György Lukács (1885-1971),  "Histoire et Conscience de classe" (1923, Geschichte und Klassenbewußtsein), "The Destruction of Reason" (1954, Die Zerstörung der Vernunft), "La Théorie du roman" (Theorie des Romans, 1920) - Karl Korsch (1886-1961),"Marxismus und Philosophie“ (1923) - Fredric Jameson (1934-2024), "Postmodernism: The Cultural Logic of Late Capitalism" (1984, 1991) - ...

Last update : 11/11/2016



Principalement en Europe, les mouvements sociaux de 1917 à 1923 formèrent un vague révolutionnaire déclenchée, généralement, par la fin de la Première Guerre mondiale, et les révolutions russes de 1917 en particulier.

La lutte des classes est le moteur de l'histoire...

Dans la littérature révolutionnaire de cette période, socialiste ou communiste, l'une des thématiques majeures va consister à opposer le sort des classes opulentes et privilégiées, aux classes démunies vivant de misérables conditions d'existence ...

 

Aujourd'hui, dans un contexte d'accroissement mondial de la richesse globale, l'aggravation des inégalités socio-économiques contraste violemment avec l'appauvrissement du langage et des concepts pour les décrire et les combattre ...

 

Les théoriciens des années 1920-1930 évoluaient dans un contexte qui favorisait l'innovation conceptuelle ...

- La Révolution Russe démontrait qu'un changement de système était possible, créant un champ de forces immense, obligeant les penseurs à se positionner, à expliquer ses succès et ses échecs, et à théoriser les conditions de la révolution en Occident.

- L'effondrement du capitalisme semblait une certitude (Crise de 1929, montée du fascisme). La question n'était pas si le système allait tomber, mais comment et par quoi le remplacer. Ce sentiment d'urgence et de possibilité historique nourrissait la pensée.

- La pensée s'organisait dans un cadre de Référence Commun : La tradition philosophique allemande (Kant, Hegel) et l'œuvre de Marx constituaient un socle commun, un langage partagé que ces penseurs pouvaient repousser, critiquer ou approfondir.

 

Aujourd'hui, plusieurs facteurs se conjuguent pour neutraliser l'émergence d'une théorie critique de même envergure ...

a) L'Hégémonie du Néolibéralisme : La "Pensée Unique"

Le grand succès du projet néolibéral a été d'imposer un cadre conceptuel qui se présente comme non-idéologique. Des notions comme "la main invisible du marché", "la concurrence libre et non faussée", "la flexibilité" ou "la création de valeur pour l'actionnaire" sont devenues le "sens commun" décrit par Gramsci. Elles sont si omniprésentes qu'elles semblent être des lois naturelles et non des constructions politiques. Lutter contre cette hégémonie est d'abord un combat pour retrouver un langage alternatif.

b) La Fin des "Grands Récits" et la Fragmentation

La postmodernité a entraîné une méfiance justifiée envers les métarécits totalisants (comme le marxisme orthodoxe). Le problème est que cette méfiance a souvent débouché sur une fragmentation des luttes (féminisme, antiracisme, écologie, luttes LGBT+) sans qu'un cadre unificateur ne parvienne à émerger. Si cette fragmentation permet une analyse plus fine des spécificités, elle rend difficile la formulation d'une critique d'ensemble du système capitaliste. A cela ajoutons la pauvreté culturelle de nos élites "dirigeantes" et commentateurs médiatiques associés ...

c) La Complexification de la Structure des Classes

La bipolarisation simple Bourgeoisie/Prolétariat est devenue insuffisante. Nous faisons face à une réalité plus complexe, l'hyper-classe mondiale des milliardaires, la "classe créative"/cadres supérieurs qui bénéficient du système, la nouvelle classe moyenne précaire (ubérisation, CDD), le "précariat", classe émergente sans sécurité ni conscience de classe.

Cette complexité rend plus difficile l'identification d'un "sujet révolutionnaire" clair, ce qui affaiblit la narration.

d) Le capitalisme contemporain est un maître dans l'art de vider les concepts critiques de leur sens pour les retourner en outils de marketing. La "Résistance" devient une marque de vêtements, la "Révolution" désigne le dernier smartphone, l'"Authenticité" est un argument de vente, le "Care" (soin) est récupéré pour justifier l'exploitation des femmes. Ce phénomène de récupération permanente sape la capacité à formuler une opposition claire.

 

Face à l'opulence conceptuelle de Lukács (réification, conscience de classe attribuée) et de Gramsci (hégémonie, guerre de position, intellectuels organiques), notre époque semble souvent désarmée, ou plus encore renoncer à la capacité de "penser en totalité", de relier les différentes crises (économique, écologique, démocratique) dans une critique unifiée du système, sans retomber dans le dogmatisme ..


La construction de la notion de "lutte des classes" de Marx à Lukács est un processus bien singulier qui marque une transition cruciale, celle d'un concept économique et historique chez Marx à un concept culturel et philosophique chez Lukács...

De Marx à Lukács s'est opérée une intériorisation et une radicalisation philosophique de la lutte des classes. 

- Chez Marx, elle est un fait social et historique brut

- Chez Lukács, elle devient un impératif de conscience, un combat pour la vérité contre l'illusion réifiée du capitalisme

C'est cette relecture qui a ouvert la voie à tout le marxisme occidental (l'École de Francfort, Gramsci, etc.) en faisant de la superstructure culturelle et idéologique un champ de bataille aussi important que l'infrastructure économique.


Karl Marx s'est efforcé de définir ce concept de classe "scientifiquement", en l'occurence par rapport à un mode de production déterminé ..

- Le Manifeste du Parti communiste (1848) pose le principe, d'une opposition binaire et croissante entre la bourgeoisie (la classe qui possède les moyens de production) et le prolétariat (la classe des travailleurs salariés).

- Chaque mode de production engendre ses exploiteurs et ses exploités, mais avec la société industrielle, une bipolarisation évidente apparaît autour de deux grandes classes antagonistes, la bourgeoisie et le prolétariat. Les autres classes éventuelles, "le petit industriel, le petit marchand, l'artisan, le paysan" ne peuvent que décliner avec le développement de la grande industrie ou se fondre irrémédiablement dans le prolétariat. 

- Marx distingue une classe objective ("en soi"), définie par sa position identique dans les rapports de production, d'une classe subjective ("pour soi"), qui a pris conscience de ses intérêts communs et s'organise en force politique.

- La classe dominante ne domine pas seulement par la force économique, mais aussi par les idées. Elle produit une idéologie qui présente ses intérêts particuliers comme étant l'intérêt général, rendant la domination "naturelle" aux yeux de tous, y compris des dominés. C'est ce qui empêche souvent la lutte des classes de s'exprimer pleinement.

 

Reste à définir avec plus de précision la notion de "classes" et de leur identification, question posée dans le livre II du Capital  - "qu'est-ce qui fait que les ouvriers salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers constituent les trois grandes classes de la société? A première vue, c'est l'identité des revenus et des sources de revenus.." - mais le critère de revenu ne s'avère pas décisif, et c'est la place occupée dans le processus de production qui semble s'imposer. Pourtant, la question n'est pas épuisée, ainsi une autre problématique se fait jour lorsque Marx se pose la question de la masse considérable des paysans parcellaires de l'époque : ces paysans ne constituent pas une classe parce que la "similitude de leurs intérêts ne crée entre eux aucune communauté.." (1852) ..

 

Après Marx, vient se poser un problème majeur aux marxistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ... Pourquoi, alors que les conditions objectives (la crise du capitalisme) semblent réunies, la révolution prolétarienne n'éclate-t-elle pas en Europe de l'Ouest ?

La IIe Internationale, dominée par des penseurs comme Karl Kautsky, tend à adopter un marxisme "déterministe" et "économiste". Elle voit l'effondrement du capitalisme comme une fatalité scientifique et attend passivement que les conditions mûrissent. La conscience de classe, dans ce modèle, découlerait presque automatiquement de la situation économique.

C'est cette vision que Lénine et, surtout, Lukács vont remettre en cause ...

 

Dans "Histoire et conscience de classe" (1923), György Lukács opère un saut conceptuel décisif. Il recentre la lutte des classes non plus sur l'économie, mais sur la conscience ...

 

Le Problème de la "Réification" (Verdinglichung) ..

Lukács, s'inspirant de Marx (le fétichisme de la marchandise) et de Weber (la rationalisation), développe le concept de réification. Sous le capitalisme, les relations entre les hommes prennent l'apparence de relations entre des choses. Le travail devient une marchandise, le temps est mesuré et quantifié, les institutions sociales semblent être des forces naturelles et immuables. Ce "voile des choses" empêche les individus de voir la véritable nature sociale et historique de leur exploitation.

 

De la Lutte Économique à la Lutte pour la "Conscience de Classe" ...

Pour Lukács, la lutte des classes n'est plus primairement une lutte pour de meilleurs salaires ou conditions de travail (ce qui reste une lutte dans le cadre capitaliste). Elle devient une lutte pour et par la conscience.

L'enjeu est de percer le voile de la réification pour comprendre la société comme une "totalité" historique mouvante, dont les contradictions sont le moteur.

Le prolétariat, par sa position unique, a le potentiel d'être le "sujet-objet de l'histoire". Il est à la fois le produit (l'objet de l'Histoire) du capitalisme et la seule force capable de le transformer consciemment (le sujet de l'Histoire).

 

La "Conscience de Classe Attribuée" (zugerechnetes Klassenbewusstsein) ...

C'est le concept clé. La vraie conscience de classe n'est pas ce que les ouvriers pensent empiriquement (leurs opinions confuses, influencées par la réification). C'est la conscience qu'ils devaient avoir, la conscience adéquate à leur position objective dans le processus de production. C'est une conscience "attribuée", potentielle, qui définit la "vraie" mission historique du prolétariat.

 

C'est ainsi que la lutte des classes devient chez Lukács une "praxis", c'est-à-dire une activité pratique qui transforme à la fois le monde et la conscience des acteurs eux-mêmes. Seule une action révolutionnaire peut briser la réification et faire accéder la classe à sa "vraie" conscience...

 

Cette notion de "conscience de classe" poursuit son évolution en ce premier quart d'un XXe siècle alors traversé par un formidable enjeu politique et social, celui de la confrontation et des luttes idéologiques qui portent l'espérance d'un grand soir .

La théorie sociale ouvre ainsi un dialogue  entre Lukács et Gramsci, des penseurs "frères ennemis" qui partagent un même point de départ historique et théorique....

 

Tous deux sont des marxistes révolutionnaires actifs dans les années 1910-1930. Ils ont vécu l'échec de la révolution socialiste à l'Ouest (en Europe centrale et en Italie) après la Première Guerre mondiale, alors que la révolution réussissait en Russie. Cette expérience cruciale les a conduits à se poser la même question : "Pourquoi la révolution n'a-t-elle pas eu lieu dans les sociétés capitalistes avancées, où la théorie marxiste la prédisait ?"

Leur réponse est similaire : L'échec n'est pas dû à des conditions économiques immatures, mais à un obstacle culturel et idéologique. La classe ouvrière est aliénée, dominée intellectuellement et moralement par la bourgeoisie, et n'a pas développé une "conscience de classe" révolutionnaire.

Tous deux rejettent le déterminisme économique et le marxisme "vulgaire" (ou "positiviste") de la IIe Internationale, qui voyait l'effondrement du capitalisme comme une loi naturelle et inéluctable. C'est à partir de ce socle commun que leurs chemins théoriques divergent, ce qui rend le dialogue si intéressant ...

 

Dans "Histoire et conscience de classe" (1923), György Lukács développe le concept de "conscience de classe attribuée" (zugerechnetes Klassenbewusstsein) ...

Il ne s'agit pas de ce que les ouvriers pensent empiriquement (qui est souvent confus et influencé par l'idéologie bourgeoise), mais de ce qu'ils devraient penser s'ils comprenaient parfaitement leur situation objective dans le système capitaliste ...

C'est la conscience adéquate à la position historique de la classe ouvrière.

- L'obstacle à franchir : La réification (Verdinglichung)... 

Lukács, s'inspirant de Marx et Weber, décrit comment les relations sociales sous le capitalisme apparaissent comme des "choses" naturelles et immuables. Ce "voile" empêche les ouvriers de voir le caractère social et historique de leur exploitation.

- Le rôle du Parti : Le parti révolutionnaire (inspiré du modèle léniniste) a pour mission d'être le porteur et l'incarnation de cette conscience de classe "attribuée". Il est l'instance qui, de l'extérieur, apporte la véritable conscience à la classe ouvrière.

 

Antonio Gramsci, alors qu'il est emprisonné par le régime fasciste à partir de 1926 (et pour le reste de sa vie, il meurt en 1937) va déplacer la question de la "conscience" vers celle du pouvoir culturel et moral...

La domination de la bourgeoisie ne repose pas seulement sur la force (l'État), mais surtout sur son hégémonie (egemonia) : sa capacité à imposer sa vision du monde comme étant le "sens commun", acceptée par toutes les classes, y compris les dominées.

- L'obstacle à surmonter : L'hégémonie bourgeoise est profondément enracinée dans les "appareils d'hégémonie" de la société civile : l'école, l'Église, les médias, la culture, etc. C'est une "forteresse" bien plus résistante que l'État.

- La stratégie : La "Guerre de position". Au lieu d'un assaut frontal (la "Guerre de mouvement" qui a échoué), la classe ouvrière doit mener une longue lutte d'hégémonie pour conquérir le consentement des masses. Elle doit construire sa propre culture, ses propres intellectuels "organiques" et une nouvelle conception du monde.

- Le rôle du Parti : Le parti n'est pas un porteur de vérité venu de l'extérieur, mais un "prince moderne" qui organise et unifie les expériences fragmentées des masses, les élevant vers une conception cohérente du monde. La conscience émerge d'un processus collectif et organique, pas d'une "attribution".

 

Faire dialoguer Lukács et Gramsci permet alors ...

- d'affiner les concepts : La notion de "conscience de classe" est enrichie et complexifiée par cette confrontation.

- de comprendre les bifurcations du marxisme : elle illustre la divergence entre une tradition plus "philosophique" et centrée sur la totalité (Lukács, l'École de Francfort) et une tradition plus "politique" et stratégique (Gramsci).

- d'éclairer des problèmes contemporains :  leurs analyses sur la domination idéologique, le rôle des médias et la passivité des masses face au capitalisme restent d'une actualité brûlante. Le concept gramscien d'hégémonie est aujourd'hui plus influent que jamais dans les sciences sociales.

 

En les confrontant, on en vient à poser des questions fondamentales ...

- La conscience est-elle "attribuée" ou "construite" ? Lukács semble plus "élitiste" (la conscience vient du parti éclairé), tandis que Gramsci est plus "démocratique" (la conscience émerge de la praxis et de la lutte culturelle).

- Où se situe le principal obstacle ? Pour Lukács, c'est la structure réifiée de la conscience elle-même (un problème quasi-philosophique). Pour Gramsci, c'est l'appareil concret de l'hégémonie bourgeoise (un problème sociologique et politique).

- Quelle est la nature de la révolution ? Chez Lukács, elle a un aspect de "révélation" (percer le voile de la réification). Chez Gramsci, c'est un long processus de "contre-hégémonie" qui précède et prépare la prise du pouvoir.


"Le postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif" (1984, article fondateur ; 1991, version livre) - 

C'est l'œuvre maîtresse où Jameson applique et adapte les catégories lukácsiennes pour analyser la période contemporaine.

Fredric Jameson n'est pas un disciple simple de Lukács mais  celui qui a sauvegardé les concepts de Lukács de l'obsolescence en les transplantant du capitalisme du début du XXe siècle à l'ère du postmodernisme et de la globalisation ...

- La TOTALITÉ (The Totality) : C'est le concept le plus important hérité de Lukács.

Chez Lukács : La totalité est la catégorie centrale pour comprendre la réalité sociale comme un tout dynamique et structuré, par opposition aux faits isolés de la science bourgeoise. C'est le but de la pensée marxiste de reconstituer cette totalité concrète.

Chez Jameson : Dans le postmodernisme, nous avons perdu la capacité de percevoir la totalité sociale. Le monde est devenu un ensemble fragmenté de signes et de cultures. La tâche de la critique culturelle est justement de "cartographier" cette totalité invisible, c'est-à-dire de rendre visibles les liens cachés entre une œuvre culturelle (un film, un building, un roman) et le système économique mondial du capitalisme tardif. L'analyse d'un centre commercial ou d'un film de science-fiction doit révéler la logique totale du système.

- La RÉIFICATION

Chez Lukács : La réification est le processus par lequel les relations entre les personnes prennent l'apparence de relations entre des choses. C'est l'extension de la théorie du fétichisme de la marchandise de Marx à toute la conscience sociale.

Chez Jameson : Dans le postmodernisme, la réification a pénétré au cœur même de la psyché et de la culture. Elle se manifeste par l'effacement de l'histoire (réduite à un stock d'images et de styles pastichés ("pastiche")), la "cannibalisation" de tous les styles du passé, la fragmentation du sujet et la perte de la capacité à organiser son expérience temporelle de manière cohérente (qu'il appelle le "cubisme temporel").

- Le RÉALISME (comme période historique et non comme style)

Jameson reprend la vision de Lukács selon laquelle les formes artistiques sont liées à des stades historiques précis. Le réalisme du XIXe siècle correspondait au capitalisme concurrentiel, le modernisme au stade impérialiste, et le postmodernisme au "capitalisme tardif" ou "multinational". Chaque forme culturelle exprime, sans en être simplement le reflet, la "logique" de son époque.

A noter le chapitre sur Lukács dans "Marxism and Form" (1971), l'un des textes qui a introduit et "légitimé" la pensée de Lukács pour le public intellectuel anglo-saxon. C'est une lecture fondatrice. "The Political Unconscious: Narrative as a Socially Symbolic Act" (1981) est considéré comme le livre le plus "lukácsien" de Jameson après "Le Postmodernisme". Il y affirme que "toujours historiciser !" est le commandement suprême de l'analyse dialectique. Il y développe une méthode d'analyse des récits (narratives) qui vise à les réinsérer dans la "totalité" de l'histoire...

 

Etonnament, György Lukács connaîtra une plus grande influence dans le monde anglo-saxon que dans d'autres pays occidentaux : en Europe de l'Ouest, notamment, il fut pris dans les guerres intestines de la gauche, rejeté à la fois par les communistes orthodoxes, par les structuralistes et par une partie de l'École de Francfort, ce qui a considérablement limité sa portée ... 

1 - Le Contexte Politique et Intellectuel de la Guerre Froide ...

- Dans le monde anglo-saxon (notamment les États-Unis et le Royaume-Uni), la vie intellectuelle était moins polarisée et moins directement liée à un parti communiste puissant. Il était possible, surtout à partir des années 1960-1970, de "lire Lukács sans être stalinien". Les intellectuels anglo-saxons, souvent dans les départements de littérature comparée ou d'études culturelles, pouvaient disjoindre ses outils théoriques (comme la réification, le réalisme, la totalité) de son engagement politique controversé envers l'URSS.

- En Europe de l'Ouest (surtout en France et en Italie), les partis communistes (PCF et PCI) étaient extrêmement influents dans la vie intellectuelle. Pour les intellectuels orthodoxes, Lukács était un "hérétique" (il avait critiqué le réalisme socialiste, soutenu la révolte hongroise de 1956). Pour les intellectuels de gauche anti-staliniens (comme les situationnistes ou les althussériens), il était un représentant d'un "marxisme-léninisme" dépassé, dogmatique et trop attaché à la forme romanesque du XIXe siècle. Il était coincé entre deux feux.

 

2. La "Découverte" Tardive et l'Affinité avec la "New Left" ...

Le singulier moment de la traduction : Les œuvres majeures de Lukács, comme "Histoire et conscience de classe" (1923), n'ont été traduites en anglais qu'en 1971. Cette "découverte tardive" a été un choc salutaire. Elle est arrivée au bon moment pour la New Left anglo-saxonne, qui cherchait un marxisme ouvert, hétérodoxe, centré sur la culture et l'idéologie, et non un marxisme économique et déterministe. Des figures comme Fredric Jameson ont su adapter les concepts lukácsiens au contexte anglo-saxon, alors qu'en France par exemple, l'influence structuraliste rendait la réception plus difficile.

- Au moment où le structuralisme et le post-structuralisme français (Lévi-Strauss, Foucault, Derrida) dominaient les débats intellectuels en Europe, la pensée de Lukács, avec ses concepts de totalité, de sujet-objet identique et de réification, offrait une alternative humaniste et dialectique très attractive pour ceux qui résistaient à la "mort de l'homme".

 

3. L'Affinité Élective avec les "Cultural Studies" et la Théorie Littéraire ..

C'est probablement le point le plus important. La pensée de Lukács a trouvé un terreau extrêmement fertile dans les universités anglo-saxonnes pour des raisons disciplinaires ...

- La fondation des Cultural Studies : Des figures fondatrices comme Raymond Williams (au Royaume-Uni) ont engagé un dialogue critique profond avec Lukács. Sa théorie du réalisme, son analyse de la forme littéraire comme expression de rapports sociaux, et son concept de réification étaient des outils précieux pour analyser la culture de masse et la société capitaliste avancée.

- La théorie du roman et le réalisme : Dans les départements de littérature, son livre La Théorie du roman (1916) est devenu un classique. Il offrait une vision historique et philosophique de la forme romanesque qui a profondément influencé la critique littéraire marxiste.

- Fredric Jameson : Ce théoricien littéraire américain, l'un des plus influents de la fin du XXe siècle, a placé les concepts lukácsiens (notamment la "totalité" et la réification) au cœur de sa méthode. Son livre Le Postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif est inconcevable sans l'héritage de Lukács.

 

4. Le Rejet par les Courants Dominants en Europe Continentale ..

- Le Structuralisme d'Althusser en France - Louis Althusser, figure dominante du marxisme français dans les années 1960-70, a explicitement rejeté Lukács, qu'il accusait d'"historicisme" et d'"hégélianisme". Pour Althusser, la notion lukácsienne de "totalité" était expressive et idéaliste, contrairement à sa propre conception d'une totalité structurée "surdéterminée". Cette opposition a largement discrédité Lukács auprès des intellectuels français althussériens.

- L'École de Francfort (Allemagne) - Bien qu'ayant des préoccupations similaires (la critique de la rationalité instrumentale), Theodor Adorno avait une opposition célèbre et féroce avec Lukács sur la question de l'art moderne. Adorno défendait l'art avant-gardiste, tandis que Lukács le critiquait au nom du réalisme. Cet antagonisme a limité son influence directe en Allemagne de l'Ouest.



Revenu en Hongrie à la fin de 1918, Béla Kun fonde le parti communiste hongrois et profitant de colère populaire face à l'invasion par  les Roumains de la Transylvanie, par les Tchèques de la Slovaquie, proclame la dictature du prolétariat et une république des Conseils qui durera 133 jours ...


György Lukács  (1885-1971)

György Lukács s'enthousiasme très rapidement pour la République des Conseils instaurée en Hongrie par Béla Kun. Dans "Histoire et conscience de classe" (1923), Lukács tente de réhabiliter l'importance des facteurs subjectifs dans la maturation des processus historique, il propose une conciliation entre la thèse matérialiste de la conscience, qui est le reflet de la réalité, et la thèse hégélienne de l'identité sujet-objet, où la dialectique joue un rôle déterminant : mais sa thèse est comprise comme un retour à l'idéalisme et le 25 juillet 1925, Boukharine et Zinoviev font paraître dans la Pravda un réquisitoire contre les thèses de Lukács, taxées de « révisionnistes et idéalistes ». Dans ce texte, on trouve aussi une condamnation des thèses de Karl Korsch. Lukács renonce à tout écrit politique. Poursuivant une réflexion sur l'art et la littérature, il s'attachera à fonder une esthétique marxiste (l'Évolution du drame moderne, 1908 ; le Roman historique, 1936 ; Balzac et le réalisme français, 1936).

Enfin, "DÉTRÔNEMENT DE LA RAISON" publié en 1954, est essentiellement consacrée à la critique de la philosophie idéaliste allemande. Lukács entend démontrer que toutes les philosophies qui considèrent la vie comme dépourvue de sens, irraisonnée et déshumanisée, reflètent la réalité sociale de l'impérialisme. L'ouvrage expose l'histoire des idées qui, par leur irrationalisme, sont à l'origine de l'idéologie fasciste. Lukács adresse une critique particulièrement véhémente aux tendances existentialistes d'avant-guerre et notamment aux œuvres de Heidegger et de Jaspers, ainsi qu'à la nouvelle forme de l'existentialisme que nous avons connue après la Seconde Guerre mondiale. Lukács s'affirme comme un partisan du rationalisme, de la dialectique et de la théorie de la connaissance marxistes. 


Pour Georg Lukács, philosophe marxiste hongrois, la lutte des classes est une lutte dialectique qui occupe une place centrale dans sa pensée, mais il en propose une interprétation qui dépasse l'approche strictement économique ou structurelle du marxisme orthodoxe. Elle  devient une lutte idéologique et politique, dans laquelle la conscience et la totalité des rapports sociaux sont au centre du processus dit révolutionnaire.

 

"La classe ouvrière n'est pas simplement une catégorie économique, elle est aussi un facteur de changement historique, une force qui peut transformer la société. Ce potentiel révolutionnaire ne peut se réaliser que si les travailleurs développent une conscience claire de leur rôle dans l’histoire." - Lukács adhère à l’idée marxiste que la lutte des classes est le moteur de l’histoire, c’est-à-dire que l’histoire humaine est marquée par des conflits entre les classes sociales en raison des rapports de production. Cependant, il insiste particulièrement sur le rôle de la conscience de classe dans ce processus historique. Pour lui, ce n'est pas seulement la position objective dans les rapports de production (être prolétaire ou bourgeois) qui détermine la lutte des classes, mais surtout la conscience que les individus ont de leur propre position et de leur rôle dans le changement social. Dans son œuvre majeure, "Histoire et conscience de classe" (1923), il développera cette idée en affirmant que la prise de conscience du prolétariat est essentielle pour renverser le capitalisme. Ce n'est qu'en prenant conscience de leur exploitation et de leur rôle historique que les travailleurs pourront s'organiser pour une révolution.

 

 "La réification est l'obstacle fondamental à la conscience de classe. Dans un monde réifié, les travailleurs sont incapables de reconnaître leur propre pouvoir collectif parce que leurs rapports sociaux sont obscurcis par des rapports marchands qui paraissent 'naturels'. La tâche du prolétariat est de percer cette illusion et de comprendre la nature dialectique de sa condition." - S'il est un concept central bien identifié chez Lukács, c'est celui de "réification" (Verdinglichung). Il désigne la manière dont, sous le capitalisme, les rapports humains sont transformés en rapports entre choses, et les individus sont aliénés, devenant eux-mêmes des marchandises. La réification masque la nature réelle des rapports de domination, et empêche les travailleurs de prendre pleinement conscience de leur exploitation. Ainsi, pour Lukács, la lutte des classes ne peut être effective que lorsque la conscience de classe s'éveille et dépasse cette réification. Le prolétariat doit prendre conscience de sa condition non seulement comme une exploitation économique, mais comme un rapport social plus global, dans lequel tout l'ordre capitaliste est en jeu.

 

"Le prolétariat, en se libérant, libère l’humanité tout entière. Sa lutte est l’aboutissement de l’histoire parce qu’elle incarne la négation de la société de classe elle-même. Le dépassement de la société capitaliste est à la fois la fin de l’histoire de l’exploitation et l’avènement d’une société véritablement humaine." - Et si Lukács, dans la lignée de Marx, accorde une importance centrale au prolétariat en tant que sujet révolutionnaire, il va plus loin en insistant sur le fait que le prolétariat n'est pas simplement une classe parmi d'autres : mais la seule classe capable de porter un projet universel de libération pour l'ensemble de l'humanité, car sa libération implique la fin de toutes les formes de domination et d'aliénation. Dans cette optique, la lutte des classes est aussi une lutte pour l’universel : la révolution prolétarienne ne vise pas seulement à renverser la bourgeoisie, mais à abolir le système capitaliste et l'État bourgeois, ainsi qu'à libérer toutes les classes de l'exploitation et de l'aliénation. L'Histoire n'a guère, en ce sens, donné raison au philosophe hongrois ...

 

Un autre concept fondamental pour Lukács est celui de "totalité". La lutte des classes doit être comprise dans le cadre d'une vision dialectique de la totalité sociale. Cela signifie que les différentes dimensions de la société (économiques, politiques, idéologiques) ne peuvent être séparées ou analysées indépendamment les unes des autres. Elles font partie d’un tout en perpétuel mouvement. - "La conscience de classe prolétarienne n’est pas simplement une conscience économique ou corporatiste. Elle doit devenir une conscience de la totalité des rapports sociaux et de la place du prolétariat dans ce tout. C’est seulement ainsi que la lutte des classes peut véritablement aboutir à une révolution." - La totalisation désigne ainsi le processus par lequel le prolétariat, en prenant conscience de lui-même, comprend aussi la totalité des rapports sociaux dans lesquels il est pris. Cette compréhension permet au prolétariat de mener une action révolutionnaire véritablement globale, qui ne se limite pas à des revendications économiques, mais qui touche à la structure même du pouvoir et de la société. Là aussi, un argumentaire du philosophe hongrois inaudible aujourd'hui, ou du moins à reformuler ...

 

"La conscience de classe ne naît pas spontanément dans les masses opprimées. Elle doit être éveillée et organisée par une avant-garde consciente qui est capable de comprendre la totalité des contradictions sociales. C’est à travers l’action du Parti que la classe ouvrière pourra se libérer des illusions réifiantes et accéder à son rôle révolutionnaire." - Lutte des classes et rôle du Parti, un étrange discours qui ne dit plus rien à nos générations. Lukács était alors influencé par la pensée de Lénine sur l'organisation de la lutte des classes et considérait que la prise de conscience par le prolétariat de son rôle historique ne peut être pas spontanée, mais nécessite l’intervention d’une avant-garde révolutionnaire, incarnée par le Parti communiste. Le parti doit être l'agent qui éveille la conscience de classe chez les travailleurs et qui les organise pour mener à bien la révolution!


Histoire et Conscience de classe

(Geschichte und Klassenbewußtsein, 1923)

Lukács reprend le débat entre spontanétité des masses et parti d'avant-garde dans la stratégie de l'action révolutionnaire : la conscience révolutionnaire est-elle intrinsèquement liée à la position d'exploité dans la lutte des classes, ou doit-elle être insufflée de l'extérieur, à partir d'une analyse globale ?  Il tente alors de donner une base théorique solide à la conception léniniste qui soutient cette dernière position. Lukacs distingue chez le prolétaire la conscience psychologique de l'exploitation, qui est spontanée, mais qui n'est pas un élément moteur portant le prolétaire à la révolution. Il n'en est pas de même de la conscience de classe, qui est extérieure et permet à la classe ouvrière de saisir sa situation réelle par rapport à la totalité de la société. L'homme, présent dans l'histoire comme sujet, est en fait un sujet aliéné. C'est dans ce cadre que Lukács analyse l'aliénation comme une "réification", un processus dont est victime le prolétariat dans la société bourgeoise, où toutes les choses produites sont transformées en marchandises. La révolution socialiste est le moyen pour l’homme de retrouver son statut de sujet comme producteur et créateur de sa propre existence, de se réaliser dans son humanité. Ce sont les œuvres de jeunesse de Marx qui servent de référence à l’analyse de Lukács. La proposition ne répond pas entièrement au problème soulevé par Rosa Luxemburg : la question de l'élitisme et de l'autoritarisme est renforcée par la manière avec laquelle les bolchevistes vont conduire le processus révolutionnaire en 1918... 

"L'essence de la structure marchande a déjà été souvent soulignée; elle repose sur le fait qu'un rapport, une relation entre personnes prend le caractère d'une chose et, de cette façon, d'une "objectivité illusoire" qui, par son système de lois propre, rigoureux, entièrement clos et rationnel en apparence, dissimule toute trace de son essence fondamentale : la relation entre hommes. Combien cette problématique est devenue centrale pour la théorie économique elle-même, quelles conséquences l'abandon de ce point de départ méthodologique a entraînées pour les conceptions économiques du marxisme vulgaire, c'est ce qui ne sera pas étudié ici. L'attention sera seulement attirée - en présupposant les analyses économiques de Marx - sur les problèmes fondamentaux qui résultent du caractère fétichiste de la marchandise comme forme d'objectivité, d'une part, et du comportement du sujet qui lui est coordonné, d'autre part, problèmes dont seule la compréhension nous permet une vue claire des problèmes idéologiques du capitalisme et de son déclin... (...) ... La bureaucratie implique une adaptation du mode de vie et de travail et, parallèlement aussi, de la conscience, aux présuppositions économiques et sociales générales de l'économie capitaliste, tout comme nous l'avons constaté pour l'ouvrier dans l'entreprise particulière. La rationalisation formelle du Droit, de l'Etat, de l'Administration, etc., implique, objectivement et réellement, une semblable décomposition de toutes les fonctions sociales en leurs éléments, une semblable recherche des lois rationnelles et formelles régissant ces systèmes partiels séparés avec exactitude les uns des autres, et implique, par suite, subjectivement, dans la conscience, des répercussions semblables dues à la séparation du travail et des capacités et besoins individuels de celui qui l'accomplit, implique donc une semblable division du travail, rationnelle et inhumaine, tout comme nous l'avons trouvée dans l'entreprise, quant à la technique et au machinisme. Il ne s'agit pas seulement du mode de travail entièrement mécanisé et «vide d'esprit» de la bureaucratie subalterne, qui est extraordinairement proche du simple service de la machine, qui le dépasse même souvent en vacuité et en monotonie. D'une part, il s'agit d'une façon de traiter les questions, du point de vue objectif, qui devient, de plus en plus fortement, formellement rationnelle, d'un mépris sans cesse croissant de l'essence qualitative matérielle des "choses" auxquelles se rapporte la façon bureaucratique de les traiter. Il s'agit, d'autre part, d'une intensification encore plus monstrueuse de la spécialisation unilatérale, et violant l'essence humaine de l'homme, dans la division du travail. La constatation de Marx sur le travail en usine, selon laquelle "l'individu lui-même est divisé, transformé en rouage automatique d'un travail parcellaire" et ainsi "atrophié jusqu'à n'être qu'une anomalie", se vérifie ici d'autant plus crûment que cette division du travail exige des exploits plus élevés, plus évolués et plus "spirituels". La séparation de la force de travail et de la personnalité de l'ouvrier, sa métamorphose en une chose, en un objet que l'ouvrier vend sur le marché, se répète également ici, à cette différence près, que ce n'est pas l'ensemble des facultés intellectuelles qui est opprimé par la mécanisation due aux machines, mais une faculté (ou un complexe de facultés) qui est détachée de l'ensemble de la personnalité, objectivée par rapport à elle, et qui devient chose, marchandise. Même si les moyens de la sélection sociale de telles facultés et leur valeur d'échange matérielle et "morale" sont fondamentalement différents de ceux de la force de travail (l'on ne doit d'ailleurs pas oublier la grande série de chaînons intermédiaires, de transitions insensibles), le phénomène fondamental reste cependant le même. Le genre spécifique de «probité» et d'objectivité bureaucratiques, la soumission nécessaire et totale du bureaucrate individuel à un système de relations entre choses, son idée que précisément l' "honneur" et le "sens de la responsabilité" exigent de lui une semblable soumission totale, tout cela montre que la division du travail s'est enfoncée dans l' "éthique" - comme elle s'est, avec le taylorisme, enfoncée dans le "psychique". Cela n'est pourtant pas un affaiblissement, c'est au contraire un renforcement de la structure réifiée de la conscience comme catégorie fondamentale pour toute la société. Car, aussi longtemps que le destin de celui qui travaille apparaît comme un destin isolé (destin de l'esclave dans l'antiquité), la vie des classes dominantes peut se dérouler sous de tout autres formes. Le capitalisme a, le premier, produit, avec une structure économique unifiée pour toute la société, une structure de conscience - formellement - unitaire pour l'ensemble de cette société. Et cette structure unitaire s'exprime justement en ce que les problèmes de conscience relatifs au travail salarié se répètent dans la classe dominante, affinés, spiritualisés, mais à cause de cela, aussi, intensifiés. Et le "virtuose" spécialiste, le vendeur de ses facultés spirituelles objectivées et chosifiées, ne devient pas seulement un spectateur à l'égard du devenir social (on ne peut ici noter, même allusivement, combien l'administration et la jurisprudence modernes revêtent, par opposition à l'artisanat, les caractères déjà évoqués, de l'usine), il prend aussi une attitude contemplative à l'égard du fonctionnement de ses propres facultés objectivées et chosifiées. Cette structure se montre sous les traits les plus grotesques dans le journalisme, où la subjectivité elle-même, le savoir, le tempérament, la faculté d'expression, deviennent un mécanisme abstrait, indépendant tant de la personnalité du "propriétaire" que de l'essence matérielle et concrète des sujets traités, mis en mouvement selon des lois propres. L' "absence de conviction" des journalistes, la prostitution de leurs expériences et de leurs convictions personnelles ne peut se comprendre que comme le point culminant de la réification capitaliste.

La métamorphose de la relation marchande en chose dotée d'une "objectivité fantomatique" ne peut donc pas en rester à la transformation en marchandise de tous les objets destinés à la satisfaction des besoins. Elle imprime sa structure à toute la conscience de l'homme; les propriétés et les facultés de cette conscience ne se relient plus seulement à l'unité organique de la personne, elles apparaissent comme des "choses" que l'homme «possède» et «extériorise», tout comme les divers objets du monde extérieur. Et il n'y a, conformément à la nature, aucune forme de relation des hommes entre eux, aucune possibilité pour l'homme de faire valoir ses «propriétés» physiques et psychologiques, qui ne se soumettent, dans une proportion croissante, à cette forme d'objectivité..." (traduction K.Axelos et J.Bois, Editions de Minuit)

 

Considéré comme l'ouvrage le plus important de Lukács, "Histoire et conscience de classe" est cependant une œuvre de jeunesse qui se rapporte, dans la vie de I`auteur, à une époque de transition entre l`idéalisme objectif de Hegel et le matérialisme dialectique. Lorsqu'il le composa, Lukács était déjà un militant communiste connu, mais il inclinait, comme il se le reprochera plus tard, à minimiser le rôle que le parti révolutionnaire se devait de conserver au sein même du futur Etat socialiste. C`est l'essai sur le "changement de fonction du matérialisme historique" qui devait valoir à l”auteur les plus vives critiques...

S`appuyant sur le déterminisme , historique, Lukács y annonçait la victoire du matérialisme historique. dans laquelle les "lois aveugles de la matière" feront place à la "volonté consciente et planificatrice de l`ordre socialiste futur". De cette affirmation banale, Lukács tirait cependant des conséquences assez aventureuses et il posait nettement le grave problème de la validité universelle du matérialisme historique. 

Dans l`ordre socialiste futur, la détermination de la conscience par l'être social conservera-t-elle un sens? En répondant à cette question, Lukács rappelle que du point de vue marxiste les lois sociales ne sont que des "lois naturelles basées sur la non-conscience des participants". N`en faut-il pas déduire que cette non-conscience se trouvant abolie dans l'ordre socialiste, le matérialisme historique perdant ainsi sa validité pour ne plus servir que comme méthode d'investigation du passé. 

Cette interprétation du schéma marxiste prévoyant le "saut de la nécessité dans la liberté" fut dénoncée par les milieux dirigeants communistes pour ses tendances révisionnistes et réformistes. Lukács se soumit à ces critiques et il devait proclamer par la suite que "Histoire et conscience de classe" était un livre périmé et erroné. Même après 1945, l'ouvrage ne fut jamais publié en hongrois et la traduction française paraîtra sans le consentement de l'auteur. (Trad. Editions de Minuit, 1960).

 

"LA CONSCIENCE DE CLASSE"

"Il ne s'agit pas de ce que tel ou tel prolétaire ou même le prolétariat entier se représente à un moment comme le but. Il s'agit de ce qu'est le prolétariat et de ce que, conformément à son être, il sera historiquement contraint de faire".

Marx, La Sainte Famille.

 

"C'est un malheur, pour la théorie comme pour la praxis du prolétariat, que l'œuvre principale de Marx s'arrête juste au moment où elle aborde la détermination des classes. Le mouvement ultérieur en a donc été réduit, sur ce point décisif, à interpréter et à confronter les déclarations occasionnelles de Marx et de Engels, à élaborer et à appliquer lui-même la méthode. Dans l'esprit du marxisme, la division de la société en classes doit être définie par leur place dans le processus de production. Que signifie alors la conscience de classe? 

La question se subdivise aussitôt en une série de questions partielles, étroitement liées entre elles : 1° Que faut-il entendre (théoriquement) par conscience de classe ? 2° Quelle est la fonction de la conscience de classe ainsi comprise (pratiquement) dans la lutte de classes elle-même ? Cela se relie à la question suivante : s'agit-il, avec la question de la conscience de classe, d'une question sociologique "générale" ou bien cette question a-t-elle pour le prolétariat une tout autre signification que pour toutes les autres classes apparues jusqu'ici dans l'histoire ? Et finalement : l'essence et la fonction de la conscience de classe forment-elles une unité, ou bien peut-on aussi y distinguer des gradations et des couches ? Si oui, quelle est leur signification pratique dans la lutte de classe du prolétariat?

I

Dans son célèbre exposé du matérialisme historique (Ludwig Feuerbach., in K. Marx-Fr. Engels, Etudes philosophiques, éd. sociales), Engels part du point suivant : bien que l'essence de l'histoire consiste en ceci que "rien ne se produit sans dessein conscient, sans fin voulue", la compréhension de l'histoire exige qu'on aille plus loin. D'une part parce que "les nombreuses volontés individuelles à l'œuvre dans l'histoire produisent la plupart du temps des résultats tout différents des résultats voulus, et même souvent opposés à ces résultats voulus, et que par conséquent leurs mobiles n'ont également qu'une importance secondaire pour le résultat d'ensemble. D'autre part, il resterait à savoir quelles forces motrices se cachent à leur tour derrière ces mobiles, quelles sont les causes historiques qui, dans la tête des hommes agissants, se transforment en de tels mobiles". La suite de l'exposé de Engels précise le problème : ce sont ces forces motrices elles-mêmes qui doivent être définies, à savoir les forces qui "mettent en mouvement des peuples entiers et, dans chaque peuple à son tour, des classes entières; et ce... pour une action durable et aboutissant à une grande transformation historique". L'essence du marxisme scientifique consiste à reconnaître l'indépendance des forces motrices réelles de l'histoire par rapport à la conscience (psychologique) que les hommes en ont.

Au niveau le plus primitif de la connaissance, cette indépendance s'exprime d'abord dans le fait que les hommes voient dans ces puissances une sorte de nature, qu'ils aperçoivent en elles et dans les lois qui les lient des lois naturelles "éternelles". "La réflexion sur les formes de la vie humaine, dit Marx à propos de la pensée bourgeoise, et donc aussi leur analyse scientifique, empruntent en général un chemin opposé à celui de l'évolution réelle. Cette réflexion commence après coup et, par suite, elle commence par les résultats achevés du processus d'évolution. Les formes... possèdent déjà la stabilité des formes naturelles de la vie sociale, avant que les hommes cherchent à rendre compte, non du caractère historique de ces formes, qui leur semblent bien plutôt déjà immuables, mais de leur contenu". (Kapital, I) 

A ce dogmatisme dont les principales expressions ont été d'une part la théorie de l'Etat de la philosophie classique allemande, d'autre part l'économie de Smith et de Ricardo, Marx oppose un criticisme, une théorie de la théorie, une conscience de la conscience. Ce criticisme est, à bien des égards, une critique historique, Elle dissout avant tout, dans les configurations sociales, le caractère figé, naturel, soustrait au devenir; elle dévoile que ces configurations ont une origine historique, qu'elles sont par conséquent, à tout point de vue, soumises au devenir historique et prédestinées aussi au déclin historique. L'histoire, par suite, ne se joue pas uniquement à l'intérieur du domaine de validité de ces formes (ce qui impliquerait que l'histoire soit seulement le changement des contenus, des hommes, des situations, etc., selon des principes sociaux éternellement valables); ces formes ne sont pas non plus le but auquel vise toute l'histoire et dont la réalisation abolirait toute histoire, celle-ci ayant rempli sa mission. 

Au contraire, l'histoire est bien plutôt l'histoire de ces formes, de leur transformation en tant que formes de la réunion des hommes en société, formes qui, à partir des relations économiques objectives, dominent toutes les relations des hommes entre eux (et par suite aussi les relations des hommes avec eux-mêmes, avec la nature, etc.).

 

Ici la pensée bourgeoise doit cependant se heurter à une barrière infranchissable, puisque son point de départ et son but sont toujours, même inconsciemment, l'apologie de l'ordre de choses existant ou, au moins, la démonstration de son immuabilité (Cela vaut pour le « pessimisme » qui éternise l'état présent, le représentant comme une limite infranchissable de révolution humaine, tout aussi bien que pour l' « optimisme ». De ce point de vue (et à. vrai dire, de ce point de vue seulement) Hegel et Schopenhauer se situent sur le même plan.). 

"Ainsi, il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus", dit Marx (Misère de la philosophie, éd. Costes), en parlant de l'économie bourgeoise; et cette affirmation vaut pour toutes les tentatives de la pensée bourgeoise pour maîtriser le processus historique par la pensée.

(Ici se trouve aussi une des limites, très souvent signalée, de la philosophie hégelienne de l'histoire.) Il est ainsi donné à la pensée bourgeoise de voir l'histoire comme tâche, mais comme tâche insoluble. Car, ou bien elle doit supprimer complètement le processus historique et saisir, dans les formes d'organisation présentes, des lois éternelles de la nature qui, dans le passé - pour des raisons "mystérieuses" et d'une façon justement incompatible avec les principes de la science rationnelle à la recherche de lois -, ne se sont réalisées qu'imparfaitement ou pas du tout (sociologie bourgeoise) ; ou bien, elle doit éliminer du processus de l'histoire tout ce qui a un sens, qui vise un but; elle doit s'en tenir à la pure "individualité" des époques historiques et de leurs agents humains ou sociaux; la science historique doit prétendre, avec Ranke, que chaque époque historique "est également proche de Dieu", c'est-à-dire a atteint le même degré de perfection, qu'à nouveau donc, et pour des raisons opposées, il n'y a pas d'évolution historique.

Dans le premier cas, disparait toute possibilité de comprendre l'origine des configurations sociales. Les objets de l'histoire apparaissent comme objets de lois naturelles immuables, éternelles. L'histoire se fige en un formalisme qui est hors d'état d'expliquer les configurations historico-sociales dans leur véritable essence comme relations interhumaines; ces configurations sont rejetées bien loin de cette source la plus authentique de compréhension de l'histoire que sont les relations interhumaines, elles en sont séparées par une distance infranchissable. On n'a pas compris, dit Marx, "que ces rapports sociaux déterminés sont aussi bien produits par les hommes que la toile, le lin, etc.". Dans le second cas, l'histoire devient, en dernière analyse, le règne irrationnel de puissances aveugles qui s'incarnent tout au plus dans les "esprits des peuples" on dans les "grands hommes", qui ne peuvent donc être décrites que pragmatiquement et non conçues rationnellement. On peut seulement les soumettre, comme une sorte d'œuvre d'art, a une organisation esthétique. Ou bien il faut les saisir, comme c'est le cas dans la philosophie de l'histoire des kantiens, comme le matériau, en soi dénué de sens, de la réalisation de principes intemporels, supra-historiques et éthiques.

Marx résout ce dilemme en démontrant qu'il n'y a pas de vrai dilemme. Le dilemme révèle simplement que l'antagonisme propre å l'ordre de production capitaliste se reflète dans ces conceptions opposées et exclusives à propos d'un même objet. Car dans la recherche de lois « sociologiques» de l'histoire, dans la considération formaliste et rationnelle de l'histoire, s'exprime justement l'abandon des hommes aux forces productives, dans la société bourgeoise. "Le mouvement de la société qui est leur propre mouvement, dit Marx, prend pour eux la forme d'un mouvement des choses, au contrôle desquelles ils se soumettent au lieu de les contrôler". 

A cette conception, qui a trouvé son expression la plus claire et la plus conséquente dans les lois purement naturelles et rationnelles de l'économie politique classique, Marx oppose la critique historique de l'économie politique, la dissolution de toutes les objectivités réifiées de la vie économique et sociale en des relations inter-humaines. Le capital (et, avec lui, toute forme objectivée de l'économie politique) "n'est pas, pour Marx, une chose, mais un rapport social entre personnes, médiatisé par des choses". Cependant, en ramenant cette choséité des configurations sociales, ennemie de l'homme, à des relations d'homme à homme, on abolit en même temps la fausse importance attribuée au principe d'explication irrationnelle et individualiste, autrement dit l'antre aspect du dilemme. Car, en abolissant cette choséité, ennemie de l'homme, que revêtent les configurations sociales et leur mouvement historique, on ne fait que la ramener, comme à son fondement, au rapport d'homme à homme, sans pour cela abolir le moins du monde sa conformité å des lois et son objectivité, indépendantes de la volonté humaine et, en particulier, de la volonté et de la pensée des hommes individuels. 

Simplement, cette objectivité est l'objectivation de soi de la société humaine à une étape déterminée de son évolution, et cette conformité à des lois ne vaut que dans le cadre du milieu historique qu'elle produit et qu'elle détermine à son tour.

Il semble qu'en supprimant ce dilemme on ait enlevé à la conscience tout rôle décisif dans le processus historique. Certes, les reflets conscients des diverses étapes du développement économique restent un fait historique de grande importance; certes, le matérialisme dialectique, qui s'est ainsi formé, ne conteste pas le moins du monde que les hommes accomplissent eux-mêmes et exécutent consciemment leurs actes historiques. Mais c'est, comme Engels le souligne dans une lettre à Mehring, une fausse conscience. Ici aussi, pourtant, la méthode dialectique ne nous permet pas de nous en tenir à une simple constatation de la "fausseté" de cette conscience, à l'opposition figée du vrai et du faux. Elle exige bien plutôt que cette "fausse conscience" soit étudiée concrètement comme moment de la totalité historique à laquelle elle appartient, comme étape du processus historique où elle joue son rôle.

La science historique bourgeoise, elle aussi, vise, il est vrai, à des études concrètes; elle reproche même au matérialisme historique de violer l'unicité concrète des événements historiques. Son erreur réside en ceci qu'elle croit trouver le concret en question dans l'individu historique empirique (qu'il s'agisse d'un homme, d'une classe ou d'un peuple) et dans sa conscience donnée empiriquement (c'est-à-dire donnée par la psychologie individuelle ou par la psychologie des masses). Mais c'est justement quand elle croit avoir trouvé ce qu'il y a de plus concret qu'elle est le plus loin de ce concret ; la société comme totalité concrète, l'organisation de la production à un niveau déterminé du développement social et la division en classes qu'elle opère dans la société. En passant à côté de cela, elle saisit comme concret quelque chose de complètement abstrait. "Ces rapports, dit Marx, sont, non pas des rapports d'individu à individu, mais des rapports d'ouvrier à capitaliste, de fermier à propriétaire foncier, etc. Effacez ces rapports, et vous aurez anéanti toute la société, et votre Prométhée n'est plus qu'un fantôme sans bras ni jambes" (Misère de la philosophie).

 

Etude concrète, cela signifie donc : rapport à la société comme totalité. Car c'est seulement dans ce rapport que la conscience, que les hommes peuvent à chaque moment avoir de leur existence, apparait dans ses déterminations essentielles.

Elle apparaît d'une part comme quelque chose qui, subjectivement, se justifie, se comprend et doit se comprendre à partir de la situation sociale et historique, donc comme quelque chose de "juste", et, en même temps, elle apparaît comme quelque chose qui, objectivement, est passager par rapport à l'essence du développement social, ne se connaît et ne s'exprime pas adéquatement, donc comme "fausse conscience". 

D'autre part, cette même conscience apparaît sous ce même rapport comme manquant subjectivement les but qu'elle s'assigne elle-même et en même temps comme visant et atteignant des buts objectifs du développement social, inconnus d'elle et qu'elle n'a pas voulus. Cette détermination, doublement dialectique, de la "fausse conscience" permet de ne plus la traiter en se bornant à décrire ce que les hommes ont pensé, ressenti et voulu effectivement sous des conditions historiques déterminées, dans des situations de classe déterminées, etc, Ce n'est là que le matériau, très important à vrai dire, des études historiques proprement dites. En établissant le rapport à la totalité concrète, d'où sortent les déterminations dialectiques, on dépasse la simple description et on parvient à la catégorie de la possibilité objective. En rapportant la conscience à la totalité de la société, on découvre les pensées et les sentiments que les hommes auraient eu, dans une situation vitale déterminée, s'ils avaient été capables de saisir parfaitement cette situation et les intérêts qui en découlaient tant par rapport à l'action immédiate que par rapport à la structure, conforme à ces intérêts, de toute la société; on découvre donc les pensées, etc., qui sont conformes à leur situation objective. 

 

Dans aucune société, le nombre de telles situations n'est illimité. Même si leur typologie est élaborée grâce à des recherches de détail approfondies, on aboutit à quelques types fondamentaux clairement distincts les uns des autres et dont le caractère essentiel est déterminé par la typologie de la position des hommes dans le processus de production, Or, la réaction rationnelle adéquate qui doit, de cette façon, être adjugée à une situation typique déterminée dans le processus de production, c'est la conscience de classe  (Il est malheureusement impossible de s'étendre ici plus longuement sur certaines formes prises par ces idées, dans le marxisme, par exemple, sur la catégorie très importante du « masque économique caractériel », ou d'indiquer même les rapports du matérialisme historique avec des tendances semblables de la science bourgeoise (comme les types idéaux de Max Weber). 

 

Cette conscience n'est donc ni la somme ni la moyenne de ce que les individus qui forment la classe, pris un par un, pensent, ressentent, etc. Et cependant l'action historiquement décisive de la classe comme totalité est déterminée, en dernière analyse, par cette conscience et non par la pensée, etc., de l'individu, cette action ne peut être connue qu'à partir de cette conscience.

Cette détermination fixe d'emblée la distance qui sépare la CONSCIENCE DE CLASSE et les pensées empiriques effectives, les pensées psychologiquement descriptibles et explicables que les hommes se font de leur situation vitale. On ne doit cependant pas en rester à la simple constatation de cette distance, ou même se borner à fixer d'une manière générale et formelle les connexions qui en découlent. 

Il faut bien plutôt rechercher ; 1°) si cette distance est différente selon les différentes classes, selon les rapports différents qu'elles entretiennent avec la totalité économique et sociale dont elles sont membres, et dans quelle mesure cette différenciation est assez grande pour qu'il en découle des différences qualificatives; 2°) ce que signifient pratiquement, pour le développement de la société, ces rapports différents entre totalité économique objective, conscience de classe adjugée et pensées psychologiques réelles des hommes sur leur situation vitale, et donc quelle est la fonction historique pratique de la conscience de classe.

Seules de telles constatations rendent possible l'utilisation méthodique de la catégorie de la possibilité objective. Car il faut se demander avant tout dans quelle mesure la totalité de l'économie d'une société peut, en tout état de cause, être perçue de l'intérieur d'une société déterminée, à partir d'une position déterminée dans le processus de production. Car, autant l'on doit s'élever au-dessus des limitations de fait que font subir aux individus, pris un par un, l'étroitesse et les préjugés liés à leur situation vitale, autant l'on ne doit pas dépasser la limite que leur imposent la structure économique de la société de leur époque et leur position dans celle-ci (C'est ici le point à, partir duquel on peut acquérir une compréhension historiquement correcte des grands utopistes).

La conscience de classe est donc en même temps, considérée abstraitement et formellement, une inconscience, déterminée conformément a la classe, de sa propre situation économique historique et sociale ("Ce qu'il ne sait pas, il le dit quand même", écrit Marx à propos de Franklin. Kapital, I). Cette situation est donnée comme un rapport structurel déterminé, comme une relation de forme déterminée, qui parait dominer tous les objets de la vie. Par suite, la "fausseté", l' "illusion", contenues dans une telle situation de fait, ne sont pas quelque chose d'arbitraire, mais, au contraire, l'expression mentale de la structure économique objective.

 

Ainsi, par exemple, "la valeur ou le prix de la force de travail prend l'apparence du prix ou de la valeur du travail lui-même" et "l'illusion se crée que la totalité serait du travail payé... A l'inverse, dans l'esclavage, même la partie du travail qui est payée apparaît comme ne l'étant pas". Or, c'est la tâche d'une analyse historique très méticuleuse que de montrer clairement, grâce à la catégorie de la possibilité objective, dans quelle situation effective il devient possible de démasquer réellement l'illusion, de pénétrer jusqu'à la connexion réelle avec la totalité. Car, dans le cas où la société actuelle ne peut, en tout état de cause, être perçue dans sa totalité à partir d'une situation de classe déterminée, dans le cas où même la réflexion conséquente, allant jusqu'au bout et portant sur les intérêts de la classe, réflexion qu'on peut adjuger à une classe, ne concerne pas la totalité de la société, alors une telle classe ne peut jouer qu'un rôle subalterne et ne peut jamais intervenir dans la marche de l'histoire comme facteur de conservation ou de progrès. 

De telles classes sont en général prédestinées à la passivité, à une oscillation inconséquente entre les classes dominantes et les classes porteuses des révolutions, et leurs explosions éventuelles revêtent nécessairement un caractère élémentaire, vide et sans but, et sont, même en cas de victoire accidentelle, condamnées à une défaite finale.

 

La vocation d'une classe à la domination signifie qu'il est possible, à partir de ses intérêts de classe, à partir de sa conscience de classe, d'organiser l'ensemble de la société conformément à ces intérêts. 

Et la question qui décide, en dernière analyse, de toute lutte de classe est celle-ci : quelle classe dispose, au moment voulu, de cette capacité et de cette conscience de classe? 

Cela ne peut pas éliminer le rôle de la violence dans l'histoire, ni garantir une victoire automatique aux intérêts de classe appelés à la domination et qui, alors, sont porteurs des intérêts du développement social. Au contraire: premièrement, les conditions elles-mêmes, pour que les intérêts d'une classe puissent s'affirmer, sont très souvent créées par l'intermédiaire de la violence la plus brutale (par exemple l'accumulation primitive du capital); deuxièmement, c'est justement dans les questions de la violence, dans les situations où les classes s'affrontent dans la lutte pour l'existence, que les problèmes de la conscience de classe constituent les moments finalement décisifs ..." 


"The Destruction of Reason" (1954, Die Zerstörung der Vernunft )

Une oeuvre essentiellement consacrée à la critique de la philosophie idéaliste allemande et qui démontre que toutes les philosophies qui considèrent la vie comme dépourvue de sens, irraísonnée et déshumanisée, reflètent la réalité sociale de l'impérialisme. L'ouvrage expose l'histoire des idées qui, par leur irrationalisme, sont à l'origine de l'idéologie fasciste. Lukács adresse une critique particulièrement véhémente aux tendances existentialistes d'avant-guerre et notamment aux œuvres de Heidegger et de Jaspers, ainsi qu'à la nouvelle forme de l'existentialisme qui s'est exprimée après la Seconde Guerre mondiale. Ici Lukács s'affirme comme un partisan du rationalisme, de la dialectique et de la théorie de la connaissance marxistes...

Et pourtant c'est un livre charrière dans la réception de Lukács : il a consacré son statut de philosophe officiel du bloc de l'Est et gravement endommagé sa réputation en Europe de l'Ouest, où il a été longtemps vu comme un penseur dogmatique et stalinien, ce qui a occulté la richesse de ses autres travaux (notamment sur le réalisme et la théorie du roman). Il a de même alimenté un débat fondamental sur la responsabilité des intellectuels et les liens entre philosophie et politique, un débat qui reste d'actualité.

On notera que le titre français, "Détrônement de la raison" (1959) atténuait légèrement la charge polémique et la radicalité du propos de Lukács, par rapport au titre anglais, "The Destruction of Reason" (1980). Depuis, une réédition française  par les éditions Delga (qui se spécialisent dans la publication d'ouvrages marxistes) a repris le titre de "La Destruction de la raison" et assuré une publication en volumes séparés ("Die Zerstörung der Vernunft" est un livre très long et dense), un volume sur Nietzsche, un sur Heidegger, etc., qui permet de cibler différents publics. 

Une publication qui rend accessible un texte majeur de l'histoire du marxisme du XXe siècle, qui était souvent épuisé ou difficile à trouver, et qui réactualise le débat autour de la thèse de Lukács : l'irrationalisme philosophique est-il une cause ou un symptôme des crises politiques ?

 

" Pendant la Seconde Guerre mondiale, je projetai et commençai à rédiger un second et important ouvrage d’histoire de la philosophie, "La Destruction de la raison". Je ne devais le terminer qu’en 1950. Là aussi, j’entrepris de combattre sur un plan scientifique les préjugés qui régnaient, aussi bien chez nous qu’en Occident.

Pendant la guerre, la propagande officielle avait été dominée en Union soviétique par la pseudo-théorie — soutenue par Ehrenbourg — selon laquelle les Allemands (les “Frits”) étaient déjà fascistes au temps où ils vivaient encore dans la forêt de Teutoburg. En Occident, par contre, on avait tendance à considérer l’époque hitlérienne comme une “catastrophe” quasiment fortuite, avec laquelle la nouvelle démocratie ouest-allemande, alliée aux États-Unis et épurée des fascistes actifs, n’avait rien à voir.

Mon livre recherche les origines du fascisme dans l’évolution même de la philosophie allemande. Il met en évidence le fait que l’essor donné à la philosophie par la Révolution française a nécessairement donné naissance à un irrationalisme philosophique (Schelling, Schopenhauer), contrepartie spirituelle du réalisme dialectique, et qu’après l’échec de la tentative révolutionnaire de 1848 et l’avènement de la réaction en Allemagne, cette même idéologie a produit en la personne de Nietzsche son représentant le plus écouté dans le monde. Dès lors, cette tendance, conséquence du développement allemand qui allait de plus en plus dans une direction antidémocratique, se retrouve à plusieurs reprises, toujours sous une forme “moderne”.

C’est pourquoi l’hitlérisme, qui avait pour antécédents sociaux l’évolution réactionnaire d’un siècle entier, a pu librement choisir parmi les idéologies de toute une époque et donc trouver des bases suffisamment larges à sa propagande de démagogie réactionnaire, ce qui signifie également que, même aujourd’hui, ce développement de l’irrationalisme et de ses bases réactionnaires dans le domaine de l’idéologie ne saurait être considéré comme dépassé. » (Georg Lukács, Mon chemin vers Marx, 1957).

 

1 - "La Destruction de la raison" - Nietzsche 

Lukács fait de Nietzsche la pièce maîtresse de sa démonstration. Il ne le présente pas comme un pré-nazi, mais comme le penseur qui a systématisé l'irrationalisme de manière à ce qu'il puisse être récupéré par l'idéologie impérialiste puis fasciste. Un Nietzsche qui a mené une "mobilisation permanente contre la dialectique" et les Lumières.

Les concepts incriminés : La "Volonté de puissance" (comme principe irrationaliste), le "Surhomme" (comme justification d'une élite aristocratique), la critique de la démocratie et du socialisme.

Conclusion de Lukács : En détruisant la raison et en glorifiant le mythe et la vie, Nietzsche a fourni la "boîte à outils" intellectuelle qui sera utilisée pour légitimer la violence et l'inégalité.

 

"..  La position particulière de Nietzsche dans l’histoire de l’irrationalisme moderne, tient d’une part à la situation historique dans laquelle il est apparu, et d’autre part à ses dons personnels très au-dessus de l’ordinaire. Pour ce qui est du premier point, nous avons déjà évoqué les événements sociaux les plus importants de cette période. S’ajoute à cela, un facteur qui deviendra favorable au développement de son influence : Nietzsche clôt son œuvre à la veille de la période impérialiste. C’est-à-dire qu’il a connu, à l’époque bismarckienne, toutes les perspectives des prochaines luttes, qu’il a vécu la fondation du Reich, les espoirs et les déceptions qu’elle a suscités, mais aussi la chute de Bismarck et l’instauration, avec Guillaume II, d’un impérialisme ouvertement agressif. 

Mais il fut aussi le contemporain de la Commune de Paris, des débuts des partis prolétariens de masse, des lois anti-socialistes et du combat héroïque mené contre elles par les travailleurs. En revanche, il n’a pas vécu la période impérialiste. 

C’est pourquoi, lorsqu’il s’agit des grands problèmes que va connaître la période suivante — problèmes du moins au sens où l’entend la bourgeoisie réactionnaire —, Nietzsche trouve l’opportunité de les poser et de les résoudre sous une forme mythique. Cette forme mythique a contribué à élargir son influence non seulement parce qu’elle a été de plus en plus la forme d’expression philosophique préférée pendant la période impérialiste, mais aussi parce qu’elle a permis à Nietzsche de poser les problèmes culturels, éthiques etc. de l’impérialisme de façon si générale que, malgré les changements de situations et de tactiques mises en œuvre par la bourgeoisie pour répondre à ces situations, Nietzsche est resté le premier philosophe bourgeois. Il l’était déjà avant la première guerre mondiale impérialiste et il l’est resté après la seconde.

Cette influence durable, dont nous venons de montrer la possibilité objective, n’aurait jamais pu s’exercer sans le talent spécifique certain de Nietzsche. Il possède une capacité d’anticipation particulière, une sensibilité spéciale aux problèmes de son temps qui lui permet de comprendre ce dont l’intelligentsia parasitaire de l’époque impérialiste a besoin, ce qui l’anime intérieurement, ce qui l’inquiète, ainsi que le genre de réponses qui pourrait le mieux lui convenir. Il peut ainsi englober de vastes domaines de la culture, en éclairer les questions brûlantes avec des aphorismes spirituels. Il peut encore satisfaire les instincts de rébellion de cette couche intellectuelle parasitaire avec une rhétorique attirante d’apparence hyper-révolutionnaire, et répondre à ses attentes ou du moins indiquer des réponses telles que, derrière toutes les finesses et les nuances, puisse apparaître clairement le contenu de classe solidement réactionnaire de la bourgeoisie impérialiste.

Ce double caractère correspond à l’être social et, par conséquent, à la sensibilité et à la mentalité de cette classe et ceci, de trois manières. 

Tout d’abord le sens raffiné des nuances et l’hypersensibilité d’esthète exigeant se mêlent parfois à une brutalité soudaine, souvent hystérique, qui caractérise toutes les formes de décadence.

 Ensuite, suit naturellement un profond mécontentement face à la culture actuelle, un « malaise dans la culture » comme le décrit Freud, qui le pousse à la révolte, révolte qui ne saurait en aucun cas amener le « rebelle » à abandonner ses privilèges de parasite, ou à en modifier les fondements sociaux. Et le « rebelle » applaudit d’autant plus que le caractère révolutionnaire de son mécontentement, s’il trouve une sanction philosophique, se transforme en même temps, dans son contenu social, en une arme de défense contre la démocratie et le socialisme. 

Enfin, la décadence de la classe bourgeoise du temps de Nietzsche est telle qu’elle en modifie le jugement subjectif que la bourgeoisie peut porter sur son propre déclin. Pendant longtemps seuls les critiques progressistes de l’opposition dévoilent et stigmatisent les symptômes de la décadence, tandis que la grande majorité de l’intelligentsia bourgeoise continue à nourrir l’illusion qu’elle vit dans « le meilleur des mondes » et défend ce qu’elle s’imagine être la « santé » de son idéologie, son caractère progressiste. 

Désormais l’idée de décadence, la conscience d’être décadent, se fait de plus en plus consciente. Cette transformation s’exprime avant tout dans un relativisme, un pessimisme, un nihilisme etc. complaisants, narcissiques, ludiques, qui se transforment souvent — chez des intellectuels honnêtes — en un désespoir sincère, lequel engendre un authentique esprit de rébellion (messianisme etc.).

En tant que psychologue de la culture, esthète et moraliste, Nietzsche est sans doute le représentant le plus doué, le plus spirituel et le plus complet de cette prise de conscience de la décadence. Mais son importance va au-delà. Tout en reconnaissant que la décadence constitue le phénomène principal de l’histoire bourgeoise de son temps, il tente de chercher par quel moyen elle pourrait se dépasser elle-même...."

 

2 - "La Destruction de la raison". Schelling, Schopenhauer, Kierkegaard 

Les "Pères Fondateurs", un tome qui remonte aux sources de la tradition irrationaliste qui a préparé le terrain pour Nietzsche....

- Schelling : Lukács voit dans sa philosophie de la nature et son "intuition intellectuelle" un rejet de la raison logique (hégélienne) au profit d'un savoir immédiat et mystique.

- Schopenhauer : Il est crucial pour avoir installé la "Volonté" aveugle et irrationnelle comme essence du monde, une force métaphysique contre laquelle la raison est impuissante. Son pessimisme est lu comme une expression de la crise de la bourgeoisie.

- Kierkegaard : Il est attaqué pour son subjectivisme radical. En faisant du "saut dans la foi" l'acte suprême et en rejetant le système hégélien, il a, selon Lukács, déserté le terrain de la raison historique et objective pour se réfugier dans une intériorité vide.

 

3 - "La Destruction de la raison" - L'Apogée et la Catastrophe (Le XXe siècle jusqu'au Nazisme)

Ce tome montre comment les germes des penseurs précédents ont fructifié dans le contexte du capitalisme décadent et de la crise menant au fascisme ...

- La "Philosophie de la Vie" (Lebensphilosophie) : Des penseurs comme Dilthey et Simmel sont critiqués pour avoir opposé la "vie" concrète et irrationnelle à l'entendement abstrait.

- La Sociologie allemande (Weber, Simmel) : Lukács les accuse de "relativisme" et de renoncement à saisir la totalité historique, se contentant de décrire des faits sans les relier à une logique capitaliste globale.

- Heidegger : C'est la cible ultime. Être et Temps est interprété comme l'expression la plus sophistiquée de l'irrationalisme existentiel. La conception de l'homme comme "être-pour-la-mort" et l'angoisse (Angst) sont vues comme une philosophie de la désespérance et de la résignation, qui désarme intellectuellement face à la montée du nazisme.


Écrit au début des années 1950, en pleine Guerre Froide et sous le régime stalinien de Hongrie, "Die Zerstörung der Vernunft" est une vaste fresque historique et polémique. Lukács retrace ici la généalogie philosophique qui, selon lui, a préparé et rendu possible l'avènement du fascisme et du nazisme en Allemagne.

Sa thèse est que depuis Schelling et jusqu'à Heidegger, une grande partie de la philosophie allemande "irrationaliste" a détruit les fondements de la raison (d'où le titre original). Elle a tourné le dos aux Lumières, au rationalisme critique et à la dialectique hégélienne, pour glorifier le mythe, l'intuition, la "vie" et la volonté de puissance.

Cette tradition "irrationaliste" comprend, selon lui, des penseurs comme Schopenhauer (philosophie de la volonté aveugle), Kierkegaard (subjectivisme radical), Nietzsche (critique de la raison, volonté de puissance), Heidegger (existentialisme "réactionnaire")

Face à cette tradition, le seul héritier légitime de la Raison et le seul rempart contre la barbarie est, pour Lukács, le marxisme, conçu comme l'aboutissement du rationalisme des Lumières et de la dialectique hégélienne.

 

L'impact de ce livre a été immense et profondément contradictoire. Il est considéré comme l'un de ses ouvrages les plus importants, mais aussi les plus problématiques et critiqués...

- Dans les régimes communistes, le livre est devenu un ouvrage de référence, une "Bible" de l'orthodoxie marxiste-léniniste. Il offrait une grille de lecture "matérialiste" et "progressiste" de l'histoire de la philosophie, qui justifiait la lutte idéologique contre toutes les formes de pensée "bourgeoises" et "réactionnaires".

- En Occident (surtout en Europe de l'Ouest), l'impact a été extrêmement négatif sur la réputation de Lukács auprès des intellectuels non-communistes et même de nombreux marxistes hétérodoxes. Le livre a été perçu comme un réductionnisme grossier (accuser Nietzsche d'avoir "préparé" le nazisme était considéré comme une simplification historique et philosophique intenable), un exercice de propagande stalinienne (beaucoup y ont vu non pas une œuvre de philosophie, mais un pamphlet au service de la ligne du Parti), une trahison de son propre génie : Pour ceux qui admiraient le Lukács d'Histoire et conscience de classe, ce livre semblait marquer un reniement et un alignement sur un dogmatisme stérile.

Herbert Marcuse, de l'École de Francfort, a vivement critiqué la thèse de Lukács, défendant que l'irrationalisme n'était pas une cause, mais une conséquence des contradictions sociales. Karl Popper, bien que farouchement opposé à l'irrationalisme, aurait rejeté la méthode "conspirationniste" de Lukács, qui voit une ligne directrice et une intention malveillante dans des siècles de pensée...

Les nietzschéens et les heideggériens ont bien sûr rejeté en bloc cette interprétation, qu'ils jugeaient caricaturale et déformée par un prisme idéologique.


"La Théorie du roman" (Theorie des Romans, 1920)

Oeuvre critique écrite durant la Première Guerre mondiale et publiée en allemand en 1920, à une époque où l'auteur n`avait pas encore adhéré au marxisme, un livre marqué par la philosophie de Hegel et Dilthey...

 

- Lukács nous apprend ainsi que les formes littéraires (l'épopée, le roman, le monologue intérieur) ne sont pas des choix esthétiques neutres, mais des réponses à des conditions historiques et sociales. La forme est déjà un contenu...

- Son obsession de la "totalité" pose une question d'importance : l'art peut-il (et doit-il) nous aider à comprendre le monde comme un système interconnecté, face au flux fragmenté de l'information moderne ?

 

Lukács propose ici une phénoménologie historique des formes littéraires, cherchant à comprendre pourquoi, à différentes époques, la relation de l'homme avec le monde s'exprime à travers des formes spécifiques (l'épopée, puis le roman).

 

Dans ce livre, Lukács étudie donc les grandes formes épiques. L'épopée, selon lui, exprime la totalité de la vie : le roman (né de l'opposition du monde intérieur et du monde extérieur) n`en donne qu'une vue fragmentaire. C'est un monde où la totalité est immédiate. L'âme et le monde, l'intérieur et l'extérieur, sont en harmonie. Le héros vit dans un univers plein de sens, où ses actions ont une place évidente. C'est un monde "fermé".

La modernité va se définir via la transcendance déchue : le sens n'est plus immédiat, il est devenu problématique, il faut le chercher. Le roman est la forme de "l'âge de la culpabilité" et de la quête. Le héros du roman (de Don Quichotte à l'Éducation sentimentale) est un "problematischer Individuum" (un individu problématique), en décalage avec le monde, en quête de valeurs authentiques dans un monde dénué de sens.

L'idée-force : Le roman est "l'épopée d'un monde sans dieux". C'est la forme artistique qui tente de retrouver, par la recherche formelle elle-même, la totalité perdue...

 

L'aspiration à la totalité qui caractérise le roman ne se révèle que dans la tragédie. Le roman est une forme dialectique du genre épique : son héros est l'individu problématique dont les idées, ne s`appliquant plus à la réalité extérieure, se transforment en idéaux. Il en résulte que l`individu devient sa propre fin et découvre en lui-même l'objet de son investigation. Celle-ci, puisqu`elle admet une certaine distance entre l`être et le devoir-être, constitue la forme même du roman : un équilibre mouvant entre être et devenir, forme d'un contenu inachevé. car le dépassement de la rupture entre le héros et le monde est impossible. 

Tel est l`élément essentiel qui caractérise les trois types fondamentaux du roman que distingue Lukács, 

- le roman de l'idéalisme abstrait, qui est le roman du héros dont la conscience n`est pas à la mesure de la complexité du monde, 

- le roman psychologique, dont le héros. du fait de sa grandeur d`âme, ne peut s'accommoder des exigences de la vie, 

- et le roman du renoncement conscient.

 

"Theorie des Romans" est un livre fondateur de la théorie littéraire moderne : Il a influencé des générations de critiques en établissant un lien intrinsèque entre forme littéraire et condition historique de l'homme. Même s'il sera retravaillé dans sa période marxiste, l'idée que la grande littérature cherche à appréhender une totalité sociale et historique reste centrale.

Il aura une influence directe sur Lucien Goldmann ( Le Dieu caché ) et, surtout, sur la philosophie de l'histoire de l'art de Walter Benjamin...


"Écrits sur le Réalisme" (années 1930-1950) 

Lukács est alors un marxiste engagé, en exil face au nazisme. Il mène une "guerre culturelle" sur deux fronts : contre le formalisme moderniste et contre le réalisme socialiste dogmatique.

Il entend défendre un "grand réalisme" du XIXe siècle (Balzac, Tolstoi, Goethe, Mann) comme modèle pour comprendre et lutter contre les catastrophes du XXe siècle (le fascisme, l'aliénation capitaliste).

Ses concepts clés ...

- Le Réalisme comme "Typicité" (le Typique) : Pour Lukács, le vrai réalisme ne consiste pas à copier la réalité, mais à en révéler les forces motrices cachées. L'écrivain doit créer des personnages et des situations "typiques" qui incarnent les contradictions essentielles d'une époque. Chez Balzac, même si l'auteur était royaliste, sa description "typique" de la société révèle les lois du capitalisme naissant mieux que n'importe quelle étude économique.

- Le "Réalisme critique" vs le "Réalisme socialiste" : Il défend les grands réalistes bourgeois du passé contre les thuriféraires du réalisme socialiste, qui exigeaient une littérature de propagande. Pour lui, la valeur d'une œuvre ne tient pas à l'opinion politique de son auteur, mais à sa fidélité aux contradictions profondes de la réalité.

 

La Critique du Modernisme (Naturalisme et Avant-garde) 

C'est le versant polémique. Lukács attaque ...

- Le Naturalisme (Zola) : qu'il accuse de se noyer dans les détails anecdotiques sans saisir l'essentiel ("décrire" la misère sans en révéler les causes sociales).

- L'Avant-garde (Kafka, Joyce, Beckett) : qu'il accuse de subjectivisme et de formalisme. En se focalisant sur le flux de conscience, l'absurde et la fragmentation, ces auteurs, selon lui, capitulent devant l'aliénation qu'ils décrivent. Ils la reflètent de manière passive au lieu de chercher à en donner une image totale et compréhensible.

 

Il en reste, 

- Une polémique célèbre avec Bertolt Brecht et Theodor Adorno a défini les termes d'un débat encore actif aujourd'hui : l'art doit-il représenter le monde de manière claire et totale (Lukács) ou doit-il, par la fragmentation et le choc formel, reproduire l'expérience de l'aliénation pour mieux la critiquer (Brecht/Adorno) ?

- Une méthode d'analyse puissante : Son approche, qui lie l'analyse formelle du récit à une compréhension de la totalité sociale, a profondément marqué la critique littéraire marxiste (Fredric Jameson en est l'héritier le plus brillant).

- Une influence certaine sur la sociologie de la littérature : La notion de "typique" est un outil précieux pour penser comment la littérature "donne à voir" la structure sociale.

Et même si ses attaques contre le modernisme sont aujourd'hui largement rejetées comme dogmatiques, sa défense d'un réalisme qui va au-delà du simple reflet pour saisir les "essences" sociales reste un programme exigeant pour tout art engagé ..


Karl Korsch (1886-1961) était un philosophe et théoricien marxiste allemand, contemporain et proche de Georg Lukács (1885-1971), tant par leurs préoccupations que par leur destin...

Leurs rapports constituent l'une des relations intellectuelles les plus importantes et les plus emblématiques du "marxisme occidental" naissant au début du XXe siècle.

Leur dialogue initial a donné naissance aux deux textes fondateurs du marxisme occidental, en 1923, "Histoire et conscience de classe" pour Lukács et "Marxisme et philosophie" pour Korsch, deux livres sont immédiatement perçus comme un double défi "hégélien" et "idéaliste" lancé à l'orthodoxie communiste.

Leur rupture illustre le dilemme cruel auquel étaient confrontés les intellectuels révolutionnaires sous le stalinisme naissant : se soumettre pour rester dans le mouvement, ou rester fidèle à ses idées au prix de l'exclusion.

Ensemble, ils ont posé les questions les plus profondes sur la relation entre la théorie et la pratique, la philosophie et la révolution. Leurs destins opposés montrent la difficulté, voire l'impossibilité, de résoudre cette tension dans le contexte politique de leur temps. Leur "rapport" reste une leçon fondamentale sur les conflits entre l'intellectuel et l'appareil politique.

 

En 1923, leurs positions sont si proches qu'ils sont souvent considérés comme les chefs de file d'une même tendance "hétérodoxe" au sein du communisme. Leurs thèses centrales se font écho ...

- Korsch, dans "Marxisme et philosophie", affirme que tout comme la théorie marxiste a oublié la dialectique, elle a aussi "oublié" la philosophie. Pour lui, le marxisme n'est pas une science positive, mais la "théorie de la révolution sociale" qui doit se réapproprier la philosophie pour comprendre la "totalité" des rapports sociaux. Il insiste sur le fait que la théorie est une partie constitutive de la praxis révolutionnaire, et non un simple reflet passif de la réalité économique.

- Lukács, dans "Histoire et conscience de classe",  développe le concept de réification et de conscience de classe attribuée, montrant que la lutte révolutionnaire est une lutte pour la conscience contre l'idéologie dominante réifiée.

 

À ce stade, leur rapport est celui de compagnons de route investissant le paysage marxiste. Leur véritable "rapport" va se jouer dans leur réaction face à la pression politique. Leurs livres sont violemment attaqués au 5e Congrès du Komintern en 1924. Zinoviev, le président de l'Internationale, les dénonce ensemble comme une déviation "idéaliste" et "révisionniste". C'est ici que leurs chemins se séparent radicalement ...

 

- La Soumission (Tactique) de Lukács ..

Confronté à l'hostilité du parti, Lukács choisit de faire une autocritique publique et stratégique. Il retire "Histoire et conscience de classe" de la circulation et se replie sur des travaux d'esthétique et de littérature. Il reste toute sa vie membre du parti communiste hongrois, même si l'on sait qu'il a continué à penser de manière hétérodoxe en privé. Sa soumission lui a permis de survivre politiquement et de continuer une carrière académique, au prix d'un reniement apparent de ses œuvres de jeunesse.

- L'Intransigeance (Principielle) de Korsch ..

Korsch refuse toute autocritique. Pour lui, céder sur la théorie, c'est céder sur l'essence même de la révolution. Il maintient ses positions de 1923 et entre en conflit ouvert avec le Komintern. Il est exclu du parti communiste allemand (KPD) en 1926. Cette exclusion marque le début d'une radicalisation : Korsch va évoluer vers un communisme de conseils (rätekommunismus) de plus en plus critique envers le léninisme et l'URSS, qu'il qualifiera finalement de "contre-révolutionnaire". Il finira par considérer le marxisme lui-même comme une forme d'idéologie dépassée.


Karl Korsch, "Marxismus und Philosophie“ (1923)

Écrit en 1923, dans le sillage de l'échec des révolutions en Europe de l'Ouest et de la publication de Histoire et conscience de classe de Lukács, "Marxisme et Philosophie" est considéré comme un brûlot théorique. Korsch s'attaque au marxisme "orthodoxe" de la IIe Internationale (Kautsky, Plekhanov), qu'il juge dégénéré en un "matérialisme vulgaire" et positiviste, ayant abandonné l'ambition révolutionnaire.

Contrairement à ce que prétend la social-démocratie, le marxisme n'a jamais cessé d'être une philosophie. Pire, en croyant avoir "dépassé" la philosophie, les marxistes orthodoxes sont tombés sous le joug d'une philosophie bourgeoise non-critique (le positivisme).

Korsch affirme que la relation du marxisme à la philosophie est dialectique : il faut la "supprimer" (Aufhebung au sens hégélien : à la fois dépasser et conserver) en la réalisant dans la pratique révolutionnaire. La théorie n'est pas un reflet passif, mais une partie constitutive de la praxis révolutionnaire.

 

1. La Question des Rapports entre le Marxisme et la Philosophie ...

Korsch commence par un constat historique, la relation du marxisme à la philosophie a connu trois phases, 

- Marx et Engels : Leur théorie était une "philosophie de la praxis", indissociable de la lutte révolutionnaire.

- La IIe Internationale : Elle a vidé le marxisme de sa dimension philosophique et dialectique pour en faire une "science" des lois objectives de l'histoire, menant à un passivité politique (l'attente de l'effondrement inéluctable du capitalisme).

- Une troisième phase (émergente, dont Korsch se réclame) : Elle vise à restaurer la dimension philosophique et critique du marxisme comme condition de la renaissance révolutionnaire.

Korsch soutient que l'oubli de la philosophie est un symptôme de l'oubli de la révolution. Pour lui, la "philosophie" n'est pas un domaine abstrait, mais la forme théorique de la conscience sociale d'une époque. Ignorer la lutte dans le domaine philosophique, c'est abandonner un front essentiel de la lutte des classes.

 Sa démonstration historique est puissante. Il montre brillamment comment la théorie de la IIe Internationale était une adaptation idéologique à l'échec de la révolution. Au-delà de la simple critique de l'économisme, il montre que le problème est une mécompréhension de la totalité : la révolution est un processus qui englobe à la fois l'économie, la politique, la culture et la philosophie.

Son insistance sur la philosophie pouvait être perçue (et l'a été) comme un "idéalisme", comme si la conscience philosophique pouvait, à elle seule, déclencher la révolution. Korsch se défend en disant qu'il parle de la philosophie comme forme de la praxis.

 

2 - La Conception Matérialiste de l'Histoire et la Démarche Dialectique de la Raison ...

Ce chapitre est le cœur théorique de l'œuvre. Korsch oppose la méthode dialectique de Marx à la méthode positiviste de l'orthodoxie. 

Pour Kautsky & Cie, la "matérialité" est une réalité objective, indépendante de la conscience humaine. La théorie est un "reflet" de cette réalité.

Pour Korsch (relisant Marx à travers Hegel), la réalité n'est pas un objet extérieur, mais un processus historique dans lequel les sujets humains sont activement impliqués. La "matérialité" inclut les rapports sociaux et les consciences.

La célèbre "Thèse sur Feuerbach" ("Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde diversement ; il s'agit maintenant de le transformer") est centrale. Korsch la lit comme signifiant que la théorie est elle-même un acte de transformation. Comprendre le monde de manière critique, c'est déjà commencer à le changer. La dialectique n'est pas une simple méthode d'analyse, mais le mouvement même de la réalité historique, dont la théorie révolutionnaire est un moment indispensable.

C'est une réhabilitation magistrale de la dialectique comme logique de la contradiction et de la praxis. Il restaure le sujet actif dans l'histoire, contre le déterminisme. Korsch est plus explicite que Lukács sur la dette de Marx envers Hegel. Il montre que sans la dialectique hégélienne, le matérialisme de Marx devient mécanique.

Cette position mène inévitablement à un conflit avec le matérialisme dialectique ("diamat") officiel de l'URSS, qui se veut une "science de la nature". Korsch prépare ici le terrain pour sa propre exclusion.

 

3 :- La Philosophie comme Idéologie et la Lutte des Classes dans la Théorie

Korsch applique sa méthode à l'histoire de la philosophie moderne. Il affirme que la philosophie de Descartes à Hegel n'est pas un pur jeu de l'esprit, mais l'expression théorique des luttes de la bourgeoisie montante contre la société féodale. La philosophie est une forme d'idéologie.

Le marxisme, en tant que théorie du prolétariat, doit mener une lutte sur deux fronts ..

- Contre la philosophie bourgeoise, qu'il doit critiquer et dépasser.

- Contre les formes d'idéologie au sein du mouvement ouvrier (le révisionnisme, le réformisme, le positivisme), qui sont des capitulations théoriques devant la bourgeoisie.

La tâche n'est donc pas d'ignorer la philosophie, mais de la "réaliser" en la supprimant : c'est-à-dire transformer la critique philosophique en organisation révolutionnaire de la société. La théorie marxiste n'est pas une nouvelle philosophie, mais la "conscience de la pratique révolutionnaire".

C'est une application brillante de la théorie de l'idéologie. Korsch montre comment les idées sont des armes dans la lutte des classes. Sa conception de la lutte contre l'hégémonie bourgeoise au sein même de la théorie annonce Gramsci, même s'il n'utilise pas le terme.

Mais comme pour Lukács, la question du "critère de vérité" se pose. Si toute théorie est le reflet d'une position de classe, comment la théorie prolétarienne peut-elle prétendre à une vérité supérieure ? Korsch répondrait que sa supériorité se prouve dans la pratique révolutionnaire réussie.

 

"... Quel rapport y a-t-il entre le socialisme scientifique de Marx et d'Engels et la philosophie ? - Aucun, répond le marxisme vulgaire, et il àjoute que l'ancien point de vue philosophique et idéaliste se trouve justement réfuté et dépassé par le point de vue scientifique et matérialiste du marxisme. Toutes les idées et spéculations philosophiques seraient ainsi rejetées comme élucubrations irréelles et sans objet qui continueraient seulement à hanter les cerveaux comme une sorte de superstition, parce que la classe dominante trouve un intérêt bien réel et des plus matériel à ce qu'elle se maintienne. Que la domination capitaliste soit renversée, et l'on verrait aussitôr se dissiper d'eux-mêmes les derniers lambeaux de ces fantasmagories. 

Il suffit de mesurer, comme nous avons tenté de le faire, tout ce que cette attitude scientiste à l'égard de la philosophie peut, avoir de superficiel, pour reconnaître immédiatement qu'une telle façon de résoudre le problème philosophique n'a rien de commun avec l'esprit du matérialisme dialectique moderne de Marx. Elle appartient intégralement à l'époque où Jeremias Bentham, « la sottise bourgeoise poussée jusqu'au génie », donnait dans son Encyclopédie l'explication suivante du terme « religion » : « N. f. Représentations superstitieuses ». Elle a aussi sa place dans l'atmosphère intellectuelle qui remonte au XVIIe ou XVIIIe siècle, bien qu'elle soit encore aujourd'hui largement répandue, dont s'inspire Eugène Dühring quand il écrit dans sa philosophie que dans la société future, construite selon ses instructions, il n'y aurait plus de culte religieux, mais qu'un système de socialité correctement compris devrait au contraire supprimer tout l'appareil de la sorcellerie cléricale et partant, tous les éléments essentiels des cultes. 

Rien n'est plus opposé à cette attitude platement rationaliste et purement négative en face de phénomènes idéologiques comme la religion, la philosophie, etc., que la façon dont le matérialisme moderne ou dialectique, dans sa perspective nouvelle et strictement scientifique, selon les termes de Marx-Engels, conçoit ces formations spirituelles. Pour montrer toute la profondeur de cette opposition, nous pouvons dire ceci : dans le matérialisme dialectique moderne, il est essentiel de saisir théoriquement et de traiter pratiquement les créations spirituelles telles que la philosophie et toute autre idéologie comme des réalités. 

C'est avec la lutte contre la réalité de la philosophie qu'a commencé l'activité révolutionnaire de Marx et d'Engels dans leur première période; et, comme nous le montrerons, s'ils ont radicalement modifié leurs idées sur la relation de l'idéologie philosophique avec les autres au sein de la réalité idéologique globale, ils n'ont jamais cessé pour autant de traiter toutes les idéologies et la philosophie en particulier, comme des réalités véritables, et non pas comme des chimères. 

Lorsque Marx et Engels, dans les années 40 du XIXe siècle, entreprirent, sur un plan d'abord théorique et philosophique, le combat révolutionnaire pour l'émancipation de la classe qui « n'est pas en opposition partielle avec les conséquences de la société . existant, mais en opposition générale avec ses conditions d'existence » , ils étaient convaincus d'attaquer ainsi l'un des éléments les plus importants de ce type de société. 

Dans l'éditorial du numéro 179 de la Kölnische Zeitung, année 1842, Marx s'était déjà exprimé ainsi : « la philosophie n'est pas en dehors du monde, pas plus que le cerveau n'est en dehors de l'homme pour la seule raison qu'il n'est pas dans son estomac·». Plus tard, dans !'Introduction à la "Critique de la philosophie du Droit de Hegel" - écrit dont Marx dira quinze ans après, dans la Préface à la "Critique de l'Economie Politique", qu'il y avait accompli le passage définitif à son point de vue matérialiste ultérieur - il est dit pareillement que « la philosophie passée appartient elle-même à ce monde, et en est le complément, ne fût-ce que le complément idéal » . 

Et le dialecticien Marx, au moment où il abandonne la conception idéaliste pour la conception matérialiste, affirme expressément que le parti politique pratique en Allemagne, en rejetant toute philosophie, commet à l'époque une erreur aussi considérable que le parti politique théorique en ne condamnant pas la philosophie comme telle. Ce dernier croit en effet pouvoir combattre le monde allemand dans sa réalité en se plaçant au point de vue philosophique, c'est-à-dire à l'aide des exigences qu'il tire ou prétend tirer de la philosophie (comme le fera plus tard Lassalle en reprenant Fichte) ; et il oublie ainsi que le point de vue philosophique appartient lui-même à ce monde allemand. 

Mais le parti politique pratique, qui croit accomplir la négation de la philosophie « en lui tournant le dos et en murmurant à part soi quelques phrases banales et irritées à son sujet », se trouve au fond emprisonné dans les mêmes limites ; il refuse pareillement « d'inclure la philosophie dans la réalité allemande ». Ainsi, le parti théorique croit « pouvoir réaliser (pratiquement) la philosophie sans la dépasser (théoriquement) » ; mais le parti pratique fait une erreur analogue en voulant dépasser (pratiquement) la philosophie sans la réaliser (théoriquement) c'est-à-dire sans la concevoir comme une réalité ..."

 

Le Scandale et la Condamnation (1923-1926) - Le livre, avec celui de Lukács, fut au centre des débats du 5e Congrès du Komintern en 1924. Il fut condamné comme une déviation "idéaliste" et "révisonniste" par les gardiens de l'orthodoxie (Zinoviev, Deborin). On l'accusa de nier le matérialisme et de contaminer le marxisme avec l'idéalisme hégélien.

Cette condamnation conduisit à l'exclusion de Korsch du KPD (Parti Communiste d'Allemagne) en 1926. Son refus de toute autocritique (contrairement à Lukács) scella son destin de marginal au sein du mouvement communiste officiel.

 

 Avec Lukács, Korsch est considéré comme l'un des pères de ce courant qui se concentre sur les questions de culture, d'idéologie, de conscience et de méthode, en opposition au marxisme soviétique officiel. La thèse de l'unité de la théorie et de la pratique, ainsi que la critique de la "raison positiviste", ont profondément influencé Horkheimer, Adorno et Marcuse. Son intransigeance et sa critique du léninisme (qu'il développera plus tard) en ont fait une figure tutélaire pour les communistes de conseils et les mouvements anti-staliniens.

 

"Le texte allemand, "Marxismus und Philosophie" est d'un abord difficile. La pensée ne s'y laisse atteindre qu'à travers des phrases interminables, où la prolifération des adverbes, adjectifs et modificatifs de toutes sortes, la répétition excessive des termes, sont en quelque sorte la rançon des efforts de l'auteur pour donner sa plus exacte expression à la nuance la plus subtile. Il m'a paru que le plus important était de rendre la pensée de Karl Korsch accessible au lectettr français. Cela impliquait, en l'occurrence, un parti-pris de clarification, auquel j'ai renoncé cependant, chaque fois qu'il menaçait de trahir cette pensée..." 

La traduction des Éditions de Minuit en 1964 (rééditée depuis) est considérée comme La traduction de référence en français.

Elle est l'œuvre de Claude Orsoni, un traducteur spécialisé en philosophie et sciences sociales.

La parution de ce texte en 1964, dans la célèbre collection "Arguments" dirigée par Kostas Axelos, était un événement intellectuel majeur. Elle intervenait dans un contexte de regain d'intérêt pour les marxistes hétérodoxes et les fondateurs du "marxisme occidental", en pleine période de remise en cause du stalinisme et de la lecture dogmatique de Marx.

 

"Marxisme et contre-révolution" (Éditions du Seuil, 1975), publié 14 ans après la mort de Korsch (1961), avait en charge de combler le grand retard de la réception française de son œuvre. Le mérite de cette compilation revient à Yvon Bourdet, un sociologue et historien des idées socialistes français, grand spécialiste de l'autogestion et des courants marxistes anti-léninistes. C'est lui qui a sélectionné, traduit (ou fait traduire) et organisé les textes, et qui a rédigé une importante et érudite présentation. Le livre rassemble des textes écrits par Korsch entre 1919 et 1950. Il s'agit donc d'un panorama qui couvre une grande partie de sa vie intellectuelle, depuis ses premiers engagements jusqu'à ses travaux de l'exil américain. Une thèse centrale parcourt les textes sélectionnés : l'analyse par Korsch de la façon dont le mouvement ouvrier officiel (la social-démocratie puis le léninisme-stalinisme) a dégénéré en une force "contre-révolutionnaire" qui a étouffé le potentiel émancipateur de la révolution marxiste originelle.

Les textes importants qu'on y trouve : "Qu'est-ce que le socialisation ?" (1919), un texte de jeunesse; des articles fondamentaux des années 1930, comme "L'économie matérialiste est-elle une science ?" et "Thèses sur Hegel et la Révolution"; le texte capital "L'État contemporain" (1940-1942), où Korsch développe une analyse très critique de l'URSS comme "capitalisme d'État"; des textes de la période américaine, dont l'important "L'avenir du marxisme".