha, le bel enfant du brahmane, le jeune faucon, grandit en compagnie de son ami, Govinda, fils lui aussi d’un brahmane, à l’ombre de la maison et du figuier, sur la rive ensoleillée du fleuve, auprès des bateaux, dans la verdure de la forêt de Sal. Le soleil brunit ses claires épaules, sur les bords du fleuve, au bain, aux ablutions sacrées, aux saints sacrifices. De sombres lueurs flottaient dans ses yeux noirs, quand, dans les bois de manguiers, il jouait avec les garçons, quand sa mère chantait, quand se faisaient les saints sacrifices, pendant les leçons que lui donnait son père, le savant, ou quand il écoutait la conversation des sages. Il s’y mêlait lui-même depuis longtemps, s’exerçant avec Govinda aux joutes oratoires, à l’art de la contemplation et à la pratique de la méditation. Il savait déjà prononcer sans bruit la parole mystérieuse om, il savait la dire silencieusement en lui-même, par aspiration, puis il la redisait par expiration aussi silencieusement, l’âme recueillie, le front rayonnant de la lumineuse clarté de l’esprit. Il savait déjà trouver l’Atman l’intérieur de son être, indestructible, un avec l’univers.
Le cœur de son père tressaillait de joie à la pensée d’avoir un fils si docile, si studieux, qu’il se représentait déjà sous l’aspect d’un grand sage, d’un prêtre, d’un prince parmi les brahmanes. Le sein de sa mère frémissait de ravissement, rien qu’à regarder marcher, s’asseoir, se lever, son Siddhartha, si fort, si beau, avec ses jambes fines et sa grâce parfaite, quand il la saluait.
L’amour agitait le cœur des jeunes filles des brahmanes, quand Siddhartha passait dans les rues de la ville, le corps élancé, le front rayonnant, le regard brillant d’une fierté royale.
Mais celui qui l’aimait plus que tous les autres, c’était Govinda, son ami, le fils du brahmane. Il aimait dans Siddhartha ses yeux et sa voix caressante, il aimait sa démarche et la grâce accomplie de ses mouvements, il aimait tout ce que Siddhartha disait et faisait ; il aimait par-dessus tout son esprit, sa pensée élevée, fougueuse, sa volonté ardente, sa haute destinée. Govinda se disait : ce n’est pas lui qui sera jamais un vulgaire brahmane, un sacrificateur paresseux, un cupide trafiquant de formules magiques, un vaniteux et sot phraseur, un prêtre astucieux et méchant ; il ne sera jamais non plus de ces bons et sots moutons dont se compose le troupeau de la grande foule. Et, lui non plus, Govinda, ne voulait pas en être un, il ne voulait pas être un brahmane comme il y en avait des milliers. Il voulait suivre Siddhartha qu’il aimait, le magnifique Siddhartha. Et quand un jour Siddhartha deviendrait un dieu, quand il irait rejoindre les divinités rayonnantes, Govinda le suivrait, il serait son ami, son compagnon, son serviteur, son porte-glaive, son ombre.
Et c’est ainsi que tous aimaient Siddhartha. Il était la joie de tous, le plaisir de tous. Mais lui ne trouvait en lui-même aucune joie, aucun plaisir. Qu’il se promenât par les sentiers fleuris du jardin aux figuiers, qu’il restât assis à l’ombre du bocage de la méditation, qu’il allât se purifier chaque jour au bain expiatoire, qu’il sacrifiât à la divinité dans la sombre forêt des manguiers, lui, dont les gestes étaient tout harmonie, que tous aimaient et qui était la joie de tous, il ne portait aucune joie au fond de son cœur. Les eaux du fleuve dans leur cours lui apportaient des rêves et des pensées sans fin, les étoiles dans leur scintillement, les rayons du soleil dans leur ardeur dévorante, la fumée des sacrifices, le souffle mystérieux qui passait dans les vers du Rig-Veda, la science distillée par les vieux brahmanes, toutes ces choses peuplaient son esprit et répandaient l’inquiétude dans son âme.
Siddhartha commençait à se sentir mécontent de lui-même ; il commençait à s’apercevoir que l’amour de son père, l’amour de sa mère et même l’attachement de son ami Govinda ne feraient pas son bonheur, ne le calmeraient pas, ne le rassasieraient pas, en un mot, ne lui suffiraient pas toujours, ne lui suffiraient jamais. Il commençait à se douter que son vénérable père et ses autres maîtres, les sages brahmanes, lui avaient déjà communiqué la plus grande partie et le meilleur de leur sagesse, qu’ils avaient déjà versé dans son âme et dans son esprit tout le contenu des leurs, sans pouvoir les remplir : l’esprit n’était pas satisfait, l’âme n’était pas sereine et le cœur n’était point tranquille. Les ablutions avaient du bon, mais ce n’était que de l’eau et elles ne purifiaient pas du péché, elles n’étanchaient pas la soif de l’esprit, elles ne guérissaient pas les angoisses du cœur. Les sacrifices étaient excellents et l’évocation des dieux… mais était-ce là tout ? Les sacrifices donnaient-ils le bonheur ? Et des dieux, que pouvait-il attendre ? Le créateur du monde était-ce vraiment Prajapati ? N’était-ce pas plutôt l’Atman, Lui, l’Unique, le Seul ? Les dieux n’étaient-ils point des êtres comme toi et moi, tributaires du temps et périssables ? Était-il bien, était-il juste de leur sacrifier, était-ce vraiment un acte important, l’acte le plus noble, le plus méritoire ? À qui donc sacrifier encore, à qui fallait-il exprimer sa vénération sinon à Lui, l’Unique, l’Atman ? Et où habitait l’Atman, où le trouver, où battait donc son cœur éternel, où ? sinon dans notre propre moi, dans notre intérieur, dans ce réduit indestructible que chacun porte en soi. Mais où, où était ce moi, où était cet intérieur ? ce dernier ? Ce n’était ni la chair, ni les os, ce n’était pas la pensée, ce n’était pas non plus la conscience. Qu’était-ce donc alors ? Pour pénétrer jusqu’au moi, jusqu’à l’Atman, y avait-il un autre chemin qu’il valût la peine de chercher ? Hélas ! personne pour le montrer ce chemin, personne ne le savait, ni le père, ni les maîtres, ni les sages, ni les saints cantiques du sacrifice ! Ils savaient tout ces brahmanes et leurs livres sacrés, tout ; ils s’étaient occupés de tout et du reste : de la création du monde, des origines du langage, des aliments, de la façon d’aspirer et d’expirer, de l’ordre des sens, des actions des dieux – ils savaient une infinité de choses – mais que valait tout ce savoir, quand on ignore la seule chose qui importe le plus au monde ?
Sans doute, il y avait des livres sacrés, entre autres dans l’Upanishad de Samaveda, des vers magnifiques, qui parlaient de cet intérieur et de ce moi. Il y était dit : « Ton âme est tout l’univers », et plus loin : « L’homme qui dort d’un profond sommeil retourne à son intérieur, et habite dans l’Atman. » Il y avait dans ces poèmes une sagesse merveilleuse, tout le savoir des plus sages se trouvait là en paroles magiques, pur comme le miel des abeilles. Non, certes, elle n’était pas à dédaigner cette énorme accumulation de connaissances que d’innombrables générations de sages brahmanes avaient produite et qu’on conservait précieusement. Mais où étaient-ils ces brahmanes, ces prêtres, où étaient-ils ces sages ou ces pénitents qui avaient pu non seulement savoir, mais vivre tout ce qu’ils savaient ?
Siddhartha connaissait de nombreux et vénérables brahmanes, sans parler de son père, l’homme pur, l’érudit, digne entre tous d’être vénéré. On l’admirait ce père au maintien digne et silencieux, à la vie pure, à la parole pleine de sagesse et sous le front duquel n’habitaient que des pensées délicates et élevées ; mais lui aussi, qui savait tant de choses, vivait-il dans le bonheur, avait-il la paix, n’était-il pas lui aussi de ceux qui cherchent, qui ont soif de vérité ? Ne lui fallait-il pas sans cesse se désaltérer aux sources sacrées, se retremper au sacrifice, à la lecture des livres saints, aux entretiens avec les autres brahmanes ? Pourquoi, lui, l’homme sans reproche, se croyait-il obligé de se purifier chaque jour de ses fautes par les ablutions et toujours, toujours de nouveau ? L’Atman n’était-il donc pas en lui ? Cette source de vie ne coulait-elle donc pas dans son propre cœur ? C’est cette source qu’il fallait découvrir dans son propre moi, c’est elle qu’il fallait posséder ! Tout le reste n’était que vaines recherches, détours, égarement.
Telles étaient les pensées de Siddhartha, tels étaient aussi son aspiration et son mal...."
Véritable "poème hindou" plus que roman, célèbre pour la maîtrise de son écriture - Siddharta est un fils de brahmane qui, tourmenté par le besoin de la vérité absolue, quitte la maison paternelle pour aller à la recherche d'une sagesse parfaitement accordée à la vie. Cheminant avec un compagnon, Gavinda, qui symbolise la civilisation occidentale. il pénètre d'abord dans une forêt où il reçoit des sages Samanas les leçons de mortification et de jeûne, de renoncement total, qui devraient le faire accéder au nirvana. Mais Siddharta s'avère peu touché par cet enseignement qui ne parvient à lui donner la paix de l`âme. C'est alors que, toujours en compagnie de Gavinda, il rencontre un homme d'une figure rayonnante et transparente, Gautama, dit le Bouddha, le Sublime... Siddharta pressent aussitôt qu'il vient d`être mis en présence de celui qui pourra être son intercesseur pour aller vers la sagesse : et en effet. contrairement à ce qu'attend de lui Gavinda. le Bouddha n'enseigne aucune doctrine, mais apprendra au contraire à Siddharta à se détacher de toute conception du monde a priori et à se rendre disponible pour toutes les expériences. La vraie sagesse consiste non à nier, mais à dilater son âme à la mesure du monde : elle est acceptation totale.
Siddharta doit donc commencer ses expériences, se mêler à la banalité de la vie pour apprendre à la dépasser. Il quitte la forêt et entre dans la ville pour prendre le chemin commun des hommes. Il y rencontre notamment la belle et sensuelle Koumala, une courtisane, et le marchand Kamasvani, dont il devient bientôt l`associé et l`ami. Mais dans la ville, Siddharta semble sur le point de se perdre : ce n`est qu'au moment où il aura été marqué par les tares de la civilisation, qu'il sera devenu cupide, vieilli, aux approches de la mort, que la sagesse se révélera enfin à lui, par un immense dégoût qui l`entraîne vers une dernière solitude, sur les bords du fleuve, symbole de l`infini, de l`apaisement donné aux parfaits qui ont abandonné toute recherche d`intérêt particulier. Siddharta connaît bien la liberté, mais ce n'est plus celle, misérable, que lui avaient d`abord proposée les Samanas : s'il est détaché, c`est après avoir fait l'expérience totale de la vie, en pleine connaissance de cause. L`unité qu'il a conquise est celle d`une adhésion, d`une participation universelles. On mesure alors la distance spirituelle parcourue par Siddharta face à un Gavinda qui le supplie de lui "apprendre" la sagesse. Mais la sagesse ne s`apprend pas, et Siddharta. devenu intercesseur à son tour, se contente de donner un baiser à Gavinda...
"Le Loup des steppes" (Der Steppenwolf, 1927)
Crise que traverse un homme de cinquante ans, mais aussi expérience spirituelle, récit initiatique, délire de psychopathe, "Le Loup des steppes" multiplie les registres. Salué à sa parution en 1927 (entre autres par Thomas Mann, qui déclare : « Ce livre m’a réappris à lire »), interdit sous le régime nazi, roman culte des années 1960 et 1970, c’est une des œuvres phares de la littérature universelle du XXe siècle.
Trois parties, la présentation du héros, la confession de celui-ci, et un petit traité intercalé dans la confession.
"Harry Haller, le héros, derrière lequel il n'est pas difficile de voir le double de Hermann Hesse, est « un sans-métier, un sans-famille, un sans-patrie », en rupture avec son milieu bourgeois : "Harry besteht nicht aus zwei Wesen, sondern aus hundert, aus tausenden".. Déraciné dans une grande ville, derrière laquelle il est possible de reconnaître Zurich, ayant pris pension dans une mansarde qui lui offre l'espace nécessaire pour lire, écrire, se retrancher, Harry Haller, dont le comportement intrigue ses logeurs, se trouve un soir d'errance en possession d'une brochure intitulée Traité du Loup des steppes dans laquelle il peut distinguer, comme dans un miroir brisé, son portrait. Ce traité présente la vision nietzschéenne de l'homme moderne dont le moi s'est « vaporisé » en une multitude de facettes qu'il est difficile de rassembler.
Il serait simpliste de voir dans ce portrait une « double postulation » entre la chair et l'esprit, les aspirations de l'intellect et les nécessités du corps. Les labyrinthes de l'âme, « la dispersion du monde intérieur » (Blanchot), entremêlent inextricablement les fils difficiles à faire coexister de l'humanité et de l'animalité. C'est à cet imbroglio que Harry Haller se voit confronté. Ses résistances tiennent encore aux anciennes valeurs « bourgeoises » dans lesquelles il étouffe mais qu'il ne peut quitter. Il cède toutefois à la tentation sous les traits d'une jeune femme, Hermine, qui lui fait découvrir les plaisirs que peuvent offrir les bas-fonds d'une grande métropole."
"In Wirklich aber ist kein Ich, auch nicht das naivste, eine Einheit, sondern eine höchst vielfältige Welt, ein kleiner Sternhimmel, ein Chaos von Formen, von Stufen und Zuständen, von Erbschaften und Möglichkeiten."
"En réalité aucun moi, pas même le plus naïf, ne forme une unité, mais au contraire un monde éminemment pluriel, un petit ciel d'étoiles, un chaos de formes, d'étapes et d'états, d'héritages et de possibilités."
Harry Haller, donc, un solitaire d`une cinquantaine d`années, vient un jour louer une chambre dans une maison bourgeoise d`une grande ville. Il a des manières correctes. mais quelque chose d`étrange ou d'étranger. Le narrateur le donne comme le représentant d`un de ces hommes supérieurs qui sont pris entre deux époques et dont le destin est de subir cruellement toute l'ambiguïté de la vie humaine :
".. Chaque époque, chaque culture, chaque tradition possède son ton. Elle a les douceurs et les atrocités, les beautés et les cruautés qui lui conviennent. Elle accepte certaines souffrances comme naturelles, s’accommode patiemment de certains maux. La vie humaine
ne devient une vraie souffrance, un véritable enfer, que là où se chevauchent deux époques, deux cultures, deux religions.
Un homme de l’Antiquité qui aurait dû vivre au Moyen Âge aurait misérablement étouffé de même qu’un sauvage étoufferait au milieu de notre civilisation. Mais il y a des époques où toute une génération se trouve coincée entre deux temps, entre deux genres de vie, tant et si bien qu’elle en perd toute spontanéité, toute moralité, toute fraîcheur d’âme. Naturellement, chacun ne ressent pas cela avec la même intensité. Une nature telle que Nietzsche a dû, anticipant une génération, souffrir la misère dont nous souffrons à présent ; ce par quoi il a passé seul et incompris, des milliers le ressentent aujourd’hui. »
L'homme moderne souffre de ses contradictions et de ne pouvoir se réfugier dans une foi. Mais on ne peut renoncer aussi aisément. Il faut partir en quête de sa vérité. Le traité du Loup des steppes développe ainsi deux thèmes : l`illusoire dualité de l`homme, qui n`est pas loup et homme. instinct et esprit ; et d`autre part l`unité nécessaire de ce monde qui nous apparait comme un chaos.
" ... Donc, le Loup des steppes avait à la fois une nature humaine et une nature de fauve, tel était son destin, et il se pourrait bien que ce destin ne fût ni si singulier ni si rare. Il existe bon nombre d’hommes qui ont en eux quelque chose du chien ou du renard, du poisson, ou du serpent, sans pour cela subir des difficultés particulières. Chez ceux-là, l’homme et le renard, l’homme et le poisson vivent côte à côte ; aucun ne fait souffrir l’autre, au contraire, ils s’entraident même ; certains hommes dont on envie la destinée doivent leur bonheur au singe ou au renard qu’ils recèlent plutôt qu’à l’être humain. C’est une chose bien connue de tous. Chez Harry, par contre, l’homme et le loup ne cohabitaient pas paisiblement, et, bien loin de s’entraider, menaient perpétuellement entre eux une lutte à vie et à mort ; l’un ne vivait que pour faire enrager l’autre, et, lorsque deux êtres, dans le même sang et la même âme, se haïssent mortellement, ce n’est pas une existence heureuse. Enfin ! tout homme a son destin, et aucun n’est facile.
Notre loup des steppes avait donc la conscience, comme c’est le cas chez tous les êtres mixtes, d’être tantôt un loup, tantôt un homme ; mais, lorsqu’il était loup, l’homme veillait en lui, spectateur et juge ; et, lorsqu’il était homme, le loup observait à son tour. Par exemple, quand Harry l’homme avait une belle pensée, éprouvait une sensation noble et raffinée ou accomplissait ce qu’on est convenu de nommer une bonne action, le loup, au-dedans de lui, montrait les dents, éclatait de rire et lui prouvait avec une raillerie cinglante le ridicule de toute cette grandiloquente comédie jouée par un fauve, un carnassier qui, au fond de son cœur, savait exactement ce qui lui convenait : courir, solitaire, la steppe, se gorger de sang de temps en temps ou traquer une louve. Ainsi, vue par le loup, toute action humaine devenait férocement comique et maladroite, stupide et outrecuidante. Mais il en était de même quand Harry sentait et se conduisait en loup, quand il montrait les dents, quand il éprouvait une haine et une aversion mortelle envers tous les hommes, leurs mœurs et leurs manières hypocrites. À ce moment-là, ce qui veillait, c’était sa partie humaine ; elle observait le loup, le traitait de brute et d’animal et lui empoisonnait toutes les joies de sa nature de fauve, simple, saine et sauvage. Tel était le sort du Loup des steppes, et l’on peut facilement s’imaginer que la vie de Harry n’était pas précisément agréable.
Ce qui ne veut pas dire qu’il ait été tout particulièrement malheureux (bien que lui-même en fût persuadé, car chacun de nous tient ses souffrances pour les plus cruelles de toutes). C’est une chose qu’on ne devrait dire de personne. Même celui qui n’a pas de loup en lui n’est pas forcément heureux. Cependant la vie la plus douloureuse a encore ses heures ensoleillées et ses petites fleurs de bonheur parmi les sables et les pierres. Il en était ainsi pour le Loup des steppes. La plupart du temps, on ne saurait le nier, il souffrait et pouvait aussi faire souffrir les autres, notamment ceux qui l’aimaient et qu’il aimait. Car tous ceux qui lui donnaient leur amour ne voyaient d’ordinaire en lui qu’un seul côté. Certains l’aimaient comme un homme fin, personnel et intelligent, et se montraient horrifiés et déçus quand ils découvraient en lui le loup. Mais ils ne pouvaient faire autrement que le découvrir parce que Harry, comme tout être, désirait qu’on l’aimât tout entier et ne voulait pas camoufler ni truquer le loup, surtout aux yeux de ceux à l’amour desquels il tenait le plus. Mais d’autres, justement, aimaient en lui le fauve, l’essence libre, sauvage, indomptable, dangereuse, puissante, et ceux-là, à leur tour, subissaient le désappointement le plus cuisant, quand le loup farouche et furieux se trouvait encore, par-dessus le marché, être un homme, quand il éprouvait la nostalgie de la tendresse et de la douceur, qu’il voulait entendre Mozart, lire des vers et nourrir un idéal humain. Ceux-là, pour la plupart, étaient les plus déçus et les plus irrités, et c’est ainsi que le Loup des steppes empoisonnait de sa dualité et de sa disparité tous les destins qu’il frôlait."
(...)
"Il lui arriva ce qui arrive à tous : ce qu'il cherchait et poursuivait obstinément, par un besoin inné de sa nature, lui fut donné, mais au-delà de ce qui est bon pour un humain. Ce qui fut d'abord son rêve et son bonheur devint ensuite son amer destin. L'homme puissant périt par la puissance; le cupide, par l'argent; l'humble, par la servitude; le jouisseur, par la volupté. Le Loup des steppes, lui, périt par l'indépendance. Il avait atteint son but : personne ne le commandait, il n'avait à se soumettre à personne, il disposait librement de lui. Car tout homme fort atteint inévitablement ce que lui fait chercher un besoin inévitable.
Mais, lorsqu'enfin il se sentit absolument libre, Harry s'aperçut soudain que sa liberté était une mort, qu'il était resté seul, que le monde le laissait lugubrement tranquille, qu'il ne se souciait plus des hommes ni de lui-même, qu'il étouffait lentement dans une atmosphère toujours plus rare de vide et d'isolement. La solitude et l'indépendance avaient cessé d'être son désir et son but pour devenir son sort et sa condamnation; le vœu magique était formulé et ne pouvait être repris ; cela ne servait plus à rien de tendre les mains, d’être plein de désir et de bonne volonté, prêt à l’attachement et à la communauté : maintenant, on le laissait seul.
Non pas qu’il fut haï ou évité des hommes. Au contraire, il avait beaucoup d’amis. Bien des gens avaient de l’estime pour lui. Mais ce n’était toujours que de la sympathie et de la bienveillance ; on l’invitait, on lui faisait des cadeaux, on lui envoyait des lettres charmantes, mais personne ne se rapprochait de lui, n’engageait un lien, n’avait l’aptitude et le désir de partager sa vie. Il était entouré maintenant de l’air du solitaire, de cette atmosphère silencieuse, de ce dépouillement du monde environnant, de cette inaptitude aux relations humaines, contre lesquelles ne pouvaient lutter aucune volonté ni aucune nostalgie. C’était un des signes les plus caractéristiques de sa vie...."
Le bourgeoisisme, le Loup des steppes et l'imagination - Le narrateur ne peut pas ne pas traiter les relations du Loup des steppes au contexte social de son époque, et notamment ses rapports singuliers avec le "bourgeoisisme". Le bourgeois ne survit durablement que par l'existence de ces Loups des steppes qui errent à sa périphérie, entre ces deux espèces, s'ouvre le territoire de l'imagination ...
"Le Loup des steppes, en raison de sa propre conception, se trouvait absolument hors du monde bourgeois, puisqu’il ne connaissait ni vie de famille ni ambition sociale. Il se sentait exclusivement comme un être à part, tantôt comme un maniaque et un solitaire morbide, tantôt comme un individu aux aptitudes géniales, au-dessus des normes mesquines de la vie quotidienne. En toute conscience, il méprisait le bourgeois et se félicitait de n’en être pas un. Cependant, sous maint rapport, il vivait fort bourgeoisement, il avait de l’argent à la banque et secourait des parents pauvres ; il s’habillait sans recherche, mais convenablement et sobrement ; il cherchait à vivre en paix avec la police, le fisc et autres puissances. En outre, une nostalgie profonde et secrète l’attirait continuellement vers le petit monde bourgeois, vers les pensions de famille tranquilles et convenables, aux jardins proprets, aux escaliers astiqués, et à toute cette modeste atmosphère d’ordre et de décence. Il lui plaisait de cultiver ses petits vices et ses extravagances, de se sentir en maniaque ou en génie, mais il ne séjournait, ne demeurait jamais, pour ainsi dire, dans les régions de la vie où le bourgeoisisme n’existe plus. Il ne se sentait chez lui ni dans l’atmosphère des hommes violents et exceptionnels, ni dans celle des criminels et des déclassés, et continuait à habiter la province bourgeoise, à entretenir des relations quelconques, fût-ce celle du contraste et de la révolte, avec ses normes et son atmosphère.
En outre, il avait reçu l’éducation d’un milieu petit-bourgeois et il en avait conservé une foule de notions et de poncifs. En principe, il n’avait pas le moindre grief contre la prostitution, mais, en pratique, il aurait été incapable de prendre une fille au sérieux et de la considérer réellement comme une égale. Il pouvait aimer comme son frère un criminel politique, un révolutionnaire, un séducteur intellectuel honni par l’État et la société, mais, sur l’assassin, le bandit, le voleur, il n’aurait su que s’apitoyer le plus bourgeoisement du monde.
De cette façon, une moitié de son être reconnaissait et confirmait toujours ce que niait et combattait l’autre. Élevé dans une maison bourgeoise et intellectuelle, selon des mœurs et des règles strictes, il y était toujours resté attaché par une partie de son âme, même après s’être, depuis longtemps, individualisé au-delà des limites du bourgeoisisme, après s’être délivré des croyances et des idéals bourgeois.
Le bourgeoisisme lui-même, en tant qu’état humain qui subsiste à perpétuité, n’est pas autre chose qu’une aspiration à la moyenne entre les innombrables extrêmes et antipodes de l’humanité. Prenons pour exemple une de ces paires de contrastes telle que le saint et le débauché, et notre comparaison deviendra immédiatement intelligible. L’homme a la possibilité de s’abandonner absolument à l’esprit, à la tentative de pénétration du divin, à l’idéal de la sainteté. Il a également la possibilité inverse de s’abandonner entièrement à la vie de l’instinct, aux convoitises de ses sens, et de concentrer tout son désir sur le gain de la jouissance immédiate. La première voie mène à la sainteté, au martyre de l’esprit, à l’absorption en Dieu. La seconde mène à la débauche, au martyre des sens, à l’absorption en la putrescence. Le bourgeois, lui, cherche à garder le milieu modéré entre ces deux extrêmes. Jamais il ne s’absorbera, ne s’abandonnera ni à la luxure ni à l’ascétisme ; jamais il ne sera un martyr, jamais il ne consentira à son abolition : son idéal, tout opposé, est la
conservation du moi ; il n’aspire ni à la sainteté ni à son contraire, il ne supporte pas l’absolu, il veut bien servir Dieu, mais aussi le plaisir ; il tient à être vertueux, mais en même temps à avoir ses aises. Bref, il cherche à s’installer entre les extrêmes, dans la zone agréable et tempérée, sans orages ni tempêtes violentes, et il y réussit, mais aux dépens de cette intensité de vie et de sentiment que donne une existence orientée vers l’extrême et l’absolu. On ne peut vivre intensément qu’aux dépens du moi. Le bourgeois, précisément, n’apprécie rien autant que le moi (un moi qui n’existe, il est vrai, qu’à l’état rudimentaire).
Ainsi, au détriment de l’intensité, il obtient la conservation et la sécurité ; au lieu de la folie en Dieu, il récolte la tranquillité de la conscience ; au lieu de la volupté, le confort ; au lieu de la liberté, l’aisance ; au lieu de l’ardeur mortelle, une température agréable. Le
bourgeois, de par sa nature, est un être doué d’une faible vitalité, craintif, effrayé de tout abandon, facile à gouverner.
C’est pourquoi, à la place de la puissance, il a mis la majorité ; à la place de la force, la loi ; à la place de la responsabilité, le droit de vote.
Il est clair que cet être pusillanime, en quelque grande quantité qu’il existe, est incapable de se maintenir, qu’en raison de ses facultés il ne peut jouer dans le monde un autre rôle que celui d’un troupeau de brebis entre des loups errants. Néanmoins, nous voyons que, aux périodes de domination des natures puissantes, le bourgeois, bien qu’opprimé, ne reste jamais sur le carreau et parfois paraît même régir le monde. Comment est-ce possible ?
Ni la quantité numérique du troupeau, ni la vertu, ni le sens commun, ni l’organisation ne seraient assez puissants pour le sauver de la mort. Aucune médecine au monde ne saurait garder en vie celui dont la force vitale, dès l’abord, est à ce point affaiblie. Cependant le bourgeoisisme existe, il est fort, il prospère. Pourquoi ?
La réponse est : grâce aux Loups des steppes. En effet, la puissance de vie du bourgeoisisme ne se base aucunement sur les facultés de ses membres normaux, mais sur celles des outsiders extrêmement nombreux, qu’il est capable de contenir par suite de l’indétermination et de l’extensibilité de ses idéals. Il demeure toujours dans le monde bourgeois une foule de natures puissantes et farouches. Notre Loup des steppes Harry en est un exemple caractéristique. Lui, qui a évolué vers l’individualisme bien au-delà des limites accessibles au bourgeois, lui qui connaît la félicité de la méditation, ainsi que les joies moroses de la haine et de l’horreur de soi, lui qui méprise la loi, la vertu et le sens commun, est pourtant un détenu du bourgeoisisme et ne saurait s’en évader.
C’est ainsi que s’accumulent autour de la masse fondamentale du bourgeoisisme proprement dit de vastes couches d’humanité, des milliers de vies et d’intelligences dont chacune, bien qu’échappée à l’élément bourgeois et destinée à l’absolu, se rattache encore à l’existence bourgeoise par des sentiments infantiles : infectée en partie par sa décroissance de vitalité, elle continue à lui appartenir, à la servir et à la magnifier. Car le mot d’ordre du bourgeoisisme est le principe inverti des forts : celui qui n’est pas contre moi est pour
moi.
Si c’est à ce point de vue-là que nous envisageons l’âme du Loup des steppes, il nous paraît destiné à être un non-bourgeois par le degré même qu’atteint son individualité, car toute individualisation poussée à l’extrême se tourne contre le moi et tend à le détruire. Nous voyons qu’il a en lui des penchants violents à la sainteté comme à la débauche, mais qu’une faiblesse ou une indolence quelconque l’empêche de faire le saut dans l’espace universel, libre et farouche, et le laisse attaché à la lourde constellation maternelle du bourgeoisisme. Telle est sa place dans l’univers, tel est son enchaînement. La plupart des intellectuels, le plus grand nombre des artistes appartiennent à ce type.
Seuls les plus forts d’entre eux pourfendent l’atmosphère du monde bourgeois et atteignent au cosmique ; tous les autres se résignent et consentent à des compromis, méprisent le bourgeoisisme et pourtant lui appartiennent, le renforcent, le glorifient, puisque, finalement, ils sont forcés de le réaffirmer afin de pouvoir vivre.
Il en résulte pour ces innombrables existences non pas une grandeur tragique, mais un désastre et une infortune dont l’enfer même attise et féconde le talent. Les rares êtres qui s’y arrachent se retrouvent dans l’absolu et périssent admirablement, ce sont les tragiques ; leur nombre est restreint. Mais les autres, les enchaînés, dont les talents sont souvent fort honorés par la bourgeoisie, voient s’ouvrir devant eux un troisième royaume, un monde imaginaire, ..."
Le Théâtre magique - Harry Haller nous fait lui-même le récit de ses expériences dont la plus importante est l`épreuve du "Théâtre magique" où. en état d`ivresse, il se trouve face à face avec son inconscient. Le livre devient ici roman fantastique. On voit paraître Mozart et Goethe qui, des régions supérieures, assistent à la chute du héros et lui rappellent l`existence du monde de l`art où peut régner la sérénité. A la fin du livre. Mozart dit au héros : "Vous êtes extraordinairement peu doué. mon pauvre petit. mais peu à peu vous avez dû tout de même vous faire une idée de ce qu`on exige de vous. Vous devez apprendre à rire. voilà ce qu'on veut. Vous devez concevoir l`humour de la vie" ...
" Lorsque je repris conscience, Mozart était toujours assis à côté de moi, me tapait sur l’épaule et disait : « Vous avez entendu le verdict. Vous allez devoir vous habituer à écouter comme toujours la T.S.F. de la vie. Cela vous fera du bien. Vous êtes extraordinairement peu doué, mon pauvre petit, mais peu à peu vous avez dû tout de même vous faire une idée de ce qu’on exige de vous. Vous devez apprendre à rire, voilà ce qu’on veut. Vous devez concevoir l’humour de la vie. Mais, bien entendu, vous êtes prêt à tout au monde, excepté ce qu’on vous demande ! Vous êtes prêt à assassiner des femmes, prêt à vous faire solennellement exécuter, vous seriez sûrement prêt à faire pénitence et à vous flageller pendant cent ans. N’est-ce pas ?
— Oh oui ! de tout mon cœur ! m’écriai-je du fond de ma misère.
— Naturellement ! Vous êtes feu et flamme pour toute entreprise stupide et sans humour ; vous êtes prêt, homme aux grandes phrases, à tout ce qui est pathétique et creux. Eh bien, moi, je n’en suis pas. Elle ne vaut pas deux sous, votre expiation romantique ! Vous voulez être châtié, vous voulez qu’on vous guillotine, espèce de fou furieux ! Vous commettriez encore dix assassinats pour cet idéal bêta. Vous voulez mourir, lâche que vous êtes, mais vous ne voulez pas vivre. Mais, pardieu, ce qu’il faut justement, c’est vivre ! Vous mériteriez d’être condamné à la peine suprême.
— Oh ! et quelle serait-elle ?
— Nous pourrions, par exemple, ressusciter la jeune femme et vous obliger à l’épouser.
— Non, ça, je n’y consentirais pas. Je ferais un malheur.
— Comme si vous n’en aviez déjà pas fait assez ! Mais que ce soit fini, maintenant, une fois pour toutes, les phrases pathétiques et les assassinats. Une parcelle de bon sens, que diable ! Vous devez vivre, et vous devez apprendre à rire. Vous devez apprendre à écouter la sacrée T.S.F. de la vie, à révérer l’esprit à travers elle, à blaguer les niaiseries en elle. C’est tout, on ne vous demande pas autre chose. »
Doucement à travers mes dents serrées, je demandai :
« Et si je refuse ? Et si je ne vous donne pas le droit, monsieur Mozart, de disposer du Loup des steppes et de son destin ?
— Dans ce cas-là, dit paisiblement Mozart, je te propose de fumer encore une de mes bonnes petites cigarettes. » À l’instant où il dit cette phrase et, d’un geste magique, sortit de sa poche une cigarette, il n’était plus Mozart ; il me regardait chaleureusement de ses beaux yeux noirs exotiques, et c’était mon ami Pablo, ressemblant d’ailleurs comme un frère jumeau à celui qui m’avait appris à jouer aux échecs. « Pablo ! m’écriai-je en tressaillant. Pablo, où sommes-nous ? » ...
"Narcisse et Goldmund" (Narziss und Goldmund, 1930)
Roman d'initiation, histoire allégorique de la lutte chez l'homme entre la spiritualité et l'animalité, ce roman est aussi un hymne à la Nature, source d'équilibre et de joie pour Hermann Hesse. Dans l'Allemagne du Moyen Âge, Narcisse est un jeune novice au couvent de Mariabronn, où il enseigne. Il se prend d'amitié pour l'un de ses élèves, Goldmund et le pousse à réaliser sa destinée en lui faisant quitter le couvent. Goldmund, n'ayant aucun souvenir de sa mère, qui l'abandonna enfant, part à la recherche de la mère originelle, celle des Arts, qui unit la naissance et la mort, le bien et le mal. la vie de Goldmund le mène d'une aventure amoureuse à l'autre, mais les temps sont dangereux et la cruauté des hommes, la maladie et la mort se placent sur le chemin du jeune homme, épris d'absolu et de liberté. Narcisse, devenu grand prêtre, le guidera. Goldmund poursuivra inlassablement sa quête, celle de la mère, l'Eve éternelle car, comme il le dit lui-même : "Sans mère, on ne peut pas aimer, sans mère, on ne peut pas mourir..."
"..Ce fut une étrange amitié, celle qui s’établit entre Narcisse et Goldmund. Il n’était guère de gens à qui elle plût et, parfois, on pouvait avoir l’impression qu’elle leur déplaisait à eux-mêmes.
Ce fut Narcisse, le penseur, qui, d’abord, eut le plus à en souffrir. Tout, pour lui, était pensée, l’amour aussi. Il n’avait pas le bonheur de pouvoir s’abandonner sans réfléchir à une inclination. Il était, dans cette amitié, le meneur de jeu, et, longtemps, il fut seul à prendre pleinement conscience de son destin, de sa portée et de son sens. Longtemps, au cœur même de son amour, il resta solitaire, sachant bien que son ami ne lui appartiendrait vraiment que quand il l’aurait révélé à lui-même. Goldmund s’abandonnait en se jouant, et sans rien approfondir, à l’intimité, à la ferveur de sa nouvelle vie. Narcisse accueillait avec le sentiment d’une pleine responsabilité cette haute faveur du destin.
Pour Goldmund, ce fut d’abord une libération et une guérison. La vue et le baiser d’une belle jeune fille venaient d’éveiller, et en même temps de refouler sans espoir, son juvénile besoin de tendresse. Il le sentait au plus profond de lui-même, la vie qu’il avait jusqu’ici rêvée, tout ce à quoi il croyait, tout ce à quoi il se jugeait appelé et destiné, était mis en péril dans sa racine même par ce baiser reçu à la fenêtre, par le regard de ces yeux sombres. Voué par son père à la vie monacale, acceptant de toute sa volonté cette vocation, orienté avec toute l’ardeur d’un premier enthousiasme vers un idéal de piété ascétique et héroïque, il avait senti indéniablement à sa première rencontre fugitive avec la femme, au premier appel de la vie à ses sens, au premier salut que lui avait adressé l’éternel féminin, que là se trouvaient son ennemi et son démon, que la femme était son danger.
Et voici que le destin lui jetait une planche de salut ; voici que se présentait à lui, dans la pire détresse, cette amitié qui ouvrait à son désir un jardin en fleurs, à son besoin de vénération un nouvel autel. Là, il lui était permis d’aimer sans péché, de faire don de soi-même, de livrer son cœur à un ami plus âgé, plus sage, qu’il admirait, de substituer à l’embrasement périlleux des sens la flamme d’un noble sacrifice, de sublimer sa tendresse.
Pourtant, dès le premier printemps de cette amitié, pénétrant à sa grande surprise dans des régions glacées, il se heurta à d’étranges obstacles, à de mystérieuses, à d’effroyables exigences. Car il ne lui venait pas à l’esprit de se représenter l’ami comme son contraire et comme le pôle opposé au sien. Il pensait qu’il n’était besoin que de l’amour, que du don sincère de soi-même, pour ne faire qu’un cœur de deux cœurs, pour effacer les différences et concilier les contraires. Mais qu’il était donc âpre et sûr de lui, lucide et inflexible, ce Narcisse ! L’innocent abandon d’un cœur reconnaissant au cours d’une promenade commune à la campagne n’avait pour lui aucun attrait, lui semblait n’avoir rien à faire avec l’amitié. On eût dit qu’il ignorait les chemins qui ne mènent nulle part, la marche errante dans le rêve, qu’il ne voulait point les admettre. Sans doute, quand Goldmund avait paru malade, il s’était montré inquiet à son sujet, sans doute il le conseillait et l’aidait fidèlement dans tout ce qui concernait l’étude et la science, lui expliquant les passages difficiles des textes, lui ouvrant des vues sur le royaume de la grammaire, de la logique, de la théologie ; mais jamais il n’avait l’air vraiment satisfait de l’ami, jamais il ne paraissait d’accord avec lui, bien souvent même on eût dit qu’il se moquait de lui, ne le prenait pas au sérieux. Goldmund sentait bien que ce n’était pas là simple attitude de maître d’école, que ce n’était pas pour l’aîné et le plus fort une manière de se donner de l’importance ; il voyait bien qu’il y avait autre chose derrière, quelque chose de plus profond, de plus sérieux. Mais il n’arrivait pas à se rendre compte de ce que c’était et ainsi son amitié pour Narcisse le laissait souvent triste et désemparé.
En réalité Narcisse n’ignorait nullement ce que lui offrait son ami ; il ne fermait pas les yeux à sa beauté en fleurs, à sa vitalité orientée dans le sens de la nature, à l’opulence de ses dons en plein épanouissement. Il n’était rien moins qu’un maître d’école soucieux de gaver de grec une jeune âme ardente, de payer de logique sa tendresse ingénue. Au contraire, son affection pour le blondin était trop ardente et c’était là pour lui le danger, car aimer n’était pas pour lui une fonction naturelle, mais un miracle. Il ne lui était pas permis de s’éprendre de Goldmund, de se borner à contempler avec délices ces jolis yeux, le rayonnement épanoui de ces cheveux blonds. Il ne pouvait permettre à son amour, même pour un instant, de s’attarder dans la sensualité. Car Narcisse, qui se sentait destiné pour son existence entière à la vie ascétique du moine, à l’effort vers la sainteté, était vraiment promis à une telle existence. Une seule forme d’amour lui était permise : la plus haute. Mais Narcisse ne croyait pas que Goldmund fût appelé à la vie ascétique. Il s’entendait mieux que tout autre à lire dans la conscience des hommes et ici où il aimait, les choses lui apparaissaient dans une clarté plus vive. Il discernait la véritable nature de Goldmund et la comprenait à fond, car elle était une moitié perdue de sa propre nature. Il la pénétrait, toute bardée qu’elle fût d’une solide enveloppe de chimères, fruit d’une éducation à contresens et de préceptes paternels. Il soupçonnait depuis longtemps le secret tout simple de cette jeune existence. Son devoir lui apparaissait clair : dévoiler ce secret à celui qui en était porteur, le débarrasser de sa gangue, restituer à son ami sa nature vraie. Ce serait pénible et le plus dur était qu’il y pourrait peut-être perdre son amitié.
Il se rapprocha de son but avec une infinie lenteur. Des mois s’écoulèrent avant qu’une sérieuse attaque, un entretien pénétrant jusqu’au fond des choses fût seulement possible. Tant ils étaient loin l’un de l’autre en dépit de toute leur amitié, tant entre eux l’arc était tendu. Ils cheminaient l’un près de l’autre, l’un voyant, l’autre aveugle ; que l’aveugle ignorât sa cécité, c’était pour lui un soulagement.
Ce fut en cherchant à tirer au clair l’incident qui, naguère, avait poussé vers lui en une heure de faiblesse le jeune homme tout ébranlé que Narcisse ouvrit la première brèche. Ses investigations furent moins difficiles qu’il n’avait pensé...."
Le jeune novice, Narcisse, aimé ou jalousé de tous pour son étonnante beauté, sa connaissance précoce du grec et des mathématiques, ses nobles manières, son don de révéler les autres à eux-mêmes, s'est donc pris d`amitié pour l`élève Goldmund dans lequel il découvre tant son opposé que son complément. Goldmund a oublié sa mère, une danseuse belle et païenne, qui abandonna son foyer en laissant un souvenir diabolique. ll appartient à Narcisse de restituer son enfance à son ami et de lui indiquer sa destinée ...
... Narcisse "sentait que Goldmund était aujourd’hui plus ouvert à ses paroles et les accueillait en lui de meilleure grâce. Il se rendit compte qu’il avait prise sur lui. Il se laissa entraîner par le succès à en dire plus qu’il n’avait eu l’intention, il se laissa emporter par ses propres paroles.
« Vois », dit-il, « il n’y a qu’un point où j’aie sur toi l’avantage. J’ai les yeux ouverts tandis que tu n’es qu’à demi éveillé ou que parfois tu dors tout à fait. J’appelle un homme en éveil celui qui, de toute sa conscience, de toute sa raison, se connaît lui-même, avec ses forces et ses faiblesses intimes qui échappent à la raison, et sait compter avec elles. Apprendre cela, voilà le sens que peut avoir pour toi notre rencontre. Chez toi, Goldmund, la nature et la pensée, le monde conscient et le monde des rêves sont séparés par un abîme.
Tu as oublié ton enfance. Des profondeurs de ton âme elle cherche à reprendre possession de toi. Elle te fera souffrir jusqu’à ce que tu entendes son appel. Il suffit là-dessus !
Comme je te l’ai dit, je suis en éveil bien plus que toi. En cela je te dépasse de cent coudées et c’est pour cela que je puis te servir. Dans tout le reste, mon cher, tu me dépasses sans conteste. Plutôt tu me dépasseras dès que tu te seras trouvé toi-même. »
Goldmund avait écouté avec surprise ; mais à la formule « tu as oublié ton enfance », il fit un mouvement convulsif comme touché d’une flèche sans que Narcisse, qui, à son habitude, tenait en parlant les yeux baissés ou fixes devant soi, comme s’il trouvait ainsi mieux ses mots, s’en fût aperçu. Il ne remarqua pas que le visage de Goldmund se convulsait tout à coup et se mettait à pâlir.
« Supérieur à toi ! moi ! » balbutia-t-il, simplement pour dire quelque chose. Et ses traits se figèrent.
« Bien sûr », poursuivit Narcisse, « les natures du genre de la tienne, les hommes doués de sens délicats, ceux qui ont de l’âme, les poètes, ceux pour qui toute la vie est amour nous sont presque toujours supérieurs, à nous, chez qui domine l’intellect. Vous êtes, par votre origine, du côté de la mère. Vous vivez dans la plénitude de l’être. La force de l’amour, la capacité de vivre intensément les choses est votre lot. Nous autres, hommes d’intellect, bien que nous ayons l’air souvent de vous diriger et de vous gouverner, nous ne vivons pas dans l’intégrité de l’être, nous vivons dans les abstractions. À vous la plénitude de la vie, le suc des fruits, à vous le jardin de l’amour, le beau pays de l’art. Vous êtes chez vous sur terre, nous dans le monde des idées. Vous courez le risque de sombrer dans la sensualité, nous d’étouffer dans le vide. Tu es artiste, je suis penseur. Tu dors sur le cœur d’une mère, je veille dans le désert. Moi, c’est le soleil qui m’éclaire, pour toi brillent la lune et les étoiles. Ce sont des jeunes filles qui hantent tes rêves ; moi, ce sont mes écoliers…
Goldmund quittera le cloître pour se réaliser dans le siècle. ll ira de révélation amoureuse en révélation amoureuse. mais il s'agit surtout de l`amour pour l`art et pour la mère, celle qui réconcilie la naissance et la mort, le bien et le mal, la vie et l'anéantissement. Son rêve est de sculpter la mère originelle. ll repousse les honneurs et la sécurité. Or l'époque est dangereuse. Goldmund est condamné à mort quand on découvre sa liaison avec la femme du gouverneur. Le prêtre qui vient l`assister est Narcisse. Celui-ci obtient sa grâce et le ramène au couvent. Narcisse est maintenant abbé, grand prêtre du Logos. Goldmund, l`écolier d'Eros, un grand créateur de formes. lls mesurent tous deux le chemin parcouru. Puis Goldmund s`échappe à nouveau. Sa maîtresse le repousse. il manque de périr dans un accident. il revient, vaincu au couvent. Vaincu? Mais non : la grande Eve éternelle, c'est elle que partout il a rencontrée et éperdument adorée : "Maintenant elle est la mort." Goldmund consent à la mort : "Comment veux-tu donc mourir un jour. Narcisse, puisque tu n`as point de mère ? Sans mère on ne peut pas aimer. sans mère on ne peut pas mourir."
"... « Mon cher », murmura Goldmund, « je ne veux pas attendre à demain. Il faut que je prenne congé de toi et, pour l’adieu, il faut encore que je te dise tout. Écoute-moi encore un instant. Je voulais te parler de ma mère, te raconter qu’elle tient ses doigts serrés autour de mon cœur. Depuis bien des années, c’était mon plus cher désir et mon rêve le plus mystérieux de faire son image ; c’était la plus sacrée de toutes les figures ; sans cesse je la portais en moi : une mystérieuse vision d’amour. Il y a peu de temps encore il m’eût été tout à fait insupportable de songer que je pourrais mourir sans avoir fixé ses traits, ma vie entière m’eût semblé inutile. Et maintenant, vois la tournure bizarre qu’ont prise les choses : au lieu que ce soient mes mains qui la sculptent et la forment, c’est elle qui me pétrit et qui me façonne. Elle a ses mains autour de mon cœur et elle le dégage et elle me vide ; elle m’a séduit et entraîné vers la mort ; avec moi meurt aussi mon rêve : la belle statue de la grande Ève maternelle. Je la vois encore, et, si j’avais de la force dans mes mains, je pourrais lui donner forme. Mais elle ne le veut pas ; elle ne veut pas que je révèle son secret ; elle aime mieux que je meure. Et je meurs sans regret, cela m’est aisé grâce à elle. »
Narcisse écoutait tout bouleversé. Il lui fallut se pencher jusque sur le visage de son ami pour percevoir encore ses paroles. Il en était qu’il n’entendait qu’indistinctement, d’autres qu’il entendait bien, mais dont le sens lui restait caché.
Et puis le malade souleva encore une fois ses paupières et regarda longuement le visage de son ami. Ses yeux prenaient congé de lui. Et dans un mouvement qui semblait un essai pour faire un signe de dénégation, il chuchota : « Mais comment veux-tu mourir un jour, Narcisse, puisque tu n’as point de mère ? Sans mère on ne peut pas aimer, sans mère on ne peut pas mourir. »
Ce qu’il murmura encore resta incompréhensible. Narcisse passa à son chevet les deux dernières journées, nuit et jour, le regardant s’éteindre. Les dernières paroles de Goldmund brûlaient dans son cœur comme une flamme."
"Le Jeu des perles de verre" (Das Glasperlenspiel, 1943)
Récit d'anticipation, roman d'éducation intellectuelle et religieuse, utopie pessimiste, mais aussi critique de la société exprimée en termes symboliques. C'est dans ce roman que Herman Hesse utilise l'alliage très particulier de la psychanalyse jungienne et du mysticisme oriental . "Qu'adviendrait-il si, un jour, la science, le sens du beau et celui du bien se fondaient en un concert harmonieux ? Qu'arriverait-il si cette synthèse devenait un merveilleux instrument de travail, une nouvelle algèbre, une chimie spirituelle qui permettrait de combiner, par exemple, des lois astronomiques avec une phrase de Rach et un verset de la Bible, pour en déduire de nouvelles notions qui serviraient à leur tour de tremplin à d'autres opérations de l'esprit ? " Cette extraordinaire mathématique, c'est celle du jeu des perles de verre, que manie parfaitement Joseph Valet, héros fascinant jonglant avec tous les éléments de la culture humaine.
"... Il convient de souligner tout d’abord que Le Jeu des Perles de Verre est une oeuvre issue de l’actualité. À partir de 1914, Hesse avait été déjà fortement marqué par la guerre, et son destin a voulu qu’il en subisse une deuxième à vingt ans d’intervalle. Installé en 1912 près de Berne, où il pense trouver le repos et la sérénité, il est profondément bouleversé deux ans plus tard à peine par une nouvelle crise qui infléchit le cours de sa vie, crise aggravée par la schizophrénie de sa femme, la maladie de son fils et, en 1916, sa propre hospitalisation pour dépression nerveuse. Puis, après la Première Guerre mondiale, la montée de la crise sociale et des périls politiques amènera l’événement majeur qu’est, deux ans à peine après que Hesse eut commencé l’élaboration de son roman, l’arrivée de Hitler au pouvoir, ce qui déterminera l’écrivain à rassembler à nouveau ses forces, comme il l’écrira en 1955 à Rudolf Pannwitz, face à « cette désacralisation de la langue et à ce détrônement de la vérité », où « l’air était à nouveau empoisonné » et « la vie remise derechef en question », afin d’exprimer, en artiste menacé, « la résistance de l’Esprit contre les puissances de la barbarie ».
Mais, parmi les intellectuels qui, chacun à sa façon, ont entamé la résistance au national-socialisme, Hesse occupe une position particulière et que d’aucuns ont même qualifiée d’ambiguë : l’arrivée de l’hitlérisme au pouvoir fait prendre à de nombreux écrivains le chemin de l’exil, et beaucoup de ceux qui sont restés en Allemagne participent, surtout à partir de 1938, à « l’émigration intérieure », cherchant à échapper à la censure par l’allégorie ou l’esthétisme, à l’exemple d’Ernst Jünger et de son magnifique roman Sur les falaises de marbre. Hesse avait quitté l’Allemagne dès avant la Première Guerre mondiale (il se qualifie en 1946 de « premier émigré allemand volontaire ») et occupe donc une place à part dans cette « littérature de l’exil ». Son installation en Suisse ne l’avait certes pas rendu indifférent au sort du monde germanique et il fait partie des protestataires, mais il ne s’est jamais engagé dans une action véritablement militante.
Les tourments de la guerre et la montée des périls accompagnent chez l’écrivain, comme il l’explique notamment, en 1920, dans Le Dernier Été de Klingsor, un sentiment profondément ancré en lui : celui de la décadence. Et Le Jeu des Perles de Verre sera d’abord la description de la longue et difficile réaction contre la décadence de l’esprit et de la civilisation, une profession de foi en faveur de l’Esprit, en des temps où vacillent les valeurs essentielles.
C’est en effet ce terme d’« Esprit » (Geist) qui revient constamment sous la plume de Hesse et qui est sans doute le « leitmotiv » du roman. La province pédagogique de Castalie est l’image idéale d’une civilisation et d’une culture [3] dans laquelle devait se révéler « l’empire de l’Esprit et de l’Âme comme réellement existant et invincible »...." (Edouard SANS, Calmann-Lévy, 1955, 1991, pour la traduction française.)
Hesse écrit ce roman entre 1931 et 1943, en pleine montée du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale. Il voit l'Europe sombrer dans la barbarie à cause d'un déséquilibre : une raison déconnectée du spirituel et un individu aliéné de son moi profond. Le mysticisme oriental offre la dimension spirituelle manquante, et la psychanalyse jungienne offre un outil pour comprendre et soigner l'âme individuelle et collective. Hesse ne propose pas une religion, mais une pratique (le Jeu) qui pourrait servir de dénominateur commun spirituel à l'humanité, fondée sur l'art, la science et la méditation.
"Le propos de cet ouvrage est de fixer le peu d’éléments biographiques que nous avons réussi à découvrir sur Joseph Valet, Ludi Magister Josephus troisième du nom, comme le nomment les archives du Jeu des Perles de Verre. Il ne nous échappe pas que cet essai va, ou du moins semble aller, en un certain sens à l’encontre des lois et des usages qui régissent notre vie spirituelle. L’effacement de l’individuel, l’intégration aussi parfaite que possible de la personnalité de chacun dans la hiérarchie administrative de l’enseignement et dans celle des sciences ne sont-ils pas précisément l’un des principes majeurs de notre vie intellectuelle ? Du reste, ce principe est si bien devenu réalité au cours d’une longue tradition, qu’il est aujourd’hui prodigieusement difficile et, dans bien des cas, totalement impossible de découvrir des renseignements détaillés sur la vie et la pensée des personnes qui ont rendu à cette hiérarchie des services éminents ; il arrive très souvent qu’on ne parvienne même pas à retrouver leur nom. L’un des traits caractéristiques de la vie spirituelle de notre province est en effet d’avoir fait de l’anonymat l’idéal de son organisation hiérarchique et d’y être presque parvenue.
Si, malgré tout, nous avons persévéré dans notre tentative, et essayé de déterminer quelques traits de la vie du Ludi Magister Josephus III, ainsi que d’esquisser dans notre esprit un portrait schématique de sa personnalité, nous ne l’avons pas fait par culte de la personne humaine ni, croyons-nous, en dérogeant à nos coutumes, mais au contraire dans l’intention de servir la vérité et la science. L’idée n’est pas neuve : plus nous formulons une thèse avec netteté et intransigeance, plus elle appelle irrésistiblement son antithèse. Nous reconnaissons la justesse du principe qui est à l’origine de cet anonymat de nos dirigeants et de notre vie spirituelle, et nous la respectons. Mais si nous jetons un coup d’oeil sur la préhistoire même de celle-ci, et notamment sur le développement du Jeu des Perles de Verre, nous ne pouvons manquer de constater que chacune de ses phases, chacune des extensions du jeu, de ses transformations, de ses césures essentielles, qu’elles fussent progressistes ou conservatrices, si elle n’évoque pas exclusivement son véritable auteur, apparaît du moins – sous ses traits les plus caractéristiques – le fait n’est pas contestable précisément dans la personne de celui qui introduisit cette transformation, se fit l’instrument de ce remaniement et de ce perfectionnement.
Il est vrai que ce que nous entendons aujourd’hui par personnalité diffère assez sensiblement de ce que les biographes et les historiens d’autrefois concevaient sous ce terme. Pour eux, et notamment pour les auteurs des périodes qui marquèrent un penchant prononcé pour la biographie, l’essentiel d’une personnalité semblait résider, serait-on tenté de dire, dans son excentricité, son anomalie, dans son caractère exceptionnel, souvent même presque pathologique, alors que, de nos jours, nous ne parlons jamais de personnalités marquantes que si nous nous trouvons en présence d’êtres qui ont réussi à dépasser le stade de l’originalité et de la singularité, pour s’intégrer aussi parfaitement que possible dans l’ordre général et servir avec le maximum de perfection une cause supérieure à leur personne. Si nous examinons la question de plus près, nous constaterons que cet idéal était déjà connu des anciens : la figure des « sages » ou des « êtres parfaits » chez les Chinois de l’antiquité, par exemple, ou l’idéal socratique de la vertu ne se distinguent guère de notre idéal actuel ; plus d’une grande organisation spirituelle, par exemple l’Église romaine aux époques de sa plus grande puissance, a connu des principes analogues, et certaines de ses figures les plus éminentes, comme celle de saint Thomas d’Aquin, nous paraissent, à l’égal des sculptures grecques primitives, représenter plutôt des images classiques de types humains que des individus particuliers. Quoi qu’il en soit, durant la période antérieure à la réforme de la vie spirituelle qui commença au XXe siècle et dont nous sommes les héritiers, manifestement cet idéal authentique des temps anciens s’était presque entièrement perdu. C’est avec étonnement que nous voyons les biographies de cette époque exposer, par exemple, tout au long combien leur héros avait de frères et de soeurs ou quelles cicatrices, quelles marques avaient laissées dans son âme la sortie de l’enfance, la puberté, les luttes qu’il avait soutenues pour s’affirmer, ou pour quérir l’amour. Aujourd’hui, ce ne sont ni la pathologie, ni l’histoire familiale qui nous intéressent, ni la vie instinctive, la digestion et le sommeil d’un héros. Nous n’accordons même pas une importance insigne à la préhistoire de son esprit, à la part prise par ses études et ses lectures préférées dans son éducation, etc. Nous ne voyons de héros et de personnages dignes d’un intérêt particulier, que dans ceux que la nature et l’éducation ont mis en mesure de laisser leur personne s’absorber presque totalement dans leur fonction hiérarchique, sans que se perde pour autant l’élan plein de vigueur et de verdeur, qui mérite notre admiration et donne à l’individu sa saveur et son prix. Quand surgissent des conflits qui opposent l’individu à la hiérarchie, nous y voyons précisément la pierre de touche où se vérifie la grandeur d’une personnalité. Autant nous réprouvons un rebelle, que les désirs et les passions poussent à rompre avec l’ordre établi, autant nous éprouvons de respect pour la mémoire des victimes, des destins vraiment tragiques.
C’est donc là, chez les héros, chez ces êtres réellement exemplaires, qu’il nous paraît légitime et naturel d’accorder de l’intérêt à la personne humaine, à leur nom, à leur visage et à leurs gestes, car loin de voir dans la hiérarchie, fut-elle la plus parfaite du monde, et dans une organisation toute de souplesse un mécanisme composé d’éléments sans vie et en eux-mêmes indifférents, nous la concevons comme un corps vivant, formé de parties et animé par des organes, dont chacun possède son caractère et sa liberté et participe au miracle de la vie. C’est dans cet esprit que nous nous sommes efforcé de recueillir des informations sur l’existence du Maître du Jeu des Perles de Verre, Joseph Valet, et notamment de rassembler tous ses écrits ; c’est ainsi que nous sommes également entré en possession de plusieurs de ses manuscrits qui, à notre sens, méritent d’être lus.
Ce que nous avons à dire sur la personne et la vie de Joseph Valet est certes déjà entièrement ou partiellement connu de bien des membres de l’Ordre et notamment des Joueurs de Perles de Verre. Et, ne fût-ce que pour cette raison, notre ouvrage ne s’adresse pas seulement à ce cercle, mais il espère également trouver au-delà de celui-ci des lecteurs compréhensifs.
Pour ce cercle restreint, notre livre pourrait se passer d’introduction et de commentaires. Mais comme nous souhaitons rencontrer des lecteurs qui s’intéressent à la vie et aux écrits de notre héros jusqu’en dehors de l’Ordre, il nous incombe – et c’est une tâche un peu délicate – de faire précéder notre ouvrage, à l’intention de ces lecteurs moins bien informés, d’un petit avant-propos vulgaire sur la signification et l’histoire du Jeu des Perles de Verre. Soulignons que cette introduction est un travail de vulgarisation et se veut tel, et qu’il n’a aucunement l’ambition d’élucider les questions discutées au sein de l’Ordre lui-même et relatives aux problèmes du Jeu et de son histoire. C’est un sujet qu’il serait très prématuré de présenter objectivement.
Qu’on n’attende donc pas de nous une histoire et une théorie complètes du Jeu des Perles de Verre : des auteurs plus dignes de le faire et plus habiles que nous ne seraient pas davantage en mesure de s’y risquer aujourd’hui. Cette tâche demeure réservée aux temps futurs, si toutefois les sources et les qualités spirituelles qu’elle requiert ne se perdent pas entre-temps.."
"Le Jeu des perles de verre" (sous-titré Essai de biographie du Magister Ludi Joseph Valet accompagné de ses écrits posthumes) se présente comme une biographie fictive située dans un futur lointain, plusieurs siècles après ce que Hesse appelle "l'Âge des Journalistes", une critique évidente de notre époque moderne, superficielle et médiatique.
Le roman est une utopie spirituelle qui explore les tensions fondamentales entre la pensée et l'action, l'intellect et la vie, l'individu et la collectivité.
L'œuvre n'est pas un roman conventionnel. Elle est composée de trois parties inégales : une longue introduction sur le Jeu lui-même, la biographie principale de Joseph Valet, et, en annexe, treize "Écrits posthumes" de Valet (dont seule "L'Indien" est développée). Cette structure reflète la quête d'harmonie du héros : la partie centrale incarne la synthèse, tandis que les écrits représentent les pôles opposés de son âme.
Partie I : Introduction au Jeu des perles de verre
Cette partie introductive, rédigée par un narrateur-historien de la Castalie (la province pédagogique où se déroule l'action), explique la nature et l'histoire du "Jeu des perles de verre". Né comme une réponse à la stérilité de l'Âge des Journalistes, le Jeu est une discipline synthétique et hautement ésotérique qui combine les principes des mathématiques, de la musique, de la philosophie et de l'art. Il s'agit de relier des concepts et des valeurs culturelles de différentes époques et disciplines dans une sorte de partition abstraite, créant ainsi une "langue universelle" de l'esprit. L'introduction présente également la Castalie, une société de savants et de musiciens vivant en autarcie, dédiée à la contemplation et à l'éducation, à l'abri des turbulences du monde "ordinaire".
Hesse élabore ici une contre-société idéale, une "République des Lettres" poussée à son paroxysme. La Castalie représente le rêve d'une humanité entièrement dédiée à la culture et à la connaissance pure, libérée des contingences matérielles et politiques. Le Jeu lui-même est la matérialisation symbolique de la quête hésitienne d'unité. Il tente de réconcilier les opposés (comme Apollon et Dionysos, yin et yang, thèse et antithèse) dans une harmonie supérieure. C'est une réponse au chaos du monde moderne par l'ordre et la signification.
La force de cette partie réside dans la puissance de sa vision. C'est une critique profonde de la culture de masse et un plaidoyer pour une vie de l'esprit rigoureuse. Cependant, elle est également très aride. Hesse décrit le Jeu sans jamais vraiment l'expliquer concrètement, le laissant dans un flou mystérieux qui peut frustrer le lecteur. Ce flou est intentionnel : le Jeu est plus un idéal qu'une pratique tangible, ce qui est à la fois sa force symbolique et sa limite narrative.
Partie II : La Vie de Joseph Valet
C'est le cœur du roman, divisée en plusieurs étapes clés de la vie du héros.
L'Apprentissage et l'Ascension ...
On suit l'enfance de Joseph Valet, son éducation, son entrée dans l'ordre castalien et son ascension rapide grâce à ses dons exceptionnels. Il est initié au Jeu par le Maître de la Musique, une figure paternelle et sage. Son talent et sa profonde compréhension spirituelle le mènent au sommet : il est élu Magister Ludi (Maître du Jeu), la fonction la plus prestigieuse de Castalie.
Valet incarne l'idéal castalien : dévoué, humble, brillant. Il ne cherche pas le pouvoir mais se sacrifie pour la fonction. Sa relation avec le Maître de la Musique illustre la transmission d'un savoir qui est autant technique que spirituel.
Les Premiers Doutes : Même au sommet de sa gloire, des doutes apparaissent. Son ami Plinio Designori, venu du "monde extérieur", représente constamment la critique de la Castalie : un monde élitiste, coupé de la vie réelle et stérile. Ces dialogues sont essentiels, car ils plantent la graine de la crise future de Valet.
La Crise et la Prise de Conscience ...
En tant que Magister Ludi, Valet atteint la perfection formelle. Mais cette perfection devient une prison. Il ressent un profond vide et un sentiment d'inauthenticité. Le Jeu, autrefois source de vie, devient un exercice vide de sens. Il réalise que la Castalie, en se coupant du monde, est devenue une belle mais fragile serre, condamnée à terme. Il entreprend alors des études sur les origines du Jeu et redécouvre la vitalité des époques créatrices, plus désordonnées mais plus authentiques.
C'est le point culminant de la critique interne du roman. Hesse, à travers Valet, montre que tout idéal, même le plus noble, peut se scléroser. La quête de pureté spirituelle mène à l'impuissance et à la déconnexion. C'est une remise en question profonde du projet même de la Castalie.
La crise de Valet suit un archétype classique (la "nuit noire de l'âme"). Pour grandir, il doit quitter les hauteurs sereines de l'esprit et se confronter à l'épaisseur et à la difficulté de la vie. Cette partie est une magnifique exploration psychologique de l'épuisement spirituel et de la recherche d'un sens nouveau.
La Rupture et le Sacrifice ...
Résumé : Valet décide de démissionner de son poste de Magister Ludi. Il quitte la Castalie pour se mettre au service du fils turbulent de son ami Plinio, Tito, dans le monde extérieur. Le lendemain de son arrivée, Tito l'invite à une baignade dans un lac de montagne. Valet, épuisé par sa longue vie d'ascèse, suit le jeune homme vigoureux et se noie dans les eaux glacées. Sa mort est ambigüe : accident, suicide, ou sacrifice ritualisé ?
La démission de Valet est l'acte le plus radical et le plus cohérent de sa vie. C'est le rejet de la fonction pour retrouver l'essence, du symbole pour la chose même. Il choisit la "vie", même sous sa forme la plus rude et la plus imparfaite.
Une Mort Symbolique et Ambivalente, la fin est délibérément ouverte.
- Lecture positive (sacrifice) : Valet se sacrifie pour expier l'orgueil castalien et ouvre peut-être une voie nouvelle, celle de l'engagement. Sa mort est un baptême, une purification.
- Lecture tragique (échec) : Il échoue dans sa tentative de rejoindre la vie. Son corps et son esprit, affaiblis par des décennies de vie contemplative, ne peuvent suivre la vitalité brute de Tito. C'est la preuve de l'infranchissable fossé entre les deux mondes.
Cette ambivalence est la force du dénouement : elle refuse une conclusion simple et laisse le lecteur avec une question profonde sur la possibilité même de synthétiser les extrêmes.
"... Valet soutint son regard avec sérénité. « Vous ne devriez pas avoir de tels scrupules, Domine, car vous m’obligeriez à vous rappeler bien des avis que vous avez dû me donner à cette époque, où, tout jeune Magister, je prenais beaucoup trop au tragique les obligations et les responsabilités de ma charge. Vous m’avez dit un jour, à l’un de ces moments d’inquiétude, cela me revient justement, que si moi, Magister Ludi, j’étais un vaurien ou un incapable, que si je faisais tout ce qu’un Magister ne doit pas faire, que si même, intentionnellement, je m’appliquais, dans mes hautes fonctions, à causer le plus de mal possible, cela ne saurait troubler et atteindre plus profondément notre chère Castalie qu’un caillou qu’on jette dans un lac. Quelques petites vagues, des cercles, et c’est passé. Telles étaient, disiez-vous, la solidité, la sûreté de notre Ordre castalien, l’invulnérabilité de son esprit. Vous en souvenez-vous ? Non, vous êtes assurément innocent des tentatives que je fais pour être aussi mauvais Castalien que je puis et pour nuire à l’Ordre de mon mieux. Et vous savez aussi que je ne réussirai pas, que je ne peux pas réussir à troubler sérieusement votre paix.
Mais je poursuis mon récit. Si, dès le début de ma carrière magistrale, j’ai pu prendre cette décision et si je ne l’ai pas oubliée, si je suis en train, au contraire, de la traduire dans les faits, cela n’est pas sans rapport avec un certain ébranlement spirituel auquel je suis sujet de temps à autre et que j’appelle un “éveil”. Mais vous êtes déjà au courant, je vous en ai parlé un jour, au temps où vous étiez mon mentor et mon gourou : je me suis plaint alors auprès de vous de ce que, depuis mon entrée en fonction, cet ébranlement ne m’eût été plus accordé et parût devenir de plus en plus lointain.
— Je me rappelle, confirma le Président ; je fus alors assez impressionné par l’aptitude que vous aviez à cela. Cela se trouve par ailleurs rarement chez nous et, à l’extérieur, dans le siècle, cela apparaît sous des formes fort différentes : comme génies par exemple, notamment chez les hommes d’État et les grands capitaines, mais aussi chez des êtres faibles, à demi malades et dans l’ensemble plutôt déshérités, comme les individus doués de double vue, de télépathie, chez des médiums. Vous me paraissiez n’avoir vraiment rien de commun avec ces deux genres de personnages, que ce soient les grands hommes de guerre ou les voyants extra-lucides et les radiesthésistes.
Au contraire vous me sembliez un esprit alors, et jusqu’à hier, un bon membre de l’Ordre : un esprit réfléchi, clair, docile. Il me semblait que ces visitations, cette possession par des voix mystérieuses, divines, démoniaques ou simplement intérieures, ne s’accordaient nullement avec votre genre. Aussi ai-je interprété ces états “d’éveil”, que vous me décriviez, simplement comme une prise de conscience occasionnelle du développement de votre personnalité. Il semblait naturel, dans cette hypothèse, que ces ébranlements spirituels eussent alors cessé de se produire pendant assez longtemps : vous veniez en effet à peine de prendre des fonctions et d’assumer une tâche qui étaient encore pour vous comme un manteau trop grand, que vous ne deviez remplir que par la suite.
Mais dites-moi : avez-vous jamais cru que ces éveils étaient une sorte de révélation de puissances supérieures, de communications ou d’appels émanant des sphères d’une vérité objective, éternelle ou divine ?
— Ceci nous amène, dit Valet, à la tâche et à la difficulté qui m’incombent en cet instant, d’exprimer par des paroles ce qui se dérobe constamment au verbe, de rendre rationnel ce qui est manifestement hors du domaine de la raison. Non, ces éveils ne m’ont jamais fait penser à des manifestations d’un dieu ou d’un démon, ni d’une vérité absolue.
Ce qui donne à ces ébranlements leur puissance de choc et leur vertu convaincante, ce n’est pas ce qu’ils recèlent de vérité, ni leur origine sublime, leur caractère divin ou quelque trait analogue, mais leur réalité. Ils sont prodigieusement réels, de même que, par exemple, une violente douleur physique ou un phénomène naturel surprenant, une tempête ou un tremblement de terre, nous paraissent chargés d’une tout autre qualité de réel, de présence, d’inéluctabilité que les périodes et les situations ordinaires.
Le coup de vent précurseur d’un orage sur le point d’éclater, qui nous fait rentrer en toute hâte à la maison et qui cherche encore à nous arracher la porte des mains – ou un violent mal de dents, qui semble concentrer dans notre mâchoire toutes les tensions, les douleurs et tous les conflits de l’univers – voilà des choses dont nous pouvons plus tard, je le concède, chicaner la réalité ou l’importance, si nous sommes portés à ce genre de niaiseries ; mais au moment où nous les éprouvons, ils ne souffrent pas le moindre doute, ils sont chargés de réalité à éclater.
Eh bien, mon “éveil” a pour moi un caractère analogue de réalité exaltée, et c’est de là que vient son nom. Dans des instants pareils, il me semble vraiment qu’après être resté longtemps endormi ou assoupi je suis éveillé, que j’ai l’esprit clair et réceptif, comme jamais à l’ordinaire. Les instants de grande douleur ou de grand bouleversement, même dans l’histoire universelle, ont une nécessité qui convainc ; ils déclenchent un sens de l’actualité et un sentiment de tension qui vous oppressent. Ce bouleversement peut ensuite provoquer l’avènement de la beauté et de la lumière, aussi bien que celui de la folie et des ténèbres ; ce qui se produit revêt, en tout cas, les apparences de la grandeur, de la nécessité, de l’importance ; il se distingue et se détache des événements quotidiens.
« Mais laissez-moi essayer, poursuivit-il après avoir repris son souffle, de prendre encore la chose d’un autre côté. Vous rappelez-vous la légende de saint Christophe ? Oui ? Ce Christophe était donc un homme d’une grande vigueur et d’un grand courage, mais il ne voulait pas devenir le maître et régner, il voulait servir. Servir était sa force et son art, c’était à cela qu’il s’entendait. Mais il ne lui était pas indifférent de servir n’importe qui. Il fallait que ce fût le plus grand, le plus puissant des maîtres. Et quand il entendait parler d’un maître qui était encore plus puissant que son maître d’alors, il lui offrait ses services. Ce grand serviteur m’a toujours plu et je dois lui ressembler un peu.
Dans l’unique période de ma vie où il m’a été donné de disposer de moi-même, durant mes années d’étudiant, j’ai du moins longtemps balancé et cherché quel maître je servirais. Pendant des années, je me suis défendu et défié du Jeu des Perles de Verre, dans lequel j’avais pourtant reconnu de longue date le fruit le plus précieux et le plus original de notre Province. J’avais goûté l’appât et je savais qu’il n’était rien de plus délicieux et de plus subtil sur terre, que de se livrer à ce Jeu ; j’avais aussi remarqué assez tôt que ce Jeu ravissant ne voulait pas de naïfs joueurs du dimanche, mais qu’il accaparait tout entier et attirait à son service quiconque s’y était un jour quelque peu initié.
Et me livrer alors, à jamais, avec toutes mes forces, mes intérêts multiples, à ce sortilège, un instinct en moi, un sentiment naïf de la simplicité, de l’ensemble, de ce qui était sain, s’y opposait et me mettait en garde contre l’esprit du Vicus Lusorum de Celle-les-Bois, esprit de spécialisation et de virtuosité, esprit de haute culture certes et d’un raffinement d’une extrême richesse, mais qui s’était cependant retranché de l’ensemble de la vie et de l’humanité, pour s’égarer sur les cimes d’une solitude orgueilleuse.
Pendant des années, j’ai douté et examiné la question, jusqu’à ce que ma décision eût mûri, et, malgré tout, j’ai opté pour le Jeu. Je l’ai fait, parce que quelque chose me poussait justement à rechercher la réalisation la plus haute et à ne servir que le maître le plus grand.
— Je comprends, dit Maître Alexandre ; mais, de quelque manière que je considère la chose et que vous puissiez la présenter, je tombe toujours sur le même mobile de toutes vos originalités. Vous êtes trop imbu de votre personnalité ou vous êtes trop dépendant, et ce n’est nullement le fait d’une grande personnalité. Un individu peut être une étoile de première grandeur par ses talents, la puissance de sa volonté, par sa persévérance, mais être si bien centré qu’il épouse les vibrations du système auquel il appartient, sans frictions et sans gaspillage d’énergie. Un autre aura les mêmes dons éminents, peut-être de plus beaux encore, mais son axe ne passera pas exactement par son centre, et il gaspillera la moitié de sa force en mouvements excentriques qui l’affaibliront et troubleront le monde qui l’environne. C’est à cette catégorie que vous devez appartenir.
Mais je dois avouer, à la vérité, que vous avez eu l’art de le cacher admirablement. L’explosion du mal en paraît maintenant d’autant plus violente. Vous m’avez parlé de saint Christophe, et je dois dire que, si cette figure a de la grandeur et quelque chose d’émouvant, elle n’a rien d’exemplaire pour un serviteur de notre Hiérarchie. Qui veut servir doit servir celui à qui il a prêté serment, quels qu’en soient les risques et non avec la secrète intention de changer de maître, dès qu’il en trouvera un plus superbe. Ce serviteur se fait ainsi le juge de son maître, et c’est exactement ce que vous faites, vous aussi. Vous ne voulez jamais que servir le maître le plus grand et vous avez la candeur de trancher vous-même du rang des maîtres entre lesquels vous faites votre choix. »
Valet l’avait écouté avec attention, non sans qu’une ombre de tristesse effleurât son visage. Il continua : « Tout en respectant votre jugement, je n’en pouvais attendre autre chose. Mais laissez-moi poursuivre encore un peu mon récit. Je suis donc devenu Joueur de Perles de Verre et j’eus effectivement alors, pendant un bon moment, la conviction de servir le plus grand de tous les maîtres. Du moins mon ami Designori, notre bienfaiteur au Conseil fédéral, m’a-t-il décrit un jour, sous les couleurs les plus réalistes, quel virtuose arrogant, fat et blasé, quel pontife de l’Élite j’ai été jadis.
Mais il faut que je vous dise encore quel sens le mot “transcender” a pris pour moi, depuis mes années d’étudiant et mon “éveil”. C’est, je crois, en lisant un philosophe de l’époque des Lumières et sous l’influence de Maître Thomas de la Trave, que ce mot s’est imposé à mon attention, et depuis, à l’égal de l’“éveil”, il est devenu pour moi une véritable formule magique, provocante et dynamique, consolante et prometteuse.
Ma vie, tel fut à peu près le projet que je formai, devait être une transcendance, un progrès d’échelon en échelon, elle devait franchir et dépasser un espace après l’autre, de même qu’une mélodie épuise, égrène, achève et abandonne un thème après l’autre, mesure après mesure, jamais lasse, jamais endormie, toujours éveillée et parfaitement présente. Établissant un lien entre cela et l’ébranlement de l’éveil, j’avais remarqué qu’il existe des échelons et des espaces de ce genre et que, toujours, la dernière période d’un chapitre de notre vie prend un aspect fané, un air de vouloir mourir, et que cela constitue la transition qui nous fait passer dans un espace nouveau, arriver à l’éveil, à un nouveau départ.
Je vous fais part aussi de cette image, celle de la transcendance : c’est une clef qui aidera peut-être à comprendre ma vie. Ma décision d’opter pour le Jeu des Perles de Verre constitua un échelon important, ainsi que ma première intégration sensible dans la Hiérarchie. Même dans mes fonctions de Magister, il m’est encore arrivé de franchir des échelons de ce genre. Ce que ma charge m’a apporté de meilleur, ce fut la découverte que la musique et le Jeu de Perles ne sont pas les seules activités qui rendent heureux, mais qu’il y a aussi celles de l’enseignement et de l’éducation. Et je découvris en outre, peu à peu, que j’avais d’autant plus de joie à faire fonction d’éducateur que mes élèves étaient moins âgés et moins déformés par la culture. Et cela, avec bien d’autres choses, concourut avec les années à me faire souhaiter des élèves jeunes, de plus en plus jeunes, à préférer devenir instituteur dans une classe de débutants, bref à occuper parfois mon imagination de choses qui, déjà, étaient hors du champ de mes fonctions. » ...."
Partie III : Les Écrits Posthumes de Joseph Valet
Le narrateur annonce treize écrits de jeunesse de Valet, mais n'en publie qu'un seul : "L'Indien" (ou "La Conversion"). Cette nouvelle raconte l'histoire d'un jeune brahmane, Dasa, qui, après avoir goûté aux plaisirs du pouvoir et de l'amour, renonce au monde pour devenir un ascète errant après une confrontation avec un sage yogi.
Bien qu'écrit dans sa jeunesse, ce texte est une clé de lecture pour toute la biographie. L'histoire de Dasa préfigure celle de Valet : la séduction par les "deux royaumes" (la vie active et la vie contemplative) et le renoncement final au monde illusoire (Maya) pour atteindre l'Atman, le soi profond.
Ce récit ancre la quête de Valet dans une spiritualité plus orientale (hindouiste et bouddhiste) que occidentale. Les thèmes de la Maya, du renoncement et de la méditation sont centraux dans la pensée de Hesse et viennent compléter la structure "européenne" de la Castalie.
La présence de ces écrits, même sous forme d'annonce, rappelle que la biographie officielle ne peut capturer la totalité d'une personne. L'âme d'un individu réside aussi dans ses fictions et ses tentatives littéraires. Cela brise la linéarité du récit principal et en enrichit la dimension humaine.
Une consécration Critique : Le livre est publié en 1943 en Suisse. En 1946, il vaut à Hesse le prix Nobel de littérature, le comité citant spécifiquement "ses écrits inspirés qui, tout en croissant en audace et en pénétration, illustrent les idéaux humanitaires classiques et les hautes qualités de style".
Au sortir de la guerre, le roman a été perçu comme une prophétie et une réponse. Il analysait les dangers du détachement intellectuel et la nécessité de l'engagement, tout en proposant un idéal de reconstruction par la culture.
C'est le testament spirituel de Hesse, perçu comme tel par la critique et le public. Sa complexité et son ambition en ont fait un livre "culte" pour les intellectuels.
Bien que moins immédiatement accessible que "Siddhartha" ou "Le Loup des Steppes", "Le Jeu des perles de verre" est considéré comme son chef-d'œuvre absolu. Il continue d'inspirer les réflexions sur l'éducation, la place de la culture dans la société et le développement personnel. C'est une utopie qui se sait fragile, une quête de sens d'une profondeur et d'une beauté rares.
