Abstractions - Wassily Kandinsky (1866-1944)  - Piet Mondrian (1872-1944) - Kazimir Malevitch (1878-1935) - Paul Klee (1879-1940) - Theo van Doesburg (1883-1931) - Sonia Terk (1885-1979) - Robert Delaunay (1885-1941) - František Kupka (1871-1957) - Francis Picabia (1879-1953) -  ..

Last update : 11/11/2016

Concurremment au fauvisme, à l'expressionnisme, au cubisme, tous historiquement datés et situés, naît un mouvement artistique multiforme, quasi synchrone en divers foyers européens, les "abstractions".

Ce mouvement de représentation qui va au-delà du visible naît dans un contexte de transformation des cadres de la pensée : champs semblants illimités de la psychanalyse, des mathématiques, de la physique, par exemple. On peut s'interroger sur cette surprenant limite que ne franchiront pas Braque et Picasso lorsqu'ils quittent le cubisme cézanien entre 1910 et 1912 pour le cubisme analytique, ou "hermétisme", celui où tout vestige de lisibilité est banni, et l'abstraction une différence infime : Picasso et Braque ne franchiront pas le cap, le pas à faire pour déboucher sur l'art abstrait sera effectué par d'autres, très différents entre eux, mais tous des coloristes

C'est aux environs de 1910, que se développent différentes tendances abstraites dans le cadre des mouvements d’avant-garde allemand, russe, tchèque et hongrois, mais aussi français, italien. Il s'agit de représenter un ordre et une rationalité qui excluent une référence immédiate au monde extérieur, mais susceptibles de saisir et restituer les forces créatives  de la nature. Kandinsky tente ses premières formulations théoriques (« Du spirituel dans l’art », 1912) en développant concrètement ses recherches avec le groupe Der Blaue Reiter (1911) ainsi qu’avec Paul Klee, en enseignant au Bauhaus après la guerre. La troisième et dernière exposition de cette avant-garde réunit à Berlin en mars 1912, les membres du mouvement Die Brücke, les cubistes, les rayonnistes russes, les futuristes italiens. D'une rigueur plus mathématique et privilégiant une simplicité ascétique, les artistes du groupe hollandais De Stijl (P. Mondrian, Van Doesburg) et le russe Malevitch proposent un art abstrait géométrique et constructiviste dans les années 1920. En France, les années 1911-1913 voient l'élaboration d'une abstraction dynamique et colorée, avec Kupka, Delaunay, Picabia. En Italie, le "futurisme" s'impose avec la volonté de traduire toutes le pulsions du monde moderne.

Mais la tragédie de la Grande-Guerre porte un coup d'arrêt à toutes ces avant-gardes qui ont pendant dix années constellées tous les pays d'Europe : la figure humaine redevient visible..

 

Où rencontrer les peintres abstraits ?

- Kandinsky, Tableau avec l’Arc noir – Bild mit schwarzen bogen, 1912, Paris, Centre Georges Pompidou

- Kandinsky,Paysage avec église, 1913, Essen, Museum Folkwang

- Kandinsky,Dans le bleu, 1925, Düsseldorf, Kunstsammlung Nordrehein-Westfalen

- Mondrian, Composition A, 1923, Rome, Galleria d’Arte Moderna

- Mondrian, Composition avec plans de couleur, 1914, Paris, Centre Pompidou

- Mondrian, Composition C, rouge, jaune et bleu, 1935, Londres, Tate Modern

- Malevitch, Peinture suprématiste, 1915, Amsterdam, Stedelijk Museum

- Malevitch, Carré noir sur fond blanc, vers 1915, Saint Petersbourg, Musée de l’Ermitage

- Klee, Port et voiliers, 1937, Paris, Centre Pompidou

- Klee, Chat et oiseau, 1926, New York, MOMA 

- Klee, Ad Parnassum, 1932, New York, MOMA

 

Les années 1911-1913 voient à Paris l'élaboration par František Kupka, Robert et Sonia Delaunay, Picabia d'une abstraction dynamique et colorée. Sonia Terk (1885-1979), après avoir quitté son Ukraine natale pour l'Allemagne puis Paris en 1906, découvre la peinture des Fauves et l’œuvre de Gauguin. Très rapidement, elle utilise des aplats de tons purs et s’oriente vers un expressionnisme coloré qui ne soucie guère de vraisemblance. Après son "Nu bleu" (1906), à la manière de Matisse, sa "Finlandaise" (1907-1908, Musée d'Israël, Jérusalem), son "Nu jaune" (1908,  Musée des beaux-arts de Nantes),  image lascive d’une prostituée, est une synthèse de tous ses influences proches des artistes expressionnistes du groupe Die Brücke. En 1907, Sonia rencontre Robert Delaunay et en 1912, et tous deux, fascinés par l'observation de la lumière électrique de la ville, vont explorer le jeu des contrastes créés par la juxtaposition des tons et promouvoir un art constructif et dynamique de la couleur, expression exaltée du dynamisme moderne, le "simultanisme". Sonia Terk évoque ainsi ses premières intuitions: les cercles lumineux que projetaient les réverbères sur le pavé mouillé de Paris constituent un choc visuel qu'elle transpose en peinture dans ses "Études de lumière, boulevard Saint-Michel" (1913), les "Prismes électriques" (1914,  Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou), les "Rythmes circulaires et Réalités concentriques" (1914). Robert Delaunay (1885-1941), impressionniste, divisionniste (Portrait de Jean Metzinger ou l'Homme à la tulipe, 1906), puis cubiste dit orphiste, "Disque simultané" (1912), "Fenêtres ouvertes simultanément" (1912, Tate, Londres), "Formes Circulaires" (1913, musée national d'art moderne, Paris). C'est en 1912 que Robert Delaunay conçoit sa série des "Fenêtres" jaillie du constat que la vitre rabattue d'une fenêtre ouverte peut donner du monde extérieur une image méconnaissable, comme l'anticipation d'une toile abstraite. Par la suite, ils exploreront une variété de supports et de techniques liés aux arts appliqués.


Le passage František Kupka à l'abstraction est soudain, en 1911, avec "Amorpha, fugue en deux couleurs" (Narodni Galerie, Prague) qu'il expose au Salon d'Automne à Paris en 1912. František Kupka (1871-1957), né à Opočno en Bohême, quitte Prague pour Paris en 1896, collabore à des hebdomadaire satirique à tendance anarchisante comme "l'Asiette au beurre", à l'instar de Juan Gris, Felix Vallotton, ou Jacques Villon, et participe aux réunions du groupe de la Section d'Or qui remettent en question le cubisme des Maîtres, avec Marcel Duchamp, Jean Metzinger, Francis Picabia ou Albert Gleizes. Ce qui semble l'animer, c'est la recherche du "sens des couleurs" dans ''l'insondable secret du monde intérieur". Il s'oriente successivement vers le Symbolisme, l'Impressionnisme puis un Fauvisme proche de l'Expressionnisme. En 1909, "Les Touches de piano" (1909, Narodni, Prague), le "Grand Nu" (1909, Musée National d'Art Moderne, Paris),  "Femme cueillant des fleurs" (1909-1910, Musée national d'art moderne, Paris) constituent un premier tournant : ce qu'il tente de traduire, c'est le mouvement et la lumière, que développeront les futuristes italiens ou Marcel Duchamp. Les influences du praxinoscope de Charles-Émile Reynaud et de la chronophotographie de Étienne-Jules Marey ne sont pas sans conséquences sur l'enrichissement de la perception du monde des artistes de la fin 19e et tout début 20e siècles. Avec "Madame Kupka parmi les verticales" (1910-11, Museum of Modern Art, New York), "Amorpha, fugue à deux couleurs" (musée de Prague), "Plans verticaux I (1912, Musée National d'Art Moderne, Paris), Kupka découpe sa toile en séries d'étroites bandes parallèles, des "plans par couleur" qui marquent désormais l'emprise des formes géométriques sur sur son oeuvre. Surgiront ainsi au cours des oeuvres suivantes des formes successives de formes courbes ou ogivales qui semblent surgir de quelque profondeur, non sans une certaine volonté de maîtrise dont on lui reprochera la froideur. 


Francis Picabia (1879-1953) est un peintre particulièrement inventif, mais aussi très versatile. Il produit dès 1909 quelques dessins et gouaches abstraits. Mais c'est en 1913 qu'il passe décisivement à l'abstraction avec ses grandes toiles "Udnie" (Paris, musée national d'art moderne) et "Edtaonisl" (Institut d'art de Chicago). Jusque-là, il avait réussit un parcours impressionniste qui avait su trouver son public. C'est à partir de 1908 que l'abstraction commence à le fasciner pour sa "peinture située dans l'invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination". La rencontre décisive sera celle de Marcel Duchamp, vers 1911, qui le fait entrer dans le "cénacle" de Puteaux, qui s'oppose à tout essai de mise en théorie du Cubisme par Gleizes et Metzinger,  qui l'accompagne aux États-Unis, de janvier à mai 1913, en tant que "porte-parole" de cet art nouveau qui sera présenté à l'Armory Show à New York. Fort de son individualité particulièrement exhubérante, il trouve à New-York les couleurs, les rythmes, le jazz, la bourgeoisie riche et décomplexée (New York, 1913, aquarelle et gouache, Paris, MNAM. ; Chanson nègre, 1913, Metropolitan Museum). Rentré à Paris, il exécute alors de grandes toiles où les formes et les couleurs seules permettent d'appréhender une réalité toute autre que celle des formes objectives : "Catch as catch can" (1913, Philadelphie, Museum of Art), "Je revois en souvenir ma chère Udnie" (1914, New York, MOMA). Progressivement une autre étape s'engage, se confirme son goût pour les détournements d'éléments empruntés à maints autres contextes : c'est le temps des fameux éléments "mécanomorphes" ("La Ville de New York aperçue à travers mon corps", 1913; "Voilà la femme", 1915 ; "Prostitution universelle", 1916, New Haven, Yale University Art Gallery; "Voilà la fille née sans mère", 1916-17; "Parade amoureuse", 1917; "L'Enfant Carburateur", 1919, New York, musée Guggenheim). Lorsque la guerre éclate, une toute autre période débute ...


1912 est l'année clef : de tous temps les peintres ont utilisé ce pouvoir que possèdent les lignes, les volumes, les couleurs, de constituer des ensembles ordonnés ayant la capacité d'interpeller notre pensée et notre sensibilité. Mais ce n'est que vers 1910-1914 que certains peintres franchissent une étape, renoncent purement et simplement à la figuration du monde visible. C'est en 1912 que Kandinsky atteint la pleine maturité dans ses "compositions", dont "Tableau avec l’Arc noir" (Bild mit schwarzen bogen, 1912, Munich) est une des plus célèbres. C'est à cette date que Delaunay entame ses séries des "Formes circulaires" et des "Fenêtres", parallèlement aux démarches de Sonia Terk; Kupka se manifeste comme totalement abstrait, Mondrian élabore son système de signes, et l'on est ainsi abstrait tant à Munich, à Paris, qu'à Moscou ou Malevitch va définir le suprématisme...


Wassily Kandinsky (1866-1944) 

Né à Moscou dans une famille aisée et cultivée, Kandinsky commence par étudier le droit avant de renoncer tardivement à sa carrière universitaire pour entrer à l’Académie des Beaux-arts de Munich (1896), après sa découverte de l’Impressionnisme en 1895, fasciné notamment par la luminosité et les couleurs de la fameuse série des "Meules" de Monet. Ses premiers tableaux sont d’essence naturaliste, cependant ses différents voyages dans toute l’Europe et un séjour à Paris en 1906-1907 lui font découvrir d’autres voies à travers Cézanne, Matisse et Picasso.

Ses créations s’organisent alors en "Impressions" (modèle naturaliste dépendant de la réalité extérieure), en "Improvisations" (transcriptions spontanées de la "sonorité intérieure" sur la toile) et en "Compositions" (des Improvisations plus élaborées, s’appuyant comme celles-ci sur des images venues de l’inconscient), suggérant une évolution de son degré d'abstraction dans le temps. Les "Impressions" virent le jour en 1911, les "Improvisations" en 1909, et Kandinsky ne peindra, à partir de 1910, que dix "Compositions", dont sept pendant les années d'avant-guerre. 

L'art n'a plus besoin de modèles concrets, extérieurs, mais une sorte de nécessité intérieure s'exprime en arrangements de couleurs et de formes. Le critique d'art Wilhem Worringer (1881-1965) avait en 1907 publié "Abstraktion und Einfülung"  qui correspond à cette idée de Kandinsky pour lequel "l'objet d'art" est un "organisme autonome de même importance que la nature". On retrouve ici la fameuse remarque de Cézanne disant que l'art est "une harmonie parallèle à la nature". Et Kandinsky rejoint ainsi le travail en cours dans un domaine artistique voisin, la musique, effectué par Arnold Schönberg (1874-1951) avec l'invention du dodécaphonisme. Kandinsky va différencier deux orientations artistiques fondamentales, le "grand réalisme", par lequel on tente de reproduire les motifs le plus fidèlement possible, et la "grande abstraction" par laquelle les oeuvres naissent de façon purement artistiques, renoncent à toutes formes concrètes et donnent un aspect extérieur concentrée sur un support pictural à la "sonorité intérieure".  Le matériel disponible à la réalisation des compositions abstraites sont les formes et les couleurs : elles ne possèdent aucune qualité propre, mais constituent les supports émotifs de l'expression. Chaque couleur crée un effet différent, qui à son tour peut dépendre des autres couleurs environnantes, et de plus, de sa forme. Un cercle bleu produit un effet différent sur l'observateur qu'un carré bleu. Et donc, s'interroge Kandinsky, "quelle forme dois-je utiliser pour atteindre l'expression nécessaire de mon expérience intérieure?" Kandinsky va donc tenter, dans ses tableaux, d'unir formes et couleurs d'après cette "nécessité intérieur" qui ordonne sa construction sur la toile.

"Composition VII" en 1913 est l’œuvre la plus importante de cette période. En 1911, il fonde avec Franz Marc et des expressionnistes allemands Der Blaue Reiter (le Cavalier bleu), et publieront un an plus tard l’Almanach du Cavalier bleu qui comprend en particulier un article de Kandinsky sur la question de la forme dans lequel il énonce que " la forme est l’expression extérieure du contenu intérieur " et qu’une forme n’est a priori pas meilleure qu’une autre ("Über die Formfrage"). La même année, il édite "Du spirituel dans l’art " (Über das Geistige in der Kunst), premier traité théorique sur l’abstraction qui lui permet de se faire connaître et de répandre ses idées. "D'une manière générale, y affirme-t-il, la couleur est un moyen d'exercer une influence directe sur l'âme".Animé par une tradition artistique orientale emprunte d'une profonde spiritualité,  Kandinsky s'est appuyé sur le paysage pour cheminer vers une abstraction qui n'est pas sans symbolique ni dépourvue d'une intense émotion, exprimant un nouveau langage pictural autonome, entrevu à partir de la mystique théosophique puis enrichi par des analogies musicales que l'on retrouvera chez Paul Klee.
Sa véritable décennie prodigieuse de peintre fut celle de 1910 à 1920, malgré, et peut-être parce que,  elle coïncide pleinement avec la Première Guerre mondiale et la révolution de 1917 en Russie, deux événements qui l'ont évidemment affecté pleinement...
 

A peine sorti de l’Académie des Beaux-Arts, Kandinsky fonde au printemps 1901 la «Phalanx», une association d’artistes qui entend organiser des expositions et organiser des formations. Kandinsky y enseigne la peinture et rencontre Gabrielle Münter (1877-1962) qui sera sa compagne jusqu’en 1914 (1903, Gabrièle Münter Painting, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich). Mais l’école  n’ayant pas le succès attendu, Kandinsky dissout l’association et part à l'étranger avec sa compagne entre 1903 et 1908 : Hollande ("Amsterdam, View from the Window", 1904, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City; "Beach Baskets In Holland", 1904, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), Venise, Tunis, Paris ("Park in St. Cloud", 1907), la Suisse, Dresde, Berlin et Rappalo ("Rapallo, Boats", 1905) où il séjourne du 23 décembre 1905 au 30 avril 1906,... Le néo-impressionnisme, ses combinaisons de tâches et ses rapports de tons inattendus l'intéressent un temps pour traduire les aspects multiples de cette vie matérielle et spirituelle russe qu'il porte en lui, passée ou présente ("Colorful Life", Buntes Leben, 1907)...

"Dans la Vie mélangée où la gageure principale était de peindre un mélange de masses, de taches et de lignes, j’ai appliqué la perspective à vol d’oiseau afin de me permettre de placer mes personnages les uns sur les autres". Le cavalier, son cheval, le couple amoureux, le rameur sur le fleuve tranquille, saint Georges et le dragon, ou la citadelle du Kremlin qui se déploie sur l’immense colline avec ses tours et ses coupoles colorées  se retrouvent sous de multiples formes codées dans l’œuvre de Kandkinsky. Au fond ne cherche-t-il pas un support pictural capable d'absorber puis d'exprimer l'art populaire russe si profondément ancré en lui? Ne tente-t-il pas, comme le feront Klee et Marc, de rejoindre et dépasser spirituellement dans un nouveau langage pictural cette naïveté d’expression et de simplification des formes que manifestait la religiosité populaire tant russe que germanique? Au cours de cette quête il découvre ainsi au Salon d’Automne de 1906 la liberté descriptive des couleur et leur transgression que proposaient Matisse et les Fauves, à Munich, l'art nouveau et le Jugendstil qui l'accompagne vers l'abstraction, en Russie, le suprématisme, puis de nouveau en Allemagne le Bauhaus qu'il partage avec Klee. S'impose progressivement la nécessité intérieur de dissoudre le superficiel et l'aléatoire au profit des sonorités de la couleur..

Murnau, 1908 - Vers une peinture sans sujet, une peinture abstraite - En 1908, à l’invitation de Alexei von Jawlensky, Kandinsky et Gabrielle Münter passent l’été à Murnau dans les Alpes bavaroises, près du lac Stoffel. Jawlensky comme Münter mènent des recherches parallèles à celles de Kandinsky. Séduits par le paysage ils décident de s’installer dans une villa que Gabrielle Münter acquiert l’année suivante et le peintre y séjournera souvent jusqu'en 1914. A l’est, il voit le village dominé par l’église paroissiale et les vestiges d’un château médiéval, le chemin de fer passait au fond de son jardin. Kandinsky y découvre «la force surnaturelle de la couleur», le voici s'éloignant progressivement de la réalité et posant en larges touches des couleurs pures qui contrastent avec le noir des contours épais : "Autumn in Bavaria" (Centre Pompidou, Musée National d'Art Moderne, Paris),  "The Ludwigskirche in Munich" (Thyssen-Bornemisza Museum, Madrid), "Murnau, Burggrabenstrasse 1" (Dallas Museum of Art), "Murnau, View from the Window of the Griesbräu" (Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich)...

1909 est une année de transition, à côté des paysages apparaissent des compositions livrant les premières expériences de dissolution de la figuration, les  figures sont conçues d’une façon purement plane et ne reposent plus sur la stricte observation de la nature mais sur des correspondances formelles, le peintre utilise essentiellement des couleurs primaires, rouge, jaune et bleu, légèrement modulées avec du blanc comme élément de contraste destiné à augmenter l’intensité des couleurs. Kandinsky rejoint ainsi Cézanne pour qui "la couleur est le lieu où notre cerveau et l’univers se rencontrent..."

Murnau va devenir le centre de ralliement des membres du futur groupe du Blaue Reiter et Kandinsky travaille sans relâche sur le motif essayant de reproduire le "chœur des couleurs qui s’engouffra de la nature vers l’âme". Progressivement ses œuvres gagnent une résonance plus intérieure que visuelle, l'intensité chromatique des couleurs va dériver de leur effet réciproque. Libérées de leur fonction descriptive, les couleurs sont dès lors utilisées pour leur pouvoir d’action sur le spectateur et leur capacité d’interaction entre elles. Cette autonomie expressive de la couleur conduit progressivement Kandinsky sur le chemin de l’abstraction. "L’art n’est pas une vaine création d’objets qui se perdent dans le vide, mais une puissance qui a un but … Il est le langage qui parle à l’âme, dans la forme qui lui est propre". 

1909 - "Houses at Murnau", Art Institute of Chicago;  A Mountain, Lenbachhaus, Munich; "Crinolines", Tretyakov Gallery, Moscow;  "Group in Crinolines", Solomon R. Guggenheim Museum, New York City;  "Murnau view with railway and castle", Lenbachhaus, Munich; "Picture with archer", Solomon R. Guggenheim Museum, New York City…

 

"Mountain" (1909, Berg, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich) - Le cône de la montagne remplit l’espace pictural, à son pied,  deux figures stylisées,  au somment l’écho d’un détail figuratif (une ville russe et ses coupoles ?), premiers symptômes la dissolution de la figuration.  La montagne a la forme d’un cône peint en bleu, couleur de la spiritualité, couleur du  ciel qui attire l’homme vers l’infini. Kandinsky est en quête d'une expression originelle, un "immense silence" que les humains ne peuvent entendre, un parcours d'une simplicité formelle mais qu'ordonne le langage des couleurs. Le contraste entre le bleu de l'infini et le rouge, obstiné et insolent, nous livre les premiers signes d'une émotion impalpable, le vert nous donne la quiétude et le blanc, un monde où toutes les couleurs conçues comme substances physiques ont disparu, le grand silence absolu. Le tableau préfigure les premières "Improvisations", ou "impressions de la nature intérieure"...

1911 - A Munich, Kandinsky fonde l'association Neue Künstlervereinigung München (NKVM) en 1909, avec Münter, Alexej von Jawlensky, bientôt rejoints par Franz Marc et August Macke, mais les antinomies de style sont telles que Kandinsky et Marc démissionnent du mouvement pour organiser la première exposition du Blaue Reiter et mettre en place les éléments d'un projet  d'exposition et d'animation qui rassemble toutes les techniques artistiques et ne connaît ni peuple ni frontière. D'existence brève, deux expositions en 1911-1912, le mouvement sera un creuset essentiel à la diffusion de l'art moderne dans les pays germaniques.

"Romantic Landscape" (1911, Romantische Landschaft, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich) ou Pastorale (1911, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City) ne sont pas des représentations mais des restitutions émotionnelles qui vont totalement modifier la structure des paysages ciblés, trois cavaliers courbés sur leur monture dans une chevauchée rapide traversent ainsi l’œuvre de la droite vers la gauche, la formation rocheuse brune et abrupte constitue une menace latente que les cavaliers vont certainement dépasser, le blanc étalé semble ouvrir de multiples possibilités. "St. George III" (1911, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich),...

1912 - Kandinsky publie «Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier» : à la recherche d’un langage pictural doté d’une dimension spirituelle et symbolique, Kandinsky parvient  à formaliser une intuition phénoménale qui mènera à l'abstraction, «la couleur est un moyen d’exercer sur l’âme une influence directe. La couleur est la touche, l’œil le marteau qui la frappe, l’âme l’instrument aux mille cordes». Par exemple, le blanc comme couleur n’existe pas dans la nature, c'est "le symbole d’un monde où toutes les couleurs en tant que caractéristiques et substances matérielles ont disparu", un monde qui "se situe si loin au-dessus de nous que nous ne pouvons entendre aucun son qui en provienne. Un grand silence en descend qui, une fois matérialisé, nous apparaît comme un mur froid, infranchissable et indestructible qui monte vers l’infini. Le blanc produit sur notre psychisme un effet de grand silence qui représente pour  nous l’absolu. C’est un silence qui n’est pas la mort mais qui est au contraire empli de possibilités. Le blanc résonne comme le silence qui pourrait soudain être compris..." Le noir est comme le néant après le coucher du soleil, comme un silence éternel, sans avenir et sans espoir. Le rouge produit l’effet d’une couleur très vivante, fougueuse, qui dégage l’impression d’une force immense qui semble aller droit au but....

"Bild mit schwarzen Bogen" (1912 With the black arch, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris) - "Créer une œuvre, c’est créer un monde" - Terminé à l’automne 1912, exposé à Berlin à la galerie der Sturm,  c'est l'oeuvre emblématique de Kandinsky qui voit la réalité objective définitivement abandonnée, mais laissant toutefois la possibilité d’éventuelles associations. Le principe de l’indépendance de la forme et de la couleur s’affirme ici pleinement. Le thème central repose sur un affrontement cataclysmique figuré par trois masses de couleur bleu, rouge et violet, sur le point de se heurter. Les zébrures noires renforcent l’effet dynamique. Le grand arc noir, auquel renvoie le titre, joue le rôle d’une ligne de force structurant l’ensemble de cette composition…

L’année 1913 est la période la plus féconde de Kandinsky des années d’avant-guerre, produisant près de 29 toiles. "Regards sur le passé" réunit divers écrits du peintre, il y évoque ses souvenirs d’enfance en Russie et commente lui-même plusieurs de ses toiles récentes. En 1913 il retourne à Moscou juste avant que n’éclate la guerre..

"Bild mit weissem Rand (Moskau)" (1913 Picture with white border (Moskow), Solomon R. Guggenheim Museum, New York) - "J’ai réalisé le premier croquis peu de temps après mon retour de Moscou en décembre 1912. C’était le résultat des dernières expériences, habituellement très fortes à Moscou… Le premier croquis était très dépouillé, très concis. Dès le deuxième croquis, j’ai positionné la «décomposition» des expériences de la couleur et des formes dans l’angle inférieur droit. Le motif de la troïka que j’avais depuis longtemps en moi et que j’ai utilisé dans différents dessins, demeurait en haut à gauche... Après presque cinq mois, j’étais assis devant le deuxième croquis à la nuit tombante et je vis soudain tout à fait clairement ce qui manquait encore – c’était la bordure blanche… Cette bordure blanche, je l’ai faite d’une manière aussi capricieuse quelle me venait : en bas à gauche, abîme ; une vague blanche en surgit qui retombe brusquement, puis se repend sur le côté droit du tableau en une forme qui serpente paresseusement, forme un lac en haut à droite (où prend naissance le noir bouillonnement) et disparaît en direction du coin supérieur gauche, pour apparaître une dernière fois sur le tableau sous la forme définitive de blanches dentelures. Cette bordure blanche ayant été la clef du tableau, c’est le titre que j’ai donné à l’ensemble du tableau."

A partir des années 1909-1910 les œuvres de Kandinsky s’articulent autour de trois types, les Impressions, les Improvisations et les Compositions…

Les "Impressions", ou impressions directes reçues de la nature extérieure - "Impression III (Concert)" (Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), "Impression IV (Gendarme)" (1911, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), "Impression VI (Sunday)" (1911, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), "Improvisation 19", "Improvisation 19A", "Improvisation 21A" (1911, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), "Improvisation No. 20" (1911, The Pushkin State Museum of Fine Arts),...

"Impression III (Concert)" (1911) a été peint par Kandinsky le lendemain d’un concert d’Arnold Schönberg qu’il avait écouté le 2 janvier 1911 à Munich et qui l’avait fortement impressionné. Les "Impressions" peuvent être tant visuelles qu'acoustiques, intérieures et/ou extérieures. "La peinture a rattrapé la musique et les deux ont une tendance croissante à créer des œuvres «objectives» qui naissent d’elles-mêmes en tant qu’êtres autonomes", souligne Kandinsky.
La partie gauche du tableau représenterait le public et la grande forme noire évoquerait un piano à queue, Kandinsky impressionné par les  nouveautés audacieuses de la musique de Schönberg suggère un "son jaune", dynamique, évoquant non pas une profondeur mais une force intense qui se disperse de tous côtés,  vers le spectateur rayonnant de joie et de chaleur spirituelle. Enfin, l’orientation de toutes les formes donne au tableau un puissant mouvement ascendant à droite et  les taches de couleur devant le noir suscitent les dos courbés des auditeurs. La puissance de la musique est bien visualisée à l’aide des seuls éléments picturaux…

Les "Improvisations", expressions picturales inconscientes ou traductions picturales d’événements profondément spirituels - Le dessin préparatoire de l'œuvre permet d'établir le sujet du tableau avant que la fameuse "nécessité intérieure" se livre au réagencement de la représentation en formes colorées.

"Improvisation III" (1909, Centre Pompidou, Paris), "Improvisation IV" (1909), "Improvisation on Mahogany" (1910), "Improvisation with Horses" (1911) dans lequel Kandinsky expérimente les premiers signes d'une tension entre figuratif et abstrait, s’éloigne d’une description mimétique de la nature et commence à introduire des «signes extérieurs» d’abstraction, des plans qui se juxtaposent et s’interpénètrent, des formes simplifiées contenues d’un trait noir,  l'utilisation d'une palette chromatique arbitraire. "Improvisation 7 (Sturm)" (1910, Galerie nationale Tretiakov, Moscou), "Improvisation 14" (1910, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris), "Improvisation 28" (1912, Solomon R. Guggenheim Museum, New York), souvent interprétée comme l'annonce du monde chaotique et violent à venir et sa possible rédemption...

Vassily Kandinsky, Improvisation 9, 1910, Stuttgart, Staatsgalerie
Le tableau montre un vaste paysage panoramique montagnard, support du motif abstrait, tandis que le cavalier, son cheval et l'église, établissent un lien avec le concret. Le choix des couleurs est parfaitement calculé et appliqué de façon tout à fait autonome. L'expression dominante est donnée par le violet, complétée de tons rouge, jaune et vert, en harmonie ou en dissonance. La touche est rapide, les traits sont courts.

Les "Compositions", expressions picturales se formant lentement en nous et que l'on retravaille: ultime étape de la création picturale au cours de laquelle "la peinture peut parler d’esprit à esprit en une langue purement artistique", succédant aux peintures réaliste et naturaliste. Kandinsky donna le titre Composition à seulement une dizaine d’œuvres de sa production, dont les trois premières ont été détruites. Sketch for Composition II (1909-1910, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City) - Composition IV (1910, Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Dusseldorf), …

 

Vassily Kandinsky, Composition IV

(Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf)

Les années qui précèdent la Première Guerre mondiale laissent paraître l'imminence d'un changement et ce sentiment d'anxiété est relayé par des penseurs comme Nietzsche ou Rudolf Steiner. Ce tableau a été directement associé à l'idée biblique d'apocalypse : sa partie gauche semble évoquer un monde détraqué, le soleil y est encerclé d'un arc-en-ciel et voilé de nuages, alors que les lances d'une phalange de combattants pénètrent à gauche. Une grande vague menace d'annihiler l'ensemble. La partie droite est plus calme, comme symbolisant une régénération spirituelle. Des cadavres ressuscités, enveloppés d'un linceul, font référence à cette résurrection évoquée dans l'Apocalypse. Mais pour Kandinsky, la démarche du spectateur n'est pas de déchiffrer les symboles de son oeuvre, mais de se laisser gagner par ces couleurs et ces lignes qui fonctionnent en mode subliminal et nous entraînent dans une nouvelle appréhension spirituelle. Kandinsky, en rendant ce monde plus abstrait, entend nous inciter à une vision au-delà de notre existence matérielle...

 

Vassily Kandinsky, Composition VII

(1913, Galerie Tretiakov, Moscow)

"La peinture est une collision fracassante de mondes différents destinés à créer par leur combat un monde nouveau qu’on nomme l’œuvre … Chaque œuvre naît exactement comme naquit le cosmos" - Cette toile est considérée comme son oeuvre la plus aboutie, parvenant à un langage pictural entièrement abstrait au service d'une intention artistique mais aussi d'un principe d'existence : créer un art qui puisse servir de remède spirituel à un monde malade de son matérialisme. Plus de trente études préliminaires, trois jours de travail intense, pour aboutir à une oeuvre qui, par delà son caractère apocalyptique, se veut un renaissance explosive, un cri d'espoir. L'oeuvre est aussi conçue pour que le spectateur puisse y pénétrer, s'y intégrer ...

 

Vassily Kandinsky, "Composition VIII" (1923, Solomon R. Guggenheim Museum, New York)
Cette toile est une des œuvres majeures de la création des années Bauhaus de Kandinsky. "Impression V (Park)" de 1911 est transposée dans des formes géométriques strictes qui dominent un espace dans lequel Kandinsky applique systématiquement sa conception des correspondances des couleurs et des formes. Le jaune chaud et le bleu froid fonctionnent comme deux polarités fondamentales. Les auras colorées autour des cercles, motif favori de Kandinsky, gardent seules leur liberté. La forme circulaire dans le coin gauche, noire et silencieuse est réchauffée par le rouge qui l’entoure: "j’aime aujourd’hui le cercle comme j’aimais par exemple autrefois le cavalier – peut-être davantage, dans la mesure où je trouve dans le cercle davantage de possibilités intérieures, raison pour laquelle il a pris la place du cheval. Comme je l’ai dit, tout cela n’a pas la moindre importance pendant mon travail, je ne choisis pas la forme  consciemment, elle se choisit elle-même"....

1914-1920 - En août 1914. Kandinsky, en tant que Russe, doit quitter l’Allemagne à la déclaration de la guerre, il gagne avec Gabriele Münter en Suisse, pour se séparer en novembre. Il gagne la Russie en 1915 et en 1919, devient le premier directeur du Musée de culture artistique de Moscou, un milieu artistique dominé par le constructivisme et le suprématisme. Les quelques oeuvres que réalisent Kandinsky (12 toiles en 1914) voient ainsi apparaître des formes géométriques, cercles, triangles courbes et lignes nettes, l'art constructiviste pousse à la modification progressive des éléments picturaux. En 1915 Kandinsky ne peindra aucune toile, comme en 1918. Il séjournera à Stockholm du 23 décembre 1915 au 16 mars 1916. Au total, les six années passées à Moscou seront peu productives, sombres, si ce n'est sa rencontre avec Nina Andreievskaïa, qui deviendra sa femme en 1917, et le retour à la peinture... Mais en 1920, le style de Kandinsky a évolué, les couleurs ne sont plus aussi vives et éclatantes, les formes se consolident en devenant des éléments plus tangibles, la passion et l'émotion semblent laisser place à un esprit plus serein et géométrique, est-ce encore et l'influencer de Malevitch et des constructivistes, un Kandinsky qui pourtant n'aime guère les "constructions calculées" et cette volonté de "libérer le spectateur de la psychologie bourgeoise pour en faire un homme d'actualité.."

"Painting with the Red Patch" (1914), "Panel for Edwin R. Campbell No. 1" (1914, Museum of Modern Art, New York), "Moscow II" (1916), "Troubled" (1917, Tretyakov Gallery, Moscow), "In Grey" (1917, Georges Pompidou, Paris), "White oval" (1919, Tretyakov Gallery, Moscow), "Moskau I" (1916, Galerie nationale Tretiakov, Moscou),"Red Oval" (1920, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City), "White line" (1920), "Circles on Black" (1921, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City) ...

 

1920-1930 - En URSS, Kandinsky ne s’est jamais politiquement engagé, il se voit de plus en plus isolé artistiquement et ses conditions matérielles deviennent de plus en plus difficiles. A la fin de 1921, il quitte l’Union soviétique pour Berlin, mais l’Expressionnisme et le mouvement Dada dominent la scène berlinoise, en opposition à la peinture abstraite. Toutefois, Kandinsky va entamer ici, pour le Bauhaus, - qui se propose de fusionner différents domaines artistiques dépassant ainsi le cloisonnement en vigueur dans les écoles traditionnelles (Walter Gropius) -, une longue période d’enseignement, retrouver Paul Klee  et devenir citoyen allemand. Dans les années 1920s, Kandinsky privilégie les formes plus géométriques mais toujours dans la continuité de sa recherche d’une perception intérieure. "Red Spot" en 1921 marque par le changement fondamental des formes expressives le commencement d’une nouvelle phase dans son œuvre. La puissance expressive des tableaux d’avant la guerre fait place à un "froid" schéma de composition, apparemment rationnel, de formes individuelles pures. "Blue segment" (1921, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City), "Red spot II" (1921, Lenbachhaus, Munich), "Small worlds" (1922), "Black and Violet" (1923), "Composition VIII" (1923, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City), "On White II" (1923, Georges Pompidou, Paris), "Orange" (1923, Museum of Modern Art (MoMA), New York City)...

En décembre 1924, les enseignants de l’école de Weimar sont licenciés sous la pression des conservateurs et des nazis, le Bauhaus déménage en juin 1925 à Dessau, la fermeture définitive suivra bientôt. Kandinsky ne peint que peu de tableaux, cherche de nouvelles techniques picturales et travaille à son manuscrit,  "Punkt und Linie zu Fläche" (1926, Point et ligne sur plan. La montée du nazisme en Allemagne décident les Kandinsky à s’exiler à Paris en décembre 1933. "Gelb-Rot-Blau" (1925, Yellow-Red-Blue, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris) est considérée comme l’œuvre la plus importante de la période du Bauhaus,une oeuvre  construite autour des trois couleurs primaires et de leur correspondance avec trois formes géométriques fondamentales, le triangle, le cercle et le carré. "Transverse Line" (1924, Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf), "Black Relationship" (1924, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City), "Small dream in red" (1925, Kunstmuseum Bern, Bern, Switzerland), "Einige Kreise" (1926, Several Circles, Solomon R. Guggenheim Museum, New York)...

La période de Dessau (1926-1929) compte 259 tableaux et un grand nombre de ces œuvres sont essentiellement conçues selon le "cercle", un procédé formel et une forme parfaite capable d’engendrer des structures et des possibilités spatiales infinies, permettant aussi le croisement de plans aux tons vifs et aux couleurs transparentes. On peut y voir des "allégories cosmiques", mais Kandinsky semble en premier lieu les considérer comme des possibilités formelles permettant la synthèse des contradictions (silencieux/bruyant, stable/instable, concentrique/excentrique) …

 

1930-1940 - En janvier 1934 les Kandinsky s’installent à Neuilly-sur-Seine, 144 tableaux seront produits. Kandinsky se lie avec les surréalistes, Miró, Arp, Breton et Max Ernst qui vont orienter son évolution picturale. Les années trente sont à Paris en effet très fortement marquées par le cubisme et le surréalisme et Kandinsky doit s'engager dans une justification de l'art abstrait : "Monde bleu" (Blue World, 1934, Solomon R. Guggenheim Museum, New York), "Mouvement I" (1935, Galerie nationale Tretiakov, Moscou), "Courbe dominante" (1936, Dominant Curve, Solomon R. Guggenheim Museum, New York), l’une des plus importantes de la période parisienne de Kandinsky, "Autour du cercle" (1940, Around the circle, Solomon R. Guggenheim Museum, New York). A la sévère construction géométrique caractérisant les dernières années du Bauhaus, notamment à Dessau, se superpose un vocabulaire de formes stylisées et biomorphes qui semblent empruntées au domaine de la biologie moléculaire. "Sky Blue" (1940, Musée National d'Art Moderne de Paris) semble suspendu entre le style abstrait et l'oeuvre d'un Miró...

En 1937, s'il bénéficie d'une exposition personnelle à New York, ses oeuvres sont en Allemagne confisquées par les Nazis au titre de l'Art dégénéré. Les Kandinsky obtiennent la nationalité française en 1939.. En 1938, Kandinsky reprenait bien des interrogations sur l'art abstrait et tente d'y répondre une ultime fois : "on a affirmé que les moyens d’expression de la peinture abstraite étaient si limités et si vite épuisés qu’elle se condamnerait à mort elle-même sans tarder … Mais, dans chaque nouvelle œuvre d’art authentique un monde nouveau, inexistant jusqu’alors, est exprimé …"


Franz Marc (1880-1916), proche de Kandinsky, développe un expressionnisme qui lui est propre, la quête d'une profondeur par delà les êtres qui utilise très tôt le support de la couleur ("Le bleu est le symbole du principe masculin, rude et spirituel. Le jaune est très peu présent : symbole de la femme, de la douceur, de la sensualité et de la gaieté. Rouge combattu (en arrière-plan) par les deux autres (jaune et bleu) symbolisant l’attribut de la matière, lourd et brutal", 1910) et c'est naturellement qu'il incorpore l'abstraction dès 1913. "A partir de l’animal, un instinct me poussa vers l’abstrait qui m’excitait encore plus : je ressentis très tôt l’être humain comme un être «laid» ; l’animal me semblait plus beau, plus pur, je découvrais cependant en lui aussi tant de choses contraires aux sentiments et laides, que mes représentations revinrent instinctivement de plus en plus schématiques et abstraits", écrit-il en 1915. La mort brutale de Marc en mars 1916 sur le front de la Premier Guerre Mondiale mit fin à une oeuvre d'une infinie profondeur…

Works: "Der Mandrill" (1913, Munich, Städtische Galerie im Lebenachhaus), "Broken Forms" (1914, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City), "Stattungen" (1914, New York, Solomon R.Guggenheim Museum), "Kämpfende Formen" (1914, Munich, Staatsgalerie moderner Kunst), "Kleine Komposition III" (1914, Hagen, Karl-Ernst-Osthaus-Museum), "Playing Forms" (1914, Museum Folkwang, Essen), "Tyrol" (1914,  Munich, Staatsgalerie moderner Kunst)…


Piet Mondrian (1872-944)

Mondrian, peintre néerlandais, est élevé par des parents militants. calvinistes. Il devient professeur de dessin et s'intéresse à la théosophie après une longue crise intérieure. Entre 1907 et 1908, par l’entremise de Van Dongen, il entre en contacte avec les fauves et Munch, puis s’installe à Paris en 1912 où il approfondit son approche du cubisme : il a découvert Cézanne, Braque et Picasso. En 1913, il travaille en séries et crée ses premières toiles abstraites (Composition n°II). En 1914, il repart en Hollande au chevet de son père mais est contraint d’y rester deux ans à cause de la guerre : il travaille alors sur l’opposition des éléments et la combinaison des notations géométriques et du motif. En 1917, "Composition avec lignes noires" est le point d’aboutissement de cette recherche de l’abstraction. Son adhésion à la théosophie lui fait rechercher une matérialisation de l'Absolu, abandonne toute référence réaliste et passe à une abstraction totale. Il invente en 1920 le néoplasticisme, une abstraction géométrique: de grands rectangles de couleurs primaires en aplats sont organisés par un rigoureux réseau de lignes droites noires. Le but initial du cubisme était d'obtenir une représentation plus complète de la réalité, et non plus seulement optique. Avec Mondrian, la peinture devient plus épurée et plus cérébrale, la peinture n'exprime plus rien d'autre que ces rapports formels que le naturalisme a recouverts depuis des siècles sous les objets. 

 

 

Piet Mondrian, Portrait of a red girl, 1908-1909

(Haags Gemeentemuseum, La Haye, Pays-Bas)

Bien avant d'entreprendre ses compositions inspirées par le cubisme, de 1911 à 1912, Mondrian simplifie ses sujets jusqu'à ce qu'il ne contînt plus qu'un minimum de références. C'est vers 1900 que début son intérêt pour la théosophie, et que pour lui, progressivement, l'art, comme il en est de l'existence, doit s'écarter de la subjectivité individuelle pour atteindre à la "pure représentation de l'esprit humain" : le modèle occupe ici le centre de la toile, dans un univers silencieux et immobile ..


Kazimir Malevitch (1878-1935)

Né en Ukraine, figure marquante de l'avant-garde russe, formé à l'esthétique occidentale  (impressionnisme, cubisme..), Malevitch aboutit à une abstraction géométrique, le "suprématisme" . Ses toiles abstraites du "monde sans objet" portent le nom de ce qu'elles montrent (Carré rouge, carré noir..), puis Suprématie suivi d'un numéro. Il pousse en effet l'abstraction à son extrême pour trouver l'expression parfaite, "suprême". Il aboutit ainsi au premier tableau de l'art moderne et à une vision radicale qui fait écho à la philosophie nihiliste à laquelle il adhère : "Carré blanc sur fond blanc" (1918). "Dans le vaste espace du repos cosmique, j'ai atteint le monde blanc de l'absence d'objets qui est la manifestation du rien dévoilé." L'oeuvre peinte n'a plus aucun rapport d'assujettissement au monde réel, elle est en soi et pour soi, mais aussi concrète que le sont les autres objets qui nous entourent : l'objet-peinture n'imite rien, il existe autant que les objets-nature. Et la peinture n'est qu'une construction de couleurs sur un espace à deux dimensions, elle n'est en fait que la matérialisation d'une idée. Mais ces oeuvres ne sont pas de simples juxtapositions ou même provocations, elles mettent en oeuvre en fait des techniques de représentation spatiale, de rapports entre les formes, les poids des couleurs, le mouvement interne. Malevitch avait par ailleurs étudié le dynamisme futuriste. Et en retour, un peintre futuriste comme Balla se ralliera à l'abstraction vers 1915. 

Malevitch publie "Le Monde de la non-objectivité", puis "Du cubisme au suprématisme", donne des cours à Léningrad, et à Kiev, mais mourra pauvre et démuni, persécuté par le régime stalinien. 

 

Kazimir Malevitch, "Un Anglais à Moscou" (1914)

(Stedelijk Museum, Amsterdam)

En 1913, Malevitch se rallie à une nouvelle théorie littéraire qui entend élaborer le "zaoum", ou "langage transmental" qui a pour finalité première de  retrouver les pouvoirs du langage premier, en reconstruisant, à partir des cellules minimales des langues empiriques, dégagées de leur signification, une langue universelle. Le fer de lance de cette foi aveugle dans la puissance autonome du langage est Velimir Khlebnikov (1885-1922), poète symboliste puis fondateur avec  Maïakovski du futurisme russe. Le langage est ainsi une sorte de machine que l'artiste doit savoir mettre en mouvement pour créer du sens. Il ne faut plus considérer le langage comme un simple instrument décrivant avec docilité la réalité, mais comme un mécanisme doué d'un grand pouvoir d'évocation. Malevitch va donc tenter d'appliquer cette théorie à la peinture et juxtaposer, sans s'occuper de la moindre logique, des éléments divers dans le désordre où ils se donnent tel quel dans son univers mental.

Après le départ en 1915 de Larionov et Gontcharova pour l'Occident, Malévitch devient le chef de l'avant-garde russe la plus extrême, en décembre s'ouvre la fameuse et célèbre exposition " 0,10 " où le public découvre un art à l'abstraction brutale et géométrique. Des ronds, des carrés, des lignes droites, des arcs de cercles, dont le fameux "carré noir sur fond blanc". Le "Suprématisme"  est alors pour Malévitch un art d'une absolue pureté, dégagé de toute anecdote, et qui produit par lui-même, par ses formes et ses couleurs, son sens ...


Paul Klee (1879-1940)

"L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible. Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse à bon droit aisément à l'abstraction. Le merveilleux et le schématisme propres à l'Imaginaire s'y trouvent donnés d'avance et, dans le même temps, s'y expriment avec une grande précision. Plus pur est le travail graphique, c'est-à-dire plus d'importance est donnée aux assises formelles d'une représentation graphique, et plus s'amoindrit l'appareil propre à la représentation réaliste des apparences..". Le peintre suisse Paul Klee est un aquarelliste inclassable dont l'oeuvre est indissociable de la musique. De parents musiciens, il hésita à entreprendre une carrière de violoniste. Il visite Berlin, Paris, rencontre Kandinsky (1911), publie des écrits théoriques et expose. Dès ses débuts, il privilégie l'équilibre de la ligne et de la couleur qu'il utilise en dégradés de roses et de verts sombres. Il pense la couleur comme un équivalent de l'espace, du mouvement, de la musique, intègre à son chromatisme des vibrations plastiques. A partir de 1920, il crée à main levée un graphisme insolite et aérien. Après avoir enseigné au Bauhaus à Weimar, puis Dessau, Klee participe à la première exposition surréaliste à Paris et organise sa première exposition personnelle à la Galerie Vavin-Raspail. En 1929, il fait un voyage en Egypte, rejoint l'Académie de Düsseldorf, mais il est révoqué en 1933 par les nazis. Paul Klee doit se réfugier à Berne, sa ville natale, et, bouleversé par la situation, mourra en juin 1940.

 

"Bounds of the Intellect" (1927) - Klee défend la fragile intuition de l'artiste, une construction cristalline se devine, suivant d'un côté et de l'autre les facettes irrégulières de l'espace perceptible, s'opposant à la "vision absolue" que défendent des artistes dits progressistes qui appellent à la construction rationnelle du monde et de sa représentation....

(Paul Klee, Théorie de l'art moderne) - "Autrefois, on représentait les choses qu'on pouvait voir sur terre, qu'on aimait ou aurait aimé voir. Aujourd'hui, la relativité du visible est devenue une évidence, et l'on s'accorde à n'y voir qu'un simple exemple particulier dans la totalité de l'univers qu'habitent d'innombrables vérités latentes. Les choses dévoilent un sens élargi et bien plus complexe qui souvent infirme en apparence l'ancien rationalisme. L'accidentel tend à passer au rang d'essence..."

".... La seule voie optique ne répond plus entièrement aux besoins d'aujourd'hui, pas plus qu'elle ne satisfaisait seule ceux d'avant-hier. L'artiste, aujourd'hui, est mieux qu'un appareil photographique en plus subtil, il a plus de complexité, plus de richesse, et dispose de plus de latitude. Il est une créature sur terre, et créature dans l'Univers: créature sur un astre parmi les astres. Ces faits se répercutent peu à peu dans une nouvelle conception de l'objet naturel - plante, animal ou être humain, envisagé dans l'aire de la maison, du paysage ou de l'univers - qui tend à se totaliser. A  commencer par une conception très élargie de l'objet comme tel. Par notre connaissance de sa réalité interne, l'objet devient bien plus que sa simple apparence. Par notre connaissance que la chose est plus que sa simple apparence. Par notre connaissance que la chose est plus que son extérieur ne laisserait penser...."

 

Works: "Road Junction" (1913, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), "Rote und weisse Kuppeln" (1914, Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Dusseldorf), "Southern Gardens" (1919, Metropolitan Museum of Art, New York), "Rose Garden" (1920, Städtische Galerie im Lenbachhaus, Munich), "Red Balloon" (1922, Solomon R. Guggenheim Museum, New York City), "Senecio" (1922, Kunstmuseum Basel), "Tree Nursery" (1929, The Phillips Collection), "Insula Dulcamara" (1938, Kunstmuseum Bern)…


Theo van Doesburg (1883-1931)

Composition VIII (The Cow, c. 1918, MoMA, New-York)

Peintre et designer néerlandais, Theo van Doesburg rencontre Mondrian en 1915, - son compatriote Mondrian acquiert une célébrité dont ne bénéficiera guère van Doesburg, pourtant d'inspiration similaire  mais sans doute plus hanté par un constant désir d'expérimentation -, et participe à la fondation du magazine De Stijl (1917) , son titre de noblesse : et c'est bien sur l'expérience intérieure  que se fonde Théo Küpper, dit Théo Van Doesburg, pour élaborer une pensée plastique qui va privilégier  une analyse de l'espace pictural comme structure géométrico-sérielle de masses chromatiques élémentaires, une pensée plastique en rupture avec le "pittoresque des formes anciennes", et qui retrouve ainsi le chemin des matériaux produits par la technologie moderne... Cette oeuvre possède deux titres, "Composition VII", qui implique une image dénuée de toute référence au monde visuel, et "La Vache", qui le relie à la nature, c'est en effet une structure simplifiée de l'animal en train de paître, quatorze rectangles disposés en aplats, que Van Doesburg représente dans un nouveau langage pictural que l'on retrouvera dans de nombreux aspects du design à venir... 

Entre 1916 et 1919, Van Doesburg brûle les étapes de la Figuration à l'Abstraction ("Dancers", 1916, Kroller Muller Museum, The Hague, Netherlands; "Abstraction des joueurs de cartes", 1917, La Haye, Gemeentemuseum), poursuit ses échanges avec  Mondrian, une certaine croyance dans les potentialités spirituelles de l'art, une harmonie esthétique qu'il défend dans la revue De Stijl ("Rhythm of a Russian Dance", 1918, New York, M.O.M.A.), et se fait le propagateur d'une volonté de fusion de la peinture et de l'architecture (Stained glass Composition IV, 1918; Color design for the floor, walls and ceiling of an academic building in Amsterdam, 1923). Mais en 1922, c'est la rupture, rupture avec Mondrian, rupture pour une esthétique de la représentation de la ligne différente, rupture avec De Stijl, la surabondance de son talent (là où un Mondrian se cantonnera à une peinture géométrique et sombre tout au long de sa vie), le dadaïsme, l'oriente vers une autre voie qu'il exprime dans l'Elémentarisme et "Grundbegriffe der neuen gestaltenden Kunst" (1924). Ses oeuvres les plus connues, telles que la série des "Counter-Compositions" (1924, Amsterdam, Stedelijk Museum; 1925, Haags Gameentemuseum, the Hague, the Netherlands), "Triangles" (1928, Venise, coll. Peggy Guggenheim) révèle sa recherche d'un équilibre plus dynamique et plus complexe des formes abstraites, il conserve ainsi les couleurs primaires et l'abstraction géométrique de De Stijl mais rejette toute stricte adhésion aux seules lignes horizontales et verticales avec l'utilisation de diagonales, dont le dynamisme lui semblait nécessaire (Simultaneous Counter-Composition, 1929-1930, New York, M.O.M.A.). En 1926, Hans et Sophie Tauber Arp inviteront van Doesburg à travailler avec eux à la conception et à la décoration d'un nouveau complexe de divertissement dans le bâtiment L'Aubette à Strasbourg, et il passera deux ans sur le projet, tentative d'illustration de son esthétique appliquée à l'architecture...