Generación del 98 - Antonio Machado (1875-1939) - Miguel de Unamuno (1864-1936) - Pío Baroja y Nessi (1872-1956) - José Martínez Ruiz, dit Azorin (1874-1967) - Ramiro de Maeztu (1875-1936) - Ramón del Valle-Inclán Peña (1866-1936) - Ignacio Zuloaga (1870-1945) - Gustavo de Maeztu (1887-1947)  - Manuel de Falla (1876-1946) - Isaac Albéniz (1860-1909) - Enrique Granados (1867-1916) ...

Last Update : 12/12/2016

 

La Génération de 1898 (Generación del 98)
La "génération de 98" est composée d'un certain nombre d'écrivains et d'artistes espagnols (Unamuno, Baroja, Azorín, Maeztu, Machado, Valle-Inclán, Benavente, Villaespesa, Marquina) qui posent un regard pessimiste et désenchanté sur l'Espagne, et s'accordent sur la nécessité de lui redonner un nouveau souffle : l'une des orientations possibles est de se ressourcer dans les paysages, la culture et les traditions des terres castillanes.

Le mouvement est loin d'être homogène, mais ce sentiment de déclin s'impose au lendemain du désastre de la guerre avec les États-Unis et de la perte des dernières colonies (perte de Cuba et des Philippines).

La monarchie parlementaire sous Alphonse XII se révèle incapable de répondre aux espoirs de "régénération nationale" qui traversent la société espagnole du début du XXe siècle : montée d'une contestation émanant des traditionalistes carlistes, des régionalismes basque et catalan, d'une classe ouvrière alors très influencée par l'anarcho-syndicalisme. C'est ainsi que l'Espagne ne semble avoir que deux alternatives possibles, se laisser gagner par un maximalisme révolutionnaire dont témoignent les grèves insurrectionnelles et la situation quasi-révolutionnaire qui s'installe de 1917 à 1920, ou s'abandonner à la tentation autoritaire qui s'exprime dans l'attente d'un homme providentiel.

Quatre oeuvres de 1902 illustrent cette rénovation littéraire qui rejette toute esthétique romanesque, privilégient l'intériorité du protagoniste, multiplie tous les procédés susceptibles d'exalter les données sensorielles, et de la réalité ne recherche que son reflet dans une conscience filtrée par la subjectivité : "Camino de perfección", de Pio Baroja, "Amor y pedagogia" de Unamuno, "La Voluntad" de Azorin, "Sontana de otoño" de Valle Inclan.


L'accession au pouvoir en 1923 de Primo de Rivera marque la fin du régime constitutionnel, mis en place en 1876, et la disparition de la monarchie parlementaire. Ce régime, qui s'établit jusqu'en 1930, entend régénérer la société espagnole, moderniser l'économie, s'inspirant du modèle mussolinien . Mais la dictature se coupe des milieux intellectuels libéraux et sombre dans la grande dépression mondiale de 1929.

 

La génération de 1898 est le produit d'une nouvelle Espagne, encore en gestation, incarnée par trois figures représentatives,  Francisco Giner de los Ríos, Marcelino Menéndez y Pelayo, Ángel Ganivet García.


Le philosophe et pédagogue Francisco Giner de los Ríos (1839-1915), fonde en 1876 l' "Institución Libre de Enseñanza", qui encourage la recherche de l''idéal et l'ouverture au monde : y seront formés José Ortega y Gasset, Federico García Lorca, Salvador Dalí, Antonio Machado, Juan Ramón Jiménez, Luis Buñuel, Unamuno.


Le philologie et historien Marcelino Menéndez y Pelayo (1856-1912), dans son "Historia de los heterodoxos españoles" (1880-82), témoigne d'une volonté de libération par l'érudition et la recherche des sources spirituelles de l'Espagne.

 

Ángel Ganivet García (1865-1898) est considéré comme un précurseur tragique de cette génération (il se suicide à 32 ans), de cette incertitude spirituelle face à une Espagne en décadence dont il faut se réapproprier la culture et les valeurs traditionnelles (Idearium español, 1898). Et pour Ganivet, c'est bien la philosophie de Senèque, fils d'Espagne par hasard, qui a inspiré toute l'éthique espagnole, en dépit du catholicisme pervers, de l'impasse du patriotisme; trop individualiste, trop paresseuse, l'Espagne ne propose aucune alternative politique, sombre dans la décadence : la renaissance de l'Espagne passe par le renoncement aux rêves d'extension coloniale et la reconnaissance d'un passé, d'une oeuvre maîtresse à laquelle nous puissions revaloriser notre esprit, et "notre Ulysse, c'est Don Quichotte."
"No te dejes vencer por nada extraño a tu espíritu; piensa que en medio de los accidentes de la vida tienes dentro de ti una fuerza madre, algo fuerte e indestructible como un eje diamantino alrededor del cual giran los hechos mezquinos que forman la trama del diario vivir, y sean cuales fueren los hechos que sobre ti caigan, sean de los que llamamos prósperos o de los que llamamos adversos o de los que parecen envilecernos con su contacto, mantiene de tal modo firme y erguido que al menos se pueda decir de ti que eres un hombre." (Ne te laisses pas vaincre par quoi que ce soit d'étranger à ton esprit ; pense qu'au milieu des accidents de la vie, tu possèdes en toi une force mère, quelque chose de fort et d'indestructible comme un axe diamantin autour duquel tournent les faits mesquins qui forment la trame de la vie quotidienne, et quels que soient les faits qui te touchent, qu'ils soient de ceux que l'on dit prospères ou de ceux que l'on dit adverses, ou bien de ceux qui semblent nous avilir à leur contact, reste ferme et dressé, afin qu'au moins on puisse dire de toi que tu es un homme.)

 

Ángel Ganivet García, Idearium español, 1898

"Toda nuestra Historia demuestra que nuestros triunfos fueron debidos más a nuestra energía espiritual que a nuestra fuerza puesto que nuestras fuerzas siempre fueron inferiores a nuestras obras; no pretendemos hoy trocar los papeles y confiar a un poder puramente material nuestro porvenir. Antes de salir de España hemos de forjar dentro del territorio ideas que guíen nuestra acción, porque caminar a ciegas no puede conducir más que a triunfos azarosos y efímeros, y a ciertos y definitivos desastres. "

"... Si j'étais appelé comme médecin de l’esprit a formuler le diagnostic du mal dont les Espagnols souffrent — car il y a un mal, et de traitement difficile — je dirais que notre maladie se désigne sous le nom de "non vouloir" ou en un terme plus scientifique par le mot grec "aboulie" qui signifie exactement : "extinction ou affaiblissement grave de la volonté". Je maintiendrais ce diagnostic en m‘appuyant sur des textes autorisés et sur un examen de cas cliniques très détaillés, car depuis Esquirol et Maudsley jusqu’à Ribot et Pierre Janet il y a une longue liste de médecins et de psychologues qui ont étudié cette maladie, dans laquelle se révèle peut-être plus clairement qu’en aucune autre l’influence des désordres mentaux sur les fonctions organiques. Il existe une forme vulgaire de l’aboulie que nous connaissons tous. Qui n’a jamais été envahi par cette perplexité de l’esprit née de l'ébranlement des forces ou de l’abattement consécutif à une inaction prolongée, dans laquelle la volonté, faute d’une idée dominante qui la mette en mouvement, hésitant entre des motifs opposés qui se contrebalancent, ou dominée par une idée abstraite, irréalisable, demeure irrésolue, sans savoir que faire et sans se décider à rien faire ? Quand un tel état, de passager, devient chronique il constitue l’aboulie, qui se manifeste par la répugnance de la volonté à exécuter des actes libres. Chez l'aboulique, il y a un commencement de mouvement, qui démontre que la volonté n’est pas éteinte tout à fait. Mais ce mouvement est faible et rarement arrive à son terme. Ce n‘est pas un mouvement désordonné qui puisse être confondu avec ceux de l'ataxique. Dans un cas il y a faiblesse, et dans l‘autre manque de coordination. Cela est tellement vrai que dans l’aboulie, en dehors des actes libres, les autres actes psychologiques ou instinctifs, ou ceux produits par suggestion, s'exécutent dans l’ordre.
Les symptômes intellectuels de l’aboulie sont nombreux : l’attention s’affaiblit d’autant plus que l’objet sur lequel elle doit se fixer est nouveau ou étranger ; l’entendement semble se pétrifier et devient incapable d’assimiler des idées nouvelles, il n’est agile qu’à ressusciter le souvenir des faits passés. Mais s'il parvient à acquérir une idée nouvelle, faute du contrepoids d’autres idées, il tombe de l’atonie dans l’exaltation, dans "l’idée fixe" qui le porte à "l‘impulsion violente". ll existe dans toute maladie, à côté du cas type, des cas similaires. Dans la maladie dont il est question ici le nombre des premiers n’est pas très élevé, tandis que celui des seconds est écrasant: en Espagne, par exemple, il y a de nombreux malades de la volonté et comme conséquence un état d‘ "aboulie collective". Je ne professe pas la sociologie métaphorique, qui considère les nations comme des organismes aussi bien déterminés que les organismes des individus. La société n’est qu'une résultante des forces de ses individus: selon que ceux-ci s’organisent, ils peuvent produire une action intense ou faible, ou se neutraliser mutuellement par opposition, et l‘oeuvre d’ensemble participera toujours du caractère de ceux qui y concourent.
L’individu, à son tour, est une réduction photographique de la société. La vie physiologique individuelle est une combinaison de l’énergie vitale interne avec les forces extérieures absorbées et assimilées. La vie spirituelle se développe d’une façon analogue, l'esprit se nourrissant des éléments idéaux que la société conserve comme emmagasinés, selon l'expression de Fouillée. En ce sens je crois que l’application de la psychologie individuelle aux états sociaux est profitable, comme celle de la pathologie de l’esprit à la pathologie politique. Dans notre nation se manifestent tous les symptômes de la maladie dont souffre la plus grande partie des Espagnols: les actes physiologiques et instinctifs sont exécutés; de même que l'organisme individuel fonctionne pour vivre, la société travaille pour vivre ; le travail, qui est libre pour les individus, pour la société est nécessaire, à moins qu’il ne s'agisse de peuples nomades. Dissimuler la richesse aux enquêtes du fisc est un acte social aussi instinctif que de fermer les yeux au simulacre d’un coup. Les actes que nous ne voyons pas ce sont les actes de libre détermination, par exemple le fait d’intervenir consciemment dans les affaires publiques. Si dans la vie pratique l’aboulie se manifeste par le non agir, elle est caractérisée dans la vie intellectuelle par la non attention. Il y a déjà longtemps que notre nation est comme distraite au milieu du monde. Ordinairement, rien l'intéresse, rien ne l’émeut. Mais subitement une idée se fixe et, ne pouvant s’équilibrer avec d’autres, elle produit l’impulsion violente. Ces dernières années, nous avons connu plusieurs mouvements d’impulsions caractérisées produites par des idées fixes : intégrité de la patrie, justice historique et autres semblables. Toutes nos oeuvres intellectuelles se ressentent de ce manque d’équilibre, de cette erreur d’optique. Nous ne voyons pas simultanément les choses comme elles sont, placées en leur lieu respectif, nous les voyons par morceaux, les unes un jour, le lendemain d’autres : celle qui un jour était au premier plan et cachait les autres, le lendemain reste oubliée parce qu’une autre vient qui se place devant..."


Tous les écrivains de la génération de 1898, qu'ils soient de Séville, de Valence ou de Bilbao, vont découvrir dans l'aride Castille et la Meseta l'expression typiquement espagnole de la beauté et la clé de la résurrection nationale : "quelle beauté dans la tristesse calme de cette mer pétrifiée et pleine de ciel !.." (Miguel de Unamuno). Ce sont de même les paysages de Castille et les champs de la province de Soria qui servent de décor et de base de réflexion pour "Campos de Castilla" (1912) : dans ce recueil de poèmes, Machado se livre à une véritable "objectivation intellectuelle" du paysage castillan, moment caractéristique de l'âme de cette génération.

 

La "génération de 1898" peut être reconnue comme une composante du courant "moderniste"  qui atteint Madrid dans les dernières années du 19e siècle.

Le modernisme, que l'on situe principalement entre 1888 (parution du recueil Azur de Rubén Darío) et 1910 (mort de l'Uruguayen Herrera y Reissig) se développe et se répand dans l'Amérique latine : ce mouvement concerne tant la poésie que la prose, prônant la simplicité de style pour traduire l'émotion, la sensibilité, le moi de l'artiste ( Enrique Gómez Carrillo (1873-1927), La Grèce éternelle (La Grecia eterna), 1907; Enrique Larreta (1875-1961), La Gloire de don Ramire (La gloria de don Ramiro, 1908)..). Autour de 1900, le Vénézuélien Rufino Blanco-Fombona (1874-1944) fonde à Madrid l'Editorial América, qui diffuse largement les œuvres latino-américaines contemporaines. Globalement, l'esthétique retenue se fait plus impressionniste, joue avec l'espace et le temps, traverse les époques, avec en fond pessimisme et contradictions entre désir de régénération de l'existence et fidélité à la tradition.

 

Ecrivains et artistes espagnols de cette génération iront tous puiser dans le cosmopolitisme de Paris une nouvelle vision du monde ...

Enrique Gómez Carrillo (1873-1927), diplomate et chroniqueur né au Guatemala, joue alors le rôle de médiateur entre la culture hispanique et le monde cosmopolite du Paris du début du siècle. Les artistes du monde entier viennent y rencontrer les symbolistes et les parnassiens, pour les écrivains, les impressionnistes et néo-impressionnistes pour les peintres, flâner sur les grands boulevards, partager de l’absinthe sur les terrasses des cafés. Oscar Wilde rencontre Gomez Carrillo lorsqu’il se rend à Paris au début de novembre 1891 pour travailler sur Salomé. Antonio Machado séjourne à Paris en 1899 sous la conduite du même Carillo. Et c'est le peintre Van Dongen qui, en 1924, lui présente Consuelo Suncin Sandoval de Gómez, qu'il épousera et qui sera plus tard la muse d’Antoine de Saint Exupéry. Le poète nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916), auteur du recueil "Azul" (1888), est aussi représentatif de cette littérature hispano-américaine de la fin du XIXe siècle qui vit la rupture politique de l'Espagne avec l'Amérique hispanique et s'expatrie à Paris : il rencontre en 1893 ses maîtres symbolistes et parnassiens qu'il vénère, Moréas, Verlaine, puis s'installe dans la capitale en 1900.

 

Ignacio Zuloaga (1870-1945)

Peintre de la tauromachie et du flamenco (La Niña de los Peines fut son modèle), Zuloaga vécut le plus souvent à Ségovie, et ce pendant 13 ans jusqu'en 1913. Mais il s'installa dès 1890 à París, où il fréquenta Santiago Rusiñol, Toulouse-Lautrec, Jacques Émile Blanche, Edgard Degas, Maxime Dethomas.

C'est à Paris, en 1913, que le peintre Zuloaga se lie d'amitié avec le compositeur Manuel de Falla : entre Paris, Madrid ou Grenade, ils ne cesseront tous deux d'échanger, de correspondre ou de collaborer à des projets tel que la représentation à Paris d'une nouvelle version de "El retablo de Maese Pedro",  composé en 1922 par Manuel de Falla, d'après un épisode du Don Quichotte de Miguel de Cervantes. 

Manuel de Falla (1876-1946)

Andalou par son père, catalan par sa mère, il étudia la composition au conservatoire de Madrid auprès de Felipe Pedrell (1841-1922), fondateur du nationalisme musical espagnol. Pianiste précoce, mais compositeur tardif, Manuel de Falla reprend le style national romantique forgé par Isaac Albéniz et Enrique Granados en y insufflant le modernisme d'un Debussy et d'un Stravinsky qu'il fréquenta à Paris. On a dit de lui qu'il "demeure ibérique jusqu’à la moelle par son ardeur sombre, sa sécheresse acérée, son mélange inimitable d’âpreté et de langueur". Une autocritique impitoyable et sa santé précaire expliquent le nombre très restreint des œuvres que nous laisse de Falla.

On distingue chronologiquement une période "andalouse" qui vit naître la majorité de ses œuvres les plus célèbres (La Vie brève, 1905) ; l’Amour sorcier, 1915) ; le Tricorne, 1919; la Fantasía betica pour piano, 1919), puis, à partir de 1920, une période "castillane" marquée par le renoncement à toute sensualité sonore pour un style plus dépouillé (Le Retable de Maître Pierre, 1923); enfin, bouleversé par la guerre d'Espagne et l'exécution de Garcia Lorca, il se retira en Argentine pour y mourir, jetant ses dernières forces dans un immense projet qui restera inachevé, l'oratorio "l'Atlantide".

Siete canciones populares Españolas (1914)

S'inspirant de mélodies andalouses, de Falla y ajoute des partitions de piano, l'ensemble constituant une grande diversité d'ambiances, tour à tour exubérante, berceuse ou douloureuse. Le succès fut immédiat dès leur première exécution à Madrid en 1915. 

 

 

 

(Joaquín Sorolla, Baile en el Café Novedades de Sevilla 1914)

Noches en los jardines de España

(Nuits dans les jardins d'Espagne, 1915)

C'est la première oeuvre dans laquelle de Falla mêle impressionnisme français et style national espagnol. L'ouverture est connue pour être l'une des plus belles que l'Espagne musicale ait donné. 

 

 

 

 

Joaquin Sorolla, Generalife. Granada (hacia 1910).

L'Amour sorcier (1915, révisé 1925)

De Falla connut la célébrité avec ses musiques de ballet, tels que "El sombrero de tres picos" (Le tricorne, 1919) et "El amor brujo" (L'amour sorcier), qui contient la célèbre "danse rituelle du feu". Dans "l'Amour sorcier", une gitane se débarrasse des attentions indésirables du fantôme jaloux de son ancien amant en l'amenant à faire l'amour avec une autre femme.  "Le Tricorne", créé à Londres sur des décors de Picasso, conte l'histoire d'un magistrat qui tente de séduire l'épouse du meunier. Ce fut l'un des grands triomphes des ballets russes de Diaghilev.

Le Concerto pour clavecin et cinq instruments (1923-1926)

Sextuor pour clavecin, flûte, hautbois, clarinette, violon et violoncelle, le Concerto para clavecín y orquesta de cámara, dédié à la claveciniste Wanda Landowska, est considéré comme l'un des chefs d'oeuvre néo-classique des années 1920.  Le premier mouvement cite une chanson espagnole du XVe siècle, le second mouvement le Tantum Ergo de Tomas de Victoria.

 


Isaac Albéniz (1860-1909) 

- Iberia (1908)

Iberia est non seulement l'un des plus grand chef d'oeuvre pianistique espagnol, mais incarne l'identité espagnole, avec sa gamme dynamique étendue, ses rythmes croisés, et sa puissance évocatrice.

Jusque-là, Albéniz, virtuose et improvisateur,  se cantonnait à une musique moins élaborée, et sa découverte de Ravel et de Debussy fit considérablement évoluer son langage musical. Sa "Suite espagnole" de 1886 annonce Ibéria, sans en avoir l'exubérante difficulté technique. "Pepita Jimenez" (1896) est son opéra le plus populaire. Découragé par l'accueil réservé en Espagne à ses zarzuelas, il regagna Paris en 1900.

 

Enrique Granados (1867-1916)

- Goyescas (1911)

Granados, pianiste virtuose, connut à Paris d'Indy, Dukas, Saint-Saens, puis regagna l'Espagne en 1890 pour créer un art musical typiquement espagnol, mêlant la musique populaire ibérique et le romantisme d'un Schumann ou d'un Lizst. S'inspirant des tableaux de Francisco Goya, Granados composa "Goyescas" qui incorpore les rythmes espagnols à la riche palette harmonique du romantisme et produit ainsi un des chef d'oeuvres du romantisme pianistique espagnol. 


Gustavo de Maeztu (1887-1947)
Maetzu vécut à Paris de 1904 à 1908, se consacrant principalement à l'écriture et fréquentant Gomez Carrillo et Guillaume Apollinaire. Il retourne à Bilbao en 1908 et se lie avec Pio Baroja , Ramiro de Maeztu , Juan de la Encina et Miguel de Unamuno. Il participe au Salón de los Independientes en 1909 et 1910, et publie en 1911 un roman, "El imperio del gato azul". Peintre du paysage basque et espagnol, mais aussi de nombreux portraits, il utilise des couleurs vives avec une intention symbolique omniprésente.

Sitios de interés : Museo Gustavo de Maeztu - Estella-Lizarra (Navarra, Spain)


José Gutiérrez Solana (1886-1945)
Comme Darius Regoyos et Ignacio Zuloaga, Solana restitue une vision pessimiste et dégradée de l'Espagne. Influencé par Francisco de Goya ou Eugenio Lucas, sa palette sombre, aux traits épais, privilégie un regard souvent "grotesque" portant sur les fêtes populaires (Procesión de la muerte, 1930), les usages et les coutumes de l'Espagne (La visita del obispo, 1926) et des portraits (1920, La tertulia del Café de Pombo; 1910, Las vitrinas, Museo Reina Sofía, Madrid; La casa del Arrabal, 1934, Museo de Arte Moderno. Barcelona. Cataluña).


La philosophie de Bergson est aussi un des grands attraits de la capitale française, la durée, la mémoire, l'essence, le non-être, l'intuition sont autant de thèmes qui enrichissent les interrogations d'un Machado en 1910, par exemple. En effet, cette génération est fortement attirée par les courants philosophiques de l'irrationalisme européen, en particulier Friedrich Nietzsche (Azorín, Maeztu, Baroja, Unamuno), Arthur Schopenhauer (Baroja), Søren Kierkegaard (chez Unamuno) et Henri Bergson (Antonio Machado).

 

Après la dictature de Primo de Rivera en 1923 et son cortège de déceptions, les élections de  1931  vont  amener  les  Républicains  au  pouvoir.  La  crise  mondiale  de  1929  va  les  conduire  à lancer de grandes réformes, notamment éducative et culturelle. La  Génération  de  27, qui suit celle de 98,  place  la  poésie  au  centre  de  ses  préoccupations  avec  un  grand nombre de poètes : Federico Garcia Lorca, Rafael Alberti, Miguel Hernandez, Juan Ramon Jiménez, ...

 


Antonio Machado (1875-1939)
L'Andalou Antonio Machado s'impose comme le grand poète de l'Espagne en crise. Sa poésie s'inspire des procédés de la peinture du temps et entend délibérément communiquer une émotion, une sensation, un sentiment au lecteur le plus modeste, la mélancolie de l'homme le soir devant la vie qui s'écoule, puis plus tard, du rêve quasi métaphysique débouchant sur un espace magique et lumineux. "Converso con el hombre que siempre va conmigo. Quien habla solo, espera hablar con Dios un día", écrira-t-il. Machado se réapproprie la littérature espagnole, séjourne à Paris (1899, 1910). De retour en Espagne, il sera affecté à Soria pour y enseigner le français, où il épouse Doña Leonor. C"est à partir de 1907 que débute la publication de ses oeuvres, poèmes, revus et corrigés au rythme de son évolution intellectuelle ("Soledades, Galerias y otros poemas" (1907), "La tierra de Alvargonzález" (1911), "Nuevas canciones" (1924)). Par la suite, Machado enseigne le français Baeza, puis Segovie, et collabore à la revue España, où se retrouve la génération littéraire de 1898: il se prononce contre la Première Guerre mondiale, malgré ses sentiments francophiles et prend parti pour ces "hommes ingénus, élémentaires, fondamentaux" que sont les masses laborieuses et à qui il se doit de partager cette culture universelle qui l'habite.Mais il ne sera jamais le penseur qu'il espérait et s'enferme dans le dialogue qu'il anime avec ses doubles, Abel Martin et Juan de Mairena. Il mourut en exil à Collioure en 1939.

 

Soledades, Galerias y otros poemas, 1907

 

Ensueños
Yo voy soñando caminos
de la tarde. ¡Las colinas
doradas, los verdes pinos,
las polvorientas encinas!
¿Adónde el camino irá?
Yo voy cantando, viajero
a lo largo del sendero...
-La tarde cayendo está-.
«En el corazón tenía
la espina de una pasión;
logré arrancármela un día:
ya no siento el corazón.»
Y todo el campo un momento
se queda, mudo y sombrío,
meditando. Suena el viento
en los álamos del río.
La tarde más se obscurece;
y el camino que serpea
y débilmente blanquea,
se enturbia y desaparece.
Mi cantar vuelve a plañir:
«Aguda espina dorada,
quién te pudiera sentir
en el corazón clavada».

 

Rêvant, par les chemins du soir,
je m'en vais. Les collines
dorées, les pins verts,

les chênes poussiéreux!
Où peut aller ce chemin?
Je m'en vais chantant, voyageur
tout au long du chemin...
- Lentement la nuit tombe -
"J'avais dans le coeur
l'épine d'une passion;
un jour, j'ai pu me l'arracher;
mon coeur, je ne le sens plus."
Et la campagne un instant
demeure muette et sombre;
elle médite. Le vent frémit
dans les peupliers de la rivière.
Le soir s'obscurcit encore;
et le chemin qui serpente
et doucement blanchit
se trouble et disparaît.
Mon chant recommence à pleurer:
"Epine pointue dorée,
si je pouvais te sentir
dedans mon coeur clouée!"



Recuerdo infantil

Una tarde parda y fría
de invierno. Los colegiales
estudian. Monotonía
de lluvia tras los cristales.
Es la clase. En un cartel
se representa a Caín
fugitivo, y muerto Abel
junto a una mancha carmín.
Con timbre sonoro y hueco
truena el maestro, un anciano
mal vestido, enjuto y seco,
que lleva un libro en la mano.
Y todo un coro infantil
va cantando la lección:
mil veces ciento, cien mil,
mil veces mil, un millón.
Una tarde parda y fría
de invierno. Los colegiales
estudian. Monotonía
de la lluvia en los cristales.

Souvenir d'enfance

Une après-midi grise et froide
d'hiver. Les collégiens
étudient. Monotonie
de pluie derrière les vitres.
C'est la la classe. Sur une image
on voit Caïn
le fugitif, et Abel mort,
près d'une tache carmin.
D'une voix sonore et creuse
tonne le maître, un vieillard
mal habillé, maigre et sec;
il tient un livre à la main.
Et tout un choeur d'enfants
qui chante la leçon:
"mille fois cent, cent mille;
mille fois mille, un million."
Une après-midi grise et froide
d'hiver. Les collégiens
étudient. Monotonie
de la pluie sur les vitres."



Campos de Castilla (1907-1917)
"Dans un troisieme volume, j’ai publié mon second livre, Champs de Castille (1912). Cinq années en terre de Soria, aujourd’hui pour moi sacrée - là je me suis marié, là j’ai perdu ma femme que j'adorais -, ont orienté mes yeux et mon coeur vers l’essentiel castillan. D’ailleurs, mon idéologie était déjà tout autre. Nous sommes victimes - pensais-je - d’un double mirage. Si nous regardons vers l’extérieur et que nous tentons de pénétrer les choses, notre monde externe perd en solidité, et finit par s’évaporer lorsque nous croyons qu'il n’existe non par soi mais par nous. Mais si, convaincus de la réalité intime, nous regardons vers l’intérieur, alors tout nous parait venir de l’extérieur, et c’est notre monde intérieur - nous-mêmes - qui s’évanouit. Que faire ? Tisser le fil qu’on nous donne, rêver notre rêve, vivre ; ainsi, seulement, pourrons-nous réaliser le miracle de l'engendrement. Un homme attentif à lui-même et qui décide de s’ausculter, étouffe l’unique voix qu’il pourrait écouter : la sienne ; mais les bruits étrangers l'étourdissent. Ne serions-nous que de simples spectateurs du monde ? Mais nos yeux sont chargés de raison et la raison analyse et dissout. Trés vite, nous verrons le théâtre en ruines, et pour finir, notre seule ombre projetée sur la scène. Et j’ai pensé que la mission du poète était d’inventer de nouveaux poèmes de l’éternel humain, des histoires animées qui, tout en étant siennes, vivraient par elles-mêmes.."

"Mi infancia son recuerdos de un patio de Sevilla,
y un huerto claro donde madura el limonero;
mi juventud, veinte años en tierra de Castilla;
mi historia, algunos casos que recordar no quiero.
Ni un seductor Mañara, ni un Bradomín he sido
—ya conocéis mi torpe aliño indumentario—,
mas recibí la flecha que me asignó Cupido,
y amé cuanto ellas puedan tener de hospitalario.
Hay en mis venas gotas de sangre jacobina,
pero mi verso brota de manantial sereno;
y, más que un hombre al uso que sabe su doctrina,
soy, en el buen sentido de la palabra, bueno.
Adoro la hermosura, y en la moderna estética
corté las viejas rosas del huerto de Ronsard;
mas no amo los afeites de la actual cosmética,
ni soy un ave de esas del nuevo gay-trinar.
Desdeño las romanzas de los tenores huecos
y el coro de los grillos que cantan a la luna.

A distinguir me paro las voces de los ecos,
y escucho solamente, entre las voces, una.
¿Soy clásico o romántico? No sé. Dejar quisiera
mi verso, como deja el capitán su espada:
famosa por la mano viril que la blandiera,
no por el docto oficio del forjador preciada.
Converso con el hombre que siempre va conmigo
—quien habla solo espera hablar a Dios un día—;
mi soliloquio es plática con este buen amigo
que me enseñó el secreto de la filantropía.
Y al cabo, nada os debo; debéisme cuanto he escrito.
A mi trabajo acudo, con mi dinero pago
el traje que me cubre y la mansión que habito,
el pan que me alimenta y el lecho en donde yago.
Y cuando llegue el día del último viaje,
y esté al partir la nave que nunca ha de tornar,
me encontraréis a bordo ligero de equipaje,
casi desnudo, como los hijos de la mar. "

"Mon enfance : souvenirs d’un patio de Séville,
d’un jardin clair où mûrit le citronnier ;
ma jeunesse : vingt années en terre de Castille ;
mon histoire : quelques faits que je préfere oublier.
Ni séducteur Mañara, ni Marquis de Bradomin n’ai été
- mon piètre accoutrement est connu de tous -,
mais j’ai reçu la flèche que m’adressa Cupidon,
er aimé tout ce qu’lles possédent d’hospitalité.
Coule dans mes veines du sang jacobin,
mais mon vers jaillit d’une source sereine ;
et plus qu’un homme àla mode qui connait son catéchisme,
je suis, au bon sens du terme, un homme bon.
]’adore la beauté, et dans l'esthétique moderne
ai coupé les vieilles roses du jardin de Ronsard ;
mais je n’aime pas les fards de la cosmétique actuelle,
ni ne suis un de ces oiseaux du nouveau Gai - gazouillement
Méprisant les romances des ténors à voix creuse
et le choeur des grillons qui glapissent à la lune,
j'essaie de démêler les voix des échos.
Parmi toutes ces voix, je n’en écoute qu’une.

Suis-je classique ou romantique ? Je ne sais. Je voudrais
laisser mon poème comme le capitaine délaisse son épée :
fameuse, par la main virile qui la brandissait,
non pour l’art savant du forgeur, appréciée.
Je converse avec l’homme qui toujours m’accompagne
- qui parle seul espère parler à Dieu un jour - ;
en soliloquant, je m’entretiens avec ce bon ami
qui m’enseigna le secret de la philanthropie.
Finalement, je ne vous dois rien ; c’est vous qui me devez,
puisque j’écris.
J’accomplis mon travail, je paie de mes deniers
l'habit qui me vêt et la maison où j’habite,
le pain qui me nourrit, la couche où je repose.
Et quand viendra le jour de I’ultime voyage,
et lorsque partira la barque qui jamais ne revient,
vous me trouverez à bord, et mon maigre équipage,
nu quasiment, comme les enfants de la mer."


Aureliano de Beruete (1845-1912)


Miguel de Unamuno (1864-1936)
Unamuno est le penseur de l’introspection anxieuse. Unamuno, écrivait Machado, "est de la lignée des mystiques espagnols, ces âmes de feu", personnalité complexe et tourmentée, relèveront tous ses biographes : romancier, poète, engagé, philosophe, il restera pourtant inclassable. Il obtient, en 1891, la chaire de grec à l'université de Salamanque, mais fut condamné à l'exil en 1924 sous la dictature de Primo de Rivera, et réussit à fuir en France jusqu'en 1930. Tourmenté donc par une inquiétude existentielle mais aussi par un appétit d'éternité, Unamuno entend semer "des germes de doute, de méfiance, d'inquiétude", ne pas vivre en paix ni avec les autres ni avec lui-même ("J'ai besoin de guerre, de guerre en mon for intérieur"), et à partir de là trouver "l'âme derrière la chair". Unamuno tente une recherche éperdue de l'âme espagnole (casticismo), aussi bien dans la figure de don Quichotte (Vida de don Quijote y Sancho, 1905) que dans les paysages de son pays parcourus et décrits avec ferveur, et retrouve des éléments de réponse dans l'humanisme des mystiques espagnols (L'Essence de l'Espagne, 1895, En torno al casticismo). En 1907, Unamuno publie un recueil de Poesías et ne cessera d'écrire des poésies : Rosario de sonetos líricos (1911), El Cristo de Velázquez (1913-1920), Rimas de dentro (1923), Teresa (1924), Romancero del destierro (1928). Dans son livre le plus connu, "Del sentimiento trágico de la vida" (1913), il exacerbe le dilemne tragique qui le dévore, entre la raison et la foi, la "soif d'amour éternisant et éternel".

"La Agonía del cristianismo" (1925) prolonge une réflexion qui annonce l'existentialisme (Unamuno a cru reconnaître en Kierkegaard ses propres obsessions), mais un existentialisme qui ne peut faire abstraction d'une finitude toute charnelle : "la vérité n'est pas ce qui nous fait penser, mais ce qui nous fait vivre".

Le roman est pour Unamuno une oeuvre perpétuellement ouverte et au travers de chacun des sept romans qu'il écrit  entre 1902 et 1931, il entend constamment progresser dans l'innovation littéraire. "Amor y pedagogia" (1902) est l'histoire d'un échec, celui d'un homme qui entend faire de son fils un génie, traité comme une implacable satire du positivisme. "La Vida de Don Quijote y Sancho" (1905) se veut exégèse du roman de Cervantès et critique des "hidalgos de la Raison". "Niebla" (Brouillard, 1914) est un roman de la nausée qui met en scène un personnage en révolte contre son créateur et qui engage avec lui un dialogue pathétique sur la mort, la fatalité, le rêve et le réel. "Abel Sánchez" (1917) est une version moderne d'Abel et Caïn dans une petite ville espagnole totalement dépourvue d'atmosphère extérieure. "Tres novelas ejemplares y un prólogo" (1920) se donne comme une trilogie de la volonté dans laquelle le personnage principal entend soumettre ou détruire tout ce qui peut s'opposer à ses desseins, et ce dans un style qui où s'efface progressivement tout élément narratif. Dans "La tia Tula" (1921), le personnage principal doit assumer le fait d'être vierge et mère de l'enfant sa soeur défunte, qu'elle doit élever en compagnie de son beau-frère. Dans "San Manuel Bueno, mártir" (1930), la fille spirituelle d'un prêtre rédige son autobiographie qui laisse s'imposer progressivement au lecteur l'idée que le prêtre a cessé de croire à la vie éternelle.

Dans toute son oeuvre, Unamuno s'engage sur des aspects toujours dramatiques de l'inépuisable condition humaine. C'est vers l'âme populaire qu'il se tourne, celle de la vie obscure de millions d'hommes porteur de la tradition immuable qui nourrit l'Espagne (En torno al casticismo, 1895), vers une quête hispanique de l'absolu qui n'est pas celle, si froide, du rationalisme européen (Soliloquios y conversaciones, 1911), vers le pur élan vital ou moral qui ne se soucie pas des recherches érudites (De esto y de aquallo, 1954).
Mais son légendaire égotisme l'aveugle sur cette guerre civile qui va embraser l'Espagne à la fin de sa vie. Exaspéré par la République, par les désordres, les grèves, les violences, Unamuno accueille favorablement le soulèvement de Franco : au cours d’une cérémonie franquiste célébrée à Salamanque le 12 octobre 1936, il prononce un discours attaquant le pouvoir dictatorial. Il est destitué de son poste de recteur et meurt assigné à résidence le 31 décembre de la même année.

 

"Paz en guerra" (Miguel de Unamuno, 1897)
Miguel de Unamuno retrace, après dix années de travail, l'histoire de la seconde guerre carliste, vécue à Bilbao, mais une histoire non plus vécue par des personnages politiques ou des chefs militaires, mais par des petites gens anonymes incarnés par deux personnages, Ignacio Iturriondo et Pachico Zabalbide.

"Del sentimiento trágico de la vida" (Miguel de Unamuno , 1913)

Dans ce livre, écrit en 1912, l'auteur ne tente pas seulement de définir un christianisme qui se trouve souvent en marge des doctrines officielles, mais oppose également sa conception de l'homme et du monde à celle du rationalisme moderne. «Mais là où nous devons aller chercher le héros de notre pensée, ce n'est pas chez un philosophe ayant vécu en chair et en os, mais chez un être de fiction et d'action, plus réel que tous les philosophes : Don Quichotte. [...] Et l'on ne peut dire que la philosophie de Don Quichotte fut exactement l'idéalisme : il ne combattait pas pour des idées. C'était le spiritualisme : il combattait pour l'esprit.» (Gallimard) 

"Homo sum; nihil humanum a me alienum puto, dit le comique latin. Et moi je dirai mieux : nullum hominem a me alienum puto. Car l'adjectif humanus m'est aussi suspect que le substantif abstrait humanitas, l'humanité. Ni l'humain ni l'humanité; ni l'adjectif simple ni le substantif abstrait, mais le substantif concret : l'homme. L'homme en chair et en os, celui qui naît, souffre et meurt - surtout meurt - celui qui mange, boit, joue, dort, pense, aime;  l'homme qu'on voit et qu'on entend, le frère, le vrai frère. Car il y a autre chose, qu'on appelle aussi l'homme, et qui est le sujet de maintes divagations plus ou moins scientifiques. C'est le bipède sans plume de la légende, l'animal politique d'Aristote, le contractant social de Rousseau, l'homo economicus de l'école de Manchester, l'homo sapiens de Linné, ou, si l'on veut, le mammifère vertical. Un homme qui n'est ni d'ici ni de là-bas, ni de cette époque ni d'une autre, qui n'a ni sexe ni patrie; bref, une pure idée; c'est-à-dire, autre chose qu'un homme. Le nôtre est celui de chair et d'os; moi; toi, lecteur; cet autreplus loin; nous tous qui foulons la terre. Et cet homme concret, en chair et en os, est le sujet et l'objet suprême de toute philosophie, que le veuillent ou non certains soi-disant philosophes.
Dans la plupart des histoires de la philosophie que je connais, on nous présente les systèmes comme s'engendrant les uns les autres, et leurs auteurs, les philosophes, n'apparaissent guère que comme de simples prétextes. La biographie intime des philosophes, des hommes qui ont passé leur vie à philosopher, n'occupe qu'une place secondaire. Et c'est justement cette biographie intime qui nous explique le plus de choses. Il importe de dire, avant tout, que la philosophie s'unit plutôt à la poésie qu'à la science. Tous les systèmes philosophiques qu'on a fabriqués comme le couronnement suprême des résultats ultimes des sciences particulières, ont tenu en toute époque moins de consistance et de vitalité que les autres systèmes qui représentaient l'aspiration intégrale de leur auteur.  C'est que les sciences, qui nous importent tant et sont indispensables à notre vie et à notre pensée, nous sont, en un certain sens, plus étrangères que la philosophie. Elles tendent à une fin plus objective, c'est-à-dire plus en dehors de nous-mêmes. Elles sont, au fond, affaires d'économie. Une nouvelle découverte scientifique, même dans les sciences dites théoriques, est, de même qu'une découverte mécanique comme celle de la machine à vapeur, du téléphone, du phonographe, de l'aéroplane, une chose qui a une utilité. Ainsi, le téléphone peut nous servir à communiquer à distance avec la femme aimée. Mais celle-ci, à quoi nous sert-elle? On prend le tramway électrique pour aller entendre un opéra, et l'on peut se demander ce qui, dans l'espèce, est le plus utile, du tramway ou de l'opéra. La philosophie répond a la nécessité de nous former une conception unitaire et totale du monde et de la vie, et comme conséquence de cette conception, un sentiment qui engendre une attitude intime et même une action. Mais en fait ce sentiment, au lieu d'être effet de cette conception, en est cause. Notre philosophie, c'est-a-dire notre manière de comprendre ou de ne pas comprendre le monde et la vie, jaillit de notre sentiment touchant cette vie même. Et celle-ci, comme tout ce qui est affectif, a des racines subconscientes, peut-etre inconscientes. Ce n'est pas nos idées qui nous font optimistes ou pessimistes, c'est notre optimisme, ou notre pessimisme, d'origine physiologique ou au besoin pathologique, l'un autant que l'autre, qui fait nos idées. L'homme, dit-on, est un être raisonnable. Je ne sais pourquoi l'on n'a pas dit que c'est un animal affectif ou sentimental. Et peut-être ce qui le difiérencie des autres animaux est-il plus le sentiment que la raison. J 'ai vu plus souvent un chat raisonner que rire ou pleurer. Peut-être pleure-t-il ou rit-il en dedans, mais peut-être aussi le crabe résout-il en dedans de lui des équations du second degré. Ainsi, ce qui dans un philosophe doit le plus puissamment nous intéresser, c'est l'homme.
Prenez Kant, l'homme Emmanuel Kant, qui naquit et vécut a Konigsberg, à la fin du XVIIIe siècle, jusqu'au seuil du XIXe. Il y a dans la philosophie de ce Kant, homme de cœur et de tête, c'est-a-dire homme, un saut significatií, comme aurait dit Kierkegaard, autre homme - et quel homme! - le saut de la "Critique de Raison Pure" à la "Critique dela Raison Pratique". Il reconstruit en celle-ci, quoi qu'en disent ceux qui ne voient pas l'homme, ce qu'il a abattu dans celle-là. Après avoir examiné et pulvérisé avec son analyse les preuves traditionnelles de Dieu, du Dieu aristotélicien, qui est le Dieu répondant ogos, du Dieu abstrait, du premier moteur immobile, il revient à reconstruire Dieu, mais le Dieu de la conscience, l'Auteur de l'ordre moral, bref, le Dieu luthérien. Ce saut de Kant est en germe dans la notion luthérienne de la foi. Le Dieu-un, le Dieu rationnel, est la projection, dans l'infini extérieur, de l'homme par définition, c'est-a-dire de l'homme abstrait, de l'homme non homme; et l'autre Dieu, le Dieu sentimental et volitionnel, est la projection dans l'inflni intérieur, de l'homme doué de vie, de l'homme concret en chair et en os.
Kant reconstruisit avec le cœur ce qu'il avait détruit avec le cerveau. Et nous savons, par le témoignage de ceux qui le connurent et par son propre témoignage, dans ses lettres et ses manifestations privées, que l'homme Kant, le célibataire tant soit peu égoïste, qui enseigna la philosophie à Konigsberg à la fin du siècle de l'Encyclopédie et de la déesse Raison, était un homme essentiellement préoccupé du problème. Je veux dire du seul problème vraiment vital, celui qui nous prend le plus aux entrailles, le problème de notre destinée individuelle et personnelle, de l'immortalité de l'âme. L'homme Kant ne se résignait pas à mourir totalement. Et parce qu'il ne se résignait pas a mourir totalement, il fit ce saut, le saut immortel, de l'une à l'autre critique. Quiconque lit avec attention et sans œillères la "Critique de la Raison Pratique" verra que, rigoureusement, l'existence de Dieu y est déduite de l'immortalité de l'âme, et non celle-ci de celle-là. L'impératif catégorique nous amène à un postulat moral qui exige à son tour, dans l'ordre téléologique ou plutôt escatologique, l'immortalité de l'âme; et pour soutenir cette immortalité apparaît Dieu. Tout le reste est un escamotage de professionnel de la philosophie. L'homme Kant sentait la morale comme base de l'escatologie, mais le professeur de philosophie invertit les termes.
Un autre professeur, le professeur et homme William James, a déja dit, je ne sais où, que Dieu, pour la plupart des hommes, est le faiseur d'immortalité. Oui, pour la plupart des hommes, y compris l'homme Kant, l'homme James, et l'homme qui écrit les lignes que tu lis, lecteur. Un jour parlant avec un paysan, je lui proposai l'hypothèse selon laquelle il  aurait en eflet un Dieu régissant le ciel et la terre, conscience de l'Univers, mais sans que pour cela l'âme de chaque homme fût immortelle au sens traditionnel et concret. Il me répondit : "Alors, pourquoi ce Dieu!"  C'est la même réponse que se firent dans le for intérieur de leur conscience l'homme Kant et l'homme James. Seulement, agissant en professeurs de philosophie, il leur fallait justifier rationnellement cette attitude si peu raisonnable. Ce qui ne veut pas dire, cela est clair, qu'elle fût absurde...
Hegel it célèbre son aphorisme que tout le rationnel est réel et tout le réel rationnel; pourtant nous sommes nombreux qui, non convaincus par Hegel, continuons a croire que le réel, le réellement réel, est irrationnel; que la raison bâtit sur des irrationnalités. Hegel, grand définisseur, eut la prétention de reconstruire l'univers avec des définitions, comme ce maréchal des logis d'artillerie qui disait qu'on construit un canon en prenant un trou et en mettant du fer autour. Un autre homme, l'homme Joseph Butler, évêque anglican qui vivait au commencement du XVIIIe siècle, et dont le cardinal catholique Newmann dit que c'est le plus grand nom de l'Eglise anglicane, termine le premier chapitre de son grand ouvrage sur l'Analogie de la religion (the Anology of Religion), chapitre traitant de la vie future, par ces paroles fécondes : "Cette crédibilité en une vie future, sur quoi on a tant insisté ici, si peu quelle satisfasse notre curiosité, paraît répondre a tous les desiderata de la religion autant qu'une preuve démonstrative. En réalité, une preuve, même démonstrative, d'une vie future, ne serait pas une preuve de religion. En effet, que nous continuions à vivre après la mort, c'est aussi compatible avec l'athéisme, et peut aussi bien par celui-ci être pris en considération que le fait que nous vivons actuellement. Rien ne saurait, partant, être aussi absurde que d'arguer de l'athéisme qu'il ne peut y avoir de vie future." L'homme Butler, dont l'hornme Kant connaissait peut-être les œuvres, voulait sauver la foi en l'immortalité de l'âme, et pour cela la fit indépendante de la foi en Dieu. Le chapitre premier de son Analogie traite, comme je vous l'ai dit, de la vie future, et le second, du gouvernement de Dieu par récompenses et châtiments. C'est que, au fond, ce brave évêque anglican déduit l'existence de Dieu de l'immortalité de l'âme. Et comme le brave évêque anglican partit de là, il n'eut pas à faire le saut qu'a la fin du même siècle eut à faire le brave philosophe luthérien. L'évêque Butler était un homme, et le professeur Kant un autre homme.
Et d'être un homme, c'est être quelque chose de concret, d'unitaire et de substantiel, c'est être une chose ou un être, "res". Et nous savons bien ce qu'un autre homme, l'homme Benoît Spinoza, ce juif portugais qui naquit et vécut en Hollande au milieu du XVIIe siècle, écrivit de toute chose ou être, la 6e proposition de la III° partie de son Ethique dit : "unaquaeque res, quatenus in se est, in suo esse perseverare conatur"; c'est-à-dire, chaque chose, en tant qu'elle est en soi, s'efforce de persévérer dans son être. Chaque chose, en tant qu'elle est en soi, c'est-a-dire en tant que substance : vu que, selon lui, la substance est "id quod in se est et per se concipitur", ce qui est en soi et par soi se conçoit. Et dans la proposition suivante, la 7e, de la même partie, il ajoute : "conatus, quo unaquaeque res in suo esse perseverare conatur, nihil ut praeter ipsius rei actualem essentiam", c'est-a-dire, l'effort par lequel chaque chose tente de persévérer dans son être n'est que l'essence même de la chose même. Cela veut dire que ton essence, lecteur, la mienne, celle de l'homme Butler, celle de l'homme Kant, celle de tout homme qui est homme, n'est que l'effort, la tentative qu'il fait de continuer à être homme, de ne pas mourir. Et la proposition qui suit les deux précitées, la 8e, dit : "conatus, quo unaquaeque res in suo esse perseverare conatur, nullum tempus finitum, sed infinitum involvit"; c'est-à-dire : l'effort par lequel chaque chose s'efforce de persévérer en son être n'implique pas un temps fini, mais un temps infini. Autrement dit, toi, moi et Spinoza, nous voulons ne jamais mourir, et notre aspiration à ne jamais mourir est notre essence actuelle. Et pourtant, ce pauvre juif portugais, exilé dans les brumes hollandaises, ne put jamais arriver à croire en sa propre immortalité personnelle, et toute sa philosophie ne fut qu'une tentative de consolation qu'il forgea à cause de ce manque de foi. Comme à d'autres leur fait mal la main, ou le pied, ou le cœur, ou la tête, à Spinoza Dieu lui faisait mal.
Pauvre homme! Et pauvres hommes les autres! Et l'homme, cette chose, est-ce une chose, ou un être! Pour absurde que paraisse la question, il y a des philosophes qui l'ont posée. Il n'y a pas longtemps circulait par le monde certaine doctrine nommée le positivisme, qui fit beaucoup de bien et beaucoup de mal. Entre autres maux qu'elle fit, fut celui de nous apprendre un mode d'analyse tel qu'avec lui les faits se pulvérisaient, se réduisant à une poussière de faits. La plupart des soi-disant hits appelés tels par le positivisme, n'étaient que des fragments de faits. En psychologie son action fut délétère. Il y eut même des scolastiques déguisés en littératures - je ne dis pas des philosophes déguisés en poètes, parce que poète et philosophe sont frères jumeaux, sinon un seul et même être - qui portèrent l'analyse psychologique dans le roman et le drame, là où il faut camper en pied des hommes concrets en chair et en os; et à force d'états de conscience, les consciences disparurent. Il leur arriva ce qu'on dit arriver souvent à l'examen et à l'essai de certains corps chimiques compliqués, organiques et vivants, à savoir que les réactifs détruisent le corps même qu'il s'agit d'examiner, de sorte que nous n'obtenons que les produits de sa décomposition.
Partant de ce fait évident que dans notre conscience défilent des états contradictoires entre eux, ils arrivèrent à ne plus voir clairement la conscience, le moi. Interroger quelqu'un sur son moi, c'est comme l'interroger sur son corps. Et considérez qu'en parlant du moi, je parle du moi concret et personnel; non du moi de Fichte, mais de Fichte lui-même, de l'homme Fichte.

Et ce qui définit un homme, ce qui le fait un homme, un tel et non tel autre, celui qui vit et non celui qui n'est pas, c'est un principe d'unité et un principe de continuité. Un principe d'unité d'abord dans l'espace, grâce au corps, et ensuite dans l'action et la volonté. Quand nous marchons, il n'arrive pas qu'un pied aille en avant et l'autre en arrière; non plus que, quand nous regardons, un œil ne regarde au nord et l'autre au sud, du moins dans l'état normal. A chaque moment de notre vie nous avons une volition, à laquelle conspire la synergie de nos actions. Cependant, au moment suivant, nous changeons de volition. Et, en un certain sens, tout homme est d'autant plus homme, que son activité est plus unitaire. Il y en a qui, toute leur vie, ne poursuivent qu'un but, quel qu'il soit. Puis un principe de continuité dans le temps. Sans vouloir discuter - discussion oiseuse - si je suis ou non celui que j'étais il y a vingt ans, il est indiscutable, à mon sens, que celui que je suis aujourd'hui provient, par une série continue d'états de conscience, de celui qui était en mon corps il y a vingt ans. La mémoire est la base de la personnalité individuelle, comme la tradition est la base de la personnalité collective d'un peuple. On vit dans le souvenir et par le souvenir, et notre vie spirituelle n'est, au fond, que l'effort de notre souvenir pour persévérer, pour se faire espérance, l'effort de notre passé pour se faire avenir.
Tout cela ressemble à une vérité de La Palisse, je le sais bien; mais c'est que, en parcourant le monde, on rencontre des hommes qui semblent ne pas se sentir eux-mêmes. Un de mes meilleurs amis, avec qui je me suis promené quotidiennement durant des années entières, chaque fois que je lui parlais de ce sentiment de la personnalité propre à chacun, me disait : "Mais moi, je ne me sens pas moi-même; je ne sais ce que cela veut dire." Dans une certaine circonstance, cet ami à qui je fais allusion me dit: "Je voudrais être un tel" (ici un nom), et je lui dis : voilà ce que je n'arriverai jamais à comprendre, qu'on veuille être autre. Vouloir être autre, c'est vouloir cesser d'être ce qu'on est. Je comprends qu'on désire posséder ce qu'un autre possède, ses richesses ou ses connaissances; mais être autre, c'est une chose que je ne m'explique pas. Plus d'une fois on a dit que tout homme malheureux préfère être qui il est, même avec ses malheurs, à être autre sans eux. C'est que les hommes malheureux, quand ils restent normaux dans leur malheur, c'est-à-dire quand ils s'efforcent de persévérer dans leur être, préfèrent le malheur à la non-existence. De moi, je peux dire que quand j'étais enfant, et même un bébé, on ne put arriver à m'émouvoir par les descriptions pathétiques de l'enfer, parce que déjà rien ne me semblait aussi horrible que le néant lui-même. C'était une soif furieuse d'être, un appétit de divinité, comme dit notre ascète. Aller proposer à quelqu'un qu'il soit autre, qu'il se fasse autre, c'est comme d'aller lui proposer de cesser d'être lui-même. Chacun défend sa personnalité, et n'accepte de changement dans sa manière de penser ou de sentir qu'en tant que ce changement puisse entrer dans l'unité de son esprit et s'insérer dans sa continuité; en tant que ce changement puisse s'harmoniser et s'intégrer avec tout le reste de sa manière d'être, de penser et de sentir, et puisse en même temps s'enlacer à ses souvenirs. Ni d'un homme, ni d'un peuple -un peuple, en un certain sens, est aussi un homme - on ne peut exiger une métamorphose qui rompe l'unité et la continuité de sa personne. On peut le changer beaucoup, presque complètement; mais dans sa continuité.
Il est certain qu'il se passe en certains individus ce qu'on appelle un changement de personnalité; mais c'est un cas pathologique, et comme tel étudié par les aliénistes. Dans ces changements de personnalité, la mémoire, base de la personnalité, tombe complètement en ruines, et il ne reste au pauvre patient, comme substratum de continuité individuelle - mais non personnelle - que l'organisme physique. Une telle maladie équivaut à la mort pour le sujet qui la subit; ceux pour qui elle n'équivaut pas à sa mort, ce sont ses héritiers, s'il a de la fortune. Et cette maladie n'est rien de moins qu'une révolution, une vraie révolution. Une maladie est, à un certain point de vue, une dissolution organique; c'est un organe, un élément quelconque du corps vivant qui se révolte rompt la synergie vitale et tend à une fin distincte de celle à laquelle conspirent les autres éléments normalement coordonnés avec lui. Sa fin peut être, considérée en soi, dans l'abstrait, plus élevée, plus noble, mais... tout ce qu'on voudra, elle est autre. Il se peut qu'il soit meilleur de voler et de respirer dans l'air que de nager et de respirer dans l'eau; cependant, si les nageoires d'un poisson venaient à vouloir se convertir en ailes, le poisson, en tant que poisson, périrait. Et il ne sert de rien d'alléguer qu'il finirait par se faire oiseau, car il n'y aurait pas là un processus de continuité. Je ne sais pas au juste, mais peut-être se peut-il faire qu'un poisson engendre un oiseau, ou un autre poisson plus proche que lui de l'oiseau; mais un poisson, ce poisson-là, ne peut lui-même, au cours de sa vie, devenir oiseau. Tout ce qui en moi conspire à rompre l'unité et la continuité de la vie, conspire à me détruire, et par cela même à se détruire. Tout individu qui, dans un peuple, conspire à rompre l'unité et la continuité spirituelles de ce peuple, tend à le détruire et à se détruire en tant que partie de ce peuple. Tel autre peuple, dira-t-on, n'est-il pas meilleur? Parfaitement, bien que nous n'entendions pas bien ce qui est meilleur et ce qui est pire. Il est plus riche! D'accord. Il est plus civilisé! D'accord également. Il vit plus heureux? Sans doute.., mais, enfin, passons. Il est vainqueur, ce qui s'appelle vainqueur, tandis que nous sommes vaincus! Tant mieux; Tout cela est bien, mais il est autre. Et cela suffit. Car pour moi, me faire autre, en rompant l'unité et la continuité de ma vie, c'est cesser d'être qui je suis, c'est-à-dire, tout uniquement cesser d'être. Et pas de cela, tout plutôt que cela!
Un autre, dira-t-on, jouera aussi bien ou mieux que moi le rôle que je joue! Un autre assurera ma fonction sociale? Oui, mais pas moi. "Moi, moi, moi, toujours moi! - dira quelque lecteur; - et qui es-tu?" Je pourrais ici lui répondre avec Obermann, avec l'homme immense Obermann : "pour l'univers rien, pour moi tout"; mais non, je préfère lui rappeler une doctrine de l'homme Kant, selon laquelle nous devons considérer nos proches, les autres hommes, non comme des moyens, mais comme des fins. Car il ne s'agit pas de moi seulement; il s'agit de toi, lecteur, qui grognes ainsi; il s'agit de cet autre, il s'agit de tous et de chacun. Les jugements singuliers ont la valeur des jugements universels, disent les logiciens. Le singulier n'est pas particulier, mais universel.
L'homme est une fin, non un moyen. La civilisation entière s'adresse à l'homme, à chaque homme, à chaque moi. Ou bien quelle est cette idole, qu'elle s'appelle Humanité ou autrement, à laquelle ont à se sacrifier tous les hommes, chaque homme! Car je me sacrifie pour mes proches, pour mes compatriotes, pour mes enfants, et ceux-ci à leur tour pour les leurs, et ainsi de suite, en une série sans fin de générations. Et qui recueille le fruit de ce sacrifice? Les mêmes qui nous parlent de ce sacrifice fantastique, de ce don de soi sans objet, ont coutume également de nous parler du droit à la vie. Et qu'est-ce que le droit à la vie? On me dit que je suis là pour réaliser je ne sais quelle fin sociale; pointant je sens que moi, de même que chacun de mes frères, je suis là pour me réaliser, pour vivre. Oui, oui, je le vois : une énorme activité sociale, une puissante civilisation, beaucoup de science, beaucoup d'art, beaucoup d'industrie, beaucoup de morale, et puis, quand nous aurons rempli le monde de merveilles industrielles, de grandes usines, de routes, de musées, de bibliothèques, nous tomberons épuisés au pied de tout cela, et cela restera pour qui? L'homme est-il fait pour la science, ou la science pour l'homme!
"Eh bien! - s'écriera de nouveau le même lecteur - ayons recours à ce passage du Catéchisme : D. Pour qui Dieu fit-il le monde? R. Pour l'homme." Soit, ainsi doit répondre l'homme qui est homme. La fourmi, si elle s'en rendait compte, et était une personnalité consciente de soi-même, répondrait : pour la fourmi, et répondrait bien. Le monde est fait pour la conscience, pour chaque conscience...."

 

"Niebla" (Miguel de Unamuno , 1914)

Le roman fut mieux accueilli hors de l'Espagne que son pays et dépeint l'existence médiocre d'une jeune homme, Augusto Pérez, en proie au dégoût de la vie, trompé par une femme intéressée, se tournant vers une blanchisseuse, et s'acheminant progressivement vers une destruction que lui impose son narrateur. On a retenu du roman la dimension extraordinaire  qu'Unamuno donne au quotidien de cette vie provinciale, avec ses préjugés et ses faiblesses.

"Al aparecer Augusto a la puerta de su casa extendió el brazo derecho, con la mano palma  abajo  y  abierta,  y  dirigiendo  los  ojos  al  cielo  quedóse  un  momento  parado  en  esta  actitud  estatuaria  y  augusta.  No  era  que  tomaba  posesión  del  mundo  exterior,  sino  era  que  observaba  si  llovía.  Y  al  recibir  en  el  dorso  de  la  mano  el  frescor  del  lento orvallo  frunció  el  sobrecejo.  Y  no  era  tampoco  que  le  molestase la llovizna, sino el  tener  que  abrir  el  paraguas.  ¡Estaba  tan  elegante,  tan  esbelto,  plegado  y  dentro  de su funda! Un paraguas cerrado es tan elegante como es feo un paraguas abierto.
«Es una desgracia esto de tener que servirse uno de las cosas –– pensó Augusto ––;  tener  que  usarlas,  el  use  estropea  y  hasta  destruye  toda  belleza.  La  función  más  noble  de  los  objetos  es  la  de  ser  contemplados.  ¡Qué  bella  es  una  naranja antes de comida! Esto cambiará en el cielo cuando todo nuestro oficio se reduzca, o más bien se  ensanche  a  contemplar  a  Dios  y  todas  las  cosas  en  Él.  Aquí,  en  esta  pobre  vida,  no   nos   cuidamos   sino   de   servimos   de   Dios;   pretendemos   abrirlo,   como   a   un paraguas, para que nos proteja de toda suerte de males."
Díjose  así  y  se  agachó  a  recogerse  los  pantalones.  Abrió  el  paraguas  por  fin  y  se  quedó  un  momento  suspenso  y  pensando:  «y  ahora,  ¿hacia  dónde  voy?,  ¿tiro  a  la  derecha  o  a  la  izquierda?»  Porque  Augusto  no era un caminante, sino un paseante de la  vida.  «Esperaré  a  que  pase  un  perro  –– se  dijo ––  y  tomaré  la  dirección  inicial  que él tome.»
En  esto  pasó  por  la  calle  no  un  perro,  sino  una  garrida  moza,  y  tras  de  sus  ojos se fue, como imantado y sin darse de ello cuenta, Augusto."

La Maison-musée Unamuno (Casa-Museo Unamuno)
(Salamanca, Castille-León)


Pío Baroja y Nessi (1872-1956)
Pío Baroja est l'écrivain de la déception et du désenchantement existentialiste. Médecin et écrivain né à Saint-Sébastien, Baroja tente de conjurer dans son oeuvre l'inaction de l'homme qui ne parvient que difficilement à surmonter sa lassitude existentielle, mais pourfend aussi la corruption et l'injustice sociale. Il s’est toujours déclaré comme appartenant au mouvement du "roman ouvert". En 1900, il publie un recueil de trente-trois contes et nouvelles intitulé "Vies sombres" (La vida fantástica), très bien accueilli par Unamuno, Azorín et Perez Galdós. Par la suite, il dédie une trilogie, "Tierra vasca", à son pays natal, dont se détache "Zalacaín el aventurero" (1909), le roman d’aventures le plus connu de l'auteur qui raconte l’histoire de Martín Zalacaín, de son enfance à sa mort, assassiné, dans le contexte historique du Pays Basque de la fin du XIXe siècle. Sa trilogie "La Lucha por la vida", où s'impose "Aurora roja" (1904), est le résultat des périnégrations de Baroja dans les bas-fonds de Madrid. En 1911, il publie "L’arbre de la science" (El árbol de la ciencia), appartenant à la trilogie "La raza", travail autobiographique centré sur le personnage d'Andrés Hurtado, étudiant en médecine dans le Madrid de la fin du XIXe siècle, puis médecin de village avant son retour à Madrid. Baroja retrace ainsi l’évolution intellectuelle et personnelle de son personnage à travers les déceptions répétées que provoque chacune de ses expériences professionnelles et personnelles.

El árbol de la ciencia, Pio Baroja, 1911

Travaillé par le doute, "la vie en général et surtout la sienne lui semblait une chose laide, trouble, douloureuse et incontrôlable."

"Camino de perfección" (1902, Pio Baroja)
Considéré comme le premier chef d'oeuvre de Pio Baroja, le roman suit la quête vers la "perfection" d'un personnage, Fernando Osorio, qui incarne cette Espagne du début du XXe siècle, indécise, sans volonté, soumise à la corruption des notables et au mépris du peuple. Sa "passion mystique" est partagée entre rêves , rêves névrotiques de relations sexuelles avec sa tante Laura, et réalisme qui résoudra toutes ses désorientations en épousant une jeune fille.

"Zalacain el aventurero"  (Zalacain l'aventurier, 1909), part de la guerre carliste qui vit l'Espagne devenir une monarchie sans roi, puis une république éphémère, avant de retomber dans le giron des Bourbons avec l'accession au trône d'Alphonse XII en décembre 1874 : il relate comment Zalacain, un montagnard basque, après une enfance passée "à assommer des poulets sans ameuter le voisinage", fait du commerce de chevaux, vend aux carlistes et aux libéraux poudre et fusils, avant d'être assassiné à 24 ans par un homme de main du "Cacho", son ennemi héréditaire.

"Una muralla de piedra, negruzca y alta rodea a Urbia. Esta muralla sigue a lo largo del camino real, limita el pueblo por el Norte y al llegar al río se tuerce, tropieza con la iglesia, a la que coge, dejando parte del ábside fuera de su recinto, y después escala una altura y envuelve la ciudad por el Sur.
Hay todavía, en los fosos, terrenos encharcados con hierbajos y espadañas, poternas llenas de hierros, garitas desmochadas, escalerillas musgosas, y alrededor, en los glacis, altas y románticas arboledas, malezas y boscajes y verdes praderas salpicadas de florecillas. Cerca,  en la aguda colina a cuyo pie se sienta el pueblo, un castillo sombrío se oculta entre gigantescos olmos.
Desde el camino real, Urbia aparece como una agrupación de casas decrépitas,  leprosas, inclinadas, con balcones corridos de madera y miradores que asoman por  encima de la negra pared de piedra que las circunda. Tiene Urbia una barriada vieja y otra nueva. La barriada vieja, la calle, como  se le llama por antonomasia en vascuence, está formada, principalmente, por dos callejuelas estrechas, sinuosas y en cuesta que se unen en la plaza.
El pueblo viejo, desde la carretera, traza una línea quebrada de tejados torcidos y mugrientos, que va descendiendo desde el Castillo hasta el  río. Las casas, encaramadas en la cintura de piedra de la ciudad, parece a primera vista que se encuentran en una posición estrecha é incómoda, pero no es así, sino todo  lo contrario, porque, entre el pie de las casas y los muros fortificados, existe un gran espacio ocupado por una serie de magníficas huertas. Tales huertas, protegidas de los vientos fríos, son excelentes. En ellas se pueden cultivar plantas de zona cálida como naranjos y limoneros. La muralla, por la parte interior que da a las huertas, tiene un camino formado por grandes losas, especie de acera de un metro de ancho con su barandado de hierro.
En los intersticios de estas losas viejas, y desgastadas por las lluvias, crecen la venenosa cicuta y el beleño; junto a las paredes brillan, en la primavera, las flores amarillentas del diente del león y del verbasco, los gladiolos de hermoso color carmesí y las digitales purpúreas. Otros muchos hierbajos, mezclados con ortigas y amapol as, se extienden por la muralla y adornan con su  verdura y con sus constelaciones de flores pequeñas y simples las almenas, las aspilleras y los matacanes.
Durante el invierno, en las horas de sol, algunos viejos de la vecindad, con traje de casa y zapatillas, pasean por la cornisa, y al llegar Marzo o Abril contemplan los progresos de los hermosos perales y melocotoneros de las huertas.."

"Une muraille de pierre, noire et haute, entoure Urbia. Cette muraille longe la grand-route, borde le village au nord et tourne lorsqu’elle arrive at la riviere ; puis elle vient buter contre l’église, l’enserre, laisse une partie de l’abside a l’extérieur, escalade une hauteur, puis entoure la ville du côte sud. On trouve encore dans les fossés des marécages remplis d’herbes folles et de cannes de jonc, des poternes cerclées de fer, des poivrieres tronquées, de petits escaliers moussus, et tout autour, sur les glacis, de hauts et romantiques boqueteaux, des broussailles et des bocages et de vertes prairies éclaboussées de petites fleurs. Tout près, sur la colline pointue au pied de laquelle s’étend le village, un chateau fort de couleur sombre se dissimule à moitié derrière de gigantesques ormes.
De la grand-route, on pourrait prendre Urbia pour une agglomération de maisons décrépites, lépreuses, penchées, avec de longs balcons de bois et des miradors que l’on aperçoit par-dessus le mur de pierre qui les enclôt. Urbia possede un vieux quartier et un quartier nouveau. Le vieux quartier, la calle, comme on l’appelle en basque par antonomase, est formé principalement par deux ruelles étroites, sinueuses et en pente qui viennent se réunir sur la place. De la route, la vieille ville trace une ligne brisée de toits tordus et crasseux qui descend du chateau jusqu’a la riviere. Les maisons, juchées sur la ceinture de pierre de la ville,
semblent de prime abord étre dans une position étroite et inconfortable ; mais il n’en est rien, bien au contraire, car, entre le pied des maisons et les murs fortifiés, il existe un grand espace occupé par une série de magnifiques vergers. De tels vergers, protégés des vents glacés, sont excellents. On peut y cultiver des arbres des regions chaudes, comme l’oranger et le citronnier.
La muraille, du coté intérieur, celui donnant sur les vergers, est agrémentée d’un chemin formé de larges dalles, une sorte de trottoir large d’un metre et pourvu d’une balustrade de fer.
Dans les interstices de ces vieilles dalles usées par les pluies, poussent la vénéneuse ciguë et la jusquiame ; près des murs, brillent au printemps, les fleurs bouton d’or du pissenlit et
du bouillon-blanc, les glaïeuls aux belles couleurs cramoisies et les digitales pourpres. Beaucoup d’autres herbes folles, mélangées aux orties et aux coquelicots, croissent le long de la muraille et parent de leur verdure et de leur constellation de simples et de petites fleurs, les meurtrieres et les machicoulis.
Durant l’hiver, aux heures d’ensoleillement, quelques vieux du voisinage, en habits d’intérieur et en chaussons, se promenent sur la corniche, et, des mars ou avril, contemplent la progression des tendres poiriers et les abricotiers des vergers..."



 

Azorin est un penseur romancier en quête d'un langage qui puisse exprimer l'âme profonde de la Castille: mais cette quête ne semble au bout du compte pouvoir s'extérioriser dans notre existence, le narrateur doit se faire personnage pour maintenir cette expérience si singulière : si l'écrivain semble avoir trouvé sa méthode et les moyens de son expression, l'homme n'a pas, lui, trouver la moindre ouverture.

José Martínez Ruiz, dit Azorin (1874-1967)
Azorin fut l'un des maîtres de la "génération de 98" à laquelle il a donné ce nom) naquit à Monóvar (province d'Alicante) et se fit connaître très rapidement comme critique littéraire. Dans son attitude politique (il fut un temps anarchisant) comme dans sa création littéraire, Azorin s'avère hors de son temps, un personnage romancier qui vivra dans un univers de fiction où les êtres ne s'émancipent jamais de leur archétype. À la différence d'un Antonio Machado, Azorín, qui, par la simplicité et la clarté de sa syntaxe, a contribué à une évolution radicale de la prose espagnole moderne, "n'a guère senti qu'il existait peut-être, dans le peuple espagnol de son temps, d'autres milieux que les couches décadentes qu'il fréquentait, d'autres valeurs que celles d'une critique nostalgique".
"La voluntad" (1902) constitue le premier roman d'Azorín, et une véritable rénovation stylistique de la littérature espagnole, au-delà des formules du réalisme et du naturalisme alors en vogue. Il s’agit du premier tome d’une trilogie de nature autobiographique ayant pour héros « Antonio Azorín », personnage dont l’auteur tient son pseudonyme. La simplicité du langage et l’absence d’histoire linéaire sont les deux aspects qui la distinguent des œuvres du siècle précédent. Azorin est en effet le précurseur du "roman sans personnage" à la manière du Nouveau Roman. On retrouve ici les grandes thématiques de ses contemporains, introspection anxieuse, déception et désenchantement d'une Espagne figée dans ses croyances. Le personnage principal, un individu plein de volonté à l’intelligence vive, est pourtant dépassé par son incapacité totale d’agir, par son apathie et son manque de décision : la réalité profonde peut être exprimée au gré d'impressions et de notations fugaces, en prise directe avec la perception des choses, mais ce sera au risque de la dissolution du personnage lui-même. "La voluntad" (1902), "Antonio Azorín" (1903) et "Los confesiones de un pequeño filósofo" (1904) constituent ainsi sa première trilogie narrative.
Dans "Castilla" (1912), Azorín plonge dans une attraction presque physique (ou métaphysique) pour les terres castillanes, pour leurs paysages et leurs horizons, pour leur culture et leurs traditions. Le penchant pour la petite histoire quotidienne et la volonté de dévoiler l’âme cachée du paysage castillan évoquent le style de Gasset et d'Unamuno. "Les Confessions d’un petit philosophe" et "Sur les traces de Don Quichotte" (1905) sont de même la même veine. "Toujours sollicité par une vague rêverie, il s'est enfoncé dans la mort le dos au temps. C'est pourquoi le chemin a été, pour lui, la pente de moindre résistance, dans la vie comme dans l'art : le conservatisme, l'accord avec le milieu – une douce assurance, l'esthétisme –, une protection contre les idées, l'opposition, la lutte."

"La voluntad" (1902, Azorin)
Le premier roman d'Azorín va au-delà des formules du réalisme et du naturalisme en vogue au XIXe siècle. Il s’agit en effet du premier tome d’une trilogie de nature autobiographique ayant pour héros «Antonio Azorín»,  mais qui se démarque par la simplicité de son langage et l’absence d’histoire linéaire. Antonio Azorín est un individu à l’intelligence vive, mais pourtant dépassé par son incapacité totale d’agir, par son apathie et son manque de décision, thématique commune à cette génération. Ici, la volonté n'est vue que comme l'effort consacré à des tâches qui sont en fait inutiles...

 

"Castilla" (1912, Azorin)

Dans "El alma castellana" (1900), "Los pueblos. Ensayos sobre la vida provinciana" (1905), "La ruta de D.Quijote" (1905), ou dans "Castilla", Azorin s'empare des paysages de la Castille et de leurs traditions, des bourgades assoupies, des plus humbles scènes de la vie quotidienne, pour en extraire une réalité plus profonde, intangible, subjective et impressionniste, certes, mais qui nécessite pour nous, lecteurs, un langage en a ccord avec cette contemplation : des phrases courtes, des termes du terroir directement en prise avec la vie profonde des choses, des archaïsmes, car le présent n'est pas sans lien avec le passé.

 

"Las confesiones de un pequeño filósofo" (1944)

" Lector: yo soy un pequeño filósofo; yo tengo una cajita de plata de fino y oloroso polvo de tabaco, un sombrero grande de copa y un paraguas de seda con recia armadura de ballena. Lector: yo emborrono estas páginas en la pequeña biblioteca del Collado de Salinas. Quiero evocar mi vida. Es medianoche; el campo reposa en un silencio augusto; cantan los grillos en un coro suave y melódico; las estrellas fulguran en el cielo fuliginoso; de la inmensa llanura de las viñas sube una frescura grata y fragante.
Yo estoy sentado ante la mesa; sobre ella hay puesto un velón con una redonda pantalla verde que hace un círculo luminoso sobre el tablero y deja en una suave penumbra el resto de la sala. Los volúmenes reposan en sus armarios; apenas si en la oscuridad destacan los blancos rótulos que cada estante lleva—Cervantes, Garcilaso, Gracián, Montaigne, Leopardi, Mariana, Vives, Taine, La Fontaine —, a fin de que me sea más fácil recordarlos y pedir, estando ausente, un libro.
Yo quiero evocar mi vida; en esta soledad, entre estos volúmenes, que tantas cosas me han revelado, en estas noches plácidas, solemnes, del verano, parece que resurge en mí, viva y angustiosa, toda mi vida de niño y de adolescente. Y si dejo la mesa y salgo un momento al balcón, siento como un aguzamiento doloroso de la sensibilidad cuando oigo en la lejanía el aullido plañidero y persistente de un perro, cuando contemplo el titileo misterioso de una estrella en la inmensidad infinita.
Y entonces, estremecido, enervado, retorno a la mesa y dudo ante las cuartillas de si un pobre hombre como yo, es decir, de si un pequeño filósofo, que vive en un grano de arena perdido en lo infinito, debe estampar en el papel los minúsculos acontecimientos de su vida prosaica...
No voy a contar mi vida de muchacho y mi adolescencia punto por punto, tilde por tilde. ¿Qué importan y qué podrían decir los títulos de mis libros primeros, la relación de mis artículos agraces, los pasos que di en tales redacciones o mis andanzas primitivas a caza de editores? Yo no quiero ser dogmático y hierático; y para lograr que caiga sobre el papel, y el lector la reciba, una sensación ondulante, flexible, ingenua de mi vida pasada, yo tomaré entre mis recuerdos algunas notas vivaces e inconexas-como lo es la realidad-, y con ellas saldré del grave aprieto en que me han colocado mis amigos, y pintaré mejor mi carácter, que no con una seca y odiosa ringla de fechas y de títulos. Y sea el lector bondadoso, que a la postre todos hemos sido muchachos, y estas liviandades de la mocedad no son sino prólogos ineludibles de otras hazañas más fructuosas y trascendentales que realizamos -¡si las realizamos!- en el apogeo de nuestra vida. "

LE CHEMIN DE L'ECOLE
Lorsque les vignes devenaient jaunes et que s’annonçaient, lentement, les crépuscules gris de l’automne, je me sentais soudain devenir plus triste que jamais : l’heure de la rentrée des classes avait sonné. La première fois que je fis ce voyage, j ’avais huit ans. Pour nous rendre de Monóvar à Yecla, nous devions emprunter la voiture, traverser des précipices et gravir des collines ; en guise de viatique, nous emportions une omelette, des côtelettes froides et des saucisses grillées. Au linge qu’on repassait puis qu’on pliait - draps, taies d’oreiller, draps de bain, serviettes -, je savais que ce triste jour approchait... Puis, la veille du départ, on descendait du grenier un coffre recouvert cl’une peau sétacée, dans lequel, ma mère, avec un soin extrême, rangeait les vétements. J'ajouterai qu’elle y plaçait aussi des couverts en argent ; aujourd’hui, quand, passant parfois devant le vieux buffet, je revois ces couverts usés que j'utilisai huit années durant, j’éprouve pour eux une profonde sympathie.
De Monóvar à Yecla, il y a six à huit heures de route : nous partions avec l’aube qui se levait et arrivions aux premières heures de la tombée du jour. La voiture avançait en cahotant, n’évitant que rarement les profondes ornières; parfois nous choisissions un olivier sous lequel faire halte et déjeuner. Et je me souviens parfaitement que, alors que nous en étions à la moitié de notre chemin, là-bas, aux confins de l’immense plaine noirâtre, en contre-bas du défilé rocailleux, nous distinguions les petits points blancs du village et la majestueuse coupole de la Nouvelle église qui scintillait. Alors, s’emparait de moi une inexprimable angoisse ; comme si, tout à coup, on venait de m’arracher à un paradis délicieux pour me plonger dans une obscure caverne. Une fois, je voulus même m’échapper; un vieux serviteur, celui qui me rattrapa, me le raconte encore aujourd’hui en riant. Je sautai de la voiture et courus à travers champs ; il s’empara de moi et me dit en riant aux éclats : "Non, non, Antonito, nous allons à Yecla !"  Evidemment que nous allions à Yecla ! La voiture poursuivit sa route ; une nouvelle fois je pénétrai dans cette ville horrible ; une nouvelle fois, je me retrouvai irrémédiablement, à réflechir, en rang, tout le long cle ces allées, ou assis, silencieux et immobile, sur les bancs de la salle de classe."

LA SECHERESSE
"Il se trouve dans nos souvenirs, dans ce sédiment que le temps a lentement déposé dans notre cerveau, des visions uniques, rapides, incohérentes, qui constituent un seul moment, mais que nous avons présentes avec une vivacité et une lucidité extraordinaires. A cet instant précis, je vois une rue large, profonde, de Yecla ; le soleil se réverbère sur les façades blanches, et je contemple sur les murs ces barres obliques de lumière venue de l’aube ou du couchant. Le ruisseau est recouvert d’une espèce de chape de poussière que l’air chaud soulève et forme des nuages brûlants. Entre ces nuages se devinent les capes noires des prêtres, aux ramages jaunes, les cottes rouges des enfants de choeur, une haute croix d’argent qui irradie, deux longues files de paysans qui cheminent lentement et chantent, en un choeur fervent, une psalmodie larmoyante...
Je ne vois rien d’autre. Mais à présent, je peux restituer l'atmosphere de ces jours de sécheresse dévastatrice, avec les moissons qui se perdent, les arbres fruitiers qui meurent, les bois qui perdent leurs feuilles chétives, avec les chemins poussiéreux, avec les vieilles femmes en deuil qui poussent des soupirs et regardent le ciel en ouvrant les bras, avec une colère sourde qui s’empare des paysans terrassés d’épouvante sur leurs chaises, dans les vestibules obscurs, et qui éclate de temps en temps en cris et en coups qui font pleurer les enfants."


Ramiro de Maeztu (1875-1936)
Ramiro de Maetzu fut d'abord  l’un des représentants de la "Génération de 98" à rejoindre les rangs de la pensée libérale, ouverte vers l'Europe et la régénération de son Espagne natale. Mais son expérience de correspondant de guerre pendant la Première Guerre mondiale, son séjour à l'étranger, son activité de diplomate le firent évoluer, sous la dictature de Primo de Rivera, vers un traditionalisme monarchique et profondément catholique. Dans "Hacia otra España" (1899), influencée par Ibsen et Nietzsche, Maeztu défend la nécessité dune européanisation de l'Espagne. À Londres (1905-1909), il entre en contact avec la société des Fabiens, rédige des conférences telles que "La revolución y los intelectuales" (1910), publie "La Crisis del humanismo" (1919), qui traduisent une crise spirituelle et infléchissent durablement son orientation vers le catholicisme traditionnel.  qui, désormais, occupe une grande place dans sa vie ; à cette évolution correspond qui analyse les principes d'autorité, de liberté et d'action par rapport à la guerre. Dans son œuvre maîtresse "Defensa de la hispanidad" (1934), il entreprend la défense et la justification de la tradition nationale,de  la mission historique de l'Empire espagnol : l'Espagne a perdu sa valeur au XVIIIe siècle en acceptant le matérialisme de l'Encyclopédie, les idées de la Révolution française et le libéralisme. Il défend le concept de l’« hispanité », qu’il décrit comme un esprit commun à tous les peuples hispano-américains, unis par le catholicisme et la monarchie. Ses articles de critique littéraire sont rassemblés dans "Don Quijote, don Juan y la Celestina" (1926). Il fut fusillé par les républicains au début de la Guerre civile en 1936.

 


Ramón del Valle-Inclán Peña (1866-1936)
Ramón José Simón Valle Peña naquit à Vilanova de Arousa (Galicie). En 1890, la mort de son père lui permet d’abandonner ses études de droit, puis rencontre Rubén Darío à Madrid et gagne le Mexique. De retour en Espagne, il fréquente Azorín, Benavente et Pío Baroja. En 1899, il perd un bras dans une bagarre avec le journaliste Manuel Bueno et doit renoncer à être comédien. "Jardin umbrio" (1903) et "Flor de santidad" (1904) constituent des contes populaires de Galicie centrés sur les supersitions rurales, une Galicie comme pétrifiée dans laquelle les déshérités trouvent place.

Plus tard, en 1907, il épouse l’actrice Josefina Blanco, mais son infirmité l’isole d’un monde qui lui paraît grotesque et hypocrite. Il utilise l'esthétique empruntée aux décadents et aux symbolistes de la "modernista" pour défier la société établie, sa morale apparente. Il publie quatre nouvelles en prose poétique, les Sonates, dont chacune porte le nom d’une saison : la "Sonata de otoño," d’ambiance galicienne (1902), la "Sonata de estío", d’ambiance mexicaine (1903), la "Sonata de primavera", sur un fond de la Renaissance italienne (1904), la "Sonata de invierno", d’ambiance navarraise et carliste (1905). Ses Sonates constituent l'un des plus grands apports de la littérature espagnole au modernisme. Il tente sa chance au théâtre avec "El marqués de Bradomín" (le Marquis de Bradomín, 1907) et des "Comedias bárbaras".Sa trilogie de la guerre carliste, "Los cruzados de la causa" (1908), "El resplandor de la hoguera" (1909), "Gerifaltes de antaño" (1909), privilégie la petite noblesse, celle qui est la plus proche du peuple et qui est jugée déterminante dans la grandeur passée de l'Espagne.

L’année 1920 marque le grand tournant de son œuvre littéraire: il crée l’esperpento, un théâtre expressionniste opposé au réalisme bourgeois dominant. La création littéraire permet de muer les hommes en personnages, ce qui permet d'éliminer leur réalité et de faire ainsi apparaître toute leur vérité. Dans ses "Luces de Bohemia" (Lumières de Bohême, 1924) il jette une lumière crue et cruelle sur la misère des êtres marginaux, poètes sans public, baladins sans clients, bouffons crispés, rêveurs tragiques, dont les gens de la bonne société ont fait des épaves grotesques et indignes. Son oeuvre prend des aspects tantôt de parodie de mélodrame, tantôt de tragi-comédie grotesque, comme son chef-d’œuvre, "Divinas palabras" (Divines Paroles, 1920).

En 1924, Valle-Inclán prend à partie le dictateur Primo de Rivera et en 1926, il publie "Tirano Banderas", dont le héros-guignol est un dictateur ibérique, imaginaire et pourtant très concret, le grotesque et terrifiant Santos Banderas qui inspirera nombre d'auteurs sud-américain, de Miguel Angel Asturias (Senor Presidente, 1946) à Gabriel Garcia Marquez (El otoño del patriarca, 1975) et dont le pays associé a pour nom "Tierra caliente".  Il poursuit ainsi sa caricature du monde réel, ses "esperpentos" (épouvantails), courtes pièces en prose, ou séries romanesques sur l'Histoire d'Espagne ("El ruedo ibérico"), mais ne reste pour le public de son temps qu’un écrivain outrancier et un être farfelu. Son oeuvre, pourtant très riche, "entendait déchirer les oripeaux de l’apparence..."

 

Ramón del Valle-Inclán Peña - Las Sonatas (1902-1905)

Ces quatres sonates sont considéré comme le chef d'oeuvre de l'écrivain et un monument de la prose dite moderniste. Elles sont présentées comme les mémoires d'un romanesque Marquis de Bradomin, "laid, catholique et sentimental", un Don Juan volontiers sacrilège et transgressif. Chacune des sonates se réfère à une saison (primavera, estio, otoño, inverno), un âge de la vie et un paysage (la mer Tyrrhénienne, le Mexique, La Galicie, la Navarre).


Darío de Regoyos (1857-1913)
Regoyos appartient à ces artistes d'origine basque mais de formation française comme Paco Durrio, Ignacio Zuloaga et Pablo Uranga. Se partageant entre Paris et Bruxelles dès 1880, Regoyos, influencé par Camille Pissaro, Paul Signac, Georges Seurat, James McNeill Whistler, est un des plus importants représentants de l'Impressionnisme et du néo-impressionnisme espagnol, comme Joaquín Sorolla et Santiago Rusiñol.. Proche des compositeurs Enrique Fernández Arbós et Isaac Albéniz et du poète Émile Verhaeren, ses œuvres ne rencontrèrent que peu de succès en Espagne. C'est à Barcelona qu'il finira ses jours après des années difficiles tant au niveau de sa santé que financièrement. Ses oeuvres sont exposées aux Museo de Bellas Artes de Bilbao, Museo Thyssen-Bornemisza de Madrid et au Museo Carmen Thyssen Málaga.