"Left vs.Right" Trap - Le clivage droite/gauche - ACTE II - Norberto Bobbio, "Left and Right, The Significance of a Political Distinction" (The University of Chicago Press, 1996) - Pierre Rosanvallon, "Les épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français" (Seuil, 2021) - "Comprendre le malheur français" (Marcel Gauchet, 2016) - Gilles Finchelstein, "Piège d'identité - Réflexions (inquiètes) sur la gauche, la droite et la démocratie" (Fayard, 2016) - Jérôme Fourquet, "L’Archipel français : naissance d’une nation multiple et divisée" (Éditions du Seuil, 2019) - Marcel Gauchet, "Le Nœud démocratique - Aux origines de la crise néolibérale", 2024 (Éditions Gallimard) - « The Once and Future Liberal : After Identity Politics » (Mark Lilla, 2017) - "Germany’s Hidden Crisis: Social Decline in the Heart of Europe" (Oliver Nachtwey, 2015)  - "The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics" (David Goodhart, 2017) - ...

Last update: 12/12/2025


Le clivage droite/gauche constitue une forme stabilisée du conflit politique moderne, pour reprendre l’intuition de Marcel Gauchet. Il repose toutefois sur une tension plus fondamentale encore, celle entre conservatisme et progressisme, laquelle renvoie elle-même à une opposition plus profonde entre deux manières d’appréhender le monde : l’une fondée sur la reconnaissance d’un ordre perçu comme rationnel et structurant, l’autre sur l’expérience de l’instabilité du devenir et de la possibilité de transformation ...

Idéologies ...

Paradoxalement, on tend souvent à l’oublier : il n’y a d’idéologie que parce qu’il existe une pluralité d’idéologies, chacune proposant sa propre définition de ce qu’est l’idéologie elle-même. C’est précisément dans ce contexte de pluralisme idéologique qu’une idéologie se déploie politiquement, en tant que vision globale du monde et en tant que programme structuré d’action politique.

Comprendre le monde à travers une idéologie implique nécessairement de s’y engager, d’agir sur lui et de chercher à lui donner un sens. Toute action politique consciente, réfléchie et volontaire repose ainsi sur une manière spécifique et cohérente d’appréhender la réalité sociale, historique et politique : l’idéologie en constitue le socle intellectuel et normatif.

Le concept d’idéologie et le clivage droite-gauche, apparus conjointement au XVIIIᵉ siècle et consolidés au XIXᵉ, ont évolué de façon étroitement liée. 

Clivage Droite/Gauche ...

Le clivage politique entre une gauche et une droite — entendues comme deux grands ensembles idéologiques — s’est imposé historiquement parce qu’il offrait aux acteurs politiques un cadre lisible leur permettant de se positionner à partir de deux manières distinctes et cohérentes de concevoir le monde et d’agir sur lui, c’est-à-dire d’intervenir sur la distribution et l’exercice du pouvoir dans la société.

La droite et la gauche renvoient dès lors à deux postures idéologiques fondamentalement opposées dans leur façon d’interpréter le monde, d’en produire le sens et d’évaluer ce qui est jugé acceptable ou inacceptable, autrement dit légitime. Toutes deux reposent sur un jugement de valeur porté sur l’ordre social, économique, culturel ou politique existant. 

L’une s’appuie sur le constat du caractère profondément inéquitable de l’ordre établi et sur la nécessité d’imaginer et de construire un autre monde possible : elle s’inscrit dans une logique progressiste. 

L’autre, au contraire, se fonde sur l’idée qu’il existerait, au-delà des institutions contingentes, un ordre du monde préexistant, relativement intemporel et stable, garant de l’harmonie sociale, et qu’il conviendrait, face aux dérives de la raison instrumentale, de préserver, quitte à lui opposer une forme de résignation lucide à l’ordre établi.

Clivage Conservatisme / Progressisme...

Le clivage droite/gauche, dont l’histoire conceptuelle remonte à la fin du XVIIIᵉ siècle, s’est imposé durablement au point de structurer non seulement les institutions politiques, mais aussi les comportements et les représentations sociales. 

Cette stabilisation ne s’explique pas uniquement par des circonstances historiques contingentes. Elle tient au fait que ce clivage moderne actualise et reformule un antagonisme plus ancien et plus profond, opposant deux manières fondamentales d’envisager le monde, le temps et l’action humaine : 

- l’une orientée vers la transformation de l’ordre existant au nom de sa perfectibilité, 

- l’autre vers la préservation d’un ordre perçu comme fragile et porteur de sens. 

En ce sens, le clivage droite/gauche ne constitue pas l’origine de cette opposition, mais sa traduction historique spécifique, donnant une forme politique moderne à une tension anthropologique persistante ...



Un conflit de valeurs : Le philosophe Norberto Bobbio, dans Droite et Gauche (1994), défend l’idée que le critère distinctif fondamental est l’attitude face à l’inégalité.

La gauche cherche à la réduire, la droite la considère comme naturelle ou inévitable. D’autres opposent des visions de la société : universalisme vs particularisme, individu vs communauté.

Une simplification utile : C’est un outil cognitif pour les citoyens et les médias afin de catégoriser les idées, les acteurs et les choix politiques dans un système complexe.

 

Norberto Bobbio (1909-2004) est l’un des plus grands philosophes et intellectuels italiens du XXᵉ siècle.

Philosophe du droit, de la politique et de l’histoire des idées, libéral de gauche, antifasciste (il a connu le fascisme comme jeune intellectuel), professeur à Turin, sénateur à vie à partir de 1984. Il est aux Etats-Unis particulièrement traduit et lu, considéré comme un penseur libéral pour sociétés pluralistes stabilisées, mais très peu considéré en France : trop peu continental, pas assez critique du libéralisme, trop juridique, sans école ni disciples.

 Lorsqu'il Il offrait une clé de lecture claire du fascisme italien, sans fascination, sans esthétisation, en lien avec Gramsci, qu'il relativisait, les cultural studies, les études sur le totalitarisme, et en refusant les grands récits révolutionnaires, on avait tendance, de l'autre côté de l'Atlantique, à esthétiser le fascisme italien, mythifier Gramsci et marginaliser Croce.


"Destra e Sinistra: Ragioni e significati di una distinzione politica" (1995)

(Translated "Left and Right, The Significance of a Political Distinction", The University of Chicago Press, 1996) - Édition française, Éditions du Seuil, 1996, "Droite et Gauche. Essai sur une distinction politique").

Lorsque ce livre a été publié en Italie juste avant les élections de 1994 qui ont porté au pouvoir l'alliance de droite éphémère de Berlusconi,  il a connu un succès fulgurant, se vendant à plus de 200 000 exemplaires en un an, ce qui en a fait le best-seller absolu en Italie. Il est resté le best-seller dans la catégorie des ouvrages non romanesques pendant de nombreux mois après cela. Comme le souligne Norberto Bobbio lui-même,  si les Italiens cherchaient de l'aide pour savoir comment voter dans le paysage politique italien radicalement transformé, ils auraient été cruellement déçus : le livre se concentre uniquement sur une distinction analytique, et sa pertinence dépasse largement l'Italie et ses vicissitudes politiques.

Le paradoxe souligné par l'auteur est que, alors que la distinction entre gauche et droite est de plus en plus remise en question en Italie, la scène parlementaire italienne est passée d'un spectre politique dominé par le centre à un système plus polarisé dans lequel deux coalitions s'affrontent, offrant un choix radical entre la gauche et la droite. Une telle situation est, bien sûr, courante dans les pays anglophones qui ont une préférence marquée pour le système électoral majoritaire à un tour (l'Italie a abandonné la représentation proportionnelle au profit de ce système avant les dernières élections). 

À bien des égards,  l'Italie a fait office de baromètre pour l'Europe occidentale dans l'après-guerre, reflétant les tendances générales sous une forme plus aiguë. Lorsque la gauche marxiste a connu son apogée à la fin des années 60 et au début des années 70, elle semblait atteindre des sommets encore plus élevés en Italie ; et lorsque l'apathie et une désorientation générale de la gauche ont pris le dessus dans les années 80, l'Italie semblait surpasser les autres pays dans son cynisme et son mépris pour un système politique dont la corruption devenait de plus en plus évidente. Alors que la gauche est faible en Amérique depuis un certain temps, cette tendance à la suppression de la distinction gauche/droite par l'atrophie de la gauche est un phénomène plus récent en Europe.... (cf. Allan Cameron).

 

Chapitre 1 - A Challenge to the Distinction

Bobbio commence par recenser les arguments de ceux qui considèrent la distinction gauche/droite comme obsolète ou trompeuse. Ces critiques avancent que : 1) les idéologies traditionnelles se sont effondrées (fin du communisme, crise de l'État-providence) ; 2) les partis ont convergé vers un centre mou et consensuel ; 3) de nouveaux clivages transversaux sont apparus (écologie, régionalisme, bioéthique) ; 4) l'axe gauche/droite est trop simpliste pour rendre compte de la complexité politique moderne.

"« Gauche » et « droite » sont deux termes antithétiques qui, depuis plus de deux siècles, sont couramment utilisés pour signifier le contraste entre les idéologies et les mouvements qui divisent le monde de la pensée et de l’action politiques. En tant que termes antithétiques, ils sont mutuellement exclusifs et, ensemble, ils sont exhaustifs à l’intérieur de cet univers éminemment conflictuel. Ils sont exclusifs en ce sens qu’aucune doctrine ni aucun mouvement ne peut être à la fois de gauche et de droite. Ils sont exhaustifs en ce sens qu’une doctrine ou un mouvement ne peut être que de gauche ou de droite, du moins si l’on s’en tient à l’application la plus rigide de cette double définition, comme nous le verrons plus loin.

Le couple antithétique gauche/droite peut être utilisé de manière descriptive, axiologique ou historique, comme je l’ai souvent dit à propos de ce que j’appelle les « grandes dichotomies » qui structurent tous les champs du savoir. Il est descriptif en ce qu’il peut résumer les deux camps d’un conflit ; évaluatif en ce qu’il peut exprimer un jugement de valeur positif ou négatif sur l’un ou l’autre camp ; et historique en ce qu’il peut indiquer le passage d’une phase à une autre dans la vie politique d’une nation. Cet usage historique peut à son tour être descriptif ou évaluatif.

L’opposition entre gauche et droite représente une manière typiquement dyadique de penser, qui a été expliquée de diverses façons — en termes psychologiques, sociologiques, historiques et même biologiques. On en trouve des exemples dans tous les domaines de la pensée : la distinction englobante, ou dyade, domine chaque discipline. En sociologie, il s’agit de société / communauté ; en économie, marché/planification ; en droit, public/privé ; en esthétique, classique/romantique ; en philosophie, transcendant/immanent. Gauche/droite n’est pas la seule distinction dans le champ politique, mais on la rencontre partout.

Il existe des distinctions dans lesquelles les deux termes constitutifs sont antithétiques, et d’autres dans lesquelles ils sont complémentaires. Les premières interprètent l’univers comme une composition d’entités divergentes qui s’opposent entre elles, tandis que les secondes interprètent un univers harmonieux composé d’entités convergentes tendant à se fondre dans un tout supérieur. Le couple gauche/droite appartient au premier type.

Étant donné que la pensée triadique est souvent engendrée à partir de la pensée dyadique, ou représente, pour ainsi dire, un développement de celle-ci, le passage de l’une à l’autre diffère selon que la dyade de départ est constituée de termes antithétiques ou complémentaires. Dans le premier cas, la transition s’opère par une synthèse dialectique ou une négation de la négation ; dans le second cas, par composition.

Les réflexions qui suivent prennent leur origine dans l’affirmation selon laquelle la distinction entre gauche et droite n’aurait plus aujourd’hui aucune pertinence — distinction qui, depuis la Révolution française, a servi à diviser l’univers politique en camps opposés — affirmation répétée ces dernières années au point d’être devenue un cliché. Il est désormais de rigueur de citer Sartre, qui semble avoir été l’un des premiers à soutenir que la gauche et la droite sont des coquilles vides. Elles ne seraient plus censées avoir ni valeur heuristique ni valeur classificatoire, et encore moins une application évaluative. Souvent, on y fait référence avec une certaine irritation, comme si elles représentaient l’un de ces nombreux pièges linguistiques dans lesquels le débat politique peut tomber...."

De quelques énoncés doutes quant à la disparition de cette distinction droite / gauche (ou du moins quant à la perte de sa force descriptive)

La soi-disant crise des idéologies (et donc de l’inutilité de contraster les idéologies en présence) ...

"L’objection que l’on peut aisément formuler est que les idéologies n’ont nullement disparu : elles sont toujours bien présentes. Les idéologies du passé ont simplement été remplacées par d’autres, nouvelles ou prétendument nouvelles. L’arbre idéologique est toujours vert. En outre, il a été maintes fois démontré qu’il n’y a rien de plus idéologique que de proclamer la fin des idéologies. 

Par ailleurs, « gauche » et « droite » ne sont pas seulement des idéologies. Les réduire à de simples expressions idéologiques serait une simplification injustifiable : elles indiquent des programmes opposés concernant de nombreux problèmes dont la solution relève de l’activité politique quotidienne. Ces contrastes concernent non seulement des idées, mais aussi des intérêts et des jugements sur la direction que la société devrait prendre ; ils existent dans toutes les sociétés, et l’on ne voit pas comment ils pourraient disparaître..."

- Une "nouvelle" opposition, progressistes vs. conservateurs? ...

".. de de telles positions opposées existent toujours, mais qu’elles ne sont plus les mêmes que celles que l’on rencontrait lorsque la distinction fut créée"? On a soutenu que, puisque le concept de gauche s’est trouvé si radicalement vidé de son pouvoir descriptif qu’il est devenu l’une des expressions les moins informatives du langage politique, le moment était venu de remplacer l’ancienne paire de termes par une autre, plus appropriée : celle de progressistes et conservateurs. Cherchez l'erreur ...

- La notion de "centre" ...

La division en deux camps politiques distincts et opposés serait devenue inadéquate, "dans une société démocratique plurielle, où de nombreuses forces sont à l’œuvre, s’accordant sur certains points et divergeant sur d’autres, et permettant une grande variété d’alliances, les problèmes ne peuvent pas être posés sous une forme antithétique — soit l’un, soit l’autre : soit de gauche, soit de droite ; et si ce n’est pas de gauche, alors ce doit être de droite, ou inversement. 

Cette objection touche juste, mais elle n’est pas décisive. La distinction entre gauche et droite n’exclut nullement, même dans le langage courant, l’existence d’un spectre continu reliant la gauche à la droite, ni celle de positions intermédiaires où la gauche rencontre la droite. Ces positions constituent une zone centrale entre les extrêmes, communément appelée le « centre »." dans une société démocratique plurielle, où de nombreuses forces sont à l’œuvre, s’accordant sur certains points et divergeant sur d’autres, et permettant une grande variété d’alliances, les problèmes ne peuvent pas être posés sous une forme antithétique — soit l’un, soit l’autre : soit de gauche, soit de droite ; et si ce n’est pas de gauche, alors ce doit être de droite, ou inversement..." Une conception triadique peut être définie en effet comme celle du « tiers inclus », selon laquelle il existe un espace intermédiaire entre la gauche et la droite qui n’est ni l’une ni l’autre. 

"Le fait que, dans de nombreux systèmes démocratiques à fort pluralisme, le « tiers inclus » puisse devenir si englobant qu’il relègue la gauche et la droite aux marges extrêmes du système politique n’invalide en rien l’antithèse originelle. Puisque le centre se définit comme n’étant ni de gauche ni de droite et ne peut être défini autrement, son existence même et sa raison d’être reposent sur cette antithèse. 

La durée du crépuscule varie selon les saisons et la latitude, mais cette durée n’affecte en rien le fait que sa définition dépend de celle du jour et de la nuit.

L’identification de cet espace intermédiaire permet une interprétation plus graduée du système politique : on peut distinguer un centre plus proche de la gauche — le centre gauche — d’un centre plus proche de la droite — le centre droit. De même, à gauche, on peut distinguer une gauche modérée qui tend vers le centre et une gauche extrême qui s’oppose au centre ; et, à droite, une droite attirée vers le centre et une droite qui s’en éloigne au point de s’opposer autant au centre qu’à la gauche.

Si l’on considère ensuite que, quelle que soit la manière dont le centre est subdivisé, il subsiste toujours un centre intact que l’on pourrait définir comme le centre du centre, on voit apparaître un spectre comportant toute une gamme de positions.

Il est inutile de préciser que la fragmentation du système politique est favorisée par l’adoption de la représentation proportionnelle. Cette fragmentation apparaît clairement dans une chambre des députés en forme d’amphithéâtre, où les diverses positions sont représentées du côté de l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche. Toutefois, la distinction qui divise les élus dans chaque secteur reste celle entre gauche et droite.

Alors que, dans le Parlement britannique, il faut s’asseoir soit à gauche soit à droite, reflétant la grande antithèse gauche/droite, les représentants d’un parlement comme le Montecitorio italien sont disposés selon un gradient allant de la droite vers la gauche (ou inversement).

Cependant, la nostalgie d’un système électoral majoritaire à un tour (ou à deux tours), qui s’est manifestée ces dernières années et a conduit à de multiples tentatives de réforme et à un référendum, reflète le désir d’un retour à un système politique bipolaire. Cette campagne, qui a finalement abouti par une loi du Parlement, constitue une preuve suffisante de la persistance d’une interprétation dichotomique de la politique, même dans un système fragmenté, quelles que soient les opinions exprimées et indépendamment de tous les arguments doctrinaux.

Quelle meilleure preuve de la persistance de cette dichotomie pourrait-on trouver que l’existence, même dans des contextes pluralistes, d’une gauche qui tend à percevoir le centre comme une droite déguisée, et d’une droite qui tend à percevoir ce même centre comme un masque derrière lequel se cache une gauche qui ne veut pas montrer son véritable visage ?"

Ce chapitre est crucial car il pose le cadre du débat. Bobbio montre sa méthode : il ne défend pas la distinction de manière dogmatique, mais en examinant sérieusement les objections. Sa force est de reconnaître la validité partielle de ces critiques (la distinction est floue et historiquement variable), mais d'en contester la conclusion radicale (son inutilité). On peut lui reprocher de sous-estimer la profondeur de la crise des identités politiques traditionnelles, notamment l'impact du néolibéralisme qui a brouillé les frontières.

Chapitre 2 - Extremists and Moderates

Bobbio introduit ici un deuxième axe de différenciation politique, orthogonal au premier : l'axe modérés/extrémistes. Il démontre qu'il existe une gauche et une droite modérées, ainsi qu'une gauche et une droite extrémistes. L'extrémisme se caractérise par l'intransigeance idéologique, le refus du compromis, le manichéisme et la tendance à considérer les adversaires comme des ennemis à éliminer. La modération, à l'inverse, accepte le pluralisme et les règles du jeu démocratique.

Cette distinction est essentielle pour éviter le piège de l'assimilation entre extrême gauche et extrême droite (le "horseshoe theory" ou théorie du fer à cheval). Bobbio montre qu'elles sont extrêmes par leur méthode (l'illibéralisme), mais qu'elles restent opposées par leurs fins (égalité radicale vs. inégalité organique). La limite est que cette catégorie "extrémiste" peut être utilisée de manière normative pour discréditer tout projet de transformation radicale, même démocratique.

Chapitre 3 - The Left/Right Distinction Survives

Face aux critiques du chapitre 1, Bobbio énonce ses arguments en faveur de la persistance de la distinction. Le principal est qu'elle reste opérationnelle dans le langage politique commun, dans les systèmes de partis et dans l'esprit des électeurs. C'est une "opposition polaire" qui structure la compétition démocratique. Elle est indépassable car elle renvoie à un choix de société fondamental et permanent. La disparition de cette distinction signifierait, pour Bobbio, la fin de la démocratie conflictuelle et l'avènement d'un consensus totalitaire ou d'une indifférentiation apolitique.

L'argument sociologique et linguistique (la distinction "est utilisée, donc elle existe") est fort, mais potentiellement circulaire. Bobbio a raison de lier la distinction à l'essence conflictuelle de la politique démocratique. Cependant, on peut questionner si l'auto-identification des acteurs et des électeurs suffit à fonder une catégorie d'analyse solide. Son argument est plus convaincant dans les démocraties parlementaires européennes que dans des systèmes politiques où d'autres clivages (ethniques, religieux) prédominent.

Chapitre 4 - In Search of the Criterion which Governs the Distinction

C'est le cœur théorique de l'ouvrage. Bobbio examine et rejette plusieurs critères proposés pour définir la distinction (progrès vs. tradition, État vs. marché, révolution vs. conservation, etc.). Il les juge soit insuffisants, soit dérivés. Par exemple, la gauche n'est pas toujours progressiste (elle peut être nostalgique), et la droite n'est pas toujours libérale en économie (elle peut être étatiste et protectionniste). Il prépare ainsi le terrain pour son propre critère.

Ce chapitre est un modèle de clarté analytique. En écartant les critères trop contingents ou unidimensionnels, Bobbio montre que la distinction doit reposer sur un principe plus profond et abstrait. On pourrait lui objecter qu'en rejetant des critères comme "État vs. marché", il minimise l'importance historique de la question économique dans la formation des clivages politiques au XXe siècle.

Chapitre 5 - Other Criteria

Bobbio poursuit son enquête en examinant d'autres paires conceptuelles, notamment celle proposée par le politologue français Marcel Gauchet entre "politique de l'émancipation" (gauche) et "politique de la conservation" (droite). Tout en y trouvant des mérites, il estime que cette définition reste trop vague. Il cherche un critère plus précis et opératoire qui permette de classer les positions sur des questions spécifiques.

Le dialogue avec Gauchet est intéressant car il montre que Bobbio cherche un critère plus "décisif" et moins historique. Cependant, sa quête d'un critère universel et transhistorique pourrait être elle-même un peu idéaliste. La politique est aussi faite de traditions, de cultures et d'attachements historiques qui résistent à une formalisation purement logique.

Chapitre 6 - Equality and Inequality

Bobbio expose son critère central : la différence spécifique entre la gauche et la droite réside dans l'attitude respective face à l'idée d'égalité.

La gauche tend à éliminer les inégalités sociales et économiques naturelles ou historiques qui privent les individus d'une liberté effective. La droite, quant à elle, considère ces inégalités comme inévitables, naturelles, voire bénéfiques pour le dynamisme social. Ainsi, le conflit ne porte pas sur l'égalité formelle (devant la loi), que tous acceptent en démocratie, mais sur l'égalité substantielle ou réelle.

C'est l'apport majeur de l'ouvrage. Ce critère est à la fois simple, profond et extrêmement puissant pour analyser les positions sur des sujets concrets (fiscalité, éducation, droits sociaux). Sa force est de replacer l'idéal d'émancipation et de justice sociale au centre de l'identité de gauche. La critique principale est que ce critère peut sembler réducteur. D'autres valeurs (la liberté, l'autonomie, l'écologie) peuvent aussi structurer l'identité politique et entrer en tension avec la recherche d'égalité. Bobbio répondra partiellement à cela dans les chapitres suivants.

La gauche et sa droite selon Bobbio sont des idéaux-types, reconnaissant les hybridations (la « droite libérale » peut défendre l'égalité des chances, la « gauche libérale » la liberté individuelle).

À une époque de fragmentation des identités politiques et de montée des populismes qui rejettent souvent ce clivage (« ni de gauche ni de droite »), Bobbio rappelle la nécessité d'un cadre interprétatif stable. Il offre un outil pour catégoriser et comprendre les programmes et les discours.

Le critère fondamental, l'attitude face à l'égalité ...

C'est le cœur de la thèse de Bobbio. Selon lui, le critère qui permet de différencier durablement la gauche de la droite est leur rapport à l'égalité.

- La gauche tend à valoriser et promouvoir l'égalité sociale, économique et politique. Elle perçoit les inégalités comme largement sociales, donc modifiables par l'action collective (État, mouvements sociaux). Son horizon est la réduction des disparités.

- La droite tend à considérer les inégalités comme inévitables, naturelles, ou même bénéfiques (pour l'ordre, l'efficacité économique, la méritocratie). Elle valorise la liberté individuelle, la concurrence et les hiérarchies considérées comme spontanées ou nécessaires.

Bobbio insiste : il ne s'agit pas de deux positions absolues (égalitarisme absolu vs inégalitarisme absolu), mais de deux pentes, deux tendances. La gauche est plus sensible aux injustices créées par le marché, la droite aux dangers de l'étouffement étatique de la liberté.

Autres critères de différenciation ..

Bobbio développe d'autres oppositions qui découlent souvent du rapport à l'égalité :

- Conception de la nature humaine : La gauche est plus optimiste et perfectibiliste (l'homme peut améliorer ses conditions par la raison et la coopération), la droite plus pessimiste ou réaliste (l'homme est égoïste, les conflits sont inhérents à la société).

- Rapport au changement et à la tradition : La gauche est progressiste et réformatrice, la droite est conservatrice ou réformiste-prudente, attachée à la continuité et aux traditions.

- Rapport à l'État et au marché : La gauche fait davantage confiance à l'État régulateur et redistributeur, la droite au marché comme mécanisme d'allocation des ressources et de stimulation de l'initiative individuelle.

- Vision de la communauté politique : La gauche insiste sur la solidarité et les droits sociaux, la droite sur l'ordre, l'autorité et les responsabilités individuelles.

Mais tout ramener à l'égalité peut occulter d'autres clivages importants (autoritarisme vs libéralisme politique, universalisme vs particularisme identitaire, écologie vs productivisme). L'axe liberté/autorité, par exemple, traverse aussi gauche et droite...

Chapitre 7 - Freedom and Authoritarianism

Bobbio aborde l'objection majeure : la gauche n'a-t-elle pas été historiquement associée à des régimes autoritaires (communismes) qui niaient les libertés individuelles ?

Il répond en distinguant soigneusement les concepts. Le critère gauche/droite (égalité/inégalité) est indépendant du critère démocratie/autoritarisme (liberté). Une dictature peut être de droite (Pinochet, Franco) ou de gauche (Staline). Inversement, une démocratie a une majorité de gauche ou de droite. L'axe liberté/autoritarisme est un clivage différent qui croise le premier.

Cette distinction conceptuelle est salutaire et nécessaire pour une analyse rigoureuse. Elle permet de dissocier le projet égalitaire de ses dévoiements autoritaires. 

Cependant, on peut reprocher à Bobbio une certaine abstraction. Historiquement, les projets d'égalité radicale ont souvent eu des difficultés à concilier égalité et liberté, un problème que son cadre analytique décrit mais n'explique pas entièrement.

Chapitre 8 - The Pole Star

Bobbio conclut en réaffirmant l'utilité de la distinction comme une "étoile polaire" pour s'orienter dans le paysage politique mouvant. Même si les contenus changent, l'attraction polaire fondamentale entre deux visions de la justice sociale (égalitariste vs. inégalitaire) persiste. Il reconnaît que son modèle est un idéal-type weberien, une simplification utile pour comprendre, et non une description parfaite de la réalité.

La modestie de la conclusion est intellectuellement honnête. Bobbio ne prétend pas avoir saisi l'essence éternelle de la politique, mais avoir identifié un clivage structurel des démocraties modernes. La métaphore de l'étoile polaire est belle mais soulève une question : dans un monde de plus en plus complexe, une seule étoile polaire suffit-elle à s'orienter ?

A Reply to the Critics (1995)

Dans cette postface ajoutée pour l'édition anglaise, Bobbio répond à ses détracteurs italiens. Il précise et affine sa pensée sur plusieurs points : 1) Il réaffirme que son critère (l'égalité) est le discriminant ultime, mais qu'il n'épuise pas toutes les caractéristiques de la gauche et de la droite. 2) Il insiste sur le fait que la droite moderne a intégré l'égalité formelle et se présente souvent comme championne d'une "égalité des chances" qui, pour la gauche, reste insuffisante. 3) Il concède que des valeurs comme la paix, les droits de l'homme ou l'environnement peuvent aujourd'hui être "de gauche", mais parce qu'elles sont liées à un projet d'émancipation et de justice.

Cette partie est extrêmement précieuse car elle montre un penseur engagé dans un débat vivant, capable de nuances. Sa réponse à la question de l'environnement est intéressante mais peut paraître ad hoc : pour Bobbio, l'écologie n'est "de gauche" que si elle est liée à une critique des inégalités dans l'accès aux ressources et des risques. Cela révèle la force et la limite de son cadre : tout est ramené au paradigme de l'égalité, ce qui peut marginaliser d'autres logiques (comme l'éthique de la responsabilité envers la nature ou les générations futures).

 

Pour certain critiques, en cherchant un critère formel et quasi-transhistorique, Bobbio tend à minorer l'importance de certains contenus idéologiques concrets et changeants (le socialisme, le libéralisme, le conservatisme) qui ont nourri cette distinction. 

Ainsi, bien que distinguée, la valeur "liberté" reste subordonnée dans son analyse : or, une grande partie de la pensée libérale (de droite comme de gauche) fait de la liberté individuelle le critère premier, voyant dans l'égalité substantielle une menace potentielle. Son modèle, conçu dans les années 1990, semble de même moins agile pour penser les mouvements politiques contemporains qui se structurent autour d'enjeux identitaires, culturels ou écologiques, et qui brouillent souvent l'axe traditionnel. En dépit de ces limites, "Left and Right" demeure un ouvrage de référence, un essai d'une rare intelligence qui fournit des outils conceptuels précieux pour quiconque cherche à comprendre la logique durable de l'affrontement politique dans les sociétés démocratiques.


Pierre Rosanvallon, "Les épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français" (Seuil, 2021)

Pierre Rosanvallon propose une refonte majeure des grilles d’analyse des attitudes politiques contemporaines. Il s’éloigne délibérément des catégories sociologiques classiques — classes sociales, niveaux de revenus, diplômes ou appartenances partisanes — qui structuraient jusqu’ici l’interprétation des comportements politiques. Sans nier leur importance historique, il montre qu’elles ne suffisent plus à rendre compte des formes actuelles de politisation, marquées par la fragmentation des appartenances collectives et l’individualisation des trajectoires sociales.

 

"La vraie vie des Français n'est pas dans les théories générales ou les moyennes statistiques. Les principaux mouvements sociaux des dernières années, des manifestations sur les retraites aux Gilets jaunes ou au phénomène #MeToo, n'ont guère été éclairés par l'étude des structures globales de la société. Les nouvelles géographies des fractures politiques et l'instauration d'un climat de défiance ont certes été bien documentées. Mais la nature des attentes, des colères et des peurs dont elles dérivent n'a pas encore été déchiffrée. Cet essai propose des outils pour ouvrir et décrypter cette boîte noire. Il se fonde pour cela sur une analyse des épreuves auxquelles les Français se trouvent le plus communément confrontés au quotidien. C'est en partant notamment des expériences vécues du mépris, de l'injustice, des discriminations et de l'incertitude que l'on peut comprendre autrement la société. Les émotions qui les accompagnent expliquent en effet au premier chef les comportements des femmes et des hommes d'aujourd'hui : ceux-ci ne se déterminent dorénavant plus en fonction de leurs seuls intérêts " objectifs "..."

 

L’originalité centrale de son approche consiste à déplacer le regard vers les expériences subjectives vécues par les individus, qu’il conceptualise sous le terme d’« épreuves ». Celles-ci désignent les situations concrètes, répétées et souvent invisibles, par lesquelles les individus font l’expérience de leur place dans la société. Rosanvallon identifie notamment plusieurs types d’épreuves structurantes : le sentiment de mépris social, lié au manque de reconnaissance symbolique ; l’injustice ressentie, qui renvoie moins à des inégalités objectivement mesurées qu’à leur vécu intime ; les discriminations ordinaires, qui fragilisent le rapport à l’égalité républicaine ; enfin, l’incertitude existentielle, alimentée par la précarisation des parcours professionnels, l’angoisse face à l’avenir, la vulnérabilité face à la maladie ou à la perte de statut social.

À partir de cette analyse, Rosanvallon soutient que les comportements politiques contemporains ne peuvent plus être compris uniquement comme l’expression d’intérêts matériels objectivables ou d’adhésions idéologiques stabilisées.

Les choix électoraux, les abstentions, les colères et les mobilisations prennent racine dans le ressenti quotidien des individus, dans leur rapport affectif au monde social et politique. Ce déplacement analytique permet d’expliquer pourquoi des comportements politiques similaires peuvent émerger dans des groupes sociaux objectivement très différents, et pourquoi, inversement, des individus appartenant à une même catégorie sociale peuvent adopter des orientations politiques opposées.

Cette perspective éclaire également le recul explicatif des clivages classiques, en particulier celui de la gauche et de la droite. Rosanvallon ne soutient pas que ces catégories ont disparu, mais qu’elles ont perdu leur capacité à structurer de manière centrale et exclusive les attentes politiques. Les revendications contemporaines se cristallisent de plus en plus autour de demandes de dignité, de respect et de reconnaissance, qui ne se laissent pas aisément traduire dans les termes traditionnels de la redistribution économique ou de l’opposition entre État et marché. La colère contre le mépris social devient ainsi un moteur politique puissant, parfois plus mobilisateur que les inégalités de revenus stricto sensu.

Cette transformation permet de comprendre la crise de la représentation politique et la défiance croissante à l’égard des partis traditionnels. De nombreux citoyens n’évaluent plus les acteurs politiques à l’aune de leur positionnement idéologique sur l’axe gauche/droite, mais en fonction de leur capacité à reconnaître et à prendre au sérieux les expériences vécues. Il en résulte une montée de formes de mobilisation dites « post-idéologiques », souvent hétérogènes, instables et transversales, qui privilégient la dénonciation des injustices vécues et l’exigence de reconnaissance plutôt que la construction de programmes politiques cohérents au sens classique.

 

"(Conclusion) Les voies de l’émancipation

Si les épreuves de la vie conditionnent en profondeur le quotidien des femmes et des hommes et disent la vérité de l’état d’une société, une des fonctions essentielles de la politique doit donc être d’aider à en réduire le poids dans les existences. Le reconnaître conduit à élargir de façon substantielle la conception et l’agenda d’une politique progressiste. On ne saurait plus se contenter ainsi de la cantonner à des objectifs statistiques de réduction des inégalités et de redistribution. Si ceux-ci constituent un point d’appui incontournable, ils ne peuvent être considérés comme suffisants. Outre les réformes également nécessaires de l’héritage et de la propriété intellectuelle, c’est en effet la nature et la qualité des rapports sociaux dans leur globalité qu’il s’agit de révolutionner pour se diriger vers une véritable société de semblables et d’individus capables d’inventer leur histoire. L’émancipation de chacun et celle de tous se superposent dans cette perspective. L’attention médiatique a largement été portée ces dernières années sur ce qu’on a appelé dans ce livre les épreuves de l’intégrité personnelle, mais les épreuves du lien social et celles de l’incertitude, sur lesquelles nous avons mis l’accent, ont un caractère encore plus directement politique. Puisqu’elles se lient aux émotions qu’elles suscitent en réaction, c’est le système qu’elles forment avec ces dernières, comme avec les attentes qui en dérivent, dont il faut examiner les conditions de traitement politique.

Les trois modes d’entrée en politique des émotions

La grande force des populismes est d’avoir compris le rôle central qui est désormais joué par les émotions en politique. Certains l’ont explicitement théorisé. C’est le cas des deux principales figures intellectuelles du populisme de gauche, Ernesto Laclau et Chantal Mouffe. Le premier a ainsi mis l’accent sur l’importance de ce qu’il a appelé des « signifiants vides », c’est-à-dire des images floues qui ont une forte capacité de mobilisation : la référence aux « 1 % », à « la caste » ou aux « technocrates de Bruxelles » provoque, par exemple, des réactions spontanées. Ceux-ci jouent à ses yeux un rôle essentiel dans l’établissement de la « raison populiste1 ». La seconde a également invité à être attentif aux « affects communs », ceux-ci étant au cœur de la constitution de formes d’identification qui expriment sensiblement la distinction entre « eux » et « nous ». « La gauche, a-t-elle souligné, est trop rationaliste pour le comprendre ; pour elle, les arguments et les chiffres corrects suffisent. Or ce qui pousse les gens à agir, ce sont les affects2. » En Espagne les dirigeants de Podemos ont parlé de leur côté du rôle décisif qu’il convenait de donner « aux moteurs affectifs3 ». Les populismes de droite et d’extrême droite ont, quant à eux, plus instinctivement appréhendé les choses. Mais ils ont eux aussi pensé sur ce mode la redéfinition des clivages politiques.

Si les populismes ont en commun de répudier le clivage gauche-droite, ce n’est ainsi pas au nom d’une quelconque troisième voie. C’est parce qu’ils ont considéré que c’était à partir des sentiments « des gens » et non plus seulement de leurs intérêts que se structuraient dorénavant les oppositions dans la société. Car ce sont ces sentiments qui expriment la réalité concrètement vécue, alors que les catégories sociologiques à partir desquelles il était habituel de représenter le monde social ont perdu de leur pertinence. Les communautés d’émotion semblent ainsi faire directement sens aux yeux de tous alors que l’ancien langage des identités de classe (« la classe ouvrière », « les masses », « la bourgeoisie », etc.) résonne maintenant dans le vide. Les partis populistes sont du même coup devenus, avec une indéniable efficacité, des entrepreneurs d’émotions. Ils donnent sens et forme au « mécontentement » social en devenant les forces d’expression du ressentiment, de l’indignation, de l’amertume ou de la défiance qui s’expriment de façon diffuse4. Ils les canalisent et les instrumentalisent pour les transformer en force politique d’opposition. Mais ils le font sans s’attaquer aux mécanismes et aux structures qui sont la cause des épreuves dont ces émotions sont dérivées. Les populistes se cantonnent de la sorte à exprimer une démocratie de rejet et d’incantation. Ils s’affirment comme les champions d’une politique négative, capable de gagner des élections sans se montrer en mesure de réformer un pays. Et ils ne peuvent rester au pouvoir, quand ils y parviennent, qu’en se lançant dans une escalade toujours plus agressive de démonisation de leurs adversaires (le trumpisme en ayant été un exemple archétypique). On peut ainsi parler, les concernant, d’une intelligence pervertie et impuissante des émotions, menaçant de conduire la démocratie vers son point de basculement dans un autoritarisme dérivé du constat de l’impossibilité de faire monde commun.

Toute autre est l’approche des « politiques de la raison ». Loin de chercher à surfer sur les émotions pour s’approprier leur puissance d’abrasion et de contagion, les partis qui s’inscrivent d’une manière ou d’une autre dans cette perspective les considèrent comme un danger pour la démocratie. Les émotions sont appréhendées dans ce cas comme génératrices d’irrationalité, susceptibles d’alimenter les formes les plus destructrices de démagogie. Une saine politique devrait donc à l’inverse pour eux s’en tenir à ce qui est objectif, mesurable et donc rationnellement discutable : les intérêts. Politiques de la raison et lutte des classes peuvent coexister dans cette mesure, les bornes et les objets du conflit (entre salaires et profits par exemple) étant clairement circonscrits et susceptibles d’être inscrits dans un affrontement organisé (comme celui des syndicats vis-à-vis du patronat). Des adversaires politiques partagent en effet sur cette base des éléments de langage commun tout en pouvant se combattre. Les désaccords peuvent être vigoureux sur les marges de manœuvre existantes, l’affectation des profits, les effets de la concurrence internationale, la définition d’une stratégie industrielle adéquate, par exemple, sans que cela interdise des compromis temporaires. C’est dans un tel conflit des raisons que se sont historiquement constituées l’opposition entre la droite et la gauche comme celle entre le libéralisme et le marxisme (avec la compétition qui en découlait autrefois entre le système libéral occidental et l’Union soviétique). Le champ de l’économie était pour cela considéré comme le terrain d’expression de la division sociale. C’est ce qui fait la grande différence avec la vision populiste pour laquelle la distance entre « eux » et « nous » se joue sur un autre registre, celui d’une différence d’ordre culturel, anthropologique, identitaire, faisant des émotions le mode d’expression d’un nouveau type d’affrontement social et politique autant que moral.

Il y a eu une spécificité française des politiques de la raison, car elles se sont adossées dans l’Hexagone à un fort ethos technocratique qui entendait définir le bien public « objectivement », au-delà des affrontements de classes et des divisions de partis. Cette raison technocratique, avec sa prétention de pleine maîtrise de la réalité, a renforcé « l’économisme » de ces politiques5. Cela a rendu les élites françaises, baignées qu’elles étaient dans cette culture technocratique, particulièrement insensibles à la dimension émotionnelle du monde social. Et cela les a aussi rendues aveugles aux épreuves qui fabriquent les émotions, c’est-à-dire à un ensemble de situations de domination, d’exclusion ou d’insécurité vécues comme essentielles par les hommes et les femmes du pays, mais qui ne sont pas mesurées ni même appréhendées dans les grands comptes de l’économie nationale. La forme de cécité qui en découle est du même coup génératrice d’impuissance ou de fourvoiement pour cause de méconnaissance du pays réel.

C’est en rupture avec ces deux visions populiste et technocratique du monde et de la société que l’on doit concevoir une politique démocratique des épreuves qui soit au cœur de l’action publique. Les épreuves de l’individualité ont commencé à être prises en compte dans certaines de leurs dimensions du fait de l’énorme pression médiatique et sociale liée au mouvement #MeToo ou à la révélation de l’ampleur des phénomènes d’inceste. Elles sont certes encore loin d’avoir toutes été explorées et adéquatement traitées, que l’on songe aux problèmes du harcèlement sur les lieux de travail, aux phénomènes de burn out ou encore au traitement inhumain de certains réfugiés. Mais au moins la voie est-elle tracée en termes de modalités de traitement juridique et de formes de mobilisation sociale. Ce qui est encore loin d’être le cas pour les épreuves du lien social et les épreuves de l’incertitude. Concernant les premières, elles sont au cœur des colères, des formes de ressentiment et d’indignation qui constituent le principal aliment du populisme. D’où le fait que ce dernier ne pourra être efficacement combattu que si sont conçues et développées des politiques du respect et de la dignité, comme de l’attention aux réalités sensiblement vécues. C’est un nouvel art de gouvernement, avec son langage et ses instruments d’appréhension de la réalité, qui est là à inventer. Cela implique aussi de résister à la tentation de prétendre résoudre les problèmes en les occultant, ce qui est par exemple le cas aujourd’hui lorsque les faits de discrimination sont relégués dans l’ombre au nom d’une peur de l’archipélisation sociale et du séparatisme, alors même que c’est l’absence de traitement de ces discriminations qui nourrit pour une part ces types de réactions et de tentations.

Si une démocratie des épreuves est la seule alternative aux impasses et aux dangers liés d’un côté au populisme et de l’autre à ce qui relève à la fois d’un techno-libéralisme et d’un républicanisme du repli sur soi, c’est aussi parce qu’elle se fonde sur une conception forte de l’égalité qui se tient à distance des intégrismes défensifs de l’identité autant que des optimismes de l’idéal méritocratique d’une égalité rédemptrice des chances. Dans la vision populiste, l’égalité n’est pensée que sous les espèces d’une homogénéité réglée par des mécanismes d’exclusion. Le peuple-un n’existe en effet qu’appuyé sur le rejet d’autres groupes, le racisme en étant un des modes de constitution les plus communs7. La vision libérale-républicaine de l’égalité des chances est plus séduisante et a priori plus morale. Mais elle se heurte à une double limite. La première est qu’il faut paradoxalement désocialiser les individus pour égaliser vraiment leurs chances. Les saint-simoniens, les premiers champions de cet idéal au XIXe siècle, avaient ainsi proposé de supprimer l’héritage et de mettre en place ce qu’on avait appelé des « maisons de l’égalité » pendant la Révolution française, afin que tous les enfants soient retirés de leur famille et aient la même prime éducation. Faute de cela, il y aurait toujours, disaient-ils, des distorsions possibles de cette égalité des chances liées à la famille et au milieu social. L’idéal d’une égalisation réelle des positions initiales des individus n’est de cette façon jamais réalisé. Et si l’on voulait une égalité permanente des chances pour pallier cette impossibilité de telles conditions initiales, cela reviendrait à en dissoudre le sens : il n’y aurait en effet plus de chances à saisir ou d’efforts à accomplir si des moyens identiques étaient sans cesse redistribués. La notion d’égalité des chances flotte ainsi entre les deux pôles d’une égalité redistributive absolue et d’une simple égalité de droit. La seconde limite de l’égalité des chances tient au fait qu’un monde uniquement gouverné par le principe méritocratique serait celui d’une société inflexiblement hiérarchique. Les gagnants du système seraient en effet d’autant plus légitimés dans leur position supérieure que les conditions de leur ascension apparaîtraient comme irrécusables. S’il est indispensable de mettre en place des politiques d’égalisation des chances, on ne peut ainsi pas en déduire une philosophie globale de l’égalité qui soit acceptable.

La démocratie des épreuves peut, elle, fonder une philosophie partagée de l’égalité : celle d’une égalité comprise en termes de nature et de qualité de la relation entre individus. Être des égaux, c’est « vivre en égaux » selon l’heureuse formule employée par John Stuart Mill pour définir le type d’égalité fondatrice entre les sexes8. L’égalité-relation est celle qui fonde la construction d’une société des semblables : une société dans laquelle chacun est respecté, reconnu comme utile à la collectivité, établi dans sa dignité. Une société d’où auraient donc été bannies les discriminations, où serait combattu le mépris, dans laquelle serait valorisée la singularité de chacun.

D’autres modes de connaissances et de représentation

Les instruments de connaissance statistique dont nous disposons aujourd’hui ne permettent pas d’avoir une bonne appréhension des différentes catégories d’épreuves que nous avons mentionnées. Nous avons donc besoin pour cela de nouveaux indicateurs. Ils ne sont pas tous de même nature...." ( Éditions du Seuil/La République des idées, août 2021)

 

Sur le plan normatif, Rosanvallon plaide pour une recomposition de la démocratie, adaptée à cette nouvelle réalité sociale.

Il appelle à élargir les instruments de compréhension et d’action politique, en dépassant la seule logique des sondages, des indicateurs statistiques et des catégories abstraites. Il défend l’idée d’une démocratie plus attentive aux récits de vie, aux expériences ordinaires et aux formes de vulnérabilité sociale, capable d’articuler représentation politique et reconnaissance des personnes. Ce projet vise à renouveler la légitimité démocratique en reconnectant les institutions avec les attentes concrètes des citoyens.

En France, "Les épreuves de la vie" s’inscrit dans le prolongement des travaux de Rosanvallon sur la crise de la démocratie représentative et a rencontré un large écho dans les milieux intellectuels, académiques et politiques. Il a nourri les débats sur les Gilets jaunes, la défiance civique et la recomposition des formes de participation démocratique, en offrant un cadre conceptuel permettant de penser ces phénomènes au-delà des oppositions partisanes traditionnelles.

À l’échelle internationale, l’ouvrage s’insère dans une réflexion plus large sur les transformations des démocraties occidentales, en dialogue avec les travaux sur le populisme, la reconnaissance (Axel Honneth), les émotions politiques ou la crise des médiations institutionnelles. Sa notion d’« épreuves » a contribué à renouveler les comparaisons internationales en science politique et en sociologie, en mettant en évidence des dynamiques communes aux sociétés démocratiques avancées, au-delà des spécificités nationales. Le livre participe ainsi à une redéfinition globale des cadres d’analyse de la citoyenneté, de la représentation et de la conflictualité politique dans les démocraties contemporaines.


"Pour qu’il y ait une gauche, il faut qu’il y ait une droite", sans la persistance de quelques idées de droite dans le paysage politique, la gauche n'existerait plus en tant que telle?

En 2026, en France, près la piteuse présidence d'un socialiste, François Hollande (2012-2017), le corpus de gauche semble s'essouffler idéologiquement et ne pouvoir se structurer que sous l'égide d'un arc dit "républicain" qui n'a pour vocation, essentiellement morale, que de se dresser contre la dangerosité native de l'extrême-droite ...

La gauche et la droite existent-elles par leurs contenus propres, ou d’abord par leur opposition réciproque ? et, si l’une se stabilise autour de ses thèmes « constants », l’autre risque-t-elle de n’exister que négativement ? 

Pour qu’il y ait une gauche, il faut qu’il y ait une droite » est une thèse structurelle solide (mais sans doute ambivalente). Cette idée est classique et largement partagée en philosophie et en science politique. Norberto Bobbio (Droite et gauche, 1994) montre que gauche et droite ne sont pas des essences, mais des positions relatives dans un espace conflictuel structuré par l’égalité / l’inégalité. Claude Lefort et Rosanvallon insistent sur le fait que la démocratie moderne est fondée sur la division irréductible : sans adversité, il n’y a ni représentation, ni politisation. Carl Schmitt, à l’opposé normatif, affirme lui aussi que le politique n’existe que par la distinction ami/ennemi . Donc, sans une droite identifiable, la gauche perd son extériorité structurante : mais cela ne signifie pas que la gauche est réductible à une simple opposition ...

 

La droite française aujourd’hui (2026), la droite (au sens large, de LR au RN) s’appuie sur des invariants narratifs puissants : sécurité / ordre, immigration (à contrôler strictement voire à interdire), l'autorité, souveraineté et la continuité nationale (face au monde, vis-à-vis de l'Union européenne). Ou la défense d'une communauté historique (la nation) menacée de l'extérieur (mondialisation, UE, immigration) et de l'intérieur (insécurité, perte d'autorité). 

Ces thèmes ont trois avantages :

- Ils sont facilement perceptibles par l’expérience quotidienne.

- Ils produisent des affects politiques forts (peur, protection, appartenance).

- Ils sont peu dépendants de modèles économiques précis.

La droite a appris à se rendre désirable sans complexe ..

Des auteurs ont analysé cette solidité :  Marcel Gauchet ("La droite et la gauche", "Comprendre le malheur français"), Pierre Manent ("La raison des nations"), Jérôme Fourquet (approche sociologique plus descriptive).

 

Marcel Gauchet, L'analyse historique et structurelle ...

Dans « La droite et la gauche » (avec Alain-Gérard Slama, 8e édition 2019) et surtout dans « Comprendre le malheur français » (2016), Gauchet offre une grille de lecture fondamentale...

- Un clivage structurant : Il réhabilite la division droite/gauche comme un clivage structurant de la démocratie, autour de deux visions antagonistes du changement social. La droite privilégie la continuité, la gauche la rupture.

- Socle de la droite : Le corpus de la droite (qu'il distingue de l'extrême droite, mais dont cette dernière se nourrit) est ancré dans une anthropologie politique réaliste, mais tragique : l'homme est un être dangereux, conflictuel, la société est fragile, l'autorité de l'État est nécessaire à la protection des citoyens et à la préservation du lien national, la nation est un cadre protecteur. Cette vision "tragique" lui confère une solidité philosophique et une réponse aux angoisses contemporaines (insécurité, mondialisation, dissolution des repères).

Gauchet ne dit pas que la droite a « raison » moralement, mais qu’elle dispose d’une cohérence philosophique et d’une capacité à répondre aux angoisses produites par la désagrégation contemporaine.

 

"... il y a un malheur français qui mérite d’être pris au sérieux. Il a de solides motifs, qui n’ont rien de déraisonnable. Le refus de le considérer auquel il se heurte de la part du pays officiel n’est pas le moindre de ses facteurs aggravants. C’est à l’explication de ce malheur que ce livre voudrait s’essayer, y compris le divorce qu’il creuse entre la base et le sommet, entre les peuples qui le crient et les élites qui le nient.

Ce qui achève de le rendre désespérant, c’est qu’il est devenu presque impossible d’en parler rationnellement. Comme il est inévitable en pareil cas, en effet, cet abîme des perceptions entre la France d’en haut et la France d’en bas a ouvert un boulevard à la démagogie protestataire. Il a permis l’ascension effrayante du Front national. Celle-ci a créé en retour un fonds de commerce de la dénonciation du péril fasciste. Elle a suscité une troupe de procureurs bénévoles chargés de veiller à la pureté des opinions et de traquer tout propos suspect de « faire le jeu du Front national ». Les interdits appellent à leur tour des transgresseurs, de sorte que l’on a vu apparaître d’avisés entrepreneurs en provocation qui ont raflé le marché de la mal-pensance, tout en portant à leur paroxysme les cris d’orfraie des gardiens de l’orthodoxie. La boucle est bouclée, le jeu de rôle est verrouillé, la discussion publique est bloquée par une hystérie médiatique qui ne laisse le choix qu’entre le délire et le déni. Un blocage qui ne contribue pas peu à entretenir le découragement collectif.

Échapper à ce couple infernal : telle est l’ambition de ce livre. Son pari est qu’il est possible d’aborder cet objet passionnel qu’est devenue la situation de la France avec le recul de l’analyse et de le soumettre à une exploration raisonnée, sans anathèmes tonitruants ni excommunications définitives. Le propos est souvent rude, mais c’est que le mal est grave et qu’il appelle un examen sans complaisance. Une remise en question générale s’impose pour sortir de l’ornière. Elle est à la portée des citoyens de bonne foi, voudrait-on contribuer à montrer...." (Comprendre le malheur français, Éditions Stock, 2016)


 "Comprendre le malheur français" (2016)

Marcel Gauchet diagnostique une crise de la démocratie représentative française. Selon lui, le clivage fondateur gauche/droite, qui structurait la vie politique depuis la Révolution, s'est déréglé. Ce clivage reposait sur une dialectique féconde : la gauche incarnait le mouvement, le progrès et la projection vers un avenir d'émancipation ; la droite assurait la préservation, la sécurité et la continuité identitaire. Le "malheur français" naît de la dissolution de ce cadre, sous l'effet du triomphe de l'individualisme et de la sortie des grands récits collectifs.

Désormais, la gauche a perdu son récit d'avenir mobilisateur et peine à proposer plus qu'un gestionnarisme humaniste, tandis que la droite, souvent réduite à un libéralisme économique, voit son discours sur l'identité et la sécurité récupéré par des forces populistes. Le problème n'est donc pas que l'un des camps aurait raison, mais que le système entier qui rendait leur opposition productrice de décision et de sens s'est effondré. Cette paralysie de la dialectique démocratique génère une impuissance publique chronique et un nouveau conflit entre des élites "démocrates" gestionnaires et un peuple "populiste" en demande de souveraineté retrouvée. La crise est celle du projet collectif dans une société d'individus..

 

" ... à proprement parler, il n’y a pas de délitement du politique, il y a une contradiction entre la réalité sous-jacente des sociétés et la conscience spontanée de leurs acteurs, infantilisés par les privilèges extraordinaires que leur histoire leur a procurés. Mais en un certain point l’inconscience de la formule politique de nos sociétés devient hautement périlleuse...."

 

Dans le détail, Gauchet peint le tableau d'une France en "malheur" du fait d'une double décomposition simultanée, 

- De l'extérieur : L'État-nation, pilier de l'identité politique française, est démantelé par la globalisation et les transferts de souveraineté à l'Europe, perdant sa capacité d'action et de projection.

- De l'intérieur : Le modèle républicain d'intégration (citoyenneté/laïcité/école) est miné par l'individualisme et se révèle impuissant face au défi d'une immigration de diaspora, particulièrement celle de culture musulmane, par manque d'un récit mobilisateur et unificateur.

 

Le "malheur" est donc cette crise de conscience collective où la France ne parvient plus à penser et à incarner son propre modèle, pris en tenaille entre des élites globalisées et déracinées et des populations en demande d'un cadre commun qui n'est plus porté avec conviction.

 

Ainsi par exemple, 

1) La défaillance de l'État et l'échec de la gauche ..

Depuis les années 1980, la gauche française a renoncé à repenser l'État et la gestion publique, adoptant sans critique le "new public management" (appliquer les règles du privé au public). Conséquences désastreuses : 

- Perte de la capacité stratégique de l'État (défense, aménagement du territoire, transition énergétique). L'État n'est plus qu'un "payeur" et une "agence de moyens", distribuant des ressources dans la confusion et l'impéritie. 

- Jeu politique stérile : La droite prône la privatisation, la gauche défend verbalement les services publics mais les privatise en pratique par le détour des directives européennes, sans débat de fond.

- Fracture élites/citoyens : Les élites (formées à la culture globale) vivent dans un monde déconnecté des citoyens, qui restent attachés à l'héritage national. Une "honte d'être français" habite certaines élites.

2) L'effacement de l'idée française de nation ..

La nation "à la française" - Née de la Révolution, elle est un principe politique universel fondé sur la citoyenneté (adhésion à des principes communs) et non sur l'ethnicité. Elle est ouverte à quiconque accepte ses principes. Cette nation repose sur un triptyque indissociable ...

- La citoyenneté : Participation rationnelle et égale à la chose publique, exigeant de s'élever au-dessus de ses intérêts privés.

- a laïcité : Transcendance de la chose publique, demandant de mettre entre parenthèses ses convictions profondes pour le débat commun.

- L'école républicaine : Institution clé pour former les citoyens et assurer l'égalité des chances, devant permettre une élite de mérite.

Or, sous l'effet de l'individualisme et de la libéralisation, cet édifice s'effondre. La citoyenneté se réduit à l'expression d'intérêts privés, l'école à l'employabilité, la culture au loisir, et la supériorité de la chose publique est niée.

3) Le choc de l'islam et l'abandon de la laïcité ..

Une difficulté spécifique : L'islam pose un défi inédit à la laïcité française parce qu'il n'a pas connu le processus historique de sécularisation et de critique textuelle propre au christianisme occidental. Sa conception de la vérité révélée (Coran incréé, "sceau de la prophétie") le rend moins compatible avec le pluralisme et la discussion publique. Enfin, il arrive sous forme de diaspora économique, maintenant des liens forts avec la culture d'origine, et non plus comme immigration d'assimilation.

Qu'observe-t-on, l'impuissance et le déni des élites 

- Les politiques, ignorants du fait religieux, évitent le problème par peur et par dogme d'un multiculturalisme mal compris.

- La gauche a abandonné la laïcité par culpabilité post-coloniale, tiers-mondisme et adhésion à une idéologie de la "diversité" qui refuse de voir les différences civilisationnelles.

- La droite en use de manière opportuniste, sans réflexion de fond.

Conséquence : une impasse politique : Le décalage est total entre une majorité de Français qui perçoivent un problème concret de vivre-ensemble (notamment sur l'égalité hommes-femmes) et des élites qui le nient, laissant le champ libre au populisme....

 

M. Gauchet identifie au milieu des années 1970 l'ultime tournant théologico-politique de la modernité qui va parachever le processus de sortie de la religion tel qu'il le définit, à savoir la sortie de la structuration religieuse des sociétés. Certes, la société n’était plus organisée hiérarchiquement, mais le rapport de supérieur à inférieur fournissait toujours l’armature de la vie sociale... "C’est tout cet héritage archimillénaire qui se volatilise dans les années 1970 : entre 1974, où l’impact de la crise commence à se faire sentir, et 1980, où le gros du travail est accompli. Dès 1979, vous avez Margaret Thatcher, la politique Volcker de désinflation compétitive aux États-Unis, la révolution islamique en Iran, l’entrée des Soviétiques en Afghanistan, et le début des réformes de Deng Xiao Ping, le premier à avoir compris que la collectivisation des moyens de production n’était pas la recette idéale. En cinq ou six ans, un système global de compréhension de la vie des collectivités venant des profondeurs du temps s’est défait. À partir de là, le changement ne va cesser de s’amplifier.

Le lieu social où le bouleversement se mesure le mieux est la famille, lieu ultra-conflictuel où coexistaient des valeurs tout à fait modernes – le culte du privé, le culte de l’amour entre conjoints, un souci du bien-être des enfants – et un fond traditionnel où la hiérarchie des sexes demeurait organisatrice en même temps que la hiérarchie entre générations. Cette famille en forme d’alliance des contraires prend fin exactement dans ces années, avec l’égalisation des sexes et celle des générations. La famille cesse de se définir comme groupe faisant société, avec toutes les obligations qui étaient afférentes à ce rôle de cellule de base de l’organisme social, notamment en matière d’éducation. Tout cela vole en éclats, et quand on relit aujourd’hui, par exemple, ce qu’un Lacan professait au sujet de la fonction paternelle une ou deux décennies auparavant, on se demande de quel monde il parle. Mais cela vaut pour l’ensemble des rôles d’autorité.

Ce que vous suggérez, c’est que les élites ont alors cessé de considérer qu’elles avaient le devoir de guider les peuples ?

Tout au contraire, leur rôle, transformé, est d’une certaine façon amplifié, au moins à leurs propres yeux. Car la mondialisation a eu pour effet de déboussoler les populations et de leur faire perdre leurs repères traditionnels, provoquant des attitudes de repli et de refus. Du coup, les élites se sont retrouvées devant des peuples récalcitrants, auxquels il s’agissait de faire comprendre, à grands renforts de « pédagogie », les bienfaits du monde dans lequel on les faisait entrer, les beautés du mélange et les bonheurs du libre-échange.

Mais cette euphorie pédagogique n’a pas duré. Passé le premier moment de la foi des néophytes, elle a fait place à une attitude de déni à l’égard des dégâts de la prétendue martingale. Aujourd’hui, c’est cette fermeture, plus ou moins mâtinée de cynisme – « si ce n’est pas bon pour eux, au moins, c’est bon pour nous » –, qui domine.

Comment expliquez-vous ce revirement ?

Le phénomène me semble relever, en dernier ressort, de la haine de soi – notion dangereuse, à manier avec précaution. Pas la haine de soi en tant que personne, la haine de soi en tant que Français, en tant que ressortissant d’un pays déterminé, qu’on le veuille ou non. Justement, on peut ne pas le vouloir, et, mieux encore, tirer des bénéfices de ce déni. Les élites françaises ne sont pas seulement coupées des populations, elles ont aussi et surtout un discours de mépris à l’égard des Français, et même, derrière eux, de ce qui a fait la France. C’est une des fortes singularités françaises du moment, entretenue par la fraction du milieu journalistique et intellectuel qui donne le ton. À en croire cette vulgate dénonciatrice, nous aurions le malheur de vivre dans un pays rétrograde, fasciste, raciste, peuplé de beaufs infréquentables.

Depuis quand ?

Je n’en repère les premières manifestations que dans les années 1990. Sous Valéry Giscard d’Estaing, la droite française cherche certes à changer la France et utilise l’Europe pour cela, mais elle le fait alors sans mépris pour le peuple. Giscard lui-même ne cède pas à cette pente : quelqu’un qui se préoccupe de changer le rythme de La Marseillaise pour lui redonner son cachet d’origine ne peut pas être un ennemi de son pays ! Je pense qu’il s’agit d’une thématique directement liée à l’émergence du postnational, thématique qui prend en France une coloration tout à fait particulière dans la mesure où elle croise l’anticolonialisme et la repentance. Elle est contemporaine de l’imprécation de Philippe Sollers contre « la France moisie » et du Monde de Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel, grands orchestrateurs de cette rhétorique.

Le phénomène ne débute-t-il pas plus tôt ?

Le phénomène a des antécédents, comme toujours. Il y a une détestation de la France qui vient de loin à l’extrême droite. Elle a trouvé un relais dans les fidélités pétainistes et chez les nostalgiques de l’Algérie française. Ce qui est intéressant, c’est qu’à un moment donné ce discours passe à gauche, alors qu’il n’avait jamais eu le moindre écho de ce côté-là. Le livre emblématique de ce point de vue est L’Idéologie française de Bernard-Henri Lévy, en 1980. Ce qui était tenu à gauche pour le contraire même de la France révolutionnaire devient tout à coup sa pente dominante, la pente pétainiste, antisémite et néofasciste dont il faut la purger. Mais le propos reste équivoque par rapport à la suite. Car la dénonciation se fait au nom d’une France idéalisée des droits de l’homme, trahie par ces dévoiements et qu’il s’agit de restaurer dans sa pureté. En fait, ce discours est typique d’une gauche habituée à régner idéologiquement, sinon politiquement, et qui comprend que le peuple révolutionnaire sur lequel elle comptait pour le guider n’est plus au rendez-vous. Voilà qu’il est devenu réactionnaire ! La fonction du clerc s’en trouve changée. Pour conserver son magistère, au lieu de célébrer le peuple, il faut qu’il s’en fasse le procureur. Il se pose en curé exhortant les pécheurs à se repentir. Il leur fait honte, en leur expliquant que les capitalistes sont plus progressistes qu’eux. C’est ainsi que les prolétarophiles sont devenus prolétarophobes et se sont mis à trouver toutes sortes de vertus à l’universel capitaliste. Mais ce n’étaient que des travaux préparatoires inscrits dans un cadre politique classique. On n’en était pas encore à l’aspiration à dissoudre carrément la nation française, pour la bonne raison qu’en 1980, l’idée qu’on avait sous la main un processus global permettant de fondre les nations n’était pas du tout d’actualité.

C’est la mondialisation dans sa version postérieure à la chute du mur de Berlin, la mondialisation des années Clinton et de l’apparition du web, qui change la donne. Non seulement on a des motifs de ressentiment à l’égard de la France, mais on a désormais les outils pour la dépasser. L’Europe fournit un premier relis qu’il ne s’agit que de mettre au service de la dilution dans un espace mondial ouvert, où disparaîtront ces références passéistes qui nous ont fait tant de mal.

En fonction de ce nouveau contexte, il s’est produit un transfert d’universalisme, de la part des élites françaises. Jusque-là, elles voulaient une France universelle, mais qui avait vocation à l’universel en tant que française. Elles ont gardé l’universel, sauf que la France, dans son particularisme, est devenue un obstacle sur sa route. Désormais, il est entendu qu’il faut s’extraire du cadre français, engoncé dans sa singularité archaïque et résiduelle, pour accéder à l’universel. Se faire oublier en tant que Français devient le premier devoir aux yeux des élites intellectuelles, médiatiques, économiques et politiques. Nos hauts fonctionnaires sont réputés, dans les organisations internationales, pour mettre leur point d’honneur à ne surtout pas défendre les intérêts de leur pays. C’est ce qui justifie de parler d’une haine de soi dont le paradoxe est qu’elle est une particularité française, un pur produit de notre histoire.

Il y va en effet dans cette posture d’un ultime recyclage de l’arrogance aristocratique et de la supériorité cléricale. Elles avaient trouvé une incarnation dans l’élite technocratique, mais sous le signe du service du pays et de la bienveillance envers le sort de son peuple. Les avant-gardes révolutionnaires autoproclamées en offraient une autre version, construite là aussi sur l’estime du peuple et le souci du salut général. Avec cette dernière mutation, les signes positifs s’inversent. Ils sont remplacés par un mépris hostile : « Nous, nous savons ce qu’est le monde, et vous, vous l’ignorez, vous ne méritez que d’y disparaître. D’ailleurs nous travaillons activement à éliminer ces survivances lamentables. » Cela correspond à ce que Pascal Perrineau a théorisé comme opposition entre les attitudes d’« ouverture » (globale) et de « fermeture » (locale). C’est effectivement là que passe la plus profonde ligne de clivage de notre vie politique, entre les « territorialisés moisis » et les « déterritorialisés universels ». Pareille opposition n’est évidemment pas de nature à renvoyer une image mobilisatrice de son destin au pays, ni à développer une discussion publique constructive.

Cette haine de soi n’est plus propre aux élites, elle se diffuse auprès du petit bureaucrate, de l’élu politique local, du moindre journaliste…

C’est tout à fait vrai. Elle joue comme un modèle auprès de chaque détenteur d’une parcelle d’autorité. Dans le cas des bureaucrates et des élus, ce modèle trouve un support naturel dans la référence à l’Europe. Celle-ci fournit le point d’appui extérieur qui permet de regarder de très haut les ploucs locaux et d’entreprendre leur rééducation. Car la visée doctrinaire et moralisatrice est fondamentale dans cette recomposition du regard ..."

 

S'installe ainsi, et de longue date, le nouveau clivage élites/peuple, qui absorbe sans concession la vieille bipolarisation droite/gauche, et impose une visée moralisatrice de toute pratique sociale : qui fait qu'il est aujourd'hui impossible d’arriver, sur quelque sujet que ce soit, non seulement à des accords sur la réalité à partir desquels on pourrait définir des politiques, éventuellement opposées, mais plus encore à une reconnaissance commune des termes du problème à résoudre ...

 

"... Vous dites qu’un cadre politique demeure parce qu’il reste indispensable, mais pourquoi n’est-il plus visible ?

Parce que le politique a changé de position. Il était auparavant ce qui par excellence se voit dans une société : sa superstructure, ce qui gouverne par en haut et à quoi on obéit. Il est devenu l’infrastructure : un cadre sous-jacent qui ne contraint plus les individus, mais qui rend possible leur coexistence. C’est, à l’échelle de l’histoire humaine, le changement le plus marquant de notre temps. Jamais le politique n’avait été cela dans ce que nous connaissons du passé : essentiellement le socle des libertés individuelles, le support implicite sur la base duquel celles-ci peuvent se déployer parce qu’elles vivent à l’intérieur d’un espace doté d’une sécurité qui n’a jamais existé auparavant. Et c’est pour cela qu’il coûte très cher ! C’est à cette fonction que le discours néolibéral est aveugle : il ne parvient à voir dans le politique qu’un gêneur.

La divergence entre les élites et le peuple a ici sa racine la plus profonde. Les élites, grâce à la globalisation, qui leur donne un avantage décisif, celui de pouvoir jouer sur deux tableaux, le dedans et le dehors, ne voient dans le politique qu’un obstacle archaïque à réduire au minimum ; mais les peuples, qui ont une conscience aiguë de leur fragilité dans ce monde individuel, donc concurrentiel, y voient la protection suprême : eux sentent que c’est ce qui leur permet de vivre en liberté. Du coup, ils tiennent farouchement à ce cadre collectif ; pas seulement, du reste, pour des raisons matérielles, mais parce qu’ils savent bien que leurs vies y sont suspendues. Y compris dans leur contenu moral et intellectuel.

C’est cela, de même, qui permet de comprendre le caractère explosif du problème de l’immigration. De problème empirique qu’il est – le nombre et le rythme des arrivées extérieures –, il acquiert un statut fantasmatique. D’abord parce que l’immigration est présentée par les élites comme devant échapper à l’emprise du politique et des États, au nom d’un principe non dit mais très puissant : celui de l’universalisme radical. En vertu de ce principe, il n’y a que des individus à la surface de la planète, qui doivent pouvoir s’installer où ils veulent en fonction de leurs intérêts. Ce qui implique qu’il n’existe plus de communauté politique capable de définir ses rapports avec l’extérieur. Du coup, il y a quelque chose d’angoissant dans la perspective où est placée idéologiquement la question de l’immigration dans nos sociétés. On s’étonne régulièrement, et naïvement, que des régions où il n’y a pas un immigré votent contre l’immigration. Mais le problème n’est pas de côtoyer ou de ne pas côtoyer des immigrés, le problème est la représentation du monde global qui est engagée dans le discours sur l’immigration. La vision idéologique du problème est génératrice d’une anxiété qui l’extrémise en conduisant les gens à se dire : tout ce sur quoi notre univers est bâti peut être demain liquidé par un principe qui a pour lui la force d’un droit universel. On est en face d’un fantasme de destruction radicale au nom de la liberté. Les immigrationnistes, quand ils entendent le peuple parler d’invasion, ont beau jeu de crier au fantasme. Mais derrière ce fantasme il y a la logique d’une idée mise en pratique au nom de l’idéologie néolibérale de la libre circulation des personnes et des marchandises.

 

Mais il y a à ce propos un autre élément d’angoisse qui s’ajoute à celui du principe de l’immigration sans limites : le mensonge sur les résultats de ce principe, la négation de ce que les gens vivent effectivement. À un autre niveau, on rejoint ce qui était le propre des sociétés totalitaires, et qui consistait à nier au nom de l’idéologie ce que les gens vivaient et voyaient dans leurs vies réelles. Mais cet exemple est contradictoire avec la logique de la politique reformatée autour de l’objectif de sécuriser des individus souverains et autonomes, car l’immigration favorisée par le néolibéralisme aboutit exactement au contraire : elle insécurise les individus matériellement et intellectuellement puisqu’on leur ment…

 

Vous avez raison. Au niveau de la vie quotidienne, toutes les difficultés concrètes de la coexistence sont mises de côté puisque, dans le discours idéologique, l’immigration ne peut pas être un problème. Mais c’est parce que le politique reformaté au service de l’individu n’est pas doté d’une efficacité infaillible ! Il fait ce qu’il peut, il fait beaucoup, mais pas tout. Il n’a pas le pouvoir de faire en sorte, par exemple, que le nombre, le rythme et la variété d’immigrés qui arrivent dans un pays donné ne soulèvent pas de questions. Quand ils arrivent en très grand nombre, à un rythme rapide, et avec une grande diversité de cultures, l’État le mieux agencé est débordé.

La méconnaissance entraînée par l’idéologie ne porte pas seulement sur la présence du cadre politique ; elle porte aussi sur l’histoire, la capacité de se situer et de savoir qui on est, collectivement et individuellement. S’il n’y a pas d’histoire, qui sommes-nous ? Du côté des dirigeants, il n’y a plus aucune capacité de tenir d’autre discours que celui de l’enrichissement à venir, pour la droite, et des droits supplémentaires, pour la gauche. Si on n’a pas la capacité de dire d’où nous venons, ce qui se passe et où nous voulons aller, la politique perd toute espèce de crédibilité et même d’intérêt. Ce n’est pas que nous avons effectivement cessé de faire une histoire, bien entendu, mais le discours idéologique empêche désormais de donner un quelconque statut à cette expérience collective que nous faisons. La discordance entre l’idéologie et le réel devient donc de plus en plus intense.

La supériorité du libéralisme, par rapport au conservatisme, était de jouer la transparence et le pragmatisme. A priori, il devrait être l’idéologie la plus transparente à elle-même. Or vous faites le constat inverse.

 

 C’est que c’est un faux pragmatisme ; c’est un discours qui revendique le pragmatisme mais qui est incapable de rendre compte de la réalité de ce qui se passe dans nos sociétés. C’est un pragmatisme de surface qui est ignorant du mécanisme profond de la vie collective. En raison de son axiome de départ : s’il n’y a que des individus de droit, ce qui est en dehors de ce cadre n’a pas lieu d’être. Cela donne des politiques plus ou moins pragmatiques, qui, lorsqu’elles sont bonnes, font autre chose que ce qu’elles disent parce que, en réalité, elles composent avec ce qu’elles ignorent. D’où l’irréalité des discours politiques, qui sont dans le meilleur des cas en porte-à-faux total avec la réalité. Les politiques ne savent pas pourquoi, dans tel cas, leur action est efficace, et pourquoi, dans tel autre cas, elle est inefficace. C’est ce qu’on appelle une navigation somnambulique.

 

Vous venez de résumer de manière éclairante le moment présent : l’oubli d’une histoire commune, considérée désormais comme inutile, et un manque de perspective collective au profit d’un programme court (dans tous les sens du terme !) ne s’adressant plus qu’aux individus, avec deux variantes pas si éloignées, l’une de droite – « enrichissez-vous ! » – l’autre de gauche – « c’est votre droit ! ». Vous avez associé ce moment problématique au terme de « droits-de-l’hommisme ». Mais, à l’origine, les droits de l’homme n’étaient-ils que les droits de l’individu ? L’individualisme révolutionnaire n’était pas libéral-libertaire ; la libération qu’il annonçait n’impliquait-elle pas pour chacun une part non négligeable de devoirs ? Comment cela a-t-il évolué pour que nous en soyons à nous inquiéter des effets de l’individualisme-roi sur la démocratie qui l’a fait naître ?

Non, historiquement, les droits de l’homme ne se sont pas du tout présentés de la façon dont on les entend aujourd’hui et il faut revenir sur leur évolution pour comprendre la situation présente et la façon dont ils sont devenus, à certains égards, le contraire de ce qu’ils étaient...." (Comprendre le malheur français, Éditions Stock, 2016)


 "Macron, les leçons d’un échec" (2021, Tome 2 de « Comprendre le malheur français »)

Ce volume est un prolongement et une application contemporaine de l’analyse précédente. Il s’intéresse spécifiquement à l’expérience Macron et à ce qu’elle révèle des limites de la gouvernance centriste et technocratique.

Le « dégagisme » qui s’est exprimé avec l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République a résulté de la prise de conscience d’une impasse française imputée à ses prédécesseurs et concurrents. Il a incarné la promesse d’y échapper. Cela donne au bilan de son action une portée particulière .

L’ouvrage analyse Macron comme cas concret de ce que Gauchet et ses coauteurs avaient déjà théorisé : une tentative (un échec programmé) de réconcilier les aspirations collectives et individuelles dans un régime démocratique où la structuration sociale et politique profonde est en tension.

Gauchet reproche à Macron

- Une gouvernance trop “technique” et centrée sur le marketing politique, au détriment de la compréhension profonde des fractures sociales et identitaires.

- Un échec à réconcilier liberté individuelle et responsabilités collectives, ce qui creuse le fossé entre élites et population.

- Une incapacité à produire un récit mobilisateur, qui donne un horizon et un sens aux citoyens.

Etonnamment la référence à Macron disparaitra dans la version poche : elle viserait un public plus large et moins spécialisé, et se concentrerait sur les analyses structurelles et historiques plutôt que sur l’actualité immédiate. La dimension critique envers un président en exercice peut être jugée trop circonstancielle pour un texte destiné à durer, tandis que le propos général sur la société et la démocratie reste pertinent....


Pierre Manent, la défense de la "forme nation"

Dans « La raison des nations, réflexions sur la démocratie en Europe » (2006, Gallimard) et ses autres travaux, Manent, héritier du libéralisme politique de Raymond Aron, offre un argumentaire puissant. 

"Le phénomène dont je parle, c’est l’effacement, peut-être le démantèlement, de la forme politique qui, depuis tant de siècles, a abrité les progrès de l’homme européen, à savoir la nation. Une forme politique — la nation, la cité —, ce n’est pas un léger vêtement que l’on peut prendre et déposer à volonté en restant ce que l’on est. Elle est ce Tout dans lequel tous les éléments de notre vie se rassemblent et prennent sens. Si notre nation disparaissait soudainement, et que ce qu’elle tient ensemble se dispersât, chacun de nous deviendrait à l’instant un monstre pour lui-même. Ceux qui se croient le plus émancipés de leur nation vivent encore très largement de sa fécondité. Mais comme il est difficile de décrire ce qu’elle est et ce qu’elle opère !

C’est pourtant ce que j’essaie de faire dans les pages qui suivent. Par des moyens que je ne recommanderai pas, car ce travail ne suit pas de méthode, je m’efforce d’entrer dans le long processus, riche en métamorphoses, par lequel la nation européenne s’est construite, puis a commencé à se déconstruire. Ces métamorphoses sont lentes mais violentes.

Elles tendent à l’extrême les ressorts de notre âme. L’analyse qui veut en rendre compte fidèlement ne peut manquer de présenter parfois un caractère abrupt dont je dois avertir le lecteur.

Une dernière indication. La religion, ou les religions, occupent une grande place dans ces pages. On s’en étonnera peut-être. Mais si la séparation de l’Église et de l’État est précieuse comme règle de nos actions, elle deviendrait ruineuse si nous en faisions la règle de notre pensée. Le politique et le religieux ne sont jamais entièrement séparés ni séparables. On ne peut donc comprendre l’un et l’autre que si on ne les sépare pas."

 

Ce n’est pas un “plaidoyer partisan” : Manent analyse la nation comme condition de la politique moderne, pas comme simple revendication politique. La droite est citée comme conservatrice des instruments de la nation, mais Manent se concentre sur la forme de gouvernement, non sur une idéologie particulière. C’est une réflexion philosophique et historique sur la nation, la liberté et la démocratie, qui s’inscrit dans la tradition libérale (Raymond Aron, Tocqueville) plutôt que dans un nationalisme populiste ou identitaire...

- La nation, un cadre nécessaire : Il défend la nation comme la "forme" politique moderne la plus accomplie pour exercer la liberté collective et la démocratie. C'est le cadre où le débat et la décision politiques ont un sens. Manent ne la voit pas seulement comme un “outil pratique”, mais comme une condition de possibilité de la politique moderne elle-même. Sans cadre national, la démocratie devient abstraite ou inefficace, car il n’existe plus de communauté politique véritablement concrète ...

- Le corpus de la droite comme gardien : Les thèmes portés par la droite (souveraineté, frontières, maîtrise de l'immigration, continuité historique) sont, dans sa perspective, essentiels au maintien de cette "forme nation". Face à l'utopie d'un monde sans frontières ou d'une Europe post-nationale, la droite défend le préalable institutionnel sans lequel il n'y a pas de communauté politique. Mais Manent ne fait pas de la droite une instance “morale” ou “exclusive” de la nation, mais souligne que ces thèmes sont historiquement et conceptuellement essentiels à la conservation de la nation moderne.

Il s’oppose à l’idée d’un post-nationalisme ou d’une Europe fédérale sans souveraineté nationale, qu’il juge incompatible avec la démocratie telle qu’on la connaît.

- Solidité conceptuelle : Son approche donne une assise intellectuelle élevée à des positions souvent traitées sous un angle polémique. Il légitime l'idée que la préservation de la nation est n impératif démocratique, renforçant ainsi la crédibilité du discours de droite.


Jérôme Fourquet, "L’Archipel français : naissance d’une nation multiple et divisée" (Éditions du Seuil, 2019)....

Fourquet propose une analyse sociologique et anthropologique de la France contemporaine, en montrant comment les cohésions traditionnelles de la société française se sont effritées (religion, culture commune, clivage gauche/droite), produisant une forme d’«archipelisation» , c’est‑à‑dire une société fragmentée en « îles » sociales distinctes qui s’ignorent ou s’opposent.

 

1- Le Diagnostic de l’effritement des liens sociaux et culturels ...

La disparition d’un socle commun unificateur que constituerait, 

- des Valeurs républicaines fondamentales : laïcité, égalité devant la loi, liberté, fraternité.

- Une Culture commune : références littéraires, historiques, musicales ou artistiques partagées par la majorité (ex : Victor Hugo, la Révolution française, monuments, traditions nationales).

- Des pratiques religieuses et morales partagées : la religion catholique structurait encore certains comportements sociaux (fêtes, rites), même pour les non-croyants.

- Des Rituels civiques et symboliques : célébrations nationales (14 juillet, école républicaine) qui créaient un sentiment d’appartenance collective.

Ce socle serait aujourd’hui affaibli par une importante diversification culturelle et religieuse, la mondialisation et influences étrangères (Netflix, réseaux sociaux, musiques, modes de pensée), le déclin de la pratique religieuse majoritaire et la sécularisation, la multiplication des expériences de vie locales et individuelles, au détriment d’un récit national unique.

2. Le Concept d’« archipelisation » ...

Une métaphore puissante pour décrire la coexistence de communautés relativement isolées les unes des autres. 

Ces communautés sont des groupes sociaux qui partagent des modes de vie, valeurs et expériences proches entre eux mais très différents de celles des autres groupes. Fourquet les distingue par plusieurs critères : territoriales (métropoles dynamiques et globalisées,  périphéries rurales ou villes moyennes en déclin économique), socio-économiques (classes supérieures urbaines et diplômées, ouvertes, cosmopolites / Classes populaires ou ouvrières, plus attachées à des valeurs traditionnelles et locales), culturelles / identitaires (populations « ouvertes », favorables à l’Europe, progressistes sur les questions sociales, consommation culturelle diversifiée / populations « fermées », attachées aux racines locales, traditionnelles ou religieuses, sceptiques face à la mondialisation).

Chaque « île » de l'archipel vit presque en autonomie et n’interagit pas beaucoup avec les autres ; les échanges sont limités et parfois conflictuels.

3. Explication des transformations électorales et politiques

Les coalitions larges sont difficiles parce que les partis traditionnels ne peuvent plus fédérer des populations si diverses et fragmentées. Les électeurs cherchent d’autres alternatives : vote protestataire (RN, LFI), vote centristes (Macron) ou abstention.

- Le Vote RN (Rassemblement National) attire des électeurs « oubliés » par les partis traditionnels, souvent issus des territoires en déclin économique et culturel. Ce vote serait un vote de retrait ou de protestation, motivé par l’insécurité économique, le sentiment de déclassement et le rejet de l’establishment.

- Désaffection envers PS/LR (Parti Socialiste / Les Républicains) : les partis classiques ne représentent plus les nouvelles fractures (mondialisation, identité culturelle, mobilité sociale). Leurs programmes et discours semblent décalés par rapport aux préoccupations concrètes des électeurs : trop centrés sur des clivages dépassés (gauche/droite classique). Les électeurs votent parfois « contre » plutôt que « pour », ou s’abstiennent, ce qui fragilise le bipartisme historique.

4. Orientation sociologique générale : les grandes mutations de la société française

Fourquet identifie quatre grandes transformations structurelles ...

- Mondialisation et métropolisation (Les grandes villes concentrent richesse, emplois qualifiés et culture cosmopolite. La périphérie et les villes moyennes stagnent ou déclinent).

- Individualisation et affaiblissement des appartenances collectives (Famille, religion, syndicats ou partis politiques pèsent moins. Les identités deviennent plus fluides, centrées sur des choix de consommation et de style de vie).

- Transformation sociale et générationnelle (Les jeunes générations adoptent des valeurs plus progressistes (écologie, égalité des sexes, droits LGBTQ+). Les générations plus âgées restent attachées aux valeurs traditionnelles et locales).

- Fragmentation culturelle et médiatique (Multiplication des sources d’information et des influences culturelles → visions du monde divergentes. Création de « bulles » culturelles et politiques).


« La France d’après. Tableau politique » (2023), de Jérôme Fourquet

Fourquet poursuit l’analyse commencée dans L’Archipel français (la France n’est plus une unité culturelle homogène, mais une constellation d’îles sociales dissociées) mais la relie directement aux transformations politiques et électorales depuis les années 2000, en s’appuyant sur des données récentes, des cartes, des sondages et l’analyse géographique du vote. 

 

1. Tableau politique actuel : recomposition des comportements électoraux et nouveaux clivages - Fourquet décrit un paysage politique profondément transformé depuis 2017 :

- Dissolution des vieux repères droite/gauche

Historiquement, le système français était dominé par le duopole PS / LR (Parti socialiste / Les Républicains). Ces partis partageaient un socle commun : engagement européen, économie de marché, principes républicains. Depuis les années 2000-2017, ce duopole s’effondre : leurs électorats traditionnels se réduisent et se fragmentent.

Le clivage classique gauche/droite ne structure plus les votes : un électeur pouvait voter à gauche sur l’économie et à droite sur les valeurs sociales, ou inversement.

- Émergence de nouveaux clivages

Clivage gagnants / perdants de la mondialisation : « Gagnants » (urbains, diplômés, mobiles, ouverts culturellement → attirés par Macron ou des formations progressistes), « Perdants » (ruraux, ouvriers, peu diplômés, inquiétés par les transformations économiques et culturelles → attirés par le RN ou s’abstiennent). 

Clivage ouvert/fermé : culturel, identitaire, européen vs nationaliste, protectionniste, conservateur.

Ces nouveaux clivages structureraient les votes de manière plus forte que l’ancienne gauche/droite, et sont géographiquement et socialement marqués.

 

2. Identification des forces structurelles du vote : mutations sociales et comportement électoral

Fourquet met en avant plusieurs facteurs structurants et durables :

- Mondialisation : Les zones ouvertes à la mondialisation (métropoles, hubs économiques, zones touristiques) voient une majorité d’électeurs favorables aux partis centristes et progressistes. Les zones touchées par la désindustrialisation ou la délocalisation économique votent pour l’extrême droite ou se retirent (abstention).

- Urbanisation et métropolisation : concentration de populations qualifiées dans les grandes villes → création d’un bloc électoral centriste/progressiste. La France périphérique (ruralité, villes moyennes) → électorat conservateur ou protestataire.

- Évolution des modes de vie : Individualisation des valeurs et des comportements → votes plus « projets de vie » que « classiquement idéologiques ». Influence de l’éducation, de l’accès aux médias numériques et des réseaux sociaux → segmentation de l’information et des opinions.

- Conséquences sur le vote

Les partis traditionnels (PS/LR) ne peuvent plus fédérer ces populations fragmentées.

Les votes sont plus stratégiques et localisés : certains votent pour Macron comme « moins mauvais que l’extrême droite », d’autres pour protester.

Le RN et LFI profitent de la polarisation et de la perte de confiance dans le centre historique.

 

3. Perspectives prospectives : le paysage politique de demain

Fourquet esquisse une vision prospective, basée sur la persistance de ces forces :

- Une Tripartition durable

Centre (Macron, progressistes, modérés) → « l’espace central » reste pivot.

Extrême droite (RN, souverainistes) → bloc stable dans les zones en retrait.

Gauche radicale (LFI, NUPES) → bloc concentré dans certains quartiers urbains et populations jeunes.

- De Nouveaux enjeux

L’avenir politique dépendra de la conquête des électeurs « centristes », qui sont le pivot du système. Les partis devront naviguer entre ouverture et fermeture, économie de marché et protectionnisme, valeurs culturelles et identité. La personnalisation du pouvoir (exemple : Macron) pourrait continuer à jouer un rôle central si les grands partis restent faibles.

- Les Défis pour les partis classiques

LR et PS doivent se recomposer ou se fondre dans de nouvelles coalitions. La capacité à comprendre les fractures territoriales, générationnelles et culturelles sera déterminante pour durer.

- La Cartographie électorale future

Les métropoles resteront libérales et pro-centre. Les zones périphériques resteront conservatrices ou populistes, sauf si des politiques économiques et sociales réussissent à réintégrer ces populations.

On notera que les deux ouvrages de Jérôme Fourquet ne font pas l’unanimité absolue. Ils sont toutefois largement reconnus comme des contributions importantes à l’analyse des transformations sociales et politiques françaises, même si certaines de leurs interprétations font débat dans l’espace médiatique et intellectuel.


La gauche : opposition plus que proposition ? Un constat malheureusement constaté et qui nécessiterait de lui dédier une page entière. 

Plusieurs diagnostics semblent converger ...

 

1.-  Une gauche devenue principalement réactive..

- Opposition à la fermeture, Opposition à l’autoritarisme, Opposition aux inégalités, Opposition aux « ultra-riches ».

- Mais qui ne parvient pas à proposer un récit collectif positif, une figure désirable de l’autorité, une conception stabilisée de la nation.

- un clivage gauche/droite qui, s'il  ne disparaît pas, se déforme sous la pression des enjeux identitaires ..


Gilles Finchelstein, "Piège d'identité - Réflexions (inquiètes) sur la gauche, la droite et la démocratie" (Fayard, 2016)

Finchelstein, qui fut  il fut « la plume » de Pierre Mauroy et conseiller technique dans des cabinets ministériels du gouvernement Jospin (et l'une des deux plumes du discours du Bourget de François Hollande) s’interroge sur l’état contemporain de la démocratie et la mutation du clivage gauche/droite face à l’émergence de nouvelles lignes de fracture — notamment entre égalité et identité. Il voit le débat politique transformé, avec des enjeux identitaires qui concurrencent ou dépassent les clivages économiques classiques, tout en soulignant le risque du populisme et d’une démocratie dépolitisée. Réinscrit le débat gauche/droite dans une crise démocratique plus large (populismes, fragmentation de l’offre politique).. Très utile pour comprendre l’évolution récente des clivages, en particulier la façon dont identité et territorialité médiatisent le débat politique, même si l’ouvrage est davantage une réflexion qu’une étude systématique.

 

La gauche s'est perdue en abandonnant la question sociale et universelle au profit d'une politique fragmentée par les identités (genre, race, religion, etc.). En se focalisant sur les droits particuliers de chaque groupe, elle a délaissé le projet collectif et le combat pour l'égalité économique, perdant ainsi son électorat populaire. . Cette "gauche identitaire" est devenue le miroir de la droite identitaire, créant un piège où le débat public se réduit à une concurrence des victimisations, au détriment d'un projet de société unificateur.

 

1️. Peut-on encore penser le politique uniquement avec l’axe gauche/droite ? ...

La réponse de Finchelstein : oui, mais plus comme avant. Contrairement à Aebischer, Finchelstein ne sacralise pas le clivage gauche/droite comme condition cognitive absolue. Il affirme plutôt que le clivage gauche/droite est concurrencé, déplacé et parfois débordé par de nouvelles lignes de fracture. La principale de ces lignes, selon lui est celle de l' "égalité vs identité". Il observe queles conflits économiques et sociaux (redistribution, travail, protection) n’organisent plus seuls le débat politique, et sont de plus en plus supplantés ou médiatisés par des enjeux identitaires, culturels, territoriaux, symboliques. Le politique devient multidimensionnel, mais au prix d’une perte de lisibilité collective.

Si on peut encore penser gauche/droite,  ce clivage n’est plus suffisant pour structurer le débat démocratique contemporain...

2. Quelle est la fonction (ancienne et nouvelle) du clivage gauche/droite ? ...

Finchelstein reconnaît au clivage gauche/droite une fonction classique, celle de structurer les conflits sociaux, d'organiser l’alternative politique, et de donner un horizon collectif (progrès / conservation. Mais ce qui change profondément, aujourd’hui, selon lui, c'est que ce clivage n’organise plus un projet de société global. Il serait désormais fragmenté en une série de combats partiels : la gauche ne parle plus au nom du peuple social, mais de groupes spécifiques, la droite répond par une identité nationale exclusive.

Résultat : le clivage ne produit plus une conflictualité démocratique féconde, mais une polarisation stérile. La fonction cognitive du clivage s’affaiblit donc : il ne structure plus un projet commun, mais une opposition de récits identitaires.

3. Mais alors, pourquoi le schème persiste-t-il malgré tout ? ...

Finchelstein est très clair : le clivage persiste, mais sous une forme dégradée. 

- Parce qu’il reste un langage politique familier : même affaibli, gauche/droite demeure un repère médiatique, un vocabulaire commun, une grammaire du débat public. Mais il est de plus en plus vidé de son contenu social originel.

- Parce qu’il est recyclé dans l’opposition identitaire. 

Point clé du livre ...

La gauche identitaire devient le miroir de la droite identitaire. La gauche abandonne l’universalisme social, et va privilégier les luttes particulières (genre, race, religion, minorités).

La droite lui oppose une identité nationale fermée, essentialise le peuple et la culture.

C'est ainsi que le clivage survit, mais en tant que conflit des identités, non comme conflit des intérêts sociaux.

- Et parce que l’échec de la gauche sociale ouvre un espace au populisme

Finchelstein insiste beaucoup sur ce point : en abandonnant la question sociale universelle, la gauche laisse le terrain populaire, soit à l’abstention, soit aux populismes. Le populisme n’abolit pas gauche/droite mais va exploiter leur incapacité à structurer le débat, en remplaçant le conflit politique par une opposition MORALE : peuple / élites.

Conclusion : le schème persiste non parce qu’il fonctionne bien, mais parce qu’aucune alternative démocratique crédible ne l’a remplacé.

 

Globalement, la thèse peut être résumée ainsi : 

La gauche s’est égarée en renonçant à l’universalisme social. Elle a substitué à l’égalité un catalogue d’identités. Cette dérive a fragmenté le corps politique, affaibli le clivage gauche/droite, et nourri la défiance démocratique et le populisme. Ce « piège identitaire » n’est pas seulement une erreur stratégique, mais une impasse démocratique.

La critique notera qu'il ne s'agit pas dans ce livre d'une étude systématique mais d'une réflexion inquiète, normative, engagée. Et de fait, Finchelstein décrit mieux ce qui lui semble perdu, que ce qui pourrait être reconstruit.


Didier Eribon, "Retour à Reims",  2009" (Éditions Fayard) – édition de référence souvent citée : 2016 (édition augmentée chez Flammarion, collection "Champs"). 

Eribon, sociologue et philosophe, analyse moins une "faiblesse idéologique" qu'une trahison de classe. La gauche, devenue une force de gouvernement et culturellement dominée par les classes diplômées, a abandonné le langage de la justice sociale et méprisé les classes populaires, notamment sur les questions culturelles (immigration, valeurs).

Cette distance culturelle et ce mépris de classe aurait poussé une partie de l'électorat ouvrier vers le Front National. La gauche a échoué à penser la combinaison des questionnements sociaux et culturels, laissant le champ libre à la droite populiste...

 

1 - Comment Eribon pense-t-il le clivage gauche/droite aujourd’hui ?

Sa réponse implicite : le clivage gauche/droite n’a pas disparu ; il a été vidé de sa base sociale. Pour Eribon, historiquement, la gauche était un langage politique de classe et un outil de dignité symbolique pour les classes populaires. Aujourd’hui, elle est devenue une force de gouvernement, culturellement dominée par les classes diplômées et déconnectée des mondes ouvriers. Le problème n’est pas une mutation abstraite du clivage, mais une rupture sociale et culturelle.

2 - Quelle serait la cause centrale du basculement électoral populaire ?

Eribon parle clairement de trahison de classe, et non pas de simple erreur stratégique. Il retient trois mécanismes qu'il juge centraux ...

- L’abandon du langage de la justice sociale.

Selon Eribon, la gauche a progressivement renoncé à parler de domination de classe, à nommer les rapports d’exploitation, à politiser l’inégalité économique. Pour adopter un discours technocratique, un vocabulaire gestionnaire, une vision “modernisée” du social. Résultat : les classes populaires ne se reconnaissent plus dans son langage.

- La violence symbolique et le mépris culturel

C’est un point fondamental, souvent mal résumé. Eribon insiste sur le mépris culturel exercé par les élites de gauche, notamment envers les modes de vie populaires, les sensibilités culturelles, les inquiétudes liées à l’immigration ou à l’insécurité. Ces inquiétudes sont ainsi disqualifiées moralement, et renvoyées à l’ignorance ou au racisme. Pour Eribon, cette disqualification produit une humiliation sociale durable.

- Le FN comme refuge symbolique, pas comme adhésion idéologique

Eribon ne dit pas que les classes populaires investissent massivement l’extrême droite par conviction doctrinale. Il montre que le vote FN est souvent un vote de rupture, un vote de revanche symbolique, une manière de retourner contre les élites le stigmate reçu. Le FN parle là où la gauche ne parle plus, ou parle contre.

3 - Pourquoi la gauche a-t-elle échoué à articuler social et culturel ?

Eribon est très critique : la gauche a séparé le social (économie), le culturel (valeurs, mœurs, identité), au lieu de penser leur imbrication. Elle a adopté un universalisme abstrait, sans voir que la domination est aussi symbolique, culturelle, et linguistique. Elle n’a pas su comprendre que les classes populaires vivent simultanément domination économique et disqualification culturelle.

Ainsi, contrairement à Finchelstein, Eribon ne reproche pas à la gauche d’être « trop identitaire », mais lui reproche d’avoir abandonné la question de classe comme principe structurant. Contrairement à Aebischer, il ne défend pas le clivage comme schème cognitif, mais montre son effondrement social concret. Le problème n’est pas conceptuel, mais sociologique et symbolique.

On peut formuler ainsi cette thèse : la gauche a cessé d’être une force d’émancipation populaire parce qu’elle a cessé de reconnaître les classes populaires comme sujet politique légitime. Le basculement vers le FN n’est pas une dérive irrationnelle, ni une simple manipulation populiste, mais le produit d’un abandon, d’un silence, et d’un mépris.

On a pu reprocher à d'idéaliser parfois le passé ouvrier, de sous-estimer l’autonomie des choix populaires, et de minimiser la dimension proprement idéologique du vote FN. Mais il remet la domination sociale et symbolique au centre du débat, sans abstraction.


2.- Une gauche de l’égalité sans projet de société unifié..

La dénonciation des ultra-riches fonctionne comme substitut symbolique : elle fédère moralement, mais peine à déboucher sur une vision cohérente de l’État, du travail, de la souveraineté. 

Dans son ouvrage « Les Épreuves de la vie. Composer autrement le social » (2021) et dans ses interventions publiques, Rosanvallon développe l'idée que la gauche contemporaine, en particulier depuis la fin du grand récit socialiste ou keynésien, est souvent réduite à une « politique de la réprobation ».

Réprobation vs Projection? Elle se définit davantage par ce qu'elle dénonce (les inégalités extrêmes, les privilèges, les "ultra-riches") que par un projet de société positif, crédible et unificateur pour l'avenir. Elle est dans le refus plus que dans la proposition.

Conséquence : Cette posture, bien que légitime moralement, est politiquement insuffisante. Elle ne construit pas une majorité autour d'un horizon désirable. Elle fonctionne comme un contre-feux à la droite sans offrir de boussole pour "composer le social" de manière nouvelle. C'est une gauche de la protestation, pas de la proposition.

 Jean-Claude Michéa (dans Le Complexe d'Orphée, 2011 notamment) critique une gauche libérale-libertaire ayant abandonné la question sociale et le peuple au profit d'un moralisme et d'un culte du Progrès indéfini, perdant ainsi tout projet de société cohérent.

La divergence entre ces auteurs porte moins sur le constat que sur les remèdes à apporter...


Cette configuration scénique droite-gauche n'est pas une réalité spécifiquement française, ce phénomène est largement occidental, mais la France en est une forme exacerbée. 

On peut parler de spécificité française pour trois raisons  ...

- La gauche s’est longtemps vécue comme porteuse de l’universel (1789, République, droits) 

- La droite reste handicapée par une faible légitimité symbolique que ne compense pas la figure de l'Autorité dont elle se réclame (elle fut longtemps associée à la réaction, à Vichy, à l’ordre social). 

- L'histoire récente a connu l'effondrement simultané du récit ouvrier et du récit républicain, sans le moindre substitut envisageable jusqu'à présent.

Résultat  ...

- Une gauche qui peine à se redéfinir sans la droite comme repoussoir.

- et une droite a appris à se rendre désirable sans complexe.

Le véritable enjeu n’est sans doute l’existence de la droite, mais la capacité de la gauche à formuler un projet positif de société : une idée de l’autorité juste, une conception de la nation inclusive mais réelle, une vision du progrès autre que purement distributive, et des personnalités conséquentes pour les incarner ...


Mark Lilla, avec "The Once and Future Liberal" (2017), offre une version américaine, et très polémique, d'un diagnostic largement partagé par les critiques de la gauche en Europe.

En se dispersant dans la politique identitaire, la gauche a désarmé face à la droite qui, elle, continue de maîtriser l'art de construire un récit politique majoritaire et de conquérir le pouvoir. Son livre est un plaidoyer provocateur pour que la gauche réapprenne à parler la langue de la citoyenneté et de l'intérêt général...

 

Mark Lilla (1956) est un historien des idées et essayiste américain, professeur de sciences humaines à l'Université Columbia. Il est un ancien libéral qui est devenu l'une des voix les plus critiques de l'évolution de la gauche américaine, et ses analyses résonnent fortement avec les débats français que nous avons évoqués. 

Un regard passionné sur l'échec du libéralisme américain au cours des deux dernières générations ...

Bien que les démocrates aient occupé la Maison Blanche et aient obtenu quelques succès politiques notables, la vision proposée par Ronald Reagan – un gouvernement réduit, des impôts moins élevés et un individualisme autonome – est restée l'idéologie politique dominante du pays pendant près de 40 ans. Et le Parti démocrate n'a proposé aucune vision concurrente convaincante en réponse. 

Au contraire, comme le soutient Lilla, le libéralisme américain est tombé sous le charme de la politique identitaire, avec des conséquences désastreuses. Animée à l'origine par un désir sincère de protéger les Américains les plus vulnérables, la gauche a maintenant, sans le vouloir, balkanisé l'électorat, encouragé l'égocentrisme plutôt que la solidarité et investi son énergie dans des mouvements sociaux plutôt que dans la politique partisane. 

Avec des conséquences désastreuses. Lilla montre ensuite comment l'individualisme axé sur l'identité de la gauche s'est insidieusement associé à l'individualisme économique amoral de la droite reaganienne pour façonner un électorat ayant peu de sens d'un avenir commun et méprisant presque l'idée du bien commun. 

Dans la course à l'imaginaire américain, les libéraux ont abdiqué. Ils ont désormais l'occasion de repartir à zéro. La gauche est motivée, et le Parti républicain, dirigé par un démagogue imprévisible, est en plein désarroi idéologique. Pour saisir cette opportunité, insiste Lilla, les libéraux doivent concentrer leurs efforts sur la reconquête de nos institutions en remportant les élections. Le temps des menaces est révolu. 

Il est temps de tendre la main et de commencer à persuader les gens de tous horizons et de toutes les régions du pays que les libéraux les défendront. Nous devons faire appel, nous dit-il,  à un sentiment d'appartenance commune entre les Américains et à un sens du devoir les uns envers les autres, mais aussi contribuer à les reconstruire ...


« The Once and Future Liberal : After Identity Politics » (Mark Lilla, 2017)

Le livre, dont le sous-titre est explicite, est une critique cinglante de la trajectoire de la gauche américaine (les « libéraux » au sens américain) depuis les années 1960. Son analyse du clivage droite/gauche est la suivante :

1. Le Diagnostic : De la « politique de la citoyenneté » à la « politique de l'identité »

Lilla identifie deux âges du libéralisme américain ...

- L'Âge de Roosevelt (années 30-60) : Une gauche de « politique de la citoyenneté ». Elle construisait un récit collectif autour d'idées universelles (la justice sociale, le New Deal, les droits civiques) visant à améliorer la vie de tous les citoyens. Elle gagnait des élections et faisait passer des réformes structurelles.

- L'Âge de Reagan à nos jours : Une gauche qui a adopté une « politique de l'identité ». Elle s'est fragmentée en une coalition de groupes définis par leur particularité (ethnique, raciale, religieuse, de genre, sexuelle). Son attention s'est déplacée de la conquête du pouvoir pour transformer la société vers la « reconnaissance » des identités et la dénonciation des micro-agressions et des privilèges.

2. La Conséquence : L'avantage structurel de la droite

C'est ici que son analyse rejoint directement les auteurs français ..

- La gauche fragmentée : En se concentrant sur les identités particulières, la gauche a abandonné le terrain du récit national et du destin commun. Elle parle un langage de la culpabilité et de la vertu qui ne parle qu'à une niche et est incompréhensible, voire hostile, pour la majorité des citoyens (notamment la classe ouvrière).

- La droite unifiée : Pendant ce temps, la droite (républicaine) a maîtrisé l'art de la « théologie politique » – un terme clef chez Lilla. Elle propose un récit unificateur, simple et émotionnel sur la nation, la liberté, la tradition, l'ordre, qui parle à une large coalition (des milliardaires aux ouvriers blancs). Des figures comme Reagan ou Trump ont su incarner ce récit et mobiliser une majorité.

- L'asymétrie : La gauche est devenue une « anti-politique » moralisatrice, tandis que la droite pratique la « politique » classique : la conquête et l'exercice du pouvoir pour imposer sa vision.

3. La Proposition : Pour un « post-identitarisme » libéral

Lilla ne nie pas les injustices subies par les minorités. Mais il affirme que la lutte politique doit se réorganiser. Il appelle à un retour à une « politique de la majorité » qui articulerait les préoccupations des différentes identités dans un projet universel et civique. Il faut recentrer le discours sur ce qui unit les citoyens (la citoyenneté, les institutions, le bien commun) plutôt que sur ce qui les divise. L'objectif doit être de gagner des élections et de contrôler le gouvernement, pas seulement d'avoir raison moralement dans les universités et les rédactions.

Les thèses de Lilla font directement écho aux analyses de Gilles Finchelstein (le « piège identitaire »), Pierre Rosanvallon (le manque de « projection » unificatrice) et Didier Eribon (la gauche des diplômés a perdu les classes populaires). Comme eux, il pointe la capitulation du récit universel au profit des particularismes, l'incapacité à répondre au récit simple et puissant de la droite (souveraineté, ordre, continuité nationale); et le fossé entre une gauche culturellement hégémonique dans les médias/universités et une gauche politiquement minoritaire lors des élections cruciales.


"Suicide of the West: How the Rebirth of Tribalism, Populism, Nationalism, and Identity Politics Is Destroying American Democracy" Jonah Goldberg, 2018)

Avec son mélange caractéristique d'histoire politique, de sciences sociales, d'économie et de culture pop, Jonah Goldberg, auteur à deux reprises de best-sellers du New York Times, chroniqueur syndiqué, rédacteur en chef du National Review et membre de l'American Enterprise Institute, fait valoir à point nommé que les États-Unis et d'autres démocraties sont en péril car ils perdent la volonté de défendre les valeurs et les institutions qui soutiennent la liberté et la prospérité. Au lieu de cela, nous nous abandonnons au populisme, au nationalisme et à d'autres formes de tribalisme.

Lilla et Goldberg voient dans la politique identitaire (qu'ils associent principalement à la gauche américaine) un poison pour la démocratie libérale. Ils l'accusent de, 

- Fragmenter la citoyenneté en une collection d'identités distinctes et en concurrence.

- Abandonner la recherche du bien commun et d'un récit national unificateur.

- Favoriser une culture de la victimisation et de la culpabilité qui empêche la construction de majorités politiques.

- Alimenter en miroir les identitarismes de droite (nationalisme blanc, populisme).

Les deux auteurs plaident pour un retour à une forme d'universalisme. Pour Lilla, c'est un « civicisme » centré sur la citoyenneté commune et les programmes politiques universels. Pour Goldberg, c'est l'individualisme libéral classique et les principes fondateurs américains.

Ils critiquent la substitution de la politique par l'expression de soi, la pureté morale et l'émotion (manifeste dans le campus universitaire pour Lilla, dans le populisme et le progressisme pour Goldberg).

Une seule fois au cours des 250 000 dernières années, les humains ont trouvé le moyen de sortir du cycle sans fin de la pauvreté, de la faim et de la guerre qui caractérise la majeure partie de l'histoire : au XVIIIe siècle, en Angleterre, lorsque nous avons accidentellement découvert le miracle du capitalisme démocratique libéral. 

En tant qu'Américains, nous avons la double chance que ces idées radicales aient été inscrites dans la Constitution, jetant ainsi les bases de notre société unique et prospère : – Nos droits viennent de Dieu et non du gouvernement. – Le gouvernement nous appartient ; nous n'appartenons pas au gouvernement. – L'individu est souverain.  Nous sommes tous les capitaines de notre propre âme. – Les fruits de notre labeur nous appartiennent. 

Au cours des dernières décennies, ces vertus politiques ont été transformées en vices. Alors qu'on nous apprend de plus en plus à considérer nos traditions comme un système d'oppression, d'exploitation et de « privilège blanc », les principes de liberté et d'État de droit sont attaqués de toutes parts. 

À un moment où l'autoritarisme, le tribalisme, la politique identitaire, le nationalisme et le culte de la personnalité rongent notre démocratie de l'intérieur, Goldberg dénonce les tendances suicidaires de l'Occident des deux côtés de l'échiquier idéologique. Pour que l'Occident survive, nous devons renouveler notre sentiment de gratitude pour ce que notre civilisation nous a apporté et redécouvrir les idéaux qui nous ont permis de sortir du bourbier sanglant du passé – sinon, nous y retomberons. Le suicide est indolore, la liberté demande des efforts.

Lilla et Goldberg offrent deux versants d'une critique libérale-conservatrice de la politique des identités. Leur proximité est frappante dans le diagnostic des maux : ils voient tous deux dans l'identitarisme une force centrifuge détruisant le socle commun nécessaire à une démocratie saine. Leur différence réside dans le cadre interprétatif et le remède.


Oliver Nachtwey est probablement l'auteur allemand dont le diagnostic recoupe le plus directement et systématiquement celui des penseurs français et américains de la « crise de la gauche ». Il montre que le phénomène n'est pas français, mais occidental : la droite populiste prospère sur les ruines d'un projet social-démocrate qui a capitulé devant le néolibéralisme, laissant un vide narratif que comblent les offres politiques identitaires et réactionnaires. Son analyse du « déclassement » est la clé de compréhension du basculement politique allemand.

 

"Germany’s Hidden Crisis: Social Decline in the Heart of Europe" (Oliver Nachtwey, 2015) - "Die Abstiegsgesellschaft. Über das Aufbegehren in der regressiven Moderne" (2016). Traduit en français en 2017 sous le titre « La Société du déclassement ».

L'un des plus éminents sociologues germanophones expose la crise sociale et politique que traverse l'Allemagne moderne et ses implications pour l'avenir de l'hégémonie européenne. La mobilité sociale ascendante était l'une des promesses fondamentales de l'« ancien » État providence ouest-allemand, dans lequel des millions de travailleurs qualifiés ont troqué leur Volkswagen contre une Audi, acheté leur première maison et envoyé leurs enfants à l'université. Ce n'est plus le cas dans la République fédérale d'aujourd'hui, où les rouages de la « société ascenseur » sont depuis longtemps à l'arrêt. En l'absence de la mobilité sociale d'hier, un épuisement et une anxiété sociaux généralisés ont fait leur apparition dans la société dominante. 

Oliver Nachtwey analyse les raisons de cette rupture sociale dans la société allemande d'après-guerre et examine le potentiel de conflit qui en résulte, concluant que même si le pays a réussi jusqu'à présent à traverser la crise de l'euro sans trop de dommages, les tensions qui couvent sous la surface menacent néanmoins de compromettre la stabilité du système allemand dans les années à venir. 

Le livre de Nachtwey a reçu le prix Hans-Matthöfer-Preis 2016 de la Fondation Friedrich Ebert pour ses écrits économiques.

Ses thèses principales :

- Le « déclassement ascendant » (Aufstiegs-Abstieg) : Nachtwey analyse comment, malgré une croissance économique apparente, une grande partie de la société (les classes moyennes et populaires) vit un sentiment profond d'insécurité sociale et de déclassement. Ce n'est pas une pauvreté absolue, mais une perte de perspectives, de statut et de reconnaissance, alimentée par la précarisation du travail et les réformes Hartz IV.

- La faillite du projet social-démocrate (SPD) : Comme Eribon pour le PS français, il montre comment le SPD, en pilotant les réformes néolibérales des années Schröder (Agenda 2010), a trahi son électorat historique ouvrier et populaire. La gauche sociale-démocrate a ainsi contribué à créer les conditions de son propre effondrement et de la colère qu'elle prétend aujourd'hui combattre.

- L'émergence d'une « société des laissés-pour-compte » et la montée de l'AfD : Ce déclassement a ouvert un espace politique immense à droite. L'Alternative pour l'Allemagne (AfD) a su capter ce ressentiment, en y ajoutant des thèmes identitaires et nationaux (critique de l'euro, de l'immigration, de l'UE). Comme en France, la droite populiste offre un récit simple de protection face aux bouleversements, là où la gauche institutionnelle est perçue comme faisant partie du problème.

- La fragmentation de la gauche : Nachtwey décrit une gauche allemande divisée entre :

Une gauche « établie » (SPD, Verts) devenue gestionnaire, ayant adopté le tournant néolibéral et culturellement éloignée des milieux populaires.

Une gauche « alternative » (Die Linke, mouvements sociaux) qui, bien que critique, reste souvent confinée à des milieux urbains et diplômés, peinant à incarner un projet de société unificateur et crédible pour la majorité.


Le politologue Wolfgang Merkel, directeur du département « Démocratie et démocratisation » au Wissenschaftszentrum Berlin, a également beaucoup écrit sur la crise de la social-démocratie européenne. Ses travaux analysent comment les partis de gauche ont perdu leur « cœur » électoral en se ralliant au centre et en délaissant la redistribution.

Un collectif révélateur : «Die große Regression : Eine internationale Debatte über die geistige Situation der Zeit » (La Grande Régression, 2017) 

Cet ouvrage collectif international (édité par Heinrich Geiselberger) est également une référence clé. Il rassemble des textes de, entre autres, David Van Reybrouck, Zygmunt Bauman, Nancy Fraser, et… Pierre Rosanvallon et Oliver Nachtwey. Il place la crise politique actuelle (montée des populismes, régression démocratique) dans le cadre d'une « grande régression » sociale et économique, soulignant l'échec des gauches à y apporter une réponse.


Le Royaume-Uni offre des analyses très proches, centrées sur le clivage entre une « nouvelle classe » cosmopolite et les populations enracinées.

David Goodhart (avec  «Somewheres / Anywheres») et Matthew Goodwin (avec son analyse des causes du populisme) fournissent les clés pour comprendre la même dynamique : la gauche « progressiste » s'est alignée sur les valeurs mobiles et ouvertes des gagnants de la mondialisation, délaissant les préoccupations d'enracinement et de protection de son ancien électorat, ouvrant la voie à une offre politique populiste et souverainiste. Le Brexit en est la traduction politique la plus spectaculaire.

 

"The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics" (David Goodhart, 2017)

De nombreux partisans du maintien dans l'Union européenne ont déclaré s'être réveillés le lendemain du vote sur le Brexit avec le sentiment de vivre dans un pays étranger. En réalité, ils ne faisaient que ressentir ce que de nombreux Britanniques éprouvent chaque jour depuis des années. Il y a cinquante ans, les habitants des quartiers verdoyants du nord de Londres et ceux des villes ouvrières du nord du pays pouvaient voter pour un parti travailliste qui représentait globalement tous leurs intérêts. Aujourd'hui, leurs priorités sont diamétralement opposées. 

Dans cet ouvrage novateur et opportun, Goodhart nous montre comment les gens en sont venus à se diviser en deux camps : les « Anywheres », qui ont « acquis » leur identité grâce à leur carrière et à leur éducation, et les « Somewheres », qui tirent leur identité d'un sentiment d'appartenance à un lieu et aux personnes qui les entourent, et qui éprouvent un sentiment de perte en raison de l'immigration massive et des changements sociaux rapides.

Dans un monde de plus en plus divisé par le Brexit et Trump, Goodhart montre comment les Anywheres doivent comprendre et respecter les valeurs des Somewheres pour avoir une chance de lutter contre la montée du populisme.

Sa thèse est devenue un cadre d'analyse incontournable...

Le clivage « Somewheres » vs « Anywheres » :

- Les « Anywheres » (environ 25%) : Diplômés, mobiles, cosmopolites. Leur identité est fondée sur leurs réalisations individuelles (éducation, carrière). Ils valorisent l'ouverture, l'autonomie, le changement. Ils dominent les institutions politiques, médiatiques et culturelles.

- Les « Somewheres » (environ 50%) : Enracinés, attachés à un lieu, à une communauté nationale ou locale. Leur identité est liée au groupe, à la stabilité, aux traditions. Ils se sentent menacés par le changement rapide (immigration, mondialisation) et méprisés par l'élite « Anywhere ».

- Analyse de la crise : Goodhart estime que la gauche progressiste (le Labour, les Libéraux-démocrates) est devenue le parti des « Anywheres », adoptant un progressisme sociétal et économique qui laisse de côté les préoccupations des « Somewheres » sur l'identité, la sécurité et le contrôle.

- Conséquence : Ce vide a été comblé par le populisme (UKIP) et une aile du Parti conservateur (pro-Brexit), qui ont su parler aux « Somewheres » de souveraineté, de frontières et de reprendre le contrôle. Le référendum sur le Brexit est l'expression parfaite de cette révolte des « Somewheres ».


"National Populism: The Revolt Against Liberal Democracy" (2018, Matthew Goodwin, Roger Eatwell)

Dans tout l'Occident, on observe une vague croissante de personnes qui se sentent exclues, aliénées de la politique traditionnelle et de plus en plus hostiles envers les minorités, les immigrants et l'économie néolibérale.

Beaucoup de ces électeurs se tournent vers les mouvements populistes nationaux, qui ont commencé à changer le visage de la démocratie libérale occidentale, des États-Unis à la France, en passant par l'Autriche et le Royaume-Uni. Ce virage radical, nous dit-on, est le dernier cri de rage d'un électorat vieillissant au bord de l'extinction. Leurs dirigeants sont fascistes et leurs politiques antidémocratiques ; leur existence n'est qu'un spectacle secondaire de la démocratie libérale. 

Mais cette version des faits, comme le montrent Roger Eatwell et Matthew Goodwin, ne pourrait être plus éloignée de la vérité. Écrit par deux des plus grands experts du fascisme et de la montée du populisme national, cet ouvrage minutieusement documenté est un guide essentiel pour comprendre notre paysage politique transformé. Remettant en question les idées reçues, Eatwell et Goodwin plaident de manière convaincante en faveur d'un engagement sérieux et respectueux avec les partisans et les idées du populisme national, notamment parce qu'il s'agit d'une vague qui ne sera pas endiguée de sitôt.

 

Goodwin, politologue, offre une analyse complémentaire et très influente sur la montée du populisme. Les 4 « M » du national-populisme : Il identifie quatre moteurs expliquant la montée des forces comme l'UKIP, le Front National ou l'AfD :

- Les « M »écontents (laissés-pour-compte économiquement et culturellement).

- Les « M »enaçes perçues (immigration rapide, terrorisme, insécurité culturelle).

- La « M »obilisation par des partis et des leaders habiles.

- La « M »édiatisation (médias traditionnels et réseaux sociaux).

 

Le nouveau clivage « Ouverts vs Fermés » : Comme Goodhart, il décrit un réalignement politique où le clivage traditionnel gauche-droite (économique) est remplacé par un clivage culturel entre ceux qui sont « ouverts » à la mondialisation, à l'immigration et au multiculturalisme, et ceux qui sont « fermés », privilégiant la nation, la souveraineté et l'homogénéité culturelle. Et critique de l'aveuglement des élites : il reproche aux partis établis et aux médias d'avoir diabolisé ou ignoré ces préoccupations, alimentant ainsi le ressentiment.


Qu’est-ce qui rend aujourd’hui toute politique démocratique cohérente si difficile, quels que soient les camps en présence ? La réponse ne tient pas d’abord à l’échec spécifique de la gauche ou de la droite, mais à une transformation plus profonde : c’est la démocratie elle-même qui est entrée dans une configuration inédite, où ses anciens appuis — l’État-nation souverain, la croissance économique, le récit du progrès historique — ne produisent plus leurs effets structurants. La gauche comme la droite héritent de cette situation bien plus qu’elles ne l’ont provoquée.

 

Le modèle démocratique qui a dominé la modernité politique s’est longtemps pensé comme une conquête : émancipation progressive, maîtrise collective du destin, promesse d’un avenir meilleur portée par l’État et inscrite dans le mouvement de l’histoire. Or ce modèle n’est pas seulement aujourd’hui mal appliqué ou trahi politiquement ; il est devenu, plus radicalement, structurellement caduc. Il ne correspond plus à la manière dont nos sociétés sont effectivement organisées, ni à la façon dont les individus y vivent leur rapport au collectif, au pouvoir et au temps.

C’est dans cette perspective que Marcel Gauchet propose, dans "Le Nœud démocratique", un déplacement décisif du regard. Il ne nie ni l’existence ni la persistance du clivage droite-gauche, pas plus qu’il n’ignore la montée des populismes ou la recomposition du centre. Mais il les interprète comme des réponses différenciées à une même transformation de fond, et non comme des alternatives structurantes capables, à elles seules, d’ordonner le champ politique.

 

Selon Gauchet, un clivage plus profond s’impose désormais, transversal aux familles politiques traditionnelles : celui qui oppose une démocratie formelle des droits, centrée sur l’individu, la procédure et la protection juridique, à une démocratie vécue, fondée sur l’expérience du commun, la responsabilité collective et la capacité effective de maîtrise politique. Cette fracture traverse toutes les sociétés démocratiques contemporaines et se manifeste sous des formes diverses : opposition entre peuple et élites, entre cosmopolitisme et souverainisme, entre logique libérale d’ouverture et revendications de réappropriation politique.

Le diagnostic de Gauchet invite ainsi à dépasser l’épuisement du clivage gauche/droite sans le nier, en le replaçant dans un cadre plus large : celui d’une crise de la structuration démocratique elle-même, dont les conflits visibles ne sont que la surface.

 

Marcel Gauchet, "Le Nœud démocratique - Aux origines de la crise néolibérale", 2024 (Éditions Gallimard) 

La crise de la démocratie ne se réduit pas à l’économie, mais provient d’une transformation structurelle profonde des sociétés modernes après la sortie de la structuration religieuse. Ce changement a fragmenté les fondements du politique, du droit et du collectif. La crise appelle à repenser la « structuration démocratique » plutôt qu’à se contenter d’oppositions classiques comme droite/gauche ...

 

"Tenons le constat pour acquis : il y a bien quelque chose comme une « crise de la démocratie ». Mais quelle crise ? C’est la question à laquelle ce livre s’efforce de répondre. Il est motivé par la conviction qu’elle engage, en plus de son enjeu civique, l’intelligence de la condition politique dans ce qu’elle a de plus fondamental. Si question il y a, c’est que la première caractéristique de cette crise réside dans la difficulté de la cerner."

 

Marcel Gauchet part du constat largement admis qu’il existe aujourd’hui une « crise de la démocratie », mais souligne immédiatement la difficulté majeure à en définir la nature. Cette crise est paradoxale : elle ne survient pas contre la démocratie, mais au moment même où ses principes semblent universellement consacrés et sans véritable alternative.

Contrairement aux crises passées, notamment face aux totalitarismes du XXᵉ siècle, elle s’installe de manière diffuse, silencieuse et progressive.

Longtemps, cette crise a été niée ou minimisée. D’un côté, les appels à une « démocratie plus radicale » ont été interprétés comme un simple approfondissement démocratique ; de l’autre, l’abstention et le vote protestataire ont été vus comme des dysfonctionnements marginaux. Cette lecture optimiste a masqué le fait que ces phénomènes faisaient partie intégrante de la crise elle-même, qui est aussi un conflit d’interprétations sur ce que la démocratie est et doit être.

Selon Gauchet, la crise oppose deux visions fondamentales de la démocratie, toutes deux légitimes car issues de ses fondements modernes :

- une vision libérale, centrée sur les droits individuels et l’État de droit ;

- une vision démocratique, fondée sur la souveraineté populaire et le pouvoir collectif des citoyens.

Or, au lieu de se compléter comme dans l’idéal de la démocratie libérale, ces deux composantes tendent aujourd’hui à se dissocier. La dimension libérale s’est hypertrophiée, marginalisant la souveraineté populaire, ce qui provoque en retour une réaction démocratique radicalisée, parfois tentée par des formes autoritaires. Ainsi, l’idéal libéral devient anti-démocratique, tandis que l’idéal démocratique devient illibéral.

La montée du populisme révèle et amplifie cette fracture. Elle ne peut plus être considérée comme une pathologie marginale : elle exprime une contestation centrale portant sur la définition même de la démocratie et recompose les clivages politiques traditionnels (droite/gauche). Il s’agit donc d’une crise interne de la démocratie, non d’une menace immédiate contre son existence, mais d’un dysfonctionnement profond qui vide le débat public de son sens.

Gauchet rejette l’idée selon laquelle cette crise serait avant tout d’origine économique. Pour lui, l’économie est un effet plus qu’une cause. La racine du problème réside dans une transformation historique beaucoup plus profonde : la mutation conjointe de l’individu et du collectif dans les sociétés modernes, liée à une nouvelle étape du processus de la modernité démocratique.

Enfin, il compare la crise actuelle à celle qui a engendré les totalitarismes au XXᵉ siècle : dans les deux cas, il s’agit d’un moment de vérité qui oblige à repenser en profondeur la démocratie, ses fondements, ses conditions de possibilité et son mode de fonctionnement. La crise contemporaine révèle une dimension « souterraine » du fonctionnement des sociétés démocratiques, que l’esprit démocratique tend à ignorer. Comprendre cette dimension est, pour Gauchet, la clé pour saisir le sens et les enjeux de la crise présente...

 

"Traverser l’écran économique

Le constat une fois admis, le premier obstacle auquel se heurte l’éclaircissement de cette crise est original : il réside dans l’apparente facilité de l’expliquer. Un obstacle particulièrement retors et d’une remarquable efficacité dissuasive. Pourquoi se creuser la tête quand les réponses vont de soi ? Les motifs de la crise, puisque crise il y a, ne font pas problème, est-il tentant de se dire. Cela tombe sous le sens, ils relèvent de l’économie. L’explication, à la limite, se résume dans un mot : mondialisation1. Un mot derrière lequel en arrivent d’autres, tout aussi chargés de pouvoir de compréhension : capitalisme, libéralisme. Avec cette chaîne de raisons, n’a-t-on pas tout ce qu’il faut pour rendre compte des effets politiques en retour qui perturbent la marche de nos régimes ? Le fin mot de l’histoire semble dit.

Comment ignorer la part de vérité écrasante que comporte cette explication ? Elle est à la fois moins vraie et plus vraie qu’elle n’en a l’air. Moins vraie, en ceci que d’autres facteurs et d’autres ressorts sont à l’œuvre derrière les données économiques qui paraissent occuper toute la place. Et plus vraie en ceci que l’activité économique se voit investie dans la conjoncture d’une signification et d’une portée qui dépassent de loin ses critères propres d’efficacité productive. C’est une dimension du problème que la mise en perspective de longue durée à laquelle j’avais procédé dans L’avènement de la démocratie ne faisait sans doute pas suffisamment ressortir. Cette relecture sous un autre angle est l’occasion de la prendre de front en partant de ces apparences impérieuses et dissuasives du présent pour les traverser. Les faits sont tellement massifs, tellement répertoriés jusqu’au ressassement, qu’il suffit de les rappeler dans leurs grandes lignes ..."

 

Marcel Gauchet explique que le premier obstacle à la compréhension de la crise démocratique tient à la fausse évidence de son explication économique. La crise semble facile à expliquer : mondialisation, capitalisme, néolibéralisme. Cette lecture paraît suffisante et dissuade d’aller plus loin. Elle contient une grande part de vérité, mais elle est trompeuse : l’économie n’est ni la cause ultime ni l’explication exhaustive de la crise. Elle est à la fois moins déterminante qu’on le croit et plus signifiante, car elle est investie d’un sens politique et symbolique qui dépasse ses mécanismes propres.

Gauchet rappelle ensuite les faits économiques majeurs qui alimentent le malaise démocratique. La mondialisation néolibérale a rompu avec la dynamique égalitaire des Trente Glorieuses. Si elle a réduit la pauvreté à l’échelle mondiale, elle a accentué les inégalités internes dans les pays développés, non seulement économiques mais aussi statutaires et culturelles. Elle oppose des gagnants mobiles et qualifiés (« anywhere ») à des perdants enracinés et marginalisés (« somewhere »), alimentant une protestation en faveur du retour de la cohésion collective par la nation ou l’État.

La mondialisation a également renforcé la puissance des entreprises globales au détriment des États, désormais mis en concurrence et soumis aux impératifs de compétitivité et d’attractivité. Ce déséquilibre du rapport de force nourrit la demande de souveraineté politique et économique, qu’elle prenne une forme nationaliste ou étatiste.

À cela s’ajoutent les migrations internationales, perçues comme incontrôlables et révélatrices de l’impuissance des pouvoirs publics. Les réactions de rejet, souvent qualifiées de xénophobes, traduisent aussi une exigence d’efficacité politique et une inquiétude identitaire, accentuée par la pluralisation culturelle et religieuse, notamment autour de l’islam, ainsi que par le déclassement relatif des pays occidentaux.

Gauchet souligne enfin le rôle central de la révolution numérique, qui n’a pas seulement favorisé la financiarisation et le marché global, mais a aussi provoqué une sécession culturelle entre élites et masses. La disparition de la déférence envers les autorités intellectuelles et politiques, combinée à la capacité de mobilisation hors des cadres institutionnels, fragilise encore le fonctionnement démocratique.

La crise financière de 2008 constitue un tournant décisif. Elle a amplifié et cristallisé toutes ces tensions, en disqualifiant durablement le discours officiel sur les bienfaits de la finance mondialisée. L’absence de sanctions et de remise en question après la crise a renforcé l’idée d’une connivence des élites, alimentant puissamment la défiance et le rejet populiste.

 

Ce n’est pas l’économie qui commande l’organisation sociale, mais une nouvelle structuration sociale qui rend possible une domination apparente de l’économie ...

 

Marcel Gauchet montre que, face à l’accumulation des facteurs économiques (mondialisation, inégalités, perte de souveraineté, crise identitaire), on peut avoir l’impression de disposer d’une explication complète de la montée du populisme et de la crise démocratique. Cette protestation semble être le simple reflet inversé de la libéralisation capitaliste globale. Sur le plan descriptif, ce diagnostic est pertinent : la crise naît bien de la tension entre une économie mondialisée et des peuples attachés à des cadres politiques protecteurs et à la maîtrise de leur destin collectif.

Cependant, Gauchet insiste sur une distinction essentielle : la description ne vaut pas explication. Réduire la crise démocratique à une conséquence mécanique du capitalisme mondialisé revient à céder à une grille de lecture économiciste dominante, selon laquelle « l’économie mène le monde ». Cette explication paraît évidente parce qu’elle correspond à la fois aux apparences et au prestige intellectuel de l’économie comme clé universelle d’interprétation, mais elle constitue précisément l’illusion qu’il faut dépasser.

L’auteur soutient que la primauté actuelle de l’économie n’est pas naturelle ni automatique. Elle ne résulte pas d’un pouvoir intrinsèque du capitalisme, mais d’une attribution sociale et politique : c’est la société qui a conféré à l’économie une position hégémonique. Dès lors, la question centrale devient non pas ce que le capitalisme fait à la société, mais ce que la société fait du capitalisme, en lui donnant une telle place.

Gauchet critique la tendance à transformer le capitalisme en entité toute-puissante et quasi mythique, capable d’expliquer à elle seule tous les phénomènes sociaux et politiques. En réalité, le capitalisme est un système adaptable, dépourvu de cohérence absolue et de fatalité historique. Il ne porte plus en lui la contradiction terminale annoncée par Marx, ce qui rend illusoire l’idée d’un effondrement inévitable et appelle plutôt une réflexion sur sa régulation et sa canalisation.

Contrairement à une vision fataliste, le politique n’est pas condamné à disparaître sous la pression de l’économie globale. Capitalisme et démocratie relèvent de deux registres distincts de l’action collective, chacun doté de sa logique propre. Leur antagonisme n’implique ni la dissolution du politique ni la toute-puissance de l’économique, mais une tension structurelle qu’il faut comprendre dans son mode de liaison.

Pour sortir de l’illusion économiciste, Gauchet propose un renversement de perspective : il faut chercher ce qui produit l’apparence de la domination de l’économie. La force du capitalisme est un effet avant d’être une cause ; elle résulte d’un processus souterrain de transformation du système social, et non d’un coup de force ou d’un choix explicite. Identifier ce processus est le véritable enjeu de l’analyse.

Ainsi, loin de ramener la crise démocratique à l’économie, Gauchet invite à une lecture pluraliste de l’architecture sociale contemporaine. L’économie n’est qu’un élément d’un ensemble plus vaste, dont la structuration profonde — mêlant indissociablement dimensions matérielles et idéelles — doit être repensée pour comprendre la crise actuelle de la démocratie.

 

Pour Gauchet, ce n’est pas l’économie purement qui a changé le monde, mais une mutation globale des structures politiques, juridiques et historiques :

- Le politique a perdu sa figure traditionnelle et semblait s’effacer, alors qu’il est devenu crucial.

- Le droit individuel a pris une place considérable dans la pensée sociale, mais cela masque une tension sous-jacente avec la vie collective.

- L’accélération historique (présent permanent, effacement du passé et du sens de l’avenir) déstabilise les cadres sociaux classiques

 Ce qui est en jeu, c’est une modification structurelle de l’organisation du temps collectif : le passé est neutralisé, l’avenir réduit à une projection matérielle de court terme, et la vie collective enfermée dans un présent permanent. Cette mise à l’écart du passé et du sens historique nourrit en retour une bataille culturelle entre l’identité historique et une vision post-historique dominée par l’économie.

 

La mondialisation et l’économie globale sont la face visible d’une transformation plus profonde. La face cachée est une redéfinition des rapports entre :

- l’individu et la communauté ;

- le politique et l’économique ;

- le présent, le passé et l’avenir collectif.

Ces transformations fragmentent le sens du bien commun et isolent des aspirations individuelles opposées à l’intérêt collectif.

 

L’économicisme apparaît dès lors comme le produit et le masque de ce bouleversement profond de l’ordonnance sociale. Il institue une dissociation entre une face visible et une face cachée du fonctionnement collectif. Ainsi, l’ouverture croissante des États-nations va de pair avec un renforcement souterrain de leur rôle, expliquant la coexistence paradoxale du cosmopolitisme dominant et du retour des revendications de souveraineté. 

De même, l’individualisme juridique cohabite avec une quête du commun, et le présentisme avec une aspiration persistante à un récit historique porteur de sens.

Cette crise invite donc à une autre lecture de la démocratie. Celle-ci ne se réduit pas à ses principes, ses valeurs et ses procédures formelles. Ces éléments juridiques et institutionnels sont la partie émergée d’un « état social », c’est-à-dire d’un mode de structuration spécifique des sociétés modernes. Ce mode combine une forme politique, une légitimation des rapports sociaux et une orientation collective dans le temps. Il s’est constitué lentement sur plusieurs siècles, en rupture avec l’ancien mode de structuration religieux.

La crise actuelle correspond à une nouvelle étape décisive de ce processus : le dégagement complet du mode de structuration démocratique hors de la matrice religieuse. Cette décantation a rendu la démocratie théoriquement incontestable, mais elle n’a pas fourni pour autant une formule pratique de fonctionnement adaptée à ces conditions inédites. Au contraire, elle a produit une vision illusoire de la démocratie, réduite à ses valeurs, ses normes et ses procédures, coupées des conditions structurelles qui les rendent effectives.

Il en résulte une version tronquée de la démocratie, source de frustrations profondes et de protestations politiques. Celles-ci, malgré leurs formes parfois contestables, jouent un rôle de révélateur : elles obligent à reconsidérer l’arrière-plan structurel que le discours officiel ignore ou refoule.

 

Le diagnostic final de Gauchet est donc que la démocratie contemporaine souffre de la méconnaissance de l’« état social » qui la rend possible. Le nouveau défi politique est d’apprendre à maîtriser ces conditions structurelles, sans lesquelles la démocratie ne peut ni fonctionner durablement ni tenir ses promesses.

 

- Première conclusion : il faut dépasser l’illusion économiciste ...

La domination apparente de l’économie est un leurre. Elle masque une transformation sociale plus profonde qui détruit l’articulation du politique, du droit et de la société collective. Comprendre la crise démocratique exige de repenser cette structuration sociale, et non de chercher des boucs émissaires économiques.

- Seconde conclusion : renouer avec une structuration collective plus complète

Gauchet appelle à reprendre conscience de ce qu’il appelle l’« état social » : l’ensemble des conditions sociales, politiques et culturelles qui rendent possible une démocratie stable et signifiante. La démocratie ne peut se réduire à ses mécanismes juridiques ou à ses procédures électorales ; elle doit être éclairée par une réflexion sur les interactions entre droits individuels, communauté collective et sens du temps historique.