Gaston Bachelard (1884-1962) - Georges Canguilhem (1904-1995) - ...

Last Update: 11/11/2016

Nous savons qu'à partir de Galilée et de Descartes, la représentation de l'Univers comme une énorme machinerie caractérisée par l'ordre, la simplicité, la réversibilité, la prévisibilité, a donné à l'être humain un contexte à l'espace homogène et au temps linéaire et uniforme, assurant une bonne connaissance du monde et permettant de considérables développements de la science et de la technique. Mais cette "neutralité" du monde a eu pour conséquence de repousser l'homme hors de la vie et aux marges de son expérience sensible.

A la charnière des XIXe et XXe siècle, des mutations théoriques fondamentales fissurent progressivement toutes les certitudes des siècles précédents : de nouveaux horizons théoriques et expérimentaux viennent bousculer notre pensée, la thermodynamique, la mécanique quantique, la relativité introduisent dans la science et dans le regard qu'elle porte sur notre monde, la discontinuité, la probabilité, le devenir. L'expression de "nouvel esprit scientifique" que Bachelard introduit nous invite à reconsidérer le monde dans sa complexité, complexité de la nature de ce monde mais complexité de notre relation à ce monde. Bachelard inaugure cette prise de conscience, conscience d'une science qui réclame des mutations psychologiques pour prolonger ses intuitions, mais se heurte à des pesanteurs intellectuelles ou sociales. Bachelard justifie ainsi sa tentative de "psychanalyse de l'esprit scientifique", il nous faut pratiquement "penser contre notre cerveau". Ce premier travail d'épistémologue entend interroger nos représentations et dans la science et dans notre savoir immédiat. Canguilhelm, lui, s'interroge sur la façon de penser la "vie", de nous penser "vivant" pensant la vie...

(The Tree of Life, 1905 by Gustav Klimt)

 

Gaston Bachelard (1884-1962) 

A l'époque des grandes révolutions scientifiques, Bachelard s'efforce d'adopter une position équilibrée entre la théorie scientifique et l'imagination poétique. Le rapport poétique à la réalité ne doit pas être déprécié au nom de la science. En retour, Bachelard analyse les conditions de la connaissance scientifique et soutient qu'elle progresse par rupture et doit être "psychanalysée" : cette psychanalyse consiste à mettre en évidence les processus inconscients qui bloquent la connaissance; les "obstacles épistémologiques" sont des représentations qui paraissent évidentes et qui, à certains moments, ont pu même être utiles mais qui finissent par bloquer la connaissance. Il faut alors réussir à "sauter l'obstacle" et opérer ce que Bachelard nomme une "rupture épistémologique". L'épistémologue se présente comme un thérapeute de la raison scientifique, chargé de psychanalyser les notions,  attaché à ce qui trouble la connaissance objective. Cette approche exercera une grande influence sur l’épistémologie française à travers l’œuvre principalement de Georges Canguilhem (1904-1995) et de Michel Foucault (1926-1984)...

 

Gaston Bachelard, après avoir abordé l'histoire des sciences, introduit une véritable métaphysique de l'imaginaire. Avec Bachelard, la raison s'est assouplie et s'est ouverte au complexe, au divers, aux aléas. Il montre ensuite à quel point le rapprochement de savoirs qui semble si improbable, la science physique qu'il professe, la psychanalyse de Jung,  la poésie d'un Lautréamont ou d'un Michaux, en réhabilitant l'imagination, ouvre à nos modes de pensée de nouvelles sources de réflexion. 

"Le philosophe auquel Bachelard décoche généralement ses flèches d'épistémologue c'est l'homme qui, en matière de théorie de la connaissance, s'en tient à des solutions philosophiques de problèmes scientifiques périmés. Le philosophe est en retard d'une mutation de l'intelligence scientifique... Le philosophe doit sortir de la caverne philosophique, s'il ne veut pas se condamner à se repaître d'ombres, cependant que les savants non seulement voient la lumière mais la font. .." (Canguilhem, 1963). "L'oeuvre épistémologique de Bachelard tend à donner à la philosophie une chance de devenir contemporaine de la science". Quelles sont donc ces nouvelles caractéristiques de la science "par quoi la philosophie doit consentir à se laisser instruire? "  Avant tout, la preuve est désormais un travail, la science n'est plus celle des "phénomènes" mais des "effets, elle ne pense plus avec les "organes des sens" mais avec ses instruments". Et "dans les dernières lignes du Nouvel Esprit scientifique", c'est par des images à signification biologique - mutations, nature naturante, élan vital, animation - que Gaston Bachelard s'efforce de décrire l'expérience du philosophe qui dialectise ses concepts et recrée sa culture au contact des révolutions de la science contemporaine..."

 

Gaston Bachelard, après s’être efforcé de dégager de la science moderne une véritable philosophie enrichie par l’expérience (Le Nouvel Esprit scientifique, 1934), s'attache à révéler la richesse créatrice de l’imagination, faculté de «surhumanité» dont le feu, l’air, la terre et l’eau sont les principes mêmes (Psychanalyse du feu, 1937, l’Eau et les Rêves, 1941), et retire de cette analyse une profonde justification de la fonction poétique, synthèse de la pensée et du rêve (la Poétique de l’espace, 1957).  Une page de la Poétique de la rêverie analyse les liens que tisse la rêverie entre l’enfance et la poésie : 

"Mais la rêverie ne raconte pas. Ou du moins, il est des rêveries si profondes, des rêveries qui nous aident à descendre si profondément en nous qu’elles nous débarrassent de notre histoire. Elles nous libèrent de notre nom. Elles nous rendent des solitudes d’aujourd’hui, aux soli­tudes premières. Ces solitudes premières, ces solitudes d’enfant laissent, dans certaines âmes des marques ineffaçables. Toute la vie est sensi­bilisée pour la rêverie poétique, pour une rêverie qui sait le prix de la solitude. L’enfant connaît le malheur par les hommes. En la solitude, il peut détendre ses peines. L’enfant se sent fils du cos­mos quand le monde humain lui laisse la paix. Et c ’est ainsi que dans ses solitudes, dès qu ’il est maître de ses rêveries, l’enfant connaît le bonheur de rêver qui sera plus tard le bonheur des poètes. Comment ne pas sentir qu’il y a communication entre notre solitude de rêveur et les solitudes de l’enfance? Et ce n ’est pas pour rien que dans une rêverie tranquille, nous suivons souvent la pente qui nous rend à nos solitudes d’enfance.

Laissons alors à la psychanalyse le soin de guérir les enfances malmenées, de guérir les pué­riles souffrances d’une «enfance indurée» qui opprime la psyché de tant d’adultes. Une tâche est ouverte à une poético-analyse qui nous aide­rait à reconstituer en nous l’être des solitudes libératrices. La poético-analyse doit nous rendre tous les privilèges de l’imagination. La mémoire est un champ de ruines psychologiques, un bric- à-brac de souvenirs. Toute notre enfance est à réimaginer. En la réimaginant, nous avons chance de la retrouver dans la vie même de nos rêveries d’enfant solitaire.

Dès lors, les thèses que nous voulons défendre en ce chapitre reviennent toutes à faire recon­naître la permanence, dans l’âme humaine, d’un noyau d’enfance, une enfance immobile, mais toujours vivante, hors de l’histoire, cachée aux autres, déguisée en histoire quand elle est racon­tée, mais qui n’a d’être réel que dans ses instants d’illumination, autant dire dans les instants de son existence poétique.

Quand il rêvait dans sa solitude, l’enfant connaissait une existence sans limite. Sa rêverie n’était pas simplement une rêverie de fuite. C'était une rêverie d’essor. Il est des rêveries d’enfance qui surgissent avec l’éclat d’un feu. Le poète retrouve l’enfance en la disant avec, un verbe de feu. «Verbe en feu. Je dirai ce que fut mon enfance On dénichait la lune rouge au fond des bois.» 

Un excès d’enfance est un germe de poème."

 

Après son service militaire comme cavalier télégraphiste au 12e Dragon à Pont-à-Mousson, il se retrouve (de 1907 à 1913) commis des Postes au bureau de la gare de l’Est, à Paris. Une bourse lui permettra de 1913 à 1914 de suivre les cours de "Math Spé" à Saint-Louis pour préparer un concours d’ingénieur télégraphiste. La guerre, dans les unités combattantes, lui fera connaître trente huit mois de tranchées et obtenir la Croix de Guerre. Démobilisé, il enseigne la physique et la chimie au collège de Bar-sur-Aube jusqu’en 1930 mais entre-temps, il a passé, coup sur coup, en autodidacte et frisant la quarantaine, sa licence et son agrégation de philosophie. . Veuf dès 1920, il doit élever seul sa fille Suzanne (1919-2007), qui, plus tard, contribuera à diffuser et à commenter ses travaux d’épistémologue. Docteur ès lettres en 1927, il devient professeur à la faculté de Dijon, avant d’être nommé à la Sorbonne, où, de 1940 à 1954, il est le titulaire de la chaire d’histoire et de philosophie des sciences, tout en dirigeant l’Institut d’histoire des sciences et des techniques.

 

"Essai sur la connaissance approchée"

Vrin, Paris, 1928,
Dans ce premier livre, G. Bachelard soutien qu'en physique comme en mathématiques, il n'existe pas de connaissances exactes et définitives. La connaissance scientifique est une suite d'approximations.

"Il y a dans la vie de l'esprit des moments qui laissent des traces indélébiles, des éléments que rien, semble-t-il, ne rectifie : tels sont les concepts. Sans doute, certains concepts qui se révèlent nettement inadéquats peuvent disparaître tout entiers, mais ils ne peuvent guère se plier pour exprimer quand même une expérience qui ne les soutient plus. Mais ces éléments solidement fixés se présentent au sommet du processus de conceptualisation. Si l'on pouvait pénétrer dans toute cette poussière de concepts mineurs qui sortent immédiatement de la sensation, on en verrait le caractère plastique fondamental..."

 

"Le nouvel esprit scientifique", P.U.F., Paris, 1934.

Le nouvel esprit scientifique se présente comme une réflexion sur la nouveauté essentielle des sciences mathématiques et physiques du début du XXe siècle. Géométries non-euclidiennes, théories de la relativité, mécanique ondulatoire et mécanique quantique invitent à repenser les bases métaphysiques de la pensée scientifique. Cette réflexion s’inscrit dans une perspective historique, pédagogique et psychologique, car Bachelard veut penser les rapports qu’instituent les nouvelles doctrines avec les anciennes.

 

"La formation de l'esprit scientifique",

contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Vrin, Paris, 1938
Pour Bachelard, le véritable esprit scientifique se manifeste surtout dans l’attitude qui consiste à reconnaître et à poser les questions : « S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit ». Allant à l’encontre de toute promotion d’une méthode unitaire, nécessairement limitée et réductrice, Bachelard montre en quoi la pensée scientifique se construit en surmontant les divers obstacles épistémologiques (empiriques, ontologiques, heuristiques ou conceptuels), qui entravent cette perception des problèmes et des conditions de leur résolution.
Cet ouvrage fondamental, qui se présente comme une « contribution à la psychanalyse de la connaissance », offre ainsi une véritable exploration de la démarche scientifique en même temps qu’une réflexion majeure sur l’histoire des sciences et de ses concepts.
 

"Quand on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c'est en termes d'obstacles qu'il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Et il ne s'agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d'incriminer la faiblesse des sens et de l'esprit humain : c'est dans l'acte même de connaître, intimement, qu'apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles. C'est là que nous montrerons des causes de stagnation et même de régression, c'est là que nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n'est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. Le réel n'est jamais « ce qu'on pourrait croire » mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser. La pensée empirique est claire, après coup, quand l'appareil des raisons a été mis au point. En revenant sur un passé d'erreurs, on trouve la vérité en un véritable repentir intellectuel. En fait, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l'esprit même, fait obstacle à la spiritualisation.
L'idée de partir de zéro pour fonder et accroître son bien ne peut venir que dans des cultures de simple juxtaposition où un fait connu est immédiatement une richesse. Mais devant le mystère du réel, l'âme ne peut se faire, par décret, ingénue. Il est alors impossible de faire d'un seul coup table rase des connaissances usuelles. Face au réel, ce qu'on croit savoir clairement offusque ce qu'on devrait savoir. Quand il se présente à la culture scientifique, l'esprit n'est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l'âge de ses préjugés. Accéder à la science, c'est, spirituellement rajeunir, c'est accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé.
La science, dans son besoin d'achèvement comme dans son principe, s'oppose absolument à l'opinion. S'il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l'opinion, c'est pour d'autres raisons que celles qui fondent l'opinion ; de sorte que l'opinion a, en droit, toujours tort. L'opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ! En désignant les objets par leur utilité, elle s'interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l'opinion : il faut d'abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter. Il ne suffirait pas, par exemple, de la rectifier sur des points particuliers, en maintenant, comme une sorte de morale provisoire, une connaissance vulgaire provisoire. L'esprit scientifique nous interdit d'avoir une opinion sur des questions que nous ne comprenons pas, sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Avant tout, il faut savoir poser des problèmes. Et quoi qu'on dise, dans la vie scientifique, les problèmes ne se posent pas d'eux-mêmes. C'est précisément ce sens du problème qui donne la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S'il n'y a pas eu de question, il ne peut y avoir connaissance scientifique. Rien ne va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit.
Une connaissance acquise par un effort scientifique peut elle-même décliner. La question abstraite et franche s'use : la réponse concrète reste. Dès lors, l'activité spirituelle s'invertit et se bloque. Un obstacle épistémologique s'incruste sur la connaissance non questionnée. Des habitudes intellectuelles qui furent utiles et saines peuvent, à la longue, entraver la recherche. « Notre esprit,  dit justement M. Bergson  a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent ». L'idée gagne ainsi une clarté intrinsèque abusive. À l'usage, les idées se valorisent indûment. Une valeur en soi s'oppose à la circulation des valeurs. C'est un facteur d'inertie pour l'esprit. Parfois une idée dominante polarise un esprit dans sa totalité. Un épistémologue irrévérencieux disait, il y a quelque vingt ans, que les grands hommes sont utiles à la science dans la première moitié de leur vie, nuisibles dans la seconde moitié. L'instinct formatif est si persistant chez certains hommes de pensée qu'on ne doit pas s'alarmer de cette boutade. Mais enfin l'instinct formatif finit par céder devant l'instinct conservatif. Il vient un temps où l'esprit aime mieux ce qui confirme son savoir que ce qui le contredit, où il aime mieux les réponses que les questions. Alors l'instinct conservatif domine, la croissance spirituelle s'arrête."

 

"La psychanalyse du feu"

Gallimard, Paris, 1938.
Cet ouvrage introduit un sujet de prédilection  de G. Bachelard. Il s'agit d'une première étude sur l'imagination comme puissance première de l'esprit humain. Il proposera de fonder une "chimie", une "physique" de la rêverie qui pourrait "préparer des instruments pour une critique littéraire objective". Les grands aspects élémentaires de la nature sont la source de l'imagination poétique.

«De ce problème, vraiment primordial, posé à l'âme naïve par les phénomènes du feu, la science contemporaine s'est presque complètement détournée. Les livres de Chimie, au cours du temps, ont vu les chapitres sur le feu devenir de plus en plus courts. Et les livres modernes de Chimie sont nombreux où l'on chercherait en vain une étude sur le feu et sur la flamme. Le feu n'est plus un objet scientifique. Le feu, objet immédiat saillant, objet qui s'impose à un choix primitif en supplantant bien d'autres phénomènes, n'ouvre plus aucune perspective pour une étude scientifique. Il nous paraît alors instructif, du point de vue psychologique, de suivre l'inflation de cette valeur phénoménologique et d'étudier comment un problème, qui a opprimé la recherche scientifique durant des siècles, s'est trouvé soudain divisé ou évincé sans avoir été jamais résolu.»

 

"La philosophie du non", P.U.F., Paris, 1940.

La philosophie du non présente des analyses portant sur l’évolution de notions fondamentales de la physique ou de la chimie. Philosophe qui entend rester à « l’école des savants », il reprend ses analyses sur de nouvelles bases dix ans plus tard en tenant compte des développements les plus récents des sciences et de l’approfondissement de sa réflexion dans "Le rationalisme appliqué" (1949), "L’activité rationaliste de la physique contemporaine" (1951) et "Le matérialisme rationnel" (1953).

 

"Pour le savant, la connaissance sort de l'ignorance comme la lumière sort des ténèbres. Le savant ne voit pas que l'ignorance est un tissu d'erreurs positives, tenaces, solidaires. Il ne se rend pas compte que les ténèbres spirituelles ont une structure et que, dans ces conditions, toute expérience objective correcte doit toujours déterminer la correction d'une erreur subjective. Mais on ne détruit pas les erreurs une à une facilement. Elles sont coordonnées. L'esprit scientifique ne peut se constituer qu'en détruisant l'esprit non scientifique. Trop souvent le savant se confie à une pédagogie fractionnée alors que l'esprit scientifique devrait viser à une réforme subjective totale. Tout réel progrès dans la pensée scientifique nécessite une conversion. Les progrès de la pensée scientifique contemporaine ont déterminé des transformations dans les principes mêmes de la connaissance.
Pour le philosophe qui, par métier, trouve en soi des vérités premières, l'objet pris en bloc n'a pas de peine à confirmer des principes généraux. Aussi les perturbations, les fluctuations, les variations ne troublent guère le philosophe. Ou bien il les néglige comme des détails inutiles, ou bien il les amasse pour se convaincre de l'irrationalité fondamentale du donné. Dans les deux cas, le philosophe est préparé à développer, à propos de la science, une philosophie claire, rapide, facile, mais qui reste une philosophie de philosophe. Alors, une seule vérité suffit à sortir du doute, de l'ignorance, de l'irrationalisme ; elle suffit à illuminer une âme. Son évidence se réfléchit en des reflets sans fin. Cette évidence est une lumière unique : elle n'a pas d'espèces, pas de variétés. L'esprit vit une seule évidence. Il n'essaie pas de se créer d'autres évidences. L'identité de l'esprit dans le je pense est si claire que la science de cette conscience claire est immédiatement la conscience d'une science, la certitude de fonder une philosophie du savoir. La conscience de l'identité de l'esprit dans ses diverses connaissances apporte, à elle seule, la garantie d'une méthode permanente, fondamentale, définitive. Devant un tel succès, comment poserait-on la nécessité de modifier l'esprit et d'aller à la recherche de connaissances nouvelles ? Pour le philosophe, les méthodologies, si diverses, si mobiles dans les différentes sciences, relèvent quand même d'une méthode initiale, d'une méthode générale qui doit informer tout le savoir, qui doit traiter de la même manière tous les objets. Aussi une thèse comme la nôtre qui pose la connaissance comme une évolution de l'esprit, qui accepte des variations touchant l'unité et la pérennité du je pense doit troubler le philosophe.
Et pourtant, c'est à une telle conclusion qu'il nous faudra arriver si nous voulons définir la philosophie de la connaissance scientifique comme une philosophie ouverte, comme la conscience d'un esprit qui se fonde en travaillant sur l'inconnu, en cherchant dans le réel ce qui contredit des connaissances antérieures. Avant tout, il faut prendre conscience du fait que l'expérience nouvelle dit non à l'expérience ancienne, sans cela, de toute évidence, il ne s'agit pas d'une expérience nouvelle. Mais ce non n'est jamais définitif pour un esprit qui sait dialectiser ses principes, constituer en soi-même des nouvelles espèces d'évidence, enrichir son corps d'explication sans donner aucun privilège à ce qui serait un corps d'explication naturel propre à tout expliquer."

 

"L'eau et les rêves : essai sur l'imagination de la matière", José Corti, Paris, 1942.
 À l’écoute de l’eau et de ses mystères, Gaston Bachelard entraîne son lecteur dans une superbe méditation sur l’imagination de la matière. Son domaine s’élargit, le philosophe se laissant davantage guider par les images des poètes, s’abandonne à sa propre rêverie. Des eaux claires, brillantes où naissent des images fugitives, jusqu’aux profondeurs obscures, où gisent mythes et fantasmes.
Avec "L’eau et les rêve"s, la méthode de Bachelard s’assouplit — il ne s’agit plus d’une psychanalyse, mais, comme l’indique le sous-titre, d’un "Essai sur l’imagination de la matière"—, en même temps que son domaine s’élargit et que le philosophe se laisse davantage guider par les images des poètes, s’abandonne à sa propre rêverie. L’ouvrage suit une progression vers la profondeur, vers la substance. Commençant par les images qui "matérialisent mal", les eaux claires, brillantes, qui donnent naissance à des images fugitives et faciles, Bachelard aborde ensuite les eaux dormantes, en utilisant particulièrement les passages de l’œuvre de Poe où revient le thème, chez lui obsessionnel, de l’eau lourde, de l’eau de mort, ce qui le conduit au fleuve des morts (complexe de Caron), au noyé qui flotte (complexe d’Ophélie). Dans les "eaux composées", Bachelard traite de l’équilibre des liqueurs, de l’eau qui brûle, de l’eau pénétrée par la nuit, de la terre imbibée d’eau. Remontant vers les archétypes symboliques, il montre l’eau, le liquide comme nourrissants, abreuvants et souligne leur caractère maternel, féminin. L’eau est aussi lustrale, moyen de purification ; il existe une "morale de l’eau". Deux chapitres, consacrés à la "suprématie de l’eau douce" et à l’"eau violente", précèdent la conclusion qui évoque l’eau murmurante, l’eau qui parle.

 

"L'air et les songes : essai sur l'imagination du mouvement", José Corti, Paris, 1943.
Bachelard s’attache ici à rassembler et à analyser des éléments épars du psychisme aérien, d’abord tel qu’il se manifeste dans les rêves de vol point de départ de nombreuses croyances et d’innombrables développements poétiques. La "poétique des ailes" permet au philosophe d’atteindre le sens profond de l’apparition des créatures ailées dans la poésie — oiseau, âme, ange — et particulièrement chez William Blake. Le livre se termine sur deux conclusions, l’une sur l’imagination littéraire considérée comme une activité naturelle, la seconde sur le profit qu’aurait une philosophie du mouvement à se mettre à l’école des poètes. 

"Il est des musiciens qui composent sur la page blanche, dans l'immobilité et le silence. Les yeux grands ouverts, créant par un regard tendu dans le vide une sorte de silence visuel, un regard silencieux qui efface le monde Pour faire taire ses bruits, ils écrivent la musique. Leurs lèvres ne remuent pas, le rythme du sang même a tari son tambour, la vie attend, l'harmonie va venir. Ils entendent alors ce qu'ils créent dans l'acte qui crée. Ils n'appartiennent plus à un monde d'échos ou de résonances. Ils entendent les points noirs, les croches, les blanches tomber, frémir, glisser, rebondir sur la portée. Pour eux, la portée est une lyre abstraite, déjà sonore. Ils jouissent là, sur la page blanche, de la polyphonie consciente. Dans l'audition réelle, des voix peuvent se perdre, s'assourdir, s'étouffer ; la fusion peut se mal faire. Mais le créateur de musique écrite a dix oreilles et une main. Une main pour unir, fermée sur le stylo, l'univers de l'harmonie ; dix oreilles, dix attentions, [282] dix chronométries pour écouter, pour tendre, pour régler l'afflux des symphonies.
Il est aussi des poètes silencieux, silenciaires, des poètes qui font taire d'abord un univers trop bruyant et tous les fracas de la tonitruance. Ils entendent, eux aussi, ce qu'ils écrivent dans le temps même qu'ils écrivent, dans la lente mesure d'une langue écrite. Ils ne transcrivent pas la poésie, ils l'écrivent. Que d'autres « exécutent » ce qu'ils ont créé à même la page blanche ! Que d'autres « récitent » dans le mégaphone des dictions d'apparat. Eux, ils goûtent l'harmonie de la page littéraire où la pensée parle, où la parole pense. Ils savent avant de scander, avant d'entendre, que le rythme écrit est sûr, que la plume s'arrêterait d'elle-même devant un hiatus, que la plume refuserait les allitérations inutiles, ne voulant davantage répéter des sons que des pensées. Qu'il est doux d'écrire ainsi en remuant toutes les profondeurs des pensées réfléchissantes ! Comme on se sent débarrassé des temps saugrenus, sautillants, salpêtrés ! Par la lenteur de la poésie écrite, les verbes retrouvent le détail de leur mouvement originel. À chaque verbe revient, non plus le temps de son expression, mais le juste temps de son action. Les verbes qui tournent et les verbes qui lancent ne confondent plus leur mouvement. Et quand un adjectif vient fleurir sa substance, la poésie écrite, l'image littéraire, nous laissent vivre lentement le temps des floraisons. Alors la poésie est vraiment le premier phénomène du silence. Elle laisse vivant, sous les images, le silence attentif. Elle construit le poème sur le temps silencieux, sur un temps que rien ne martèle, que rien ne presse, que rien ne commande, sur un temps prêt à toutes les spiritualités, sur le temps de notre liberté. Quelle est pauvre la durée vivante au prix des durées créées dans les poèmes ! Poème : bel objet temporel qui crée sa propre mesure. Baudelaire a rêvé ce pluralisme des modes temporels (Petits poèmes en prose, Préface) : « Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, rêvé le miracle d'une prose poétique, musicale, sans rythme et sans rime, assez souple et assez heurtée pour s'adapter aux mouvements lyriques de l'âme, aux ondulations de la rêverie, aux soubresauts [283] de la conscience ? » Faut-il souligner qu'en trois lignes Baudelaire a désigné presque toutes les allures fondamentales du dynamisme prosodique avec sa continuité, ses ondulations et ses accents subits ? Mais c'est surtout en sa polyphonie que la poésie écrite surpasse toute diction. C'est en écrivant, c'est en réfléchissant que la polyphonie s'éveille comme l'écho d'un épilogisme. La poésie vraie a toujours plusieurs registres. La pensée court tantôt au-dessus, tantôt au-dessus de la voix chantante. Au moins trois plans sont visibles dans ce polylogisme qui doivent trouver l'accord des mots, des symboles et des pensées. L'audition ne permet pas de rêver les images en profondeur. J'ai toujours pensé qu'u~ modeste lecteur goûtait mieux les poèmes en les recopiant qu'en les récitant. La plume à la main, on a quelque chance d'effacer l'injuste privilège des sonorités, on s'apprend à revivre la plus large des intégrations, celle du rêve et de la signification, en laissant au rêve le temps de trouver son signe, de former lentement sa signification.
Comment, en effet, oublier l'action signifiante de l'image poétique. Le signe n'est pas ici un rappel, un souvenir, la marque indélébile d'un lointain passé.
Pour mériter le titre d'une image littéraire, il faut un mérite d'originalité. Une image littéraire, c'est un sens à l'état naissant ; le mot — le vieux mot — vient y recevoir une signification nouvelle. Mais cela ne suffit pas encore : l'image littéraire doit s'enrichir d'un onirisme nouveau. Signifier autre chose et faire rêver autrement, telle est la double fonction de l'image littéraire. La poésie n'exprime pas quelque chose qui lui demeure étranger. Môme une sorte de didactisme purement poétique, qui exprimerait de la poésie, ne donnerait pas la vraie fonction du poème. Il n'y a pas de poésie antécédente à l'acte du verbe poétique. Il n'y a pas de réalité antécédente à l'image littéraire. L'image littéraire ne vient pas habiller une image nue, ne vient pas donner la parole à une image muette. L'imagination, en nous, parle, nos rêves parlent, nos pensées parlent. Toute activité humaine désire parler. Quand cette parole prend conscience de soi, alors l'activité humaine désire écrire, c'est-à-dire agencer les rêves et les pensées. L'imagination s'enchante de l'image littéraire. La littérature n'est [284] donc le succédané d'aucune autre activité. Elle achève un désir humain. Elle représente une émergence de l'imagination.
L'image littéraire promulgue des sonorités qu'il faut appeler, sur un mode à peine métaphorique, des sonorités écrites. Une sorte d'oreille abstraite, apte à saisir des voix tacites, s'éveille en écrivant ; elle impose des canons qui précisent les genres littéraires. Par un langage amoureusement écrit, une sorte d'audition projetante, sans nulle passivité, se prépare. La Natura audiens prend le pas sur la Natura audita. La plume chante ! Si l'on acceptait cette notion d'une Natura audiens, on comprendrait tout le prix des rêveries d'un Jacob Boehme . « Or, que fait donc l'ouïe pour que tu entendes ce qui sonne et remue ? Diras-tu que cela vient du son de la chose extérieure qui sonne ainsi ? Non, cela doit être quelque chose qui saisisse le son, qui inqualifie avec le son, et qui distingue le son qui est joué ou chanté... » Un pas de plus et l'être écrivant entend le Verbe écrit, le Verbe qui est fait pour les hommes.
Pour qui connaît la rêverie écrite, pour qui sait vivre, pleinement vivre, au courant de la plume, le réel est si loin ! Ce qu'on avait à dire est si vite supplanté par ce qu'on se surprend à écrire qu'on sent bien que le langage écrit crée son propre univers. Un univers des phrases se place en ordre sur la page blanche, dans une cohérence d'images qui a des lois souvent bien diverses, mais qui garde toujours les grandes lois de l'imaginaire. Les révolutions qui modifient les univers écrits se font au profit d'univers plus vivants, moins guindés, mais sans jamais effacer les fonctions des univers imaginaires. Les manifestes les plus révolutionnaires sont toujours de nouvelles constitutions littéraires. Ils nous font changer d'univers, mais ils nous abritent toujours dans un univers imaginaire.
D'ailleurs, même dans des images littéraires isolées, on sent en action ces fonctions cosmiques de la littérature. Une image littéraire suffit parfois à nous trans-porter d'un univers dans un autre. C'est en cela que l'image littéraire apparaît comme la fonction la plus [285] novatrice du langage. Le langage évolue par ses images beaucoup plus que par son effort sémantique. Dans une méditation alchimique, Jacob Boehme entend la « voix des substances » après leur explosion, quand l'explosion a détruit la « géhenne de l'astringence », quand elle a « franchi la porte des ténèbres ». De même, l'image littéraire est un explosif. Elle fait soudain éclater les phrases toutes faites, elle brise les proverbes qui roulent d'âge en âge, elle nous fait entendre les substantifs après leur explosion, quand ils ont quitté la géhenne de leur racine, quand ils ont franchi la porte des ténèbres, quand ils ont transmué leur matière. Bref, l'image littéraire met les mots en mouvement, elle les rend à leur fonction d'imagination...."

 

"La terre et les rêveries de la volonté", essai sur l'imagination des forces, José Corti, Paris, 1948.

Ce volume s’ouvre sur l’opposition du dur et du mou : "la dialectique de l’énergétisme imaginaire, le monde résistant", qui engendre quatre chapitres ; deux consacrés aux matières dures, à leur travail et aux images qu’elles suscitent : "La volonté incisive et les matières dures. Le caractère agressif des outils" et "les métaphores de la dureté" ; deux aux matières molles qu’on peut pétrir : la "pâte" qui en est l’exemple optimal, la "boue" et ses implications symboliques et morales. Un sixième chapitre rassemble en une synthèse ces deux pôles opposés : le "lyrisme dynamique du forgeron", lequel travaille le "dur" devenu momentanément "mou". La deuxième partie du livre traite des images terrestres vis-à-vis desquelles l’être garde ses distances : "Le Rocher", quand il ne se livre pas à la rêverie pétrifiante" qui se fige et durcit, quand il ne découvre pas dans le métal, dans le minerai, une vie propre, celle que l’alchimie projetait d’utiliser. Les cristaux ouvrent une correspondance avec le ciel ; ce sont des étoiles terrestres, des cristaux de neige enfouis ; la perle est goutte de rosée ; le summum de la valorisation est atteint par la pierre précieuse, véritable "monstruosité psychologique". 

"Voici, en deux livres, le quatrième ouvrage que  nous consacrons à l’imagination de la matière, à l’imagination des quatre éléments matériels que la philosophie et les sciences antiques continuées par l’alchimie ont placés à la base de toutes choses. Tour à tour, dans nos livres antérieurs, nous avons essayé de classer et d’approfondir les images du feu, de l’eau, de l’air. Restait la tâche d’étudier les images de la terre.
Ces images de la matière terrestre, elles s’offrent à nous en abondance dans un monde de métal et de pierre, de bois et de gommes ; elles sont stables et tranquilles ; nous les avons sous les yeux ; nous les sentons dans notre main, elles éveillent en nous des joies musculaires dès que nous prenons le goût de les travailler. Il semble donc que soit facile la tâche qui nous reste à faire pour illustrer, par des images, la philosophie des quatre éléments. Il semble que nous puissions, en passant des expériences positives aux expériences esthétiques, montrer en mille exemples l’intérêt passionné de la rêverie pour de beaux solides qui « posent » sans fin devant nos yeux, pour de belles matières qui obéissent fidèlement à l’effort créateur de nos doigts. Et cependant, avec les images matérialisées de l’imagination « terrestres » commencent, pour nos thèses de l’imagination matérielle et de l’imagination dynamique, des difficultés et des paradoxes sans nombre.
En effet, devant les spectacles du feu, de l’eau, du ciel la rêverie qui cherche la substance sous des aspects éphémères n’était en aucune manière bloquée par la réalité. Nous étions vraiment devant un problème de l’imagination ; il s’agissait précisément de rêver à une substance profonde pour le feu si vivant et si coloré ; il s’agissait d’immobiliser, devant une eau fuyante, la substance de cette fluidité ; enfin il fallait, devant tous les conseils de légèreté que nous donnent les brises et les vols, imaginer en nous la substance même de cette légèreté, la substance même de la liberté aérienne. Bref, des matières sans doute réelles, mais inconsistantes et mobiles, demandaient à être imaginées en profondeur, dans une intimité de la substance et de la force. Mais avec la substance de la terre, la matière apporte tant d’expériences positives, la forme est si éclatante, si évidente, si réelle, qu’on ne voit guère comment on peut donner corps à des rêveries touchant l’intimité de la matière. Comme le dit Baudelaire : « Plus la matière est, en apparence, positive et solide, et plus la besogne de l’imagination est subtile et laborieuse . »
En somme, avec l’imagination de la matière terrestre, notre long débat sur la fonction de l’image se ranime et cette fois notre adversaire a des arguments innombrables, sa thèse semble imbattable : pour le philosophe réaliste comme pour le commun des psychologues, c’est la perception des images qui détermine les processus de l’imagination. Pour eux, on voit les choses d’abord, on les imagine ensuite ; on combine, par l’imagination, des fragments du réel perçu, des souvenirs du réel vécu, mais on ne saurait atteindre le règne d’une imagination foncièrement créatrice. Pour richement combiner, il faut avoir beaucoup vu. Le conseil de bien voir, qui fait le fond de la culture réaliste, domine sans peine notre paradoxal conseil de bien rêver, de rêver en restant fidèle à l’onirisme des archétypes qui sont enracinés dans l’inconscient humain.
Nous allons cependant occuper le présent ouvrage à réfuter cette doctrine nette et claire et à essayer, sur le terrain qui nous est le plus défavorable, d’établir une thèse qui affirme le caractère primitif, le caractère psychiquement fondamental de l’imagination créatrice. Autrement dit, pour nous, l’image perçue et l’image créée sont deux instances psychiques très différentes et il faudrait un mot spécial pour désigner l’image imaginée. Tout ce qu’on dit dans les manuels sur l’imagination reproductrice doit être mis au compte de la perception et de la mémoire. L’imagination créatrice a de tout autres fonctions que celles de l’imagination reproductrice. À elle appartient cette fonction de l’irréel qui est psychiquement aussi utile que la fonction du réel si souvent évoquée par les psychologues pour caractériser l’adaptation d’un esprit à une réalité estampillée par les valeurs sociales. Précisément cette fonction de l’irréel retrouvera des valeurs de solitude. La commune rêverie en est un des aspects les plus simples. Mais on aura bien d’autres exemples de son activité si l’on veut bien suivre l’imagination imaginante dans sa recherche d’images imaginées.
Comme la rêverie est toujours considérée sous l’aspect d’une détente, on méconnaît ces rêves d’action précise que nous désignerons comme des rêveries de la volonté. Et puis, quand le réel est là, dans toute sa force, dans toute sa matière terrestre, on peut croire facilement que la fonction du réel écarte la fonction de l’irréel. On oublie alors les pulsions inconscientes, les forces oniriques qui s’épanchent sans cesse dans la vie consciente. Il nous faudra donc redoubler d’attention si nous voulons découvrir l’activité prospective des images, si nous voulons placer l’image en avant même de la perception, comme une aventure de la perception."

 

"La Terre et les rêveries du repos", essai sur les images de l'intimité, José Corti, Paris, 1948
Les rêveries de l’intimité matérielle exposent comment l’imagination s’efforce de parvenir à l’intérieur des choses avec une large étude des grandes images du refuge.
Dans l’intimité "querellée, le philosophe étudie les images qui, sous la surface paisible, évoquent la matière agitée L’"imagination de la qualité" introduit dans les objets la tonalisation du sujet imaginant. Ce sont les grandes images du refuge : la maison, le ventre, la grotte qui forment la matière des trois chapitres de la seconde partie. Abondant en pages savoureuses, en découvertes multiples, en aperçus ingénieux, ces cinq ouvrages forment une somme des fondements subconscients de la vie de l’esprit. Ils établissent le rôle décisif, exhumé par un véritable philosophe des profondeurs, des intuitions sensorielles spontanées dans toutes les activités intellectuelles et spirituelles. Non seulement ils ouvrent à la psychanalyse, loin de la spéculation abstraite et des classifications discutables, un ample et solide domaine, mais ils redonnent leur pleine valeur à l’activité littéraire et singulièrement poétique en tant que découverte du monde et du soi.


Les recherches de Georges Canguilhem, philosophe et médecin, prolonge les travaux de Bachelard en ce sens qu'il va s'efforcer une construction de la philosophie des sciences à partir de l'histoire de ses concepts et de ses représentations, avec  le souci constant d'écarter tous les préjugés faisant obstacle, époque par époque, à la progression de l'objectivité.

A son tour, Canguilhem traque donc les valeurs faisant obstacle au développement scientifique, en réclamant notamment que soient neutralisées les normes affectives planant sur le savoir : "ce qui est certain, c'est que des valeurs affectives et sociales de coopération et d'association planent de près ou de loin sur le développement de la théorie cellulaire" (La Connaissance de la vie).

De plus, étudier et penser la "vie" c'est penser un sujet singulier, un sujet, dira-t-il, qui "multiplie d'avance les solutions aux problèmes d'adaptation qui peuvent se poser"...

L'histoire des sciences telle que la pratique Canguilhem s'inscrit dans une philosophie médicale où les idées de norme, de normalité, de normalisation ont été problématisées à partir de valeurs déjà données dans le vivant. C'est bien le vivant humain qui forge des concepts : la pensée humaine et son histoire s'enracinent paradoxalement dans l'erreur de la vie.  "La raison est moins un pouvoir d'aperception de rapports essentiels dans la réalité des choses ou de l'esprit qu'un pouvoir d'institution de rapports normatifs dans l'expérience de la vie."

 

Georges Canguilhem (1904-1995)

Né à Castelnaudary, il eut pour condisciples à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm  Raymond Aron, Jean-Paul Sartre et Paul Nizan, se lie avec le philosophe et mathématicien Jean Cavaillès, et passe l'agrégation de philosophie en 1927. Il enseigne dans différents lycées (Charleville, 1930, Albi 1931..) et adhère au Comité de vigilance des intellectuels antifascistes en 1935. À l'automne de 1940, Canguilhem, alors qu'il continue ses études de médecine, il rejette l'idée d'enseigner la philosophie sous le vocable "Travail, Famille, Patrie", et signe le premier tract du mouvement de Résistance Libération en 1941. En 1943, il soutient sa thèse en médecine "Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique". Il soutient alors activement les mouvements de résistance en Auvergne, et, en juin 1944, il participe à la bataille du Mont-Mouchet, au sud de Clermont-Ferrand. En 1948, après la guerre, il est nommé directeur de l'Inspection générale de philosophie et en 1955 est nommé professeur à la Sorbonne et directeur de l'Institut d'histoire des sciences, succédant à Gaston Bachelard. Spécialiste d'épistémologie et d'histoire des sciences, son oeuvre porte sur la constitution de la biologie comme science, sur la médecine, la psychologie, les "idéologies scientifiques" et l'éthique : "Le normal et le pathologique" (1943), "La connaissance de la vie" (1952), "La Formation du concept de réflexe aux XVIIe et XVIIIe siècles (1955), "Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie" (1977). L'influence de Canguilhem est décisive dans la formation de nombre de philosophes de la décennie à suivre (Bourdieu, Dagognet, Foucault..).

 

Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943)

réédité sous le titre "Le Normal et le pathologique", augmenté de "Nouvelles Réflexions concernant le normal et le pathologique" (1966),  PUF

La vie ne peut être appréhendée que dans sa totalité et dans son principe interne qui est la capacité à s'adapter à son milieu. Et de même, on peut opposer la vie et la maladie, l'une n'est pas l'inverse ou la dégénérescence de l'autre, la maladie est en fait une nouvelle dimension de la vie qui va obliger les corps à se réorganiser pour atteindre un nouvel équilibre.

 

La connaissance de la vie (1952)

C'est le grand ouvrage de Canguilhem qui lui permet de positionner la philosophie de la médecine et de la vie comme une discipline à part entière. Comment exprimer la singularité de la biologie en tant que science face à la physique des corps inanimés?  "La vie est formation de formes, la connaissance est analyse des matières informées". Les sept études réunies par Canguilhem dans ce volume témoignent de cette inspiration commune : l’idée d’une irréductibilité de la vie à une série d’analyses ou de divisions des formes vitales. La spécificité du vivant engage au contraire une vision de l’objet biologique qui dépasse la compréhension mécaniste des phénomènes physiques. Conçue comme un approfondissement de divers enjeux conceptuels en philosophie et en histoire des sciences, La connaissance de la vie est devenue une oeuvre fondamentale dont l’influence sur l’épistémologie contemporaine reste majeure. (Editions Vrin)

 

"Le concept et la vie - Le concept peut-il, et comment, nous procurer l'accès à la vie? La nature et la valeur du concept sont ici en question, autant que la nature et le sens de la vie. Procédons-nous, dans la connaissance de la vie, de l'intelligence à la vie, ou bien allons-nous de la vie à l'intelligence?? Dans le premier cas, comment l'intelligence rencontre-t-elle la vie? Dans le deuxième cas comment peut-elle manquer la vie? Et enfin, si le concept était la vie même, il faudrait se demander s'il est apte ou non à nous procurer lui-même l'accès à l'intelligence...."

"En 1954, Wattson et Crick ont établi que c'est un ordre de succession d'un nombre fini de bases le long d'une hélice couplée de phosphates sucrés qui constitue le code d'instruction, d'information, c'est-à-dire la langue du programme auquel la cellule se conforme pour synthétiser les matériaux protéiniques des nouvelles cellules. On a établi depuis, que cette synthèse se fait à la demande, c'est-à-dire en fonction des informations venues du milieu cellulaire. De sorte que, en changeant l'échelle à laquelle sont étudiés les phénomènes les plus caractéristiques de la vie, ceux de la structuration de la matière et ceux de régulation des fonctions, la fonction de structuration y comprise, la biologie contemporaine a changé aussi de langage. Elle a cessé d'utiliser le langage et les concepts de la mécanique, de la physique et de la chimie classiques, le langage à base de concepts plus ou moins directement formés sur des modèles géométriques. Elle utilise maintenant le langage de la théorie du langage et celui de la théorie des communications. Message, information,  programme, code, instruction, décodage, tels sont les nouveaux concepts de la connaissance de la vie.

Mais, objectera-t-on, ces concepts ne sont-ils pas finalement des métaphores importées, au même titre que l'étaient ces métaphores par la convergence desquelles Claude Bernard cherchait à suppléer au manque d'un concept adéquat? Apparemment oui, en fait non. Car ce qui garantit l'efficacité théorique ou la valeur cognitive d'un concept, c'est sa fonction d'opérateur. C'est par conséquent la possibilité qu'il offre de développement et de progrès du savoir. J'ai dit qu'il y a homogénéité, et qu'il doit y avoir nécessairement homogénéité, entre toutes les méthodes d'approche de la vie. Les concepts biologiques de Claude Bernard, qu'il avait formés sur le terrain même de sa pratique expérimentale, pour rendre compte de ce qu'il avait découvert d'étonnant et pour quoi il a dû créer un terme apparemment paradoxal : celui de sécrétion interne, concept dont il est l'auteur en 1855, ces concepts de Claude Bernard lui permettaient une conception de la physiologie qui autorisait une certaine conception de la médecine. L'état pathologique pouvait apparaître à un certain niveau d'étude des fonctions physiologiques comme une altération simplement quantitative, en plus ou en moins, de l'état normal. Claude Bernard n'apercevait pas et ne pouvait pas apercevoir - tous les savants sont dans le même cas - que la découverte à l'occasion de laquelle il avait forgé un certain nombre de concepts lui barrait la voie vers d'autres découvertes..."  (Etudes d'Histoire et de Philosophie des Sciences, Vrin, 3e édition 1975).

 

Idéologie et rationalité dans l'histoire des sciences de la vie, 1977

Pour Canguilhem, « l’entrelacement de l’idéologie et de la science doit empêcher de réduire l’histoire d’une science à la platitude d’un historique, c’est-à-dire d’un tableau sans ombres de relief ». Le vivant, en tant qu’objet de la biologie, est lui-même le produit d’une histoire. Or, qui s’intéresse à l’histoire de la biologie par intérêt philosophique ne peut manquer d’être frappé par la permanence d’une tendance à l’anticipation du savoir à venir – une anticipation qu’il faut bien qualifier de présomptueuse, et qui peut se révéler précipitation vers l’impasse. Peut-on tenir pour « idéologie » ce dépassement-déplacement de l’objet scientifique? Dans l’histoire des sciences de la vie, la tentation permanente de l’idéologie est-elle ou non le symptôme d’une aliénation, comparable à celle que les marxistes s’efforcent de dénoncer dans l’ordre de l’économie politique et de la sociologie? (Editions Vrin)

 

"De Darwin à nos jours, et plus précisément de 1900 à aujourd'hui, les sciences de la vie ont appris que la plupart des problèmes qu'elles s'étaient posés au XIXe siècle ne pouvaient trouver de solution que par un changement d'échelle de l'objet d'étude et par une nouvelle façon d'interroger ... Cette révolution dans l'objet, et cette révolution dans l'optique n'eussent pas été possibles si les sciences physiques n'avaient commencé par donner l'exemple. Parce que les physiciens et les chimistes avaient en quelque sorte, dématérialisé la matière, les biologistes ont pu expliquer la vie en la dévitalisant. Ce que l'homme avait cherché à percevoir sur et dans les organismes tels que la nature les lui offrait depuis des temps immémoriaux, il le suscitait maintenant dans des préparations de laboratoire. De descriptif, le darwinisme est devenu déductif. De vivisectionniste, la physiologie est devenue mathématicienne. Ce que l'oeil ou la main ne pouvait plus discerner ou saisir a été confié au pouvoir des appareils de détection. Plus de biologie désormais sans machinerie, ni sans calculatrices. La connaissance de la vie dépend désormais des nouveaux automates. Ils sont ses modèles, ses instruments, ses délégués. Il faut accepter la collaboration de ces simulateurs des fonctions du vivant humain, il faut désormais accepter de vivre en leur compagnie, si l'on tient à mieux savoir en quoi consiste vivre. Jamais il n'a été à ce point manifeste combien l'homme doit travailler à se rendre étrangers les objets naïfs de ses questions vitales pour en mériter la science."