James Joyce (1882-1941) - Valery Larbaud (1881-1957) - Jorge Luis Borges (1899-1986) - Ezra Pound (1885-1972) - ..

Last Update : 12/31/2016

Le "cosmopolitisme", dans un monde que traverse la montée des consciences nationales et des sentiments patriotiques, traduit en littérature l'irruption d'un nouveau genre d'écrivain, certes déraciné, mais entendant acquérir et jouer verbalement avec tous les langages, tous les spectacles du monde.

"Le cosmopolitisme est un mouvement de totalisation culturelle qui réunit mais relativise les visions du monde et les habitudes d'expression. Au coeur de ce mouvement, il y a, pour les écrivains, l'épreuve du voyage, voire de l'exil, qui introduit à la recherche d'une langue capable de résumer la diversité des visions quotidiennes et des pratiques créatrices".

James Joyce (1882-1941) prend ses distances avec son pays et sa religion et tente d'échapper au monde d'après-guerre en s'adonnant corps et âme aux jeux physiques de la conscience, Valéry Larbaud (1881-1957), à distance de ce même monde, le parcourt et l'effleure pour en restituer les ambiances littéraires,  Jorge Luis Borges (1899-1886) vit et pense le monde à travers ses langages, ses cultures et ses littératures, Ezra Pound (1885-1972) a quitté l'Amérique pour reconstruire un langage qu'il espère redonner vie à son existence...

(Los Angeles 1925 by Leonid Afremov)

 

"Cosmopolitanism", in a world marked by rising national consciences and patriotic feelings, translates into literature the arrival of a new kind of writer, certainly uprooted, but intending to acquire and play verbally with all the languages and performances of the world. "Cosmopolitanism is a movement of cultural totalization that brings together but relativizes worldviews and habits of expression. At the heart of this movement is, for writers, the trial of travel, even exile, which introduces them to the search for a language capable of summarizing the diversity of everyday visions and creative practices. James Joyce (1882-1941) distanced himself from his country and religion and attempted to escape the post-war world by devoting body and soul to the physical games of conscience, Valéry Larbaud (1881-1957), at a distance from the same world, Jorge Luis Borges (1899-1886) lives and thinks about the world through his languages, cultures and literature. Ezra Pound (1885-1972) left America to rebuild a language he hopes to revive his existence...

"Cosmopolitanismo", en un mundo caracterizado por el aumento de las conciencias nacionales y los sentimientos patrióticos, traduce a la literatura la llegada de un nuevo tipo de escritor, ciertamente desarraigado, pero con la intención de adquirir y jugar verbalmente con todos los idiomas y espectáculos del mundo. "El cosmopolitismo es un movimiento de totalización cultural que reúne pero relativiza las visiones del mundo y los hábitos de expresión. En el corazón de este movimiento está, para los escritores, la prueba del viaje, incluso el exilio, que les introduce en la búsqueda de un lenguaje capaz de resumir la diversidad de visiones cotidianas y prácticas creativas. James Joyce (1882-1941) se distanció de su país y religión e intentó escapar del mundo de la posguerra dedicando cuerpo y alma a los juegos físicos de la conciencia, Valéry Larbaud (1881-1957), a una distancia del mismo mundo, Jorge Luis Borges (1899-1886) vive y piensa en el mundo a través de sus lenguas, culturas y literatura; Ezra Pound (1885-1972) dejó América para reconstruir un idioma que espera revivir...

 


James Joyce (1882-1941)

L'un des apports essentiels de James Joyce est la prise de conscience que les mots existent indépendamment des choses, et, il entend au bout du compte échapper "au cauchemar de l'histoire" pour s'absorber entièrement dans la réalité du langage. L'écriture est mise en oeuvre pour reproduire le caractère apparemment aléatoire des pensées, valoriser un instant d'émotion ou de compréhension, un geste, une attitude, une parole, en l'état : il est en effet impossible de tenir un raisonnement clair de la réalité, nous sommes constamment à la merci de rencontres et d'accidents , de détours de l'esprit. Joyce a mis 17 ans à écrire chacun de ses deux principaux livres (Ulysse, 1914-1922; Finnegans Wake, 1922-1939) et ne voyait pas pourquoi tout lecteur ne consacrerait pas le même temps à les lire.

"Chaque vie, c'est beaucoup de jours, jour après jour. Nous marchons à travers nous-mêmes, rencontrant voleurs, fantômes, géants, vieillards, jeunes gens, épouses, veuves, frères d'amour. Mais toujours nous rencontrant nous-mêmes..."

 

Des décombres de la Première guerre mondiale, naît un procédé littéraire dont Joyce assumera pleinement toutes les potentialités : le "stream of consciousness". Henry James et Marcel Proust avaient, chacun à leur manière, développé une subjectivité accrue de leur point de vue, tant par le choix de leur sujet que par le traitement formel qu'ils en faisaient. En 1887, un Edouard Dujardin, dans "Les lauriers sont coupés", dont Joyce se procurera un exemplaire à Paris, utilise pleinement le monologue intérieur. Le psychologue et philosophe William James développe le terme de "flux de conscience" et Dorothy Richardson acclimate ce terme en littérature avec "Pointed Roofs" (1915). Mais c'est Joyce qui, avec "Ulysse", rompt définitivement avec toutes les techniques d'écriture traditionnelles : il va ainsi livrer au lecteur tel quel le flux de pensée de ses personnages, sans filtre aucun. La cohérence éventuelle du texte est sacrifiée, livrée à la complexité et à la subtilité du processus psychologique de notre activité cérébrale, pensée consciente et presque inconsciente : s'expriment en l'état des associations décousues, souvent métaphoriques, des formes non grammaticales, s'exposent le magma des pensées, des émotions, des actions, des fonctions corporelles qu'oriente à l'état brut le point de vue du personnage, à l'instant présent..

 

Né à Dublin, l'enfance de James Joyce se déroule au sein d’une famille nombreuse, composée de 11 enfants et de 2 parents catholiques, comptant un père alcoolique. Sa jeunesse est profondément marquée par la littérature : Joyce aime très tôt la lecture et dévore de nombreuses œuvres :  Erckmann-Chatrian, Thomas Hardy, Meredith et surtout Ibsen. À l'entrée à l'University College de Dublin, la rupture avec le catholicisme est consommée. Joyce pénètre dans le monde littéraire à l'occasion de la lecture, en 1900, devant la Société de littérature et d'histoire, d'un essai intitulé le Drame et la vie. Le jeune homme dissocie le drame, avec ses intrigues prétextes à disserter, de la littérature comme pratique renvoyant aux cadres immuables de la nature humaine. Il lit et étudie en profondeur Dante, D'Annunzio, Giordano Bruno, mais aussi Thomas Mann, Tolstoï, Dostoïevski, Flaubert, Nietzsche. En 1902, il obtient son diplôme de Bachelor of Arts (licence de lettres). Désirant s'assurer une situation qui lui permettrait de s'exprimer librement, Joyce décide d'entreprendre des études de médecine, qu'il choisit de poursuivre à Paris. Il y est accueilli par le poète William Butler Yeats. Il revient à Dublin en 1903, pour la mort de sa mère, et sombre dans une existence décousue, se met à boire. Joyce fait la connaissance de Nora Barnacle, et tous deux décident alors de quitter l’Irlande, pour gagner Zurich, Pola puis Trieste. Joyce y enseigne l’anglais pendant 11 ans, voit naître un fils et une fille et, pour faire vivre sa famille, doit user d'expédients en tous genres. . C’est durant cette période que Joyce rencontre alors des problèmes de santé se traduisant par de forts troubles oculaires.

En 1914, Joyce écrit le roman « Les Gens de Dublin« , l’une des œuvres majeures qui le consacrera en tant qu’écrivain. En 1915, les troubles de la Première Guerre Mondiale le forcent à fuir Tieste pour gagner Zurich, ville où il rencontre l’éditrice Harriet Shaw Weaver, qui devint par la suite son mécène. Après plusieurs années marquées par de forts problèmes oculaires, et par la schizophrénie destructrice de sa fille, Joyce est invité à Paris par Ezra Pound, pour une durée d’une semaine. À Paris, Joyce se confronte à toute l'Europe et à l'Amérique littéraires  et y restera 20 ans : Proust, Larbaud, Wyndham Lewis, Sherwood Anderson, Hemingway, Pound et Eliot, mais aucun de ces écrivains ne semble influencer son projet. Débute sa grande période de production :  si Gens de Dublin (1914) est terminé, Stephen le héros (parution posthume en 1944) a pris la forme définitive de Dedalus (1916), sont publiés  successivement « Ulysse » (1922), et « Finnegans Wake » (1939). La renommée de son auteur grandit. Valery Larbaud, son traducteur en français, annonce un nouveau Rabelais. Julien Green, T.S. Eliot et Hemingway partagent son enthousiasme. Mais Virginia Woolf et Gertrude Stein sont réticentes, comme Paul Claudel ou André Gide. Mais entre-temps, Nora a, à la suite d'une querelle, regagné Dublin avec les enfants. La Seconde Guerre mondiale éclate, et, non sans difficultés, la famille Joyce rejoint Zurich, où James Joyce meurt, le 13 janvier 1941, à la suite de l'opération d'un ulcère duodénal perforé.


Les Gens de Dublin (Dubliners, 1914)

(Trad. par Jacques Aubert, Gallimard)

Ce n'est pas encore «le flux de la conscience» mais l'exploration intérieure de thèmes et de personnages résumant les stades de la vie individuelle et collective de la cité de Dublin. Les quinze nouvelles qui composent ce livre illustrent, chacune à sa manièr l'enfance, l'adolescence, la maturité et la vie publique.

Les Sœurs (The Sisters) - Une rencontre (An Encounter) - Arabie (Araby) - Eveline (Eveline) - Après la course (After the Race) - Deux galants (Two Galants) - La Pension de famille (The Boarding House) - Un petit nuage (A Little Cloud) - Contreparties / Correspondances (Counterparts) - Cendres / Argile (Clay) - Pénible Incident / Un cas douloureux (A Painful Case) - On se réunira le 6 octobre / Ivy Day dans la salle des Commissions (Ivy Day in the Committee Room) - Une mère (A Mother) - La Grâce / De par la grâce (Grace) - Le Mort / Les Morts (The Dead)

 

(A Painful Case)  "Mr Duffy abhorred anything which betokened physical or mental disorder. A mediæval doctor would have called him saturnine. His face, which carried the entire tale of his years, was of the brown tint of Dublin streets. On his long and rather large head grew dry black hair and a tawny moustache did not quite cover an unamiable mouth. His cheekbones also gave his face a harsh character; but there was no harshness in the eyes which, looking at the world from under their tawny eyebrows, gave the impression of a man ever alert to greet a redeeming instinct in others but often disappointed. He lived at a little distance from his body, regarding his own acts with doubtful side-glances. He had an odd autobiographical habit which led him to compose in his mind from time to time a short sentence about himself containing a subject in the third person and a predicate in the past tense. He never gave alms to beggars and walked firmly, carrying a stout hazel.

He had been for many years cashier of a private bank in Baggot Street. Every morning he came in from Chapelizod by tram. At midday he went to Dan Burke’s and took his lunch—a bottle of lager beer and a small trayful of arrowroot biscuits. At four o’clock he was set free. He dined in an eating-house in George’s Street where he felt himself safe from the society of Dublin’s gilded youth and where there was a certain plain honesty in the bill of fare. His evenings were spent either before his landlady’s piano or roaming about the outskirts of the city. His liking for Mozart’s music brought him sometimes to an opera or a concert: these were the only dissipations of his life.

He had neither companions nor friends, church nor creed. He lived his spiritual life without any communion with others, visiting his relatives at Christmas and escorting them to the cemetery when they died. He performed these two social duties for old dignity’s sake but conceded nothing further to the conventions which regulate the civic life. He allowed himself to think that in certain circumstances he would rob his bank but, as these circumstances never arose, his life rolled out evenly—an adventureless tale."

 

(Un cas douloureux) "..M. Duffy abhorrait tout indice extérieur de désordre mental ou physique. Un docteur du moyen âge l’aurait qualifié de saturnien. Son visage, sur lequel se lisait la somme des années qu’il avait vécues, était de la coloration brune des rues de Dublin. Sur sa tête longue et plutôt forte poussaient des cheveux noirs et secs et une moustache fauve dissimulait mal une bouche sans aménité. Ses pommettes donnaient également à son visage un air dur ; mais il n’y avait pas de dureté dans ses yeux qui, regardant le monde de dessous leurs sourcils fauves, dégageaient l’impression d’un homme toujours à l’affût chez les autres des qualités qui pouvaient compenser leurs défauts, mais souvent déçu à cet égard. Il vivait un peu à distance de son propre corps, et les regards qu’il jetait sur ses propres actes étaient furtifs et soupçonneux. Il avait une bizarre manie autobiographique qui l’amenait de temps à autre à composer mentalement

sur lui-même quelques brèves phrases renfermant un sujet à la troisième personne et un verbe toujours d’un temps passé. Il ne

faisait jamais l’aumône et marchait d’un pas ferme, une grosse canne de coudrier à la main.

Pendant de longues années, il avait été le caissier d’une banque privée dans Baggot Street. Tous les matins, il partait de Chapelizod en tramway. À midi, il allait prendre son déjeuner chez Dan Burke : une bouteille de bière et une petite assiette de biscuits à l’avoine. À quatre heures, il était libéré. Il dînait dans un restaurant de George’s Street où il se tenait à l’abri de la jeunesse dorée de Dublin et dont le menu lui agréait par sa frugalité de bon aloi. Ses soirées se passaient soit devant le piano de sa propriétaire, soit à errer dans les faubourgs de la ville. Son goût pour la musique de Mozart l’entraînait parfois à l’Opéra ou dans un concert : telles étaient les seules dissipations de sa vie. 

Il n’avait ni compagnons, ni amis, ni église, ni foi. Il vivait sa vie spirituelle sans communion aucune avec autrui, rendant visite aux membres de sa famille à la Noël et les escortant au cimetière quand ils mouraient. Il accomplissait ces devoirs sociaux pour la sauvegarde de la traditionnelle dignité, mais n’accordait rien de plus aux conventions qui régissent la vie du citoyen. Il se permettait la pensée qu’en certaines circonstances il volerait sa banque, mais comme ces circonstances ne se présentaient jamais, sa vie s’écoulait uniforme, un récit sans aventures."

 


"One evening he found himself sitting beside two ladies in the Rotunda. The house, thinly peopled and silent, gave distressing prophecy of failure. The lady who sat next him looked round at the deserted house once or twice and then said:

“What a pity there is such a poor house tonight! It’s so hard on people to have to sing to empty benches.”

He took the remark as an invitation to talk. He was surprised that she seemed so little awkward. While they talked he tried to fix her permanently in his memory. When he learned that the young girl beside her was her daughter he judged her to be a year or so younger than himself. Her face, which must have been handsome, had remained intelligent. It was an oval face with strongly marked features. The eyes were very dark blue and steady. Their gaze began with a defiant note but was confused by what seemed a deliberate swoon of the pupil into the iris, revealing for an instant a temperament of great sensibility. The pupil reasserted itself quickly, this half-disclosed nature fell again under the reign of prudence, and her astrakhan jacket, moulding a bosom of a certain fullness, struck the note of defiance more definitely.

He met her again a few weeks afterwards at a concert in Earlsfort Terrace and seized the moments when her daughter’s attention was diverted to become intimate. She alluded once or twice to her husband but her tone was not such as to make the allusion a warning. Her name was Mrs Sinico. Her husband’s great-great-grandfather had come from Leghorn. Her husband was captain of a mercantile boat plying between Dublin and Holland; and they had one child.

Meeting her a third time by accident he found courage to make an appointment. She came. This was the first of many meetings; they met always in the evening and chose the most quiet quarters for their walks together. Mr Duffy, however, had a distaste for underhand ways and, finding that they were compelled to meet stealthily, he forced her to ask him to her house. Captain Sinico encouraged his visits, thinking that his daughter’s hand was in question. He had dismissed his wife so sincerely from his gallery of pleasures that he did not suspect that anyone else would take an interest in her. As the husband was often away and the daughter out giving music lessons Mr Duffy had many opportunities of enjoying the lady’s society. Neither he nor she had had any such adventure before and neither was conscious of any incongruity. Little by little he entangled his thoughts with hers. He lent her books, provided her with ideas, shared his intellectual life with her. She listened to all..."

 

"Un soir, il se trouva assis à côté de deux dames dans la «Rotunda». La salle silencieuse et presque vide présageait lamentablement un insuccès. La dame assise à côté de lui jeta un ou deux coups d’oeil sur la salle déserte, puis dit :

– Quel dommage que la salle soit si peu remplie ce soir ! C’est si pénible pour les artistes de chanter devant des places vides.

Il prit cette remarque comme un encouragement à la conversation. Il fut surpris de ce que cette dame parût si peu embarrassée. Tandis qu’ils causaient, il tâchait de graver pour toujours son image dans son esprit. Quand il apprit que la jeune fille assise à côté d’elle était sa fille, il lui donna au jugé un ou deux ans de moins que lui. Son visage qui avait dû être beau restait intelligent. C’était un visage ovale aux traits fortement accusés. Les yeux d’un bleu très foncé étaient fixes. Leur regard au premier abord avait un air de défi qui paraissait se perdre en une fusion de l’iris et de la pupille, révélant, l’espace d’un instant, un tempérament d’une extrême sensibilité. Mais la pupille reprenait tout de suite sa forme première, cette nature entr’aperçue retombait sous le joug de la prudence et sa jaquette

d’astrakan qui moulait une poitrine d’une certaine ampleur accentuait le ton de défi d’une façon encore plus nette.

Il la rencontra de nouveau quelques semaines plus tard dans un concert à Earlsfort Terrace et il saisit le moment où l’attention de la jeune fille était engagée ailleurs pour devenir plus intime. Elle fit une ou deux fois allusion à son mari, mais le ton de ses paroles n’avait rien d’alarmant. Elle s’appelait Mme Sinico. Le bisaïeul de son mari était originaire de Livourne. Son mari était capitaine d’un bateau marchand faisant le service entre Dublin et la Hollande ; ils n’avaient qu’un enfant.

Dans une troisième rencontre due au hasard, il eut le courage de lui fixer un rendez-vous. Elle s’y rendit. Ce fut le premier de beaucoup d’autres. Ils se retrouvaient toujours le soir et choisissaient les quartiers les plus tranquilles pour s’y promener. Toutefois, ces façons clandestines répugnaient à M. Duffy, et voyant qu’ils étaient contraints de se rencontrer en cachette, il obligea Mme Sinico à l’inviter chez elle. Le capitaine Sinico encouragea ses visites, voyant en lui un prétendant à la main de sa fille. Il avait pour son compte si sincèrement banni sa femme de la galerie de ses plaisirs qu’il ne pouvait soupçonner qu’un autre pût lui porter un intérêt quelconque.

Comme le mari s’absentait souvent et que la jeune fille sortait pour donner des leçons de musique, M. Duffy eut maintes fois occasion d’apprécier la compagnie de Mme Sinico. Pas plus que lui, elle n’avait encore eu semblable aventure et aucun des deux n’y voyait rien d’inconvenant. Petit à petit, il mêla ses pensées aux siennes. Il lui prêta des livres, lui fournit des idées, lui fit partager sa vie intellectuelle. Elle prêtait oreille à tout...."

 


Portrait de l'artiste en jeune homme

(A portrait of the artist as a young man, 1904)

(traduction Philippe Lavergne, Gallimard) 

Dédalus, publié à titre posthume en 1944, Stephen le héros était à l'origine une vaste entreprise autobiographique, commencée en 1901 et détruite en partie en 1906. Elle sera reprise sous la forme, plus concentrée, de Portrait de l'artiste jeune par lui-même. Joyce s'invente un double, Stephen Dedalus, par allusion au père d'Icare, architecte du labyrinthe. Le jeune écrivain échappe au labyrinthe de la pesanteur charnelle et spirituelle. C'est le récit d'une prise de conscience, s'opposant à la famille et à sa mesquinerie, à l'Église et au piège de l'éducation jésuite, à l'absurde politique irlandaise qui piétine ses grands hommes, et qui se libère en assumant sa vocation artistique. La réalité de la vie est placée dans une prose la plus lucide et la plus souple possible, d'un réalisme brutal ou plus poétique, pour traduire les émotions individuelles et capter toutes les voix et tous les bruits en provenance du monde extérieur.

 

"..How foolish his aim had been ! He had tried to build a breakwater of order and elegance against the sordid tide of life without him and to dam up, by rules of conduct and active interests and new filial relations, the powerful recurrence of the tide within him. Useless. Prom without as from within the water had flowed over his barriers : their tides began once more to jostle fiercely- above the crumbled mole. 

He saw clearly, too, his own futile isolation. He had not gone one step nearer the lives he had sought to approach nor bridged the restless shame and rancour that had divided him from mother and brother and sister. He felt that he was hardly of the one blood with them but stood to them rather in the mystical kinship of fosterage, foster child and foster brother. 

He turned to appease the fierce longings of his heart before which everything else was idle and alien. He cared little that he was in mortal sin, that his life had grown to be a tissue of subterfuge and falsehood. Beside the savage desire within him to realise the enormities which he brooded on nothing was sacred. He bore cynicially with the shameful details of his secret riots in which he exulted to defile with patience whatever image had attracted his eyes. By day and by night he moved among distorted images of the outer world. A figure that had seemed to him by day demure and innocent came towards him by night through the winding darkness of sleep, her face transfigured by a lecherous cunning, her eyes bright with brutish joy. Only the morning pained him with its dim memory of dark orgiastic riot, its keen and humiliating sense of transgression..."

.."Quel but insensé il avait poursuivi! Il avait essayé de bâtir une digue d'ordre et d'élégance contre le flux sordide de la vie extérieure et d'arrêter par des règles de conduite, des intérêts actifs, de nouveaux rapports familiaux, la puissante poussée des vagues au-dedans de lui-même. En vain. Du dehors comme du dedans, l'eau débordait par-dessus les barrages; les vagues reprenaient leur ruée sauvage sur le mur effondré.

Il vit nettement aussi la futilité de son isolement. Il n'avait pas fait un pas de plus vers les existences dont il avait tenté de se rapprocher, il n'avait pu jeter un pont par-dessus la honte et la rancune incessante qui le séparaient  de sa mère, de ses frères et soeurs. Il ne se sentait point du même sang qu'eux, mais plutôt lié à eux par quelque mystique parenté d'adoption: fils et frère adoptif.

Il s'efforça d'apaiser les désirs effrénés de son coeur, devant lesquels tout le reste lui était indifférent et étranger. Peu lui importait d'être en état de péché mortel, d'avoir laissé sa vie devenir un tissu de subterfuges et d'hypocrisie. Auprès de ce sauvage désir de réaliser les rêves formidables qu'il nourrissait, rien n'était sacré. Il accueillait avec une cynique indulgence les péripéties honteuses de ses secrètes orgies, pendant lesquelles il se complaisait à souiller patiemment toute image qui avait attiré ses regards. Jour et nuit, il vivait parmi les visions déformées du monde extérieur. Telle figure qui, au jour, lui avait paru modeste et innocente, revenait vers lui, la nuit, dans les ténèbres tournoyantes du sommeil, le visage transfiguré par une expression de ruse lascive, les yeux étincelants de joie bestiale. Le matin seul l'affectait par le trouble souvenir des ténébreux festins orgiaques, par l'âpre et humiliante sensation de faute..."



Ulysse (Ulysses, 1922)

(traduction Auguste Morel, revue par Valery Larbaud, Gallimard)

L'action d'Ulysse se passe en un jour, à Dublin, le 16 juin 1904. Le personnage d'Ulysse est un petit employé juif, Léopold Bloom. Stephen Dedalus, jeune irlandais poète, est Télémaque. Marion, femme de Bloom et qui le trompe, est Pénélope. Rien n'arrive d'extraordinaire au cours de cette journée. Bloom et Dedalus errent dans la ville, vaquant à leurs affaires, et se retrouvent le soir dans un bordel. Chaque épisode correspond pourtant à un épisode de L'Odyssée d'Homère. Mais la parodie débouche sur une mise en cause du monde moderne. Joyce exprime l'universel par le particulier. Bloom, Dedalus, Marion sont des archétypes. Toute la vie, la naissance et la mort, la recherche du père, celle du fils (Bloom a perdu un fils jeune), tout est contenu en un seul jour.

"Majestueux et dodu, Buck Mulligan parut en haut des marches, porteur d'un bol mousseux sur lequel reposaient en croix rasoir et glace à main. L'air suave du matin gonflait doucement derrière lui sa robe de chambre jaune, sans ceinture. Il éleva le bol et psalmodia:

- Introïbo ad altare Dei.

Puis arrêté, scrutant l'ombre de l'escalier en colimaçon, il jeta grossièrement:

- Montez, Kinch. Montez, abominable jésuite.

Et d'un pas solennel il gagna la plate-forme de tir. Avec gravité, se tournant vers elles, il bénit par trois fois la tour, la campagne environnante et les montagnes qui s'éveillaient. Apercevant alors Stephen Dedalus, il s'inclina dans sa direction, en traçant de rapides croix en l'air, avec des hochements de tête et des glouglotements. Accoudé sur la dernière marche, somnolent et contrarié, Stephen Dedalus considérait avec froideur le visage remuant et glouglotant qui le bénissait, tête chevaline aux cheveux sans tonsure, grenus et de la teinte du chêne clair."

 

Dans la première partie d'Ulysse, nous suivons Stephen Dedalus de huit heures du matin à midi. La deuxième partie est centrée sur la journée de Leopold Bloom. Elle commence avec Bloom qui prépare le petit-déjeuner pour sa femme, Molly, puis le lui apporte au lit. Après cela, Bloom sort et fait, lui aussi, diverses rencontres. Ce n’est que dans la troisième partie que Bloom et Dedalus arrivent enfin à se rencontrer.

Dans la quatrième partie et dernière partie, c’est Molly, la femme de Bloom qui entre en scène. C’est maintenant la nuit. Molly est au lit. Son amant est reparti. Bloom n’est pas encore rentré. Le livre se termine avec le fameux monologue intérieur de Molly qui occupe soixante pages avec seulement huit phrases au total. C’est Molly, sur le point de s'endormir, qui rumine sur son sort, ses relations avec Bloom, le fait d’être femme, etc.. Jusque-là, Molly était décrite à travers les yeux de son mari jaloux. Cette idée de monologues intérieurs, comme les appellera Valéry Larbaud, un des premiers traducteurs en français d’ « Ulysse », est la principale innovation stylistique de Joyce. C’est elle qui a frappé de nombreux écrivains français, anglais, américains à l’époque. Loin de toute action, allongée dans son lit, sans ponctuation, sans pauses narratives, les souvenirs se bousculent dans un langage naturel qui est celui de la sensibilité romantique et sensuelle d'une Molly à l'état pur... 

Episode 18 - Penelope

YES BECAUSE HE NEVER DID A THING LIKE THAT BEFORE AS ASK TO get his breakfast in bed with a couple of eggs since the City arms hotel when he used to be pretending to be laid up with a sick voice doing his highness to make himself interesting to that old faggot Mrs Riordan that he thought he had a great leg of and she never left us a farthing all for masses for herself and her soul greatest miser ever was actually afraid to lay out 4d for her methylated spirit telling me all her ailments she had too much old chat in her about politics and earthquakes and the end of the world let us have a bit of fun first God help the world if all the women were her sort down on bathing-suits and lownecks of course nobody wanted her to wear I suppose she was pious because no man would look at her twice I hope I'll never be like her a wonder she didnt want us to cover our faces but she was a welleducated woman certainly and her gabby talk about Mr Riordan here and Mr Riordan there I suppose he was glad to get shut of her and her dog smelling my fur and always edging to get up under my petticoats especially then still I like that in him polite to old women like that and waiters and beggars too hes not proud out of nothing but not always if ever he got anything really serious the matter with him its much better for them go into a hospital where everything is clean but I suppose Id have to dring it into him for a month yes and then wed have a hospital nurse next thing on the carpet have him staying there till they throw him out or a nun maybe like the smutty photo he has shes as much a nun as Im not yes because theyre so weak and puling when theyre sick they want a woman to get well if his nose bleeds youd think it was O tragic and that dyinglooking one off the south circular .."

 

.."Oui puisque avant il n'a jamais fait une chose pareille de demander son petit déjeuner au lit avec deux oeufs depuis l'hôtel des Armes de la Cité quand ça lui arrivait de faire semblant d'être souffrant au lit avec sa voix geignarde jouant le grand jeu pour se rendre intéressant près de cette vieille tourte de Mme Riordan qu'il pensait être dans ses petits papiers et qu'elle ne nous a pas laissé un sou tout en messes pour elle et son âme ce qu'elle pouvait être pingre embêtée d'allonger huit sous pour son alcool à brûler me racontant toutes ses maladies elle en faisait des discours sur la politique et les tremblements de terre et la fin du monde payons-nous un peu de bon temps d'abord et quel Enfer serait le monde si toutes les femmes étaient de cette espèce-là à déblatérer contre les maillots de bain et les décolletés  que bien sûr personne n'aurait voulu la voir avec je suppose qu'elle était pieuse parce qu'aucun homme n'aurait voulu la regarder deux fois j'espère bien que je ne serai jamais comme ça c'est étonnant qu'elle ne nous ait pas demandé de nous couvrir la figure mais tout de même c'était une femme bien élevée et ses radotages sur M. Riordan par ci et M. Riordan par là je pense qu'il a été content d'en être débarrassé et son chien qui sentait ma fourrure et se faufilait pour se fourrer sous mes jupes surtout quand d'ailleurs j'aime assez ça chez lui malgré tout qu'il soit poli avec les vieilles dames comme ça et les domestiques et les mendiants aussi il n'est pas fier parti de rien mais quelquefois si jamais il attrapait quelque chose de grave c'est bien mieux qu'ils aillent à l'hôpital où tout est si propre mais je suppose qu'il me faudrait bien un mois pour arriver à le persuader oui et tout de suite une infirmière entrerait en scène  et il s'incrusterait là jusqu'à ce qu'on le mette à la porte ou encore une religieuse comme cette photo cochonne qu'il a qui n'est pas plus religieuse que moi oui parce qu'ils sont si faibles et si pleurnicheurs quand ils sont malades ils ont besoin d'une femme pour aller mieux si son nez saigne vous croiriez que c'est O quel drame et cet air de moribond en descendant du south circular ..."

 

"... I couldnt even touch him if I thought he was with a dirty barefaced liar and sloven like that one denying it up to my face and singing about the place in the WC too because she knew she was too well off yes because he couldnt possibly do without it that long so he must do it somewhere and the last time he came on my bottom when was it the night Boylan gave my hand a great squeeze going along by the Tolka in my hand there steals another I just pressed the back of his like that with my thumb to squeeze back singing the young May moon shes beaming love because he has an idea about him and me hes not such a fool he said Im dining out and going to the Gaiety though Im not going to give him the satisfaction in any case God knows hes a change in a way not to be always and ever wearing the same old hat unless I paid some nicelooking boy to do it since I cant do it myself a young boy would like me Id confuse him a little alone with him if we were Id let him see my garters the new ones and make him turn red looking at him seduce him I know what boys feel with that down on their cheek doing that frigging drawing out the thing by the hour question and answer would you do this that and the other with the coalman yes with a bishop yes I would because I told him about some dean or bishop was sitting beside me in the jews temples gardens when I was knitting that woollen thing a stranger to Dublin what place was it and so on about the monuments and he tired me out with statues encouraging him making him worse than he is who is in your mind now tell me who are you thinking of who is it tell me his name who tell me who the german Emperor is it yes imagine Im him think of him can you feel him trying to make a whore of me what he never will he ought to give it up now at this age of his life simply ruination for any woman and no satisfaction in it pretending to like it till he comes and then finish it off myself anyway and it makes your lips pale anyhow its done now once and for all with all the talk of the world about it people make its only the first time after that its just the ordinary do it and think no more about it why cant you kiss a man without going and marrying him first you sometimes love to wildly when you feel that way so nice all over you you cant help yourself I wish some man or other would take me sometime when hes there and kiss me in his arms theres nothing like a kiss long and hot down to your soul almost paralyses you then I hate that confession when I used to go to Father Corrigan he touched me father and what harm if he did where and I said on the canal bank like a fool but whereabouts on your person my child on the leg behind high up was it yes rather high up was it where you sit down yes O Lord couldnt he say bottom right out and have done with it what has that got to do with it..."

 

".... je ne pourrais même plus le toucher si je savais qu’il allait avec une souillon effrontée une menteuse un torchon pareil qui osait me le nier en face chantant partout dans les W C aussi parce qu’elle savait qu’elle était trop bien tombée oui il ne peut pas se passer si longtemps de faire ça il doit le faire ailleurs et la dernière fois qu’il a déchargé entre mes fesses quand était-ce la nuit que Boylan m’a tant serré la main en marchant le long de la Tokla mets ta main dans la mienne je n’ai fait que presser le dos de la sienne comme ça avec mon pouce pour répondre en chantant O réponds à mes caresses il se doute de quelque chose entre nous deux il n’est pas si bête que ça il a dit je dînerai en ville et j’irai à la Gaieté mais je ne vais pas lui donner cette satisfaction de toute façon Dieu sait qu’il m’apporte un certain changement ne pas être toujours et toujours à porter le même vieux chapeau à moins que je paie un joli garçon pour faire ça puisque je ne peux pas faire ça moi-même je plairais bien à un très jeune je lui ferais un peu perdre contenance si j’étais seule avec lui je lui laisserais voir mes jarretières les neuves je le ferais devenir tout rouge en le regardant je le séduirais je sais ce qu’ils sentent les garçons avec ce duvet sur leurs joues toujours en train de faire joujou avec leur bout questions et réponses feriez-vous ceci et cela etcetera avec le charbonnier du coin oui avec un évêque oui je le ferais parce que je lui avais parlé de ce Chanoine ou cet Évêque qui s’était assis à côté de moi dans le jardin de la Synagogue pendant que je tricotais cette affaire en laine il ne connaissait pas Dublin quel endroit est-ce et ainsi de suite pour tous les monuments et il m’a fatiguée avec les statues l’encourager le faire pire qu’il m’est dites-moi à qui vous pensez en ce moment qui vous passe par la tête qui est-ce dites-moi son nom qui dites-moi qui est-ce l’empereur d’Allemagne oui imagi­nez que je suis lui pensez à lui le sentez-vous bien il cherche à faire de moi une putain ce que je ne serai jamais il ne devrait plus faire tout ça à l’âge qu’il a ça vous démolit une femme et il n’y a pas de plaisir pré­tendant qu’il aime ça jusqu’à ce qu’il jouisse et alors moi de mon côté je me finis comme je peux et ça vous fait les lèvres pâles en tout cas c’est fini maintenant une fois pour toutes malgré tout ce qu’on raconte il n’y a que la première fois qui compte et après ça devient l’or­dinaire faisons-le et n’en parlons plus pourquoi ne peut on pas embrasser un homme sans l’épouser au début on aime quelquefois ça éperdument quand on se sent comme ça si ravie partout on n’y résiste pas je voudrais quelquefois qu’un homme vienne me prendre quand il est là et m’embrasse dans ses bras il n’y a rien de tel qu’un baiser long et chaud qui vous coule jusqu’à l’âme on en est comme paralysée et je déteste ce machin la confession quand j’allais trouver le Père Corrigan il m’a touchée mon Père et il n’y avait pas de mal à ça où je t’ai dit sur le bord du canal comme une sotte mais où sur votre personne ma fille sur la jambe par derrière était-ce haut oui c’était assez haut était-ce où vous vous asseyez oui grand dieu est-ce qu’il n’aurait pas eu plus tôt fait de dire tout de suite derrière et qu’est-ce que tout ça venait faire dans l’affaire..."


Finnegans Wake (1939)

(traduction Philippe Lavergne, Gallimard) 

Joyce a travaillé sur ce livre depuis 1922, par à coup. C’était une période très difficile,  Joyce souffre de troubles oculaires graves, il est affecté par la maladie mentale de sa fille et les dettes le poursuivent.

Livre d'une nuit, le rêve d'un tavernier de Dublin. Finnegan, artisan couvreur, en prise avec l’alcool, sa libido et ses déboires conjugaux, glisse soudain de l’échelle et meurt.  Réunis autour de sa dépouille, famille et amis ingurgitent des litres de Guinness et de whisky, et chantent la légende du héros du jour. C’est toute l’Irlande et toute l’histoire de l’humanité, depuis Adam jusqu’au jugement dernier, qui s’invitent au chevet de Finnegan… lequel s’envole dans les airs et va planer au-dessus de Dublin !…

Joyce crée ici son propre langage, un amalgame polyglotte composé de sons et de mots tirés de l'anglais et de pas moins de soixante-cinq autres langues. Le résultat est particulièrement difficile à lire et semble devoir être plus entendu que lu. Joyce était alors presque aveugle....

"..riverrun, past Eve and Adam’s, from swerve of shore to bend of bay, brings us by a commodius vicus of recirculation back to Howth Castle and Environs.

Sir Tristram, violer d’amores, fr’over the short sea, had passen-core rearrived from North Armorica on this side the scraggy isthmus of Europe Minor to wielderfight his penisolate war: nor had topsawyer’s rocks by the stream Oconee exaggerated themselse to Laurens County’s gorgios while they went doublin their mumper all the time: nor avoice from afire bellowsed mishe mishe to tauftauf thuartpeatrick not yet, though venissoon after, had a kidscad buttended a bland old isaac: not yet, though all’s fair in vanessy, were sosie sesthers wroth with twone nathandjoe. Rot a peck of pa’s malt had Jhem or Shen brewed by arclight and rory end to the regginbrow was to be seen ringsome on the aquaface.

The fall (bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonner-ronntuonnthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthur — nuk!) of a once wallstrait oldparr is retaled early in bed and later on life down through all christian minstrelsy. The great fall of the offwall entailed at such short notice the pftjschute of Finnegan, erse solid man, that the humptyhillhead of humself prumptly sends an unquiring one well to the west in quest of his tumptytumtoes: and their upturnpikepointandplace is at the knock out in the park where oranges have been laid to rust upon the green since dev-linsfirst loved livvy.

What clashes here of wills gen wonts, oystrygods gaggin fishy-gods! Brékkek Kékkek Kékkek Kékkek! Kóax Kóax Kóax! Ualu Ualu Ualu! Quaouauh! Where the Baddelaries partisans are still out to mathmaster Malachus Micgranes and the Verdons cata-pelting the camibalistics out of the Whoyteboyce of Hoodie Head. Assiegates and boomeringstroms. Sod’s brood, be me fear! Sanglorians, save! Arms apeal with larms, appalling. Killykill-killy: a toll, a toll. What chance cuddleys, what cashels aired and ventilated! What bidimetoloves sinduced by what tegotetab-solvers! What true feeling for their’s hayair with what strawng voice of false jiccup! O here here how hoth sprowled met the duskt the father of fornicationists but, (O my shining stars and body!) how hath fanespanned most high heaven the skysign of soft advertisement! But was iz? Iseut? Ere were sewers? The oaks of ald now they lie in peat yet elms leap where askes lay. Phall if you but will, rise you must: and none so soon either shall the pharce for the nunce come to a setdown secular phoenish..."

 

 

"N'avait-il nulle connaissance de cet autre pays qui est appelé Croyez-en-Moi, qui est la terre promise qui sied au roi Délicieux et sera éternellement là où ne sont plus ni mort ni naissance, épousailles ni maternité et où tous tant qu'ils sont entreront qui ont cru en elle ? Oui, Pieux lui avait parlé de cette terre et Chaste lui en avait indiqué la route mais le fait est que sur cette route il était tombé sur une certaine courtisane fort plaisante à l'oeil et qui lui dit se nommer Un-Bon-Tiens et le détourna par ruse de la bonne voie avec des flatteries qu'elle lui prodiguait, comme : Oh mon joli coeur viens-t'en un peu par ici et je te ferai voir un endroit charmant, et elle le flatta de tant d'expertes façons qu'elle l'attira en sa grotte qui a nom Deux-Tu-l'Auras, ou selon quelques doctes personnes, Concupiscence Charnelle.

Ceci était ce que tous les membres de cette compagnie attablée là dans le Manoir des Mères convoitaient le plus chaudement et s'ils avaient fait rencontre de cette courtisane Un-Bon-Tiens (qui était dedans soi toutes les ordres infections, tous les monstres, et possédée d'un malin esprit), ils eussent fait feu de tout bois pour lui donner assaut et la posséder. Touchant Croyez-en-Moi, ils dirent que ce n'était chose autre qu'une imagination et qu'ils ne s'en pouvaient faire représentation aucune, que premier, Deux-Tu-l'Auras où elle les entraînait était par excellence une bienheureuse grotte et s'y voyaient quatre oreillers portant pancartes dessus lesquelles étaient ces mots écrits, En Levrette et Tête-Bêche et Langue-Fourrée et Flanc-à-Flanc, et second, que de cet ordre infection, Omnivérole, et des monstres, ils n'avaient souci car Préservatif leur avait fait don d'un puissant bouclier de boyau de boeuf, et en troisième lieu, qu'ils n'avaient non plus à craindre Progéniture qui était cet esprit malin, par la vertu de ce même bouclier qui s'appelait Mortogosse. Ainsi tous s'ébattaient en leur aveuglement, M. Lergoteur et M. Dévot-par-Occasion, M. Chimpanzé-de-la-Chope, M. Faux-Franc-Homme, M. Disert-Dixon, le jeune Grand-Vantard et M. Prudent-Bonace. En quoi, ô misérables humains, vous vous abusiez là, alors que c'était la voix du dieu qui retentissait en sa male rage et que son bras était prêt de se lever pour réduire en poudre vos âmes à cause de tant de blasphèmes et de ce que vous avez jeté hors à mépris de sa parole qui d'engendrer grandement vous enjoint."

Ulysse (1922), James Joyce (trad. Auguste Morel), éd. Gallimard 

"Les voix se marient et se fondent en un silence nébuleux : un silence, qui est l'infini de l'espace ; et vite, en silence, l'âme aspirée plane au-dessus de régions de cycles des cycles de générations qui furent. Une région où le gris crépuscule descend toujours sans jamais tomber sur de vastes pâturages vert amande, versant sa cendre, éparpillant sa perpétuelle rosée d'étoiles. Elle suit sa mère à pas empruntés, une jument qui guide sa pouliche. Fantômes crépusculaires cependant pétris d'une grâce prophétique, svelte, croupe en amphore, col souple et tendineux, douce tête craintive. Ils s'évanouissent, tristes fantômes : plus rien. Agendath est une terre inculte, la demeure de l'orfraie et du myope upupa. Netaïm la splendide n'est plus. Et sur la route des nuées ils s'en viennent, tonnerre grondant de la rébellion, les fantômes des bêtes. Houhou ! Héla ! Houhou ! Parallaxe piaffe par-derrière et les aiguillonne, les éclairs lancinants de son front sont des scorpions. L'élan et le yak, les taureaux de Bashan et de Babylone, le mammouth et le mastodonte en rangs serrés s'avancent vers la mer affaissée, Lacus Mortis. Troupe zodiacale de mauvais augure et qui crie vengeance ! Ils gémissent en foulant les nuages, cornes et capricornes, trompes et défenses, crinières léonines, andouillers géants, mufles et groins, ceux qui rampent, rongent, ruminent, et les pachydermes, multitude mouvante et mugissante, meurtriers du soleil."

Ulysse (1922), James Joyce (trad. Auguste Morel), éd. Gallimard

"VIRAG (Un chaud rire féminin dans sa face impassible.) : Merveilleux ! Une cantharide dans sa braguette ou bien un cataplasme de farine de moutarde sur son plantoir. (Il glousse gloutonnement en agitant des fanons.) Dindoni ! Dindono ! Où en sommes-nous ? Sésame ouvre-toi ! Il ressuscite ! (Déroulant très vite son parchemin, il lit ; son nez lampyre frôle en sens contraire les lignes qu'il égratigne de sa griffe.) Une minute mon bon ami. Je t'apporte le message souhaité. L'heure des huîtres côterouges sonnera bientôt pour nous. Je suis le maître des maîtres-queux. Ces succulents bivalves peuvent nous être d'un grand secours et les truffes du Périgord, tubercules délogés par les soins de Son Excellence omnivore, sont sans rivales dans les cas de débilité nerveuse ou de viragite. Elles fouettent mais elles vous donnent un coup de fouet. (Il balance la tête et gouaille en caquetant.) Rigolo. Avec mon carreau dans mon oculo.

BLOOM (Distrait.) : Ab oculo, le cas bivalve de la femme est pire. Sésame toujours ouvert. Le sexe fendu. D'où leur terreur de la vermine, des choses qui rampent. Pourtant Eve et le serpent c'est contradictoire. Ca n'est pas historique. Mais j'y pense il y a une certaine analogie. Et les serpents sont assoiffés de lait de femme. Ils font des kilomètres à travers les forêts omnivores pour sucsucculer ses soins jusqu'au sang. Comme ces dindonnières commères de Rome Elephantuliasus."

Ulysse (1922), James Joyce (trad. Auguste Morel), éd. Gallimard


Où rencontrer James Joyce?

Tenter de retrouver James Joyce à Dublin est sans doute vain. Mais citons le James Joyce Centre, un musée de Dublin entièrement dédié au célèbre écrivain James Joyce, installé dans un vieux quartier de Dublin, au sein d’un bâtiment géorgien du 18ème siècle en briques rouges. Le musée présente une exposition permanente du mobilier qui meublait autrefois la chambre de Joyce lorsqu’il était à Paris (dans le quartier Paul Léon), avec son célèbre bureau, de nombreux objets personnels ayant appartenu à l’écrivain.

 

Ces lettres (une douzaine) ont été échangées par Joyce et Nora entre août et décembre 1909, lors de deux brèves périodes de séparation. Joyce a vingt-sept ans, Nora vingt-cinq, Giorgio et Lucia, leurs deux enfants, respectivement quatre et deux ans. Ils vivent, pauvrement, à Trieste. Joyce effectue à deux reprises un voyage à Dublin pour s’occuper de l’ouverture d’un cinéma destinée à lui procurer quelque argent. C’est à l’occasion de ces séjours qu’aura lieu cette correspondance extraordinaire qui ne sera connue qu’en 1957 et ne sera publiée intégralement qu’en 1975 par Richard Ellmann et dont Philippe Sollers relaiera la publication en France. Elle s’appelait Nora Barnacle, belle Irlandaise de vingt ans, cheveux brun-roux, yeux bleus, voix grave et sonore, serveuse dans un hôtel de Dublin; elle fera non seulement découvrir le plaisir physique à Joyce, mais contribuera sans doute aux débordements outranciers de son expression.

"La scène la plus extraordinaire de ce roman privé se situe en 1909 : c’est la correspondance obscène entre Nora et James publiée seulement en 1975. Ces lettres vont violemment troubler et choquer les spécialistes, la famille et les amis de la famille, notamment Samuel Beckett. Nous sommes dans le coeur de la centrale nucléaire d’Ulysse : « Mon petit oiseau fouteur »... « Ma douce petite pute »... Et voici : « Dis-moi les plus petites choses sur toi, pour autant qu’elles sont obscènes et secrètes et dégoûtantes. N’écris rien d’autre. Que chaque phrase soit pleine de sons et de mots sales. Ils sont tous également charmants à entendre et à voir sur le papier, mais les plus sales sont les plus beaux. » Le plus étonnant n’est pas que Joyce ait écrit ces lettres à Nora, mais qu’elle lui ait répondu sur le même ton, "en pire". Les lettres de Nora sont perdues ou dissimulées. Une bombe. Mais leur reflet permet de saisir sur le vif le projet de Joyce d’inventer un nouvel alliage entre langage ininterrompu trivial (le fameux manque apparent de ponctuation) et l’épopée lyrique. « L’oiseau fouteur » est aussi « ma splendide fleur sauvage des haies, ma fleur bleu nuit inondée de pluie. »  C’est Nora, indubitablement, qui permet à Joyce un renversement du Faust de Goethe (et de toute la tradition démoniaque en théologie). Quand Molly est définie comme « la chair qui dit toujours oui » (au lieu de « l’esprit qui toujours nie »), il s’agit d’une découverte sans prix. Lorsqu’il épousera Nora, en 1931, par convenance juridique, Joyce, pour définir sa profession d’époux, n’écrira pas " écrivain ", mais " rentier ". Sa découverte ? La chair dit toujours oui en surface pour mieux dire non en profondeur. Et en effet Nora pouvait, à la rigueur, accepter le langage d’Ulysse en privé, mais pas en public. Elle ne lira pas le livre, et Joyce le lui reprochera (à tort) : elle sait trop bien d’où il vient."  (Cf. Philippe Sollers, La guerre du goût, Gallimard, 1994).

 


Valery Larbaud (1881-1957)
On sait que Valéry Larbaud vécu à l'ombre d'écrivain comme Gide et de critique littéraire comme Jean Paulhan, se contentant d'être un expert en littératures étrangères. "Une grande fortune et une santé fragile assurent à un adolescent qui se cherche disponibilité et sensibilité". Grand voyageur, il parcourt l'Europe, amoureux des littératures étrangères, fait découvrir aux Français des écrivains comme Samuel Butler, Walt Withman, H. von Hofmannsthal,  Svevo, et rencontre  James Joyce, qu'il traduisit et dont il imita le monologue intérieur dans "Amants, heureux amants" (1926).  Larbaud a créé, à sa façon, un style littéraire : en effet, ce n'est pas tant une intrigue et des personnages qu'il entend construire, que l'ambiance d'un lieu, la vie d'un monde extérieur qu'il parcourt et re-parcourt dans un monologue intérieur, tout en nuances et en hésitation. Larbaud ne cesse aussi de poursuivre son être intime à travers le masque d'Archibald-Orson Barnabooth, milliardaire de fiction : "Poèmes par un Riche Amateur ou Oeuvres Françaises de M. Barnabooth" paraissent en 1908 et ses poèmes célébrent les paquebots, les trains de luxe, les palaces cosmopolites. Son "Journal intime" entraînera le lecteur dans des villes qu'il aime, d'Amsterdam à Florence, de Moscou à Picadilly (1922). Il est ausi l'auteur de nombre d'essais critiques : Ce vice impuni, la lecture ; Domaine anglais, 1925 ; Domaine français, 1941).

Sensible à la littérature ibérique, il édita en France Ramón Gómez de la Serna Puig (1888-1963), notamment "Le Docteur invraisemblable" (El Doctor Inverosímil, 1914), compilation d’une centaine de cas cliniques diagnostiqués et traités par un certain docteur Vivar, dont la méthode consiste à observer le patient dans son entourage. Prolifique écrivain catalan, Ramón inventa les "greguerías" (brèves sentences surgies de la rencontre de la collision de la pensée et de la réalité) et fit connaître à l'Espagne les avant-gardes européennes.
Atteint d'aphasie, dès 1935 il a dû cesser d'écrire ; il avait déjà presque pressenti l'état de passivité muette par lequel il achèverait une carrière toute en modestie.

 

 Ce vice impuni, la lecture (1936)
"Incomparable «passeur» qui s'est employé à faire connaître en France les écrivains de langue anglaise, espagnole, portugaise, italienne, et réciproquement, à l'étranger, les nouveaux auteurs français, Valery Larbaud avait regroupé ses études sur la littérature de langue anglaise en 1925 pour La Phalange. Il reprit et compléta le volume en 1936 pour les éditions Galimard. Enfin, Domaine anglais figure en 1951 dans ses Œuvres complètes, avec, en appendice, plusieurs études supplémentaires. L'édition de 1998, préparée et présentée par Béatrice Mousli, reprend le volume tel qu'il existe dans l'édition de 1936, l'augmente, et dans une seconde partie, d'autres études écrites par Valery Larbaud sur la littérature anglophone qui n'avaient pas encore été rassemblées. L'ensemble constitue un monument à la littérature anglaise et américaine. Larbaud y célèbre Samuel Butler, G.K. Chesterton, Joseph Conrad, Charles Dickens, William Faulkner, Thomas Hardy, Nathaniel Hawthorne, James Joyce, George Meredith, Edgar Poe, H.G. Wells, Walt Whitmann et beaucoup d'autres. " (Editions Gallimard)

 

A. O. Barnabooth, ses œuvres complètes - Fermina Márquez - Enfantines - Beauté, mon beau souci... - Amants, heureux amants... - Mon plus secret conseil...
"Simple et raffiné, sentimental et cynique, voyageur et contemplatif, ne sachant jamais s'il préfère la littérature aux femmes ou la «nation» des femmes aux livres, Larbaud construit son art sur ses contradictions. Il invite le lecteur à les partager. Et, en effet, comment ne pas tomber sous le charme de chacune des œuvres de fiction regroupées dans le présent volume ?  On commence par A. O. Barnabooth qui est bien plus qu'un roman : les œuvres complètes d'un richissime américain imaginé par Larbaud, et qui se serait mis à vivre et à écrire de façon autonome. Suit Fermina Márquez, considéré comme un des meilleurs romans sur les amours adolescentes. Ensuite Enfantines, ces nouvelles qui mêlent l'esprit d'enfance à un délicat érotisme. Enfin les trois courts romans : Beauté, mon beau souci..., Amants, heureux amants..., et Mon plus secret conseil..., qui offrent plusieurs portraits doux-amers de femmes : aimées quittées. Les histoires de Larbaud restent longtemps dans l'esprit du lecteur. On se prend à rêver à ces jours où d'heureux mortels n'avaient rien d'autre à faire que de voyager, tomber amoureux, se consoler en Espagne des chagrins de Londres, traîner dans les librairies de Florence et goûter, à travers l'Europe, la magie des wagons-lits." (Editions Gallimard)

 

 

Europe ! tu satisfais ces appétits sans bornes
De savoir, et les appétits de la chair,
Et ceux de l’estomac, et les appétits
Indicibles et plus qu’impériaux des Poètes,
Et tout orgueil de l’Enfer.
(Je me suis parfois demandé si tu n’étais pas une des marches, un canton adjacent de l’Enfer.)
Ô ma Muse, fille des grandes capitales ! tu reconnais tes rythmes
Dans ces grondements incessantes des rues interminables.
Viens, quittons nos habits du soir, et revêtons
Moi ce veston usé et toi cette robe de laine,
Et mêlons-nous au commun peuple que nous ignorons.
Allons danser au bal des étudiants et des grisettes,
Allons nous encanailler au café-concert !
Dis-toi
Que nous ne sommes ici que des hôtes de passage
Dont les empreintes marquent à peine, sans doute,
Sur cette boue légère et brillante que nous foulons.
Quand nous voudrons, nous rentrerons aux forêts vierges.
Le désert, la prairie, les Andes colossaux,
Le Nil blanc, Téhéran, Timor, les Mers du Sud,
Et toute la surface planétaire sont à nous, quand nous voudrons !
Car si j’étais un de ceux-là qui vivent toujours ici
Travaillant du matin au soir dans des usines,
Et dans des bureaux, et allant dans des soirées,
Ou jouer pour la centième fois un rôle dans un théâtre,
Ou dans les cercles, ou dans les réunions hippiques,
Je n’y pourrais tenir ! et tel qu’un paysan
Qui revient après avoir vendu sa récolte à la ville,
Je partirais,
Un bâton à la main, et j’irais, et j’irais,
Je marcherais sans m’arrêter vers l’Équateur !
 Pour moi,
L’Europe est comme une seule grande ville
Pleine de provisions et de tous les plaisirs urbains,
Et le reste du monde
M’est la campagne ouverte où, sans chapeau,
Je cours contre le vent en poussant des cris sauvages !

 

Ode
Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! et l’angoissante musique
Qui bruit le long de tes couloirs de cuir doré,
Tandis que derrière les portes laquées, aux loquets de cuivre lourd,
Dorment les millionnaires.
Je parcours en chantonnant tes couloirs
Et je suis ta course vers Vienne et Budapesth,
Mêlant ma voix à tes cent mille voix,
Ô Harmonika-Zug !
J’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre,
Dans une cabine du Nord-Express, entre Wirballen et Pskow.
On glissait à travers des prairies où des bergers,
Au pied de groupes de grands arbres pareils à des collines,
Étaient vêtus de peaux de moutons crues et sales…
(Huit heures du matin en automne, et la belle cantatrice
Aux yeux violets chantait dans la cabine à côté.)
Et vous, grandes places à travers lesquelles j’ai vu passer la Sibérie et les monts du Samnium,
La Castille âpre et sans fleurs, et la mer de Marmara sous une pluie tiède !

Prêtez-moi, ô Orient-Express, Sud-Brenner-Bahn , prêtez-moi
Vos miraculeux bruits sourds et
Vos vibrantes voix de chanterelle ;
Prêtez-moi la respiration légère et facile
Des locomotives hautes et minces, aux mouvements
Si aisés, les locomotives des rapides,
Précédant sans effort quatre wagons jaunes à lettres d’or
Dans les solitudes montagnardes de la Serbie,
Et, plus loin, à travers la Bulgarie pleine de roses…
Ah ! il faut que ces bruits et que ce mouvement
Entrent dans mes poèmes et disent
Pour moi ma vie indicible, ma vie
D’enfant qui ne veut rien savoir, sinon
Espérer éternellement des choses vagues.

 


Fermina Marquez (1911)

Parmi les romans de Valery Larbaud évoquant l'enfance et l'adolescence, Fermina Marquez est reconnu comme le plus autobiographique et sans doute le plus beau. Il raconte l'émoi des pensionnaires d'un collège des environs de Paris devant l'apparition quotidienne dans le parc voisin d'une jeune fille de seize ans, Fermina, venue rendre visite à son frère. Prêts à tout pour l'approcher, quelques collégiens vont braver les interdits....


Jorge Luis Borges (1899-1986)

Borgès a passé sa vie dans les bibliothèques : il a vécu sa jeunesse à Buenos Aires, dans celle de son père, et a terminé sa carrière comme directeur de la Bibliothèque nationale argentine, après la chute de Juan Peron. Confié à des gouvernantes anglaises ou françaises, il apprend leurs langues en même temps que l'espagnol et, vivant à Genève à 15 ans (1914), il apprend l'allemand avant de se lancer à Madrid dans l'avant-garde poétique  (Fervor de Buenos Aires, 1923; Luna de frente, 1925). Kafka projetait dans son oeuvre ses angoisses personnelles, Edgar Poe exprimait  par l'écriture sa maladive schizophrénie, Borges semble quant à lui utiliser le fantastique pour un projet qui n'est que littéraire et esthétique. 

A l'inverse d'un Mallarmé , pour qui "le monde est fait pour aboutir à un beau livre", pour Borges, le monde part des livres.

Le lecteur doit reconstituer la réalité à partir du labyrinthe dessiné par les rayons de la bibliothèque, des images, textes et interprétations contradictoires des objets extérieurs et des divers ouvrages. Une question hante ainsi Borges :  y-a-t-il une réalité objective, dont la description et l'analyse sans cesse reprises nous font entrevoir peu à peu la vérité?  Ou bien les visions esthétiques ne sont-elles le résultat que de combinatoires plus ou moins réussies qui n'ont de sens que la cohérence avec lesquelles elles intègrent leurs composants?

L'écrivain manie des symboles, agit non sur le monde mais sur des signes. Sa réalité se réduit à un jeu de l'esprit et de l'imagination. Borges va utiliser sa fabuleuse érudition pour formaliser la logique de cette irréalité du monde qui lui est donné : Enquêtes puis Autres inquisitions (Otras inquisiciones), Histoire universelle de l'infamie (Historia universal de la infamia, 1935), Histoire de l'éternité (Historia de la eternidad, 1936), L'Aleph (El Aleph, 1949). L'image du labyrinthe est constante : au fond, la bibliothèque comme le monde ne sont pas faits pour se retrouver, mais pour se perdre, pour atteindre comme un désir de totalité des oeuvres et des temps, de raison et de déraison...

 

 Enquêtes suivi d' Entretiens (Otras inquisiciones)
"L'imagination et l'esprit critique sont chez Borges une seule et même chose, et le fantastique naît d'une réflexion aiguë sur le monde et les ouvrages de l'esprit. On reconnaît bien, dans ces Enquêtes, la même substance dont sont faites les célèbres nouvelles de Fictions, les mêmes thèmes sur lesquels l'auteur exerce sans fin son esprit : la multiplicité du monde, ses pièges et ses détours, l'irréalité du moi, l'inconsistance du temps, l'obscurité de l'être, les paradoxes de toutes sortes de l'univers. Mais on y trouve en outre une curiosité ouverte et multiple, une intuition parfois étonnamment concrète des êtres auxquels il s'intéresse. Les épisodes les plus divers de l'histoire des empires, des philosophies ou des littératures ne sont pas seulement un prétexte à de triomphantes - et déroutantes - investigations. Il arrive que Borges, sans cesser d'être Borges, éclaire d'un jour profondément sympathique une époque, une civilisation ou un auteur. Les Enquêtes, notes et méditations suggérées à un esprit sans pareil par une lecture infiniment variée, se présentent pourtant à nous comme autant d'œuvres, courtes et achevées. On y retrouve cet art allusif, cette grâce sobre et difficile qui sont le secret de Borges." (Gallimard)

 

"Fictions" (Ficciones)

Le recueil est divisé en deux parties : "Le Jardin aux sentiers qui bifurquent" (El jardín de senderos que se bifurcan, 1941) et "Artifices" ( Artificios, 1944). «Maître des splendides possibilités littéraires de la métaphysique considérée comme partie intégrante de l'univers fantastique, adepte pratiquant de l'élégante rigueur du genre policier, riche d'une culture polyphonique peu commune et d'une formidable intelligence sans failles, joueur dans l'âme, Borges, dans les contes de Fictions, invente des systèmes à plusieurs degrés, des mondes, des mondes de mondes, labyrinthes de labyrinthes, dans lesquels le réel le plus élémentaire et l'imaginaire le plus débridé se fondent au sein d'une harmonie recomposée qui impose au chaos un ordre découvert dans l'esthétique des miroirs. Le jeu des aventures fantastiques redit sans doute celles du Chevalier cervantin à la Triste Figure, qui, par un avatar à la fois paradoxal et naturel, pourrait bien être l'un des multiples auteurs de Fictions.» (Jean Pierre Bernés - Editions Gallimard)

 

La Bibliothèque de Babel (La biblioteca de Babel)

"L’univers (que d’autres appellent la Bibliothèque) se compose d’un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses. De chacun de ces hexagones on aperçoit les étages infé­rieurs et supérieurs, interminablement. La distribu­tion des galeries est invariable. Vingt longues étagères, à raison de cinq par côté, couvrent tous les murs moins deux ; leur hauteur, qui est celle des étages eux-mêmes, ne dépasse guère la taille d’un bibliothécaire normale­ment constitué. Chacun des pans libres donne sur un couloir étroit, lequel débouche sur une autre galerie, identique à la première et à toutes. A droite et à gauche du couloir il y a deux cabinets minuscules. L’un permet de dormir debout ; l’autre de satisfaire les besoins fécaux. A proximité passe l’escalier en coli­maçon, qui s’abîme et s’élève à perte de vue. Dans le couloir il y a une glace, qui double fidèlement les apparences. Les hommes en tirent conclusion que la Bibliothèque n’est pas infinie ; si elle l’était réellement, à quoi bon cette duplication illusoire? Pour ma part, je préfère rêver que ces surfaces polies sont là pour figurer l’infini et pour le promettre... Des sortes de fruits sphériques appelés lampes assurent l’éclai­rage. Au nombre de deux par hexagone et placés transversalement, ces globes émettent une lumière insuffisante, incessante.

Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse ; j’ai effectué des pèlerinages à la recherche d’un livre et peut-être du catalogue des catalogues ; maintenant que mes yeux sont à peine capables de déchiffrer ce que j’écris, je me prépare à mourir à quelques courtes lieues de l’hexagone où je naquis. Mort, il ne manquera pas de mains pieuse pour me jeter par-dessus la balustrade : mon tombeau sera l’air insondable ; mon corps s’enfoncera longuement, se corrompra, se dissoudra dans le vent engendré par la chute, qui est infinie. Car j’affirme que la Bibliothèque est interminable. Pour les idéalistes, les salles hexagonales sont une forme nécessaire de l’espace absolu, ou du moins de notre intuition de l’espace ; ils estiment qu’une salle triangulaire ou pentagonale serait inconcevable. Quant aux mystiques, ils prétendent que l’extase leur révèle une chambre circulaire avec un grand livre également circulaire à dos continu, qui fait le tour complet des murs ; mais leur témoignage est suspect, leurs paroles obscures : ce livre cyclique, c’est Dieu... Qu’il me suffise, pour le moment de redire la sentence classique : la Bibliothèque est un sphère dont le centre véritable est un hexagone quelconque, et dont la circonférence est inaccessible."

 

"Les Ruines circulaires" ( Las ruinas circulares, El jardín de senderos que se bifurcan) 

Un homme s'étant réfugié dans l`enceinte du temple du Feu tente de donner vie à un être qui soit le produit de ses rêves. Après de nombreuses tentatives, le dieu Feu lui assure son

soutien promettant d'animer le fantôme rêvé de sorte que tous croient en sa réalité. L`homme parvient donc à donner vie à cet être. Lors d`un violent incendie, le rêveur pensant d'abord se réfugier dans les eaux, décide de se laisser dévorer par le feu car, ayant accompli son œuvre, il estime qu'il ne lui reste qu'à mourir. Mais le feu ne l'atteint pas et il comprend que lui aussi n'est qu'une apparence qu'un autre est en train de rêver...

"Nadie lo vio desembarcar en la unánime noche, nadie vio la canoa de bambú sumiéndose en el fango sagrado, pero a los pocos días nadie ignoraba que el hombre taciturno venía del Sur y que su patria era una de las infinitas aldeas que están aguas arriba, en el flanco violento de la montaña, donde el idioma zend no está contaminado de griego y donde es infrecuente la lepra. Lo cierto es que el hombre gris besó el fango, repechó la ribera sin apartar (probablemente, sin sentir) las cortaderas que le dilaceraban las carnes y se arrastró, mareado y ensangrentado, hasta el recinto circular que corona un tigre o caballo de piedra, que tuvo alguna vez el color del fuego y ahora el de la ceniza. Ese redondel es un templo que devoraron los incendios antiguos, que la selva palúdica ha profanado y cuyo dios no recibe honor de los hombres. El forastero se tendió bajo el pedestal. Lo despertó el sol alto. Comprobó sin asombro que las heridas habían cicatrizado; cerró los ojos pálidos y durmió, no por flaqueza de la carne sino por determinación de la voluntad. Sabía que ese templo era el lugar que requería su invencible propósito; sabía que los árboles incesantes no habían logrado estrangular, río abajo, las ruinas de otro templo propicio, también de dioses incendiados y muertos; sabía que su inmediata obligación era el sueño. Hacia la medianoche lo despertó el grito inconsolable de un pájaro. Rastros de pies descalzos, unos higos y un cántaro le advirtieron que los hombres de la región habían espiado con respeto su sueño y solicitaban su amparo o temían su magia. Sintió el frío del miedo y buscó en la muralla dilapidada un nicho sepulcral y se tapó con hojas desconocidas.

El propósito que lo guiaba no era imposible, aunque sí sobrenatural. Quería soñar un hombre: quería soñarlo con integridad minuciosa e imponerlo a la realidad. Ese proyecto mágico había agotado el espacio entero de su alma; si alguien le hubiera preguntado su propio nombre o cualquier rasgo de su vida anterior, no habría acertado a responder. Le convenía el templo inhabitado y despedazado, porque era un mínimo de mundo visible; la cercanía de los leñadores también, porque éstos se encargaban de subvenir a sus necesidades frugales. El arroz y las frutas de su tributo eran pábulo suficiente para su cuerpo, consagrado a la única tarea de dormir y soñar.

Al principio, los sueños eran caóticos; poco después, fueron de naturaleza dialéctica. El forastero se soñaba en el centro de un anfiteatro circular que era de algún modo el templo incendiado: nubes de alumnos taciturnos fatigaban las gradas; las caras de los últimos pendían a muchos siglos de distancia y a una altura estelar, pero eran del todo precisas. El hombre les dictaba lecciones de anatomía, de cosmografía, de magia: los rostros escuchaban con ansiedad y  procuraban responder con entendimiento, como si adivinaran la importancia de aquel examen, que redimiría a uno de ellos de su condición de vana apariencia y lo interpolaría en el mundo real. El hombre, en el sueño y en la vigilia, consideraba las respuestas de sus fantasmas, no se dejaba embaucar por los impostores, adivinaba en ciertas perplejidades una inteligencia creciente. Buscaba un alma que mereciera participar en el universo.

A las nueve o diez noches comprendió con alguna amargura que nada podía esperar de aquellos alumnos que aceptaban con pasividad su doctrina y si de aquellos que arriesgaban, a veces, una contradicción razonable. Los primeros, aunque dignos de amor y de bueno afecto, no podían ascender a individuos; los últimos preexistían un poco más. Una tarde (ahora también las tardes eran tributarias del sueño, ahora no velaba sino un par de horas en el amanecer) licenció para siempre el vasto colegio ilusorio y se quedó con un solo alumno. Era un muchacho taciturno, cetrino, díscolo a veces, de rasgos afilados que repetían los de su soñador. No lo desconcertó por mucho tiempo la brusca eliminación de los condiscípulos; su progreso, al cabo de unas pocas lecciones particulares, pudo maravillar al maestro. Sin embargo, la catástrofe sobrevino. El hombre, un día, emergió del sueño como de un desierto viscoso, miró la vana luz de la tarde que al pronto confundió con la aurora y comprendió que no había soñado. Toda esa noche y todo el día, la intolerable lucidez del insomnio se abatió contra él. Quiso explorar la selva, extenuarse; apenas alcanzó entre la cicuta unas rachas de sueño débil, veteadas fugazmente de visiones de tipo rudimental: inservibles. Quiso congregar el colegio y apenas hubo articulado unas breves palabras de exhortación, éste se deformó, se borró. En la casi perpetua vigilia, lágrimas de ira le quemaban los viejos ojos.

 Comprendió que el empeño de modelar la materia incoherente y vertiginosa de que se componen los sueños es el más arduo que puede acometer un varón, aunque penetre todos los enigmas del orden superior y del inferior: mucho más arduo que tejer una cuerda de arena o que amonedar el viento sin cara. Comprendió que un fracaso inicial era inevitable. Juró olvidar la enorme alucinación que lo había desviado al principio y buscó otro método de trabajo Antes de ejercitarlo, dedicó un mes a la reposición de las fuerzas que había malgastado el delirio. Abandonó toda premeditación de soñar y casi acto continuo logró dormir un trecho razonable del día. Las raras veces que soñó durante ese período, no reparó en los sueños. Para reanudar la tarea, esperó que el disco de la luna fuera perfecto. Luego, en la tarde, se purificó en las aguas del río, adoró los dioses planetarios, pronunció las sílabas lícitas de un nombre poderoso y durmió. Casi inmediatamente, soñó con un corazón que latía...."

"Nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou s'enfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul n'ignorait que l'homme taciturne venait du Sud et qu'il avait pour patrie un des villages infinis qui sont en amont, sur le flanc violent de la montagne, où la langue zende n'est pas contaminée par le grec et où la lèpre est rare. Ce qu'il y a de certain c'est que l'homme gris baisa la fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusqu'à l'enceinte circulaire surmontée d'un tigre ou d'un cheval de pierre, autrefois couleur de feu et maintenant couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et profané par la forêt paludéenne, dont le dieu ne reçoit pas les honneurs des hommes. L'étranger s'allongea contre le piédestal. Le soleil haut l'éveilla. Il constata sans étonnement que ses blessures s'étaient cicatrisées ; il ferma ses yeux pâles et s'endormit, non par faiblesse de la chair mais par décision de la volonté. Il savait que ce temple était le lieu requis pour son invincible dessein ; il savait que les arbres incessants n`avaient pas réussi à étrangler, en aval, les ruines d'un autre temple propice, aux dieux incendiés et morts également ; il savait que son devoir immédiat était de dormir. Vers minuit il fut réveillé par le cri inconsolable d`un oiseau. Des traces de pieds nus, des figues et une cruche l'avertirent que les hommes de la région avaient épié respectueusement son sommeil et sollicitaient sa protection ou craignaient sa magie. Il sentit le froid de la peur, il chercha dans la muraille dilapidée une niche sépulcrale et se couvrit de feuilles inconnues. 

Le dessein qui le guidait n'était pas impossible, bien que surnaturel. Il voulait rêver un homme : il voulait le rêver avec une intégrité minutieuse et l'imposer à la réalité. Ce projet magique avait épuisé tout l'espace de son âme; si quelqu'un lui avait demandé son propre nom ou quelque trait de sa vie antérieure, il n'aurait pas su répondre. Le temple inhabité et en ruine lui convenait, parce que c'était un minimum de monde visible ; le voisinage des paysans aussi, car ceux-ci se chargeaient de subvenir à ses besoins frugaux. Le riz et les fruits de leur tribut étaient un aliment suffisant pour son corps, consacré à la seule tâche de dormir et de rêver.

Au début, ses rêves étaient chaotiques ; ils furent bientôt de nature dialectique. L'étranger se rêvait au centre d'un amphithéâtre circulaire qui était en quelque sorte le temple incendié : des nuées d'élèves taciturnes fatiguaient les gradins ; les visages des derniers pendaient à des siècles de distance et à une hauteur stellaire, mais ils étaient tout à fait précis. L'homme leur dictait des leçons d'anatomie, de cosmographie, de magie; les visages écoutaient avidement et essayaient de répondre avec intelligence, comme s'ils devinaient l'importance de cet examen, qui rachèterait l'un d'eux de sa condition de vaine apparence et l'interpolerait dans le monde réel. Dans son rêve et dans sa veille, l'homme considérait les réponses de ses fantômes, ne se laissait pas enjôler par les imposteurs, devinait à de certaines perplexités un entendement croissant. Il cherchait une âme qui méritât de participer à l'univers.

Au bout de neuf ou dix nuits il comprit avec quelque amertume qu'il ne pouvait rien espérer de ces élèves qui acceptaient passivement sa doctrine mais plutôt de ceux qui risquaient, parfois, une contradiction raisonnable. Les premiers, quoique dignes d'amour et d'affection, ne pouvaient accéder au rang d'individus ; les derniers préexistaient un peu plus. Un après-midi (maintenant les après-midi aussi étaient tributaires du sommeil, maintenant il ne veillait que quelques heures à l'aube) il licencia pour toujours le vaste collège illusoire et resta avec un seul élève. C'était un garçon taciturne, mélancolique, parfois rebelle, aux traits anguleux qui répétaient ceux de son rêveur. Il ne fut pas longtemps déconcerté par la brusque élimination de ses condisciples ; ses progrès, au bout de quelques leçons particulières, purent étonner le maître. Pourtant, la catastrophe survint. L'homme, un jour, émergea du rêve comme d'un désert visqueux, regarda la vaine lumière de l'après-midi qu'il confondit tout d'abord avec l'aurore et comprit qu'il n'avait pas rêvé. Toute cette nuit-là et toute la journée, l'intolérable lucidité de l'insomnie s'abattit sur lui. Il voulut explorer la forêt, s'exténuer; à peine obtint-il par la ciguë quelques moments de rêve débile, veinés fugacement de visions de type rudimentaire : inutilisables. Il voulut rassembler le collège et à peine eut-il articulé quelques brèves paroles d`exhortation, que celui-ci se déforma, s'effaça. Dans sa veille presque perpétuelle, des larmes de colère brûlaient ses yeux pleins d'âge. 

Il comprit que l'entreprise de modeler la matière incohérente et vertigineuse dont se composent les rêves est la plus ardue que puisse tenter un homme, même s'il pénètre toutes les énigmes de l'ordre supérieur et inférieur : bien plus ardue que de tisser une corde de sable ou de monnayer le vent sans face. Il comprit qu'un échec initial était inévitable. Il jura d'oublier l'énorme hallucination qui l'avait égaré au début et chercha une autre méthode de travail. Avant de l'éprouver, il consacra un mois à la restauration des forces que le délire avait gaspillées. Il abandonna toute préméditation de rêve et presque sur-le-champ parvint à dormir pendant une raisonnable partie du jour. Les rares fois qu'il rêva durant cette période, il ne fit pas attention aux rêves. Pour reprendre son travail, il attendit que le disque de la lune fût parfait. Puis, l'après-midi, il se purifia dans les eaux du fleuve, adora les dieux planétaires, prononça les syllabes licites d'un nom puissant et s'endormit. Presque immédiatement, il rêva d'un cœur qui battait..." (traduction Paul Verdevoye, Gallimard)

 

"L'Aleph" (El Aleph y otros cuentos, 1949)
Dix-sept nouvelles au gré desquelles Borges laisse son esprit jouer sur des variations intellectuelles (El Zahir, Los dos Reyes y los dos laberintos), des thèmes obsessionnels touchant la double identité. «L'Aleph restera, je crois, comme le recueil de la maturité de Borges conteur. Ses récits précédents, le plus souvent, n'ont ni intrigue ni personnages. Ce sont des exposés quasi axiomatiques d'une situation abstraite qui, poussée à l'extrême en tout sens concevable, se révèle vertigineuse. Les nouvelles de L'Aleph sont moins roides, plus concrètes. Certaines touchent au roman policier, sans d'ailleurs en être plus humaines. Toutes comportent l'élément de symétrie fondamentale, où j'aperçois pour ma part le ressort ultime de l'art de Borges. Ainsi, dans L'Immortel : s'il existe quelque part une source dont l'eau procure l'immortalité, il en est nécessairement ailleurs une autre qui la reprend. Et ainsi de suite...
Borges : inventeur du conte métaphysique. Je retournerai volontiers en sa faveur la définition qu'il a proposée de la théologie : une variété de la littérature fantastique. Ses contes, qui sont aussi des démonstrations, constituent aussi bien une problématique anxieuse des impasses de la théologie.» (Roger Caillois. Editions Gallimard)

 

"Durant la brûlante matinée de février au cours de laquelle mourut Beatriz Viterbo, après une impérieuse agonie qui pas un seul instant ne se rabaissa au sentimentalisme ni à la peur, je remarquai que sur les porte-affiches en fer de la place de la Constitution on avait renouvelé je ne sais quelle annonce de cigarettes de tabac blond ; le fait me peina, car je compris que l'incessant et vaste univers s'éloignait d'elle désormais et que ce changement était le premier d'une série indéfinie. "L'univers changera mais pas moi", pensai-je avec une mélancolique vanité ; en de certaines occasions, je le sais, ma vaine passion l'avait exaspérée; morte, je pouvais me consacrer à sa mémoire, sans espoir mais aussi sans humiliation.]e considérai que le 30 avril était son anniversaire ; rendre visite ce jour-là à la maison de la rue Garay pour saluer son père et Carlos Argentina Daneri, son cousin germain, était un geste courtois, irréprochable, peut-être indispensable. J'attendrais de nouveau, dans la pénombre du petit salon bourré d'objets, j'étudierais de nouveau les détails de ses nombreux portraits. Beatriz Viterbo de profil, en couleur ; Beatriz avec un loup, lors des fêtes de carnaval de 1921 ; la première communion de Beatriz ; Beatriz, le jour de son mariage avec Roberto Alessandri; Beatriz, peu après le divorce, à un déjeuner du Club hippique ; Beatriz à Quilmes, avec Delia San Marco Porcel et Carlos Argentino ; Beatriz avec le pékinois que lui avait offert Villegas Haedo ; Beatriz de face et de trois quarts, souriant, la main sur le menton... Je ne serais pas obligé, comme d'autres fois, de justifier ma présence avec de modestes cadeaux de livres : livres dont j'avais appris finalement à couper les pages pour ne pas constater, quelques mois plus tard, qu'ils étaient intacts.

Beatriz Viterbo mourut en 1929 ; depuis lors, je n'ai pas laissé passer un 30 avril sans retourner chez elle. J'arrivais en général à 7 heures et quart et je restais environ vingt-cinq minutes ; tous les ans je faisais mon apparition un peu plus tard et je restais un moment de plus; en 1933, une pluie torrentielle me favorisa : on dut m'inviter à dîner. Naturellement je ne négligeai pas ce bon précédent ; en 1934, j'arrivai après 8 heures, en apportant un gâteau de Santa Fe; avec un parfait naturel, je restai pour dîner. Ainsi, en des anniversaires mélancoliques et vainement érotiques, je recueillis peu à peu les confidences de Carlos Argentino Daneri. Beatriz était grande, fragile, très légèrement voûtée ; il y avait dans sa démarche (si l'oxymoron est permis) une sorte de gracieuse gaucherie, un commencement d'extase ; Carlos Argentino est rose, fort, il a les cheveux blancs et les traits distingués. Il occupe je ne sais quelle fonction subalterne dans une bibliothèque médiocre des quartiers du Sud ; il est autoritaire, mais aussi inefficace; il mettait à profit, jusque très récemment, les nuits et les fêtes pour rester chez lui. À deux générations de distance, l's italien et l'exubérante gesticulation italienne survivent chez lui. Son activité mentale est continue, passionnée, et complètement insignifiante. Il abonde en analogies inutilisables et en scrupules oiseux. Il a (comme Beatriz) de belles mains grandes et eflilées. Pendant quelques mois il fut obsédé par Paul Fort, moins par ses ballades que par l'idée d'une gloire irréprochable. "C'est le prince des poètes de France, répétait-il avec fatuité. Tu te tourneras en vain contre lui ; la plus empoisonnée de tes flèches ne l'atteindra pas." 

Le 30 avril 1941, je me permis d'ajouter au gâteau une bouteille de cognac du pays. Carlos Argentino le goûta, le trouva bon, et entreprit, au bout de quelques petits verres, une défense de l'homme moderne. "Je l'évoque, dit-il avec une animation un peu inexplicable, dans son cabinet d'étude, comme qui dirait dans la tour de guet d'une ville, pourvu de téléphones, de télégraphes, de phonographes, d'appareils de radio, de cinéma, de lanternes magiques, de glossaires, d'horaires, de promptuaires, de bulletins..." Il fit observer que pour un homme ainsi pourvu l'acte de voyager était inutile : notre XXe siècle a transformé la fable de Mahomet et la montagne ; les montagnes, à présent, convergent sur le moderne Mahomet. Ces idées me parurent si ineptes, son exposé si pompeux et si vain, que j'établis immédiatement un rapport entre eux et la littérature ; je lui demandai pourquoi il ne les mettait pas par écrit. Il répondit, comme il fallait s'y attendre, qu'il l'avait déjà fait : ces idées, et d'autres non moins nouvelles, figuraient dans le chant augural, ou tout simplement chant-prologue, d'un poème auquel il travaillait depuis longtemps, sans réclame, sans tumulte assourdissant, en s'appuyant toujours sur ces deux supports qui s'appellent le travail et la solitude. Il ouvrait d'abord les vannes de son imagination ; puis il prenait la lime. Le poème s'intitulait La Terre; il s'agissait d'une description de la planète, dans laquelle ne manquaient certes, ni la digression pittoresque ni l'apostrophe élégante. Je le priai de me lire un passage, fût-il court. Il ouvrit un tiroir de son bureau, en tira une épaisse liasse de feuilles d'un bloc-notes portant imprimé l'en-tête de la bibliothèque Juan Crisóstomo Lafinur, et lut avec une satisfaction sonore..." (traduction René LF Durand, Gallimard)

 

"L'Auteur et autres textes" (El Hacedor, 1960)

Une vingtaine de nouvelles, une trentaine de poèmes, Borgès nous entraîne de Homère à Cervantès dans ses obsessions, la mort, l'éternité, dans le "Témoin" (el Testigo), un homme "cherche humblement sa mort comme on cherche le sommeil", à chaque mort humaine, si dérisoire soit-elle, le reste du monde vivant semble perdre quelque chose, et que perdra le monde à ma propre mort?  Dans "Everything and nothing", Borges imagine un dialogue entre Shakespeare et Dieu, un Shakespeare qui ne parvient pas à se dissocier de ses personnages, et son désespoir est d'être ceux-ci et non pas lui-même, et Dieu de répondre, "Je ne suis pas non plus. J'ai rêvé le monde comme tu rêves ton oeuvre.." Et dans "Borges et moi" (Borges y yo), il distingue devant nous le Borges à qui arrive des choses et le spectateur Borges: "je vis, me laisse vivre, pour que Borges puisse laisser fleurir sa littérature, et cette littérature me justifie.." (yo vivo, yo me dejo vivir, para que Borges pueda tramar su literatura y esa literatura me justifica)...

EL TESTIGO

"En un establo que está casi a la sombra de la nueva iglesia de piedra, un hombre de ojos grises y barba gris, tendido entre el olor de los animales, humildemente busca la muerte como quien busca el sueño. El día, fiel a vastas leyes secretas, va desplazando y confundiendo las sombras en el pobre recinto; afuera están las tierras aradas y un zanjón cegado por hojas muertas y algún rastro de lobo en el barro negro donde empiezan los bosques. El hombre duerme y sueña, olvidado. El toque de oración lo despierta. En los reinos de Inglaterra el son de campanas ya es uno de los hábitos de la tarde, pero el hombre, de niño, ha visto la cara de Woden, el horror divino y la exultación, el torpe ídolo de madera recargado de monedas romanas y de vestiduras pesadas, el sacrificio de caballos, perros y prisioneros. Antes del alba morirá y con él morirán, y no volverán, las últimas imágenes inmediatas de los ritos paganos; el mundo será un poco más pobre cuando este sajón haya muerto.

Hechos que pueblan el espacio y que tocan a su fin cuando alguien se muere pueden maravillamos, pero una cosa, o un número infinito de cosas, muere en cada agonía, salvo que exista una memoria del universo, como han conjeturado los teósofos. En el tiempo hubo un día que apagó los últimos ojos que vieron a Cristo; la batalla de Junín y el amor de Helena murieron con la muerte de un hombre. ¿Qué morirá conmigo cuando yo muera, qué forma patética o deleznable perderá el mundo? ¿La voz de Macedonio Fernández, la imagen de un caballo colorado en el baldío de Serrano y de Charcas, una barra de azufre en el cajón de un escritorio de caoba?"

LE TEMOIN

"Dans une étable, presque à l`ombre de la nouvelle église de pierre, un homme aux yeux gris et à la barbe grise, étendu dans l'odeur des animaux, cherche humblement la mort, tout comme on cherche le sommeil. Le jour, fidèle à de vastes lois secrètes, déplace sans cesse et brouille les ombres dans l`humble enceinte; dehors, des terres labourées, un fossé aveugle de feuilles mortes et quelque trace de loup dans la boue noire où commencent les bois. L'homme dort et rêve, oublié. L'angélus le réveille. Au royaume d'Angleterre le son de la cloche est devenu une coutume du soir, mais l'homme, quand il était enfant, a connu l'effigie de Woden, l'horreur et les transports divins, l'idole grossière taillée dans un tronc et chargée de monnaies romaines et de lourds vêtements, les sacrifices de chevaux, de chiens et de prisonniers. Avant l'aube, il mourra et, avec lui, mourront pour ne plus revenir les dernières images immédiates des rites païens. Le monde sera un peu plus pauvre quand ce Saxon sera mort.

Des faits qui peuplent l'espace et qui touchent à leur fin quand quelqu'un meurt peuvent nous émerveiller, cependant, une chose ou une infinité de choses meurent dans chaque agonie, à moins qu'il n'existe une mémoire de l'univers, comme l'ont supposé les théosophes. Le temps connut un jour qui ferma les derniers yeux qui virent Jésus-Christ. La bataille de Junín et l'amour d'Hélène moururent avec la mort d'un homme. Qu'est-ce qui mourra avec moi quand je mourrai? Quelle forme pathétique ou périssable le monde perdra-t-il ? La voix de Macedonio Fernández, l'image d'un cheval roux dans le terrain vague entre les rues Serrano et Charcas, une barre de soufre dans le tiroir d'un bureau d'acajou ?" (traduction Roger Caillois)


"La Lune" parle de Pythagore qui écrivait avec du sang sur un miroir, mais les hommes n'y ont lu que le reflet de cet autre miroir qu'est la lune, Borges la divinise, à elle-seule, pense-t-il, elle explique le phénomène humain...

LA LUNA

Cuenta la historia que en aquel pasado

Tiempo en que sucedieron tantas cosas

Reales, imaginarias y dudosas,

Un hombre concibió el desmesurado

Proyecto de cifrar el universo

En un libro y con ímpetu infinito

Erigió el alto y arduo manuscrito

Y limó y declamó el último verso.

Gracias iba a rendir a la fortuna

Cuando al alzar los ojos vio un bruñido

Disco en el aire y comprendió, aturdido,

Que se había olvidado de la luna.

La historia que he narrado aunque fingida,

Bien puede figurar el maleficio

De cuantos ejercemos el oficio

De cambiar en palabras nuestra vida.

Siempre se pierde lo esencial. Es una

Ley de toda palabra sobre el numen.

No la sabrá eludir este resumen

De mi largo comercio con la luna.

No sé dónde la vi por vez primera,

Si en el cielo anterior de la doctrina

Del griego o en la tarde que declina

Sobre el patio del pozo y de la higuera.

Según se sabe, esta mudable vida

Puede, entre tantas cosas, ser muy bella

Y hubo así alguna tarde en que con ella

Te miramos, oh luna compartida.

Más que las lunas de las noches puedo

Recordar las del verso: la hechizada

Dragon moon que da horror a la halada

Y la luna sangrienta de Quevedo.

De otra luna de sangre y de escarlata

Habló Juan en su libro de feroces

Prodigios y de júbilos atroces;

Otras más claras lunas hay de plata.

Pitágoras con sangre (narra una

Tradición) escribía en un espejo

Y los hombres leían el reflejo

En aquel otro espejo que es la luna.

De hierro hay una selva donde mora

El alto lobo cuya extraña suerte

Es derribar la luna y darle muerte

Cuando enrojezca el mar la última aurora..."

 

LA LUNE

On raconte qu”un homme, au cours de cette histoire

Du monde où tant d'événements se sont passés

- Parfois vrais, parfois faux, parfois controverses -

Fit le projet d`un gigantesque répertoire

Qui, dans un livre écrit, chiffrât tout l'univers.

Fruit du désir, de la constance et du génie,

L'œuvre démesurée était enfin finie ;

L'homme avait aiguisé, chanté, le dernier vers.

Il allait rendre grâce à l'heureuse fortune

Lorsque, levant les yeux vers le ciel constellé,

Il vit un disque blanc et comprit, accablé,

Qu'il avait oublié tout bonnement la lune.

L'histoire ci-dessus est pure invention,

Mais je crois qu'elle illustre assez le maléfice

Qui menace tous ceux dont le bizarre office

Est de changer en mots notre condition.

On manque chaque fois l'essentiel. C'est une

Loi de tous nos discours sur la divinité :

Je ne saurais soustraire à la fatalité

Ce récit de mon long commerce avec la lune.

Vous dire où je la vis tout d'abord ? Je ne puis.

Était-ce au ciel antérieur de la doctrine

Grecque, ou dans mon patio, quand la clarté décline,

Dessinant mon figuier et mesurant mon puits ?

L'existence n'est pas toujours habituelle :

Il lui prend d'être belle, un jour parmi les jours.

C'était en juin, jadis ; vous étiez mes amours;

Nous regardions à deux la lune mutuelle.

Mais je dois avouer que les lunes des vers

Plus que celles des airs occupent ma mémoire :

Lune qu'en vil dragon muèrent les enfers,

Lune de Quevedo, rouge chiffre de gloire.

Couverte d”un sang noir, l'Évangéliste urgent

Vit la lune grossir le concert des féroces

Prodiges et des jubilations atroces ;

Mais Virgile ressemble à ses lunes d'argent.

Pythagore écrivait avec du sang sur une

Plaque polie et, fait rarement contesté,

Ses disciples lisaient le texte reflété

Dans cet autre miroir qu'est la céleste lune.

Un loup géant habite une forêt de fer ;

Son étrange destin est dicté par la rune :

Il est chargé d'abattre et de tuer la lune

Quand la dernière aurore incendiera la mer..."

(traduction Nestor Ibarra, Gallimard)

 


 La proximité de la mer.
Une anthologie de 99 poèmes
«Malgré une éclipse considérable de trente ans entre son troisième recueil – Cuaderno San Martín (1929) – et son quatrième – L'Auteur (1960) –, durant laquelle il a composé ses proses les plus mémorables, Borges n'a cessé, sinon de publier, du moins d'écrire de la poésie. Peut-être parce que le poème relève pour lui d'une nécessité existentielle. S'il y a recours aux mêmes obsessions et paradoxes qui ont fait la célébrité de ses récits – labyrinthes, tigres et miroirs, jeux sur le temps, l'espace ou l'identité, mais aussi mythologie de faubourgs, de malfrats, de guitare et de couteaux qui est celle de la milonga et du tango, à laquelle il restera attaché toute sa vie –, c'est moins pour nous plonger et nous perdre dans leur fascinant vertige, que pour les interroger ou nous en communiquer mezza voce l'inquiétante familiarité. Dans ses poèmes, Borges médite et chante. Et ce croisement de pensée et d'émotion leur donne ce mélange très particulier de rigueur et d'abandon, d'emphase maîtrisée et de simplicité retorse qui fait leur tonalité singulière. Quelque chose qui hésite, entre le vers bien frappé et la confidence chuchotée, entre l'épique et l'élégiaque, entre le baroque et, nous dit Borges, "non pas la simplicité, qui n'est rien, mais la modeste et secrète complexité."»  (Editions Gallimard)

 


Ezra Pound (1885-1972)

De la bohème des années 20 à la solitude de l'asile psychiatrique de Washington, où il fut enfermé de 1945 à 1958 pour avoir collaboré à la radio mussolinienne, Ezra Pound a essayé sur la littérature américaine; dont il avait quitté le continent dès 1908, deux traitements de choc, l' "imagisme" puis le "vorticisme". Il s'était imposé un devoir moral, celui de conserver aux mots la valeur perdue dans une société devenue mercantile, faire de l'art et de la poésie "une sorte d'énergie proche de l'électricité ou de la radioactivité, une force capable de transfuser, de souder". Il fallait en premier redonner à la littérature son rôle primordial, qui est d'inciter l'humanité à continuer de vivre. Et le retour aux sources qu'il entreprend, hétérogène, marque son refus d'une civilisation de son temps éminemment corrompue : The Spirit of Romance, (1910), A Lume Spento (1908), Personae (1909), Hugh Selwyn Mauberley (1920).

Contre cette désagrégation du monde et du langage, Pound entreprendra "Cantos", oeuvre de sa vie, débutée en 1915 et à laquelle il travaillera jusqu'à sa mort. Conçus sur le thème de la descente aux enfers, sur un schéma inspiré de la Divine Comédie, de Dante, les Cantos sont écrits en plusieurs langues et sur des tonalités différentes, composant la double chronique de l'écroulement du monde et de sa recomposition par le langage.

 

Fils d’un fonctionnaire quaker, Pound (Ezra Loomis) est diplômé en littérature comparée en 1905, mais renonce à la pédagogie, fuit les Etats-Unis pour  Venise, où il publie en 1908 son premier volume de vers. Il gagne Londres, y mène une vie de bohème, puis se fixe à Paris en 1920, loin de la stérilité spirituelle de l'ère industrielle qu'offre les Etats-Unis, et devient un catalyseur, avec un extraordinaire flair littéraire pour découvrir les nouveaux talents :  il se lie avec Ford Madox Ford (1873-1937), T. E. Hulme (1883-1917), Wyndham Lewis (1884-1957), découvre T. S. Eliot, dont il impose "The Waste Land", puis soutient James Joyce, dont "A Portrait of the Artist as a Young Man".  C'est alors que s'élabore, avec Richard Aldington et Robert Frost, un mouvement poétique relativement bref, l’ "imagisme" (Des imagistes, An Anthology, 1914), qui déplace l’accent du fond sur la forme et entend  enfermer des moments d'émotion dans des poèmes courts, lapidaires: "une image est ce qui présente un contenu à la fois intellectuel et émotionnel avec une rapidité fulgurante".  L’imagisme veut que la poésie utilise le langage commun, crée de nouveaux rythmes, cristallise en images le phénomène poétique. Son effet sera considérable sur la poésie anglo-américaine. En 1915, Pound lance le  "vorticisme", qui entend considérer l’art comme « une sorte d’énergie proche de l’électricité ou de la radioactivité, une force capable de transfuser, de souder ». Il commence alors à élaborer  une oeuvre controversée, les "Cantos", s'installe en Italie en 1924, se rapproche imprudemment du fascisme qui lui valent en 1945 d'être inculpé de trahison. Emprisonné à Pise, il y écrit les "Cantos pisans", mais sans plus croire possible l'avènement d'un paradis, comme dans La Divine comédie...

 

Canto I

And then went down to the ship,

Set keel to breakers, forth on the godly seas, and

We set up mast and sail on that swart ship,

Bore sheep aboard her, and our bodies also

Heavy with weeping, and winds from sternward

Bore us out onward with bellying canvas,

Circe’s this craft, the trim-coifed goddess.

Then sat we amidships, wind jamming the tiller,

Thus with stretched sail, we went over sea till day’s end.

Sun to his slumber, shadows o’er all the ocean,

Came we then to the bounds of deepest water,

To the Kimmerian lands, and peopled cities

Covered with close-webbed mist, unpierced ever

With glitter of sun-rays

Nor with stars stretched, nor looking back from heaven

Swartest night stretched over wretched men there.

The ocean flowing backward, came we then to the place

Aforesaid by Circe.

Here did they rites, Perimedes and Eurylochus,

And drawing sword from my hip

I dug the ell-square pitkin;

Poured we libations unto each the dead,

First mead and then sweet wine, water mixed with white flour.

Then prayed I many a prayer to the sickly death’s-heads;

As set in Ithaca, sterile bulls of the best

For sacrifice, heaping the pyre with goods,

A sheep to Tiresias only, black and a bell-sheep.

Dark blood flowed in the fosse,

Souls out of Erebus, cadaverous dead, of brides

Of youths and of the old who had borne much;

Souls stained with recent tears, girls tender,

Men many, mauled with bronze lance heads,

Battle spoil, bearing yet dreory arms,

 

 

These many crowded about me; with shouting,

Pallor upon me, cried to my men for more beasts;

Slaughtered the herds, sheep slain of bronze;

Poured ointment, cried to the gods,

To Pluto the strong, and praised Proserpine;

Unsheathed the narrow sword,

I sat to keep off the impetuous impotent dead,

Till I should hear Tiresias.

But first Elpenor came, our friend Elpenor,

Unburied, cast on the wide earth,

Limbs that we left in the house of Circe,

Unwept, unwrapped in sepulchre, since toils urged other.

Pitiful spirit.   And I cried in hurried speech:

“Elpenor, how art thou come to this dark coast?

“Cam’st thou afoot, outstripping seamen?”

              And he in heavy speech:

“Ill fate and abundant wine.    I slept in Circe’s ingle.

“Going down the long ladder unguarded,

“I fell against the buttress,

“Shattered the nape-nerve, the soul sought Avernus.

“But thou, O King, I bid remember me, unwept, unburied,

“Heap up mine arms, be tomb by sea-bord, and inscribed:

“A man of no fortune, and with a name to come.

“And set my oar up, that I swung mid fellows.”

And Anticlea came, whom I beat off, and then Tiresias Theban,

Holding his golden wand, knew me, and spoke first:

“A second time? why? man of ill star,

“Facing the sunless dead and this joyless region?

“Stand from the fosse, leave me my bloody bever

“For soothsay.”