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Last update: 31/12/2016

Littératures des années 1910-1920

Cette décennie est tragiquement traversée par la guerre de 1914 : il y a un avant 1914 et un après 1914. Charles Péguy, foudroyé dans les premières semaines du conflit, est le premier d'une longue série d'écrivains et d'artistes de toutes nationalités qui seront victimes de la Première Guerre mondiale, tués ou blessés, meurtris par les horreurs dont ils furent les témoins: Guillaume Apollinaire, mort lui aussi au faîte de sa gloire, mais à la toute fin du conflit mondial, le 9 novembre 1918, à l'âge de 38 ans; Alain-Fournier, tué dans les premières semaines du conflit, le 22 septembre 1914, dans une embuscade en Lorraine; Louis Pergaud, dont la postérité a retenu surtout "La guerre des boutons" avant de redécouvrir récemment ses saisissants "carnets de guerre", tenus jusqu'à sa mort en avril 1915 à Verdun;  le poète et aviateur Albert-Paul Granier, abattu avec son avion en août 1917 au-dessus de Verdun; Blaise Cendrars, Français d'origine suisse, amputé de son bras droit en 1915;  l'expressionniste allemand August Macke, tué en Champagne en septembre 1914;  l'autrichien Oskar Kokoschka grièvement blessé en 1915 ...

(Alice Bailly, Hommage to Alain-Fournier, 1925)

 


Alain-Fournier (1886-1914) 

Alain-Fournier recrée le monde de son enfance et établit une fusion du rêve et de la réalité. Il donne aux paysages et aux individus un charme mystérieux proche du fantastique.

Fils d'un instituteur, Alain-Fournier passe son enfance dans le sud du Berry, puis ira sur Paris suivre ses études dès le secondaire. En 1901, voulant devenir marin, il entre au lycée de Brest pour se préparer à l' Ecole normale supérieure au lycée Lakanal où il rencontre son ami Jacques Rivière, avec lequel il entretient une correspondance jusqu'en 1914. Echouant à l'Ecole normale, il entre dans l'armée où il sera élève-officier puis sous-lieutenant. Après son service, il entre en 1910 comme rédacteur à Paris-Journal et commence parallèlement l'écriture du "Grand Maulnes". Trois ans plus tard, le roman paraît dans la Nouvelle Revue française. En 1914, mobilisé dès le début de la guerre, il sera tué à Dommartin-la-Montagne...

 

« Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...

Je continue à dire "chez nous", bien que la maison ne nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis bientôt quinze ans et nous n'y reviendrons certainement jamais.

Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de Sainte-Agathe. Mon père, que j'appelais M. Seurel, comme les autres élèves, y dirigeait à la fois le Cours supérieur, où l'on préparait le brevet d'instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la petite classe.

Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous des vignes vierges, à l'extrémité du bourg ; une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en avant sur le village par un grand portail ; sur le côté nord, la route où donnait une petite grille et qui menait vers La Gare, à trois kilomètres ; au sud et par derrière, des champs, des jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel est le plan sommaire de cette demeure où s'écoulèrent les jours les plus tourmentés et les plus chers de ma vie ― demeure d'où partirent et où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher désert, nos aventures.

Le hasard des "changements", une décision d'inspecteur ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui précédait notre ménage, nous avait déposés, ma mère et moi, devant la petite grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches dans le jardin s'étaient enfuis silencieusement par les trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et qui était bien la ménagère la plus méthodique que j'aie jamais connue, était entrée aussitôt dans les pièces remplies de paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait constaté avec désespoir, comma à chaque "déplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans une maison si mal construite... Elle était sortie pour me confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d'enfant noircie par le voyage. Puis elle était rentrée faire le compte de toutes les ouvertures qu'il allait falloir condamner pour rendre le logement habitable... Quant à moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à rubans, j'étais resté là, sur le gravier de cette cour étrangère, à attendre, à fureter petitement autour du puits et sous le hangar.

C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le lointain souvenir de cette première soirée d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce sont d'autres attentes que je me rappelle ; déjà, les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me vois épiant avec anxiété quelqu'un qui va descendre la grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au milieu des greniers du premier étage, déjà ce sont d'autres nuits que je me rappelle ; je ne suis plus seul dans cette chambre ; une grande ombre inquiète et amie passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage paisible ― l'école, le champ du père Martin, avec ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi chaque jour par des femmes en visite ― est à jamais, dans ma mémoire, agité, transformé par la présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence et dont la fuite même ne nous a pas laissé de repos. Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque Meaulnes arriva.

J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de novembre, le premier jour d'automne qui fît songer à l'hiver. Toute la journée, Millie avait attendu une voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe ; et jusqu'au sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, j'avais regardé anxieusement du côté des cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.

Après midi, je dus partir seul à vêpres.

"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa main mon costume d'enfant, même s'il était arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu sans doute, que je passe mon dimanche à le refaire".

Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès le matin, mon père s'en allait au loin, sur le bord de quelque étang couvert de brume, pêcher le brochet dans une barque ; et ma mère, retirée jusqu'à la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre qu'elle mais aussi fière, vînt la surprendre. Et moi, les vêpres finies, j'attendais, en lisant dans la froide salle à manger, qu'elle ouvrît la porte pour me montrer comment ça lui allait.

Ce dimanche-là, quelque animation devant l'église me retint dehors après vêpres. Un baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu leurs vareuses de pompiers ; et, les faisceaux formés, transis et battant la semelle, ils écoutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la théorie...

Le carillon du baptême s'arrêta soudain, comme une sonnerie de fête qui se serait trompée de jour et d'endroit ; Boujardon et ses hommes, l'arme en bandoulière emmenèrent la pompe au petit trot ; et je les vis disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, écrasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givrée où je n'osais pas les suivre.

Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le café Daniel, où j'entendais sourdement monter puis s'apaiser les discussions des buveurs. Et, frôlant le mur bas de la grande cour qui isolait notre maison du village, j'arrivai un peu anxieux de mon retard, à la petite grille.

Elle était entr'ouverte et je vis aussitôt qu'il se passait quelque chose d'insolite.

En effet, à la porte de la salle à manger ― la plus rapprochée des cinq portes vitrées qui donnaient sur la cour ― une femme aux cheveux gris, penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. Elle était petite, coiffée d'une capote de velours noir à l'ancienne mode. Elle avait un visage maigre et fin, mais ravagé par l'inquiétude ; et je ne sais quelle appréhension, à sa vue, m'arrêta sur la première marche, devant la grille.

"Où est-il passé ? mon Dieu ! disait-elle à mi-voix. Il était avec moi tout à l'heure. Il a déjà fait le tour de la maison. Il s'est peut-être sauvé..."

Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits coups à peine perceptibles.

Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. Millie, sans doute, avait reçu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit semé de vieux rubans et de plumes défrisées, elle cousait, décousait, rebâtissait sa médiocre coiffure...

En effet, lorsque j'eus pénétré dans la salle à manger, immédiatement suivi de la visiteuse, ma mère apparut tenant à deux mains sur la tête des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'étaient pas encore parfaitement équilibrés... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigués d'avoir travaillé à la chute du jour, et s'écria :

"Regarde ! Je t'attendais pour te montrer..."

Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de la salle, elle s'arrêta, déconcertée. Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la scène qui suivit, elle la tint contre sa poitrine, renversée comme un nid dans son bras droit replié.

La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un sac de cuir, avait commencé de s'expliquer, en balançant légèrement la tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle avait repris tout son aplomb. Elle eut même, dès qu'elle parla de son fils, un air supérieur et mystérieux qui nous intrigua.

Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La Ferté-d'Angillon, à quatorze kilomètres de Sainte-Agathe. Veuve-et fort riche, à ce qu'elle nous fit comprendre-elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, Antoine, qui était mort un soir au retour de l'école, pour s'être baigné avec son frère dans un étang malsain. Elle avait décidé de mettre l'aîné, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pût suivre le Cours Supérieur.

Et aussitôt elle fit l'éloge de ce pensionnaire qu'elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux cheveux gris, que j'avais vue courbée devant la porte, une minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée.

Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était fort surprenant : il aimait à lui faire plaisir, et parfois il suivait le bord de la rivière, jambes nues, pendant des kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de poules d'eau, de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait aussi des nasses... L'autre nuit, il avait découvert dans le bois une faisane prise au collet...

Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais un accroc à ma blouse, je regardais Millie avec étonnement.

Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit même signe à la dame de se taire ; et, déposant avec précaution son "nid" sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...

Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où s'entassaient les pièces d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses greniers ténébreux du premier étage, et se perdait enfin vers les chambres d'adjoints abandonnées où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir les pommes.

"Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce bruit dans les chambres du bas, dit Millie à mi-voix, et je croyais que c'était toi, François, qui étais rentré..."

Personne ne répondit. Nous étions debout tous les trois, le cœur battant, lorsque la porte des greniers qui donnait sur l'escalier de la cuisine s'ouvrit ; quelqu'un descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta dans l'entrée obscure de la salle à manger.

"C'est toi, Augustin ?" dit la dame.

C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse noire sanglée d'une ceinture comme en portent les écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...

Il m'aperçut, et, avant que personne eût pu lui demander aucune explication :

"Viens-tu dans la cour ?" dit-il.

J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma casquette et j'allai vers lui. Nous sortîmes par la porte de la cuisine et nous allâmes au préau, que l'obscurité envahissait déjà. A la lueur de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez droit, à la lèvre duvetée.

"Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. Tu n'y avais donc jamais regardé ?"

 


Blaise Cendrars (1887-1961) 

"Le seul fait d'exister est un véritable bonheur" et il y a une sorte de désespoir dans cette perpétuelle fuite en avant, mais aussi un amour profond et respectueux pour toutes les formes de vie : "Aujourd'hui je suis peut-être l'homme le plus heureux du monde, Je possède tout ce que je ne désire pas, Et la seule chose à laquelle je tienne dans la vie, chaque tour de l'hélice m'en rapproche, Et j'aurai peut-être tout perdu en arrivant..."

Son œuvre poétique s’inscrit, d'une part dans le renouvellement des formes qui caractérise le début du XXe siècle (abandon des formes fixes et de la ponctuation, suppression de la mesure régulière du vers et de la rime), mais aussi d'autre part dans un contexte où le chemin de fer et le paquebot ouvre la poésie au monde et à l'aventure. Rimbaud ne parcourait le monde que pour des fugues caractérielles ou des vagabondages limités.

Au contraire Blaise Cendrars fait de l'aventure vécue un mode d'expression. Il devient ce "photographe verbal" qui, dans un langage à l'image détaillée, expriment autant les rues de Paris que la forêt brésilienne ou les solitudes du Grand Nord. Dès son plus jeune âge, Frédéric Louis Sauser, né à La Chaux-de-Fonds dans le canton de Neuchâtel, qui prendra le pseudonyme littéraire de Blaise Cendrars en 1911, voyage...

Au gré des affaires paternelles tout d’abord puis de cette quête de l’ailleurs qui l’animera toute sa vie. A 16 ans il fugue, prend le premier train qui l'emporte jusqu'à Moscou où il fût apprenti chez un horloger. Puis d'autres trains, des paquebots, des avions, des automobiles le menèrent aux quatre coins du monde, de l'Inde au Brésil, de New York à Paris, de Bruxelles à Londres. Pour survivre, il exerce plusieurs métiers, apiculteur, cultivateur de cresson, vendeur de cercueils, de couteaux de poche, de tire-bouchons, scénariste à Hollywood.. Il sait donner à l'Europe qu'il parcourt avec passion une présence, un sentiment de révélation, malgré sa main coupée, au combat, le 28 septembre 1915  : "J'ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre Dans une cabine du Nord-Express entre Wirballen et Pskow.. Et vous, grandes glaces à travers lesquelles j'ai vu passer la Sibérie et les Monts du Samnium, La Castille âpre et sans fleurs, la mer de Marmara sous la pluie tiède! Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn, prêtez-moi Vos miraculeux bruits sourds ..."

Sa poésie (les Pâques à New York, 1912 ; la Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, 1913), qui influença Apollinaire et les surréalistes, et ses romans, d'inspiration autobiographique (Moravagine, 1926 ; l'Homme foudroyé, 1945), constituent une épopée de l'aventurier moderne.

 

Fin 1911, Frédéric Louis Sauser devient Blaise Cendrars à New York où il a rejoint Fela Poznańska, une étudiante juive polonaise rencontrée à Berne. Blaise Cendrars, "Blaise" pour braise, "Cendrars" pour cendre, on connaît les raisons de ce choix : "l'écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d'idée et qui fait flamboyer des associations d'images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l'alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres.." A New-York, Cendrars côtoie et vit la modernité dans lequel le monde s'engage, il y rédige son premier long poème, "Les Pâques à New York".... A New-York, Cendrars côtoie et vit la modernité dans lequel le monde s'engage, il y rédige son premier long poème, "Les Pâques à New York", qui dit avoir rédigé en une seule nuit, en avril 1912. Ses 205 vers influencent fortement Apollinaire et ouvrent une nouvelle ère en poésie...

Seigneur, c’est aujourd’hui le jour de votre Nom,

J’ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles

Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d’un vieux temps me parle de votre mort.

Il traçait votre histoire avec des lettres d’or

Dans un missel, posé sur ses genoux.

Il travaillait pieusement en s’inspirant de Vous.

À l’abri de l’autel, assis dans sa robe blanche,

il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s’arrêtaient au seuil de son retrait.

Lui, s’oubliait, penché sur votre portrait.

À vêpres, quand les cloches psalmodiaient dans la tour,

Le bon frère ne savait si c’était son amour

Ou si c’était le Vôtre, Seigneur, ou votre Père

Qui battait à grands coups les portes du monastère.

Je suis comme ce bon moine, ce soir, je suis inquiet.

Dans la chambre à côté, un être triste et muet

Attend derrière la porte, attend que je l’appelle!

C’est Vous, c’est Dieu, c’est moi, — c’est l’Éternel.

Je ne Vous ai pas connu alors, — ni maintenant.

Je n’ai jamais prié quand j’étais un petit enfant.


Je suis assis au bord de l’océan

Et je me remémore un cantique allemand,

Où il est dit, avec des mots très doux, très simples, très purs,

La beauté de votre Face dans la torture.

Dans une église, à Sienne, dans un caveau,

J’ai vu la même Face, au mur, sous un rideau.

Et dans un ermitage, à Bourrié-Wladislasz,

Elle est bossuée d’or dans une châsse.

De troubles cabochons sont à la place des yeux

Et des paysans baisent à genoux Vos yeux.

Sur le mouchoir de Véronique Elle est empreinte

Et c’est pourquoi Sainte Véronique est Votre sainte.

C’est la meilleure relique promenée par les champs,

Elle guérit tous les malades, tous les méchants.

Elle fait encore mille et mille autres miracles,

Mais je n’ai jamais assisté à ce spectacle.

Peut-être que la foi me manque, Seigneur, et la bonté

Pour voir ce rayonnement de votre Beauté.

Pourtant, Seigneur, j’ai fait un périlleux voyage

Pour contempler dans un béryl l’intaille de votre image.

Faites, Seigneur, que mon visage appuyé dans les mains

Y laisse tomber le masque d’angoisse qui m’étreint.



Faites, Seigneur, que mes deux mains appuyées sur ma bouche

N’y lèchent pas l’écume d’un désespoir farouche.

Je suis triste et malade. Peut-être à cause de Vous,

Peut-être à cause d’un autre. Peut-être à cause de Vous.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice

Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.

D’immenses bateaux noirs viennent des horizons

Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,

Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.

Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.

On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.

Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs

Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.

Je le sais bien, ils t’ont fait ton Procès;

Mais je t’assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.

Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,

Vendent des vieux habits, des armes et des livres.

Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.

Moi, j’ai, ce soir, marchandé un microscope.....

 

....Seigneur, l’aube a glissé froide comme un suaire

Et a mis tout à nu les gratte-ciel dans les airs.

Déjà un bruit immense retentit sur la ville.

Déjà les trains bondissent, grondent et défilent.

Les métropolitains roulent et tonnent sous terre.

Les ponts sont secoués par les chemins de fer.

La cité tremble. Des cris, du feu et des fumées,

Des sirènes à vapeur rauques comme des huées.

Une foule enfiévrée par les sueurs de l’or

Se bouscule et s’engouffre dans de longs corridors.

Trouble, dans le fouillis empanaché des toits,

Le soleil, c’est votre Face souillée par les crachats.

Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne …

Ma chambre est nue comme un tombeau …

Seigneur, je suis tout seul et j’ai la fièvre …

Mon lit est froid comme un cercueil …

Seigneur, je ferme les yeux et je claque des dents …

Je suis trop seul. J’ai froid. Je vous appelle …

Cent mille toupies tournoient devant mes yeux …

Non, cent mille femmes … Non, cent mille violoncelles …

Je pense, Seigneur, à mes heures malheureuses …

Je pense, Seigneur, à mes heures en allées …

Je ne pense plus à vous. Je ne pense plus à vous.


 

Cendrars  revient à Paris en 1912 :  convaincu de sa vocation de poète, il rencontre Apollinaire et les artistes de l'école de Paris, Chagall, Léger, Survage, Modigliani, Csaky, Archipenko, Delaunay. En 1913, il publie "La Prose du transsibérien et de la petite Jehanne de France", un poème-tableau de deux mètres de hauteur, présenté sous forme de dépliant, avec des compositions en couleurs de Sonia Delaunay-Terk : l'intention est d'affirmer une nouvelle émotion artistique suscitée par l'imbrication du texte et de l'image et exprimant le voyage halluciné qu'il fit en Russie dix ans plus tôt. C'est le poème de l'aventure, de la vitesse, dans un monde bouleversé par la guerre à venir et où l'on pressent "la venue du grand Christ rouge de la Révolution".

 

Paris est alors en pleine effervescence intellectuelle et artitique. On y rencontre l'écclectique italien Ricciotto Canudo (1877-1923), auteur du fameux " La Naissance d'un sixième art - Essai sur le cinématographe",  fondateur de la revue Montjoie!,  revue "sensuel et cérébral tout à la fois" où se côtoient Fernand Léger, Igor Stravinsky, Albert Gleizes, Raymond Duchamp-Villon, Robert Delaunay, Dunoyer de Segonzac, Erik Satie, Marc Chagall,  et Blaise Cendrars. Il a pour maîtresse l'une des grandes figures féminines de l'époque, Valentine de Saint-Point (1875-1953) : elle écrit, peint, pose pour Mucha ou Rodin, monte des chorégraphies, tient Salon, participe à des séances des spiritismes et franchit l'Atlantique en avion. Ses "soirées apolloniennes" accueillent tant Ravel que les futuristes italiens comme Filippo Tommaso Marinetti, Boccioni, ou Severini. La suite de son parcours est dès plus singulier, elle se tourne vers l'Orient et se convertit...

 

 

La prose du transsibérien 

et de la petite Jehanne de France  (1913)

En ce temps-là, j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de mon enfance

J'étais à 16.000 lieues du lieu de ma naissance

J'étais à Moscou dans la ville des mille et trois clochers et des sept gares

Et je n'avais pas assez des sept gares et des mille et trois tours

Car mon adolescence était si ardente et si folle

Que mon coeur tour à tour brûlait comme le temple d' Ephèse ou comme la Place Rouge de Moscou quand le soleil se couche.

Et mes yeux éclairaient des voies anciennes.

Et j'étais déjà si mauvais poète

Que je ne savais pas aller jusqu'au bout. Le Kremlin était comme un immense gâteau tartare croustillé d'or,

Avec les grandes amandes des cathédrales, toutes blanches

Et l'or mielleux des cloches...

Un vieux moine me lisait la légende de Novgorode

J'avais soif

Et je déchiffrais des caractères cunéiformes

Puis, tout à coup, les pigeons du Saint- Esprit s'envolaient sur la place

Et mes mains s'envolaient aussi avec des bruissements d'albatros

Et ceci, c'était les dernières réminiscences

Du dernier jour

Du tout dernier voyage

Et de la mer. 

Pourtant, j'étais fort mauvais poète.

Je ne savais pas aller jusqu'au bout. 

J'avais faim

Et tous les jours et toutes les femmes dans les cafés et tous les verres

J'aurais voulu les boire et les casser

Et toutes les vitrines et toutes les rues

Et toutes les maisons et toutes les vies

Et toutes les roues des fiacres qui tournaient en tourbillon sur les mauvais pavés

J'aurais voulu les plonger dans une fournaise de glaive

Et j'aurais voulu broyer tous les os

Et arracher toutes les langues

Et liquéfier tous ces grands corps étranges et nus sous les vêtements qui m'affolent...

Je pressentais la venue du grand Christ rouge de la révolution russe...

Et le soleil était une mauvaise plaie 

Qui s'ouvrait comme un brasier 

En ce temps-là j'étais en mon adolescence

J'avais à peine seize ans et je ne me souvenais déjà plus de ma naissance

J'étais à Moscou où je voulais me nourrir de flammes

Et je n'avais pas assez des tours et des gares que constellaient mes yeux

En Sibérie tonnait le canon, c'était la guerre

La faim le froid la peste et le choléra

Et les eaux limoneuses de l'Amour charriaient des millions de charognes

Dans toutes les gares je voyais partir tous les dernier trains 

Personne ne pouvait plus partir car on ne délivrait plus de billets

Et les soldats qui s'en allaient auraient bien voulu rester...

Un vieux moine me chantait la légende de Novgorod 

Moi, le mauvais poète, qui ne voulais aller nulle part, je pouvais aller partout

Et aussi les marchands avaient encore assez d'argent pour tenter aller faire fortune.

Leur train partait tous les vendredis matins.

On disait qu'il y avait beaucoup de morts. 

L'un emportait cent caisses de réveils et de coucous de la forêt noire

Un autre, des boites à chapeaux, des cylindres et un assortiment de tire-bouchons de Sheffield

Un des autres, des cercueils de Malmoë remplis de boites de conserve et de sardines à l'huile

Puis il y avait beaucoup de femmes

Des femmes, des entrejambes à louer qui pouvaient aussi servir

Des cercueils 

Elles étaient toutes patentées

On disait qu'il y a avait beaucoup de morts là-bas

Elles voyageaient à prix réduit 

Et avaient toutes un compte courant à la banque. 

Or, un vendredi matin, ce fut enfin mon tour

On était en décembre

Et je partis moi aussi pour accompagner le voyageur en bijouterie qui se rendait à Kharbine

Nous avions deux coupés dans l'express et 34 coffres de joailleries de Pforzheim

De la camelote allemande "Made in Germany"

Il m'avait habillé de neuf et en montant dans le train j'avais perdu un bouton

- Je m'en souviens, je m'en souviens, j'y ai souvent pensé depuis -

Je couchais sur les coffres et j'étais tout heureux de pouvoir jouer avec le browning nickelé qu'il m'avait aussi donné 

J'étais très heureux, insouciant

Je croyais jouer au brigand

Nous avions volé le trésor de Golconde

Et nous allions, grâce au Transsibérien, le cacher de l'autre côté du monde ....

...Le ciel est comme la tente déchirée d'un cirque pauvre dans un petit village de pêcheurs 

En Flandres

Le soleil est un fumeux quinquet

Et tout au haut d'un trapèze une femme fait la lune.

La clarinette le piston une flûte aigre et un mauvais tambour

Et voici mon berceau

Mon berceau

Il était toujours près du piano quand ma mère comme madame Bovary jouait les sonates de Beethoven

J'ai passé mon enfance dans les jardins suspendus de Babylone

Et l'école buissonnière dans les gares, devant les trains en partance

Maintenant, j'ai fait courir tous les trains derrière moi

Bâle-Tombouctou

J'ai aussi joué aux courses à Auteuil et à Longchamp

Paris New -York

Maintenant j'ai fait courir tous les trains tout le long de ma vie

Madrid- Stokholm

Et j'ai perdu tous mes paris

Il n'y a plus que la Patagonie, la Patagonie qui convienne à mon immense tristesse, la Patagonie, et un voyage dans les mers du Sud

Je suis en route

J'ai toujours été en route

Le train fait un saut périlleux et retombe sur toutes ses roues

Le train retombe sur ses roues

Le train retombe toujours sur toutes ses roues 

 

Blaise, dis, sommes-nous bien loin de Montmartre?" 

Nous sommes loin, Jeanne, tu roules depuis sept jours

Tu es loin de Montmartre, de la Butte qui t'a nourrie, du Sacré Coeur contre lequel tu t'es blottie

Paris a disparu et son énorme flambée

Il n'y a plus que les cendres continues

La pluie qui tombe

La tourbe qui se gonfle

La Sibérie qui tourne

Les lourdes nappes de neige qui remontent

Et le grelot de la folie qui grelotte comme un dernier désir dans l'air bleui

Le train palpite au coeur des horizons plombés

Et ton chagrin ricane... 

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?" 

Les inquiétudes

Oublie les inquiétudes

Toutes les gares lézardés obliques sur la route

Les files télégraphiques auxquelles elles pendent

Les poteaux grimaçant qui gesticulent et les étranglent

Le monde s'étire s'allonge et se retire comme un accordéon qu'une main sadique tourmente

Dans les déchirures du ciel les locomotives en folie s'enfuient 

et dans les trous

les roues vertigineuses les bouches les voies

Et les chiens du malheur qui aboient à nos trousses

Les démons sont déchaînés

Ferrailles

Tout est un faux accord

Le broun-roun-roun des roues

Chocs

Rebondissements

Nous sommes un orage sous le crâne d'un sourd 

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?"

Mais oui, tu m'énerves, tu le sais bien, nous sommes bien loin

La folie surchauffée beugle dans la locomotive

Le peste le choléra se lèvent comme des braises ardentes sur notre route

Nous disparaissons dans la guerre en plein dans un tunel

La faim, la putain, se cramponnent aux nuages en débandade et fiente des batailles en tas puants de morts

Fais comme elle, fais ton métier... 

"Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre?" 

Oui, nous le sommes, nous le sommes

Tous les boucs émissaires ont crevé dans ce désert

Entends les sonnailles de ce troupeau galeux Tomsk Tcheliabinsk Kainsk Obi Taïchet Verkné Oudinsk Kourgane Samara Pensa-Touloune 

La mort en Mandchourie

Est notre débarcadère est notre dernier repaire

Ce voyage est terrible

Hier matin

Ivan Oullitch avait les cheveux blancs

Et Kolia Nicolaï Ivanovovich se ronge les doigts depuis quinze jours...

Fais comme elles la Mort la Famine fais ton métier

Ca coûte cent sous, en transsibérien ça coûte cent roubles

En fièvre les banquettes et rougeoie sous la table

Le diable est au piano

Ses doigts noueux excitent toutes les femmes

La Nature

Les Gouges

Fais ton métier 

Jusqu'à Kharbine... 

 


Quand la guerre éclate, en 1914, Ricciotto Canudo, Guillaume Apollinaire, l'illustrateur hollandais Léonard Sarlius (1874-1949), le peintre cubiste hongrois Joseph Csaky ( 1888-1971), le peintre lituanien Jacob Lipchitz (1891-1973), et parmi d'autres Blaise Cendrars, lancent un appel de mobilisation aux étrangers vivant en France, et ce dernier s'engage dans la Légion étrangère: "L’heure est grave ! Tout homme digne de ce nom doit aujourd’hui agir, doit se défendre de rester inactif au milieu de la plus formidable conflagration que l’histoire ait pu enregistrer. Toute hésitation serait un crime. Point de paroles, donc des actes. Des étrangers amis de la France qui ont pendant leur séjour en France appris à l’aimer et à la chérir comme une seconde patrie, sentent le besoin impérieux de lui offrir leurs bras. Intellectuels, étudiants, ouvriers, hommes valides de toute sorte, nés ailleurs, domiciliés ici, nous qui avons trouvé en France la nourriture matérielle, groupons nous en un faisceau solide de volontés mises au service de la France." Fin 1914 on comptait ainsi parmi ces engagés 5000 Italiens, 3000 Russes, 450 Suisses, 1300 Austro-hongrois, ; 1000 Allemands, 200 Américains, 900 Espagnols, 380 Anglais, ...

 

"La Guerre au Luxembourg" (1916)

Le 28 septembre 1915, Cendrars est gravement blessé au bras par une rafale de mitrailleuse lors de l'offensive de Champagne, et doit être amputé de sa main droite. "La Guerre au Luxembourg" mêle le tragique des conséquences humaines de la guerre à l'innocence des jeux d'enfants : c'est son premier poème écrit de la main gauche, illustré par Moïse Kisling, qui s'était engagé volontaire comme lui dans l'armée française et fut grièvement blessé au cours de la même offensive. Cendrars est naturalisé français la même année. 

Une deux une deux

Et tout ira bien...

Ils chantaient

Un blessé battait la mesure avec sa béquille

Sous le bandeau son œil

Le sourire du 

Luxembourg

Et les fumées des usines de munitions

Au-dessus des frondaisons d'or

Pâle automne fin d'été

On ne peut rien oublier

Il n'y a que les petits enfants qui jouent à la guerre

La 

Somme 

Verdun

Mon grand frère est aux 

Dardanelles

Comme c'est beau

Un fusil 

MOI!

Cris voix flûtées

Cris 

MOI!

Les mains se tendent

Je ressemble à papa

On a aussi des canons

Une fillette fait le cycliste 

MOI!

Un dada caracole

Dans le bassin les flottilles s'entre-croisent

 

Le méridien de 

Paris est dans le jet d'eau

On part à l'assaut du garde qui seul a un sabre authentique

Et on le tue à force de rire

Sur les palmiers encaissés le soleil pend

Médaille 

Militaire

On applaudit le dirigeable qui passe du côté de la 

Tour 

Eiffel

Puis on relève les morts

Tout le monde veut en être

Ou tout au moins blessé 

ROUGE

Coupe coupe

Coupe le bras coupe la tête 

BLANC

On donne tout

Croix-Rouge 

BLEU

Les infirmières ont 6 ans

Leur cœur est plein d'émotion

On enlève les yeux aux poupées pour réparer les aveugles

Fy vois! j'y vois 1

Ceux qui faisaient les 

Turcs sont maintenant brancardiers

Et ceux qui faisaient les morts ressuscitent pour assister à la merveilleuse opération

A présent on consulte les journaux illustrés...


"Profond aujourd'hui" (1917), "La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D."

Au cours de l'été 1917, Blaise Cendrars se redécouvre poète, poète moderniste et rivé à sa main gauche. C'est à la même époque qu'il écrit, par "l'une de ses plus belles nuit d'écriture", le 1er septembre 1917, pour ses trente ans, un roman-scénario, "La Fin du monde filmée par l'Ange Notre-Dame", qui sera publié avec des compositions en couleur de Fernand Léger. Dieu le Père apparaît ici en business-man à la tête de la Grigri's Communion Trust Co. Ltd pour réaliser les prophéties de saint Jean et d'Ezéchiel, dissoudre le ciel, noyer la terre, plonger les structures humaines dans un chaos géologique total..

 

"Le Panama ou les aventures de mes sept oncles" (1918)

Avec une couverture de Raoul Dufy,  25 tracés de chemins de fer américains et un prospectus publicitaire, le recueil débute avec le scandale de Panama, qui précipita nombre de spéculateurs à la ruine et touche ici les parents du narrateur : ayant emménagé dans un appartement plus petit, la mère fait le récit de la vie des sept oncles du narrateur durant les quinze premières années du vingtième siècle, et chacun d'entre eux découvrant une portion bien spécifique de la planète. Le poème vaut par son style résolument innovateur, transcrivant en instantané des événements et des sensations... On y trouve aussi bien des vers qui nous apprennent que le "Los Angeles limited" part à 10h02, arrive trois jours plus tard et est le seul train au monde à posséder un salon de coiffure, qu'une bouée de sauvetage mentionnant le nom de l'auteur. 

Des livres

Il y a des livres qui parlent du 

Canal de 

Panama 

Je ne sais pas ce que disent les catalogues des bibliothèques

Et je n'écoute pas les journaux financiers 

Quoique les bulletins de la 

Bourse soient notre prière quotidienne

Le 

Canal de 

Panama est intimement lié à mon enfance...

Je jouais sous la table

Je disséquais les mouches

Ma mère me racontait les aventures de ses sept frères

De mes sept oncles

Et quand elle recevait des lettres

Ëblouissement!

Ces lettres avec les beaux timbres exotiques qui portent

les vers de 

Rimbaud en exergue 

Elle ne me racontait rien ce jour-là 

Et je restais triste sous ma table

Cest aussi vers cette époque que j'ai lu l'histoire du tremblement de terre de 

Lisbonne

Mais je crois bien

Que le crach du 

Panama est d'une importance plus universelle 

Car il a bouleversé mon enfance.

J'avais un beau livre d'images

Et je voyais pour la première fois

La baleine

Le gros nuage

Le morse

Le soleil

Le grand morse

L'ours le lion le chimpanzé le serpent à sonnettes et la

mouche 

La mouche 

La terrible mouche

Maman, les mouches! les mouches! et les troncs d'arbres!

Dors, dors, mon enfant. 

Ahasvérus est idiot

J'avais un beau livre d'images....

 

... Nous n'étions plus dans notre villa de la côte 

J'étais seul des jours entiers 

Parmi les meubles entassés 

Je pouvais même casser de la vaisselle 

Fendre les fauteuils 

Démolir le piano-Puis au bout d'un nombre de jours bien long 

Vint une lettre d'un de mes oncles

C'est le crach du 

Panama qui fit de moi un poète!

C'est épatant

Tous ceux de ma génération sont ainsi

Jeunes gens

Qui ont subi des ricochets étranges

On ne joue plus avec des meubles

On ne joue plus avec des vieilleries

On casse toujours et partout la vaisselle

On s'embarque

On chasse les baleines

On tue les morses

On a toujours peur de la mouche tsé-tsé

Car nous n'aimons pas dormir.

L'ours le lion le chimpanzé le serpent à sonnettes m'avaient appris à lire..

Oh cette première lettre que je déchiffrai seul et plus

grouillante que toute la création 

Mon oncle disait 

Je suis boucher à 

Galveston 

Les abattoirs sont à 6 lieues de la ville 

C'est moi qui ramène les bêtes saignantes, le soir, tout

le long de la mer 

Et quand je passe les pieuvres se dressent en l'air 

Soleil couchant..

Et il y avait encore quelque chose 

La tristesse 

Et le mal du pays.

Mon oncle, tu as disparu durant le cyclone de 1895

J'ai vu depuis la ville reconstruite et je me suis promené au bord de la mer où tu menais les bêtes saignantes

Il y avait une fanfare salutiste qui jouait dans un kiosque en treillage

On m'a offert une tasse de thé

On n'a jamais retrouvé ton cadavre

Et à ma vingtième année j'ai hérité de tes 400 dollars d'économie

Je possède aussi la boîte à biscuits qui te servait de reliquaire

Elle est en fer-blanc



"J'ai tué" (1918)

Court texte en prose illustré par Fernand Léger et qui exprime une vision de la guerre en total décalage avec la littérature de l'époque, le passage suivant est célèbre : "Mille millions d'individus m'ont consacré toute leur activité d'un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. "Vive l'humanité!" Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci, je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre. »

« Mille millions d'individus m'ont consacré toute leur activité d'un jour, leur force, leur talent, leur science, leur intelligence, leurs habitudes, leurs sentiments, leur cœur. Et voilà qu'aujourd'hui j'ai le couteau à la main. L'eustache de Bonnot. “Vive l'humanité !” Je palpe une froide vérité sommée d'une lame tranchante. J'ai raison. Mon jeune passé sportif saura suffire. Me voici les nerfs tendus, les muscles bandés, prêt à bondir dans la réalité. J'ai bravé la torpille, le canon, les mines, le feu, les gaz, les mitrailleuses, toute la machinerie anonyme, démoniaque, systématique, aveugle. Je vais braver l'homme. Mon semblable. Un singe. Œil pour œil, dent pour dent. À nous deux maintenant. À coups de poing, à coups de couteau. Sans merci. Je saute sur mon antagoniste. Je lui porte un coup terrible. La tête est presque décollée. J'ai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi. J'ai tué. Comme celui qui veut vivre."

 

"Dix-neuf poèmes élastiques" (1919)

L'amitié liant Cendrars à certains artistes de l'École de Paris conduit Cendrars à la création de poèmes abstraits révolutionnaires, écrits entre 1913 et 1919, qui expriment par instantanés toutes ces années agitées qui ont vu naître le dadaïsme, le cubisme, le simultanéisme... Avec un portrait de l'auteur par Amedeo Modigliani .

Portrait

 

Il dort

Il est éveillé

Tout à coup, il peint

Il prend une église et peint avec une église

Il prend une vache et peint avec une vache

Avec une sardine

Avec des têtes, des mains, des couteaux

Il peint avec un nerf de boeuf

Il peint avec toutes les sales passions d'une petite ville juive

Avec toute la sexualité exacerbée de la province russe

Pour la France

Sans sensualité

Il peint avec ses cuisses

Il a les yeux au cul

Et c'est tout à coup votre portrait

C'est toi lecteur

C'est moi

C'est lui

C'est sa fiancée

C'est l'épicier du coin

La vachère

La sage-femme

Il y a des baquets de sang

On y lave les nouveaux-nés

Des ciels de folie

Bouches de modernité

La Tour en tire-bouchon

Des mains

Le Christ

Le Christ c'est lui

Il a passé son enfance sur la Croix

Il se suicide tous les jours

Tout à coup, il ne peint plus

Il était éveillé

Il dort maintenant

Il s'étrangle avec sa cravate

Chagall est étonné de vivre encore

 

Bombay-Express

 

La vie que j'ai menée                                 

M'empêche de me suicider

Tout bondit

Les femmes roulent sous les roues

Avec de grands cris

Les tape-cul en éventail sont à la porte des gares.

J'ai de la musique sous les ongles.

Je n'ai jamais aimé Mascagni

Ni l'art ni les Artistes

Ni les barrières ni les ponts

Ni les trombones ni les pistons

Je ne sais plus rien

Je ne comprends plus...

Cette caresse

Que la carte géographique en frissonne

Cette année ou l'année prochaine

La critique d'art est aussi imbécile que l'espéranto

Brindisi

Au revoir au revoir

Je suis né dans cette ville

Et mon fils également

Lui dont le front est comme le vagin de sa mère

Il y a des pensées qui font sursauter les autobus

Je ne lis plus les livres qui ne se trouvent que dans les bibliothèques

Bel A B C du monde

Bon voyage!

Que je t'emporte

Toi qui ris du vermillon


De 1917 à 1923, Blaise Cendrars délaisse un temps la littérature pour le cinéma, en tant que producteur, acteur, réalisateur, accessoiriste et participe à la réalisation de "La Roue" d'Abel Gance (1920-21), puis se met lui-même en scène avec la danseuse hindoue Dourga dans "la Vénus Noire". Mais le succès n'est pas au rendez-vous, il est vrai qu'il a une vision assez particulière du cinématographe : comme on peut tourner au ralenti la germination, la croissance et l'épanouissement, puis la mort d'une plante, le cinéma n'est pas matière à rêver ou s'évader, mais véritable instrument de la "vivisection mentale" : "cent mondes, mille mouvements, un million de drames entrent simultanément dans le champ de cet oeil dont le cinéma a doté l'homme. Et cet oeil est plus merveilleux, bien qu'arbitraire, que l'oeil à facettes de la mouche. Le cerveau en est bouleversé. Remue-ménage d'images. L'unité tragique se déplace. Nous apprenons. Nous buvons. Ivresse. Le réel n'a plus aucun sens. Aucune signification. Tout est rythme, parole, vie.".... Lassé des milieux littéraires parisiens, il part au Brésil en 1924.

 

Délaissant les poèmes après "Feuilles de route", dernier carnet de bord de son existence, Cendrars connaît avec "L’Or, la merveilleuse histoire du général Johann August Suter" (1925) un grand succès de romancier de l’aventure,  confirmé avec "Moravagine" (1926), l’épopée picaresque d’un héros monstrueux. Suivent les deux volumes de "Dan Yack" (1929), qui présentent une passion de l’homme moderne écartelé entre utopie et désespoir, son chef-d’œuvre dans le domaine romanesque. "Rhum", vie romancée de Jean Galmot, affairiste et député, conduit Cendrars dans les années trente à devenir grand reporter. Correspondant de guerre dans l'armée anglaise en 1939, il quitte Paris après la débâcle et s'installe à Aix-en-Provence puis, à partir de 1948, à Villefranche-sur-Mer. Après trois années de silence, il commence en 1943 à écrire ses Mémoires : "L'Homme foudroyé" (1945), "La Main coupée" (1946), "Bourlinguer" (1948) et "Le Lotissement du ciel" (1949)...

 

"L'Homme foudroyé" (1945)

 

Cendrars écrivit "L'Homme foudroyé" à la suite d'une conversation, dit-il, avec un ami et se retrouvant seul le soir, il fut bouleversé par l'apparition soudaine de souvenirs qu'il ne put s'empêcher de transcrire aussitôt: "et alors j'ai pris feu dans ma solitude.." Il met ainsi en scène au gré de son humeur tel ou tel personnage, de ce siècle ou d'un autre, d'un et plusieurs continents. Ce roman de souvenirs décousus s'ouvre sur un souvenir de guerre, "Dans le silence de la nuit"..

 

"La main coupée" (1946)

Ce livre de souvenirs est le seul se rapportant à une période précise de sa vie, la Grande Guerre : on est ici très loin des romans de l'époque qui traitaient du sujet, on pense à "Sous Verdun" (1916), de Maurice Genevoix, "Les Croix de bois" (1919), de Roland Dorgelès, "Le Feu" (1916), d'Henri Barbusse : nous sommes plus dans le registre du "Voyage au bout de la nuit" de Céline (1932) dépeignant l'hébétude de tous ces sans-grade promis à l'anéantissement. Mais, ici, les scènes sanglantes sont encore plus atroces, "la mort est le premier personnage du livre", mais une mort d'autant plus absurde qu'elle est abjecte : tous seront « tués, crevés, écrabouillés, anéantis, disloqués, oubliés, pulvérisés, réduits à zéro, et pour rien… ».

 

"Le Lotissement du ciel" (1948)

Cendrars s'est passionné pour les formes de l'imagination mystique. «Écrire... descendre comme un mineur au fond de la mine avec une lampe grillagée au front, lumignon dont la clarté douteuse fausse tout, dont la flammèche est un danger permanent d'explosion, dont la lueur papillotante dans les poussières de charbon rouge et use les yeux au point que lorsque l'on remonte le mineur de la nuit au jour, la grande lumière du dehors lui fait mal et que l'aveuglé se met à frotter les yeux sanguinolents et enflammés par les ténèbres profondes et balbutie et salive et parle comme un égaré des fantômes apparus entre les blocs d'anthracite, mais ne dira jamais rien de l'empreinte d'une main de femme ou d'un pied d'homme fossile dans les couches de charbon, traces plus consternantes que celles des pas au bord de la mer dans le sable éblouissant de guano de l'île de Robinson Crusoé.»

 

Hotel Notre-Dame (Au Coeur du Monde) - Blaise Cendrars nous donne ici le merveilleux que le poète voit naître à chaque instant de la vie quotidienne : 

 

"Je suis revenu au Quartier

Comme au temps de ma jeunesse

Je crois que c'est peine perdue

Car rien en moi ne revit plus

De mes rêves de mes désespoirs

De ce que j'ai fait à dix-huit ans. 

On démolit des pâtés de maisons

On a changé le nom des rues

Saint-Séverin est mis à nu

La place Maubert est plus grande

Et la rue Saint-Jacques s'élargit

Je trouve cela beaucoup plus beau

Neuf et plus antique à la fois.

C'est ainsi que m'étant fait sauter

La barbe et les cheveux tout court

Je porte un visage d'aujourd'hui

Et le crâne de mon grand-père.

 

C'est pourquoi je ne regrette rien

Et j'appelle les démolisseurs

Foutez mon enfance par terre

Ma famille et mes habitudes

Mettez une gare à la place

Po laissez un terrain vague

Qui dégage mon origine.

Je ne suis pas le fils de mon père

Et je n'aime que mon bisaïeul

Je me suis fait un nom nouveau

Visible comme une affiche bleue

Et rouge montée sur un échafaudage

Derrière quoi on édifie

Des nouveautés des lendemains.

Soudain les sirènes mugissent et je cours à ma fenêtre

Déjà le canon tonne du côté d'Aubervilliers

Le ciel s'étoile d'avions allemands, d'obus, de croix, de fusées, 

Des cris, de sifflets, de mélisme qui fusent et gémissent sous les ponts

La Seine est plus noire que gouffre avec les lourds chalands qui sont

Longs comme les cercueils des grands rois mérovingiens..."

 



Apollinaire (1880-1918)

C'est Alcools qui a fait la gloire de Guillaume Apollinaire lorsque le livre parut en 1913. De son vrai nom Wilhelm Apollinaris de Kostrowitsky, Guillaume Apollinaire est né à Rome, fils naturel d'un officier italien, Francesco d'Aspermont, et d'Angelica Kostrowicka, aristocrate polonaise, qui l'entraîne dans une vie aventureuse à travers l'Europe. Arrivé à Paris en 1899, Guillaume se fait recenser à la mairie comme étranger. Pour gagner sa vie, il occupe divers emplois gagne-pain, fait de médiocres travaux de secrétariat et écrit des romans pornographiques et alimentaires. Il rencontre Linda Molina da Silva et en tombe amoureux, sans succès, ce qui sera une des constantes de sa vie: en permanence épris, il est souvent éconduit. Précepteur d'une jeune aristocrate, Gabrielle de Milhau, en 1901, il s'éprend ainsi de sa jeune gouvernante anglaise, Annie Playden : il sera éconduit à nouveau, – expérience qui lui inspirera quelques-uns des plus beaux poèmes dont «la Chanson du mal-aimé», qui paraîtra dans "Alcools" (1913). A partir de 1903, il se fait embaucher dans une banque, collabore à plusieurs journaux littéraires,  se lie d'amitié avec des hommes de lettres, parmi lesquels Alfred Jarry, André Salmon, André Billy et Max Jacob, et entreprend la rédaction de romans érotiques, publiés sous le manteau (les Onze Mille Verges, 1906; les Exploits d'un jeune don Juan, 1911). Menant une double activité de critique d'art et de poète, Guillaume Apollinaire vit de sa plume et s'affirme comme un écrivain d'avant-garde. 

 

"Il n'est pas d'aspect essentiel de la poésie française qui ne se retrouve dans l'oeuvre d'Apollinaire : la tradition poétique du 16e et du 17e siècle; des réminiscences classiques; des rappels de Baudelaire et de Verlaine; les images, les thèmes et les musiques du symbolisme de la fin du 19e siècle coexistent dans le même recueil, parfois dans le même poème, avec un modernisme affiché qui inclut les trivialités, les calembours et les néologismes . Mais il y a surtout chez Apollinaire la déchirante sincérité des grands poètes de l'amour. Les "Poèmes à Lou", "Le Guetteur mélancolique" et "Les Poèmes à Madeleine" mêlent, de façon pathétique, l'amour et la guerre, le désir le plus ardent et les angoisses immédiates, la vie quotidienne et les rêveries mystiques. La complexité apparente de cette poésie n'est pas autre chose que le bouillonnement de la vie."

 

Je me souviens de mon enfance

Eau qui dormait dans un verre

Avant les tempêtes de l’espérance

Je me souviens de mon enfance

Je songe aux métamorphoses

Qui s’épanouissent dans un verre

Comme l’espoir et la tristesse

Je songe aux métamorphoses

C’est ma destinée que je lis

Dans les reflets incertains

Les jeux sont faits rien ne va plus

C’est ma destiné que je lis

 

(édition Nrf Poésie/Gallimard

«O mon cœur j'ai connu la triste et belle joie 

D'être trahi d'amour et de l'aimer encore 

O mon cœur mon orgueil je sais je suis le roi 

Le roi que n'aime point la belle aux cheveux d'or 

Rien n'a dit ma douleur à la belle qui dort 

Pour moi je me sens fort mais j'ai pitié de toi 

O mon cœur étonné triste jusqu'à la mort 

J'ai promené ma rage en les soirs blancs et froids 

Je suis un roi qui n'est pas sûr d'avoir du pain 

Sans pleurer j'ai vu fuir mes rêves en déroute 

Mes rêves aux yeux doux au visage poupin 

Pour consoler ma gloire un vent a dit Écoute 

Élève-toi toujours Ils te montrent la route 

Les squelettes de doigts terminant les sapins» 

 


En 1908, il fait la rencontre du peintre aquarelliste Marie Laurencin et tombe amoureux de ses œuvres – et de la personne, avec qui, il vivra jusqu'en 1912.  Elle l'introduit dans les milieux artistiques parisiens d'avant-garde: de Vlaminck, Jacob, Derain, Picasso, Braque et de Matisse. Il établit des anthologies de littérature érotique, publie en 1909 l' "Enchanteur pourrissant", en 1910, Apollinaire publie "l'Hérésiarque et Cie", recueil de seize contes merveilleux à tonalité fantastique, puis, en 1911, les courts poèmes du «Bestiaire ou Cortège d'Orphée» illustrés par Raoul Dufy. Alors que prend fin sa liaison avec Marie Laurencin, il fait paraître un essai théorique consacré à l'art contemporain, "les Peintres cubistes, méditations esthétiques" (1913) et "Alcool"s, recueil de ses meilleurs poèmes écrits entre 1898 et 1912, dont il a supprimé toute ponctuation.

Fasciné par le développement des villes modernes, il place en tête des poèmes d'Alcools le texte, «Zone», d'inspiration toute récente issue de son observation de la modernité qui le pousse à développer son goût des images insolites et des innovations poétiques, – et proche des Pâques à New York de son ami Blaise Cendrars. 

 

Zone

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes

La religion seule est restée toute neuve la religion

Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme

L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X

Et toi que les fenêtres observent la honte te retient

D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin

Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut

Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières

Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nom

Neuve et propre du soleil elle était le clairon

Les directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographes

Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent

Le matin par trois fois la sirène y gémit

Une cloche rageuse y aboie vers midi

Les inscriptions des enseignes et des murailles

Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent

J’aime la grâce de cette rue industrielle

Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant

Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc

Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize

Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église

Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette

Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège

Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste

Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ

C’est le beau lys que tous nous cultivons

C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent

C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère

C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières

C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité

C’est l’étoile à six branches

C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche

C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs

Il détient le record du monde pour la hauteur ...

 

.. Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule

Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent

L’angoisse de l’amour te serre le gosier

Comme si tu ne devais jamais plus être aimé

Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère

Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière

Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille

Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie

C’est un tableau pendu dans un sombre musée

Et quelquefois tu vas le regarder de près

 

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées

C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté

 

Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres

Le sang de votre Sacré Cœur m’a inondé à Montmartre

Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses

L’amour dont je souffre est une maladie honteuse

Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse

C’est toujours près de toi cette image qui passe

 

Maintenant tu es au bord de la Méditerranée

Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année

Avec tes amis tu te promènes en barque

L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques

Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs

Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

 

Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague

Tu te sens tout heureux une rose est sur la table

Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose

La cétoine qui dort dans le cœur de la rose

 

Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit

Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis

Tu ressembles au Lazare affolé par le jour

Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours

Et tu recules aussi dans ta vie lentement

En montant au Hradchin et le soir en écoutant

Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

Te voici à Marseille au milieu des Pastèques


En 1914 le poète décide de s'engager, bien qu'il ne soit pas de nationalité française. Mais on n'a que faire d'étrangers dans un conflit que l'on pense bref. À Nice, il rencontre une aristocrate, Louise de Coligny-Châtillon, et lui fait la cour, en vain. Après une nouvelle demande d'engagement, il est versé au 38e régiment d'artillerie de Nîmes. Louise, qui a résisté à l'empressement du poète, cède au charme de l'artilleur. Envoyé sur le front, il partage la vie et les souffrances de tous ceux qui se battent dans les tranchées. Cette épreuve lui inspire de nombreux poèmes qui mêlent à l'horreur des évocations de guerre l'espoir de la vie et de l'amour, et des lettres du front qu'il envoie à la bien-aimée, Louise de Coligny-Châtillon, surnommée «Lou». Il en publiera un petit nombre dans «Calligrammes» (1918), accompagnées de «Poèmes de la paix et de la guerre» de «poèmes conversations» et d'«idéogrammes lyriques» qui associent dessins et mots sous forme de poèmes graphiques; les autres lettres feront l'objet, en 1947, d'une publication posthume sous le titre de «Poèmes à Lou».

 

Les "Poèmes à Lou" ne sont pas seulement des poèmes d'amour; dans le cadre de cette terrible guerre des tranchées, ils expriment toutes les nuances du sentiment, de l'érotisme le plus cru au spiritualisme le plus éthéré.

Mon Lou ma chérie Je t'envoie aujourd'hui la première pervenche

Ici dans la forêt on a organisé des luttes entre les hommes

Ils s'ennuient d'être tout seuls sans femme faut bien les amuser le dimanche

Depuis si longtemps qu'ils sont loin de tout ils savent à peine parler

Et parfois je suis tenté de leur montrer ton portrait pour que ces jeunes mâles

Réapprennent en voyant ta photo

Ce que c'est que la beauté

Mais cela c'est pour moi c'est pour moi seul

Moi seul ai le droit de parler à ce portrait qui pâlit

A ce portrait qui s'efface

Je le regarde parfois longtemps une heure deux heures

Et je regarde aussi les deux petits portraits miraculeux

Mon coeur

La bataille des aéros dure toujours

La nuit est venue

 

Quelle triste chanson font dans les nuits profondes

Les obus qui tournoient comme de petits mondes

M'aimes-tu donc mon coeur de ton âme bien née

Veut-elle du laurier dont ma tête est ornée

J'y joindrai bien aussi de ces beaux myrtes verts

Couronne des amants qui ne sont pas pervers

En attendant voici que le chêne me donne

La guerrière couronne

Et quand te reverrai-je ô Lou ma bien-aimée

Reverrai-je Paris et sa pâle lumière

Trembler les soirs de brume autour des réverbères

Reverrai-je Paris et les sourires sous les voilettes

Les petits pieds rapides des femmes inconnues

La tour de Saint-Germain des-Prés

La fontaine du Luxembourg

Et toi mon adorée mon unique adorée

Toi mon très cher amour.

                                                                           Gallimard Edit. 


Pendant une permission, dans un train qui le ramène vers «Lou», il rencontre une jeune fille, Madeleine. Amours orageuses avec l'une, tendre correspondance avec l'autre, sa «marraine de guerre», qu'il pensera même épouser, au grand dam de sa famille. Il est ensuite affecté dans le 96e régiment d'infanterie avec le grade de sous-lieutenant. Mais, blessé à la tempe par un éclat d'obus, il doit subir une trépanation (1916). Pendant sa convalescence paraît "le Poète assassiné" (1916), recueil de nouvelles et de contes. Remis sur pied, Apollinaire veut remonter au front, mais d'incessants maux de tête le font réformer, et la vie nonchalante reprend; Apollinaire se remet à l'écriture. Il fait mettre en scène un «drame surréaliste» un brin provocateur (les Mamelles de Tirésias, 1917). En 1918 il épouse Jacqueline Kolb, «la jolie rousse» du dernier poème de "Calligrammes",  mais le 9 novembre, il meurt à l’âge de 38 ans de la grippe espagnole dont l’épidémie ravage l’Europe.

 

1913 - Alcools

"Placés sous le signe du temps qui passe, les poèmes d’Alcools récréent tout un monde : celui des lieux où son existence a conduit leur auteur et dont ils entrecroisent les souvenirs, comme celui de ces grandes figures féminines qui ont traversé sa vie. Mais ils sont en même temps imprégnés d’une culture à la fois populaire et savante qui permet au poète de recueillir l’héritage du passé tout en s’ouvrant à la modernité de la vie ordinaire – les affiches ou bien les avions. On aurait ainsi tort de croire que ce recueil où s’inaugure la poésie du XXe siècle soit, à sa parution en 1913, un livre de rupture. Nourri de poèmes anciens aussi bien que récents, le chant que font entendre ceux d’Apollinaire, à l’oralité si puissante, tire ses ressources du vers régulier comme du vers libre, et il ne s’agit pas pour le poète de céder au simple plaisir du nouveau : seule compte ici sa liberté et ce que lui dicte la voix inimitable d’un lyrisme qui n’a pas cessé de nous toucher." (Livre de poche) 

Le pont Mirabeau 

 

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours

Faut-il qu'il m'en souvienne

La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous

Le pont de nos bras passe

Des éternels regards l'onde si lasse

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante

L'amour s'en va

Comme la vie est lente

Et comme l'Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé 

Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine 

 

Aubade chantée à Laetare un an passé 

 

C'est le printemps viens-t'en Pâquette 

Te promener au bois joli 

Les poules dans la cour caquètent 

L'aube au ciel fait de roses plis 

L'amour chemine à ta conquête 

Mars et Vénus sont revenus 

Ils s'embrassent à bouches folles 

Devant des sites ingénus 

Où sous les roses qui feuillolent 

De beaux dieux roses dansent nus 

Viens ma tendresse est la régente 

De la floraison qui paraît 

La nature est belle et touchante 

Pan sifflote dans la forêt 

 

Les grenouilles humides chantent 

La Chanson du Mal-Aimé 

 

Un soir de demi-brume à Londres 

Un voyou qui ressemblait à 

Mon amour vint à ma rencontre 

Et le regard qu'il me jeta 

Me fit baisser les yeux de honte 

Je suivis ce mauvais garçon 

Qui sifflotait mains dans les poches 

Nous semblions entre les maisons 

Onde ouverte de la Mer Rouge 

Lui les Hébreux moi Pharaon 

Que tombent ces vagues de briques 

Si tu ne fus pas bien aimée 

Je suis le souverain d'Égypte 

Sa soeur-épouse son armée 

Si tu n'es pas l'amour unique 

Au tournant d'une rue brûlant 

De tous les feux de ses façades 

Plaies du brouillard sanguinolent 

Où se lamentaient les façades 

Une femme lui ressemblant 

C'était son regard d'inhumaine 

La cicatrice à son cou nu 

Sortit saoule d'une taverne 

Au moment où je reconnus 

La fausseté de l'amour même 

Lorsqu'il fut de retour enfin 

Dans sa patrie le sage Ulysse 

Son vieux chien de lui se souvint 

Près d'un tapis de haute lisse 

Sa femme attendait qu'il revînt 

L'époux royal de Sacontale 

Las de vaincre se réjouit 

Quand il la retrouva plus pâle 

D'attente et d'amour yeux pâlis 

Caressant sa gazelle mâle 

J'ai pensé à ces rois heureux 

Lorsque le faux amour et celle 

Dont je suis encore amoureux 

Heurtant leurs ombres infidèles 

Me rendirent si malheureux .....

 

 


Portraits d'Apollinaire : Jean Metzinger (1883-1956), 1910 - Giorgio de Chirico (1888-1978), 1914 - Marc Chagall (1887-1985), 1913-1914...


Les Colchiques

 

Le pré est vénéneux mais joli en automne

Les vaches y paissant

Lentement s’empoisonnent

Le colchique couleur de cerne et de lilas

Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là

Violâtres comme leur cerne et comme cet automne

Et ma vie pour tes yeux lentement s’empoisonne

 

Les enfants de l’école viennent avec fracas

Vêtus de hoquetons et jouant de l’harmonica

Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mères

Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupières

Qui battent comme les fleurs battent au vent dément

 

Le gardien du troupeau chante tout doucement

Tandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent

Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l’automne

 

Un Soir

 

Un aigle descendit de ce ciel blanc d’archanges

Et vous soutenez-moi

Laisserez-vous trembler longtemps toutes ces lampes

Priez priez pour moi

La ville est métallique et c’est la seule étoile

Noyée dans tes yeux bleus

Quand les tramways roulaient jaillissaient des feux pâles

Sur des oiseaux galeux

Et tout ce qui tremblait dans tes yeux de mes songes

Qu’un seul homme buvait

Sous les feux de gaz roux comme la fausse oronge

Ô vêtue ton bras se lovait

Vois l’histrion tire la langue aux attentives

Un fantôme s’est suicidé

L’apôtre au figuier pend et lentement salive

Jouons donc cet amour aux dés

Des cloches aux sons clairs annonçaient ta naissance

Vois

Les chemins sont fleuris et les palmes s’avancent

Vers toi



1918 – Calligrammes 

Apollinaire a cherché une nouvelle esthétique typographique dans Calligrammes. Le poème Il pleut, par exemple, rend visuellement la signification des vers en les présentant verticalement, comme autant de gouttes de pluie. De même, en supprimant dans ce recueil la ponctuation, originalité qui était déjà présente dans Alcools, il laisse le lecteur libre de fixer lui-même le rythme du poème en infléchissant sa lecture là où bon lui semble. Ces diverses tentatives avant-gardistes nous font dès lors mieux comprendre pourquoi c'est à lui que le courant surréaliste doit son nom, mais également ses premières innovations.

 

Certains hommes sont des collines

Qui s’élèvent d’entre les hommes

Et voient au loin tout l’avenir

Mieux que s’il était le présent

Plus net que s’il était passé

Ornement des temps et des routes

Passe et dure sans t’arrêter

Laissons sibiler les serpents

En vain contre le vent du sud

Les Psylles et l’onde ont péri

Ordre des temps si les machines

Se prenaient enfin à penser

Sur les plages de pierreries

Des vagues d’or se briseraient

L’écume serait mère encore

Moins haut que l’homme vont les aigles

C’est lui qui fait la joie des mers

Comme il dissipe dans les airs

L’ombre et les spleens vertigineux

Par où l’esprit rejoint le songe

Voici le temps de la magie

Il s’en revient attendez-vous

À des milliards de prodiges

Qui n’ont fait naître aucune fable

Nul les ayant imaginés

 

Profondeurs de la conscience

On vous explorera demain

Et qui sait quels êtres vivants

Seront tirés de ces abîmes

Avec des univers entiers

Voici s’élever des prophètes

Comme au loin des collines bleues

Il sauront des choses précises

Comme croient savoir les savants

Et nous transporteront partout

La grande force est le désir

Et viens que je te baise au front

O légère comme une flamme

Dont tu as toute la souffrance

Toute l’ardeur et tout l’éclat

L’âge en vient on étudiera

Tout ce que c’est que de souffrir

Ce ne sera pas du courage

Ni même du renoncement

Ni tout ce que nous pouvons faire

On cherchera dans l’homme même

Beaucoup plus qu’on n’y a cherché

On scrutera sa volonté

Et quelle force naîtra d’elle

Sans machine et sans instrument

 


Lundi rue Christine

La mère de la concierge et la concierge laisseront tout passer

Si tu est un homme tu m’accompagneras ce soir

Il suffirait qu’un type maintînt la porte cochère

Pendant que l’autre monterait

Trois becs de gaz allumés

La patronne est poitrinaire

Quand tu auras fini nous jouerons une partie de jacquet

Un chef d’orchestre qui a mal à la gorge

Quand tu viendras à Tunis je te ferai fumer du kief

Ça a l’air de rimer

Des piles de soucoupes des fleurs un calendrier

Pim pam pim

Je dois fiche près de 300 francs à ma probloque

 

 

Je préférerais me couper le parfaitement que de les lui donner

Je partirai à 20 h. 27

Six glaces s’y dévisagent toujours

Je crois que nous allons nous embrouiller encore davantage

Cher monsieur

Vous êtes un mec à la mie de pain

Cette dame a le nez comme un ver solitaire

Louise a oublié sa fourrure

Moi je n’ai pas de fourrure et je n’ai pas froid

Le danois fume sa cigarette en consultant l’horaire

Le chat noir traverse la brasserie

 


Le bestiaire ou Cortège d'Orphée (1911)

Apollinaire associait la poésie à tous les événements de la vie et "le Bestiaire ou cortège d'Orphée" lui permet de s'engager dans le domaine de la "poésie pure", mêlant érudition et trivialité : "Orphée était natif de la Thrace, écrit-il. Ce sublime poète jouait d'une lyre que Mercure lui avait donnée. Elle était composée d'une carapace de tortue, de cuir collé à l'entour, de deux branches, d'un chevalet et de cordes faites avec des boyaux de brebis. […] Quand Orphée jouait en chantant, les animaux sauvages eux mêmes venaient écouter son cantique. Orphée inventa toutes les sciences, tous les arts. Fondé dans la magie, il connut l'avenir et prédit chrétiennement l'avènement du Sauveur." Paru avec des illustrations de Raoul Dufy, ce recueil de très courts poèmes offre non seulement en quatre ou cinq vers la physionomie de l'animal et le symbolisme dont il est porteur, mais une perfection dans l'expression qu'on ne retrouve pas à un tel degré dans toutes les oeuvres d'Apollinaire.

Orphée

Admirez le pouvoir insigne

Et la noblesse de la ligne :

Elle est la voix que la lumière fit entendre

Et dont parle Hermès Trismégiste en son Pimandre.

La Tortue

Du Thrace magique, ô délire !

Mes doigts sûrs font sonner la lyre.

Les animaux passent aux sons

De ma tortue, de mes chansons.

Le Cheval

Mes durs rêves formels sauront te chevaucher,

Mon destin au char d’or sera ton beau cocher

Qui pour rênes tiendra tendus à frénésie,

Mes vers, les parangons de toute poésie

 

Le Serpent

Tu t’acharnes sur la beauté.

Et quelles femmes ont été

Victimes de ta cruauté !

Ève, Euridice, Cléopâtre ;

J’en connais encor trois ou quatre.

Le Chat

Je souhaite dans ma maison :

Une femme ayant sa raison,

Un chat passant parmi les livres,

Des amis en toute saison

Sans lesquels je ne peux pas vivre.

Le Lion

Ô lion, malheureuse image

Des rois chus lamentablement,

Tu ne nais maintenant qu’en cage

À Hambourg, chez les Allemands.

 


La Grande Guerre va perturber l'évolution du cubisme et des tendances diverses vont se développer. Fernand Léger (1881-1855) entend exprimer la réalité au travers de volumes géométriques et de grands aplats de couleurs primaires. Robert Delaunay (1885-1941), et sa femme Sonia Delaunay-Terk  (1885-1979) constitue le mouvement auquel Apollinaire donne en 1912 le nom d' "orphisme", soulignant ainsi les valeurs lyriques portées par ces nouveaux rapports chromatiques, proches du cubisme ou du futurisme. Sonia Delaunay, dans "Prismes électriques" (1914, Musée national d'art moderne, Paris), est obsédée, dit-elle, par ces nouveaux réverbères électriques qui se répandaient alors dans Paris et dont la lumière se déformait en prismes et en halos. Là où le cubisme reste sombre et statique, c'est ici l'action, la couleur vive, la luminosité, l'excitation qui est privilégiée.  Robert Delaunay, lui, entend briser les objets par la répétition de la lumière, et l'inspiration ne vient plus de l'objet, comme dans le cubisme, mais d'une lumière désormais procréatrice de formes dynamiques. Dans sa fameuse série de "Fenêtres" (1912), il écrit: "J’eus l’idée à cette époque d’une peinture qui ne tiendra techniquement que de la couleur, des contrastes, mais se développant durant le temps et se percevant simultanément, d’un seul coup". Il élabore ainsi une méthode très personnelle avec ses Disques et les Formes circulaires (1912-1913) qui traduisent les impressions imprimées par la lumière sur sa rétine en regardant fixement la lune et le soleil...

Works: "Portuguese Market", Sonia Delaunay-Terk (1915), Museum of Modern Art - New York * The Cardiff Team, Robert Delaunay (1912-1913), Musée d'art Moderne de la Ville de Paris * Circular Formes, Sun No. 2 (1912-1913), Musée National d'Art Moderne de Paris * The City of Paris, Robert Delaunay (1910-1912), Musée National d'Art Moderne de Paris  * Hommage à Blériot, Robert Delaunay  (1913-1914), Musée National d'Art Moderne de Paris   * Simultaneous Windows, Robert Delaunay (1912), Solomon R. Guggenheim Museum, New York City * The Three Windows the Tower and the Wheel, Robert Delaunay (1912), Museum of Modern Art, New York ...


Marie Laurencin (1883-1956)

Marie Laurencin sera la première femme-peintre de son époque à connaître le succès avant 1914. Grâce à Guillaume Apollinaire, qu'elle rencontre en 1907 et qui, vivement épris d'elle, l'impose dans les milieux artistiques qu'il fréquente, elle se trouve mêlée très tôt au groupe cubiste de Montmartre, au sein duquel elle occupe une position néanmoins marginale. Parmi les représentants de l'École de Paris, elle réalise une œuvre considérable (près de deux mille peintures à l'huile, de nombreux dessins et aquarelles, quelque trois cents gravures, ainsi que plusieurs décors de théâtre) et se crée un style d'une préciosité souvent proche du Maniérisme. C'est l'aquarelle sur papier "Les Jeunes filles" (1911) qui la fait connaître.


Charles Péguy (1873-1914)

Charles Péguy meurt à 41 ans dans les premiers jours de la Bataille de la Marne : poète aux allures de prédicateur, touché par la foi chrétienne, il défend contre le rationalisme et la grande bourgeoisie un lyrisme mystique et patriotique, enraciné dans la terre maternelle.

Issu d'un milieu très pauvre, né à Orléans, Charles Péguy entre à l'Ecole Normale Supérieure où Bergson fut l'un de ses professeurs. Très tôt, ses prises de position déroutent : croyant, il critique l'Eglise catholique, socialiste, il s'oppose au pacifisme et à l'internationalisme de la gauche, et nationaliste, il ne rejoint jamais la classe bourgeoise. En 1900, il crée sa propre revue, "Cahiers de la quinzaine" qui représente un témoignage inégalé sur la vie intellectuelle de l'époque. Si Charles Péguy s'était éloigné de la religion, la menace allemande lui révèle l'existence d'un 'mal universel' et le rapproche de la foi. Poète mystique et polémiste idéaliste, Péguy exerce une profonde influence dans le débat philosophique et moral de son temps. A la fois sanguin et réfléchi, il ne prenait rien à la légère. Il croit aux idées de son être et le grand thème qui domine son oeuvre est celui de l'insertion de l'éternel dans le temporel, du spirituel dans le charnel. Incompris de son vivant, il accède par la suite à une très large renommée posthume, en lien notamment avec le renouveau de la foi dans les milieux intellectuels des années 1940. 

Il publie des oeuvres en prose, "Notre Patrie" (1905), où il dénonce la menace de la guerre avec l'Allemagne, "Notre jeunesse" (1910) où il oppose mystique et politique, "L'Argent" (1913), où il évoque le monde de son enfance qui ignorait encore la fièvre de l'argent. En 1908, il dit retrouver la foi et publie dès lors ses grandes oeuvres poétiques, le "Mystère de la charité de Jeanne d'Arc" (1910), "le Porche du mystère de la deuxième vertu" (1911), "le Mystère des saints-innocents" (1911), "la Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d'Arc" (1912), écrite en reconnaissance pour la guérison de son fils Pierre, "la Tapisserie de Notre-Dame" (1912), enfin un poème oratoire d'un grand mysticisme, tel "Eve" (1913), vaste fresque poétique en l'honneur des soldats morts au combat de 8000 alexandrins. Le poète meurt en 1914, la veille de la bataille de la Marne, le 5 septembre.

 

Ève (1913)

... Et moi je vous salue ô première mortelle,

Vous avez tant baisé les fronts silencieux, Et la lèvre et la barbe et les dents et les yeux

De vos fils descendus dans cette citadelle.

Vous en avez tant mis dans le chêne et l'érable, 

Et la pierre et la terre et les marbres plus beaux,

Vous en avez tant mis sur le seuil des tombeaux.

Vous voici la dernière et la plus misérable.

Vous en avez tant mis dans de pauvres linceuls, 

Couchés sur vos genoux comme aux jours de l'enfance.

On vous en a tant pris qui marchaient nus et seuls

Pour votre sauvegarde et pour votre défense.

Vous en avez tant mis dans d'augustes linceuls,

Pliés sur vos genoux comme des nourrissons. 

On vous en a tant pris de ces grêles garçons

Qui marchaient à la mort téméraires et seuls.

Vous en avez tant mis dans ces lourdes entraves, 

Les seules qui jamais ne seront déliées, 

De ces pauvres enfants qui marchaient nus et graves

Vers d'éternelles morts aussitôt oubliées .."

 

 

Note conjointe, 1914

... Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C'est d'avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une âme même perverse. C'est d'avoir une âme habituée. 

On a vu les jeux incroyables de la grâce et les grâces incroyables de la grâce pénétrer une mauvaise âme et même une âme perverse et on a vu sauver ce qui paraissait perdu. Mais on n'a pas vu mouiller ce qui était verni, on n'a pas vu traverser ce qui était imperméable, on n'a pas vu tremper ce qui était habitué ...de là viennent tant de manques que nous constatons dans l'efficacité de la grâce, et que remportant des victoires inespérées dans l'âme des plus grands pécheurs elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens, sur les plus honnêtes gens. C'est que précisément les plus honnêtes gens, ou à se nommer tels, n'ont point de défauts eux-mêmes dans l'armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude .... Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu'est essentiellement le péché..."



La poésie de Péguy reflète le cheminement même d'une pensée qui se cherche, se trouve, s'exprime, s'explique et se prolonge, jusqu'à pouvoir paraître quelque fois lassante. Mais c'est de rythme litanique, lent, lourd et monotone, illuminé par la fulguration d'une image, vision concrète et évocatoire d'une idée, que naît cette "contagion mystique" qui emporte le lecteur. 

Des trois vertus théologales (vertus qui, pour les chrétiens doivent guider les hommes vers Dieu et vers le monde) que sont la Foi, l'Espérance et la Charité, c'est l'Espérance qui séduit surtout Péguy. Dans "le Porche du mystère de la deuxième vertu", il donne la parole à Dieu pour célébrer "cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout" mais "qui entraîne tout". Dans "Hymne à la nuit", en une composition très libre, diverses variations s'enchaînent : 

O Nuit, ô ma fille la Nuit, la plus religieuse de mes filles 

La plus pieuse.

De mes filles, de mes créatures la plus dans mes mains, la plus abandonnée.

Tu me glorifies dans le Sommeil encore plus que 

ton Frère le Jour ne me glorifie dans le Travail. 

Car l’homme dans le travail ne me glorifie que par son travail.

Et dans le sommeil c’est moi qui me glorifie moi-même par l’abandonnement de l’homme. 

Et c’est plus sûr, je sais mieux m’y prendre. 

Nuit tu es pour l’homme une nourriture plus nourrissante que le pain et le vin.

Car celui qui mange et boit, s’il ne dort pas, sa nourriture ne lui profite pas.

Et lui aigrit, et lui tourne sur le cœur.

Mais s’il dort le pain et le vin deviennent sa chair et son sang.

Pour travailler. 

Pour prier. 

Pour dormir.

Nuit tu es la seule qui panses les blessures.

Les cœurs endoloris. Tout démanchés. Tout démembrés.

O ma fille aux yeux noirs, la seule de mes filles qui sois, qui puisses te dire ma complice.

Qui sois complice avec moi, car toi et moi, moi par toi

Ensemble nous faisons tomber l’homme dans le piège de mes bras

Et nous le prenons un peu par une surprise.

Mais on le prend comme on peut. 

Si quelqu’un le sait, c ’est moi.

Nuit tu es une belle invention 

De ma sagesse.

Nuit ô ma fille la Nuit ô ma fille silencieuse 

Au puits de Rébecca, au puits de la Samaritaine

C ’est toi qui puises l'eau la plus profonde 

Dans le puits le plus profond O nuit qui berces toutes les créatures 

Dans un sommeil réparateur O nuit qui laves toutes les blessures 

Dans la seule eau fraîche et dans la seule eau profonde

 

Au puits de Rébecca tirée du puits le plus profond.

Amie des enfants, amie et sœur de la jeune Espérance

O nuit qui panses toutes les blessures 

Au puits de la Samaritaine toi qui tires du puits le plus profond 

La prière la plus profonde.

0 nuit, ô ma fille la Nuit, toi qui sais te taire, ô ma fille au beau manteau.

Toi qui verses le repos et l’oubli. 

Toi qui verses le baume, et le silence, et l’ombre 

O ma Nuit étoilée je t’ai créée la première.

Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans une Ombre éternelle 

Toutes mes créatures

Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi laborieuse,

Et l’homme ce monstre d’inquiétude.

Nuit qui réussis à endormir l'homme 

Ce puits d’inquiétude.

A lui seul plus inquiet que toute la création ensemble.

L’homme, ce puits d’inquiétude.

Comme tu endors l'eau du puits.

O ma nuit à la grande robe

Qui prends les enfants et la jeune Espérance

Dans le pli de ta robe

Mais les hommes ne se laissent pas faire.

O ma belle nuit je t’ai créée la première.

Et presque avant la première Silencieuse aux longs voiles 

Toi par qui descend sur terre un avant-goût 

Toi qui répands de tes mains, toi qui verses sur terre

Une première paix

Avant-coureur de la paix éternelle.

Un premier repos

Avant-coureur du repos éternel.

Un premier baume, si frais, une première béatitude

Avant-coureur de la béatitude éternelle.

Toi qui apaises, toi qui embaumes, toi qui consoles.

Toi qui bande les blessures et les membres meurtris

Toi qui endors les coeurs, toi qui endors les corps

Les coeurs endoloris, les coeurs endoloris...



Paul Claudel (1868-1955)

Né dans l'Aisne, parisien dès 1881, Paul Claudel fait des études de droit et se prépare à la carrière diplomatique. Il s'enthousiasme alors pour la poésie de Rimbaud. Il fréquente les Mardis de Mallarmé et commence à écrire. Cependant, c'est au cours d'une adolescence inquiète que "se produit l'événement qui domine toute ma vie", dit-il. C'était aux Vêpres de Noël 1886, à Notre-Dame de Paris: "en un instant, mon coeur fut touché et je crus". Quatre ans plus tard, en 1890, il communie; la foi qu'il a retrouvée restera désormais vivante en lui et commandera toute son oeuvre.

Reçu en 1890 au concours des Affaires étrangères, il exerce, de 1893 à 1935, des fonctions administratives qui l'amèneront à parcourir le monde et connaître les civilisations les plus diverses. Successivement consul en Chine, à Hambourg, ministre plénipotentiaire à Rio de Janeiro, à Copenhague, ambassadeur à Tokyo, à Washington, à Bruxelles, il dédie une heure par jour à son travail littéraire, "avec une régularité astronomique", il marche attentif à tout ce qui l'entoure, aux milles détails du paysage et de l'activité humaine, qui trouveront place, ensuite, dans son oeuvre. 

Son oeuvre poétique comprend principalement : les "Cinq grandes odes" (1913), "Corona Benignitatis anni Dei" (1915), "Feuilles de Saints" (1925), "Cent phrases pour éventails" (1942), "Visages radieux" (1947). 

Mais Claudel a besoin de faire passer son souffle poétique par le souffle de l'acteur. Ses premiers drames se font l'écho des problèmes que pose la condition humaine, et conclut à la vanité de l'ambition et de la richesse ("Tête d'or", 1889; "La Ville", 1890-1897), à la vanité d'un amour dont l'objet n'est pas infini ("Partage de midi", 1906). Mais son théâtre, longtemps discuté, est resté souvent incompris. Après "L'Annonce faite à Marie" (1910), il compose une trilogie qui est une consécration du monde à Dieu, où l'inquiétude de la vérité a fait place à l'inquiétude de la perfection : "L'Otage", "le Pain dur", "le Père humilié" (1909-1914-1916). "Le Soulier de Satin" (1924) est le sommet du théâtre de Claudel.

 

Claudel est essentiellement poète, mais un poète qui ne se sépare pas du chrétien. "Rassembleur de la terre de Dieu", il en dénombre les divers éléments. Tous les lieux, tous les temps, toutes les civilisations, le soleil et les étoiles, les vivants et les morts trouvent place dans son oeuvre : "Et moi, c'est le monde tout entier qu'il me faut conduire à sa fin avec une hécatombe de mots". De l’œuvre de Paul Claudel, on pourrait dire, comme lui-même du Soulier de satin, que « la scène de ce drame est le monde ». C’est en effet un drame unique qui se déroule, de la volonté de puissance de Tête d’or à l’apaisement relatif des derniers commentaires bibliques : celui d’un homme en quête d’une Vérité qu’il ne trouvera que dans une inébranlable foi catholique au terme d’un long tourment. Mais un drame aux dimensions cosmiques, le destin de chacun, éminemment celui du poète, ayant son rôle dans le plan de Dieu, toute existence reproduisant et prolongeant le geste de la Création. (M. Déc.) 

Ce monologue situé au début de "Tête d'or" porte la marque de la lutte intérieure que connut Claudel entre 1896 et 1900 : 

Me voici,

Imbécile, ignorant,

Homme nouveau devant les choses inconnues,

Et je tourne ma face vers l'Année et l'arche pluvieuse, j'ai plein mon coeur d'ennui.

Je ne sais rien et je ne peux rien. Que dire? Que faire?

A quoi emploierai-je ces mains qui pendent, ces pieds

Qui m'emmènent comme le songe nocturne?

La parole n'est qu'un bruit et les livres ne sont que du papier.

Il n'y a personne que moi ici. Et il me semble que tout,

L'air brumeux, les labours gras,

Et les arbres et les basses nées

Me parlent, avec un discours sans mots, douloureusement. 

Le laboureur

S'en revient avec la charrue, on entend le cri tardif.

C'est l'heure où les femmes vont au puits.

Voici la nuit - Qu'est-ce que je suis?

Qu'est-ce que je fais? Qu'est-ce que j'attends?

Et je réponds: Je ne sais pas! et je désire en moi-même

Pleurer, ou crier,

Ou rire, ou bondir et agiter les bras!

Qui je suis? Des plaques de neige restent encore,

Je tiens une branche de minonnets à la main.

Car Mars est comme une femme qui souffle sur u feu de bois vert,

- Que l'été

Et la journée épouvantable sous le soleil soient oubliés, ô choses, ici,

Je m'offre à vous!

Je ne sais pas!

Voyez moi! J'ai besoin,

Et je ne sais pas de quoi et je pourrais crier sans fin ..

 

Claudel a aimé la mer "libre et pure", lui qui a parcouru les océans, ici dans les Cinq grandes Odes : 

...Dieu qui avez baptisé avec votre esprit le chaos

Et qui la veille de Pâques exorcisez par la bouche de votre prêtre la font païenne avec la lettre psi,

Vous ensemencez avec l'eau baptismale notre eau humaine

Agile, glorieuse, impassible, impérissable !

L'eau qui est claire voit par notre œil et sonore entend par notre oreille et goûte

Par la bouche vermeille abreuvée de la sextuple source,

Et colore notre chair et façonne notre corps plastique.

Et comme la goutte séminale féconde la figure mathématique, départissant

L'amorce foisonnante des éléments de son théorème, Ainsi le corps de gloire désire sous le corps de boue, et la nuit

D'être dissoute dans la visibilité 

Mon Dieu, ayez pitié de ces eaux désirantes !

Mon Dieu, vous voyez que je ne suis pas seulement esprit, mais eau ! ayez pitié de ces eaux en moi qui meurent de soif !

Et l'esprit est désirant, mais l'eau est la chose désirée.

O mon Dieu, vous m'avez donné cette minute de lumière à voir.

Comme l'homme jeune pensant dans son jardin au mois d'août qui voit par intervalles tout le ciel et la terre d'un seul coup.

Le monde d'un seul coup tout rempli par un grand coup de foudre doré !

O fortes étoiles sublimes et quel fruit entr'aperçu dans le noir abîme ! ô flexion sacrée du long rameau de la Petite-Ourse !

Je ne mourrai pas.

Je ne mourrai pas, mais je suis immortel !

Et tout meurt, mais je croîs comme une lumière plus pure ! 


Le théâtre de Claudel a souvent été incompris : Violaine, l'héroïne de "L'Annonce faite à Marie" est sans doute le personnage le plus accessible. Dans ce prologue, la jeune paysanne s’est levée à l’aube pour ouvrir la porte de la grange à Pierre de Craon, l’architecte lépreux qui s’en retourne à Reims. Il l’a autrefois convoitée. Elle vient lui donner son anneau et un baiser de paix. Ces deux gestes changeront sa destinée. Tout était simple pour elle, jusqu’ici, désormais, son histoire sera celle de la fidélité à ce premier élan, et de la docilité à la grâce...

Pierre de Craon. — Violaine qui m’avez ouvert la porte, adieu ! je ne retournerai plus vers vous.

O jeune arbre de la science du Bien et du Mal, voici que je commence à me séparer parce que j’ai porté la main sur vous.

Et déjà mon âme et mon corps se divisent, comme le vin dans la cuve mêlée à la grappe meurtrie !

Qu’importe? je n’avais pas besoin de femme. Je n’ai point possédé la femme corruptible.

L’homme qui a préféré Dieu dans son cœur, quand il meurt, il voit cet Ange qui le gardait.

Le temps viendra bientôt qu ’une autre porte se dissolve.

Quand celui qui a plu à peu de gens en cette vie s’endort, ayant fini de travailler, entre les bras de l’Oiseau éternel :

Quand déjà au travers des murs diaphanes de tous côtés apparaît le sombre Paradis,

Et que les encensoirs de la nuit se mêlent à l’odeur de la mèche infecte qui s’éteint!

Violaine. — Pierre de Craon, je sais que vous n 'attendez pas de moi des «Pauvre homme» et de faux soupirs, et des «Pauvre Pierre».

Car à celui qui souffre, les consolations d’un consolateur joyeux ne sont pas de grand prix, et son mal n ’est pas pour nous ce qu 'il est pour lui. Souffrez avec Notre-Seigneur. Mais sachez que votre action mauvaise est effacée.

En tant qu ’il est de moi, et que je suis en paix avec vous, 

Et que je ne vous méprise et abhorre point parce que vous êtes atteint et malade.

Mais je vous traiterai comme un homme sain et Pierre de Craon, notre vieil ami, que je révère, aime et crains,

Je vous le dis. C’est vrai.

Pierre de Craon. — Merci, Violaine.

Violaine. — Et maintenant, j’ai à vous demander quelque chose.

Pierre de Craon. — Parlez.

Violaine. — Quelle est cette belle histoire que mon père nous a racontée? Quelle est cette « jus­tice » que vous construisez à Reims et qui sera plus belle que Saint-Rémy et Notre-Dame?

Pierre de Craon. — C’est l’église que les métiers de Reims m’ont donnée à construire sur l’empla­cement de l’ancien Parc-aux-Ouilles,

Là où l’ancien Marc-de-l’Évêque a été brûlé cet antan.

Premièrement pour remercier Dieu de sept étés grasses dans la détresse de tout le Royaume,

Les grains et les fruits à force, la laine bon marché et belle,

Les draps et le parchemin bien vendus aux marchands de Paris et d’Allemagne.

Secondement, pour les libertés acquises, les privilèges conférés par le Roi notre Sire.

L’ancien mandat contre nous des évêques Félix II et Abondant de Cramail,

Rescindé par le Pape.

Le tout à force d’épée claire et des écus champenois.

Car telle est la république chrétienne, non point de crainte servile,

Mais que chacun ait son droit, selon qu’il est bon à l’établir, en diversité merveilleuse,

Afin que la charité soit remplie.

Violaine. — Mais de quel Roi parlez-vous et de quel Pape? Car il y en a deux et l’on ne sait qui est le bon.

Pierre de Craon. —  Le bon est celui qui nous fait du bien.

Violaine. — Vous ne parlez pas comme il faut.

Pierre de Craon. — Pardonnez-moi. Je ne suis qu’un ignorant.

Violaine. — Et d'où vient ce nom qui est donné à la nouvelle paroisse?

Pierre de Craon. — N’avez-vous jamais entendu parler de sainte Justice qui fut martyri­sée du temps de l’empereur Julien dans un champ d’anis? (Ces graines que l’on met dans notre pain d’épices, à la foire de Pâques.)

Essayant de détourner les eaux d’une source souterraine pour nos fondations,

Nous avons retrouvé son tombeau avec ce titre sur une dalle cassée en deux : JUSTITIA ANCILLA DOMINI IN PACE.

Le frêle petit crâne était fracassé comme une noix, c 'était une enfant de huit ans.

Et quelques dents de lait tiennent encore à la mâchoire.

De quoi tout Reims est dans l'admiration, et maints signes et miracles suivent le corps

Que nous avons placé en chapelle, attendant le terme de l’œuvre...