Karl Popper (1902-1994), "Logique de la découverte scientifique" (Logik der Forschung, 1934) - "The Poverty of Historism" (Misère de l'historicisme, 1945), "La Société ouverte" (1945), "Conjectures and Refutations: The Growth of Scientific Knowledge"  (1963) - Révolutions scientifiques - Thomas Samuel Kuhn (1922-1996), "The Structure of scientific Revolutions" (La Structure des révolutions scientifiques, 1962) - Imre Lakatos (1922–1974), "Proofs and Refutations: The Logic of Mathematical Discovery (1976) - Paul Feyerabend (1924-1994), "Against Method" (Contre la méthode, 1975) - Ian Hacking (1936-2023), "Representing and Intervening" (1983), "The Social Construction of What?" (1999)  -  ... 

Last update: 12/12/2023


Trente années, une génération, séparent deux des philosophes des sciences majeurs du XXe siècle, Karl Popper (1902–1994) et Thomas Samuel Kuhn (1922-1996). Tous deux ont  tourné le dos à l'image d'une science comme système de vérités éternelles et certaines. (pour Popper, toute théorie est provisoire et faillible; pour Kuhn, même les paradigmes les plus solides finissent par entrer en crise).  Tous deux ont rejeté l'idée que la science commence par une observation pure et neutre, suivie d'une généralisation (induction).

Pour Popper, la science commence par des conjectures, des hypothèses audacieuses qui précèdent et guident l'observation. Pour Kuhn, l'observation est toujours "théorie-laden" (chargée de théorie), c'est-à-dire filtrée et structurée par le paradigme en vigueur. Un scientifique ne "voit" pas la même chose selon qu'il est dans le paradigme de Newton ou d'Einstein...

Mais alors que Popper défend une vision normative (ce que la science devrait être : un idéal de raison critique), Kuhn proposera une vision descriptive (ce que la science a été historiquement : une pratique humaine, sociale, avec ses dogmes et ses révolutions). Leur débat a défini les termes dans lesquels nous pensons encore la science aujourd'hui...


Popper a publié sa théorie mature dans "Logik der Forschung" en 1934. Kuhn a développé la sienne, en grande partie en réaction à la vision poppérienne dominante, dans "The Structure of Scientific Revolutions" en 1962. 

Le "débat" a eu lieu principalement à travers leurs écrits, leurs élèves et les commentateurs, plutôt que dans une série d'échanges directs.

Le vrai lieu de leur affrontement a été le champ académique de la philosophie des sciences des années 1960 et 1970. Les partisans de Popper voyaient en Kuhn un relativiste dangereux, tandis que les kuhniens considéraient le falsificationnisme comme une idéologie naïve, déconnectée de l'histoire réelle des sciences.

Il y a bien eu une confrontation physique. La plus fameuse a eu lieu en 1965 lors d'un colloque à Londres. Le débat, présidé par Popper lui-même, a opposé ce dernier à Kuhn, avec d'autres grands noms comme Imre Lakatos et John Watkins. Les comptes-rendus de cette rencontre montrent un Kuhn sur la défensive, cherchant à nuancer son propos face aux attaques vigoureuses de Popper qui l'accusait de décrire la science comme une entreprise "irrationnelle".

Le recueil "Criticism and the Growth of Knowledge" (1970) : C'est l'ouvrage directement issu du débat de 1965. Il contient l'article fondateur de Kuhn, les critiques de Popper, Lakatos, Feyerabend, Watkins et la réponse de Kuhn. C'est la source primaire pour voir comment le débat a été construit et comment les premiers rapprochements ont été esquissés.

 

Tous deux sont issus de deux contextes différents...

Popper (années 1930) a connu le traumatisme totalitaire (Popper, fuyant le nazisme, écrit dans l'ombre des idéologies closes (fascisme, marxisme) qui prétendent détenir la Vérité absolue. Sa philosophie est une défense de la société ouverte) et ses exemples de référence sont souvent tirés de la physique einsteinienne, qu'il oppose à la psychanalyse freudienne ou au marxisme. Il cherche un critère de démarcation pour distinguer la science (falsifiable) de la non-science. Popper s'inscrit dans un projet des Lumières : défendre la rationalité critique comme fondement du progrès.

Kuhn (années 1950-1960) a étudié de près l'histoire de la physique (de Aristote à Newton, puis à Einstein), et constate que la pratique scientifique réelle ne ressemble pas du tout à l'image rationaliste et cumulative des manuels. Il est marqué par les révolutions conceptuelles majeures que sont la relativité et la mécanique quantique, qui ont impliqué un rejet complet des cadres précédents. Son approche est plus descriptive et sociologique. Il ne se demande pas "comment la science devrait fonctionner ?" (question normative de Popper), mais "comment a-t-elle réellement fonctionné dans l'histoire ?".

 

Trente ans donc les séparent, Popper a fourni le cadre dominant que Kuhn a cherché à renverser, et Kuhn a formulé la critique la plus puissante de la vision poppérienne, en lui opposant le poids de l'histoire et de la sociologie.

Leur confrontation, non directe, est significative. Elle incarne le choc entre :

- L'idéal normatif d'une science guidée par la logique et la critique (Popper), une évolution scientifique continue par conjectures et réfutations.

- La description historique d'une science comme pratique humaine, sociale, avec ses dogmes et ses révolutions (Kuhn), des Révolutions discontinues alternant science normale et crises.

Leurs désaccords ont défini les termes du problème pour tous ceux qui les ont suivis.

 

Imre Lakatos (1922-1974) fut un épistémologue proche de Popper, mais qui a reconnu la force des arguments historiques de Kuhn. Son travail peut être vu comme une tentative de sauver la rationalité poppérienne en y intégrant les "insights" kuhniens. Son ouvrage principal, "Falsification and the Methodology of Scientific Research Programmes" (1970), inclus dans le recueil "Criticism and the Growth of Knowledge" (édité par Lakatos et Alan Musgrave), est issu du fameux colloque de 1965 où Popper et Kuhn se sont rencontrés.

Lakatos proposera de remplacer la "falsification" d'une théorie unique (trop simpliste, comme l'a montré Kuhn) par l'évaluation d'ensembles plus larges qu'il appelle "Programmes de Recherche Scientifique".


Karl Popper (1902-1994) a opéré une césure majeure dans la pensée du XXe siècle. Il a remplacé la quête de certitude et de fondements absolus par une philosophie du progrès par l'erreur, de la critique rationnelle et de la société ouverte. 

Il en reste aujourd'hui un état d'esprit, un esprit critique face aux dogmes et aux certitudes, une humilité intellectuelle qui reconnaît que nous pouvons nous tromper, une défense de la liberté comme condition nécessaire à la découverte de nos erreurs et au progrès. La valeur d'une idée ne se mesure pas à la conviction de ceux qui la portent, mais à sa capacité à résister à la tentative de la détruire....

 

Conjectures et réfutation, la "falsifiabilité", critère de toute théorie scientifique - Confronté lui aussi à un contexte de grandes révolutions scientifiques et d'émergence de sciences ou théories nouvelles, Relativité d'Einstein, Psychanalyse de Freud, Psychologie d'Alfred Adler, Karl Popper s'interroge sur la véracité de réflexions dont la force explicative s'avère le plus souvent convaincante voire séduisante. Chacune de ces théories semble pouvoir disposer de faits émanant de la réalité et emportant les convictions. La théorie de la relativité semble toutefois d'une teneur très différente, elle avance des prédictions  dont les résultats, s'ils n'étaient pas probants, la détruirait totalement. 

 

Et c'est ainsi que Karl Popper est conduit à contester l'une des assertions les plus anciennes relatives à la démarche scientifique, qui veut que les scientifiques soient dans l'obligation de construire des théories pour montrer leur véracité.

Il résout  de même, par évitement, les problèmes que posaient  la méthode de raisonnement inductive, qui permet de formuler des énoncés généraux en les fondant sur un nombre limité de cas particuliers (donc à partir de suppositions) : les théories scientifiques seraient injustifiées parce qu'on ne peut pas prouver qu'elles sont vraies. Pour Popper, la science ne procède pas par inférence inductive de régularités à partir d'observations, tout au contraire le savoir scientifique progresse par un processus de "conjectures et réfutations".

 

Réfutation n'est pas vérification, prouver qu'une théorie est vraie n'est pas toujours réalisable, la réfutation entre plus dans la démarche scientifique (il suffit d'un élément contredisant une observation pour réfuter une assertion), puisqu'elle s'oppose à cette "foi" dans les choses qui ne peuvent être prouvées. Si une théorie est réfutable et étayée par des preuves, alors elle peut être acceptée comme étant la "vérité", mais cette vérité est "conditionnelle" puisqu'elle peut être réfutée...

 

 

 Ce processus décrit parfaitement, selon Popper, la progression de notre connaissance scientifique depuis la physique d'Aristote à celle de Newton, jusqu'à la théorie de la relativité d'Einstein, et si, par exemple la théorie freudienne ou celle de la "psychologie individuelle" d'Alfred Adler, ne peuvent être considérées que comme des pseudosciences, c'est que leurs adeptes ne tentent même pas de les réfuter et refoulent toute analyse critique. La théorie de la relativité générale d'Einstein est scientifique parce qu'elle est ouverte à la réfutation par observation et à ce jour n'a pas été réfutée. Le développement de la connaissance scientifique n'est que la reformulation constante des théories dont la fausseté a été établie par réfutation. Au fond, on ne sait jamais ce qui est vrai, mais uniquement ce qui est faux ...


Avant Popper, les dogmes dominants étaient les suivants ..

- L'Inductivisme : La science était souvent considérée comme procédant par accumulation d'observations (ceci, cela, encore cela) pour en tirer des lois générales (donc toujours). La méthode scientifique était vue comme une induction progressive et sûre.

- Le Vérificationnisme : Les empiristes logiques du Cercle de Vienne (contemporains de Popper) estimaient qu'une proposition était scientifique si elle pouvait être vérifiée par l'expérience. Le sens d'une phrase était sa méthode de vérification.

- Les idéologies "infaillibilistes" : Dans le domaine politique, les grands récits (marxisme, fascisme) prétendaient détenir la vérité historique et promettaient un avenir radieux et inévitable, justifiant souvent la violence au nom des "lois de l'Histoire".

 

L'apport révolutionnaire de Popper, la falsifiabilité ...

Popper rompt radicalement avec ces dogmes. Son œuvre majeure, "Logik der Forschung" (1934), est une bombe à retardement.

- Le Critère de Démarcation : La Falsifiabilité (ou Réfutabilité)

- Problème : Comment distinguer la science (la physique d'Einstein) de la non-science (la psychanalyse de Freud, l'astrologie) ?

- Solution poppérienne : Ce n'est pas la vérification, mais la falsifiabilité potentielle. Une théorie est scientifique si elle est formulée de manière à ce qu'on puisse imaginer une expérience ou une observation qui, si elle se produisait, la réfuterait.

Le concept de falsifiabilité est devenu un pilier de la philosophie des sciences. Bien que discuté, il reste l'outil le plus puissant pour discuter du statut scientifique d'une théorie. Les débats sur l'intelligent design, l'homéopathie ou certaines théories économiques se font encore sur ce terrain.

Mais la notion de falsifiabilité n'est-elle pas trop simple? 

Thomas Kuhn, dans "La Structure des révolutions scientifiques", montre que les scientifiques ne rejettent pas une théorie à la première anomalie. Ils travaillent dans un "paradigme" et tolèrent les anomalies jusqu'à ce qu'un nouveau paradigme émerge. La pratique scientifique est plus complexe que de simples "réfutations".

Les théories sont résilientes (Lakatos) : Imre Lakatos, un élève de Popper, a nuancé cette idée en parlant de "programmes de recherche scientifiques". Une théorie peut être "falsifiée" en son cœur, mais les scientifiques ajoutent des "hypothèses auxiliaires" pour la protéger. Ce n'est pas un problème en soi, si le programme continue de faire de nouvelles prédictions.

Le statut des conjectures : D'où viennent les "conjectures" de départ ? Popper rejette l'induction, mais il n'explique pas de manière entièrement satisfaisante l'origine de l'inspiration créatrice des scientifiques.

 

Le Rationalisme Critique ...

Popper n'est pas un sceptique. Pour lui, la connaissance progresse non pas en accumulant des preuves, mais en éliminant des erreurs. Le schéma est le suivant : Problème / Théorie (conjecture) / Réfutation par l'expérience / la critique - Élimination de l'erreur - Nouveau problème (plus profond). La science est un processus de conjectures et de réfutations. Notre savoir est faillible, provisoire, mais il peut progresser en se débarrassant de ses erreurs.

 

La Société Ouverte et l'Anti-historicisme

Dans "La Société ouverte et ses ennemis" (1945), Popper applique sa pensée épistémologique à la politique.

- Critique de l'historicisme : Il rejette l'idée que l'histoire suit des lois inéluctables (comme le prédisaient Platon, Hegel ou Marx). L'avenir est ouvert, imprévisible, car influencé par la croissance de notre connaissance (elle-même imprévisible).

- Défense de la "société ouverte" : Face à l'imprévisibilité de l'histoire, la meilleure forme de gouvernement est une démocratie qui permet un changement de pouvoir pacifique ("ingénierie sociale graduelle") par opposition aux régimes totalitaires qui prétendent connaître le sens de l'Histoire ("ingénierie utopique"). Le rôle de l'État n'est pas de réaliser un paradis sur terre, mais de prévenir les maux concrets (la misère, l'injustice).

En politique : L'opposition entre "société ouverte" et "société fermée" est un cadre d'analyse toujours utilisé pour comprendre les régimes autoritaires et défendre la démocratie libérale. Des figures comme George Soros se réclament explicitement de Popper pour fonder leurs actions.

 

Le Refus de la "Question de Platon" ...

Popper rejette la question fondamentale de la philosophie traditionnelle : "Qu'est-ce que la vérité ?" (Qu'est-ce que le savoir ?). Pour lui, cette question essentialiste est stérile. La bonne question est : "Comment pouvons-nous progresser vers la vérité ?". Il se concentre sur la croissance de la connaissance.

L'idée que notre savoir est faillible (fallibilisme) et que le progrès passe par la critique est largement acceptée. L'importance de l'autocritique dans les institutions scientifiques, politiques et même personnelles est un héritage poppérien.


Karl Popper (1902-1994) - Né à Vienne, Popper étudie la philosophie dans sa ville natale avant d'enseigner pendant six années. C'est au cours de cette période qu'il publie la "Logique de la découverte scientifique"  qui fait de lui un des plus célèbres philosophe des sciences. En 1937, il émigre en Nouvelle-Zélande, où il vit jusqu'à la fin de la seconde Guerre mondiale et rédige son étude sur le totalitarisme, "La Société ouverte et ses ennemis". Il s'installe en Grande-Bretagne en 1946 pour enseigner, d'abord à la London School of Economics, puis à l'université de Londres. 


Popper, "Logique de la découverte scientifique" (Logik der Forschung, 1934)

Jusque-là, il était dit, tant par le sens commun que par le discours savant qu'une bonne théorie scientifique est une théorie dont on peut prouver qu'elle est vraie. Pour Karl Popper, c'est quasiment l'inverse, ce qui fait qu'une théorie est effectivement scientifique c'est le fait qu'elle puisse être réfutée, c'est-à-dire qu'il existe une possibilité qu'une expérience puisse montrer qu'elle est fausse.

La science repose sur l'expérience et sur l'expérimentation. Pour la pratiquer, il faut observer les "régularités" de la nature, dira David Hume qui en 1648 aborde la méthode inductive.

Pour comprendre comment la science fonctionne, il faut comment l'expérience mène à la connaissance. Or la connaissance scientifique procède par induction : on part d'observations, on en tire un principe général, mais ces principes ne peuvent pas être en fait prouvés mais seulement réfutés.

Dans la mesure où un énoncé scientique "parle" de la réalité, - la méthode scientifique est pour Popper la méthode grâce à laquelle la science découvre des choses -, cet énoncé doit être réfutable. 

 

Hume a formulé le premier le "problème de l'induction" : l'avenir ne peut être prédit avec certitude. Le raisonnement déductif joue un rôle très important dans la science, menant la réflexion du général au particulier, mais ne peut rien dire en lui-même sur le monde. Il ne peut énoncer que "si il y a ceci, alors il y a cela", des prémisses conduisent à une conclusion, et l'on sait que ces raisonnements déductifs finissent le plus souvent par se formaliser en formules. On pourrait, ajoute Popper, décrire la science  comme l'art de la simplification exagérée et systématique. Les raisonnements ainsi conduits sont valides puisque leur conclusion découle nécéssairement de leurs prémisses. Mais le fait qu'un raisonnement soit valide n'implique pas nécessairement que sa conclusion soit vraie, et c'est la prémisse qui, d'un point de vue empirique fait problème, et c'est bien l'induction qui sert à établir les prémisses.

Ainsi, conclut Popper, on ne peut prouver qu'une théorie est vraie. Et plus encore, une théorie n'est scientifique que dans la mesure où elle inclut la possibilité d'être mise en défaut par l'expérience. Une théorie réfutable est une théorie qui admet la possibilité d'être réfutée par une observation. Toute solution à un problème crée de nouveaux problèmes en attente de solutions..

 

 

Publiée en 1934 (datée 1935, Logik der Forschung) puis 1959 (en anglais, The Logic of Scientific Discovery), "la logique de la connaissance" a pour tâche de fournir l'analyse logique de la méthode des sciences empiriques. Popper, contre le positivisme du Cercle de Vienne, réfute la conception inductiviste et vérificationniste qui suppose que la connaissance part de l'observation de répétitions dans la nature, que les théories sont progressivement vérifiables par les observations, et que les lois acquièrent par addition une généralité de plus en plus grande.

Popper montre d`abord qu'un principe d'induction est superflu et mène à des incohérences

logiques, ensuite que la reformulation de l`induction en termes d`une logique des probabilités subit le même échec. À l`opposé, la théorie popperienne sera de type "hypothético-déductif ". La connaissance commence toujours par les problèmes et la formulation d`hypothèses théoriques. De ces hypothèses, formulées en des énoncés universels, on déduit des énoncés singuliers que l`on confronte ensuite à des énoncés d'observation ou d`expérience. Si ces derniers n`entrent pas en contradiction avec les énoncés hypothétiques, la théorie est dite "corroborée" jusqu'au prochain test. En cas de contradiction, la théorie est "falsifiée". 

Du point de vue méthodologique, le progrès scientifique réside dans l'effort rigoureux pour falsifier les théories en les soumettant à des tests de plus en plus sévères. On en tire les conséquences suivantes...

La logique de la connaissance porte sur les méthodes de test et de comparaison des théories, et non sur le processus de découverte, la production de nouvelles idées comportant nécessairement un élément irrationnel d`inspiration : la théorie de Popper est un anti-psychologisme. 

La démarcation entre science et métaphysique est repensée. Popper critique le positivisme logique dans sa volonté d'éliminer les énoncés métaphysiques comme "dépourvus de sens" car "non vérifiables".

Est "scientifique" pour lui, une théorie "falsifiable". Les énoncés métaphysiques sont dotés de sens puisque syntaxiquement bien formés, mais ils ne peuvent être réfutés bien qu`on doive les passer au crible de l'argumentation rationnelle. lls jouent même un rôle considérable tant dans le processus de découverte qu`en épistémologie. Quant aux "énoncés d`observation" ou "de base", ils sont faillibles tout comme les théories qu`ils ont pour fonction éventuelle de contredire et sont "chargés" théoriquement : nous n'observons le monde qu`à travers nos théories. Leur admission repose sur des conventions au sein de la communauté scientifique. Les "règles du jeu" de la science sont elles aussi conventionnelles. 

 

Popper examine ensuite la tâche de la science. Elle est explicative. Nous expliquons un événement quand nous le déduisons de lois universelles et de certaines "conditions initiales". Ceci ne justifie pas le recours au vieux "principe de causalité". La relation d'explication causale pose en effet une nécessité logique. et non pas naturelle. Elle fait intervenir entre "cause" et "effet" la médiation d`une loi. Les explications doivent être testables et riches en contenu : la science nous apprend quelque chose en expliquant le connu par l`inconnu. Ses théories sont des "filets destinés à capturer le monde", mais sans jamais fournir d`explication ultime.

Comment alors choisir entre théories concurrentes? Une théorie tire sa valeur de sa richesse de contenu qui la rend plus falsifiable. D`où l'élaboration de degrés de falsifiabilité correspondant à nos notions de précision, d`universalité et de simplicité. La commensurabilité des théories est donc solidaire du lien établi entre formalisation, expérience et rigueur critique. 

 

Ces thèses dessinent la perspective d`une science en "révolution permanente" mais ancrée dans une "tradition critique". Les derniers paragraphes laissent ouverte la question de savoir si l`on peut décrire ce progrès en termes de vérité. Popper, qui reformulera plus tard une conception de la vérité issue d'Alfred Tarski, juge ici cette perspective superflue puisque le progrès de la connaissance consiste en une élimination indéfinie de I`erreur ...


Popper, "The Poverty of Historicism" (Misère de l'historicisme, 1945)

L'ouvrage de Popper vise le refus du réformisme au nom de la foi en un destin de l`histoire humaine. La critique des nostalgies réactionnaires se double ici d`une critique des espoirs révolutionnaires, construite autour de deux types d`arguments historicistes. 

Le premier, "antinaturaliste", repose sur l`idée qu'on ne peut appliquer les méthodes des sciences physiques en sciences sociales. Puisqu`il n'y a pas d'invariants dans l`histoire humaine, on ne peut trouver de loi valable pour toutes les époques. La complexité de la société interdit d'isoler des facteurs d'expérimentation. Les expériences ne pourraient être répétées et, l`observateur appartenant au monde de l`objet observé, il n`est pas neutre et modifie l`objet. ll se déduirait de tout cela une méthode originale, "intuitive" et "totaliste". 

Le second type de thèses est "pronaturaliste". On peut découvrir les "forces" à l'œuvre dans le changement social et formuler des "lois d'évolution" du système, des lois "dynamiques" de l`histoire. 

Popper contre-argumenté ainsi : la science vise à fournir des prédictions conditionnelles mais la société n`étant pas un système clos, on ne peut en tirer des prophéties à long terme. La société humaine est un processus unique, donc il ne peut y en avoir de loi. On peut décrire des tendances relatives à des conditions particulières mais celles-ci ne peuvent servir de base à des prédictions. Toute prophétie produit un "effet OEdipe" en suscitant des réactions sur l`événement prédit, mais on a tort d`en tirer que la sociologie est condamnée à l`imprécision. Elle peut, comme la physique, faire des prédictions conditionnelles. La méthode expérimentale est applicable en sciences sociales : elle ne suppose ni comportement immuable de la nature ni identité parfaite des expériences.

Une procédure fragmentaire doit tenter d`obtenir des lois excluant certains événements. sans confondre modèle théorique et réalité. La distinction entre sciences théoriques et historiques vaut aussi bien pour les sciences de la nature. sans préjudice pour l`explication causale. Les sciences sociales ont pour but la recherche des conséquences non intentionnelles d`actions sociales intentionnelles. 

Dialogue avec Marx, la critique de l`historicisme en éclairera la lecture dans "La Société ouverte". Popper admire certes son attitude critique et ses motivations morales. Mais Marx refoule l'engagement moral et l'historicisme affecte ses théories économiques, dont certaines sont scientifiques (falsifiables). Surtout. Marx dénie l'autonomie du politique et ne peut penser le rôle des institutions et l`équilibre des pouvoirs dans une société démocratique.  


"La Société ouverte et ses ennemis" (1945, The open Society and its Ennemies)

Popper défend le libéralisme social face à la menace de l'autoritarisme et du totalitarisme, des idées politiques influencées par son expérience : en 1937, craignant la montée du nazisme, Popper quitte l'Autriuche où il était professeur et prit un poste de maître de conférences au Canterbury University College en Nouvelle-Zélande. A la fin de la guerre, en 1949, il rejoignit la London School of Economics..

Karl Popper voit la clef de l`histoire sociale dans l'opposition "société close" / "société ouverte". La société close identifie nature et convention, refuse l`esprit critique, le changement, et nie l`individu. La société ouverte, issue des Grecs. est "laïque", sépare nature et convention, favorise l`esprit critique, la connaissance, le progres et l`indívídualisme. Plus conflictuelle et moins protectrice, elle suscite une tentation totalitaire de retour à la société close. Les "ennemis" de la société ouverte sont Platon, Hegel et Marx,

que Popper (mal)traite sans ménagement. Pour Platon le changement est corruption; d'où l'utopie d`un Etat hiérarchisé, autoritaire et harmonieux maintenant sa stabilité par l'endoctrinement collevtiviste de la classe dirigeante. Le juste étant savoir de la nature des choses, le pouvoir échoit au philosophe. Rêve morbide de la société ouverte, le retour à la société close s`édifie sur le savoir qu`elle produit. Quant à Hegel, son originalité tient à l`erreur de penser que la contradiction est d`elle-même féconde et que la dialectique diffère de l`usage argumentatif du langage. Le résultat est ruineux car d`une contradiction peut se déduire n`importe quoi. Or, le progrès repose sur l`élimination de nos conjectures erronées. Hegel nie ce caractère conjectural de nos théories en édifiant un système "totalisant" irréfutable et une théorie politico-historique où Popper voit la source du nationalisme fasciste. 


 "Conjectures and Refutations: The Growth of Scientific Knowledge"  (1963) 

C'est largement grâce à ce livre que Popper est devenu une figure majeure de la philosophie du XXe siècle, bien au-delà du cercle des spécialistes. Sa clarté en a fait une introduction standard à la philosophie des sciences pour des générations d'étudiants.

L'ouvrage a cristallisé la position "falsificationniste" face au positivisme logique déclinant. Il a servi de cible principale pour les critiques ultérieures, notamment celles de Thomas Kuhn, Paul Feyerabend et des partisans des approches holistes (Quine-Duhem). Le débat entre "falsificationnisme naïf" (qu'on attribuait à Popper) et "falsificationnisme sophistiqué" (développé par son élève Imre Lakatos) a structuré le champ pendant des décennies.

"Conjectures and Refutations" n'est pas un livre entièrement nouveau, mais un recueil d'essais et de conférences qui élargit, défend et applique la philosophie que Popper avait initialement exposée dans son œuvre majeure, "Logik der Forschung" (1934). Le titre résume à lui seul la thèse centrale de l'ouvrage : la croissance de la connaissance scientifique (et de toute connaissance en général) ne procède pas par accumulation d'observations, mais par un processus dynamique et critique ...

- Conjectures (Les Conjectures) : Nous commençons toujours par des problèmes. Pour les résoudre, nous proposons des théories audacieuses, des hypothèses spéculatives – des "conjectures". Ces théories ne sont pas des déductions logiques à partir des faits ; elles sont le fruit de l'imagination et de l'intuition.

- Refutations (Les Réfutations) : Nous soumettons ensuite ces conjectures à des tests empiriques sévères et à la critique rationnelle la plus intense. Le but n'est pas de les vérifier, mais de tout faire pour les falsifier (les réfuter). Une théorie qui résiste à ces tentatives de réfutation est provisoirement acceptée, mais jamais définitivement prouvée.

 

Les idées forces développées dans l'ouvrage :

- Le rejet de l'induction : Popper affirme qu'il n'existe pas de "logique inductive". Nous ne généralisons pas à partir de nombreuses observations ; nous avançons plutôt par conjectures que nous testons.

- Le critère de démarcation : Ce qui distingue la science (comme la théorie d'Einstein) de la non-science (comme la psychanalyse freudienne ou le marxisme) est la falsifiabilité. Une théorie est scientifique si on peut précisément définir quelles observations empiriques la contrediraient.

- La vérité comme régulateur : Popper introduit plus clairement l'idée de vérisimilitude ("verisimilitude"), ou "ressemblance à la vérité". Même si nous ne pouvons jamais être certains d'avoir atteint la vérité, nous pouvons nous en rapprocher en éliminant les erreurs.

- La société ouverte : Popper étend sa méthode critique au domaine politique. Une "société ouverte" est celle qui permet et encourage la critique des institutions et des gouvernants, à l'image de la science qui progresse en critiquant ses théories. Il s'oppose ainsi aux sociétés "closes" et aux idéologies totalitaires qui prétendent détenir la vérité historique absolue.

Alors que Logik der Forschung se concentrait sur la logique de la science, Conjectures and Refutations étend explicitement la méthode conjecturale et critique à d'autres domaines : l'épistémologie générale, la philosophie politique et la métaphysique. Le célèbre essai "Back to the Presocratics" montre que l'attitude critique remonte à la philosophie grecque antique.

 

L'impact de "Conjectures and Refutations" a été considérable et durable :

- La notion de falsifiabilité a influencé des économistes (comme ceux de l'école autrichienne) et des sociologues qui cherchaient à donner une base méthodologique plus rigoureuse à leurs disciplines.

- Sa défense de la société ouverte, du rationalisme critique et du "piecemeal social engineering" (ingénierie sociale parcellaire) par opposition aux utopies planifiées, a eu une grande influence sur les penseurs libéraux et les réformateurs démocratiques.

- Aujourd'hui, même si peu de philosophes des sciences adhèrent au falsificationnisme dans sa forme pure, les problèmes que Popper a soulevés – la démarcation, la croissance des connaissances, le rôle de la critique – restent centraux. Son insistance sur la faillibilité de toute connaissance et sur l'importance de la liberté de critiquer est plus que jamais d'actualité dans les débats sur la science et la société.


En 1962, la publication de "Structure" de Thomas Kuhn « révolutionna » la manière dont on faisait des études philosophiques et historiques sur les sciences, introduisant des notions à la fois ineffaçables et controversées, telles que les paradigmes, les révolutions scientifiques et l’incommensurabilité, et le livre fut vendu plus de 1,4 million d’exemplaires ...

 

Le progrès scientifique par "changement de paradigme", une intuition désormais acquise que reprennent tous les grands novateurs pour tenter d'expliciter à leur tour intuitions et démarches vis-à-vis d'une communauté intellectuelle parfois rétive souvent circonspecte. Les idées de Thomas Kuhn ont influencé non seulement la philosophie des sciences, mais aussi des domaines tels que la sociologie, l'histoire, et même les sciences humaines en général. Ses concepts ont été à la base de nouvelles perspectives sur le changement des idées et sur le progrès dans les disciplines...

La science "normale" n'aspire pas à des nouveautés. Thomas Kuhn a contesté les idées alors dominantes sur le fonctionnement des sciences physiques et a transformé notre compréhension du cadre philosophique de la pratique scientifique. Non seulement la science ne progresse pas toujours de manière linéaire et graduelle, non seulement les progrès les plus significatifs de la science prennent la forme de "révolutions" ou "modifications de paradigmes", - au XXe siècle, la physique newtonienne a été remplacée par les théories de la relativité d'Einstein, qui, elles-mêmes, seront un jour remplacées -, mais la pensée scientifique qui semble progresser dans une direction particulière, aurait sans doute pu emprunter bien d'autres chemins : en fait, le véritable chemin de ses "révolutions" est celui qui permet de résoudre les problèmes les plus importants de son temps. 

Une telle conception ne permet pas toutefois d'arbitrer les prétentions respectives à la vérité de tel ou tel paradigme lorsque, comme dans l'interprétation des phénomènes de la physique quantique du monde subatomique où s'affrontent des paradigmes rivaux ...

 

Feyerabend va, quant à lui, au cours de ses discussions avec un élève de Karl Popper,  Imre Lakatos (1922-1974, "Preuves et Réfutations, 1984), préconiser ce qu'il appelle l' "anarchisme épistémologique" et contribuer aux théories des neurophilosophes américains Paul et Patricia Churchland. Le problème n'est donc plus de savoir pourquoi et comment la « science » change, mais comment elle reste unie. "Les philosophes, en particulier les philosophes de la biologie, soupçonnent depuis un certain temps qu'il n'existe pas une entité « science » avec des principes clairement définis, mais que la science contient une grande variété d'approches (théoriques de haut niveau, phénoménologiques, expérimentales) et que même une science particulière comme la physique n'est qu'une collection dispersée de sujets..."

 

Si l'on voulait résumer d'un mot les débats épistémologiques entre Kuhn et Feyerabend, on retiendrait pour le premier le terme de "paradigme" (sa théorie des révolutions scientifiques, centrée sur les changements de paradigmes qui transforment les cadres de pensée), pour le second, le terme d' "anarchisme" (pour sa critique radicale de la méthode scientifique unique et sa défense du pluralisme méthodologique) : nous pourrions leur adjoindre Ian Hacking, pour sa notion de "réalisme" (son réalisme expérimental, axé sur l'existence concrète des entités manipulées en laboratoire). Hacking est en effet célèbre pour sa défense du réalisme scientifique, surtout en lien avec le concept de réalisme expérimental : si certaines entités scientifiques peuvent être manipulées de façon prédictive dans les expériences, alors il est justifié de les considérer comme réelles. Contrairement au réalisme théorique, qui est plus spéculatif, son réalisme expérimental met l'accent sur les pratiques scientifiques concrètes et la manipulation des phénomènes pour valider leur existence...


Thomas Kuhn (1922-1996), "The Structure of scientific Revolutions" (1962) 

Thomas Kuhn commence sa carrière dans les sciences physiques, obtenant son doctorat en physique à l'université Harvard en 1949. Peu à peu, il s’intéresse à l'histoire des sciences, ce qui l’amène à adopter une perspective critique sur les schémas traditionnels d’accumulation des connaissances scientifiques. Sa pensée se déploie en partie en opposition à une vision cumulative et linéaire du progrès scientifique, alors dominante. Il introduit alors l'idée de "changement de paradigme" en science : pour lui, le progrès scientifique n'est pas graduel mais procède par sauts à travers des changement de paradigmes qui conduisent à l'élaboration de nouveaux cadres théoriques. Un "paradigme" est une vision du monde présupposée par une théorie scientifique. 

- Paradigme (Paradigm) : Kuhn introduit le concept de "paradigme" pour décrire les cadres théoriques, méthodes et standards partagés par une communauté scientifique donnée. Un paradigme guide les recherches, en définissant les questions légitimes et les méthodologies acceptables.

- Science normale et science révolutionnaire (Normal Science and Revolutionary Science) : Pour Kuhn, la "science normale" désigne la période durant laquelle les scientifiques travaillent à l'intérieur du paradigme existant. Ils explorent des solutions à des "puzzles" plutôt qu'à de nouvelles découvertes radicales. La "science révolutionnaire" apparaît lorsque des anomalies (des observations inexplicables par le paradigme existant) s’accumulent et mènent à une crise. C'est alors qu'une nouvelle théorie, ou un nouveau paradigme, peut remplacer l'ancien, entraînant une "révolution scientifique".

- Incommensurabilité (Incommensurability) : Selon Kuhn, deux paradigmes successifs sont souvent "incommensurables" - ils sont si différents dans leurs concepts et méthodes qu’ils ne peuvent pas être comparés directement ou traduits l'un dans l'autre.

En montrant que la Terre gravite autour du Soleil, Nicolas Copernic (1543, De Revolutionibus orbium caelestium libri sex) a opéré une révolution dans la pensée scientifique qui conduisit à abandonner la croyance d'une planète Terre au centre de l'Univers. D'après Kuhn, la science connaît des périodes de "science normale", - au cours de laquelle les scientifiques travaillent à l'intérieur d'un cadre théorique, ou "paradigme", accumulant des résultats qui ne remettent pas en question les bases de ce cadre -, et des périodes de "crise". Les investigations scientifiques voient surgir des résultats anormaux ou irréguliers, mais comme la science n'aspire pas, par définition, nous dit Kuhn, à la nouveauté, ces faits sont considérés le plus souvent comme des erreurs. Puis ces résultats anormaux peuvent s'accumuler jusqu'à ce que l'on atteigne une situation de crise. Sous la pression d'un nombre croissant de difficultés et d'énigmes non résolues, le paradigme existant ne peut être maintenu. La transformation interviendra lorsque la communauté scientifique adhèrera aux nouvelles théories, mettant fin à la crise et retournant au cheminement de la science normale, - la notion de "communauté scientifique joue donc ici un rôle moteur. C'est ainsi que les progrès les plus significatifs de la science prennent la forme de "révolutions", ou plus exactement de "modifications de paradigmes". 

 

"History, if viewed as a repository for more than anecdote or chronology, could produce a decisive transformation in the image of science by which we are now possessed. That image has previously been drawn, even by scientists themselves, mainly from the study of finished scientific achievements as these are recorded in the classics and, more recently, in the textbooks from which each new scientific generation learns to practice its trade. Inevitably, however, the aim of such books is persuasive and pedagogic; a concept of science drawn from them is no more likely to fit the enterprise that produced them than an image of a national culture drawn from a tourist brochure or a language text. This essay attempts to show that we have been misled by them in fundamental ways. Its aim is a sketch of the quite different concept of science that can emerge from the historical record of the research activity itself.

 

Even from history, however, that new concept will not be forthcoming if historical data continue to be sought and scrutinized mainly to answer questions posed by the unhistorical stereotype drawn from science texts. Those texts have, for example, often seemed to imply that the content of science is uniquely exemplified by the observations, laws, and theories described in their pages. Almost as regularly, the same books have been read as saying that scientific methods are simply the ones illustrated by the manipulative techniques used in gathering textbook data, together with the logical operations employed when relating those data to the textbook’s theoretical generalizations. The result has been a concept of science with profound implications about its nature and development.

 

If science is the constellation of facts, theories, and methods collected in current texts, then scientists are the men who, successfully or not, have striven to contribute one or another element to that particular constellation. Scientific development becomes the piecemeal process by which these items have been added, singly and in combination, to the ever growing stockpile that constitutes scientific technique and knowledge. And history of science becomes the discipline that chronicles both these successive increments and the obstacles that have inhibited their accumulation.

Concerned with scientific development, the historian then appears to have two main tasks. On the one hand, he must determine by what man and at what point in time each contemporary scientific fact, law, and theory was discovered or invented. On the other, he must describe and explain the congeries of error, myth, and superstition that have inhibited the more rapid accumulation of the constituents of the modern science text. Much research has been directed to these ends, and some still is...."

 

"The Structure of scientific Revolutions" est un ouvrage majeur, incontournable, qu'on ne lit plus il est vrai, se contententant de répéter ce que l'on noue en dit. Publié en 1962, le livre de Kuhn marque une rupture par rapport aux travaux qui caractérisaient jusqu'alors la philosophie empiriste et néo-positiviste des sciences. Et si Kuhn, parmi les noms qu'il cite, mentionne celui de Quine dont la principale contribution fut précisément de miner en profondeur les dogmes qui en constituaient l'essentiel, ce n'est guère pour nous étonner. Les questions qui commandent l'essai de Kuhn procèdent, certes, davantage d'une problématique assez proche de celle d'Alexandre Koyré, l'incomparable historien de l'unicité de la pensée philosophique et de la pensée scientifique, que d'une influence spécifiquement américaine. Pour Kuhn, il s'agit de s'interroger, tout en affirmant le rôle de l`histoire dans l'image de la science, sur les conditions qui voient émerger, pour un temps, les "découvertes scientifiques universellement reconnues" à partir desquelles la communauté des chercheurs pose les problèmes types et s'attache aux solutions qui mobilisent leur énergie. 

Les ouvrages scientifiques ordinaires ne donnent généralement qu`une très faible idée de ces conditions, il est vrai que peu de lecteurs s'intéressent réellement à ses questions. Les conceptions stéréotypées et anhistoriques de la science que l'on y rencontre sont dépassées par la nature imprévisible et irréductible de son développement. 

En étudiant divers moments de l'histoire des connaissances, comme ceux qui voient le jour avec les lois de l`optique, la découverte de l`électricité ou la dynamique relativiste, Kuhn nous montre toute la difficulté qu'il y a à distinguer des frontières ou des hiérarchies dans la science en train de se faire. 

Mais il s`attache surtout à ce qu'il appelle ailleurs la tension essentielle de la tradition (c'est-à-dire la science constituée) et de l'innovation. C`est à cette tension qu`il associe la distinction de la "science normale" et de la science révolutionnaire. Et les analyses qu'iI consacre à la première sont d'une importance au moins aussi grande que celles du facteur révolutionnaire comme tel.

La "science normale" résiste à l'innovation, c'est-à-dire à la naissance de nouveaux paradigmes. Ce n'est qu`à partir du moment où, dans un domaine donné, les anomalies se multiplient, que les investigations donnent naissance à de nouvelles convictions, à de nouvelles découvertes, et qu'apparaissent de nouveaux paradigmes qui remodèlent l'horizon de la science normale. 

Cette alternance est l'objet d'un processus de reconstruction et de réévaluation des faits antérieurs; elle mobilise les énergies et dépasse amplement les possibilités d'un seul individu. Des moments critiques comme ceux que la science a connus avec Copernic, Newton, Lavoisier ou Einstein en sont une expression. 

Cette mise à nu de la science débouche, pour Kuhn. sur la disparition de diverses croyances rendues obsolètes. Les paradigmes sont incommensurables, selon Kuhn, et l'idée d'une méthode ou d`un type d'observations qui détermineraient exclusivement ce qu'est la science ne peut recevoir un sens. 

L`épistémologie historique de Kuhn semble déboucher sur un relativisme que ses adversaires lui ont sévèrement reproché : s’il n’existe pas de critère universel permettant de comparer objectivement deux paradigmes, comment affirmer qu’un paradigme est "meilleur" qu’un autre ? 

Dans la deuxième édition de son livre, en 1970, Kuhn répondra aux objections qui lui ont été adressées. (Trad. Flammarion. 1983).


"The Structure of Scientific Revolutions" de Thomas Kuhn est structuré de manière à conduire progressivement le lecteur à comprendre l'idée centrale de la science comme un processus discontinu et révolutionnaire, et l'ouvrage montre ainsi comment les révolutions scientifiques se produisent par étapes et en réponse à des crises paradigmatiques, aboutissant à des changements radicaux dans la compréhension scientifique ...

 

... "Here is the sequence: (1) normal science (§§II–IV); (2) puzzle-solving (§IV); (3) paradigm (§V), - a word which, when he used it, was rather uncommon, but which after Kuhn has become banal -; (4) anomaly (§VI); (5) crisis (§§VII–VIII); and (6) revolution (§IX), establishing a new paradigm.... That is the structure of scientific revolutions: normal science with a paradigm and a dedication to solving puzzles; followed by serious anomalies, which lead to a crisis; and finally resolution of the crisis by a new paradigm. Another famous word does not occur in the section titles: "incommensurability". This is the idea that, in the course of a revolution and paradigm shift, the new ideas and assertions cannot be strictly compared to the old ones. Even if the same words are in use, their very meaning has changed. That in turn led to the idea that a new theory was not chosen to replace an old one, because it was true but more because of a change in world view (§X). The book ends with the disconcerting thought that progress in science is not a simple line leading to the truth. It is more progress away from less adequate conceptions of, and interactions with, the world (§XIII).The book ends with the disconcerting thought that progress in science is not a simple line leading to the truth. It is more progress away from less adequate conceptions of, and interactions with, the world (§XIII)".. (Ian Hacking). 

Et si l'histoire n'est peut-être pas comme cela, Kuhn a su trouver une structure simple, une image de la science que tout lecteur peut saisir, et que tout historien des sciences peut dans son domaine domaine d’expertise tester et vérifier ...

 

1. Introduction, la notion de "révolution scientifique"

Kuhn introduit le thème général du livre et présente la question centrale : comment se produit le changement scientifique ? Il y explique que l’évolution des sciences n'est pas un processus purement cumulatif et introduit pour la première fois la notion de « révolution scientifique », entendue comme un processus de transformation radicale dans les sciences, marquant un changement de paradigme, c'est-à-dire un basculement d'un cadre conceptuel dominant à un autre. Selon Kuhn, une révolution scientifique survient lorsque le paradigme en place, ou ensemble de théories, de méthodes, et de présupposés partagés par une communauté scientifique, devient incapable de résoudre les "anomalies" ou les problèmes inattendus qui surgissent dans son cadre explicatif.

Les principales étapes de la dynamique de la révolution scientifique selon Kuhn sont les suivantes : 

1) La science normale : Dans une période de science "normale", les scientifiques travaillent à résoudre des "énigmes" à l’intérieur d’un paradigme établi. Le paradigme fournit des outils, des méthodes et des hypothèses communes, permettant aux scientifiques de progresser de manière cumulative.

2) Les anomalies : Au fil du temps, des anomalies – des observations ou des résultats expérimentaux que le paradigme ne peut pas expliquer – commencent à émerger. Au départ, ces anomalies sont souvent ignorées ou interprétées comme des erreurs expérimentales.

3) La crise : Lorsque les anomalies deviennent trop nombreuses et significatives, elles mènent à une crise du paradigme en place. Les scientifiques remettent alors en question les fondements mêmes du paradigme dominant.

4) La révolution : Si un nouveau paradigme émerge, capable de résoudre ces anomalies et d'offrir une meilleure explication des phénomènes, il peut commencer à supplanter l'ancien. Cette adoption d’un nouveau paradigme représente une "révolution scientifique". Ce changement est souvent radical, car le nouveau paradigme redéfinit les questions de recherche, les méthodes acceptables et la compréhension de concepts fondamentaux.

5) Le changement de paradigme : La révolution est achevée lorsque le nouveau paradigme est accepté par la majorité de la communauté scientifique, devenant alors la nouvelle "science normale". Cette adoption n’est pas toujours immédiate et implique souvent une période de résistance, car les scientifiques qui ont longtemps travaillé dans l’ancien paradigme peuvent avoir du mal à accepter le nouveau.

 

Parmi les quelques exemples de révolutions scientifiques, Kuhn cite,

- La transition de la physique aristotélicienne à la physique de Newton.

- La révolution copernicienne en astronomie, qui a remplacé le modèle géocentrique par le modèle héliocentrique.

- La révolution quantique au début du XXe siècle, remettant en cause la physique classique de Newton dans le domaine des particules subatomiques.

 

L’un des aspects fondamentaux de la révolution scientifique pour Kuhn est que le changement de paradigme modifie aussi profondément la façon dont la communauté scientifique perçoit le monde et définit la vérité scientifique. Chaque paradigme fonctionne avec ses propres critères de validation, ses propres hypothèses et ses propres méthodes, rendant le passage d’un paradigme à un autre un processus souvent conflictuel et non cumulatif.

 

2. The Route to Normal Science

Ce chapitre explique comment une discipline scientifique s'établit autour d'un paradigme dominant. Il décrit la manière dont les sciences passent par une phase de "pré-science", avec différentes écoles de pensée en compétition, jusqu'à l'émergence d'un paradigme qui établit une base commune pour les recherches ultérieures.

 

3. The Nature of Normal Science

Kuhn développe le concept de "science normale", qu'il définit comme une période où les scientifiques travaillent à l'intérieur du paradigme dominant pour résoudre des "puzzles" scientifiques. Ce processus se concentre sur l'affinement et la clarification des connaissances dans les limites du paradigme. 

 

4. Normal Science as Puzzle-Solving

Ce chapitre décrit en détail le travail des scientifiques dans la "science normale" comme une activité de résolution d'énigmes (puzzle-solving). Kuhn explique comment la science normale produit des connaissances en approfondissant les cadres théoriques existants.

La caractérisation de la science normale comme un moyen de résoudre des énigmes suggère que Kuhn ne pensait pas que la science dite normale était d'une grande importance. Au contraire, il pensait que l’activité scientifique était extrêmement importante et que la plupart de ces activités étaient des sciences normales. De nos jours, même les scientifiques sceptiques à l’égard des révolutions de Kuhn ont un grand respect pour son récit de la science normale...

 

Une remarque - Normal Science and Puzzle-Solving (§§ II–IV) - "Kuhn’s thoughts were really quite shocking. Normal science is, he taught, just working away at a few puzzles that are left open in a current field of knowledge. Puzzle-solving makes us think of crossword puzzles, jigsaw puzzles, and sudoko, pleasant ways to keep busy when one is not up to useful work. Is normal science like that?", nous rappelle Ian Hacking dans son Introduction. "Les réflexions de Kuhn étaient vraiment choquantes. Selon lui, la science normale consiste à résoudre quelques énigmes laissées en suspens dans un champ de connaissances donné. La résolution d'énigmes nous fait penser aux mots croisés, aux puzzles et au sudoko, des moyens agréables de s'occuper lorsque l'on n'est pas en mesure d'effectuer un travail utile. Est-ce le cas de la science normale ?"

- "A lot of scientific readers were a bit shocked, but then had to admit that is how it is in much of their daily work. Research problems do not aim to produce real novelty. A single sentence of page 35 sums up Kuhn’s doctrine: “The most striking feature of the normal research problems we have just encountered is how little they aim to produce major novelties, conceptual or phenomenal.” If you look at any research journal, he wrote, you will find three types of problems addressed: (1) determination of significant facts, (2) matching of facts with theory, and (3) articulation of theory."

"Beaucoup de lecteurs scientifiques ont été un peu choqués, mais ont dû admettre qu'il en était ainsi dans une grande partie de leur travail quotidien. Les problèmes de recherche ne visent pas à produire une véritable nouveauté. Une seule phrase de la page 35 (de l'édition étudiée) résume la doctrine de Kuhn : « La caractéristique la plus frappante des problèmes de recherche normaux que nous venons de rencontrer est qu'ils ne visent pas à produire de grandes nouveautés, conceptuelles ou phénoménales. Si vous consultez n'importe quel journal de recherche, écrit-il, vous trouverez trois types de problèmes abordés : (1) la détermination des faits significatifs, (2) la correspondance des faits avec la théorie, et (3) l'articulation de la théorie." 

- "To expand slightly:

1. Theory leaves certain quantities or phenomena inadequately described and only qualitatively tells us what to expect. Measurement and other procedures determine the facts more precisely.

2. Known observations don’t quite tally with theory. What’s wrong? Tidy up the theory or show that the experimental data were defective.

3. The theory may have a solid mathematical formulation, but one is not yet able to comprehend its consequences. Kuhn gives the apt name of articulation to the process of bringing out what is implicit in the theory, often by mathematical analysis."

 

"Et pour développer légèrement :

1. La théorie ne décrit pas suffisamment certaines quantités ou certains phénomènes et ne nous indique que qualitativement ce à quoi nous devons nous attendre. Les mesures et autres procédures permettent de déterminer les faits avec plus de précision.

2. Les observations connues ne concordent pas tout à fait avec la théorie. Qu’est-ce qui peut bien poser problème? Mettez de l’ordre dans la théorie ou montrez que les données expérimentales étaient défectueuses.

3. La théorie peut avoir une formulation mathématique solide, mais on n’est pas encore en mesure de comprendre ses conséquences. Kuhn donne le nom approprié d’articulation au processus qui permet de faire ressortir ce qui est implicite dans la théorie, souvent par l’analyse mathématique."

 

- "Although many working scientists agreed that their work confirmed Kuhn’s rule, this still does not sound quite right. One reason Kuhn put things that way is that he (like Popper and many other predecessors) thought that the primary work of science was theoretical. He esteemed theory, and although he had a good sense of experimentation, presented it as of secondary importance. Since the 1980s there has been a substantial shift in emphasis, with historians, sociologists, and philosophers attending seriously to experimental science. As Peter Galison wrote, there are three parallel but largely independent traditions of research: theoretical, experimental, and instrumental.Each is essential to the other two, but they have a good deal of autonomy: Each has a life of its own. Immense experimental or instrumental novelty is simply missed in Kuhn’s theoretical stance, so normal science may have a great deal of novelty, just not theoretical. And for the general public, which wants technologies and cures, the novelties for which science is admired are usually not theoretical at all."

"Bien que de nombreux scientifiques aient reconnu que leurs travaux confirmaient la règle de Kuhn, cela ne semble pas tout à fait exact. Une des raisons pour lesquelles Kuhn a mis les choses de cette façon est qu’il (comme Popper et beaucoup d’autres prédécesseurs) pensait que le travail primaire de la science était théorique. Il estimait la théorie, et bien qu’il ait un bon sens de l’expérimentation, il la présentait comme étant d’une importance secondaire. Depuis les années 1980, on a assisté à un changement important de l’accent mis sur la science expérimentale, avec des historiens, des sociologues et des philosophes qui s’y sont sérieusement intéressés. Comme l’a écrit Peter Galison, il existe trois traditions de recherche parallèles mais largement indépendantes : théorique, expérimentale et instrumentale. La grande nouveauté expérimentale ou instrumentale est tout simplement manquée dans la position théorique de Kuhn, si bien que la science normale peut avoir beaucoup de nouveauté, mais pas seulement théorique. Et pour le grand public, qui veut des technologies et des remèdes, les nouveautés dont la science est admirée ne sont généralement pas du tout théoriques..."

 

5. The Priority of Paradigms

Kuhn aborde ici l'importance des paradigmes dans la conduite de la recherche scientifique. Il décrit comment un paradigme façonne les perceptions, les questions, et même la manière dont les résultats sont interprétés.

 

6. Anomaly and the Emergence of Scientific Discoveries

Ce chapitre explique comment les "anomalies" — des faits ou observations que le paradigme dominant ne peut expliquer — émergent dans le cadre de la science normale. Ces anomalies sont les premières indications de faiblesses dans le paradigme existant.

 

7. Crisis and the Response to Crisis

Kuhn examine ce qu'il appelle la "crise scientifique" : lorsque les anomalies s'accumulent et deviennent ingérables, elles créent une crise qui remet en cause le paradigme dominant. Cette crise ouvre la voie à des alternatives théoriques et au développement de nouveaux paradigmes.

 

8. The Nature and Necessity of Scientific Revolutions

Dans ce chapitre central, Kuhn explique la notion de "révolution scientifique". Il montre que le changement de paradigme est souvent radical et que les nouveaux paradigmes redéfinissent les fondements mêmes de la discipline, remettant en question les concepts et les méthodes de l'ancien paradigme.

 

9. The Invisibility of Revolutions

Kuhn explore pourquoi les révolutions scientifiques passent souvent inaperçues ou sont minimisées dans les récits historiques de la science. Il souligne que les manuels de science ont tendance à présenter l'évolution des théories de manière cumulative et linéaire, occultant les ruptures.

 

10. Revolutions as Changes of World View

Ce chapitre approfondit l'idée que les révolutions scientifiques impliquent un changement fondamental de "vision du monde" (worldview) pour les scientifiques. Un nouveau paradigme entraîne souvent une redéfinition des concepts clés, rendant le langage et les méthodes de l'ancien paradigme incommensurables avec ceux du nouveau.

 

11. The Resolution of Revolutions

Kuhn explique comment un paradigme finit par remplacer l'ancien et devenir le nouveau cadre dominant. Il décrit le processus par lequel une théorie innovante s’impose et devient acceptée par la communauté scientifique.

 

12. Progress Through Revolutions

Dans le dernier chapitre, Kuhn revient sur la notion de progrès scientifique et examine en quoi les révolutions, bien qu'elles soient des ruptures radicales, contribuent tout de même au progrès des sciences. Il aborde les critiques possibles à son modèle de révolution et clarifie que ce progrès n'est pas linéaire ni cumulatif, mais plutôt une série de "sauts" conceptuels.

 

XX - Postface

Dans les éditions ultérieures, Kuhn inclut une postface où il répond à certaines critiques et clarifie des idées, notamment celle de l'incommensurabilité, qui avait suscité beaucoup de débats ...


Bien que "La Structure des révolutions scientifiques" soit l'œuvre centrale de Kuhn, il a également écrit plusieurs autres textes importants qui développent et clarifient ses idées :

 

- "The Essential Tension: Selected Studies in Scientific Tradition and Change" (1977) : Dans cet ouvrage, Kuhn approfondit certaines de ses idées sur la nature de la recherche scientifique et sur les conflits qui existent entre les objectifs de la science normale et la possibilité de changements révolutionnaires. Le titre se réfère à cette "tension essentielle" entre la stabilité apportée par la science normale et la rupture provoquée par les révolutions scientifiques.

 

- "The Road Since Structure" (2000, posthume) : Ce recueil de textes, publié après sa mort, contient des essais et des conférences de Kuhn, ainsi que des réflexions tardives sur ses idées et leurs critiques.


La vision de Kuhn a sans doute provoqué un changement majeur dans la philosophie des sciences, mais elle n'a pas été acceptée sans réserves. De nombreux penseurs ont contesté ses idées, en particulier celles liées à la nature de la vérité scientifique, à l'objectivité, et à la continuité du progrès scientifique. Ces débats ont enrichi le champ de la philosophie des sciences, menant à une diversité d'approches et de perspectives sur la nature de la science et de son évolution. En somme, bien que Kuhn ait eu un impact considérable, ses concepts restent un point de départ incontournable à ce jour pour toutes discussions critiques et réflexions portant sur la science...


Imre Lakatos, "Proofs and Refutations: The Logic of Mathematical Discovery (1976), "The Methodology of Scientific Research Programmes (1978) 

Imre Lakatos (1922–1974) est un philosophe des sciences qui a quitté sa patrie d'origine, la Hongrie, en 1956, après l'échec de la révolution hongroise, et s'est installé au Royaume-Uni, où il a poursuivi des études de philosophie à l'Université de Cambridge, puis a enseigné à la London School of Economics (LSE), où il est devenu l'un des principaux philosophes des sciences de son temps. Il a marqué la philosophie des sciences en fournissant une méthode permettant d'étudier le progrès scientifique de manière dynamique et a inspiré de nombreux penseurs dans la recherche scientifique et dans les sciences sociales ...

Bien qu'influencé par Karl Popper et son falsificationnisme (la théorie selon laquelle une hypothèse scientifique doit être réfutable pour être scientifique), Lakatos a trouvé cette vision trop simpliste. Pour lui, les théories ne sont pas rejetées dès qu'elles sont contredites par des données empiriques, comme le proposait Popper. Au contraire, les scientifiques peuvent adopter des stratégies de "protection" de leur théorie, comme l'ajout d'hypothèses auxiliaires.

La principale divergence entre Lakatos et Kuhn réside dans leur vision de la rationalité scientifique : Kuhn voit les révolutions scientifiques comme des changements de paradigmes non cumulatifs et en partie subjectifs, tandis que Lakatos cherche à démontrer qu'il existe des critères objectifs et rationnels pour évaluer les théories au sein des programmes de recherche.

Dans "The Methodology of Scientific Research Programmes", Lakatos reproche à Kuhn de relativiser la rationalité scientifique.

 

En effet, pour Kuhn, la science progresse de manière non cumulative à travers des changements de paradigmes, ce qui implique que chaque paradigme impose ses propres critères de vérité et de méthode. Cette vision suggère que les choix entre paradigmes différents (par exemple, le passage du paradigme newtonien au paradigme einsteinien) ne reposent pas sur des critères objectifs, mais dépendent de la communauté scientifique et de son "adhésion" subjective au nouveau paradigme. Lakatos jugera cette vision trop radicale et proposera de remplacer le concept de paradigme par celui de "programme de recherche scientifique" (Scientific Research Programmes). Contrairement au paradigme kuhnien, qui est global et non révisable, un programme de recherche est composé de deux parties, un noyau dur ("hard core", des hypothèses fondamentales qui ne sont pas remises en question dans le cadre du programme) et une ceinture protectrice ("protective belt", un ensemble d'hypothèses auxiliaires qui peuvent être ajustées pour protéger le noyau dur des anomalies). Selon Lakatos, les programmes de recherche sont évalués de manière plus rationnelle que les paradigmes.  

 

C'est ainsi que Lakatos introduit sa propre méthodologie pour évaluer les théories scientifiques, cherchant à rendre compte à la fois du progrès scientifique et des révolutions dans les théories, tout en conservant une certaine continuité. Contrairement à Kuhn, il considère que la science est cumulative et qu'il est possible de comparer objectivement la valeur des différents programmes de recherche en fonction de leur capacité à faire progresser les connaissances. Ce faisant,  Lakatos maintient ainsi une certaine rationalité dans l'évaluation des théories, là où Kuhn suggère que les changements de paradigmes impliquent une "conversion" à un nouveau mode de pensée.

Lakatos reproche de même à Kuhn sa conception disjointe de l'évolution scientifique, qu'il voit comme trop simplifiée. Alors que Kuhn décrit les révolutions scientifiques comme des ruptures totales, Lakatos estime que les théories peuvent évoluer de manière plus subtile, en intégrant des parties des paradigmes précédents. Pour lui, l'histoire des sciences montre davantage de continuité que de rupture totale, et les programmes de recherche offrent un cadre où les scientifiques peuvent réviser leurs théories sans nécessairement changer tout le cadre conceptuel.

 

"For and Against Method: Including Lakatos’s Lectures on Scientific Method and the Lakatos-Feyerabend Correspondence", written by Imre Lakatos (1995)

Le travail qui a contribué à la notoriété de Paul Feyerabend, "Against Method", est issu de celui d’Imre Lakatos et "For and Against Method" s’ouvre par un dialogue imaginaire entre Lakatos et Feyerabend, que Matteo Motterlini a reconstruit, à partir de leurs travaux publiés, pour synthétiser leurs positions et arguments...


Karl Popper, "Conjectures and Refutations" (1963)

Karl Popper (1902–1994), philosophe des sciences autrichien-britannique, réputé pour sa théorie du falsificationnisme et ses contributions à la philosophie de la science, la politique et la méthodologie scientifique, a enseigné principalement au London School of Economics (LSE), au Royaume-Uni. Il exposera dans "La Logique de la découverte scientifique" (The Logic of Scientific Discovery, 1934) les bases de sa théorie du "falsificationnisme" (falsificationism) et y détaillera les critères qui distinguent les théories scientifiques des théories pseudo-scientifiques, soutenant l'importance de la falsifiabilité pour le progrès de la science. Mais c'est dans ses écrits et conférences ultérieures, comme dans "Conjectures and Refutations" (1963), que Popper aborde plus directement les idées de Kuhn, en s'opposant à la relativité des paradigmes et en défendant l'idée d’une rationalité universelle. Il y critique notamment l'idée que les scientifiques soient en quelque sorte prisonniers de leurs paradigmes, soulignant que l’essence même de la science est la quête perpétuelle de la vérité à travers la critique et la réfutation.

Popper, défenseur du falsificationnisme, pensait que la science progresse en testant des théories qui doivent être falsifiables, c’est-à-dire réfutables par l’expérience. Selon lui, la science est caractérisée par une méthode rationnelle et critique où les théories sont rejetées si elles échouent face aux données empiriques. La rationalité de la science repose sur ce processus de soumission constante des théories à des tests critiques. En revanche, Kuhn, dans "La Structure des révolutions scientifiques" (1962), décrit la science comme opérant dans un cadre de "science normale", où les scientifiques ne cherchent pas à falsifier le paradigme mais plutôt à résoudre des énigmes dans ses limites. Ce n’est qu’en période de crise, lorsque trop d’anomalies émergent, que le paradigme peut être remis en question. Ce changement de paradigme, ou "révolution scientifique", ne serait donc pas un acte purement rationnel, mais une conversion collective. 

Popper craignait en conséquence que la vision de Kuhn n’introduise un certain relativisme, car chaque paradigme a ses propres règles et critères, rendant les paradigmes incommensurables (non comparables) les uns aux autres. Cette approche pourrait impliquer que la science n’est pas un processus de découverte objective de la vérité, mais une série de "modes de pensée" qui évoluent subjectivement.


Paul Feyerabend (1924-1994), "Against Method" (Contre la méthode, Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance, 1975) 

Epistémologue et philosophe des sciences, Feyerabend, après avoir reconnu la valeur du travail de Kuhn, notamment dans "La Structure des révolutions scientifiques", soutient dans "Against Method" que toutes les méthodes sont valides en science et que la rigueur méthodologique et paradigmatique n'est pas indispensable, prônant une forme de "dadaïsme épistémologique". Sa vision radicale critique donc même l'idée d’un paradigme, qu’il considère comme un carcan.

Pour se résumer, 

- Feyerabend reproche à Kuhn de présenter une vision de la science qui tendrait vers un certain conservatisme, en valorisant excessivement la science normale. Dans l'ouvrage de Kuhn, la science normale est ce moment où la communauté scientifique travaille dans un cadre paradigmatique accepté et résout des « énigmes » à l’intérieur de ce cadre. Pour Feyerabend, cette vision limite la créativité et empêche les révolutions épistémologiques fréquentes et radicales. Il estime que Kuhn accorde trop d'importance à la « discipline » scientifique, négligeant ainsi la pluralité des approches et la liberté méthodologique.

- Feyerabend critique également la notion de paradigme chez Kuhn, qu’il perçoit comme trop rigide et presque autoritaire. Selon Kuhn, un paradigme s’impose comme un modèle de référence qui oriente non seulement les recherches mais aussi les croyances scientifiques. Pour Feyerabend, cette approche ressemble à un système fermé, ce qu'il qualifie de « totalitaire », car elle force les scientifiques à adopter une vision unique et dominatrice de la science. Cela va à l'encontre de la liberté scientifique que Feyerabend défend ardemment dans son ouvrage Contre la méthode, où il propose une approche pluraliste et anarchiste.

- Et bien que Kuhn reconnaisse l’incommensurabilité des paradigmes (c’est-à-dire le fait qu’ils ne sont pas toujours comparables directement), Feyerabend pense que cette idée est sous-exploitée dans la pensée kuhnienne. En effet, si les paradigmes sont incommensurables, il devient difficile de justifier un passage rationnel d’un paradigme à un autre, ce qui implique un certain relativisme. Feyerabend reproche à Kuhn de ne pas aller assez loin dans cette direction, en restant attaché à une certaine idée de progrès scientifique qui, selon Feyerabend, n’a pas vraiment de fondement universel.

- Enfin Feyerabend rejette l'idée, implicite chez Kuhn, que les changements de paradigmes suivent un certain « ordre naturel » dans le développement des sciences. Alors que Kuhn semble considérer que les révolutions scientifiques surviennent lorsque le paradigme dominant ne peut plus résoudre les anomalies, Feyerabend estime que les révolutions peuvent être déclenchées de manière plus contingente et aléatoire, par des facteurs sociaux, politiques, ou même personnels. Il prône ainsi une approche anarchiste, selon laquelle « tout est bon », c’est-à-dire qu’il n’existe pas de méthode universelle ni de norme idéale de rationalité...

 

(Preface to the Third Edition)

"Many things have happened since I first published Against Method (AM for short). There have been dramatic political, social and ecological changes. Freedom has increased - but it has brought hunger, insecurity, nationalistic tensions, wars and straightforward murder. World leaders have met to deal with the deterioration of our resources; as is their habit, they have made speeches and signed agreements. The agreements are far from satisfactory; some of them are a sham. However, at least verbally, the environment has become a world-wide concern. Physicians, developmental agents, priests working with the poor and disadvantaged have realized that these people know more about their condition than a belief in the universal excellence of science or organized religion had assumed and they have changed their actions and their ideas accordingly (liberation theology; primary environmental care, etc.). Many intellectuals have adapted what they have learned at universities and special schools to make their knowledge more efficient and more humane.

 

« Beaucoup de choses se sont produites depuis que j'ai publié Against Method (AM). Il y a eu des changements politiques, sociaux et écologiques spectaculaires. La liberté s'est accrue, mais elle s'est accompagnée de la faim, de l'insécurité, de tensions nationalistes, de guerres et de meurtres purs et simples. Les dirigeants du monde se sont réunis pour faire face à la détérioration de nos ressources ; comme à leur habitude, ils ont prononcé des discours et signé des accords. Ces accords sont loin d'être satisfaisants ; certains d'entre eux sont des simulacres. Cependant, au moins verbalement, l'environnement est devenu une préoccupation mondiale. Les médecins, les agents de développement, les prêtres travaillant avec les pauvres et les défavorisés ont réalisé que ces personnes en savaient plus sur leur condition que ne le supposait la croyance en l'excellence universelle de la science ou de la religion organisée, et ils ont modifié leurs actions et leurs idées en conséquence (théologie de la libération, soins environnementaux primaires, etc.) De nombreux intellectuels ont adapté ce qu'ils avaient appris dans les universités et les écoles spécialisées pour rendre leur savoir plus efficace et plus humain.

 

On a more academic level historians (of science, of culture) have started approaching the past in its own terms. Already in 1933, in his inaugural lecture at the Collège de France, Lucien Febvre had ridiculed writers who, “sitting at their desks, behind mountains of paper, having closed and covered their windows”, made profound judgements about the life of landholders, peasants and farmhands. In a narrow field historians of science tried to reconstruct the distant and the more immediate past without distorting it by modern beliefs about truth (fact) and rationality. Philosophers then concluded that the various forms of rationalism that had offered their services had not only produced chimaeras but would have damaged the sciences had they been adopted as guides. Here Kuhn’s masterpiece played a decisive role. 

 

Sur un plan plus académique, les historiens (des sciences, de la culture) ont commencé à aborder le passé dans ses propres termes. Déjà en 1933, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, Lucien Febvre avait ridiculisé les écrivains qui, « assis à leur bureau, derrière des montagnes de papier, ayant fermé et masqué leurs fenêtres », portaient des jugements profonds sur la vie des propriétaires terriens, des paysans et des ouvriers agricoles. Dans un domaine restreint, les historiens des sciences ont tenté de reconstituer le passé lointain et le passé plus proche sans le déformer par les croyances modernes sur la vérité (le fait) et la rationalité. Les philosophes ont alors conclu que les diverses formes de rationalisme qui avaient offert leurs services avaient non seulement produit des chimères, mais auraient endommagé les sciences si elles avaient été adoptées comme guides. C'est là que le chef-d'œuvre de Kuhn a joué un rôle décisif.

 

It led to new ideas. Unfortunately it also encouraged lots of trash. Kuhn’s main terms (“paradigm”, “revolution”, “normal science”, “prescience”, “anomaly”, “puzzle-solving”, etc.) turned up in various forms of pseudoscience while his general approach confused many writers: finding that science had been freed from the fetters of a dogmatic logic and epistemology they tried to tie it down again, this time with sociological ropes. That trend lasted well into the early seventies. By contrast there are now historians and sociologists who concentrate on particulars and allow generalities only to the extent that they are supported by sociohistorical connections. “Nature”, says Bruno Latour, referring to “science in the making” is “the consequence of [a] settlement” of “controversies”. Or, as I wrote in the first edition of AM: “Creation of a thing, and creation plus full understanding of a correct idea of the thing, are very often parts of one and the same indivisible process and cannot be separated without bringing the process to a stop.”

 

Cela a donné lieu à de nouvelles idées. Malheureusement, elle a également favorisé l'émergence d'un grand nombre de déchets. Les principaux termes de Kuhn (« paradigme », « révolution », « science normale », « préscience », « anomalie », « résolution d'énigmes », etc.) se sont retrouvés dans diverses formes de pseudoscience, tandis que son approche générale a dérouté de nombreux auteurs : constatant que la science avait été libérée des entraves d'une logique et d'une épistémologie dogmatiques, ils ont essayé de l'attacher à nouveau, cette fois avec des cordes sociologiques. Cette tendance s'est prolongée jusqu'au début des années soixante-dix. En revanche, il existe aujourd'hui des historiens et des sociologues qui se concentrent sur les particularités et n'autorisent les généralités que dans la mesure où elles sont étayées par des liens sociohistoriques. La « nature », dit Bruno Latour, se référant à la « science en train de se faire », est « la conséquence d'un règlement » de « controverses ». Ou, comme je l'ai écrit dans la première édition d'AM : « La création d'une chose, et la création plus la pleine compréhension d'une idée correcte de la chose, sont très souvent des parties d'un seul et même processus indivisible et ne peuvent être séparées sans que le processus ne s'arrête ».

 

Examples of the new approach are Andrew Pickering, "Constructing Quarks", Peter Galison, "How Experiments End", Martin Rudwick, "The Great Devonian Controversy", Arthur Fine, "The Shaky Game" and others. There are studies of the various traditions (religious, stylistic, patronage, etc.) that influenced scientists and shaped their research; they show the need for a far more complex account of scientific knowledge than that which had emerged from positivism and similar philosophies. On a more general level we have the older work of Michal Polanyi and then Putnam, van Fraassen, Cartwright, Marcello Pera[8] and, yes, Imre Lakatos, who was sufficiently optimistic to believe that history herself - a lady he took very seriously - offered simple rules of theory evaluation.

 

Des exemples de cette nouvelle approche sont Andrew Pickering, "Constructing Quarks", Peter Galison, "How Experiments End", Martin Rudwick, "The Great Devonian Controversy", Arthur Fine, "The Shaky Game" et d'autres. Il existe des études sur les différentes traditions (religieuses, stylistiques, de patronage, etc.) qui ont influencé les scientifiques et façonné leurs recherches ; elles montrent la nécessité d'un compte rendu beaucoup plus complexe de la connaissance scientifique que celui qui a émergé du positivisme et de philosophies similaires. À un niveau plus général, nous avons les travaux plus anciens de Michal Polanyi, puis de Putnam, van Fraassen, Cartwright, Marcello Pera et, oui, d'Imre Lakatos, qui était suffisamment optimiste pour croire que l'histoire elle-même - une dame qu'il prenait très au sérieux - offrait des règles simples d'évaluation des théories.

 

"In sociology the attention to detail has led to a situation where the problem is no longer why and how “science” changes but how it keeps together. Philosophers, philosophers of biology especially, suspected for some time that there is not one entity “science” with clearly defined principles but that science contains a great variety of (high-level theoretical, phenomenological, experimental) approaches and that even a particular science such as physics is but a scattered collection of subjects (elasticity, hydrodynamics, rheology, thermodynamics, etc., etc.) each one containing contrary tendencies (example: Prandtl vs Helmholtz, Kelvin, Lamb, Rayleigh; Truesdell vs Prandtl; Birkhoff vs “physical commonsense”; Kinsman illustrating all trends - in hydrodynamics). For some authors this is not only a fact; it is also desirable. Here again I contributed, in a small way, in Chapters 3, 4 and 11 of AM, in section 6 of my contribution to Lakatos and Musgrave’s Criticism and the Growth of Knowledge (criticism of the uniformity of paradigms in Kuhn) and already in 1962, in my contribution to the Delaware Studies for the Philosophy of Science.

 

En sociologie, l'attention portée aux détails a conduit à une situation où le problème n'est plus de savoir pourquoi et comment la « science » change, mais comment elle reste unie. Les philosophes, en particulier les philosophes de la biologie, soupçonnent depuis un certain temps qu'il n'existe pas une entité « science » avec des principes clairement définis, mais que la science contient une grande variété d'approches (théoriques de haut niveau, phénoménologiques, expérimentales) et que même une science particulière comme la physique n'est qu'une collection dispersée de sujets (élasticité, hydrodynamique, rhéologie, thermodynamique, etc : Prandtl vs Helmholtz, Kelvin, Lamb, Rayleigh ; Truesdell vs Prandtl ; Birkhoff vs « physical commonsense » ; Kinsman illustrant toutes les tendances - en hydrodynamique). Pour certains auteurs, ce n'est pas seulement un fait, c'est aussi un souhait. Ici encore, j'ai apporté une petite contribution, dans les chapitres 3, 4 et 11 de AM, dans la section 6 de ma contribution à Criticism and the Growth of Knowledge de Lakatos et Musgrave (critique de l'uniformité des paradigmes chez Kuhn) et déjà en 1962, dans ma contribution aux Delaware Studies for the Philosophy of Science.

 

Unity further disappears when we pay attention not only to breaks on the theoretical level, but to experiment and, especially, to modern laboratory science. As Ian Hacking has shown in his pathbreaking essay "Representing and Intervening" and as emerges from Pickering’s "Science as Practice and Culture", terms such as “experiment” and “observation” cover complex processes containing many strands. “Facts” come from negotiations between different parties and the final product - the published report - is influenced by physical events, dataprocessors, compromises, exhaustion, lack of money, national pride and so on. Some microstudies of laboratory science resemble the “New Journalism” of Jimmy Breslin, Guy Talese, Tom Wolfe and others; researchers no longer sit back and read the papers in a certain field; they are not content with silent visits to laboratories either - they walk right in, engage scientists in conversation and make things happen (Kuhn and his collaborators started the procedure in their interviews for the history of quantum mechanics). At any rate - we are a long way from the old (Platonic) idea of science as a system of statements growing with experiment and observation and kept in order by lasting rational standards.

 

L'unité disparaît en outre lorsque nous prêtons attention non seulement aux ruptures au niveau théorique, mais aussi à l'expérimentation et, en particulier, à la science de laboratoire moderne. Comme l'a montré Ian Hacking dans son essai novateur "Representing and Intervening" et comme il ressort de l'ouvrage de Pickering "Science as Practice and Culture", des termes tels que « expérience » et « observation » recouvrent des processus complexes comportant de nombreux aspects. Les « faits » résultent de négociations entre différentes parties et le produit final - le rapport publié - est influencé par des événements physiques, des processeurs de données, des compromis, l'épuisement, le manque d'argent, la fierté nationale, etc. Certaines micro-études des sciences de laboratoire ressemblent au « nouveau journalisme » de Jimmy Breslin, Guy Talese, Tom Wolfe et d'autres ; les chercheurs ne se contentent plus de lire les articles dans un domaine donné ; ils ne se contentent pas non plus de visites silencieuses dans les laboratoires - ils entrent directement, engagent la conversation avec les scientifiques et font bouger les choses (Kuhn et ses collaborateurs ont lancé cette procédure dans leurs entretiens sur l'histoire de la mécanique quantique). Quoi qu'il en soit, nous sommes loin de l'ancienne idée (platonicienne) de la science en tant que système d'affirmations se développant avec l'expérience et l'observation et maintenu en ordre par des normes rationnelles durables.

 

"AM is still partly proposition oriented; however, I also had my sane moments. My discussion of incommensurability, for example, does not “reduce the difference to one of theory” as Pickering writes. It includes art forms, perceptions (a large part of Chapter 16 is about the transition from Greek geometric art and poetry to the classical period), stages of child development and asserts “that the views of scientists and especially their views on basic matters are often as different from each other as are the ideologies of different cultures”.[16] In this connection I examined the practical aspects of logic, the way, that is, in which ideas are related to each other in ongoing research rather than in the finished products (if there ever are such products). My discussion of the many events that constitute what is being observed and especially my discussion of Galileo’s telescopic discoveries agree with the requirements of the new laboratory sociology except that Galileo’s “laboratory” was rather small by comparison. This case shows, incidentally, that like the older philosophies of science the new microsociology is not a universal account but a description of prominent aspects of a special period. It does not matter. A universal description of science at any rate can at most offer a list of events. It was different in antiquity.

 

AM est encore partiellement orienté vers les propositions ; cependant, j'ai aussi eu des moments de lucidité. Ma discussion sur l'incommensurabilité, par exemple, ne « réduit pas la différence à une théorie » comme l'écrit Pickering. Elle inclut les formes d'art, les perceptions (une grande partie du chapitre 16 est consacrée à la transition entre l'art géométrique et la poésie grecs et la période classique), les étapes du développement de l'enfant et affirme « que les points de vue des scientifiques, et en particulier leurs points de vue sur les questions fondamentales, sont souvent aussi différents les uns des autres que le sont les idéologies des différentes cultures ». Dans ce contexte, j'ai examiné les aspects pratiques de la logique, c'est-à-dire la manière dont les idées sont liées les unes aux autres dans la recherche en cours plutôt que dans les produits finis (s'il y a jamais de tels produits). Ma discussion des nombreux événements qui constituent ce que l'on observe et, en particulier, ma discussion des découvertes télescopiques de Galilée sont conformes aux exigences de la nouvelle sociologie de laboratoire, sauf que le « laboratoire » de Galilée était plutôt petit en comparaison. Ce cas montre d'ailleurs qu'à l'instar des anciennes philosophies des sciences, la nouvelle microsociologie n'est pas un récit universel, mais une description des aspects marquants d'une période particulière. Cela n'a pas d'importance. Une description universelle de la science peut tout au plus offrir une liste d'événements. Il en allait autrement dans l'Antiquité.

 

It is clear that the new situation requires a new philosophy and, above all, new terms. Yet some of the foremost researchers in the area are still asking themselves whether a particular piece of research produces a “discovery”, or an “invention”, or to what extent a (temporary) result is “objective”. The problem arose in quantum mechanics; it is also a problem for classical science. Shall we continue using outmoded terms to describe novel insight or would it not be better to start using a new language? And wouldn’t poets and journalists be of great help in finding such a language?

 

Il est clair que la nouvelle situation exige une nouvelle philosophie et, surtout, de nouveaux termes. Pourtant, certains des chercheurs les plus éminents dans ce domaine se demandent encore si telle ou telle recherche produit une « découverte » ou une « invention », ou dans quelle mesure un résultat (temporaire) est « objectif ». Le problème s'est posé en mécanique quantique ; il se pose également pour la science classique. Devons-nous continuer à utiliser des termes dépassés pour décrire une nouvelle vision ou ne serait-il pas préférable de commencer à utiliser un nouveau langage ? Les poètes et les journalistes ne seraient-ils pas d'une grande aide pour trouver un tel langage ?

 

Secondly, the new situation again raises the question of “science” vs democracy. For me this was the most important question. “My main reason for writing the book”, I say in the Introduction to the Chinese Edition, “was humanitarian, not intellectual. I wanted to support people, not to ‘advance knowledge.’” Now if science is no longer a unit, if different parts of it proceed in radically different ways and if connections between these ways are tied to particular research episodes, then scientific projects have to be taken individually. This is what government agencies started doing some time ago. In the late sixties “the idea of a comprehensive science policy was gradually abandoned. It was realized that science was not one but many enterprises and that there could be no single policy for the support of all of them”. Government agencies no longer finance “science”, they finance particular projects. But then the word “scientific” can no longer exclude “unscientific” projects - we have to look at matters in detail. Are the new philosophers and sociologists prepared to consider this consequence of their research?

 

Deuxièmement, la nouvelle situation soulève à nouveau la question de la « science » par rapport à la démocratie. Pour moi, c'était la question la plus importante. « Dans l'introduction à l'édition chinoise, j'explique que la principale raison pour laquelle j'ai écrit ce livre était d'ordre humanitaire, et non intellectuel, et que je voulais soutenir les gens, et non faire avancer la connaissance. Je voulais soutenir les gens, pas 'faire avancer la connaissance' ». Or, si la science n'est plus une unité, si ses différentes parties procèdent de manière radicalement différente et si les liens entre ces voies sont liés à des épisodes de recherche particuliers, alors les projets scientifiques doivent être pris individuellement. C'est ce que les agences gouvernementales ont commencé à faire il y a quelque temps. À la fin des années soixante, « l'idée d'une politique scientifique globale a été progressivement abandonnée. On s'est rendu compte que la science n'était pas une mais plusieurs entreprises et qu'il ne pouvait y avoir de politique unique pour les soutenir toutes ». Les agences gouvernementales ne financent plus la « science », mais des projets particuliers. Mais alors, le mot « scientifique » ne peut plus exclure les projets « non scientifiques » - il faut regarder les choses en détail. Les nouveaux philosophes et sociologues sont-ils prêts à envisager cette conséquence de leurs recherches ? ..."

 

Dans cet ouvrage publié en 1975, le philosophe américain Paul Feyerabend défend donc l'idée de ce qu'il appelle une "théorie anarchiste de la connaissance". Initialement conçu dans la perspective d'un dialogue avec Imre Lakatos, partisan d'un rationalisme renouvelé, "Contre la méthode" va prendre vigoureusement parti pour une position qui abandonne définitivement les principes d'une théorie rationaliste de la science. Le ton de l'ouvrage, le radicalisme qui s'y exprime ne traduisent cependant pas une volonté sceptique dont la science serait la victime désignée. L'anarchisme épistémologique ne signifie pas "scepticisme", mais se distingue, également, du "falsificationnisme" d'inspiration poppérienne. Sommairement énoncée, la thèse qui en constitue la pièce maîtresse ne consiste pas seulement à observer que la science ne suit absolument pas la voie d'un développement linéaire, graduel, conforme aux "lois de la raison". Comme pour Kuhn, pour Feyerabend, de telles lois ne régissent en rien la succession des théories et des paradigmes. Mais cette conviction se prolonge chez lui dans une appréciation positive du désordre, conçu comme la condition de la science et de son essor. Contre les interprétations et les méthodes d'inspiration positiviste qui privilégient une image domestiquée de la raison, Feyerabend entreprend un plaidoyer favorable au "désordre", à la "complexité", au "hasard" et à la "prolifération théorique".

Deux motifs sont tenus pour essentiel. Seule une épistémologie "anarchiste", délibérément tournée contre l'alliance de la science et de l'ordre, la complicité avec le pouvoir et la recherche de la sécurité, ouvre la voie à une connaissance sans bornes. En même temps, seule une conception de ce genre - conception que Feyerabend juge nécessairement militante - s'accorde avec les principes humanistes d'un individualisme libertaire. Et Feyerabend de dénouer l'alliance que le positivisme s'est toujours fait un devoir d'établir entre l' "ordre" et le "progrès". 

En s'engageant dans cette démarche résolument critique et délibérément provocante, l'auteur de "Contre la méthode" a poussé très loin la contestation du rationalisme philosophique, répudiant de la sorte les mythes qui lui sont essentiellement liés : celui de l'autonomie de la science, de la spécificité et de la supériorité supposée de son objet ...

 

".... That interests, forces, propaganda and brainwashing techniques play a much greater role than is commonly believed in the growth of our knowledge and in the growth of science, can also be seen from an analysis of the relation between idea and action. It is often taken for granted that a clear and distinct understanding of new ideas precedes, and should precede, their formulation and their institutional expression. First, we have an idea, or a problem, then we act, i.e. either speak, or build, or destroy. Yet this is certainly not the way in which small children develop. They use words, they combine them, they play with them, until they grasp a meaning that has so far been beyond their reach. And the initial playful activity is an essential prerequisite of the final act of understanding. There is no reason why this mechanism should cease to function in the adult. We must expect, for example, that the idea of liberty could be made clear only by means of the very same actions, which were supposed to create liberty. Creation of a thing, and creation plus full understanding of a correct idea of the thing, are very often parts of one and the same indivisible process and cannot be separated without bringing the process to a stop. The process itself is not guided by a well-defined programme, and cannot be guided by such a programme, for it contains the conditions for the realization of all possible programmes. It is guided rather by a vague urge, by a “passion” (Kierkegaard). The passion gives rise to specific behaviour which in turn creates the circumstances and the ideas necessary for analysing and explaining the process, for making it “rational”.

 

Le fait que les intérêts, les forces, la propagande et les techniques de lavage de cerveau jouent un rôle beaucoup plus important qu'on ne le croit généralement dans le développement de nos connaissances et de la science, ressort également d'une analyse de la relation entre l'idée et l'action. On tient souvent pour acquis qu'une compréhension claire et distincte des nouvelles idées précède, et devrait précéder, leur formulation et leur expression institutionnelle. Nous avons d'abord une idée, ou un problème, puis nous agissons, c'est-à-dire que nous parlons, construisons ou détruisons. Or, ce n'est certainement pas ainsi que les petits enfants se développent. Ils utilisent des mots, les combinent, jouent avec eux, jusqu'à ce qu'ils saisissent un sens qui leur échappait jusqu'alors. Et l'activité ludique initiale est une condition préalable essentielle à l'acte final de compréhension. Il n'y a aucune raison pour que ce mécanisme cesse de fonctionner chez l'adulte. Il faut s'attendre, par exemple, à ce que l'idée de liberté ne puisse être explicitée qu'au moyen des mêmes actions qui sont censées créer la liberté. La création d'une chose, et la création et la pleine compréhension d'une idée correcte de la chose, sont très souvent des parties d'un seul et même processus indivisible et ne peuvent être séparées sans que le processus ne s'arrête. Le processus lui-même n'est pas guidé par un programme bien défini, et ne peut être guidé par un tel programme, car il contient les conditions de réalisation de tous les programmes possibles. Il est plutôt guidé par une vague envie, par une « passion » (Kierkegaard). La passion donne lieu à un comportement spécifique qui, à son tour, crée les circonstances et les idées nécessaires pour analyser et expliquer le processus, pour le rendre « rationnel ».

 

The development of the Copernican point of view from Galileo to the 20th century is a perfect example of the situation I want to describe. We start with a strong belief that runs counter to contemporary reason and contemporary experience. The belief spreads and finds support in other beliefs which are equally unreasonable, if not more so (law of inertia; the telescope). Research now gets deflected in new directions, new kinds of instruments are built, “evidence” is related to theories in new ways until there arises an ideology that is rich enough to provide independent arguments for any particular part of it and mobile enough to find such arguments whenever they seem to be required. We can say today that Galileo was on the right track, for his persistent pursuit of what once seemed to be a silly cosmology has by now created the material needed to defend it against all those who will accept a view only if it is told in a certain way and who will trust it only if it contains certain magical phrases, called “observational reports”. And this is not an exception — it is the normal case: theories become clear and “reasonable” only after incoherent parts of them have been used for a long time. Such unreasonable, nonsensical, unmethodical foreplay thus turns out to be an unavoidable precondition of clarity and of empirical success.

 

L'évolution du point de vue copernicien, de Galilée au XXe siècle, est un exemple parfait de la situation que je veux décrire. Nous partons d'une croyance forte qui va à l'encontre de la raison et de l'expérience contemporaines. Cette croyance se répand et trouve un soutien dans d'autres croyances tout aussi déraisonnables, sinon plus (la loi de l'inertie ; le télescope). La recherche s'oriente alors dans de nouvelles directions, de nouveaux types d'instruments sont construits, les « preuves » sont reliées aux théories de nouvelles manières, jusqu'à ce que naisse une idéologie suffisamment riche pour fournir des arguments indépendants en faveur de n'importe quelle partie de cette idéologie et suffisamment mobile pour trouver de tels arguments chaque fois qu'ils semblent nécessaires. Nous pouvons dire aujourd'hui que Galilée était sur la bonne voie, car sa poursuite persistante de ce qui semblait être une cosmologie stupide a maintenant créé le matériel nécessaire pour la défendre contre tous ceux qui n'acceptent un point de vue que s'il est raconté d'une certaine manière et qui ne lui font confiance que s'il contient certaines phrases magiques, appelées « rapports d'observation ». Il ne s'agit pas d'une exception, mais d'un cas normal : les théories ne deviennent claires et « raisonnables » qu'après que des parties incohérentes ont été utilisées pendant longtemps. Ces préliminaires déraisonnables, absurdes et non méthodiques s'avèrent donc être une condition préalable inévitable à la clarté et au succès empirique.

 

Now, when we attempt to describe and to understand developments of this kind in a general way, we are, of course, obliged to appeal to the existing forms of speech which do not take them into account and which must be distorted, misused, beaten into new patterns in order to fit unforeseen situations (without a constant misuse of language there cannot be any discovery, any progress). “Moreover, since the traditional categories are the gospel of everyday thinking (including ordinary scientific thinking) and of everyday practice, [such an attempt at understanding] in effect presents rules and forms of false thinking and action - false, that is, from the standpoint of (scientific) common sense.” This is how dialectical thinking arises as a form of thought that “dissolves into nothing the detailed determinations of the understanding”, formal logic included...."

 

Or, lorsqu'on tente de décrire et de comprendre de manière générale de telles évolutions, on est bien sûr obligé de faire appel aux formes de discours existantes qui ne les prennent pas en compte et qui doivent être déformées, détournées, battues en brèche pour s'adapter à des situations imprévues (sans un détournement constant du langage, il ne peut y avoir de découverte, de progrès). « De plus, comme les catégories traditionnelles sont l'évangile de la pensée quotidienne (y compris la pensée scientifique ordinaire) et de la pratique quotidienne, [une telle tentative de compréhension] présente en fait des règles et des formes de pensée et d'action fausses - fausses, c'est-à-dire du point de vue du sens commun (scientifique) ». C'est ainsi que la pensée dialectique apparaît comme une forme de pensée qui « dissout dans le néant les déterminations détaillées de l'entendement », logique formelle comprise...."


"Scientific Revolutions" (1981, Oxford Readings in Philosophy series) rassemble des écrits importants qui ne sont pas facilement disponibles ailleurs, avec comme contributeurs Paul Feyerabend (HOW TO DEFEND SOCIETY AGAINST SCIENCE), T.S. Kuhn (A FUNCTION FOR THOUGHT-EXPERIMENTS), Imre Lakatos (HISTORY OF SCIENCE AND ITS RATIONAL 

RECONSTRUCTIONS), Karl Popper (THE RATIONALITY OF SCIENTIFIC REVOLUTIONS), Hilary Putnam (THE 'CORROBORATION' OF THEORIES), Dudley Shapere et Laurens Laudan : et un essai introductif et une bibliographie sélective écrits par Ian Hacking ...

 

"The Structure of Scientific Revolutions" opens by saying that 'History, if viewed as a repository for more than anecdote or chronology, could produce a decisive transformation in the image of science by which we  are now possessed.'What was this 'image of science' that Kuhn was about  to change? It was undoubtedly some combination of the following nine  points ...

 

La structure des révolutions scientifiques » s'ouvre sur l'affirmation suivante : “L'histoire, si elle est considérée comme un dépôt de plus que l'anecdote ou la chronologie, pourrait produire une transformation décisive de l'image de la science qui nous habite aujourd'hui”. Quelle était cette “image de la science” que Kuhn s'apprêtait à changer ? Il s'agit sans aucun doute d'une combinaison des neuf points suivants...

 

1. Realism. Science is an attempt to find out about one real world. Truths about the world are true regardless of what people think, and there is a unique best description of any chosen aspect of the world. (Le réalisme. La science est une tentative de découverte d'un monde réel. Les vérités sur le monde sont vraies, indépendamment de ce que les gens pensent, et il existe une description unique et optimale de n'importe quel aspect du monde).

2. Demarcation. There is a pretty sharp distinction between scientific theories and other kinds of belief. (La démarcation. Il existe une distinction assez nette entre les théories scientifiques et les autres types de croyances). 

3. Science is cumulative. Although false starts are common enough, science by and large builds on what is already known. Even Einstein is a generalization of Newton (La science est cumulative. Bien que les faux départs soient assez fréquents, la science s'appuie généralement sur ce qui est déjà connu. Même Einstein est une généralisation de Newton). 

4. Observation-theory distinction. There is a fairly sharp contrast between reports of observations and statements of theory (Distinction entre observation et théorie. Il existe un contraste assez net entre les rapports d'observations et les énoncés de théories). 

5. Foundations. Observation and experiment provide the foundations for and justification of hypotheses and theories (Fondements. L'observation et l'expérimentation constituent les fondements et la justification des hypothèses et des théories). 

6. Theories have a deductive structure and tests of theories proceed by deducing observation-reports from theoretical postulates (Les théories ont une structure déductive et les tests des théories se font en déduisant les rapports d'observation des postulats théoriques). 

7. Scientific concepts are rather precise, and the terms used in science have fixed meanings (Les concepts scientifiques sont assez précis et les termes utilisés en science ont une signification fixe). 

8. There is a context of justification and a context of discovery. We should distinguish (a) the psychological or social circumstances in which a discovery is made from (b) the logical basis for justifying belief in the facts that have been discovered (Il existe un contexte de justification et un contexte de découverte. Il faut distinguer (a) les circonstances psychologiques ou sociales dans lesquelles une découverte est faite de (b) la base logique pour justifier la croyance dans les faits qui ont été découverts). 

9. The unity of science. There should be just one science about the one real world. Less profound sciences are reducible to more profound ones. Sociology is reducible to psychology, psychology to biology, biology to chemistry, and chemistry to physics (L'unité de la science. Il ne devrait y avoir qu'une seule science sur le seul monde réel. Les sciences moins profondes sont réductibles aux sciences plus profondes. La sociologie est réductible à la psychologie, la psychologie à la biologie, la biologie à la chimie et la chimie à la physique). 

 

No single philospher has maintained exactly these nine points, but they form a useful collage not only of technical philosophical discussion but also of a widespread popular conception of science. Articles II and III below, by Shapere and Putnam, begin with good brief accounts of  some pre-1960 philosphy of science. Consider for example just three philosophers of great influence, all of whom emigrated from Germany or Austria in the 1930s. Karl Popper (who is represented by article IV below) took his central problem to be 2, the demarcation between science and non-science. He always rejected 5, the idea that science has foundations, and he increasingly questioned 4, the observation-theory distinction. In contrast Rudolf Carnap ( 1891-1970) emphasized foundations, and Hans Reichenbach (1891-1953) paid particularly close attention to 8 the justification-discovery distinction. All these workers were scientific realists in the sense of 1, and all matured in a tradition in which 9, the unity of science, was taken for granted. What alternative picture of science did Kuhn present?... "

 

Aucun philosophe n'a maintenu exactement ces neuf points, mais ils forment un collage utile non seulement de la discussion philosophique technique, mais aussi d'une conception populaire répandue de la science. Les articles II et III ci-dessous, rédigés par Shapere et Putnam, commencent par de bonnes descriptions succinctes de la philosophie des sciences d'avant 1960. Prenons par exemple trois philosophes de grande influence, qui ont tous émigré d'Allemagne ou d'Autriche dans les années 1930. Karl Popper (représenté par l'article IV ci-dessous) considérait que son problème central était le point 2, la démarcation entre la science et la non-science. Il a toujours rejeté le 5, l'idée que la science a des fondements, et il a de plus en plus remis en question le 4, la distinction observation-théorie. En revanche, Rudolf Carnap (1891-1970) a mis l'accent sur les fondements et Hans Reichenbach (1891-1953) a accordé une attention particulière à la distinction justification-découverte (8). Tous ces auteurs étaient des réalistes scientifiques au sens de 1, et tous ont mûri dans une tradition où 9, l'unité de la science, était considéré comme acquis. Quelle autre image de la science Kuhn a-t-il présentée ?..."


Ian Hacking (1936-2023), "Representing and Intervening,  Introductory Topics in the Philosophy of Natural Science" (1983)

Philosophe et historien des sciences canadien, reconnu pour son travail interdisciplinaire en philosophie des sciences, en épistémologie, en histoire des sciences et en sociologie des connaissances, Hacking est considéré comme l'un des penseurs les plus influents de la philosophie contemporaine. S'il a notamment contribué à renouveler l'épistémologie des sciences, c'est son approche réaliste de la science qui le consacrera : mais, contrairement aux réalistes scientifiques traditionnels, il a adopté une position nuancée qui ne défend pas un "réalisme théorique" (la croyance en la vérité ultime des théories scientifiques), mais plutôt un réalisme expérimental. Ce concept repose sur l'idée que ce sont nos interactions directes avec le monde par l'expérimentation qui confèrent une forme de réalité aux entités scientifiques, qu'elles soient décrites parfaitement ou non par les théories.

 

Outre "Representing and Intervening" (1983), Hacking a publié plusieurs autres ouvrages importants : "The Emergence of Probability" (1975), ou comment la probabilité est devenue un concept central dans la science moderne; "The Taming of Chance" (1990) : une étude complémentaire sur l’évolution de la notion de chance et son rôle dans la pensée scientifique; "Rewriting the Soul: Multiple Personality and the Sciences of Memory" (1995) et "Mad Travelers: Reflections on the Reality of Transient Mental Illnesses" (1998), des études sur la psychiatrie et la construction des identités à travers le prisme de la science, notamment sur des concepts comme les troubles dissociatifs. Dans "The Social Construction of What?" (1999) il se livre à une réflexion critique sur la construction sociale des sciences, et y examine les limites et les implications de cette approche. "Historical Ontology" (2002) réfléchit sur les utilisations philosophiques de l’histoire, un volume, qui rassemble des essais récents et classiques, est axé sur l’émergence historique de concepts et d’objets, par le biais de nouvelles utilisations des mots et des phrases dans des contextes spécifiques, et de nouveaux modèles ou styles de raisonnement au sein de ces phrases. 

 

Dans "Representing and Intervening", Hacking s’oppose aux approches classiques centrées sur la question de la vérité et la seule analyse théorique des sciences, en intégrant une dimension pragmatique et expérimentale qui remet en question certains fondements de l'épistémologie traditionnelle. 

Hacking propose une séparation fondamentale entre les deux modes de l'activité scientifique :

1) Représentation : Elle se réfère aux modèles, théories et systèmes conceptuels par lesquels les scientifiques décrivent le monde. Ce volet explore la manière dont les théories scientifiques visent à « représenter » la réalité et à en donner une image fidèle.

2) Intervention : Ce concept, plus novateur dans le contexte de l'époque, concerne les manières dont les scientifiques manipulent et interviennent dans le monde expérimental pour tester leurs théories ou comprendre des phénomènes. Hacking souligne ici le rôle des expériences et des technologies, montrant que la science ne se limite pas à représenter mais qu’elle agit également sur la réalité.

L’une des contributions majeures de Hacking sera sa critique de l’épistémologie positiviste qui minimise l’importance de l’expérimentation en la subordonnant à la théorie. Hacking insiste sur l'autonomie de l'expérimentation; et sur la façon dont les scientifiques produisent des phénomènes et des données grâce à des instruments et des interventions, indépendamment de leur positionnement théorique. Dans certains cas, la simple répétabilité expérimentale ne confère-t-elle pas une forme de réalisme expérimental ?Hacking soutient qu’un phénomène observé de façon répétée dans des contextes expérimentaux variés peut être considéré comme réel, indépendamment des controverses théoriques qui peuvent exister autour de lui.

 

Hacking développe une critique originale des deux positions dominantes en philosophie des sciences que sont l'Empirisme et le Constructivisme ...

- Bien qu’il admette l’importance de l’observation, Hacking estime que l’empirisme traditionnel est insuffisant, car il ne prend pas en compte l’importance de l’expérimentation active qui produit des résultats et non simplement des observations passives.

- Hacking met également en question les extrêmes du constructivisme social, qui affirme que toute la science est construite socialement. Si l'on peut dire que certaines théories sont construites socialement, Hacking défend une vision plus réaliste pour les phénomènes observés en laboratoire : certaines réalités expérimentales existent indépendamment de leur statut théorique et social.

 

À la différence d’un réalisme général qui postule l'existence d'entités théoriques au-delà de toute intervention humaine, Hacking propose un réalisme localisé des phénomènes. Autrement dit, lorsqu’on produit et observe de manière fiable certains phénomènes en laboratoire (par exemple, l’effet de diffusion de particules atomiques), cela donne une preuve de leur existence au-delà des débats théoriques. Ce réalisme empirique se concentre sur les phénomènes vérifiés expérimentalement, qui montrent une certaine autonomie vis-à-vis des interprétations théoriques.

 

L’un des aspects critiques de cet ouvrage est le plaidoyer pour une philosophie de l’expérimentation. Hacking reproche à la philosophie des sciences traditionnelle de négliger l'expérimentation au profit des théories, une approche que l’on retrouve notamment chez Karl Popper et les tenants du falsificationnisme. En rendant l’expérimentation centrale, Hacking insiste sur le rôle de la pratique scientifique en tant que productrice de réalité.


"Rewriting the Soul: Multiple Personality and the Sciences of Memory" (1995) - "Mad Travelers: Reflections on the Reality of Transient Mental Illnesses" (1998)

Ian Hacking abordent dans ces deux ouvrages les maladies mentales non seulement comme des phénomènes psychologiques, mais aussi comme des entités profondément influencées par la société, les pratiques médicales, et les systèmes de catégorisation.

 "Rewriting the Soul" met en évidence le rôle de la mémoire et de la thérapie dans la construction des identités multiples, tandis que "Mad Travelers" démontre comment certaines maladies mentales sont éphémères, étroitement liées au contexte historique et social qui les fait émerger. Ces deux œuvres apportent une critique importante des conceptions classiques de la maladie mentale, en montrant comment les catégories psychologiques et médicales participent à la formation de réalités vécues.

 

 "Rewriting the Soul" - Hacking montre ainsi comment la mémoire a été manipulée, notamment dans les pratiques thérapeutiques, pour influer sur la compréhension de soi des individus, et, retraçant l’histoire des sciences de la mémoire, nous rappelle que celle-ci a souvent été utilisée comme un instrument de pouvoir, à travers des techniques comme l’hypnose et la thérapie par régression (Memory as an Instrument of Power and Control)

Le trouble dissociatif de l’identité (TDI, dissociative identity disorder, DID) n’est pas simplement un phénomène psychologique, mais aussi un produit des attentes et des pratiques culturelles, en particulier celles des praticiens et des patients qui adhèrent à une certaine vision de la « mémoire réprimée », un TDI qui s'est en partie construit socialement par l’interaction entre thérapeutes, patients et systèmes juridiques (The Social Construction of Multiple Personality).  Cette condition reflète les attentes culturelles autour de la souffrance, du trauma, et du besoin d'une explication médicale aux troubles de l’identité. 

Hacking applique ici son concept de l'effet de boucle (Looping Effect) : en catégorisant et en diagnostiquant le TDI, la société influence la manière dont les patients perçoivent leur propre identité et comportement, ce qui contribue à « stabiliser » les symptômes du trouble. Les individus adoptent ces identités multiples, qui deviennent alors des éléments réels de leur expérience personnelle et de leur rapport à autrui.

Et en posant la question de savoir ce que signifie « réécrire l'âme » (Self-Narration and the Power to "Rewrite the Soul", Hacking montre comment la thérapie peut transformer des souvenirs et des identités en faisant « remonter » des souvenirs réprimés, réels ou imaginés. Pour Hacking, ce processus de « réécriture » (rewriting) de l’identité au moyen de la mémoire, de l’intervention thérapeutique et des récits personnels modifie radicalement la façon dont les individus se voient et sont perçus.

 

"Mad Travelers" - Hacking se concentre ici sur des troubles mentaux transitoires (transient mental disorders), des affections mentales éphémères et souvent limitées à des contextes culturels et historiques spécifiques. À travers des exemples, dont le cas célèbre de la folie voyageuse (syndrome des fous voyageurs, mad travelers syndrome), il examine la manière dont certaines maladies mentales peuvent émerger et disparaître, influencées par des facteurs sociaux et culturels. Certaines maladies mentales sont donc bien historiquement et culturellement situées, apparaissant dans des contextes spécifiques avant de disparaître. 

En étudiant la manière dont des troubles mentaux spécifiques apparaissent dans certaines périodes et disparaissent ensuite, Hacking démontre que les symptômes et les pathologies mentales sont modelés par les attentes de la société, les pratiques médicales et les normes culturelles. Le diagnostic de « folie voyageuse » était influencé par les préoccupations de l'époque victorienne autour de la mobilité, de l'identité et de la stabilité sociale.

Hacking défend la thèse selon laquelle certains troubles mentaux résultent d'une interaction dynamique entre la biologie, l’environnement culturel, et les pressions sociales, qu’il appelle le « modèle écologique » (ecological model.). Plutôt que de considérer ces maladies comme des entités fixes, Hacking montre comment elles émergent comme réponses à un contexte spécifique, qui fournit un cadre de signification pour l’individu et les symptômes qu'il manifeste.

Là encore, Hacking reprend son concept d'effet de boucle dans la catégorisation des troubles mentaux transitoires. Une fois qu’une maladie est diagnostiquée et reconnue, elle devient une forme de script auquel les individus peuvent inconsciemment s’adapter. Les patients peuvent se conformer aux descriptions des maladies mentales dominantes de leur époque, reproduisant les symptômes et se conformant aux attentes culturelles associées au diagnostic.


"The Social Construction of What?" (1999) 

Hacking entre dans le débat entre réalisme et constructivisme en philosophie des sciences en privilégiant une forme de réalisme modéré, penser la construction sociale sans tomber ni dans le relativisme radical ni dans un constructivisme radical, qui postule que toutes les connaissances, toutes les catégories et même toutes les réalités sont entièrement construites socialement. Hacking propose un équilibre entre reconnaissance des influences sociales sur la connaissance et reconnaissance de certaines réalités objectives. en introduisant le concept de constructions incontournables (inevitable constructions).

Certaines catégories sont si profondément intégrées dans notre compréhension du monde qu’elles en deviennent presque incontournables, même si elles sont en partie construites socialement (ainsi la notion de « personne » est socialement construite, mais il serait impossible de fonctionner dans la société sans utiliser une telle catégorie).  Il propose ainsi de distinguer les domaines où le constructivisme est pertinent (comme certaines catégories sociales et médicales) de ceux où une position plus réaliste est justifiée (notamment dans le cas des sciences physiques et des phénomènes naturels).

Hacking explore également les motivations derrière les revendications de construction sociale, en particulier dans le domaine des sciences humaines et sociales. Selon lui, affirmer qu'un concept est socialement construit peut être un acte politique visant à critiquer des structures de pouvoir ou à remettre en question des idées perçues comme naturelles et donc inévitables.

Enfin, l’une des contributions les plus marquantes de Hacking dans cet ouvrage est sa théorie de l'effet de boucle (looping effect) pour les catégories humaines, en particulier celles qui concernent des identités ou des diagnostics médicaux et psychologiques (comme l’autisme ou la schizophrénie). Selon cette idée, une fois qu'une catégorie sociale est définie et utilisée, elle change la manière dont les personnes identifiées par cette catégorie agissent ou se voient, ce qui peut, à son tour, modifier la définition même de cette catégorie.