Symbolisme - Jean Moréas (1856-1910) - Remy de Gourmont (1858-1915) - José Maria de Heredia (1842-1905) - François Coppée (1842-1908) - Paul Verlaine (1844-1896) - Arthur Rimbaud (1854-1891) - ...

Last update: 31/12/2016

Le Symbolisme 

Les décadents et les symbolistes appartiennent globalement aux générations de 1880 et de 1890. Après 1885, alors que la "décadence" s'efface, les jeunes artistes commencent à fréquenter, rue de Rome , les « Mardis » du poète Stéphane Mallarmé (1842-1898) : ils y apprennent que l'art est hermétique et réservé aux seuls initiés; que leurs aspirations peuvent avoir un sens au-delà des raffinements et des dégoûts de la décadence; et que la poésie a par nature un fondement métaphysique. De Villiers de L'Isle-Adam (1838-1889),  ils reprennent l'idée que le monde où nous vivons n'est qu'un rêve où nous projetons les reflets de notre Moi. Face au positivisme triomphant, les symbolistes refusent de voir le monde comme rationnel. Face au réalisme et au naturalisme, ils cherchent à recréer le sens du mystère et de la rêverie devant l’univers, à atteindre un art total qui unirait la peinture et l’écriture, la musique et la danse (Mallarmé, Jules Laforgue, Maeterlinck, Gabriel Fauré). Les thèmes du mouvement : la quête de l’idéal, la pureté et le blanc, la mélancolie. Mais en fond, c'est la figure tutélaire de Baudelaire qui règne encore et toujours...

L'année de la dernière exposition impressionniste, du moment où Gauguin, qui a lu Baudelaire, va chercher à Pont-Aven l'inspiration de "La Vision après le sermon" (1888), le 18 septembre 1886, Jean Moréas publie, dans Le Figaro, le Manifeste du Symbolisme. Paraissent la même année, dans La Vogue, "Une Saison en enfer" et les "Illuminations" d'Arthur Rimbaud. Le symbolisme va dépasser la conception parnassienne de l'art pour l'art par un absolu poétique. Le poète, comme le mystique, est en quête d'un sens caché, et va privilégier le "symbole" et les secrètes "correspondances"  que le monde recèle. L'idée est transposée en image, des analogies suggestives surgissent de cette magie musicale que possède, par essence, la langue. Des théories accompagnent ce mouvement avec "l'Art symboliste" (1889), de Georges Vanor ("l'univers n'est que le symbole d'un autre monde"), "la Littérature de tout à l'heure" (1889), de Charles Morice (l'art comme un sacerdoce, menant au Vrai par le Beau), "L'Idéalisme" (1893), de Remy de Gourmont (1858-1915). Le critique d'art Albert Aurier (1865-1892) définit, par opposition à l'impressionnisme, une peinture idéiste ou symboliste, représentée par Gauguin, Van Gogh, Cézanne. De nouvelles revues sont apparues : le Mercure de France, la Revue blanche, les Entretiens politiques et littéraires, la Plume, l'Ermitage, qui seront plus durables que leurs aînées. 

                                                                                                          (Pierre Puvis de Chavannes - 1872 Death and the Maiden)

Henri Fantin-Latour - 1872 - The Corner of the Table - Musée d'Orsay  (France - Paris) - 1877 The Reading - Musée des Beaux-Arts de Lyon  (France - Lyon) - circa 1870 - A Studio on the Batignolles - Musée d'Orsay  (France - Paris) 

Parmi les compagnes de ce mouvement, il est d'usage de mentionner Berthe Morisot (1841-1895), amie et modèle d'Edouard Manet, épouse du frère de celui-ci, Eugène Manet, peintre elle-même et qui correspondit longtemps avec Mallarmé;  Mary Cassatt (1844-1926), américaine, autre des amies peintres de Mallarmé. Parmi les musiciennes, pianistes de préférence, il y avait l'excentrique et bohème Nina de Callias (1843-1884), amie de Verlaine, maîtresse de Charles Cros, qui tint salon ; Augusta Holmès (1847-1930), qui passait pour être la fille naturelle d'Alfred de Vigny et se maria avec Catulle Mendès ; Misia Natanson (Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska, 1872-1950), la muse des Nabis, femme de Thadée Natanson, le directeur de la Revue Blanche. Enfin, Méry Laurent (1849-1900), le grand amour de Mallarmé, mais aussi la maîtresse de Coppée, Régnier, Manet, également modèle de ce dernier, et de Gervex, Blanche, Nadar, inspiratrice de nombreux poètes et écrivains.

 

Une seconde génération, celle de la future Belle Epoque, s'annonce déjà avec de jeunes écrivains comme Gide, Valéry, Claudel, Francis Jammes, Paul Fort, Jules Romains, François Mauriac, qui entrent tous en littérature en publiant de la poésie. Et la façon même dont vont se dissoudre les valeurs symbolistes aux environs de 1895 montre qu'elles n'ont pas été dans l'existence de ces poètes la quête obstinée à laquelle s'était consacré Mallarmé ; le symbolisme y apparaît, comme tous les mouvements d'idées, fussent-ils littéraires ou artistiques, comme une prise de conscience et un passage, rendu nécessaire à un instant donné, plus que comme une exigence fondamentale qui ne peut persister en l'état ou asseoir ne serait-ce que définitivement l'existence ...

Ce courant qui a élevé le langage jusqu'à son essence musicale et symbolique, débordera la seule poésie jusqu'à concerner le champ artistique tout entier, échouera dans la conception d'un "roman symbolique"  que préconisait Moéras. Les diverses tentatives ne dépasseront pas cet 'impressionnisme psychologique" qui débouchera sur le monologue intérieur d'un Maurice Barrès (Sous l'œil des barbares, 1888; Un homme libre, 1889; le Jardin de Bérénice, 1891) : le lecteur y suit effectivement "une aventure intérieure dans un décor plus suggéré que décrit", mais le propos reste barrésien. Il est d'usage de considérer "Sixtine" (1890) de Remy de Gourmont comme la forme la plus achevée du roman symboliste.

 

Jean Moréas - Manifeste du symbolisme (Le Figaro, 18 septembre 1886)

C'est le Manifeste qui formule traditionnellement les principes du mouvement symboliste. Le poète Jean Moréas (1856-1910), dont l'origine grecque s'exprimera dans ses fameuses "Stances" (1899) qui seront en quelque sorte un retour à l'ordre lumineux de la beauté méditerranéenne, souligne principalement, en 1866, les rapports du symbolisme et de l'idéalisme. Que le monde visible ne soit qu'un reflet du monde spirituel, que le poète ne soit qu'un déchiffreur de signes, ne constituent pas une réelle nouveauté, mais le manifeste vaut pour son désir d'un art nouveau. Et de fait, nombre de symbolistes ne produiront guère de chefs d'oeuvre, un Robert de Montesquiou (1855-1921), un René Ghil (1862-1925), ou un Gustave Kahn (1859-1936) ne sont alors habités que par le sentiment d'appartenir à une élite d'initiés... 

"Comme tous les arts, la littérature évolue : évolution cyclique avec des retours strictement déterminés et qui se compliquent des diverses modifications apportées par la marche du temps et les bouleversements des milieux. Il serait superflu de faire observer que chaque nouvelle phase évolutive de l'art correspond exactement à la décrépitude sénile, à l'inéluctable fin de l'école immédiatement antérieure. Deux exemples suffiront : Ronsard triomphe de l'impuissance des derniers imitateurs de Marot, le romantisme éploie ses oriflammes sur les décombres classiques mal gardés par Casimir Delavigne et Étienne de Jouy. C'est que toute manifestation d'art arrive fatalement à s'appauvrir, à s'épuiser ; alors, de copie en copie, d'imitation en imitation, ce qui fut plein de sève et de fraîcheur se dessèche et se recroqueville ; ce qui fut le neuf et le spontané devient le poncif et le lieu commun.  

    Ainsi le romantisme, après avoir sonné tous les tumultueux tocsins de la révolte, après avoir eu ses jours de gloire et de bataille, perdit de sa force et de sa grâce, abdiqua ses audaces héroïques, se fit rangé, sceptique et plein de bon sens ; dans l'honorable et mesquine tentative des Parnassiens, il espéra de fallacieux renouveaux, puis finalement, tel un monarque tombé en enfance, il se laissa déposer par le naturalisme auquel on ne peut accorder sérieusement qu'une valeur de protestation, légitime mais mal avisée, contre les fadeurs de quelques romanciers alors à la mode.  

    Une nouvelle manifestation d'art était donc attendue, nécessaire, inévitable. Cette manifestation, couvée depuis longtemps, vient d'éclore. Et toutes les anodines facéties des joyeux de la presse, toutes les inquiétudes des critiques graves, toute la mauvaise humeur du public surpris dans ses nonchalances moutonnières ne font qu'affirmer chaque jour davantage la vitalité de l'évolution actuelle dans les lettres françaises, cette évolution que des juges pressés notèrent, par une incroyable antinomie, de décadence. Remarquez pourtant que les littératures décadentes se révèlent essentiellement coriaces, filandreuses, timorées et serviles : toutes les tragédies de Voltaire, par exemple, sont marquées de ces tavelures de décadence. Et que peut-on reprocher, que reproche-t-on à la nouvelle école ? L'abus de la pompe, l'étrangeté de la métaphore, un vocabulaire neuf ou les harmonies se combinent avec les couleurs et les lignes : caractéristiques de toute renaissance.  

    Nous avons déjà proposé la dénomination de symbolisme comme la seule capable de désigner raisonnablement la tendance actuelle de l'esprit créateur en art. Cette dénomination peut être maintenue...."


José Maria de Heredia (1842-1905)

"Les Trophées" (1893), du Parnasse au Symbolisme...

- Né à Cuba d'un père cubain et d'une mère française, Jose Maria de Heredia fit toutes ses études en France. Disciple et ami de Leconte de Lisle, il fut un des premiers collaborateurs du Parnasse contemporain. Ses sonnets étaient célèbres bien avant d'avoir été réunis dans le volume des Trophées (1893). Il mourut en 1905, administrateur de la Bibliothèque de l'Arsenal.

Les Trophées, "sorte de Légende des Siècles mise en sonnets", réalisent la perfection de l'idéal parnassien : c'est comme une galerie de médailles ou de bronzes antiques où revivent les

figures de la légende ou de l'histoire. Un vers de J.-M. de Heredia caractérise bien son oeuvre; c'est le poète qui ciselle "Un combat de Titans au pommeau d'une dague". Un Seul livre suffit à sa gloire; il passa toute sa vie à ciseler, à polir le dur et précieux métal dont il est composé. Le poète Henri de Régnier, gendre de Jose-Maria de Heredia, a dit justement que "Les Trophées" forment la transition entre les parnassiens et les symbolistes, comme Les Bucoliques d'André Chénier servent de lien entre les classiques et les romantiques.

 

LES CONQUERANTS - "Les Trophées" sont une suite de sonnets dont chacun forme un petit tableau historique inspiré par un texte ou une œuvre d`art. Comme "La Légende des Siècles" de Victor Hugo, le recueil est divisé en grandes époques : La Grèce et la Sicile, Rome et les Barbares, Moyen Age et Renaissance, Orient et Tropiques, "La Nature et le Rêve". Dans la troisième partie, "Moyen Age et Renaissance", un groupe de six Sonnets qui porte le titre général : "Les Conquérants", fait revivre l'épopée de la découverte et de la conquête de l'Amérique. Le nom de conquérants est la traduction du nom espagnol "conquistadores", qui désigne les aventuriers du XVe et du XVIe siècle, partis, à la suite de Cortez ou de Pizarre, pour aller chercher fortune au Nouveau Monde. Parmi eux, se trouvait précisément un ancêtre du poète qui a dédié un sonnet à sa mémoire. "Les Conquérants" parurent pour la première fois à la fin de 1868 dans "Sonnets et Eaux-fortes". On a relevé dans ces vers des souvenirs de Dante, d'un fragment de J.-J. Ampère dans son "Voyage en Égypte". Mais, essentiellement, José-Maria de Heredia, en évoquant "l'azur phosphorescent de la mer des Tropiques", a fait appel aux souvenirs et aux rêves de sa jeunesse...

 

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal,

Fatigués de porter leurs misères hautaines,

De Palos de Moguer routiers et capitaines

Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.

lls allaient conquérir le fabuleux métal

Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines,

Et les Vents alizés inclinaient leurs antennes

Aux bords mystérieux du monde occidental.

Chaque soir, espérant des lendemains épiques,

L'azur phosphorescent de la mer des Tropiques

Enchantait leur sommeil d'un mirage doré;

Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles.

Ils regardaient monter en un ciel ignoré

Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles.

 

LA REVANCHE DE DIEGO LAYNEZ - Le recueil des "Trophées" comprend un groupe de trois poèmes qui ne sont pas des sonnets et qui portent le titre général de "Romancero". Ces pièces, écrites en rime tierce (terza ríma, cf. "Aux Feuillantines" de Victor Hugo), sont, en effet, inspirées du "Romancero espagnol du Cid", recueil de romances ou poésies lyriques du XVe au XVIIe siècles, consacré àla gloire du héros national, et que Victor Hugo a justement appelé "La véritable Iliade de l'Espagne". Nos poètes, romantiques ou parnassiens, s'en sont plusieurs fois inspirés, en particulier Victor Hugo et Leconte de Lisle qui a traité, dans les "Poèmes barbares", sous le titre : "La tête du comte", le même sujet que traite ici Heredia, et presque sous la même forme. Heredia emprunte au Romancero trois épisodes : 1) "Le serrement de mains", où 1'on voit le vieux Don Diègue éprouver successivement ses quatre fils, avant de confier au plus jeune le soin de sa vengeance;  2) "La Revanche de Diego Laynez", qui raconte le retour de Rodrigue, vainqueur du comte;  3) "Le triomphe du Cid", où Rodrigue rentre dans Zamora pavoisée et fleurie après son combat victorieux contre les Maures. Ces trois pièces sont de 1885. Ces figures de Don Diègue et de Don Rodrigue, très proches de leurs modèles espagnols, sont plus réalistes et plus brutales que celles de Corneille. La disposition des rimes : aba, bcb, cdc, etc. est la disposition régulière de la rime tierce ...

 

Ce soir, seul au haut bout, car il n'a pas d'égaux,

Diego Laynez, plus pâle aux lueurs de la cire,

S'est assis pour souper avec ses hidalgos.

Ses fils, ses trois aînés, sont là; mais le vieux sire

En son cœur angoissé songe au plus jeune. Hélas!

Il n'est point revenu. Le Comte a dû 'l'occire.

Le vin rit dans l'argent des brocs; le coutelas

Degainé, l'écuyer, ayant troussé sa manche,

Laisse échauffer le vin et refroidir les plats.

Car le maître et seigneur n'a pas dit : Que l'on tranche!

Depuis que dans sa chaise il est venu s'asseoir, 

Deux longs ruisseaux de pleurs mouillent sa barbe blanche

Et le grave écuyer se tient près du dressoir,

Devant la table vide et la foule béante, 

Et nul, fils ou vassal, ne soupera ce soir.

Comme pour ne pas voir le spectre qui le hante,

Laynez ferme les yeux et baisse encor le front;

Mais il voit son fils mort et sa honte vivante.

ll a perdu l'honneur, il a gardé l'affront;

Et ses aïeux, de race irréprochable et forte,

Au jour du Jugement le lui reprocheront.

L'outrage l'accompagne et le mépris l'escorte.

De tout l'orgueil antique il ne lui reste rien.

Hélas! hélas! Son fils est mort, sa gloire est morte!

- Seigneur, ouvre les yeux. C'est moi. Regarde bien

Cette table sans viande a trop piètre figure;

Aujourd'hui j'ai chassé sans valet et sans chien.

J'ai forcé ce ragot; je t'en offre la hure! -

Ruy dit, et tend le chef livide et hérissé

Qu'il tient empoigné par l'horrible chevelure.

Diego Laynez d'un bond sur ses pieds s'est dressé :

- Est-ce toi, Comte infâme? Est-ce toi, tête exsangue,

Avec ce rire fixe et cet œil convulsé?

Oui, c'est bien toi! Tes dents mordent encor ta langue;

Pour la dernière fois l'insolente a raillé, 

Et le glaive a tranché le fil de sa harangue! 

Sous le col d'un seul coup par Tizona taillé,

D'épais et noirs caillots pendent à chaque fibre;

Le vieux frotte sa joue avec le sang caillé.

D'une voix éclatante et dont la salle vibre, 

Il s'écrie :  - O Rodrigue, ô mon fils, cher vainqueur,

L'affront me fit esclave et ton bras me fait libre!

Et toi, visage affreux qui réjouis mon cœur,

Ma main va donc, au gré de ma haine indomptable,

Satisfaire sur toi ma gloire et ma rancoeur!  - 

Et souffletant alors la tête épouvantable :

- Vous avez vu, vous tous, il m'a rendu raison!

Ruy, sieds-toi sur mon siège au haut bout de la table.

Car qui porte un tel chef est Chef de ma maison. 

 

Le souci presque maladif de la forme que l'on prête à Hérédia contribue paradoxalement à la puissance évocatoire de sa poésie...

 

L'EXILEE

Dans ce vallon sauvage où César t'exila

Sur la roche moussue, au chemin d'Ardiège,

Penchant ton front qu'argente une précoce neige,

Chaque soir, à pas lents, tu viens t'accouder là.

Tu revois ta jeunesse et ta chère villa

Et le Flamine rouge avec son blanc cortège;

Et pour que le regret du sol latin s'allège,

Tu regardes le ciel, triste Sabinula.

Vers le Gar éclatant aux sept pointes calcaires,

Les aigles attardés qui regagnent leurs aires

Emportent en leur vol tes rêves familiers;

Et seule, sans désirs, n'espérant rien de l'homme,

Tu dresses des autels aux monts hospitaliers

Dont les Dieux plus prochains te consolent de Rome.


François Coppée (1842-1908)

Vrai Parisien de ce Paris ou il passa toute sa vie, François Coppée était l'auteur, assez obscur, de quelques recueils de vers conformes à la plus stricte esthétique parnassienne, quand une petite pièce de théâtre, "Le Passant" (1869), lui apporta brusquement la gloire. Par la suite, sans renoncer tout à fait à son inspiration première, il joignit aux recherches, aux curiosités d'une délicate fantaisie, cette bonté souriante, cette sentimentalité légère, cette fine sensibilité qui l'ont fait le poète des humbles, de la bourgeoisie et du peuple parisiens. 

Il a composé toute une épopée familière avec les personnages, les décors et les scènes des faubourgs et de la banlieue. Mais une sorte de nostalgie tendre relève souvent le ton de ces croquis alertes et familiers; car le poète s'est bien défini lui-même en disant : "Je suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai Le regret des rêveurs qui n`ont pas voyagé..."

Son oeuvre poétique compte Le Reliquaire, 1866, Les Intimités, 1868, Poèmes modernes, 1869, Promenades et Intérieurs, 1870, Les Humbles, 1872, Le Cahier rouge, 1874, Olivier, 1875, L'Exilée, 1877, Récits et Elégies, 1878, Contes en vers, 1881, L`Arrière-saison, 1887, Les Paroles sincères, 1890...

 

LES PARFUMS

C'est une des trente-neuf pièces qui composent le recueil "Promenades et Intérieurs", et qui furent écrites entre 1868 et 1870. Toutes ces pièces ont la même forme et la même inspiration : dix vers de douze syllabes, à rimes plates, pour évoquer un court tableau, scène de la rue parisienne, impression de campagne, tableau intime de la famille et du foyer. Mais chaque sensation, chaque observation précise de la réalité est, pour le poète, fertile en sentiments, en images, ou en rêves. Ici, c'est le pouvoir évocateur des parfums qui entraîne son imagination (cf. Baudelaire, Spleen, et Rimbaud, Le Buffet)....

 

Volupté des parfums! - Oui, toute odeur est fée.

Si j'épluche, le soir, une orange échauffée,

Je rêve de théâtre et de profonds décors;

Si je brûle un fagot, je vois, sonnant leurs cors,

Dans la forêt d'hiver les chasseurs faire halte;

Si je traverse enfin ce brouillard que l'asphalte

Répand, infect et noir, autour de son chaudron,

Je me crois sur un quai parfumé de goudron,

Regardant s'avancer, blanche, une goélette,

Parmi les diamants de la mer violette.

(Promenades et Intérieurs. A. Lemerre, édít.)

 

AUX BAINS DE MER

Pièce empruntée au "Cahier rouge" (1874). Parisien fidèle à sa ville, Coppée a peu voyagé, sinon en imagination : ses paysages sont surtout des paysages de ville, de faubourg ou de banlieue. Pourtant, il a connu la mer, qui l'a inspiré plus d'une fois : cf. "Rythme des vagues", dans ce même recueil, "La Vague et la Cloche", dans "Le Reliquaire", "L'Attente", dans les "Poèmes modernes". Mais, même au bord de l'Océan, c'est moins au pittoresque, au charme de la nature qu`il est sensible, qu`aux petits drames silencieux, aux conflits, aux contrastes de la vie familière; il reste le poète des intimités et des humbles...

 

Sur la plage élégante au sable de velours

Que frappent, réguliers et calmes, les flots lourds,

Tels que des vers pompeux aux nobles hémistiches,

Les enfants des baigneurs oisifs, les enfants riches,

Qui viennent des hôtels voisins et des chalets,

La jaquette troussée au-dessus des mollets,

Courent, les pieds dans l'eau, jouant avec la lame.

Le rire dans les yeux et le bonheur dans l'âme,

Sains et superbes sous leurs habits étoffés,

Et d'un mignon chapeau de matelot coiffés,

Ces beaux enfants gâtés, ainsi qu'on les appelle,

Creusent gaîment, avec une petite pelle,

Dans le fin sable d'or des canaux et des trous;

Et ce même Océan, qui peut dans son courroux

Broyer sur les récifs les grands steamers de cuivre

Laisse, indulgent aïeul, son flot docile suivre 

Le chemin que lui trace un caprice d'enfant. 

Ils sont là, l'oeil ravi, les cheveux blonds au vent,

Non loin d'une maman brodant sous son ombrelle,

Et trouvent, a coup sûr, chose bien naturelle

Que la mer soit si bonne et les amuse ainsi.

- Soudain, d'autres enfants, pieds nus comme ceux-ci,

Et laissant monter l'eau sur leurs jambes bien faites,

Des moussaillons du port, des pêcheurs de crevettes,

Passent, le cou tendu sous le poids des paniers.

Ce sont les fils des gens du peuple, les derniers

Des pauvres, et le sort leur fit rude la vie.

Mais ils vont, sérieux, sans un regard d'envie

Pour ces jolis babys et les plaisirs qu'ils ont.

Comme de courageux petits marins qu'ils sont,

Ils aiment leur métier pénible et salutaire

Et ne jalousent point les heureux de la terre;

Car ils savent combien maternelle est la mer,

Et que pour eux aussi souffle le vent amer

Qui rend robuste et belle, en lui baisant la joue,

L'enfance qui travaille, et l'enfance qui joue.

(Le Cahier rouge. A. Lemerre, edit.)

 

Il y a trois aspects dans le talent de Coppée : c'est un poète dramatique vigoureux (Severo Torelli, les Jacobites, Pour la Couronne); c'est un lyrique curieux de jolies formes qui rendent des sentiments délicats (le Reliquaire, les Intimités, les Elégies); c'est un poète populaire qui s'est intéressé aux sentiments des humbles et au cadre de leur vie (les Humbles, Contes en vers). C'est comme poète des humbles qu`il a conquis la vraie gloire littéraire....

 

LES ÉMIGRANTS

Il fait nuit. - Et la voûte est ténébreuse où monte,

Par la sonorité du bâtiment de fonte,

Le jet de vapeur blanche au sifflement d'enfer,

Hennissement affreux du lourd cheval de fer

Qui vient à reculons et lui-même s'attelle,

Avec un bruit strident d'enclume qu'on martèle,

Au long train des wagons béants le long du quai.

Attirés par ce bruit de fer entre-choqué.

De pâles voyageurs, aux figures chagrines,

Regardent, en collant leurs fronts las aux vitrines,

Les machines qui vont les traîner si loin,

Chacun d'eux, sans le dire à l'autre, dans son coin,

Se sentant envahir par l'effroi taciturne

Qui nous prend au début d'un voyage nocturne.

- Un départ est toujours triste; mais ce départ

Semble vraiment empreint d'une tristesse à part.

D'abord, c'est un convoi de pauvres. Règle austère,

Qu'il s'en aille en voyage ou qu`il s'en aille en terre,

Vivant ou mort, le pauvre a sa voiture à lui.

Et puis, ceux-là qui vont habiter aujourd'hui,

Pendant toute une veille, en ces sombres voitures,

Qui devront endurer, tremblantes créatures,

Le froid de l'insomnie et le froid de l'hiver,

Et que l'on jettera demain, près de la mer,

Devant les paquebots couverts de voiles blanches,

Dont ils devront franchir le passage de planches

Pour retrouver encor la nuit des entreponts;

Ces paysans, honteux de passer vagabonds

Et que soutient à peine un espoir chimérique,

Ce sont des émigrants qui vont en Amérique.

Voilà de bien longs jours déjà qu'ils sont partis,

Le père tout chargé de paquets et d'outils,

La mère avec l'enfant qui pend à la mamelle

Et quelque autre marmot qui traîne la semelle

Et la suit, fatigué, s'accrochant aux jupons;

Le fils avec le sac au pain et les jambons,

Et la fille emportant sur son dos la vaisselle.

Heureux ceux qui n`ont pas quelque vieux qui chancelle

Et qui gronde, et qu'on a, s'effarant, après soi!

Pourquoi donc partent-ils, ces braves gens? Pourquoi

S'en vont-ils par l'Europe et vers le nouveau monde,

Etonnés de montrer leur douce pâleur blonde

Et la calme candeur de leurs tristes yeux bleus

Sur les chemins de fer bruyants et populeux?

C'est que parfois la vie est inhospitalière.

Longtemps leur pauvreté naïve, pure et fière,

En plein champ, près du pot de grès et du pain bis,

A lutté, n'arrachant que de maigres épis

A la terre trop vieille et devenue avare.

Car il leur fut ingrat. implacable et barbare,

Ce vieux sol paternel, ce sol religieux,

Où parfois. comme un don laissé par les aïeux.

Leur pioche déterrait un peu d'or ou des armes,

Et que leur front baignait de sueurs et de larmes;

Tristes et patients, longtemps ils ont lutté

Contre son inertie et sa stérilité, 

Mais vainement. Alors, la vie étant trop chère

Pour qu'ils pussent laisser, une année, en jachère

Ce sol qui refusait toujours de les nourrir,

Ils ont vu qu'il fallait s'en aller ou mourir;

Et tous, pleins du regret des récoltes futures,

Ils sont partis vers les lointaines aventures.

Oh! comme je les plains, les humbles, les petits,

Tous ceux-là qui sont nés et qui vivent blottis

Timidement autour d`un clocher de village;

Ceux que retient, bien mieux que l'ancien vasselage

Et que tous les vieux jougs du monde féodal,

L'étroit et tendre amour de leur pays natal;

Ceux-là que le galop d'un voyageur étonne,

Qui sentent que le vrai bonheur est monotone,

Et qui ne veulent pas d'autre sort que le sort

De leurs pères, de qui la naissance et la mort

S'inscrivaient, - c'était tout, - aux marges d'une Bible!

Quand il leur faut quitter la masure paisible,

Le foyer près duquel leur enfance a rêvé

Et le champ que leurs bras virils ont cultivé :

Quand ils s`en vont, tirant ou poussant la charrette,

Et jetant un regard suprême et qui regrette

A mille objets qui sont pour eux de vieux amis,

Au pâturage avec les grands boeufs endormis,

Au vieux pont, à l'auberge en face de l'église,

A l'enseigne où le grand Frederic prend sa prise,

Au lavoir plein du bruit des linges que l'on bat,

Oh! qu'il doit se livrer un lugubre combat

Dans leurs âmes déjà se sentant orphelines,

Tandis qu'ils voient grandir ces lointaines collines

Où naguère pour eux le monde finissait,

Et qu'ils songent avec amertume que c'est

La terre maternelle et dont vécut leur race,

La terre qui devient marâtre et qui les chasse!

(Les Humbles, VI. A. Lenierre, éditeur.)

 



Remy de Gourmont (1858-1915)

Figure majeure et méconnue du symbolisme littéraire, Remy de Gourmont est l'un des piliers, en 1890, du Mercure de France. Auteur en 1891 d'un pamphlet anti-revanchard, le Joujou patriotique, il perd son emploi de fonctionnaire et se voit désormais interdit de grande presse. Les ouvrages de sa période symboliste, illustrant les genres les plus variées, présentent un mélange complexe d'idéalisme, de scepticisme, assorti du goût du mot rare et des tournures elliptiques et abstraites : "Sixtine, roman de la vie cérébrale", en 1890 ; de la poésie, avec les Litanies de la rose (1892), les Fleurs de jadis (1893), les Hiéroglyphes (1894) ; du théâtre, avec Lilith (1892), Théodat (1893), l'Histoire tragique de la princesse Phénissa (1894) ; des contes et des poèmes en prose avec le Fantôme (1893), le Château singulier (1894), Proses moroses (1894); enfin un art du contre-pied des pensées admises qu'il théorise dans la Culture des idées (1900) et les Promenades philosophiques (1905). Une maladie pénible, un lupus tuberculeux, le défigure et le contraint précocement à vivre à l'écart de la scène sociale.

 

Sixtine, roman de la vie cérébrale - L'heure charnelle

"Sitôt dans la rue, Hubert vit briller dans l’ombre, regards ardents d’un invisible spectre, deux yeux terribles, incitateurs et impérieux. Il les reconnut et une oppression l’écrasa ; c’était les deux yeux de la Luxure.

« Pour les femmes, le fantôme rôdeur a nom Péché c’est un mâle ; pour les hommes, c’est la femelle Luxure. Ah ! oui, je la reconnais. C’est une compagne d’enfance. Elle est ingénieuse : jadis elle raclait des ballades à la lune sur mes nerfs adolescents. Aujourd’hui, elle tambourine sur ma nuque la ronde des Lupanars. Elle veut d’un seul coup prostituer l’amant et l’amour : j’irai aux vils chatouillements et celle que j’aime sera l’opératrice. »

Il se rendait compte : un voluptueux rêve amené aux premier temps pubères, par la contemplation des yeux de la madone ; depuis cette saison, l’association avait été constante et très souvent inexorable : il fallait obéir ou souffrir d’absolues insomnies endolories encore par la spéciale excitation du lit, ou courir noctambule vers une fuyante proie : dans ce dernier cas les engageantes paroles des coins de rue faisaient peu à peu fondre le désir au feu lent du dégoût. Mais quelle terrible nuit, quand les jambes détendues ployaient, quand la honte de l’obscène vagabondage écrasait l’échine d’une pleine dossée d’horreur !

Pourtant il ne voulait pas, comme un bourgeois obsédé, comme un compagnon, les jours de paie aller frappera la porte grillagée d’une basse maison, traîner son idéalisme sur les divans spermeux et mettre sa chair aux enchères des moins saumâtres peaux ! Il hésita entre un assez propre harem, voisin, et des semblants de calmante intrigue : il ne détestait pas un choix mutuel d’apparence libre, l’excuse d’un désir précisé vers celle-ci plutôt que celle-là, des préliminaires publics et lavés de toute vergogne par la complicité du milieu, Bullier, par exemple, ou les Folies-Bergères. En prenant une rapide décision et une voiture, il pouvait arriver avant la fermeture en l’un de ces marchés d’esclaves. À la réflexion, Bullier fut écarté : les locatis de celle reprise faisaient relâche. Quant à l’autre exhibition, elle était bien lointaine. Indécis, il se calmait. Un moment, il eut l’espoir d’en être quille à bon compte, mais les yeux ressurgirent, les implacables yeux, obscènes étoiles qui ne devaient s’arrêter et s’évanouir que sur la maison d’élection.

C’était dans une petite rue du marché Saint-Sulpice. Une femme demeurait là, dont les prunelles, adéquates à ses rêves primordiaux, jadis l’avaient séduit, jadis, vers sa vingtième année, alors que nul dégoût raisonné n’enfrène les sens. Ses charnelles obsédances venaient chaque fois converger en cet agréable souvenir et avec un entêtement animal, il croyait, chaque fois, retrouver la même femme et les mêmes jouissances. Comme elle ne cédait pas au premier quémandeur, ayant la coquetterie d’une certaine propreté amoureuse, on la surprenait souvent seule ou capable sous le prétexte d’un protecteur jaloux, de mettre à la porte l’hôte du soir si le nouveau venu lui plaisait davantage.

« Ainsi, se disait Entragues, voilà donc l’aboutissement ! Les femmes honnêtes savent fort bien à quelles promiscuités les exposent leurs refus : elles devraient au moins céder par dignité. On devrait leur apprendre cela : ce serait un des utiles chapitres du cours d’amour, que de vieilles séculières professeraient si bien et avec tant de joie ! Mais si elles cédaient, adieu le plaisir des duels de vanité. »

Sans se douter de l’inutilité et du mal à propos de ses réflexions, — il suivait l’étoile.

« Voyons, que va-t-il se passer ? Oh ! je le sais d’avance. N’importe, j’y vais ! »

Il frappa d’un certain doigté.

« Dire que je me souviens de cela. Il y a pourtant longtemps que je suis venu. Depuis des années, ces soudaines et irrémissibles tortures m’avaient été épargnées. Des années ! Elle va être changée, vieillie, laidie. Tant mieux, ce sera la douche nécessaire et peut-être que dans une demi-heure, je rirai de moi au lieu d’en pleurer. Serait-elle absente, ou endormie ou occupée ? Occupée ! J’ai envie, comme un collégien, de fuir avant qu’on ne m’ouvre. Une, deux… je m’en vais. »

Non, il frappa une seconde fois.

— À qui ?

—…

— Toi !

« Elle me tutoie, c’est effarouchant. »

—…

— Toujours pour toi !

« Encore ! Enfin je lui plais. C’est moins vil que l’indifférence. »

Maintenant, il entendait des chuchotements qui lui venaient coupés par un va-et-vient de portes. Il eut la sensation de conversations de nonnes perçues à travers une cloison de bois plein. Ce mauvais lieu avait des mystères de couvent ; l’approche des femmes, et leurs remuements donnent toujours à l’homme de pareilles impressions, quelque divers que soient les milieux. Elle parlementait : enfin le verrou sonna, la clef tourna : nouvelle attente, bien plus courte, dans une antichambre noire : bruit d’une seconde porte extérieure, des pas descendent l’escalier : il est parti.

Elle était habillée, son chapeau sur la tête, gantée.

« Au moins elle ne sort pas récemment de bras quelconques. »

Elle n’avait pas vieilli : c’était un plein été chaudement épanoui et que n’avaient pas fané les souffles des « minutes heureuses » et mutuelles. Des femmes résistent à tout ; ni les veilles, ni les jeunes, ni les contacts multipliés ne les atteignent et bien, au contraire, il leur faut, pour fleurir, l’arrosoir incessant du jardinier. En petites exclamations et menus propos assez déréglés, elle formulait de la joie ; Entragues songea qu’autant valait cueillir l’heure présente et il s’efforça vers un aimable libertinage. Elle le trouvait beau et fait pour tous les baisers ; il laissait dire, plutôt content de donner cette impression et conscient de faire passer à cette fille qui prévalait ses pareilles, un moment de plaisir sincère.

« Ces créatures, après tout, pensait-il, ne sont pas plus répulsives que les adultères ; il leur manque c’est vrai l’auréole du mensonge, mais elles ne sont ni plus ni moins partageuses : avoir à la fois deux hommes, ou en avoir dix, où est la différence ? Passé un, le vice commence et s’il faut mépriser les unes, le même mépris est de droit pour les autres. Sans doute, transgressant une plus stricte loi et un serment spécial, les adultères devraient s’amuser plus infernalement : le piment de l’enfer craque sous leurs dents et poivre leurs baisers d’un feu anticipé, si elles ont eu la grâce d’une éducation chrétienne, mais combien sont capables d’une si cuisante jouissance, de savourer au moment de l’amour l’inéluctable damnation conquise pour le plaisir de celui qu’elles aiment ? Il faut leur reconnaître encore une possible supériorité : c’est quand il y a des enfants : la progéniture des filles n’a pas de père : la progéniture adultère en a deux, prévoyante assurance contre l’orphanité. »

Pendant cela, Valentine apportait de vagues gâteaux et une bouteille de ce vin aumalien, qui donne au peuple l’illusion d’un régal princier. Puis elles s’anonchalit aux genoux d’Entragues, les yeux pleins de blandices, de promesses et d’attirances. Elle le regardait tremper ses lèvres dans le verre, voulut boire après lui, semblait ivre de désir, livrée à un quart d’heure de plein amour, se consolant en un soir, avec ce pèlerin inattendu, de plusieurs mois, de plusieurs années, peut-être, de plaisirs prévus et sans sursis, donnés sans plaisir.

Une blasphématoire comparaison l’eût fait prendre pour une Madeleine soudain partie en adoration, l’âme nouvellement livrée à un Dieu révélé, charmante d’intérieures et inutiles supplications, si persuadée d’aimer au-dessus d’elle, qu’un geste d’acquiescement la renverserait de joie. Ce bien surprenant spectacle charmait Entragues, mais il y sentait sa faute aggravée de tout l’agrément préventif dont se dorlote la chair. Ce n’était plus l’unique secousse nécessaire au rétablissement de la circulation nerveuse, mais un plaisir complexe et trop prolongé pour être excusable.

Elle lui baisa joliment la main, les derniers remords s’envolèrent, les deux balanciers battirent isochrones. Ils disaient des riens et lui, cherchant ces amusettes qui plaisent à ces femmes, la faisait rire : elle semblait, par moments, étonnée de sa jouissance, comme si l’air froid d’autour d’elle se fût soudain et magiquement évaporé en d’effervescents parfums. Entragues, tout lus et ravagé, oui, lui semblait beau : blond de cheveux, avec une plus fine cendrure aux tempes, la barbe brunissante aux joues, terminée en deux longues pointes comme en de vieux portraits vénitiens ; le front haut, la peau très pâle avec, dans l’animation, de la roseur, le nez sans courbures, la bouche lourde, les cils et les sourcils presque noirs surlignant des yeux dorés comme tels yeux félins, mais doux. D’une ordinaire taille et de muscles raisonnables, il portait la tête droite, semblant regarder d’invisibles féeries, le regard divergent et fixe, comme l’Inconscience.

Valentine surtout guettait les lèvres, il s’en aperçut et les donna non sans mordre les piments mûrs qui offraient leurs sincères rougeurs. Elle n’était ni teinte, ni peinte et des pieds à la tête d’une vérifiable véracité : elle le prouva en commençant à se dénuder. D’ailleurs, elle si froide en ses communes rencontres, n’y tenait plus et sa connaissance de l’homme lui suggérait que la vue de sa belle peau de brune, ferme et chagrinée, inciterait le toucher et le toucher, le reste. C’était à supposer, car si d’aucuns aiment à conquérir le terrain pied à pied sur les cordons et les agrafes, celui-ci (c’était faux) paraissait doué du calme qui attend l’occasion et ne se soucie point des commencements. Quant aux délicatesses, elle en avait perdu l’usage et cette phase d’amour ne lui fit pas retrouver les trésors perdus.

Nue, elle se dressa, se faisant voir avec orgueil : sa dignité était là, dans la solidité des lignes, la fermeté des seins marbrins, la bonne tenue des hanches et des autres courbes.

Entragues la considérait avec plaisir, mais sans guère de trouble, car le nu, surtout, en une chambre de fille, n’est pas spécialement sensuel ; c’est un si naturel état, si simple, si exempt de provocation, si peu suggestif par son absence de mystère, qu’un bas de jambe entrevu dans la rue, un corsage adroitement habillé, un frôlis de jupes, une main dégantée, un sourire derrière un éventail, telle mine, tel geste, tel regard, même en toute chasteté d’intention, sont bien plus excitants. Remarque assez banale, mais Entragues, excusable de s’y arrêter comme à une impression directement ressentie, cherchait encore à en démêler la cause.

Devant cette fort agréable femme qui se pétrissait elle-même, en attendant, il éprouvait ceci : un grand découragement : « Cette beauté qui me plaît, que je désire et qui est à moi, je ne l’aurai pas. Je la prendrai dans mes bras, je la serrerai contre ma chair, je pénétrerai en elle autant que la nature l’a permis, et je ne l’aurai pas. Quand je la baiserais d’autant de baisers que le mensonge a de langues, quand je la mordrais, quand je la déchirerais, quand je la mangerais, quand je boirais tout son sang en un sacrifice humain, je ne l’aurais pas encore. Et toutes les sortes de possessions dont je puis rêver sont vaines ; quand je pourrais comme un flot, en une complète circonvolution, l’imprégner de ma vie par tous les points de son corps à la fois, je ne l’aurais pas encore. L’endosmose d’amour est irré elle et la tromperie du désir, seule, me fait croire à son possible accomplissement. Je sais que c’est un mensonge, je sais la déception qui m’attend : je serai puni par un effroyable désappointement d’avoir cherché l’oubli de moi-même en dehors de moi-même, d’avoir trahi l’idéalité, et pourtant il le fallait puisque les sens sont impératifs et que je n’ai pas, mérité le surnaturel don de la grâce. »

Les contacts opérèrent ainsi qu’il est écrit dans la chair de l’homme, mais Entragues eut une désillusion plus prompte qu’il n’aurait souhaité.

L’adorable séductrice ployait sous les baisers ; le songe charnel soufflait aux amants l’inconscience du bien et du mal, ils allaient, anxieux et la tête perdue, prêts à mettre le pied sur la barque qui vogue vers l’île des Délices, cherchant comment devait s’orienter la voile et s’incliner le gouvernail : Entragues, soudain, se dressa, pâle : spectrale entre les rideaux de la fenêtre, terrible en sa robe rouge Sixtine venait de surgir.

« Ah ! songeait-il vaguement, épouvanté, mais rendu à lui-même, ceci est de la réalité. Les illusions sont fauchées, le foin est rentré, le pré est nu. Cela devait arriver : les images que l’on évoque volontairement et de propos délibéré finissent par acquérir de mauvaises habitudes et par s’évoquer toutes seules : celle-ci prend mal son temps ; elle doit assister à un spectacle désagréable. Tant pis pour elle, je ne l’ai pas conviée. »

Valentine inquiète, s’informait : « Un soudain malaise ? Quel dommage ! » 

Il fallut fermer les rideaux du lit, éteindre la lumière. Sixtine leur fit la grâce de ne point bouger et de répudier le stratagème de la phosphorescence. Les bougies, au bout d’un temps rallumées, n’éclairèrent plus pour Entragues qu’une chambre vide ; Sixtine était partie. Mais partis aussi les désirs et tout l’agrément inavoué d’une jolie nuit de débauche.

Il n’osa pas s’en aller, craignant une solitude peuplée contre son gré ; fatiguer la bête, c’est fatiguer l’intelligence : il s’exténua, comme on se laudanise..."  


C'est dans "Jadis et Naguère" que figure "l'Art poétique" (écrit en 1874), qui fit de Verlaine le chef de file des symbolistes et qui expose, en vers, les principes de la poétique "verlainienne" : "l'Art poétique" prône l'usage des vers courts et des vers impairs, jugés plus musicaux et plus légers. Paul Verlaine, à la différence d'un Rimbaud ou d'un Lautréamont, n'a jamais aspiré à quelque révolte et le paradoxe habite cette oeuvre poétique qui marque définitivement la littérature française : il joue avec les rythmes et les mètres, met en musique des images d'une simplicité sidérante, et par ailleurs semble choisir d'emblée un certain repli sur une vie de brume et de rêve ("Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant…", dominée par l'image d'une mère qui l'assistera constamment et le sauvera parfois de ses pires accès de violence. Nombre de ses poèmes évoquent la quête d'une intimité triste et tranquille et la poésie lui offre, contre les tumultes du monde, le refuge d'une musicalité qui calme son angoisse. Son existence, elle, bascule inexorablement dans une déchéance absolue : durant les dix dernières années de sa vie, il séjournera pratiquement quatre ans dans les hôpitaux parisiens..

 

Paul Verlaine (1844-1896)

Verlaine naquit à Metz, son père, capitaine-adjudant major au 2e régiment du génie, étant alors en garnison dans cette ville. Sa famille paternelle était originaire du Luxembourg belge ; sa mère, Élisa Dehée (1809-1886), était née à Fampoux, près d'Arras. Après des séjours à Montpellier, à Sète et à Nîmes, les Verlaine revinrent à Metz au début de 1849. En 1851, le capitaine Verlaine démissionna, et les Verlaine vinrent habiter aux Batignolles. Il est reçu au baccalauréat en 1862. Très tôt, il prend l'habitude de boire. En 1864, il travaille quelques mois dans une compagnie d'assurances, puis est nommé expéditionnaire dans les bureaux de la Ville de Paris. En 1868, Verlaine paraît aux soirées chez Nina de Villard et y rencontre les frères Cros, F. Coppée, A. France, A. Villiers de L'Isle-Adam. Au mois d'août, à Bruxelles, il va rendre visite à Victor Hugo ; celui-ci récite au jeune poète, ébloui, des vers des Poèmes saturniens.   

 

En 1869, Verlaine tombe amoureux de Mathilde Mauté, jeune bourgeoise de seize ans éprise de poésie. Ils se fiancent. Verlaine lui adresse des poèmes pleins de l'espoir d'une douce vie tranquille, sorte de havre de paix dont la femme aimée serait la promesse. Ils sont édités l'année suivante sous le titre la "Bonne Chanson". Le mariage de Verlaine et de Mathilde est célébré en 1870. Leur bonheur est de courte durée. Verlaine s'engage brièvement dans l'action communarde, ce qui lui vaudra de perdre son travail à la mairie de Paris.

Puis, en 1871, il reçoit une lettre d'un jeune inconnu qui admire sa poésie et qui, lui envoyant un aperçu de la sienne, lui demande de le faire venir à Paris: c'est Rimbaud. Au cours de l'été 1872, Verlaine abandonne sa femme et s'enfuit avec Rimbaud. Leur périple les mène en Angleterre et en Belgique, dont il chantera les lumières froides et fades dans "Romances sans paroles" (1874). Ces textes, dont les touches brèves et les phrases nominales rappellent la peinture d'un Manet, visent avant tout à la musicalité. L'aventure est de courte durée. Lors d'une scène, Verlaine tire sur Rimbaud, qu'il blesse légèrement. Le jeune homme prend peur et porte plainte. Verlaine est condamné à deux ans de prison.

 

Privé de sa liberté, soumis à des travaux répétitifs, Verlaine découvre pourtant dans cet enfermement une sorte de sécurité. Il a échoué dans sa recherche d'un bonheur bourgeois, dans celle d'une passion sulfureuse; il se convertit et tourne vers la Vierge sa quête d'un Autre sur qui se reposer. Le recueil "Sagesse" (1880) témoigne de cette ferveur nouvelle, dans une forme tantôt classique tantôt encore très musicale.

De septembre 1876 à septembre 1877, il enseignera au collège Saint-Aloysius, à Bournemouth, où il aura de graves problèmes de discipline. À partir d'octobre, il est professeur à l'institution Notre-Dame, à Rethel, où il enseigne le français, l'anglais et l'histoire, à raison de trente heures de cours par semaine ; là, il se prend d'une amitié passionnée pour son élève Lucien Létinois : mais en 1883, Lucien meurt à l'hôpital de la Pitié, d'une fièvre typhoïde. Longtemps soutenu par la présence et l'aide matérielle de sa mère, malgré ses efforts pour reprendre en main sa vie, Verlaine retombe dans ses travers. En 1886, il a une liaison avec une prostituée, Marie Gambier.Désormais, malade, démuni, il mène à Paris une vie pénible, marquée par la déchéance, même s'il continue de publier et de fréquenter les artistes de son temps. Ironie du sort, durant ces quelques années qui lui reste à vivre, Verlaine va publier une masse de vers grossiers et empreints d'une lourde sensualité, alors que sa renommée de poète s'impose enfin.

 

1866 – Poèmes saturniens 

Les Poèmes saturniens témoignent de l'influence de la poésie parnassienne sur Verlaine; certains fragments en ont d'ailleurs été publiés d'abord dans le Parnasse contemporain. Mais Verlaine y fait déjà preuve d'une recherche formelle et musicale toute personnelle, alliant à des vers au nombre de syllabes impair une versification moins riche, plus libre, que celle pratiquée alors.

CHANSON D 'AUTOMNE - Cette pièce fait partie de la série des Poèmes saturniens intitulée "Paysages tristes". Comme les précédentes, elle s'accorde par la nuance de mélancolie qui la colore au titre et au ton général du livre : la planète Saturne était considérée par les astrologues comme la source d'une influence pénible, et "saturnien" s'oppose à "jovial". Le poète s'abandonne à sa tristesse sans cause précise, mais il la cultive et il l'aime, à cause des sensations délicates et secrètes qu'elle lui procure....

CHANSON D'AUTOMNE

 Les sanglots longs

Des violons

De l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur

Monotone.

Tout suffocant

Et blême, quand

Sonne l'heure,

Je me souviens

Des jours anciens

Et je pleure ;

Et je m'en vais

Au vent mauvais

Qui m'emporte

Deçà, delà,

Pareil à la

Feuille morte.

 

MON REVE FAMILIER

 

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant

D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,

Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même

Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur transparent

Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème

Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,

Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? - Je l'ignore.

Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore

Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues,

Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a

L'inflexion des voix chères qui se sont tues.

 


NEVERMORE - Cette pièce, dont le titre est un mot anglais - Jamais plus, - est la seconde des Poèmes saturniens de 1866; elle fait partie d'une série intitulée Melancholia. Le mot "nevermore" est emprunté à la célèbre poésie d'E. Poe, "Le Corbeau", dont il forme le refrain tragique. Dans ce recueil de début, Verlaine s'inspire encore de la technique parnassienne; mais on sent déjà apparaître cette poésie impalpable qui n'est que "rythme, mélodie, frisson d'une pensée derrière une sensation.." - Pour le sens du poème, on peut comparer avec la pièce de Musset, "Jamais", "Jamais, avez-vous dit, tandis qu'autour de nous Résonnait de Schubert la plaintive musique...". Pour la forme, on peut noter la liberté avec laquelle le poète traite ce genre de poème à forme fixe, le sonnet, éminemment parnassien (le premier quatrain est tout en rimes féminines, le second tout en rimes masculines; pour que les deux quatrains fussent réguliers, il faudrait transposer deux vers du premier dans le second et inversement). On trouve pourtant des exemples de cette disposition chez Ronsard... Une impression de bonheur intime qui ne reviendra plus jamais...

 

Souvenir, souvenir, que me veux-tu? L'automne

Faisait voler la grive à travers l'air atone,

Et le soleil dardait un rayon monotone

Sur le bois jaunissant où la bise détone.

Nous étions seul a seule et marchions en rêvant,

Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.

Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :

"Quel fut ton plus beau jour? " fit sa voix d'or vivant, 

Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.

Un sourire discret lui donna la réplique,

Et je baisai sa main blanche, dévotement.

- Ah! les premières fleurs, qu'elles sont parfumées!

Et qu'il bruit avec un murmure charmant,

Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées!

 

APRÈS TROIS ANS - Cette pièce suit immédiatement "Nevermore" dans les Poèmes saturníens. Le thème est un souvenir d'amour, mais très éloigné de l'orchestration romantique que lui ont donnée Hugo ou Musset ("Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main"). Ici, Verlaine fait plutôt songer à Baudelaire, qui évoque une image analogue dans un de ses Tableaux parisiens : "Je n'ai pas oublié, voisine de la ville, Notre blanche maison, petite, mais tranquille..." La forme du sonnet est ici plus régulière que dans le précédent....

 

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,

Je me suis promené dans le petit jardin

Qu'éclairait doucement le soleil du matin,

Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle

De vigne folle avec les chaises de rotin...

Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin

Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent; comme avant,

Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.

Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda,

Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,

- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.

 

1869 – Les Fêtes galantes 

Les Fêtes galantes parurent en 1869. Verlaine y mariait la tradition de libertinage du XVIIIe siècle, connue à travers les Goncourt, à la poésie et aux grâces de Watteau. Il suivait donc une tradition plus littéraire que picturale. Il baigne les personnages de la comédie italienne et les belles "écouteuses" dans cette clarté lunaire qui est l'atmosphère propre de sa poésie. Un pessimisme latent écrase et domine le rêve, extériorisant une inquiétude profonde. Le recueil se termine par la confrontation désolée des deux fantômes de Colloque sentimental : "Tels ils marchaient dans les avoines folles Et la nuit seule entendit leurs paroles..." 

 

À LA PROMENADE

Le ciel si pâle et les arbres si grêles

Semblent sourire à nos costumes clairs

Qui vont flottant légers avec des airs

De nonchalance et des mouvements d'ailes.

Et le vent doux ride l'humble bassin,

Et la lueur du soleil qu'atténue

L'ombre des bas tilleuls de l'avenue

Nous parvient bleue et mourante à dessein.

Trompeurs exquis et coquettes charmantes,

Coeurs tendres mais affranchis du serment,

Nous devisons délicieusement,

Et les amants lutinent les amantes

De qui la main imperceptible sait

Parfois donner un soufflet qu'on échange

Contre un baiser sur l'extrême phalange

Du petit doigt, et comme la chose est

Immensément excessive et farouche,

On est puni par un regard très sec,

Lequel contraste, au demeurant, avec

La moue assez clémente de la bouche.

 

COLLOQUE SENTIMENTAL

 

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux formes ont tout à l'heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,

Et l'on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé

Deux spectres ont évoqué le passé.

- Te souvient-il de notre extase ancienne ?

- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?

- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom ?

Toujours vois-tu mon âme en rêve ? - Non.

- Ah ! les beaux jours de bonheur indicible

Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.

- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !

- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,

Et la nuit seule entendit leurs paroles.


PANTOMIME - Seconde pièce des Fêtes galantes de 1869. Plus proprement verlainienne encore que les précédentes, c'est une évocation des personnages de la Comédie italienne, qui a derrière elle une longue tradition poétique, des Cydalises de Gérard de Nerval a La Fête chez Thérèse de Victor Hugo, à Théophile Gautier et à Théodore de Banville. Mais une influence domine cet album de vers, et ce n'est pas celle d'un poète : presque tous les poèmes qui le composent sont inspirés par des toiles de Watteau, que Verlaine a transposées en rêveries mélancoliques et quelquefois fantaisistes, car ces deux notes se rencontrent à la fois chez le peintre et chez le poète; elles sont tout le secret de leur charme. Ici, la fantaisie l'emporte...

 

Pierrot qui n'a rien d'un Clitandre,

Vide un flacon sans plus attendre,

Et, pratique, entame un pâté.

Cassandre, au fond de l'avenue,

Verse une larme méconnue

Sur son neveu déshérité.

Ce faquin d'Arlequin combine

L'enlèvement de Colombine

Et pirouette quatre fois.

Colombine rêve, surprise

De sentir un coeur dans la brise

Et d'entendre en son coeur des voix.

 

1870 – La Bonne Chanson 

La Bonne Chanson a été publié en juin 1870, soit deux mois après le mariage de Paul Verlaine avec Mathilde Mauté. C'est la chronique romancée d'un amour qui finira, on le sait, par sombrer dans la méchanceté et la mesquinerie. Les poèmes de La Bonne Chanson - Verlaine les jugeait d'ailleurs ainsi - se caractérisent par leur simplicité. La première lectrice de ces pièces n'avait que seize ans. Ainsi le style du recueil est bien moins recherché que celui des Poèmes saturniens ou des Fêtes galantes et la forme poétique frôle parfois ici la banalité. 

 

 Le bruit des cabarets, la fange des trottoirs,

Les platanes déchus s’effeuillant dans l’air noir,

L’omnibus, ouragan de ferraille et de boues,

Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,

Et roule ses yeux verts et rouges lentement,

Les ouvriers allant au club, tout en fumant

Leur brûle-gueule au nez des agents de police,

Toits qui dégouttent, murs suintants, pavé qui glisse,

Bitume défoncé, ruisseaux comblant l’égout,

Voilà ma route — avec le paradis au bout.

 

Le paysage dans le cadre des portières

Court furieusement, et des plaines entières

Avec de l’eau, des blés, des arbres et du ciel

Vont s’engouffrant parmi le tourbillon cruel

Où tombent les poteaux minces du télégraphe

Dont les fils ont l’allure étrange d’un paraphe.

Une odeur de charbon qui brûle et d’eau qui bout,

Tout le bruit que feraient mille chaînes au bout

Desquelles hurleraient mille géants qu’on fouette ;

Et tout à coup des cris prolongés de chouette. —

— Que me fait tout cela, puisque j’ai dans les yeux

La blanche vision qui fait mon cœur joyeux,

Puisque la douce voix pour moi murmure encore,

Puisque le Nom si beau, si noble et si sonore

Se mêle, pur pivot de tout ce tournoiement,

Au rythme du wagon brutal, suavement.


LA LUNE BLANCHE - Sous le titre La Bonne Chanson, Verlaine réunit en 1870 les vers que lui avait inspirés le roman de ses fiançailles. De la première rencontre à la veille du mariage, pendant les vingt et une pièces qui composent ce petit livre parfait, on peut suivre toutes les émotions du poète, son espoir tremblant, le regret de l'absence, les lettres, les serments, l'attente anxieuse, toute cette légère griserie sentimentale sur laquelle la vie abandonna si cruellement son souffle empoisonné. Ici, c'est le souvenir d'une promenade avec sa fiancée, mais évoqué sans aucun lyrisme, en touches légères, où le sentiment se dissimule derrière les sensations les plus délicates...

 

La lune blanche

Luit dans les bois;

De chaque branche

Part une voix

Sous la ramée...

O bien-aimée.

L'étang reflète,

Profond miroir,

La silhouette

Du saule noir

Où le vent pleure...

Rêvons, c'est l'heure.

Un vaste et tendre

Apaisement

Semble descendre

Du firmament

Que l'astre irise ...

C'est l'heure exquise.

 

DONC CE SERA PAR UN CLAIR JOUR D'ETE ... Pièce 19, sur 21, de La Bonne Chanson, Verlaine évoque ici le jour du mariage : l'image de sa fiancée en toilette de mariée répond à celle qu'il a tracée au début, de la jeune fille "En robe grise et verte avec des ruches," qui lui apparut souriante, un soir de juin qu'il était soucieux. Et derrière le cortège nuptial nous entrevoyons ce rêve qu'il vivait les yeux fermés, "Le foyer, la lueur étroite de la lampe...."

 

Donc, ce sera par un clair jour d'été :

Le grand soleil, complice de ma joie,

Fera, parmi le satin et la soie,

Plus belle encore votre chère beauté;

Le ciel tout bleu, comme une haute tente,

Frissonnera somptueux à longs plis 

Sur nos deux fronts heureux qui auront pâlis

L'émotion du bonheur et l'attente;

Et quand le soir viendra, l'air sera doux

Qui se jouera, caressant, dans vos voiles,

Et les regards paisibles des étoiles ,

Bienveillamment souriront aux époux.

 

1874 – Romances sans paroles 

Dans les Romances sans paroles (1874), c'est bien l'expérience vécue des années 1871-1873 qui se reflète dans ces poèmes. Dépris de l'influence parnassienne, Verlaine se fait plus libre et plus véridique, son écriture prend une nouvelle tournure, le voici en capacité de tirer toute chose de lui-même. Et pourtant la matière de "Romances sans Paroles" se rattache aux heures les noires de sa vie sentimentale, la liaison singulière avec Rimbaud, la rupture dont l'épilogue fut le fait divers de Bruxelles, le tribunal correctionnel. Verlaine compose tout son livre en prison, une vingtaine de poèmes regroupés en "Ariettes oubliées" - qui représentent l'extrême tentative de Verlaine pour parvenir à une "poésie objective" -, "Paysages belges" et "Aquarelles", auquel on peut ajouter un texte de plus longue inspiration, "Birds in the Night" ("Vous n’avez pas eu toute patience : Cela se comprend par malheur, de reste. Vous êtes si jeune ! Et l’insouciance, C’est le lot amer de l’âge céleste !..)

 

Il pleure dans mon coeur

Comme il pleut sur la ville ;

Quelle est cette langueur

Qui pénètre mon coeur ?

O bruit doux de la pluie

Par terre et sur les toits !

Pour un coeur qui s'ennuie

O le chant de la pluie !

Il pleure sans raison

Dans ce coeur qui s'écoeure.

Quoi ! nulle trahison ?...

Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine

De ne savoir pourquoi

Sans amour et sans haine

Mon coeur a tant de peine !

 

 

Le piano que baise une main frêle

Luit dans le soir rose et gris vaguement,

Tandis qu'un très léger bruit d'aile

Un air bien vieux, bien faible et bien charmant

Rôde discret, épeuré quasiment,

Par le boudoir longtemps parfumé d'Elle.

Qu'est-ce que c'est que ce berceau soudain

Qui lentement dorlote mon pauvre être ?

Que voudrais-tu de moi, doux Chant badin ?

Qu'as-tu voulu, fin refrain incertain

Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre

Ouverte un peu sur le petit jardin ?

 

O triste, triste était mon âme

A cause, à cause d'une femme.

Je ne me suis pas consolé

Bien que mon coeur s'en soit allé,

Bien que mon coeur, bien que mon âme

Eussent fui loin de cette femme.

Je ne me suis pas consolé,

Bien que mon coeur s'en soit allé.

Et mon coeur, mon coeur trop sensible

Dit à mon âme : Est-il possible,

Est-il possible, - le fût-il, -

Ce fier exil, ce triste exil ?

Mon âme dit à mon coeur : Sais-je

Moi-même que nous veut ce piège

D'être présents bien qu'exilés,

Encore que loin en allés ?

 

Elle voulut aller sur les bords de la mer,

Et comme un vent bénin soufflait une embellie,

Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,

Et nous voilà marchant par le chemin amer.

Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,

Et dans ses cheveux blonds c'étaient des rayons d'or,

Si bien que nous suivions son pas plus calme encor

Que le déroulement des vagues, à délice !

Des oiseaux blancs volaient alentour mollement

Et des voiles au loin s'inclinaient toutes blanches.

Parfois de grands varechs filaient en longues branches,

Nos pieds glissaient d'un pur et large mouvement.

Elle se retourna, doucement inquiète

De ne nous croire pas pleinement rassurés,

Mais nous voyant joyeux d'être ses préférés,

Elle reprit sa route et portait haut la tête.

 


"Green", une incomparable élégie reconnue comme l'un des morceaux les plus achevés de la poésie universelle, et qui n'obtint succès que douze ans plus tard, lors d'une réimpression, en 1887...

 

Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches

Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous.

Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches

Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.

 

J’arrive tout couvert encore de rosée

Que le vent du matin vient glacer à mon front.

Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée

Rêve des chers instants qui la délasseront.

 

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête

Toute sonore encor de vos derniers baisers ;

Laissez-la s’apaiser de la bonne tempête.

Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

 

Birds in the night

 

Vous n’avez pas eu toute patience :

Cela se comprend par malheur, de reste.

Vous êtes si jeune ! Et l’insouciance,

C’est le lot amer de l’âge céleste !

Vous n’avez pas eu toute la douceur.

Cela par malheur d’ailleurs se comprend ;

Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur,

Que votre cœur doit être indifférent !

Aussi, me voici plein de pardons chastes,

Non, certes ! joyeux, mais très calme en somme

Bien que je déplore en ces mois néfastes

D’être, grâce à vous, le moins heureux homme.

---

Et vous voyez bien que j’avais raison

Quand je vous disais, dans mes moments noirs,

Que vos yeux, foyers de mes vieux espoirs,

Ne couvaient plus rien que la trahison.

Vous juriez alors que c’était mensonge

Et votre regard qui mentait lui-même

Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge,

Et de votre voix vous disiez : « Je t’aime ! »

Hélas ! on se prend toujours au désir

Qu’on a d’être heureux malgré la saison ...

Mais ce fut un jour plein d’amer plaisir

Quand je m’aperçus que j’avais raison !

 

Aussi bien pourquoi me mettrais-je à geindre ?

Vous ne m’aimiez pas, l’affaire est conclue,

Et ne voulant pas qu’on ose me plaindre,

Je souffrirai d’une âme résolue.

Oui ! je souffrirai, car je vous aimais !

Mais je souffrirai comme un bon soldat

Blessé qui s’en va dormir à jamais

Plein d’amour pour quelque pays ingrat.

Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,

Encor que de vous vienne ma souffrance,

N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,

Aussi jeune, aussi folle que la France ?

 

---

 

Or, je ne veux pas - le puis-je d’abord ? -

Plonger dans ceci mes regards mouillés.

Pourtant mon amour que vous croyez mort

A peut-être enfin les yeux dessillés.

Mon amour qui n’est plus que souvenance,

Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure

Encore et qu’il doive, à ce que je pense,

Souffrir longtemps jusqu’à ce qu’il en meure,

Peut-être a raison de croire entrevoir

En vous un remords (qui n’est pas banal)

Et d’entendre dire, en son désespoir,

À votre mémoire : « Ah ! fi ! que c’est mal ! »

---

Je vous vois encor. J’entr’ouvris la porte.

Vous étiez au lit comme fatiguée.

Mais, ô corps léger que l’amour emporte,

Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.

Ô quels baisers, quels enlacements fous !

J’en riais moi-même à travers mes pleurs.

Certes, ces instants seront, entre tous,

Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.

Je ne veux revoir de votre sourire

Et de vos bons yeux en cette occurrence

Et de vous enfin, qu’il faudrait maudire,

Et du piège exquis, rien que l’apparence.

---

Je vous vois encore ! En robe d’été

Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.

Mais vous n’aviez plus l’humide gaîté

Du plus délirant de tous nos tantôts.

La petite épouse et la fille aînée

Était reparue avec la toilette

Et c’était déjà notre destinée

Qui me regardait sous votre voilette.

Soyez pardonnée ! Et c’est pour cela

Que je garde, hélas ! avec quelque orgueil,

En mon souvenir, qui vous cajola,

L’éclair de côté que coulait votre œil.

---

Par instants je suis le Pauvre Navire

Qui court démâté parmi la tempête

Et, ne voyant pas Notre-Dame luire,

Pour l’engouffrement en priant s’apprête.

Par instants je meurs la mort du Pécheur

Qui se sait damné s’il n’est confessé

Et, perdant l’espoir de nul confesseur,

Se tord dans l’Enfer qu’il a devancé.

Ô mais ! par instants, j’ai l’extase rouge

Du premier chrétien sous la dent rapace,

Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge

Un poil de sa chair, un nerf de sa face !

 


1881 – Sagesse 

Composé entre 1873 et 1880, le recueil est marqué, pour une part,  par le séjour de Verlaine à la prison de Bruxelles ("Le ciel est par-dessus le toit... "), puis à celle de Mons. C'est de cette époque que date le retour de Verlaine à la foi catholique. Cependant, bien plus qu'un livre religieux, "Sagesse" exprime la difficulté de Verlaine de s'extraire de ses vices ("Les faux beaux jours"...), la soif de pardon ("Les chères mains"...). L'œuvre fut poursuivie à Stickney, à Arras ; certaines pièces doivent même dater de Rethel et de Coulommes, donc d'une période où le poète était retourné à ses habitudes d'intempérance et de débauche. Il n'est donc pas surprenant que le volume manque d'unité. "Sagesse" a longtemps été considéré comme le chef-d'œuvre de Verlaine.

 

Les chères mains qui furent miennes,

Toutes petites, toutes belles,

Après ces méprises mortelles

Et toutes ces choses païennes,

Après les rades et les grèves,

Et les pays et les provinces,

Royales mieux qu'au temps des princes,

Les chères mains m'ouvrent les rêves.

Mains en songe, mains sur mon âme,

Sais-je, moi, ce que vous daignâtes,

Parmi ces rumeurs scélérates,

Dire à cette âme qui se pâme ?

Ment-elle, ma vision chaste

D'affinité spirituelle,

De complicité maternelle,

D'affection étroite et vaste ?

Remords si chers, peine très bonne,

Rêves bénits, mains consacrées,

O ces mains, ces mains vénérées,

Faites le geste qui pardonne !

  

Les faux beaux jours ont lui tout le jour, ma pauvre âme,

Et les voici vibrer aux cuivres du couchant.

Ferme les yeux, pauvre âme, et rentre sur-le-champ :

Une tentation des pires. Fuis l'infâme.

Ils ont lui tout le jour en longs grêlons de flamme,

Battant toute vendange aux collines, couchant

Toute moisson de la vallée, et ravageant

Le ciel tout bleu, le ciel chanteur qui te réclame.

O pâlis, et va-t'en, lente et joignant les mains.

Si ces hier allaient manger nos beaux demains ?

Si la vieille folie était encore en route ?

Ces souvenirs, va-t-il falloir les retuer ?

Un assaut furieux, le suprême sans doute !

O va prier contre l'orage, va prier.

 

Je ne sais pourquoi

Mon esprit amer

D'une aile inquiète et folle vole sur la mer.

Tout ce qui m'est cher,

D'une île d'effroi

Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi ? Pourquoi ?

Mouette à l'essor mélancolique,

Elle suit la vague, ma pensée,

A tous les vents du ciel balancée

Et biaisant quand la marée oblique,

Mouette à l'essor mélancolique.

Ivre de soleil

Et de liberté,

Un instinct la guide à travers cette immensité.

La brise d'été

Sur le flot vermeil

Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.


LE CIEL EST, PAR-DESSUS LE TOIT.... - Cette pièce fait partie de la troisième partie de Sagesse. où le sentiment religieux est moins apparent que dans les deux premières; c'est une impression, un paysage de rêve, une sorte de romance sans paroles, selon le titre que Verlaine avait donné lui-même à l'un de ses recueils antérieurs. Peut-être est-ce un souvenir de la vie du prisonnier de Mons et doit-on le rattacher à l'inspiration de "Cellulairement"...

 

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, par-dessus le toit,

Berce sa palme.

La cloche, dans le ciel qu'on voit,

Doucement tinte.

Un oiseau sur l'arbre qu'on voit

Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

Qu'as-tu fait, à toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse ?

 

Sagesse d'un Louis Racine - Le recueil Sagesse, auquel appartient ce sonnet, fut publié en 1881, six ans après le séjour de Verlaine en prison, et porte la marque de son retour à la foi catholique, de cette courte période de calme et de sagesse dans sa vie si tourmentée. Les vers suivants se trouvent dans la première partie du livre, une série de 24 pièces, écrites pour la plupart sur des thèmes religieux. A travers Louis Racine, fils du grand Racine, poète médiocrement inspiré de poèmes sur La Grâce et sur La Religion (1742), Verlaine évoque la France chrétienne et monarchique de la fin du règne de Louis XIV....

 

Sagesse d'un Louis Racine, je t'envie!

O n'avoir pas suivi les leçons de Rollin,

N'être pas né dans le grand siècle à son déclin,

Quand le soleil couchant, si beau, dorait la vie,

Quand Maintenon jetait sur la France ravie

L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin,

Et royale abritait la veuve et l'orphelin,

Quand l'étude de la prière était suivie,

Quand poète et docteur, simplement, bonnement,

Communiaient avec des ferveurs de novices,

Humbles servaient la Messe et chantaient aux offices,

Et, le printemps venu, prenaient un soin charmant

D'aller dans les Auteuils cueillir lilas et roses

En louant Dieu, comme Garö, de toutes choses!

 

ÊCOUTEZ LA CHANSON BIEN DOUCE.... - Même origine, même date que la pièce précédente. Mais l'inspiration et le ton sont différents. Dans son besoin nouveau de calme et de sagesse, dans son désir de rachat et de pardon, le poète évoque le souvenir de sa femme. Pénétré d'une foi sincère, il veut recommencer sa vie et tout naturellement l'image du foyer qu'il a détruit se présente à sa pensée. Mais la plainte est discrète, si discrète que seule celle à qui elle s'adressait alors pouvait l'entendre. Elle ne fut d'ailleurs pas accueillie, car Verlaine, bientôt repris par ses habitudes de vie irrégulière, rendit lui-même toute réconciliation impossible...

 

Écoutez la chanson bien douce

Qui ne pleure que pour vous plaire,

Elle est discrète, elle est légère :

Un frisson d'eau sur de la mousse!

La voix vous fut connue (et chère ?)

Mais à présent elle est voilée

Comme une veuve désolée,

Pourtant comme elle encore fière,

Et dans les longs plis de son voile

Qui palpite aux brises d'automne,

Cache et montre au coeur qui s'étonne

La vérité comme une étoile.

Elle dit, la voix reconnue,

Que la bonté c'est notre vie,

Que de la haine et de l'envie

Rien ne reste, la mort venue.

Elle parle aussi de la gloire

D'être simple sans plus attendre,

Et de noces d'or et du tendre

Bonheur d'une paix sans victoires.

Accueillez la voix qui persiste

Dans son naïf épithalame.

Allez, rien n'est meilleur à l'âme

Que de faire une âme moins triste!

Elle est en peine et de passage

L'âme qui souffre sans colère.

Et comme  sa morale est claire!...

Écoutez la chanson bien sage.

 

MON DIEU M'A DIT.... - Ces deux Sonnets sont extraits d'un assez long ensemble qui forme, avec trois pièces plus courtes, la seconde partie de Sagesse. lls figuraient déjà dans un recueil antérieur et non publié de Verlaine, "Cellulairement" (1875), inspiré par son séjour à la prison de Mons. Ce sont ces pages qui portent le plus clairement la marque de son retour à la foi chrétienne. En dix sonnets, dont nous donnons ici le premier et le dernier, le poète nous rapporte le dialogue qui se déroula, au fond de son coeur meurtri, entre le Dieu miséricordieux et l'humble créature pécheresse et repentante qu'il était alors. Vers nettement chrétiens, par l'humilité sincère de la pensée, par la sereine simplicité de la forme. Pour l'idée du dialogue lui-même, on peut songer au "Mystère de Jésus" de Pascal. Pour les vers, notons les alexandrins ternaires, coupés par le rythme en trois parties (v.1, 2,4... 14) alternant avec l'alexandrin classique (v. 3, 8,10)...

 

Mon Dieu m`a dit : "Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois

Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,

Et mes pieds offensés que Madeleine baigne

De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix.

Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne

A m'aimer, en ce monde où la chair seule règne,

Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort, moi-même,

O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit,

Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?

N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême

Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits,

Lamentable ami qui me cherches où je suis ?"

 

Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes

D'une joie extraordinaire : votre voix

Me fait comme du bien et du mal à la fois,

Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.

Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes

D'un clairon pour des champs de bataille où je vois

Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,

Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.

J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi.

Je suis indigne, mais je sais votre clémence.

Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici

Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense

Brouille l`espoir que votre voix me révéla,

Et j'aspire en tremblant.

- Pauvre âme, c'est cela!

 

1883 – Les Poètes maudits, essai 

Verlaine est un médiocre prosateur, à l'exception de ce recueil où il s'est astreint à quelque rigueur d'expression. Ses œuvres en prose comprennent : le "Voyage en France par un Français" (vers 1880) ; "Nos Ardennes" (article du Courrier des Ardennes, 1882-1883) ; les "Poètes maudits" (1re série, 1884 ; 2e série, 1888), où Verlaine s'est peint lui-même sous l'anagramme de « Pauvre Lélian » : sont ainsi présentés Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé, Marceline Desbordes-Valmore, Villiers de l'Isle-Adam ; les "Hommes d'aujourd'hui" (1885-1893) ; "Louise Leclercq", "Pierre Duchatel", et les "Mémoires d'un veuf" (1886) ; "Histoires comme ça" (1888-1890) ; "Gosses" (1889-1891) ; Mes hôpitaux et Souvenirs (1891) ; Mes prisons et Quinze Jours en Hollande (1893). Ces pages offrent un intérêt plus documentaire que littéraire. 

 

1884 – Jadis et Naguère  

Ce recueil est composé d'œuvres écrites, pour la plupart, bien avant 1884, quelques-unes même ayant été créées vers 1870. Ce livre rappelle donc parfois la veine des Fêtes galantes, mais aussi l'aventure vécue avec Rimbaud. C'est aussi dans ce recueil qu'a été repris le poème de 1874, "Art poétique", où Verlaine exprime le plus explicitement ce qui fait la beauté de son écriture. La rétrospective que constitue Jadis et Naguère a été publiée à une époque où Verlaine, renié par les Parnassiens de sa génération, est devenu l'un des hérauts du groupe qu'on appellera les Symbolistes.  

Composé vers 1871, à l'époque des "Romances sans paroles", "L'Art poétique" ne fut imprimé que dix ans plus tard, dans le recueil "Jadis et Naguère" (1884). C'est à cette époque, comme en témoignent plusieurs lettres a son ami Edmond Lepelletier, que Verlaine prit conscience de sa poétique et songea à en formuler, sinon les règles, du moins l'esprit, d'abord sous la forme d'une préface en prose, puis dans une suite de strophes qui devinrent, pour les jeunes poètes, l'évangile d'une foi nouvelle.

Cet Art poétique est essentiel pour l'histoire du symbolisme : il condamne, en effet, l'éloquence romantique ou parnassienne, la contrainte inutile ou dérisoire de la rime; il fait appel, chez le lecteur, aux nuances les plus fines de la sensibilité, chez le poète, à l'art d'éveiller tout un monde d'images et de rêves par l'harmonie des sons. Tel est le sens de ce manifeste sans tapage que l'on a joliment défini : "Le coup d'aile d'un oiseau s'échappant de la cage parnassienne."...

 

L'Art poétique

 

De la musique avant toute chose,

Et pour cela préfère l’Impair

Plus vague et plus soluble dans l’air,

Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.

 

Il faut aussi que tu n’ailles point

Choisir tes mots sans quelque méprise :

Rien de plus cher que la chanson grise

Où l’Indécis au Précis se joint.

 

C’est des beaux yeux derrière des voiles,

C’est le grand jour tremblant de midi,

C’est, par un ciel d’automne attiédi,

Le bleu fouillis des claires étoiles !

 

Car nous voulons la Nuance encor,

Pas la Couleur, rien que la nuance !

Oh ! la nuance seule fiance

Le rêve au rêve et la flûte au cor !

 

Fuis du plus loin la Pointe assassine,

L’Esprit cruel et le Rire impur,

Qui font pleurer les yeux de l’Azur,

Et tout cet ail de basse cuisine !

 

 

 

 

Prends l’éloquence et tords-lui son cou !

Tu feras bien, en train d’énergie,

De rendre un peu la Rime assagie.

Si l’on n’y veille, elle ira jusqu’où ?

 

Ô qui dira les torts de la Rime ?

Quel enfant sourd ou quel nègre fou

Nous a forgé ce bijou d’un sou

Qui sonne creux et faux sous la lime ?

 

De la musique encore et toujours !

Que ton vers soit la chose envolée

Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée

Vers d’autres cieux à d’autres amours.

 

Que ton vers soit la bonne aventure

Éparse au vent crispé du matin

Qui va fleurant la menthe et le thym…

 

Et tout le reste est littérature.


1888 – Amours 

À l'origine, ce recueil devait compléter "Sagesse", en équilibrant le thème de la foi par celui de la charité chrétienne. Mais, peu à peu, d'autres poèmes sont venus grossir le livre, l'éloignant de plus en plus de son plan d'origine.  C'est surtout les vingt-quatre poèmes consacrés à la mémoire de Lucien Lutinois, jeune paysan que Verlaine connut alors qu'il était professeur et avec qui il habita pendant de nombreuses années, qui donnent une couleur particulière à "Amours". Il est vrai que certains poèmes, comme celui où Verlaine absout Lucien Létinois d'avoir péché avec une jeune Anglaise, sont involontairement loufoques, mais d'autres, tels "J'ai la fureur d'aimer" ou "L'affreux Ivry", expriment une douleur authentique. 

Couché dans l’herbe pâle et froide de l’exil,

Sous les ifs et les pins qu’argente le grésil,

Ou bien errant, semblable aux formes que suscite

Le rêve, par l’horreur du paysage scythe,

Tandis qu’autour, pasteurs de troupeaux fabuleux,

S’effarouchent les blancs Barbares aux yeux bleus,

Le poète de l’art d’Aimer, le tendre Ovide

Embrasse l’horizon d’un long regard avide

Et contemple la mer immense tristement.

 

Le cheveu poussé rare et gris que le tourment

Des bises va mêlant sur le front qui se plisse,

L’habit troué livrant la chair au froid, complice,

Sous l’aigreur du sourcil tordu l’œil terne et las,

La barbe épaisse, inculte et presque blanche, hélas

Tous ces témoins qu’il faut d’un deuil expiatoire

Disent une sinistre et lamentable histoire

D’amour excessif, d’âpre envie et de fureur

Et quelque responsabilité d’Empereur.

Ovide morne pense à Rome et puis encore

À Rome que sa gloire illusoire décore.

 

Or, Jésus ! vous m’avez justement obscurci :

Mais n’étant pas Ovide, au moins je suis ceci.

 

Hélas ! je n’étais pas fait pour cette haine

Et pour ce mépris plus forts que moi que j’ai.

Mais pourquoi m’avoir fait cet agneau sans laine

Et pourquoi m’avoir fait ce cœur outragé ?

J’étais né pour plaire à toute âme un peu fière,

Sorte d’homme en rêve et capable du mieux,

Parfois tout sourire et parfois tout prière,

Et toujours des cieux attendris dans les yeux ;

 

Toujours la bonté des caresses sincères,

En dépit de tout et quoi qu’il y parût,

Toujours la pudeur des hontes nécessaires

Dans l’argent brutal et les stupeurs du rut ;

Toujours le pardon, toujours le sacrifice !

J’eus plus d’un des torts, mais j’avais tous les soins.

Votre mère était tendrement ma complice,

Qui voyait mes torts et mes soins, elle, au moins.

 

Elle n’aimait pas que par vous je souffrisse.

Elle est morte et j’ai prié sur son tombeau ;

Mais je doute fort qu’elle approuve et bénisse

La chose actuelle et trouve cela beau.

Et j’ai peur aussi, nous en terre, de croire

Que le pauvre enfant, votre fils et le mien,

Ne vénérera pas trop votre mémoire,

Ô vous sans égard pour le mien et le tien.

 

Je n’étais pas fait pour dire de ces choses,

Moi dont la parole exhalait autrefois

Un épithalame en des apothéoses,

Ce chant du matin où mentait votre voix.

 

J’étais, je suis né pour plaire aux nobles âmes,

Pour les consoler un peu d’un monde impur,

Cimier d’or chanteur et tunique de flammes,

Moi le Chevalier qui saigne sur azur,

 

Moi qui dois mourir d’une mort douce et chaste

Dont le cygne et l’aigle encor seront jaloux,

Dans l’honneur vainqueur malgré ce vous néfaste,

Dans la gloire aussi des Illustres Époux !

 


1889 - Parallèlement

Au mois d'août 1887, Verlaine écrivait à Charles Morice : "Parallèlement est le déversoir, le dépotoir de tous les mauvais sentiments que je suis capable d'exprimer." Et Verlaine, visant à un succès de scandale, mettait la magie incantatoire au service des pires faiblesses de la chair. "Parallèlement" est une composition née d'une des périodes les plus troubles de l'existence de Verlaine, entre 1885 et 1887 : il est réduit au vagabondage et vit à l'hôpital.  

Alfred Jarry, Parallelement, dans La Revue blanche 24 (1901) 

"II n'y a que deux manières de savourer comme il convient de très beaux vers qui chantent des joies très infames: il faut se les faire lire par une adolescente, vierge s'il se peut et de préférence fille d'anciens rois; ou bien, si l'on n'a pas à sa disposition de lectrice viergenée d'une dynastie immémoriale, on peut méditer seul les poèmes, à même un exemplaire de grand format, imprimé avec des caractères neufs, fondus dans des matrices vénérables. II est indispensable que ces caractères soient amples, et imposent l'idée d'une stabilité immuable, comme d'une architecture. Les poinçons gravés par Garamond sur l'ordre de François Ier répondent à ces exigences, et font la typographie de Parallèlement aussi définitive qu'une inscription sur une porte d'enfer. Ils permettent de lire comme on déguste ou plutôt comme on digère, en passant avec toute la temporisation requise au long de la caresse de chacune de leurs courbes. 

Et comme il est dans l'ordre naturel qu'après avoir fixé quelque figure nette, l'oeil reste obsédé de contours identiques quoique de couleur complémentaire, il est impossible de s'interrompre de suivre les arabesques voluptueuses du texte pour se fourvoyer vers le blanc des marges, sans être poursuivi, agréablement d'ailleurs, par des imaginations de choses arrondies: de petites femmes et de petites filles, de chairs blondes et de boucles noires, de joues, de ventres, de seins et de cuisses... Mais nulles rêveries, fussent-elles d'un bibliophile, ne suggéreraient la beauté et la grâce que réalisent les lithographies de Pierre Bonnard. Ses crayonnages légers dans les marges semblent les propres fantômes qui s'évoquent des rythmes à mesure de la lecture, assez diaphanes pour ne point empêcher de lire. C'est la première illustration que l'on publie, qui soit tout à fait adaptée à un livre de vers. 

Pierre Bonnard est le peintre de la grâce, des femmes frileuses, des petits enfants, quoiqu'il construise, quand il lui plait, le beau ou le grotesque, cette autre forme du gracieux. Avec une légèreté admirable, il a mollement culbuté sur les draps candides des pages ces êtres, féminins ou enfantins, ou ces jeunes animaux, les petites Amies qui jouent à la grande Sappho. ..

 

À mademoiselle ***

 

Rustique beauté

Qu’on a dans les coins,

Tu sens bon les foins,

La chair et l’été.

Tes trente-deux dents

De jeune animal

Ne vont point trop mal

À tes yeux ardents.

Ton corps dépravant

Sous tes habits courts,

— Retroussés et lourds,

Tes seins en avant,

Tes mollets farauds,

Ton buste tentant,

— Gai, comme impudent,

Ton cul ferme et gros,

Nous boutent au sang

Un feu bête et doux

Qui nous rend tout fous,

Croupe, rein et flanc.

Le petit vacher

Tout fier de son cas,

Le maître et ses gas,

Les gas du berger,

Je meurs si je mens,

Je les trouve heureux,

Tous ces culs-terreux,

D’être tes amants.

Limbes

 

L’imagination, reine,

Tient ses ailes étendues,

Mais la robe qu’elle traîne

A des lourdeurs éperdues.

Cependant que la Pensée,

Papillon, s’envole et vole,

Rose et noir clair, élancée

Hors de la tête frivole.

L’Imagination, sise

En son trône, ce fier siège !

Assiste, comme indécise,

À tout ce preste manège,

Et le papillon fait rage,

Monte et descend, plane et vire :

On dirait dans un naufrage

Des culbutes du navire.

La reine pleure de joie

Et de peine encore, à cause

De son cœur qu’un chaud pleur noie,

Et n’entend goutte à la chose.

Psyché Deux pourtant se lasse.

Son vol est la main plus lente

Que cent tours de passe-passe

Ont faite toute tremblante.

Hélas, voici l’agonie !

Qui s’en fût formé l’idée ?

Et tandis que, bon génie

Plein d’une douceur lactée,

La bestiole céleste

S’en vient palpiter à terre,

La Folle-du-Logis reste

Dans sa gloire solitaire !



Rimbaud fut un génie solitaire qui écrivit toute son oeuvre, une centaine de pages, entre quinze et vingt ans, avant une fuite et un silence définitifs. L'écriture fut pour lui une expérience de soi, individuelle, mue par une sourde colère et un extrême désir d'évasion. Il trace des caricatures impitoyables des manies bourgeoises (A la musique), dénonce les horreurs d'un monde injuste (Les Effarés). "Le Bateau ivre" (1871) attira l'attention de Baudelaire et de Verlaine : et Verlaine invitera Rimbaud, engage une liaison qui tourne mal et dont "Une Saison en enfer" (1873) dresse le bilan. Rimbaud semble avoir à cette date consommé tout ce que la vie lui semblait offrir : comme Baudelaire, Rimbaud entend échapper à l'aliénation sociale, et se livrer méthodiquement aux expériences les plus extrêmes, drogue, homosexualité, pour découvrir er exprimer le véritable "Je" enfoui au profond de son être. On considère ainsi que Rimbaud incarne une rupture dans l'histoire de la poésie, formulant le premier l'idée d'une créativité qui naît de la déviance, de l'instinct sauvage, de la désagrégation. A partir des bouleversements et des tourments existentiels, va jaillir "l'alchimie du verbe". La poésie moderne et le surréalisme retiendront cette nouvelle et si vive conception de l'acte poétique. Les "Illuminations", recueil de poèmes en prose, inventent un langage poétique et achèvent son existence de poète. Rimbaud libère une dernière fois tous ses fantasmes dans un univers énigmatique. Puis, passe ses dix dernières années en Abyssinie, à la tête d'une succursale commerciale, et de trafic d'armes ... 

Arthur Rimbaud (1854-1891)

Arthur Rimbaud est né à Charleville et trouve rapidement dans la poésie un refuge à l'autorité inflexible de sa mère : à l'âge de seize ans, il compose ses premiers poèmes et le désir de fugue ne cesse de le talonner :  "Je meurs, je me décompose dans la platitude, dans la mauvaiseté, dans la grisaille, que voulez-vous, je m'entête affreusement à adorer la liberté libre." (lettre à Georges Izambard (2 novembre 1870). En 1871, il fugue une nouvelle fois vers Paris, s'enthousiasme pour les insurgés de la Commune, la désagrégation de l'Empire, et dans la fameuse "Lettre du Voyant" trace les premiers éléments de sa démarche poétique, qu'il inaugure quelques mois plus tard en écrivant "Le Bateau ivre" : c'est par le biais d'un "encrapulement systématique", par "un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens", soit l'expérimentation contrôlée de toutes les techniques hallucinatoires (alcool, drogue…), que le poète peut dissoudre les limites trop étroites de sa personnalité et atteindre la vraie lucidité.

À l'invitation de Paul Verlaine, Rimbaud part pour Paris et s'installe chez lui. Leur relation passionnée durera deux ans, les conduira en Belgique et à Londres, et s'achèvera tragiquement en 1873 : Verlaine tire un coup de revolver sur Rimbaud et le blesse. Durant cette période troublée, Rimbaud compose "Une saison en enfer", sorte d'autobiographie poétique qui s'avère au bout du compte un constat d'échec, échec de l'entreprise projetée dans le "Voyant",  et nécessité de revenir au monde réel, d'accepter la matérialité de la condition humaine.

Cette défaite du langage poétique que Rimbaud semble ressentir avec amertume, n'est pas loin d'être définitivement consommée. Il continue certes d'écrire et compose, jusqu'en 1874-1875, "les Illuminations" : il y renouvelle son langage poétique et crée un nouvel univers d'images parfois empruntées au réel, parfois issues de son imagination hallucinée. Après ce recueil, Rimbaud abandonne définitivement la poésie et part mener une vie d'aventurier : il s'engage dans l'armée hollandaise, déserte à Djakarta, voyage en Europe avec un cirque, fait des expéditions en Éthiopie et en Somalie, ou encore du trafic d'armes en Abyssinie. Mais, souffrant d'une tumeur à la jambe droite, il revient en France en 1891, où il est hospitalisé à Marseille. Il est amputé, cela n'enraye pas la maladie, et il meurt quelques mois plus tard.

 

Alors qu'il est resté pratiquement inconnu de son vivant, Rimbaud a été redécouvert par les symbolistes, puis les surréalistes, qui ont vu en lui un précurseur. Les innombrables analyses que ses poèmes ont suscitées ne sont pas parvenues à percer ni le mystère de cette imagination envoûtante et insondable, ni cet abandon brutal et définitif de la littérature resté sans équivalent.

 

1869, TÊTE DE FAUNE - Ces vers sont parmi les premiers qu'Arthur Rimbaud écrivit, aux environs de sa quinzième année (1869). Cette évocation de la nature primitive est évidemment un thème parnassien, le jeune poète ayant d'abord subi, comme il est naturel, l'influence de l'esthétique à la mode, dont il devait très vite se détourner avec dégoût. Cette pièce pourrait être signée de Théodore de Banville (1823-1891), célèbre pour ses Odes funambulesques...

 

Dans la feuillée, écrin vert tache d'or,

Dans la feuillée incertainelet fleurie

De splendides fleurs où le baiser dort,

Vif et crevant l'exquise broderie,

Un faune effaré montre ses deux yeux

Et mord les fleurs rouges de ses dents blanches :

Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux,

Sa lèvre éclate en rires sous les branches.

Et quand il a fui - tel qu'un écureuil, -

Son rire tremble encore à chaque feuille, 

Et l'on voit épeuré par un bouvreuil

Le Baiser d'or du Bois, qui se recueille.

 

1870, OPHELIE - Pièce de la même époque que la précédente, vers 1870. C'est un tour de force de rhétoricien admirablement doué qui s'est amusé à transposer en vers français un sujet de vers latins dicté en classe. Cette fois Rimbaud semble remonter, par delà le Parnasse, jusqu'au romantisme; Ophélie évoque "Le Saule" d'Alfred de Musset. Mais on sent déjà dans cette poésie un art mystérieux tout en demi-teintes et en murmures, on y entend aussi cet appel nostalgique vers l'aventure qui va bientôt entraîner l'imagination du poète. Ces vers évoquent également le souvenir d'un tableau du peintre anglais préraphaélite Millais (1829-1896), "La Mort d'Ophélíe" (1867), dont la technique n'est pas sans rapport avec les recherches les plus subtiles de la poésie symboliste....

I.

Sur l'Onde calme et noire où dorment les étoiles,

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,

Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles.

On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie

Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;

Voici plus de mille ans que sa douce folie

Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle 

Ses grands voiles bercés mollement par les eaux,

Les saules frissonnants pleurent sur son épaule.

Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux. 

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle.

Elle éveille parfois, dans un arbre qui dort,

Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile.

Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II.

O pâle Ophèlia, belle comme la neige,

Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!

C'est que les vents tombant des grands monts de Norvège

T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté.

C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,

A ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;

Que ton cœur entendait la voix de la Nature

Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits. .

C'est que la voix des mers, comme un immense râle,

Brisait ton sein d'enfant trop humain et trop doux;

C'est qu'un matin d'avril un beau cavalier pâle,

Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux.

Ciel, Amour, Liberté, quel rêve, ô pauvre Folle!

Tu te fondais à lui comme une neige au feu.

Tes grandes visions étranglaient ta parole.

- Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu.

III.

Et le poète dit qu'au rayon des étoiles

Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,

Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,

La blanche Ophelia flotter, comme un grand lys!

 

1870 - LES EFFARÉS - C'est une des poésies les plus célèbres de Rimbaud; Verlaine qui l'aimait beaucoup, la comparaît à un croquis du peintre espagnol Goya, "du Goya pire et du meilleur". Elle fut écrite à la fin de 1870; le poète, qui a commencé sa vie errante et misérable, se sent "le frère des hommes qu'au soir fauve, noirs, en blouse, il voit rentrer dans le faubourg." C'est évidemment une chose vue qui l'a inspiré, comme dans "Le Dormeur du val" et "Les Etrennes des Orphelins" : ces "effarés", accroupis devant un soupirail, pour regarder avec envie le boulanger faire le lourd pain blond, sont les petits mendiants de Charleville, les amis du "poète de sept ans",  qui ont partagé ses flâneries et ses jeux dans le quartier pauvre qu'il avait habité...

 

Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s'a1lume,

Leur dos en rond,

A genoux, cinq petits - misère! - 

Regardent le boulanger faire

Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise et qui l'enfourne

Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

Grogne un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge

Au souffle du soupirail rouge

Chaud comme un sein.

Quand pour quelque médianoche

Façonné comme une brioche

On sort le pain,

Quand, sous les poutres enfumées,

Chantent les croûtes parfumées

Et les grillons,

Que ce trou chaud souffle la vie,

Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres Jésus pleins de givre,

Qu'ils sont là tous

Collant leurs petits museaux roses

Au treillage, grognant des choses

Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières

Et repliés vers ces lumières

Du ciel rouvert,

Si fort, qu'ils crèvent leur culotte

Et que leur chemise tremblote

Au vent d'hiver.

 

1871 - La Lettre du voyant 

La phrase emblématique est bien connue : "Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences..." Rimbaud semble s'être engagé dans la recherche éperdue d'un monde dans lequel il pourrait habiter et posséder "la vérité dans une âme et dans un corps". Atteindre ce monde, c'est quelque part le métamorphoser, se faire "voyant", et inventer le nouveau langage susceptible de lui donner existence. Il convient donc de "dégager nos sens" des règles de la raison et de l'habitude pour être à même de retrouver "le pur ruissellement de la vie infinie" auquel Rimbaud croyait naïvement accéder dans les toutes premières années de son adolescence. 

 

"Charleville, 15 mai 1871.

J'ai résolu de vous donner une heure de littérature nouvelle;

Voici de la prose sur l'avenir de la poésie 

Toute poésie antique aboutit à la poésie grecque; Vie harmonieuse. - De la Grèce au mouvement romantique, - moyen âge, il y a des lettrés, des versificateurs. D'Ennius à Théroldus, de Théroldus à Casimir Delavigne, tout est prose rimée, un jeu, avachissement et gloire d'innombrables générations idiotes: Racine est le pur, le fort, le grand. - On eût soufflé sur ses rimes, brouillé ses hémistiches, que le Divin Sot serait aujourd'hui aussi ignoré que le premier auteur d'Origines. - Après Racine, le jeu moisit. Il a duré mille ans ! Ni plaisanterie, ni paradoxe. La raison m'inspire plus de certitudes sur le sujet que n'aurait jamais eu de colères un jeune France. Du reste, libre aux nouveaux ! d'exécrer les ancêtres: on est chez soi et l'on a le temps. 

On n'a jamais bien jugé le romantisme; qui l'aurait jugé ? Les critiques ! ! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l'oeuvre, c'est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ? 

Car Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident: j'assiste à l'éclosion de ma pensée: je la regarde, je l'écoute: je lance un coup d'archet: la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d'un bond sur la scène. Si les vieux imbéciles n'avaient pas trouvé du Moi que la signification fausse, nous n'aurions pas à balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ! ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s'en clamant les auteurs ! En Grèce, ai-je dit, vers et Iyres rythment l'Action. Après, musique et rimes sont jeux, délassements. L'étude de ce passé charme les curieux: plusieurs se réjouissent à renouveler ces antiquités : - c'est pour eux. L'intelligence universelle a toujours jeté ses idées, naturellement; les hommes ramassaient une partie de ces fruits du cerveau: on agissait par, on en écrivait des livres: telle allait la marche, I'homme ne se travaillant pas, n'étant pas encore éveillé, ou pas encore dans la plénitude du grand songe. Des fonctionnaires, des écrivains: auteur, créateur, poète, cet homme n'a jamais existé ! 

La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoistes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.

Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.

Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. 

Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé ! "

 

1870-1872 - Poésies, vers nouveaux et chansons 

LE BUFFET - En octobre 1870, Rimbaud qui s'est enfui de la maison maternelle, court les routes du Nord, à travers la France en guerre et la Belgique, de Charleville à Charleroi et à Bruxelles. C'est pendant ces semaines de vagabondage qu'il écrivit ces vers, inspirés par la vue d'un vieux meuble dans une maison abandonnée. Il y a quelque chose de baudelairien dans cette poésie

que l'on rapprochera de la pièce "Spleen"...

 

C'est un large buffet sculpté : le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens.

Ce buffet est ouvert et verse dans son ombre,

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants.

Tout plein : c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

 De femmes et d'enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand'mère où sont peints des griffons.

C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires!

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis 

Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.

 

LE DORMEUR DU VAL - Écrit en novembre 1870. Rimbaud vient de rentrer de sa course vagabonde sur les routes de France et de Belgique. Il est chez sa mère, à Charleville, et il envoie au Progrès des Ardennes des vers qui sont, comme ceux-ci, des paysages, des croquis de la guerre de 1870, observés dans les environs....

MA BQHÈME (FANTAISIE). Même époque, mêmes circonstances, c'est la vie vagabonde et misérable du jeune poète, loin de toute discipline et de toute contrainte. Un de ses anciens professeurs le vit ainsi arriver un soir à Bruxelles, hâve, déguenillé, mourant de faim, racontant les nuits passées dans les champs, au pied des meules, et la soupe mangée debout, dans les cours de ferme, avec les valets....

 

Le dormeur du val

 

C'est un trou de verdure où chante une rivière,

Accrochant follement aux herbes des haillons

D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

 

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,

Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,

Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,

Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

 

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme

Sourirait un enfant malade, il fait un somme :

Nature, berce-le chaudement : il a froid.

 

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;

Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,

Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

 

Ma bohème

 

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !

 

Mon unique culotte avait un large trou.

- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

 

Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

 

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !

 


1871, LE BATEAU IVRE - De toutes les poésies de Rimbaud, c'est de beaucoup la plus importante, celle où éclate le mieux son étrange génie, et qui a eu la plus profonde influence sur la poésie symboliste et sur la poésie contemporaine. Elle fut composée à la fin d'août 1871, à une époque où le poète n'avait pas encore vu la mer; on a pu invoquer ses lectures d'écolier, Jules Verne et "Les Travailleurs de la Mer" de Victor Hugo; on a justement noté la résonance de "L'Invitation au voyage" baudelairienne à travers cet appel tyrannique de la grande aventure. Mais, essentiellement, ce poème est un pressentiment du destin qui attendait le poète lui-même : son évasion hors de la plate réalité, sa fuite vers l'inconnu se trouvent symbolisées dans le bateau sans pilote et sans gouvernail, qui descend un fleuve d'Amérique, emporté vers la mer, loin de tout contact avec la vie, de tout souvenir du réel. Plus que l'oeuvre d`un poète, ces belles pages sont l'œuvre d'un voyant. Quand il les eut écrites, Rimbaud les lut à son ami Delahaye, au cours d'une promenade aux environs de Charleville; il allait partir pour Paris où l'appelaient Verlaine et tout un cercle de poètes que ses premiers vers avaient enthousiasmés: "voilà, dit-il, ce que j'ai fait pour leur présenter en arrivant, on n'a rien écrit encore de semblable..."

Le bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,

Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,

Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

 

J'étais insoucieux de tous les équipages,

Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.

Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,

Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

 

Dans les clapotements furieux des marées,

Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,

Je courus ! Et les Péninsules démarrées

N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

 

La tempête a béni mes éveils maritimes.

Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots

Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,

Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots !

 

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sûres,

L'eau verte pénétra ma coque de sapin

Et des taches de vins bleus et des vomissures

Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

 

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème

De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,

Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême

Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

 

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires

Et rythmes lents sous les rutilements du jour,

Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,

Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

 

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes

Et les ressacs et les courants : je sais le soir,

L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,

Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

 

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,

Illuminant de longs figements violets,

Pareils à des acteurs de drames très antiques

Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

 

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,

Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,

La circulation des sèves inouïes,

Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

 

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries

Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,

Sans songer que les pieds lumineux des Maries

 

Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides

Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux

D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides

 

Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

 

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses

Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !

Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,

Et les lointains vers les gouffres cataractant !

 

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !

Échouages hideux au fond des golfes bruns

Où les serpents géants dévorés des punaises

Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

 

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades

Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.

- Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades

Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

 

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,

La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux

Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes

Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

 

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles

Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.

Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles

Des noyés descendaient dormir, à reculons !

 

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,

Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,

Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses

N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

 

Libre, fumant, monté de brumes violettes,

Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur

Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,

Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

 

Qui courais, taché de lunules électriques,

Planche folle, escorté des hippocampes noirs,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques

Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

 

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues

Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

 

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles

Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :

- Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,

Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

 

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes. 

Toute lune est atroce et tout soleil amer :

L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.

Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !

 

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache

Noire et froide où vers le crépuscule embaumé

Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche

Un bateau frêle comme un papillon de mai.

 

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

 


1873 – Une Saison en enfer 

Commencé par Rimbaud à l’époque de sa liaison avec Paul Verlaine et achevé après la séparation des deux hommes, "Une Saison en enfer " est une suite de pièces en prose, parfois incrustées de vers, dans laquelle Rimbaud exprime son désir de rompre avec les désordres du passé, s’efforce aussi de donner à sa décision un certain retentissement : c’est à travers le langage et l’écriture qu’il entend se dépasser lui-même, traçant une voie que voudront explorer plus tard André Breton et les surréalistes. 

Nuit de l’enfer (Une Saison en enfer)

J'AI avalé une fameuse gorgée de poison. - Trois fois béni soit le conseil qui m'est arrivé! - Les entrailles me brûlent. La violence du venin tord mes membres, me rend difforme, me terrasse. Je meurs de soif, j'étouffe, je ne puis crier. C'est l'enfer, l'éternelle peine! Voyez comme le feu se relève! Je brûle comme il faut. Va, démon!

J'avais entrevu la conversion au bien et au bonheur, le salut. Puis-je décrire la vision, l'air de l'enfer ne souffre pas les hymnes! C'était des millions de créatures charmantes, un suave concert spirituel, la force et la paix, les nobles ambitions, que sais-je?

Les nobles ambitions!

Et c'est encore la vie! - Si la damnation est éternelle! Un homme qui veut se mutiler est bien damné, n'est-ce pas? Je me crois en enfer, donc j'y suis. C'est l'exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême. Parents, vous avez fait mon malheur et vous avez fait le vôtre. Pauvre innocent! L'enfer ne peut attaquer les païens. - C'est la vie encore! Plus tard, les délices de la damnation seront plus profondes. Un crime, vite, que je tombe au néant, de par la loi humaine.

 

Tais-toi, mais tais-toi!. . . C'est la honte, le reproche, ici: Satan qui dit que le feu est ignoble, que ma colère est affreusement sotte. - Assez!. . . Des erreurs qu'on me souffle, magies, parfums faux, musiques puériles. - Et dire que je tiens la vérité, que je vois la justice: j'ai un jugement sain et arrêté, je suis prêt pour la perfection. . . Orgueil. - La peau de ma tête se dessèche. Pitié! Seigneur, j'ai peur. J'ai soif, si soif! Ah! l'enfance, l'herbe, la pluie, le lac sur les pierres, le clair de lune quand le clocher sonnait douze. . . le diable est au clocher, à cette heure. Marie! Sainte-Vierge!. . . - Horreur de ma bêtise.

 

1886 – Illuminations 

Chacun des poèmes qui constituent le recueil des "Illuminations" apparaît comme une scène hallucinatoire, un instantané d'extase ou de liberté. Le monde est recréé à chaque poème, avec un thème obsédant, celui du départ.

PHRASES

Quand le monde sera réduit en un seul bois noir pour nos quatre yeux étonnés, — en une plage pour deux enfants fidèles, — en une maison musicale pour notre claire sympathie, — je vous trouverai.

Qu’il n’y ait ici-bas qu’un vieillard seul, calme et beau, entouré d’un luxe inouï, — et je suis à vos genoux.

Que j’aie réalisé tous vos souvenirs, — que je sois celle qui sait vous garrotter, — je vous étoufferai.

Quand nous sommes très forts, — qui recule ? très gais, — qui tombe de ridicule ? Quand nous sommes très méchants, — que ferait-on de nous ?

Parez-vous, dansez, riez. Je ne pourrai jamais envoyer l’Amour par la fenêtre.

Ma camarade, mendiante, enfant monstre ! comme ça t’est égal, ces malheureuses et ces manœuvres, et mes embarras. Attache-toi à nous avec ta voix impossible, ta voix ! unique flatteur de ce vil désespoir.

Une matinée couverte, en Juillet. Un goût de cendres vole dans l’air ; — une odeur de bois suant dans l’âtre, — les fleurs rouies, — le saccage des promenades, — la bruine des canaux par les champs, — pourquoi pas déjà les joujoux et l’encens ?

J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse.

Le haut étang fume continuellement. Quelle sorcière va se dresser sur le couchant blanc ? Quelles violettes frondaisons vont descendre ?

Pendant que les fonds publics s’écoulent en fêtes de fraternité, il sonne une cloche de feu rose dans les nuages.

Avivant un agréable goût d’encre de Chine, une poudre noire pleut doucement sur ma veillée. — Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et, tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !

 

AUBE

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. À la grand’ville, elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et, courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil, il était midi.

 

DÉPART

Assez vu. La vision s’est rencontrée à tous les airs.

Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.

Assez connu. Les arrêts de la vie. — Ô Rumeurs et Visions !

 

Départ dans l’affection et le bruit neufs !