Abstractions - Wassily Kandinsky (1866-1944)  - Piet Mondrian (1872-1944) - Kazimir Malevitch (1878-1935) - Paul Klee (1879-1940) - Theo van Doesburg (1883-1931) - Sonia Terk (1885-1979) - Robert Delaunay (1885-1941) - František Kupka (1871-1957) - Francis Picabia (1879-1953) -  ..

Last update : 11/11/2016

Concurremment au fauvisme, à l'expressionnisme, au cubisme, tous historiquement datés et situés, naît un mouvement artistique multiforme, quasi synchrone en divers foyers européens, les "abstractions".

Ce mouvement de représentation qui va au-delà du visible naît dans un contexte de transformation des cadres de la pensée : champs semblants illimités de la psychanalyse, des mathématiques, de la physique, par exemple. On peut s'interroger sur cette surprenant limite que ne franchiront pas Braque et Picasso lorsqu'ils quittent le cubisme cézanien entre 1910 et 1912 pour le cubisme analytique, ou "hermétisme", celui où tout vestige de lisibilité est banni, et l'abstraction une différence infime : Picasso et Braque ne franchiront pas le cap, le pas à faire pour déboucher sur l'art abstrait sera effectué par d'autres, très différents entre eux, mais tous des coloristes

C'est aux environs de 1910, que se développent différentes tendances abstraites dans le cadre des mouvements d’avant-garde allemand, russe, tchèque et hongrois, mais aussi français, italien. Il s'agit de représenter un ordre et une rationalité qui excluent une référence immédiate au monde extérieur, mais susceptibles de saisir et restituer les forces créatives  de la nature. Kandinsky tente ses premières formulations théoriques (« Du spirituel dans l’art », 1912) en développant concrètement ses recherches avec le groupe Der Blaue Reiter (1911) ainsi qu’avec Paul Klee, en enseignant au Bauhaus après la guerre. La troisième et dernière exposition de cette avant-garde réunit à Berlin en mars 1912, les membres du mouvement Die Brücke, les cubistes, les rayonnistes russes, les futuristes italiens. D'une rigueur plus mathématique et privilégiant une simplicité ascétique, les artistes du groupe hollandais De Stijl (P. Mondrian, Van Doesburg) et le russe Malevitch proposent un art abstrait géométrique et constructiviste dans les années 1920. En France, les années 1911-1913 voient l'élaboration d'une abstraction dynamique et colorée, avec Kupka, Delaunay, Picabia. En Italie, le "futurisme" s'impose avec la volonté de traduire toutes le pulsions du monde moderne.

Mais la tragédie de la Grande-Guerre porte un coup d'arrêt à toutes ces avant-gardes qui ont pendant dix années constellées tous les pays d'Europe : la figure humaine redevient visible..

 

Où rencontrer les peintres abstraits ?

- Kandinsky, Tableau avec l’Arc noir – Bild mit schwarzen bogen, 1912, Paris, Centre Georges Pompidou

- Kandinsky,Paysage avec église, 1913, Essen, Museum Folkwang

- Kandinsky,Dans le bleu, 1925, Düsseldorf, Kunstsammlung Nordrehein-Westfalen

- Mondrian, Composition A, 1923, Rome, Galleria d’Arte Moderna

- Mondrian, Composition avec plans de couleur, 1914, Paris, Centre Pompidou

- Mondrian, Composition C, rouge, jaune et bleu, 1935, Londres, Tate Modern

- Malevitch, Peinture suprématiste, 1915, Amsterdam, Stedelijk Museum

- Malevitch, Carré noir sur fond blanc, vers 1915, Saint Petersbourg, Musée de l’Ermitage

- Klee, Port et voiliers, 1937, Paris, Centre Pompidou

- Klee, Chat et oiseau, 1926, New York, MOMA 

- Klee, Ad Parnassum, 1932, New York, MOMA

 

Les années 1911-1913 voient à Paris l'élaboration par František Kupka, Robert et Sonia Delaunay, Picabia une abstraction dynamique et colorée. Lorsque Sonia Terk (1885-1979), après avoir quitté son Ukraine natale pour l'Allemagne puis Paris en 1906, elle découvre la peinture des Fauves et l’œuvre de Gauguin. Très rapidement, elle utilise des aplats de tons purs et s’oriente vers un expressionnisme coloré qui ne soucie guère de vraisemblance. Après son "Nu bleu" (1906), à la manière de Matisse, sa "Finlandaise" (1907-1908, Musée d'Israël, Jérusalem), Son "Nu jaune" (1908,  Musée des beaux-arts de Nantes),  image lascive d’une prostituée, est une synthèse de tous ses influences proches des artistes expressionnistes du groupe Die Brücke. En 1907, Sonia rencontre Robert Delaunay et en 1912, et tous deux, fascinés par l'observation de la lumière électrique de la ville, vont explorer le jeu des contrastes créés par la juxtaposition des tons et promouvoir un art constructif et dynamique de la couleur, expression exaltée du dynamisme moderne, le "simultanisme". Sonia Terk évoque ainsi ses premières intuitions: les cercles lumineux que projetaient les réverbères sur le pavé mouillé de Paris constituent un choc visuel qu'elle transpose en peinture dans ses "Études de lumière, boulevard Saint-Michel" (1913), les "Prismes électriques" (1914,  Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou), les "Rythmes circulaires et Réalités concentriques" (1914). Robert Delaunay (1885-1941), impressionniste, divisionniste (Portrait de Jean Metzinger ou l'Homme à la tulipe, 1906), puis cubiste dit orphiste, "Disque simultané" (1912), "Fenêtres ouvertes simultanément" (1912, Tate, Londres), "Formes Circulaires" (1913, musée national d'art moderne, Paris). C'est en 1912 que Robert Delaunay conçoit sa série des "Fenêtres" jaillie du constat que la vitre rabattue d'une fenêtre ouverte peut donner du monde extérieur une image méconnaissable, comme l'anticipation d'une toile abstraite. Par la suite, ils exploreront une variété de supports et de techniques liés aux arts appliqués.


Le passage František Kupka à l'abstraction est soudain, en 1911, avec "Amorpha, fugue en deux couleurs" (Narodni Galerie, Prague) qu'il expose au Salon d'Automne à Paris en 1912. František Kupka (1871-1957), né à Opočno en Bohême, quitte Prague pour Paris en 1896, collabore à des hebdomadaire satirique à tendance anarchisante comme "l'Asiette au beurre", à l'instar de Juan Gris, Felix Vallotton, ou Jacques Villon, et participe aux réunions du groupe de la Section d'Or qui remettent en question le cubisme des Maîtres, avec Marcel Duchamp, Jean Metzinger, Francis Picabia ou Albert Gleizes. Ce qui semble l'animer, c'est la recherche du "sens des couleurs" dans 'l'insondable secret du monde intérieur". Il s'oriente successivement vers le Symbolisme, l'Impressionnisme puis un Fauvisme proche de l'Expressionnisme. En 1909, "Les Touches de piano" (1909, Narodni, Prague), le "Grand Nu" (1909, Musée National d'Art Moderne, Paris),  "Femme cueillant des fleurs" (1909-1910, Musée national d'art moderne, Paris) constituent un premier tournant : ce qu'il tente de traduire, c'est le mouvement et la lumière, que développeront les futuristes italiens ou Marcel Duchamp. Les influences du praxinoscope de Charles-Émile Reynaud et de la chronophotographie de Étienne-Jules Marey ne sont pas sans conséquences sur l'enrichissement de la perception du monde des artistes de la fin 19e et tout début 20e siècles. Avec "Madame Kupka parmi les verticales" (1910-11, Museum of Modern Art, New York), "Amorpha, fugue à deux couleurs" (musée de Prague), "Plans verticaux I (1912, Musée National d'Art Moderne, Paris), Kupka découpe sa toile en séries d'étroites bandes parallèles, des "plans par couleur" qui marquent désormais l'emprise des formes géométriques sur sur son oeuvre. Surgiront ainsi au cours des oeuvres suivantes des formes successives de formes courbes ou ogivales qui semblent surgir de quelque profondeur, non sans une certaine volonté de maîtrise dont on lui reprochera la froideur. 


Francis Picabia (1879-1953) est un peintre particulièrement inventif, mais aussi très versatile, et il produit dès 1909 quelques dessins et gouaches abstraits. Mais c'est en 1913 qu'il passe décisivement à l'abstraction avec ses grandes toiles "Udnie" (Paris, musée national d'art moderne) et "Edtaonisl" (Institut d'art de Chicago). Jusque-là, il avait réussit un parcours impressionniste qui avait su trouver son public. C'est à partir de 1908 que l'abstraction commence à le fasciner pour sa "peinture située dans l'invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination". La rencontre décisive sera celle de Marcel Duchamp, vers 1911, qui le fait entrer dans le "cénacle" de Puteaux, qui s'oppose à tout essai de mise en théorie du Cubisme par Gleizes et Metzinger,  qui l'accompagne aux États-Unis, de janvier à mai 1913, en tant que "porte-parole" de cet art nouveau qui sera présenté à l'Armory Show à New York. Fort de son individualité particulièrement exhubérante, il trouve à New-York les couleurs, les rythmes, le jazz, la bourgeoisie riche et décomplexée (New York, 1913, aquarelle et gouache, Paris, MNAM. ; Chanson nègre, 1913, Metropolitan Museum). Rentré à Paris, il exécute alors de grandes toiles où les formes et les couleurs seules permettent d'appréhender une réalité toute autre que celle des formes objectives : "Catch as catch can" (1913, Philadelphie, Museum of Art), "Je revois en souvenir ma chère Udnie" (1914, New York, MOMA). Progressivement une autre étape s'engage, se confirme son goût pour les détournements d'éléments empruntés à maints autres contextes : c'est le temps des fameux éléments "mécanomorphes" ("La Ville de New York aperçue à travers mon corps", 1913; "Voilà la femme", 1915 ; "Prostitution universelle", 1916, New Haven, Yale University Art Gallery; "Voilà la fille née sans mère", 1916-17; "Parade amoureuse", 1917; "L'Enfant Carburateur", 1919, New York, musée Guggenheim). Lorsque la guerre éclate, une toute autre période débute ...


1912 est l'année clef : de tous temps les peintres ont utilisé ce pouvoir que possèdent les lignes, les volumes, les couleurs, de constituer des ensembles ordonnés ayant la capacité d'interpeller notre pensée et notre sensibilité. Mais ce n'est que vers 1910-1914 que certains peintres franchissent une étape, renoncent purement et simplement à la figuration du monde visible. C'est en 1912 que Kandinsky atteint la pleine maturité dans ses "compositions", dont "Avec l'arc noir" est une des plus célèbres. C'est à cette date que Delaunay entame ses séries des "Formes circulaires" et des "Fenêtres", parallèlement aux démarches de Sonia Terk; Kupka se manifeste comme totalement abstrait, Mondrian élabore son système de signes, et l'on est ainsi abstrait tant à Munich, à Paris, qu'à Moscou ou Malevitch va définir le suprématisme...


Wassily Kandinsky (1866-1944) 

Né à Moscou dans une famille aisée et cultivée, il commence par étudier le droit avant de renoncer tardivement à sa carrière universitaire pour entrer à l’Académie des Beaux-arts de Munich (1896), après sa découverte de l’Impressionnisme (Monet, Les Meules). Ses premiers tableaux sont d’essence naturaliste, cependant ses différents voyages dans toute l’Europe et un séjour à Paris en 1906-1907 lui font découvrir d’autres voies à travers Cézanne, Matisse et Picasso. Ses créations s’organisent alors en Impressions (dépendant de la réalité extérieure), en Improvisations et en Compositions (des Improvisations plus élaborées, s’appuyant comme celles-ci sur des images venues de l’inconscient).

Composition VII, en 1913, est l’œuvre la plus importante de cette période. En 1911, il fonde avec Franz Marc et des expressionnistes allemands Der Blaue Reiter (le Cavalier bleu), et publieront un an plus tard l’Almanach du Cavalier bleu qui comprend en particulier un article de Kandinsky sur la question de la forme dans lequel il énonce que " la forme est l’expression extérieure du contenu intérieur " et qu’une forme n’est a priori pas meilleure qu’une autre. La même année, il édite "Du spirituel dans l’art ", premier traité théorique sur l’abstraction qui lui permet de se faire connaître et de répandre ses idées. "D'une manière générale, y affirme-t-il, la couleur est un moyen d'exercer une influence directe sur l'âme".

La guerre le bouleversera et lui fera regagner la Russie, il ne peindra plus que très peu ...

 

Vassily Kandinsky, Composition IV

(Kunstsammlung Nordrhein-Westfalen, Düsseldorf)

Les années qui précèdent la Première Guerre mondiale laissent paraître l'imminence d'un changement et ce sentiment d'anxiété est relayé par des penseurs comme Nietzsche ou Rudolf Steiner. Ce tableau a été directement associé à l'idée biblique d'apocalypse : sa partie gauche semble évoquer un monde détraqué, le soleil y est encerclé d'un arc-en-ciel et voilé de nuages, alors que les lances d'une phalange de combattants pénètrent à gauche. Une grande vague menace d'annihiler l'ensemble. La partie droite est plus calme, comme symbolisant une régénération spirituelle. Des cadavres ressuscités, enveloppés d'un linceul, font référence à cette résurrection évoquée dans l'Apocalypse. Mais pour Kandinsky, la démarche du spectateur n'est pas de déchiffrer les symboles de son oeuvre, mais de se laisser gagner par ces couleurs et ces lignes qui fonctionnent en mode subliminal et nous entraînent dans une nouvelle appréhension spirituelle. Kandinsky, en rendant ce monde plus abstrait, entend nous inciter à une vision au-delà de notre existence matérielle...

 

Vassily Kandinsky, Composition VII

(1913, Galerie Tretiakov, Moscow)

Cette toile est considérée comme son oeuvre la plus aboutie, parvenant à un langage pictural entièrement abstrait au service d'une intention artistique mais aussi d'un principe d'existence : créer un art qui puisse servir de remède spirituel à un monde malade de son matérialisme. Plus de trente études préliminaires, trois jours de travail intense, pour aboutir à une oeuvre qui, par delà son caractère apocalyptique, se veut un renaissance explosive, un cri d'espoir. L'oeuvre est aussi conçue pour que le spectateur puisse y pénétrer, s'y intégrer ...

 



Piet Mondrian (1872-944)

Mondrian, peintre néerlandais, est élevé par des parents militants. calvinistes. Il devient professeur de dessin et s'intéresse à la théosophie après une longue crise intérieure. Entre 1907 et 1908, par l’entremise de Van Dongen, il entre en contacte avec les fauves et Munch, puis s’installe à Paris en 1912 où il approfondit son approche du cubisme : il a découvert Cézanne, Braque et Picasso. En 1913, il travaille en séries et crée ses premières toiles abstraites (Composition n°II). En 1914, il repart en Hollande au chevet de son père mais est contraint d’y rester deux ans à cause de la guerre : il travaille alors sur l’opposition des éléments et la combinaison des notations géométriques et du motif. En 1917, "Composition avec lignes noires" est le point d’aboutissement de cette recherche de l’abstraction. Son adhésion à la théosophie lui fait rechercher une matérialisation de l'Absolu, abandonne toute référence réaliste et passe à une abstraction totale. Il invente en 1920 le néoplasticisme, une abstraction géométrique: de grands rectangles de couleurs primaires en aplats sont organisés par un rigoureux réseau de lignes droites noires. Le but initial du cubisme était d'obtenir une représentation plus complète de la réalité, et non plus seulement optique. Avec Mondrian, la peinture devient plus épurée et plus cérébrale, la peinture n'exprime plus rien d'autre que ces rapports formels que le naturalisme a recouverts depuis des siècles sous les objets. 

 

 

Piet Mondrian, Portrait of a red girl, 1908-1909

(Haags Gemeentemuseum, La Haye, Pays-Bas)

Bien avant d'entreprendre ses compositions inspirées par le cubisme, de 1911 à 1912, Mondrian simplifie ses sujets jusqu'à ce qu'il ne contînt plus qu'un minimum de références. C'est vers 1900 que début son intérêt pour la théosophie, et que pour lui, progressivement, l'art, comme il en est de l'existence, doit s'écarter de la subjectivité individuelle pour atteindre à la "pure représentation de l'esprit humain" : le modèle occupe ici le centre de la toile, dans un univers silencieux et immobile ..


Kazimir Malevitch (1878-1935)

Né en Ukraine, figure marquante de l'avant-garde russe, formé à l'esthétique occidentale  (impressionnisme, cubisme..), Malevitch aboutit à une abstraction géométrique, le "suprématisme" . Ses toiles abstraites du "monde sans objet" portent le nom de ce qu'elles montrent (Carré rouge, carré noir..), puis Suprématie suivi d'un numéro. Il pousse en effet l'abstraction à son extrême pour trouver l'expression parfaite, "suprême". Il aboutit ainsi au premier tableau de l'art moderne et à une vision radicale qui fait écho à la philosophie nihiliste à laquelle il adhère : "Carré blanc sur fond blanc" (1918). "Dans le vaste espace du repos cosmique, j'ai atteint le monde blanc de l'absence d'objets qui est la manifestation du rien dévoilé." L'oeuvre peinte n'a plus aucun rapport d'assujettissement au monde réel, elle est en soi et pour soi, mais aussi concrète que le sont les autres objets qui nous entourent : l'objet-peinture n'imite rien, il existe autant que les objets-nature. Et la peinture n'est qu'une construction de couleurs sur un espace à deux dimensions, elle n'est en fait que la matérialisation d'une idée. Mais ces oeuvres ne sont pas de simples juxtapositions ou même provocations, elles mettent en oeuvre en fait des techniques de représentation spatiale, de rapports entre les formes, les poids des couleurs, le mouvement interne. Malevitch avait par ailleurs étudié le dynamisme futuriste. Et en retour, un peintre futuriste comme Balla se ralliera à l'abstraction vers 1915. 

Malevitch publie "Le Monde de la non-objectivité", puis "Du cubisme au suprématisme", donne des cours à Léningrad, et à Kiev, mais mourra pauvre et démuni, persécuté par le régime stalinien. 

 

Kazimir Malevitch, "Un Anglais à Moscou" (1914)

(Stedelijk Museum, Amsterdam)

En 1913, Malevitch se rallie à une nouvelle théorie littéraire qui entend élaborer le "zaoum", ou "langage transmental" qui a pour finalité première de  retrouver les pouvoirs du langage premier, en reconstruisant, à partir des cellules minimales des langues empiriques, dégagées de leur signification, une langue universelle. Le fer de lance de cette foi aveugle dans la puissance autonome du langage est Velimir Khlebnikov (1885-1922), poète symboliste puis fondateur avec  Maïakovski du futurisme russe. Le langage est ainsi une sorte de machine que l'artiste doit savoir mettre en mouvement pour créer du sens. Il ne faut plus considérer le langage comme un simple instrument décrivant avec docilité la réalité, mais comme un mécanisme doué d'un grand pouvoir d'évocation. Malevitch va donc tenter d'appliquer cette théorie à la peinture et juxtaposer, sans s'occuper de la moindre logique, des éléments divers dans le désordre où ils se donnent tel quel dans son univers mental.

Après le départ en 1915 de Larionov et Gontcharova pour l'Occident, Malévitch devient le chef de l'avant-garde russe la plus extrême, en décembre s'ouvre la fameuse et célèbre exposition " 0,10 " où le public découvre un art à l'abstraction brutale et géométrique. Des ronds, des carrés, des lignes droites, des arcs de cercles, dont le fameux "carré noir sur fond blanc". Le "Suprématisme"  est alors pour Malévitch un art d'une absolue pureté, dégagé de toute anecdote, et qui produit par lui-même, par ses formes et ses couleurs, son sens ...


Paul Klee (1879-1940)

"L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible". Le peintre suisse Paul Klee est un aquarelliste inclassable dont l'oeuvre est indissociable de la musique. De parents musiciens, il hésita à entreprendre une carrière de violoniste. Il visite Berlin, Paris, rencontre Kandinsky (1911), publie des écrits théoriques et expose. Dès ses débuts, il privilégie l'équilibre de la ligne et de la couleur qu'il utilise en dégradés de roses et de verts sombres. Il pense la couleur comme un équivalent de l'espace, du mouvement, de la musique, intègre à son chromatisme des vibrations plastiques. A partir de 1920, il crée à main levée un graphisme insolite et aérien. 


Theo van Doesburg (1883-1931)

Composition VIII (The Cow, c. 1918, MoMA, New-York)

Peintre et designer néerlandais, Theo van Doesburg rencontre Mondrian en 1915, - son compatriote Mondrian acquiert une célébrité dont ne bénéficiera guère van Doesburg, pourtant d'inspiration similaire  mais sans doute plus hanté par un constant désir d'expérimentation -, et participe à la fondation du magazine De Stijl (1917) , son titre de noblesse : et c'est bien sur l'expérience intérieure  que se fonde Théo Küpper, dit Théo Van Doesburg, pour élaborer une pensée plastique qui va privilégier  une analyse de l'espace pictural comme structure géométrico-sérielle de masses chromatiques élémentaires, une pensée plastique en rupture avec le "pittoresque des formes anciennes", et qui retrouve ainsi le chemin des matériaux produits par la technologie moderne... Cette oeuvre possède deux titres, "Composition VII", qui implique une image dénuée de toute référence au monde visuel, et "La Vache", qui le relie à la nature, c'est en effet une structure simplifiée de l'animal en train de paître, quatorze rectangles disposés en aplats, que Van Doesburg représente dans un nouveau langage pictural que l'on retrouvera dans de nombreux aspects du design à venir... 

Entre 1916 et 1919, Van Doesburg brûle les étapes de la Figuration à l'Abstraction ("Dancers", 1916, Kroller Muller Museum, The Hague, Netherlands; "Abstraction des joueurs de cartes", 1917, La Haye, Gemeentemuseum), poursuit ses échanges avec  Mondrian, une certaine croyance dans les potentialités spirituelles de l'art, une harmonie esthétique qu'il défend dans la revue De Stijl ("Rhythm of a Russian Dance", 1918, New York, M.O.M.A.), et se fait le propagateur d'une volonté de fusion de la peinture et de l'architecture (Stained glass Composition IV, 1918; Color design for the floor, walls and ceiling of an academic building in Amsterdam, 1923). Mais en 1922, c'est la rupture, rupture avec Mondrian, rupture pour une esthétique de la représentation de la ligne différente, rupture avec De Stijl, la surabondance de son talent (là où un Mondrian se cantonnera à une peinture géométrique et sombre tout au long de sa vie), le dadaïsme, l'oriente vers une autre voie qu'il exprime dans l'Elémentarisme et "Grundbegriffe der neuen gestaltenden Kunst" (1924). Ses oeuvres les plus connues, telles que la série des "Counter-Compositions" (1924, Amsterdam, Stedelijk Museum; 1925, Haags Gameentemuseum, the Hague, the Netherlands), "Triangles" (1928, Venise, coll. Peggy Guggenheim) révèle sa recherche d'un équilibre plus dynamique et plus complexe des formes abstraites, il conserve ainsi les couleurs primaires et l'abstraction géométrique de De Stijl mais rejette toute stricte adhésion aux seules lignes horizontales et verticales avec l'utilisation de diagonales, dont le dynamisme lui semblait nécessaire (Simultaneous Counter-Composition, 1929-1930, New York, M.O.M.A.). En 1926, Hans et Sophie Tauber Arp inviteront van Doesburg à travailler avec eux à la conception et à la décoration d'un nouveau complexe de divertissement dans le bâtiment L'Aubette à Strasbourg, et il passera deux ans sur le projet, tentative d'illustration de son esthétique appliquée à l'architecture...