Robert Musil (1880-1942) - Leo Perutz (1882-1957)  - Thomas Mann (1875-1955) - Heinrich Mann (1871-1950) - Lion Feuchtwanger (1884-1958) - Heimito von Doderer (1896-1966) Walter Ruttmann (1887-1941)...

Last update: 12/31/2016

 

Robert Musil, Leo Perutz, Heimito von Doderer, chacun d'entre eux, à sa façon, jette un regard inquiet sur le monde qui se déconstruit autour d'eux, un monde dans lequel s'éprouvent tout à la fois la valeur de la raison et les mouvements obscurs de l'âme : ils vécurent en Allemagne la Première Guerre mondiale et les préparations inéluctables de la Seconde. Tout semble encore possible, l'écriture est là pour le démontrer, mais ce n'est plus du roman, plutôt les traces sans cesse reprises d'une expérience du monde, sans une Savoir qui puisse véritablement s'imposer. Le fil conducteur semble être cette confiance dans la possibilité malgré tout d'appliquer des méthodes quantifiables à cet irrationnel qui traverse de toute part nos existences...


Robert Musil (1880-1942)
Dans un Empire austro-hongrois au crépuscule de son histoire, et dans lequel s'agite une foule de personnages livrés à l'effondrement de toute une société, "L'Homme sans qualité" de Robert Musil, mais aussi une nymphomane, un aristocrate et le meurtrier d'une prostituée, tentent, non pas de "se construire", - l'époque n'est plus à la construction de soi -, mais de "se définir" dans une tempête d'idées qui les agite en tout sens. L'intrigue n'est pas tant le sujet principal que ne peut l'être le gouffre qui sépare la psychologie des individus, leurs aspirations profondes, de ceux qui incarnent les institutions, les savoirs, l'autorité morale et politique. On l'a dit, c'est à une véritable "vivisection de l'esprit" que tente de s'adonner Musil, mais la tâche, immense, restera inachevée...

 

Né à Klagenfurt (Carenthie, Autriche), Robert Musil entreprend des études d'ingénieur puis soutient une thèse de psychologie consacrée à Ernst Mach en 1906, à Berlin. Il gardera de cette formation le goût de la précision. Il est hanté dès sa jeunesse par l'oeuvre absolue. Vers 1903, il note dans ses carnets : « L'un des problèmes de sa vie : son rapport à un éventuel art absolu. »
À cette époque, il achève donc un premier roman, "Les désarrois de l'élève Torless". Il est ingénieur à Stuttgart, et son métier l'ennuie. Il s'est mis à écrire ses souvenirs de l'école militaire qu'il a fréquentée adolescent, et de la brutalité qui y régnait. Le roman a un certain retentissement, à sa parution en 1906. "Grâce à la manière "amorale" dont on prétendit que je l'avais traité, le livre fit du bruit, et l'on me sacra "narrateur". Sans doute, quand on prétend avoir le droit de ne pas narrer, doit‑on pouvoir le faire, et je crois en être assez capable ; mais ce que je narre a toujours passé pour moi au second plan. Alors déjà, pour moi, l'essentiel était ailleurs." Cet ailleurs, cet absolu, c'est "L’Homme sans qualités", œuvre inachevée de 1700 pages auquel l’écrivain autrichien a travaillé pendant plus de trente ans, qui est restée presque inconnue, presque sans influence du vivant de l'auteur et qui ne fut re-découvert que dans les années 1950. L'arrivée des Nazis au pouvoir le fait quitter Berlin pour Vienne et, après l'Anschluss, Vienne pour Zürich. Ses revenus déclinent suite à l'interdiction de ses oeuvres par les nazis. Robert Musil meurt à Genève, sans avoir terminé son roman.


Ses oeuvres essentielles : "Die Verwirrungen des Zöglings Törleß" (1906, Les Désarrois de l'élève Törless), "Vereinigungen. Zwei Erzählungen" (1911, Noces),  "Die Schwärmer. Schauspiel in drei Aufzügen" (1921, Les Exaltés),  "Drei Frauen" (1924, Trois femmes), "Vinzenz und die Freundin bedeutender Männer. Possen in drei AktenVinzenz und die Freundin bedeutender Männer. Possen in drei Akten" (1926, Vincent et l'amie des personnalités), "Der Mann ohne Eigenschaften" (fragments posthumes).

 

L'Homme sans qualités" (1930-1943, Der Mann ohne Eigenschaften)

"Über dem Atlantik befand sich ein barometrisches Minimum; es wanderte ostwärts, einem über Rußland lagernden Maximum zu, und verriet noch nicht die Neigung, diesem nördlich auszuweichen. Die Isothermen und Isotheren taten ihre Schuldigkeit. Die Lufttemperatur stand in einem ordnungsgemäßen Verhältnis zur mittleren Jahrestemperatur, zur Temperatur des kältesten wie des wärmsten Monats und zur aperiodischen monatlichen Temperaturschwankung. Der Auf- und Untergang der Sonne, des Mondes, der Lichtwechsel des Mondes, der Venus, des Saturnringes und viele andere bedeutsame Erscheinungen entsprachen ihrer Voraussage in den astronomischen Jahrbüchern..."

Musil travaille à cette Somme de 1920 à la fin de sa vie, trois volumes de plus de mille pages (Une manière d'introduction et Toujours la même histoire, 1930 ; Vers le règne millénaire, ou les criminels, 1932 ; Fragments posthumes, 1943) tentent de saisir un monde en mutation, dont l'ébranlement intellectuel, politique et idéologique s'opère dans toutes les couches de la société à la veille de la Première Guerre mondiale.
"Dans un roman qui balance entre l'utopie et l'ironie, Musil invente Ulrich, un « homme sans qualités », c'est-à-dire débarrassé des scories de son milieu, de son éducation, de sa profession. Cette absence de qualités fait de lui un personnage réceptif à toutes les expérimentations morales et intellectuelles. Ulrich est conscient que la vision scientifique du monde pourrait engendrer de fabuleux bouleversements moraux, si seulement les hommes étaient aussi rigoureux et précis dans la réflexion sur eux-mêmes et sur les vrais problèmes humains qu'ils ne le sont dans l'application technique de leurs découvertes. Ulrich devient le secrétaire de l'Action parallèle, institution absurde chargée de célébrer les soixante-dix ans de règne de l'empereur. À la fois détaché et passionné, Ulrich met à nu tous les dysfonctionnements d'une société décadente, qui avance vers la destruction et l'apocalypse (le roman, dit-on, devait se terminer par l'entrée dans la Première Guerre mondiale).

Autour d'Ulrich gravite une nébuleuse de personnages qui sont autant de symptômes de l'époque : les couples infernaux Arnheim & Diotima (le grand écrivain et la belle-âme), Walter & Clarisse (réplique parodique du couple Wagner/Nietzsche), ou encore Bonadea la nymphomane & Moosbrugger le fou et assassin de prostituées, ou Hans-Sepp le jeune nationaliste allemand..."

"On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique; elle se déplaçait d'ouest en est en direction d'un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l'air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l'anneau de Saturne, ainsi que nombre d'autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu'en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l'air avait atteint son maximum, et l'humidité relative était faible. Autrement dit, si l'on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c'était une belle journée d'août 1913.

Du fond des étroites rues, les autos filaient dans la clarté des places sans profondeur. La masse sombre des piétons se divisait en cordons nébuleux. Aux points où les droites plus puissantes de la vitesse croisaient leur hâte flottante, ils s'épaississaient, puis s'écoulaient plus vite et retrouvaient, après quelques hésitations, leur pouls normal. L'enchevêtrement d'innombrables sons créait un grand vacarme barbelé aux arêtes tantôt tranchantes, tantôt émoussées, confuse masse d'où saillait une pointe ici ou là et d'où se détachaient comme des éclats, puis se perdaient, des notes plus claires. A ce seul bruit, sans qu'on en pût définir pourtant la singularité, un voyageur eût reconnu les yeux fermés qu'il se trouvait à Vienne, capitale et résidence de l'Empire.

On reconnaît les villes à leur démarche, comme les humains. Ce même voyageur, en rouvrant les yeux, eût été confirmé dans son impression par la nature du mouvement des rues, bien avant d'en être assuré par quelque détail caractéristique. Et s'imaginerait-il seulement qu'il le pût, quelle importance? C'est depuis le temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l'on surestime ainsi la question de l'endroit où l'on est. Il serait important de démêler pourquoi, quand on parle d'un nez rouge, on se contente de l'affirmation fort imprécise qu'il est rouge, alors qu'il serait possible de le préciser au millième de millimètre près par le moyen des longueurs d'onde; et pourquoi, au contraire, à propos de cette entité autrement complexe qu'est la ville où l'on séjourne, on veut toujours savoir exactement de quelle ville particulière il s'agit. Ainsi est-on distrait de questions plus importantes.

Il ne faut donc donner au nom de la ville aucune signification spéciale. Comme toutes les grandes villes, elle était faite d'irrégularité et de changement, de choses et d'affaires glissant l'une devant l'autre, refusant de marcher au pas, s'entrechoquant; intervalles de silence, voies de passage et ample pulsation rythmique, éternelle dissonance, éternel déséquilibre des rythmes; en gros, une sorte de liquide en ébullition dans quelque récipient fait de la substance durable des maisons, des lois, des prescriptions et des traditions historiques.

Bien entendu, les deux personnes qui remontaient une des artères les plus animées de cette ville n'avaient à aucun degré ce sentiment. Elles appartenaient visiblement à une classe privilégiée, leurs vêtements, leur tenue et leur manière de parler étaient distingués; de même qu'elles portaient leurs initiales brodées sur leur linge, elles savaient, non point extérieurement, mais dans les plus fins dessous de leur conscience, qui elles étaient, et que leur place était bien dans une capitale d'Empire..."

 

"Les Désarrois de l'élève Törless" (1906, Die Verwirrungen des Zöglings Törleß)
"Eine kleine Station an der Strecke, welche nach Rußland führt. Endlos  gerade  liefen  vier  parallele  Eisenstränge  nach beiden Seiten zwischen dem gelben Kies des breiten Fahrdammes ; neben jedem wie ein schmutziger Schatten der dunkle,  von  dem  Abdampfe  in  den  Boden  gebrannte Strich..."
D'un mot, Musil, mêlant éléments autobiographiques et digressions philosophiques et sociales, raconte ici la découverte de la sensualité par un adolescent, au sein d'un internat militaire. À la fin du XIXe siècle, Törless, âgé d'environ quatorze ans, entre dans un internat autrichien austère et huppé, aux confins orientaux de l'empire austro-hongrois. Le roman s'ouvre sur les adieux douloureux du jeune adolescent à ses parents sur le quai de la gare. S'ajoute à la scène le contexte de la misère des habitants de la ville où se situe l'internat. Loin des siens, le jeune élève va vivre ses premiers troubles adolescents, intellectuels et charnels, la prostituée Bozena est au centre des initiations de la communauté adolescente. Il y fait l'expérience du désir, de l'amour, mais aussi de la cruauté. La sensualité ambiguë de son camarade Basini plonge Törless dans la région obscure de l'âme où naissent à la fois le désir et la cruauté. Et plus encore, Törless prend conscience que derrière la respectabilité de ce monde bourgeois, se cache un univers de luxure sans frein.

"Wenn du in meiner Situation wärest, würdest du geradeso handeln«, hatte Basini gesagt. Da war das Geschehene als eine einfache Notwendigkeit, ruhig und ohne Verzerrung.
Törleß' Selbstbewußtsein lehnte sich in heller Verachtung selbst gegen die bloße Zumutung auf. Und doch schien ihm diese Auflehnung seines ganzen Wesens keine befriedigende Gewähr zu bieten. »... ja, ich würde mehr Charakter haben als er, ich würde solche Zumutungen nicht ertragen, – aber ist dies auch von Belang? Ist es von Belang, daß ich aus Festigkeit, aus Anständigkeit, aus lauter Gründen, die mir jetzt ganz nebensächlich sind, anders handeln würde? Nein, nicht daran liegt's, wie ich handeln würde, sondern daran, daß ich, wenn ich einmal wirklich so handelte wie Basini, ebensowenig Außergewöhnliches dabei empfinden würde wie er..."

 

"Si tu étais dans ma situation, tu agirais comme moi", avait dit Basini. En ce cas, tout ce qui s'était passé se réduisait à une nécessité banale, paisible, sans grimaces.
La conscience de Törless s'indignait, se révoltait à cette seule supposition. Mais ce refus de tout son être ne semblait pas lui donner de garanties apaisantes. "Oui, j'aurais plus de caractère que lui, je ne supporterais pas de pareilles exigences.. Mais est-ce là ce qui importe? Importe-t-il vraiment de savoir que par fermeté, par décence -toutes raisons que je juge maintenant secondaires - j'agirais autrement? Non, ce qui compte, ce n'est pas de savoir comment j'agirais, mais bien qu'agissant un jour comme lui, j'aurais aussi peu que lui le sentiment de l'extraordinaire.."


"Trois Femmes" (1924, Drei Frauen)
Les nouvelles de "Noces" (Vereinigungen. Zwei Erzählungen, 1911) et des "Trois femmes" (Drei Frauen, 1924) ont en commun d'entreprendre une véritable analyse clinique de l'univers du sentiment et de la sexualité féminine . Chacune des nouvelles des "Tois Femmes" portant le nom d'une héroïne, énigmatique pour l'homme qui l'aime. « Grigia » (Grigia. Novelle, 1923) est une paysanne qui trompe son mari avec un ingénieur des mines. « La Portugaise » (Die Portugiesin, 1923), délaissée dans un château tyrolien par son belliqueux seigneur, lui révèle la jalousie. « Tonka », l'humble vendeuse de magasin, laisse son amant raisonneur entre le doute et la confiance.


"Berlin: Die Sinfonie der Großstadt"

Film allemand muet réalisé par Walther Ruttmann en 1927, "Berlin, symphonie d'une grande ville" témoigne, dans cette Allemagne de l'entre-deux-guerres traversée par les troubles politiques, l'inflation, mais aussi une densité de la vie urbaine inégalée jusqu'alors : la ville est désormais cette immense "machine" qui va rythmer l'existence des hommes et des femmes et qui n'est plus perçue au travers du prisme de l'expressionnisme, mais sous un angle incroyablement réaliste ...

Walter Ruttmann (1887-1941) est un peintre qui a connu Paul Klee à Munich et qui se tourne vers un cinéma expérimental, "abstrait" ("Absoluter Film") dans une Allemagne où fleurissent nombre de studios indépendants et une créativité alors peu répandue en Europe : Oskar Fischinger (1900-1967), Karl Freund (1890-1969),  Carl Mayer (1894-1944), Robert Wiene (1873-1938), Walter Röhrig (1892-1945).. Si Ruttmann réalise des oeuvres singulières comme "Melodie der Welt" (1929), "Wochenende" (1930), c'est avec "Berlin: Die Sinfonie der Großstadt" qu'il connaît une immense notoriété, avant de sombrer dans la propagande nazie...


"Menschen am Sonntag"

Film muet allemand réalisé en 1929 par Robert Siodmak (1900-1973) et sorti en 1930, "Les Hommes le dimanche" se veut documentaire et histoire réaliste filmée de cinq personnages allant et venant dans le Berlin des années vingt, utilisant toutes les techniques possibles de l'époque, panoramique, transition, effets spéciaux, premiers plans, premiers jeux cinématographiques auxquels participent Billy Wilder (1906-2002) et Fred Zinnemann (19071997) : tous les trois devront s'exiler avec la montée du nazisme et deviendront les grands réalisateurs américains que nous connaissons...


Leo Perutz (1882-1957)
Leo Perutz écrit des romans énigmatique et fantastique qui mettent en scène une fatalité qui se vérifie à mesure que ses protagonistes héros en prennent conscience et prétendent la déjouer : ne reste en fin de compte qu'un obscur sentiment de culpabilité qui s'est malgré tout imposé...
L'oeuvre de ce tchèque de langue allemande est une remarquable combinaison d'étrange, de fantastique et d'intrigue policière, généralement insérée dans un contexte historique. Fils d'industriel, il quitte Prague, sa ville natale, à dix-sept ans pour s'installer à Vienne. Après ses études, il est actuaire dans une compagnie d'assurance.  Passionné de mathématiques, il met au point une formule algébrique qui porte son nom et rédige un traité de bridge basé sur le calcul des probabilités. Grièvement blessé pendant la Première Guerre, il écrit son premier roman en convalescence, "Die dritte Kugel" (1915). Devant le succès, il abandonne les assurances et se consacre entièrement à son oeuvre, qu'il édifie lentement.En 1938, suite à l’annexion de l’Autriche et à l’interdiction de "La Neige de saint Pierre" par les nazis, il s’exile à Tel-Aviv où il n’écrira plus jusqu’en 1953, date à laquelle il publie son dernier roman, "la Nuit sous le pont de pierre". Leo Perutz meurt en 1957 en Autriche, près de Salzbourg.

Parmi ses oeuvres: "La troisième balle" (1915, Die dritte Kugel), "Le miracle du manguier" (1916, Das Mangobaumwunder), "Le tour du cadran" ( 1918, Zwischen neun and neun), "Le maître du jugement dernier" (1923, Der Meister des Jüngsten Tages), "Où roules-tu, petite pomme ?" (1928, Wohin rollst du, Äpfelchen… )

"La Nuit sous le pont de pierre" (Nachts unter der steinernen Brücke, 1953)
«La belle Esther, l’épouse de Mordechai Meisl, s’éveilla dans sa maison de la place des Trois-Fontaines. La lumière du soleil matinal tombait sur son visage et donnait à ses cheveux des reflets rougeâtres… C’était un rêve ! murmura-t-elle. Et nuit après nuit, c’est toujours le même ! Quel beau rêve ! Mais, loué soit le Créateur, ce n’est qu’un rêve. »  Roman des amours irréelles, roman d’une ville disparue, roman d’une société enchanteresse : dans La Nuit sous le pont de pierre, Leo Perutz ressuscite, avec une maestria digne des kabbalistes qu’il met en scène, la Prague du 17e siècle. Quatorze tableaux pour peindre les amours merveilleuses de la belle Esther et de l’Empereur, et pour magnifier un monde extravagant, empli de bouffons, d’astrologues, d’alchimistes et de courtisans fébriles, où s’entrelacent les passions. (Livre de Poche)

 

"Le Judas de Léonard" (Der Judas des Leonardo, 1959)
"Milan, 1498. Léonard de Vinci, invité à la cour de Ludovic le More, travaille à sa célèbre Cène. Il cherche en vain un modèle pour la figure de son « Judas ». Il a beau hanter les bas-fonds de la grande cité lombarde, passer en revue toutes les canailles du lieu, les vices qu’il découvre sont à l’évidence de ceux que Jésus aurait pardonnés. Or Jésus n’a pas pardonné à Judas…  On rencontrera, au fil d’une pérégrination riche en surprises, un duc peu soucieux de son statut souverain ; un prêteur sur gages prompt à se vendre pour quelques sequins, mais dont la fille offre son corps et son âme contre un sourire ; un poète mauvais garçon, sorte de Villon amnésique, évoquant des terres possédées jadis « il ne sait où » ; un marchand allemand enfin, honnête et droit, mais qui trahira par crainte d’aimer… et dont Léonard fera son modèle.  On goûtera surtout, par-delà les mirages d’une imagination enfiévrée, la beauté musicale qui fait toute la magie des romans de Perutz : ces conversations qui se croisent en contrepoint vertigineux, l’allégresse du ton que contredit cruellement un discours désabusé, le rythme inattendu des épisodes, qui trahit un surprenant désordre des valeurs. Mais l’imprévisibilité, laquelle donne tout son prix à la musique comme à l’art du roman, n’est-elle pas la clé ironique de l’humaine existence ?" (10-18)

 

"La neige de saint Pierre" (St Petri Schnee, 1951)
"Le 2 mars 1932, Georg Friedrich Amberg, jeune médecin récemment engagé par le baron von Malchin pour soigner les paysans de son village de Morwede, émerge d'un long coma dans un hôpital d'Osnabrück en Westphalie. A peine les terribles événements des cinq dernières semaines lui sont-ils revenus en mémoire qu'il s'enquiert, auprès de l'infirmière et du médecin-chef, du baron, de Bibiche, sa bien-aimée menacée de mort, de la révolte, mais on lui rétorque qu'il divague, qu'il a tout simplement été renversé par une voiture. Or Georg reconnaît parmi les infirmiers les protagonistes du drame qu'il a vécu à Morwede... Cauchemar? Délire? Conspiration? Etayés par la structure policière  du récit, les thèmes chers à Perutz ne tardent pas à apparaître: manipulation de l'Histoire, précarité de la frontière entre raison et folie, aveuglement de l'homme qui cherche à faire et à comprendre sa propre histoire. Fable trop transparente en pleine ascension du nazisme, la Neige de saint Pierre, oeuvre d'un écrivain juif, fut interdite peu après sa sortie en 1933." (Editions Fayard)

 

"..Lorsque la nuit me libéra, j'étais une chose sans nom, une créature impersonnelle qui ne connaissait pas les concepts de "passé" et d' "avenir". Plusieurs heures durant, mais peut-être aussi seulement l'espace d'une fraction de seconde, je restai allongé, dans une sorte de torpeur à laquelle succéda un état que je ne saurais plus décrire à l'heure qu'il est. Si je disais qu'il s'agissait d'un état de conscience vague, imprécis, allié à un sentiment d'indétermination totale, je n'exprimerais que de façon imparfaite ce que cet état avait de particulier et de singulier. Il serait aisé de dire que je flottais dans le vide. Mais ces mots n'ont aucune signification. J'avais simplement le sentiment que quelque chose existait, mais je ne savais pas que j'étais moi-même ce quelque chose..."

 


Heimito von Doderer (1896-1966)
Romancier de la lignée des Musil, Broch, Roth et Canetti, Heimito von Doderer est issu de la bourgeoisie viennoise. En 1916, il participe à la campagne contre la Russie sur le front galicien et est fait prisonnier de guerre en Sibérie. En 1920, il retourne à Vienne, commence des études d'histoire et de psychologie, et en 1923, entre à l'Institut de Recherche Historique Autrichienne. Il fréquente la jeunesse dorée de l'entre-deux-guerres et adhère brièvement à l'idéologie nazie dont il se détourne avant l'Anschluss. "Toute son œuvre témoignera d'une fuite obstinée hors de toute idéologie et vers un espace qui serait purement humain". Doderer commence à publier dans les années 1930 (Ein Mord, den jeder begeht, 1938), mais c'est seulement en 1951 qu'il connut la célébrité avec le roman "Die Strudelhofstiege oder Melzer und die Tiefe der Jahre", vaste fresque de la société viennoise. Il défend une conception selon laquelle le bonheur réside dans l'acceptation passive de la réalité sociale. Le refus de cette acceptation entraîne une rupture par rapport à cette réalité avec, en corollaire, le risque de s'enfermer dans des mondes obsessionnels fermés (bureaucratique, sexuel). Le seul cheminement possible de la pensée à partir du prérequis de l'acceptation, prend le détour du passé, de l'enfance.

"L'Escalier du Strudlhof" (Die Strudlhofstiege, 1951)
Le titre se réfère à une très pittoresque ruelle à degrés de Vienne, qui apparaît ici comme un pont jeté sur deux mondes sociaux différents. L'action se déroule à Vienne en 1910-1911 et 1923-1925, et tente de décrire toutes les forces et contre-forces de cette époque, par le bais d'une multitude de personnages circulant dans près de 900 pages. Un  personnage central toutefois ordonne le récit, officier devenu "conseiller d'administration", qui peu à peu en se détachant des contraintes, et malgré le flux des autres destins, se lance à la recherche de sa qualité d'homme. Au bout du compte, Doderer entend surtout montrer une société viennoise figée dans sa décadence et en attente de sa destruction.

 

"Les Démons" (Die Dämonen, nach der Chronik des Sektionsrates Geyrenhoff, 1956)
Doderer a emprunté à Dostoïevski le titre de son roman et construit une fresque historique à un moment charnière, entre l'automne 1926 et le 15 juillet 1927, jour où les ouvriers sociaux-démocrates mirent le feu au Palais de justice de Vienne. On suit ainsi quelques deux cents personnages, au jour le jour, les faits et gestes de chacun d'entre eux voit les individus se grouper en constellations durables ou éphémères. Il montre ainsi le mépris de l'intelligence et le culte de la force physique de certains milieux, le relâchement des moeurs que le goût de la respectabilité masque sous de fausses apparences; certaines affinités entre l'obsession sexuelle et l'idéologie totalitaire. (Editions Gallimard)

 

"Un meurtre que tout le monde commet" (Ein Mord den jeder begeht, 1938)
"C'est le premier roman important de Heimito von Doderer.  Ce livre rassemble les éléments d'une enquête policière, ceux d'une éducation sentimentale et ceux, enfin, d'un roman d'initiation : parvenu à l'âge adulte, Conrad Castiletz ("Kokosch", l'anti-héros romantique du roman) qui mène dans l'Allemagne des années vingt, la vie ordinaire et sans histoire d'un fils d'industriel, s'efforce un jour de résoudre l'énigme de la mort de la soeur de sa femme, survenue plusieurs années auparavant.
L'extraordinaire construction de ce livre où ressurgissent, avec la force du leitmotiv, certaines images-clés, la densité poétique et souvent baroque du style, suggèrent une volonté d'élucider ces ellipses de la vie où Doderer perçoit non pas le déterminisme d'un hasard mais la magie d'un destin. Toute l'oeuvre de Doderer, du reste, s'articule autour de personnages égarés dans l'Histoire collective et que l'on voit chercher inlassablement la nature de leur identité. Telle est la fatalité de Conrad qui découvre avec stupeur que la seule chose à laquelle il ne peut échapper est son enfance." (éditions Rivages)

 

"...L'enfance, c'est comme un seau qu'on vous renverse sur la tête. Ce n'est qu'après que l'on découvre ce qu'il y avait dedans. Mais pendant toute une vie, ça vous dégouline dessus, quels que soient les vêtements ou même les costumes que l'on puisse mettre.
L'homme dont on doit rapporter ici la vie - son cas a excité quelque curiosité à l'intérieur des frontières allemandes et même au-delà, lorsque les choses furent ensuite mieux connues - pourrait presque fournir la preuve que l'on n'arrive jamais à se laver du contenu de ce fameux seau.."

 

"Les Fenêtres éclairées" ou L'Humanisation de l'inspecteur Julius Zihal (Die erleuchteten Fenster oder die Menschwerdung des Amtsrates Zihal, 1950)
 "On peut être un homme respecté, avoir mené une vie exemplaire, avoir fait carrière dans l'administration en gravissant tous les échelons du mérite, et se retrouver pourtant nu quand sonne l'heure de la retraite. Comme un ange déchu, l'inspecteur Julius Zihal «tomba d'abord dans un espace vide, une sorte de zone intermédiaire, un étrange no man's land intercalé entre une autorité mystique, ou du moins mystérieuse, et la vie». Pour se protéger de cette vie qui le désoriente mais dont il est curieux et qui l'attire comme ces silhouettes entraperçues le soir dans l'encadrement de fenêtres éclairées, il va peu à peu tisser autour de lui un cocon d'où n'émerge, à la lueur de la lune, que le tube oblique d'une lunette indiscrète. Occupé à cataloguer ces étoiles terrestres, enfermé dans un système astronomico-administratif patiemment élaboré nuit après nuit, il ne verra pas venir la chute. Elle aura des conséquences inattendues. On retrouve dans ce court roman aux apparences de tragi-comédie le thème central de l'univers de Doderer : la découverte de soi, la marche vers l'authenticité. L'analyse du cas Julius Zihal est conduite avec la précision, la jubilation et l'humour qui caractérisent cet auteur viennois que l'on n'a pas fini de découvrir." (éditions Rivages)


Thomas Mann (1875-1955)
Le "Bildungsroman" de Thomas Mann, "La Montagne magique" (1924), naquit dans un lieu spécifique, le Berghof, un sanatorium séparé du reste du monde et de ses événements, un lieu baigné d'un air limpide où le temps s"écoule différemment, où chacun voit en condensé le monde à sa façon, où sur un même plan s'expose la vie, la maladie, la mort. C'est à partir de ce lieu magique que se transforme le regard que l'on peut porter sur le monde et la société qui nous entoure : Mann comprend que cette prétendue civilisation, dans laquelle se déroule son existence, mène les hommes vers la mort et la destruction, et ce avec d'autant plus d'inéluctabilité que nulle conception du monde ne semble pouvoir apporter de réelles réponses...

Thomas Mann naît au sein d'une famille aisée de Lübeck et se fait remarquer à 26 ans par un premier chef d'oeuvre, "Les Buddenbrook", qui raconte le déclin d'une famille semblable à la sienne : la prospérité de sa famille s'éteignit avec la mort de son père. Le thème de la décadence de la bourgeoisie devient un fil conducteur de son oeuvre. En 1905, il épouse la fille d'un riche industriel, Katia Pringsheim.En 1912, Thomas Mann se rend au sanatorium Berghof (Davos, Suisse) où sa femme se rétablit d'une maladie pulmonaire et, lorsque éclate la Première Guerre mondiale, sa vision de la société se trouve radicalement transformée : elle va constituer la trame de son roman, "La Montagne magique", qu'il révisera des années durant et ne publiera qu'en 1924. 

En 1933, face à la montée en puissance des nazis, Thomas Mann quitte l'Allemagne pour la Suisse et, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, gagne les Etats-Unis, se fait naturalisé américain, s'installe en Californie et, lui qui a toujours pensé que l'écrivain devait être étranger à la politique, a du pendant un demi-siècle, prendre position publiquement et multiplier les "appels à la raison".

Thomas Mann retourne s'installer en Europe à la fin de sa vie, en 1952, mais refuse de choisir entre les deux Allemagnes, et s'établit près de Zurich. A sa mort, il est, de tous les écrivains de son pays, le plus connu dans le monde et le plus traduit. Mais au fond, Thomas Mann, le plus allemand parmi les écrivains de son temps, semble n'avoir jamais éprouvé l'impression que les hommes aient fait beaucoup de progrès depuis le XIXe siècle...
Parmi ses oeuvres, "Les Buddenbrook" (1901, Buddenbrooks), "La Mort à Venise" (Der Tod in Venedig, 1913), Considérations d'un apolitique (1918, Betrachtungen eines Unpolitischen), Confessions du chevalier d'industrie Félix Krull (Bekenntnisse des Hochstaplers Felix Krull, 1922), Tonio Kröger (nouvelle, 1903), La Montagne magique (Der Zauberberg, 1924), Joseph et ses frères (1933-1943,  Joseph und seine Brüder), Charlotte à Weimar (1939, Lotte in Weimar), Le Docteur Faustus (1945, Doktor Faustus), L'Élu (1951, Der Erwählte)...

 

"Les Buddenbrook" (1901, Buddenbrooks, Verfall einer Familie)
Nous savons que cette « histoire du déclin d'une famille » est celle des Mann. Ceux-ci étaient, comme ces Buddenbrook, négociants à Lübeck, dans la sphère hanséatique de l'Allemagne du Nord, depuis trois générations quand, à la mort du père de l'écrivain (1891), la firme dut être liquidée. Il y avait certes dans la génération de Thomas, son frère aîné Heinrich, ses sœurs et le cadet, Victor, mais tous "désertèrent", pour la littérature le plus souvent. "Les Buddenbrook" retracent donc le chemin qui a mené des débuts de la firme, vers 1830, à un point qui, dans le roman, indique l'inéluctable fin de la dynastie. La thèse qui sous-tend l'ouvrage a été déjà fortement discutée : Thomas Mann distingue bourgeois et artistes, la vie et l'esprit ont des exigences inconciliables, l'énergie vitale des hommes dépérit quand leur culture intellectuelle se développe. On retrouve ainsi les grands inspiarteurs de Thomas Mann, Schopenhauer, Nietzsche et Richard Wagner.

 

"La Mort à Venise" (Der Tod in Venedig, 1913)
Dans le cadre d'une Italie dont la lumière avive contrastes et déchirements, "La Mort à Venise" est le récit de la passion folle et fatale qui saisit un écrivain d’âge mûr à l’apparition d’un gracieux adolescent d’une extraordinaire beauté.

 

"Wohl möglich, daß Aschenbach es bei seiner halb zerstreuten, halb inquisitiven Musterung des Fremden an  Rücksicht hatte fehlen lassen; denn plötzlich ward er gewahr, daß jener seinen Blick erwiderte und zwar so kriegerisch, so gerade ins Auge hinein, so offenkundig gesonnen, die Sache aufs Äußerste zu  treiben und den Blick des andern zum Abzug zu zwingen, daß Aschenbach, peinlich berührt, sich abwandte und einen Gang die Zäune entlang begann, mit dem beiläufigen Entschluß, des Menschen nicht weiter achtzuhaben. Er hatte ihn in der nächsten Minute vergessen. Mochte nun aber das Wandererhafte in der Erscheinung des Fremden auf seine Einbildungskraft gewirkt haben oder sonst irgendein physischer oder see lischer Einfluß im Spiele sein: eine seltsame Ausweitung seines In nern ward ihm ganz überraschend bewußt, eine Art schweifender Unruhe, ein jugendlich durstiges Verlangen in die Ferne, ein Gefühl, so lebhaft, so neu oder doch so längst entwöhnt und verlernt, daß er, die Hände auf dem Rücken und den Blick am Boden, gefesselt stehen blieb, um die Empfindung auf Wesen und Ziel zu prüfen. Es war Reiselust, nichts weiter; aber wahrhaft als Anfall auftretend und ins Leidenschaftliche, ja bis zur Sinnestäuschung gesteigert..."

"..Peut-être Aschenbach avait-il mis de l’indiscrétion dans le regard mi-distrait, mi-inquisiteur, dont il avait examiné l’étranger ; soudain il s’aperçut que celui-ci, à son tour, le fixait, et à vrai dire de façon si agressive, avec un air si évidemment décidé à pousser la provocation et à forcer le regard de l’autre à se dérober, qu’Aschenbach, désagréablement touché, se détourna et se mit à marcher le long de la palissade, s’astreignant momentanément à ne plus faire attention à l’homme. L’instant d’après, il l’avait oublié. Soit qu’à l’apparition de l’étranger des visions de voyage eussent frappé son imagination, ou bien que quelque autre influence physique ou morale fût en jeu, à sa surprise il éprouva au-dedans de lui comme un étrange élargissement, une sorte d’inquiétude vagabonde, le juvénile désir d’un coeur altéré de lointain, un sentiment si vif, si nouveau, dès si longtemps oublié ou désappris que, les mains dans le dos et les yeux baissés, il s’arrêta, rivé au sol, pour examiner la nature et l’objet de son émotion. C’était l'envie de voyager, rien de plus ; mais à vrai dire une envie passionnée, le prenant en coup de foudre, et s’exaltant jusqu’à l’hallucination..."


"Son désir se faisait visionnaire, son imagination, qui n’avait point encore reposé depuis le travail du matin, inventait une illustration à chacune des mille merveilles, des mille horreurs de la terre, que d’un coup elle tâchait de se représenter : il voyait – il le voyait – un paysage, un marais des tropiques, sous un ciel lourd de vapeurs, moite, exubérant et monstrueux, une sorte de chaos primitif fait d’îles, de lagunes et de bras de rivière charriant du limon ; d’une profusion de fougères luxuriantes, d’un abîme végétal de plantes grasses, gonflées, épanouies en fantastiques floraisons, il voyait d’un bout à l’autre de l’horizon surgir des palmiers aux troncs velus ; il voyait des arbres aux difformités bizarres jeter en l’air des racines qui revenaient ensuite prendre terre, plonger dans l’ombre et l’éclat d’un océan aux flots glauques et figés, où, entre des fleurs flottant à la surface, blanches comme du lait et larges comme des jattes, des oiseaux exotiques au bec informe se tenaient sur les bas-fonds, le cou rentré dans les ailes, l’oeil de côté et le regard immobile ; il voyait étinceler les prunelles d’un tigre tapi entre les cannes noueuses d’un fourré de bambous – et il sentit son coeur battre plus fort, d’horreur et d’énigmatique désir. Puis la vision s’évanouit ; et, secouant la tête, Aschenbach reprit sa promenade au long de la palissade et des monuments funéraires.
Il n’avait, tout au moins depuis qu’il pouvait explorer le monde, en tirer profit et en jouir à sa guise, considéré les voyages que comme une mesure d’hygiène qu’il lui fallait çà et là prendre en se faisant violence. Trop occupé aux tâches que lui proposaient son Moi et le Moi européen, trop grevé par l’obligation de produire, trop peu enclin à se distraire pour goûter en dilettante le chatoiement du monde des apparences, il s’était jusque-là aisément contenté de l’image que chacun peut se faire de la surface du globe sans beaucoup bouger de son cercle, et la tentation ne lui était jamais venue de quitter le continent.
Et puis, sa vie lentement commençait à décliner ; une appréhension d’artiste de ne pas finir, le souci de penser que l’horloge pourrait s’arrêter avant qu’il se fût réalisé et pleinement donné – tout cela devenant plus qu’un papillon noir que l’on chasse de la main – il avait presque entièrement arrêté les limites sensibles de son existence à cette belle ville, devenue sa ville, et au coin de campagne rude où il s’était installé dans la montagne, et où il passait les pluvieux étés..."

 

"La Montagne magique" (1924, Der Zauberberg)
Après douze années de labeur, l’écrivain allemand Thomas Mann publie l’une des grandes œuvres allemandes du XXe siècle. Il y met en scène un jeune homme, Hans Castorp, qui débarque dans les Alpes suisses pour rendre visite à son cousin, Joachim, hospitalisé dans le sanatorium du Berghof. Mais Castorp manifeste les premiers symptômes de la tuberculose et décide de prolonger son séjour : il y reste sept longues années pendant lesquelles il va en quelque sorte recevoir une éducation en matière d'art, de philosophie, de politique, d'amour. Hans Castorp est en effet très réceptif à l'influence des différents personnages qui vont l'entourer, mais en fin de compte sans être en capacité de s'engager. Thomas Mann construit ainsi autour du héros des personnages représentatifs des différentes idées et croyances qui traversent alors l'Europe d'avant-guerre. Leo Naphta, un Juif devenu jésuite et marxiste, défend l'irrationalité et le fondamentalisme religieux. Ludovico Settembrini, humaniste italien, assume le rôle de représentant des valeurs rationnelles des Lumières. Mynheer Peerperkorn est un Hollandais qui personnifie l'hédonisme et la supériorité de l'émotion sur la raison. Joachim Ziemssen est le symbole du devoir, de l'engagement simple à la vie. Clawdia Chauchat, russe nonchalante aux yeux de "kirghize", incarne enfin le plaisir sensuel. Le "roman de formation" aboutit paradoxalement à montrer qu'il existe nombre de façons d'appréhender l'existence et qu'aucune d'entre elles ne semble en mesure de s'imposer.

"Zwei Reisetage entfernen den Menschen - und gar den jungen, im Leben noch wenig fest wurzelnden Menschen - seiner Alltagswelt, all dem, was er seine Pflichten, Interessen, Sorgen, Aussichten nannte, viel mehr, als er sich auf der Droschkenfahrt zum Bahnhof wohl träumen ließ. Der Raum, der sich drehend und fliehend zwischen ihn und seine Pflanzstätte wälzt, bewahrt Kräfte, die man gewöhnlich der Zeit vorbehalten glaubt; von Stunde zu Stunde stellt er innere Veränderungen her, die den von ihr bewirkten sehr ähnlich sind, aber sie in gewisser Weise übertreffen.

Gleich ihr erzeugt er Vergessen; er tut es aber, indem er die Person des Menschen aus ihren Beziehungen löst und ihn in einen freien und ursprünglichen Zustand versetzt, -ja, selbst aus dem Pedanten und Pfahlbürger macht er im Handumdrehen etwas wie einen Vagabunden. Zeit, sagt man, ist Lethe; aber auch Fernluft ist so ein Trank, und sollte sie weniger gründlich wirken, so tut sie es dafür desto rascher. "

"Deux journées de voyage éloignent l’homme – et à plus forte raison le jeune homme qui n’a encore plongé que peu de racines dans l’existence – de son univers quotidien, de tout ce qu’il regardait comme ses devoirs, ses intérêts, ses soucis, ses espérances ; elles l’en éloignent infiniment plus qu’il n’a pu l’imaginer dans le fiacre qui le conduisait à la gare. L’espace qui, tournant et fuyant, s’interpose entre lui et son lieu d’origine, développe des forces que l’on croit d’ordinaire réservées à la durée. D’heure en heure, l’espace détermine des transformations intérieures, très semblables à celles que provoque la durée, mais qui, en quelque manière, les surpassent.
À l’instar du temps, il amène l’oubli ; mais il le fait en dégageant la personne de l’homme de ses contingences, pour la transporter dans un état de liberté initiale ; il n’est pas jusqu’au pédant et au philistin dont il ne fasse en un tournemain quelque chose comme un vagabond. Le temps, dit-on, c’est le Léthé. Mais l’air du lointain est un breuvage tout pareil, et si son effet est moins radical, il n’en est que plus rapide."

 


"Dergleichen erfuhr auch Hans Castorp. Er hatte nicht beabsichtigt, diese Reise sonderlich wichtig zu nehmen, sich innerlich auf sie einzulassen. Seine Meinung vielmehr war gewesen, sie rasch abzutun, weil sie abgetan werden mußte, ganz als derselbe zurückzukehren, als der er abgefahren war, und sein Leben genau dort wieder aufzunehmen, wo er es für einen Augenblick hatte liegen lassen müssen. Noch gestern war er völlig in dem gewohnten Gedankenkreise befangen gewesen, hatte sich mit dem jüngst Zurückliegenden, seinem Examen, und dem unmittelbar Bevorstehenden, seinem Eintritt in die Praxis bei Tunder & Wilms (Schiffswerft, Maschinenfabrik und Kesselschmiede) beschäftigt und über die nächsten drei Wochen mit soviel Ungeduld hinweggeblickt, als seine Gemütsart nur immer zuließ. Jetzt aber war ihm doch, als ob die Umstände seine volle Aufmerksamkeit erforderten und als ob es nicht angehe, sie auf die leichte Achsel zu nehmen. Dieses Emporgehobenwerden in Regionen, wo er noch nie geatmet und wo, wie er wußte, völlig ungewohnte, eigentümlich dünne und spärliche Lebensbedingungen herrschten, - es fing an, ihn zu erregen, ihn mit einer
gewissen Ängstlichkeit zu erfüllen. Heimat und Ordnung lagen nicht nur weit zurück, sie lagen hauptsächlich klaftertief unter ihm, und noch immer stieg er darüber hinaus. Schwebend zwischen ihnen und dem Unbekannten fragte er- sich, wie es ihm dort oben ergehen werde..."

"Cela, Hans Castorp allait, lui aussi, l’éprouver. Il n’avait pas l’intention de prendre ce voyage particulièrement au sérieux, d’y engager sa vie intérieure. Sa pensée avait été plutôt de s’en acquitter rapidement, parce qu’il fallait s’en acquitter, de rentrer chez lui tel qu’il était parti, et de reprendre sa vie exactement là où il avait dû, pour un instant, l’abandonner. Hier encore, il avait été absorbé entièrement par le cours ordinaire de ses pensées ; il s’était occupé du passé le plus récent, son examen, et de l’avenir immédiat, le début de son stage pratique chez Tunder et Wilms (Chantier de constructions, machines et chaudronnerie), et il avait jeté par delà les trois prochaines semaines un regard aussi impatient que l’admettait son caractère. Mais à présent, il lui semblait pourtant que les circonstances exigeaient sa pleine attention et qu’il n’était pas admissible de les prendre à la légère. Ce sentiment d’être enlevé vers des régions où il n’avait encore jamais respiré et où, comme il le savait, régnaient des conditions de vie absolument inaccoutumées, singulièrement amenuisées, réduites, commençait à l’agiter, à l’animer d’une certaine inquiétude. Pays natal et ordre étaient non seulement restés très loin en arrière, mais surtout combien de toises au-dessous de lui, et son ascension se poursuivait toujours et encore. Planant entre eux et l’inconnu, il se demandait ce qui, là-haut, adviendrait de lui..."


Considérations d'un apolitique (1918, Betrachtungen eines Unpolitischen)
Thomas Mann a toujours rendu publiques ses opinions sur la situation politique de son pays, comme lors de la montée des nazis contre lesquels il lutta. Il défend ici une "certaine idée de l'Allemagne" mais non sans défendre parfois une attitude paradoxale. Il attaque les poncifs de la propagande Alliés, chantre de la démocratie, oppose la "culture", qui est propre à un pays et s'occupe de l'âme, à la "civilisation" qui est par nature internationale et se préoccupe plus des masses que de l'individu. Mais on y trouve aussi la génèse de certaines de ses oeuvres et des textes impressionnants sur Schopenhauer, Nietzsche, Wagner, Tolstoï, Dostoïevsky, Flaubert, Claudel, Romain Rolland. Reste qu'on a pu le considérer comme trop bourgeois, trop conservateur, trop classique, et lui préférer des auteurs tels que Brecht, Musil, Döblin..


Heinrich Mann (1871-1950)
Né à Lübeck, Heinrich Mann est de quatre ans l'aîné de son frère Thomas et publie son premier roman en 1894, "In einer Familie", date à partir de laquelle oeuvres narratives et essais vont s'enchaîner : "Im Schlaraffenland" (1900, Au pays de Cocagne), "Professor Unrat oder Das Ende eines Tyrannen" (1905, Professeur Unrat), "Die kleine Stadt" (1909, La petite ville), "Der Untertan" (1918, Le Sujet de l'Empereur), "Die Jugend des Königs Henri Quatre" (1935)... Le sarcastique "Professor Unrat" (1905) fonde sa notoriété. Heinrich Mann rompit beaucoup plus nettement que son frère avec son milieu d'origine, la bourgeoisie patricienne de Lübeck, et se mêla très tôt de la vie politique et sociale de son temps : animé par une révolte d'aristocrate d'esthète, il soutient autant qu'il le peut la république de Weimar, puis dénonce un Troisième Reich naissant dès 1933. Il doit s'exiler, en France puis aux Etats-Unis en 1940. Il meurt à Los Angeles en 1950 sans avoir pu regagner l'Allemagne.

 

"Professeur Unrat" (Professor Unrat oder Das Ende eines Tyrannen, 1905)
Le professeur Unrat (Rat pour "conseiller", Unrat pour "immondices") est un petit tyran représentatif de la société impériale allemande, frustré, sans âme, sans pitié, terrorisant ses élèves : sa rencontre avec la chanteuse Rosa Fröhlich va le précipiter dans une irrésistible déchéance. Le roman fut adapté, beaucoup détourné, pour le cinéma en 1930 par Josef von Sternberg sous le titre du célébrissime "L'Ange bleu" (Der blaue Engel) avec Emil Jannings et Marlène Dietrich. Heinrich Mann poursuivait une véritable dénonciation d'une réalité socio-politique, celle des bourgeois défendant les valeurs de l'ordre et de l'autorité et prêts à toutes les hypocrisies pour satisfaire leur soif de reconnaissance sociale.

 

"Der Untertan" (1918, Le Sujet de l'Empereur)
"L'Allemagne, avant 1914. Didier Hessling, citoyen soumis, ambitieux, antisémite, ne jure que par l'Empereur Guillaume II. Directeur d'usine, il méprise ses ouvriers. Ce parfait zélateur de l'Empereur ne recule cependant devant aucune bassesse, aucun compromis, avec notables et militaires, pour nuire à ses concurrents. Spéculateur névrosé, ce pantin est surtout marié avec l'argent. Cette fresque tragi-comique dresse un constat accablant, prophétique : avec de tels sujets, l'Allemagne, idolâtre et mystique, se prépare au pire..." (Editions Grasset) . "Der Untertan" est intégré dans une trilogie qui compte aussi "Die Armen" (1917), qui traite du prolétariat, et surtout "Die Kopf" (1925), magnifique anticipation, par sa critique de la bureaucratie dirigeante, de ce que sera le nationalisme allemand. "Der Untertan" est considéré comme le sommet de la critique sociale d'Heinrich Mann et a le mérite de démonter, d'une part les conformismes et autoritarismes exacerbés des grands propriétaires de la fin du XIXe siècle, d'autre part cette petite bourgeoisie tant effarée par les changements brutaux en cours. Le roman fut adapté pour le cinéma en 1951 par Wolfgang Staudte, avec Renate Fischer et un Werner Peters éblouissant.


Lion Feuchtwanger (1884-1958)
Lion Feuchtwanger est un des auteurs allemands les plus traduits et controversé. En 1925,  alors que Mussolini et Staline s'arrogent de nouveaux pouvoirs, qu'Adolf Hitler publie "Mein Kampf", paraissent "Le Procès" de Franz Kafka et "Jud Süß" de Lion Feuchtwanger. Ce dernier ouvrage, qui reprend la véritable histoire de Joseph Süss Oppenheimer, intermédiaire de talent des princes allemands du XVIIIe siècle,  pour tenter de déminer l'antisémitisme ambiant, connut un phénoménal succès dans le monde entier. On sait que le thème du juif Süss fut par la suite détourné à des fins de propagande antisémite par la propagande nazie (a contrario du film produit par Lothar Mendes en 1934 avec Conrad Veidt).

Né à Munich, Lion Feuchtwanger termine des études de philosophie, épouse Marta Loeffler en 1912, tente une carrière théâtrale non loin de Berthold Brecht : après la prise de pouvoir par Hitler, il devient l'un des 55 000 allemands qui trouvèrent refuge en France entre 1933 et 1939, puis aux Etats-Unis et aux quatre coins du monde encore libre après 1940. Son récit autobiographique, "Der Teufel in Frankreich", raconte son internement, et les humiliations subies, au camp des Milles, installé en toute hâte par les autorités françaises dans une tuilerie désaffectée proche d'Aix-en-Provence. C'est en 1940 qu'il publie "Exil", retraçant dans les années 1934-1935 la situation angoissante des exilés qui espèrent toujours un retour proche dans leur patrie. Au fil de son récit, Lion Feuchtwanger semble avoir évolué depuis les années 1920 où il prônait un pacifisme sans concession : désormais, face au national-socialisme, l'arme intellectuelle est insuffisante, le pacifisme ne peut que renforcer la violence ..