Herman Melville (1819–1891), "Moby-Dick, or The Whale" (1851) - Francis William Edmonds (1806-1863) - William Sidney Mount (1807-1868) - ...

Last update : 05/05/2018

Alors que se construit la démocratie américaine, Tocqueville plus que tout autre a su exprimer cette sourde angoisse, cette insécurité psychique qui s'emparait de la littérature américaine dès ses premières intuitions, c'est l'envers du rêve, la solitude, les images de la mort et de l'obscurité dans la vie, prix du matérialisme conquérant, ici c'est la personnalité du héros qui va créer, le temps d'une histoire, les éléments d'une aventure hors du commun. «Les États-Unis, écrit Baudelaire, ne furent pour Poe qu'une vaste prison qu'il parcourait avec l'agitation d'un être fait pour respirer dans un monde plus normal que cette grande barbarie éclairée au gaz ; sa vie intérieure, spirituelle de poète et même d'ivrogne n'était qu'un effort pour échapper à cette atmosphère antipathique.»... De 1790 à 1865, les Etats-Unis jettent les bases de leur puissance future, politiquement avec les "Founding Fathers" (Benjamin Franklin, Thomas Paine, Thomas Jefferson) et auteurs d'une Constitution qui donne aux institutions cohérence et viabilité puis, à l'émancipation politique de la toute jeune nation, succède une expansion territoriale et démographique extraordinaire, de 1789 à 1865, le territoire des Etats-Unis passe de 2 millions et demi à 8 millions de km2, de 4 millions d'Américains en 1790 à plus de 31 millions en 1860, les structures économiques et voies de communication connaissent un développement inégalé, est considérable, essor de la culture du coton dans le Sud, développement rapide du Middle West, etc.

Reste l'émancipation culturelle, car il reste surprenant que face au dynamisme politique et économique de cette si jeune Nation, la culture reste encore de longues décennies sous l'emprise des modèles britanniques. On connaît le fameux discours de 1837, "The Amercan Scholar", dans lequel Ralph Waldo Emerson déplore l'esprit d”imitation qui maintient ses compatriotes dans une dépendance quasi coloniale ("We have listened too long to the courtly muses of Europe."

C'est sur la côte Est que naissent les tous premiers grands auteurs proprement américains, Herman Melville (1819-1891, Moby Dick,1851), Washington Irving (1783-1859, The Legend of Sleepy Hollow, 1820), James Fenimore Cooper (1789-1851), incarnation de l'individualisme et de l'esprit de la Frontière dont Natty Bumppo est le héros (Bas-de-Cuir, 1841), Walt Whitman (1819-1892, Leaves of Grass, 1855), Nathaniel Hawthorne (1804-1864, The Scarlet Letter, 1850), Ralph Waldo Emerson (1803-1882, Nature, 1836), Henry David Thoreau (1817-1862, Walden, 1854), Edgar Allan Poe (1809-1849, Tales of the Grotesque and Arabesque, 1840), des auteurs qui ont  par ailleurs séjournés en Europe, parfois longuement. Le monde de l'édition se concentre alors autour de New York, Philadelphie et Boston, mais l'intérêt du public (planteurs de Virginie, armateurs bostoniens) se porte vers Walter Scott et Charles Dickens (que l'on pense à sa tournée triomphale en 1842 à New York et à Boston). Washington Irving et James Fenimore Cooper gagnent une certaine réputation à partir de 1820, Poe sort quelque peu de l'obscurité vers 1840, Whitman ose en 1855 "chanter" l'Amérique avec "Leaves of Grass", - "Centre of equal daughters, equal sons, All, all alike endear’d, grown, ungrown, young or old, Strong, ample, fair, enduring, capable, rich, Perennial with the Earth, with Freedom, Law and Love, A grand, sane, towering, seated Mother, Chair’d in the adamant of Time..."-. Emerson et de Thoreau quant à eux s'engageront en marge de tout genre littéraire connu vers le transcendantalisme... et Melville marque une nouvelle aventure littéraire... Enfin, la clôture de la Frontière en 1890 fixera les limites de l'espace physique américain et une nouvelle et décisive étape de la littérature américaine...


Poe et Melville incarnent tous deux un pan entier de cette si singulière imagination de la littérature américaine. La singularité de ces deux écrivains n'est effectivement pas tant de livrer un être humain "normal" à un monde qui serait inquiétant, mais au contraire de jeter un individu terriblement inquiétant dans un monde des plus normal...

Poe and Melville both embody a whole section of this singular imagination of American literature. The singularity of these two writers is indeed not so much to deliver a "normal" human being to a world that would be disturbing, but on the contrary to throw a terribly disturbing individual into a most normal world...

Poe y Melville encarnan una sección entera de esta imaginación singular de la literatura americana. La singularidad de estos dos escritores no es tanto entregar a un ser humano "normal" a un mundo que sería perturbador, sino, por el contrario, arrojar a un individuo terriblemente perturbador a un mundo más normal....


Francis William Edmonds (1806-1863)

Figure influente paratagée entre la banque, la politique et le monde de la culture à New York, Francis William Edmonds est un peintre de genre qui voyagea sept mois en Europe et réussit, malgré ses multiples activités à produire les premières scènes à connotations "américaines" (All Talk and No Work, 1855-1856, Brooklyn Museum; The Speculator, 1852, Smithsonian American Art Museum; The New Bonnet (1858) Metropolitan Museum of Art - New York..)


William Sidney Mount (1807-1868)
Natif de Long Island, Mount fut l'un des premiers et des meilleurs peintres anecdotiques du XIXe siècle aux États-Unis,  sur une trentaine d'années consacrées à la peinture, on ne lui connaît pourtant pas plus de 200 toiles. "The Rustic Dance" (1830,  Museum of Fine Arts, Boston) lui donne un succès immédiat, réalisme et humour y prédomine. il aborde, tout en peignant ses sujets avec naturel et simplicité, les premières questions sociales et politiques américaines :  "Bar-room Scene" (1835, Art Institute of Chicago), "Bargaining for a Horse" (1836, New York Historical Society),"The Power of Music" (1847,  Cleveland Museum of Art). Vers 1860, Mount il conçut un studio portable et une barraque sur roues tirée par des chevaux. ll réalisera aussi des tableaux à thématique religieuse inspirés par Benjamin West (Christ Raising the Daughter of Jairus, 1828, Long Island Museum)...

 ... "The Sportsman's Last Visit" (1835, Long Island Museum), "The Long Story" (1837, National Gallery of Art, Washington DC), "Raffling for the Goose" (1837, Metropolitan Museum of Art, New York), "The Painter's Triuimph" (1838, Pennsylvania Academy of the Fine Arts), "Coming to the Point" (1854, New York Historical Society)...


Herman Melville (1819–1891)
"Moby Dick, The Whale", roman d'aventure et épopée, qui relate le combat du capitaine Achab et de sa baleine blanche,  est considéré comme l'un des plus grands produits de l'imagination américaine, une oeuvre sans concession, pessimiste et quasi mystique,  totalement ignorée de ses contemporains, et dont seul Nathaniel Hawthorne, qui venait d'achever "La Lettre écarlate", a reconnu l'immensité symbolique. Il faut dire que lorsqu'est publié Moby Dick, l'Amérique de 1850 n'est plus ce pays des origines adossé à l'austère puritanisme, mais, à la veille de la victoire du Nord sur le Sud, le pays des formidables réalisations industrielles et financières, le pays de la conquête de l'Ouest, qui vient d'annexer la Floride, la Californie, le Texas et le Nouveau-Mexique, le pays de l'optimisme absolu qui a su, à l'instar de Ralph Waldo Emerson (1803-1882) et du transcendantalisme (The Transcendentalist, 1841), adoucir  la pensée américaine : un Dieu libéral et bienveillant a remplacé l'impitoyable Dieu des puritains. Fils d'un commerçant de New York qui se lancera dans le commerce de la fourrure à Albany, Herman Melville fut tout au long de sa vie torturé par des questions morales et existentielles. Elevé par une mère rude et distante, la mort de son père marqua un tournant décisif dans sa vie : étant dans l'obligation, pour subsister financièrement, de faire nombre de petits métiers, il s'engage comme mousse sur le Saint Lawrence, cargo en partance pour Liverpool en 1839. La mer va devenir, à l'image de la Plaine dans les romans de Fenimore Cooper qui l'avait émerveillé, cette nouvelle Frontière qui s'ouvre vers un monde sans fin, humainement non maîtrisable, l'Océan...

"Le lendemain matin, la mer encore inapaisée roulait d’énormes lames, lentes et lourdes qui, poursuivant le filage gargouillant du Péquod, le poussaient comme les mains grandes ouvertes d’un géant. La forte brise ne désarçonnait pas et transformait l’air et le ciel en voiles immensément gonflées, le monde entier bondissait devant le vent. Voilé dans la pleine lumière matinale, le soleil invisible révélait sa présence par sa seule intensité diffuse d’où rayonnaient les faisceaux de ses épées. Tout était couronné d’un faste babylonien. La mer était un creuset d’or fondu qui débordait, bouillonnant de lumière et de chaleur." (chapitre CXXIV)

"Next morning the not-yet-subsided sea rolled in long slow billows of mighty bulk, and striving in the Pequod's gurgling track, pushed her on like giants' palms outspread. The strong, unstaggering breeze abounded so, that sky and air seemed vast outbellying sails; the whole world boomed before the wind. Muffled in the full morning light, the invisible sun was only known by the spread intensity of his place; where his bayonet rays moved on in stacks. Emblazonings, as of crowned Babylonian kings and queens, reigned over everything. The sea was as a crucible of molten gold, that bubblingly leaps with light and heat..."


... Il y a de l'Odyssée dans Moby Dick, sa quête symbolique est celle, vécue, d'un chasseur de baleines et d'un marin affrontant l'insondable de la Mer, l'homme y affronte ici un impitoyable combat pour donner sens à sa vie.  Littérature et biographie fusionnent. En 1849, Melville reviendra sur cette première et difficile expérience avec "Redburn His First Voyage",  celle du mépris des officiers et de l'équipage. Mais surtout, en 1841, Herman Melville restera marqué par le récit du tragique naufrage de l'Essex, un baleinier américain qui sombra le 20 novembre 1820 au milieu de l'océan Pacifique à la suite d'une attaque par un grand cachalot...

"For that strange spectacle observable in all sperm whales dying--the turning sunwards of the head, and so expiring--that strange spectacle, beheld of such a placid evening, somehow to Ahab conveyed a wondrousness unknown before" (Tous les cachalots mourants offrent ce même et étrange spectacle d’un être se tournant vers le soleil pour expirer et dans un soir si calme cette vision revêtait pour Achab un caractère d’émerveillement inconnu jusqu’alors.) - Le 26 décembre 1840, Melville s'embarque à New Bedford sur un baleinier trois-mâts, l'Acushnet, commandé par Valentin Pease, pour une campagne de chasse de la baleine qui doit durer quatre ans, l'aventure qui lui permettra d'écrire son chef d'oeuvre, Moby Dick. Mais en 1841, Melville déserte avec un ami, à Nuku-Hiva, île du Pacifique où vivent deux tribus, les Hoppars, civilisés, et les Taipis, cannibales. Il poursuit son périple, s'engage sur baleinier australien Lucy Ann, qu'il déserte un mois plus tard, après une mutinerie, à Papeete, Tahiti. Brièvement emprisonné, Melville s'est échappé et s'est rendu sur l'île voisine de Moorea, où il travaille dans une ferme de pommes de terre. Il rejoint ensuite l'équipage du baleinier Charles et Henry, comme harponneur. Lorsque le Charles and Henry jette l'ancre dans l'île de Maui cinq mois plus tard, en avril 1843, Melville commence à travailler comme commis et comptable dans un magasin général à Honolulu. En août 1843, Melville s'engage dans la marine américaine et entame la dernière étape de son voyage, en travaillant comme marin sur la frégate USS United States à travers le Pacifique: il y découvre brimades et châtiments corporels , son roman "White-Jacket" (1850, la Vareuse blanche s'inspirera de cet épisode...

En octobre 1844, Melville retourne chez sa mère, déterminé à devenir écrivain en racontant ses aventures: "Typee : A Peep at Polynesian Life", sa rencontre avec des cannibales, plus honnêtes que n'importe quel civilisé, et "Omoo", son séjour à Tahiti, paraissent en 1846 et 1847. Sa vie au milieu des cannibales, parfois contestée, sa grande expérience de marin et de baleinier, ses descriptions de la vie sur l'océan, la peur et la terreur qu'engendre toute chasse à la baleine, enthousiasment ses lecteurs. Ecrivain d'aventures reconnu, Melville épouse Elizabeth Shaw, fille du "chief justice" du Massachusetts, Lemuel Shaw, et s'installe à New York pour vivre avec son jeune frère, sa mère et ses quatre sœurs à la fin de 1847. Melville l'écrivain découvre plus en avant la littérature, lit Shakespeare,Carlyle, Marlowe, Rabelais et Jonathan Swift (Gulliver's Travels), s'initie à Emerson et au transcendantalisme. Le marin autodidacte se tourne alors vers l'Univers infini. En 1849, un nouveau roman d'aventures maritimes, "Mardi, and a Voyage Thither", traduit cette évolution vers l'allégorique  : mais cette somme de près de 600 pages s'avère un échec  auprès du public. De 1849 à 1850, Melville écrit deux autres romans, Redburn et White-Jacket, mais le succès reste modeste.

En 1850, Melville entreprend d'écrire l'histoire d'un homme submergé par le désir de conquérir et de tuer une grande baleine blanche, histoire semble-t-il inspirée par un article de Jeremiah N. Renolds de 1839 intitulé "Mocha Dick", un célèbre cachalot blanc qui hantait les côtes pacifiques du Chili. Les années 1850 constituent alors l'âge d'or de l'industrie baleinière aux Etats-Unis. C'est à la même époque qu'il se lie d'amitié avec Nathaniel Hawthorne, qui vient de publier son chef-d'œuvre, "La Lettre Écarlate". L'histoire a pour narrateur Ishmael, marin sur le baleinier Pequod. Celui-ci a pour capitaine du navire un certain Achab qui a perdu sa jambe au profit de Moby Dick lors d'une précédente expédition, et n'est désormais rongé que par son désir de revanche. Mais le roman d'aventure cède à l'allégorie et ne répond plus aux attentes d'un public que la mer et la condition humaine n'inspirent que modérément. Superficiellement, la chasse à la baleine tombe dans la désuétude : en 1859, après plus d'un an de forage, Edwin Drake a découvert enfin du pétrole à Titusville, en Pennsylvanie, et celui-ci va désormais supplanter l'huile de baleine. Plus profondément, Melville semble avec Moby Dick atteindre le point ultime de sa réflexion :  la Nature qui nous environne est essentiellement religieuse, Dieu s'y fait parfois entendre, mais le plus souvent reste silencieux. Cette nature est par essence menaçante à l'extrême, la lutte à mort entre l'homme (Achab) et la nature (Moby Dick) ne peut aboutir qu'à la destruction de l'un comme de l'autre. Et donc reste à l'être humain une voie médiane, il ne doit ni se rebeller contre son Dieu ni vouloir percer le mystère du cosmos, ne lui reste que l'acceptation de destinée, sans autre espoir. A l'image du narrateur, Ishmael, seul rescapé de cette chasse à la baleine, qui échappe à la mort en s'agrippant au cercueil de son ami, le bon sauvage...

"Qu’est-ce ? quelle est cette chose surnaturelle, insondable et sans nom ? Qui est le seigneur et maître caché, cruel, impitoyable qui use d’artifices pour m’amener à lui obéir ? tant et si bien que contre toute nostalgie et tout amour humain je me fasse violence et me pousse et me presse, et me rendant prêt à faire ce que mon propre cœur, mon cœur humain, n’oserait même envisager ? Achab est-il Achab ? Est-ce moi, Seigneur, ou qui d’autre qui lève ce bras ? Mais si le grand soleil lui-même ne se meut pas de lui-même, s’il n’est qu’un messager dans le ciel, s’il n’est point une seule étoile pour accomplir sa révolution sans une invisible puissance, comment ce cœur chétif battrait-il, ce cerveau débile penserait-il, si Dieu n’en est point le battement, la pensée et la vie, et non moi. Par le ciel, homme, nous sommes virés et virés encore en ce moment comme le guindeau là-bas dont le Destin est l’anspect. Et pendant tout ce temps, voilà que sourit le ciel et que la mer est insondable ! " (Chapitre CXXXII - The Symphony)

"What is it, what nameless, inscrutable, unearthly thing is it; what cozening, hidden lord and master, and cruel, remorseless emperor commands me; that against all natural lovings and longings, I so keep pushing, and crowding, and jamming myself on all the time; recklessly making me ready to do what in my own proper, natural heart, I durst not so much as dare? Is Ahab, Ahab? Is it I, God, or who, that lifts this arm? But if the great sun move not of himself; but is as an errand-boy in heaven; nor one single star can revolve, but by some invisible power; how then can this one small heart beat; this one small brain think thoughts; unless God does that beating, does that thinking, does that living, and not I. By heaven, man, we are turned round and round in this world, like yonder windlass, and Fate is the handspike. And all the time, lo! that smiling sky, and this unsounded sea!..."


Épuisé d'avoir écrit en dix-huit mois ce livre colossal, accablé par l'échec, Herman Melville s'enferme, à trente-deux ans, dans une solitude désespérée, se réfugiant dans la poésie. En 1852, le sentiment d'échec s'accroit avec "Pierre, or the Ambiguities", un mélodrame psychologique basé sur sa propre enfance, loin de sa thématique maritime. À trente-trois ans, Melville renonce insensiblement à écrire. "Israel Potter : His Fifty Years of Exile" (1855) relate l'histoire d'un homme injustement exilé hors d'Amérique. En 1856, il réunit en un recueil quelques nouvelles, "The Piazza Tales". La plus connue, «Benito Cereno», est un récit maritime qui soulève une fois de plus le problème du Mal. Son dernier livre, "Billy Budd", récit d'un marin accusé à tort d'être impliqué dans une mutinerie, ne sera publié qu'en 1924, plus de trente ans après sa mort. À trente-sept ans, las, usé, il part pour un long pèlerinage en Terre sainte, au Moyen-Orient et en Europe, le voici errant "parmi les tombes jusqu'à ce que je finisse par me croire possédé du démon". Il regagne l'Amérique quand éclate la guerre de Sécession, écrit des poèmes à compte d'auteur, accepte pour vivre de devenir comme Hawthorne agent des douanes. Melville commence en 1888 "Billy Budd" et meurt le 28 septembre 1891 dans l'indifférence générale...

 

1851 - "Moby Dick, ou la baleine blanche" (Moby-Dick, or The Whale)
Ishmael, le narrateur, attiré par la mer et le grand large, décide de partir à la chasse à la baleine. Il embarque sur le Pequod, baleinier mené par le capitaine Achab qui emmènera Ishmael et ses compagnons pendant plus de trois ans sur les océans du globe à la poursuite du cachalot blanc, le plus grand animal du monde. L'équipage du Pequod est composé d'hommes de toutes races et de toutes religions, tous unis dans un même pacte autour de la personne du capitaine Achab. Le roman débute par la rencontre du narrateur dans une auberge du port, avec Queequeg, le harponneur indien, dont il partage le lit.... 

"(Loomings) - Appelez-moi Ismaël. Voici quelques années – peu importe combien – le porte-monnaie vide ou presque, rien ne me retenant à terre, je songeai à naviguer un peu et à voir l’étendue liquide du globe. C’est une méthode à moi pour secouer la mélancolie et rajeunir le sang. Quand je sens s’abaisser le coin de mes lèvres, quand s’installe en mon âme le crachin d’un humide novembre, quand je me surprends à faire halte devant l’échoppe du fabricant de cercueils et à emboîter le pas à tout enterrement que je croise, et, plus particulièrement, lorsque mon hypocondrie me tient si fortement que je dois faire appel à tout mon sens moral pour me retenir de me ruer délibérément dans la rue, afin d’arracher systématiquement à tout un chacun son chapeau… alors, j’estime qu’il est grand temps pour moi de prendre la mer. Cela me tient lieu de balle et de pistolet. Caton se lance contre son épée avec un panache philosophique, moi, je m’embarque tranquillement. Il n’y a là rien de surprenant. S’ils en étaient conscients, presque tous les hommes ont, une fois ou l’autre, nourri, à leur manière, envers l’Océan, des sentiments pareils aux miens..".

"Call me Ishmael. Some years ago—never mind how long precisely—having little or no money in my purse, and nothing particular to interest me on shore, I thought I would sail about a little and see the watery part of the world. It is a way I have of driving off the spleen and regulating the circulation. Whenever I find myself growing grim about the mouth; whenever it is a damp, drizzly November in my soul; whenever I find myself involuntarily pausing before coffin warehouses, and bringing up the rear of every funeral I meet; and especially whenever my hypos get such an upper hand of me, that it requires a strong moral principle to prevent me from deliberately stepping into the street, and methodically knocking people’s hats off—then, I account it high time to get to sea as soon as I can. This is my substitute for pistol and ball. With a philosophical flourish Cato throws himself upon his sword; I quietly take to the ship. There is nothing surprising in this. If they but knew it, almost all men in their degree, some time or other, cherish very nearly the same feelings towards the ocean with me..."


Ce n'est que progressivement que s'impose la stature du capitaine Achab, et qu'il livre à l'équipage la raison profonde de son expédition : chasser et tuer Moby Dick. Achab, héros prométhéen blessé dans sa chair (amputé d'une jambe), est voué à se perdre dans sa terrible tentative de défi face à la puissance mystique d'une Nature personnifiée par un couple infernal, la Mer et de la baleine blanche. Un couple qui incarne cette force impénétrable, inconnue, qui obsède jusqu'à la haine l'esprit du chasseur de baleine et à laquelle il ne peut échapper. Le capitaine Achab n'appartient plus au monde des hommes, et mourra attaché au flanc de la Bête, entraîné vers les profondeurs d'un Océan tout-puissant, un océan vaste et indifférent qui reflète tant cette dimension l'inconnu "hurlant à l'infini" qu'est la mort...

"Pendant plusieurs jours après le départ de Nantucket, aucun signe du capitaine Achab ne se manifesta au-dessus des écoutilles. Les seconds se relayaient régulièrement aux quarts et, rien qu’on pût voir ne prouvant le contraire, ils paraissaient seuls commander à bord ; pourtant, ils ressortaient parfois de la cabine avec des ordres si soudains et si péremptoires qu’après tout il était clair qu’ils ne commandaient que par procuration. Donc leur seigneur et maître était là, bien qu’invisible à tous les regards, hormis de ceux qui étaient autorisés à voir au-delà du seuil de cette retraite sacrée qu’était la cabine (...) "

"There seemed no sign of common bodily illness about him, nor of the recovery from any. He looked like a man cut away from the stake, when the fire has overrunningly wasted all the limbs without consuming them, or taking away one particle from their compacted aged robustness" -  "Rien ne trahissait en lui une quelconque maladie physique, ni les signes d’une convalescence. Il avait l’air d’un homme qu’on eût arraché à un bûcher dont les flammes l’auraient de part en part dévasté sans le consumer, et sans altérer si peu que ce soit la force dont était pétri son vieil âge. Sa stature haute et large semblait coulée dans un bronze massif, et avoir pris forme dans un moule inaltérable, comme le Persée de Cellini. Une marque fine prenant sa source dans ses cheveux gris courait en un sillon blême sur un côté de son visage aduste, descendait dans son cou basané, pour venir se perdre dans ses vêtements. On eût dit la cicatrice verticale zébrant le fût altier et droit d’un grand arbre lorsque la foudre, précipitant sur lui sa flèche, n’arrachant nulle brindille mais creusant une cannelure dans l’écorce depuis le faîte jusqu’aux racines, avant de pénétrer dans la terre, laisse néanmoins l’arbre bien vivant dans sa verdure, mais marqué au fer. Personne ne peut savoir s’il était né avec sa marque ou si c’était la trace de quelque tragique blessure. Pendant tout le voyage et selon un accord tacite, il y fut peu ou il n’y fut pas fait allusion, surtout pas par les officiers. Mais une fois, un aîné de Tashtego, un vieil Indien de Gay Head qui faisait partie de l’équipage, affirma superstitieusement qu’Achab ne fut marqué de la sorte qu’après la quarantaine passée et non à la suite d’un combat furieux et meurtrier avec un homme mais lors d’une lutte surnaturelle en mer. Toutefois, cette suggestion insensée fut démentie par les déductions que donnait à entendre un vieux Mannois, un vieillard sépulcral qui, n’ayant jamais encore embarqué à Nantucket, posait pour la première fois son regard sur le farouche Achab. Néanmoins, les vieilles traditions marines, la crédulité immémoriale prêtaient communément à ce vieux Mannois des pouvoirs transcendants de clairvoyance. De sorte qu’il ne se trouvait pas un seul marin blanc pour lui opposer une contradiction sérieuse lorsqu’il disait que si jamais le capitaine Achab venait à être enseveli paisiblement – ce qui a peu de chances d’arriver, ajoutait-il dans un murmure – alors celui qui veillerait à sa toilette funèbre découvrirait une marque de naissance le parcourant de la tête aux pieds..."

" Je fus frappé de sa position singulière. De chaque côté du gaillard d’arrière, assez proche des haubans d’artimon, se trouvait un trou de tarière d’un demi-pouce de profondeur. Sa jambe d’ivoire immobilisée dans ce trou, agrippé d’une main à un hauban, le capitaine Achab se tenait droit, regardant fixement au-delà de la proue toujours plongeante du navire. Ce regard hardi tendu vers l’avant exprimait un infini de courage inébranlable, de volonté précise et irréductible. Il ne disait mot et ses officiers ne lui parlaient guère, mais leurs moindres gestes, leurs moindres expressions trahissaient ouvertement la conscience pénible, sinon douloureuse, qu’ils avaient de se trouver sous l’œil d’un maître tourmenté. De plus, cet Achab frappé et maussade avait un visage de crucifié, empreint d’une dignité indicible, royale et impérieuse et d’une douleur immense..."

"I was struck with the singular posture he maintained. Upon each side of the Pequod's quarter deck, and pretty close to the mizzen shrouds, there was an auger hole, bored about half an inch or so, into the plank. His bone leg steadied in that hole; one arm elevated, and holding by a shroud; Captain Ahab stood erect, looking straight out beyond the ship's ever-pitching prow. There was an infinity of firmest fortitude, a determinate, unsurrenderable wilfulness, in the fixed and fearless, forward dedication of that glance. Not a word he spoke; nor did his officers say aught to him; though by all their minutest gestures and expressions, they plainly showed the uneasy, if not painful, consciousness of being under a troubled master-eye. And not only that, but moody stricken Ahab stood before them with a crucifixion in his face; in all the nameless regal overbearing dignity of some mighty woe..."


L'homme face à l'immensité de l'océan : les hommes goûtaient une quiétude rêveuse lorsqu’en contemplant la peau éclatante et lisse de l’Océan, ils oubliaient le cœur de tigre qui battait dessous et se refusaient à se souvenir que cette patte de velours cachait des griffes impitoyables....

"En de tels moments, le vagabond dans sa baleinière éprouve envers la mer un sentiment tendre, filial, confiant, assez semblable à celui qu’il porte à la terre, il la regarde comme un parterre de fleurs et le navire qui, au loin, ne laisse voir que la pointe de ses mâts, semble se frayer sa route non à travers le roulement de vagues mais à travers l’herbe haute d’une prairie ondulante, tels les chevaux des émigrants de l’ouest dont seules pointaient les oreilles tandis que leurs corps avançaient péniblement dans une étonnante verdure.
 Vierges vallons longuement étirés, collines bleues et douces, sur lesquels glisse un silence murmurant… et l’on pourrait presque jurer que des enfants, las de leurs jeux, sont étendus endormis dans ces solitudes quand, en un mai joyeux, sont cueillies les fleurs des bois. Dans la magie de votre humeur, rêve et réalité se rencontrent à mi-chemin, s’interpénètrent et ne forment plus qu’un... "

"These are the times, when in his whale-boat the rover softly feels a certain filial, confident, land-like feeling towards the sea; that he regards it as so much flowery earth; and the distant ship revealing only the tops of her masts, seems struggling forward, not through high rolling waves, but through the tall grass of a rolling prairie: as when the western emigrants' horses only show their erected ears, while their hidden bodies widely wade through the amazing verdure. The long-drawn virgin vales; the mild blue hill-sides; as over these there steals the hush, the hum; you almost swear that play-wearied children lie sleeping in these solitudes, in some glad May-time, when the flowers of the woods are plucked. And all this mixes with your most mystic mood; so that fact and fancy, half-way meeting, interpenetrate, and form one seamless whole..."


"Ces scènes apaisantes, pour passagères qu’elles aient été, n’étaient pas sans avoir, passagèrement, un effet apaisant sur Achab, mais si ces secrètes clefs d’or semblaient livrer l’or de son trésor secret, son haleine toutefois en ternissait l’éclat.
Ô herbeuses clairières ! ô printemps éternel et infini des paysages de l’âme, en vous – bien que depuis longtemps calcinés par la sécheresse mortelle de cette vie terrestre – en vous, les hommes peuvent encore se rouler comme un jeune cheval dans le trèfle matinal et, pour de rares et éphémères instants, sentir en eux la fraîche rosée de la vie éternelle. Plût à Dieu que durent ces calmes bénis ! Mais les fils de la vie emmêlés, confondus, sont tissés de chaîne et de trame : les calmes traversés d’orages, un orage pour chaque calme. La marche de la vie n’est pas un chemin qu’on ne rebrousse jamais, nous n’avançons pas selon une progression constante jusqu’à l’ultime arrêt, à travers l’enchantement innocent du premier âge, la foi naïve de l’enfance, à travers la condamnation commune du doute de l’adolescence, puis le scepticisme, l’incroyance, pour trouver enfin le repos méditatif du « Si » de l’âge d’homme. Mais, le parcours terminé, nous recommençons la ronde et sommes à nouveau des enfants, des adolescents et des « Si », éternellement. Où est le port ultime dont nous ne lèverons plus l’ancre ? Sous quelle voûte céleste extasiée navigue le monde dont les plus harassés ne se lasseront pas ? Où se cache le père de l’enfant trouvé ? Nos âmes sont les orphelines de filles-mères mortes en leur donnant le jour et le secret de notre paternité demeure dans leurs tombes, là où il nous faut aller pour l’apprendre…"

L'apparition de Moby Dick - Scrutant les profondeurs, Achab "discerna un point blanc pas plus gros qu’une hermine et qui montait et augmentait de volume à une vitesse surprenante, jusqu’à ce que, se retournant, il montrât brusquement les deux longues rangées crochues de ses dents éblouissantes remontant des abîmes indiscernables. C’était la gueule ouverte de Moby Dick et sa mâchoire tordue. Sa masse énorme, ombrée, était encore à demi dissimulée dans l’azur marin. Cette bouche éclatante bâillait juste sous la baleinière telle la porte ouverte d’une tombe de marbre. D’un long coup de son aviron de queue, Achab écarta l’embarcation de cette effrayante apparition..."

"Comme pour les frapper d’une terreur immédiate, Moby Dick, faisant volte-face, attaqua le premier en fonçant sur les trois équipages. La baleinière d’Achab était au centre et, encourageant ses hommes, il leur dit qu’il comptait prendre la baleine de front, c’est-à-dire ramer droit sur son front, manœuvre assez courante qui permet, à une certaine distance d’éviter l’assaut du monstre dont la vision est latérale. Mais avant que cette distance fût franchie et tandis que la baleine pouvait encore voir aussi clairement les trois pirogues que les trois mâts du navire, la Baleine blanche, battant l’eau à une vitesse furieuse, rua, le temps d’un éclair, parmi les pirogues, les mâchoires ouvertes et la queue cinglante, mena des deux côtés une effrayante bataille et, indifférente aux dards jetés des trois baleinières, sembla seulement animée de l’intention de pulvériser chaque bordé des embarcations. Habilement manœuvrées, pirouettant comme des chevaux de combat dressés, celles-ci l’évitèrent pendant un moment, à un cheveu près bien souvent, tandis que le surnaturel cri de guerre d’Achab déchiquetait tout autre cri..."

"Moby Dick", 1956, by John Huston, with Gregory Peck, Richard Basehart, and Leo Genn