2/2 - William Shakespeare (1564-1616), "Hamlet" (1600), "Macbeth" (1605-1606), "Othello, the Moor of Venice" (vers 1603–1604), "Le Songe d’une nuit d’été"(A Midsummer-Night's Dream, vers 1595–1596), "Le Marchand de Venise" (The Merchant of Venice, vers 1596–1597), "Roméo et Juliette" (Romeo and Juliet, 1595–1596), "Richard III" (vers 1592–1593), "Henri V" (vers 1599) - ..
Last update 10/10/2025
Du vivant même de Shakespeare seules 18 de ses pièces, dont "Hamlet", "Roméo et Juliette", "Le Songe d 'une nuit d'été" et "Henri V" ont été imprimées au format in-quarto après avoir été jouées. D'autres pièces, en revanche, comme "Jules César", "Macbeth", "Comme il vous plaira' ou "La Nuit des rois", n'ont, semble-t-il, jamais été imprimées avant sa mort, et auraient sans doute totalement disparu si elles n'avaient pas été publiées en 1623 dans "Les Comédies, histoires et tragédies de M. William Shakespeare", une compilation plus connue sous le nom de "Premier Folio". Les pièces de théâtre ne faisaient jamais l'objet d(une publication, jusqu'à Ben Jonson, qui fut le premier dramaturge dont les oeuvres furent réunies dans un folio (1616).
Dans le Premier Folio, les 36 pièces sont réparties en trois catégories, comédies, pièces historiques et tragédies. Arbitrairement, Shakespeare lui-même se plaisait à mêler les registres. On peut noter que si toutes ses comédies se terminent par l'annonce d'un mariage qui scelle la réconciliation des protagonistes, ses tragédies et ses pièces historiques, emplies "de bruit et de fureurs", de conflits et de haines, de mises à l'épreuve des liens entre les êtres, finissent toutes sur la dévastation et la mort.
Hamlet (1600-1601)
La pièce est jouée dès 1601, probablement au Globe Theatre à Londres, par la troupe de Shakespeare, The Lord Chamberlain’s Men. 1603, premier texte imprimé (dit Premier Quarto, incomplet et différent), 1604, version plus longue et plus proche du texte canonique (Second Quarto). L’intrigue de Hamlet ne vient pas directement de l’imagination de Shakespeare : mais d'une légende scandinave rapportée par Saxo Grammaticus, historien danois du XIIᵉ siècle, dans son œuvre Gesta Danorum (le héros s’appelait Amleth), une histoire reprise au XVIᵉ siècle par François de Belleforest dans ses Histoires tragiques (1570). Il est probable que Shakespeare se soit aussi appuyé sur une pièce aujourd’hui disparue, appelée l’Ur-Hamlet, parfois attribuée à Thomas Kyd.
Du vivant de Shakespeare (début XVIIᵉ siècle), la pièce fut déjà très populaire en Angleterre. Aux XVIIIᵉ–XIXᵉ siècles, Hamlet devient un pilier du canon littéraire européen, étudié et joué dans toute l’Europe. À partir du XIXᵉ siècle, elle est consacrée comme l’une des œuvres les plus importantes de la littérature mondiale, au cœur de l’enseignement scolaire et universitaire...
Acte I, Scène 2 - Entrent le Roi, la Reine, Hamlet, Polonius, Laertes, voltimand, Cornélius, des seigneurs et leur suite.
LE ROI. − Bien que la mort de notre cher frère Hamlet soit un souvenir toujours récent ; bien qu'il soit convenable pour nous de maintenir nos coeurs dans le chagrin, et, pour tous nos sujets, d'avoir sur le front la même contraction de douleur, cependant la raison, en lutte avec la nature, veut que nous pensions à lui avec une sage tristesse, et sans nous oublier nous−mêmes. Voilà pourquoi celle qui fut jadis notre soeur, qui est maintenant notre reine, et notre associée à l'empire de ce belliqueux Etat, a été prise par nous pour femme.
C'est avec une joie douloureuse, en souriant d'un oeil et en pleurant de l'autre, en mêlant le chant des funérailles au chant des noces, et en tenant la balance égale entre la joie et la douleur, que nous nous sommes mariés ; nous n'avons pas résisté à vos sages conseils qui ont été librement donnés dans toute cette affaire.
(...)
LE ROI. − Eh bien! Hamlet, mon cousin et mon fils...
HAMLET, à part. − Un peu plus que cousin, et un peu moins que fils.
LE ROI. − Pourquoi ces nuages qui planent encore sur votre front?.
HAMLET. − il n'en est rien, seigneur ; je suis trop près du soleil.
LA REINE. − Bon Hamlet, dépouille ces couleurs nocturnes, et jette au roi de Danemark un regard ami. Ne t'acharne pas, les paupières ainsi baissées, à chercher ton noble père dans la poussière. Tu le sais, c'est la règle commune : tout ce qui vit doit mourir, emporté par la nature dans l'éternité.
HAMLET. − Oui, madame, c'est la règle commune.
LA REINE. − S'il en est ainsi, pourquoi, dans le Cas présent, te semble−t−elle si étrange?.
HAMLET. − Elle me semble, madame! Non : elle est. Je ne connais pas les semblants. Ce n'est pas seulement ce manteau noir comme l'encre, bonne mère, ni ce costume obligé d'un deuil solennel, ni le souffle violent d'un soupir forcé, ni le ruisseau intarissable qui inonde les yeux, ni la mine abattue du visage, ni toutes ces formes, tous ces modes, toutes ces apparences de la douleur, qui peuvent révéler ce que j'éprouve. Ce sont là des semblants, car ce sont des actions qu'un homme peut jouer ; mais j'ai en moi ce qui ne peut se feindre. Tout le reste n'est que le harnais et le vêtement de la douleur.
LE ROI. − C'est chose touchante et honorable pour votre caractère, Hamlet, de rendre à votre père ces funèbres devoirs. Mais, rappelez−vous−le, votre père avait perdu son père, celui−ci avait perdu le sien. C'est pour le survivant une obligation filiale de garder pendant quelque temps la tristesse du deuil ; mais persévérer dans une affliction obstinée, c'est le fait d'un entêtement impie ; c'est une douleur indigne d'un homme ; c'est la preuve d'une volonté en révolte contre le ciel, d'un coeur sans humilité, d'une âme sans résignation, d'une intelligence simple et illettrée. Car, pour un fait qui, nous le savons, doit nécessairement arriver, et est aussi commun que la chose la plus vulgaire, à quoi bon, dans une opposition maussade, nous émouvoir à ce point?.
Fi! c'est une offense au ciel, une offense aux morts, une offense à la nature, une offense absurde à la raison, pour qui la mort des pères est un lieu commun et qui n'a cessé de crier, depuis le premier cadavre jusqu'à l'homme qui meurt aujourd'hui : Cela doit être ainsi! Nous vous en prions, jetez à terre cette impuissante douleur, et regardez−nous comme un père. Car, que le monde le sache bien! vous êtes de tous le plus proche de notre trône ; et la noble affection que le plus tendre père a pour son fils, je l'éprouve pour vous. Quant à
votre projet de retourner aux écoles de Wittemberg, il est en tout contraire à notre désir ; nous vous en supplions, consentez à rester ici, pour la joie et la consolation de nos yeux, vous, le premier de notre cour, notre cousin et notre fils.
LA REINE. − Que les prières de ta mère ne soient pas perdues, Hamlet! je t'en prie, reste avec nous ; ne va pas à Wittemberg.
HAMLET. − Je ferai de mon mieux pour vous obéir en tout, madame.
LE ROI. − Allons, voilà une réponse affectueuse et convenable. Soyez en Danemark comme nous−même... Venez, madame. Cette déférence gracieuse et naturelle d'Hamlet sourit à mon coeur : en actions de grâces, je veux que le roi de Danemark ne boive pas aujourd'hui une joyeuse santé, sans que les gros canons le disent aux nuages, et que chaque toast du roi soit répété par le ciel, écho du tonnerre terrestre. Sortons.
(Le Roi, la Reine, les seigneurs, Polonius et Laertes sortent.)
HAMLET. − Ah! si cette chair trop solide pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée! Si l'Eternel n'avait pas dirigé ses canons contre le suicide!... ô Dieu! ô Dieu! combien pesantes, usées, plates et stériles, me semblent toutes les jouissances de ce monde! Fi de la vie! ah! fi! C'est un jardin de mauvaises herbes qui montent en graine ; une végétation fétide et grossière est tout ce qui l'occupe. Que les choses en soient venues là! Depuis deux mois seulement qu'il est mort! Non, non, pas même deux mois! Un roi si excellent ; qui était à celui−ci ce qu'Hypénon est à un satyre ; si tendre pour ma mère qu'il ne voulait pas permettre aux vents du ciel d'atteindre trop rudement son visage! Ciel et terre! faut−il que je me souvienne?. Quoi! elle se pendait à lui, comme si ses désirs grandissaient en se rassasiant. Et pourtant! En un mois... Ne pensons pas à cela...
Fragilité, ton nom est femme! En un petit mois, avant d'avoir usé les souliers avec lesquels elle suivait le corps de mon pauvre père, comme Niobé, tout en pleurs. Eh quoi! elle, elle−même! ô ciel! Une bête, qui n'a pas de réflexion, aurait gardé le deuil plus longtemps... Mariée avec mon oncle, le frère de mon père, mais pas plus semblable à mon père que moi à Hercule! En un mois! Avant même que le sel de ses larmes menteuses eût cessé d'irriter ses yeux rougis, elle s'est mariée! ô ardeur criminelle! courir avec une telle vivacité à des draps incestueux! C'est une mauvaise action qui ne peut mener à rien de bon. Mais tais−toi, mon coeur! car il faut que je retienne ma langue."
(Entrent Horatio, Bernardo et Marcellus).
(...)
Dans la tragédie de Shakespeare le roi de Danemark a été assassiné par son frère Claudius; celui-ci a usurpé le trône et épousé, sans le moindre respect des convenances, la veuve du mort, Gertrude. Mais voici que sur les remparts du château d`Elseneur le spectre du mort fait son apparition : c`est pour révéler à Hamlet les circonstances dans lesquelles il fut assassiné ; il lui demande aussi de le venger.
Hamlet promet d`obéir, mais sa nature mélancolique le plonge dans l'irrésolution et lui fait retarder le moment d`agir; entre-temps, il simule la folie pour détourner tout soupçon et ne rien laisser échapper de ses sombres desseins. Tous ceux qui l'approchent en viennent à penser qu`il est tourmenté par son amour pour Ophélie. la fille du chambellan Polonius,
qu'il avait courtisée autrefois, mais qu'il traite à présent avec cruauté. Afin de s'assurer que le récit que lui a fait le spectre est en tous points exact, il fait jouer en présence du roi un drame (l'assassinat de Gonzague) qui reproduit les circonstances mêmes du crime; impuissant à dominer son agitation, le roi se voit contraint de quitter la salle de spectacle. Ainsi donc la preuve est faite et Hamlet sait à quoi s`en tenir.
Hamlet se rend aussitôt chez sa mère : le ton monte vite, et il lui avoue tout le dégoût qu'elle lui inspire. Croyant que le roi est en train de l`écouter derrière un rideau il tire son épée et la plonge à travers les lourdes tentures; mais c`est Polonius qu`il vient de tuer. Décidé à faire disparaître Hamlet, le roi l`envoie en mission en Angleterre avec Rosencrantz et Guildenstern; cependant. Hamlet est capturé par des pirates qui le renvoient au Danemark. A son arrivée. il apprend qu'Ophèlie, folle de douleur, s'est noyée. Entre-temps. Laërtes. le frère d'Ophélie, est revenu au Danemark dans l`intention de venger la mort de son père Polonius.
Le roi, apparemment, veut réconcilier Hamlet et Laërtes : à sa prière, chacun d'eux accepte de se mesurer non point en un duel, mais dans un combat symbolique, destiné à mettre fin à cette lamentable histoire. Or, on donne à Laërtes une épée dont la pointe est empoisonnée. Hamlet est touché, mais, avant de mourir, il blesse mortellement Laërtes et tue le roi, tandis que Gertrude boit la coupe empoisonnée qui était destinée à son fils.
Le drame se termine par l'arrivée de Fortinbras, prince de Norvège, qui devient le souverain du royaume de Danemark.
Acte I, scène 4 - La formule « Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark » est l’une des plus célèbres de Hamlet, une métaphore universelle de la corruption du pouvoir. Hamlet vient de suivre le fantôme de son père, des phénomènes inquiétants se produisent, l’ordre naturel et politique semble bouleversé. Le royaume est officiellement en paix, Claudius vient d’être couronné, mais un fantôme hante les remparts, le roi est mort dans des circonstances obscures. Marcellus, soldat de la garde du château d’Elseneur témoin de l'évènement vécu par Hamlet, exprime une intuition, un malaise est diffus, invisible, mais réel. Shakespeare introduit une vision moderne du mal lié au mensonge et à l’hypocrisie.
Entrent Hamlet, Horatio et Marcellus.
HAMLET. − L'air pince rudement. il fait très froid.
HORATIO. − L'air est piquant et aigre.
HAMLET. − Quelle heure, à présent?.
HORATIO. − Pas loin de minuit, je crois.
MARCELLUS. − Non, il est déjà sonné.
HORATIO. − Vraiment?. Je ne l'ai pas entendu. Alors le temps approche où l'esprit a l'habitude de se promener. On entend au−dehors une fanfare de trompettes et une décharge d'artillerie. Qu'est−ce que cela signifie, monseigneur?.
HAMLET. − Le roi passe cette nuit à boire, au milieu de l'orgie et des danses aux contorsions effrontées; et à mesure qu'il boit les rasades de vin du Rhin, la timbale et la trompette proclament ainsi le triomphe de ses toasts.
HORATIO. − Est−ce la coutume?.
HAMLET. − Oui, pardieu! Mais, selon mon sentiment, quoique je sois né dans ce pays et fait pour ses usages, c'est une coutume qu'il est plus honorable de violer que d'observer. Ces débauches abrutissantes nous font, de l'orient à l'occident, bafouer et insulter par les autres nations qui nous traitent d'ivrognes et souillent notre nom du sobriquet de pourceaux. Et vraiment cela suffit pour énerver la gloire que méritent nos exploits les plus sublimes. Pareille chose arrive souvent aux individus qui ont quelque vicieux signe naturel. S'ils sont
nés (ce dont ils ne sont pas coupables, car la créature ne choisit pas son origine) avec quelque goût extravagant qui renverse souvent l'enceinte fortifiée de la raison, ou avec une habitude qui couvre de levain les plus louables qualités, ces hommes, dis−je, auront beau ne porter la marque que d'un seul défaut, livrée de la nature ou insigne du hasard, leurs autres vertus (fussent−elles pures comme la grâce et aussi infinies que l'humanité le permet) seront corrompues dans l'opinion générale par cet unique défaut. Un atome d'impureté perdra la plus noble substance par son contact infamant.
Entre le spectre.
HORATIO. − Regardez, monseigneur : le voilà!
HAMLET. − Anges, ministres de grâce, défendez−nous! Qui que tu sois, esprit salutaire ou lutin damné ; que tu apportes avec toi les brises du ciel ou les rafales de l'enfer ; que tes intentions soient perverses ou charitables ; tu te présentes sous une forme si provocante que je veux te parler. Je t'invoque, Hamlet, sire, mon père, royal Danois! Oh! réponds−moi! Ne me laisse pas déchirer par le doute ; mais dis−moi pourquoi tes os sanctifiés, ensevelis dans la mort, ont déchiré leur suaire! Pourquoi le sépulcre où nous t'avons vu inhumé en paix a ouvert ses lourdes mâchoires de marbre pour te rejeter dans ce monde! Que signifie ceci?. Pourquoi toi, corps mort, viens−tu tout couvert d'acier, revoir ainsi les clairs de lune et rendre effrayante la nuit?. Et nous, bouffons de la nature, pourquoi ébranles−tu si horriblement notre imagination par des pensées inaccessibles à nos âmes?. Dis! pourquoi cela?. dans quel but?. que veux−tu de nous?. (le spectre lui fait un signe.)
HORATIO. − Il vous fait signe de le suivre, comme s'il voulait vous faire une communication à vous seul.
MARCELLUS. − Voyez avec quel geste courtois il vous appelle vers un lieu plus écarté ; mais n'allez pas avec lui!
HORATIO. − Non, gardez−vous−en bien!
HAMLET. − Il ne veut pas parler ici : alors je veux le suivre.
HORATIO. − N'en faites rien, monseigneur.
HAMLET. − Pourquoi?. Qu'ai−je à craindre?. Je n'estime pas ma vie au prix d'une épingle ; et quant à mon âme, que peut−il lui faire, puisqu'elle est immortelle comme lui?. Il me fait signe encore : je vais le suivre.
HORATIO. − Eh quoi! monseigneur, s'il allait vous attirer vers les flots ou sur la cime effrayante de ce rocher qui s'avance au−dessus de sa base, dans la mer ; et là, prendre quelque autre forme horrible pour détruire en vous la souveraineté de la raison et, vous jeter en démence?. Songez−y : l'aspect seul de ce lieu donne des fantaisies de désespoir au cerveau de quiconque contemple la mer de cette hauteur et l'entend rugir au−dessous.
HAMLET. − Il me fait signe encore. (Au spectre.) Va ! je te suis.
MARCELLUS. − Vous n'irez pas, monseigneur!
HAMLET. − Lâchez ma main.
HORATIO. − Soyez raisonnable ; vous n'irez pas!
HAMLET. − Ma fatalité me hèle et rend ma plus petite artère aussi robuste que les muscles du lion néméen. (Le spectre lui fait signe.) Il m'appelle encore. (S'échappant de leurs bras.) Lâchez−moi, messieurs. Par le ciel! je ferai un spectre de qui m'arrêtera! Arrière, vous dis−je! (Au spectre.) Marche! je te suis.
(Le spectre et Hamlet sortent).
HORATIO. − L'imagination le rend furieux.
MARCELLUS. − Suivons−le ; c'est manquer à notre devoir de lui obéir ainsi.
HORATIO. − Allons sur ses pas. Quelle sera l'issue de tout ceci?.
MARCELLUS. − il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark.
HORATIO. − Le ciel avisera.
MARCELLUS. − Eh bien! suivons−le. (Ils sortent).
Parmi les scènes célèbres, il faut citer celle du monologue d'Hamlet (acte lll, scène l) qui débute par le vers connu "Être ou ne pas être : telle est la question" [To be or not to be : that is the question]. Hamlet s’interroge sur le sens de l’existence : Vaut-il mieux vivre et souffrir ? Ou mourir pour échapper à la douleur ?
La mort n’est pas présentée comme une solution simple : Elle est inquiétante parce qu’elle est inconnue, « le pays inexploré d’où nul voyageur ne revient ».
D'autre part, Hamlet sait ce qu’il doit faire (venger son père), mais il n’agit pas ...
contrairement au héros de la tragédie antique (Sophocle, Euripide), il ne se contente pas d’obéir au destin, il veut être moralement juste et refuse de tuer sans preuve certaine. Si les tragédies de vengeance élisabéthaines (Thomas Kyd, The Spanish Tragedy) mettent en effet en scène des héros qui hésitent, Shakespeare transforme l’hésitation en problème philosophique central : Hamlet incarne cette crise de la certitude qui frappe le début du siècle. Le contexte religieux joue de même : le meurtre est un péché mortel, l’âme est en jeu, le fantôme vient-il du ciel ou de l’enfer ? tuer Claudius condamnera-t-il son âme ? En ce début de siècle, l’individu doit décider sans garantie : le monde est corrompu, le pouvoir est mensonger, la justice incertaine. Peut-on agir moralement dans un monde où la vérité est incertaine ?
HAMLET. − Être, ou ne pas être, c'est là la question. Y a−t−il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et à l'arrêter par une révolte?.
Mourir... dormir, rien de plus ;... et dire que par ce sommeil nous mettons fin aux maux du coeur et aux mille tortures naturelles qui sont le legs de la chair : c'est là un dénouement qu'on doit souhaiter avec ferveur.
Mourir... dormir, dormir! peut−être rêver! Oui, là est l'embarras. Car quels rêves peut−il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l'étreinte de cette vie?. Voilà qui doit nous arrêter.
C'est cette réflexion−là qui nous vaut la calamité d'une si longue existence. Qui, en effet, voudrait supporter les flagellations, et les dédains du monde, l'injure de l'oppresseur, l'humiliation de la pauvreté, les angoisses de l'amour méprisé, les lenteurs de la loi, l'insolence du pouvoir, et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d'hommes indignes, s'il pouvait en être quitte avec un simple poinçon?. Qui voudrait porter ces fardeaux,
grogner et suer sous une vie accablante, si la crainte de quelque chose après la mort, de cette région inexplorée, d'où nul voyageur ne revient, ne troublait la volonté, et ne nous faisait supporter les maux que nous avons par peur de nous lancer dans ceux que nous ne connaissons pas?. Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches ; ainsi les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée ; ainsi les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours, à cette idée, et perdent le nom d'action... Doucement, maintenant! Voici la belle Ophélia... Nymphe, dans tes oraisons souviens−toi de tous mes péchés...
La scène du cimetière (acte V, scène l) au cours de laquelle Hamlet se lance dans une vaste méditation philosophique devant le crâne de Yorick, le bouffon du roi...
La question centrale qui est ici évoquée : Qu’est-ce qui demeure de l’homme après la mort ? Yorick n’est pas un roi, ni un héros, c’est un bouffon, figure du rire, de l’enfance, de la parole libre. Ce qui faisait l’identité de l'homme (rire, voix, esprit) a disparu, il ne reste qu’un objet matériel. La mort ici n’est pas héroïque, mais annule toutes les hiérarchies, le pouvoir, la gloire, la politique sont dérisoires. La scène insiste sur la décomposition, la matière, la poussière. Après cette scène, Hamlet changera profondément : il ne luttera plus contre l’idée de mourir et acceptera l’incertitude. Devant le crâne de Yorick, Hamlet ne découvre pas seulement la mort, mais découvre ce que signifie être humain...
(...)
HAMLET. − Pour quel homme creuses−tu ici?.
PREMIER PAYSAN. − Ce n'est pas pour un homme.
HAMLET. − Pour quelle femme, alors?.
PREMIER PAYSAN. − Ce n'est ni pour un homme ni pour une femme.
HAMLET. − Qui va−t−on enterrer là?.
PREMIER PAYSAN. − Une créature qui était une femme, monsieur ; mais, que son âme soit en paix! elle est morte.
HAMLET. − Comme ce maraud est rigoureux! il faut lui parler la carte à la main : sans cela, la moindre équivoque nous perd. Par le ciel! Horatio, voilà trois ans que j'en fais la remarque : le siècle devient singulièrement pointu, et l'orteil du paysan touche de si près le talon de l'homme de cour qu'il l'écorche... Combien de temps as−tu été fossoyeur?.
PREMIER PAYSAN. − Je me suis mis au métier, le jour, fameux entre tous les jours, où feu notre roi Hamlet vainquit Fortinbras.
HAMLET. − Combien y a−t−il de cela?.
PREMIER PAYSAN. − Ne pouvez−vous pas le dire?. Il n'est pas d'imbécile qui ne le puisse. C'était le jour même où est né le jeune Hamlet, celui qui est fou et qui a été envoyé en Angleterre.
HAMLET. − Oui−da! Et pourquoi a−t−il été envoyé en Angleterre?.
PREMIER PAYSAN. − Eh bien! parce qu'il était fou : il retrouvera sa raison là−bas ; ou, s'il ne la retrouve pas, il n'y aura pas grand mal.
HAMLET. − Pourquoi?.
PREMIER PAYSAN. − Ça ne se verra pas : là−bas tous les hommes sont aussi fous que lui.
HAMLET. − Comment est−il devenu fou?.
PREMIER PAYSAN. − Très étrangement, à ce qu'on dit.
HAMLET. − Comment cela?.
PREMIER PAYSAN. − Eh bien! en perdant la raison.
HAMLET. − Sous l'empire de quelle cause?.
PREMIER PAYSAN. − Tiens! sous l'empire de notre roi en Danemark. J'ai été fossoyeur ici, enfant et homme, pendant trente ans.
HAMLET. − Combien de temps un homme peut−il être en terre avant de pourrir?.
PREMIER PAYSAN. − Ma foi! s'il n'est pas pourri avant de mourir (et nous avons tous les jours des corps vérolés qui peuvent à peine supporter l'inhumation), il peut vous durer huit ou neuf ans. Un tanneur vous durera neuf ans.
HAMLET. − Pourquoi lui plus qu'un autre?.
PREMIER PAYSAN. − Ah! sa peau est tellement tannée par le métier qu'il a fait, qu'elle ne prend pas l'eau avant longtemps ; et vous savez que l'eau est le pire destructeur de votre corps mort, né de putain. Tenez! voici un crâne : ce crâne−là a été en terre vingt−trois ans.
HAMLET. − A qui était−il?.
PREMIER PAYSAN. − A un fou né d'une de ces filles−là. A qui croyez−vous?.
HAMLET. − Ma foi! je ne sais pas.
PREMIER PAYSAN. − Peste soit de l'enragé farceur! Un jour, il m'a versé un flacon de vin sur la tête! Ce même crâne, monsieur, était le crâne de Yorick, le bouffon du roi.
HAMLET, prenant le crâne. − Celui−ci?.
PREMIER PAYSAN. − Celui−là même.
HAMLET. − Hélas! pauvre Yorick!... Je l'ai connu, Horatio! C'était un garçon d'une verve infinie, d'unefantaisie exquise ; il m'a porté sur son dos mille fois. Et maintenant quelle horreur il cause à mon imagination ! Le coeur m'en lève. Ici pendaient ces lèvres que j'ai baisées, je ne sais combien de fois. Où sont vos plaisanteries maintenant?. vos escapades?. vos chansons?. et ces éclairs de gaieté qui faisaient rugir la table de rires?. Quoi! plus un mot à présent pour vous moquer de votre propre grimace? plus de lèvres?... Allez maintenant trouver madame dans sa chambre, et dites−lui qu'elle a beau se mettre un pouce de fard, il faudra qu'elle en vienne à cette figure−là! Faites−la bien rire avec ça... Je t'en prie, Horatio, dis−moi une chose.
HORATIO. − Quoi, monseigneur?.
HAMLET. − Crois−tu qu'Alexandre ait eu cette mine−là dans la terre?.
HORATIO. − Oui, sans doute.
HAMLET. − Et cette odeur−là?... Pouah! (Il jette le crâne.)
HORATIO. − Oui, sans doute, monseigneur.
HAMLET. − A quels vils usages nous pouvons être ravalés, Horatio! Qui empêche l'imagination de suivre la noble poussière d'Alexandre jusqu'à la retrouver bouchant le trou d'un tonneau?.
HORATIO. − Ce serait une recherche un peu forcée que celle−là.
HAMLET. − Non, ma foi! pas le moins du monde : nous pourrions, sans nous égarer, suivre ses restes avec grande chance de les mener jusque−là. Par exemple, écoute: Alexandre est mort, Alexandre a été enterré, Alexandre est retourné en poussière ; la poussière, c'est de la terre ; avec la terre, nous faisons de l'argile, et avec cette argile, en laquelle Alexandre s'est enfin changé, qui empêche de fermer un baril de bière?. L'impérial César, une fois mort et changé en boue, Pourrait boucher un trou et arrêter le vent du dehors. Oh! que cette argile, qui a tenu le monde en effroi, Serve à calfeutrer un mur et à repousser la rafale d'hiver! Mais chut! chut!... écartons−nous!... Voici le roi.
(Entrent en procession des prêtres, etc.
Le corps d'ophélia, Laertes et les pleureuses suivent ; puis le Roi, la Reine et leur suite.)
HAMLET, continuant. − La reine! les courtisans! De qui suivent−ils le convoi?. Pourquoi ces rites tronqués?. Ceci annonce que le corps qu'ils suivent a, d'une main désespérée, attenté à sa propre vie. C'était quelqu'un de qualité.
Cachons−nous un moment, et observons. (Il se retire avec Horatio.)
LAERTES. − Quelle Cérémonie reste−t−il encore?.
HAMLET, à part. − C'est Laertes, un bien noble jeune homme! Attention!
LAERTES. − Quelle Cérémonie encore?.
PREMIER PRÊTRE. − Ses obsèques ont été célébrées avec toute la latitude qui nous était permise. Sa mort était suspecte ; et, si un ordre souverain n'avait dominé la règle, elle eût été placée dans une terre non bénite jusqu'à la dernière trompette. Au lieu de prières charitables, des tessons, des cailloux, des pierres eussent été jetés sur elle. Et pourtant on lui a accordé les couronnes virginales, l'ensevelissement des jeunes filles, et la translation en terre sainte au son des cloches.
LAERTES. − N'y a−t−il plus rien à faire?.
PREMIER PRÊTRE. − Plus rien à faire : nous profanerions le service des morts en chantant le grave requiem, en implorant pour elle le même repos que pour les âmes parties en paix.
LAERTES. − Mettez−la dans la terre ; et puisse−t−il de sa belle chair immaculée éclore des violettes! Je te le dis, prêtre brutal, ma soeur sera un ange gardien, quand toi, tu hurleras dans l'abîme.
HAMLET. − Quoi! la belle Ophélia!
LA REINE, jetant des fleurs sur le cadavre. − Fleurs sur fleur! Adieu! J'espérais te voir la femme de mon Hamlet. Je comptais, douce fille, décorer ton lit nuptial et non joncher ta tombe.
LAERTES. − Oh! qu'un triple malheur tombe dix fois triplé sur la tête maudite de celui dont la cruelle conduite t'a privée de ta noble intelligence! Retenez la terre un moment, que je la prenne encore une fois dans mes bras. (Il saute dans la fosse.) Maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur la morte, jusqu'à ce que vous ayez fait de cette surface une montagne qui dépasse le vieux Pélion ou la tête céleste de l'Olympe azuré.
HAMLET, s'avançant. − Quel est celui dont la douleur montre une telle emphase?. dont le cri de désespoir conjure les astres errants et les force à s'arrêter, auditeurs blessés d'étonnement?. Me voici, moi, Hamlet le Danois!
(Il saute dans la fosse.)
LAERTES, l'empoignant. − Que le démon prenne ton âme!
HAMLET. − Tu ne pries pas bien. ôte tes doigts de ma gorge, je te prie. Car, bien que je ne sois ni hargneux ni violent, j'ai cependant en moi quelque chose de dangereux que tu feras sagement de craindre. A bas la main !.
LE ROI. − Arrachez−les l'un à l'autre.
LA REINE. − Hamlet! Hamlet!
(...)
Hamlet est l’un des premiers personnages de théâtre à être aussi introspectif, tourmenté et contradictoire...
La pièce explore le doute, la mélancolie, la conscience morale et la peur de l’action. Les vers que l'on cite couramment sont innombrables. par ex. : "Cette époque est désordonnée" [The time is out of joint]; "Des mots, des mots, des mots..." [Words. words. words...] ; "Bien que ce soit de la folie, voici qui ne manque pas de logique" [Though this be madness, yet there is method in`t]; "Rien n`est en soi bon ni mauvais ; tout dépend de ce qu`on en pense" [There is nothing either good or bad, but thinking makes it so] ; "Quel chef-d`œuvre est l`homme !" [What a piece of work is a man !] ; "C”était comme du caviar pour le commun" [T`was caviare to the general] ; "Qu`est Hécube pour lui. et lui pour Hécube. qu'il verse tant de pleurs?" [What's Hecuba to him, or he to Hecuba. That he should weep for her ?] ; "Entre au couvent.. " [Get thee to a nunnery] ; "La folie des grands demande à être surveillée" ; "Le plus grand des Césars n`est plus qu`un peu de cendre / Et celui qui faisait trembler tout l'univers / Au plus modeste emploi nous le voyons descendre :/ Boucher un trou par où souffle le vent d'hiver" (lmperious Caesar, dead and turn'd to clay. / Might stop a hole to keep the wind away); "Le reste est silence" [The rest is silence...] et maints autres....
Roméo et Juliette (Romeo and Juliet, 1595–1596)
Premières représentations : à partir de 1596, première publication : 1597 (quarto), une œuvre de la première période de Shakespeare, devenue célèbre parce qu'exprimant le mythe de l’amour absolu: la pièce est devenue l’archétype universel de l’amour tragique, l'amour passionnel, l'amour interdit, l'amour plus fort que la famille, la société et la mort. Elle a façonné notre idée moderne de l’amour romantique. Ce n’est pas l’amour qui est tragique, mais le monde qui l’entoure. Contrairement à Hamlet, les héros sont très jeunes, l’action est rapide (quelques jours), les décisions sont immédiates. C’est l’une des pièces les plus jouées et adaptées au monde
Si Shakespeare n'en ’invente pas l'intrigue , il la transforme profondément et l'immortalise : on tient Masuccio de Salerne (Il Novellino, vers 1476) comme l'auteur de la première version identifiable d’un amour tragique clandestin, Luigi Da Porto (vers 1524, Historia novellamente ritrovata di due nobili amanti) comme celui qui fixe pour la première fois le lieu (Vérone), les familles ennemies, les noms Roméo et Giulietta, et introduit le suicide final des deux amants, un récit qu'enrichit Matteo Bandello (1554, Novelle), et qu'adapte Arthur Brooke (1562, The Tragical History of Romeus and Juliet) dans une structure narrative proche de celle de Shakespeare. Mais celui-ci donne aux amants une profondeur psychologique, transforme une morale punitive en tragédie humaine et fait de la jeunesse la victime d’un monde violent. Le destin n’est pas seulement fatal mais le produit de la société....
Acte I, scène 1 (Prologue) - « Deux familles d’égale noblesse… » - Un passage qui annonce toute l’intrigue dès le début et place la tragédie sous le signe du destin.
Two households, both alike in dignity,
In fair Verona, where we lay our scene,
From ancient grudge break to new mutiny,
Where civil blood makes civil hands unclean.
From forth the fatal loins of these two foes
A pair of star-cross’d lovers take their life;
Whole misadventured piteous overthrows
Do with their death bury their parents’ strife.
The fearful passage of their death-mark’d love,
And the continuance of their parents’ rage,
Which, but their children’s end, nought could remove,
Is now the two hours’ traffic of our stage;
The which if you with patient ears attend,
What here shall miss, our toil shall strive to mend.
Deux familles, égales en noblesse,
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène,
Sont entraînées par d'anciennes rancunes à des rixes nouvelles
Où le sang des citoyens souille les mains des citoyens.
Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies
A pris naissance, sous des étoiles contraires, un couple d'amoureux
Dont la ruine néfaste et lamentable
Doit ensevelir dans leur tombe l'animosité de leurs parents.
Les terribles péripéties de leur fatal amour
Et les effets de la rage obstinée de ces familles,
Que peut seule apaiser la mort de leurs enfants,
Vont en deux heures être exposés sur notre scène.
Si vous daignez nous écouter patiemment,
Notre zèle s'efforcera de corriger notre insuffisance.
Les Montaigus et les Capulets, les deux plus grandes familles de Vérone, sont ennemies depuis longtemps. Roméo, fils du vieux Montaigu, assiste, masqué, à une fête donnée par les Capulets. Il se croit épris d’une certaine Rosaline, mais, à la vue de Juliette, il découvre ce qu’est la véritable passion. Pendant la fête, les deux jeunes gens tombent violemment amoureux l’un de l’autre.
Après la fête, Roméo se poste sous la fenêtre de Juliette. Il l’entend confesser ses sentiments pour lui ; il lui parle alors et obtient son consentement pour un mariage secret. Grâce à frère Laurent (Friar Laurence), Roméo épouse Juliette dès le lendemain.
Ce même jour, Mercutio, ami de Roméo, rencontre Tybalt, neveu de Dame Capulet. Ce dernier est furieux, car il a découvert la présence de Roméo à la fête. Ils se querellent. Roméo intervient ; Tybalt le provoque, mais le jeune homme, évoquant à mots couverts leur récent lien de parenté, refuse de se battre. Mercutio, indigné par cette attitude conciliante, tire l’épée. Roméo tente de séparer les adversaires, mais il ne réussit qu’à offrir à Tybalt l’occasion de porter à Mercutio un coup mortel. En voyant mourir son ami, Roméo tue Tybalt.
Roméo est alors condamné à l’exil. Le jour suivant, après avoir passé la nuit avec Juliette, il quitte Vérone pour Mantoue. Pendant ce temps, le père de Juliette la presse d’épouser le comte Pâris. Sa nourrice, qui avait pourtant favorisé son union avec Roméo, lui conseille d’obéir. Désespérée, Juliette accepte le plan de frère Laurent : la veille des noces, elle boira un narcotique qui la fera paraître morte pendant quarante heures. Le moine se charge de prévenir Roméo afin qu’il vienne la faire sortir du tombeau et l’emmène à Mantoue.
Juliette met le conseil en pratique, mais le message n’atteint pas Roméo : frère Jean, chargé de le remettre, est consigné dans une maison suspecte de contagion. C’est donc la fausse nouvelle de la mort de Juliette qui parvient à Roméo. Désespéré, il se procure auprès d’un apothicaire un poison violent et se rend au tombeau des Capulets pour voir Juliette une dernière fois. Devant le caveau, il rencontre Pâris et le tue lors d’un combat singulier. Après avoir embrassé Juliette, Roméo boit le poison et meurt.
Juliette se réveille, découvre le cadavre de Roméo et se poignarde. Les chefs des deux familles ennemies, bouleversés par la catastrophe provoquée par leur haine, se réconcilient sur-le-champ.
L`œuvre est d'une grande variété de ton. Shakespeare y marie le raffinement aux grossièretés, la pudeur à la truculence, la fantaisie ailée aux images les plus funèbres. Cette diversité même fit le délice des romantiques : John Keats s'en inspira dans sa Veille de sainte Agnès qui est une variation sur le thème de Roméo et Juliette. Ils furent surtout fascinés par les motifs macabres tels que la scène du tombeau des Capulets (qui exerça peut-être une influence sur certains contes fantastiques de Poe) et la tirade de Juliette ("Dis-moi de me cacher auprès de serpents..."), qui semble être à l`origine de maintes situations qu`on trouvera dans les "romans noirs" de la fin du XVIIIe siècle.
Acte II, scène 2 - La scène du balcon - « Ô Roméo, Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? » - C’est la scène d’amour la plus célèbre du théâtre occidental. Elle met en scène l’amour secret, la nuit protectrice, la parole amoureuse lyrique qui cherche à dépasser les appartenances imposées.
"ROMEO. – Il se rit des plaies, celui qui n'a jamais reçu de blessures ! (Apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre.) Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !… Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh ! si elle pouvait le savoir !…
Que dit-elle ? Rien… Elle se tait… Mais non ; son regard parle, et je veux lui répondre… Ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu'à ce qu'elles reviennent. Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !
JULIETTE. – Hélas !
ROMEO. – Elle parle ! Oh ! parle encore, ange resplendissant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en amère pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs !
JULIETTE. – Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet.
ROMEO, à part. – Dois-je l'écouter encore ou lui répondre ?
JULIETTE. – Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est-ce qu'un Montague ? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.
ROMEO. – Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.
JULIETTE. – Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?
ROMEO. – Je ne sais par quel nom t'indiquer qui je suis. Mon nom, sainte chérie, m'est odieux à moi-même, parce qu'il est pour toi un ennemi : si je l'avais écrit là, j'en déchirerais les lettres.
JULIETTE. – Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles proférées par cette voix, et pourtant j'en reconnais le son. N'es-tu pas Roméo et un Montague ?
ROMEO. – Ni l'un ni l'autre, belle vierge, si tu détestes l'un et l'autre.
(...)
Acte V, scène 3 - La scène finale (le tombeau) - « Ainsi, d’un baiser, je meurs » - C’est l’une des morts les plus bouleversantes du théâtre. Le tragique repose sur un malentendu, le hasard, l’ironie dramatique. L’amour survit symboliquement à la mort.
Vérone. – Un cimetière au milieu duquel s'élève le tombeau des Capulets. Entre Pâris suivi de son page, puis Roméo, suivi de Balthazar qui porte une torche, une pioche et un levier. Après un bref combat Roméo tue Pâris et se penche sur le corps de Juliette ...
ROMEO - Ah ! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder ?… Horreur ! Je veux rester près de toi, et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit ; ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine ! Oh ! c'est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde… (tenant le corps embrassé.)
Un dernier regard, mes yeux ! Bras, une dernière étreinte ! Et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur ! (Saisissant la fiole.) Viens, amer conducteur, viens, âcre guide. Pilote désespéré, vite ! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! À ma bien-aimée ! (Il boit le poison.) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives… Je meurs ainsi… sur un baiser ! (Il expire en embrassant Juliette.)
Frère Laurence paraît à l'autre extrémité du cimetière, avec une lanterne, un levier et une bêche. Juliette s'éveille ...
LAURENCE. – J'entends du bruit… Ma fille, quitte ce nid de mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir au dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans. Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein, et voici Pâris. Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses ; pas de questions ! le guet arrive… Allons, viens, chère Juliette. (La rumeur se rapproche.) Je n'ose rester plus longtemps. (Il sort du tombeau et disparaît.)
JULIETTE – Va, sors d'ici, car je ne m'en irai pas, mais, qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bien-aimé ? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L'égoïste ! il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m'aider à le rejoindre ! Je veux baiser tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir… (Elle l'embrasse.) Tes lèvres sont chaudes !
PREMIER GARDE, derrière le théâtre. – Conduis-nous, page… De quel côté ?
JULIETTE. – Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissant le poignard de Roméo.) Ô heureux poignard ! voici ton fourreau…
(Elle se frappe.) Rouille-toi là et laisse-moi mourir ! (Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.) ....
Macbeth (1605-1606)
Tragédie en cinq actes. Premières représentations : peu après 1606. Origine: Chroniques de Holinshed (1587), légendes historiques écossaises. Une tragédie de l’ambition et du libre arbitre face aux prophéties : Macbeth n’est pas contraint par le destin, mais choisit le crime, puis en devient prisonnier. Le pouvoir, la tentation, la culpabilité, la folie, la violence politique. Une pièce courte, dense, très théâtrale, dont l'Influence est immense sur la représentation du tyran. Une pièce constellée de nombreuses scènes emblématiques (sorcières, meurtre de Duncan, somnambulisme) ...
Acte I, scène 1 - Les sorcières - « Fair is foul, and foul is fair » - Ouverture fulgurante
Installation d’un monde moral inversé - Le mal n’est pas encore agi, mais énoncé - Scène fondatrice de l’univers tragique ...
Un lieu découvert. – Tonnerre, éclairs.
Entrent LES TROIS SORCIÈRES.
PREMIÈRE SORCIÈRE. – Quand nous réunirons-nous maintenant toutes trois ? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie ?
DEUXIÈME SORCIÈRE. – Quand le bacchanal aura cessé, quand la bataille sera gagnée et perdue.
TROISIÈME SORCIÈRE. – Ce sera avant le coucher du soleil.
PREMIÈRE SORCIÈRE. – En quel lieu ?
DEUXIÈME SORCIÈRE. – Sur la bruyère.
TROISIÈME SORCIÈRE. – Pour y rencontrer Macbeth.
(Une voix les appelle.)
PREMIÈRE SORCIÈRE. – J'y vais, Grimalkin !
LES TROIS SORCIÈRES, à la fois. – Paddock appelle. –
Tout à l'heure ! – Horrible est le beau, beau est l'horrible. Volons à travers le brouillard et l'air impur.
(Elles disparaissent.)
Macbeth et Banquo, généraux de Duncan, roi d’Écosse, revenant d’une campagne victorieuse contre les rebelles, rencontrent sur une lande trois sorcières. Celles-ci prophétisent que Macbeth sera thane de Cawdor, puis roi, et que Banquo engendrera des rois, bien que lui-même ne le devienne jamais. Peu après, la nouvelle arrive que Macbeth a été nommé thane de Cawdor.
Troublé par cette prophétie qui s’est en partie réalisée, et encouragé par Lady Macbeth, qui fait taire en lui « le lait de l’humaine tendresse », Macbeth assassine Duncan pendant son sommeil, alors que le roi est son hôte. Aussitôt, il est pris de remords. Les fils de Duncan, Malcolm et Donalbain, s’enfuient, et Macbeth s’empare de la couronne.
Cependant, un nouvel obstacle se dresse : les sorcières n’ont-elles pas annoncé que le royaume reviendrait aux descendants de Banquo ? Macbeth décide donc de faire assassiner Banquo et son fils Fléance ; mais ce dernier parvient à s’enfuir. Tourmenté par le spectre de Banquo, qui lui apparaît lors d’une scène célèbre au cours d’un banquet, Macbeth consulte de nouveau les sorcières. Celles-ci lui déclarent qu’il doit se méfier de Macduff, thane de Fife ; qu’aucun homme né d’une femme ne peut lui nuire ; et qu’il ne sera vaincu que lorsque la forêt de Birnam marchera sur Dunsinane.
Apprenant que Macduff s’est allié à Malcolm, qui rassemble une armée en Angleterre, Macbeth fait assassiner Lady Macduff et ses enfants. Lady Macbeth, qui avait laissé tomber le poignard lorsqu’elle avait d’abord tenté d’assassiner Duncan, sombre dans la folie : elle cherche en vain à effacer de ses mains une tache de sang imaginaire, puis meurt.
L’armée de Malcolm et de Macduff marche contre Macbeth. En traversant la forêt de Birnam, chaque soldat coupe une branche afin de se dissimuler, et tous avancent ainsi vers Dunsinane. Macduff, né par césarienne, « arraché au sein maternel avant terme », affronte Macbeth et le tue. La prophétie s’accomplit : Malcolm devient roi d’Écosse.
SCÈNE III - Une bruyère. – Tonnerre.
Entrent LES TROIS SORCIÈRES. Tambour derrière le théâtre.
(...)
TROISIÈME SORCIÈRE. – Le tambour ! le tambour ! Macbeth arrive.
TOUTES TROIS ENSEMBLE. – Les sœurs du Destin se tenant par la main, parcourant les terres et les mers, ainsi tournent, tournent, trois fois pour le tien, trois fois pour le mien, et trois fois encore pour faire neuf. Paix ! le charme est accompli.
(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de bruyères ; ils sont suivis d'officiers et de soldats.)
MACBETH. – Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si beau.
BANQUO. – Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores ? – Quelles sont ces créatures si décharnées et vêtues d'une manière si bizarre ? Elles ne ressemblent point aux habitants de la terre, et
pourtant elles y sont. – Êtes-vous des êtres que l'homme puisse questionner ? Vous semblez me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois votre doigt décharné sur vos lèvres de parchemin. Je vous prendrais pour des femmes si votre barbe ne me défendait de le supposer.
MACBETH. – Parlez, si vous pouvez ; qui êtes-vous ?
PREMIÈRE SORCIÈRE. – Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Glamis !
DEUXIÈME SORCIÈRE. – Salut, Macbeth ! salut à toi, thane de Cawdor !
TROISIÈME SORCIÈRE. – Salut, Macbeth, qui seras roi un jour !
BANQUO. – Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous craindre des choses dont le son vous doit être si doux ? – Au nom de la vérité, êtes-vous des fantômes, ou êtesvous en effet ce que vous paraissez être ? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau, de la haute prédiction d'une illustre fortune et de royales espérances, tellement qu'il en est comme hors de lui-même ; et moi, vous ne me parlez pas : si vos
regards peuvent pénétrer dans les germes du temps, et démêler les semences qui doivent pousser et celles qui avorteront, parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou votre haine.
PREMIÈRE SORCIÈRE. – Salut !
DEUXIÈME SORCIÈRE. – Salut !
TROISIÈME SORCIÈRE. – Salut !
PREMIÈRE SORCIÈRE. – Moindre que Macbeth et plus grand.
DEUXIÈME SORCIÈRE. – Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.
TROISIÈME SORCIÈRE. – Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas. Ainsi salut, Macbeth et Banquo !
PREMIÈRE SORCIÈRE. – Banquo et Macbeth, salut !
MACBETH. – Demeurez ; vous dont les discours demeurent imparfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je sais que je suis thane de Glamis ; mais comment le serais-je de Cawdor ? Le thane de Cawdor est vivant, est un seigneur prospère ; et devenir roi n'entre pas dans la perspective de ma croyance, pas plus que d'être thane de Cawdor. Parlez, d'où tenez-vous ces étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas sur ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts ? – Je vous somme de parler.
(Les sorcières disparaissent.)
(...)
Shakespeare écrit Macbeth vers 1606, peu après l’accession au trône d’Angleterre de Jacques VI d’Écosse devenu Jacques Ier.
Le drame est en partie un hommage à celui-ci (procession des futurs rois d'Ecosse, acte IV, scène 1, et autres détails). Des tragédies de Shakespeare, Macbeth est sans aucun doute la plus puissante. C'est en effet la plus courte des grandes tragédies, et, contrairement à Hamlet ou Lear, Macbeth choisit en touteconscience le mal : ni victime du destin, ni trompé (« I am in blood / Stepp’d in so far… »). Le meurtre existe ici d’abord comme image mentale, le langage précède l’acte, les hallucinations (poignard, spectre, voix) matérialisent la conscience coupable.
Quant à Lady Macbeth, elle incarne une figure sans équivalent. Elle transgresse les normes (sexualité, maternité, morale), invoque les forces obscures, et s’effondre sous le poids du crime. Le mal détruit aussi celui qui le désire.
Macbeth est sans doute la tragédie la plus puissante de Shakespeare parce qu’elle condense, dans une forme brève et fulgurante, une exploration sans précédent du mal moral. Hommage politique à Jacques Ier, elle dépasse pourtant toute circonstance historique pour montrer comment l’imagination, l’ambition et le langage peuvent conduire un homme lucide à sa propre damnation.
Domine un sentiment profond de mystère et aussi l'impression que tous les actes qui s`accomplissent (le crime de Macbeth était-il vraiment nécessaire ? N`est-il pas un saut dans le noir, provoqué par une espèce d'envoûtement ?), tout aide à faire de ce drame une œuvre puissante et terrible. La nuit y domine, avec les fréquentes invocations aux ténèbres, et la présence, cachée mais constante, de ces abjectes créatures qui peuplent l'obscurité, furtives et rapaces. Une atmosphère étouffante de peur et de doutes ; le mot "peur" (fear) revient très fréquemment, à côté des images de violence et de sang. La vie même apparaît comme "une histoire contée par un idiot, pleine de fureur et de bruit / et qui ne veut rien dire" (Life... is a tale Told by an idiot, full of sound and fury. / Signifying nothing). Les phrases que l'on cite couramment sont très nombreuses : "Mais je crains ta nature ; elle est trop pleine du lait de la tendresse humaine pour saisir le chemin le plus court" [Yet do I fear thy nature; lt is too full o` the milk of human kindness] ; "Ne dormez plus l Macbeth assassine le sommeil" [Sleep no more : Macbeth does murder sleep] ; "Duncan est dans sa tombe, après les convulsions fiévreuses de la vie, il dort profondément" [After life's fitful fever he sleeps well]; "Tous les parfums de l'Arabie ne purifieraient pas cette petite main-là !" [All the perfumes of Arabia will not sweeten this little hand]; " J`aí assez vécu. le chemin de ma vie incline vers l'automne et ses feuilles jaunies" [My way of life / ls fall`n into the sere. the yellow leaf] ...
Acte III, scène 4 - Le banquet - Apparition du spectre de Banquo
"MACBETH. – Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite la bienvenue de tout mon cœur ..."
Macbeth vient d'être couronné roi, mais son pouvoir est fragile. Hanté par la prophétie des sorcières qui destinait la couronne aux descendants de Banquo, il vient de faire assassiner son ancien compagnon d'armes. Fleance, le fils de Banquo, a cependant réussi à s'échapper. Le banquet est organisé pour affirmer la légitimité et la sérénité du nouveau roi devant toute la noblesse écossaise. 'assassin arrive et informe Macbeth de la mort de Banquo. C'est alors que Macbeth voit le spectre de Banquo ensanglanté s'asseoir à sa place, sur le trône. Terrifié et rongé par la culpabilité, Macbeth interpelle le fantôme invisible aux yeux de ses invités. Lady Macbeth tente désespérément de reprendre la situation en main ..
Une scène qui marque la fin de Macbeth en tant que roi capable de gouverner et le début de sa tyrannie ouverte, fondée sur la peur et la violence. C'est un chef-d'œuvre de tension dramatique, où Shakespeare rend visible l'invisible tourment intérieur de son héros.
(..)
MACBETH. – Qui de vous a fait cela ?
LES SEIGNEURS. – Quoi donc, mon bon seigneur ?
MACBETH. – Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui l'aie fait. – Ne secoue point ainsi contre moi ta chevelure sanglante.
ROSSE. – Messieurs, levez-vous ; son Altesse est indisposée.
LADY MACBETH. – Monsieur, mon digne ami, mon époux est souvent dans cet état, et il y est sujet depuis l'enfance. Je vous en prie, restez à vos places : c'est un accès passager ; le temps d'y penser, et il sera aussi bien qu'à l'ordinaire. Si vous faites trop attention à lui, vous le blesserez et vous augmenterez son mal : continuez à manger, et ne prenez pas garde à lui. –
Êtes-vous un homme ?
MACBETH. – Oui, et un homme intrépide, puisque j'ose regarder ce qui épouvanterait le diable.
LADY MACBETH. – Quelles balivernes ! C'est une vision créée par votre peur, comme ce poignard dans l'air qui, disiez vous, guidait vos pas vers Duncan. Oh ! ces tressaillements, ces soubresauts, simulacres d'une véritable peur, conviendraient à merveille au conte que fait une femme, en hiver, au coin du feu, d'après l'autorité de sa grand'mère. – C'est une vraie honte ! Pourquoi faites-vous tant de grimaces ? Après tout, vous ne regardez qu'une chaise !
MACBETH. – Je te prie, regarde de ce côté ; vois là, vois. Que me dites-vous ? eh bien ! que m'importe ? – Puisque tu peux remuer la tête, tu peux aussi parler. Si les cimetières et les tombeaux doivent nous renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc semblables au gésier des milans ?
(L'ombre disparaît.)
LADY MACBETH. – Quoi ! vous perdez tout à fait la tête ?
MACBETH. – Comme je suis ici, je l'ai vu.
LADY MACBETH. – Fi ! quelle honte !
MACBETH. – Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu le sang. Dans les anciens temps, avant que des lois humaines eussent purgé de crimes les sociétés adoucies, oui vraiment, et
même depuis, il s'est commis des meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le récit ; et l'on a vu le temps où lorsqu'on avait fait sauter la cervelle à un homme, il mourait, et tout était fini. Mais aujourd'hui ils se relèvent avec vingt blessures mortelles sur le crâne, et viennent nous chasser de nos sièges : cela est plus étrange que ne le peut être un pareil meurtre.
LADY MACBETH. – Mon digne seigneur, vos dignes amis vous attendent.
MACBETH. – J'oubliais… Ne prenez pas garde à moi, mes dignes amis. J'ai une étrange infirmité qui n'est rien pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié et santé à tous ! Je vais m'asseoir : donnez-moi du vin ; remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la table, et à notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y fût ! (L'ombre sort de terre.) Nous buvons avec empressement à vous tous, à lui. Tout à tous !
LES SEIGNEURS. – Nous vous présentons nos hommages et vous faisons raison.
MACBETH. – Loin de moi ! ôte-toi de mes yeux ! que la terre te cache ! Tes os sont desséchés, ton sang est glacé ; rien ne se reflète dans ces yeux que tu fixes sur moi !
LADY MACBETH. – Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui lui est ordinaire, rien de plus : seulement elle gâte tout le plaisir de ce moment.
MACBETH. – Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie, prends la forme que tu voudras, excepté celle-ci, et la fermeté de mes nerfs ne sera pas un instant ébranlée ; ou bien reviens à la vie, défie-moi au désert avec ton épée : si alors je demeure tremblant, déclare-moi une petite fille. – Loin d'ici, fantôme horrible, insultant mensonge ! loin d'ici ! (L'ombre disparaît.) À la bonne heure. – Il est parti, je redeviens un homme. De grâce, restez à vos places.
LADY MACBETH. – Vous avez fait fuir la gaieté, détruit tout le plaisir de cette réunion par un désordre bien étrange.
MACBETH. – De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre, sans exciter en nous plus d'étonnement que ne le ferait un nuage d'été ? – Vous me mettez de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe maintenant que vous pouvez contempler de pareils spectacles et conserver le même incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches de frayeur.
ROSSE. – Quels spectacles, seigneur ?
LADY MACBETH. – Je vous prie, ne lui parlez pas ; il va de mal en pis : les questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir à tous. Ne vous inquiétez pas de l'ordre de votre départ, mais partez de suite.
(...)
Acte V, scène 1 - « Out, damned spot! » - Lady Macbeth somnambule, le langage se défait, le crime revient sous forme de symptôme. Obsédée par la tache de sang imaginaire sur sa main, Lady Macbeth, endormie, répète les gestes du crime : se laver les mains, sentir l'odeur du sang, remettre une lettre (celle de Macbeth annonçant la prophétie des sorcières). C'est une parodie macabre des actes décisifs qui ont conduit à leur ascension.
... Entre lady Macbeth, avec un flambeau.
LA DAME SUIVANTE. – Tenez, la voilà qui vient absolu ment comme à l'ordinaire ; et, sur ma vie, elle est profondément endormie. Observez-la ; demeurez à l'écart.
LE MÉDECIN. – Comment a-t-elle eu cette lumière ?
LA DAME SUIVANTE. – Ah ! elle était près d'elle : elle a toujours de la lumière près d'elle ; c'est son ordre.
LE MÉDECIN. – Vous voyez que ses yeux sont ouverts.
LA DAME SUIVANTE. – Oui, mais ils sont fermés à toute impression.
LE MÉDECIN. – Que fait-elle donc là ? Voyez comme elle se frotte les mains.
LA DAME SUIVANTE. – C'est un geste qui lui est ordinaire : elle a toujours l'air de se laver les mains ; je l'ai vue le faire sans relâche un quart d'heure de suite.
LADY MACBETH. – Il y a toujours une tache.
LE MÉDECIN. – Écoutez ; elle parle. Je veux écrire ce qu'elle dira, afin d'en conserver plus nettement le souvenir.
LADY MACBETH. – Va-t'en, maudite tache… ; va-t'en, te dis-je. – Une, deux heures. – Allons, il est temps de le faire. – L'enfer est sombre ! – Fi ! mon seigneur, fi ! un soldat avoir peur ! Qu'avons-nous besoin de nous inquiéter, qui le saura, quand personne ne pourra demander de comptes à notre puissance ? – Mais qui aurait cru que ce vieillard eut encore tant de sang dans le corps ?
LE MÉDECIN. à la dame suivante. – Remarquez-vous cela ?
LADY MACBETH. – Le thane de Fife avait une femme : où est-elle maintenant ? – Quoi ! ces mains ne seront-elles jamais propres ? – Plus de cela, mon seigneur, plus de cela : vous gâtez tout par ces tressaillements.
LE MÉDECIN. – Allez-vous-en, allez-vous-en ; vous avez appris ce que vous ne deviez pas savoir.
LA DAME SUIVANTE. – Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, j'en suis sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su !
LADY MACBETH. – Il y a toujours là une odeur de sang. Tous les parfums de l'Arabie ne peuvent purifier cette petite main ! – Oh ! oh ! oh !
LE MÉDECIN. – Quel profond soupir ! Le cœur est cruellement chargé.
LA DAME SUIVANTE. – Je ne voudrais pas avoir un pareil cœur dans mon sein, pour les grandeurs de tout ce corps.
LE MÉDECIN. – Bien, bien, bien.
LA DAME SUIVANTE. – Je prie Dieu qu'il en soit ainsi, docteur.
LE MÉDECIN. – Cette maladie est au-dessus de mon art : cependant j'ai connu des personnes qui se promenaient durant leur sommeil, et qui sont mortes saintement dans leur lit.
LADY MACBETH. – Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas si pâle. Je vous le répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de son tombeau. "
(...)
Acte V, scène 5 - Macbeth apprend la mort de Lady Macbeth, le château de Dunsinane est assiégé, tout est déjà perdu, même s’il ne le sait pas encore pleinement - Tomorrow, and tomorrow, and tomorrow, / Creeps in this petty pace from day to day, / To the last syllable of recorded time; ./ And all our yesterdays have lighted fools / The way to dusty death. / Out, out, brief candle! ... - La vie n’a peut-être aucun sens...
MACBETH. – Plantez notre étendard sur le rempart extérieur. On crie toujours : Ils viennent ! Mais la force de notre château se moque d'un siège. Qu'ils restent là jusqu'à ce que la famine et les maladies les consument. S'ils n'étaient pas renforcés par ceux mêmes qui devraient combattre pour nous, nous aurions pu hardiment les aller rencontrer face à face, et les reconduire battant jusque chez eux. – Quel est ce bruit ? (On entend derrière le théâtre des cris de femmes.)
SEYTON. – Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.
MACBETH. – J'ai presque oublié l'impression de la crainte. Il fut un temps où mes sens se seraient glacés an bruit d'un cri nocturne ; où tous mes cheveux, à un récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme s'ils eussent été doués de vie : mais je me suis rassasié d'horreurs. Ce qu'il y a de plus sinistre, devenu familier à mes pensées meurtrières, ne saurait me surprendre. – D'où venaient ces cris ?
SEYTON. – La reine est morte, mon seigneur.
MACBETH. – Elle aurait dû mourir plus tard : il serait arrivé un moment auquel aurait convenu une semblable parole.
Demain, demain, demain, se glisse ainsi à petits pas d'un jour l'autre, jusqu'à la dernière syllabe du temps inscrit ; et tous nos hier n'ont travaillé, les imbéciles, qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse. Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau : la vie n'est qu'une ombre qui marche ; elle ressemble à un comédien qui se pavane et s'agite sur le théâtre une heure ; après quoi il n'en est plus question ; c'est un conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne signifie rien. – (Entre un messager.) Tu viens pour faire usage de ta langue : vite, ton histoire.
LE MESSAGER. – Mon gracieux seigneur, je voudrais vous rapporter ce que je puis dire avoir vu ; mais je ne sais comment m'y prendre.
MACBETH. – C'est bon, parlez, mon ami.
LE MESSAGER. – J'étais de garde sur la colline, et je regardais du côté de Birnam, quand tout à l'heure il m'a semblé que la forêt se mettait en mouvement.
MACBETH le frappant. – Menteur ! misérable !
LE MESSAGER. – Que j'endure votre colère si cela n'est pas vrai ; vous pouvez, à la distance de trois milles, la voir qui s'approche : c'est, je vous le dis, un bois mouvant.
MACBETH. – Si ton rapport est faux, tu seras suspendu vivant au premier arbre, jusqu'à ce que la famine te dessèche. Si ton récit est véritable, peu m'importe que tu m'en fasses autant : je prends mon parti résolument, et commence à douter des équivoques du démon qui ment sous l'apparence de la vérité : Ne crains rien jusqu'à ce que la forêt de Birnam marche sur Dunsinane, et voilà maintenant une forêt qui s'avance vers Dunsinane. – Aux armes, aux armes, et sortons ! – S'il a vu en effet ce qu'il assure, il ne faut plus songer à s'échapper d'ici, ni à s'y renfermer plus longtemps. – Je commence à être las du soleil, et à souhaiter que toute la machine de l'univers périsse en ce moment. – Sonnez la cloche d'alarme. – Vents, soufflez ; viens, destruction ; du moins nous mourrons le harnais sur le dos."
(...)
"Othello, the Moor of Venice" (vers 1603–1604)
Tragédie en cinq actes. Premières représentations : 1604. Origine : une nouvelle italienne de Giraldi Cinzio (Gli Hecatommithi). Une tragédie de la jalousie et de la manipulation psychologique. Iago ne force rien, mais suggère, insinue, détruit de l’intérieur. Le regard de l’autre, la confiance, le langage comme arme, la fragilité de l’amour. Une nalyse psychologique redoutable, le personnage de Iago est parmi les plus complexes du théâtre...
Le Maure Othello, général au service de Venise, a conquis le cœur de Desdémone, fille du sénateur vénitien Brabantio, par le récit de ses exploits. Il a épousé Desdémone secrètement. Brabantio l`accuse donc devant le doge d`avoir séduit et enlevé sa fille. Mais Othello explique comment il a loyalement conquis le cœur de Desdémone et celle-ci confirme ses paroles. Cependant arrive la nouvelle que les Turcs sont sur le point d'attaquer l`île de Chypre et l`on requiert le bras d`Othello pour les repousser.
Brabantio cède à contrecœur sa fille au Maure, qui part avec elle pour Chypre. Othello a un ennemi en la personne du cornette Iago, qui est jaloux d`avoir vu nommer Cassio lieutenant à sa place ; de plus, lago nourrit une haine profonde à l'égard du Maure, le bruit ayant couru que celui-ci avait obtenu les faveurs d'Emilie, sa femme, camériste de Desdémone. lago commence donc par discréditer Cassio dans l`esprit d'Othello, en l'enivrant et en lui faisant troubler l`ordre public, à la suite d'une altercation qu'il a avec Rodrigue : épris de Desdémone, Rodrigue en vient à provoquer le lieutenant. Comme ce dernier se voit relevé de son grade, lago le pousse perfidement à prier Desdémone d'intercéder en sa faveur, alors que dans le même temps il instille dans l`âme d`Othello le soupçon que sa femme le trahit avec le lieutenant disgracié. Le zèle que met Desdémone à intervenir en faveur de
Cassio semble confirmer les soupçons d'Othello, dont l`âme sera désormais en proie à la plus furieuse des jalousies.
Poussant ses avantages, lago s'arrange pour qu'un mouchoir, donné par Othello à Desdémone comme un précieux gage d'amour et recueilli par Emilie quand sa maîtresse l'eut perdu, soit retrouvé chez Cassio. Aveuglé par la jalousie, Othello étouffe Desdémone dans son lit. Peu après, Cassio, qui devait être tué par Rodrigue, à l`instigation de lago, est retrouvé blessé. Mais sur Rodrigue, poignardé par lago afin que nul ne puisse découvrir son plan, on trouve des lettres qui prouvent la perfidie de lago et l`innocence de Cassio. Othello, foudroyé de douleur en apprenant qu`il a tué sa femme innocente, retrouve toute sa lucidité d'esprit et se tue stoïquement.
Acte III, scène 3 - « The temptation scene » (la scène de la tentation)
Le cœur dramatique de la pièce, le moment où Othello bascule dans le soupçon, la jalousie, et la violence. « O, beware, my lord, of jealousy… », Iago ne dit jamais clairement que Desdémone est infidèle, mais insinue, suggère, laisse Othello conclure seul, le poison est verbal et psychologique.
(...)
JAGO. – Mon noble seigneur ?
OTHELLO. – Que veux-tu, Jago ?
JAGO. – Quand vous faisiez la cour à Desdémona, Michel Cassio eut-il connaissance de vos amours ?
OTHELLO. – Oui, du commencement à la fin. Pourquoi me le demandes-tu ?
JAGO. – Seulement pour le savoir, rien de plus.
OTHELLO. – Et à quoi donc pensais-tu, Jago ?
JAGO. – Je ne croyais pas qu’il la connût.
OTHELLO. – Oh ! parfaitement ; et il nous a souvent servi d’intermédiaire.
JAGO. – En vérité ?
OTHELLO. – En vérité. Oui, en vérité. Vois-tu là quelque chose ? Cassio n’est-il pas honnête ?
JAGO. – Honnête, seigneur ?
OTHELLO. – Oui, honnête ?
JAGO. – Seigneur, autant que je puis savoir…
OTHELLO. – Comment ? Que penses-tu ?
JAGO. – Ce que je pense ? Par le ciel !
OTHELLO. – Ce que je pense, Seigneur ? Par le ciel… il répète mes paroles, comme si sa pensée recélait quelque monstre trop hideux pour être montré. Tu veux dire quelque chose ? Tout à l’heure, à l’instant où Cassio quittait ma femme, je t’ai entendu dire : Ceci me déplaît. Qu’est-ce donc qui te déplaisait ? Et encore, quand je t’ai dit qu’il avait ma confiance pendant tout le temps de mes amours, tu t’es écrié : En vérité ? Et je t’ai vu froncer et rapprocher tes sourcils, comme si tu eusses enfermé dans ton cerveau quelque horrible soupçon. Si tu m’aimes, montre-moi ta pensée.
JAGO. – Seigneur, vous savez que je vous aime.
OTHELLO. – Je le crois, et c’est parce que je te sais plein d’honneur, d’attachement pour moi, parce que tu pèses tes paroles, avant de les prononcer, que ces pauses de ta part m’alarment davantage. Dans un misérable déloyal et faux, de telles choses sont des ruses d’habitude ; mais dans l’homme sincère ce sont de secrètes délations qui s’échappent d’un cœur à qui la vérité fait violence.
JAGO. – Pour Michel Cassio, j’ose jurer que je le crois honnête.
OTHELLO. – Je le crois comme toi.
JAGO. – Les hommes devraient bien être ce qu’ils paraissent ; ou plût au ciel du moins que ceux qui ne sont pas ce qu’ils paraissent fussent enfin forcés de paraître ce qu’ils sont !
OTHELLO. – Oui, certes, les hommes devraient être ce qu’ils paraissent..."
Cette tragédie, dont le motif dominant est la jalousie, est si habilement construite et captive si fort l'attention qu`il faut un examen froid et minutieux pour s`apercevoir de l'invraisemblance de nombreux éléments, de certaines contradictions dans la psychologie des personnages et de l'inconcevable durée de l'action. Othello a trouvé dans les pays méditerranéens un public tout préparé. En revanche, elle mit plus de temps à s'imposer à la mentalité anglaise et puritaine, choquée par le sujet. Tragédie haletante se jouant autour d'une créature innocente prise dans un réseau de perfidies et poussée à une mort atroce dans une chambre au fond d'une forteresse; fait divers tiré d'une chronique cruelle que Shakespeare entoure de toute la richesse verbale et de toute la subtilité d`esprit d`un homme du XVIIe siècle.
Le Roi Lear (King Lear, 1605-1606)
Tragédie en cinq actes. L'histoire de Lear et de ses filles est une des légendes qui a le plus passionné les érudits et le drame qu'en tire Shakespeare, l'une des plus puissantes de ses oeuvres. Elle commence comme une fable du Moyen Âge et ne cesse gagner en profondeur. Longtemps considérée comme trop sombre et difficile à jouer (elle fut même réécrite au XVIIIe siècle avec une fin heureuse !), elle a été redécouverte au XXe siècle comme la tragédie moderne par excellence.
- L’histoire de Lear et de ses filles est renforcée et éclairée par celle de Gloucester et de ses fils. Les deux pères commettent la même erreur : juger l’enfant loyal sur les apparences et chérir l’enfant déloyal.
- La folie de Lear n’est pas seulement un effondrement psychologique. Dans la tempête, le roi devenu fou dit des vérités plus profondes que lorsqu’il était sain d’esprit. Sa démence est une forme de révélation philosophique sur la condition humaine nue, dépouillée des hiérarchies sociales.
- "Lear" pousse la tragédie à son paroxysme. La mort de Cordélia, innocente, est d’une injustice insupportable et rompt avec les codes tragiques qui voudraient que le châtiment ne frappe que les coupables. La pièce pose de façon radicale la question du sens dans un univers qui semble vide, absurde et cruel.
Lear, roi de Grande-Bretagne, vieillard autoritaire et mal avisé, a trois filles : Gonerille, duchesse d`Albany, Regane, duchesse de Cornouailles, et Cordélia, à la main de laquelle prétendent le roi de France et le duc de Bourgogne....
Ayant résolu de partager le royaume entre ses filles dans l`exacte mesure où elles lui portent de l`affection, Lear leur demande comment elles l`aiment. Gonerille et Regane protestent alors d'un profond amour filial et chacune reçoit un tiers du royaume. Quant à Cordélia, modeste et digne, elle dit aimer son père "lorsque le devoir le commande".
lrrité d'une telle réponse, le roi divise la part de Cordélia au profit de ses sœurs, leur demandant seulement à l'une et à l`autre de mettre cent chevaliers à sa disposition. Le duc de Bourgogne s`étant retiré, le roi de France accepte Cordélia sans dot. Le comte de Kent, qui a pris le parti de Cordélia, est banni, mais il accompagne le roi sous un déguisement.
À peine ont-elles pris le pouvoir, Gonerille et Regane, démasquant leurs âmes perfides, refusent à Lear l`escorte de chevaliers qu`il avait demandée.
lndigné de leur refus, le vieillard les quitte et s'en va, errant dans la campagne, alors que souffle la tempête.
Le comte de Gloucester prend pitié du vieux roi ; mais, dénoncé par Edmond, son bâtard, on l'accuse de complicité avec les Français qui viennent de débarquer en Angleterre sur l'instance de Cordélia, et le duc de Cornouailles lui fait crever les yeux.
Edmond, du reste, avait déjà commis une autre vilenie en calomniant son frère Edgar, fils légitime de Gloucester, et ce dernier, pour fuir la colère paternelle, avait dû se cacher dans une chaumière en pleine lande. Or, c`est précisément près de cette chaumière que Lear, accompagné du fou de la Cour et du fidèle Kent, va chercher refuge. Le roi, réduit à l'extrême misère, ressent alors pour la première fois toute la profondeur de la détresse humaine. L`épreuve, cependant, a été trop dure, et il perd la raison.
Kent le mène à Douvres où Cordélia le reçoit affectueusement. Gonerille et Regane, de leur côté, se sont toutes deux éprises d'Edmond, devenu comte de Gloucester, Gonerille, afin d'empêcher sa rivale, restée veuve, d'épouser Edmond, l'empoisonne, mais bientôt on découvre à la lecture d'une lettre qu'elle veut aussi supprimer son mari. Démasquée, elle se tue.
Edmond, accusé de trahison, est tué par Edgar au cours d`un "jugement de Dieu", mais, vainqueur des Français, il a déjà donné l'ordre de prendre Cordélia, faite prisonnière.
Elle meurt sous les yeux de son père, qui expire à son tour, terrassé par la douleur («Et ils ont étranglé mon pauvre fou! Non, non, non, plus de vie. Quoi! un chien, un chat, un rat ont de la vie; et toi pas la moindre haleine! Oh! tu ne reviendras plus, jamais, jamais, jamais, jamais!—Défaites ce bouton, je vous en prie.—Je vous remercie, monsieur.—Voyez-vous cela?.... regardez-la.... regardez.... ses lèvres.... regardez.... regardez.... Regarde, ses lèvres ! Regarde là, regarde ! »).
Le duc d'Albany, qui avait blâmé l'ingratitude de Gonerille, monte sur le trône et confie le royaume survivant à Kent et Edgar. Edgar, qui s'était fait le guide de son père aveugle et l'avait sauvé du suicide, est ainsi rétabli dans toutes ses dignités.
Acte III – La descente aux enfers et l’aveuglement ...
Au cœur de la tempête, Lear, errant sur la lande, bascule dans la folie, accompagné seulement du fidèle Kent (déguisé) et du Fou. Sa folie devient une lucidité tragique sur l’injustice, la nature humaine et le pouvoir. Gloucester, ayant secrètement aidé Lear, est capturé. Cornouailles, sur les conseils de Régane, lui arrache les yeux. Un serviteur révolté blesse mortellement Cornouailles. L’aveugle Gloucester, chassé, est conduit par « Tom O’Bedlam » (Edgar), sans savoir qui il est, vers les falaises de Douvres où une « chute » fictive sera mise en scène pour le sauver du désespoir.
ACTE III - Scène 4
"Une partie de la bruyère où l'on voit une hutte.—L'orage continue. Entrent LEAR, KENT, LE FOU.
KENT.—Voici l'endroit, mon seigneur. Mon bon seigneur, entrez: une nuit si rigoureuse passée en plein air est trop rude pour les forces de la nature.
LEAR.—Laisse-moi tranquille.
KENT.—Mon bon maître, entrez.
LEAR.—Veux-tu briser mon coeur?
KENT.—Je briserais plutôt le mien. Mon bon seigneur, entrez.
LEAR.—Tu crois que c'est grand'chose que cette tempête mutinée qui nous pénètre jusqu'aux os. C'est beaucoup pour toi; mais là où s'est fixée une plus grande douleur, une moindre se fait à peine sentir. Tu chercherais à éviter un ours; mais si ta fuite te conduisait vers la mer en furie, tu reviendrais affronter l'ours en face. Quand l'âme est libre, le corps est délicat; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse à mes sens aucune autre impression que celles qui se combattent au dedans de moi. —L'ingratitude de nos enfants!.... n'est-ce pas comme si ma bouche déchirait ma main pour lui avoir porté la nourriture? Mais je punirai bientôt.—Non, je ne veux plus pleurer.—Par une nuit semblable, me mettre à la porte!—Verse tes torrents, je les supporterai.—Dans une nuit semblable!—O Régane! Gonerille! votre bon vieux père, dont le coeur sans méfiance vous a tout donné!—Oh! c'est de ce côté qu'est la folie; évitons-le, n'en parlons plus.
KENT.—Mon bon seigneur, entrez ici.
LEAR.—Je te prie, entre toi-même; et cherche tes aises. Cette tempête ne me laisse pas le temps de m'arrêter sur des choses qui me feraient bien plus de mal.—Cependant je vais entrer. (Au fou.)—Va, mon enfant, entre le premier.—Va, indigence sans asile!—Allons, entre donc. Je vais prier, et je dormirai après. (Le fou entre.)—Pauvres misérables privés de tout, quelque part que vous soyez, qui endurez les coups redoublés de cet orage impitoyable, comment vos têtes sans abri, vos flancs vides de nourriture, vos haillons ouverts de toutes parts, se défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas pris assez de soin de cela! Orgueil somptueux, viens essayer de ce remède; expose-toi à sentir ce que sentent les malheureux, afin d'apprendre à leur jeter tout ton superflu, et à nous montrer les cieux plus justes.
EDGAR, derrière le théâtre.—Une brasse et demie, une brasse et demie! Le pauvre Tom!
LE FOU, sortant de la hutte avec précipitation.—N'entrez pas, oncle; il y a là un esprit. Au secours! au secours!
KENT.—Donne-moi ta main. Qui est là!
LE FOU.—Un esprit, un esprit: il dit qu'il s'appelle le pauvre Tom.
KENT.—Qui es-tu, toi qui es là à grommeler dans la paille? Sors.
(Entre Edgar vêtu comme un fou.)
EDGAR.—Va-t'en; le malin esprit me suit. A travers l'aubépine piquante souffle le vent froid. Hum! va à ton lit tout froid, et réchauffe-toi.
LEAR.—As-tu donné tout à tes deux filles? en es-tu réduit là?
EDGAR.—Qui donne quelque chose au pauvre Tom, que le malin esprit a promené à travers les feux et les flammes, à travers les gués et les tourbillons, sur les marais et les étangs? Il a mis des couteaux sous son oreiller, des cordes sur son banc, et de la mort aux rats près de sa soupe. Il l'a rendu orgueilleux de monter un cheval bai qui trottait sur des ponts de quatre pouces de large, pour courir après son ombre qu'il prenait pour un traître.—Dieu te conserve tes cinq sens.—Tom a froid; oh! oh! oh! oh! euh! euh!—Que le ciel te préserve des ouragans, des astres malfaisants et des rhumatismes.—Faites quelque charité au pauvre Tom que tourmente le malin esprit. Oh! si je pouvais le tenir ici, et là,—et là,—et encore là,—et puis encore là!
(La tempête continue.)
LEAR.—Quoi! ses filles l'ont-elles réduit à cette extrémité?—N'as-tu pu rien garder? leur as-tu donné tout?
LE FOU.—Non, il s'est réservé une couverture; autrement nous aurions tous honte de le regarder.
LEAR.—Puissent tous les fléaux que, dans les airs flottants, une fatale destinée tient suspendus sur les crimes des hommes, se précipiter aujourd'hui sur tes filles!
KENT.—Il n'avait pas de filles, seigneur.
LEAR.—Par la mort! traître! rien dans le monde que des filles ingrates ne pouvait réduire la nature à ce point de dégradation. Est-ce donc la coutume aujourd'hui que les pères chassés trouvent si peu de pitié pour leur corps?—Juste châtiment! c'est ce corps qui a engendré ces filles de pélican.
EDGAR.—Pillicock était sur la montagne de Pillicock. Holà! holà! hoé! hoé!
LE FOU.—Cette froide nuit fera de nous tous des fous et des frénétiques.
EDGAR.—Garde-toi du malin esprit; obéis à tes parents; garde loyalement ta foi; ne jure point; ne commets point le péché avec celle qui a promis à un autre homme la fidélité d'épouse; ne donne point de vaine parure à ta maîtresse.—Tom a froid.
LEAR.—Qui étais-tu?
EDGAR.—Un homme de service, vain de coeur et d'esprit: je frisais mes cheveux, je portais des gants à mon chapeau ; je servais les ardeurs de ma maîtresse, et commettais avec elle l'acte de ténèbres.—Je proférais autant de serments que de mots, et je me parjurais à la face débonnaire du ciel. J'étais un homme qui s'endormait dans des projets de volupté, et se réveillait pour les exécuter. J'aimais passionnément le vin, les dés avec ardeur; et quant aux femmes, j'avais plus de maîtresses qu'un Turc: faux de coeur, l'oreille crédule, la main sanguinaire, pourceau pour la paresse, renard pour la ruse, loup pour la voracité, un chien dans ma rage, un lion pour saisir ma proie. Ne permets pas que le bruit d'un soulier ou le frôlement de la soie livre ton pauvre coeur aux femmes. Tiens ton pied éloigné des mauvais lieux, ta main des collerettes, ta plume des livres des prêteurs, et défie le malin esprit.—Mais toujours à travers l'aubépine souffle la bise aiguë. Elle fait mun...zuum... Ah! non, nenni, dauphin, mon garçon, cesse, laisse-le passer.
(L'orage continue.)
LEAR.—Tu serais mieux dans ton tombeau qu'ici le corps nu en butte à toutes ces violences du ciel. L'homme est-il donc si peu de chose que cela? Considérons-le bien.—Tu ne dois point de soie aux vers, de peaux aux bêtes sauvages, de parfums à la civette.—Ah! trois de nous ici sont déguisés; toi, tu es la chose comme elle est. L'homme réduit à lui-même n'est autre chose qu'un pauvre animal nu, fourchu comme toi.—Loin de moi, apparences empruntées; allons, défaites-vous.
(Il arrache ses habits.)
LE FOU.—Oncle, je te prie, calme-toi; c'est une mauvaise nuit pour y nager. Maintenant un peu de feu dans une plaine sauvage ressemblerait bien au coeur d'un vieux débauché; une légère étincelle, et le reste du corps glacé.—Regardez, regardez; voici un feu qui marche.
EDGAR.—Oh! c'est le malin esprit Flibbertigibbet; il commence sa course à l'heure du couvre-feu, et rôde jusqu'au premier chant du coq: c'est de lui que viennent la taie et la cataracte; il fait loucher les yeux et donne le bec-de-lièvre; il jette la nielle sur le froment et endommage le pauvre enfant de la terre.
Saint Withold parcourut trois fois la plage;
Il rencontra le cauchemar et ses neuf lutins;
Il lui ordonna de rentrer en terre,
Et lui en fit jurer sa foi.
Et décampe, sorcière, décampe.
KENT.—Comment se trouve Votre Seigneurie?
LEAR.—Quel est cet homme?
KENT.—Qui est là? que cherchez-vous?
GLOCESTER.—Qui êtes-vous? vos noms?
(Entre Glocester avec un flambeau.)
EDGAR.—Le pauvre Tom, qui mange la grenouille nageuse, le crapaud, le têtard, le lézard de murailles et le lézard d'eau. Quand le malin esprit fait rage, il mange, dans la furie de son coeur, la bouse de vache en guise de salade; il avale le vieux rat et le chien jeté dans le fossé; il boit le manteau verdâtre des eaux stagnantes; il est chassé à coups de fouet de district en district; il est mis dans les ceps, puni, emprisonné; lui qui a eu jadis trois habits sur son dos, six chemises à son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.
Mais les souris et les rats, et tout ce menu gibier,
Ont été la nourriture de Tom depuis sept longues années.
Prenez garde à celui qui est auprès de moi.
—Paix, Smolkin; paix, démon.
GLOCESTER.—Quoi! Votre Seigneurie n'a pas meilleure compagnie?
EDGAR.—Le prince des ténèbres est gentilhomme: on l'appelle Modo et Mahu ...."
La scène de la réconciliation entre Lear et Cordélia, celle de l’arrachage des yeux de Gloucester, et le final avec Lear portant le corps de sa fille ("Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez! Oh! vous êtes des hommes de pierre. Si j'avais vos voix et vos yeux, je m'en servirais à fendre la voûte du firmament. Oh! elle est partie pour jamais.—Je vois bien si quelqu'un est vivant ou s'il est mort.—Elle est morte comme la terre.—Prêtez-moi un miroir: si son haleine en obscurcit ou en ternit la surface, alors elle vivrait encore"), comptent parmi les plus bouleversantes jamais écrites.
Elles poussent le spectateur aux limites de la compassion et de l’horreur....
Acte III, Scène 7 -
Gloucester a été dénoncé par son fils Edmond pour avoir aidé le roi Lear (proscrit) à fuir vers Douvres. Le duc de Cornouailles (Cornwall) et la duchesse Régane, qui soutiennent les filles aînées de Lear, se saisissent de Gloucester dans son propre château. Cornwall et Régane l'interrogent avec brutalité, l'accusant de trahison. Ils le lient à une chaise. Régane, sadique, suggère de le pendre, puis propose : « Arrachez-lui les yeux ! ». Cornwall, aidé de serviteurs, arrache physiquement un œil de Gloucester. Un serviteur loyal à Gloucester intervient pour protester, blessant mortellement Cornwall dans l'affrontement. Mais avant de mourir, Cornwall arrache le second œil de Gloucester. Aveugle et agonisant, Gloucester apprend par Régane que c'est Edmond qui l'a trahi, réalisant trop tard qu'il a condamné à tort son fils loyal, Edgar. C'est l'acte de cruauté physique la plus explicite et horrible de toute la pièce, souvent considérée comme un des moments les plus brutaux du théâtre shakespearien.
Un appartement du château de Glocester.
Entrent CORNOUAILLES, RÉGANE, GONERILLE, EDMOND, DES DOMESTIQUES.
CORNOUAILLES, à Gonerille.—Partez promptement; allez trouver le duc votre époux, et montrez-lui cette lettre. L'armée française est débarquée. Qu'on cherche ce traître de Glocester.
RÉGANE.—Qu'on le pende à l'instant.
(Quelques domestiques sortent.)
GONERILLE.—Qu'on lui arrache les yeux.
CORNOUAILLES.—Laissez-le à mon ressentiment.—Edmond, accompagnez notre soeur; il ne convient pas que vous soyez témoin de la vengeance que nous sommes obligés de tirer de votre perfide père. Avertissez le duc chez qui vous allez vous rendre de hâter le plus possible ses préparatifs. Nous, nous nous engageons à en faire autant: nous établirons entre nous des courriers rapides et intelligents. Adieu, chère soeur; adieu, comte de Glocester. (Entre Oswald.)—Eh bien! où est le roi?
OSWALD.—Le comte de Glocester vient de le faire partir d'ici; trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers qui le cherchaient avec ardeur l'ont joint à la porte, et ils sont tous partis pour Douvres avec quelques-uns des gens du comte. Ils se vantent d'y trouver des amis bien armés.
CORNOUAILLES.—Préparez des chevaux pour votre maîtresse.
GONERILLE.—Adieu, cher lord; adieu, ma soeur.
(Gonerille et Édouard sortent.)
CORNOUAILLES.—Adieu, Edmond.—Qu'on cherche le traître Glocester. Garrottez-le comme un voleur, et amenez-le devant nous. (Sortent encore quelques domestiques.)—Quoique nous ne puissions pas trop disposer de sa vie sans les formes de la justice, notre pouvoir fera une grâce à notre colère. On peut nous en blâmer, mais non pas nous en empêcher. (Rentrent les domestiques avec Glocester.) Qui vient ici? Est-ce le traître?
RÉGANE.—C'est lui-même.—Fourbe ingrat!
CORNOUAILLES.—Serrez-bien ses bras de liége.
GLOCESTER.—Que veulent dire Vos Seigneuries? Mes bons amis, considérez que vous êtes mes hôtes; ne me faites point d'indignes traitements, amis.
CORNOUAILLES.—Liez-le, vous dis-je.
RÉGANE.—Ferme, ferme.—O l'infâme traître!
(Les domestiques le lient.)
GLOCESTER.—Impitoyable dame, je ne suis point un traître.
CORNOUAILLES.—Attachez-le à cette chaise.—Scélérat, tu verras...
(Régane lui arrache la barbe.)
GLOCESTER.—Par les dieux propices, c'est me traiter bien indignement que de m'arracher ainsi la barbe.
RÉGANE.—L'avoir si blanche, et être un pareil traître!
GLOCESTER.—Méchante dame, ces poils dont tu dépouilles mon menton s'animeront pour t'accuser. Je suis votre hôte: devriez-vous ainsi d'une main déloyale insulter à ma bienveillance hospitalière? Que prétendez-vous?
CORNOUAILLES.—Voyons, mon gentilhomme; quelles lettres avez-vous dernièrement reçues de France?
RÉGANE.—Répondez franchement, car nous savons la vérité.
CORNOUAILLES.—Quelle intelligence avez-vous avec les traîtres qui viennent de débarquer dans ce royaume?
RÉGANE.—A quelles mains envoyez-vous remettre votre lunatique de roi?
GLOCESTER.—J'ai reçu une lettre où l'on m'entretient de conjectures: elle me vient d'une personne tout à fait neutre, et non d'aucun de vos ennemis.
CORNOUAILLES.—Artifice.
RÉGANE.—Mensonge.
CORNOUAILLES.—Où as-tu envoyé le roi?
GLOCESTER.—A Douvres.
RÉGANE.—Pourquoi à Douvres? N'étais-tu pas chargé, sous peine...
CORNOUAILLES.—Pourquoi à Douvres?—Qu'il réponde d'abord à cela.
GLOCESTER.—Je suis attaché au poteau; il me faut soutenir l'attaque.
RÉGANE.—Pourquoi à Douvres?
GLOCESTER.—Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels arracher ses pauvres vieux yeux, et ta soeur féroce enfoncer dans sa chair sacrée ses défenses de sanglier. Par une tempête semblable à celle que sa tête nue a supportée pendant cette nuit noire comme l'enfer, la mer soulevée serait allée éteindre et entraîner les feux des étoiles; et cependant son pauvre vieux coeur secondait encore la pluie du ciel.—Si dans cette rude nuit les loups avaient hurlé à ta porte, tu aurais dit: «Bon portier, tourne-leur la clef.»—Tout ce qu'il y a de cruel, excepté vous, avait cédé.—Mais je verrai les ailes de la vengeance atteindre de pareils enfants.
CORNOUAILLES.—Tu ne le verras jamais.—Vous autres, tenez bien cette chaise.—J'écraserai tes yeux sous mon pied.
(On tient Glocester retenu sur la chaise, tandis que le duc lui arrache un oeil et l'écrase avec son pied.)
GLOCESTER.—Que celui qui espère parvenir à la vieillesse me donne quelque secours!—O cruels! O dieux!
RÉGANE.—Un côté se moquerait de l'autre: l'autre aussi.
CORNOUAILLES.—Si tu vois la vengeance...
UN DES DOMESTIQUES.—Arrêtez, seigneur: je vous sers depuis mon enfance; mais je ne vous rendis jamais un plus grand service qu'en vous priant de vous arrêter...
RÉGANE.—Qu'est-ce que c'est, chien que vous êtes?
LE DOMESTIQUE.—Si vous portiez barbe au menton, je la secouerais dans cette occasion.—Que prétendez-vous?
CORNOUAILLES.—Quoi! un vilain qui est à moi!
(Il tire son épée et court sur lui.)
LE DOMESTIQUE.—Eh bien! avancez donc, et subissez les hasards de la colère.
(Ils se battent et le duc est blessé.)
RÉGANE, à un autre domestique.—Donne-moi ton épée.—Un paysan tenir tête ainsi!
(Elle se saisit d'une épée et le frappe par derrière.)
LE DOMESTIQUE.—Oh! je suis mort!—Milord, il vous reste encore un oeil pour voir quelque malheur tomber sur lui.
(Il meurt.)
CORNOUAILLES.—De peur qu'il n'en voie davantage encore, il faut le prévenir. (Il lui arrache l'autre oeil et le jette à terre.)—A terre, vile marmelade; où est maintenant ton éclat?
GLOCESTER.—Plus rien que ténèbres et affliction! Où est mon fils Edmond?—Edmond, allume en toi toutes les étincelles de la nature pour payer cette horrible action.
RÉGANE.—Va-t'en, traître, scélérat! Tu appelles à ton secours celui qui te hait: c'est lui-même qui nous a dévoilé tes trahisons; il est trop honnête homme pour avoir pitié de toi.
GLOCESTER.—O insensé que j'étais! j'ai donc fait injure à Edgar! Dieux cléments, pardonnez-le-moi, et le rendez heureux.
RÉGANE.—Allez, jetez-le hors des portes, et qu'il flaire son chemin d'ici à Douvres.—Qu'est-ce donc, seigneur? Qu'avez vous?
CORNOUAILLES.—Je suis blessé.—Venez avec moi, madame.—Qu'on mette dehors ce coquin aveugle.—(Montrant le corps du domestique.) Jetez-moi cet esclave sur le fumier.—Régane, mon sang coule en abondance: cette blessure est venue mal à propos. Donnez-moi votre bras.
(Il sort en s'appuyant sur le bras de Régane.)
(Les domestiques délient Glocester et le conduisent dehors...."
La scène montre la perversion totale du pouvoir et de la justice...
Les figures d'autorité (Cornwall, Régane) sont les bourreaux, tandis qu'un simple serviteur incarne la moralité et le courage. Cet acte scelle la descente définitive du monde de la pièce dans le chaos et la barbarie. La mort de Cornwall est une première conséquence directe de cette violence, amorçant la décomposition de l'alliance des méchants.
La mise à mort de Gloucester fait écho à la souffrance de Lear sur la lande. Les deux vieillards, brisés, vont ensuite errer et se croiser, créant un parallèle poignant entre les victimes d'un monde devenu fou.
Cette scène est extrêmement difficile à jouer et à regarder. Les metteurs en scène doivent trouver un équilibre entre l'horreur réaliste et la puissance symbolique, sans tomber dans le grand-guignol. Son impact réside dans sa brutalité à la fois physique et psychologique, condensant les thèmes majeurs de la pièce : la trahison, la souffrance, et la recherche d'une humanité dans un monde déshumanisé.
Métamorphoses & Comédies - "Le Songe d'une nuit d'été" est l'une des comédies de Shakespeare les plus populaires et Bottom, l'un de ses personnages le plus mémorables. Bottom est un tisserand, un artisan vaniteux et enthousiaste, mais totalement dépourvu de talent et de conscience de ses limites. La troupe des artisans qu'il dirige répète une pièce tragique ("Pyrame et Thisbé") pour le mariage du Duc. Bottom, en s'y investissant avec une gravité démesurée, représente l'acteur naïf et passionné, l'illusion théâtrale dans ce qu'elle a de plus grossier et de plus sincère. Bottom est bavard, vaniteux, prétentieux et bruyant. Aux yeux de Puck, le lutin malicieux, il incarne les défauts les plus agaçants des humains : leur arrogance et leur manque de grâce. Le voici affublant Bottom d'un tête d'âne, une métamorphose qui révèle sa nature profonde – non qu'il soit bête, mais il est entêté, obstiné et prosaïque comme un âne. C'est une punition poétique et allégorique. Et pendant un court moment, Bottom va perevoir la vie différemment. Ce thème de la métamorphose se retrouve dans plusieurs autres comédies de Shakespeare, où des personnages, en se déguisant transforment leur identité ...
Or, le traitement de la métamorphose dans ses comédies est une de ses grandes singularités. Bien que le thème ne soit pas nouveau (il puise dans le fonds mythologique, folklorique et dans des sources comme les "Métamorphoses" d'Ovide), Shakespeare le sublime et en fait le cœur structurel et philosophique de ses comédies, bien au-delà d'un simple ressort scénique.
Contrairement à Ovide où les corps changent, la métamorphose chez Shakespeare est avant tout intérieure et sociale.
Elle vise à révéler, libérer ou corriger une identité enfouie ou faussée.
Ainsi, dans "La Mégère apprivoisée", la "métamorphose" de Catherine n'est pas magique ; c'est un processus psychologique complexe (jeu, défi, prise de conscience) qui révèle peut-être son vrai moi, ou une adaptation à quelques nécessités sociales.
Le déguisement (souvent vestimentaire, comme la femme travestie en homme) n'est pas qu'un quiproquo. Il est l'instrument d'une transformation libératrice qui permet d'explorer des vérités inaccessibles autrement.
Ainsi, dans "Comme il vous plaira", Rosalind, déguisée en Ganymède, peut enseigner à Orlando comment aimer, et explorer sa propre féminité en toute liberté. La métamorphose par le costume devient un espace de vérité supérieure, où les êtres se révèlent plus authentiquement que dans leur rôle social.
Dans sa dernière pièce, L'Ile de La Tempête, le thème atteint son apogée métaphysique. L'île de Prospero est un laboratoire de métamorphoses, où la magie transforme les perceptions, punit et éduque. La métamorphose la plus profonde n'est pas celle subie par les naufragés, mais celle de Prospero lui-même, qui renonce à sa magie (sa puissance de transformation) pour retrouver son humanité et pardonner. La pièce pose la question ultime : la plus grande métamorphose n'est-elle pas celle qui consiste à accepter de ne plus transformer le monde par la force ?
La métamorphose n'est pas, avec Shakespeare, un ornement mais l'expression même du pouvoir transformateur du théâtre : sur scène, les actes se transforment en vérité, les hommes en rois, et les mots en mondes. Le public, le temps de la représentation, vit lui aussi une métamorphose - ce qui fait de ce thème l'un des piliers de son génie....
"Le Songe d’une nuit d’été"(A Midsummer-Night's Dream, vers 1595–1596)
Comédie en cinq actes, en vers et en prose. Origine: mythologie antique (Thésée, Hippolyte), folklore et féerie, Shakespeare semble avoir puisé aux sources les plus disparates, Plutarque, Chaucer, etc., - L'amour irrationnel, l'illusion, la métamorphose, le théâtre dans le théâtre. L’amour est instable, absurde, et pourtant créateur.
Dans Le Songe d'une nuit d'été, la scène la plus emblématique et souvent la plus mémorable est l'Acte III, Scène 2, parfois intitulée « La querelle des amants ». C'est le point culminant de la confusion magique orchestrée par Puck. Sous l'effet du suc magique, Lysandre et Démétrius sont tous deux amoureux d'Hélène, tandis qu'Hermia est rejetée par les deux. Cette situation crée une série de quiproquos hystériques et de confrontations verbales (injures, défis en duel) qui sont le cœur de la comédie shakespearienne.
C'est dans cette scène que Puck prononce sa réplique célèbre en voyant le chaos qu'il a créé : "Lord, what fools these mortals be!" ("Seigneur, que ces mortels sont fous !"). Son personnage, espiègle et détaché, incarne l'esprit du désordre et du rêve.
(...)
OBERON. – Qu’as-tu fait ? Tu t’es complétement mépris, et tu as placé le philtre d’amour sur les yeux d’un amant fidèle. Ainsi, l’effet nécessaire de ta méprise est de changer un amour sincère en amour perfide, et non pas un amour perfide en un amour sincère.
PUCK. – C’est le destin qui gouverne les événements, et qui fait que, pour un amant qui garde sa foi, un million d’autres la violent, et entassent parjures sur parjures.
OBERON. – Va, parcours le bois plus vite que le vent, et vois à découvrir Hélène d’Athènes : elle est toute malade d’amour, et pâle, épuisée de soupirs brûlants, qui ont nui à la fraîcheur de son sang. Tâche de l’amener ici par quelque enchantement ; je charmerai les yeux du jeune homme qu’elle aime, avant qu’elle reparaisse à sa vue.
PUCK. – J’y vais, j’y vais : vois, comme je vole, plus rapidement que la flèche décochée de l’arc d’un Tartare.
(Il sort.)
OBERON. (Il verse un suc de fleur sur les yeux de Démétrius.)
Fleur de couleur de pourpre,
Blessée par l’arc de Cupidon,
Pénètre dans la prunelle de son œil !
Quand il cherchera son amante,
Qu’elle brille à ses regards du même éclat
Dont Vénus brille dans les cieux. –
Si, à ton réveil, elle est auprès de toi
Implore d’elle ton remède.
(Puck revient.)
PUCK. – Chef de notre bande féerique, Hélène est ici à deux pas ; et le jeune homme, victime de ma méprise, demande le salaire de son amour. Verrons-nous cette tendre scène ? Seigneur, que ces mortels sont fous !
OBERON. – Range-toi : le bruit qu’ils font va réveiller Démétrius.
PUCK. – Eh bien ! ils seront deux alors à courtiser une femme. Cela doit faire un spectacle amusant ; et rien ne me plaît tant que ces accidents bizarres et imprévus.
(Entrent Lysandre et Hélène.)
LYSANDRE. – Pourquoi croiriez-vous que je vous recherche par dérision ? jamais le dédain et le mépris ne se manifestent par des larmes : voyez, quand je vous jure mon amour, je pleure : des serments nés dans les pleurs annoncent la sincérité ; et comment pouvez-vous voir des signes de mépris dans ce qui porte le gage évident de la bonne foi ?
HÉLÈNE. – Vous redoublez de plus en plus votre perfidie. Quand la vérité tue la vérité, quel combat infernal et céleste ! Ces vœux sont pour Hermia : voulez-vous donc l’abandonner ?
Pesez serments contre serments, et vous pèserez le néant. Vos serments, pour elle et pour moi, mis dans une balance, seront d’un poids égal ; et tout aussi légers que de vaines paroles.
LYSANDRE. – Je n’avais pas de discernement, lorsque je lui ai juré ma foi.
HÉLÈNE. – Et vous n’en avez pas plus, à mon avis, maintenant que vous la délaissez.
LYSANDRE – Démétrius l’aime, et ne vous aime point.
DÉMÉTRIUS, se réveillant. – Ô Hélène ! déesse, nymphe accomplie et divine ! À quoi, ma bien-aimée, pourrais-je comparer tes yeux ? Le cristal même est trouble. Ô quel charme sur tes lèvres vermeilles comme deux cerises mûres ! Comme elles appellent les baisers ! Quand tu lèves la main, la neige pure et glacée des sommets de Taurus, caressée par le vent d’orient, paraît noire comme le corbeau. Oh ! permets que je baise cette merveille de blancheur éblouissante, ce sceau de la félicité.
HÉLÈNE. – Ô malice infernale ! Je vois bien que vous êtes tous ligués contre moi, pour vous amuser. Si vous étiez honnêtes, et connaissant la courtoisie, vous ne m’accableriez pas de vos outrages. Ne vous suffit-il pas de me haïr, comme je sais que vous me haïssez, sans vous unir étroitement pour vous moquer de moi ? Si vous étiez des hommes, comme vous en avez la figure, vous ne traiteriez pas ainsi une femme bien née. Venir me jurer de l’amour, et exagérer ma beauté, lorsque je suis sûre que vous me haïssez de tout votre cœur ! Vous êtes tous deux rivaux, vous aimez Hermia ; et tous deux, en ce moment, vous rivalisez à qui insultera le plus Hélène. Voilà un grand exploit, une mâle entreprise, de faire couler les larmes d’une fille infortunée, par votre dérision ! Jamais des hommes de noble naissance n’auraient ainsi offensé une jeune fille ; jamais ils n’auraient poussé à bout la patience d’une âme désolée, comme vous faites, uniquement pour vous en faire un jeu !"
(...)
Hermia refuse d'épouser Demetrius comme l'exige Egée, son père, car c'est Lysandre qu'elle aime; Demetrius, de son côté, est aimé par Hélène, mais il a abandonné cette demière en faveur d'Hermia. Comme le veut la loi athénienne, Hermia n'a que quatre murs pour obéir (ainsi en a décidé Thésée, sinon elle sera condamnée à mort). Elle s'entend alors avec Lysandre pour se réfugier dans une forêt mais, avant de partir, elle confie son projet à Hélène qui en avertit Demetrius. Celui-ci poursuit alors Hermia dans les bois, si bien que les quatre jeunes gens vont se retrouver.
C'est la nuit, Obéron, roi des elfes, et sa femme Titania, qui résident non loin de là, se sont querellés à propos d'un page. Obéron demande au lutin Puck, symbole des caprices de l'amour, de lui procurer certaine fleur dont le suc, versé dans les yeux de Titania endormie, lui fera désirer le premier être qu'elle verra à son réveil. Puis Obéron, ayant entendu Demetrius faire grief à Hélène de l'avoír suivi, entreprend de les réconcilier et ordonne au lutin de verser un peu du philtre d'amour dans les yeux de Demetrius, lorsque Hélène se trouvera près de lui.
Mais voici que Puck se trompe : ayant pris Lysandre pour Demetrius, il lui administre le philtre... Aussitôt, Lysandre énamouré déclare sa flamme à Hélène, persuadée qu'il se joue d'elle. Mais Obéron, découvrant l'erreur de Puck, pose le philtre sur les yeux de Demetrius, de telle sorte qu'Hélène aura deux soupirants au lieu d'un.
Il en résulte une belle dispute entre les deux femmes et les deux hommes, qui s'apprêtent à se battre. Obéron, cependant, a placé le philtre sur les paupières de Titania qui, en ouvrant les yeux, voit près d'elle un homme à tête d'âne... Ce lourdaud, déguisé par Puck, est le tisserand Bottom, venu en ces lieux avec d'autres artisans athéniens pour répéter son rôle dans une pièce que l'on doit jouer aux noces de Thésée et de la reine des amazones, Hippolyte. Le philtre aidant, Titania s'éprend tout à coup de lui et le complimente pour sa bonne mine. Obéron prend alors sa femme en pitié, se réconcilie avec elle et la délivre de l'enchantement. Le roi ordonne ensuite à Puck de répandre un brouillard sur les amants endormis et, profitant de leur sommeil, presse sur leurs yeux une herbe grâce à laquelle ils retourneront à leurs premières amours.
Thésée arrive enfin, accompagné d'Egée, et pardonne aux fugitifs qui vont pouvoir se marier. La féerie prend fin sur une scène de "Pyrame et Thisbé", jouée de façon grotesque par Bottom et ses compagnons.
Acte II, Scène 3 - OBERON invisible ; DÉMÉTRIUS, et HÉLÈNE qui le suit. TITANIA arrive avec sa cour.
DÉMÉTRIUS. – Je ne vous aime point ; ainsi, cessez de me poursuivre. Où est Lysandre, et la belle Hermia ? Je tuerai l’un ; l’autre me tue. Vous m’avez dit qu’ils s’étaient sauvés dans le bois ; m’y voilà, dans le bois, et je suis furieux de n’y pouvoir trouver Hermia. Laissez-moi ; éloignez-vous, et ne me suivez plus.
HÉLÈNE. – Vous m’attirez à vous, cœur dur comme le diamant, mais ce n’est point un cœur de fer que vous attirez, car le mien est fidèle comme l’acier : perdez la force d’attirer, je n’aurai plus celle de vous suivre.
DÉMÉTRIUS. – Est-ce que je vous sollicite ? est-ce que je vous abuse par de douces paroles, ou plutôt ne vous ai-je pas dit la vérité nue, je ne vous aime point, je ne puis vous aimer ?
HÉLÈNE. – Et je ne vous en aime que davantage. Je suis votre épagneul : plus vous me maltraiterez, Démétrius, et plus je vous caresserai. Traitez-moi seulement comme votre épagneul : rebutez-moi, frappez-moi, négligez-moi, égarez-moi ; mais du moins, accordez-moi, quelque indigne que je sois, la permission de vous suivre. Quelle place plus humble dans votre amour puis-je implorer ? Et ce serait encore pour moi une faveur d’un prix inestimable, que le privilège d’être traitée comme vous traitez votre chien.
DÉMÉTRIUS. – Ne provoquez pas trop la haine de mon âme ; je suis malade quand je vous vois.
HÉLÈNE. – Et moi, je le suis quand je ne vous vois pas.
DÉMÉTRIUS. – Vous compromettez trop votre pudeur, en quittant ainsi la ville, vous livrant seule à la merci d’un homme qui ne vous aime point, exposé aux dangers de la nuit et aux mauvais conseils d’un lieu désert, avec le riche trésor de votre virginité.
HÉLÈNE. – Votre vertu est ma sauvegarde ; il n’est plus nuit quand je vois votre visage ; je ne crois donc plus être alors dans les ténèbres : ce bois n’est point une solitude pour moi ; avec vous, j’y trouve tout l’univers : comment donc pouvez-vous dire que je suis seule, quand le monde entier est ici pour me regarder ?
DÉMÉTRIUS. – Je vais m’enfuir loin de vous, et me cacher dans les fougères, vous laissant à la merci des bêtes féroces.
HÉLÈNE. – La plus féroce n’a pas un cœur aussi cruel que le vôtre. Fuyez où vous voudrez ; l’histoire changera seulement : c’est Apollon qui fuit, et c’est Daphné qui poursuit Apollon ! la colombe poursuit le milan ; la douce biche hâte sa course pour atteindre le tigre : hâte inutile quand c’est la timidité qui poursuit et le courage qui s’enfuit.
DÉMÉTRIUS. – Je ne m’arrêterai plus à écouter vos discours. Laissez-moi m’en aller ; ou, si vous me suivez, craignez de moi quelque outrage dans l’épaisseur du bois.
HÉLÈNE. – Hélas ! dans le temple, dans la ville, dans les champs, partout vous m’outragez. Fi ! Démétrius, vos affronts jettent un opprobre sur mon sexe ; nous ne pouvons, comme les hommes, combattre pour l’amour. Nous devrions être courtisées, et nous n’avons pas été faites pour faire la cour. Je veux vous suivre, et faire de mon enfer un ciel, en mourant de la main que j’aime si tendrement...."
Les divers éléments du drame - noces de Thésée et d'Hippolyte, querelle d'Obéron et de Titania, fugue des quatre amants et scène finale des artisans - sont harmonieusement tissés et forment une somptueuse tapisserie aux couleurs vives sur un fond de forêt magique. Ici, monde classique et monde légendaire se mêlent comme en un "triomphe" du déclin de la Renaissance.
"Le Songe d'un nuit d'été" exercera une sorte de fascination sur Alexander Pope et son influence fut immense sur les romantiques. Il inspira Henry Purcell, Weber et Felix Mendelssohn (Ein Sommernachtstraum, 1843) ...
"Le Marchand de Venise" (The Merchant of Venice, vers 1596–1597)
Comédie en cinq actes en vers et en prose. Origine : sources italiennes (récits vénitiens) et traditions de la comédie juridique. Une comédie sombre et ambiguë, une réflexion sur la justice, l’argent, la vengeance. Un personnage central, Shylock, dans une comédie qui frôle la tragédie, ..
- Le contrat entre Antonio et Shylock n'est pas une simple farce, mais un pacte mortel.
- La défaite et l'humiliation totale de Shylock, obligé de se convertir, résonnent comme une issue tragique pour son personnage.
- Les mariages sont entachés par la tromperie (l'affaire des anneaux) et se déroulent dans l'ombre de la cruelle victoire sur Shylock.
Le conflit central est bien plus qu'un différend commercial; c'est une collision de mondes, de valeurs et de vengeances dont Shylock est le centre ...
S''il incarne l'usurier avide et vindicatif du stéréotype antisémite élisabéthain, Shakespeare lui donne une humanité et une dimension tragique révolutionnaires. Sa tirade "Hath not a Jew eyes?" (Acte III, scène 1) est un plaidoyer universel pour l'humanité partagée et une justification troublante de sa vengeance par mimétisme : "The villainy you teach me I will execute". Il est à la fois victime du mépris, des insultes ("dog", "cut-throat Jew") et de la spoliation (la fuite de sa fille Jessica avec sa fortune), et bourreau déterminé à prélever sa livre de chair. Cette dualité rend le personnage fascinant et insaisissable.
ACTE I - SCÈNE I - Dans une rue de Venise.
Entrent ANTONIO, SALARINO et SALANIO.
ANTONIO.--De bonne foi, je ne sais pourquoi je suis triste. J'en suis fatigué: vous dites que vous en êtes fatigués aussi; mais comment j'ai pris ce chagrin, où je l'ai trouvé, rencontré, de quoi il est fait, d'où il est sorti, je suis encore à l'apprendre.--La tristesse me rend si stupide que j'ai peine à me reconnaître moi-même.
SALANIO.--Votre âme est agitée sur l'Océan; là où, sous leurs voiles majestueuses, vos larges vaisseaux, seigneurs et riches bourgeois des flots, dominent sur le peuple des petits navires marchands qui les saluent, inclinant, lorsqu'ils passent près d'eux, le tissu de leurs ailes.
SALARINO.--Croyez-moi, monsieur, si j'avais une pareille mise dehors, la plus grande partie de mes affections serait en voyage à la suite de mes espérances. Je serais toujours à arracher des brins d'herbe pour savoir de quel côté souffle le vent; à chercher sur les cartes les ports, les môles et les routes; et chaque objet qui pourrait me faire craindre un malheur pour ma cargaison ne manquerait certainement pas de me rendre triste.
SALANIO.--En soufflant sur mon bouillon pour le refroidir, mon haleine me donnerait un frisson, je songerais à tout le mal qu'un trop grand vent pourrait causer sur la mer. Je ne pourrais voir un sablier s'écouler que je ne songeasse aux bancs de sable, aux bas-fonds, où je verrais mon riche André engravé, abaissant son grand mât plus bas que ses flancs pour baiser son tombeau. Pourrais-je aller à l'église et voir les pierres de l'édifice sacré, sans me rappeler aussitôt les rochers dangereux qui, en effleurant seulement les côtés de mon cher vaisseau, disperseraient toutes mes épices sur les flots, et habilleraient de mes soies les vagues en fureur; en un mot, sans penser que riche de tout cela en cet instant, je puis l'instant d'après n'avoir plus rien? Puis-je songer à tous ces hasards et ne pas songer en même temps qu'un pareil malheur, s'il m'arrivait, me rendrait triste?--Tenez, ne m'en dites pas davantage: je suis sûr qu'Antonio est triste, parce qu'il songe à ses marchandises...."
Bassanio, noble Vénitien. a gaspillé toute sa fortune. Il demande à son ami, le riche marchand Antonio, trois mille ducats afin de pouvoir mener à bien la cour qu`il fait à Portia, une riche héritière habitant Belmonte.
Shakespeare va faire de "The Merchant of Venice" une réflexion sur la valeur réelle des choses, là où l’amour et l’humanité ne peuvent être soumis au calcul....
- La livre de chair - Antonio, dont toute la fortune est engagée dans des spéculations outre-mer, se propose d'emprunter cet argent à Shylock, usurier juif avec lequel il a déjà eu cependant des démêlés. Shylock consent à lui avancer la somme contre un engagement comportant, si la somme n'est pas payée au jour dit, l`autorisation de prélever une livre de chair sur la personne d'Antonio.
- Les coffrets - Par une disposition du testament paternel, Porta devra épouser le prétendant qui aura ouvert, de trois coffrets, l`un d'or, l'autre d'argent, le troisième de plomb, celui qui contient son portrait. Les prétendants les plus illustres affluent de toutes parts; le prince du Maroc et le prince d'Aragon échouent, car ils choisissent respectivement l'écrin d'or et celui d'argent, tandis que Bassanio, plein d`astuce, ouvre l`écrin de plomb. ll épousera donc Portia. Son ami, Gratiano. épouse la suivante de Portia. Nerissa.
Entre-temps, nous apprenons que les vaisseaux d'Antonio ont fait naufrage, que sa dette à Shylock n`a pu être réglée et que celui-ci réclame sa livre de chair. La question est soumise au jugement du dogge. Portia se déguise en avocat et Nerissa en scribe ; à l`insu de leurs époux. elles se rendent au tribunal pour y défendre Antonio. Après avoir vainement tenté d`obtenir sa grâce auprès du juif, en lui offrant le triple de la somme qui lui est due, Portia finit par admettre que sa cause est valable; toutefois elle le prévient que, s`il verse une seule goutte de sang, il lui en coûtera la vie, car son contrat ne lui donne droit qu'à la livre de chair, sans plus. Elle déclare ensuite que Shylock doit être condamné à mort pour avoir, lui, étranger, conspiré contre la vie d`un Vénitien.
Le doge fait grâce de la vie à Shylock, mais il attríbue la moitié de ses biens à Antonio et l'autre moitié à l`Etat. Antonio renonce à sa part, si Shylock consent à se convertir et s'il laisse sa fortune en héritage à sa propre fille, Jessica; laquelle a pris la fuite après avoir puisé dan les coffres de son père pour épouser un chrétien, Lorenzo, et qui de ce fait a été déshéritée. Shylock consent. Portia et Nerissa qui n`ont pas été reconnues, exigent pour toute récompense les anneaux que Bassanio et Graziano ont reçus de leurs épouses, moyennant la promesse de ne jamais s`en séparer. Après avoir vainement résisté, ils consentent à les donner. De retour à la maison, ils se font sévèrement réprimander par leurs femmes, qui leur révèlent enfin la supercherie.
Ce drame est parmi les plus célèbres de Shakespeare; le personnage de Shylock surtout est plein d'une force et d'une vérité qui a toujours attiré les plus grands acteurs.
"LE DUC.--Comment espéreras-tu miséricorde, si tu ne fais pas miséricorde?
SHYLOCK.--Quel jugement ai-je à redouter, puisque je ne fais point de mal? Vous avez chez vous un grand nombre d'esclaves, que comme vos ânes, vos chiens et vos mulets, vous employez aux travaux les plus abjects et les plus vils, parce que vous les avez achetés. Irai-je vous dire: rendez-leur la liberté, faites, faites-leur épouser vos héritières? Pourquoi suent-ils sous des fardeaux? Donnez-leur des lits aussi doux que les vôtres. Que leur palais soit flatté par les mêmes mets que le vôtre. Vous me répondez: ces esclaves sont à nous. Je vous réponds de même: la livre de chair que j'exige de lui m'appartient: je l'ai chèrement payée, et je la veux. Si vous me refusez, honte à vos lois! Il n'y a plus aucune force dans les décrets du sénat de Venise.--J'attends que vous me rendiez justice. Parlez: l'aurai-je?
LE DUC.--Mon pouvoir m'autorise à renvoyer l'assemblée, jusqu'à ce que Bellario, savant jurisconsulte, que j'ai mandé ici aujourd'hui pour résoudre cette question, soit arrivé..."
Il contient en outre certaines scènes parmi les plus brillantes de Shakespeare : celle du contrat; celle où Shylock déplore la fugue de sa fille, qui a emporté son argent ; celle du choix des coffrets par Bassanio; la scène devant le tribunal et celle de la musique au clair de lune.
L'Acte IV, Scène 1 - Toute l'intrigue converge vers ce tribunal de Venise. Shylock, le prêteur juif, réclame l'exécution littérale du contrat signé par le marchand Antonio : une livre de sa chair en garantie d'un prêt non remboursé. La scène pose des questions fondamentales sur la justice vs la miséricorde, la vengeance vs le pardon.
- "The quality of mercy is not strained ..." - Le plaidoyer de Portia pour la miséricorde, pour la compassion humaine et divine, est un sommet de rhétorique ....
"Le caractère de la clémence est de n'être point forcée. Elle tombe, comme la douce pluie du ciel sur le lieu placé au-dessous d'elle. Deux fois bénie, elle est bonne à celui qui donne et à celui qui reçoit. C'est la plus haute puissance du plus puissant. Elle sied au monarque sur le trône mieux que sa couronne. Son sceptre montre la force de son autorité temporelle;
c'est l'attribut du pouvoir qu'on révère et de la majesté; mais la clémence est au-dessus de la domination du sceptre; elle a son trône dans le coeur des rois. C'est un des attributs de Dieu lui-même, et les puissances de la terre se rapprochent d'autant plus de Dieu, qu'elles savent mieux mêler la clémence à la justice. Ainsi, Juif, quoique la justice soit l'argument que tu fais valoir, fais cette réflexion, qu'en ne suivant que la justice, nul de nous ne pourrait espérer de salut: nous prions pour obtenir miséricorde; et cette prière nous enseigne à tous en même temps à pratiquer la miséricorde. Je me suis étendu sur ce sujet, dans le dessein de tempérer la rigueur de tes poursuites, qui, si tu les continues, forceront le tribunal de Venise à rendre d'après la loi un arrêt contre ce marchand.
SHYLOCK.--Que mes actions retombent sur ma tête! ..."
La pièce ne donnera pas de leçon morale claire. Elle présente des tensions (justice/miséricorde, vengeance/pardon, argent/amour) sans les résoudre complètement...
Les pièces historiques regorgent de personnages sans scrupules prêts à tout pour satisfaire leur appétit de pouvoir ...
Les pièces historiques de Shakespeare ne disent pas simplement "le pouvoir corrompt" ; elles montrent, pas à pas, comment il corrompt, ce que cette corruption entraîne de l'intérieur, et quel vide elle laisse derrière elle. C'est cette plongée dans la mécanique intime du pouvoir et de l'ambition qui reste inégalée et qui fonde sa modernité.
Shakespeare n'a pas été le premier à parler des dangers du pouvoir, mais il a été le premier à, ...
- le psychologiser profondément, en faisant de l'accession au pouvoir un drame de la conscience.
- le rendre ambigu, en créant des usurpateurs fascinants et en sapant les certitudes sur l'héroïsme.
- en explorer le coût existentiel, en montrant la solitude, la paranoïa et la perte de soi qu'il engendre.
- et le théâtraliser consciemment, révélant le pouvoir comme une performance sociale fragile.
Avant Shakespeare, le théâtre historique était souvent un "Miroir des Princes" (Mirror for Magistrates) : une leçon morale montrant comment la démesure (hubris) ou la mauvaise gouvernance menaient à la chute. La faute était claire, la punition juste.
Avec lui, le processus est intériorisé. Le pouvoir n'est pas seulement une position à conquérir ou à perdre, mais une force qui transforme et déforme la conscience...
Prenons Macbeth : la pièce est moins une leçon sur un tyran qu'une plongée en temps réel dans la psyché d'un homme détruit par son propre ambition. Nous voyons sa conscience se dissoudre, ses remords se transformer en paranoïa. Le danger n'est pas seulement pour le royaume, mais pour l'humanité même du personnage ...
Les personnages sans scrupules chez Shakespeare ne sont pas de simples "méchants". Ils sont souvent les plus charismatiques, les plus intelligents et les plus conscients du spectacle du pouvoir. Richard III est l'exemple parfait. Il s'adresse directement au public, nous rend complices de ses machinations, et séduit par son intelligence, son humour noir et son énergie démoniaque. Shakespeare explore ainsi le charisme du mal et la séduction du cynisme. Nous sommes fascinés par lui, ce qui rend sa chute plus troublante qu'édifiante.
"Richard III" (vers 1592–1593)
La figure du tyran absolu - Origine: Chroniques anglaises (Holinshed, Thomas More), Guerre des Deux-Roses. Richard est l’un des grands monstres politiques du théâtre, il ment, séduit, manipule, assassine (frères, neveux, alliés), et revendique lui-même son immoralité (« I am determined to prove a villain »). Le pouvoir est ici décrit comme pure conquête.
Dans l'Acte I, Scène 2 , Richard (le duc de Glocester) intercepte le cortège funèbre d'Henri VI, qu'il a assassiné, et dont il a aussi tué le fils, Édouard de Westminster, prince de Galles. Il entreprend de séduire Anne Neville, la veuve de ce dernier et la fille du comte de Warwick. La scène est d'une perversion vertigineuse : elle maudit le meurtrier de son mari et de son beau-père, ignorant qu'elle parle à lui. Quand il se révèle, son effroi est physique et moral. Richard propose même, pour prouver son amour, de se poignarder avec l'épée encore tachée du sang de son mari. L'effroi d'Anne vient de la confrontation avec un être qui défie toutes les lois humaines et divines.
"...GLOCESTER.--Arrêtez, vous qui portez ce corps; posez-le à terre.
ANNE.--Quel noir magicien évoque ici ce démon, pour venir mettre obstacle aux oeuvres pieuses de la charité?
GLOCESTER.--Misérables, posez ce corps, vous dis-je; ou, par saint Paul, je fais un corps mort du premier qui me désobéira.
ANNE.--Milord, rangez-vous, et laissez passer ce cercueil.
GLOCESTER.--Chien mal-appris! Arrête quand je te l'ordonne: relève ta hallebarde de dessous ma poitrine; ou, par saint Paul, je t'étends à terre d'un seul coup, et je te foule sous mes pieds, malotru, pour punir ton audace.
(Les porteurs déposent le corps.)
ANNE.--Quoi! vous tremblez? vous avez peur?--Hélas! je ne vous blâme point. Vous êtes des mortels, et les yeux des mortels ne peuvent soutenir la vue du démon... Eloigne-toi, effroyable ministre des enfers!--Tu n'avais de pouvoir que sur son corps mortel: tu ne peux en avoir sur son âme; ainsi, va-t'en.
GLOCESTER.--Douce sainte, au nom de la charité, point tant d'imprécations.
ANNE.--Horrible démon, au nom de Dieu, loin d'ici, et laisse-nous en paix. Tu as établi ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie de cris de malédiction, et de profondes exclamations de douleur. Si tu te plais à contempler tes odieux forfaits, regarde cet échantillon de tes assassinats. Oh! voyez, voyez! les blessures de Henri mort rouvrent leurs bouches glacées, et saignent de nouveau. Rougis, rougis de honte, masse odieuse de difformités: car c'est ta présence qui fait sortir le sang de ces vides et froides veines qui ne contenaient plus de sang. C'est ton forfait inhumain et contre nature qui provoque ce déluge
contre nature.--O Dieu, qui formas ce sang, venge sa mort! Terre qui bois ce sang, venge sa mort! Ciel, d'un trait de ta foudre frappe à mort le meurtrier; ou bien ouvre ton soin, ô terre, et dévore-le à l'instant comme tu engloutis le sang de ce bon roi, qu'a assassiné son bras conduit par l'enfer.
GLOCESTER.--Madame, vous ignorez les règles de la charité, qui rend le bien pour le mal, et bénit ceux qui nous maudissent.
ANNE.--Scélérat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine: il n'est point de bête si féroce qui ne sente quelque atteinte de pitié.
GLOCESTER.--Je n'en sens aucune, preuve que je ne suis point une de ces bêtes.
ANNE.--O prodige! entendre le diable dire la vérité!
GLOCESTER.--Il est encore plus prodigieux de voir un ange se mettre ainsi en colère.--Souffrez, divine perfection entre les femmes, que je puisse me justifier en détail de ces crimes supposés.
ANNE.--Souffre plutôt, monstre d'infection entre tous les hommes, que, pour ces crimes bien connus, je maudisse en détail ta personne maudite.
GLOCESTER.--Toi, qui es trop belle pour que des noms puissent exprimer ta beauté, accorde-moi avec patience quelques instants pour m'excuser.
ANNE.--Toi qui es plus odieux que le coeur ne peut le concevoir, il n'est pour toi d'autre excuse admissible que d'aller te pendre.
GLOCESTER.--Par un pareil désespoir je m'accuserais moi-même.
ANNE.--Et c'est par le désespoir que tu pourrais t'excuser, en faisant sur toi-même une juste vengeance de l'injuste carnage que tu fais des autres.
GLOCESTER.--Dites, si je ne les avais pas tués?
ANNE.--Eh bien, alors ils ne seraient pas morts! mais ils sont morts, et par toi, scélérat diabolique.
GLOCESTER.--Je n'ai point tué votre mari.
ANNE.--Il est donc vivant?
GLOCESTER.--Non, il est mort; il a été tué de la main d'Édouard.
ANNE.--Tu as menti par ton infâme gorge.--La reine Marguerite a vu ton épée meurtrière fumante de son sang, cette même épée que tu allais ensuite diriger contre elle-même, si tes frères n'en eussent écarté la pointe.
GLOCESTER.--Je fus provoqué par sa langue calomnieuse, qui chargeait de leur crime ma tête innocente.
ANNE.--Tu fus provoqué par ton âme sanguinaire, qui ne rêva jamais que sang et carnage.--N'as-tu pas tué ce roi?
GLOCESTER.--Je vous l'accorde.
ANNE.--Tu l'accordes, porc-épic? Eh bien, que Dieu m'accorde donc aussi que tu sois damné pour cette action maudite!--Oh! il était bon, doux, vertueux.
GLOCESTER.--Il n'en était que plus digne du Roi du ciel, qui le possède maintenant.
ANNE.--Il est dans le ciel, où tu n'entreras jamais.
GLOCESTER.--Qu'il me remercie donc de l'y avoir envoyé: il était plus fait pour ce séjour que pour la terre.
ANNE.--Et toi, tu n'es fait pour aucun autre séjour que l'enfer.
GLOCESTER.--Il y aurait encore une autre place, si vous me permettiez de la nommer.
ANNE.--Quelque cachot, sans doute.
GLOCESTER.--Votre chambre à coucher.
ANNE.--Que l'insomnie habite la chambre où tu reposes!
GLOCESTER.--Elle l'habitera, madame, jusqu'à ce que j'y repose entre vos bras.
ANNE.--Je l'espère ainsi.
Richard ne veut pas seulement tuer ; il veut briser et corrompre. Sa séduction réussie (Anne finit par accepter son anneau) est peut-être encore plus terrifiante que ses meurtres. Elle montre sa capacité à inverser le monde moral, à soumettre la victime à son bourreau. L'effroi ici produit une soumission contre nature.
GLOCESTER.--Et moi, j'en suis sûr.--Mais, aimable lady Anne, finissons cet assaut de mots piquants, et discutons d'une manière plus posée.--L'auteur de la mort prématurée de ces Plantagenet, Henri et Édouard, n'est-il pas aussi condamnable que celui qui en a été l'instrument?
ANNE.--Tu en as été la cause, et de toi est sorti cet effet maudit.
GLOCESTER.--C'est votre beauté qui a été la cause de cet effet. Oui, votre beauté qui m'obsédait pendant mon sommeil, et me ferait entreprendre de donner la mort au monde entier, si je pouvais à ce prix vivre seulement une heure sur votre sein charmant.
ANNE.--Si je pouvais le croire, je te déclare, homicide, que tu me verrais déchirer de mes ongles la beauté de mon visage.
GLOCESTER.--Jamais mes yeux ne supporteraient la destruction de cette beauté. Vous ne parviendrez pas à l'outrager, tant que je serai présent. C'est elle qui m'anime comme le soleil anime le monde: elle est ma lumière, ma vie.
ANNE.--Que la sombre nuit enveloppe ta lumière, que la mort éteigne ta vie!
GLOCESTER.--Ne prononce pas de malédictions contre toi-même, belle créature; tu es pour moi l'une et l'autre.
ANNE.--Je le voudrais bien, pour me venger de toi.
GLOCESTER.--C'est une haine bien contre nature, que de vouloir te venger de celui qui t'aime!
ANNE.--C'est une haine juste et raisonnable, que de vouloir être vengée de celui qui a tué mon mari.
GLOCESTER.--Celui qui t'a privée de ton mari ne l'a fait que pour t'en procurer un meilleur.
ANNE.--Il n'en existe point de meilleur que lui sur la terre.
GLOCESTER.--Il en est un qui vous aime plus qu'il ne vous aimait.
ANNE.--Nomme-le.
GLOCESTER.--Plantagenet.
ANNE.--Eh! c'était lui.
GLOCESTER.--C'en est un du même nom; mais d'une bien meilleure nature.
ANNE.--Où donc est-il?
GLOCESTER.--Le voilà. (Elle lui crache au visage.) Pourquoi me craches-tu au visage?
ANNE.--Je voudrais, à cause de toi, que ce fût un mortel poison.
GLOCESTER.--Jamais poison ne vint d'un si doux endroit.
ANNE.--Jamais poison ne tomba sur un plus odieux crapaud.--Ote-toi de mes yeux; ta vue finirait par me rendre malade.
GLOCESTER.--C'est de tes yeux, douce beauté, que les miens ont pris mon mal.
ANNE.--Que n'ont-ils le regard du basilic pour te donner la mort!
GLOCESTER.--Je le voudrais, afin de mourir tout d'un coup, au lieu qu'ils me font mourir sans m'ôter la vie. Tes yeux ont tiré des miens des larmes amères. Ils les ont fait honteusement rougir de pleurs puérils, ces yeux qui ne versèrent jamais une larme de pitié, ni quand mon père York et Édouard pleurèrent au douloureux gémissement que poussa Rutland dans l'instant où l'affreux Clifford le perça de son épée; ni lorsque ton belliqueux père, me faisant le funeste récit de la mort de mon père, s'interrompit vingt fois pour pleurer et sangloter comme un enfant, et que tous les assistants avaient les joues trempées de larmes, comme des arbres chargés des gouttes de la pluie; en ces tristes instants mes yeux virils ont dédaigné de s'humecter d'une seule larme; mais ce que n'ont pu faire toutes ces douleurs, ta beauté l'a fait, et mes yeux sont aveuglés de pleurs.
Jamais je n'ai supplié ni ami ni ennemi; jamais ma langue ne put apprendre un doux mot capable d'adoucir la colère; mais aujourd'hui que ta beauté peut en être le prix, mon coeur superbe sait supplier, et pousse ma langue à parler. (Anne le regarde avec dédain.) Ah! n'enseigne pas à tes lèvres cette expression de mépris: elles ont été faites pour le baiser et non pour l'outrage. Si ton coeur vindicatif ne sait pas pardonner, tiens, je te prête cette épée acérée: si tel est ton désir, enfonce-la dans ce coeur sincère, et fais enfuir une âme qui t'adore: j'offre mon sein nu au coup mortel, et à tes genoux je te demande humblement la mort. (Il découvre son sein: Anne dirige l'épée contre lui.) Non, n'hésite pas: j'ai tué le roi Henri.--Mais ce fut ta beauté qui m'y entraîna. Allons, hâte-toi.--C'est moi qui ai poignardé le jeune Édouard. (Elle dirige de nouveau l'épée contre lui.) Mais ce fut ce visage céleste qui poussa mes coups. (Elle laisse tomber l'épée.) Relève cette épée ou relève-moi.
ANNE.--Lève-toi, fourbe: quoique je désire ta mort, je ne veux pas être ton bourreau.
GLOCESTER.--Eh bien, ordonne-moi de me tuer, et je t'obéirai..."
Acte III, Scène 4 : L'exécution de Hastings. Richard entre dans le Conseil, l'air sombre, accusant soudain Hastings de trahison sur la base d'un présage absurde ("Ton bras me paraît bien maigre"). En quelques minutes, il le fait condamner à mort sans procès. L'effroi ici est politique et soudain : un puissant lord est éliminé par une pure mise en scène théâtrale de la tyrannie. Le conseil est paralysé par la peur.
Acte IV, Scène 3 : L'assassinat des princes dans la Tour. La scène est rapportée par Tyrrel, mais sa description ("le tendre et frêle spectacle de ces deux petits corps enlacés") est d'une intensité horrible. L'effroi est ici absolu et insondable, le crime contre l'innocence même.
Acte V, Scène 3 : La veille de la bataille de Bosworth. L'effroi se retourne contre Richard. Les fantômes de toutes ses victimes le visitent en rêve et le maudissent, le plongeant dans une terreur existentielle. Son célèbre cri "Un cheval ! Mon royaume pour un cheval !" est l'ultime expression de l'effroi panique face à la défaite et à la mort.
Shakespeare montre que l'accession au pouvoir suprême est un chemin vers une solitude absolue. Le monologue, cet outil qu'il a porté à son apogée, devient la voix de cette solitude.
Henri IV, rongé d'insomnies et de culpabilité : "Le doux sommeil... pourquoi te couches-tu dans la fumante paille ?" ...
Henri IV l'un des monarques les plus humains, complexes et tragiques du théâtre shakespearien.
C'est un usurpateur (il a détrôné Richard II). Son pouvoir, bien que politiquement solide, est moralement fragile. Son règne est marqué par une guerre civile (la rébellion des Percy) qu'il a lui-même provoquée en renversant l'ordre divin des rois. Il est obsédé par la légitimité et hanté par les prédictions faites à Richard II. Son insomniaque culpabilité est la manifestation physique de son "péché originel" politique.
L'insomnie d'Henri est une métaphore physique de sa maladie morale et politique. Elle le ronge de l'intérieur, préfigurant sa mort prochaine. Shakespeare montre que le crime politique a un coût psychologique terrible.
(Henry IV, Part 2), à l'Acte III, Scène 1)
LE ROI.--Va: dis aux comtes de Surrey et de Warwick de se rendre ici; mais recommande-leur de lire auparavant ces lettres, et d'en bien méditer le contenu. Fais diligence. (Le page sort.) Combien de milliers de mes plus pauvres sujets dorment à cette heure! O sommeil, ô bienfaisant sommeil, doux réparateur de la nature, comment donc t'ai-je effrayé, que tu ne veuilles plus appesantir mes paupières, et plonger dans l'oubli mes sens assoupis?
Pourquoi, sommeil, te plais-tu mieux dans la chaumière enfumée, étendu sur d'incommodes grabats, où tu t'assoupis au bourdonnement des insectes nocturnes, que dans les chambres parfumées des grands, sous la pourpre d'un dais magnifique, où les sons d'une douce mélodie invitent au repos? Dieu stupide, pourquoi vas-tu partager le lit dégoûtant du misérable, et laisses-tu la couche des rois semblable à la boîte d'une horloge, ou à la cloche qui sonne l'alarme?
Quoi! tu vas fermer les yeux du mousse sur la cime agitée et périlleuse du mât, et tu le berces sur la couche de la tempête impétueuse, au milieu des vents qui saisissent par le sommet les vagues scélérates, hérissent leurs têtes monstrueuses, et les suspendent aux mobiles nuages avec des clameurs si assourdissantes qu'à ce tapage la mort elle-même se réveille. O injuste sommeil, peux-tu dans ces heures terribles accorder ton repos au mousse trempé des flots, tandis qu'au sein de la nuit la plus calme et la plus tranquille, sollicité par tous les moyens et toutes les séductions imaginables, tu le refuses à un roi!--Couchez-vous donc tranquillement, heureux misérables. La tête qui porte une couronne ne repose jamais avec calme!
(Entrent Warwick et Surrey.)
WARWICK.--Mille bonjours à Votre Majesté!
LE ROI.--Est-ce que nous sommes déjà au matin?
WARWICK.--Il est une heure passée.
LE ROI.--En ce cas, milords, je vous souhaite aussi le bonjour à tous deux.--Avez-vous lu les lettres que je vous ai envoyées?
WARWICK.--Oui, mon souverain.
LE ROI.--Vous voyez donc dans quel état critique est notre royaume, de quelles maladies funestes il est atteint, et que le plus grand danger est tout près du coeur.
WARWICK.--Il n'y a, seigneur, qu'un désordre naissant dans sa constitution, et l'on peut lui rendre toute sa vigueur avec de bons conseils et peu de remèdes.--Milord Northumberland sera bientôt refroidi.
LE ROI.--O ciel! que ne peut-on lire dans le livre du destin! y voir tantôt la révolution des siècles aplanir les plus hautes montagnes; tantôt le continent, comme lassé de sa ferme solidité, se fondre et s'écouler dans les mers; et d'autres fois la ceinture en falaises de l'Océan devenir trop large pour les reins de Neptune! que n'y peut-on apprendre comme le hasard se rit de nous, et de combien de diverses liqueurs ses changements remplissent la coupe des vicissitudes!
Oh! si l'on pouvait voir tout cela, le jeune homme le plus heureux, à l'aspect de la route qu'il lui faut suivre à travers la vie, des périls où il doit passer, des traverses qui doivent s'ensuivre, ne songerait plus qu'à fermer le livre, s'asseoir et mourir.
--Dix ans ne se sont pas encore écoulés depuis que Richard et Northumberland, amis déclarés, prenaient ensemble de joyeux repas; et deux ans après ils étaient en guerre. Il n'y a que huit ans que ce même Percy était l'homme le plus près de mon coeur; il travaillait sans relâche comme un frère pour mes intérêts, et déposait à mes pieds son affection et sa vie. Oui, pour l'amour de moi il bravait en face Richard. Qui de vous était présent alors? (A Warwick.) C'était vous, cousin Névil, autant que je m'en puis souvenir.
Lorsque Richard, les yeux pleins de larmes, insulté, maltraité de reproches par Northumberland, prononça ces paroles que nous voyons maintenant avoir été prophétiques: «Northumberland, toi l'échelle avec laquelle mon cousin Bolingbroke monte sur mon trône.»--Bien qu'alors, le ciel le sait, je n'eusse point cette pensée, et que la nécessité seule ait abaissé l'État, à tel
point que la souveraineté et moi nous fûmes forcés de nous embrasser.--«Le temps viendra, continua-t-il, le temps viendra où ce crime infâme, comme un ulcère mûri, répandra la corruption qu'il renferme.» Et il poursuivit, prédisant ce qui arrive aujourd'hui et la rupture de notre amitié.
WARWICK.--Il se trouve toujours dans la vie des hommes quelque événement propre à nous représenter l'aspect des temps qui ne sont plus. En les observant, on peut prophétiser assez juste les principaux événements qui sont encore à naître, faibles commencements gardés en réserve dans les germes où ils reposent, pour y être couvés par le temps qui les fait éclore. D'après l'inévitable loi des choses, le roi Richard pouvait clairement concevoir l'idée que le puissant Northumberland, alors traître envers lui, ferait sortir de cette semence une trahison plus grande encore qui ne trouverait pour y attacher ses racines d'autre terrain que vous.
LE ROI.--Ces événements sont-ils donc une inévitable nécessité? Eh bien, recevons-les comme la nécessité. C'est elle encore qui nous appelle en ce moment à grands cris.--On dit que l'évêque et Northumberland sont forts de cinquante mille hommes.
WARWICK.--Cela est impossible, seigneur; la renommée, répétant à la fois la voix et l'écho, double toujours les objets de la crainte.--Que Votre Grâce veuille bien s'aller mettre au lit. Sur ma vie, seigneur, l'armée que vous avez envoyée viendra facilement à bout de cette conquête; et pour vous consoler encore davantage, j'ai reçu l'avis que Glendower est mort. Votre Majesté a été malade toute cette quinzaine, et ces heures prises sur le temps du sommeil doivent nécessairement aggraver votre mal.
LE ROI.--Je vais suivre votre conseil: et si ces guerres domestiques étaient terminées, nous partirions, mes chers lords, pour la Terre sainte ..."
Le prix payé par le père pour obtenir le trône, un prix que le fils, le prince Hal, n'aura pas à payer. Henri IV a "porté le fardeau" de la culpabilité pour que son fils puisse régner en roi légitime et glorieux. Le contraste entre le père insomniaque et le fils qui fréquente les tavernes (avant sa transformation) est central à la structure diptyque des deux pièces.
"Henri V" (vers 1599)
Le pouvoir stratégique et sans illusion - Origine : chroniques historiques anglaises, suite de Henri IV - Henri V est souvent vu comme un héros, mais il est froid, calculateur et capable de cruauté politique. Il manipule la religion, le patriotisme, la peur. Shakespeare pose ici une question dérangeante : un grand roi est-il forcément un homme moral ?
La Démystification du "Grand Homme" - Le cycle des Histoires (Richard II, Henri IV, Henri V) présente une vision profondément ambiguë de la gloire. Henri V est le point d'orgue ambigu de la tétralogie. Elle montre l'apogée de la monarchie anglaise, mais en en dévoilant les ressorts politiques, les coûts humains et les fragilités morales. C'est une pièce patriotique qui interroge le patriotisme, une célébration épique qui n'oublie pas la voix des simples soldats. Shakespeare y dépasse le drame personnel du roi coupable (Henri IV) pour peindre le drame collectif et politique d'une nation en guerre, dans toute sa grandeur et son trouble.
Henri V est à la fois le roi patriote héroïque et un politicien calculateur qui justifie une guerre d'agression par des arguties juridiques. Si Henri IV montrait le fardeau de l'usurpation et de la guerre civile, Henri V explore les défis et les ambiguïtés de la royauté légitime en temps de guerre étrangère. Son fameux discours de Saint-Crispin est galvanisant, mais Shakespeare nous montre comment un roi fabrique l’adhésion, la fraternité et le sens historique pour conduire les hommes au combat...
Henri V, la veille d'Azincourt (1415), errant parmi ses soldats déguisé, portant le poids écrasant de la couronne : "La cérémonie... Quel est ton fond, ô Idole de l'Autorité ?"
Le pouvoir isole, oblige à dissimuler, et rend impossible toute amitié ou amour authentique. Cette exploration de la mélancolie du pouvoir est une contribution majeure.
Henri V, la veille d'Azincourt (1415), errant parmi ses soldats déguisé, portant le poids écrasant de la couronne : "La cérémonie... Quel est ton fond, ô Idole de l'Autorité ?" - Le pouvoir isole, oblige à dissimuler, et rend impossible toute amitié ou amour authentique ...
Le discours de Saint-Crispin est l’un des discours les plus célèbres de Shakespeare, emblématique du pouvoir de la parole politique : Henri V (Henry V), acte IV, scène 3 ...
Contexte de la scène : la veille de la bataille d’Azincourt (1415), l’armée anglaise est alors très inférieure en nombre, les soldats sont fatigués et inquiets et le jour est celui de Saint Crispin. Henri V s’adresse à ses troupes pour transformer la peur en fierté, faire accepter le combat et créer une communauté symbolique : « We few, we happy few, we band of brothers » ...
Comment le pouvoir use du langage de l’égalité et efface toute hiérarchie sociale, pour de fait, mieux commander ...
Henri ne promet ni la survie, ni la paix, mais la mémoire, la renommée, l’honneur transmis par le récit. La guerre devient ainsi un récit avant même d’avoir eu lieu. le discours est magnifique mais profondément manipulateur ...
"... si nous sommes marqués pour mourir, nous sommes assez - pour le désastre de notre patrie ; et si nous survivons, - moins nous serons, plus grande sera la part d’honneur. - Vive Dieu ! je t’en prie, ne souhaite pas un homme de plus. - Par Jupiter ! je n’ai pas la cupidité de l’or, - et peu m’importe qu’on vive à mes frais ; - je ne suis pas désolé que d’autres usent mes habits ; - ces choses extérieures ne comptent guère dans mes désirs ; - mais, si c’est un péché de convoiter l’honneur, - je suis le plus coupable des vivants. - Non, ma foi, mon petit cousin, ne souhaite pas un Anglais de plus. - Jour de Dieu ! je ne voudrais pas perdre d’un si grand honneur - ce qu’il en faudrait partager avec un homme de plus ; - non, pour les plus belles promesses de l’avenir ! Oh ! n’en souhaite pas un de plus, - Westmoreland. Fais plutôt proclamer dans nos rangs - que celui qui n’est pas en appétit de combattre - peut partir : il lui sera délivré un passeport, - et remis de l’argent pour le voyage. - Nous ne voudrions pas mourir en compagnie d’un homme qui a peur d’être notre camarade de mort. -
Ce jour est appelé la fête de saint Crépin : celui qui aura survécu à cette journée et sera rentré chez lui sain et sauf, se redressera sur ses talons chaque fois qu’on parlera de ce jour, - et se grandira au seul nom de saint Crépin. - Celui qui aura vu cette journée et atteint un grand âge, - chaque année, à la veille de cette fête, traitera ses amis - et dira : C’est demain la Saint-Crépin ! - Alors, il retroussera sa manche et montrera ses cicatrices. - Le vieillard oublie ; mais il aura tout oublié - qu’il se rappellera encore avec emphase ses exploits dans cette journée. Alors nos noms - familiers à toutes les bouches comme des mots de ménage, - le roi Harry, Bedford, Exeter, - Warwick, Talbot, Salisbury et Glocester, - retentiront fraîchement au choc des coupes écumantes. - Le bonhomme apprendra cette histoire à son fils. - Et la Saint-Crépin ne reviendra jamais, - d’aujourd’hui à la fin du monde, - sans qu’on se souvienne de nous, - de notre petite bande, de notre heureuse petite bande de frères ! -
Car celui qui aujourd’hui versera son sang avec moi, - sera mon frère ; si vile que soit - sa condition, ce jour l’anoblira. - Et les gentilshommes aujourd’hui dans leur lit en Angleterre - regarderont comme une malédiction de ne pas s’être trouvés ici, - et feront bon marché de leur noblesse, quand ils entendront parler l’un de ceux - qui auront combattu avec nous au jour de la Saint-Crépin !.."
Le Pouvoir comme Performance et Illusion ...
Shakespeare, homme de théâtre, montre que le pouvoir est une mise en scène. Il repose sur le costume, le discours, le symbole. La déposition de Richard II est une scène où il perd littéralement son "rôle" de roi, jouant avec amertume sa propre destitution : "Maintenant, marque-moi comment je vais me détruire moi-même."
Le vol de la couronne par Prince Hal au chevet de son père endormi est un acte symbolique lourd de sens, presque un passage à l'acte d'usurpation inconsciente. Le pouvoir n'est pas une essence divine (malgré le discours de l'époque), mais un rôle constamment rejoué et contesté.
"Richard II"
Richard II est un roi sensible, mais cette qualité est assombrie par son narcissisme et son incompétence. L'histoire commence alors que Bolingbrooke, fils de Jean de Gand, duc de Lancastre et cousin de Richard II, accuse le duc de Norfolk d'avoir volé des fonds royaux et d'avoir tué leur oncle, Thomas de Gloucester. Bolingbrooke est aussi le rival de Richard II et un des favoris dans la course pour la couronne d'Angleterre. Richard ordonne un procès par combat entre les deux hommes, mais à la dernière minute, décide plutôt de bannir à vie le duc de Norfolk et de bannir Bolingbrooke pour dix ans. À la mort de son oncle Jean de Gand, Richard confisque ses biens et son argent. Avec cet argent, il prépare une croisade en Irlande. Pendant l'absence du roi, Bolingbrooke envahit l'Angleterre, s'allie la cour et réclame tous ses droits sur le duché de Lancastre. À son retour d'Irlande, Richard, abandonné par les siens, se retire à Flint Castle. Il se voit contraint d'abdiquer en faveur de son cousin qui prend le nom d'Henry IV. Ce dernier traverse Londres en triomphateur avec Richard dans sa suite. Il l'envoie ensuite à la prison de Pomfret où il est assassiné. Bien que souhaitant la mort de Richard, le nouveau roi ne donne pas l'ordre de l'exécuter. Il s'en repentira.
Le pouvoir est avant tout une construction symbolique et théâtrale ...
Acte IV, Scène 1, l’une des rares scènes de déposition explicite d’un roi sur scène. Elle fut longtemps politiquement sensible en Angleterre. Richard ne se contente pas d’être destitué, mais met lui-même en scène sa chute, multiplie les métaphores théâtrales et se regarde comme un acteur quittant la scène. Shakespeare montre ainsi que le pouvoir royal repose sur des symboles, des gestes, un rôle reconnu par les autres ; mais quand le rôle est retiré, l’identité s’effondre.
(Rentre York avec le roi Richard et des officiers portant la couronne.)
RICHARD.--Hélas! pourquoi m'oblige-t-on de me rendre aux ordres d'un roi avant que j'aie pu secouer encore les pensées royales qui ont accompagné mon règne! Je n'ai pu encore apprendre à insinuer, à flatter, à me courber, à fléchir le genou. Donnez au chagrin quelque temps pour m'instruire à la soumission.--Cependant, je n'ai point encore oublié la figure de ces hommes... Ne furent-ils pas à moi? ne m'ont-ils pas crié parfois: Salut? C'est ce que Judas fit à Jésus-Christ; mais lui, sur douze, il trouva la fidélité chez tous, sauf un seul; et moi, sur douze mille, je n'en trouve chez aucun.--Dieu sauve le roi!--Quoi! personne ne dira: Amen? serai-je à la fois le prêtre et le clerc? Eh bien, amen, Dieu sauve le roi, quoique ce ne soit pas moi; et amen encore si le ciel pense que c'est moi.--Pour rendre quel service m'amène-t-on ici?
YORK.--Pour accomplir ce que de ta libre volonté ta grandeur fatiguée t'a porté à offrir, la cession de ta puissance et de la couronne à Henri Bolingbroke.
RICHARD.--Donne-moi la couronne.--Cousin, la voilà; prends la couronne: ma main de ce côté-ci; la tienne de ce côté-là.- Maintenant cette couronne d'or ressemble à un puits profond... renfermant deux seaux qui se remplissent l'un l'autre, toujours le vide se balance dans l'air, tandis que l'autre est au bas, caché et plein d'eau: le seau d'en bas est rempli de larmes; c'est moi qui m'abreuve de ma douleur, tandis que vous vous élevez en haut.
BOLINGBROKE.--J'avais cru que vous abdiquiez de bon gré.
RICHARD.--Ma couronne, oui; mais mes chagrins me restent toujours. Vous pouvez me déposer de mes titres et de ma grandeur, mais non pas de mes chagrins; j'en suis toujours le roi.
BOLINGBROKE.--Vous me donnez une partie de vos soucis avec votre couronne.
RICHARD.--Vos soucis en croissant ne diminuent pas les miens: mes soucis viennent de la perte des soucis qui ont fait longtemps mon souci. Votre souci est le souci de gagner, causé par de nouveaux soucis. Les soucis que je vous cède, je les ai toujours après les avoir cédés: ils suivent la couronne; et cependant ils ne me quitteront point.
BOLINGBROKE.--Êtes-vous satisfait de renoncer à la couronne?
RICHARD.--Oui, non... non, oui; car je ne dois être rien. Par conséquent, non, car je te résigne ce que je suis.--Maintenant, voyez comment je me dépouille moi-même. Je décharge ma tête de ce lourd fardeau, et mon bras de ce sceptre pesant; j'arrache de mon coeur l'orgueil du pouvoir royal; j'efface de mes larmes l'onction que j'ai reçue, je donne ma couronne de mes propres mains; j'abjure de ma propre bouche ma grandeur sacrée, et ma propre voix délie tous mes sujets de leurs serments d'obéissance; je renonce solennellement à toute pompe et à toute majesté; j'abandonne tous mes manoirs, domaines, revenus; je rétracte tous mes actes, décrets et statuts. Que Dieu pardonne tous les serments violés envers moi!
Que Dieu conserve inviolables, tous les serments qu'on te fait! qu'il m'ôte tout regret, à moi qui ne possède plus rien; et qu'il te contente en tout, toi qui as tout acquis! Puisses-tu vivre longtemps assis sur le trône de Richard! Puisse Richard descendre bientôt dans le sein de la terre! Dieu conserve le roi Henri et qu'il lui envoie de longues années de jours radieux! Ainsi dit Richard, qui n'est plus roi. Que faut-il de plus?..."
La Tempête (1611, The Tempest)
Tragicomédie en cinq actes. Une pièce singulière dans l’œuvre de Shakespeare, ni tragédie ni comédie, on parle de romance tardive. Vers 1610–1611, Shakespeare est au sommet de sa carrière et se retire progressivement de Londres. Il écrit ses dernières grandes pièces (Cymbeline, The Winter’s Tale, The Tempest)...
Jouée à l'occasion du mariage d'Élisabeth Stuart et de l'Électeur palatin, la pièce s'inspire autant de philosophie (Platon, Montaigne) et de littérature épique (Virgile, Rabelais) que des récits de voyageurs contemporains comme celui d'un naufrage au large des côtes des Bermudes en 1610, dû à sir William Strachey. Le thème du voyage est lié, à la Renaissance, à celui de la connaissance, et dans ces temps de scepticisme où la croyance en la Providence est contestée, la Tempête est une réponse aux questions du roi Lear et une réflexion sur les moyens d'atteindre la vérité... Et une méditation sur le théâtre lui-même ...
Prospero en est le personnage emblématique ...
Savant déchu, ancien duc de Milan, mage qui contrôle le monde par le langage et l’art, et figure d’autorité ambiguë, il est souvent lu comme un double de Shakespeare : le dramaturge qui dirige les acteurs comme Prospero dirige les esprits. À la fin de la pièce, Prospero brise son bâton, renonce à ses pouvoirs, pardonne à ses ennemis. Des gestes devenus emblématiques, car ils résonnent comme un adieu à la toute-puissance de l’art, une réflexion sur la fin, la transmission et le temps...
Caliban est l’autre personnage emblématique et un des plus commentés de Shakespeare ...
Est-il monstre, esclave, indigène, victime ou brute ? Il a suscité bien des interprétations. Caliban est le fils de la sorcière Sycorax, ancienne maîtresse de l’île. Il est présenté comme un être difforme, parfois qualifié de monstre, l’habitant originel de l’île. Prospero, arrivé sur l’île, l’a d’abord instruit (langage, culture), puis réduit en esclavage, après une tentative de viol de Miranda (selon Prospero). Caliban n’est ni entièrement humain ni totalement bestial, Shakespeare en fait une figure-limite, entre nature et culture. Il semble exprimer l’idée que la culture imposée peut devenir aliénation (Caliban est souvent lu comme un colonisé, un indigène soumis par un pouvoir européen, une victime du discours civilisateur) ...
Dans l’une des scènes les plus célèbres (Acte III, scène 2), Caliban décrit l’île (« Be not afeard; the isle is full of noises… »), et revèle une imagination lyrique, une capacité à ressentir la beauté, une humanité profonde, niée par son statut de « monstre », une poésie de la nature que Prospero, paradoxalement, ne semble pas savoir verbaliser ...
(...)
CALIBAN. – As-tu peur ?
STEPHANO. – Moi, monstre ? Non.
CALIBAN. – N’aie pas peur : l’île est remplie de bruits, de sons et de doux airs qui donnent du plaisir sans jamais faire de mal. Quelquefois des milliers d’instruments tintent confusé
ment autour de mes oreilles ; quelquefois ce sont des voix telles que, si je m’éveillais alors après un long sommeil, elles me feraient dormir encore ; et quelquefois en rêvant, il m’a semblé
voir les nuées s’ouvrir et me montrer des richesses prêtes à pleuvoir sur moi ; en sorte que lorsque je m’éveillais, je pleurais d’envie de rêver encore.
STEPHANO. – Cela me fera un beau royaume où j’aurai ma musique pour rien.
CALIBAN. – Quand Prospero sera tué.
STEPHANO. – C’est ce qui arrivera tout à l’heure : je n’ai pas oublié ce que tu m’as conté.
TRINCULO. – Le son s’éloigne. Suivons-le, et après faisons notre besogne.
STEPHANO. – Guide-nous, monstre ; nous te suivons. – Je serais bien aise de voir ce tambourineur : il va bon train.
TRINCULO. – Viens-tu ? – Je te suivrai, Stephano.
(...)
Acte I - La tempête qui se déchaîne dès la première scène de la pièce est une vengeance de l'ancien duc de Milan, Prospero, miraculeusement échoué dans une île magique douze ans auparavant avec sa fille Miranda, après avoir été exilé par son frère usurpateur, Antonio. L'île réunit les naufragés de la tempête, «trois hommes de péché», Alonso, le roi de Naples et son frère Sébastien, complices du cruel Antonio, ainsi que Ferdinand, le fils d'Alonso, et le fidèle Gonzalo. Tous sont dans cette île pour y découvrir la vérité. Même Miranda doit apprendre à distinguer le bien du mal: elle rejette Caliban, le fils monstrueux de la sorcière Sycorax, dont la nature ne lui permet pas de devenir un être civilisé; elle apprend à aimer Ferdinand, qui dans l'épreuve et le travail atteint la vérité.
Acte I, scène 2, la confrontation entre Prospero et Caliban, l'accusation de sauvagerie, l'affirmation de la dépossession (« This island’s mine »). C’est la scène fondatrice du conflit...
(...)
PROSPERO. – Toi, esclave venimeux, que le démon lui même a engendré à ta mère maudite, viens ici.
(Entre Caliban.)
CALIBAN. – Tombe sur vous deux le serein le plus maudit, que ma mère ait jamais ramassé avec la plume d’un corbeau sur un marais pestilentiel ! Que le vent du sud-ouest souffle sur vous et vous couvre d’ampoules !
PROSPERO. – Ce souhait te vaudra cette nuit des crampes, des élancements dans les flancs qui te couperont la respiration ; les lutins, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis d’agir, s’exerceront sur toi. Tu seras pincé aussi serré que le sont les cellules de la ruche, et chaque pincement sera aussi piquant que l’abeille qui les a faites.
CALIBAN. – Il faut que je mange mon dîner. Cette île que tu me voles m’appartient par ma mère Sycorax. Lorsque tu y vins, tu me caressas d’abord et fis grand cas de moi. Tu me donnais de l’eau où tu avais mis à infuser des baies, et tu m’appris à nommer la grande et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t’aimais alors : aussi je te montrai toutes les qualités de l’île, les sources fraîches, les puits salés, les lieux arides et les endroits fertiles. Que je sois maudit pour l’avoir fait ! Que tous les maléfices de Sycorax, crapauds, hannetons, chauves-souris, fondent sur vous ! Car je suis à moi seul tous vos sujets, moi qui étais mon propre roi ; et vous me donnez pour chenil ce dur rocher, tandis que vous m’enlevez le reste de mon île.
PROSPERO. – Ô toi le plus menteur des esclaves, toi qui n’es sensible qu’aux coups et point aux bienfaits, je t’ai traité avec les soins de l’humanité, fange que tu es, te logeant dans ma propre caverne jusqu’au jour où tu entrepris d’attenter à l’honneur de mon enfant.
CALIBAN. – Ô ho ! ô ho ! je voudrais en être venu à bout. Tu m’en empêchas : sans cela j’aurais peuplé cette île de Calibans.
PROSPERO. – Esclave abhorré, qui ne peux recevoir aucune empreinte de bonté, en même temps que tu es capable de tout mal, j’eus pitié de toi : je me donnai de la peine pour te faire parler ; à toute heure je t’enseignais tantôt une chose, tantôt une autre. Sauvage, lorsque tu ne savais pas te rendre compte de ta propre pensée et ne t’exprimais que par des cris confus, comme la plus vile brute, je fournis à tes idées des mots qui les firent connaître. Mais, bien que capable d’apprendre, tu avais dans ta vile espèce des instincts qui éloignaient de toi toutes les bonnes natures. Tu fus donc avec justice confiné dans ce rocher, toi qui méritais pis qu’une prison.
CALIBAN. – Vous m’avez appris un langage, et le profit que j’en retire c’est de savoir maudire. Que l’érésipèle vous ronge, pour m’avoir appris votre langage !
PROSPERO. – Hors d’ici, race de sorcière ; apporte-nous là-dedans du bois pour le feu ; et crois-moi, sois diligent à remplir tes autres devoirs. Tu regimbes, mauvaise bête ? Si tu négliges ou fais de mauvaise grâce ce que je t’ordonne, je te torturerai de crampes invétérées, je remplirai tous tes os de douleurs, je te ferai mugir de telle sorte que les animaux trembleront au bruit de ton hurlement.
CALIBAN. – Non, je t’en prie. (À part.) Il faut que j’obéisse ; son art est si fort qu’il pourrait tenir tête à Sétébos, le dieu de ma mère, et en faire son sujet.
PROSPERO. – Allons, esclave, sors d’ici.
(Caliban s’en va.)
(Ariel rentre invisible, chantant et jouant d’un instrument ; Ferdinand le suit.)
(...)
Acte II - L'île est le lieu où se rejoue l'ancien drame de l'usurpation. Sébastien et Antonio cherchent à tuer Alonso.
Acte III - Caliban et ses nouveaux maîtres, les clowns ivrognes Trinculo et Stéphano, préparent un complot pour s'approprier le pouvoir de Prospero et créer un monde nouveau. Même le bon Gonzalo cède à la tentation de la nouveauté et rêve d'un monde utopique où il serait roi. Ferdinand, croyant son père mort parce qu'il a perdu sa foi en la Providence, se prend aussi pour le roi. Mais Prospero veille et, avec l'aide d'Ariel, cherche à faire triompher la vérité. Ariel déguisé en harpie dévore un banquet destiné aux visiteurs, tandis que des bruits mystérieux ou une douce musique troublent les sens des personnages jusqu'à ce qu'ils pensent avoir perdu la raison dans l'île-labyrinthe.
Acte IV - Le masque, le spectacle, offert par Prospero exprime un idéal de nature civilisée fondé sur le mariage et le travail, en opposition aux rêves utopistes des actes précédents. Mais le masque est interrompu par le complot de Caliban: Shakespeare montre ainsi qu'aucune vision harmonieuse ne doit exclure le mal, dont la présence doit être reconnue pour être maîtrisée.
Acte V - Réunis autour de l'échiquier, symbole d'harmonie: le roi et son fils. C'est alors que Prospero décide d'abjurer la magie, qui n'a plus sa place face à une foi parfaite en la Providence. L'île peut être abandonnée - n'était-elle pas d'ailleurs qu'une vision fugitive? - dès lors que les scélérats sont pardonnés et que les forces du mal sont neutralisées.
Le duc de Milan, Prospero, après avoir été déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda sur une île déserte. Grâce à la magie que lui confèrent ses livres, il maîtrise les éléments naturels et les esprits, notamment Ariel, esprit positif de l’air et du souffle de vie ainsi que Caliban, être négatif symbolisant la terre, la violence et la mort. La scène s’ouvre sur le naufrage, provoqué par Ariel, d’un navire portant le roi de Naples, son fils Ferdinand ainsi que le frère parjure de Prospero, Antonio. Usant de sa magie et de l’illusion, Prospero fera subir aux trois personnages échoués sur l’île diverses épreuves destinées à les punir de leur traîtrise, mais qui auront également un caractère initiatique...
Figure du créateur et du réconciliateur, Prospero incarne le pouvoir de l’imagination, le colonialisme, le pardon et l’abandon du pouvoir magique. Son épilogue (« Délivrez-moi de ces sorts ») est souvent lu comme l’adieu de Shakespeare à son art...
2/2
