Theodor Fontane (1819-1898), "Vor dem Sturm" (Avant la tempête, 1878), "L'Adultera" (L'Adultère, 1882)," Irrungen, Wirrungen" (Erreurs et égarements, 1888), "Stine" (1890), "Frau Jenny Treibel" (1892), "Effi Briest" (1895), "Der Stechlin" (1898) ...
Last update: 12/31/2016
Beaucoup des préoccupations sociales, politiques et morales des écrivains progressistes du Vormärz trouvent un prolongement chez Theodor Fontane, mais profondément transformées. Là où les auteurs des années 1830-1848 privilégiaient le manifeste, la critique politique ou le roman engagé, Fontane choisit une voie plus discrète : il fait de l'observation minutieuse des comportements, des conversations et des conventions sociales le véritable instrument de sa critique. Il adapte ainsi au contexte allemand plusieurs acquis du roman réaliste européen — notamment de Balzac, George Eliot, Anthony Trollope ou Tourgueniev — tout en élaborant une forme de réalisme profondément originale, fondée moins sur les événements que sur les nuances psychologiques et les rapports entre les individus.
Adolph von Menzel (1815-1905) est probablement le peintre qui correspond le mieux à Fontane, même époque, même Prusse, même goût de l'observation minutieuse, même absence de grandiloquence, même attention aux détails de la vie quotidienne : les historiens de l'art rapprochent souvent Menzel du réalisme littéraire de Fontane ...
Né en 1819 à Neuruppin, dans le Brandebourg, au sein d'une famille de pharmaciens d'origine huguenote française, Fontane suit d'abord la profession de son père et exerce plusieurs années comme pharmacien. Les bouleversements révolutionnaires de 1848, auxquels il participe avec sympathie, l'orientent progressivement vers le journalisme et la littérature. À partir de 1849, il abandonne définitivement sa profession pour vivre de sa plume, choix particulièrement audacieux dans l'Allemagne de l'époque.
Journaliste, critique et correspondant, il séjourne plusieurs années en Grande-Bretagne, où il découvre la société victorienne et le roman anglais, dont l'influence sera décisive. Il admire particulièrement Dickens, Thackeray, George Eliot et Trollope, dont il retient l'art du dialogue, la complexité des personnages et la représentation nuancée de la vie quotidienne. De retour en Prusse, il couvre comme correspondant les guerres de 1864, 1866 et 1870-1871 qui conduisent à l'unification allemande sous l'autorité de Bismarck. Ces expériences nourriront plusieurs récits historiques et reportages, sans jamais faire de lui un écrivain nationaliste au sens étroit.
Avant de devenir romancier, Fontane acquiert une solide réputation grâce à ses "Wanderungen durch die Mark Brandenburg" (Promenades dans la Marche de Brandebourg, 1862-1889), vaste entreprise mêlant histoire, géographie, architecture, traditions populaires et souvenirs personnels. Ces ouvrages révèlent déjà ce qui fera la force de son œuvre : une extraordinaire capacité à faire parler les lieux, les paysages et les objets comme autant de témoins de l'histoire.
Ce n'est pourtant qu'après cinquante ans qu'il entreprend véritablement la carrière romanesque qui assurera sa postérité.
Entre 1878 et 1898, il compose une série de romans qui constituent le sommet du réalisme allemand : "Vor dem Sturm" (Avant la tempête, 1878), "L'Adultera" (L'Adultère, 1882)," Irrungen, Wirrungen" (Erreurs et égarements, 1888), "Stine" (1890), "Frau Jenny Treibel" (1892), "Effi Briest" (1895) et "Der Stechlin" (1898), son testament littéraire.
Dans ces œuvres, Fontane associe une remarquable finesse psychologique à une observation presque ethnographique de la société allemande de son temps.
Aristocrates prussiens, hauts fonctionnaires, officiers, industriels, commerçants, pasteurs ou petits bourgeois y apparaissent avec une précision rarement égalée. Les intrigues semblent souvent modestes : un mariage, une conversation, un héritage, une liaison, un dîner mondain. Pourtant, derrière cette apparente simplicité se dessinent les mécanismes profonds d'une société fondée sur le prestige social, les conventions, l'autorité familiale et les hiérarchies de classe.
Contrairement à Balzac ou Zola, Fontane ne cherche pas à dresser une fresque encyclopédique de son époque.
Son regard est plus discret, plus ironique, parfois presque mélancolique. Il ne condamne guère ses personnages ; il montre comment ils sont pris dans un réseau de normes sociales auxquelles ils adhèrent souvent sans les remettre en question. Cette retenue explique la modernité de son œuvre : la critique naît moins des commentaires du narrateur que des dialogues, des silences, des malentendus et des contradictions intérieures des personnages.
Son chef-d'œuvre, "Effi Briest", est devenu l'un des grands romans européens de la condition féminine.
Sans adopter un discours militant, Fontane y montre avec une lucidité remarquable la violence des conventions sociales, l'emprise du code de l'honneur prussien et la manière dont une société respectable peut conduire à la destruction d'une existence. À travers Effi, il interroge moins la faute individuelle que les mécanismes impersonnels d'une morale sociale devenue incapable de compassion.
Longtemps éclipsé hors d'Allemagne par Balzac, Flaubert ou Tolstoï, Theodor Fontane est aujourd'hui reconnu comme l'un des grands maîtres européens du roman réaliste. Thomas Mann voyait en lui le plus grand romancier allemand avant le XXᵉ siècle ; Hermann Broch, Alfred Döblin et Günter Grass ont souligné l'extraordinaire modernité de son art du dialogue et de sa psychologie. À bien des égards, Fontane annonce déjà le roman du XXᵉ siècle : derrière la chronique de la bourgeoisie prussienne apparaît une réflexion subtile sur la liberté individuelle, le poids des institutions et la difficulté, pour chacun, de vivre autrement que selon les rôles que la société lui assigne.
Theodor Fontane (1819-1898)
Publié en 1895, "Effi Briest" est considéré comme le chef-d'œuvre de Theodor Fontane et l'un des plus grands romans réalistes européens.
Il est souvent rapproché de "Madame Bovary" de Gustave Flaubert (1857) et d' "Anna Karénine" de Léon Tolstoï (1877), auxquels il emprunte le thème de la femme enfermée dans un mariage sans amour. Pourtant, Fontane poursuit un projet différent. Là où Flaubert dissèque les illusions romantiques d'Emma Bovary et où Tolstoï met en scène la tragédie de la passion face aux normes sociales, Fontane s'intéresse avant tout aux mécanismes silencieux par lesquels une société façonne les consciences et condamne les individus sans avoir besoin de violence apparente.
Le roman se déroule dans la Prusse des années 1870-1890, mais il dépasse largement le simple tableau historique. Fontane ne cherche pas à composer une vaste fresque sociale à la manière de Balzac ou de Zola ; il observe comment les conventions, les habitudes, les hiérarchies sociales et les traditions s'insinuent dans les décisions les plus intimes. Son véritable sujet est moins l'adultère d'Effi que le fonctionnement d'un ordre social où chacun devient le gardien des règles auxquelles il est lui-même soumis.
Cette lucidité est sans doute liée au parcours exceptionnellement tardif de Fontane.
Après avoir longtemps été pharmacien, journaliste, correspondant à Londres, chroniqueur militaire et écrivain de voyage, il ne trouve véritablement sa voix romanesque qu'après soixante ans. Cette maturité explique le ton singulier de ses grands romans : une ironie discrète, une profonde indulgence envers les faiblesses humaines, un scepticisme souriant qui n'exclut jamais la compassion. Son style, d'une sobriété remarquable, repose sur les dialogues, les sous-entendus, les silences et les détails du quotidien plutôt que sur les effets dramatiques.
Dans "Effi Briest", cette économie narrative atteint son sommet. L'histoire paraît d'une simplicité extrême. Effi, jeune fille de dix-sept ans, épouse Geert von Innstetten, haut fonctionnaire prussien de plus de vingt ans son aîné. Installée dans une petite ville de Poméranie, elle s'ennuie profondément, vit dans une solitude presque totale et entretient quelques années plus tard une brève liaison avec le major Crampas. Longtemps oubliée, cette aventure est découverte plusieurs années après par son mari, qui, conformément au code d'honneur de la noblesse prussienne, provoque son rival en duel, obtient le divorce et condamne définitivement Effi à l'exclusion sociale. Rejetée par son milieu, séparée de sa fille, elle meurt prématurément après un lent dépérissement.
L'originalité du roman réside précisément dans le fait que presque rien n'y est spectaculaire. Il n'y a ni grands affrontements ni scènes de violence éclatantes. Tout se joue dans les conversations, les lettres, les regards, les convenances, les hésitations et les non-dits. Fontane montre comment une société parfaitement civilisée peut produire une violence d'autant plus efficace qu'elle paraît simplement appliquer des règles admises par tous.
La tradition gouverne nos actes. Celui qui lui obéit peut périr ; mais il périra plus honorablement que celui qui ose s'y opposer : une maxime qui ne constitue pas la pensée personnelle de Fontane mais exprime au contraire la logique implacable du monde prussien qu'il décrit avec une ironie discrète. Innstetten lui-même apparaît comme une victime des conventions qu'il croit devoir respecter. Il ne détruit pas Effi par haine, mais parce qu'il estime que son rang, son éducation et sa position sociale l'y obligent. Le véritable protagoniste du roman est ainsi moins un individu qu'un système de valeurs devenu incapable de distinguer la justice de la conformité.
À travers "Effi", Fontane compose l'un des portraits féminins les plus subtils de la littérature européenne. Son héroïne n'est ni une rebelle, ni une révolutionnaire, ni une passionnée comparable à Emma Bovary ou Anna Karénine. Elle demeure jusqu'au bout spontanée, généreuse, rêveuse, parfois enfantine. Sa tragédie naît précisément de son inadéquation avec un univers où tout repose sur l'autodiscipline, la retenue et le respect des apparences. Elle n'est pas tant coupable que profondément inadaptée à la société qui l'entoure.
Le roman est également une méditation sur le temps. Les événements décisifs surviennent souvent hors champ ; plusieurs années s'écoulent entre la liaison d'Effi et sa découverte ; les existences se défont lentement, presque imperceptiblement. Cette temporalité dilatée donne au récit une tonalité mélancolique qui distingue profondément Fontane des grands romanciers naturalistes de son époque.
Né à Neuruppin, dans le Brandebourg, en 1819, Theodor Fontane exerce d'abord la profession de pharmacien avant d'être profondément marqué par les événements révolutionnaires de 1848. Il se tourne alors vers le journalisme, qui restera longtemps son principal métier. Correspondant en Angleterre entre 1852 et 1859 pour la Preußische Zeitung, il découvre le roman victorien, notamment Dickens, Thackeray, George Eliot et Anthony Trollope, dont l'influence sur son art du dialogue et de la psychologie sera considérable.
À son retour en Prusse, il couvre les guerres de 1864, 1866 et 1870-1871 tout en poursuivant la publication des Wanderungen durch die Mark Brandenburg (Promenades dans la Marche de Brandebourg), vaste enquête historique et culturelle commencée en 1862. Entre reportage, histoire locale et littérature de voyage, ces ouvrages révèlent déjà son extraordinaire talent d'observateur.
Ce n'est pourtant qu'à partir de "Vor dem Sturm" (Avant la tempête, 1878) que commence véritablement sa carrière de romancier.
Suivent "Grete Minde" (1880), "L'Adultera" (1882), "Schach von Wuthenow" (1883), "Cécile" (1887), "Irrungen, Wirrungen" (Errements et tourments, 1888), "Stine" (1890), "Frau Jenny Treibel" (1892) et enfin "Effi Briest" (1895), sommet de son art. Son dernier roman, Der Stechlin (1898), publié quelques mois avant sa mort, élargit encore son regard à l'Allemagne wilhelmienne, où l'aristocratie traditionnelle voit désormais apparaître de nouvelles forces sociales : la bourgeoisie industrielle, les intellectuels, mais aussi la social-démocratie naissante.
Aujourd'hui, "Effi Briest" est généralement considéré comme le plus grand roman allemand du XIXᵉ siècle.
Par la précision de son observation, la subtilité de ses dialogues, son refus du manichéisme et son extraordinaire compréhension des contraintes sociales, Fontane annonce déjà le roman psychologique du XXᵉ siècle. Thomas Mann voyait en lui « le plus européen des romanciers allemands », tandis que Günter Grass soulignait sa capacité unique à révéler, derrière la tranquillité apparente de la société prussienne, les tensions, les renoncements et les solitudes qui en constituent la vérité profonde.
Effi Briest (1895)
"In Front des schon seit Kurfürst Georg Wilhelm von der Familie von Briest bewohnten Herrenhauses zu Hohen-Cremmen fiel
heller Sonnenschein auf die mittagsstille Dorfstraße, während nach der Park- und Gartenseite hin ein rechtwinklig angebauter Seitenflügel einen breiten Schatten erst auf einen weiß und grün
quadrierten Fliesengang und dann über diesen hinaus auf ein großes, in seiner Mitte mit einer Sonnenuhr und an seinem Rande mit Canna indica und Rhabarberstauden besetzten Rondell
warf..."
C'est avec "Effi Briest" que Theodor Fontane obtient le seul véritable grand succès de son vivant et entre définitivement dans le canon de la littérature allemande. Ce roman relativement bref est aujourd'hui considéré comme le chef-d'œuvre du réalisme allemand, au même titre que "Madame Bovary" de Flaubert ou "Anna Karénine" de Tolstoï. Il exercera une influence profonde sur Thomas Mann, qui reconnaîtra en Fontane l'un de ses principaux maîtres, notamment dans "Les Buddenbrook" et "La Montagne magique", où l'analyse des milieux sociaux repose elle aussi sur les conversations, les usages et les non-dits davantage que sur l'action.
Dès les premières lignes, Fontane installe l'atmosphère du roman. La description minutieuse du domaine familial de Hohen-Cremmen, baigné d'une paisible lumière estivale, ne constitue pas un simple décor réaliste. Comme souvent chez lui, le paysage annonce discrètement le destin des personnages. Derrière l'apparente sérénité de cette demeure aristocratique se cache déjà un univers entièrement régi par les traditions, les hiérarchies sociales et les conventions auxquelles nul ne semble pouvoir échapper.
Effi Briest, fille unique d'une vieille famille de la noblesse brandebourgeoise, n'a que dix-sept ans lorsqu'elle épouse le baron Geert von Innstetten, ancien admirateur de sa mère et haut fonctionnaire prussien de près de vingt ans son aîné. Ce mariage, accepté comme une évidence par les deux familles, repose moins sur un choix amoureux que sur la logique des alliances sociales et sur le respect des convenances.
Le jeune couple s'installe à Kessin, petite ville de Poméranie, sur les rives de la Baltique. Fontane fait de cette ville provinciale bien davantage qu'un simple cadre géographique. Kessin devient progressivement une métaphore de l'isolement intérieur d'Effi. La vaste maison administrative, dont les pièces semblent presque vides, les longues promenades balayées par le vent, les paysages marécageux, la mer Baltique toujours présente mais rarement accueillante, les récits de fantômes et la célèbre légende du mystérieux Chinois composent une atmosphère où le réalisme psychologique se teinte discrètement d'étrangeté. Ces éléments n'ont rien de fantastique au sens romantique ; ils donnent une forme sensible à l'angoisse diffuse qui envahit peu à peu la jeune femme.
Au fil des mois, Effi découvre l'extrême solitude de son existence.
Son mari, homme cultivé, intelligent et sincèrement attaché à elle, demeure avant tout absorbé par sa carrière administrative. Les notables de Kessin, les propriétaires terriens et les officiers incarnent une société figée dans les codes de l'aristocratie prussienne, où chaque comportement est réglé par l'étiquette, le devoir et la réputation. Fontane décrit avec une remarquable économie de moyens cette lente montée de l'ennui (Langeweile), de la mélancolie et du sentiment d'enfermement.
Après la naissance de sa fille Annie, Effi rencontre le major Crampas, officier brillant, spirituel et séducteur.
Leur liaison demeure relativement brève et, fait remarquable, Fontane choisit de ne presque jamais la montrer directement. Les scènes décisives sont éludées ou simplement suggérées. Ce choix narratif est essentiel : le roman ne s'intéresse pas au scandale amoureux lui-même mais aux conséquences morales et sociales qu'il produira plusieurs années plus tard.
Lorsque Innstetten est nommé à Berlin, Effi quitte Kessin avec un immense soulagement. Commence alors une nouvelle existence, paisible en apparence. Les années passent ; le passé semble définitivement oublié. Pourtant, six ans plus tard, Innstetten découvre par hasard les anciennes lettres de Crampas.
À partir de ce moment, le roman cesse presque d'être une histoire d'adultère pour devenir une réflexion sur le pouvoir des normes sociales. Innstetten comprend très vite que la liaison appartient depuis longtemps au passé et que son épouse ne représente plus aucun danger pour leur vie commune. Il sait également qu'il aime encore Effi. Mais il estime ne plus être libre de ses décisions. Son honneur, sa position dans l'administration prussienne, le regard de ses collègues et les attentes de son milieu lui imposent un comportement auquel il n'adhère qu'à moitié.
Le duel avec Crampas, le divorce, l'exclusion sociale d'Effi, la séparation d'avec sa fille et le lent dépérissement qui conduit finalement la jeune femme à la mort ne procèdent donc pas d'une nécessité psychologique, mais d'une nécessité sociale. Les personnages deviennent les exécutants d'un ordre collectif qui leur survit et les dépasse.
C'est en cela que réside la modernité du roman.
Le véritable adversaire d'Effi n'est ni Innstetten, ni Crampas, ni même la morale chrétienne. C'est un système de conventions dont chacun reconnaît secrètement les limites mais auquel personne n'ose véritablement se soustraire. Même Wüllersdorf, l'ami d'Innstetten, laisse entendre que le duel est absurde ; pourtant, il admet lui aussi qu'il paraît inévitable. Fontane montre ainsi comment une société peut produire une violence extrême sans recourir à la brutalité physique, simplement par l'intériorisation des attentes sociales.
La critique n'a cessé de souligner le caractère profondément moderne de cette analyse. Là où Flaubert dissèque les illusions romantiques et où Tolstoï met en scène la force destructrice de la passion, Fontane décrit un monde où les individus sont moins victimes de leurs sentiments que des rôles sociaux qu'ils acceptent d'endosser. La tragédie naît moins de la faute que de l'incapacité d'une société à accorder le pardon, à distinguer les apparences de la vérité ou à reconnaître que les êtres changent avec le temps.
Par la subtilité de sa psychologie, la précision de ses dialogues et l'absence presque totale de jugement moral explicite, "Effi Briest" annonce déjà le grand roman européen du XXᵉ siècle. Derrière l'histoire d'un mariage malheureux, Fontane offre une méditation d'une remarquable modernité sur la liberté individuelle, la mémoire, la culpabilité et le poids invisible des institutions sociales. C'est pourquoi le destin d'Effi dépasse largement celui de la Prusse wilhelmienne : il demeure l'un des portraits les plus universels de la confrontation entre l'individu et les normes qui prétendent gouverner son existence.
"Aber im Zusammenleben mit den Menschen hat sich ein Etwas gebildet, das nun mal da ist und nach dessen Paragraphen wir uns gewöhnt haben, alles zu beurteilen, die andern und uns selbst. Und dagegen zu verstoßen geht nicht; die Gesellschaft verachtet uns, und zuletzt tun wir es selbst und können es nicht aushalten und jagen uns die Kugel durch den Kopf."
"Mais, à force de vivre avec les gens, quelque chose finit par se constituer qui est là une fois pour toutes, et nous avons pris l'habitude de tout juger, les autres et nous-mêmes, en fonction des articles de ce code. Et il n'est pas question d'enfreindre cela; car alors la société nous méprise, nous nous méprisons nous-mêmes, nous ne pouvons le supporter et nous nous tirons une balle dans la tête.."
CHAPITRE V - "Les festivités du Hohen-Cremmen étaient passées; tous les invités étaient partis, et le jeune couple aussi, dès le soir du mariage. Les réjouissances de la veille des noces s'étaient déroulées à la satisfaction de tous, plus particulièrement des interprètes, et Hulda avait été en cette occasion la coqueluche de tous les jeunes officiers, aussi bien des hussards de Rathenow que de leurs camarades, un peu plus difficiles, du régiment Alexandre. Oui, tout s'était passé sans anicroche ni accident, presque au-delà de toute attente.
Simplement, Bertha et Hertha avaient sangloté si fort qu'elles avaient rendu les vers de Jahnke, rédigés en bas-allemand, quasiment inaudibles. Mais cela n'avait pas été bien grave. Certains connaisseurs avertis avaient même jugé que "c'était cela qu'il fallait; les trous de mémoire, les sanglots et l'inaudibilité - voilà quelle était la bannière (à plus forte raison pour d'aussi mignonnes rousses aux cheveux frisés) sous laquelle se remportaient toujours les victoires les plus éclatantes". Le cousin Briest, présentant un numéro en vers de son cru, pouvait se vanter d'avoir obtenu un triomphe tout particulier. Il avait incarné un commis de Demuth qui aurait appris le projet de la jeune mariée de partir en Italie aussitôt après le mariage, ce pourquoi il venait livrer une valise, laquelle valise, bien entendu, n'était que le travesti d'une bonbonnière géante de chez Hövel. On avait dansé jusqu'à trois heures, et le vieux Briest, dont la conversation s'engageait progressivement sur les vertigineuses pistes euphoriques du champagne, avait profité de l'occasion pour placer toutes sortes de propos sur la danse aux flambeaux, toujours en vogue à certaines cours, et sur l'étrange coutume attribuant aux cavaliers de la mariée un bout de sa jarretière, propos qui ne tarissaient plus, qui, au contraire, se corsaient toujours davantage et finirent pas dépasser la mesure, au point qu'il devint absolument nécessaire d'y mettre le holà. "Contrôle-toi un peu, Briest", s'était-il entendu chuchoter par sa femme sur un ton passablement sévère, "ton rôle ici n'est pas de débiter des propos ambigus, mais de faire les honneurs de la maison. Il s'agit d'un
mariage, voyons, et non d'une partie de chasse." A quoi Briest avait répliqué "qu'il n'y voyait pas une si grande différence et que, par ailleurs, il se sentait heureux".
La journée du mariage proprement dit s'était également déroulée sans encombre. Le prêche de Niemeyer avait été excellent et, en rentrant de l'église à la maison nuptiale, l'un des vieux messieurs de Berlin, qui faisait plus ou moins partie de l'entourage de la cour, avait laissé entendre que la riche floraison de talents éclose dans un État comme le nôtre était tout de même remarquable. "J'y reconnais le triomphe de nos écoles, et peut-être davantage encore de notre philosophie. Quand je pense que ce Niemeyer, un vieux pasteur de village, qui, à première vue, ressemblait à un frère hospitalier ... eh oui, mon ami, dites, son homélie n'était-elle pas digne d'un prédicateur de la cour ? Ce sens des nuances et cet art de l'antithèse, on aurait dit du Kögel, et pour la ferveur, il le dépassait. Kögel est trop froid. Certes, un homme dans sa position doit être froid. Apres tout, quel est donc l'écueil qui nous menace dans la vie ? C'est encore et toujours la chaleur du sentiment."
Ces propos rencontraient évidemment l'approbation du dignitaire auquel ils étaient adressés et qui - toujours célibataire et, sans doute pour cette raison même - était, pour la quatrième fois, engagé dans une "liaison". "Ce n'est que trop vrai, cher ami", fit-il. "Trop de chaleur! excellemment dit... A propos, tout à l'heure, il faudra que je vous raconte une anecdote."
Le lendemain du mariage était une claire journée d'octobre. Le soleil matinal brillait par intervalles; cependant, l'air avait déjà la fraîcheur de l'automne, et Briest, qui venait de prendre le petit déjeuner en compagnie de sa femme, se leva de sa place pour se mettre debout, les deux mains dans le dos, contre le feu de cheminée qui se mourait. Madame von Briest, un ouvrage en mains, se rapprocha également de la cheminée en y poussant son siège et dit à Wilke, qui venait d'entrer pour desservir la table du petit déjeuner :
- Et maintenant, Wilke, quand vous aurez tout remis en ordre dans la salle, et cela vient en priorité, veillez alors à faire passer la pâtisserie en face, la tarte aux noix chez le pasteur, et le plat de petits fours chez les Jahnke. Et je recommande les verres à vos soins. J'entends, les cristaux fins.
Briest en était déjà à sa troisième cigarette, avait fort bonne mine et déclara que "rien ne vous tonifiait comme un mariage, à l'exception du vôtre, bien entendu".
- Je ne sais pas, Briest, d'où te vient une idée pareille. C'est bien la première nouvelle pour moi que tu prétendes en avoir pâti. Et sans aucune raison, que je sache.
- Le rabat-joie que tu fais, Louise. Mais je ne me fâche jamais, même pas pour ça. D'ailleurs, pourquoi parler de nous qui n'avons même pas fait de voyage de noces? Ton père était contre. Mais Effi, elle, fait en ce moment un voyage de noces. Enviable. Départ: train de dix heures. Présentement, ils doivent se trouver du côté de Ratisbonne, et je suppose que - sans descendre, bien sûr - il lui récite la liste des principaux trésors artistiques du Walhalla.
Innstetten est un gaillard formidable, seulement il donne un peu dans le maniaque de l'art, tandis qu'Effi, mon Dieu, notre pauvre Effi, est une enfant de la nature. Je crains qu'il ne la martyrise un peu avec son enthousiasme pour l'art.
- Tout homme martyrise sa femme. Et l'enthousiasme pour l'art n'est pas, il s'en faut, la pire des choses.
- Non, certes pas; mais quoi qu'il en soit, ne nous disputons pas à ce sujet; c'est un vaste champ de problèmes à méditer. Et puis, nous sommes tellement différents les uns des autres. A toi, je veux bien, cela t'aurait convenu. Et d'une façon générale, tu aurais été mieux assortie à Innstetten qu'Effi. Dommage, il est trop tard maintenant.
- C'est trop galant de ta part, sans compter l'inconvenance. Mais, en tout cas, ce qui est passé est passé. Maintenant, Geert est mon gendre, et il est vain de revenir sans cesse sur des enfantillages.
- J'ai simplement voulu t'émoustiller un peu.
- Trop de bonté. Gaspillée d'ailleurs. Je suis d'humeur parfaitement émoustillée.
- Et d'humeur bonne aussi?
- Disons que oui. Mais il ne faudrait pas que tu la gâches. Qu'as-tu encore, dis ? Je vois bien que tu as quelque chose sur le cœur.
- Quelle impression Effi t'a-t-elle laissée? Et toute cette affaire ? Elle était si étrange, presque comme une enfant et, à d'autres moments, très sûre d'elle-même et nullement aussi modeste qu'elle devrait l'être à l'égard d`un mari pareil. Cela tient sans doute seulement au fait qu'elle ignore encore trop le prix qu'elle devrait lui attacher. Ou est-ce, plus simplement, qu'elle ne l'aime pas vraiment ? Ce serait grave. Car, quelles que soient ses qualités, il n'est pas homme à conquérir cet amour avec élégance.
Madame von Briest gardait le silence et comptait les points sur son canevas. Finalement, elle dit : - Ce que tu dis là, Briest, c'est la chose la plus intelligente que je t'aie entendu exprimer depuis trois jours, sans excepter ton discours à table. Moi aussi, j'ai eu des doutes. Mais je crois que nous pouvons nous tranquilliser.
- Est-ce qu'elle t'a ouvert son coeur?
- Je ne peux pas dire que ce soit cela. Elle éprouve bien le besoin de parler, mais elle n'éprouve pas le besoin de s'épancher vraiment et recherche souvent la solution à ses problèmes en elle-même; elle est à la fois expansive et renfermée, sinon secrète; bref, un mélange tout à fait particulier.
- Je partage entièrement ton avis. Mais puisqu'elle ne t'a rien dit, comment le sais-tu ?
- J'ai seulement dit qu'elle ne m'avait pas ouvert son cœur. Cette sorte de confession complète, cet épanchement total de tout ce qui pèse à l'âme n`est pas dans son caractère. Tout ce qui est venu s'est échappé d'elle seulement par saccades et brusquement et, après,
c'était terminé. Mais c`est justement parce que son âme se libérait d'une manière aussi involontaire et quasiment fortuite que j'ai attaché une telle importance à ses paroles.
- A quel moment est-ce donc arrivé, et en quelle occasion ?
- Il y a de cela, sauf erreur, exactement trois semaines, nous étions assises au jardin, occupées à préparer toutes sortes d'affaires, petites et grandes, pour son trousseau, lorsque Wilke apporta une lettre d'Innstetten. Elle la mit dans sa poche, sans plus, et c'est moi qui dus lui rappeler un quart d'heure plus tard qu'elle avait reçu une lettre. Elle la lut alors, mais son visage resta presque impassible. Je t'avouerai que j'en ressentis de l'angoisse, une angoisse si grande que j'aurais voulu obtenir une certitude, pour autant qu'en ce genre d'affaires on puisse en obtenir une.
- Très juste, très juste.
- Que veux-tu dire par là?
- Eh bien, rien de spécial. Mais, qu'importe! Continue donc, je suis tout ouïe.
- Je lui demandai donc carrément ce qu'il en était, et comme, avec son caractère singulier, je voulais éviter un ton solennel et donner à tout cela, autant que possible, un air dégagé, voire celui de la plaisanterie, je lançai, mine de rien, la question de savoir si, d'aventure, son cousin Briest - qui, à Berlin, lui avait fait une cour assidue - si donc c'était lui, d'aventure, qu'elle préférerait épouser...
- Et alors ?
- Oh! il aurait fallu que tu la voies ! Sa première réaction fut un éclat de rire mutin. Le cousin, dit-elle, n'était tout de même rien d'autre qu'un grand godelureau d'élève-officier en uniforme de lieutenant. Et s'il n'était déjà pas question pour elle d'aimer un élève-officier, elle pouvait bien moins encore songer à l'épouser. Sur ce, elle se mit à parler d'Innstetten, qui, tout d'un coup, lui sembla paré de toutes les vertus masculines.
- Et comment expliques-tu cela?
- Très simplement. Quelles que soient sa vivacité d'esprit, sa soif de vivre, je dirais presque sa nature passionnée ou peut-être justement à cause de ces traits de caractère, elle n'est pas de celles qui sont vraiment en quête d'amour, ou en tout cas de ce qui mérite légitimement de s'appeler ainsi. Certes, elle en parle, et même avec insistance et comme sur le ton de la conviction, mais ce n'est que parce qu'elle a lu quelque part que l'amour, n'est-ce pas, c`est la chose la plus sublime, la plus belle, la plus magnifique. Peut-être en a-t-elle seulement entendu discourir cette personne sentimentale, cette Hulda, et ne fait-elle que répéter ses propos. Mais sans ressentir grand-chose. Possible que tout cela lui vienne un jour, que Dieu l'en garde, mais, pour le moment, il n'y a rien de tel.
- Et qu'y a-t-il ? Qu'est-ce qu'elle a ?
- Elle a, j'en témoigne, comme elle en a du reste témoigné elle-même, deux tendances: soif de plaisirs et ambition.
- Eh bien, cela va encore. Voilà qui me rassure.
- Moi pas. Innstetten est un carriériste - je ne dirai pas arriviste, car il n'en est pas un non plus, pour cela il est trop véritablement distingué - donc un carriériste, et cela satisfera l'ambition d'Effi.
- Eh bien voilà. C'est tout de même une bonne chose.
- Certes, c'est une bonne chose! Mais ce n'est que la première moitié. Son ambition sera satisfaite; mais en ira-t-il de même pour son goût du jeu et de l'aventure ? J'en doute. Les petites distractions ou les petites idées qui meublent les heures, tous ces petits riens qui combattent l'ennui, cet ennemi mortel d'une petite personne qui a l'esprit imaginatif, Innstetten ne les lui procurera que bien médiocrement. ll ne l'abandonnera pas dans un désert de l'esprit, il est trop intelligent et trop homme du monde pour cela; mais, en revanche, il ne l'amusera pas tellement. Le pire est qu`il ne se posera même pas vraiment la question de savoir comment il pourrait s'y prendre. Cela pourra aller un temps, sans faire grand dégât, mais elle finira par s'en rendre compte, et alors elle s'en trouvera offensée. Et alors je ne sais trop ce qui pourrait se passer. Car toute douce et conciliante qu`elle soit, elle est bien capable d'entrer dans une rage folle et de jouer le tout pour le tout.
Juste à ce moment entra Wilke, venant de la salle, pour annoncer qu'il avait tout compté et constaté que tout était au complet; un seul des cristaux fins, un verre à vin, avait été cassé, mais cela dès hier, quand on avait bu à la santé des jeunes mariés - mademoiselle Hulda avait trinqué trop vivement avec le lieutenant Nienkerken.
- Pas étonnant, toujours endormie, depuis l'aube des temps et, bien entendu, cela ne s'est pas arrangé à l'ombre du sureau. Quelle gourde! Je ne comprends pas Nienkerken.
- Moi, je le comprends parfaitement.
- Mais puisqu'il ne pourra pas l'épouser.
- Certes non.
- Pour quoi faire alors ?
- Un vaste champ de méditations, Louise."
(trad. P.Villain, R.Laffont)
Madame Jenny Treibel (Frau Jenny Treibel, 1892)
"An einem der letzten Maitage, das Wetter war schon sommerlich, bog ein zurückgeschlagener Landauer vom Spittelmarkt her in die Kur- und dann in die Adlerstraße ein und hielt gleich danach vor einem, trotz seiner Front von nur fünf Fenstern, ziemlich ansehnlichen, im Uebrigen aber altmodischen Hause, dem ein neuer, gelbbrauner Oelfarbenanstrich wohl etwas mehr Sauberkeit, aber keine Spur von gesteigerter Schönheit gegeben hatte, beinahe das Gegenteil..."
"Effi Briest et d'autres romans sont plus connus, en Allemagne comme en France, mais c'est à Jenny Treibel qu'on revient lorsqu'on veut illustrer la manière et le style de l'auteur. Ce court roman est un des mieux réussis, comme si l'auteur s'était senti particulièrement à l'aise dans ce sujet. L'intrigue est légère, un projet de mariage entre deux jeunes gens que les contraintes sociales feront échouer. Le livre se présente plutôt comme une suite de tableaux de moeurs et d'études de caractères, dans une Allemagne écartelée entre les rigueurs de la tradition prussienne et les élans de modernisme d'une société en plein bouleversement idéologique. C'est là justement où l'art de Theodor Fontane se révèle avec éclat." Madame Jenny Treibel, l'héroïne, personnifie cet antagonisme : son amour de jeunesse, le professeur Wilibald Schmidt, qu'elle ne peut oublier, représente la bourgeoisie cultivée qui mène une vie modeste, et l'homme qu'elle a épousé est issu de la bourgeoisie propriétaire. Ses deux fils vont affronter cet antagonisme dans le cadre de leurs projets de mariage.
"Irrungen Wirrungen" (Errements et tourments, 1888)
"An dem Schnittpunkte von Kurfürstendamm und Kurfürstenstraße, schräg gegenüber dem »Zoologischen«, befand sich in der Mitte der siebziger Jahre noch
eine große, feldeinwärts sich erstreckende Gärtnerei, deren kleines, dreifenstriges, in einem Vorgärtchen um etwa hundert Schritte zurückgelegenes Wohnhaus, trotz aller Kleinheit und
Zurückgezogenheit, von der vorübergehenden Straße her sehr wohl erkannt werden konnte..."
Courte idylle d'une blanchisseuse, Lene Nimptsch, et et d'un sous-lieutenant de cuirassiers, Botho von Rienäcker dans le Berlin du printemps et de l'été
1875, idylle entre deux personnages de milieux sociaux très différents qui vont tâcher de résoudre, avec une objectivité absolue, c'est-à-dire sans faire intervenir le moindre impératif moral,
l'inéluctable fin de leur liaison : à la poignante résignation de Lene s'oppose un Botho issu de la sphère supérieure de la société et qui se doit de respecter son rang et les traditions, le tout
sur fond de description minutieuse des différents milieux et mentalités sociales.
"Will ich Lene heiraten? Nein. Hab' ich's ihr versprochen? Nein. Erwartet sie's? Nein. Oder wird uns die Trennung leichter, wenn ich sie hinausschiebe? Nein. Immer nein und wieder nein. Und doch säume und schwanke ich, das eine zu tun, was durchaus getan werden muß. Und weshalb säume ich? Woher diese Schwankungen und Vertagungen? Törichte Frage. Weil ich sie liebe."
"Est-ce que je veux épouser Lene? Non. Est-ce que je lui ai promis? Non. L'attend-elle? Non. Ou bien est-ce que la séparation nous sera plus facile si je la remets à plus tard? Non. Toujours non et encore non. Et pourtant, j'hésite et je balance avant de faire la seule chose qui doit absolument se faire. Et pourquoi est-ce que je reporte? D'où me viennent ces incertitudes et ces atermoiements? Question stupide. Parce que je l'aime."
"Comment se rencontrent deux cœurs" (Wo sich Herz zum Herzen findet), nous voici transporté dans cette atmosphère propre à la bourgeoisie d'un Berlin nouvellement enrichie dont la prospérité se manifeste surtout entre 1880 et 1890 : les ridicules de cette classe sociale sont particulièrement mis en valeur par un parallélisme continuel entre ses coutumes et la manière de vivre d`une famille simple et cultivée, la famille du professeur Schmidt. Le personnage principal du roman. Mme Jenny Treibel, femme d`un commandeur, est d`origine modeste: elle tente de l`oublier et de la faire oublier. Sentimentale en apparence. c`est en réalité une femme ambitieuse qui aime l`argent, parfaitement vaine. mais énergique maîtresse de maison et mère de famille. Au cours de sa jeunesse, elle a éprouvé une romanesque attirance pour un jeune étudiant, maintenant devenu professeur de lycée, Willibald Schmidt. Mais elle lui a préféré les richesses du prosaïque Treibel. La belle Corinne, fille du professeur, qui aime de manière plus ou moins avouée son cousin Marcel, lui aussi professeur, se laisse séduire par les attraits du luxe et se fiance, à l`occasion d`un voyage avec Léopold. le plus jeune fils des Treibel. Mais Mme Jenny, qui tient fort à la dot, s`y oppose, et Léopold est encore trop au pouvoir de sa mère pour passer outre. Corinne reconnait tout à coup son erreur et se retourne vers son cousin Marcel, tandis que Mme Jenny arrange pour Léopold une alliance avec la sœur de sa belle-fille, sans grand enthousiasme à vrai dire, parce que ce mariage menace de compromettre gravement la paix domestique : la sœur de sa belle-fille, qui appartient à la bourgeoisie de Hambourg, étant la seule personne qui ait l`audace de lui tenir tête. Mais une fois détourné le péril de voir s`introduire chez elle une jeune fille sans dot, Mme Jenny renoue avec la famille du professeur; et aux noces de Corinne, elle occupe la place d'honneur, récitant, les larmes aux yeux, des vers que composa dans sa jeunesse son cher Willibald.
CHAPITRE III - "La salle à manger ne le cédait en rien au grand salon et donnait sur le jardin de derrière aux allures de parc avec son jet d'eau qui murmurait tout près de la maison. Une petite balle montait et descendait sur le jet d'eau, un cacatoès se tenait perché sur un perchoir placé à côté et regardait, de l'œil perspicace que l'on connaît aux cacatoès, tantôt le jet d'eau avec sa balle mobile, tantôt dans la salle à manger dont la fenêtre à guillotine la plus haute était un peu baissée. Le lustre brûlait déjà, mais les flammes, réglées très bas, étaient à peine visibles dans le soleil de l'après-midi et elles ne consumaient leur vie faible et anticipée que parce que le Conseiller de commerce n'aimait pas, selon sa propre expression, "être dérangé dans l'atrnosphère de son dîner par les manipulations nécessaires à l'allumage des becs de gaz". Même les petits "pouf-pouf" que l'on entendait alors et qu'il se plaisait à qualifier de "salves d'accueil modérées" ne parvenaient pas à modifier son attitude face à ce problème. La salle à manger elle-même était de la plus belle simplicité: stuc jaune sur lequel étaient appliqués quelques reliefs, un travail ravissant du professeur Franz. Lorsqu'il s'était agi de cette décoration, la Conseillère de commerce avait pour sa part proposé Reinhold Begas, mais Treibel considérant que cela était trop au-dessus de sa situation sociale, avait refusé. "Ce sera pour le moment où nous serons Consul général..." - "moment qui ne viendra jamais", avait répondu Jenny. "Mais si, mais si, Jenny. Teupitz-Zossen est la première marche de l'escalier qui nous y conduit." Il connaissait le scepticisme de sa femme à l'endroit de sa campagne électorale et de tous les espoirs qu'il y attachait, raison pour laquelle il aimait laisser à entendre qu'il espérait bien cueillir à l'arbre de la politique des fruits qui sont d'or aussi pour la vanité féminine.
Dehors, le jet d'eau continuait ses jeux. A l'intérieur, dans la salle à manger, au milieu de la table qui portait, au lieu du vase gigantesque de lilas et de cytise, une petite jardinière de fleurs, le vieux Treibel était assis entre les deux nobles dames, vis-à-vis de sa femme, encadrée elle-même par le lieutenant Vogelsang et l'ancien chanteur d'opéra Adolar Krola. Krola était depuis quinze ans l'ami de la maison, titre auquel trois choses lui donnaient des droits égaux : sa belle apparence, sa belle voix, sa belle fortune. Peu avant de quitter la scène, il avait en effet épousé la fille d'un millionnaire. De l'aveu général, c'était un homme charmant, ce qui l'avantageait tout à fait face à nombre de ses anciens collègues tout autant que sa situation financière, plus qu'assurée.
Madame Jenny se présentait dans tout son éclat et sa naissance dans une petite boutique de l'Adlerstrasse n'avait pas laissé la moindre trace dans sa personne actuelle. Tout en elle donnait une impression de richesse et d'élégance. Ce n'était pas seulement le fait des dentelles sur sa robe de brocart violet ni des petites boucles d'oreilles de diamant qui jetaient leurs feux croisés à chacun de ses mouvements; non, ce qui, plus que tout, lui conférait une certaine distinction, c'était l'assurance, le calme avec lequel elle trônait au
milieu de ses invités. Il était impossible de percevoir la moindre marque de nervosité à laquelle il n'y avait d'ailleurs aucune raison.
Elle savait qu'il est important d'avoir de bons domestiques dans une maison riche conçue pour la vie mondaine, et tous ceux qui devaient faire leurs preuves dans ce domaine étaient retenus chez elle par des gages élevés et ils étaient bien traités. Tout se déroulait donc à merveille, ce jour-là comme les autres, et, du regard, Jenny surveillait l'ensemble, rôle pour lequel le coussin pneumatique sur lequel elle était assise et qui lui donnait une situation dominante ne lui était pas un petit avantage. Ne craignant pas que quelque détail matériel fût imparfait, elle pouvait tout naturellement se consacrer aux devoirs d'une agréable conversation et, considérant comme gênant de n'avoir pas échangé un seul mot intime avec les deux nobles dames, en dehors des salutations, elle se tourna vers la Bombst à travers la table et demanda avec une sympathie apparente, mais peut-être aussi réelle:
- Chère mademoiselle, avez-vous des nouvelles récentes de la petite princesse Annie ? J'ai toujours eu un vif intérêt pour cette jeune princesse et même pour toute cette maison. On dit qu'elle a fait un mariage heureux. J'ai tant de plaisir à entendre parler de mariages heureux, en particulier dans les hautes sphères de la société et je voudrais dire à ce propos qu'il me semble absurde d'admettre que le bonheur est nécessairement exclu dans les couches supérieures de la société.
- Certes, interrompit gaiement Treibel, un tel renoncement à ce que l'on peut rêver de plus haut...
- Cher ami, poursuivit la Conseillère, je m'adresse à mademoiselle von Bombst qui, malgré tout le respect dû par ailleurs à tes connaissances universelles, me semble notablement plus compétente que toi pour tout ce qui concerne la cour.
- Sans aucun doute, dit Treibel. Et la Bombst, qui avait suivi avec un vif plaisir cet intermezzo conjugal, prit alors la parole et parla de la princesse qui était tout à fait sa grand-mère, le même teint et, avant tout, la même bonne humeur. Elle savait tout cela mieux que personne, elle pouvait bien le dire, car elle avait eu le privilège de commencer sa vie à la cour sous les yeux de feu Son Altesse qui, en vérité, était un ange et c'est dans ces circonstances qu'elle avait compris cette vérité: le naturel n'est pas seulement la meilleure chose, c'est aussi le comble de la distinction.
- Oui, dit Treibel, la meilleure chose et le comble de la distinction. Tu as entendu, Jenny, et cela de la bouche d'une personne, pardonnez-moi, chère demoiselle, que tu viens de désigner toi-même comme "la plus compétente".
La Ziegenhals intervint elle aussi et la Conseillère de commerce qui, comme toutes les Berlinoises de naissance, avait une passion pour la Cour et les princesses, sembla vouloir considérer comme la plus intéressante des conversations celle de ses deux vis-à-vis, lorsque soudain un léger battement de paupières de Treibel lui donna à entendre qu'il y avait encore d'autres personnes à table et que l'usage voulait dans le domaine de la conversation que l'on s'occupât de ses voisins de gauche et de droite plutôt que de ceux assis en face. L'effroi de la Conseillère ne fut pas mince lorsqu'elle constata à quel point Treibel avait raison dans ses reproches silencieux, fussent-ils faits par plaisanterie. Elle avait voulu rattraper quelque chose qui aurait dû être fait, ce qui l'avait entraînée dans une seconde négligence, plus grave que la première. Son voisin de droite, Krola, cela pouvait passer, c`était l'ami de la maison, inoffensif et indulgent de nature. Mais Vogelsang ! Elle prit soudain conscience que, pendant sa conversation sur les princesses, elle n'avait cessé de ressentir, venant de sa droite, quelque chose comme la vrille d'un regard. Oui, c'était celui de Vogelsang, cet homme effroyable, ce Méphisto à plume de coq et pied de bouc, même si l'on ne pouvait voir ni la première, ni le second. Il lui était odieux- et cependant, il fallait qu'elle lui adressât la parole; il était grand temps.
- J'ai entendu parler, lieutenant, de vos projets de voyage dans notre chère Marche de Brandebourg ; vous voulez pousser jusqu'aux rivages de la Spree wende, et même au-delà. Une région du plus haut intérêt, d*après ce que me dit mon mari, avec toutes sortes de dieux wendes qui se manifesteraient aujourd'hui encore, dit-on, dans les sombres esprits des habitants.
- Pas que je sache, très chère madame.
- Ainsi par exemple, dans la petite ville de Storkow dont le bourgmestre était, si je suis bien informée, ce Tschech, ce fanatique du droit politique qui tira sur le roi Frédéric-Guillaume IV sans égards pour la reine qui se trouvait a ses côtés. Cela fait bien longtemps, mais je me rappelle encore les détails comme si c'était hier et je me rappelle aussi cette étrange chanson qui avait été écrite sur cet événement.
- Oui, dit Vogelsang, une pitoyable rengaine pleine de tout cet esprit frivole qui régnait dans la poésie de cette époque. Ce que l'on trouve dans cette poésie et tout particulièrement dans le poème dont il est question maintenant n'est que clinquant, mensonge et imposture : "Peu s'en fallut qu'il ne tuât ! A coup de feu le couple roi!" Voilà bien toute la perfidie ! Tout cela devait rendre les accents du loyalisme, voire couvrir, dans certaines circonstances, une manoeuvre de retraite, mais c'est encore plus vil, plus honteux que tout ce que cette époque de mensonge a jamais produit, sans en excepter le péché capital dans ce domaine: je veux parler bien sûr de Herwegh, Georg Herwegh.
- Ah! lieutenant, vous touchez là un endroit sensible chez moi. Herwegh a été en effet, dans les années quarante, au moment de ma confirmation, mon poète préféré. J'étais ravie, car j'ai toujours eu une sensibilité très protestante, lorsqu'il lançait ses "Malédictions contre Rome", ce en quoi vous me donnerez peut-être raison. Il y avait encore un autre poème que je lisais avec ravissement égal et dans lequel il vous invitait à "arracher toutes les croix de la
terre". Je dois certes avouer que ce n'est certes pas là une lecture pour une jeune fille qui vient de faire sa confirmation, mais ma mère me disait toujours: "Lis-le donc, Jenny; le roi l'a lu lui aussi: Herwegh a été lui-même à Charlottenbourg et les classes supérieures le lisent aussi." Ma mère a toujours défendu les classes supérieures et je lui en serai reconnaissante jusqu'à la tombe. C'est ce que devraient faire toutes les mères, car c'est décisif pour toute notre vie. Ce qui est inférieur ne peut en approcher et se traîne loin derrière nous.
Vogelsang fronça les sourcils et chacun des invités qui n'avait été jusque-là qu'effleuré par l'idée qu`il pouvait être de la compagnie de Méphistophélès ne put s'empêcher, sans le vouloir, de chercher son pied de bouc. La Conseillère de commerce poursuivit cependant : - Par ailleurs, il ne me serait pas difficile de confesser que les principes patriotiques que prêchait le grand poète sont peut-être fort contestables. Bien que ce qui court les rues les plus fréquentées ne soit pas toujours juste...
Vogelsang, qui était tout tier de suivre une route particulièrement peu fréquentée, hocha la tête d'un air approbateur.
- Mais laissons-là la politique, lieutenant. Je vous abandonne Herwegh poète politique, car enfin la politique n'est qu'une goutte de sang étranger dans ses veines. Il reste grand lorsqu'il n'est que poète. Vous souvenez-vous : "Je voudrais mourir comme le crépuscule, comme le jour avec ses derniers feux..."
- "Verser mon sang dans le flot de l'Éternité..." Oui, je connais ça, chère madame, j'ai moi aussi récite pieusement ces vers. Mais, lorsque la question se posait, celui qui ne voulait pas verser son sang, c'était bel et bien monsieur le Poète. Et il en sera toujours ainsi. Tout ça vient de ces mots creux et vides, de la recherche de la rime. Croyez-moi, madame la Conseillère ce sont des points de vue dépassés. Le monde appartient à la prose.
- Chacun ses goûts, lieutenant Vogelsang, dit Jenny que ces mots venaient de blesser, si vous préférez la prose, je ne peux vous en empêcher. Pour moi, ce qui est important, c'est le monde poétique, surtout lorsque l'élément poétique trouve ses formes traditionnelles.
C'est seulement dans ce monde-là que l'on peut encore vivre; la chose la plus vaine est cependant celle que le monde désire avec le plus d'ardeur: les biens apparents, la fortune, l'or. "L'or n'est qu'une vaine chimère" : je vous cite là un grand homme et un grand artiste, Meyerbeer, que ses biens terrestres rendaient particulièrement apte à distinguer entre l'éternel et le périssable. Pour ce qui me concerne, j'en reste à l'idéal et je n'y renoncerai
jamais. Je ne trouve cependant l'idéal à l'état véritablement pur que dans le Iied chanté. Car enfin, la musique entraîne tout le reste dans une sphère plus haute. N`ai-je pas raison, mon cher Krola?
Krola eut un sourire à part soi, à la fois aimable et gêné, car il était assis entre deux chaise en sa double qualité de ténor et de millionnaire. ll prit enfin la main de son amie Jenny et dit:
- Est-il jamais arrivé que vous n'ayez pas raison, Jenny?
Pendant ce temps, le Conseiller de commerce s`était tout à fait tourné vers la Commandante von Zieghenhals qui avait vécu son "temps à la cour " dans un passé encore plus lointain que celui de la Bombst. Pour lui, Treibel, cela était bien sûr tout à fait indifférent, car, bien qu'un certain éclat que la présence de deux dames de la cour, fussent-elles hors service, conférait à ses réceptions, lui convînt fort, il se plaçait aussi tout à fait au-dessus de tout cela et ce point de vue, les deux dames le comptaient plutôt à son bénéfice qu'à son détriment. La Ziegenhals en particulier, extrêmement portée sur les plaisirs de la table, ne gardait nulle
rancune à son ami le Conseiller de commerce et la seule chose qui la contrariât n'était pas les questions de noblesse et de naissance, mais bien l'ensemble des problèmes de mœurs auxquels Treibel, Berlinois de naissance, se sentait appelé à apporter une solution.
La Commandante le poussait alors du bout du doigt et lui chuchotait quelque chose qui, quarante ans plus tôt, eût donné lieu à certains commentaires, mais qui, désormais, car tous deux parlaient sans cesse de leur âge, n'éveillait plus que la gaieté. La plupart du temps, il ne s'agissait que d'innocentes sentences tirées de Büchmann ou autre recueil de citations choisies, auxquelles seule l'intonation, mais celle-ci parfois fort énergique, donnait un caractère érotique.
- Dites-moi, cher Treibel, dit la Ziegenhals, où avez-vous trouvé le fantôme qui est assis en face de moi; il semble dater d'avant 48; c'était l'époque des lieutenants étranges, mais celui-là exagère. Une vraie caricature. Vous souvenez-vous d'un tableau de cette époque qui représentait Don Quichotte avec une grande lance et de gros livres tout autour de lui? C'est lui, en chair et en os.
Treibel passa son index gauche le long de sa cravate et dit : - Ah ! comment je l'ai trouvé, très chère, eh bien, j'ai obéi en tout cas à la nécessité plutôt qu'à mon goût personnel. Ses mérites sociaux sont certes minces et ses mérites humains sont sans doute du même niveau, mais c'est un homme politique.
- C'est impossible. Il ne peut être qu'un spectre menaçant, placé devant les principes qui ont le malheur de l'avoir comme interprète. D'ailleurs, Conseiller, pourquoi vous égarez-vous dans la politique ? Qu'en retirez-vous ? Vous y perdrez votre bon caractère, vos bonnes
manières, vos amis de la bonne société. J'ai entendu dire que vous étiez candidat à Teupitz-Zossen. Libre à vous, mais à quoi bon ? Laissez donc les choses aller comme elles vont. Vous avez une femme charmante, sensible, qui a le sens de la poésie, vous avez cette villa où nous sommes en train de manger un ragoût fin qui chercherait en vain son pareil, vous avez dans votre jardin un jet d'eau et un cacatoès que je vous envie, car le mien, un vert, perd ses plumes et ressemble à cette lamentable époque. Qu'allez-vous donc chercher dans la politique ? Qu'allez-vous chercher à Teupitz-Zossen ? Je dirais même plus, afin de prouver que je n'ai pas de préjugés, qu'attendez-vous des conservateurs? Vous êtes industriel, vous habitez le Köpnickerstrasse. Abandonnez donc ces régions à Singer ou à Ludwig Löwe ou à quiconque y règne déjà. A chaque situation dans la vie correspondent aussi certains principes politiques. Les gentilshommes campagnards sont agrariens, les professeurs appartiennent au centre libéral et les industriels sont progressistes. Soyez donc progressiste ! Que ferez-vous de l'ordre de la Couronne ? Moi, si j'étais à votre place, je me lancerais dans la politique municipale et j'essaierais de conquérir la couronne civique.
Treibel, ordinairement nerveux lorsque quelqu'un parlait longtemps, ce qu'il n'autorisait, mais dans ce cas avec une grande générosité, qu'à lui-même, avait cette fois suivi attentivement le discours et fit signe au domestique de servir à la Commandante un second verre de chablis. Elle accepta ainsi que lui, ils choquèrent leurs verres et il lui dit:
- A notre bonne amitié et encore dix ans comme aujourd'hui! Quant à ce que vous avez dit du progressisme et de la couronne civique, que vous répondre, très chère amie? Vous savez, les gens comme nous calculent et calculent toujours sans jamais sortir de la règle de trois de l'ancien système : "Si ceci et cela me rapportent tant, combien me rapporteront cela et ceci?" Voyez-vous, chère amie et bienfaitrice, c'est selon ce système que j'ai évalué le progressisme et le conservatisme et j'en ai conclu que le conservatisme, je ne dirais pas : me rapporte plus, ce serait peut-être faux, mais me convient mieux, m'habille mieux. Et cela surtout parce que je suis Conseiller de commerce, un titre fragmentaire qui demande naturellement à être complété.
- Ah ! je comprends!
- Eh bien, voyez-vous l'appétit vient en mangeant et, quand on a été mis en appétit, on a envie de continuer. Par ailleurs, je considère que la tâche que les sages fixent à leur vie est l'instauration de l'harmonie. Or, cette harmonie, les choses étant ce qu'elles sont, ou plutôt, telles que certains signes nous les révèlent, cette harmonie exclut dans mon cas particulier à peu près complètement la couronne civique.
- Dites-vous cela sérieusement ?
- Oui, très chère amie. Les usines portent en général à la couronne civique, mais les usines en particulier, et la mienne fait résolument partie de ces dernières, sont l'exception qui confirme la règle. Votre regard me demande des preuves. Eh bien, je vais essayer. Pouvez-vous vous imaginer, je vous le demande, un jardinier, disons des plaines de Lichtenberg ou de Rummelsburg, pratiquant la culture intensive du bleuet, ce bleuet symbole de fidélité à la monarchie prussienne et exerçant en même temps une activité de terroriste et de dynamitard ? Votre mouvement de tête confirme mon "non". Je continue mes questions: que représentent tous les bleuets du monde contre une usine de bleu de Prusse ? Vous avez dans le bleu de Prusse le symbole du prussianisme au degré suprême, pour ainsi dire et plus cela est certain et incontestable, plus il est indispensable pour moi de me maintenir sur le terrain du conservatisme. Dans mon cas particulier, il est naturel et tout indiqué de tirer tout ce que je peux de ce titre de Conseiller de commerce..., et c'est en tout cas plus important que la couronne civique.
La Ziegenhals semblait vaincue et riait, tandis que Krola, qui avait écouté d'une oreille, hochait la tête d'un air approbateur. Tel était donc le cours de la conversation au milieu de la table; il était plus gai encore à l'extrémité de cette table où la jeune madame Treibel et Corinna étaient assises face à face ...."
(trad. M.F.Demet, R.Laffont)
Der Stechlin (1897)
"Im Norden der Grafschaft Ruppin, hart an der mecklenburgischen Grenze, zieht sich von dem Städtchen Gransee bis nach Rheinsberg hin (und noch darüber hinaus) eine mehrere Meilen lange Seenkette durch eine menschenarme, nur hie und da mit ein paar Dörfern, sonst aber ausschließlich mit Förstereien, Glas- und Teeröfen besetzte Waldung..."
"Dernier roman de Theodor Fontane, écrit l'année même de sa mort, en 1898, Le Stechlin est sans doute son chef-d'oeuvre. Il emprunte son titre à un lac situé au nord de l'Allemagne, dont les eaux se mettent à bouillonner lorsqu'un événement exceptionnel se produit dans le monde. Mais le Stechlin est aussi le nom d'un village et l'histoire d'une famille groupée autour d'un vieux gentilhomme campagnard.
"CHAPITRE I - Au nord du comté de Ruppin, tout contre la frontière du Mecklenbourg, de la petite ville de Gransee jusqu’à Rheinsberg (et même au-delà), s’étend sur plusieurs lieues un chapelet de lacs à travers un paysage boisé, guère peuplé, parsemé exclusivement, outre çà et là quelques vieux villages, de maisons forestières, de verreries et de goudronnières. L’un de ces lacs s’appelle le STECHLIN. Il est bordé de rives plates, à part un seul endroit où elles montent abruptement pour former une sorte de terrasse entourée de vieux hêtres dont les branches, ployant sous leur propre poids, effleurent l’eau de leur pointe. Çà et là poussent quelques joncs ou roseaux, mais nulle barque n’y trace son sillon, nul oiseau n’y chante, seul un autour rarement passe, jetant son ombre sur le miroir des eaux. Tout ici est silencieux. Et pourtant, de temps à autre cet endroit prend vie. C’est le cas lorsque, bien loin dans le monde, que ce soit en Islande ou à Java, se font entendre des roulements et des grondements, ou bien quand une pluie de cendres venant des volcans hawaïens dérive vers les lointaines mers du Sud. Alors, tout se met ici en mouvement et un geyser jaillit des profondeurs pour y retomber ensuite. Les riverains du Stechlin savent tout cela et, quand ils en parlent, ils ne manquent pas d’ajouter : « Cette histoire de geyser, c’est de la broutille, c’est du quotidien ; mais quand il se passe quelque chose d’important dans le monde, comme à Lisbonne il y a cent ans, alors ça ne se contente pas de vous bouillonner et tourbillonner, non, au lieu du geyser, c’est un coq rouge qui surgit et qui chante, qu’on l’entend bien loin jusqu’à l’intérieur des terres. »...
A travers tout un jeu de conversations éblouissantes, Fontane se livre à une méditation pleine d'indulgence et d'humour sur l'aristocratie, la bourgeoisie et la société prussiennes du siècle dernier. On boit du thé, on joue, on dîne, on échange des idées sur l'art, l'amour, la religion, le quotidien... Le romanesque s'installe avec le naturel et la simplicité de la vie. Fontane serait-il le Flaubert ou le Zola de la littérature allemande ? Thomas Mann le considérait comme son maître :"Aucun écrivain du passé ou du présent n'éveille en moi ce ravissement immédiat et instinctif, cet amusement spontané, cet intérêt chaleureux, cette satisfaction que j'éprouve à chaque vers, à chaque ligne de ses lettres, à chaque bribe de ses dialogues."
CHAPITRE XX - "À six heures, l’issue de l’élection était pratiquement certaine ; il manquait quelques résultats, mais en provenance de localités dont les voix ne pouvaient plus rien changer. Il s’avérait que les sociaux-démocrates avaient remporté une victoire quasi éclatante ; le vieux Stechlin restait bien loin en arrière, plus loin encore le progressiste Katzenstein, de Gransee. Mais dans l’ensemble, les deux partis vaincus acceptaient leur défaite avec calme ; chez les libéraux, peu de grogne, chez les conservateurs, aucune. Dubslav prit la chose du côté plaisant, ses amis politiques encore plus, à vrai dire, chacun d’eux pensait : « Vaincre, c’est bien, mais aller à table, c’est encore mieux. » Et de fait il était temps de se restaurer. Tout le monde n’aspirait qu’à oublier cette affaire ennuyeuse devant une truite et un bon chablis. Et en aurait-on fini avec la truite que le filet de chevreuil se pointerait à l’horizon, le champagne alors serait en vue. Au « Prince Régent », on se flattait de servir une bonne marque.
La tablée s’étendait sur toute la longueur de la salle du haut : en majorité des hobereaux et des fermiers de terres domaniales, mais aussi des conseillers de justice qui avaient la chance de pouvoir faire imprimer sur leur carte de visite le « Capitaine de réserve ». À ce gros d’armée s’étaient joints des fonctionnaires des eaux et forêts et du fisc, des receveurs des finances, des prédicateurs et des professeurs de lycée. À la tête de ces derniers, le recteur Thormeyer, de Rheinsberg, aux gros yeux saillants, au puissant double menton, plus puissant encore que celui de Koseleger, célèbre en outre pour les histoires qu’il racontait. Qu’il fût, de plus, conservateur jusqu’à la moelle des os, allait de soi. Il avait, mais cela remontait à des décennies, élaboré et réalisé un projet grandiose : ramener sur le droit chemin, à l’aide des images de Gustav Kühn1, les provinces situées à l’est de l’Elbe qui commençaient à broncher, et ce projet lui avait valu une décoration. On disait aussi « qu’on faisait grand cas de lui en haut lieu », ce qui n’était pas tout à fait exact. « En haut lieu », on le connaissait fort bien.
À six heures et demie (les lumières et la suspension étaient déjà allumées), on avait, au son de la marche de Tannhäuser, gravi l’escalier déjà usé par endroits. Quelques minutes auparavant il y avait eu discussion à propos de la présidence de la table. Quelques-uns avaient avancé le nom de Dubslav, parce qu’on attendait de lui du stimulant, et aussi par égard à la situation. Mais la majorité avait finalement refusé la présidence de Dubslav, tout à fait impensable puisque le chevalier von Alten-Friesack, malgré son grand âge, était venu voter ; le chevalier von Alten-Friesack, argumenta-t-on, était – à juste raison d’un certain point de vue – l’orgueil du comté, c’était en outre un phénomène unique en son genre, et qu’il sût parler ou non, cela n’avait aucune espèce d’importance quand il s’agissait d’une question de principe. Et puis, toute cette histoire de « savoir parler », quelle absurdité moderne ! Le simple fait que le vieil Alten-Friesack fût parmi eux avait beaucoup, beaucoup plus de poids qu’un discours, et sa grande croix de prébende2 n’honorait pas sa seule personne, mais toute la tablée. Oh, bien sûr, certains parlaient de sa face d’idole et de sa laideur, mais cela non plus n’avait pas d’importance. Aujourd’hui que la plupart des gens ont une tête de coiffeur, c’était un véritable bain de jouvence que de rencontrer un visage que sa singularité rendait inclassable. Ce discours tenu avec insistance par le vieux Zühlen, malgré sa préférence pour Dubslav, avait été approuvé à l’unanimité, aussi le baron Beetz conduisit-il à la place d’honneur le vieil Alten-Friesack à face d’idole. Naturellement, il y eut de méchantes langues, Molchow en tête, qui chuchota à Katzler assis à côté de lui : « C’est une vraie chance, Katzler, que le vieux ait un grand vase de fleurs devant lui ; sans quoi, avec le veau en tortue – en admettant que ce genre de friandise soit prévu au programme –, je ne tiendrais pas le coup. »
La marche de Tannhäuser, jouée par un professeur adjoint de Thormeyer, se tut, et lorsqu’un peu plus tard fut venu le moment du premier toast, le baron Beetz se leva et dit : « Messieurs, le chevalier von Alten-Friesack ressent le devoir et le désir de porter le toast à Sa Majesté notre empereur et roi. » Et tandis que le vieillard, confirmant ce qui venait d’être dit, saluait d’un geste de son verre, le baron Beetz, persistant dans son rôle d’alter ego, ajouta : « Vive Sa Majesté notre empereur et roi ! » Là encore, le vieil Alten-Friesack accorda son approbation d’un signe de tête et, pendant que le jeune professeur se précipitait de nouveau vers le vieux piano à queue acheté à une vente aux enchères au château de Rheinsberg, toute la tablée entonna le « Salut à toi sous la couronne du vainqueur3 », dont le premier vers fut chanté debout.
La partie officielle étant ainsi expédiée, une certaine liesse, qui avait d’ailleurs déjà marqué le début, put affirmer ses droits avec plus de force. Certes, il restait un toast important et non moins difficile, CELUI qui devait être porté à Dubslav et au résultat malheureux de l’élection. Qui allait s’en charger ? Cette question préoccupa quelque peu les convives et l’on fut soulagé quand on apprit soudain que Gundermann allait parler. Bien sûr, tout le monde savait que l’homme aux Sept-Scieries ne pouvait être pris au sérieux, qu’il fallait s’attendre à des bizarreries, peut-être même à des bévues, mais on se fit une raison, plus il ferait de bévues et mieux cela vaudrait. La plupart étaient déjà dans un état d’excitation avancée, donc assez dénués d’esprit critique. Un petit moment passa. Puis le baron Beetz, à qui avait échu le rôle de maître de cérémonie, demanda la parole pour M. Gundermann, des Sept-Scieries. Quelques-uns continuèrent leur conversation sans se gêner. « Silence, silence ! » crièrent d’autres convives et, lorsque le baron Beetz eut derechef tapé sur son verre et, réclamant lui aussi le silence, obtenu un calme relatif, Gundermann se posta derrière sa chaise et, mettant sa main gauche dans la poche de son pantalon avec une nonchalance affectée, commença :
« Messieurs. Lorsqu’il y a des années, je faisais mes études à Berlin (“Tiens, tiens”), lorsque je faisais mes études à Berlin, voilà des années, il y eut une exécution capitale…
— Sacrebleu, ça, c’est un bon début.
— … il y eut une exécution capitale : une grosse matrone, la femme d’un plombier, s’étant amourachée de son apprenti, avait empoisonné son digne plombier de mari. Et le galopin n’avait que dix-sept ans. Oui messieurs, je dois le dire, à l’époque déjà il se passait des histoires formidables. Et moi, comme je connaissais le directeur de la prison, j’ai pu assister à l’exécution, j’étais entouré d’une bande d’assesseurs et de référendaires, de tout jeunes hommes, la plupart portaient un lorgnon. Il y avait déjà des lorgnons à l’époque. Et puis arriva la veuve, si l’on peut dire, elle avait l’air bien en chair, presque grasse, car elle avait un goître, on en avait beaucoup parlé à l’époque, aussi le billot avait-il dû être aménagé spécialement. Avec un décolleté, pour ainsi dire.
— Un décolleté… excellent, Gundermann.
— Et lorsqu’elle vit, la criminelle, tous ces jeunes référendaires, qui lui rappelaient sans doute son apprenti…
— Ne vous moquez pas de nos référendaires.
— … Qui lui rappelaient peut-être son apprenti, elle s’avança tout au bord de l’échafaud et elle nous fit un signe de tête (je dis “nous” parce qu’elle m’a regardé, moi aussi) et nous dit : “Oui, oui, mes jeunes messieurs, VOILÀ OÙ QU’ÇA NOUS MÈNE …” Et voyez-vous, messieurs, ce mot ne m’a jamais lâché, quand bien même il a été dit par une criminelle, et quand je vois ce qui s’est passé aujourd’hui, alors on est OBLIGÉ de se souvenir de ce mot, et je dis moi aussi, exactement comme la vieille à l’époque : “Oui, messieurs, voilà où qu’ça nous mène.” Et qu’est-ce qui nous mène là ? Les sociaux-démocrates. Et qu’est-ce qui nous a amené les sociaux-démocrates ?
— Le progrès. C’est de l’histoire ancienne, on connaît ça. Du nouveau !
— Il n’y a rien de nouveau dans ce domaine. Je ne peux que le répéter : c’est le progrès qui nous a menés là. Et LUI, le progrès, qu’est-ce qui nous l’a amené ? La machine à voter et la grande bâtisse avec ses quatre tours d’angle. Et si la grande bâtisse est indispensable, moi je veux bien, parce qu’il faut quand même voter le budget de l’État – et pas d’argent, messieurs, pas de Suisse (Approbations : “L’argent est le nerf de la guerre”) – bon, eh bien, s’il doit en être ainsi, et je le reconnais, que voulez-vous faire, même après toutes ces concessions, avec un droit de vote qui devrait permettre à M. von Stechlin d’être élu et qui a pour résultat que son cocher Martin, qui l’a conduit au vote, est élu de fait, ou du moins peut l’être. Et encore, je préfère le cocher Martin à ce Torgelow. Et on appelle ça la liberté. Moi j’appelle cela de l’absurdité, et je ne suis pas le seul. Mais je pense que CETTE élection précisément, dans une circonscription où la vieille Prusse vit encore, CETTE élection précisément contribuera à ouvrir les yeux en haut lieu. Je ne dirai pas les yeux de qui.
— Concluez, concluez !
— Je conclus. En 70, on a dit que les Français s’étaient baptisés “les glorieux vaincus”. Fière parole bien digne d’être reprise. Par nous aussi, messieurs. Et puisque, sans nous renier, nous buvons ce champagne venu de France, je crois que nous pouvons aussi emprunter à la France ce fier cri de douleur. Nous sommes vaincus, mais nous sommes glorieusement vaincus. Nous avons une revanche à prendre. Nous la prendrons. Et en attendant, quoi qu’il arrive : Vive M. von Stechlin en son château de Stechlin ! »
Tous se levèrent et trinquèrent avec Dubslav. Quelques-uns rirent, bien sûr, et von Molchow dit à son voisin de table, Katzler : « Le ciel m’est témoin que ce Gundermann est et restera un âne. Que pouvons-nous faire de ces gens-là ? Il commence par nous décrire la bonne femme avec son goître, et puis il veut supprimer la “grande bâtisse”. Prodigieuse imbécillité. Si nous n’avons plus la grande bâtisse, il ne nous reste rien ; c’est notre seul recours et quasi le seul endroit où nous puissions dans une certaine mesure ouvrir la bouche (je dis : la bouche) et obtenir quelque chose. Nous devons pactiser avec le Centre5. Et alors on pourra s’en sortir d’une façon ou d’une autre. Et voilà ce Gundermann qui arrive et veut nous enlever cela aussi. C’est quand même une évidence que les partis et les classes se détruisent eux-mêmes. Enfin, on ne peut pas parler ici de “classe” proprement dite ; ce Gundermann n’en a pas. Sa mère était sage-femme à Wrietzen. C’est pourquoi il se pousse tout le temps. »
Peu après l’allocution de Gundermann, qui constituait déjà une sorte de postlude, le baron Beetz chuchota au vieil Alten-Friesack qu’il serait temps de donner le signal du lever de table. Le vieux n’était pas très chaud car, une fois assis, il était assis ; mais comme on se mit alors à déplacer des chaises, il ne lui resta qu’à se joindre aux autres, et c’est aux sons de la « Marche de Hohenfriedberg » – la « Marche de Prague », où il est dit : « Schwerin tombe », eût été sans doute, vu la situation générale, plus indiquée – que l’on redescendit au rez-de-chaussée où la plupart voulaient prendre le café, tandis qu’un petit carré de braves sortaient pour continuer à se faire du bien à coup de champagne et de cognac sous les arbres du Triangelplatz. Au haut bout de la table, von Molchow, à ses côtés von Kraatz et Van dem Peerenboom ; en face de Molchow le recteur Thormeyer et le professeur chargé jusqu’ici de l’accompagnement musical, lequel professeur était d’ailleurs, en de telles occasions, le famulus de Thormeyer. Curieusement, Katzler s’était, lui aussi, installé à cette table (il aspirait sans doute à des sensations qui n’eussent rien de commun avec le « devoir ») et à côté de lui, ce qui était encore presque plus surprenant, von der Nonne. Molchow et Thormeyer animaient la discussion. Il y avait bien longtemps qu’on ne parlait plus de l’élection ni de politique – tout au plus tombait de temps à autre une remarque railleuse à propos de Gundermann –, on préférait battre le rappel des derniers commérages du comté. « Est-il vrai, demanda Kraatz, que la belle Lilli va quand même épouser son cousin, ou plus exactement que le cousin va épouser Lilli ?
— Son cousin ? s’enquit Peerenboom.
— Ah, Peerenboom, vous n’êtes au courant de rien ; vous êtes toujours au milieu de vos faïences de Delft, et pourtant il y avait déjà belle lurette que vous étiez ici quand l’histoire de Lilli est arrivée. »
Peerenboom se le tint pour dit et ravala toute question nouvelle, ce qu’il pouvait faire sans risque, car nul doute : celui qui avait soulevé le sujet s’expliquerait de toute façon à plus ou moins brève échéance. Ce qui fut le cas.
« Oui, ces maudits gaillards, poursuivit von Kraatz, ces enseignants ! Excusez-moi, Luckhardt, vous, vous êtes au lycée, c’est tout autre chose, et celui qui joue un rôle dans cette histoire, ce n’était naturellement qu’un précepteur, le précepteur du plus jeune frère de Lilli. Et un beau jour, les voilà disparus tous les deux, Lilli et le candidat. En Angleterre évidemment. Tout idiot qu’on soit, on a quand même entendu parler de Gretna Green. C’est là qu’ils voulaient aller. Et ils y sont allés. Mais je crois que le bonhomme de Gretna Green n’a plus le droit de marier les gens. C’est pourquoi ils ont renoncé au mariage et se sont installés à Londres. Et ça a continué jusqu’à ce que l’argent de poche fût épuisé.
— Oui, on connaît ça.
— Alors ils sont revenus. C’est-à-dire : Lilli est revenue. Auparavant, elle était pratiquement fiancée à son cousin.
— Et il a laissé tomber ?
— Pas entièrement. Ou plutôt pas du tout. Car Lilli est très jolie, et très riche de surcroît. Alors, le cousin aurait dit qu’il l’aimait à un tel point… et que, quand on aime, on pardonne. Et qu’il considérait une expiation comme fort possible. Oui, il aurait parlé de purgatoire.
— Ça me déplaît, ça sonne mal, dit Molchow. Mais ce qu’il a dit d’abord, “expiation”, c’est un beau mot et la chose est belle. Mais je ne vois pas très bien le “comment” – ah, on est tellement ignorant dans ce domaine. Naturellement, en tant que chrétien (en fin de compte notre situation n’est pas tellement désespérée), en tant que chrétien je sais qu’il existe une expiation. Mais dans un cas pareil ? Thormeyer, qu’en pensez-vous, qu’en dites-vous ? Vous êtes un homme de l’art et vous avez lu tous les Pères de l’Église et quelques autres. »
Thormeyer fut transfiguré. C’était vraiment un sujet à son goût ; ses yeux s’agrandirent et sa face lisse se fit plus lisse encore.
« Oui, dit-il en se penchant vers Molchow par-dessus la table, ça existe, ce genre de choses. Et c’est une chance que ça existe. Car la pauvre humanité en a besoin. J’éviterai le mot “purgatoire”, d’abord parce qu’il répugne à ma conscience de protestant, et puis aussi à cause de sa résonance ; mais il existe une purification. Et c’est cela, l’important : la restitution de la pureté. Formule un peu lourde. Mais elle rend bien ce dont il s’agit ici. Vous rencontrez partout ce besoin de restitution, et en Orient, notamment – origine, ne l’oublions pas, de toute notre culture –, vous trouverez cette doctrine, ce dogme, ce fait.
— Est-ce un fait ?
— Difficile à dire. Mais c’est considéré comme un fait. Et cela revient au même. LE SANG RACHÈTE.
— Le sang rachète, répéta Molchow. Certes. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons institué le duel. Mais dans notre cas, où voulez-vous prendre le rachat par le sang ? Irréalisable en cette occurrence. Le précepteur est resté en Angleterre, à moins qu’il ne se soit embarqué pour l’Amérique. Et même s’il revenait, on ne peut lui demander réparation par les armes. S’il était officier de réserve, je le saurais depuis longtemps…
— Oui, monsieur von Molchow, ce sont nos conceptions à nous. Assez primitives, élémentaires, ce qu’on appelle le principe de la vendetta. Mais il n’est pas toujours nécessaire que ce soit le sang du coupable. Chez les Orientaux…"
(Librairie Générale Française, 1998, pour la traduction française)
"Le Stechlin", traduction de Jean-Théo Bénédite chez Albin Michel (2021) a offert une nouvelle version accessible et fidèle de ce classique. Une traduction anglaise est disponible, mais elle est principalement diffusée dans un cadre académique (Camden House, 1995).
L'intrigue de "Der Stechlin" est délibérément ténue. Elle se déroule dans le Brandebourg, autour du lac Stechlin, et suit principalement deux personnages ...
- Le vieux Dubslav von Stechlin : Gentilhomme campagnard, veuf, libéral et d'une profonde humanité, il est le dernier représentant d'une vieille lignée aristocratique prussienne. Il vit dans son domaine, entouré de ses domestiques et de ses voisins, qu'il écoute avec bienveillance et humour. Il incarne une forme de sagesse traditionnelle, tolérante et ancrée.
Dubslav incarne l'Ancienne Prusse : Non pas la Prusse militariste et rigide, mais celle de l'humanisme, de l'humour, du lien avec la terre et de la simplicité. Sa mort est la fin d'une époque.
- Son fils, Woldemar von Stechlin : Officier dans la garde à Berlin, il représente la jeune génération, ouverte sur le monde mais en recherche de valeurs authentiques. Woldemar et Berlin incarnent la Modernité : Les discussions à Berlin montrent les nouvelles idéologies (socialisme, capitalisme, féminisme) qui bousculent l'ordre ancien. Fontane ne les condamne pas ; il les observe avec une curiosité ironique et parfois inquiète.
Une grande partie du roman suit ses discussions avec ses amis officiers et ses visites dans deux familles berlinoises : les Barby, représentants d'une aristocratie cultivée et raffinée, et les Koenigsdorf, une famille de la haute bourgeoisie. Chaque conversation est une petite comédie humaine, révélatrice des caractères et des enjeux sociaux.
- L'élément déclencheur le plus marquant est un événement lointain et naturel : lorsqu'un tremblement de terre ou une éruption volcanique se produit ailleurs dans le monde (comme dans les Abruzzes), le lac Stechlin réagit en produisant un jet d'eau rougeâtre et en faisant chanter ses coqs de vitrail. Le lac est le cœur symbolique et mystique du roman.
- L'"action" consiste principalement en des conversations : des dialogues d'une virtuosité étourdissante où l'on parle de politique, de socialisme, de religion, de la condition des femmes, de l'art, et de la modernité. Woldemar finit par épouser la fille des Barby, et le roman se conclut par la mort paisible du vieux Dubslav, tandis que Woldemar et sa jeune femme décident de s'installer au domaine du Stechlin, laissant entrevoir une forme de continuité.
Contrairement à "Effi Briest", il n'y a ici ni drame conjugal, ni duel, ni suspense. Fontane lui-même a décrit son projet : "Toute l'histoire doit être une apothéose du vivre et du laisser-vivre." L'œuvre est une défense de la contemplation, de la conversation et de l'attention au monde contre la frénésie de l'action et du progrès....
