Global Inequality - ACTE II/II - Jean-Jacques Rousseau, "Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes" (1755) - Anthony Atkinson, "Inequality: What Can Be Done?"(2015) - Karl Polanyi, "The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time"(1944) - Thomas Piketty, "Capital in the Twenty-First Century" (2013) - Thomas Piketty, "Capital et idéologie" (2019) - Jason Hickel, "The Divide: A Brief Guide to Global Inequality and Its Solutions" (2017) - Jason Hickel, "Less Is More: How Degrowth Will Save the World" (2020) - Frédéric Lordon, "Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza" (2010) - "La Société des affects. Pour un structuralisme des passions" (Frédéric Lordon, 2013) - Hans Rosling (avec Anna et Ola Rosling),  "Factfulness" (2018) - "The New Imperialism" (2003, David Harvey) - "The Ways of the World" (2016, David Harvey) - "Class War?: What Americans Really Think about Economic Inequality" (2024, Benjamin I. Page) - "Economism: Bad Economics and the Rise of Inequality" (2025, James Kwak) - ...

Last update: 12/12/2025


La question des inégalités est une question ancienne, traitée directement ou indirectement depuis des siècles.

On peut remonter au moins à Rousseau, dont le problème central n’est pas tant l’inégalité en soi que le moment où l’inégalité sociale devient légitime, naturalisée et politiquement acceptée, au point de produire domination et servitude ..

Depuis lors, la question a traversé la philosophie morale, politique, le droit, l’économie et la sociologie, mobilisant un grand nombre d’auteurs majeurs. Pourtant, force est de constater que ces élaborations théoriques n’ont produit que peu de résultats durables ou structurels sur la réduction effective des inégalités.

Dans le débat public contemporain, ce sont principalement les économistes qui se sont emparés du sujet, en le travaillant avant tout sur un terrain politique et institutionnel — voire électoral —, comme si la question des inégalités était devenue avant tout un problème de pilotage, de réglage ou de gestion.

Cela tient à plusieurs raisons...

 

Premièrement, l’inégalité est devenue mesurable et gouvernable par des indicateurs ...

Courbes de distribution, percentiles, coefficient de Gini, indices d’Atkinson, parts captées par le top 1 % : ces outils produisent une impression de maîtrise technocratique du phénomène. Ils permettent de diagnostiquer, de comparer, de calibrer des politiques publiques et d’évaluer leurs effets, tout en donnant médiatiquement le sentiment d’une efficacité politique objectivable.

Deuxièmement, les leviers visibles de l’inégalité sont principalement des leviers économiques ...

Fiscalité, transferts sociaux, salaire minimum, droit du travail, concurrence, politique monétaire, héritage ou patrimoine constituent autant de « boutons » actionnables par l’État et les grandes institutions. Ces instruments relèvent naturellement du champ de l’expertise économique et administrative, ce qui conforte la domination des économistes dans le traitement public de la question.

Troisièmement, la philosophie politique semble en retrait dans l’espace public...

La philosophie travaille classiquement en amont, sur les normes et les principes : qu’est-ce qui est juste ? quelle égalité est souhaitable ? égalité de quoi, entre qui et jusqu’où ? Mais ces débats, souvent complexes et traversés de thèses contradictoires, peinent à se traduire en orientations directement opératoires et audibles dans l’expérience sociale vécue.

À l’inverse, l’économie, plus ancrée dans l’analyse des mécanismes, pose des questions immédiatement actionnables : qu’est-ce qui cause les inégalités ? que se passe-t-il si l’on modifie tel paramètre institutionnel ou telle règle ?

Il en résulte une dissymétrie problématique ...

Sans économie (au sens large), on ne sait pas comment combattre efficacement les inégalités. Mais sans philosophie, on ne sait pas quelle inégalité combattre, ni au nom de quoi. Autrement dit, la réduction des inégalités risque de devenir un objectif technique sans boussole normative, tandis que la réflexion normative risque de rester politiquement impuissante faute de prise sur les mécanismes réels.


Dans le débat contemporain sur les inégalités, ce que l'on appelle l’"essentialisation" (terme désormais incontournable de la pensée politique) prend les formes suivantes  : “la mondialisation impose…”, “les marchés réagissent…”, “la technologie rend inévitable…”.

Rousseau nous fournit, à sa manière, un réflexe critique : se demander à chaque fois, "nous parle-t-on d'une contrainte naturelle, ou d'une institution historiquement produite ?"

Enoncer que Rousseau "désessentialise" l’ordre social, c'est montrer que les hiérarchies, la propriété et la domination ne relèvent ni de la nature humaine ni de nécessités intemporelles, mais de processus historiques, institutionnels et affectifs qui peuvent être analysés, critiqués et, en principe, transformés ...

 

Dans son "Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes" (1755), Rousseau soulève nombre d'interrogations qui restent encore et toujours d'actualité, et ont été maintes fois reformulées ...

 

- Rousseau ne se demande pas “pourquoi il y a des inégalités”, mais quand elles deviennent légitimes.

C'est un second niveau de questionnement qui n'a reçu, à ce jour, nulle réponse probante ...

- La propriété, une institution politique, et non un fait naturel ...

Le passage est célèbre, parfois jugé naïf, - « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi… ». La propriété n’est pas “donnée”, mais est instituée, et surtout reconnue collectivement. Un Thomas Piketty affirmera que toute inégalité repose sur un régime de justification idéologique (droit de propriété, mérite, héritage, marché). 

- Pour  Rousseau, les différences naturelles (force, talent, intelligence) deviennent des inégalités sociales seulement lorsqu’elles sont institutionnalisées, amplifiées, transmises. Il anticipe l’idée que ce ne sont pas les différences qui posent problème, mais leur traduction cumulative en domination. Une singulière résonance directe avec les critiques contemporaines de la méritocratie (école, marché du travail, héritage culturel).

- L’amour-propre, un concept clé pour comprendre les inégalités contemporaines ...

L’une des intuitions les plus modernes de Rousseau, c’est la distinction entre amour de soi (besoins, conservation) et amour-propre (comparaison, reconnaissance, regard d’autrui).

Les sociétés inégalitaires fonctionnent en grande partie sur l’activation permanente de l’amour-propre : compétition statutaire, consommation ostentatoire, mise en scène de la réussite, et hiérarchies symboliques. Ce que traitent de nos jours l'économie des affects, la critique de la société de la performance, et même certaines analyses de la publicité, des réseaux sociaux, du management.

- Une critique de la “naturalisation” qui reste centrale aujourd’hui

Rousseau démonte un mécanisme toujours actif selon lequel ce qui est historiquement produit finit par apparaître comme naturel, évident, inévitable. Le discours commun et médiatique est connu : “les inégalités sont nécessaires”, “il faut bien récompenser les talents”, “on ne peut pas faire autrement dans une économie mondialisée”. Rousseau pourrait rétorquer (il le fait), demander quand, comment et au profit de qui une inégalité a été rendue normale.

 

On se gardera de demander à Rousseau (il ne le propose pas ), une politique fiscale, un modèle économique, ou une architecture institutionnelle moderne. Mais il reste indispensable ..

- en séparant strictement nature et société ...

Rousseau commence par une opération décisive : l’homme à l’état de nature est peu concerné par l'inégalité, les grandes inégalités ne sont pas naturelles, mais historiques. Cela ne signifie pas que l’état de nature ait existé tel quel, mais qu’il sert de dispositif critique pour penser l’homme sans les institutions et  montrer que celles-ci ne sont pas naturelles. Résultat : les hiérarchies sociales perdent tout statut d’évidence.

- en montrant que la propriété est une institution, non pas par essence ...

La propriété n’est pas pour Rousseau un droit naturel, ni une extension immédiate du travail, ni même une nécessité anthropologique. Elle devient légitime par reconnaissance collective, donc par un acte politique. Ce geste désessentialise la richesse, l’héritage, la transmission patrimoniale. Exactement ce que reprend, deux siècles plus tard, Thomas Piketty lorsqu’il affirme que tout régime inégalitaire repose sur une idéologie de la propriété.

- en expliquant, à sa manière, comment la domination devient acceptable

Rousseau ne dit pas seulement d’où vient l’inégalité, mais comment elle se stabilise par l’habitude, par la comparaison, par l’amour-propre, par la reconnaissance sociale asymétrique.  Il montre que la domination n’est pas seulement imposée, mais intériorisée.


Le langage de classe permettait de dire "ce que je perds, quelqu’un le prend" -  Le langage ne décrit pas seulement le monde, mais produit un monde politiquement lisible. Ce semble s'être perdu, ce n'est pas seulement des mots, mais une grammaire, celle des conflictualités, celle du "nous", avec la dissolution du sujet collectif, la fragmentation du salariat, l'individualisation des trajectoires, la précarisation périphérique.

Au langage de classe se substitue les « inégalités d’opportunités », la «fracture sociale», l'«exclusion», la «souffrance au travail », autant de termes qui décrivent des états, mais se gardent bien d'identifier un adversaire. Les inégalités deviennent des injustices, des ressentis, des épreuves personnelles.

Le conflit est désarmé politiquement ...

 Le terme d' « inégalités » ne se suffit plus : il permet certes de mesurer, de comparer, de classer statistiquement. Mais il ne dit pas qui extrait, par quels mécanismes, au profit de qui. Un monde qui ne parle que d’inégalités est un monde qui a renoncé à penser la domination...

C'est dans ce contexte que les sociétés contemporaines restent stables malgré les inégalités, peuvent être sporadiquement colériques sans être politiques, et critiques sans être transformatrices ...

 

De l’appauvrissement du langage et des cadres conceptuels pour penser les inégalités

Parallèlement à l’aggravation des inégalités, on observe une érosion des concepts critiques classiques : classe sociale, domination, exploitation, rapports de production. Ces catégories, issues notamment du marxisme et de la sociologie critique, sont souvent jugées obsolètes, trop globales ou idéologiquement suspectes.

Cette mise à distance entraîne une déstructuration de la pensée sociale, incapable de relier les expériences individuelles aux mécanismes systémiques.

Les inégalités sont de plus en plus interprétées à travers des grilles psychologisantes (mérite, effort, résilience) ou moralisantes (responsabilité individuelle, choix de vie), qui déplacent l’analyse des structures vers les comportements.

Cette individualisation transforme un problème politique en une somme de destins personnels, neutralisant toute critique globale.

 

Les théoriciens des années 1920-1930 évoluaient dans un contexte qui favorisait l'innovation conceptuelle ...

- La Révolution Russe démontrait qu'un changement de système était possible, créant un champ de forces immense, obligeant les penseurs à se positionner, à expliquer ses succès et ses échecs, et à théoriser les conditions de la révolution en Occident.

- L'effondrement du capitalisme semblait une certitude (Crise de 1929, montée du fascisme). La question n'était pas si le système allait tomber, mais comment et par quoi le remplacer. Ce sentiment d'urgence et de possibilité historique nourrissait la pensée.

- Une pensée qui s'organisait dans un cadre de Référence Commun : La tradition philosophique allemande (Kant, Hegel) et l'œuvre de Marx constituaient un socle commun, un langage partagé que ces penseurs pouvaient repousser, critiquer ou approfondir.

 

Aujourd'hui, plusieurs facteurs se conjuguent pour empêcher l'émergence d'une théorie critique de même envergure ...

a) L'Hégémonie du Néolibéralisme : La "Pensée Unique"

Le grand succès du projet néolibéral a été d'imposer un cadre conceptuel qui se présente comme non-idéologique. Des notions comme "la main invisible du marché", "la concurrence libre et non faussée", "la flexibilité" ou "la création de valeur pour l'actionnaire" sont devenues le "sens commun" décrit par Gramsci. Elles sont si omniprésentes qu'elles semblent être des lois naturelles et non des constructions politiques. Lutter contre cette hégémonie est d'abord un combat pour retrouver un langage alternatif.

b) La Fin des "Grands Récits" et la Fragmentation

La postmodernité a entraîné une méfiance justifiée envers les métarécits totalisants (comme le marxisme orthodoxe). Le problème est que cette méfiance a souvent débouché sur une fragmentation des luttes (féminisme, antiracisme, écologie, luttes LGBT+) sans qu'un cadre unificateur ne parvienne à émerger. Si cette fragmentation permet une analyse plus fine des spécificités, elle rend difficile la formulation d'une critique d'ensemble du système capitaliste.

c) La Complexification de la Structure des Classes

La bipolarisation simple Bourgeoisie/Prolétariat est devenue insuffisante. Nous faisons face à une réalité plus complexe, l'hyper-classe mondiale des milliardaires, la "classe créative"/cadres supérieurs qui bénéficient du système, la nouvelle classe moyenne précaire (ubérisation, CDD), le "précariat", classe émergente sans sécurité ni conscience de classe.

Cette complexité rend plus difficile l'identification d'un "sujet révolutionnaire" clair, ce qui affaiblit la narration.

d) Le capitalisme contemporain est un maître dans l'art de vider les concepts critiques de leur sens pour les retourner en outils de marketing. La "Résistance" devient une marque de vêtements, la "Révolution" désigne le dernier smartphone, l'"Authenticité" est un argument de vente, le "Care" (soin) est récupéré pour justifier l'exploitation des femmes. Ce phénomène de récupération permanente sape la capacité à formuler une opposition claire.

 

L’appauvrissement du langage critique produit une incapacité à nommer clairement les causes profondes des inégalités : financiarisation, rapports de pouvoir, héritage, violence symbolique. Ce silence conceptuel participe à la reproduction des injustices en les rendant invisibles ou naturelles...

 

Perte du langage de classe et impensé contemporain des inégalités ...

Une part décisive de la difficulté contemporaine à penser les inégalités ne tient pas à leur invisibilité empirique, mais à la disparition du langage qui permettait de les interpréter comme le produit d’un antagonisme social structuré. Cette thèse est par exemple au cœur des travaux de Frédéric Lordon, qui souligne que la lutte des classes n’a pas cessé d’exister au niveau des rapports matériels, mais qu’elle a perdu les conditions symboliques et politiques de sa formulation.


Frédéric Lordon, économiste (CNRS) devenu philosophe politique, héritier à la fois de Marx (rapports sociaux), Spinoza (affects, désir, conatus), Bourdieu (structures, domination) est l'auteur de nombreux livres, dont "Capitalisme, désir et servitude" (2012), considéré comme son livre majeur, un ouvrage théoriquement dense, dans lequel il nous explique que le capitalisme se perpétue parce qu’il capte le désir, pas seulement par la contrainte, et que le salariat fonctionne par alignement affectif minimal, certes pas par adhésion.

L'idée que le capitalisme se maintient par la capture des désirs plutôt que par la seule contrainte - s'inscrit dans une tradition intellectuelle riche. Lordon est moins l'inventeur d'une idée totalement nouvelle que le penseur qui a réalisé une synthèse puissante et originale en utilisant la boîte à outils conceptuelle de Spinoza pour refondre des intuitions déjà présentes chez d'autres.

Dans "L'Anti-Œdipe" (1972), Gilles Deleuze & Félix Guattari développent les concepts de "désir" et de "machine désirante" . Ils analysent comment le capitalisme, loin de réprimer le désir, le "décode" et le "territorialise" pour le faire fonctionner à son profit. Lordon, qui est un grand lecteur de Deleuze, propose une version peut-être plus systématique et "spinoziste" de cette idée, en parlant d'"investissement affectif" des structures sociales. 

Herbert Marcuse, le philosophe de l'École de Francfort, dans L'Homme unidimensionnel (1964), analyse ce qu'il appelle la "désublimation répressive" . Selon lui, les sociétés industrielles avancées ne fonctionnent pas principalement par l'interdiction, mais en permettant une liberté contrôlée et une satisfaction des besoins qui, finalement, intègrent les individus au système et neutralisent leur capacité de révolte. C'est une idée très proche de la "servitude" non subie mais activement "investie" chez Lordon.

Le concept d'"habitus", de Pierre Bourdieu – ces structures sociales incorporées qui deviennent des schèmes de perception, de pensée et d'action – est une matrice clé. Lordon le radicalise avec Spinoza : l'habitus n'est pas seulement une disposition cognitive, c'est un régime d'affects, une configuration du désir. Le "sens du jeu" chez Bourdieu, c'est déjà, pour Lordon, un alignement affectif sur les structures du champ.

Le sociologue Richard Sennett, dans des ouvrages comme "Le Travail sans qualités" (1998) explore la "corrosion du caractère" dans le nouveau capitalisme. Il montre comment la flexibilité, la prise de risque et l'adaptabilité permanente deviennent des injonctions culturelles qui façonnent profondément les individus, bien au-delà de la simple contrainte au travail.

Quelle serait la valeur ajoutée de Lordon ? 

- Le Spinozisme comme opérateur théorique : Lordon utilise le concept d'"appétit" (ou conatus) et de "joie" comme moteur unique de l'action. Pour lui, un patron n'exploite pas seulement, il offre aussi (inconsciemment) des "prises" à la joie de ses salariés : la fierté du travail bien fait, la reconnaissance sociale, la sécurité, etc. C'est en captant ces "joies" que le capitalisme verrouille l'engagement. L'apport est ici anthropologique.

- L'unification du cadre théorique : Là où d'autres auteurs ont eu des intuitions éparses, Lordon propose un système cohérent. Tout part du désir (Spinoza), qui s'investit dans des structures sociales (Bourdieu) qui sont elles-mêmes le produit de rapports de production (Marx). Le résultat est une machine théorique qui explique aussi bien la reproduction des dominations que les moments de soulèvement (quand les désirs "désinvestissent" les structures).

- La critique du "désir mimétique" : En toile de fond, il y a aussi un dialogue constant, bien que souvent implicite, avec René Girard et sa théorie du désir mimétique (nous désirons ce que l'Autre désire). Lordon montre que le capitalisme excelle à mettre en scène des désirs à imiter (la consommation ostentatoire, la réussite sociale, etc.), transformant la rivalité mimétique en moteur économique.


Dans les sociétés industrielles de l’après-guerre, le langage de classe ne constituait pas un simple répertoire lexical, mais une grammaire de conflictualité portée par un sujet collectif identifiable : le salariat organisé.

À travers les syndicats, les partis ouvriers et une culture politique de masse, les inégalités étaient pensées comme l’expression nécessaire d’un rapport de force entre classes antagonistes. Ce langage permettait d’identifier des positions sociales, de désigner des adversaires et, surtout, d’inscrire les expériences individuelles dans une lecture collective de la domination.

Lordon montre que ce langage ne s’est pas érodé progressivement, mais qu’il a été désarticulé par une série de transformations structurelles : fragmentation du salariat, individualisation des trajectoires professionnelles, affaiblissement des organisations collectives et montée en puissance d’un discours managérial et technocratique.

Dans ce contexte, les catégories de la conflictualité ont été remplacées par un lexique apparemment plus neutre — « inégalités », « fractures sociales », « exclusion », « souffrance au travail » — qui décrit des états sociaux sans jamais en désigner les causes structurelles ni les bénéficiaires.

Ce déplacement lexical s’accompagne d’une moralisation et d’une psychologisation des rapports sociaux.

Les inégalités sont interprétées comme des injustices, des dysfonctionnements ou des épreuves individuelles, plutôt que comme le produit de mécanismes systémiques de captation de la valeur. Dans Capitalisme, désir et servitude, Lordon analyse ce phénomène comme une neutralisation affective du conflit : la colère sociale subsiste, mais elle demeure dispersée, privée de forme politique et incapable de se constituer en antagonisme structuré. Sans langage commun pour nommer la domination, il n’y a plus de sujet collectif capable de la contester.

 

Cette perte du langage de classe a des conséquences directes sur la manière dont les sociétés contemporaines appréhendent les inégalités. Si celles-ci sont abondamment mesurées, comparées et commentées, elles sont rarement pensées comme le résultat de mécanismes de captation. Or, comme le souligne Lordon dans "La Société des affects. Pour un structuralisme des passions" (Frédéric Lordon, Seuil, 2013), un rapport de domination ne devient politiquement opérant que lorsqu’il est symboliquement nommé. À défaut, il demeure vécu sous la forme d’affects négatifs - frustration, déclassement, ressentiment - sans traduction politique stable.

C’est dans ce cadre que la notion d’extraction (cf. Jason Hickel) prend tout son sens ..

Les formes contemporaines de captation de la valeur — patrimoniales, institutionnelles ou financières — opèrent majoritairement hors du lieu de travail et après la production, ce qui les rend d’autant plus difficiles à percevoir. Là où le langage de classe permettait de dire « ce que je perds, quelqu’un le prend », le vocabulaire actuel des inégalités tend à dissocier les pertes individuelles de toute relation antagonique explicite. L’extraction devient ainsi socialement réelle mais symboliquement impensée.

Dans "La gauche ne peut pas mourir", Lordon insiste sur le caractère profondément politique de cette désymbolisation.

Un monde qui renonce à parler de classes ne supprime pas la domination ; il en rend simplement les mécanismes plus stables, en les soustrayant à la conflictualité explicite. Les sociétés contemporaines peuvent ainsi tolérer des niveaux élevés d’inégalités et de captation de la valeur tout en demeurant relativement pacifiées, précisément parce que les instruments symboliques permettant de les nommer comme telles ont disparu.

La thèse lordonienne invite dès lors à déplacer l’analyse des inégalités : il ne s’agit pas seulement de documenter leur ampleur, mais de reconstruire les catégories politiques capables de rendre visibles les mécanismes d’extraction qui les produisent. Sans ce travail de réarticulation symbolique, les inégalités demeurent mesurables mais politiquement inertes, et l’extraction peut se poursuivre sous des formes toujours plus sophistiquées, mais toujours moins contestées.


... Et pourtant, les travaux de Thomas Piketty, Emmanuel Saez, Gabriel Zucman, Anthony Atkinson ou Branko Milanović ont produit une cartographie historique sans précédent des inégalités, une mise au jour précise des mécanismes de concentration du capital, et une démonstration rigoureuse du rôle des institutions fiscales, sociales et politiques.

Sur le plan scientifique, ces analyses sont quasi irréfutables et semblent laisser penser que le problème n’est pas l’ignorance des faits, mais celui  du sujet politique capable de s’en saisir et de savoir le traiter. 

 

L'analyse n'est-elle pas aussi une partie du problème? ...

Jamais les sociétés contemporaines n’ont disposé d’une connaissance aussi fine, aussi documentée et aussi consensuelle des mécanismes de concentration de la richesse. Mais cette profusion de savoir n’a produit ni rupture politique, ni révolte sociale durable, ni transformation structurelle.

Cette contradiction oblige à une hypothèse bien dérangeante : l’analyse dominante des inégalités participe elle-même à leur neutralisation politique.

À force de décrire les inégalités comme des dysfonctionnements mesurables, corrigibles et administrables, on les soustrait à la conflictualité. Le scandale devient indicateur, l’injustice devient variable, la domination devient paramètre institutionnel. Les rapports de force sont enregistrés, mais jamais affrontés ; les élites sont observées, mais rarement nommées comme adversaires ; le capital est mesuré, mais désarmé politiquement.

 

L’analyse n’est donc pas seulement impuissante : elle est trop compatible avec l’ordre qu’elle décrit.

Elle informe les gouvernants sans inquiéter le pouvoir, éclaire les consciences sans produire d’ennemis, nourrit le débat public sans jamais rompre le consensus fondamental. L’inégalité cesse d’être un conflit pour devenir un problème de gouvernance.

 

Une focalisation sur les mécanismes plutôt que sur les antagonismes ...

L’économie des inégalités dominante privilégie les flux (revenus, patrimoines), les instruments (impôts, transferts), les paramètres institutionnels. Mais elle parle relativement peu de domination sociale, de conflits de classe, de violence politique et symbolique, et de la capacité des élites à bloquer la réforme. Même lorsque ces dimensions sont évoquées, elles restent souvent secondaires ou euphémisées.

 

Prenons un sujet : l’inégalité comme problème institutionnel réformable ..

- Chez Thomas Piketty, l’inégalité apparaît comme un produit historique des institutions fiscales, juridiques et politiques. Sa force est de montrer que rien n’est inéluctable. Mais cette approche repose sur une hypothèse implicite : les institutions peuvent être réformées par la délibération démocratique éclairée. Or cette hypothèse évacue largement, par exemple, la question de la résistance active des groupes dominants à toute réforme menaçant leurs intérêts.

- Pour Pierre Bourdieu, le problème n’est pas seulement l’inégalité mesurable, mais l’ensemble des mécanismes — symboliques, culturels, institutionnels — qui la rendent acceptable, invisible ou légitime. Là où Piketty accumule les preuves, Bourdieu montrera pourquoi ces preuves ne suffisent pas : la domination opère aussi par la structuration des catégories de pensée. Une analyse qui ne remet pas en cause ces catégories risque de renforcer ce qu’elle prétend dénoncer.

- Frédéric Lordon pousse la critique plus loin encore : en abandonnant le langage de la lutte des classes, l’analyse contemporaine des inégalités se prive de toute efficacité politique. Sans désignation claire des antagonismes, il n’y a ni mobilisation durable, ni transformation radicale. Les inégalités deviennent alors un objet de compassion, non un motif de combat, ce qui leur permet de se perpétuer sans remise en question fondamentale. 

- Enfin, Jacques Rancière rappelle que la politique ne naît pas du savoir, mais de la rupture : la prise de parole de ceux qui n’étaient pas censés parler. Dans cette perspective, l’accumulation de diagnostics sur les inégalités peut même devenir antipolitique, si elle confisque la parole au profit des experts et dépossède les dominés de leur capacité à se constituer en sujet politique.

 

Le scandale des inégalités contemporaines n’est pas leur invisibilité, mais leur parfaite visibilité sans conséquence ...

Tout est su, tout est mesuré, tout est documenté — et rien ne change. Cette situation révèle que l’analyse dominante des inégalités, loin d’être seulement insuffisante, est devenue une forme de pacification intellectuelle du conflit social.

 

Ce qui s’est appauvri, ce n’est pas la capacité à mesurer les inégalités, mais la capacité à les nommer comme rapports de domination. L’analyse contemporaine excelle à décrire les mécanismes de concentration, mais échoue à produire un langage du conflit. Elle parle d’incitations, de redistribution optimale, de soutenabilité fiscale, là où les traditions critiques parlaient d’exploitation, de spoliation, de violence sociale.

Ainsi, loin de contredire le diagnostic d’appauvrissement conceptuel, l’excellence analytique actuelle en constitue paradoxalement l’un des symptômes les plus achevés : le réel est parfaitement décrit, mais politiquement désarmé.

 

Une analyse compatible avec le langage du pouvoir ...

Un paradoxe frappant est que ces travaux sont abondamment cités, médiatisés à l'extrême, intégrés dans des institutions internationales, parfois même repris par des gouvernements… mais sans produire de rupture politique majeure.

Pourquoi ? Parce que cette analyse est souvent formulable dans un langage technocratique, compatible avec la gouvernance, l’expertise, la réforme incrémentale.

Comme le notait déjà Anthony Atkinson, même les propositions les plus ambitieuses restent souvent présentées comme des options raisonnables, non comme des exigences conflictuelles.

L’analyse éclaire, mais ne scandalise plus.

 

Une analyse qui peine à produire un imaginaire politique mobilisateur ..

C’est peut-être le point le plus décisif. Les analyses contemporaines des inégalités convainquent les experts, nourrissent les rapports, structurent les débats académiques, mais elles échouent largement à produire un récit collectif, une indignation partagée, une identification politique claire entre dominants et dominés.

À la différence du marxisme classique, ou même de la sociologie critique à la Pierre Bourdieu, l’économie des inégalités parle plus au cerveau qu’au corps social. Elle explique pourquoi les inégalités augmentent, mais beaucoup moins pourquoi elles sont intolérables au point de justifier le conflit.


Anthony Barnes Atkinson (1944-2017) était un économiste britannique de renommée mondiale, considéré comme le père fondateur de l'étude moderne des inégalités et de la pauvreté . Il a consacré plus de quarante ans de sa carrière à comprendre, mesurer et proposer des solutions pour combattre ces fléaux ...

Son héritage est immense et repose sur trois piliers ..

 

 1. Le Théoricien de la Mesure des Inégalités

Atkinson a profondément transformé la façon dont les économistes pensent et mesurent les inégalités.

L'indice d'Atkinson : En 1970, il a publié un article fondateur, "On the measurement of inequality", qui a radicalement changé l'approche du sujet . Il y a introduit une nouvelle famille de mesures, appelée depuis l'indice d'Atkinson, qui permet de prendre en compte, de façon explicite, le degré "d'aversion pour l'inégalité" de la société . En clair, cet outil ne se contente pas de constater l'écart de revenus, il intègre un jugement de valeur sur le poids que l'on souhaite donner à cet écart.

Avec son travail, il a "virtuellement, à lui seul, établi le domaine moderne de l'étude des inégalités et de la pauvreté au Royaume-Uni" . Il a formé et influencé toute une génération de chercheurs, dont le célèbre Thomas Piketty, qui le considérait comme le "parrain des études historiques sur les revenus et la richesse" .

 

 2. Le Pionnier de l'Économie Publique Moderne

Au-delà de la mesure, Atkinson a jeté les bases de l'analyse des politiques publiques.

- Un manuel de référence : Avec un autre géant de l'économie, Joseph Stiglitz, il a co-écrit en 1980 les "Lectures on Public Economics". Ce manuel est devenu la référence absolue pour des générations d'étudiants et est encore utilisé aujourd'hui .

- Une approche normative explicite : Atkinson a toujours insisté sur le fait que les jugements de valeur sont centraux dans les recommandations de politique économique. Pour lui, ils doivent être rendus explicites, et non pas cachés derrière une fausse neutralité technique .

 

3. Un Homme d'Engagement et de Propositions Concrètes

Atkinson n'était pas un chercheur enfermé dans sa tour d'ivoire. Son travail était profondément motivé par le désir d'améliorer le monde .

- L'optimisme comme moteur : Contre le discours ambiant du "il n'y a pas d'alternative", Atkinson croyait fermement que des niveaux élevés d'inégalités n'étaient pas une fatalité et que des progrès étaient possibles . Cette conviction l'animait jusque dans ses derniers travaux .

- Un programme d'action : Dans son livre-manifeste de 2015, "Inequality: What Can Be Done?" ( Que faire contre les inégalités ? ), il a proposé 15 mesures concrètes et ambitieuses pour inverser la tendance . Parmi celles-ci :

- Instaurer un héritage minimum pour tous les citoyens à leur majorité, financé par l'impôt sur les successions .

- Fixer un taux d'imposition marginal supérieur à 65% pour les plus hauts revenus .

- Garantir un emploi public au salaire minimum pour ceux qui le cherchent .

- L'expertise au service du monde : Il a présidé la Commission sur la pauvreté mondiale de la Banque mondiale (dite "Commission Atkinson") et a été conseiller de personnalités politiques comme le Premier ministre français Lionel Jospin .

 

Anthony Atkinson et Jason Hickel partagent un diagnostic moral commun (l’inégalité n’est pas une fatalité, elle est produite), mais ils divergent profondément sur le niveau auquel se situe la cause… et donc la solution....

 

1. Atkinson, corriger puissamment le système de l’intérieur ...

Atkinson est très clair sur une chose : l’économie n’est pas une science neutre, mais une science morale. Ses 15 propositions (impôt progressif renforcé, héritage minimum pour tous, co-détermination, emploi public garanti, capital public, etc.) visent à reconfigurer les règles du jeu plutôt qu’à changer de jeu. Il attaque ainsi frontalement : la distribution primaire (salaires, pouvoir de négociation, capital), la redistribution (impôts, transferts), la capture des gains de productivité par le capital. Sur ce plan, Atkinson va beaucoup plus loin que la social-démocratie molle des années 1990. 

Il assume au passage un État stratège, une intervention directe sur les marchés, une remise en cause du dogme de la neutralité fiscale et monétaire. Mais — et c’est le cœur de la question que l'on peut se poser — il ne remet pas en cause le capitalisme comme système de production, seulement sa trajectoire actuelle.

 

2. Hickel, l’inégalité comme symptôme d’un système extractif global ...

Chez Hickel, notamment dans "The Divide" ou "Less Is More", l’inégalité n’est pas seulement un problème de redistribution, mais le résultat structurel d’un système d’extraction :

- extraction du travail (salaires bas, chaînes de valeur mondiales),

- extraction de la nature (appropriation écologique),

- extraction du Sud global vers le Nord (échange inégal, dette, règles commerciales).

Pour lui, même un capitalisme « plus juste » reste fondé sur l’accumulation, cette accumulation exige une croissance matérielle continue, laquelle repose, historiquement et aujourd’hui, sur des rapports asymétriques de pouvoir.

Autrement dit : on ne corrige pas l’extraction par redistribution, car la redistribution arrive après que l’extraction a eu lieu.

Cependant, certaines propositions d’Atkinson attaquent indirectement les mécanismes d’extraction via, par exemple, le Capital public et fonds souverains (reprise collective du surplus), un Pouvoir salarial renforcé (réduction de l’extraction du travail), la Fiscalité sur la richesse et l’héritage (frein à l’accumulation dynastique), la Garantie d’emploi public (sortie partielle de la dépendance au marché). Ces outils pourraient réduire l’intensité extractive du capitalisme, ralentir la concentration du capital, créer un espace politique pour des transformations plus profondes. En ce sens, Atkinson peut être vu comme une condition de possibilité d’une transition plus radicale.

 

Mais la limite demeure : la croissance et l’accumulation ...

Atkinson ne rompt pas avec l’impératif de croissance (Hickel pense qu’on ne peut pas découpler suffisamment croissance et extraction), le cadre reste national (Hickel insiste sur les chaînes de valeur mondiales et les règles impériales invisibles, commerce, dette, brevets), et le capital reste central (même encadré, le capital demeure le moteur du système).

Pour Hickel, si les propositions d’Atkinson rendent le capitalisme moins violent, elles ne le rendent pas non extractif.


Au fil de ces quelques différentes tentatives de résoudre le problème des inégalités, Atkinson et Piketty nous donnent des leviers institutionnels et fiscaux ; Polanyi nous dit pourquoi ces leviers reviennent cycliquement (ou pourquoi ils sautent) ; et Lordon nous explique pourquoi, même avec de “bonnes” mesures, la bataille se joue aussi dans l’adhésion, la conflictualité, l’imaginaire et les affects....

 

Atkinson : l'origine de l’inégalité est à chercher dans de règles (marché du travail, fiscalité, technologie) qu’on peut reconfigurer ...

Atkinson part d’un constat très “ingénieur institutionnel” : les inégalités montent parce que les institutions ont cessé de les comprimer (syndicats affaiblis, fiscalité moins progressive, politiques publiques moins ambitieuses, etc.). Sa réponse : une batterie de mesures concrètes (ses “15 propositions”) qui touchent à la fois la pré-distribution (salaires/pouvoir) et la redistribution (impôts/transferts), et même le rôle de l’État dans l’investissement et l’emploi.

- Force de l'argument : faisable politiquement “par morceaux”, tout en étant radical dans l’ampleur.

- Limite : reste compatible avec une économie capitaliste, à condition qu’elle soit fortement domestiquée.

 

Polanyi : l’inégalité explose quand la société est subordonnée au marché (“désencastrement”)

Polanyi lit la modernité comme une dynamique où l’extension du marché (et la marchandisation de la terre, du travail, de la monnaie) provoque des dégâts sociaux ; d’où le fameux “double mouvement” : l’expansion du marché appelle une contre-mouvance de protection sociale et politique.

- Force de l'argument : explique pourquoi l’inégalité n’est pas juste “trop d’impôts ou pas assez”, mais un effet de structure quand on laisse le marché devenir l’institution dominante.

- Limite : ne donne pas, à lui seul, un programme “clé en main” : c’est plutôt une grammaire pour comprendre les cycles de dérégulation / re-régulation.

 

Piketty : l’orginie de l'inégalité est à rechercher dans la dynamique patrimoine/pouvoir et l’idéologie de la propriété

Piketty met au centre la concentration du patrimoine et la façon dont les rendements et les institutions favorisent l’accumulation au sommet (avec, dans son premier cycle, la formule r>g comme mécanisme stylisé), puis il insiste de plus en plus sur le fait que l’inégalité est un choix politique et idéologique (régimes de propriété, fiscalité, frontières, règles de gouvernance). Il défend des outils lourds : fiscalité fortement progressive, taxation du capital, transparence, coopération internationale.

- Force de l'argument : donne une architecture macro (données historiques + programme fiscal/institutionnel).

- Limite : dépend beaucoup de la coordination politique (nationale et surtout internationale).

 

Lordon : l’inégalité tient aussi à l’“enrôlement” salarial et à l’économie des affects (servitude volontaire organisée)

Lordon ajoute un étage : même si l'on corriges des paramètres économiques, il reste la question de pourquoi ça tient. Sa thèse (en très bref) : le capitalisme n’est pas seulement un système d’intérêts, c’est un système d’affects et d’enrôlement (désirs orientés, dépendances, peur du déclassement, aspirations captées), qu’il relit via Spinoza & Marx.

- Force de l'argument: explique la stabilité politique des inégalités (consentements, résignations, “réalisme” intériorisé).

- Limite : plus difficile à traduire en "policy list", mais très puissant pour penser les conditions de possibilité d’un changement.


David Harvey, "Accumulation by Dispossession"

Harvey permet de répondre à une question que les approches purement économiques laissent souvent ouverte : Comment les inégalités peuvent-elles exploser sans croissance partagée et sans amélioration générale des conditions de vie ?

 

Un concept introduit et systématisé notamment dans "The New Imperialism" (puis développé dans "A Brief History of Neoliberalism", 2005). David Harvey (1935) est un géographe britannique, théoricien marxiste majeur (A Companion To Marx's Capital , 2018) et l’un des intellectuels les plus influents dans l’analyse critique du capitalisme contemporain.

Il a profondément renouvelé la compréhension des dynamiques spatiales, urbaines et impériales du capitalisme, en reliant économie politique, géographie et théorie sociale. Il a longtemps enseigné aux États-Unis (notamment à la City University of New York) et est connu pour sa capacité rare à traduire Marx pour le monde contemporain, sans le réduire à une lecture dogmatique. ("Le nouvel impérialisme", Harvey, David; Batou, Jean - Les Prairies ordinaires, Collection "Penser/Croiser", Paris, 2010).

L’une des idées clés de Harvey est que le capitalisme n’est pas seulement un système de production, ou un système de marché, mais un processus spatial qui se déploie dans des territoires, transforme les villes, déplace les crises, et exporte ses contradictions d’un espace à un autre. Ce qui permet de comprendre pourquoi les crises ne disparaissent pas, et sont délocalisées, différées ou externalisées.

Harvey est surtout connu pour avoir théorisé l’accumulation par dépossession(une actualisation de l’« accumulation primitive » de Marx). Il analyse le néolibéralisme non comme une simple idéologie, mais comme un projet politique de restauration du pouvoir des élites économiques, une réponse à la crise de rentabilité des années 1970. Dans "The New Imperialism" et "A Brief History of Neoliberalism", il montre comment les États, les institutions internationales, et la finance ont activement organisé cette redistribution du pouvoir et de la richesse vers le sommet.

Dans "The Ways of the World" (2016), David Harvey propose une synthèse ambitieuse de plus de quarante ans de travail critique sur le capitalisme. "Why the World Looks the Way It Does - Pourquoi le monde a la forme qu’il a" : ce n’est ni un simple livre de plus, ni un manuel : c’est une carte générale du fonctionnement du monde contemporain vue à travers la dynamique du capital. Le monde contemporain apparaît fragmenté, chaotique, traversé de crises multiples (économiques, écologiques, géopolitiques, sociales) : ce chaos apparent obéit en réalité à une logique structurante unique, celle de l’accumulation du capital à l’échelle mondiale.

 

Harvey est central pour notre débat sur les inégalités : la montée des inégalités ne relève pas d’un simple dysfonctionnement du marché, mais d’un mode normal d’accumulation fondé sur la dépossession progressive, légale et spatialement organisée des richesses collectives....

 

1. Une mise à jour de Marx pour le capitalisme contemporain

Chez Marx, l’accumulation primitive désigne : les enclosures, l’expropriation des paysans, la destruction des communs, comme condition de naissance du capitalisme. Harvey montre que ce processus n’a jamais cessé : il se poursuit sous des formes renouvelées dans le capitalisme néolibéral. 

Il désigne ainsi par «accumulation par dépossession» les privatisations, les dérégulations, la financiarisation, les brevets, la capture des données, la marchandisation du vivant, l'austérité imposée, et la dette comme instrument de transfert de richesse. Ce n’est pas une anomalie mais un mode normal d’accumulation quand la production classique atteint ses limites.

Le concept est particulièrement puissant pour comprendre la montée des inégalités sans croissance partagée et pour expliquer un paradoxe central de notre débat : Comment les profits et les patrimoines peuvent-ils exploser alors que la croissance réelle, les salaires et les services publics stagnent ?

La réponse de Harvey : le capital se nourrit de transferts plutôt que de création, il capte des richesses déjà existantes, souvent collectives, au profit d’une minorité. On retrouve la concentration patrimoniale (Piketty), l’extractivisme global (Hickel), la violence structurelle (Galtung). 

 

2. Harvey montre que la dépossession est légale, graduelle, souvent technique, et présentée comme inévitable ou rationnelle(la merveilleuse logique technocratique que pratiquent avec une merveilleuse obstination). On retrouve ici exactement ce que nous avons décrit : des inégalités qui s’aggravent sans choc visible, une injustice sans bourreau identifiable, une acceptation sociale facilitée par le langage de la réforme, de l’efficacité, de la modernisation.

C’est une illustration quasi parfaite de la violence structurelle au sens de Galtung.

 

3. L'Accumulation par dépossession et marchandisation des communs, le cœur du concept ..

- Santé → logique assurantielle, privatisation, sélection par les prix

- Éducation → endettement étudiant, mise en concurrence, marchandisation des diplômes

- Nature → brevets sur le vivant, marchés carbone, extractivisme

- Données → capture de données personnelles comme nouvelle rente

- Logement → financiarisation, Airbnb, fonds d’investissement

Le capitalisme ne se contente plus de produire : il reconfigure sans cess des sphères non marchandes en sources de profit. Et Harvey fournit le mécanisme là où d’autres décrivent les effets ou les justifications.

On peut trouver notre auteur plus faible sur les politiques publiques concrètes ou sur les trajectoires de transition, et rouver son concept trop englobant ...

 

Ainsi, le concept d’« accumulation par dépossession » de David Harvey permet de comprendre la montée contemporaine des inégalités comme le résultat d’un capitalisme qui, en crise de débouchés productifs, se tourne de plus en plus vers la privatisation et la marchandisation de richesses collectives, transformant la dépossession légale et graduelle en moteur normal de l’accumulation.


L’inégalité ne persiste pas parce que les citoyens la veulent, nous explique Benjamin I. Page, ni parce qu’ils ne la comprennent pas, ni même parce qu’ils seraient culturellement résignés, mais parce que les préférences populaires sont systématiquement moins traduites en politiques publiques que celles des groupes favorisés.

"Class War?" est un livre clé pour passer d’une explication culturelle naïve, à une analyse structurelle du pouvoir politique dans les sociétés inégalitaires ...

 

Benjamin I. Page, "Class War?: What Americans Really Think about Economic Inequality" (2024)

Benjamin I. Page est un scientifique politique américain spécialisé dans les attitudes politiques et la démocratie. Son livre "Class War?" examine ce que les Américains pensent réellement de l’inégalité économique, des classes sociales et de leurs propres intérêts.

Les récentes batailles à Washington sur la manière de remédier aux défaillances budgétaires des États-Unis ont renforcé l'impression générale selon laquelle les questions économiques divisent profondément les citoyens moyens. En effet, de nombreux commentateurs divisent les Américains en deux camps opposés et intransigeants : les partisans du libre marché sans entraves et les défenseurs des solutions gouvernementales aux problèmes économiques. Mais selon Benjamin Page et Lawrence Jacobs, cette dichotomie est fausse. Dans Class War? (Guerre des classes ?), ils présentent des preuves convaincantes que la plupart des Américains sont favorables à la libre entreprise et à des programmes gouvernementaux concrets visant à répartir les richesses de manière plus équitable. À tous les niveaux de revenus et dans les deux grands partis politiques, la majorité adhère à l'égalitarisme conservateur, une philosophie qui valorise l'individualisme et l'autonomie, ainsi que l'intervention publique pour aider les Américains à poursuivre ces idéaux sur un pied d'égalité. S'appuyant sur des centaines d'études d'opinion menées sur plus de soixante-dix ans, y compris une nouvelle enquête exhaustive, Page et Jacobs révèlent que cette vision du monde se traduit par un large soutien aux politiques visant à réduire l'écart entre riches et pauvres et à créer de réelles opportunités pour tous. Ils constatent, par exemple, que, toutes origines économiques, géographiques et idéologiques confondues, la plupart des Américains sont favorables à une augmentation du salaire minimum, à une amélioration de l'enseignement public, à un accès plus large à la couverture maladie universelle et à l'utilisation des recettes fiscales pour financer ces programmes. 

 

Ce type d’ouvrage repose souvent sur données d’opinion publique, sondages, et analyses comparatives pour mesurer si les citoyens pensent que l’inégalité est un problème, quelles solutions ils soutiennent, et comment ces attitudes se rapportent à leurs positions sociales réelles. Un livre très précieux pour comprendre la dimension culturelle et politique de l’inégalité du point de vue des citoyens : non pas simplement ce que les gens pensent, mais comment ces pensées s’articulent (ou ne s’articulent pas) vis-à-vis du pouvoir politique..

 

1. Il démonte l’idée que les citoyens « accepteraient » culturellement l’inégalité ...

Un présupposé courant (chez certains économistes et responsables politiques) est que les fortes inégalités persistent parce qu’elles sont culturellement acceptées.

Page montre, données à l’appui, que c’est largement faux : une majorité d’Américains jugent l’inégalité excessive et injuste, beaucoup soutiennent des politiques redistributives concrètes (impôts progressifs, régulation des grandes entreprises, protection sociale). Cette critique traverse les classes sociales, y compris parmi des groupes non pauvres.

Conclusion: sur le plan culturel, l’inégalité n’est pas naturalisée ni massivement légitimée par les citoyens. Cela oblige à chercher ailleurs l’explication de sa persistance.

 

2. Il révèle un décalage structurel entre préférences populaires et décisions politiques ..

L’un des apports les plus importants du livre est de montrer que les préférences politiques des citoyens ordinaires ont peu d’effet direct sur les politiques adoptées. A l’inverse, les préférences des groupes les plus aisés et des élites économiques sont fortement corrélées aux décisions publiques. Ce n’est pas un argument moral, mais un résultat empirique fondé sur des analyses de politiques adoptées, comparées aux préférences mesurées par enquêtes d’opinion.

Un Apport politique majeur :  l’inégalité persiste non parce qu’elle est voulue, mais parce que le système politique filtre ou neutralise les préférences majoritaires.

Cela déplace radicalement la question ...

le problème n’est pas l’ignorance populaire, mais la démocratie inégalitaire.

 

3. Il nuance fortement l’idée de « guerre des classes » culturelle ...

Le point d’interrogation dans "Class War?" est central. Page montre que les citoyens ne pensent pas l’inégalité principalement en termes de conflit de classes explicite, que beaucoup utilisent des cadres moraux (équité, effort, justice procédurale) plutôt que des catégories marxistes, mais que ces cadres convergent souvent vers des conclusions redistributives.

Un Apport culturel majeur : il n’y a pas nécessairement une culture de classe consciente, mais il existe une intuition diffuse de l’injustice, une critique morale du pouvoir économique excessif, sans traduction en mobilisation politique efficace.

On comprend ansi pourquoi l’indignation existe, mais pour une transformation politique est limitée.

 

4. Il montre que les attitudes populaires sont cohérentes… mais politiquement inefficaces ..

Contrairement à l’idée que l’opinion publique serait incohérente ou contradictoire, Page montre que,

- les attitudes face à l’inégalité sont relativement stables,

- les préférences politiques sont logiquement structurées,

mais elles sont fragmentées institutionnellement (faible syndicalisation, faible mobilisation, faible traduction électorale).

Un Apport central pour la science politique : le problème n’est pas culturel ou cognitif, mais institutionnel et structurel (règles du jeu politique, financement des campagnes, accès différencié à l’influence).

 

Même s’il est centré sur les États-Unis, le cadre analytique est exportable à d’autres démocraties libérales, aux analyses Nord/Sud, et aux débats sur la « crise de la représentation ». Une comparaison Benjamin I. Page / Martin Gilens / Larry M. Bartels est centrale pour comprendre comment la science politique contemporaine explique le lien entre inégalités et démocratie.

que pensent les citoyens ordinaires ?

1. Page montre que le problème n’est pas culturel (résignation, ignorance, adhésion idéologique massive à l’inégalité) ...

- la majorité des citoyens perçoit l’inégalité comme excessive,

- soutient souvent des politiques redistributives,

- mais ne se pense pas spontanément en termes de “lutte des classes”.

2. Gilens part d’un constat similaire sur les préférences populaires, mais, plus radical,  s’intéresse moins à leur structure morale qu’à leur efficacité politique réelle.  Dans ses travaux empiriques, il montre que les préférences des citoyens à revenu moyen ou faible ont un effet quasi nul sur les politiques adoptées, et que les préférences des plus riches ont un effet fort et systématique. Sa conclusion est nette : les États-Unis fonctionnent de facto comme une démocratie biaisée en faveur des plus aisés.

3. Bartels est plus sceptique sur la cohérence et la stabilité des préférences populaires. Il insiste sur les biais informationnels, les effets de cadrage, et la difficulté pour les électeurs d’attribuer correctement les responsabilités politiques.  Il ne nie pas la critique de l’inégalité, mais doute davantage de sa capacité à guider l’action électorale. Sa thèse est que l’inégalité persiste aussi parce que la chaîne de responsabilité démocratique est défaillante, pas seulement parce que les riches dominent.


L’inégalité a augmenté en grande partie parce que des idées économiques simplistes ont été traitées comme des vérités scientifiques indiscutables et utilisées pour orienter les politiques publiques ...

James Kwak appelle cela l’“economism” - à distinguer clairement de l’économie académique sérieuse ..

- l’inégalité n’est pas seulement le produit de forces économiques,

- elle est aussi le produit d’idées économiques mal utilisées,

- qui restreignent artificiellement l’imaginaire politique,

- et protègent des arrangements favorables aux plus puissants.

 

 

James Kwak, "Economism: Bad Economics and the Rise of Inequality" (2025)

James Kwak est un professeur de droit et un public intellectuel engagé sur les questions économiques. Economism critique ce que l’auteur appelle « l’economism » : l’usage excessif et simpliste des modèles économiques académiques comme s’ils expliquaient toute l’organisation sociale et économique. Selon lui, des façons simplistes de penser l’économie (issues des premiers cours d’économie) ont façonné des discours politiques et des décisions qui ont favorisé la montée des inégalités.

Le livre montre comment ces idées ont été utilisées pour justifier des politiques de dérégulation, de réduction de l’État-social ou de baisse d’impôts pour les riches, et comment ce cadre conceptuel peut empêcher des approches plus nuancées et empiriquement solides.

Ce livre n’est pas une analyse quantitative des inégalités mondiales, mais une critique de l’usage abusif de l’économie orthodoxe dans le débat public : il est très utile pour comprendre les cadres intellectuels qui influencent les politiques publiques et leur rôle dans la création ou l’aggravation des inégalités, et aide à voir comment des idées économiques, apparemment techniques, ont des conséquences sociales profondes.

 

1. Qu’est-ce que l’« economism » selon Kwak ?

L’economism n’est pas l’analyse économique rigoureuse, ni la recherche empirique contemporaine. C’est un ensemble de croyances simplifiées, issues de modèles abstraits enseignés dans les manuels introductifs, puis extrapolées abusivement au débat public.

Ses piliers typiques sont ..

- les marchés sont naturellement efficaces,

- toute intervention publique crée des distorsions,

- les salaires reflètent la productivité individuelle,

- l’inégalité est un sous-produit inévitable (voire utile) de l’efficacité.

Kwak montre que ces idées ont une portée descriptive très limitée, mais une portée normative énorme dans le débat politique.

 

2. Le mécanisme clé : du modèle simplifié à la politique réelle

Kwak insiste sur un point crucial : les modèles économiques sont conditionnels, mais l’economism les traite comme universels.

Exemples typiques ...

- un modèle de concurrence parfaite devient un argument contre le salaire minimum,

- une hypothèse de mobilité parfaite du capital devient un argument contre la fiscalité progressive,

- un raisonnement marginaliste devient une justification morale des écarts de revenus.

Résultat : des politiques très concrètes sont justifiées au nom d’une science mal comprise.

 

3. Comment cela alimente la montée des inégalités

Kwak identifie plusieurs canaux précis ..

- Naturalisation des écarts de revenus

Si les salaires reflètent la productivité, alors les très hauts revenus sont mérités, et les bas revenus reflètent un manque de compétences.  L’inégalité devient moralement acceptable, voire juste.

- Dépolitisation des choix économiques

L’economism transforme des choix politiques (fiscalité, régulation, protection sociale) en nécessités techniques imposées par les lois du marché. Cela réduit l’espace du débat démocratique.

- Asymétrie idéologique

Les idées de l’economism favorisent structurellement les détenteurs de capital, justifient la dérégulation, et délégitiment la redistribution.

Kwak montre que ce biais n’est pas accidentel, mais reflète les conditions historiques dans lesquelles ces idées ont été popularisées (années 1970–1980).

 

4. Ce que Kwak ne dit pas (et c’est important)

Il ne soutient pas que les économistes seraient corrompus, que les données seraient inutiles, ou que toute économie orthodoxe serait fausse. Au contraire, il s’appuie sur des travaux empiriques solides (marché du travail, fiscalité, concurrence), et montre que la recherche économique contemporaine est bien plus nuancée que l’economism public. Sa critique vise le discours politique, pas la discipline.

 

5. L’apport spécifique de Kwak dans le débat sur l’inégalité

Comparé à d’autres auteurs, là où Piketty mesure l’inégalité, Gilens montre son effet sur la démocratie, Page montre que les citoyens ne la veulent pas, et Kwak explique pourquoi des politiques inégalitaires restent intellectuellement légitimes. Il fournit ainsi le chaînon idéologique entre idées économiques, décisions politiques, et résultats inégalitaires.

 

Une thèse qui renverse une idée très répandue selon laquelle « On ne peut rien faire contre l’inégalité sans nuire à l’efficacité économique. » Kwak montre que cette affirmation n’est pas une loi scientifique, mais un choix intellectuel et politique, déguisé en neutralité technique.


"The Race Between Education and Technology" (Claudia Goldin & Lawrence Katz, 2008)

Un ouvrage majeur d’histoire économique du travail, centré principalement sur les États-Unis.

La thèse est simple et puissante : l’inégalité salariale dépend de la course entre le progrès technologique (qui accroît la demande de compétences) et le système éducatif (qui fournit ces compétences). 

Quand l’éducation avance plus vite que la technologie, les inégalités peuvent être contenues, mais quand la technologie avance plus vite que l’éducation, alors les inégalités virent en hausse.

Historiquement, les auteurs montrent que 

- au XXᵉ siècle, l’expansion massive de l’éducation secondaire puis supérieure aux États-Unis a compressé les inégalités,

- depuis les années 1970–80, la diffusion rapide des technologies numériques, combinée à un ralentissement de l’investissement éducatif, a contribué à la hausse des écarts salariaux.

Le livre explique donc très bien les inégalités de revenus du travail, notamment entre qualifiés et non qualifiés. Il éclaire parfaitement le rôle central des institutions éducatives : Goldin et Katz montrent que l’éducation n’est pas un simple “capital humain individuel”, mais une infrastructure collective, dépendante de choix politiques (financement, accès, durée, qualité). Une critique qui rejoint Atkinson : les inégalités ne sont pas un pur effet de marché, mais de décisions institutionnelles. 

Le livre aide de même à comprendre pourquoi des sociétés peuvent devenir plus inégalitaires sans intention explicite d’accroître l’injustice, simplement parce que certaines institutions (école, formation) ne suivent plus le rythme des transformations économiques. Précieux pour éviter une lecture uniquement morale ou complotiste de l’inégalité.

Et contrairement à certains discours techno-déterministes, le livre montre que la technologie n’impose pas mécaniquement l’inégalité, mais que c’est l’interaction entre technologie et institutions éducatives qui la détermine.

Nos auteurs aident puissamment à comprendre la montée des inégalités salariales comme le résultat d’un désajustement entre progrès technologique et institutions éducatives, mais sans aborder, ce n'est pas leur terrain, les inégalités patrimoniales, globales et symboliques qui structurent l’injustice contemporaine.


"Utopia for Realists" (2014, English edition 2017) 

Rutger Bregman est un historien, auteur et penseur progressiste néerlandais, connu pour ses idées provocatrices sur l'économie, les inégalités et le changement social. Il a gagné en notoriété internationale en défendant le revenu universel de base (RUB), en critiquant le capitalisme et en intervenant de manière audacieuse dans des forums mondiaux (comme le World Economic Forum de Davos). "Utopie pour réalistes" (2014, trad. anglaise 2017), son livre phare, plaide pour des politiques radicales mais réalistes ...

Bregmans’attaque à ce qu’il appelle la "poverty of imagination" : des idées aujourd’hui jugées “utopiques” ont souvent été :testées historiquement (revenu de base, réduction du temps de travail), abandonnées pour des raisons politiques et non empiriques, puis naturalisées comme irréalistes...

Le revenu universel de base (RUB) est au cœur du livre (Universal Basic Income (UBI), des versements en espèces à tous les citoyens). Bregman le défend non seulement comme outil contre la pauvreté, mais comme un instrument de déconditionnement du mérite, une réduction de la violence structurelle (au sens de Galtung), un affaiblissement du chantage à l’emploi.

Bregman démonte l’idée que la pauvreté résulterait d’un déficit de responsabilité, d’un manque d’effort, ou d’un problème de comportement. Il insiste sur un point clé : la rareté produit des comportements irrationnels. Une idée qui complète les analyses économiques (Atkinson, Piketty), et les analyses affectives (Lordon).

Mais Bregman critique les excès, les absurdités, l’inefficacité morale du capitalisme contemporain, sans proposer une théorie structurée du capitalisme : peu de choses sur l’accumulation du capital, sur les rapports Nord–Sud, sur l’extractivisme. Bregman adopte de plus une posture volontiers optimiste (“les faits sont de notre côté”, “les politiques rationnelles finiront par s’imposer”), alors que les inégalités ne persistent pas tant par ignorance que par légitimation, intérêts, affects et violence culturelle ...

 

Dans "Humankind: A Hopeful History" (2020), salué par The Guardian comme "nécessaire", mais critiqué par The Economist pour son "angélisme", Bregman relance à sa manière le débat sur la nature humaine, une vieille opposition entre Rousseau ("le bon sauvage") et Hobbes ("l’homme est un loup pour l’homme") : il remet en question la vision cynique de la nature humaine (ex. : "les gens sont égoïstes"), en défendant l'idée que la coopération et la bienveillance sont des forces évolutives. De Machiavel à Hobbes, de Freud à Pinker, l'hypothèse tacite est que les humains sont mauvais. Humankind plaide en faveur d'un nouvel argument : il est réaliste, et même révolutionnaire, de supposer que les gens sont bons. Lorsque nous pensons le pire des autres, notre politique et notre économie s'en ressentent également. Dans cette nouvelle histoire majeure, l'auteur de best-sellers internationaux Rutger Bregman montre comment la croyance en la bonté humaine et l'altruisme peut constituer une nouvelle façon de penser - et servir de base pour parvenir à un véritable changement dans notre société. Il est temps d'adopter une nouvelle vision de la nature humaine.

Sa thèse repose sur trois piliers :

- L’hypothèse de la "bonté innée" : Les humains sont câblés pour la coopération, pas pour la compétition (arguments anthropologiques et évolutionnistes).

- Le mythe de la violence primitive : Les sociétés préhistoriques étaient moins violentes qu’on ne le pense (critique de Steven Pinker).

- L’effet Pygmalion inversé : Les systèmes (capitalisme, médias) nous conditionnent à la méfiance, mais des expériences (comme la prison de Bastøy en Norvège) prouvent que la confiance génère des résultats positifs.

Une contre-histoire audacieuse dans laquelle Bregman mobilise des cas méconnus (comme l’île de Tikopia, où la coopération a évité la surpopulation) ou réinterprète des événements célèbres (le vrai naufrage qui a inspiré Le Seigneur des Mouches montre l’entraide, pas la sauvagerie). Alternant anecdotes, données scientifiques et humour, il rend accessible un sujet complexe (ex. : la théorie des jeux appliquée à la coopération). Et en pleine crise de défiance (politique, pandémie), son plaidoyer pour la confiance systémique résonne fortement. Mais il ignore des contre-exemples gênants (ex. : génocides du XXe siècle) ou les minimise comme des "exceptions". Sa lecture des sociétés préhistoriques est contestée (débat avec Pinker). Un antidote au cynisme ? 


Sur de nombreux indicateurs globaux (santé, éducation, pauvreté extrême), le monde va objectivement mieux qu’on ne le croit, soutient Hans Rosling (avec Anna et Ola Rosling) dans "Factfulness" (2018, posthume pour Hans Rosling).

 

Rosling montre, chiffres à l’appui, que l’espérance de vie mondiale a fortement augmenté, que la pauvreté extrême a reculé (au sens Banque mondiale), que l’accès à l’éducation et à la santé s’est élargi. 

On peut en effet reconnaître des progrès réels sans nier l’existence d’inégalités structurelles.

Rosling identifie ainsi dix préjugés (biais de négativité, de généralisation, de dramatisation, etc.) qui déforment notre vision du monde : des propos qui entrent en résonance avec ce que nous avons dit sur la perception sociale des inégalités et la manière dont les récits structurent l’indignation ou son absence. Mais - et c’est crucial et symptomatique - Rosling s’arrête avant d'évoquer  la question politique. Peut-on considérer un monde “meilleur” quand les moyennes progressent, mais que les écarts explosent ?

Or "Factfulness" raisonne très largement en moyennes, en tendances agrégées, en indicateurs globaux, autant de composants qu'utilisent toute technocratie pour tenter de contrer toute éventuelle critique d'une réalité que nous serions incapables de saisir. Ce que montrent largement Piketty, Oxfam ou Hickel, c’est que des progrès absolus peuvent coexister avec une concentration extrême du pouvoir et de la richesse.

"Puisque le monde va mieux, l’indignation est souvent exagérée", c’est là que "Factfulness" nous précipite dans le risque de neutralisation morale de l’inégalité. Notre discussion montre exactement l’inverse : les inégalités peuvent augmenter sans que la souffrance moyenne augmente, mais avec une naturalisation croissante de la domination ...