Anton Tchekhov (1860-1904) - Piotr Tchaïkovski (1840-1893) - Isaac Levitan (1860-1900) - Alexandre Blok (1880-1921) - Maxime Gorki (1868-1936) -  Ivan Bounine (1870-1953) - Ilya Repin (1844-1930) - Valentin Serov (1865-1911) - Boris Mikhaïlovitch Koustodiev (1878-1927) - Zinaïda Hippius (1869-1945) - Léon Chestov (1866-1938)....

Last update: 31/12/2016

Anton Tchekhov termine le XIXe siècle à une époque assez sombre de la Russie, le règne d'Alexandre III et le début du règne de Nicolas II, et puise dans cette atmosphère son pessimisme singulier : c'est au travers des gens ordinaires, dans un style des plus laconiques, qu'il atteint le problème le plus douloureux de l'existence, le sentiment de la médiocrité de la vie quotidienne. Une médiocrité parfois traversée d'éclairs de foi ou de visages lumineux. Les années 1900-1917 en Russie, que Nicolaï Berdiaev a dénommées «l’Âge d’argent», succédant à l'âge d'or correspondant aux années Pouchkine, sont marquées par une importante renaissance des lettres russes, renaissance qui se brisera sur le couperet de la Révolution d'Octobre 1917.

Le mouvement débuta avec le symbolisme russe (Valéri Brioussov, Constantin Balmont, Andreï Biély, Alexandre Block, Marina Tsvetaieva, Maximilian Volochine), se poursuivit avec l’acméisme (Lev Goumiliov, Ossip Mandelstam, Anna Akhmatova) privilégiant l'unité de l'homme et du monde sensible, puis le mouvement futuriste (Velimir Khlebnikov, Vladimir Maïakovski, Boris Pasternak). De 1898 à 1924, émergèrent des peintres très différents, comme Valentin Serov, Constantin Korovine, Constantin Somov, Alexandre Benois, Mikhaïl Vroubel, Nicolas Roerich, Zinaïda Serebriakova, Boris Koustodiev. C'est ainsi constitué en Russie les ferments d'un milieu artistique assumant sa liberté : « en soi, une œuvre d'art n’est pas importante. Elle est importante seulement comme l’expression de la personnalité de l’artiste ». Ces années ont conduit la culture artistique russe sur le chemin de l'avant-garde.  

 

Les écrivains russes n'ont cessé d'exprimer le poids d'une nature immense et souvent hostile, la torpeur d'une masse paysanne attachée à la terre et à ses routines, le pessimisme blasé d'une aristocratie jouisseuse et cosmopolite, tout en conservant l'espoir d'une régénération qui serait avant tout spirituelle...


Anton Tchekhov (1860-1904) 

Entre 1883 et 1887, Anton Tchekhov écrit plus de cinq cents nouvelles et une dizaine de pièces, dont la dernière en 1904. Quel est le secret de Tchekhov, d'où vient la vénération, intellectuelle ou grand public, que l'on témoigne à ce petit médecin au regard étincelant et ironique derrière son pince-nez, considéré à l'Est comme un quasi prophète de la société socialiste, et à l'Ouest comme le père du pessimisme et de l'agnosticisme? Maître de la nouvelle, grand auteur de théâtre, il ne décrit portant qu'une réalité limitée, mais parvient, en une page ou deux, à rendre perceptible la complexité, la richesse, le tragique d'une vie entière, mettant en scène des personnages issus de milieux différents mais représentatifs de ces petites gens de la Russie qu'il affectionne tant. Rien ne semble se passer dans son théâtre comme rien ne semble s'être véritablement passé dans son existence...

Dans une bourgade reculée,à Taganrog, bourgade du Sud sur la mer d'Azov, la vie est monotone et parfois sordide : Tchekhov passe là une enfance malheureuse (un père violent et fanatiquement religieux) et souffrira de tuberculose dès 1883. "Dans mon enfance, je n'ai pas eu d'enfance.." Sur fond de grisaille et rongé par son mal, il subvient aux besoins de sa famille, et écrit pour se faire dès 1880 dans les innombrables feuilles satiriques de Moscou ou de Pétersbourg. En 1884, il achève ses études de médecine. Devenu médecin, pratiquant à l'hôpital de Zvenigorod, sa santé médiocre va l'empêcher d'exercer. Mais il a appris à observer le quotidien médiocre des commerçants, des cochers, des étudiants, des fonctionnaires, des popes, il a appris à écrire sur n'importe quoi avec une facilité déconcertante; et de la médecine, il retient un goût profond pour la science, le sens du détail, et rejette autant l'obscurantisme que la résignation. "La médecine est ma femme légitime, écrira-t-il en 1888, la littérature, ma maîtresse. Quand l'une m'ennuie, je vais passer ma nuit avec l'autre." En 1886, il publie sous le titre de "Récits divers" une compilation de ses récits et reçoit les encouragements de Dmitri Grigorovitch (1822-1899), écrivain célèbre, ami de Belinski et de Dostoïevski, et d'Alexeï Souvorine, le directeur du plus grand quotidien russe, "Le Temps nouveau" (Novoïe Vremia). Tchekhov répond en publiant une nouvelle," la Steppe", et une pièce de théâtre, "Ivanov", qui lui apportent en quelques mois la notoriété. "Ivanov" (1887) ne présente ni intrigue, ni action, au sens conventionnel, mais la vie de tous les jours avec sa grisaille et ses découragements. Fin 1889, le médecin Tchekhov part pour l'île de Sakhaline, à 10 000 km de Moscou, sous un climat polaire, pour affronter le scandale des bagnes russes : "J'ai maintenant fermement compris avec mon cerveau, avec mon âme qui a tant souffert que la destination de l'homme ou bien n'existe pas du tout, ou bien n'existe que dans une seule chose : dans un amour plein d'abnégation pour son prochain." Il gagne ensuite l'Autriche, l'Italie, la France, et revient en Russie pour soigner les victimes d'une épidémie de choléra, lutter contre la famine qui dévaste la Russie méridionale (1892-93), sans jamais faire ni politique ni morale.

"Une banale histoire" (1889) ouvre la série des chefs-d'œuvre de la maturité, un professeur de médecine, condamné, se penche sur sa vie et ne découvre que désillusion et médiocrité. D'autres nouvelles, comme "le Duel" (1891) ou "la Salle nº 6" (1892), "Récits d'un inconnu" (1893), "le Moine noir" (1894), "les Groseilles à maquereaux" (1898) posent le problème de l'inutilité de l'existence et de l'action. Discrète, son écriture saisit la fêlure intime de chaque être derrière les silences ou les comportements de la vie ordinaire. Depuis 1892, Tchekhovvit alors dans sa propriété de Melikhovo, mais toujours enfermé dans un sentiment de solitude extrême. La plus célèbre de ses pièces, "la Mouette" (1896), met en scène des personnages condamnés à s'épuiser en vains dans une existence médiocre, une société finissante qui se délite sous l'érosion du temps. Tchekhov rencontre en 1898 Olga Knipper, une actrice de la troupe, qu'il épousera en 1901. En 1899, il s'installe à Yalta et y écrit ses dernières grandes pièces, tel que "la Cerisaie", "Oncle Vania" et "les Trois Sœurs", pièce dans laquelle il livre son amertume : "Nous ne sommes pas heureux. Le bonheur n'existe pas ; nous ne pouvons que le désirer." C'est à Yalta que Tchekhov reçoit Maxime Gorki (1868-1936), Ivan Bounine (1870-1953), Léon Tolstoï (1828-1910)

Sa maladie qui empire et les tournées théâtrales qui le séparent sans cesse d'Olga marquent ses trois dernières années. Tchekhov s'éteint à quarante-quatre ans...

 

Pour Léon Chestov (1866-1938), Tchekhov était "le chantre de la désespérance" :  "Il a tué les espoirs humains vingt-cinq ans durant ; avec une morne obstination il n'a fait que cela." Ses pièces, ses nouvelles, sa vie même remettent impitoyablement en cause les fondements de notre existence et dénoncent, dans une sorte de délectation morose, les impostures, les mensonges. Ses personnages, sur fond d'une province morne et routinière, sont des bureaucrates, de petits propriétaires ruinés, des médecins et de juges englués, apeurés, avilis, qui s'agitent vainement et encaissent les coups, des artistes médiocres, des savants vaniteux qui ont usurpé leur réputation. Tous errent sans but, s'épuisent en de vaines paroles et meurent de leur impuissance. "Les personnages de Tchekhov, poursuit Chestov, ont tous peur de la lumière, tous ils sont des solitaires. Ils ont honte de leur désespérance et savent que les hommes ne peuvent leur venir en aide". Sans croyance religieuse, sans opinion politique, Tchekhov  se contente, témoin indifférent, de présenter des hommes qui vivent une existence tissée de malentendus, mais qui pourtant semblent ne pas avoir renoncé totalement à débusquer le mensonge. Tchekhov découvre ainsi sous le personnage du petit-bourgeois, sa mesquinerie et son horreur historique, et sous le petit-bourgeois, il atteint la nature humaine. "Tchekhov a compris cela surtout de cette société qui est encore la société dans laquelle nous vivons : que de choses irrécupérables sont quotidiennement perdues, que de beauté, que d'amour, que de qualités qui pouvaient être tournées vers le bien, que de vies gaspillées, consumées vainement..."

 

"La Choriste" (1886, Khoristka)

Plus Tchekhov entreprend de fouiller les petits humains qui l'entourent, plus il en découvre en eux les égoïsmes, les faussetés, les mesquineries, et plus se révèle à lui quelque chose qui résiste à la dégradation, une qualité impalpable, une certaine "dignité", la conscience  de tout ce que nous gaspillont de nous-même, parce que nous pourrions être ce que nous ne sommes pas. Pacha raconte ici comment une femme, bien sous tous rapports, débarque chez elle et lui demande si son mari Nicolaï Kolpakov est bien présent. Sans lui laisser le temps de répondre, elle l’accuse d’avoir détourné son mari du droit chemin, qu’il est recherché pour détournement, que ses enfants vont être jetés à la rue : Pacha jure qu’excepté un bracelet et une bague sans valeur, elle n’a jamais rien reçu de son mari mais doit se résoudre à lui remettre des bijoux qu’elle avait reçu en cadeaux d’autres hommes. La femme les prend et part sans un mot de remerciements, le mari, Nicolaï Kolpakov, sort de sa cachette et fait reproche à Pacha d’avoir laissé sa femme s'humilier devant une fille comme elle. Pacha aura tout perdu... 

".. Pâcha sentit qu'elle produisait sur cette dame en noir, aux yeux fâchés et aux doigts blancs, effilés, une impression atroce, abominable, et elle eut honte de ses joues rouges, pleines, de son nez picoté de petite vérole, et de ses mèches sur le front, qu'elle ne pouvait jamais ramener en arrière. Il lui semblait que si elle eût été mince, non poudrée, et différemment coiffée, elle aurait pu cacher qu'elle n'était pas honnête. Il eût été alors moins effrayant et moins honteux de se trouver devant une dame mystérieuse.

— Où est mon mari?... continua la dame. Du reste qu'il soit ici ou ailleurs, peu importe... Je dois seulement vous dire qu'on a découvert dans sa gestion une

irrégularité et qu'on cherche Nicolaï Pétrôvitch... On veut l'arrêter. Voilà votre oeuvre !

L'inconnue se leva et se mit à marcher dans la chambre avec une vive agitation. Pâcha la regardait effarée, sans comprendre.

— On va le retrouver aujourd'hui même et l'arrêter, dit la dame avec un sanglot, dans lequel on sentait l'offense et le dépit. Je sais qui l'a entraîné à cette

abomination ! Mauvaise, exécrable femme ! Dégoûtante, vénale créature !... (Les lèvres de la dame se crispèrent, et, de dégoût, son nez se fronça.) Je suis sans force... écoutez-moi, femme vile !... Je suis faible, vous êtes plus forte que moi, mais il est quelqu'un qui me défendra, moi et mes enfants. Dieu voit tout ! Il est juste ! Il vous fera payer chacune de mes larmes, toutes mes nuits sans sommeil ! Un temps viendra où vous vous souviendrez de moi !...

Derechef un silence s'établit. La dame marchait dans la chambre et se tordait les mains; Pâcha continuait à la regarder d'un air stupide, perplexe, attendant

quelque chose de terrible.

— J'ignore tout, madame, balbutia-t-elle.

Et elle se mit tout à coup à pleurer.

— Vous mentez, s'écria la dame, les yeux brillants, la regardant avec colère. Je sais tout ! Je vous connais depuis longtemps. Je sais que, ce dernier mois, mon mari passait toutes ses journées ici.

— Oui. Et qu'est-ce que cela prouve? Je reçois beaucoup de gens, mais je ne force personne à venir ; chacun est libre.

— Je vous dis que l'on a découvert un détournement. Il a dépensé l'argent qui ne lui appartenait pas. Pour une femme... comme vous.-., pour vous, il s'est

décidé au crime ! Écoutez, dit-elle d'un ton résolu, s'arrêtant devant la choriste, vous ne pouvez pas avoir de principes ; vous ne vivez que pour faire le mal ; c'est votre but ; mais on ne peut croire que vous soyez tombée si bas qu'il ne subsiste en vous aucune trace de sentiment humain ! Nicolâï Pétrôvitch a une femme, des enfants..."

 

"La Steppe", Histoire d'un voyage (1888, Степь) 

C'est avec cette nouvelle que Tchekhov entre véritablement en littérature. Il fait ici le récit du voyage d'un enfant, Iégorouchka, qui se rend à la ville pour y fréquenter l'école, sur une carriole, faisant partie d'un convoi qui, de localité en localité, de rencontres en rencontres, traverse l'immensité de la steppe russe qui est en fait le personnage principal. Le récit est entièrement fondé sur les images de cet incomparable paysage et de ses créatures qui le peuplent, en étroite relation avec les impressions que l'enfant ressent. Cette nouvelle, qui bouleversera Lénine, est aussi le moment où Tchekhov commence à avoir une conscience plus précise de l'importance littéraire de son travail, et aussi de sa responsabilité de citoyen..  

"... - Le profit n'est pas le même pour tous,.., observa Kouzmitchov en allumant un mauvais cigare. Aux uns la science profite, et aux autres elle brouille l'esprit. Ma soeur est une femme sans compréhension... Elle aspire à tout ce qui est noble et veut faire de Iégôrouchka un savant ; et elle ne comprend pas que, moi, dans mes affaires, je ferais le bonheur du petit pour toute sa vie. Je vous observe cela parce que si tous veulent devenir savants, il n'y aura plus personne pour commercer et pour semer le blé;tous mourront de faim. ,

- Mais si tous font le commerce et sèment le blé, il n 'y aura personne pour s'adonner à l'étude.

Et pensant, tous les deux, avoir dit quelque chose de décisif, Kouzmitchov et le P. Christophore prirent des mines graves et toussèrent en même temps, Dénîsska, qui avait prêté l'oreille à leur conversation sans y rien comprendre, secoua la tête, se souleva sur son siège et fouailla les deux chevaux bais. Le silence s'établit.

Entre temps, devant les yeux des voyageurs, se développait déjà une large plaine infinie, coupée par une chaîne de collines. Serrées, et semblant regarder les unes par-dessus les autres, ces collines se rejoignaient en un plateau qui se prolongeait à droite de la route jusqu'à l'horizon et disparaissait dans le lointain mauve. On avance, on avance, et on ne peut distinguer, ni où ce plateau commence, ni où il finit... Le soleil, derrière la ville, a déjà risqué un coup d'oeil, et, doucement, sans hâte, s'est mis à son oeuvre. D'abord, loin en avant, à l'endroit où le ciel se joint à la terre, près de petites collines et du moulin à vent qui ressemble de loin à un petit homme agitant les bras, glisse sur terre une large raie jaune-vif. Une minute après, une raie pareille brilla plus près, glissa à droite, et atteignit les collines. Quelque chose de chaud toucha le dos d'Iégôrouchka. Une raie de lumière, furtivement arrivée derrière la voiture, coula sur elle et sur les chevaux, se porta vivement à la rencontre d'autres raies, et, tout à coup, toute la vaste steppe, rejetant de soi la pénombre matinale, sourit et étincéla de rosée.

Le seigle moissonné, les hautes herbes, l'euphorbe,- le chanvre sauvage, tout ce que la chaleur avait roussi, séché, à demi tué, se ravivait, trempé par la rosée et caressé par le soleil, pour s'épanouir à nouveau. Au-dessus de la route, les pétrels arctiques volaient avec des cris joyeux. Dans l'herbe, les souslics s'appelaient. Quelque part au loin, des vanneaux semblaient pleurer. Une compagnie de perdrix, effrayée par la briska, s'envola avec son doux trrr vers les collines. Les grillons, les sauterelles, les criquets, commencèrent dans l'herbe leur grinçante et monotone musique. Mais il passa quelque temps et la rosée s'évapora ; l'air redevint calme, et la steppe, déçue, reprit son aspect triste de juillet. L'herbe baissa l'oreille ; la vie cessa. Les collines brûlées, brun-vert, lilas au loin, avec leurs tons assourdis ; la plaine, avec son lointain vaporeux et le ciel comme retourné sur elle, qui, dans la steppe, où il n'y a ni bois ni hautes collines, semble effroyablement profond et transparent, apparaissaient maintenant sans fin, imprégnés de tristesse...

Gomme il fait lourd et triste ! La voiture file, et Iégôrouchka voit sans cesse la même chose : le ciel, la plaine, les collines... La musique, dans l'herbe, s'est tue... Les pétrels se sont envolés. On ne voit plus de perdrix. Au-dessus de l'herbe flétrie tournoient, ne sachant que faire, des freux, tous semblables les uns aux autres, et qui rendent la steppe encore plus monotone. Un milan rase la terre, battant régulièrement des ailes et tout à coup, il s'arrête dans l'air tout comme s'il songeait à la tristesse de la vie ; puis il secoue les ailes et s'envole précipitamment sur la steppe ; et on ne comprend pas pour quelle raison il vole et ce dont il a besoin. Au loin, un moulin tourne ses ailes. Comme diversion, brille entre les hautes herbes un crâne blanc ou une pierre roulée. Il surgit, un instant, une fruste statue de femme, en pierre grise, ou un saule desséché, avec sur la branche la plus haute, un geai bleu. Un souslic traverse la route. Et à nouveau, devant soi, les hautes herbes, les collines, les freux...

Mais, Dieu merci, voilà qu'arrive un chariot avec des gerbes. Tout en haut est étendue une jeune fille. Somnolente, exténuée, elle lève la tête et regarde les passants. Dénîsska la contemple. Les bais tendent les naseaux vers les gerbes. La briska grinçante frôle le chariot, et les épis, piquants comme un balai de bouleau, rebroussent le haut de forme du P.Christophore.

— Tu te jettes sur les gens, l'enflée !... crie Dénîsska. Ton museau est rebondi comme si un frelon l'avait piqué.

A moitié endormie, la fille sourît, et, après avoir remué les lèvres, se recouche... Mais voilà, dressé sur la colline, un peuplier solitaire. Qui l'a planté et pourquoi est-il là? Dieu le sait ! II est difficile de détourner les yeux de sa silhouette svelte et de son habit vert. Est-il heureux, ce bel arbre? En été la chaleur, en hiver les tempêtes de neige ; en automne les nuits effrayantes, où il n'y a que ténèbres et où l'on n'entend que le vent hurlant sans raison; et surtout, être, toute sa vie, seul, seul..."

 

"Une banale histoire", Fragments du journal d'un vieil homme (1889, Скучная история)

C'est une des nouvelles les plus pessimistes de Tchekhov qui met ici en scène ces hommes inutiles qui peuplent la Russie et la plonge dans une irrémédiable misère matérielle et morale. Vieillard de soixante-dix ans, orgueil de sa patrie, le professeur Nicolaï Stépanovitch s'interroge sur son passé, sur sa vie : homme de science, qu'a-t-il donné à l'humanité? Dans sa famille, il se sent étranger : marié à une femme qu'il ne supporte pas, il voit sa fille sur le point d'épouser un être médiocre, tout ce qui existe n'est qu'ennui.. Reste Katia, une orpheline de trente ans dont il est le tuteur.. 

Il existe en Russie un professeur connu par de nombreux travaux, du nom de Nicolas Stépânovitch un Tel, conseiller privé et chevalier de plusieurs ordres. Il est décoré d'un si grand nombre de ces ordres, russes et étrangers, que lorsqu'il les revêt tous, les étudiants l'appellent l'iconostase. Le professeur a les meilleures relations mondaines ; à tout le moins, il n'y a pas en Russie, depuis vingt-cinq ou trente ans, de savant réputé avec lequel il n'ait été intimement lié. A l'heure actuelle, le professeur ne noue plus d'amitié avec personne, mais, pour nous en tenir au passé, la longue liste de ses amis illustres comprend des noms tels que ceux de Pirogov, de Kavéline et du poète Nékrâssov, qui, tous, lui vouèrent l'amitié la plus sincère et la plus active. Il est membre de toutes les universités russes, et de trois universités étrangères, etc., etc. De tout cela, et de beaucoup de choses encore que l'on pourrait ajouter, se compose ce qu'on peut appeler mon nom. Ce nom est populaire. Tout homme lettré le connaît en Russie, et, à l'étranger, quand on le cite dans les écoles, on y ajoute l'épithète : « connu », ou « vénéré ». Il fait partie de ces quelques noms heureux qu'il est regardé, dans le public et dans la presse, comme malséant de critiquer ou de dénigrer ; et ce n'est que justice. A mon nom est étroitement associée l'idée d'un homme illustre, richement doué, et indubitablement utile. Travailleur et endurant comme le chameau, je le suis, ce qui est important, et j'ai du talent, ce qui l'est encore plus. En outre, à parler franchement, je suis un être bien élevé, modeste et honnête. Je n'ai jamais fourré le nez dans la littérature ni dans la politique ; je n'ai jamais cherché la popularité en polémisant avec des ignorants et je n'ai jamais prononcé de discours dans les dîners ou sur la tombe de mes collègues... En somme, il n'y a aucune tache sur mon nom de savant, et il est parfaitement irréprochable. La fortune de mon nom est grande. Le porteur de ce nom — autrement dit, moi — est un homme de soixante-deux ans, chauve, avec de fausses dents et une névralgie incurable. Autant mon nom est brillant et beau, autant je suis terne et laid. Ma tête et mes mains tremblent de faiblesse. Mon cou ressemble au manche d'une contrebasse. Ma poitrine est creuse, mon dos étroit. Quand je parle ou fais un cours, ma bouche grimace. Quand je souris, tout mon visage se couvre de rides profondes et macabres. Il n'y a rien d'imposant dans mon piteux extérieur. Ce n'est que lorsque ma névralgie me tourmente qu'apparaît sur mon visage une expression particulière, amenant dans l'esprit de chacun cette triste et impressionnante pensée : « Apparemment, cet homme mourra bientôt ! » Comme par le passé, je ne fais pas mal mes cours. Je puis, comme jadis, soutenir l'attention de mon auditoire pendant deux heures. Mon feu, le ton littéraire de mon exposé et mon humour empêchent presque de remarquer l'insuffisance de ma voix qui est sèche, aigre et chantonnante comme celle d'une bigote. Par contre, j'écris mal. La cellule de mon cerveau qui préside à la faculté d'écrire refuse le service. Ma mémoire a baissé ; je n'ai plus de suite dans les idées et, quand je les couche sur le papier, il me semble que j'ai perdu le sentiment de leur lien organique. La construction est monotone, la phrase pauvre et timide. Souvent  je n'écris pas ce que je veux. En écrivant la fin, je ne me rappelle plus le commencement. Souvent, j'oublie les mots usuels; dans tous les cas je suis obligé de dépenser beaucoup d'énergie pour éviter dans mes lettres les phrases inutiles et les incidentes superflues. Tout cela démontre clairement l'affaiblissement de mon activité cérébrale. Et il est à remarquer que c'est pour la lettre la plus simple que je dois faire l'effort le plus grand. Dans un article scientifique, je me sens plus à l'aise et plus intelligent que dans une lettre de félicitations ou dans un rapport. Encore un point : écrire en allemand ou en anglais m'est plus facile que d'écrire en russe. En ce qui concerne ma manière de vivre actuelle, la première des choses que je dois noter est l'insomnie dont je souffre depuis ces derniers temps. Si l'on me demandait quel est le trait principal et essentiel de mon existence présente, je répondrais : l'insomnie. Comme autrefois, par habitude, je me déshabille à minuit juste et me mets au lit. Je m'endors vite. Mais, vers deux heures, je m'éveille, et avec la sensation que je n'ai pas du tout dormi. Je suis obligé de me lever et d'allumer ma lampe. Je marche une heure ou deux d'un coin à un autre de ma chambre, et je regarde les tableaux et les photographies qui me sont depuis si longtemps connus. Quand je suis las de marcher, je m'assieds à mon bureau. Je reste assis immobile, sans penser à rien et sans éprouver aucun désir. S'il y a un livre devant moi, je l'attire machinalement et le lis sans y prendre aucun intérêt...."

 

"La Salle n° 6" (1892, Палата № 6)

La folie a fasciné le docteur Tchékhov. Camisoles et barreaux aux fenêtres, mauvais traitements, la salle 6 est réservée aux fous sous la surveillance indifférente du docteur Raguine. Pourtant celui-ci se lie à l'un d'entre eux, Gromov, qui est atteint d'un délire de la persécution. Influencé par le désespoir de ce malade, le médecin sombre peu à peu jusqu'à rejoindre la salle 6 et y mourir : "tout m'est égal". Tout est inutile et le mal est invincible... Léon Tolstoï appréciera cette nouvelle qui révèle le style de Tchékhov, trois à quatre coups de pinceaux lui suffisent pour composer un tableau parfaitement achevé.

"Dans la cour de l’hôpital, perdue dans une véritable forêt de bardanes, d’orties et de chanvre sauvage, s’élève une petite annexe. Le toit en est rouillé, la cheminée à demi écroulée, l’herbe pousse sur les degrés pourris de l’entrée, et des crépissages il ne reste que des vestiges. La façade principale regarde l’hôpital, celle de derrière est tournée vers les champs, dont la sépare, grise et garnie de clous, la barrière de l’hôpital. Ces clous, aux pointes effilées, la barrière et l’annexe elle-même ont cet aspect spécial, triste et rébarbatif que l’on ne voit chez nous qu’aux hôpitaux et aux prisons. Si vous ne craignez pas de vous piquer aux orties, prenez le petit sentier qui conduit à l’annexe et nous jetterons un coup d’œil à l’intérieur. Voici ouverte la première porte ; entrons dans le vestibule.

Le long des murs et près du poêle sont entassées de véritables montagnes de vieilles hardes d’hôpital. Des matelas, de vieilles capotes en lambeaux, des pantalons, des chemises à raies bleues, des chaussures usées et ne pouvant servir à qui que ce soit, toute cette friperie amoncelée, chiffonnée, pêle-mêle, pourrit et exhale une odeur suffocante. Sur le tas de hardes est toujours couché, la pipe aux dents, le gardien Nikîta, vieux soldat en retraite, aux chevrons fanés. Il a la face dure d’un vieil ivrogne, des sourcils pendants qui lui donnent une expression de chien de la steppe, et le nez rouge. Il est de petite taille, d’aspect maigre et décharné, mais son maintien impose et ses poings sont robustes. Il appartient à cette catégorie d’hommes d’exécution, simples, positifs et bornés, qui aiment l’ordre par-dessus toute chose et sont convaincus qu’il faut cogner. Nikîta cogne en pleine poitrine, au visage, au dos, où cela tombe, et assure que sans cela rien ne marcherait à l’annexe.

Un peu plus loin, vous entrez dans une vaste pièce qui, défalcation faite du vestibule, occupe à elle seule toute l’annexe. Les murs y sont recouverts d’un enduit bleu sale ; le plafond est enfumé comme celui d’une isba sans cheminée ; il est manifeste que les poêles y fument l’hiver et que l’on n’y respire que vapeur de charbon. Des grilles de fer offusquent les fenêtres ; le plancher est gris et mal raboté. Il traîne une odeur de choux aigres, de mèche fumeuse, de punaises et d’ammoniaque, et l’on croirait entrer dans une ménagerie. Sur des lits, vissés au plancher, des gens sont assis ou couchés, en capotes bleues et en bonnets de nuit, à l’ancienne mode. Ce sont des fous. Ils sont cinq en tout, dont un seul noble ; les autres sont des petits bourgeois. Le premier, auprès de la porte, est grand et maigre, avec de longues moustaches blondes et les yeux rougis par les larmes. Il est assis, la tête appuyée dans les mains, et regarde un point fixement.

Sa maladie, sur le registre de l’hôpital, est dénommée hypocondrie, mais, en réalité, il est atteint de paralysie générale. Jour et nuit, il est triste, branle la tête, soupire et sourit amèrement. Il ne prend presque jamais part aux conversations et ne répond pas d’ordinaire quand on le questionne. Il mange et boit machinalement quand on lui donne à manger et à boire. À en juger par sa toux continuelle et déchirante, et par la maigreur et l’incarnat de ses joues, il fait de la phtisie. Son voisin est un petit vieux alerte et remuant, avec une barbiche en pointe, et des cheveux noirs et bouclés. Toute la journée il va d’une fenêtre à une autre, ou reste assis sur son lit, les jambes croisées à la turque, fredonnant et sifflant sans interruption comme un bouvreuil, et riant doucement. Sa gaieté d’enfant et son tempérament actif se manifestent aussi la nuit quand il se lève pour prier Dieu, ou du moins pour se frapper la poitrine avec les poings et gratter les portes avec ses doigts. Il est juif et s’appelle Moïseïka. C’est un faible d’esprit, devenu fou il y a vingt ans, lorsque brûla un atelier de chapellerie qui lui appartenait.

De tous les habitants de la salle 6, il a seul la permission de sortir dans la cour de l’hôpital et même dans la rue. Il jouit de ce privilège depuis longtemps, en sa qualité, sans doute, de vieil habitué de l’hôpital, et comme un être inoffensif qui amuse la ville, où l’on est habitué depuis longtemps à le voir dans les rues, entouré de gamins et de chiens. Vêtu d’une mauvaise petite capote, avec un risible bonnet de nuit et des pantoufles, parfois nu-pieds, et même sans pantalon, il va, s’arrêtant aux portes et aux boutiques, et demande un petit kopek. Ici on lui donne du kvass, là du pain, ailleurs un kopek, en sorte qu’il rentre ordinairement à l’annexe rassasié et riche. Tout ce qu’il rapporte ainsi, Nikîta le confisque pour son usage personnel.

Le vieux soldat le dépouille, brutalement, avec colère, retournant ses poches et prenant Dieu à témoin qu’il ne laissera jamais plus sortir ce juif dans la rue et que le désordre lui déplaît plus que tout au monde. Moïseïka aime à rendre service. Il porte de l’eau à ses camarades, les couvre quand ils dorment, promet à chacun de lui rapporter de la rue un kopek et de lui coudre un chapeau neuf ; enfin il fait manger son voisin de gauche, le paralytique général. Il agit ainsi non par compassion ni par aucune raison d’humanité, mais par imitation et par soumission involontaire envers son voisin de droite, Grômov..."

 

"Récit d'un inconnu" (1893, Рассказ неизвестного человека) 

"Récit d'un inconnu", comporte des péripéties, des voyages, des coups de théâtre : un révolutionnaire, Stéphane, s'introduit comme domestique chez le fils d'un grand personnage,  Guéorgui Ivanitch Orlov, afin de surprendre les secrets du père, voire saisir une occasion de l'assassiner. Mais une femme survient, Mme Krasnovskaïa, qui vient de quitter son mari pour vivre avec son amant, Orlov, qui ne rêve que de liberté. …

"..Pour des motifs qu'il n'y a pas à donner maintenant en détail, je dus entrer comme valet de chambre chez un fonctionnaire de Pétersbourg, nommé Orlov. I] avait environ trente-cinq ans ; ses prénoms étaient Guéôrguï Ivânytch. J'entrai chez cet Orlov en raison de son père, homme d'État connu, que je considérais comme un ennemi sérieux de notre cause. Je comptais pouvoir, parles conversations que j'entendrais, les papiers et les notes que je verrais sur le bureau, connaître dans leurs circonstances, les plans et les intentions du père. A onze heures, le matin, le timbre électrique résonnait d'ordinaire dans l'office, m'apprenant que mon maître était réveillé. Quand j'entrais dans sa chambre, tenant ses vêtements brossés et ses bottines cirées, Guéôrguï Ivânytch était assis sur son lit, non pas ensommeillé, mais l'air fatigué d'avoir trop dormi, le regard fixe, et n'exprimant aucun contentement d'être réveillé. Je l'aidais à s'habiller. Il se laissait faire sans plaisir, en silence, sans remarquer ma présence; puis, les cheveux encore humides, imprégné de parfums frais, il allait prendre son café dans la salle à manger. Il le buvait en parcourant les journaux, tandis que Paulia, la femme de chambre et moi, nous nous tenions respectueusement près de la porte, le regardant. Deux êtres adultes devaient, avec la plus sérieuse attention, en regarder un troisième qui prenait du café et grignotait des biscottes. Cela, selon toute apparence, est ridicule et absurde ; mais je ne voyais rien d'humiliant à me tenir ainsi, près de la porte, bien que je fusse instruit et noble, autant qu'Orlov. Je commençais alors à faire de la tuberculose et même à avoir quelque chose de plus sérieux. Fut-ce l'effet de la maladie, ou fut-ce le changement de mes façons de voir que je ne remarquais pas encore? un désir passionné, irritant de la vie ordinaire, de la vie de tout le monde me dominait chaque jour de plus en plus. Je ressentais un besoin de tranquillité d'âme, de santé, de bon air et de bonne nourriture ; je devenais rêveur, et, à ce titre, je ne savais pas à proprement parler ce qu'il me fallait. Tantôt je voulais me faire moine, et rester des journées entières près de la fenêtre de ma cellule à regarder les arbres et les champs ; tantôt je songeais à acheter quelques arpents de terre et à mener la vie de propriétaire; tantôt je me promettais de m'adonner à la science, pour devenir professeur de quelque université de province. J'ai été lieutenant de vaisseau ; je rêvais à la mer, à notre escadre, à la corvette sur laquelle j'ai fait le tour du monde. Je voulais éprouver encore une fois l'inexprimable sensation de me promener dans une forêt des Tropiques ou de voir un coucher de soleil sur le golfe du Bengale, éprouver la sensation de mourir d'extase et avoir la nostalgie de mon pays. Je rêvais de montagnes, de femmes, de musique, et j'examinais les visages avec curiosité, comme un enfant, et j'écoutais les voix... Et  quand, debout près de la porte, je regardais Orlov boire son café, je ne me sentais pas un valet de chambre, mais un homme que tout, dans l'univers, intéresse, même Orlov. Orlov avait le type pétersbourgeois : épaules étroites, buste long, tempes creuses, des yeux de couleur indéterminée, et sur la tête et les joues une maigre végétation, pauvrement colorée. Son visage était soigné, tiré, désagréable. Il était particulièrement désagréable, quand Orlov réfléchissait ou dormait. Est-il bien utile de décrire un type ordinaire? Pétersbourg, du reste, n'est pas l'Espagne. Le type masculin n'y a pas, même pour les choses d'amour, une grande importance ; il ne compte que pour les domestiques et les cochers, obligés à avoir de la prestance. Si j'ai parlé de la figure et des cheveux d'Orlov, c'est qu'il y avait dans son extérieur quelque chose à signaler. Quand Orlov prenait un livre ou un journal, quels qu'ils fussent, ou quand il rencontrait des gens, quels qu'ils fussent aussi, ses yeux se mettaient à sourire ironiquement et toute sa figure arborait une expression de raillerie légère, pas méchante. Avant de lire ou d'entendre quoi que ce fût, il s'armait d'ironie, comme un sauvage de son bouclier. C'était une ironie habituelle, foncière, qui, à la longue, apparaissait sur ses traits comme un reflet, sans participation aucune de sa volonté. •—• Mais nous en reparlerons. Vers une heure, Orlov, prenant, avec son expression d'ironie, son portefeuille bourré de papiers, se rendait à son bureau. Il ne dînait pas chez lui et ne rentrait que vers neuf heures ...."

 

"La Dame au petit chien" (1898, Дама с собачкой)

L'amour inspirait à Tchékhov émotion ou ironie et ne pouvait se passer d'un personnage féminin dans ses nouvelles, personnage le plus souvent compris et inaccessible. "Quand je l’ai épousé, confesse un de ses personnages, j’avais vingt ans, je mourais de curiosité, j’aspirais à un sort meilleur, il existe bien, me disais-je, une vie différente ! Je voulais vivre, vivre, vraiment vivre, la curiosité me dévorait..."  Ici, la Dame au petit chien, Anna Serguéievna von Diederitz, promène son ennui et son chien sur la digue d'une station de la mer Noire. Un homme solitaire, Dmitri Dmitrich Gourov, marié, trois enfants, la remarque, l'aime, mais ne peut surmonter toutes les barrières qui se dressent sur le chemin de leur bonheur.

"On disait qu’une nouvelle figure avait fait son apparition sur le môle, une dame avec un petit chien. Dmîtri Dmîtrich Goûrov, depuis deux semaines à Yalta, commençait à s’intéresser aux nouveaux arrivants. Assis au pavillon Vernet, il vit un jour passer une jeune femme blonde, de taille moyenne, coiffée d’un béret et suivie d’un toutou blanc. Il la rencontra ensuite plusieurs fois par jour au jardin public ou au square. Elle se promenait seule, toujours coiffée du même béret et accompagnée de son chien. Personne ne la connaissait. On l’appelait la dame au petit chien. 

– Si elle est ici sans son mari et sans relations, songea Goûrov, je ne serais pas fâché de faire connaissance avec elle. 

Bien qu’il n’eût pas encore quarante ans, il avait déjà une fille de douze ans et deux fils qui allaient au lycée. On l’avait marié jeune, au temps où il faisait sa deuxième année à l’Université, et maintenant sa femme paraissait bien plus âgée que lui. C’était une grande personne aux sourcils noirs, raide, sérieuse, grave, et, comme elle le disait elle-même, « une penseuse ». Elle lisait beaucoup, négligeait de mettre le signe dur à la fin des mots en écrivant et appelait son mari Dimitri au lieu de Dmîtri. Il la trouvait peu intelligente, étroite d’idées et sans élégance ; il la craignait et n’aimait pas à rester chez lui. Depuis longtemps, il la trompait ; il la trompait souvent, et c’est probablement à cause de cela qu’il traitait les femmes avec un peu de mépris, les qualifiant, quand on en parlait, de « race inférieure ».

Il lui semblait que les amères expériences qu’il avait faites lui conféraient le droit de leur donner n’importe quel nom ; néanmoins, il n’aurait pas pu vivre deux jours sans cette race inférieure. Il se sentait mal à l’aise dans la société des hommes, s’y ennuyait, et restait froid et silencieux. En revanche, avec les femmes, il se trouvait comme chez lui, savait leur parler agréablement et se tenir comme il convenait. Avec elles, le silence même ne le gênait pas. Il avait dans son caractère et dans tout son être quelque chose de séduisant et d’insaisissable qui les disposait en sa faveur et les attirait. Il le savait et sentait une sorte de force le pousser vers elles. 

Une longue expérience lui avait appris que chaque liaison met, au début, de la variété dans la vie et paraît une gentille aventure, mais qu’elle se transforme ensuite chez les honnêtes gens, et surtout chez les Moscovites, casaniers et indécis, en un véritable problème, extrêmement compliqué, qui rend, à la fin, la situation très difficile. 

Mais chaque fois que Goûrov rencontrait une jolie femme, l’expérience s’effaçait de sa mémoire. Il éprouvait une irrésistible soif de vivre ; et tout lui paraissait facile et amusant. 

Or, un soir qu’il dînait au jardin, il vit la dame au béret se diriger vers une table voisine de la sienne et s’asseoir. L’expression de son visage, sa démarche, sa robe, sa coiffure, tout lui disait qu’elle appartenait à un milieu convenable, qu’elle était mariée, qu’elle se trouvait seule à Yalta depuis peu de temps et qu’elle s’y ennuyait. Dans ce qu’on raconte sur la légèreté des moeurs locales, il y a beaucoup de faux. Goûrov méprisait ces racontars et savait que les gens qui les font seraient, à l’occasion, les premiers à faillir. Pourtant quand la dame s’installa à trois pas de lui, il se souvint de tous ces récits de conquêtes faciles, de promenades dans les montagnes, et l’idée d’une rapide et courte liaison, d’un roman avec une femme, dont il ignorait même le nom, s’empara de lui..."

 

"La Mouette", comédie en quatre actes (1895-1896, Чайка)

Premier succès théâtral de Tchékhov et première pièce qui rénove le théâtre russe en exaltant la vie quotidienne dans laquelle s'ébattent des êtres qui espèrent, qui aiment, qui haïssent, qui s'illusionnent sur leur existence : Arkadina se croit toujours une grande actrice, Treplev, son fils, rêve de révolutionner le théâtre, Trigorine, l'amant d'Arkadina, écrivain au faîte de la célébrité, craint de sombrer dans l'ignorance des foules,  et Nina, qui désire jusqu'à la fascination devenir actrice, s'enfuit avec Trigorine mais sombre dans l'échec : "Une jeune fille passe toute sa vie sur le rivage d'un lac. Elle aime le lac, comme une mouette, et elle est heureuse et libre, comme une mouette. Mais un homme arrive par hasard et, quand il la voit, par désœuvrement la fait périr. Comme cette mouette .." . Tous partagent la même soif de nouveauté mais se montrent incapables de réaliser leurs rêves et sentent confusément que leur vie n'est qu'un songe.

"NINA, seule. – Comme c’est étrange de voir pleurer une actrice célèbre, et pour une raison pareille ! Et qu’un écrivain connu, l’idole du public, dont on parle dans les journaux, dont on vend les portraits, dont les oeuvres sont traduites à l’étranger, passe ses journées à pêcher et se réjouisse quand il a pris deux goujons, comme c’est étrange ! Je croyais que les gens célèbres étaient fiers, inaccessibles, qu’ils méprisaient la foule, qui place au-dessus de tout la noblesse et la fortune, et qu’ils se vengeaient d’elle, grâce à leur gloire et à l’éclat de leur nom. Mais non, je les vois pleurer, aller à la pêche, jouer aux cartes, rire et se fâcher comme tout le monde…

TREPLEV, sans chapeau, portant un fusil et une mouette morte. – Vous êtes seule ?

NINA – Oui. (Treplev dépose la mouette à ses pieds.) Qu’est-ce que ça veut dire ?

TREPLEV – J’ai eu la bassesse de tuer cette mouette aujourd’hui. Je la dépose à vos pieds.

NINA – Qu’avez-vous ? - Elle ramasse la mouette et la regarde.

TREPLEV, après un silence. – Je me tuerai bientôt de la même manière.

NINA – Je ne vous reconnais plus.

TREPLEV – Oui, depuis que j’ai cessé de vous reconnaître. Vous n’êtes plus la même envers moi ; votre regard est froid, ma présence vous gêne.

NINA – Vous êtes devenu irritable. Vous vous exprimez d’une manière bizarre, à l’aide de symboles. Cette mouette en est un, probablement, mais excusez-moi, je ne le comprends pas… (Elle pose la mouette sur le banc.) Je suis trop simple pour vous comprendre.

TREPLEV – Tout a commencé le soir où ma pièce a si stupidement échoué. Les femmes ne pardonnent pas l’insuccès. J’ai brûlé tout, jusqu’au dernier bout du manuscrit. Si vous saviez comme je suis malheureux ! Votre froideur à mon égard est horrible, incroyable ; comme si, en me réveillant, j’avais vu ce lac asséché, l’eau aspirée par la terre. Vous venez de dire que vous étiez trop simple pour me comprendre ? Qu’y a-t-il à comprendre ? Ma pièce a déplu, et vous méprisez mon inspiration, vous me rangez parmi les gens ordinaires, nuls, comme il y en a tant. (Il tape du pied.) Je le comprends ! Je ne le comprends que trop ! C’est comme si un clou s’enfonçait dans mon cerveau, et je le maudis ce cerveau, comme cet amour-propre qui me ronge… (Voyant Trigorine qui lit tout en marchant :) Mais voilà le véritable talent ; il a la démarche de Hamlet et, comme lui, un livre à la main. (Se moquant :) « Des mots, des mots, des mots… » Ce soleil ne vous a pas encore atteint, mais déjà vous vous déranger.

Il sort rapidement.

TRIGORINE note dans son carnet. – Elle prise et boit de la vodka. Toujours vêtue de noir… L’instituteur l’aime.

NINA – Bonjour, Boris Alexéevitch.

TRIGORINE – Bonjour. Il paraît que des circonstances imprévues nous obligent à partir aujourd’hui. Nous ne nous reverrons peut-être jamais. C’est bien dommage. Je n’ai pas souvent l’occasion de rencontrer une jeune fille aussi intéressante ; moi-même, j’ai oublié, j’ai du mal à me représenter exactement comment on est à dix-huit, dix-neuf ans ; c’est pourquoi les jeunes filles paraissent fréquemment artificielles dans mes récits. J’aurais voulu être dans votre peau, ne fût-ce qu’une heure, pour savoir ce que vous pensez, et quel genre d’oiseau vous êtes.

NINA – Et moi, je voudrais être à votre place.

TRIGORINE – Pourquoi ?

NINA – Pour savoir ce que ressent un grand et célèbre écrivain. Quelle impression vous fait votre gloire ?

TRIGORINE – Quelle impression ? Mais aucune, je suppose. Je n’y ai jamais pensé. (Il réfléchit.) De deux choses l’une : ou bien vous exagérez ma célébrité, ou bien elle ne produit généralement aucun effet.

NINA – Mais quand on parle de vous dans les journaux ?

TRIGORINE – Si l’on dit du bien de moi, c’est agréable ; si l’on m’éreinte, je suis de mauvaise humeur pendant deux jours.

NINA – Un monde merveilleux ! Si vous saviez comme je vous envie ! Le sort des êtres est si différent. Les uns traînent péniblement une existence ennuyeuse et morne, ils se ressemblent tous, ils sont tous malheureux ; à d’autres, comme à vous, par exemple – vous êtes un pour un million –, le sort a donné une vie intéressante, lumineuse, pleine de sens… Vous êtes un homme heureux…

TRIGORINE – Moi ? (Haussant les épaules :) Hum !… Vous me parlez de célébrité, de bonheur, de vie intéressante et lumineuse, mais pour moi ces belles paroles sont, excusez-moi, comme de la marmelade, et je n’en mange jamais. Vous êtes très jeune, et très bonne.

NINA – Votre vie est si belle !

TRIGORINE – Qu’a-t-elle de particulièrement beau ? (Il consulte sa montre.) Je dois aller travailler. Excusez-moi, je n’ai pas le temps. (Il rit.) Vous avez écrasé mon cor le plus sensible, comme on dit, et voilà que je commence à m’agiter, à me fâcher un peu. Soit, parlons-en, parlons de ma vie, belle et lumineuse. Par où commencer ? (Après avoir réfléchi :) Il existe des idées fixes, ainsi, par exemple, il y a des gens qui ne peuvent s’empêcher de penser à la lune, nuit et jour ; eh bien, à chacun sa lune ; la mienne, c’est jour et nuit cette pensée obsédante : tu dois écrire, tu dois écrire, tu dois… Un récit à peine terminé, il faut, on ne sait pourquoi, que j’en commence un autre, puis un troisième, puis un quatrième… J’écris sans arrêt, comme si je courais la poste, et pas moyen de faire autrement. Qu’y a-t-il là de beau et de lumineux, je vous le demande ? Oh ! Quelle vie absurde ! Me voilà seul avec vous, je suis ému, et pourtant, à chaque instant, je me dis qu’une nouvelle, restée inachevée, m’attend. Je vois un nuage dont la forme rappelle celle d’un piano ; je pense aussitôt qu’il faudra mentionner quelque part un nuage qui ressemble à un piano. On sent une odeur d’héliotrope ; je m’empresse de noter : odeur sucrée, couleur de deuil, à évoquer dans la description d’un soir d’été. À chaque phrase, à chaque mot, je vous épie, comme je m’épie moi-même, et je me dépêche de serrer ces phrases et ces mots dans mon garde-manger littéraire. Qui sait ? Cela pourrait servir...."

 

"Oncle Vania", scènes de la vie de campagne en quatre actes (1897, Дядя Ваня)

Le temps tchékhovien ne mûrit pas les personnages. Il les défait, il les dépossède de leur être, il émousse leurs sentiments. Le temps est une blessure – impossible de vivre au présent, ce présent absurde et lourd de regrets ; les hommes sont condamnés à vivre au passé ou au futur antérieur : 

"Je n'aime plus personne", soupire Astrov, le médecin d'Oncle Vania, et Tchekhov montrent des personnages le plus souvent incapables d'aimer et de trouver sens à leur vie. Sérébriakov, professeur égoïste et propriétaire du domaine, et sa nouvelle femme Éléna bouleversent depuis leur arrivée la vie paisible de Sonia, la fille du professeur, Voïnitski (l'oncle Vania), le régisseur du domaine et son beau-frère, enfin Astrov, le médecin de campagne. Le temps s'écoule entre les personnages dans l'ennui et le non-dit, autour de sentiments entrecroisés : Sonia aime Astrov, Astrov voudrait séduire Eléna, Vania est amoureux d'Eléna. Vania a l'impression d'avoir gâché sa vie, ayant vécu à l'ombre d'un Sérébriakov qui n'est en fait qu'un raté. La belle Eléna fait mine de tirer sur Serebriakov, mais le rate, et la pièce se termine comme si rien ne s'était véritablement passé.

"SONIA. – Que faire ? il faut vivre ! (Une pause.) Nous vivrons, oncle Vania ! Nous vivrons une longue série de jours, de longues soirées. Nous supporterons patiemment les épreuves que nous enverra le destin. Nous travaillerons pour les autres, maintenant et dans notre vieillesse, sans connaître le repos. Et quand notre heure viendra, nous mourrons soumis. Et là-bas, au-delà du tombeau, nous dirons combien nous avons souffert, pleuré, combien nous étions tristes. Et Dieu aura pitié de nous.

Et tous deux, nous verrons, cher oncle, une vie lumineuse, belle, splendide. Nous nous en réjouirons, et nous rappellerons avec une humilité souriante nos malheurs d’à présent. Et nous nous reposerons. Je crois à cela, mon oncle ; je le crois, ardemment, 

passionnément… (Elle se met à genoux devant lui, pose la tête sur ses mains, et d’une voix lasse.) Nous nous reposerons !"

 

"Les Trois Sœurs", drame en quatre actes (1901,Три сестры)

Olga, Masha et Irina, trois jeunes soeurs cultivées, vivent avec leur frère, Andreï Sergueïevitch Prozorov, dans une ville provinciale où elles s'ennuient. L'aînée, Olga, est entrée dans l'enseignement et rêve d'en sortir, sans pour autant faire quoique ce soit pour réaliser ses espoirs. La seconde, Macha, déçue par un mariage d'amour, a pris le monde en grippe. Enfin, Irina brûle se rendre utile mais ne rencontre que déceptions. Après la mort de leur père, elles rêvent de retourner à Moscou, ville de leur enfance heureuse afin de fuir l'ennui de la vie de province. Avec l'arrivée soudaine d'un régiment militaire, les soeurs reprennent goût à la vie. Mais ce ne sera que pour une courte durée: les militaires doivent bientôt quitter la ville, laissant les trois soeurs à leur solitude et leur destin.

"OLGA – Notre père est mort, il y a juste un an aujourd’hui, le cinq mai, le jour de ta fête, Irina. Il faisait très froid, il neigeait. Je croyais ne jamais m’en remettre ; et toi, tu étais étendue, sans connaissance, comme une morte. Mais un an a passé, et voilà, nous pouvons nous en souvenir sans trop de peine, tu es en blanc, et ton visage rayonne… (La pendule sonne douze coups.) La pendule avait sonné ainsi. (Un temps.) Je me sou-viens, quand on a emporté le cercueil, la musique jouait, et au cimetière on a tiré des salves. Il était général de brigade, et pourtant, bien peu de gens derrière son cercueil. Il est vrai qu’il pleuvait. Une pluie violente, et de la neige. 

IRINA – Pourquoi réveiller ces souvenirs ! 

Derrière les colonnades, dans la salle, près de la table, apparaissent le baron Touzenbach, Tchéboutykine et Soliony. 

OLGA – Aujourd’hui il fait chaud, on peut laisser les fenêtres grandes ouvertes, mais les bouleaux n’ont pas encore de feuilles. Nommé général de brigade, notre père avait quitté Moscou, avec nous tous, il y a onze ans de cela, mais je m’en souviens parfaitement. À cette époque, au début de mai, à Moscou, il fait bon, tout est en fleurs, inondé de soleil. Onze ans déjà, mais je me rappelle tout parfaitement, comme si cela datait d’hier. Mon Dieu ! Ce matin, au réveil, j’ai vu ces flots de lu-mière, j’ai vu le printemps, mon coeur s’est rempli de joie et du désir passionné de revenir dans ma ville natale. 

TCHÉBOUTYKINE – Cours toujours ! 

TOUZENBACH – Bien sûr, ce sont des bêtises ! 

Macha, qui rêve sur son livre, sifflote doucement une chanson. 

OLGA – Ne siffle pas, Macha. Comment peux-tu siffler ! (Un temps.) À force d’aller au lycée tous les jours et de donner des leçons jusqu’au soir, j’ai un mal de tête continuel, et des pensées de vieille femme. C’est vrai, depuis quatre ans, depuis que j’enseigne au lycée, je sens mes forces et ma jeunesse me quitter goutte à goutte, jour après jour. Seul un rêve grandit et se précise en moi… 

IRINA – Partir pour Moscou ! Vendre cette maison, liquider tout, et partir… 

OLGA – Oui ! Aller à Moscou, vite, très vite. 

Tchéboutykine et Touzenbach rient. 

IRINA – Notre frère deviendra sans doute professeur de faculté, de toute façon, il ne voudra pas rester ici. Le seul obs-tacle, c’est notre pauvre Macha. 

OLGA – Macha viendra passer tous les étés à Moscou. 

Macha sifflote doucement. 

IRINA – Si Dieu le veut, tout s’arrangera. (Elle regarde par la fenêtre.) Il fait beau aujourd’hui. Je ne sais pourquoi, j’ai le coeur si léger. Ce matin, je me suis rappelé que c’était ma fête : et brusquement, une immense joie, toute mon enfance, quand maman vivait encore… Quelles merveilleuses pensées tout à coup, quelles pensées ! 

OLGA – Aujourd’hui tu es rayonnante, incroyablement embellie. Macha aussi est belle. André serait bien, mais il a trop grossi, cela ne lui va pas. Moi, j’ai vieilli, j’ai beaucoup maigri, c’est toutes ces colères contre les filles au lycée. Mais aujourd’hui, je suis libre, je peux rester chez moi, la tête ne me fait pas mal, et je me sens plus jeune qu’hier. Je n’ai que vingt-huit ans, après tout. Tout est bien, tout vient de Dieu, mais il me semble que si j’étais mariée, si je restais à la maison, ça vaudrait mieux… (Un temps.) J’aurais aimé mon mari. 

TOUZENBACH, à Soliony. – Vous ne dites que des bêtises, je ne peux plus vous écouter. (Il vient au salon.) J’ai oublié de vous dire : vous aurez aujourd’hui la visite de Verchinine, notre nouveau commandant de batterie. ..."

 

"La Cerisaie", comédie en quatre actes (1904, Вишнёвый сад)

Dernière pièce de théâtre écrite par Tchekhov, dépourvue de toute intrigues si ce n'est une suite de tableaux qui naissent de l'état d'âme des personnages eux-mêmes, avec, au centre, la "cerisaie", le verger enchanté, symbole de toute une famille qui a vécu sous son ombrage et du bonheur passé. Cette cerisaie est condamnée à disparaître : Lioubov Andréïevna Ranevskaïa , revenue d'un long voyage passé à Paris où son amant a dilapidé sa fortune, doit vendre aux enchères sa propriété. 

"...LOPAKHINE (le marchand), riant. – Permettez-moi de vous demander quelle idée vous vous faites de moi ?

TROFIMOV (étudiant et révolutionnaire). – Voici, Ermolaï Alekséïevitch : vous êtes riche et serez bientôt millionnaire. Vous êtes nécessaire comme, dans la transformation de la matière, est nécessaire une bête de proie qui dévore tout ce qui se trouve sur sa route ; voilà l’idée que je me fais de vous.

Tous rient.

VARIA (fille adoptive de  Lioubov Andréïevna Ranevskaïa ) – Parlez-nous plutôt des planètes, Pierre.

MME RANIEVSKAÏA. – Non, reprenons la conversation d’hier soir.

TROFIMOV. – De quoi parlions-nous ?

GAÏEV ( le frère de Lioubov). – De l’homme fier.

TROFIMOV. – Nous avons parlé longtemps sans arriver à aucune conclusion. Selon vous, il y a quelque chose de mystique dans l’homme fier. Peut-être avez-vous raison, mais, à prendre les choses simplement, quel sens a cette fierté quand la constitution physique de l’homme est faible, quand la masse de l’humanité est pour majeure partie grossière, inintelligente et profondément malheureuse ? Il faut cesser de s’extasier sur soi-même ; il faut travailler seulement.

GAÏEV. – Quoi qu’on fasse, il faudra mourir.

TROFIMOV. – Qui sait !… Et que signifie cela, mourir !… L’homme a peut-être une centaine de sens, et, à sa mort, il n’en

meurt que cinq que nous connaissions ; les quatre-vingt-quinze autres restent vivants.

MME RANIEVSKAÏA. – Comme vous avez de l’esprit, Pierre !…

LOPAKHINE, ironiquement. – Effrayant !

TROFIMOV. – L’humanité progresse, perfectionne ses forces. Tout ce qui, aujourd’hui, nous dépasse, sera un jour intelligible, familier. Mais il faut, pour en arriver là, aider de toutes nos forces ceux qui cherchent. En Russie, il y a encore bien peu de gens qui travaillent. La majeure partie des gens de ces classes cultivées que je connais ne cherche rien, ne fait rien, et n’est pas encore apte au travail. Elles se disent classes cultivées, et on y tutoie les domestiques. On s’y comporte avec les paysans comme avec des animaux. On n’y apprend rien ; on ne lit rien sérieusement ; on ne fait absolument rien. Des sciences, on se contente de parler, et on n’entend rien à l’art. Tous ont des mines graves, ne dissertent que de choses sérieuses, font de la philosophie, et, néanmoins, la grande majorité d’entre nous, quatre-vingt-dix-neuf sur cent, vit comme des sauvages. À tout propos, on vous met le poing sous le nez, on s’injurie. On mange de façon répugnante ; on dort dans la saleté, le manque d’air ; partout des punaises, de la puanteur, de l’humidité, de la saleté morale… Tous nos beaux discours ne tendent apparemment qu’à nous blouser nous-mêmes et à blouser les autres… Dites-moi où sont chez nous ces crèches dont on parle tant, ces salles de lecture ? Il n’en est question que dans les romans. En réalité, il n’en existe pas. Il n’y a partout que malpropreté, vulgarité, asiatisme… Je crains et je déteste les faces trop sérieuses, les discours sérieux. Mieux vaut nous taire !

LOPAKHINE. – Eh bien ! écoutez-moi. Je me lève à cinq heures du matin ; je travaille du matin au soir ; je manie constamment mon argent et celui des autres ; et je vois comment sont les gens. Il suffit de se mettre à faire n’importe quoi pour comprendre combien il y a peu de gens honnêtes, convenables. Parfois, quand je ne puis m’endormir, je pense : Seigneur, tu nous as donné d’immenses forêts, des champs infinis, les horizons les plus vastes, et nous devrions avec tout cela être des géants…

MME RANIEVSKAÏA. – Des géants ? À quoi bon ? Les géants ne sont beaux que dans les contes. Dans la réalité, ils font peur...."

 


Valentin Serov (1865-1911)

Né à Saint-Pétersbourg, Valentin Serov est le peintre qui, en cette fin du XIXe siècle renouvelle totalement le genre du portrait officiel : formé au dessin à Munich par Karl Koepping, puis en peinture par Ilia Repine qu'il suit de Paris à Moscou et en Crimée, il devient rapidement célèbre grâce à ses innombrables portraits du monde artistique et politique de son temps, retenant les singularités psychologiques ou symboliques de ses modèles qui semblent poser tels qu'ils sont...

The State Russian Museum, Saint Petersburg (1897, Confirmation of Emperor Nicholas II; 1910, Portrait of Ida Lvovna Rubinstein; 1911, Portrait of Princess O. K. Orlova; 1900, Portrait of Emperor Alexander III; 1901-1902, Portrait of Princess Zinaida Yusupova) * Tretyakov Gallery, Moscow (1887, The Girl with Peaches; 1888, The Girl in Sunlight; 1898, Portrait of Nikokai Andreyevich Rimsky-Korsakov; 1910, Portrait of I. A. Morozov) * Memorial Museum of Maxim Gorky, Moscow (1905, Portrait of the Writer Maxim Gorky)...


Zinaïda Nicolaïevna Hippius (1869-1945)

Née à Bélev, issue d'une famille de la noblesse allemande qui avait souche en Russie, Zinaïda Hippius forme en 1888 avec son mari Dimitri Merejkovski (1866-1941) un couple littéraire original et prolifique qui marque le Siècle d'argent de l'histoire de la littérature russe et tient salon à Saint-Pétersbourg. En 1893, Dimitri Merejkowski publie le manifeste du symbolisme russe, mais un symbolisme qui entend faire du christianisme l'âme du socialisme : sa trilogie "Le Christ et l’Antéchrist" (1905) lui apporte la notoriété. Dans le contexte révolutionnaire de la Russie de ce début du XXe siècle, nombre de penseurs refusent d'évacuer la question du spirituel face au marxisme et au matérialisme dominant. Dimitri Merejkowski espère réconcilier Jésus et la Révolution, son ami Nicolas Berdiaev (1874-1948), soutient une nouvelle conscience religieuse qui veut unir au christianisme le sens dionysiaque de la vie. Dimitri Philosophoff (1872-1940), Zinaïda Hippius et Dimitri Merejkovski publient de concert "Le Règne de l'Antéchrist" après avoir soutenu les débuts de la révolution de février. Le mouvement poétique acméiste, animé par Nikolaï Goumilev (1886-1921) et Anna Akhmatova (1889-1966), s'oppose certes au symbolisme dominant de la poésie russe, mais revendique fortement l'unité indivisible de la Terre et de l'homme. Zinaïda Hippius, critique littéraire reconnue et théoricienne du symbolisme russe, fuit avec Dimitri Merejkowski la terreur bolchevique et s'expatrient tous deux en France. Elle publie deux recueils de poésies en 1904 et 1910, entend rechristianiser la vie et voue une haine absolue aux bolchéviques. 

 


Alexandre Blok (1880-1921)

Alexandre Blok est né à Saint–Petersbourg, sur les bords de la Neva. Sa trajectoire l’aura amené d’une enfance protégée, choyée, en une vie d’abord éclatante et célébrée puis enfin dans la tragédie noire et désespérée.

"Toute poésie est un voile étendu sur la pointe de quelques mots. Ces mots-là brillent comme des étoiles. C'est à cause d'eux qu'une poésie existe..." (Lettre de Blok du 21 décembre 1906). Fragile, passant de l’enthousiasme à la dépression, cet aristocrate cherchera la rédemption et la fuite en avant par la mystique, et donc par la Révolution. On a peine à se souvenir de ce poète de 24 ans aux longs cheveux blonds bouclés, au magnétisme absolu qui mettait la Russie à genoux. Il était le contemporain de Rilke et d'Apollinaire, le pur produit d'un milieu bourgeois et intellectuel, le nouveau Pouchkine. Il ira de succès en succès, et écrira en 1906 "La baraque de foire" aujourd'hui considérée comme la première pièce du théâtre moderne russe. La relation avec Liouba Mendéléeva qui jamais ne le quittera et sera sa lumières et ses ténèbres :« Je n’ai eu que seulement deux femmes : la première est Liouba, la deuxième, toutes les autres ». Le cycle « L’inconnue » d’avril 1906 le rend célèbre. Blok cherche le chaos, les ruptures et la nuit. Celle des bouges, celle des oublis. "Ce soir j'ai erré, erré. Une nuit blanche et des femmes... Où cours-tu ainsi, oh, la vie?" (lettre du 15 mai 1917).

Dans le gouffre de sa vie il se perd dans les « prostituées vermeilles », tant la peur des relations avec de belles femmes le terrorisait: « Fut-ce derrière ton épaule, ô ma compagne`Quelqu’un, des yeux, me guette » (1913). Des années de crise, des amours hallucinés pour des actrices ou des cantatrices, des voyages à l’étranger, Italie, France, Allemagne..., qui l’ennuient, tout cela n’apaise pas son désarroi profond. « L’étranger m’est nuisible ». Il attend confusément un tremblement de terre intérieur, cloîtré à Saint-Petersbourg, l'immense désert pour lui. Les orages désirés n'arrivent pas, il doute. « Quand est-ce que je serai enfin libre de me tuer ! » (carnets 21 mars 1914)

Il était prêt à tous les séismes et celui-ci survint avec la révolution de 1917. Blok va vers le fracas de cette révolution qui se lève. Il s’y lance à corps perdu, exalté, mystique: «je vois derrière les épaules de chaque soldat rouge des ailes d’ange».  Fasciné par l’ouragan révolutionnaire, il en sortira broyé, anéanti.

 

Les Douze (1918)

"Soir noir.

Neige blanche.

Il vente, il vente !

On ne tient pas sur ses jambes.

Il vente, il vente !

Sur toute la terre de Dieu !

 Le vent moire

La neige blanche.

Sous la neige — la glace.

Et l’on glisse. Que c’est pénible !

Tous les piétons

Glissent — Ah ! les pauvrets.

 D’une maison à l’autre

Une corde tendue ;

        Sur la corde, un placard :

« Tout le pouvoir à l’Assemblée Constituante !... »

Une pauvre vieille se lamente et pleure,

Elle ne comprend pas ce que cela veut dire —

Pourquoi un tel placard,

Un chiffon si grand ?

Combien de portianki

On en pourrait faire aux enfants —

Il en est tant qui vont sans chemise et pieds nus...

 La vieille, telle une poule,

Sauta par-dessus un tas de neige,

— Oh, Mère de Dieu — Protectrice !

— Les bolcheviks me pousseront au tombeau !

 Le vent cingle,

Le gel ne cesse

Et le bourgeois, au carrefour,

Cache le nez dans son collet.

 Et celui-ci ? — Il a des cheveux longs

Et dit à voix basse :

— Traîtres !

— La Russie est perdue !

C’est un écrivain, sans doute,

Un phraseur...

 En voici un autre, en froc à longs pans,

Qui passe à l’écart, derrière le tas de neige.

— Tu n’es pas gai, à présent,

Camarade pope ?

Te souviens-tu, autrefois

Tu marchais le ventre en avant

Et ton ventre, de par ta croix,

Sur le peuple rayonnait ?

 

Voici une dame en pelisse d’astrakan

Qui se penche vers une autre.

— Que nous avons pleuré, pleuré...

Elle glisse

Et vlan ! s’étale !

 

Aïe ! Aïe !

Tire-la, relève-la !

 

Le vent joyeux,

Malfaisant et content,

Entortille les jupes,

Fauche les passants,

Arrache, froisse, balance

Le grand placard :

« Tout le pouvoir à l’Assemblée Constituante !.. »

Il apporte des cris :

 

... Nous aussi, nous avons eu assemblée...

... Dans cette maison...

... On a délibéré —

... Décidé...

... Pour un moment, dix —

Pour une nuit, vingt-cinq —

Et n’accepter moins de personne...

... Allons nous coucher...

 

Tard dans la soirée,

La rue devient déserte,

Seul, un vagabond

Marche, voûté.

Et le vent siffle...

 

Hé ! le pauvre !

Approche —

Embrassons-nous...

— Du pain !

— Et après ?...

— Passe !

 

Ciel noir, noir.

Une fureur, une triste fureur

Soulève le cœur...

Fureur noire, sainte fureur...

Camarade ! Tiens-toi

Sur tes gardes !

 





Maxime Gorki (1868-1936)

"Celui qui a connu dès son enfance une réalité sordide et cruelle aspire à la transfigurer par la raison, la volonté et le travail, à créer « une vie plus belle et plus humaine ». Dût-il pour cela mentir, ou semer des illusions. Gorki est l'un des bâtisseurs, et l'une des victimes, de l'utopie communiste du XXe siècle. Il incarne les révoltes, les espoirs et les errements de son époque."

Son enfance malheureuse et son adolescence vagabonde, Maxime Gorki les relatera dans sa fameuse trilogie : "Enfance", "En gagnant mon pain", et "Mes Universités". Très tôt engagé dans le mouvement socialiste, ses premiers succès littéraires et théâtraux (Les Petits-bourgeois, Les Bas-fonds, Les Estivants, Les Enfants du soleil) se heurteront à la suspicion et à la censure de la police tsariste, au point qu'en 1905 il sera contraint à l'exil : Berlin, Paris, New York. De retour en Russie en 1913, il exprimera dès 1917 sa méfiance à l'égard des Bolcheviks, quittera de nouveau la Russie en 1921 (Berlin, Sorrente…) pour y revenir en 1928, adulé jusqu'à l'excès par le nouveau pouvoir stalinien. Dévoré de lassitude et de tristesse, il meurt en 1936 deux ans après son fils, dans des circonstances tout aussi mystérieuses et à ce jour non encore élucidées.

 

La Mère (1907, Мать)

Le roman le plus célèbre de Gorki a pour thème, la conversion à l'action révolutionnaire d'une femme du peuple, Pelagie Vlassova,  à la suite de l'emprisonnement de son fils, Paul, pour agitation sociale. Gorki n'évoque pas tant ici le contenu idéologique de la révolution que son idéal, les raisons de la révolte, l'attitude face à la répression, le fatalisme des travailleurs. Dans la littérature russe surgit ici une analyse des conditions sociales des ouvriers qui ne débouche plus sur le désespoir mais sur un avenir possible, au-delà des menaces d'arrestation. C'est à la mort de son père, un ouvrier constamment ivre qui rossait sa femme continuellement, que Paul se rallie à la cause révolutionnaire, seul moyen à ses yeux de combattre l'ignorance et l'oppression. Sa mère qui a toujours souffert en silence, sans personnalité affirmée, sans éducation, sent progressivement se développer en elle son droit à l'existence. Quand Paul est condamné à la déportation, elle le remplace dans la vie clandestine et devient un symbole. 

"Tous les jours, dans l’atmosphère enfumée et grave du faubourg ouvrier, la sirène de la fabrique jetait son cri strident. Alors, des gens maussades, aux muscles encore las, sortaient rapidement des petites maisons grises et couraient comme des blattes effrayées. Dans le froid demi-jour, ils s’en allaient par la rue étroite vers les hautes murailles de la fabrique qui les attendait avec certitude et dont les innombrables yeux carrés, jaunes et visqueux, éclairaient la chaussée boueuse. La fange claquait sous les pieds. Des voix endormies résonnaient en rauques exclamations, des injures déchiraient l’air ; et une onde de bruits sourds accueillait les ouvriers : le lourd tapage des machines, le grognement de la vapeur. Sombres et rébarbatives comme des sentinelles, les hautes cheminées noires se profilaient au-dessus du faubourg, pareilles à de grosses cannes.

Le soir, quand le soleil se couchait, et que ses rayons rouges brillaient aux vitres des maisons, l’usine vomissait de ses entrailles de pierre toutes les scories humaines, et les ouvriers, noircis par la fumée, se répandaient de nouveau dans la rue, laissant derrière eux des exhalaisons moites de graisse de machines ; leurs dents affamées étincelaient. Maintenant, il y avait dans leur voix de l’animation et même de la joie : les travaux forcés étaient finis pour quelques heures ; à la maison les attendaient le souper et le repos.

La fabrique engloutissait la journée, les machines suçaient dans les muscles des hommes toutes les forces dont elles avaient besoin. La journée était rayée de la vie sans laisser de traces ; sans s’en apercevoir, l’homme avait fait un pas de plus vers sa tombe ; mais il pouvait se livrer à la jouissance du repos, aux plaisirs du cabaret sordide, et il était satisfait.

Les jours de fête, on dormait jusque vers dix heures du matin ; puis les gens sérieux et mariés revêtaient leurs meilleurs habits et s’en allaient à la messe, reprochant aux jeunes gens leur indifférence en matière religieuse. Au retour de l’église, on mangeait des pâtés, ensuite on se couchait de nouveau jusqu’au soir.

La fatigue amassée pendant de longues années enlevait l’appétit ; afin de pouvoir manger, il fallait boire beaucoup, exciter l’estomac indolent par les brûlures aiguës de l’alcool.

Le soir venu, on se promenait paresseusement dans les rues ; ceux qui possédaient des caoutchoucs les mettaient lors même qu’il faisait sec ; ceux qui avaient un parapluie le prenaient, même par un beau soleil. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir des caoutchoucs et un parapluie, mais chacun désire surpasser son voisin, d’une manière ou de l’autre.

Quand on se rencontrait, on s’entretenait de la fabrique, des machines, on invectivait les contremaîtres. Les paroles et les pensées ne se rapportaient qu’à des choses liées au travail. L’intelligence malhabile et impuissante ne jetait que de solitaires étincelles, qu’une faible lueur dans la monotonie des jours. En rentrant, les maris cherchaient querelle aux femmes et les battaient souvent, sans épargner leurs forces. Les jeunes gens restaient au cabaret ou organisaient de petites soirées chez l’un ou chez l’autre, jouaient de l’accordéon, chantaient des chansons stupides et ignobles, dansaient, se racontaient des histoires obscènes et buvaient avec excès. Exténués par le travail, ces hommes s’enivraient facilement et dans chaque poitrine se développait une surexcitation maladive, incompréhensible, qui voulait une issue. Alors, pour n’importe quel prétexte, ils s’attaquaient mutuellement avec une irritation de fauves. Il se produisait des rixes sanglantes.

Dans les relations des ouvriers entre eux, ce même sentiment d’animosité aux aguets dominait ; il était aussi invétéré que la fatigue des muscles. Ces êtres naissaient avec cette maladie de l’âme, héritage de leurs pères ; et comme une ombre noire, elle les accompagnait jusqu’au tombeau, les poussant à accomplir des actes hideux par leur cruauté inutile.

Les jours de fête, les jeunes gens rentraient tard, les vêtements en lambeaux, couverts de boue et de poussière ; les visages meurtris, ils se vantaient des coups qu’ils avaient portés à leurs camarades ; les injures subies les courrouçaient ou les faisaient pleurer, ils étaient pitoyables et ivres, malheureux et répugnants. Parfois, c’étaient les parents qui ramenaient à la maison leurs fils qu’ils avaient trouvés ivres-morts dans la rue ou au cabaret ; les injures et les coups pleuvaient sur les enfants abrutis ou excités par l’eau-de-vie ; puis on les mettait au lit avec plus ou moins de précaution et, le matin, on les réveillait dès que le rugissement de la sirène fendait l’air.

Bien qu’on injuriât les enfants et qu’on les frappât, leur ivrognerie et leurs rixes semblaient choses naturelles aux parents ; quand les pères étaient jeunes, ils avaient bu et s’étaient battus aussi ; et leurs pères et mères les avaient corrigés également. La vie avait toujours été pareille ; elle s’écoulait on ne sait où, régulière et lente comme un fleuve fangeux.

Parfois, apparaissaient dans le faubourg des étrangers qui, d’abord, attiraient l’attention, tout simplement parce qu’ils étaient inconnus ; mais bientôt on s’habituait à eux et ils passaient inaperçus. Il ressortait de leurs récits que partout la vie de l’ouvrier est la même. Et du moment qu’il en était ainsi, à quoi bon en parler ?

Il s’en trouvait cependant qui disaient des choses encore nouvelles pour le faubourg. On ne discutait pas avec eux ; on ne prêtait qu’une attention incrédule à leurs paroles bizarres, qui excitaient chez les uns une irritation aveugle, chez les autres une sorte d’inquiétude, tandis que d’autres encore se sentaient troublés par un vague espoir et se mettaient à boire encore plus que de coutume pour chasser cette émotion.

Si l’étranger manifestait quelque trait extraordinaire, les habitants du faubourg lui en tenaient longtemps rigueur et le traitaient avec une répulsion instinctive, comme s’ils craignaient de le voir apporter dans leur existence quelque chose qui en troublerait le cours pénible, mais calme. Accoutumés à être opprimés par la vie, ces gens considéraient toutes les transformations possibles comme propres seulement à rendre leur joug encore plus lourd.

Résignés, ils faisaient le vide autour de ceux qui prononçaient des paroles étranges. Alors ceux-ci disparaissaient on ne sait où ; s’ils restaient à la fabrique, ils vivaient à l’écart, n’arrivant pas à se fondre dans la foule uniforme des ouvriers.

Après avoir vécu ainsi une cinquantaine d’années, l’homme mourait..."

 

Une Confession (1908)

Ce court roman, considéré par Gorki comme son oeuvre « la plus mûre », salué à sa sortie par un immense concert d’applaudissements – et de sarcasmes (Lénine condamnera sans appel son « mysticisme »), sera exclu des Œuvres complètes de l’écrivain par la censure marxiste. Matveï, enfant trouvé, cherche la vérité sur Dieu et découvre que c'est le peuple qui par son énergie collective peut changer le monde. 

 

Enfance (1913) 

"Enfance" est le premier volet de la trilogie autobiographique de Gorki, poursuivie avec "En gagnant mon pain" (1916) et "Mes Universités" (1923). Déjà célèbre pour ses Récits et croquis (1898), ses pièces de théâtre (Les Bas-Fonds, 1903), ses romans (La Mère, 1907) et d'autres œuvres sur la province russe nourries des impressions et des expériences de jeunesse, Gorki écrivit "Enfance à Capri", où il vécut comme réfugié politique de 1906 à 1913. La seule école que Gorki ait fréquentée est celle de la vie, rappelle-t-il : orphelin à 9 ans, il doit travailler très jeune, exerce tous les métiers imaginables et découvre en autodidacte le monde des livres. À Kazan, où sa pauvreté l'empêche de s'inscrire à l'Université, il rencontre des populistes, mais préférera à l'activité politique l'existence des "rejetés" qui peuplent les faubourgs misérables de la ville. 

La seule école que Gorki ait fréquentée est celle de la vie, comme il le rappellera :  orphelin à 9 ans, il doit travailler très jeune, exerce tous les métiers imaginables et découvre en autodidacte le monde des livres. À Kazan, où sa pauvreté l'empêche de s'inscrire à l'Université, il rencontre des populistes, mais préférera à l'activité politique l'existence des «rejetés» qui peuplent les faubourgs misérables de la ville.  

"Près de la fenêtre, dans une petite pièce presque obscure, mon père, tout de blanc vêtu et extraordinairement long, est couché sur le sol. Les doigts de ses pieds nus, animés d’un mouvement bizarre, s’écartent l’un de l’autre spasmodiquement, tandis que les phalanges caressantes de ses mains posées avec résignation sur sa poitrine restent obstinément contractées. Le regard joyeux de ses yeux clairs s’est éteint ; le visage si bon d’ordinaire apparaît morne et la saillie de ses dents entre les mâchoires distendues emplit mon cœur d’un vague effroi. En jupe rouge, à demi vêtue, ma mère s’est agenouillée près de lui et, au moyen d’un petit peigne noir dont j’aime à me servir pour scier les écorces des pastèques, elle partage les longs et souples cheveux de mon père qui lui retombent obstinément sur le front. Sans arrêt, d’une voix pâteuse et rauque, elle parle, et de ses yeux gris boursouflés de grosses larmes s’égouttent comme des glaçons qui fondraient. Grand’mère me tient par la main ; c’est une femme au corps grassouillet, surmonté d’une grosse tête aux yeux énormes sous lesquels bourgeonne un nez comique et mou. Toute sa personne apparaît noire, flasque et étonnamment intéressante. Elle pleure aussi, accompagnant d’une harmonie particulière et vraiment agréable les sanglots de ma mère. Secouée de frissons, elle me tire et me pousse vers mon père, mais je résiste et me cache derrière elle, car je suis gêné et j’ai peur.

Jamais jusqu’à ce jour je n’avais vu pleurer les grandes personnes, et je ne parvenais pas à comprendre les paroles que me répétait ma grand’mère : – Dis adieu à ton père, tu ne le reverras plus jamais, il est mort, le pauvre cher homme ; il est mort trop tôt ; ce n’était pas son heure… Je venais de quitter le lit où une grave maladie m’avait retenu. Je cherchai à fixer mes souvenirs. Oui, durant les jours passés dans ma chambre, mon père, je me le rappelai fort bien, m’avait tenu compagnie, me soignant et me distrayant et puis, tout à coup, il avait disparu et la grand’mère, une personne étrangère, était venue le remplacer. – D’où sors-tu ? lui demandai-je. Cette personne répondit : – D’en haut, de Nijni ; et puis, je ne suis pas sortie, je suis arrivée ! On ne sort pas de l’eau, on va en bateau. Ces propos me semblaient bizarres, peu clairs et invraisemblables. Au-dessus de nous vivaient des Persans barbus au teint coloré, tandis que le sous-sol était occupé par un vieux Kalmouk tout jaune, qui vendait des peaux de moutons. Et l’eau, que venait-elle faire dans cette affaire ? Cette femme embrouillait tout ; mais ce qu’elle disait était drôle.

Elle parlait d’une voix douce, gaie et chantante. Dès le premier jour, nous fûmes amis, et à ce moment-là j’aurais voulu qu’elle quittât avec moi, et au plus vite, cette chambre lugubre. C’est que ma mère m’impressionne ; ses larmes et ses gémissements ont éveillé en moi un sentiment inconnu jusqu’alors : l’inquiétude. C’est la première fois que je la vois ainsi : en temps ordinaire, elle gardait une attitude sévère et parlait peu. Très grande, toujours propre et bien arrangée, elle montrait un corps aux lignes nettes et des bras vigoureux.

Aujourd’hui elle m’apparaît comme boursouflée, les traits ravagés, les vêtements en désordre ; ses cheveux disposés sur sa tête en un casque volumineux et blond retombent en mèches sur le visage et sur l’épaule ; une des nattes descend même effleurer la figure du père endormi. Je suis dans la chambre depuis longtemps déjà, et pourtant ma mère ne m’a pas regardé une seule fois ; elle continue en geignant à lisser la chevelure de son époux et les larmes l’étouffent par moment. Soudain la porte s’ouvre ; des paysans sont là, accompagnés d’un sergent de ville qui crie sur un ton irrité : – Arrangez-le et dépêchez-vous… Sous l’effet du courant d’air qui s’était établi, un châle noir pendu devant la fenêtre se gonflait comme une voile. Je me souviens alors, je ne sais pourquoi, qu’un jour mon père m’avait fait monter dans un bateau à voiles. Soudain, un coup de tonnerre avait retenti. Le père s’était mis à rire, puis, me serrant avec force entre ses genoux, il s’était écrié : – Ce n’est rien, Alexis, n’aie pas peur…

Tout à coup, ma mère se leva lourdement, mais aussitôt elle se rassit, puis s’allongea sur le dos et ses cheveux balayèrent le sol ; son visage blanc et aveuglé par les larmes devint bleu ; les dents découvertes comme celles de mon père, elle proféra d’une voix terrifiante ces quelques mots : – Fermez la porte ! Faites sortir Alexis !…"

 

Ilya Repin (1844-1930)

Fortement concerné par la vie sociale de son pays et de son époque, Ilya Repin reconstruit Russie des tsars, qui s’engage bien au-delà du simple réalisme. En 1863, il entre à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg au moment où éclate la «Révolte des Quatorze», qui tentent de défendre, en vain, un art plus réaliste. Durant sa dernière année d’étude, il entame notamment l’une de ses toiles les plus célèbres, "Les Haleurs de la Volga" (1870-1873), qui rencontre un succès critique immédiat et témoigne du sentiment de responsabilité qu’a l’artiste envers le sort du peuple russe. Répine passe du temps sur les bords de la Volga à croquer les travailleurs, mais aussi à imaginer différentes compositions, . Les esquisses et études préparatoires du tableau montrent que l’artiste, s'il se laisse inspirer par ses impressions visuelles,  réfléchit à l’histoire de la Russie et à la destinée sociale et religieuse de l’individu. Cette dualité restera l’une des principales caractéristiques de son œuvre, tout au long de sa carrière. Loin d’être simplement le reflet de son époque, Illy Repin fut un pilier dans la construction identitaire de son pays alors en pleine mutation idéologique.

De 1878 à 1917, il participe à presque toutes les manifestations de la Société des expositions artistiques ambulantes, dont il est membre. Il se réinstalle à Saint-Pétersbourg en 1882, voyage (Hollande, Espagne, 1883), expose, fréquente peintres, musiciens, écrivains, princes, et connaît le succès. Désireux d'instruire le peuple, il traite avec une minutie consciencieuse le moindre détail de ses tableaux de genre ou de ses scènes historiques, mais le souffle épique lui fait défaut, son inconstance à l'égard du sujet qu'il traite lui fait remplir des carnets de croquis qui restent à l'état d'esquisses (Au piano, 1905, Moscou, gal. Tretiakov, crayon et fusain), et bien des tableaux conçus à cette époque ne seront jamais terminés ou même entrepris malgré les conseils qu'il requiert auprès de Tolstoï, qui voit en lui l'exécuteur pictural de ses idées (la Manifestation du 17 octobre 1905, 1906, Moscou, Musée central de la Révolution). Déçu par la routine académique, contre laquelle il ne peut rien en dépit des promesses de réformes, il abandonne l'enseignement officiel en 1907 et se retire à Kuokkala, dans sa propriété " les Pénates ", où il vit la plupart du temps à partir de 1905. 

 


Boris Mikhaïlovitch Koustodiev (1878-1927)

Boris Koustodiev est né à Astrakhan. Son père, professeur de philosophie, meurt jeune ; la famille Koustodiev loue une petite aile de la maison d'un riche commerçant : « toute la substance du riche et abondant mode de vie des marchands était là sous mon nez…".  Il fut rapidement un portraitiste reconnu et jusque à la fin des années  1910 il se consacra pleinement à cette discipline, tant sur la toile qu'à travers la sculpture.  L'influence certaine de son maître I.Repine lui laisse un style plutôt "académique" qui devient aussi précis qu'une photo. Peintre sans égal des bourgeoises provinciales, la représentation des femmes russes  (habillées ou nues) deviendra le sujet central de son oeuvre.  Pro-révolutionnaire, il participa à deux journaux satiriques : "L'épouvantail" (Joupel)  et "La poste infernale" (Adskaïa Potchta) et peignit en 1905-1906 les premières manifestations et les grèves.