POLAND (Central Europe)

Witold Gombrowicz (1904-1969), "Ferdydurke" (1937), "Trans-Atlantique" (1953), "Pornografia" (1960), "Cosmos (1965) - Jerzy Andrzejewski (1909-1983), "Cendres et diamant" (Popiół i diament, 1948) - Tadeusz Konwicki (1926-2015), "Le Complexe polonais" (Kompleks polski, 1977), "Petite Apocalypse" (Mała Apokalipsa, 1979) - Czesław Miłosz (1911-2004), "La pensée captive" (1953) - Wisława Szymborska (1923-2012), "Koniec i początek" (Fin et commencement, 1993) - Olga Tokarczuk (1962), "Maison de jour, maison de nuit" (1998, Dom dzienny, dom nocny), "Dieu, Le Temps, Les Hommes Et Les Anges" ( Prawiek I Inne Czas, 1996), "Les Pérégrins" (2007, Bieguni) - ...

 

Last update 11/11/2024


La Pologne, catholique comme la Lituanie, peut, quoique slave, être considérée comme un pays balte. C'est en effet de la Baltique que lui est venue sa grandeur, avec les Jagellons, c'est une vaste plaine septentrionale irriguée par deux fleuves qui descendent des Tatras pour se jeter dans la mer Baltique, la Vistule et l'Oder. Autre caractéristique, majoritairement de culture catholique, ses intellectuels et ses artistes ont largement contribué à l'ensemble des mouvements culturels qui ont jalonné l'histoire de l'Europe. Sa superficie et sa population sont sans commune mesure avec celles des petits États baltes. Avec 323 000 km2, elle peut se comparer à l'Italie, au Royaume-Uni et à l'Allemagne; avec ses 39 millions d'habitants, à l'Espagne...

La Pologne est une terre de migrations, qui a été aussi pendant des siècles un champ de bataille. L'histoire de la Pologne, coincée entre les impérialismes allemand et russe, n'a pas été simple. Aussi ancienne que la France et l'Angleterre (Boleslas, premier roi de Pologne, régnait en 1025), mais affligée pour son malheur d'une noblesse ingouvernable, le pays fut partagé entre ses puissants voisins russe, prussien et autrichien, et cessa d'exister en tant qu'État en 1793 (à l'exception d'une courte et incomplète résurrection par Napoléon sous la forme du grand-duché de Varsovie). Recréé en 1918, le pays avait une forme bizarre et incluait de nombreuses minorités. De 1939 à 1945, il subit le terrible joug des nazis, qui y concentrèrent la plupart de leurs camps de la mort. Sur son territoire furent exterminés 6 millions de Juifs (dont beaucoup de Polonais). Les révoltes successives du ghetto (1943) et de la ville de Varsovie (1944) furent écrasées dans le sang par les Allemands. Ensuite, Staline maintint le pays sous le joug communiste et déplaça la frontière vers l'ouest d'une centaine de kilomètres, au prix d'un exode forcé des populations allemandes. Mais la Pologne fut l'une des "démocraties populaires" les moins dociles ..

L'élection d'un pape polonais, puis l'effondrement du mur de Berlin en 1989 marquèrent sa libération, préparée par les grèves du syndicat Solidarnosc. Hitler, ayant massacré les Juifs et Staline, déporté les Allemands, la Pologne, aujourd'hui homogène, est centrée sur son fleuve originel, la Vistule (1 092 kilomètres de long). Prenant sa source dans les Carpates, la Vistule se jette dans la Baltique par une vaste embouchure dont l'un des bras relie Gdansk (Dantzig) à la mer. Elle est navigable sur la plus grande partie de son cours et arrose les capitales historiques de la Pologne : au sud, Cracovie, avec son vieux palais royal du Wawel, qui a échappé aux destructions et qui est aujourd'hui le centre d'une active région industrielle ..

Au centre, Varsovie, à la courbe du fleuve, détruite mais reconstruite à l'identique, actuelle capitale politique (plusieurs millions d'habitants) ; au nord, Gdansk, longtemps disputée à l'influence allemande et naguère centre de Solidarnosc. Aujourd'hui que la brûlure des horreurs et des massacres recule dans le temps, d'aucuns estiment que Staline, en déplaçant autoritairement le pays vers l'ouest, lui a donné, pour la première fois de son histoire, un territoire compact et viable, doté d'une façade maritime de 649 kilomètres et appuyé à l'occident sur l'Oder. 

La Pologne, dit-on souvent, a tout pour redevenir une grande nation : une vieille industrie à reconvertir, mais qui a le mérite d'exister, une agriculture à moderniser, mais qui seule d'Europe a la capacité de concurrencer l'agriculture française, et un patriotisme très vif, peut-être trop vif, confinant parfois à la xénophobie. L'Église catholique, qui assura pendant les siècles obscurs la survie de la nation (comme en Irlande ou au Québec, ou en Grèce pour l'orthodoxie), connaît en accéléré la même crise que ses sœurs occidentales : pour les mêmes raisons qu'en Espagne ou en Italie, la natalité polonaise s'est effondrée. La "Movida" façon polonaise est moins joyeuse que ne le fut l'espagnole, et l'Europe "élargie" moins prodigue de subventions. D'un autre côté, le pays ne connaît pas comme l'Espagne de mouvements séparatistes et possède une solidarité affective particulièrement forte.  La diaspora polonaise "Polonia" est l'une des plus vastes au monde, on compterait environ 20 millions de personnes d'origine polonaise vivant hors de Pologne (9M3 aux Etats-Unis, entre 1M5 et 3M en Allemagne, 1M en France, 1M8 au Brésil ...)..


Parmi les lieux réputés incontournables de la Pologne, on peut citer ...

-  Ses villes historiques, Cracovie (Kraków), sa Vieille ville (Stare Miasto), classée au patrimoine mondial de l’UNESCO;  Varsovie (Warszawa), détruite pendant la Seconde Guerre mondiale puis reconstruite avec minutie, inscrite à l’UNESCO; Gdańsk, avec la rue Długi Targ et son port, symbole de la richesse maritime de la ville.

- Son patrimoine religieux, avec le Monastère de Jasna Góra (Częstochowa), haut lieu de pèlerinage catholique, abritant l’icône miraculeuse de la Vierge Noire; les églises de la Paix (Świdnica et Jawor), structures en bois construites au XVIIᵉ siècle, inscrites au patrimoine mondial de l’UNESCO; Kalwaria Zebrzydowska, un complexe de pèlerinage baroque situé dans un cadre naturel exceptionnel.

- Parmi les sites naturels, les montagnes des Tatras avec Zakopane comme porte d’entrée.

- Le Parc national de Białowieża, dernière forêt primaire d’Europe, 

- Mazurie (Masuria), la région aux mille lacs, 

- les dunes mouvantes du parc national de Słowiński, situé sur la mer Baltique, l'élégante station balnéaire de Sopot ou la ville côtière de Kołobrzeg.

- Et ne pas oublier Auschwitz-Birkenau, lieu de mémoire bouleversant de l’Holocauste, situé près d’Oświęcim ..


"God's Playground : A History of Poland" de Norman Davies (1979)

C’est la synthèse la plus reconnue en langue anglaise sur toute l’histoire polonaise ; très solide sur le plan historique, mais aussi lisible, écrit par un historien qui connaît intimement la Pologne. 2005 est l'édition largement mise à jour, souvent la plus recommandée aujourd’hui. 

Longtemps réduite, dans les récits occidentaux, à quelques épisodes dramatiques - les partages du XVIIIe siècle, l’invasion de 1939, la Seconde Guerre mondiale ou encore la chute du communisme - la Pologne mérite pourtant d’être appréhendée dans la continuité de son développement historique. Pendant plusieurs siècles, elle constitua l’un des plus vastes États d’Europe, développa des institutions politiques originales, entretint une tradition de pluralisme religieux remarquable pour son temps et joua un rôle majeur dans l’équilibre continental.

L’ouvrage propose une vaste fresque historique, depuis les origines médiévales de l’État polonais jusqu’aux transformations contemporaines. En restituant à la Pologne toute sa profondeur historique, il montre que son histoire n’est pas marginale, mais centrale pour comprendre l’évolution politique, culturelle et géopolitique de l’Europe.

Davies présente souvent la Pologne comme un espace situé entre Allemagne et Russie ; entre catholicisme latin et monde orthodoxe ; entre Europe occidentale et Europe orientale ;entre puissance et vulnérabilité. Pour lui, cette position géographique explique une grande partie de son destin historique. Il insiste sur le fait que la Pologne appartient culturellement à l’Europe latine (christianisation, droit, universités, catholicisme, institutions nobiliaires), mais qu’elle a souvent été classée à tort comme « Est européen arriéré » par les observateurs occidentaux. La Pologne a disparu comme État pendant plus d’un siècle (1795–1918). Davies y voit une singularité majeure : une nation sans État qui survit par la culture, la langue et la mémoire...

La Pologne historique n’était pas ethniquement homogène. Davies insiste sur la coexistence de Polonais, Lituaniens, Ruthènes (ancêtres Ukrainiens/Bélarusses), Juifs, Allemands, 

Arméniens, etc.. Il admire la capacité du pays à survivre aux partages du XVIIIe siècle, aux occupations, à la Seconde Guerre mondiale, au communisme. La Pologne a été ainsi plus importante qu’on ne le dit ; son histoire éclaire les limites des empires allemand, russe et soviétique. Et ses échecs ne sont pas seulement dus aux voisins, mais aussi à ses propres faiblesses, une fragilité de l'Etat face à ses voisins centralisés, son conservatisme social (poids excessif de l’aristocratie ; servage paysan prolongé ; lente modernisation économique), les tensions créées avec ses minorités dans sa construction nationale, une mémoire polonaise qui tend à se raconter principalement par la souffrance et l’héroïsme, au détriment d’autres dimensions ...

« La Pologne, terrain de jeu de Dieu » (Polska, boże igrzysko), le titre choisi par Norman Davies se veut paradoxal et ironique. L’idée est que la Pologne semble avoir été soumise, au fil des siècles, à une succession presque incroyable d’épreuves historiques : invasions répétées, guerres majeures, partages du XVIIIe siècle, disparition de l’État pendant 123 ans, Seconde Guerre mondiale avec des destructions extrêmes, occupation nazie puis domination soviétique, déplacements massifs de populations, frontières sans cesse redessinées. Comme si l’histoire y avait concentré ses expériences les plus dures ...

Mais Davies utilise aussi ce titre pour montrer que la Pologne fut un véritable laboratoire historique : coexistence religieuse rare en Europe moderne, fédération multinationale originale (République des Deux Nations), expériences constitutionnelles précoces, résistance culturelle sans État, transition pacifique hors du communisme avec Solidarność.


La nation polonaise a survécu non seulement sur son territoire, mais aussi hors de ses frontières. La diaspora polonaise, souvent désignée par le terme "Polonia", constitue l’une des plus vastes diasporas européennes ...

Selon les définitions retenues — nationalité, ascendance, langue ou sentiment d’appartenance — on estime qu’environ 18 à 22 millions de personnes d’origine polonaise vivent aujourd’hui hors de Pologne. Les principaux foyers se répartiraient approximativement ainsi : United States (9 à 10 millions de personnes revendiquant une ascendance polonaise), Allemagne (1,5 à 2 millions), Brésil (1,5 à 3 millions selon les critères retenus), France (800 000 à 1 million), United Kingdom (700 000 à 1 million, fortement accru depuis 2004), Canada (1 à 1,2 million), Argentina (500 000 à 1 million), Lithuania, Belarus, Ukraine (plusieurs centaines de milliers au total, issus des anciennes frontières historiques). Ces chiffres varient sensiblement selon que l’on mesure l’ascendance familiale, la nationalité actuelle, la langue parlée ou l’auto-identification culturelle. Ils montrent toutefois l’ampleur exceptionnelle de la présence polonaise hors du territoire national. Cette dispersion n’est pas marginale : elle fait partie intégrante de l’histoire nationale polonaise, au point que la continuité de la nation s’est souvent maintenue autant à Warsaw qu’à Chicago (la plus grande ville polonaise hors de Pologne), Paris ou London ..

L’histoire de cette diaspora se structure en plusieurs grandes vagues...

- La première naît au moment des partages de la Pologne à la fin du XVIIIe siècle, lorsque l’État disparaît entre Russia, Prussia et Austria. Des milliers d’exilés politiques, d’intellectuels et d’officiers gagnent alors l’Europe occidentale, notamment Paris, qui devient au XIXe siècle un centre intellectuel polonais majeur.

- Une deuxième vague, massive, survient entre 1880 et 1914 : poussés par la pauvreté rurale et l’industrialisation inégale, des millions de Polonais émigrent vers les United States, l’Germany ou la France. 

Au XXe siècle, la Seconde Guerre mondiale puis la période communiste provoquent de nouveaux exils politiques et déplacements forcés. 

Enfin, après l’entrée de la Pologne dans l’European Union en 2004, une importante migration économique s’oriente vers le Royaume-Uni, l’Irlande, l’Allemagne ou les Pays-Bas. 

Les raisons de ces départs sont donc multiples ...

Persécutions politiques, absence d’État souverain, guerres, changements de frontières, pauvreté agraire, recherche d’emplois mieux rémunérés ou libre circulation européenne. Cette pluralité explique la diversité sociale de la diaspora : aristocrates et poètes au XIXe siècle, ouvriers au tournant du XXe siècle, réfugiés politiques après 1945, travailleurs qualifiés ou étudiants au XXIe siècle.

L’impact culturel de la diaspora polonaise est considérable ...

Une partie essentielle de la culture nationale s’est développée hors des frontières du pays. Frédéric Chopin compose à Paris ; Adam Mickiewicz écrit en exil ; Czesław Miłosz et Witold Gombrowicz incarnent au XXe siècle une littérature façonnée par l’éloignement, la mémoire et la question identitaire. Une immense partie de la contribution culturelle issue des terres polonaises passe aussi par les diasporas juives originaires de Pologne, notamment aux United States, en Israel, en France. Leur impact est immense en littérature, musique, cinéma, philosophie, ou sciences.


"Poland's Constitutional Breakdown" (Wojciech Sadurski, Oxford University Press, 2019)

Pour comprendre la Pologne contemporaine, il ne suffit plus de lire les grandes synthèses historiques de Norman Davies ou de Adam Zamoyski. Elles éclairent les racines profondes du pays, mais la période ouverte en 2015 exige une lecture plus ciblée. L’ouvrage incontournable à cet égard est Poland's Constitutional Breakdown, consacré à la transformation politique de la Pologne depuis l’arrivée au pouvoir du parti Law and Justice (PiS).

Le livre analyse ce que Sadurski qualifie de crise constitutionnelle : non pas l’effondrement brutal de la démocratie, mais sa progressive reconfiguration au profit d’un pouvoir majoritaire contestant les contre-pouvoirs libéraux. Selon lui, la Pologne n’a pas abandonné les élections libres, mais a vu s’affaiblir les garanties institutionnelles qui limitent normalement la puissance d’une majorité parlementaire.

La première thèse centrale de l’ouvrage porte sur l’État de droit. 

Sadurski montre comment la confrontation autour du Constitutional Tribunal of Poland, la politisation de la justice, la réforme des médias publics et la centralisation administrative ont modifié l’équilibre entre gouvernement, justice et société civile. Il décrit une logique où la légitimité électorale est invoquée pour justifier la subordination des institutions indépendantes.

La deuxième thèse concerne la tension entre démocratie majoritaire et démocratie libérale.

Le pouvoir soutient que la victoire électorale lui donne mandat pour transformer en profondeur l’État. Les opposants répondent qu’une démocratie authentique repose aussi sur l’indépendance des juges, le pluralisme médiatique, la protection des minorités et les limites imposées à la majorité. La Pologne devient ainsi un laboratoire du conflit contemporain entre souveraineté populaire et constitutionnalisme libéral.

La troisième thèse touche au rapport avec l’European Union. 

Le conflit entre Varsovie et Bruxelles ne se réduit pas à une opposition entre pro-européens et nationalistes. La société polonaise demeure massivement favorable à l’Union européenne, dont elle a largement bénéficié économiquement. Mais une partie du pouvoir politique rejette les interventions européennes lorsqu’elles concernent la justice, les normes démocratiques ou les politiques culturelles. Il en résulte une situation paradoxale : une nation profondément européenne mais politiquement traversée par un discours souverainiste.

Ces transformations institutionnelles s’enracinent dans plusieurs contradictions sociales profondes ...

La première oppose succès économique et colère sociale.

Depuis 1989, la Pologne a connu l’une des trajectoires économiques les plus dynamiques d’Europe : croissance soutenue, infrastructures modernisées, montée des classes moyennes, intégration industrielle à l’espace européen. Pourtant, cette réussite a laissé des fractures territoriales et symboliques. De nombreuses petites villes, régions périphériques ou anciens bassins industriels ont eu le sentiment d’être les oubliés de la transition libérale. Le vote conservateur a souvent exprimé cette demande de reconnaissance autant qu’un choix idéologique.

La deuxième contradiction oppose modernité métropolitaine et conservatisme territorial.

Des villes comme Warsaw, Gdańsk ou Wrocław incarnent une Pologne urbaine, connectée, diplômée et souvent libérale sur les questions culturelles. À l’inverse, une partie de la Pologne rurale ou orientale demeure plus attachée aux valeurs traditionnelles, à la nation et à la religion. Ce clivage est autant sociologique que géographique.

La troisième contradiction concerne le catholicisme.

L’Église a joué un rôle historique immense : gardienne de l’identité nationale sous les occupations, force morale contre le communisme, soutien du mouvement Solidarność. Pourtant, depuis les années 2010, la sécularisation s’accélère, surtout parmi les jeunes générations urbaines. La Pologne reste symboliquement catholique, mais devient socialement plus diverse et plus distante vis-à-vis de l’autorité ecclésiale.

Enfin, la quatrième contradiction touche à la mémoire nationale.

Le récit polonais moderne s’est construit autour du sacrifice, de la résistance et du martyre : partages du XVIIIe siècle, insurrections, World War II, domination soviétique. Cette mémoire demeure puissante et légitime. Mais elle entre parfois en tension avec une société contemporaine plus pluraliste, attentive aux minorités, à la complexité historique et aux débats sur les responsabilités partagées du passé.

Au total, l’apport majeur de Sadurski est de montrer que la crise polonaise n’est pas un accident isolé ni un simple affrontement partisan. Elle révèle les tensions produites par la réussite même du pays : modernisation rapide, intégration européenne, recomposition sociale, transformations culturelles et redéfinition de la souveraineté démocratique.

La Pologne de 2015 à 2026 apparaît ainsi comme un pays à la fois prospère et inquiet, européen et jaloux de son autonomie, démocratique mais traversé par des tentations illibérales, attaché à ses traditions tout en entrant rapidement dans la modernité sociale. C’est précisément cette coexistence des contraires qui fait aujourd’hui de la Pologne l’un des cas politiques les plus importants du continent européen.


La littérature polonaise des XXᵉ et XXIᵉ siècles interroge, le nombre de romanciers y semble relativement réduit. Depuis l'époque romantique, la Pologne a une tradition poétique extrêmement forte, incarnée par des figures comme Adam Mickiewicz, Juliusz Słowacki et Zygmunt Krasiński. La poésie était perçue comme un moyen privilégié d’exprimer l’âme nationale dans un pays souvent privé de souveraineté. Au XXe siècle, Czesław Miłosz, Wisława Szymborska, Zbigniew Herbert et Tadeusz Różewicz ont continué cette tradition, et leur impact a souvent éclipsé celui des romanciers.

Ceci explique peut-être le peu de romanciers polonais par rapport à d'autres pays. Il et vrai que la poésie, par sa densité et son symbolisme, permettait de contourner bien des censures. Il faut aussi prendre en compte le fait que la Pologne a été effacée de la carte pendant plus de 120 ans avant de retrouver son indépendance en 1918, et 'occupation nazie, suivie par la domination soviétique, a laissé des cicatrices profondes. Aussi, de nombreux écrivains polonais du XXe siècle ont écrit en exil, comme Gustaw Herling-Grudziński, Czesław Miłosz ou Witold Gombrowicz, un exil qui rendait souvent difficile la publication de longs romans, d’autant plus que ces écrivains écrivaient pour un lectorat polonais limité...

Le premier des romanciers polonais à avoir exercé une influence durable sur la littérature mondiale est sans doute Witold Gombrowicz (1904-1969).

Ses romans majeurs — Ferdydurke (1937), Trans-Atlantique (1953), Pornografia (1960), Cosmos (1965) —, d’une inventivité formelle rare, mêlant expérimentation, ironie et satire métaphysique, furent tous écrits en exil.

Il demeure un génie littéraire incontestable : même ses adversaires reconnaissent l’originalité de son œuvre, la singularité de son style, son humour corrosif, ainsi que la fécondité de notions devenues proverbiales dans la culture polonaise — forma (la forme sociale imposée), gęba (le masque, la grimace identitaire), pupa (l’infantilisation, la régression). Sa modernité apparaît aujourd’hui d’une étonnante actualité.

Pour Gombrowicz, l’homme ne naît jamais pleinement lui-même : il est façonné, contraint, fabriqué par le regard d’autrui, prisonnier des rôles que les autres lui assignent. Pour beaucoup de lecteurs polonais, il fut celui qui sut « les percer à jour ». Lire Gombrowicz, c’est apprendre à déceler le ton solennel vidé de substance, la pose intellectuelle, le patriotisme performatif, la modernité snob, les hiérarchies absurdes et les prestiges usurpés. Son œuvre agit comme une école du soupçon appliquée aux vanités collectives.

Quant au style, peu d’auteurs du XXe siècle auront à ce point renouvelé la prose polonaise. On le place souvent aux côtés de Bruno Schulz, Czesław Miłosz, Wisława Szymborska ou Stanisław Lem parmi les grandes figures intellectuelles polonaises du siècle dernier.

Mais une large part de la Pologne l’a aussi longtemps détesté. Il reste, au sens fort, un profanateur. Parce qu’il s’attaque aux mythes nationaux — la nation martyre, le catholicisme identitaire, l’héroïsme historique, le romantisme patriotique, la noblesse morale ; parce qu’il refuse la gravité cérémonielle — cette valorisation ancienne de la souffrance noble, du sérieux moral, de la grandeur historique et du devoir national ; parce que le ton de son Journal est souvent provocateur, narcissique, souverainement ironique et théâtralement vaniteux ; enfin parce qu’il vécut loin de son pays — parti de Pologne en 1939, demeuré longtemps en Argentine puis en France —, certains lui reprochèrent de juger la Pologne à distance, de critiquer sans avoir partagé directement les épreuves de la guerre ou du communisme, et d’être devenu « plus européen que polonais ».

Pourtant, Gombrowicz avait touché un point sensible : il n’attaquait pas les ennemis de la Pologne, mais les illusions que les Polonais entretenaient sur eux-mêmes. C’est ce qui rend encore son œuvre vive, irritante et nécessaire.

C'est dans son Journal (Dziennik), qu'il dénonce le plus souvent cette tendance polonaise à se réfugier dans les mythes nationaux plutôt qu’à affronter la réalité, la Pologne veut être grande, noble, héroïque, catholique, martyre, écrit-il, mais elle ne veut pas être simplement elle-même. Une société fragile se raidit dans les symboles, les cérémonies, la dignité affichée ...

La France des années 1960 lui offrit  un refuge particulièrement favorable, où son intelligence corrosive trouva un public réceptif. En Pologne, Witold Gombrowicz est aujourd’hui incontournable. Mais sa canonisation fut lente, conflictuelle et progressive. Longtemps marginalisé, contesté ou lu sous le manteau, il ne devient véritablement central dans le paysage intellectuel polonais qu’entre les années 1980 et les années 2000, lorsque l’on comprit pleinement qu’il était non seulement un grand écrivain polonais, mais l’un des grands écrivains européens du XXe siècle.


Jerzy Andrzejewski (1909-1983) a vécu et écrit durant certaines des périodes les plus tumultueuses de l’histoire polonaise : l’entre-deux-guerres, la Seconde Guerre mondiale, puis l’instauration du régime communiste. Intellectuel engagé, proche un temps du pouvoir avant de s’en éloigner, il deviendra ensuite l’une des grandes figures de l’opposition démocratique, notamment en rejoignant dans les années 1970 le Komitet Obrony Robotników (Comité de défense des ouvriers, KOR), mouvement fondateur de la dissidence polonaise contemporaine. Son parcours personnel, fait d’adhésions, de désillusions et de ruptures, reflète à lui seul les contradictions tragiques de la Pologne du XXe siècle.

Son œuvre la plus célèbre, "Cendres et diamant" (Popiół i diament, 1948 ; publié en Pologne en 1947 selon certaines éditions), demeure l’un des grands romans polonais de l’après-guerre. Déjà largement connu en France grâce à l’adaptation cinématographique d’Andrzej Wajda, "Ashes and Diamonds", le livre s’est imposé comme une œuvre majeure sur les lendemains de guerre et les déchirements idéologiques du XXe siècle.

L’action se déroule dans une petite ville de province, du 5 au 8 mai 1945, au moment précis où l’Allemagne capitule. Tandis que l’occupation nazie s’achève, un nouvel ordre politique, dominé par les communistes soutenus par l’Union soviétique, commence à s’imposer. Deux militants communistes, Szczuka et Podgórski, arrivent sur place pour participer à une réunion clandestine et découvrent les corps de camarades assassinés. Ces meurtres ont été commis par Maciek Chełmicki, jeune combattant de l’Armia Krajowa (AK), organisation de résistance nationale anticommuniste. La véritable cible était Szczuka, que Maciek a reçu l’ordre d’éliminer.

À travers ces personnages, Andrzejewski met en scène des destins pris dans l’engrenage de l’Histoire. Maciek, jeune homme anxieux, fiévreux et tourmenté, hésite désormais à accomplir sa mission. Entre-temps, il rencontre Krystyna (Christine dans certaines traductions), serveuse avec laquelle il noue une liaison brève et fragile. Pour la première fois, une vie ordinaire semble possible : aimer, quitter la violence, recommencer ailleurs. Mais le passé, les fidélités clandestines et la logique de guerre le rattrapent. Trois jours plus tard, il tue Szczuka avant d’être lui-même abattu par une patrouille alors qu’il tentait de rejoindre Krystyna.

Autour de ces figures centrales gravite toute une galerie de personnages secondaires : un juge compromis pour avoir été kapo dans un camp fasciste, son épouse demeurée digne à travers les épreuves, un fils trafiquant du marché noir, un autre engagé dans l’organisation clandestine de Maciek. Aucun n’est réduit à une simple fonction narrative : tous incarnent les ambiguïtés morales d’un pays ravagé, où victimes, héros, opportunistes et bourreaux coexistent parfois sous le même toit.

Le roman montre ainsi que la fin de la guerre ne signifie nullement la fin de la violence ni des dilemmes moraux. La paix annoncée laisse place à une guerre civile larvée, aux règlements de comptes, aux fidélités contradictoires et aux choix impossibles. Dans une société déchirée, chacun doit décider non seulement de ce qu’il faut faire, mais de ce qu’il est encore possible de croire.

L’ouvrage frappe aussi par son atmosphère singulière, faite de scènes absurdes, grotesques ou crépusculaires : banquets déplacés, ivresses, gestes mécaniques, cérémonies vides de sens. Le passage le plus célèbre demeure celui des verres d’alcool enflammés levés à la mémoire des camarades morts : image saisissante d’une génération consumée par la guerre, dont les idéaux brillent encore un instant avant de s’éteindre. Ce théâtre de ruines morales reflète la désorientation spirituelle d’un pays exsangue, où les héros d’hier deviennent les vaincus de demain.

Sous son apparence de roman politique, "Cendres et diamant" est surtout une méditation sur la jeunesse sacrifiée, la fragilité des idéaux et le prix humain des bouleversements historiques. À la fois fresque historique, drame psychologique et document sur la Pologne de 1945, il demeure l’un des témoignages littéraires les plus pénétrants sur le passage brutal de la guerre à la paix. (Éditions Gallimard, 1967, pour la traduction française)


Tadeusz Konwicki (1926-2015), romancier majeur de la Pologne de l’après-guerre et cinéaste reconnu, occupe une place singulière dans la littérature d’Europe centrale. Ancien résistant, marqué par la guerre, la soviétisation du pays et les désillusions du socialisme réel, il a construit une œuvre mêlant autobiographie, satire politique, mémoire historique et méditation existentielle. Chez lui, le grotesque côtoie le tragique, l’humour noir la nostalgie, la farce quotidienne les questions les plus graves sur la liberté, la culpabilité et l’identité nationale. Deux romans résument particulièrement cette vision ...

 

"Petite Apocalypse" (Mała Apokalipsa, 1979)

Publié à la fin des années 1970, alors que le régime communiste polonais entre dans sa phase terminale, Petite Apocalypse est un roman dystopique, satirique et prophétique. L’action se déroule en une seule journée, dans une Varsovie crépusculaire, délabrée, envahie par la pénurie, le mensonge officiel et la lassitude générale. La ville y apparaît comme un décor en ruine où le pouvoir survit par inertie, tandis que la société entière semble glisser vers l’effondrement moral.

Le narrateur, double transparent de Konwicki, est un écrivain désabusé, marginalisé, alcoolisé, sans illusions sur lui-même ni sur le monde. Il est approché par un groupe d’opposants qui lui confient une mission absurde et solennelle : s’immoler par le feu devant le Palais de la Culture et de la Science à Varsovie, symbole monumental de la domination soviétique, afin de réveiller les consciences au moment où la Pologne s’apprête à signer une nouvelle soumission politique à Moscou.

Toute l’intrigue repose sur l’errance du héros à travers la capitale au cours des heures précédant ce sacrifice annoncé. Il cherche de l’essence pour brûler, boit avec d’anciens amis, croise des bureaucrates cyniques, des intellectuels compromis, des opposants dérisoires, des femmes fatiguées, des marginaux hagards. Chacun parle beaucoup, agit peu, se contredit sans cesse. Personne ne croit vraiment à la révolution, mais personne ne croit davantage au régime.

Ce parcours donne lieu à une succession de scènes absurdes et grotesques : appartements misérables transformés en salons idéologiques, conversations métaphysiques interrompues par la recherche de nourriture, complots minables, héroïsme théâtral, ivrognerie philosophique. Konwicki montre une société où même la dissidence est contaminée par la fatigue, le narcissisme et la comédie.

Le génie du roman tient à son ambiguïté fondamentale : faut-il prendre au sérieux ce projet d’immolation, ou n’est-il qu’une dernière mascarade dans un monde vidé de sens ? Le protagoniste hésite sans cesse. Son sacrifice serait-il un acte de liberté, ou simplement une récupération de plus ? Une protestation authentique, ou un spectacle destiné à un public blasé ?

Sous la satire politique, "Petite Apocalypse" est une méditation sur l’impossibilité de l’héroïsme dans les sociétés tardivement totalitaires. Là où les générations précédentes mouraient pour une cause, celle du narrateur ne sait plus si les causes existent encore. La tyrannie ne produit plus seulement la peur : elle engendre l’épuisement moral, le cynisme, l’incapacité même à croire.

Le titre dit tout : il ne s’agit pas d’une apocalypse grandiose, mais d’une petite apocalypse, grise, quotidienne, bureaucratique, celle d’un monde qui se défait sans drame spectaculaire, dans l’usure des consciences. Roman d’une immense drôlerie noire, il annonce déjà l’agonie prochaine du communisme est-européen.

 

"Le Complexe polonais" (Kompleks polski, 1977)

Paru deux ans plus tôt, "Le Complexe polonais" est souvent considéré comme l’œuvre majeure de Konwicki. Plus intérieur, plus méditatif, mais tout aussi corrosif, le roman prend pour point de départ une situation dérisoire et typiquement socialiste : à Varsovie, la veille de Noël, une longue file d’attente se forme devant une bijouterie où doivent être livrées des alliances en or fabriquées en Union soviétique. Comme souvent dans l’économie de pénurie, la rumeur remplace l’information, l’attente remplace l’action, et chacun espère un arrivage qui n’aura probablement jamais lieu.

Autour de cette queue immobile se rassemble un échantillon de la société polonaise : ménagères, petits trafiquants, retraités, rêveurs, fonctionnaires, opportunistes, croyants, sceptiques. Les conversations dérivent sans cesse vers les frustrations du quotidien, les humiliations administratives, les souvenirs de guerre, les espérances déçues.

Le narrateur, là encore proche de Konwicki lui-même, quitte régulièrement la scène réaliste pour s’abandonner à des digressions historiques, des visions hallucinées, des souvenirs personnels ou des monologues cinglants sur le despotisme et la servitude. Le roman alterne ainsi scènes burlesques — tournée chez un vieux vendant clandestinement de l’alcool, coucherie absurde entre un client et une vendeuse, marchandages grotesques — et méditations d’une grande gravité sur plusieurs siècles d’histoire polonaise.

Le cœur du livre est contenu dans la question du titre : qu’est-ce que le « complexe polonais » ? Pour Konwicki, il s’agit d’un mélange de fierté blessée, de romantisme national, de culte du martyre, de passion de la liberté et de sentiment chronique d’impuissance. La Pologne s’est pensée pendant des siècles comme nation héroïque, rempart de l’Europe, victime exemplaire de l’Histoire ; mais cette grandeur symbolique s’est souvent accompagnée d’asservissements bien réels.

"Je fais la queue devant un magasin de l’entreprise nationalisée « Le Joaillier » et je suis le vingt-troisième. Bientôt, les horloges de Varsovie sonneront onze heures du matin. Alors, les serrures des grandes portes de métal et de verre grinceront et nous, les clients enrhumés, nous ferons irruption dans l’élégant intérieur, mais, bien sûr, une irruption parfaitement disciplinée, qui ne saurait troubler l’ordre établi dans la queue par de longs quarts d’heure d’attente. 

Il gèle à peine en cette veille de Noël. C’est un jour à la limite entre un automne prolongé et un hiver qui tarde. Un jour comme attardé lui-même. Où la lumière ne s’est pas levée complètement, un jour brumeux, traînard. Des flocons de neige égarés voguent dans l’air glacé comme des graines de peuplier. Les tramways se blottissent en troupeau dans cette large artère et sonnent pitoyablement. Un mendiant connu, respecté de tous, s’installe sur le trottoir à côté du magasin de joaillerie. Il étend devant lui ses jambes, les écarte dans la mince couche de neige légère pour faire peur aux passants sensibles. Mais moi, je sais que ces prothèses de plastique et de nickel sont creuses, et, bien que le gel les colle au trottoir, notre mendiant ne risque pas de sentir le froid. Des foules de passants ininterrompues glissent le long des murs. Parfois, l’un des passants en bouscule un autre et s’éloigne sans demander pardon, plongé dans ses pensées. Parfois, un autre heurte quelqu’un du pied de son sapin de Noël et lance un juron ; parfois encore, un ivrogne roule sur la chaussée, mais se relève rapidement et se remet en chemin. C’est une veille de Noël comme les autres. 

Ce jour glisse sur une petite planète d’un minuscule système solaire. La planète s’appelle Terre, c’est un œuf de roche empli de lave liquide et recouvert en surface de fines couches d’eau et d’air, c’est-à-dire d’un mélange volatil d’oxygène, d’azote et de quelques éléments de plus qui, un jour, peuvent menacer l’existence de cette planète. Sur cette planète, par l’heureux concours de nombreuses circonstances, la vie est née à partir de l’albumine et au bout de millions d’années, cette vie a créé des êtres doués de raison qui se donnent le nom d’hommes et auxquels, moi, l’auteur de ces mots, j’ai l’honneur d’appartenir. L’humanité, c’est-à-dire la somme des habitants raisonnables de la Terre, a créé la civilisation qui nous permet de comprendre l’univers, ou à vrai dire de ne pas le comprendre complètement ; la civilisation qui aide à lutter contre les anciens malheurs de l’existence humaine et qui en produit de nouveaux, de plus en plus menaçants, la civilisation qui a permis à l’homme de faire de toutes petites promenades dans le cosmos tout en lui retirant l’espoir de grands voyages vers le noyau de ce cosmos. Il faut encore ajouter une information tout à fait essentielle : la vie sur terre est sujette à une étrange pulsation, son rythme est déterminé par des formes aussi peu ordinaires de transformation de la matière que la naissance et la mort, la maturation et le vieillissement, l’existence et la non-existence. 

Je suis tenu à ces quelques explications rapides, car je m’attends à ce qu’un exemplaire du livre, que j’écris laborieusement, parvienne dans les mains, les antennes ou les ordinateurs d’autres êtres doués de raison qui atteindront par hasard notre galaxie, venus des régions centrales de l’univers, des quartiers élégants de la métropole du bon Dieu, êtres plus intelligents et meilleurs que nous, nobles surhommes inventés et rêvés par l’homme. Et si j’écris avec une intention aussi ambitieuse, en fait même aussi peu commune, c’est seulement parce que je suis las de communiquer avec mes semblables, mes frères sages et idiots, mes frères prophètes et canailles, mes frères oppresseurs et victimes. 

Cette veille de Noël nous apporte chaque année à nous autres, terriens, je ne sais quel espoir magique, éveille en nous un pressentiment étrange et excitant, ranime en nous la nostalgie d’une patrie primitive, inconnue. En ce jour qui est le commencement de l’hiver ou de l’été, naquit voici deux mille ans un homme que nous avons reconnu comme Dieu, c’est-à-dire comme le cocréateur de la structure incompréhensible de l’univers, un homme qui, d’après nos croyances, sert de médiateur entre nous et le mystère angoissant du monde supérieur. En ce jour, je me blottis chaudement dans ma veste de mouton retourné devant un magasin d’articles de joaillerie que l’on appelle, sans la moindre subtilité, « Le Joaillier ». Je suis le vingt-troisième dans la queue et, derrière moi, il y a encore une vingtaine de personnes qui battent le trottoir de leurs pieds engourdis. Moi aussi, je tremble légèrement, bien que je sois couvert d’une abondante toison de mouton. Mais moi, c’est d’émotion que je tremble. Je tremble dans l’attente de ce jour, de ces quelques heures inhabituelles qui nous apporteront peut-être, à moi et à nous tous, une solution décisive. 

— Regardez-moi ça, quelle santé, marmotte dans le col de mon manteau en produisant une vapeur épaisse le monsieur qui fait la queue derrière moi. – Il m’indique de ses yeux larmoyants de froid la vitrine du magasin. — C’est presque un péché de la regarder. 

En effet, on aperçoit à travers la vitre poussiéreuse les contours d’un visage de femme. Une jeune fille aux cheveux sombres, à la bouche un peu indécente, considère de son regard sépia la rue sans joie. 

— Tout ce qu’il y a de mieux, dis-je avec mélancolie, mais ce n’est pas pour nous. 

— Mais quoi, parce que nous sommes moins bien que les autres ? ..."

(P. O. F. et Éditions Robert Laffont pour la traduction française, 1988)

Le roman interroge avec ironie cette contradiction : à quoi sert l’amour passionné de la liberté si chaque soulèvement mène à une domination accrue ? Quel sens a la fidélité patriotique quand elle nourrit parfois les défaites répétées ? Être polonais est-ce hériter d’une grandeur morale, ou d’une névrose historique ?

Konwicki ne détruit pas ce mythe national : il l’examine avec tendresse et cruauté. Il sait que les illusions collectives font vivre les peuples, mais il voit aussi comment elles les emprisonnent. La file d’attente devant la bijouterie devient alors une métaphore saisissante : une nation entière patiente devant une promesse dérisoire — les alliances n’arriveront sans doute jamais — tandis qu’elle continue d’espérer malgré tout.

Sur le plan littéraire, "Le Complexe polonais" est remarquable par sa forme fragmentaire, son mélange de trivialité et de lyrisme, son humour désespéré. Konwicki y excelle à faire surgir les grandes interrogations historiques à partir des détails les plus médiocres du quotidien. Une queue devant un magasin devient un résumé de la condition polonaise sous le communisme.

Ces deux livres se répondent profondément. "Le Complexe polonais" ausculte les racines historiques, psychologiques et mythologiques du mal polonais ; "Petite Apocalypse" en montre l’aboutissement terminal dans la société communiste finissante. L’un observe un peuple qui attend encore, l’autre un peuple qui n’attend plus rien. L’un dissèque les illusions nationales, l’autre la fatigue post-idéologique. Ensemble, ils composent l’un des portraits les plus lucides, drôles et mélancoliques de la Pologne du XXe siècle : un pays sans cesse humilié mais indestructible, ridicule parfois, héroïque souvent, tragique presque toujours.


Czesław Miłosz (1911-2004) demeure l’une des grandes consciences morales et intellectuelles de l’Europe du XXe siècle.

Poète, essayiste, romancier, traducteur et témoin de son temps, il a traversé presque toutes les tragédies du siècle : la disparition des empires d’Europe centrale, la Seconde Guerre mondiale, l’occupation nazie, la soviétisation de la Pologne, l’exil et la guerre froide. Peu d’écrivains auront incarné avec autant de force la tension entre catastrophe historique et fidélité à l’esprit.

Né dans une famille polono-lituanienne de l’ancien Grand-Duché de Lituanie, dans un monde multiculturel bientôt détruit par les nationalismes et les totalitarismes, Miłosz grandit dans la conscience précoce de la fragilité des civilisations. Cette expérience fondatrice marquera toute son œuvre : chez lui, la mémoire n’est jamais nostalgie décorative, mais résistance à l’effacement.

Pendant la guerre, il vit à Warsaw, participe à la vie intellectuelle clandestine et assiste à l’anéantissement de la ville. Après 1945, il sert quelque temps comme diplomate de la nouvelle Pologne communiste, avant de rompre avec le régime et de demander l’asile politique en France en 1951. Ce geste courageux, à une époque où nombre d’intellectuels occidentaux entretenaient encore des illusions sur les démocraties populaires, contribue déjà à son aura : Miłosz n’est pas seulement un écrivain, mais un homme ayant payé le prix de la vérité.

Son essai "La Pensée captive" (Zniewolony umysł, 1953, The Captive Mind) le rend célèbre bien au-delà du monde polonais. Publié en 1953, le livre analyse d’abord un contexte précis : la prise de contrôle des sociétés d’Europe centrale par le stalinisme et la soumission d’une partie des intellectuels au communisme. Sous cet angle, certaines références, codes politiques et polémiques appartiennent évidemment au XXe siècle. Le lecteur d’aujourd’hui n’est plus confronté au même système de partis, à la même censure d’État ni à la même fascination exercée par Moscou. Sans connaissance de l’Europe de l’Est des années 1940-1950, certaines allusions sont moins parlantes. On peut même ajouter que le style d’essai moral du milieu du siècle est plus dense et moins immédiat pour un lecteur contemporain...

En revanche, ce qui donne au livre sa longévité, ce sont les mécanismes psychologiques et moraux que Miłosz décrit. Il ne parle pas seulement du communisme ; il parle de la manière dont des individus intelligents en viennent à servir un mensonge collectif. Il montre,

- comment on rationalise l’inacceptable ;

- comment la peur se transforme en conviction affichée ;

- comment le conformisme se pare du langage du progrès ;

- comment les intellectuels préfèrent parfois appartenir au camp dominant plutôt que rester seuls ;

- comment on adopte une double pensée : ce qu’on sait vrai intérieurement et ce qu’on affirme publiquement.

Sous cet angle, le livre reste très actuel. Ces mécanismes existent encore dans les régimes autoritaires contemporains ; certaines bureaucraties idéologiques ; les dynamiques de groupe sur les réseaux sociaux ; les milieux où la dissidence coûte réputation, carrière ou appartenance ; toute situation où l’on remplace la vérité par la loyauté tribale.

L’ouvrage reste un texte de référence pour comprendre non seulement le communisme, mais toute tentation de servitude intellectuelle.  

Installé ensuite aux États-Unis, notamment à University of California, Berkeley, Miłosz poursuit une œuvre immense, où la poésie dialogue avec la philosophie, la théologie, la nature, l’histoire et la vie quotidienne. Il refuse les simplifications idéologiques comme le désespoir facile. Son écriture conjugue profondeur métaphysique et attention concrète au monde sensible : arbres, rivières, corps, saisons, villes détruites, gestes ordinaires. Cette alliance rare entre pensée élevée et précision terrestre a touché des générations de lecteurs.

L’attribution du Prix Nobel de littérature 1980 consacre cette stature internationale. Pour les Polonais vivant sous le communisme, ce Nobel a valeur de reconnaissance symbolique : un écrivain longtemps marginalisé par le régime devient l’un des visages universels de la culture polonaise libre. 

Dans les années où naît Solidarność, Miłosz apparaît comme la preuve que la Pologne existe aussi par ses poètes, ses dissidents et sa pensée indépendante.

Enfin, son œuvre poétique elle-même nourrit cette dimension iconique. Des recueils comme "Le Monde captif", "La Vallée de l’Issa" ou ses poèmes tardifs offrent une voix reconnaissable entre toutes : grave sans solennité, lucide sans cynisme, spirituelle sans dogmatisme. Miłosz parle du mal sans y céder, de la foi sans prosélytisme, de la patrie sans nationalisme. Il a su traverser le siècle sans se laisser absorber par ses mensonges. Voilà pourquoi son nom dépasse la littérature ...

 

Mais Czesław Miłosz n’a jamais été une figure unanimement célébrée. Son prestige international s’est accompagné de critiques venues d’horizons idéologiques très différents, précisément parce qu’il refusait les appartenances simples et les fidélités automatiques. Aux yeux du régime communiste polonais, sa rupture avec le pouvoir en 1951 et son exil en Occident firent de lui un transfuge, voire un traître. À l’inverse, une partie de l’émigration anticommuniste lui reprocha d’avoir d’abord servi comme diplomate du nouvel État polonais après 1945, jugeant sa dissidence tardive ou ambiguë.

D’autres critiques vinrent de milieux nationalistes ou conservateurs, irrités par sa distance à l’égard des mythes patriotiques polonais, du romantisme sacrificiel et d’une vision idéalisée de la nation. Son attachement à une identité européenne, lituanienne et cosmopolite le fit parfois passer pour insuffisamment “polonais”. Sur le plan spirituel, sa pensée religieuse ouverte, inquiète et non dogmatique lui valut également des réserves opposées : trop croyant pour les laïcs stricts, trop libre pour les croyants orthodoxes.

Enfin, sur le plan littéraire, certains lecteurs ont jugé son œuvre exigeante, dense, parfois austère, plus méditative que lyrique, plus intellectuelle qu’émotive. Mais ces critiques éclairent surtout ce qui fait l’originalité de Miłosz : il demeura toute sa vie un écrivain impossible à récupérer par un camp. Patriote sans nationalisme, croyant sans orthodoxie, antitotalitaire sans simplisme, il dérangea parce qu’il préféra toujours la complexité à la doctrine.


Poétesse et prix Nobel de littérature en 1996, Wisława Szymborska (1923-2012), le quotidien et l’émerveillement face au banal nourrissent des oeuvres telles que" Nic dwa razy" (Rien deux fois, 1997), Koniec i początek (La fin et le commencement, 1999), son recueil le plus célèbre en Pologne (publié peu après la chute du communisme en Pologne, ce recueil abordera des thèmes de reconstruction et de renouveau, autant personnels que collectifs), "Chwila" (Instant, 2002), mais de traduction française qui reste difficile. 

 

Bruno Schulz (1892-1942) est reconnu pour ses récits symbolistes et oniriques, dont "Sklepy cynamonowe" (Les Boutiques de cannelle, 1934) : on y trouve "Le Traité des mannequins", une étrange réflexion sur la création, la matière, et l'animation d'objets inanimés. 

 

Tadeusz Różewicz (1921-2014), poète ("Matka odchodzi" (Maman s’en va), 1999), dramaturge ("Kartoteka" (La Fiche), 1960; "Stara kobieta wysiaduje" (La Vieille Femme qui pond), 1968), a ressenti plus que tout autre la déshumanisation et le vide moral que la guerre a laissés, sa poésie est dépouillée, fragmentaire, souvent anti-lyrique, mais une touche humaniste subsiste dans chacun de ses textes. 

 

Gustaw Herling-Grudziński (1919-2000) fut, comme peu d’écrivains de sa génération, profondément marqué par la violence totalitaire du XXe siècle.

Né dans la Pologne redevenue indépendante après 1918, il appartient à cette génération brutalement broyée par la double invasion allemande et soviétique de 1939. Arrêté en 1940 par le NKVD alors qu’il tentait de rejoindre la résistance polonaise, il est condamné et interné dans le système concentrationnaire soviétique. Il connaît alors l’univers du Gulag : faim, froid, travail forcé, arbitraire administratif, déchéance physique et destruction morale.

Libéré en 1942 à la suite de l’« amnistie » accordée aux citoyens polonais après l’accord Accord Sikorski-Maïski, il rejoint l’Armée d'Anders, formée en Union soviétique puis évacuée vers le Moyen-Orient. Il combat ensuite dans le IIe corps polonais lors de la campagne d’Italie et participe notamment à la Bataille de Monte Cassino, devenue l’un des grands symboles du sacrifice polonais pendant la guerre. Cette trajectoire singulière — du camp soviétique au champ de bataille contre l’Allemagne nazie — résume à elle seule le destin tragique de milliers de Polonais ballottés entre deux totalitarismes.

Après 1945, refusant de rentrer dans une Poland passée sous domination communiste, Herling-Grudziński choisit l’exil. Il séjourne d’abord à London, puis s’installe durablement en Italy, principalement à Naples, où il vivra l’essentiel de sa vie. Il devient l’une des grandes voix de la littérature polonaise hors frontières, collaborant notamment à la revue Kultura, centre intellectuel majeur de l’émigration polonaise installée à Maisons-Laffitte près de Paris. Essayiste, diariste, nouvelliste et moraliste exigeant, il incarne une tradition littéraire fondée sur la mémoire, la lucidité historique et le refus des compromissions idéologiques.

Son livre majeur, "Un Monde à part" (Inny świat, 1951), est un récit autobiographique consacré à ses presque deux années de détention dans le Goulag soviétique (1940-1942). Publié très tôt, bien avant que la réalité concentrationnaire soviétique ne soit largement reconnue en Europe occidentale, l’ouvrage compte parmi les premiers grands témoignages sur le système des camps staliniens. Bien avant Aleksandr Solzhenitsyn, Herling-Grudziński y révèle la logique interne du Goulag : non seulement l’exploitation du travail forcé, mais aussi la destruction progressive de la personnalité humaine par la peur, la faim, la promiscuité et la corruption morale imposée par la survie.

Le livre se distingue par sa sobriété et sa force analytique. Herling-Grudziński ne se contente pas d’accumuler les horreurs : il observe comment un monde fondé sur la violence modifie les comportements, brouille les frontières entre victimes et complices, héroïsme et abaissement, solidarité et instinct de conservation. Il décrit les prisonniers de droit commun privilégiés par l’administration, les détenus politiques réduits au silence, les suicides, les maladies, les humiliations quotidiennes, mais aussi les gestes de dignité qui subsistent au cœur de la déshumanisation.

Sous son apparence de témoignage historique, "Un Monde à part" est également une méditation morale sur les limites de l’homme confronté au mal institutionnalisé. Le titre dit l’essentiel : le camp constitue « un autre monde », régi par des lois inversées, où ce qui serait intolérable ailleurs devient banal, où la survie remplace la justice comme valeur suprême.

Longtemps moins connu en Europe occidentale que d’autres récits concentrationnaires, ce livre est aujourd’hui reconnu comme un classique indispensable de la littérature testimoniale du XXe siècle. Avec une lucidité sans pathos, Herling-Grudziński y donne voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer et rappelle que la barbarie moderne ne fut pas l’apanage d’un seul régime.

 

Il faut évoquer la figure tragique d'un Tadeusz Borowski (1922-1951) qui, étudiant à Varsovie pendant l'occupation nazie, fut arrêté en 1943, déporté à Auschwitz, puis dans d’autres camps de concentration, libéré en 1945, devint écrivain et journaliste. et se suicida en 1951, à seulement 28 ans. "Ici, dans ce camp de la terre" (Pożegnanie z Marią, 1947) est un premier recueil de nouvelles est basé sur les expériences personnelles de Borowski dans les camps de concentration, en particulier à Auschwitz. À travers des récits réalistes et distanciés, il décrit la vie quotidienne dans les camps et les mécanismes de survie qui déshumanisent les détenus ("Le Monde de pierre"). Borowski ne porte aucun jugement et se contente de montrer froidement la banalité du mal.  

 

Enfin, évoquons Stanisław Lem (1921-2006), figure à part dans les lettres polonaises et pourtant devenue incontournable. Dans une tradition littéraire souvent marquée par la poésie, la mémoire nationale et les traumatismes historiques de la guerre, Lem paraît d’abord relever d’un tout autre registre : celui de la science-fiction spéculative, de la satire philosophique et de l’anticipation technologique.

Et pourtant, avec des œuvres majeures comme "Solaris" (1961), il s’est imposé comme l’un des écrivains polonais les plus lus et traduits dans le monde.

Cette singularité tient d’abord au fait que Lem a utilisé la science-fiction non comme simple littérature d’évasion, mais comme un laboratoire d’idées. Chez lui, l’espace, les machines, les civilisations extraterrestres ou les futurs imaginaires servent à interroger les limites de la connaissance humaine, l’illusion du progrès, les dangers de la technique et l’incapacité de l’homme à comprendre ce qui lui est radicalement étranger. Là où beaucoup de romans du genre racontent des aventures, Lem pose des questions philosophiques.

"Solaris" en est l’exemple le plus célèbre : les scientifiques en orbite autour d’une planète recouverte d’un océan pensant cherchent à entrer en contact avec une intelligence non humaine. Mais plus ils tentent de comprendre Solaris, plus ils se heurtent à leurs propres limites mentales, affectives et morales. Le roman renverse ainsi le thème classique de la rencontre extraterrestre : ce n’est pas l’autre qui se révèle incompréhensible, c’est l’homme qui découvre qu’il ne se connaît pas lui-même. Cette profondeur métaphysique, alliée à une intrigue fascinante, a assuré au livre une audience durable, renforcée par les adaptations cinématographiques d’Andrei Tarkovsky et de Steven Soderbergh.

Lem est également devenu incontournable parce qu’il fut l’un des premiers écrivains à pressentir des débats aujourd’hui centraux : intelligence artificielle, réalité virtuelle, surcharge informationnelle, automatisation, manipulation médiatique, rapport entre homme et machine. Des livres comme "La Cybériade", "Le Congrès de futurologie" ou "Summa Technologiae" témoignent d’une imagination conceptuelle exceptionnelle, souvent prophétique.

Mais ce qui distingue profondément Lem est son ton : ironique, sceptique, souvent drôle, volontiers corrosif. Marqué par le XXe siècle, par la guerre et les totalitarismes qu’il avait connus, il se méfiait des utopies comme des certitudes idéologiques. Son œuvre transpose cette méfiance dans le futur : derrière les robots, les voyages spatiaux ou les mondes inventés se cache toujours une critique de l’orgueil humain.

S’il semble appartenir à un autre univers que les grands poètes ou moralistes polonais, Lem rejoint pourtant leurs préoccupations essentielles : qu’est-ce que l’homme face au mal, à la solitude, au mensonge, à l’inconnu ? Il a simplement déplacé ces questions du champ de bataille vers le cosmos, de l’histoire nationale vers l’avenir de l’espèce.


. C’est après la chute du communisme en 1989 que le roman polonais connaît un nouvel essor et entre dans une phase de profonde recomposition...

Durant Olga Tokarczuk va ainsi a démontré qu’après 1989 - c’est-à-dire après la chute du régime communiste et l’entrée brutale de la Pologne dans l’économie de marché et la démocratie libérale - la littérature polonaise n’était pas condamnée à demeurer prisonnière des urgences politiques du siècle précédent.

Durant les décennies communistes, la littérature polonaise avait souvent assumé des fonctions qui dépassaient le strict domaine esthétique : elle fut espace de résistance morale, conservatoire de la vérité historique, refuge de la liberté intellectuelle, lieu codé de critique du pouvoir. L’écrivain y occupait fréquemment une position quasi civique. 

Après 1989, beaucoup attendaient encore des romans qu’ils expliquent la transition, dénoncent les anciens compromis, radiographient les nouveaux gagnants et perdants, ou prolongent la mission éthique héritée du dissident.

Dans ce contexte, plusieurs voies semblaient dominer ...

 

1. Le roman politique et la démocratie naissante ...

Une première voie consiste à raconter les nouvelles institutions, les luttes de pouvoir et les fractures idéologiques de la Pologne postcommuniste.

Le débat porte sur le rôle de l’Église ; la place des anciens communistes ; les divisions au sein de l’ex-opposition démocratique ; la vitesse des réformes économiques ; l’ancrage européen ; la définition d’un patriotisme démocratique.

Même lorsque les romans ne prennent pas directement le Parlement ou les partis pour sujet, la politique y est omniprésente.

- Tadeusz Konwicki, figure majeure de la génération antérieure, reste très lu après 1989. Son roman "Mała Apokalipsa" (Petite Apocalypse, 1979), satire visionnaire du système tardif communiste, sert encore de point de comparaison pour penser la relation entre littérature et pouvoir.

- Stefan Chwin publie "Hanemann" (1995), roman situé à Gdańsk/Dantzig, où la politique du XXe siècle traverse les vies privées. Le livre interroge la transition des villes, des souverainetés et des mémoires.

- Paweł Huelle, avec "Weiser Dawidek" (Who Was David Weiser?), toujours central dans les années 1990, montre déjà comment l’histoire nationale se lit dans les silences urbains et les identités perdues.

 

2. Le témoignage historique et la mémoire retrouvée ...

Une deuxième orientation puissante revient sur les traumatismes du XXe siècle, désormais sans censure : guerre, Shoah, stalinisme, surveillance, camps, exils, répressions.

La littérature devient un lieu de réouverture de la mémoire nationale blessée.

- Hanna Krall demeure essentielle avec "Zdążyć przed Panem Bogiem" ("Prendre le bon Dieu de vitesse", 1977), récit capital sur le ghetto de Varsovie et la mémoire juive polonaise.

- Henryk Grynberg poursuit une œuvre fondamentale sur la Shoah et l’exil, notamment avec "Żydowska wojna" (La Guerre juive, 1965).

- Tadeusz Różewicz, bien que poète surtout, continue d’incarner la conscience morale issue de la guerre.

- Andrzej Szczypiorski publie "Początek" (La Belle Madame Seidenman), roman clé sur Varsovie occupée, encore largement discuté après 1989.

 

3. La satire de transition ...

Une troisième voie observe avec ironie les métamorphoses brutales des années 1990 : le capitalisme improvisé ; les fortunes rapides ; la publicité envahissante ; la fascination consumériste ; les anciens apparatchiks recyclés ; les nouvelles inégalités ; la provincialisation de certains territoires ; le chaos des valeurs.

- Jerzy Pilch devient l’une des grandes voix de cette ironie postcommuniste. Son roman "Spis cudzołożnic" (1993) mêle satire intellectuelle, dérision nationale et désorientation morale. Son "Pod Mocnym Aniołem" (Sous l’aile de l’ange puissant, 2000) peint aussi la dérive individuelle dans un monde nouveau sans repères.

- Manuela Gretkowska incarne une veine provocatrice et féminine des années 1990 avec "My zdies emigranty", regard mordant sur l’émigration, les illusions occidentales et les nouveaux codes sociaux.

 

4. La continuité de la mission éthique de l’écrivain ...

Même dans une démocratie libérale, beaucoup espèrent encore que l’écrivain reste un arbitre moral. Cette attente se cristallise autour de figures prestigieuses, 

Czesław Miłosz, revenu symboliquement dans la vie intellectuelle polonaise après l’exil, notamment avec Zniewolony umysł (La Pensée captive, 1953), texte toujours structurant pour penser la servitude idéologique.

 

Wisława Szymborska (1923-2012), prix Nobel 1996, représente une intelligence morale sceptique et libre.

À rebours des grandes voix solennelles du XXe siècle centre-européen, elle ne parle jamais du haut d’une certitude idéologique. Son œuvre poétique procède au contraire par interrogation, déplacement du regard, étonnement devant l’évidence apparente des choses. Là où d’autres affirment, elle questionne ; là où d’autres dénoncent avec emphase, elle introduit un doute salutaire ; là où d’autres construisent des systèmes, elle observe un détail concret qui renverse les abstractions. 

Dans une Pologne marquée successivement par la guerre, le totalitarisme nazi, le stalinisme, puis les rigidités idéologiques du communisme tardif, cette attitude a eu une portée considérable. Szymborska rappelle que la liberté intellectuelle commence souvent par la capacité à dire : je ne sais pas, ou regardons autrement.

Ses recueils majeurs - "Wołanie do Yeti" (Appel au Yéti, 1957), "Sól" (Sel, 1962), "Wielka liczba" (Le Grand Nombre, 1976), "Ludzie na moście" (Les Gens sur le pont, 1986), ou encore "Koniec i początek" (Fin et commencement, 1993) - explorent de grands thèmes historiques et existentiels sans jamais sacrifier la précision du quotidien...

Traduction française : "De la mort sans exagérer: Poèmes 1957-2009" (Poésie/Gallimard).

La Haine

Voyez combien elle est toujours en forme !

C’est qu’elle se porte bien

en notre siècle, la haine.

Avec quel naturel elle prend les plus hauts obstacles.

Combien il lui est facile : sauter, saisir.

Rien à voir avec d’autres sentiments.

Leur aînée, et pourtant leur cadette.

Elle sait engndrer toute seule

ce qu’il lui faut pour vivre.

Si elle dort, ce n’est jamais d’un sommeil éternel.

L’insomnie ne lui ôte pas ses forces, au contraire.

Religion ou pas religion, l’essentiel

c’est d’être dans les starting-blocks.

Patrie ou pas patrie, l’essentiel

c’est de se lancer dans la course.

La justice n’est pas mal, au début.

Ensuite, elle cavale toute seule.

La haine. La haine.

Le visage tordu

par l’amoureuse extase.

Ces autres émotions – pouah !

Chétives et avachies.

Depuis quand la fraternité

attire-t-elle les foules ?

A-t-on vu la miséricorde

 

prendre les autres de vitesse ?

 

Le scrupule soulève – combien de prosélytes ?

Pour soulever y a qu’elle, on ne la lui fait pas.

Douée et perspicace, extrêmement bosseuse.

Inutile d’aligner les chants qu’elle composa.

Les pages de l’histoire numérotées par elle.

Tous les tapis humains qu’elle a su déployer

sur combien de places et de stades.

Inutile de se leurrer :

elle sait aussi faire du beau.

Ses lueurs d’incendie dans la nuit noire – splendides !

Bravo, les explosions au petit matin rose !

Ses ruines rayonnent d’un pathos indéniable,

et la colonne rigide qui s’y dresse n’est pas

dénuée d’un humour égrillard.

En grande virtuose, elle joue du contraste

entre vacarme et silence,

la blancheur de la neige et le vermeil du sang.

Mais s’il est un motif dont elle ne se lasse pas,

c’est l’image du bourreau élégant qui se penche

sur sa victime flétrie.

Toujours prête à lancer une nouvelle entreprise.

Mais s’il lui faut attendre, d’accord, elle attendra.

On dit qu’elle est aveugle. Vous voulez rire – elle ?

Avec ces yeux de sniper ? Intrépide,

elle regarde l’avenir en face.

Elle seule.

 


Son célèbre poème "Nienawiść" (“La haine”), publié dans le recueil" Koniec i początek" (Fin et Début, 1993), constitue l’un des textes les plus pénétrants de Wisława Szymborska sur les passions politiques collectives.

La haine y est personnifiée comme une force énergique, méthodique, toujours prête à renaître, bien plus efficace que la bonté ou la compassion. Sans invoquer explicitement un événement précis, le poème renvoie à toute l’histoire européenne du XXe siècle - nationalismes, totalitarismes, purifications idéologiques -  et montre comment les affects destructeurs survivent aux régimes qui les ont mobilisés.

Son texte sur les photographies d’atrocités, Fotografia z 11 września (“Photographie du 11 septembre”), publié dans le recueil Chwila (L’Instant, 2002), médite sur l’image médiatique de la catastrophe.

À partir d’une photographie montrant des personnes tombant des tours du September 11 attacks, Szymborska suspend le temps : elle fixe l’instant où les corps sont encore en chute, entre vie et mort, avant l’impact que l’image ne montre pas. Elle transforme ainsi un document de presse en réflexion vertigineuse sur la représentation, la dignité humaine et les limites du regard.

Quant à "Koniec i początek" (“Fin et commencement”), poème éponyme du recueil Koniec i początek (1993), il est devenu l’un des textes majeurs de l’après-guerre européen ...

Szymborska n’y décrit ni bataille ni héros, mais ce qui vient après : déblayer les gravats, pousser les carcasses de chars, remettre des vitres, nettoyer la boue, refaire les routes. Le poème rappelle que l’histoire spectaculaire retient les destructions, tandis que la reconstruction repose sur des anonymes que personne ne célèbre. Peu à peu, la mémoire s’efface, les témoins disparaissent, et les générations suivantes oublient ce qu’il a fallu rebâtir.

Ces trois textes montrent admirablement comment Szymborska transforme la réflexion morale en expérience sensible, sans sermon ni grandiloquence. Elle ne proclame pas des vérités abstraites : elle fait voir une émotion collective devenue personnage (Nienawiść), une image figée qui interroge notre regard (Fotografia z 11 września), ou des gestes modestes qui restaurent le monde après la catastrophe (Koniec i początek).

C’est là l’une des grandes forces de son art : faire naître la pensée à partir d’une scène concrète, d’un objet, d’une photographie ou d’un détail matériel, plutôt qu’à partir d’un discours idéologique.

En Pologne, elle a longtemps représenté une conscience publique singulière : respectée de presque tous, mais sans autoritarisme ; profondément libre, mais sans posture provocatrice ; engagée contre la bêtise et les fanatismes, mais méfiante envers les mots d’ordre. Son prix Nobel en 1996 a symbolisé la reconnaissance internationale d’une autre tradition polonaise : non seulement héroïque ou tragique, mais aussi ironique, subtile, rationnelle et humaniste.

"... Dans des pays plus heureux, où l’on ne foule pas au pied la dignité humaine avec une pareille aisance, les poètes aiment toujours à être publiés, lus, compris – mais ne font plus rien, ou alors si peu, pour se distinguer des autres au quotidien. Et pourtant, il n’y a pas si longtemps encore, dans les premières décennies de notre siècle, ils se plaisaient à effaroucher leurs contemporains par leurs costumes prétentieux et leur comportement excentrique.

Ceci n’était cependant qu’un spectacle à l’usage des foules.

Car l’instant venait où le poète refermait la porte derrière lui, jetait par terre toutes ces capes noires et autres accessoires « poétiques » de pacotille, et s’installait dans le silence, dans l’attente de soi, au-dessus d’une feuille blanche. Car, en vérité, il n’y a que cela qui compte.

C’est symptomatique. On produit beaucoup de films biographiques, sur les grands scientifiques et les grands artistes. Les réalisateurs les plus ambitieux tentent de représenter de façon crédible le processus de création à l’origine des plus grandes découvertes, des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire. Le travail d’un scientifique se prête volontiers à ce genre de traitement : le laboratoire, certains instruments, le fonctionnement de certains mécanismes, tout ceci peut, en effet, retenir l’attention du spectateur. Il y a, en outre, des instants d’incertitude chargés de tension dramatique : telle expérience, repétée pour la millième fois, avec quelques modifications mineures – réussira-t-elle enfin ?

Les films sur des peintres peuvent, eux aussi, séduire le regard. On peut reconstituer la genèse d’un tableau, depuis le premier trait sur la toile jusqu’au dernier coup de pinceau. Les films sur des compositeurs sont pleins de musique : dès les premières mesures qui surgissent dans la conscience du compositeur, jusqu’à la forme ultime de l’œuvre orchestrée. Certes, tout ceci demeure fort naïf, et ne dit rien, au fond, sur cet étrange état d’esprit que nous appelons inspiration – au moins nous sert-on quelque chose à voir et à entendre.

Avec un poète, rien ne va plus. Son travail n’est pas photogénique pour un sou. Le voilà assis à sa table, ou couché sur son canapé, fixant le plafond ou le mur d’un œil immobile ; de temps en temps, il scribouille sept lignes, dont au bout d’un quart d’heure il supprimera une ou deux ; puis, une autre heure s’écoulera sans que rien d’autre ne se passe. Quel cinéphile pourrait supporter une chose pareille ?

Je viens de parler de l’inspiration. À la question de savoir ce qu’elle est, si elle existe, les poètes contemporains avancent des réponses évasives. Non pas qu’ils n’aient jamais ressenti les bienfaits de cette impulsion interne. La raison en est tout autre. Il n’est pas facile d’expliquer à quelqu’un un phénomène qu’on ne comprend pas très bien soi-même.

Lorsqu’on m’interroge à ce sujet, je préfère esquiver la question. Je réponds habituellement de la façon suivante : l’inspiration n’est pas un privilège exclusif des poètes, ou des artistes en général. Il existe, il a toujours existé, il existera toujours d’autres hommes qu’elle fréquente. Ce sont ceux qui, en toute connaissance de cause, choisissent leur travail, et l’exercent avec amour et imagination. Certains sont médecins, d’autres enseignants ou jardiniers, que sais-je encore. Leur travail peut devenir une aventure permanente, à condition qu’ils sachent en faire jaillir toujours de nouveaux défis. En dépit de toutes les peines, de toutes les défaites, leur curiosité ne tarit jamais. De chaque solution qu’ils trouvent, s’envole un essaim de questions nouvelles. L’inspiration, quelle que soit sa véritable nature, naît d’un éternel « je ne sais pas ».

Ils ne sont pas très nombreux. La plupart des habitants de cette planète travaillent pour gagner leur vie, travaillent par contrainte. Ils n’ont pas choisi leur travail par passion, ce sont les circonstances de la vie qui ont fait ce choix pour eux. Un travail qu’on n’aime pas, qui ennuie, qu’on estime uniquement parce que, même sous cette forme, il n’est déjà pas à la portée de tout le monde, constitue une des plus grandes détresses humaines. Et il ne semble pas que les temps futurs puissent y apporter un changement bienvenu.

Je peux donc me permettre de dire que, tout en privant les poètes du monopole de l’inspiration, je les range parmi les très rares élus du destin.

Cela peut toutefois éveiller quelques doutes chez mes auditeurs.

Il est des tortionnaires, dictateurs, fanatiques, démagogues décidés à conquérir le pouvoir grâce à quelques slogans hurlés à tue-tête, qui aiment, eux aussi, leur travail, et le pratiquent avec un zèle très imaginatif. Oui, mais voilà : ils « savent ». Ils savent, et ce qu’ils savent leur suffit à tout jamais. Ils ne sont curieux de rien d’autre, car ceci pourrait écorner leurs arguments. Et tout savoir incapable d’engendrer de nouvelles questions trépasse à court terme, perdant de cette chaleur qui est la condition même de toute vie. Dans des cas extrêmes, bien connus de notre histoire ancienne et moderne, il peut même devenir un danger mortel pour les peuples.

C’est pour cela que je tiens en si haute estime ces quelques petits mots : « je ne sais pas ». Petits, mais aux ailes puissantes. Ouvrant notre vie sur les espaces que nous portons en nous-mêmes, et sur ceux où l’on a suspendu notre pauvre terre. Si Isaac Newton ne s’était pas dit « je ne sais pas », une pluie de pommes aurait pu s’abattre sur son jardin, et il ne ferait rien d’autre que d’en ramasser une, de temps en temps, pour la manger avec appétit. Si ma compatriote Marie Skłodowska-Curie n’avait pas dit « je ne sais pas », elle serait probablement restée professeure de chimie dans une école pour jeunes filles de bonne famille, et toute sa vie se serait écoulée à ce poste – tout à fait respectable, au demeurant. Mais elle s’est dit « je ne sais pas », et ce sont ces petits mots qui l’ont menée, par deux fois, à Stockholm, où les esprits inquiets et éternellement curieux se voient attribuer le prix Nobel.

Un poète, si c’est un vrai poète, se doit lui aussi de répéter : « je ne sais pas ». Dans chaque nouveau poème, il tente d’y répondre, mais après chaque point final un nouveau doute l’envahit, une nouvelle hésitation ; conviction qu’il s’agit une fois de plus d’une réponse provisoire et absolument insuffisante. Il recommence alors, encore et encore, jusqu’à ce qu’un jour les docteurs ès lettres saisissent d’un énorme trombone toutes ces preuves de son insatisfaction de soi, et les appellent son « œuvre ».

Je rêve parfois des situations impossibles. J’imagine par exemple, dans mon effronterie, que j’ai l’occasion de m’entretenir avec l’Ecclésiaste, auteur d’une, ô combien poignante, lamentation sur la vanité de toutes les entreprises humaines. Je lui fais une profonde révérence, car c’est un des poètes les plus importants – du moins pour moi. Et puis, je saisis sa main. « Rien de nouveau sous le soleil », as-Tu dit, Ecclésiaste. Et pourtant, Toi-même, Tu es né nouveau sous le soleil. Et le poème écrit par Toi ne fut pas moins nouveau sous le soleil, car avant Toi personne ne l’avait écrit. Et nouveaux sous le soleil sont tous Tes lecteurs, car pouvaient-ils le lire avant Toi ? De même, le cyprès à l’ombre duquel Tu es assis ne pousse-t-il pas depuis l’aube de l’univers. Il fut engendré par un autre cyprès, semblable au Tien, mais pas tout à fait le même. Et j’aimerais Te demander, Ecclésiaste, as-Tu le désir d’écrire quelque chose de nouveau sous le soleil ? Quelque chose qui complétera Tes réflexions ? ou bien aurais-Tu plutôt envie, malgré tout, d’en réfuter certaines ? Dans Ton grand poème, Tu n’as pas oublié la joie – quelle importance, au fond, qu’elle soit passagère ! Et si Ton prochain poème, nouveau sous le soleil, lui était consacré ? As-Tu déjà pris quelques notes, fait de premières esquisses ? Tu ne peux tout de même pas m’annoncer : « Voilà, j’ai tout dit, je n’ai plus rien à ajouter ». Aucun poète au monde ne peut dire une chose pareille, d’autant moins un immense, comme Toi.

Car le monde, quoi que nous en pensions, effrayés par son immensité et par le spectacle de notre impuissance, pleins d’amertume face à son indifférence à l’égard de ceux qui souffrent, humains, animaux, plantes peut-être, car qui peut nous garantir qu’elles sont libres de toute souffrance ? ; quoi que nous pensions de ces espaces infinis traversés par le rayonnement des étoiles, autour desquelles nous découvrons aujourd’hui de nouvelles planètes, déjà mortes ? encore mortes ? – nul ne le sait ; quoi que nous puissions dire de cet incommensurable théâtre pour lequel on nous accorde, il est vrai, un billet d’entrée, mais un dont la validité est si ridicule ; quoi que nous puissions penser de ce monde – il est quand même étonnant.

Néanmoins, dans ce mot d’« étonnant », un piège logique nous guette. Nous nous étonnons des choses qui s’écartent d’une norme connue et généralement admise, d’une évidence à laquelle nous sommes habitués. Or, il n’existe aucun monde normal et évident. Notre étonnement est autonome et ne procède d’aucune comparaison.

D’accord, dans notre langage courant, qui ne s’interroge pas sur chaque mot qu’il emploie, nous disons tous : « vie ordinaire », « monde ordinaire », « ordre normal des choses ». Mais dans la langue de la poésie, où chaque mot est soigneusement pesé, rien n’est jamais ordinaire ni normal. Pas une pierre, et pas un nuage au-dessus. Pas un jour, et pas une nuit après. Et, par-dessus tout, pas une quelconque existence en ce monde.

Il semblerait que les poètes auront toujours beaucoup de travail." (Wisława Szymborska (1923-2012), Discours prononcé devant l'Académie suédoise le 7 décembre 1996, in "De la mort sans exagérer", traduction Gallimard).


Zbigniew Herbert (1924-1998) demeure une référence civique majeure des années 1990 parce qu’il incarne, pour une grande partie de la société polonaise sortie du communisme, la figure exemplaire de l’écrivain resté fidèle à quelques principes non négociables : vérité, dignité, responsabilité personnelle, refus du mensonge imposé et résistance intérieure aux formes de servitude idéologique. 

Autrement dit, une nation libre ne suffit pas ; il faut encore des citoyens capables de conscience, de mémoire et de courage intérieur.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, Herbert avait acquis un prestige singulier en Pologne : contrairement à d’autres intellectuels ayant connu des accommodements temporaires avec le pouvoir, il apparaissait comme l’un des auteurs les plus constants dans son indépendance morale face au régime communiste. Sans transformer sa poésie en propagande anticommuniste, il avait su élaborer une langue de la droiture, de la mémoire et du jugement éthique ...

- "Pan Cogito" (Monsieur Cogito, 1974)

Recueil central de son œuvre. Le personnage de Pan Cogito devient une conscience ironique et vigilante, observant le monde moderne avec lucidité.

- "Przesłanie Pana Cogito" (Le Message de Monsieur Cogito, publié dans Pan Cogito, 1974)

Texte devenu quasi civique en Pologne. On y trouve l’injonction célèbre à “aller debout”, à demeurer fidèle malgré la défaite ou la solitude ("Idź wyprostowany wśród tych co na kolanach", Va droit / Va redressé parmi ceux qui sont à genoux). Pour beaucoup de Polonais, ce poème a servi de boussole morale sous le communisme puis après sa chute.

- "Raport z oblężonego Miasta" (Rapport de la ville assiégée, 1983)

Écrit dans le contexte de l’état de guerre en Pologne, ce livre transforme l’expérience politique en méditation universelle sur la cité menacée.

Après 1989, au moment où la Pologne retrouve sa souveraineté démocratique, cette autorité morale prend une importance nouvelle. Le pays entre dans une phase de pluralisme, de compétition partisane, de libéralisation économique, mais aussi de confusion des repères. Beaucoup cherchent alors des figures capables de rappeler qu’une démocratie ne repose pas seulement sur les institutions, mais sur le caractère civique des citoyens.

La Pologne des années 1990 va se diviser entre libéraux, post-communistes, catholiques conservateurs, nationalistes ou anciens dissidents rivaux, et Herbert, malgré ou à cause de ses Ses polémiques, en particulier avec Czesław Miłosz ou Adam Michn, semblait appartenir à une sphère supérieure, celle des exigences morales antérieures aux partis ...

 

Olga Tokarczuk va emprunter une direction tout autre ...

Elle ne nie pas l’histoire, mais elle la décentre. Elle ne place ni Varsovie, ni les partis, ni les débats institutionnels au cœur du récit. Elle choisit un village imaginaire, périphérique, presque hors carte, et y observe un siècle entier à hauteur d’hommes, de femmes, d’animaux, de saisons et de morts. Ce déplacement est capital. Il signifie que la vérité du XXe siècle polonais ne se trouve pas seulement dans les archives du pouvoir ou dans les capitales, mais aussi dans les cuisines, dans les champs, dans les lignées familiales, dans les silences transmis, dans les gestes ordinaires, dans les paysages transformés, dans la mémoire souterraine des lieux. Là où une partie de la prose postcommuniste restait dominée par le temps court de la transition, Tokarczuk réintroduit le temps long, le temps cyclique de la nature, le temps généalogique des générations, le temps mythique des origines, le temps métaphysique de la naissance et de la mort. Elle rappelle qu’un changement de régime, si décisif soit-il, n’épuise pas l’expérience humaine. 

Son geste est également novateur sur le plan symbolique. La Pologne littéraire s’était souvent racontée à travers l’insurrection, le martyre national, la tragédie historique, la capitale, les héros masculins de l’histoire. Tokarczuk déplace le centre de gravité et montre qu’une littérature polonaise moderne peut être profondément nationale sans être nationaliste, historique sans être prisonnière de l’histoire, spirituelle sans dogmatisme, universelle sans renoncer au local.

En installant durablement sa réputation, Olga Tokarczuk est apparue comme la voix d’une génération entrant dans l’après-communisme non par le règlement de comptes, mais par l’élargissement du champ du roman ("Dieu, le Temps, les Hommes et les Anges") ...



Olga Tokarczuk (1962) reçoit le prix Nobel de littérature en 2018 pour, selon l’Académie suédoise, « une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières comme une forme de vie ». Cette formule éclaire parfaitement une œuvre où les frontières - géographiques, historiques, religieuses, psychologiques ou identitaires - sont sans cesse traversées, déplacées, abolies. En ce sens, Olga Tokarczuk n’est pas seulement une grande écrivaine polonaise : elle est devenue l’un des symboles culturels d’une Pologne démocratique, ouverte et pleinement européenne au XXIe siècle ...

Chez Tokarczuk, voyager, raconter, se métamorphoser ou se souvenir deviennent autant de manières d’habiter le monde autrement. Son écriture, nourrie d’érudition, de mythes, de philosophie, de psychologie et d’histoire européenne, conjugue profondeur intellectuelle et puissance romanesque. Elle mêle les genres, fragmente les récits, multiplie les voix, tout en conservant une rare lisibilité. C’est l’une des raisons majeures pour lesquelles elle est aujourd’hui lue avec la même ferveur en Pologne qu’en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni : son œuvre parle à la fois des mémoires particulières de l’Europe centrale et de questions universelles - l’exil, le corps, la violence, la spiritualité, la liberté, la coexistence des cultures.

Née le 29 janvier 1962 à Sulechów, dans l’ouest de la Pologne, Olga Tokarczuk grandit dans une famille d’enseignants et de bibliothécaires. Son enfance se déroule dans une région frontalière marquée par les déplacements de population consécutifs à la Seconde Guerre mondiale - expérience historique décisive pour comprendre son obsession littéraire des frontières mouvantes, des identités reconstruites et des mémoires enfouies. 

Elle étudie la psychologie à l’Université de Varsovie, puis exerce comme psychothérapeute avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Cette formation marque durablement son œuvre : ses personnages sont complexes, traversés de contradictions, en quête d’unité intérieure ou de sens.

Elle débute comme poète avant de s’imposer rapidement comme romancière dans les années 1990, au moment où la Pologne sort du communisme et redéfinit sa place en Europe. Son succès devient ensuite international grâce aux traductions, notamment en France, en Allemagne et au Royaume-Uni. Installée longtemps en Basse-Silésie, région multiculturelle à l’histoire allemande, tchèque et polonaise entremêlée, elle a choisi de vivre loin de Varsovie, affirmant un attachement aux périphéries, aux paysages et aux mondes marginaux.

 

Olga Tokarczuk incarne une Pologne nouvelle, ouverte, pluraliste et européenne, en contraste avec les visions exclusivement nationalistes ou homogènes du pays ... 

- Son œuvre rappelle que la Pologne fut longtemps un espace de coexistence entre Polonais, Juifs, Ukrainiens, Allemands, Lituaniens, Biélorusses ou Arméniens. Elle redonne vie à cette histoire multiculturelle souvent effacée par les guerres et les totalitarismes.

À travers "Les Livres de Jakob", elle montre une Europe centrale traversée d’échanges religieux, linguistiques et culturels, loin des récits nationaux simplifiés.

- Tokarczuk représente une génération pour laquelle l’appartenance polonaise n’est pas contradictoire avec l’identité européenne. Son succès international symbolise une Pologne pleinement insérée dans la culture continentale, exportant non seulement une mémoire historique, mais une pensée vivante et contemporaine.

- Engagée dans le débat public, elle défend les droits des femmes, l’État de droit, la protection des minorités, l’écologie et l’accueil de l’autre. Elle a parfois été violemment critiquée par les milieux national-conservateurs, preuve de la portée symbolique de sa voix dans la société polonaise contemporaine.

- Elle a appelé à regarder lucidement les zones d’ombre de l’histoire polonaise, notamment les rapports avec les minorités et certaines violences passées. Cette exigence de vérité historique rompt avec les mythologies héroïques exclusives.

- Par sa liberté formelle, ses romans fragmentés, son goût du métissage des genres, elle rompt avec les attentes traditionnelles du roman national. Elle montre qu’une écrivaine polonaise peut être à la fois enracinée localement et universelle.

 

"Maison de jour, maison de nuit" (1998, Dom dzienny, dom nocny, Olga Tokarczuk)

 (House of Day, House of Night) - C'est l’un des romans fondateurs de l’univers littéraire de Olga Tokarczuk. Publié en 1998, il marque un tournant décisif dans sa carrière et annonce plusieurs des thèmes qui culmineront plus tard dans Les Pérégrins ou Les Livres de Jakob : la frontière, la mémoire stratifiée, la multiplicité des identités, la présence du mythe dans le quotidien, et la narration comme cartographie du monde invisible.

Ce roman est souvent considéré comme l’un de ses livres les plus singuliers : ni roman traditionnel, ni recueil de nouvelles, ni chronique régionale, mais une constellation narrative où fragments, rêves, anecdotes, légendes, biographies apocryphes, méditations intimes et récits historiques se répondent.

Le lecteur qui attend une histoire linéaire sera surpris. Il n’y a pas ici de héros central ni de progression dramatique traditionnelle. 

Une narratrice s’installe dans une région frontalière de Basse-Silésie, autour de Nowa Ruda, espace marqué par les bouleversements du XXe siècle : déplacements de frontières, changements de langue, populations remplacées, traces effacées puis retrouvées. À partir de cette installation, elle écoute, observe, recueille les récits des habitants. Le livre avance donc non par action, mais par sédimentation. On y trouve souvenirs personnels ; anecdotes locales ; rêves ; récits historiques ; légendes religieuses ; portraits d’habitants ; réflexions intimes ; notations du quotidien ; scènes étranges ou burlesques. Peu à peu, de cette matière éclatée naît le portrait d’un territoire et, plus largement, une méditation sur la mémoire humaine.

La narratrice incarne une présence discrète mais structurante, elle est moins personnage que conscience réceptrice. Elle observe sans dominer, recueille sans expliquer totalement. Son rôle consiste à faire circuler la parole entre les vivants, les morts, le passé et le présent.

Marta est la grande figure du livre. Voisine singulière, enracinée dans les savoirs populaires, attentive aux rythmes naturels, elle représente une intelligence pratique et intuitive. Elle connaît les plantes ; les usages anciens ; les histoires cachées ; les liens invisibles entre les êtres. Face au monde moderne, Marta incarne une forme de sagesse terrestre.

Le roman peuple la région de figures secondaires parfois inoubliables : excentriques, survivants, solitaires, mystiques, bavards, êtres déplacés par l’histoire. Chez Tokarczuk, aucun personnage n’est insignifiant.

La Basse-Silésie n’est pas un simple décor. C’est l’un des grands personnages du livre. Cette région fut allemande, bohémienne, puis polonaise. Les noms y changent, les maisons subsistent, les cimetières parlent plusieurs langues. Les habitants présents vivent souvent dans les demeures d’anciens occupants disparus. Le livre pose ainsi une question essentielle : Peut-on appartenir pleinement à un lieu déjà habité par tant d’autres mémoires ? Tokarczuk répond sans dogmatisme : un lieu n’appartient jamais entièrement à personne. Il se partage entre les temps.

Deux maisons en chaque vie, la Maison de jour désigne le monde visible : travail ; habitudes ; relations sociales ; cuisine ; météo ; calendrier. La Maison de nuit, c'est le monde intérieur : rêves ; mémoire ; désir ; peur ; morts ; visions ; intuition.

Le roman suggère que chaque existence humaine se déroule simultanément dans ces deux maisons. Nous vivons le jour, mais nous sommes modelés par la nuit. Le livre paraît dispersé, mais cette dispersion est voulue. Tokarczuk adopte la logique de la mémoire réelle : associations, retours, glissements, surgissements inattendus. 

Et si la frontière traverse tout, frontière entre États entre langues, entre masculin et féminin, entre vivant et mort, entre histoire et légende, entre réalité et rêve, des zones fertiles, non des lignes closes, un bourg périphérique peut contenir autant de profondeur qu’une capitale impériale, une rue, une cave, une maison, un jardin suffisent à ouvrir sur l’universel. Une anecdote domestique peut côtoyer une méditation métaphysique, une recette voisine avec une légende, un fait grotesque avec une expérience mystique. Certes, tous les fragments n’ont pas la même puissance, mais cette inégalité fait partie du projet. Peu d’écrivains savent ainsi faire sentir que sous la vie ordinaire reposent des siècles d’histoires invisibles....

 

"Dieu, Le Temps, Les Hommes Et Les Anges" ( Prawiek I Inne Czas, 1996, Olga Tokarczuk) 

"Primeval and Other Times" est le roman qui a véritablement révélé Olga Tokarczuk au grand public polonais puis européen. Publié en 1996, il constitue l’un des livres décisifs de la littérature polonaise de l’après-1989. Avec cette œuvre, Tokarczuk impose une voix immédiatement reconnaissable : ample, visionnaire, enracinée dans la terre autant que dans le mythe, attentive aux destinées anonymes et aux secousses de l’Histoire. Ce roman, souvent présenté comme une saga villageoise, est en réalité bien davantage : une cosmogonie miniature, une chronique métaphysique du XXe siècle vue depuis un lieu imaginaire.

Le roman raconte la vie de Prawiek, village fictif situé au centre symbolique de la Pologne. Son nom signifie approximativement Temps primordial, origine ancienne, ou âge premier. Ce n’est pas seulement un village : c’est un monde clos, presque mythologique, gardé par des anges aux quatre points cardinaux.

À travers les habitants de Prawiek, Tokarczuk retrace plusieurs décennies du XXe siècle polonais : guerres, occupations, bouleversements politiques, changements sociaux, passions privées, naissances et morts. Le livre suit notamment plusieurs familles sur plusieurs générations, sans privilégier un héros unique. Chaque existence, même modeste, participe au tissu total du monde.

On y voit passer la Première Guerre mondiale en arrière-plan ; la montée des tensions européennes ; la Seconde Guerre mondiale ; l’occupation allemande ; l’arrivée du régime communiste ; la modernisation ; l’érosion progressive du monde rural traditionnel. Mais ces événements historiques ne sont jamais traités comme simple fresque réaliste. Ils sont absorbés dans une temporalité plus vaste, presque cosmique.

Le roman multiplie les personnages, souvent liés entre eux par parenté, désir, rivalité ou voisinage. On y rencontre des paysans attachés à la terre ; des femmes fortes, silencieuses ou visionnaires ; des hommes emportés par la guerre ou la violence ; des enfants traversant les mutations du siècle ; des marginaux ; des mystiques ; des figures grotesques ou tragiques. Comme souvent chez Tokarczuk, ce ne sont pas des individus isolés, mais des êtres inscrits dans des flux : famille, nature, mémoire, temps.

"... Le temps de l’ange gardien

L’ange ne vit pas la naissance de Misia de la même façon que Kucmerka, la sage-femme. D’une manière générale, un ange voit les choses autrement que le commun des mortels. Les anges ne perçoivent pas le monde à travers les formes physiques qui bourgeonnent continuellement au sein de l’univers et que celui-ci s’emploie ensuite à détruire. C’est à la signification et à l’âme qui sous-tendent ces formes que les anges s’attachent.

L’ange que Dieu avait affecté à Misia vit un corps endolori et crispé, flottant comme un chiffon au sein du monde manifesté – il s’agissait du corps de Geneviève en train d’accoucher de Misia. Quant à Misia, l’ange la perçut comme un espace neuf, clair et vide qu’allait d’un instant à l’autre venir habiter une âme abasourdie. Lorsque l’enfant ouvrit les yeux, l’ange gardien remercia le Très-Haut. Puis le regard de l’ange et celui de la créature humaine se rencontrèrent, et l’ange frémit à la manière dont frémissent les êtres dépourvus d’enveloppe charnelle.

L’ange accueillit Misia en se penchant par-dessus l’épaule de la sage-femme ; il purifia l’espace vital de l’enfant, il la montra aux autres anges et au Très-Haut. Ses lèvres immatérielles murmuraient : « Regardez, regardez, c’est ma petite âme à moi. » L’ange vibrait d’une extraordinaire et angélique tendresse, d’une compassion pétrie d’amour – c’est l’unique sentiment que nourrissent les anges, le Créateur ne les ayant dotés ni d’émotions négatives ni de besoins. L’unique instinct conféré aux anges, c’est l’instinct de compassion. Une compassion infinie, lourde comme le firmament.

L’ange voyait à présent Kucmerka qui lavait l’enfant et qui le séchait à l’aide d’une tendre flanelle. Il considéra les yeux de Geneviève, rougis par l’effort.

L’ange observait les événements comme s’il regardait couler un cours d’eau. Les événements en eux-mêmes ne l’intéressaient pas, il connaissait leur origine et leur aboutissement. Il prenait note avec un égal détachement d’événements semblables, dissemblables, rapprochés dans le temps, éloignés, découlant les uns des autres ou parfaitement indépendants.

Pour les anges, les événements sont une espèce de rêve, de film en boucle ; ils sont incapables de s’y impliquer : les événements ne leur sont d’aucune utilité. Les événements prodiguent à l’homme un enseignement, augmentent sa connaissance du monde et de lui-même, ils lui servent de miroir, circonscrivent ses limites, illustrent ses possibilités, l’aident à formuler des noms. Un ange n’a nul besoin de puiser quoi que ce soit à l’extérieur de sa propre personne, il trouve en lui-même le savoir intégral – c’est ainsi que Dieu l’a créé.

La raison d’un ange ne ressemble pas à celle de l’homme, il ne tire pas de conclusions, ne juge pas, ne pense pas de manière logique. À certains humains un ange pourrait paraître stupide. Mais l’ange, depuis l’origine des temps, porte en lui le fruit de l’arbre de la connaissance, le savoir pur : une raison affranchie de la pensée, et, du même coup, des erreurs – ainsi que de la peur qui les accompagne. Une raison libre des préjugés engendrés par la perception lacuneuse des humains. Il n’empêche que les anges sont changeants, de même que toute chose créée par Dieu. Cette dernière circonstance explique pourquoi l’ange gardien de Misia fut si souvent absent quand Misia eut besoin de lui.

L’ange de Misia, lorsqu’il n’était pas là, détournait son regard des choses terrestres pour contempler d’autres anges, d’autres mondes – supérieurs et inférieurs – qui s’étagent au-dessus et au-dessous de toute chose, de tout animal, de toute plante. L’ange voyait l’immense échelle des êtres, l’époustouflant édifice et les huit cosmos qu’il englobe ; il voyait le Créateur empêtré dans l’œuvre de la création. Mais il serait faux d’en conclure que l’ange gardien de Misia voyait la face du Seigneur. L’ange voyait davantage qu’un homme, certes, mais il ne voyait pas tout.

Ramenant ses pensées d’autres mondes, l’ange concentrait avec peine son attention sur le monde de Misia, lequel, de même que celui des autres êtres humains et des animaux, était un monde obscur, rempli de souffrance, à l’image d’un étang trouble, couvert de lentille d’eau..." (Traduction française : Éditions Robert Laffont, S.A., Paris, 1998)

 

Mais le véritable sujet du roman n’est ni la guerre ni le village, c’est le temps lui-même. Chaque chapitre fonctionne comme une variation sur le temps cyclique des saisons ; le temps biologique des corps ; le temps historique des catastrophes ; le temps intérieur de la mémoire ; le temps sacré des mythes. Le roman montre comment les vies humaines, si intenses pour ceux qui les vivent, deviennent de brefs éclats dans la longue respiration du monde.

Le village, Prawiek, n’est pas un simple décor mais représente une miniature de l’univers. Il possède ses frontières, ses lois implicites, ses rites, ses légendes, ses saints laïques, ses zones lumineuses et obscures. Les anges qui veillent aux limites du village donnent au récit une dimension spirituelle discrète mais constante. Ils ne commandent pas les événements : ils observent, gardent, accompagnent. C'est que le centre du monde n’est pas forcément Varsovie, Paris ou Londres. Il peut être un village obscur. Le local devient universel. Et contrairement aux grandes sagas nationales héroïques, ce roman raconte l’histoire depuis les humbles, pas de grands chefs, peu de gestes glorieux, mais une Histoire qui apparaît surtout comme ce qui traverse les corps ordinaires. On a parfois rapproché le roman du réalisme magique latino-américain, mais ce serait réducteur : Tokarczuk demeure profondément centre-européenne : plus mélancolique, plus métaphysique, moins baroque.

 

"Jeu sur tambours et tambourins" (2001,Gra na wielu bębenkach, Olga Tokarczuk)

Olga Tokarczuk révèle avec Jeu sur tambours et tambourins (Gra na wielu bębenkach, 2001) un visage parfois moins connu de son œuvre : celui d’une nouvelliste joueuse, ironique, virtuose, fascinée par les glissements du réel et les pièges de l’identité. Là où certains de ses romans se déploient dans de vastes architectures narratives et métaphysiques, ce recueil montre une écrivaine plus mobile, plus ludique, mais tout aussi profonde. 

Sous l’apparence de récits brefs, souvent teintés d’humour, Tokarczuk interroge déjà ce qui traversera toute son œuvre : la porosité entre fiction et réalité, l’instabilité du moi, la multiplicité des vies possibles, et la capacité du récit à déformer - ou révéler - le monde. Le titre résume parfaitement la logique du recueil : chaque nouvelle bat un rythme différent.

Le livre rassemble des nouvelles souvent situées dans des lieux réels — Berlin, Mont-Noir, Écosse — mais où le quotidien bascule imperceptiblement dans l’étrange.

On y rencontre un écrivain confronté à son double ; une lectrice entrant dans un mauvais roman policier ; une femme découvrant le plaisir de devenir n’importe qui dans la foule berlinoise ; des objets qui ouvrent sur d’autres dimensions ; des existences dédoublées ou déplacées. Le fantastique chez Tokarczuk n’est jamais spectaculaire : il naît d’un léger dérèglement du réel.

"Gra na wielu bębenkach / Jeu sur tambours et tambourins"

Texte emblématique du recueil, il met en scène la pluralité des voix intérieures et la fragmentation contemporaine de l’identité. Le sujet n’est plus un noyau stable, mais une polyrythmie.

"Szafa / L’Armoire"

L’une des nouvelles les plus connues de Tokarczuk. Une armoire ancienne devient passage vers un espace autre, à la fois refuge et menace. Magnifique méditation sur l’intérieur, le secret et le désir de disparaître.

"La lectrice de polar"

Une lectrice insatisfaite pénètre littéralement dans l’intrigue d’un roman policier médiocre pour en corriger le manque de tension. Le récit devient satire des conventions littéraires et jeu métatextuel jubilatoire.

" Le double de l’écrivain"

Un auteur découvre un matin un autre lui-même installé à sa table, occupé à corriger son manuscrit. Fable brillante sur la création, l’ego et l’étrangeté de toute activité artistique.

" Berlin et les identités flottantes"

Une femme de passage à Berlin éprouve la liberté paradoxale de l’anonymat urbain : n’étant personne pour les autres, elle peut devenir tout le monde.

 

"Les Pérégrins" (2007, Bieguni, Olga Tokarczuk)

"Flights" est souvent considéré comme l’un des chefs-d’œuvre de Olga Tokarczuk. Lauréat du International Booker Prize dans sa traduction anglaise, ce livre a largement contribué à sa reconnaissance mondiale. Ce livre prolonge "Maison de jour, maison de nuit" (forme fragmentaire) et annonce l’ambition encyclopédique des "Livres de Jakob".

Roman inclassable, "Les Pérégrins" n’obéit ni aux codes du récit linéaire, ni à ceux du simple recueil de nouvelles. Il s’agit d’une architecture fragmentaire, un roman-monde composé de récits, notes de voyage, méditations philosophiques, anecdotes historiques, confessions, scènes d’aéroport, réflexions anatomiques et éclats narratifs.

Le titre polonais, "Bieguni", renvoie à une secte mystique slave croyant que le mal ne peut saisir celui qui reste en mouvement. Cette intuition structure tout le livre : bouger pour survivre, voyager pour ne pas se figer, partir pour échapper à la mort intérieure.

Il n’existe pas une intrigue unique, mais plusieurs lignes narratives qui se croisent et se répondent. Le livre suit une narratrice voyageuse compulsive - proche de Tokarczuk sans se confondre avec elle - fascinée par les gares, les hôtels, les aéroports, les cartes, les salles d’attente, les corps en transit, les gens entre deux lieux. Tout lecteur contemporain connaît cette sensation d’être entre deux lieux. Autour de cette conscience mobile gravitent plusieurs histoires plus développées, souvent marquantes et étranges ...

"J’ai cinq ou six ans. Je suis assise sur l’appui de la fenêtre et je regarde mes jouets éparpillés sur le plancher : châteaux de cubes à moitié effondrés, poupées aux yeux écarquillés. La maison est plongée dans la pénombre. Dans les pièces, l’air se fige petit à petit. Et s’assombrit davantage. Il n’y a personne à la maison. Tous sont partis. Éclipsés quelque part. Seuls me parviennent encore de faibles éclats de voix, l’écho de pas traînants et des rires qui fusent au loin. Derrière la fenêtre – la cour déserte. L’obscurité descend doucement du ciel et, telle la rosée, recouvre tout.

La chose la plus poignante est cette immobilité épaisse, nettement perceptible : le crépuscule avec sa fraîcheur, et la lumière anémique des lampes au sodium qui, au-delà d’un mètre à peine, s’enlise déjà dans le noir.

Il ne se passe rien, l’avancée de la nuit s’arrête au seuil de la maison ; le tumulte qui accompagne le déclin du jour s’apaise, se condense et forme une peau épaisse, pareille à celle du lait chaud en train de tiédir. Les contours des bâtiments s’étirent à l’infini sur le fond du ciel enténébré et, peu à peu, leurs angles, leurs saillies et leurs arêtes vives s’émoussent. La lumière évanescente du jour a emporté tout l’air avec elle – c’est à peine si l’on a de quoi respirer. L’obscurité s’infiltre maintenant à travers la peau. Tous les sons se sont recroquevillés, ils ont frileusement rentré leurs cornes d’escargot ; le bruyant orchestre du monde s’en est allé et a disparu quelque part dans le parc.

Ce soir-là, j’ai senti d’une manière palpable l’extrême bout du monde. Je l’ai trouvé tout à fait par hasard, sans le vouloir, pendant que je jouais dans ma chambre. J’ai fait cette découverte parce qu’ils ont baissé la garde, me laissant seule un petit moment. C’est clair – me voici prise au piège, enfermée dedans comme dans une nasse. J’ai cinq ou six ans, je suis assise sur l’appui de la fenêtre et je scrute la cour où, désormais, tout est figé. Plus aucune lumière aux fenêtres de la cuisine de l’école, tout le monde est parti. Les dalles de béton de la cour, ayant absorbé toute l’obscurité, ont fini par se dissoudre dans la nuit noire. Toutes les portes sont fermées à double tour, les trappes rabattues et les stores descendus. Je voudrais sortir, mais je n’ai pas où aller. Seule ma présence dans cette pièce prend des contours de plus en plus précis, qui frémissent, ondoient, et ça fait mal. En un instant, je découvre la vérité : on ne peut plus rien y faire – je suis.

Le monde dans la tête

Mon premier voyage, je l’ai fait à pied, à travers champs. Personne ne s’étant aperçu avant longtemps de ma disparition, je suis parvenue à faire un bon bout de chemin. J’ai d’abord traversé tout le parc, puis – par des chemins vicinaux, à travers des champs de maïs et des prés gorgés d’eau, parsemés de boutons d’or et quadrillés de rigoles de drainage – j’ai poussé mon expédition jusqu’au fleuve. D’ailleurs, ce dernier était partout présent dans cette plaine ; ses eaux s’infiltraient sous les chaumes et léchaient avidement les champs.

Arrivée au sommet de la digue, j’ai vu une espèce de ruban mouvant – un chemin qui serpentait loin, très loin, au-delà de mon champ de vision, au-delà du monde. Avec un peu de chance, on pouvait aussi apercevoir dessus des péniches, ces grandes embarcations à fond plat qui glissaient lentement dans un sens ou dans l’autre, sans faire aucun cas des berges, des arbres et des êtres postés sur cette levée de terre, ces derniers étant sans doute considérés comme des repères instables, donc peu fiables, indignes d’attention, tout juste bons pour servir de témoins de leurs gracieuses évolutions. Mon grand rêve était de travailler sur une telle péniche quand je serais grande, ou – mieux encore – de devenir moi-même une péniche.

Oh, ce n’était pas un grand fleuve ! C’était juste l’Oder. Moi non plus je n’étais pas grande à cette époque-là. Le rang de ce cours d’eau, comme j’ai pu le vérifier par la suite sur les cartes des atlas, était plutôt secondaire, quoique bien marqué, tel celui d’un vicomte de province à la cour du roi des fleuves, l’Amazone. Mais, pour moi, c’était tout à fait suffisant, l’Oder me semblait immense. Le fleuve coulait au gré de ses caprices, incontrôlable, imprévisible, enclin aux inondations. À certains endroits, tout près des berges, ses eaux heurtaient des obstacles immergés, faisant naître des tourbillons. L’Oder coulait, défilait, tendu vers son but ultime caché quelque part derrière l’horizon, au loin, dans le nord. Il était impossible de fixer son regard sur ses ondes, car le fleuve l’entraînait au-delà de l’horizon, jusqu’à vous donner le tournis.

Tout occupé de lui-même, l’Oder ne me prêtait aucune attention ; il roulait ses eaux changeantes, dans lesquelles, je l’apprendrais plus tard, on ne saurait se baigner deux fois...."  (2010, Les Éditions Noir sur Blanc, CH-1003 Lausanne, pour la traduction française)

 

1. La disparition d’Annushka et de son enfant

Un homme voyage avec sa femme Annushka et leur jeune fils sur une île croate. Un jour, la femme et l’enfant disparaissent mystérieusement sans laisser de trace. Débute alors une attente angoissée, fouilles, soupçons, désarroi psychologique, fragilité du lien familial. Puis, presque aussi inexplicablement qu’ils avaient disparu, mère et enfant réapparaissent. Mais rien n’est résolu. Le retour ne guérit pas l’absence. Le mari entre dans une forme de dérèglement intérieur : le mystère détruit la confiance et fissure le réel.

Tokarczuk y montre que la mobilité moderne - vacances, tourisme, déplacement facile - n’abolit pas l’angoisse primitive de la disparition. Voyager n’empêche pas la perte ; parfois il la révèle.

2. Le cœur de Chopin

Frédéric Chopin meurt à Paris en 1849. Son cœur, selon son souhait, est ramené clandestinement à Varsovie par sa sœur Ludwika Jędrzejewicz. Tokarczuk transforme cet épisode historique en méditation fascinante sur l’exil, la patrie, le corps morcelé. On peut quitter un pays, mais certaines parties de soi continuent de voyager après nous. Le corps est ici plus fidèle que toute biographie.

3. La femme revenue pour tuer

Une femme retourne en Pologne afin d’empoisonner un ancien amour de jeunesse, désormais mourant. Ce récit troublant mêle vengeance et fidélité perverse. Tokarczuk excelle à montrer que revenir n’est jamais innocent. Le retour au pays natal n’est pas forcément réconciliation : il peut être règlement de comptes avec le temps.

4. Les anatomistes et les corps conservés

Plusieurs fragments évoquent savants, dissections, musées anatomiques, organes conservés, médecins du passé. Le corps humain y devient territoire, archive, machine, énigme, objet de collection. Le parallèle entre carte géographique et anatomie traverse tout le roman : explorer un continent ou disséquer un corps procède du même désir de connaître ce qui se cache sous la surface.

Mais le livre pose une question centrale : Pourquoi l’homme moderne voyage-t-il autant ?

Les réponses sont apparemment multiples : pour fuir, pour chercher, pour oublier, pour se réinventer, pour survivre à l’immobilité, pour remplir le vide, pour retarder la mort. Le mouvement n’est pas seulement logistique. Il est métaphysique. Peu de livres ont aussi bien saisi l’expérience du XXIe siècle naissant, la mobilité permanente, les vies fragmentées, l'identité flottante, le transit global, la solitude connectée. Tokarczuk nous dit que l’aéroport est devenu un lieu philosophique. Mais cette libération est aussi dispersion, le corps a ses limites. Ni roman traditionnel, ni essai, ni journal de voyage : une forme propre.

 

"Anouchka achète un billet et emprunte un escalator qui mène aux quais. Il y a toujours un monde fou là-bas. Les gens quittent la ville pour aller au lit, dormir. Certains somnolent déjà, la tête appuyée contre la vitre des wagons. Leurs respirations ensommeillées y laissent des traces de buée ; on pourrait dessiner quelque chose dessus avec un doigt, peu importe quoi, puisque, de toute façon, cela disparaîtra rapidement. Anouchka arrive au terminus, à la station Iougo-Zapadnaïa. Elle descend et reste un moment sur le quai, avant de comprendre que cette même rame va repartir dans l’autre sens. Elle reprend donc sa place et refait le trajet aller et retour plusieurs fois de suite, avant de changer pour la ligne circulaire Koltsevaïa. Et ainsi, elle tourne en rond et, vers minuit, elle descend à la gare de Kiev, comme si elle allait chez elle. Mais elle reste sur le quai, assise sur un banc, jusqu’à ce qu’une employée menaçante lui ordonne de partir, car le métro est en train de fermer. Anouchka sort à contrecœur – dehors, il gèle à pierre fendre. Près de la gare, elle trouve un petit troquet encore ouvert avec un téléviseur suspendu sous le plafond, quelques petites tables et une poignée de voyageurs paumés. Anouchka commande un thé au citron, puis un autre ; ensuite, un bortsch (sans goût, que de l’eau) et, la tête appuyée sur sa main, elle pique un petit somme. Elle est heureuse – aucune pensée ne vient la tourmenter, aucun souci, aucune attente ni aucun espoir. Comme ça c’est bien.

Le premier train est encore vide. Ensuite, à chaque station, de nouveaux passagers montent dans le wagon. Bientôt, c’est la cohue, et Anouchka se retrouve coincée entre des dos de géants. Comme elle est trop petite pour atteindre la barre, elle se voit condamnée à voyager soutenue par ces corps anonymes. Puis, tout à coup, la foule se raréfie et, à la station suivante, le wagon est presque vide. Il reste à peine quelques passagers, et elle constate que certains restent assis lorsqu’on annonce le terminus. Elle-même descend pour changer de train. À travers les vitres, elle les voit au fond du wagon, avec, à leurs pieds, des sachets en plastique ou des sacs à dos en grosse toile, élimés. Ils somnolent, les yeux mi-clos, ou sortent un casse-croûte emballé dans du papier gras, se signent à plusieurs reprises et marmottent quelque chose, avant de se mettre à mâchouiller leur pitance avec la plus grande solennité.

Anouchka change fréquemment de rame, car elle a une peur bleue de se faire remarquer, peur que quelqu’un ne l’attrape par le bras, ne la secoue comme un prunier et, pire que tout, ne la fasse enfermer. Parfois, elle se contente de passer de l’autre côté de la voie, parfois, elle change carrément de ligne, en empruntant tunnels et escalators, sans lire les indications, tout à fait libre. Elle monte, par exemple, à Sokolniki et va jusqu’à Tchistye Proudy : là, elle prend la Kaloujsko-Rijskaïa, et va jusqu’au terminus, Medvedkovo, et puis retour, à l’autre bout de la ville. Anouchka fait des haltes dans les toilettes, pour se débarbouiller et pour avoir l’air propre. Mais ce n’est pas tant qu’elle en éprouve le besoin (ce besoin a disparu) ; elle veut surtout éviter que sa tenue ne la fasse remarquer par l’une de ces femmes-cerbères qui, de leurs guérites vitrées, surveillent les escalators. Elle les soupçonne d’avoir appris à dormir les yeux ouverts. Dans un kiosque, Anouchka achète des serviettes périodiques, un savon, une brosse à dents et le moins cher des dentifrices. Toute l’après-midi, elle somnole en voyageant sur la ligne Koltsevaïa. Le soir, elle remonte à l’air libre pour vérifier si cette femme emmitouflée dans ses nippes est toujours là, dans les parages de la gare. Mais non, elle n’y est pas. Il fait froid, encore plus froid qu’hier, alors Anouchka retourne sous terre avec soulagement.

Le jour suivant, l’emmitouflée est à son poste. Elle se dandine sur ses jambes raides comme des poteaux et lance à la cantonade son flot d’injures confuses. Anouchka se poste bien en face d’elle, de l’autre côté du passage, mais la clocharde, plongée qu’elle est dans ses lamentations, ne la remarque pas. Finalement, profitant d’un moment d’accalmie, Anouchka traverse et la rejoint

— Viens, je te paye un sandwich.

La vieille femme, arrachée à sa transe, se fige un instant, puis frotte ses moufles l’une contre l’autre et se met à battre la semelle énergiquement, comme les vendeuses sur le bazar, transies jusqu’à la moelle des os. Anouchka est vraiment contente de l’avoir rencontrée. Les deux femmes prennent le chemin de l’échoppe.

— C’est quoi, ton prénom ? demande Anouchka.

L’autre, déjà occupée à dévorer son sandwich, se contente de hausser les épaules.

— Galina, lâche-t-elle au bout d’un moment, la bouche pleine.

— Et moi, Anouchka.

Et la conversation en reste là. Un peu plus tard, lorsque le froid les pousse de nouveau du côté de la gare, Anouchka demande encore :

— Galina, où est-ce que tu dors ?

L’emmitouflée lui dit seulement de revenir devant la baraque, après la fermeture du métro.

Toute la soirée, Anouchka reste sur la même ligne. Elle regarde avec indifférence son visage qui se reflète dans la vitre du wagon, sur le fond noir des tunnels. Il y a au moins deux passagers qu’elle reconnaît déjà, mais elle n’oserait pas les aborder. Elle fait un bon bout de parcours avec l’un d’eux – un homme grand et efflanqué, pas vieux, peut-être même jeune, difficile à dire. Son visage est mangé par une barbe blonde, clairsemée, qui lui descend jusqu’à la poitrine. Il est coiffé d’une banale casquette à la Lénine, déjà bien usée. Il a un long pardessus gris avec les poches bourrées à craquer et un sac à dos en toile décolorée. De ses godillots à lacets sortent des chaussettes tricotées à la main qui enserrent étroitement les jambes de son pantalon marron foncé. Entièrement perdu dans ses pensées, il semble ne prêter attention à rien. D’un bond, il saute sur le quai d’une station, comme s’il allait vers une destination lointaine, mais bien réelle. Anouchka l’a déjà aperçu deux fois, du quai. La première fois, elle l’a vu passer dans une rame vide qui retournait, semblait-il, au dépôt ; il dormait. La seconde fois, il somnolait aussi, le front appuyé contre la vitre où son souffle avait fait apparaître, comme par magie, un nuage de brume qui lui cachait la moitié du visage.

L’autre individu qu’elle reconnaît est un vieillard. Il se déplace avec une certaine difficulté en s’aidant d’une canne ou, plus exactement, d’une sorte de gourdin recourbé à son extrémité. Quand il veut monter dans un wagon, il s’agrippe d’une main à la porte et, le plus souvent, quelqu’un l’aide. À l’intérieur, les gens lui cèdent la place, quoique de mauvais gré. Il a l’allure d’un mendiant. C’est cet homme qu’Anouchka essaie maintenant de capturer, comme elle l’a fait avec l’emmitouflée. Mais, pour l’instant, elle n’a réussi qu’à voyager dans le même wagon, plantée devant lui pendant presque une demi-heure, de sorte qu’elle connaît par cœur les moindres détails de son visage, de sa tenue. Pourtant, elle n’ose pas l’accoster. L’homme garde la tête baissée et ne prête pas attention à ce qui se passe autour de lui. Bientôt, Anouchka sera emportée par le flot des gens qui rentrent du travail, et ce torrent chaud, fait d’odeurs et de frôlements, ne la relâchera qu’au-delà des portillons, comme si les souterrains la recrachaient, tel un corps étranger. Pour retourner là-bas, il lui faudrait acheter un nouveau billet, or elle sait qu’elle va être à court d’argent d’un moment à l’autre.

Pourquoi se souvient-elle de ces deux-là ? À mon avis, parce qu’ils sont d’une certaine manière immuables, comme s’ils se mouvaient différemment des autres, plus lentement. Les autres sont un fleuve, un courant, de l’eau qui coule d’un endroit à l’autre, générant tourbillons et vagues, des formes instables qui disparaissent, oubliées aussitôt par le fleuve. Or ces deux-là se meuvent à contre-courant, s’affranchissant des lois qui régissent les cours d’eau ; voilà pourquoi on les remarque si facilement. Je pense que c’est ce qui attire Anouchka.

Après la fermeture du métro, elle attend la clocharde près de la sortie latérale de la gare, et alors qu’elle est sur le point de perdre espoir, celle-ci rapplique enfin. Engoncée de la tête aux pieds dans ses multiples couches de vêtements, les yeux couverts, elle ressemble à une grosse barrique. Elle ordonne à Anouchka de la suivre, et cette dernière lui emboîte le pas docilement. Il faut dire qu’elle est à bout de forces et qu’elle n’aspire qu’à s’asseoir enfin quelque part, peu importe où. Elles empruntent la passerelle qui enjambe l’excavation, longent la clôture recouverte d’affiches, puis descendent vers un passage souterrain. Quelques minutes plus tard, elles se trouvent dans un couloir étroit où il fait délicieusement bon. D’un geste, la vieille femme lui indique un coin par terre. Anouchka s’y étend, sans se déshabiller, et sombre aussitôt dans le sommeil. Elle dort enfin profondément, comme elle le souhaitait depuis toujours : sans aucune pensée. Seule une image entrevue à l’instant dans ce boyau réapparaît fugitivement sous ses paupières déjà fermées.

Une pièce plongée dans l’obscurité, avec une porte entrouverte sur une autre pièce, très lumineuse, celle-ci. Dedans, une table avec des gens tout autour. Ils se tiennent bien droits, les mains posées à plat sur le plateau, et se regardent dans un silence absolu, sans bouger. Parmi eux, Anouchka croit reconnaître l’homme à la casquette.

Anouchka dort d’un sommeil de plomb. Rien ne la réveille : aucun bruit, aucun gémissement venant de derrière une cloison, aucun craquement d’un lit, aucun son de téléviseur. Elle dort comme si elle était un rocher battu par les vagues, ou un arbre tombé à terre, envahi par la mousse et le mycélium. Juste avant de se réveiller, elle a toutefois un rêve amusant : elle joue avec une trousse de toilette colorée, décorée de chatons et de petits éléphants. Elle la tourne dans tous les sens. Subitement, la trousse lui échappe des mains, mais elle ne tombe pas, elle reste suspendue dans l’air, à la hauteur de ses bras tendus. Anouchka découvre qu’elle peut jouer avec elle sans la toucher, qu’elle peut la faire bouger par la seule force de sa volonté. C’est une sensation fort agréable, qui lui procure une joie telle qu’elle n’en avait pas éprouvé depuis bien longtemps, à vrai dire depuis son enfance. Anouchka se réveille donc de bonne humeur et découvre qu’elle n’est pas du tout dans un foyer pour ouvriers désaffecté, comme elle l’a cru la veille, mais dans une chaufferie, ce qui explique la chaleur qui règne ici. Elle a dormi sur des cartons étalés près d’un gros tas de charbon. À côté, sur une feuille de journal, sont posés un quart de pain de seigle, un peu rassis, et un assez gros morceau de lard saupoudré de paprika. Elle devine que c’est de la part de Galina, mais elle n’y touche pas avant d’être allée aux toilettes, crasseuses et sans porte, se laver les mains.

Oh, comme c’est bon, comme c’est bon de se fondre dans la foule qui se réchauffe peu à peu. Les pardessus et les manteaux doublés de mouton restituent les odeurs des maisons d’où ils sortent : graillon, lessive, parfums suaves. Anouchka franchit le portillon et se laisse emporter par la première vague de la journée. Cette fois, c’est la ligne Kalininskaïa. Debout sur le quai, elle sent le souffle d’air chaud du souterrain poussé par le train qui arrive. Les portières s’ouvrent, et la voilà à l’intérieur, tellement serrée entre les passagers qu’elle n’a pas besoin de se tenir. Quand le train tourne, elle s’abandonne à ce mouvement et ondoie comme un brin d’herbe parmi d’autres brins d’herbe, un épi de blé parmi d’autres épis. À la station suivante, les gens continuent à monter dans le wagon, bien qu’il n’y ait plus la place d’y glisser une aiguille. Anouchka plisse un peu les yeux et savoure la sensation d’être portée par tous ces bras, d’être étreinte avec tendresse et bercée de façon si apaisante. Quelques stations plus loin, beaucoup de monde descend et, désormais, elle doit se tenir toute seule sur ses jambes.

Lorsqu’à l’approche du terminus le wagon se vide, Anouchka trouve un journal. Elle le regarde d’abord de loin, avec une certaine méfiance – elle a peut-être oublié comment lire ? – mais, enfin, elle le ramasse et le feuillette avec un brin d’inquiétude. Elle y apprend qu’une mannequin est morte d’anorexie et que les autorités se demandent s’il ne faudrait pas interdire aux filles trop maigres de défiler. Elle lit aussi qu’un attentat a encore été déjoué ; du TNT et des détonateurs ont été découverts dans l’appartement des terroristes. Elle lit que des baleines désorientées viennent s’échouer et mourir sur des plages. Que la police est parvenue à démanteler un réseau de pédophilie repéré sur Internet. Que les températures vont baisser. Que mobilnost’ slanoviitsa realnostiu10.

Il y a quelque chose qui cloche avec ce journal ; il doit être faux, truqué. Chaque phrase qu’elle lit est insupportable et lui fait mal. Ses yeux sont gonflés de larmes et, maintenant, de grosses gouttes s’écrasent sur le journal. Le mauvais papier les absorbe comme un buvard.

Anouchka attend que le métro passe en surface pour coller son visage à la vitre. La ville décline tous les tons de la cendre, du blanc sale jusqu’au noir. Elle est faite de volumes géométriques irréguliers, de rectangles et de carrés, d’un enchevêtrement de lignes droites. Anouchka suit des yeux des câbles et des lignes à haute tension, puis reporte son regard sur les toits et se met à compter les antennes. Elle ferme un instant les yeux, les ouvre de nouveau, et découvre que le monde a fait un bond d’un endroit à un autre. Juste avant la tombée du jour, quand elle repassera au même endroit pour la énième fois, elle verra le soleil bas percer, pendant quelques minutes à peine, entre de gros nuages blancs et éclairer les immeubles d’une lueur écarlate, juste la cime, les étages supérieurs ; cela fait l’effet de torches géantes allumées.

Un peu plus tard, elle s’assoit sur un banc du quai, sous un grand panneau publicitaire, et finit de manger ce qui lui reste du petit déjeuner. Elle va se laver aux toilettes et regagne sa place. L’heure d’affluence approche. Les gens qui, ce matin, voyageaient dans une direction vont bientôt faire le chemin dans le sens inverse. Une rame arrive. Les wagons sont bien éclairés et presque vides. Il n’y a qu’un voyageur dans celui qui s’arrête à son niveau – l’homme à la casquette. Il se tient droit comme un piquet. Le train s’ébranle, l’homme vacille légèrement, et la rame disparaît, engloutie par la gueule noire du souterrain.

— Je te paye un sandwich, dit Anouchka à l’emmitouflée, toujours à se dandiner.

Elle se fige, comme la dernière fois, comme si elle ne pouvait assimiler ce qu’on lui dit qu’en gardant une immobilité complète. L’instant d’après, toutes deux marchent en direction des échoppes...." (2010, Les Éditions Noir sur Blanc, CH-1003 Lausanne, pour la traduction française).

 

"Sur les ossements des morts" (Prowadźswójpługprzezkościumarłych, 2009, Olga Tokarczuk)

"Drive Your Plow Over the Bones of the Dead" est l’un des romans les plus accessibles, les plus ironiques et les plus politiquement incisifs de Olga Tokarczuk. Publié en 2009, ce livre occupe une place singulière dans son œuvre : plus narratif que Les Pérégrins, plus resserré que "Les Livres de Jakob", il combine avec une remarquable efficacité plusieurs genres à la fois, roman policier, satire sociale, comédie noire, manifeste écologique, méditation morale, 

conte philosophique. Sous l’apparence d’un thriller rural, Tokarczuk construit une critique profonde des hiérarchies humaines, du patriarcat local, de la brutalité institutionnelle et de la violence exercée sur les animaux.

Le titre provient d’un vers de William Blake, auteur essentiel dans le roman : Drive your plow over the bones of the dead. Ce vers annonce d’emblée un livre où les morts, les bêtes et les marginaux réclament justice.

Une série de morts suspectes dans les Sudètes ...

Le roman se déroule dans une région montagneuse isolée du sud-ouest de la Pologne, près de la frontière tchèque, dans les Sudètes. Paysages forestiers, hiver rigoureux, maisons clairsemées, routes désertes : Tokarczuk crée une atmosphère de périphérie rude, presque hors du temps. La narratrice, Janina Duszejko, vit seule dans ce hameau. Femme âgée, ancienne ingénieure, célibataire, excentrique aux yeux des autres, elle partage son existence entre l’observation des animaux, l’astrologie, la traduction de William Blake avec un ami, les randonnées, les plaintes adressées aux autorités et la défense passionnée de la nature.

Un matin, elle découvre son voisin surnommé Big Foot mort dans sa cuisine, étouffé par un os. Cet homme était chasseur et personnage brutal. Peu après, d’autres morts surviennent, un policier, un notable local, un prêtre lié aux chasseurs, d’autres figures masculines de pouvoir. Chaque victime entretenait un rapport violent ou dominateur envers les animaux. Sur les scènes de crime apparaissent des indices troublants, des empreintes animales, des signes énigmatiques, des circonstances absurdes ou symboliques. Janina développe alors sa théorie : les animaux se vengent. La police la méprise, les habitants la jugent folle, mais les morts continuent ..

 Janina Duszejko est l’une des plus grandes créations de Tokarczuk. Elle est à la fois drôle, agaçante, lucide, obsessionnelle, fragile et indomptable, solitaire et moralement passionnée. 

Elle renomme les gens selon leurs défauts plutôt que selon leur nom officiel. Elle méprise les conventions administratives. Elle croit aux cartes astrales plus qu’aux diagnostics sociaux. Son regard sur le monde est décalé, mais souvent plus juste que celui des autorités.

Janina appartient à la grande famille des narrateurs peu fiables et pourtant profondément révélateurs. Ce que les autres prennent pour folie est parfois une forme supérieure de perception morale.

Le roman fonctionne admirablement comme enquête, qui tue ? comment ? pourquoi ces victimes ? Tokarczuk utilise les codes du polar pour maintenir tension et curiosité, tout en les détournant vers d’autres enjeux. Mais le crime n’est pas seulement énigme : il devient symptôme. Le roman attaque en fin de compte la domination masculine (les victimes sont presque toutes des hommes représentant des formes de pouvoir local) tout en se demandant pourquoi la souffrance animale est-elle socialement normalisée : la chasse y apparaît non comme tradition innocente, mais comme rituel de domination. L’aveuglement bureaucratique est ici constant, les autorités n’écoutent guère et protègent les puissants. Le roman vise aussi les discours pieux ou civilisés dissimulant la cruauté réelle.

Mais le roman révèle finalement que Janina elle-même est l’autrice des meurtres. Elle a orchestré la mort des chasseurs et représentants du pouvoir au nom d’une justice compensatrice envers les animaux et les humiliés. Tokarczuk renverse ainsi complètement la lecture,  la douce protectrice des bêtes est une tueuse. Mais le livre ne se réduit pas à un simple retournement criminel. Il oblige le lecteur à s’interroger jusqu’où va notre sympathie pour une cause juste ? quand la justice se change-t-elle en vengeance ? la violence des dominés vaut-elle celle des dominants ?

 

"Les Livres de Jakób" (2014, Księgi Jakubowe, Olga Tokarczuk)

"The Books of Jacob" est largement considéré comme le chef-d’œuvre de Olga Tokarczuk. Monument romanesque de grande ampleur, ce livre a marqué durablement la littérature polonaise contemporaine par son ambition intellectuelle, sa puissance narrative et sa relecture radicale de l’histoire de l’Europe centrale. Le roman raconte l’ascension, les voyages, les conversions et la chute de Jakob Frank, figure historique réelle du XVIIIe siècle, mystique juif controversé, hérétique charismatique, fondateur d’un mouvement religieux qui troubla profondément les mondes juif, chrétien et ottoman.

Mais au-delà d’un destin singulier, Tokarczuk raconte surtout un monde disparu : celui de la République des Deux Nations (Pologne-Lituanie), vaste espace multiculturel où coexistaient Polonais, Juifs, Ruthènes, Arméniens, Allemands, Turcs, catholiques, orthodoxes, juifs et musulmans.

Le roman s’ouvre dans les confins orientaux du XVIIIe siècle, dans les territoires aujourd’hui répartis entre Pologne, Ukraine et Turkey. Des rumeurs circulent au sujet d’un homme singulier : Jakób Frank, jeune aventurier charismatique ayant voyagé dans l’Empire ottoman, revenu porteur de doctrines nouvelles. Il se présente peu à peu comme rénovateur du judaïsme, héritier du messianisme sabbatéen, guide spirituel, homme de rupture avec les autorités rabbiniques, libérateur des interdits anciens. Il attire disciples, curieux, opportunistes, exaltés et marginaux.

Les grandes étapes du récit

1. La naissance d’un mouvement

Frank séduit des communautés juives déçues par la rigidité rabbinique et séduites par la promesse d’un renversement spirituel. Son message mêle mystique, transgression, sensualité religieuse, promesse de salut, abolition des normes anciennes. Tokarczuk montre comment naît un mouvement sectaire : non seulement par manipulation, mais aussi par désir sincère de renouveau.

2. Le conflit avec les autorités juives

Les rabbins voient en Frank un hérétique dangereux. Polémiques, accusations et exclusions se multiplient. Le roman décrit avec finesse les tensions internes du judaïsme d’Europe orientale, tradition contre innovation, loi contre extase, hiérarchie contre charisme.

3. L’alliance tactique avec l’Église catholique

Persécutés dans le monde juif, Frank et ses disciples cherchent appui auprès de certains prélats catholiques. Débute alors l’un des épisodes les plus étonnants du livre : des disciples juifs frankistes se convertissent publiquement au catholicisme. Mais cette conversion demeure ambiguë : stratégie politique ? sincérité spirituelle ? Tokarczuk excelle à maintenir l’incertitude.

4. L’ascension mondaine

Frank devient personnage fréquenté par nobles, ecclésiastiques, curieux et puissants. Il sait exploiter la fascination exotique, la quête du miracle, les rivalités religieuses, la faiblesse des institutions. Le prophète marginal devient acteur politique.

5. La chute et la survivance

Emprisonné, contesté, déplacé, Frank perd progressivement sa stature messianique. Mais son influence persiste. Même déchu, il demeure centre magnétique pour des fidèles. 

Le roman montre que les mouvements spirituels survivent souvent à la faillite de leurs fondateurs.

Le livre n’est pas raconté par une seule voix. Tokarczuk compose une vaste polyphonie à travers marchands, rabbins, femmes nobles, prêtres, disciples, médecins, sceptiques, témoins. Parmi les figures marquantes, Yente, vieille femme suspendue entre vie et mort, conscience flottante du roman ; Nachman, chroniqueur fasciné ; des ecclésiastiques intrigués ; des aristocrates séduits ou manipulateurs. Mais qui est Jakób Frank selon Tokarczuk ? Le roman refuse de trancher. Imposteur ou génie manipulateur, mystique sincère ou opportuniste politique ; c’est l’une des grandes réussites du livre : laisser subsister l’ambivalence ...

On peut évoquer une relecture radicale de l’histoire polonaise, Tokarczuk ne raconte ni les rois, ni les guerres, ni les nobles patriotes, ni les insurrections, mais les Juifs, les hérétiques, les femmes, les minorités, une Pologne historique qui fut plurielle, composite, traversée de contradictions. Mais ce n’est pas non plus un roman “polonais” au sens étroit, il embrasse 

Pologne-Lituanie, Empire ottoman, monde juif ashkénaze, catholicisme baroque, Lumières naissantes, et corrige l’histoire masculine traditionnelle : plusieurs personnages féminins observent, soutiennent, interprètent, résistent. Cette approche lui valut des attaques de milieux nationalistes de droite, hostiles à toute lecture autocritique du passé.D'un mot, le destin d’un faux messie devenu phénomène continental, dans une Pologne où se croisent toutes les langues, toutes les croyances et toutes les fragilités de l’Europe....

 

"L’Âme égarée" (Zgubiona dusza, 2017, Olga Tokarczuk)

Olga Tokarczuk, avec Joanna Concejo, signe avec "L’Âme égarée" (Zgubiona dusza, 2017) un ouvrage rare (The Lost Soul) : à la fois album illustré, conte philosophique et méditation existentielle. Sous l’apparente simplicité d’une fable accessible à tous les âges, le livre développe une réflexion profonde sur l’aliénation contemporaine, le rapport au temps, la dissociation intérieure et la possibilité d’un retour à soi. C’est un texte bref, presque minimal, dont la force repose précisément sur l’économie des mots et sur l’intelligence du dialogue entre écriture et image.

Le récit met en scène un homme menant une vie frénétique, entièrement absorbé par la vitesse, l’efficacité et les exigences du quotidien. Il travaille, voyage, agit sans cesse, mais quelque chose en lui s’est défait. Un jour, il découvre qu’il a perdu son âme en chemin. Celle-ci, incapable de suivre le rythme effréné de son existence, s’est attardée loin derrière lui.

Désemparé, l’homme consulte un médecin sage, figure de guide initiatique. Celui-ci lui explique que les âmes se déplacent lentement, bien plus lentement que les corps emportés par la modernité. Pour la retrouver, nul remède spectaculaire : il faut s’arrêter, habiter un lieu, patienter, se rendre disponible.

L’homme se retire alors dans une maison tranquille. Il attend. Le temps se dilate. Les gestes redeviennent simples : observer, arroser, ranger, respirer, contempler. Peu à peu, la nature reprend ses droits, la couleur revient dans le monde, et finalement l’âme — figurée comme une enfant — rejoint celui qui avait cessé de l’écouter. L’unité intérieure peut alors être restaurée.

Tokarczuk vise clairement la civilisation de l’urgence : productivité, mobilité permanente, dispersion mentale, culte de la performance. L’homme du récit n’est pas un individu singulier ; il représente l’homme contemporain. Il accomplit tout ce qu’on attend de lui, mais cette réussite extérieure masque une désertification intime. L’idée de “perdre son âme” traduit symboliquement ce que beaucoup nommeraient aujourd’hui burnout, vide existentiel, fatigue psychique ou déconnexion de soi. Tokarczuk choisit cependant un langage mythique plutôt que psychologique. Ce détour par la fable donne au propos une portée universelle : chacun peut reconnaître ce moment où la vie continue mécaniquement alors que quelque chose d’essentiel manque. Le livre devient alors critique sans être polémique. Il ne condamne pas frontalement la modernité ; il en révèle silencieusement le coût humain.

L’originalité de l’ouvrage réside dans sa solution. Il ne s’agit ni de “se réinventer”, ni de consommer du bien-être, ni de réussir autrement. Le remède proposé est beaucoup plus radical : attendre, c'est-à-dire renoncer à la maîtrise immédiate ; accepter le vide et l’ennui ;

se rendre présent à ce qui est ; laisser revenir ce qui ne se commande pas. L’âme n’est pas un objet qu’on récupère par efficacité ; elle revient lorsqu’on devient capable de l’accueillir. On retrouve ici des résonances avec la pensée contemplative, certaines traditions spirituelles, mais aussi avec une écologie intérieure : ralentir pour habiter le monde au lieu de simplement le traverser.

Le livre serait incomplet sans Joanna Concejo. Ses dessins au crayon, sur papiers anciens quadrillés ou jaunis, donnent une matérialité sensible au temps perdu et retrouvé. Les premières pages semblent figées, grises, froides ; puis des touches de couleur apparaissent progressivement jusqu’à l’épanouissement final. Plusieurs critiques ont souligné combien l’image porte le récit autant que le texte.

 

"Récits ultimes" (Ostatnie historie, 2004 , Olga Tokarczuk)

Olga Tokarczuk, dans Récits ultimes (édition française Les Éditions Noir sur Blanc, 2019), propose l’un de ses livres les plus intimes et méditatifs. Bien avant son prix Nobel, l’écrivaine polonaise y déployait déjà ce qui fera sa singularité : une attention aiguë aux existences marginales, un sens du mythe discret, et une capacité rare à relier les destinées individuelles aux grandes questions métaphysiques. 

Sous l’apparence de trois récits distincts, le livre compose en réalité un triptyque sur la filiation féminine, la solitude radicale, la mémoire et la confrontation au temps. Ida, Parka et Maya - trois générations d’une même lignée - affrontent chacune, dans un lieu différent et à un âge différent, la proximité de la mort. Tokarczuk transforme ces épisodes en méditation polyphonique sur ce que signifie vivre lorsqu’on sait que tout finit.

Le roman se compose de trois récits liés par les personnages plus que par l’intrigue. Chacun peut presque se lire séparément, mais leur résonance mutuelle produit le véritable sens de l’œuvre.

- Ida, la survivante vacillante,

Ida, femme mûre, est victime d’un accident de voiture. Cet événement brutal fissure la continuité ordinaire du réel. Après le choc, elle erre dans la nuit jusqu’à trouver refuge chez un vieux couple isolé. Elle y demeure plusieurs jours dans un état de suspension psychique.

Dans cette maison étrange, où le temps semble ralenti, Ida découvre une grange servant de lieu d’agonie pour les bêtes malades. Ce “mouroir animal” agit comme miroir de sa propre finitude. Elle comprend que la mort, aperçue fugitivement lors de l’accident, est désormais entrée dans sa conscience et ne la quittera plus.Le traumatisme, la fragilité du moi, mais aussi la lucidité née d’un face-à-face avec la mort.

- Parka, la mémoire en lettres géantes

Paraskewia, surnommée Parka, appartient à une génération plus ancienne. Ukrainienne déplacée en Pologne, marquée par l’exil et l’histoire européenne, elle vient de perdre son mari Petro. La neige isole la maison du reste du monde. Ne pouvant prévenir personne autrement, elle gravit la pente et trace dans la neige avec ses pas immenses : PETRO EST MORT ! Ce geste à la fois tragique et absurde devient un moment de récapitulation intérieure. En écrivant cette phrase monumentale, Parka déroule le film de son existence : guerre, déplacement, amour, vieillesse, perte.

- Maya, la fuite contemporaine

Maya, fille d’Ida, séjourne en Malaisie avec son fils de onze ans. Elle est censée préparer une brochure touristique — détail important, car il symbolise la transformation du monde en produit consommable. Mais Maya dérive intérieurement. Loin d’être dans l’exotisme heureux, elle éprouve la désorientation moderne : déplacement constant, identité flottante, maternité incertaine, difficulté à habiter le présent. Chez elle, la mort n’est pas spectaculaire ; elle prend la forme d’une perte de sens diffuse.

Au final, le livre repose sur une construction magistrale : trois femmes, trois âges de la vie, trois rapports au temps. Tokarczuk fait subtilement écho aux Moires / Parques : celles qui filent, mesurent et coupent le fil de la vie. Sans surcharger le texte de symboles, elle inscrit ses personnages dans un imaginaire archaïque. Le sous-texte du roman est la lutte contre le temps. Non pas le temps abstrait des horloges, mais le temps qui use les corps, qui disperse les familles, qui transforme les pays, qui rend étrangers à soi-même et mène vers la mort. Chaque héroïne tente une réponse, mais aucune ne parvient à triompher réellement.

Tokarczuk excelle à écrire les zones intermédiaires, Ses personnages habitent les seuils. Ils ne sont jamais installés. Cette instabilité donne au roman sa vibration existentielle.

 

"Histoires bizarroïdes" (2018, Opowiadania bizarne, Olga Tokarczuk)

Olga Tokarczuk confirme avec "Histoires bizarroïdes" (traduction française Les Éditions Noir sur Blanc, 2020) l’extraordinaire plasticité de son œuvre. Après les grands romans polyphoniques qui ont fait sa renommée, ce recueil de nouvelles lui permet d’explorer un autre registre : la forme brève, l’expérimentation narrative, la fable spéculative et l’étrangeté du quotidien.

Le titre français restitue bien l’esprit du livre : il ne s’agit pas d’histoires simplement fantastiques ou absurdes, mais de récits qui déplacent imperceptiblement le réel jusqu’à révéler sa part inquiétante, incongrue ou méconnue. Tokarczuk y examine notre époque avec une lucidité joueuse : crise écologique, fragilité des institutions, fantasmes technologiques, solitude moderne, spiritualités dévoyées, désir d’échapper à la mort.

Le livre rassemble plusieurs nouvelles indépendantes, situées tantôt dans un passé reconstitué, tantôt dans un présent légèrement décalé, tantôt dans des futurs plausibles. Cette liberté temporelle permet à Tokarczuk de faire ce qu’elle maîtrise le mieux : observer notre présent depuis un angle oblique. Ses récits ne reposent pas sur l’effet de chute spectaculaire typique de certaines nouvelles classiques.  

"Zielone dzieci" (Les Enfants verts)

C’est sans doute l’une des nouvelles les plus célèbres et les plus ambitieuses du recueil.

Le récit adopte la forme d’un témoignage ancien, presque d’une chronique savante du XVIIe siècle. Un médecin érudit voyage à travers l’Europe orientale et se retrouve confronté à un phénomène troublant : l’apparition d’enfants à la peau verte, surgis d’un espace inconnu, parlant une langue incompréhensible et vivant selon des lois étrangères à celles du monde humain ordinaire. Le médecin tente de les observer, de les classifier, de les comprendre rationnellement. Mais plus il cherche à expliquer, plus le mystère s’épaissit. Le conflit entre raison scientifique et altérité irréductible.

"Transfugium"

Probablement le texte le plus explicitement contemporain et spéculatif. Tokarczuk imagine une technologie permettant à la conscience humaine de migrer dans un corps animal.

Dans un futur proche existe une clinique spécialisée proposant une procédure radicale : transférer la conscience humaine dans le corps d’un animal. Des personnes fatiguées d’être humaines, blessées, malades ou désespérées viennent y chercher une autre forme d’existence. Le récit suit des personnages confrontés à ce choix extrême : abandonner la condition humaine pour vivre autrement — comme chien, oiseau, dauphin ou autre espèce. Médecins, proches et candidats débattent des conséquences éthiques, affectives et métaphysiques d’une telle transformation. Changer de corps signifie-t-il changer d’être ?

"Kalendarz ludzkich świąt" (Le Calendrier des fêtes humaines)

Un texte très représentatif de la veine ironique de Tokarczuk. 

Le texte prend la forme d’un regard décalé - presque ethnologique - sur les coutumes des humains contemporains. Le narrateur décrit nos fêtes, commémorations, rituels commerciaux, vacances saisonnières et habitudes collectives comme s’il observait une tribu étrange. Noël, anniversaires, promotions, fêtes nationales, événements médiatiques : tout est passé au crible d’un regard extérieur qui rend nos comportements à la fois drôles et inquiétants. Nous devenons les étrangers de nous-mêmes...

"Serce" (Le Coeur)

Texte plus intime et organique, centré sur le corps, la mémoire et l’identité. Tokarczuk y montre combien notre subjectivité n’est pas aussi stable que nous le croyons.

Un homme reçoit une transplantation cardiaque. L’opération est un succès médical, mais peu après, il commence à ressentir des modifications intimes : attirances nouvelles, habitudes inconnues, émotions inexplicables, impressions de mémoire étrangère. Il se demande alors si le cœur transplanté a transmis quelque chose de la personne morte dont il provient. Son enquête progressive l’amène à brouiller les frontières entre organisme, psychisme et identité.  Sommes-nous uniquement dans le cerveau ?

"Góra Wszystkich Świętych" (La Montagne de Tous-les-Saints)

L’un des textes les plus spirituels et ambigus du recueil. Tokarczuk y travaille la frontière entre foi, superstition, vision et besoin humain de transcendance.

Dans une région reculée, une montagne devient le centre d’un phénomène de dévotion populaire après des événements inexpliqués ou des visions rapportées. Peu à peu, pèlerins, croyants, curieux, opportunistes et sceptiques affluent. Autour du lieu se développe tout un monde : commerce religieux, ferveur sincère, tensions sociales, attente de miracles. Le récit suit la naissance d’un culte local et la manière dont une communauté se transforme autour du mystère. Comment une croyance collective se fabrique ...

"Szwy" (Les Coutures)

Texte remarquable sur les coutures invisibles du réel - au sens propre comme figuré. Tokarczuk y déploie son obsession des connexions cachées entre choses, êtres, histoires.

Le protagoniste commence à percevoir partout des lignes de jonction : coutures sur les vêtements, fissures des murs, raccords des objets, cicatrices des corps, limites entre territoires, liens secrets entre événements. Cette obsession devient peu à peu une nouvelle manière de voir le monde. Ce qui paraissait séparé révèle ses attaches invisibles. Le personnage comprend que la réalité n’est peut-être qu’un assemblage fragile.

"Tout cela commença un matin quand monsieur B., s’extirpant de ses draps, trotta à son habitude jusqu’à sa salle de bains. Ces derniers temps, il dormait mal, sa nuit s’effritait, elle s’éparpillait comme l’avait fait le collier de sa défunte épouse qu’il avait sorti d’un tiroir. Le cordon usé s’était rompu laissant se disperser les perles éteintes au sol. Monsieur B. ne parvint pas à retrouver la plupart d’entre elles et, lors de ses insomnies, il se demandait souvent où, depuis, elles menaient leur existence à la rondeur dénuée de pensées, dans quel mouton de poussière elles s’étaient blotties, quelles fissures du plancher leur servaient de refuge.

"Ce matin-là, assis sur la cuvette des toilettes, il remarqua que ses chaussettes étaient toutes les deux traversées en leur milieu par une couture, une couture bien faite, à la machine, des orteils au rebord élastique.

Un détail, mais cela l’intrigua. Il avait dû être distrait en les enfilant et n’avait pas remarqué cette bizarrerie : des chaussettes cousues sur toute leur longueur, des orteils jusqu’à l’élastique en passant par la plante des pieds. Une fois ses ablutions terminées dans la salle de bains, il trotta directement vers l’armoire où, dans un tiroir du bas, formant un amas dense, gris-noir, logeaient ses chaussettes. Il en prit une au hasard, orpheline, pour l’étirer à la hauteur de ses yeux. Comme il était tombé sur une noire, et que la pièce était sombre, il ne vit pas grand-chose. Il dut retourner à sa chambre chercher ses lunettes, et, alors seulement, il découvrit que cette noire avait également une couture. Monsieur B. sortit alors toutes ses chaussettes, non sans tenter de les assembler par deux au passage : chacune avait une couture qui allait des orteils au rebord élastique. Il semblait que la couture était inhérente à la chaussette, une composante naturelle, inséparable du concept de chaussette.

Cela le mit d’abord en colère, sans qu’il sache si c’était plus particulièrement contre lui-même ou contre les chaussettes. Il ignorait qu’il y eût des chaussettes ayant une couture sur toute la longueur ! Il savait que les chaussettes en avaient une en largeur, à la hauteur des ongles, mais à part cela, elles étaient lisses. Lisses ! Il enfila la noire, elle avait l’air bizarre, il la rejeta avec répulsion pour essayer les autres jusqu’à en être fatigué et, un bref instant, sentir que le souffle lui manquait. Jamais au préalable il n’avait remarqué que les chaussettes avaient une telle couture. Comment était-ce possible ?

Il décida de laisser tomber toute l’affaire. Depuis peu, il lui arrivait souvent de remiser soigneusement ce qui le dépassait au grenier de sa mémoire, en décidant de ne plus jamais y revenir. Il se lança donc dans le rituel compliqué du thé matinal auquel il ajoutait un peu d’herbes médicinales pour sa prostate. L’infusion était filtrée deux fois. Tandis qu’elle s’écoulait par la passoire, monsieur B. coupait son pain et beurrait deux petites tranches. La confiture de fraises de sa production se révéla avariée ; de l’intérieur du pot, l’œil gris-bleu de la moisissure le fixait avec défi et arrogance. Il mangea donc les tartines avec juste du beurre.

La question de la couture lui revint encore plusieurs fois à l’esprit, mais il la traita en mal inéluctable comme le sont un robinet qui goutte, une armoire qui grince ou une fermeture éclair coincée. Se confronter à ces choses était au-dessus de ses forces. Sitôt le petit déjeuner pris, il cocha dans son programme télévisé ce qu’il avait l’intention de regarder ce jour-là. Il s’efforçait de remplir ses journées et ne se laissait que de rares heures libres pour cuisiner son déjeuner et faire ses courses. D’ailleurs, il ne parvenait presque jamais à respecter cet emploi du temps télévisuel. Il s’endormait dans son fauteuil pour se réveiller brusquement, désemparé, ne sachant plus quelle heure il était, et il cherchait alors à déterminer le moment du jour en fonction de l’émission qui passait...."

 

"Le Tendre Narrateur" (Czuły narrator, Olga Tokarczuk)

Olga Tokarczuk propose avec "Le Tendre Narrateur' (Czuły narrator, recueil d’essais et conférences ; édition française Les Éditions Noir sur Blanc) une entrée précieuse dans son atelier intellectuel. Contrairement à ses romans, ce livre n’est pas une fiction mais un ensemble de textes réflexifs où l’autrice expose sa vision du récit, de la littérature, du monde contemporain et de la responsabilité de l’écrivain. C’est un ouvrage capital pour comprendre ce qui anime ses romans : goût des interconnexions, défiance envers les simplifications, attention au vivant, critique des récits dominants, et recherche d’une forme de conscience élargie.

"1. "La première photographie qui éveilla en moi une émotion consciente est celle de ma mère juste avant ma naissance. Hélas, le cliché est en noir et blanc, de ce fait nombre de détails s’estompent pour ne laisser que des formes grises. Une lumière douce, peut-être celle d’un jour pluvieux de printemps, pénètre à n’en pas douter par une fenêtre pour assurer à la pièce une clarté discrète. Maman est assise près de notre vieux poste de TSF, de ceux qui avaient un œil vert et deux molettes, l’une pour régler le son, l’autre pour rechercher les stations. Cette radio devint ensuite la camarade de mon enfance. C’est d’elle que j’appris l’existence de l’univers. Le bouton en ébonite permettait de déplacer doucement les récepteurs sensibles de l’antenne à la portée desquels se trouvaient diverses stations : Varsovie, Londres, Luxembourg ou Paris. Parfois, le signal disparaissait comme si entre Prague et New York, Moscou ou Madrid, les capteurs rencontraient des trous noirs. Un frisson me parcourait alors. J’étais persuadée que d’autres systèmes solaires, des galaxies s’adressaient à moi par ce poste pour m’envoyer des informations à travers la friture et les grésillements, mais que moi, je ne parvenais pas à les décrypter.

Tandis que, petite fille, j’examinais cette photographie, j’étais certaine que, en tournant le bouton, c’était moi que maman cherchait. Tel un radar d’une sensibilité toute de tendresse, elle explorait les espaces infinis du cosmos pour tenter de savoir quand j’arriverais et d’où. Sa coiffure et sa tenue (un grand décolleté col bateau) sont une indication de l’époque du cliché, soit le début des années soixante du siècle dernier. Le regard dirigé vers un point hors du cadre, cette jeune femme un peu courbée voyait ce qui est invisible pour celui qui découvre la photographie. Enfant, je croyais que maman regardait le temps. Sur cette image, il ne se passe rien, elle raconte une situation et non pas un processus. La jeune femme est triste, pensive, un peu comme absente.

Par la suite, tandis que je l’interrogeais sur cette tristesse – et je le fis maintes fois, pour entendre toujours la même réponse –, maman me disait qu’elle était triste parce que je n’étais pas encore née et que je lui manquais.

« Comment pouvais-je te manquer alors que je n’avais pas encore été ? » demandais-je.

Je savais déjà que nous manquaient ceux que nous avions perdus, que le regret était l’effet d’une perte.

« Il arrive que ce soit l’inverse, répondait-elle. Si quelqu’un vous manque, c’est qu’il est déjà là. »

Ce bref échange, quelque part dans une province de l’Ouest polonais à la fin des années soixante du XXe siècle, entre ma mère et moi, sa petite enfant, se grava à jamais dans ma mémoire et m’assura une réserve de forces pour toute la vie. Cette conversation porta mon existence au-delà de la banale matérialité du monde, du hasard, de la cause et de l’effet, ou de la loi des probabilités. Elle la plaça, d’une certaine manière hors du temps, dans la douce proximité de l’éternité. Avec mon esprit d’enfant, je compris que j’étais plus que je ne m’étais imaginé être. Que même lorsque je disais « je suis absente », en premier lieu s’imposait le « je suis » – qui est le syntagme le plus important et le plus étrange du monde.

C’est ainsi qu’une jeune femme areligieuse, ma mère, me donna ce que jadis l’on appelait une âme, c’est-à-dire qu’elle me dota ainsi d’un tendre narrateur, le meilleur au monde."

 

Dans son discours Nobel, Tokarczuk développe l’idée d’un narrateur capable de regarder le monde avec tendresse. La tendresse n’est ni naïveté ni sentimentalité. Elle est une forme profonde d’attention. Le tendre narrateur voit les liens entre les êtres ; comprend la vulnérabilité commune ; refuse la réduction des individus à des stéréotypes ; perçoit chaque chose comme digne d’existence ;raconte sans cynisme. Pour Tokarczuk, la littérature a besoin aujourd’hui de cette voix capable de relier plutôt que de diviser. Comme dans ses romans, Tokarczuk insiste sur les porosités, critique les identités closes et les récits nationalistes figés. L’écrivaine rappelle que toute histoire officielle laisse des silences : minorités, femmes, vaincus, déplacés, animaux, paysages détruits. Raconter autrement consiste aussi à redonner voix à ce qui fut effacé.

 

"2. Le monde est une toile que nous tissons chaque jour sur les grands métiers de l’information, des discussions, des films, des livres, des commérages et des anecdotes. Aujourd’hui, la portée de ces métiers à tisser est énorme. Internet permet presque à chacun de prendre part à ce processus, de façon responsable ou irresponsable, avec amour ou haine, pour le bien ou le mal, en faveur de la vie ou de la mort. Quand le récit change, le monde change. En ce sens, le monde est créé par les mots.

La manière dont nous pensons le monde – et, ce qui est probablement plus essentiel, comment nous le racontons – est d’une importance majeure. Ce qui arrive mais n’est pas raconté cesse d’exister. C’est un fait bien connu non seulement des historiens, mais aussi – et surtout – des politiciens et des tyrans de tout acabit. Celui qui contrôle et qui tisse le récit gouverne.

De nos jours, il semble que le problème réside en ceci que, non seulement nous n’avons pas encore de narration pour l’avenir, mais que nous n’en possédons pas même pour notre très concret « maintenant », pour les changements ultrarapides qui interviennent dans le monde actuel. Il nous manque un langage, des points de vue, des métaphores, des mythes et des fables nouvelles. En revanche, nous voyons comment on s’efforce d’intégrer de vieux récits inadaptés, rouillés et anachroniques aux visions de l’avenir ; sans doute en application du principe selon lequel une chose existante vaut mieux qu’un nouveau rien, à moins que ce ne soit la ligne de fuite des horizons bouchés. Pour le dire brièvement, nous manquons de nouvelles manières de raconter le monde.

Nous vivons dans une réalité de narrations multiples à la première personne. Un brouhaha de voix innombrables nous assaille de partout. En disant « à la première personne », je pense au genre de récit qui se concentre strictement sur le « moi » d’un auteur qui parle peu ou prou uniquement de lui-même ou de sa vision des choses. Cette sorte de point de vue individualisé, cette parole du « moi » est considérée comme la plus naturelle, humaine et honnête, y compris quand elle néglige toute perspective plus vaste. Narrer ainsi à la première personne équivaut à tisser un motif absolument inimitable, unique en son genre, c’est s’assurer d’un sentiment d’autonomie en tant qu’individu, être conscient de soi et de son destin. Néanmoins, cela signifie également instaurer une opposition entre le « moi » et le « monde » qui est à coup sûr aliénante.

Je pense que la narration à la première personne est très caractéristique de l’optique contemporaine, qui prête à l’individu le rôle de centre subjectif du monde. La civilisation occidentale s’est dans une large mesure construite et se fonde encore sur la découverte de ce « moi », à l’aune duquel elle mesure en premier lieu la réalité. L’homme tient ici le rôle principal, son jugement – alors qu’il est loin d’être le seul – jouit toujours d’attention et de considération. Le récit mené à la première personne semble être l’une des plus grandes découvertes de la civilisation. Il est lu avec gravité et confiance. Ce genre de narration, où nous regardons le monde avec les yeux d’un « moi » et où nous sommes à l’écoute du monde au nom de ce « moi », crée un lien sans pareil avec le narrateur et nous engage à nous mettre dans sa position unique.

On ne saurait méconnaître ce que la narration à la première personne a fait pour la littérature et, plus généralement, pour la civilisation humaine : rompant avec le récit d’un monde qui n’était que le théâtre des actions de héros ou de divinités, et qui échappait à notre influence, elle a fait place à une histoire individuelle, où la scène est dévolue à des gens semblables à nous. Et comme il est aisé de s’identifier à ceux qui nous ressemblent, il s’instaure entre le narrateur et le lecteur, ou le narrateur et l’auditeur, une entente émotionnelle basée sur l’empathie. Cette dernière, de par sa nature même, rapproche les êtres et efface les frontières. Dans un roman, il lui est très aisé de gommer la ligne qui sépare le « moi » du narrateur de celui du lecteur. Et pour être « dévoré », le roman compte précisément sur l’effacement, la disparition de cette limite, ce qui, grâce à l’empathie, permettra au lecteur de devenir narrateur pour un temps. La littérature s’est donc transformée en un terrain d’échanges d’expériences, en une agora où chacun peut raconter son destin ou prêter la parole à son alter ego. En outre, cet espace est démocratique. Chacun peut s’y exprimer, chacun peut également y créer « une voix qui parle ». Jamais encore dans l’histoire de l’homme, sans doute, il n’y a eu autant de personnes qui se sont essayées à l’écriture et à la narration. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil aux statistiques.

Quand je me rends dans un salon du livre, je vois combien d’ouvrages publiés ont précisément à voir avec cela : le « moi » de l’auteur. L’instinct de l’expression de soi, un instinct peut-être aussi puissant que ceux qui déterminent notre vie, se manifeste le plus pleinement dans l’art. Nous voulons être remarqués, nous voulons nous sentir exceptionnels. Les narrations du genre « Je vais te raconter mon histoire », « Je vais te raconter l’histoire de ma famille », ou encore « Je vais te raconter où j’étais » sont aujourd’hui les genres littéraires les plus populaires. Par ailleurs, s’il s’agit d’un phénomène à grande échelle, c’est également parce que, de nos jours, nous savons communément utiliser l’écriture et beaucoup de gens accèdent à la faculté, jadis réservée à de rares individus, de s’exprimer par les mots et le récit. Paradoxalement, pourtant, cela ressemble à un chœur qui se composerait uniquement de solistes. Les voix se couvrent mutuellement, rivalisent pour attirer l’attention, se meuvent sur des pistes semblables et, finalement, s’annulent les unes les autres. Nous savons tout d’elles, nous sommes en mesure de nous identifier à elles pour vivre leur existence comme si c’était la nôtre. Malgré cela, notre expérience de lecteur, étonnamment, se révèle souvent incomplète et décevante, parce que exprimer le « moi » du narrateur ne donne aucune assurance d’universalité. Ce qui manque, semble-t-il, c’est une dimension parabolique. Car le héros d’une parabole est à la fois lui-même – il vit dans des conditions historiques ou géographiques particulières – et, en même temps, se situe bien au-delà de ces contingences précises, il est un « Tout un chacun » susceptible de vivre « Partout ». Quand, dans un roman, le lecteur lit l’histoire d’un personnage, il peut s’identifier au destin de ce dernier et réfléchir à sa situation comme si elle était sienne. En revanche, dans une parabole, le lecteur doit abandonner complètement sa singularité pour devenir « Tout un chacun ». Lors de cette opération psychologiquement difficile, l’existence d’un dénominateur commun à divers destins rend l’expérience universelle. Or, de nos jours, la présence insuffisante des paraboles témoigne d’une impuissance narrative.

Sans doute est-ce pour ne pas nous perdre dans le foisonnement des titres et des noms, que nous nous sommes mis à diviser le corpus littéraire, ce gigantesque Léviathan, en genres que nous traitons comme des divisions sportives dont les concurrents spécialisés seraient les écrivains et écrivaines.

La commercialisation générale du marché littéraire a débouché sur la création de secteurs éditoriaux, et, dès lors, on organise des salons ou des festivals dédiés à telle ou telle littérature. Le lectorat se voit segmenté en clientèles qui s’enferment volontiers, dans le roman policier pour les uns, le roman fantasy ou la science-fiction pour les autres, etc. La caractéristique spécifique de cet état des choses est que ce qui devait simplement aider les libraires et les bibliothécaires à ranger les très nombreux livres parus sur les étagères, et aider les lecteurs à s’orienter dans cette immensité de l’offre, est devenu une suite de catégories abstraites. Ainsi, non seulement les œuvres existantes se trouvent classées artificiellement, mais, en outre, les auteurs s’y conforment au moment de se lancer dans l’écriture. Leurs ouvrages de chacun de ces genres rappellent de plus en plus souvent le gâteau qui sort du moule, ils se ressemblent. La prévisibilité de ces fictions est considérée comme une vertu, leur caractère banal fait leur succès. Le lecteur sait à quoi s’attendre et il se voit offrir ce qu’il voulait. Mon instinct m’a toujours poussée à m’opposer à pareille ségrégation, tant elle conduit à restreindre la liberté de l’écrivain, à déprécier l’expérimentation et les transgressions qui sont les qualités essentielles de la création en général. Pareil ordre exclut l’excentricité, or l’art ne saurait exister sans elle. Un bon livre n’a pas besoin d’être représentatif de tel ou tel genre. Le classement en catégories résulte du marketing littéraire. Il est dû au fait que la littérature est traitée comme un produit à vendre selon le même esprit et les mêmes règles que les grandes marques avec leurs marchés cibles, et autres inventions similaires du capitalisme contemporain.

De nos jours, nous pouvons avoir l’immense satisfaction d’assister à la naissance d’une nouvelle manière de raconter le monde, qui nous vient grâce aux séries télévisées dont l’objectif secret est de nous mettre en transe. Bien sûr, un tel mode narratif existait déjà dans les mythes ou les récits homériques. Hercule, Achille ou Ulysse sont indéniablement les premiers héros de récits à rebondissements. Néanmoins, jamais par le passé le feuilleton n’avait accaparé autant d’espace ni n’avait influencé aussi intensément l’imagination collective. Les deux premières décennies du XXIe siècle appartiennent sans conteste aux séries. Leur manière de raconter le monde, et par là même de le comprendre, est révolutionnaire.

Dans sa version actuelle, la série a non seulement étendu notre participation au récit dans la durée, en générant divers rythmes, détours et aspects, mais elle a également instauré un ordre nouveau, qui lui est propre. Dans la mesure où elle se propose généralement de capter l’attention du public le plus longtemps possible, sa narration multiplie les trames qu’elle croise d’une manière des plus invraisemblables, et, quand elle se trouve acculée, elle recourt à un vieux tour narratif et fait apparaître le deus ex machina de jadis, usé jusqu’à la corde par l’opéra classique. Au fur et à mesure des nouveaux épisodes, la psychologie des personnages change du tout au tout pour être mieux en adéquation avec les événements qui interviennent. Un individu aimable et réservé au début de l’histoire se transforme en un être vindicatif et violent, un protagoniste de second plan passe au premier tandis que le héros principal auquel nous avons eu le temps de nous attacher perd de son importance quand il ne disparaît pas carrément, à notre plus grand désarroi.

La production toujours possible d’une nouvelle saison crée la nécessité de fins ouvertes ne laissant aucune place à la mystérieuse catharsis qui veut que s’opère pleinement une transformation intérieure, un accomplissement, avec la satisfaction d’avoir été impliqué dans l’action du récit. La complication des trames qui ne se concluent jamais et repoussent sans cesse la récompense que serait la catharsis entraîne une dépendance hypnotique. Les contes enchâssés, inventés il y a très longtemps et connus grâce aux Mille et Une Nuits, font un retour en force dans les séries et, de ce fait, interviennent sur notre sensibilité avec des conséquences psychologiques des plus surprenantes. Ils nous détachent de notre propre vie en nous hypnotisant comme le ferait une drogue. Par ailleurs, la série s’inscrit dans le nouveau rythme du monde, confus et désordonné, elle épouse son mode de communication chaotique, son instabilité et sa labilité. Actuellement, il s’agit là sans doute de la recherche la plus créative d’une nouvelle formule. Dans les séries, un travail sérieux a lieu sur les narrations du futur, sur l’adaptation des récits à notre nouvelle réalité.

Mais avant tout, nous vivons dans un monde saturé d’informations contradictoires, qui s’affrontent avec férocité et qui s’excluent mutuellement.

Nos ancêtres croyaient que l’accès au savoir apporterait aux hommes non seulement le bonheur, l’opulence, la santé et la richesse, mais engendrerait aussi une société d’égalité et de justice. Selon eux, ce qui manquait au monde, c’était la sagesse généralisée que donneraient les connaissances...." (Les Éditions Noir sur Blanc pour la traduction française).

Outre "Czuły narrator / Le Tendre Narrateur", le texte essentiel, une profession de foi littéraire et éthique, et probablement l’un des plus beaux discours Nobel récents, se succèdent Textes autobiographiques (Tokarczuk évoque son enfance, sa lecture, la naissance de son imaginaire. On y découvre comment se forme son attention au détail, au bizarre, aux marges), et Textes politiques et civiques (elle parle de la Pologne contemporaine, de la mémoire nationale, du populisme, de la responsabilité intellectuelle). D'un mot, la manière de raconter le monde influence la manière de l’habiter ...

 

"Le Banquet des Empouses" (Empuzjon, 2022, Olga Tokarczuk)

Olga Tokarczuk livre avec "Le Banquet des Empouses" (traduction française Les Éditions Noir sur Blanc) l’un de ses romans les plus savamment construits : à la fois pastiche littéraire, roman philosophique, enquête métaphysique, satire misogyne renversée et hommage critique à la tradition centre-européenne. Sous des dehors de récit classique situé au début du XXe siècle, le livre déploie une réflexion très contemporaine sur le corps, la maladie, la domination masculine, les récits culturels et la peur de ce qui échappe à l’ordre patriarcal.

L’action se déroule en 1913, à Görbersdorf, célèbre sanatorium pour maladies pulmonaires. Le jeune étudiant Mieczysław Wojnicz, venu de Lwów, y arrive pour soigner une tuberculose menaçante.

Il loge dans une pension fréquentée presque exclusivement par des hommes : malades, médecins, intellectuels, rentiers, célibataires, figures marginales de l’Empire finissant. Chaque soir, ces pensionnaires se réunissent pour de longs repas arrosés où ils débattent avec assurance de politique, médecine, religion, sexualité, progrès, décadence… et surtout des femmes.

Leurs conversations révèlent une misogynie systémique, souvent érudite, nourrie de citations philosophiques, scientifiques ou pseudo-scientifiques. Les femmes y sont décrites comme inférieures, dangereuses, irrationnelles ou parasites.

Pendant ce temps, autour du village et dans la montagne, circulent des rumeurs : disparitions inexpliquées, morts suspectes, forces obscures liées à d’antiques puissances féminines appelées les Empouses.

Wojnicz, personnage secret et fragile, observe ce microcosme masculin avec une inquiétude croissante. Sa propre identité corporelle et sociale devient progressivement centrale au récit. À mesure que l’automne avance, le roman glisse du réalisme médical vers l’étrange, puis vers une forme de justice symbolique.

 

L’un des aspects les plus passionnants du Banquet des Empouses est le dialogue explicite qu’Olga Tokarczuk entretient avec "La Montagne magique" de Thomas Mann.

 Le parallèle n’a rien d’accidentel : il est construit, revendiqué, presque programmatique. Tokarczuk reprend volontairement certains motifs du grand roman centre-européen pour mieux les déplacer et les contester.

Comme chez Mann, un jeune homme arrive dans un sanatorium de montagne, lieu à la fois médical et symbolique. La maladie y suspend le cours ordinaire du temps : le monde extérieur continue, mais dans cet espace clos les journées semblent se répéter dans une temporalité étrange, ralentie, presque hypnotique. Les repas collectifs deviennent le théâtre de longues discussions intellectuelles où s’affrontent visions du monde, certitudes idéologiques, théories scientifiques et opinions morales. Autour de ces conversations se reflète une Europe d’avant-guerre fascinée par elle-même, brillante en apparence, mais déjà menacée intérieurement. Enfin, la montagne n’est pas un simple décor : elle devient un espace métaphysique, séparé du quotidien, où les vérités profondes se révèlent.

Mais là où Thomas Mann observait avec sérieux les grandes idéologies masculines de son temps, Tokarczuk en propose une relecture corrosive. Elle reprend la structure du roman d’idées pour montrer ce que ces discours avaient laissé dans l’ombre : leur arrogance, leur aveuglement, leur violence symbolique, et surtout leur fondement patriarcal. Ce qui chez Mann relevait de la gravité philosophique devient ici matière à ironie, à critique féministe et à inquiétude fantastique. Le Banquet des Empouses apparaît ainsi moins comme un hommage que comme un contre-roman, c’est-à-dire une œuvre qui dialogue avec un classique pour en révéler les angles morts.

Le thème central du livre est en effet la misogynie envisagée non comme simple préjugé individuel, mais comme système culturel structuré. L’une des audaces majeures de Tokarczuk consiste à faire prononcer par ses personnages de véritables citations historiques empruntées à des philosophes, médecins, savants ou écrivains ayant tenu des propos hostiles aux femmes. Replacées dans la bouche de ces convives masculins, ces paroles prennent une force saisissante. Elles ne relèvent plus du passé anecdotique : elles montrent comment des siècles de pensée ont légitimé l’exclusion.

Le lecteur comprend alors que le mépris des femmes n’est pas seulement affaire de vulgarité ou de brutalité, mais aussi de savoir, de rhétorique et d’institutions. Tokarczuk met au jour une misogynie savante, parée des habits de la raison. Elle montre comment un langage pseudo-scientifique transforme des peurs irrationnelles en vérités prétendument objectives ; comment le corps féminin devient objet d’angoisse, de contrôle ou de répulsion ; comment la domination masculine naît souvent d’une insécurité identitaire profonde. Plus ces hommes parlent avec assurance, plus leur fragilité apparaît.

Au centre de ce monde clos se tient Mieczysław Wojnicz, personnage parmi les plus subtils de l’autrice. Malade, discret, observateur, il ne participe jamais pleinement à la camaraderie viriliste qui règne dans la pension. Il écoute plus qu’il ne parle, doute plus qu’il n’affirme. Sa distance silencieuse fait de lui un révélateur : à travers son regard, le lecteur perçoit la vulgarité intellectuelle des convives et la fatigue d’un ordre masculin qui se croit éternel.

Peu à peu, le roman laisse entendre chez Wojnicz une relation complexe au sexe, au genre et au corps. Tokarczuk traite cette dimension avec finesse, sans rabattre le personnage sur une catégorie contemporaine simplifiée. Ce qui l’intéresse n’est pas l’étiquette identitaire, mais l’expérience d’un être qui ne coïncide pas avec les normes qu’on lui impose. Wojnicz devient ainsi une figure du seuil : ni pleinement intégré ni totalement exclu, ni conforme ni rebelle déclaré, mais situé dans un entre-deux révélateur.

Il incarne à la fois un corps malade, exposé à la vulnérabilité ; une conscience lucide, capable de voir ce que les autres refusent ; une figure liminale, qui trouble les frontières établies ; enfin le témoin privilégié d’un monde en train de se décomposer. Autour de lui, tout un système de certitudes masculines continue de parler, de manger, de raisonner — sans voir qu’il est déjà condamné.

D'un mot, un ordre social fondé sur l’exclusion finit par se consumer de l’intérieur. Ces hommes parlent beaucoup, raisonnent sans cesse, théorisent tout - mais ils ne comprennent ni le vivant, ni les femmes, ni eux-mêmes. Le roman affirme aussi que ce qu’une culture refoule revient toujours, sous forme de symptôme, de monstre ou de vérité...


Qu’est-ce qu’être polonais au XXIe siècle ? Olga Tokarczuk vs. Jarosław Kaczyński, deux Polognes, deux imaginaires polonais ..

On peut lire l’opposition entre Olga Tokarczuk et Jarosław Kaczyński comme l’un des grands clivages intellectuels et symboliques de la Pologne contemporaine.

Elle dépasse largement deux personnes : elle met face à face deux récits du pays, deux rapports à l’histoire, deux visions de l’Europe, deux conceptions de la démocratie et de l’identité nationale.

D’un côté, Tokarczuk représente une Pologne ouverte, pluraliste, post-nationale par certains aspects, européenne et autocritique. Son œuvre rappelle que la Pologne fut longtemps un carrefour de peuples, de langues et de religions. Elle insiste sur les zones oubliées de l’histoire, les minorités, les frontières mouvantes, la circulation des identités.

De l’autre, Kaczyński incarne une Pologne souverainiste, conservatrice, centralisée, historiquement martyrologique et fortement marquée par le catholicisme national. Son projet politique valorise la continuité historique, la cohésion culturelle, la mémoire des sacrifices nationaux, la défiance envers les élites libérales et les institutions supranationales.

L’opposition entre les deux est donc moins personnelle qu’archétypale : la Pologne du pluralisme contre la Pologne de l’unité, la mémoire complexe contre la mémoire héroïque, l’Europe comme horizon contre la nation comme refuge.

Jarosław Kaczyński naît en 1949 à Varsovie, frère jumeau de Lech Kaczyński, futur président de la République mort dans la catastrophe de Smolensk en 2010. Enfants, les deux frères deviennent connus en Pologne pour leur apparition dans le film populaire "O dwóch takich, co ukradli księżyc" (Les Deux qui ont volé la lune, 1962), curiosité biographique souvent rappelée. Juriste de formation, Jarosław Kaczyński participe à l’opposition anticommuniste dans les années 1970-1980, puis rejoint le mouvement Solidarność. Après 1989, il devient l’un des stratèges de la droite postcommuniste. En 2001, il fonde avec son frère le parti Prawo i Sprawiedliwość (PiS, Droit et Justice), qui dominera durablement la vie politique polonaise. Premier ministre en 2006-2007, puis chef de facto du camp conservateur pendant de longues années, il exerce une influence majeure même sans toujours occuper la première fonction de l’État.

Jarosław Kaczyński n’est pas un écrivain de fiction, mais un homme politique auteur d’essais-programmes et de récits idéologiques importants pour comprendre sa pensée.

"Polska naszych marzeń" (2011)

Traduction : La Pologne de nos rêves. Probablement son ouvrage politique le plus connu. Il y expose sa vision d’un État fort, moralement restauré, débarrassé des compromissions de la transition postcommuniste. Il y critique les élites libérales de l’après-1989 et défend une démocratie plus verticale, plus souveraine, fondée sur l’intérêt national.

"Porozumienie przeciw monowładzy. Z dziejów PC" (2016)

Traduction : L’Entente contre le pouvoir monopolistique. Histoire du Centre Agreement

Retour sur les débuts de la droite polonaise après 1989, à travers le parti Centre Agreement (PC), matrice politique du futur PiS. L’ouvrage éclaire sa lecture conflictuelle de la transition démocratique.

Peu de figures divisent autant la société polonaise.

Pour ses partisans, Kaczyński est le défenseur de la souveraineté polonaise ; le restaurateur de la dignité sociale des classes populaires et provinciales ; l’homme ayant redistribué davantage via les politiques familiales ; un patriote incorruptible ; le gardien des valeurs traditionnelles face au relativisme occidental.

Pour ses opposants, il apparaît comme l’architecte d’une démocratie illibérale ; un dirigeant polarisant ; l’instrumentaliseur des médias publics ; le promoteur d’un récit national victimaire ; un homme politique nourrissant la division entre “vrais Polonais” et élites supposées détachées du peuple.

Discret dans sa vie privée, austère, intellectuel plutôt que charismatique, peu mondain, Kaczyński exerce souvent le pouvoir par l’organisation, la discipline partisane et la stratégie.


Agnieszka Holland (1948), cinéaste majeure du cinéma européen, partage avec Tokarczuk plusieurs traits fondamentaux, une sensibilité démocratique et libérale ; un regard critique sur les mythes nationaux ; une attention aux minorités, aux exclus et aux dissidents ; une vision profondément européenne de la culture polonaise ; le refus d’un patriotisme fermé.

Ses films - de "Europa Europa" à "Green Border" — interrogent les frontières, la mémoire historique et la responsabilité morale, thèmes très proches de l’univers de Tokarczuk.

Agnieszka Holland, née en 1948, est l’une des grandes figures du cinéma européen contemporain. Réalisatrice, scénariste et intellectuelle engagée, elle occupe depuis plusieurs décennies une place singulière : profondément enracinée dans l’histoire polonaise tout en développant une œuvre résolument transnationale. Comme Olga Tokarczuk (1962), elle incarne une Pologne ouverte, critique, européenne et attentive aux marges plutôt qu’aux certitudes identitaires.

Les rapprochements entre Holland et Tokarczuk sont nombreux. Toutes deux partagent une sensibilité démocratique et libérale, fondée sur la défense des libertés civiques et la méfiance envers les autoritarismes. Toutes deux portent un regard critique sur les mythes nationaux lorsqu’ils deviennent instruments d’aveuglement ou d’exclusion. Leur œuvre accorde une place centrale aux minorités, aux exilés, aux dissidents, aux êtres déplacés ou empêchés. Elles défendent enfin une vision de la culture polonaise inséparable de l’histoire européenne : une culture faite de circulations, de blessures partagées, de pluralité linguistique et religieuse, non de clôture identitaire. Chez l’une comme chez l’autre, le patriotisme n’est recevable que s’il demeure lucide et hospitalier. 

"Bittere Ernte" (Angry Harvest, titre international) est l’un des films les plus complexes et moralement dérangeants d’Agnieszka Holland.

Sorti en 1985, tourné en langue allemande en Allemagne de l’Ouest, il appartient à cette période où Holland travaillait en exil après la répression politique en Pologne. Le film s’inscrit dans la grande interrogation européenne sur la mémoire de la Shoah, mais selon un angle rare : ni héroïque ni consolateur.

Avec Armin Mueller-Stahl, Elisabeth Trissenaar et Wojciech Pszoniak, Holland construit un huis clos rural d’une intensité psychologique remarquable.

L’action se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale, dans une campagne polonaise occupée par les nazis. Un paysan catholique relativement prospère, Leon Wolny (Armin Mueller-Stahl), découvre une femme juive, Rosa Eckstein (Elisabeth Trissenaar), qui a réussi à s’échapper d’un convoi de déportation ou d’un camp de transit. Affamée, terrorisée, traquée, elle n’a nulle part où aller. Leon décide de la cacher dans sa ferme, dans une cave ou un abri secret. En apparence, il accomplit un acte de sauvetage courageux. Mais très vite, la situation révèle toute son ambiguïté. Leon n’est ni résistant héroïque ni monstre pur. C’est un homme seul, frustré, possessif, traversé de désir, de jalousie et d’avidité morale. Il veut protéger Rosa, mais aussi la posséder. Il exige gratitude, affection, dépendance. Il rêve de transformer la captive en compagne. Rosa, quant à elle, cherche uniquement à survivre. Elle supporte, négocie, se tait, tente de préserver ce qu’il reste de sa dignité intérieure. Le film suit cette relation asymétrique : sauvetage réel, domination réelle, violence psychologique constante.

Qu’est-ce qu’un acte juste lorsqu’il s’exerce dans un rapport de force absolu ? Leon cache Rosa, donc il la sauve. Mais il exploite aussi sa vulnérabilité. Le film détruit les récits simplistes du “sauveur pur”. Il montre que la guerre ne produit pas seulement héros et bourreaux, mais aussi des zones grises. Cette approche annonce des œuvres ultérieures sur la complexité morale de l’occupation. 

"Europa Europa" (1990)

Le cinéma de Holland n’a cessé d’interroger les frontières — géographiques, morales, historiques — ainsi que la responsabilité individuelle face aux catastrophes collectives. Cela apparaît avec force dans "Europa Europa", sans doute son œuvre la plus connue internationalement. Inspiré de l’histoire vraie de Solomon Perel, adolescent juif allemand qui survit à la Seconde Guerre mondiale en se faisant passer pour un “Aryen”, le film raconte une existence vécue sous identités successives, dans un monde où la survie dépend du masque. Le récit mêle tragédie, ironie et vertige moral : comment rester soi quand l’histoire vous oblige à devenir un autre ? Le film remporta un Golden Globe Awards du meilleur film étranger (1992) et connut un large succès européen, devenant l’un des grands films sur la guerre vus depuis l’Europe centrale. 

"Green Border" (Zielona granica, 2023)

"Green Border" est sans doute l’œuvre la plus immédiatement politique et la plus retentissante d’Agnieszka Holland. Tourné en noir et blanc, avec une rigueur quasi documentaire, le film prend pour cadre la crise migratoire orchestrée à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne à partir de 2021, lorsque le régime d’Alexandre Loukachenko facilita l’arrivée de migrants du Moyen-Orient et d’Afrique afin de faire pression sur l’Union européenne. Le titre désigne ironiquement cette “frontière verte”, zone forestière marécageuse entre les deux pays, où la nature devient piège : boue, froid, faim, blessures, épuisement. Ce qui pourrait évoquer un paysage devient ici un espace de non-droit. À travers plusieurs trajectoires — famille syrienne, gardes-frontières, militants humanitaires - Holland montre comment une frontière politique devient machine à broyer des vies.

La famille syrienne ...

Au cœur du récit se trouve une famille syrienne persuadée qu’un passage vers l’Europe est possible. Trompés par des promesses de voyage facile, ses membres arrivent en Biélorussie avant d’être conduits vers la forêt frontalière. Ils découvrent alors qu’ils servent d’otages géopolitiques. Refoulés d’un côté puis de l’autre, ils sont pris dans un cycle absurde de “pushbacks” : chaque camp les renvoie vers l’autre.

Les gardes-frontières polonais ...

Le film suit également un jeune garde-frontière, partagé entre discipline professionnelle, pression hiérarchique et conscience morale. Holland évite le portrait caricatural : certains agents appliquent brutalement les ordres, d’autres doutent, souffrent ou se déshumanisent peu à peu.

Les militants humanitaires ...

Un troisième axe narratif montre des citoyens polonais — médecins, traducteurs, habitants, juristes, bénévoles — qui tentent d’apporter nourriture, soins, couvertures ou assistance juridique aux migrants malgré les restrictions imposées dans la zone d’urgence. Leur engagement devient une forme de résistance civique.

Les habitants des régions frontalières ...

Le film évoque aussi ceux qui vivent dans ces villages forestiers et voient soudain leur quotidien transformé par la militarisation, la peur, la propagande et la présence de corps épuisés surgissant de la nuit.

La grande force du film est de montrer que la violence ne réside pas seulement dans les coups ou les armes, mais dans l’organisation administrative du rejet : formulaires refusés ; absence d’accès à l’asile ; refoulements répétés ; invisibilisation médiatique ; dilution des responsabilités ; langage technocratique masquant la souffrance. La frontière devient un dispositif impersonnel qui détruit sans avoir besoin d’assumer ouvertement cette destruction.

Le choix du noir et blanc retire tout exotisme et toute séduction visuelle. La forêt devient universelle : elle pourrait être n’importe quelle zone frontière du monde contemporain. Holland filme les visages exténués ; les corps trempés ; les cris étouffés ; l’attente interminable ; la désorientation nocturne. Le spectateur ressent physiquement la répétition du supplice : avancer, être repoussé, revenir, s’effondrer.

Au-delà du cas polono-biélorusse, Green Border interroge les démocraties européennes : que valent les droits humains lorsqu’ils deviennent coûteux ? que devient l’État de droit dans une zone d’exception ? comment des citoyens ordinaires participent-ils à l’inhumanité par obéissance ou fatigue ? peut-on défendre des frontières sans perdre son âme civique ? 

Le film s’inscrit ainsi dans une réflexion plus vaste sur l’Europe contemporaine, ses peurs et ses contradictions.

Le film a été présenté à la Mostra de Venise en septembre 2023, où il a reçu le Prix spécial du jury. Cette distinction a confirmé son importance artistique et politique. En Pologne, la sortie a provoqué un débat national intense. Des responsables du gouvernement conservateur de l’époque ont attaqué le film avant même sa diffusion, l’accusant de nuire aux forces de sécurité et à l’image du pays. À l’inverse, de nombreux intellectuels, cinéastes et spectateurs l’ont défendu comme œuvre nécessaire rappelant les principes humanitaires fondamentaux.

 

Ce qui rapproche profondément Holland de Tokarczuk, au-delà des thèmes, est une même éthique du regard.

Toutes deux refusent les récits nationaux simplifiés ; toutes deux privilégient les zones grises, les identités mêlées, les héritages contradictoires. Elles rappellent que l’Europe centrale n’est pas un bloc homogène mais un espace de brassages, de déplacements et de mémoires blessées. Là où les nationalismes cherchent des puretés imaginaires, elles montrent des existences traversées par la complexité.


Si son premier livre est un récit brut, nerveux et réaliste inspiré de son expérience carcérale - "Mury Hebronu" (Le Mur du temps ou parfois traduit sous d’autres titres selon les éditions, 1992) Andrzej Stasiuk (né en 1960) est surtout devenu l’une des voix majeures de la littérature polonaise contemporaine grâce à une œuvre singulière, à la fois narrative, essayistique et méditative, consacrée aux paysages, aux frontières intérieures et aux marges de l’Europe centrale et orientale.

Installé depuis les années 1980 dans les Beskides, au sud-est de la Pologne, loin des grands centres urbains, Stasiuk a construit une posture littéraire originale : celle d’un écrivain qui tourne le dos aux capitales, aux élites et aux récits triomphants de la modernisation pour regarder les zones périphériques, les villages oubliés, les routes secondaires, les stations-service, les marchés improvisés, les bistrots fatigués, les camions et les visages ordinaires. Chez lui, la périphérie devient centre poétique.

Stasiuk est l’un des écrivains polonais contemporains les mieux traduits en Europe occidentale, notamment en France, où plusieurs de ses livres ont été publiés chez Actes Sud, Noir sur Blanc ou d’autres éditeurs exigeants. Il y bénéficie d’un lectorat fidèle, sensible à son mélange de prose sensorielle, de réflexion historique et de mélancolie géographique.

Parmi ses titres disponibles en français figurent notamment ..

- "Sur la route de Babadag" (Jadąc do Babadag, 2004)

- "Fado" (2006)

- "Taksim" (2009)

- "L’Est" (Wschód, 2014)

- "Le Mur du temps" (selon traduction de Mury Hebronu)

Il est souvent lu en France comme un grand écrivain des frontières européennes, parfois rapproché de Claudio Magris ou W.G. Sebald, bien qu’il conserve un ton beaucoup plus brut, terrien et ironique.

 

Dans "Sur la route de Babadag" (Christian Bourgois, 2019), sans doute son livre le plus célèbre, Stasiuk traverse la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la Slovénie, l’Albanie ou la Moldavie. Mais il ne voyage pas pour accumuler des curiosités touristiques : il cherche les lieux en attente, les bords du temps, les espaces restés en dehors de la narration occidentale du progrès.

Dans "Fado", il poursuit cette exploration en donnant à ses textes la tonalité du chant portugais : nostalgie, perte, beauté des choses condamnées à disparaître. Le livre médite sur les paysages, les routes, les souvenirs et la disparition lente d’un monde rural postcommuniste. "Taksim" met en scène deux marchands ambulants sillonnant l’Europe centrale pour vendre vêtements de contrefaçon et marchandises médiocres. Derrière cette intrigue presque burlesque se dessine une puissante allégorie du capitalisme périphérique après 1989 : mobilité sans ascension, circulation sans promesse, survie par le commerce informel. 

"Dans L’Est", l’écrivain remonte plus profondément vers ses propres obsessions. Il mêle souvenirs d’enfance sous le communisme polonais, fascination pour la Russie, voyages en Mongolie et méditation sur le mythe de l’Est comme espace de profondeur, de vide, de brutalité et de liberté.

Stasiuk apporte une vision de la Pologne profondément originale : il ne raconte ni Varsovie technocratique, ni Cracovie patrimoniale, mais la Pologne rurale, montagneuse, frontalière, pauvre parfois, vivante toujours. Celle des villages, des routes secondaires, des cafés de province. Et alors qu’une partie des élites polonaises a voulu se penser uniquement comme occidentale après 1989, Stasiuk rappelle que la Pologne est aussi façonnée par ses voisinages orientaux : Ukraine, Slovaquie, Balkans, Russie, anciennes marges impériales.

Il décrit, de plus, les traces matérielles du communisme disparu : bâtiments en ruine, stations-service délabrées, objets soviétiques, marchés improvisés, infrastructures inachevées. La transition économique n’est pas chez lui une abstraction, mais un paysage. Là où d’autres récits ne voient que retard ou provincialisme, Stasiuk perçoit endurance, humour, attachement au lieu, beauté modeste des existences ordinaires. Il transforme les parkings, les routes boueuses et les villages gris en matière poétique.

Stasiuk est capital parce qu’il a donné une voix littéraire à une Europe souvent ignorée : celle qui n’est ni l’Ouest prospère, ni l’Est caricaturé, mais un entre-deux complexe, fatigué, magnifique parfois. Il a aussi déplacé le regard sur la Pologne : non plus simple nation martyre ou miracle économique, mais territoire concret traversé par la géographie, la mémoire et les contradictions du continent. 

"Cette peur-là - Oui, juste cette peur, ces recherches, traces, histoires qui ont pour dessein de voiler l’inaccessible ligne d’horizon. C’est de nouveau la nuit et tout s’éloigne, disparaît, recouvert par le ciel noir. Je suis seul et il me faut me remémorer les événements, parce que la peur de l’infini s’abat sur moi. L’âme se dissout dans l’espace à la manière d’une goutte d’eau dans les profondeurs de l’océan et moi, je suis trop lâche pour le reconnaître, trop vieux pour pouvoir accepter la perte, et je crois que ce n’est que par le visible que l’on peut ressentir de l’apaisement, que mon corps ne retrouvera refuge qu’au-dedans du corps du monde. J’aurais aimé être enterré dans tous les endroits où je suis allé et où j’irai encore. Ma tête parmi les collines vertes du Zemplén, mon cœur quelque part en Transylvanie, ma main droite dans la Čarnohora, la gauche à Spišska Belá, ma vue en Bucovine, mon odorat à Răşinari, mes pensées peut-être quelque part par ici… C’est comme ça que je me l’imagine cette nuit, tandis que le torrent gronde et que le dégel réduit peu à peu les plaques de neige blanches. Je me rappelle ces temps anciens où ils étaient si nombreux à partir sur la route avec, sur leurs lèvres, les noms des villes lointaines qui résonnaient comme des formules magiques – Paris, Londres, Berlin, New York, Sydney… Pour moi, c’étaient des endroits sur la carte, points rouges ou bien noirs égarés au milieu des immensités vertes ou bleu ciel. Je ne parvenais pas à éprouver du désir pour de simples sonorités. Les histoires qui s’y rattachaient étaient pure fiction. Elles comblaient le temps et l’ennui. En ces temps anciens, tout voyage lointain s’apparentait à une fuite. Il sentait l’hystérie et la désespérance. 

Un jour de l’été mille neuf cent quatre-vingt-trois ou quatre, j’avais fait du stop jusqu’à Słubice et j’avais vu Francfort de l’autre côté du fleuve. C’était tard dans l’après-midi. Un air humide gris-bleu flottait au-dessus de l’eau. Les barres de béton et les cheminées d’usine de la RDA avaient un air lugubre et irréel. Le soleil diffusait une lumière grise comme s’il devait s’éteindre l’instant d’après. Cet autre côté était complètement immobile et sans vie, comme s’il étouffait, peu à peu, au terme d’un immense incendie. Seule l’odeur du fleuve avait en elle quelque chose d’humain – pourriture, décomposition, putréfaction fangeuse –, mais j’étais sûr que là-bas, de l’autre côté, cette odeur s’arrêtait net. En tout cas, j’avais fait demi-tour et le soir même, j’avais repris la route en direction de l’est. Comme un chien, j’avais reniflé le coin étranger et je m’en étais retourné par mon chemin. 

Bien entendu, je n’avais pas de passeport à l’époque, et il ne m’était pas venu à l’idée d’en demander un. Ces deux mots, « liberté » et « passeport », accolés l’un à l’autre, sonnaient de façon élégante, mais n’avaient aucun pouvoir de persuasion. Le côté concret de l’objet « passeport » n’allait pas du tout avec « liberté » qui semblait être la négation même du concret. Il n’est pas exclu que dans les environs de Gorzów, mes pensées n’aient consisté en une phrase du genre : la liberté existe ou n’existe pas et c’est tout. Mon pays me suffisait tout bonnement parce que ses frontières ne m’intéressaient pas. Je vivais dans son antre, en son milieu, et ce milieu se déplaçait avec moi. Je n’exigeais rien de l’espace et je n’en attendais rien. Je sortais avant l’aube pour attraper le train jaune et bleu en direction de Żyrardów. Il partait de la gare de l’Est, passait par le Śródmieście, devant les fenêtres se déroulaient des rubans de lumières or et argent. Il devenait de plus en plus bondé. Les hommes portaient des vêtements usés. La plupart descendaient à Ursus et se dirigeaient vers la lueur glaciale de l’usine. Des dizaines, des centaines de silhouettes sombres, à peine visibles dans l’obscurité, et c’est seulement derrière la grille d’entrée que la lumière vif-argent les happait, comme s’ils entraient dans une gigantesque église. Je restais quasiment seul. Les suivants montaient, quelque part vers Milanówek, vers Grodzisko, mais de plus en plus de femmes se trouvaient parmi eux, car Żyrardów, c’était l’industrie du textile, les ateliers de tissage, de couture et tout le reste. L’odeur du tabac noir, celle, acide, des sacoches en plastique remplies de sandwichs se mêlaient aux parfums bon marché et de savon. La nuit se détachait de la terre et dans l’interstice grandissant du jour, on voyait les maisonnettes des gardes-barrières – au garde-à-vous, ils présentaient leurs fanions orange –, des vaches plongées jusqu’à mi-ventre dans le brouillard et les dernières lumières oubliées aux fenêtres des maisons. Żyrardów était rouge et tout de brique. Je descendais avec les autres. J’étais certes un vaurien, mais ce que je faisais était une sorte d’hommage rendu à tous ceux qui étaient obligés de se lever avant l’aube, parce que, sans eux, le monde n’aurait été que jeu de couleurs et drame météorologique. Je buvais un thé fort au bar de la gare et je reprenais la route en sens inverse, pour repartir un ou deux jours plus tard, vers le nord ou vers le sud, apparemment sans but. Un été, j’avais voyagé sans interruption pendant soixante-douze heures. Je bavardais avec les chauffeurs de camions. Leurs paroles résonnaient dans les cabines tels de lents et gigantesques monologues s’écoulant de l’immensité de l’espace – c’était l’effet de la fatigue et du manque de sommeil. Le paysage derrière la vitre tantôt s’approchait, tantôt s’éloignait et il avait fini par se figer, par s’immobiliser, comme si le temps avait enfin jeté l’éponge. Et l’aube, c’étaient les environs de Puck, le bas-côté de la route, des nuages fins et étirés au-dessus de la Baie sous lesquels se glissait la lame claire du lever du jour, et l’odeur froide de la mer entrecoupée de cris de mouettes. Il se peut que je sois arrivé ce jour-là tout près du bord de mer, il se peut qu’après plusieurs heures de sommeil, quelque part aux abords de la route, une fourgonnette soit arrivée et qu’un gars m’ait dit qu’il allait traverser tout le pays en direction du sud, et c’était cent fois plus attrayant que l’ennui des marées hautes et des marées basses, j’avais donc sauté à l’arrière et, enveloppé dans une couverture, j’avais dormi sous la bâche qui claquait tandis que, dans un demi-sommeil, me revenaient des paysages anciens mêlés à des fantasmagories, ..." (Christian Bourgois éditeur, 2007 pour la traduction française).


Dorota Masłowska, "Wojna polsko-ruska pod flagą biało-czerwoną" (2002)

Dorota Masłowska est l’une des figures les plus explosives, inventives et polarisantes de la littérature polonaise contemporaine. Apparue très jeune sur la scène littéraire, elle a incarné au début des années 2000 une rupture générationnelle spectaculaire : langue neuve, énergie punk, satire sociale féroce, regard impitoyable sur la transition postcommuniste et sur la culture de masse.

Parfaite représentante d’une littérature volontiers provocante — mais aussi beaucoup plus subtile qu’on ne l’a parfois dit — Masłowska a renouvelé la prose polonaise en introduisant le chaos verbal des rues, des médias, de la publicité, des fantasmes identitaires et des frustrations sociales. Elle a décrit comme peu d’autres la jeunesse polonaise de l’après-1989 et a montré comment les symboles patriotiques peuvent cohabiter avec la vulgarité, la frustration ou le vide.

Masłowska est bien traduite en Europe, notamment en France ("Polococktail Party", Seuil). Elle y reste toutefois un auteur plus “culte” que grand public, car sa langue très orale, saturée d’argot, de détournements et de rythmes populaires, rend la traduction difficile. Quand elle réussit, elle produit un choc littéraire.

Publié alors que Masłowska n’avait que 19 ans, ce premier roman provoqua un véritable séisme littéraire en Pologne. Son titre signifie littéralement : “La guerre polono-russe sous le drapeau blanc et rouge”. Le narrateur, Silny (“Le Fort”), jeune marginal désœuvré d’une petite ville polonaise, erre entre bagarres, drogue, sexe, paranoïa, jalousie amoureuse, rêves de virilité, frustrations économiques. Il traverse un univers dégradé où la violence quotidienne se mêle à un délire verbal permanent. Son monologue intérieur est chaotique, drôle, agressif, absurde et souvent poignant. La “guerre” du titre est en grande partie imaginaire : les Russes y sont moins des personnages réels qu’un fantasme collectif, un exutoire identitaire dans une société déboussolée.

Masłowska saisit avec une justesse rare la génération née à la fin du communisme et jetée dans le capitalisme brutal des années 1990 : chômage, provincialité, masculinité blessée, consommation inaccessible, nationalisme de frustration, langue médiatique envahissante. Elle montre surtout ce qu’a été la Pologne de l’après-1989 : un pays libéré politiquement mais socialement disloqué, où l’enthousiasme démocratique s’est souvent transformé en sentiment d’abandon. Les grandes villes commencent à se moderniser, mais une partie de la province reste enfermée dans la pauvreté, l’ennui, la violence ordinaire et l’humiliation sociale. La promesse occidentale existe partout — dans les vitrines, les marques, les clips, les slogans — mais demeure hors de portée pour beaucoup.

Elle montre ainsi une Pologne ni héroïque ni élégante : nerveuse, confuse, humiliée, drôle malgré tout. Le livre fut un best-seller intellectuel et médiatique en Pologne. Il scandalisa certains critiques plus âgés, fascina les jeunes lecteurs, et fit immédiatement de Masłowska une star littéraire.

 

"Elle a commencé par me dire qu’elle avait deux nouvelles pour moi, une bonne et une mauvaise. En se penchant par-dessus le bar. Laquelle je voulais en pre­mier. La bonne, j’ai dit. Alors elle m’a sorti que ça chauffait en ville, que nos gars allaient s’en prendre aux Ruskoffs, nos bannières blanc-rouge déployées au vent. D’où tu tiens ça, j’ai dit, et elle, qu’elle en a entendu parler. Bon, ensuite on passe à la mauvaise nouvelle. Là, elle sort son rouge à lèvres et me dit que Magda lui a dit que c’était fini entre elle et moi. Et elle fait un clin d’œil au Barman pour qu’il se tienne prêt à rappliquer au cas où. Voilà comment j’ai appris qu’elle m’avait quitté. Magda je veux dire. Alors qu’on était bien ensemble, on a vécu pas mal de bons moments, et tous ces mots gentils, de mon côté et du sien. Ça, c’est sûr. Le Barman me dit de faire une croix dessus. Mais c’est pas si simple. Apprendre de cette façon ce qu’il en est ou plutôt ce qu’il n’en est plus, c’est pas pareil que si elle me l’avait dit entre quatre z’yeux, c’est même tout le contraire justement, puisqu’elle me l’a fait dire par Arleta. J’estime que c’est de la grossièreté de sa part, du pur foutage de gueule. Et je compte bien le faire savoir. Elle avait pas à balancer ça à sa copine, pour que je sois le dernier informé. Tout le monde l’a su tout de suite parce qu’elle l’a aussi raconté à d’autres. Elle leur a dit que j’étais plutôt du genre explosif et qu’il fallait me préparer au choc. Au cas où je ferais une connerie. Ils craignent que ça soit dans mes habitudes. Arleta me dit d’aller faire un tour dehors respirer un bon coup. Elle m’a refilé ses clopes de merde. Alors que moi, ce que je ressens, ce serait plutôt de la tristesse. Et du dépit parce qu’elle a pas osé me dire la chose en face. Rien, pas un mot...."

 

Dans son deuxième roman, "Paw królowej" (2005, Reviens-moi), qui confirme que le succès du premier n’était pas un accident, Masłowska saisit les mutations des années 2000, le passage du manque à la surconsommation symbolique, la marchandisation des identités, la naissance d’une société du spectacle polonaise, fascinée par la réussite, les médias et la visibilité. Le roman reçut le Prix Nike en 2006, faisant de l'autrice l’une des plus jeunes lauréates de ce prix majeur. À travers une galerie de personnages grotesques, opportunistes ou désespérés, Masłowska radiographie une société urbaine dominée par l'apparence, la quête de la célébrité, la télévision, la mode, le désir de réussite instantanée et le narcissisme social. Le texte adopte un rythme proche du rap, du slam ou du collage verbal. Les voix s’entrechoquent dans une farce toxique.

Si "Wojna polsko-ruska" décrivait la Pologne blessée de la transition, "Paw królowej" montre celle de l’an 2000 : entrée dans le capitalisme triomphant, bientôt intégrée à l’Union européenne (2004), plus prospère en apparence mais travaillée par d’autres pathologies. Le manque matériel a laissé place à la compétition des statuts, à l’obsession de la visibilité, à la tyrannie du paraître et à la marchandisation de soi. Le patriotisme brut des années 1990 se recycle en branding national, en folklore médiatique ou en posture cynique. Là où la première Pologne cherchait encore à survivre, la seconde veut réussir, séduire, être vue.

C’est ce diptyque qui rend Masłowska essentielle : peu d’écrivains ont montré avec autant d’acuité le passage d’une Pologne postcommuniste fracturée à une Pologne consumériste, européenne et nerveusement moderne. Derrière la farce, l’excès et la provocation, son œuvre constitue l’un des diagnostics littéraires les plus pénétrants sur la transformation du pays après 1989 puis après 2000.

"Wojna polsko-ruska pod flagą biało-czerwoną" a été adapté au cinéma en 2009 sous le titre "Wojna polsko-ruska" (Snow White and Russian Red) par Xawery Żuławski (fils du cinéaste Andrzej Żuławski, ce qui éclaire aussi son goût pour l’excès). Le film reprend l’univers halluciné, agressif et grotesque du roman : Borys Szyc y incarne Silny, antihéros paumé, macho, toxique et pathétique, errant dans une Pologne de périphérie saturée de frustration, de violence et de fantasmes identitaires. L’adaptation a été remarquée pour son énergie visuelle, son montage nerveux, son esthétique pop-trash et sa tentative de traduire à l’écran la langue explosive de Masłowska — ce qui constituait le principal défi, tant le roman repose sur une voix intérieure délirante et un usage virtuose de l’argot. Le film choisit donc la stylisation, l’excès et la satire plutôt qu’un réalisme classique. Comme le livre, il propose le portrait d’une Pologne postcommuniste déboussolée : ni héroïque ni modernisée, mais coincée entre rêves occidentaux, vulgarité médiatique et ressentiment social. Le film est généralement considéré comme l’une des adaptations polonaises les plus audacieuses des années 2000 ...


Szczepan Twardoch (1979) est, quant à lui, plus un auteur de romans historiques et psychologiques, "Morfina" (2012), "Le Roi" (2016).

Jakub Żulczyk (1983) est particulièrement connu pour ses romans noirs et sociaux, "Blinded by the Lights" ("Ślepnąc od świateł", 2014 et aussitôt adapté en série Netflix) ..


On ne peut pas ne pas citer la fameuse "Nouvelle Vague" polonaise (1955-1965), cet "âge d'or" du cinéma polonais qui porta sur la scène cinématographique mondiale des réalisateurs comme Andrzej Wajda, Krzysztof Kieślowski, et Jerzy Kawalerowicz : avec "Cendres et Diamant" (1958), "L'Homme de fer" (1981), "Katyn" (2007), d'Andrzej Wajda; "Mère Jeanne des Anges" (1961) de Jerzy Kawalerowicz. Après la chute du régime communiste, Krzysztof Kieślowski atteint une renommée internationale avec sa trilogie "Trois Couleurs" (1993-1994), un chef-d'œuvre de cinéma philosophique et universel. Et Pawel Pawlikowski remportera l’Oscar du meilleur film étranger pour "Ida" (2013) et le Prix de la mise en scène à Cannes pour "Cold War" (2018)...