Bloomsbury Group - Virginia Woolf (1882-1941) - Vanessa Bell  (1879-1961) - Duncan Grant (1885-1978) - Roger Eliot Fry (1866-1934) - Lytton Strachey (1880-1932) - Dora Carrington (1893-1932) - Vita Sackville-West (1892-1962) - Rosamond Lehmann (1901-1990) - David Herbert Lawrence (1885-1930) - Walter Richard Sickert (1860-1942) - Katherine Mansfield (1888-1923) - ...

Last update: 12/27/2016

Le groupe de Bloomsbury

(Bloomsbury Group, 1904-1940)
Né au début du XXe dans le quartier londonien de Bloomsbury, le groupe de Bloomsbury est un cénacle d'intellectuels et d'artistes liés à Cambridge qui, pendant les dix années précédant la Première Guerre mondiale, eut une influence déterminante sur la vie culturelle anglaise. Ainsi les œuvres littéraires de Virginia Woolf comptent parmi les plus significatives de la culture occidentale; Roger Fry, Clive Bell, Duncan Grant, Vanessa Bell ouvrirent à l'art moderne français les portes de l'Angleterre en organisant à Londres, en 1910 et en 1912, les expositions du postimpressionnisme; les théories économiques de Maynard Keynes influent encore sur la vie de millions d'individus. Dans la mouvance du groupe, on trouve les romanciers E. M. Forster (1879-1970) et Aldous Huxley (1894-1963), le philosophe Bertrand Russell (1872-1970), le poète T. S. Eliot (1888-1965),  Ludwig Wittgenstein (1889-1951), George Orwell (1903-1950), Lytton Strachey (1880-1932), Dora Carrington (1893-1932).

Le groupe de Bloomsbury ne constitua jamais une école mais dessina plutôt une constellation d'individualités exceptionnelles. Une influence commune les unissait, celle des "Principia Ethica" (1903) du philosophe George Edward Moore (1873-1958). C'est dans son éthique intuitionniste et la simplicité libératrice de sa réflexion privilégiant le sens commun, - ce ne sont pas tant le monde ou les sciences qui m'ont posé des problèmes philosophiques, écrira-t-il, que les étranges paroles écrits des philosophes - que les membres du groupe puiseront leur attachement aux relations personnelles et leur conviction que le sens du beau est une voie privilégiée vers la vie morale. Répugnant à construire un système philosophique de plus, Moore s'est avéré être le plus grand "questionneur de la philosophie moderne".

Comme à peu près tout le reste de la culture moderne, le premier Bloomsbury se vit bouleversé dans son développement par la Première Guerre mondiale. Aucun des hommes n'y a combattu. La plupart d'entre eux étaient objecteurs de conscience, ce qui, bien entendu, ajouta aux controverses contre le Groupe.
Les années 1920 virent le renouveau de Bloomsbury : Virginia Woolf publie ses romans les plus célèbres," Mrs Dalloway", "To the Lighthouse", "The Waves"; E. M. Forster achève "A Passage to India"; Duncan Grant puis Vanessa Bell exposent. Les années 1930 virent le déclin de Bloomsbury avec la mort de ses principaux protagonistes. L'aventure collective sombrera avec l'Europe tout entière dans le second conflit mondial, Virginia Woolf se suicide en 1941.

 

Vanessa Bell & Duncan Grant

Le peintre Vanessa Bell  (1879-1961) est la sœur aînée de Virginia Woolf. Sa sœur fait allusion dans ses essais autobiographiques "A Sketch of the Past et 22 Hyde Park Gate" des abus sexuels qu'elles ont toutes deux subis de leurs demi-frères George et Gerald Duckworth. Après la mort de leurs parents, les deux sœurs vivent dans le quartier londonien de Bloomsbury. En 1907, elle épouse Clive Bell (1881-1964), historien de l'art,  mais se séparent peu avant la Première Guerre mondiale. Vanessa part vivre avec le peintre Duncan Grant (1885-1978), connu pour sa liaison avec John Maynard Keynes, et son ami David Garnett et forment un groupe de peintres scandaleux pour l'époque.

Works from Vanessa Bell  - "The Memoir Club (Duncan Grant; Leonard Woolf; Vanessa Bell; Clive Bell; David Garnett; Baron Keynes; Lydia Lopokova; Sir Desmond MacCarthy; Mary MacCarthy; Quentin Bell; E. M. Forster)  (1943, National Portrait Gallery, London) - "Angelica Garnett, née Bell as 'Mistress Millament' in The Way of the World" (Government Art Collection - "Interior Scene, with Clive Bell and Duncan Grant Drinking Wine" (Birkbeck, University of London)  - "Virginia Woolf, née Stephen" (1912, National Portrait Gallery, London) - "Aldous Huxley" (1931, National Portrait Gallery, London) - "Self Portrait" (1958,  Charleston) - "Leonard Sidney Woolf" (1940, National Portrait Gallery, London)...

Works from Duncan Grant - "Interior" (Ulster Museum) - "Bea Howe" (Museums Sheffield) -  "Julian Bell Writing" (Charleston) - "Lytton Strachey" (Charlesto)n - "Miss Mary Coss" (The Fitzwilliam Museum)  - "Police Constable Harry Daley" (Guildhall Art Gallery) - "Self Portrait" (Aberdeen Art Gallery & Museums) - "The Bedside Lamp" (Salford Museum & Art Gallery) - "The Sofa" (Brighton and Hove Museums and Art Galleries) -" Venetian Sideboard"  (Government Art Collection)...


Roger Eliot Fry (1866-1934)

Peintre et critique d'art, il organise aux Grafton Galleries de Londres, en 1910, une exposition Manet et les postimpressionnistes, qui exercera une influence considérable sur le goût du public.

Works form Roger Eliot Fry - "Virginia Woolf" (Leeds Art Gallery, Leeds Museums and Galleries) - "Portrait of Nina Hamnett" (1917, The Courtauld Gallery) & (1917, The Stanley & Audrey Burton Gallery, University of Leeds) - "Edward Carpenter" (1894, National Portrait Gallery, London) - "Self-portrait" (1928, The Courtauld Gallery) - "Bertrand Arthur William Russell" (1923, National Portrait Gallery, London) - "Edith Sitwell" (1918, Museums Sheffield) - "Charles Percy Sanger, Barrister" (Trinity College, University of Cambridge)...


Virginia Woolf (1882-1941)
Fille d'un « éminent victorien » (sir Leslie Stephen, gendre de Thackeray) côtoyant dès l'enfance la fleur de l'intelligentsia britannique, égérie du groupe de Bloomsbury, Adeline Virginia Stephen bâtit son œuvre comme une digue contre la maladie mentale qui dévorait ses énergies et qui la frappait presque régulièrement à la parution de ses livres. Née à Londres, privée très tôt de la paix que lui procurait sa mère, morte en 1895, elle perd successivement sa demi-sœur Stella (1897) et son frère Thoby (1906). Quand sa sœur Vanessa, peintre, se marie en 1907, elle voit s'éloigner celle dont elle avait été la plus proche. Elle épouse en 1912 Leonard Woolf (économiste, pacifiste), dont l'inlassable bonté l'aidera à se doter d'une influence doublement vitale ; avec lui, elle monte une maison d'édition où seront notamment publiés Katherine Mansfield, T. S. Eliot et Freud. Après ces premiers essais que sont "la Traversée des apparences" ("The Voyage Out", 1915), qu'elle met sept ans à écrire,  "Nuit et Jour" (Night and Day, 1919), "la Chambre de Jacob" (Jacob's Room, 1922), le génie de Virginia Woolf éclate avec "Mrs. Dalloway" (1925).

Homosexuelle pudique, elle écrit, à la gloire de Vita Sackville-West, "Orlando" (1928), célébration de l'androgyne. Virginia Woolf écrit l'exil des femmes, leurs rancœurs, les défaillances du vouloir-vivre, la souffrance étouffée, tue et dissimulée. Elle peint le mal de vivre, elle tente de relier les « moments de vie » et d'unifier les coulisses de l'âme, ses envies et ses haines. Féministe puritaine, elle soutient de loin le combat des suffragettes mais rédige plusieurs ouvrages essentiels sur la condition féminine : "Une chambre à soi" (1929), "Trois Guinées" (1936). Autre sommet de l'œuvre woolfienne, "La Promenade au phare" (1927) : Mrs. Ramsay (portrait de la mère de Virginia) possède le génie de transformer chaque événement de la vie quotidienne en un instant de plénitude, une « illumination ». Traumatisée par la Seconde Guerre mondiale et les bombardements, craignant de tomber aux mains des nazis (Leonard Woolf était juif), elle se suicida à l'approche d'une nouvelle crise, répondant au « tragique appel des eaux » qui résonne d'un bout à l'autre de son œuvre : elle remplit ses poches de pierres et se jeta dans la rivère Ouse près de sa maison de Rodmell dans le Sussex en 1941...

 

La Chambre de Jacob (Jacob's Room, 1922)

"So of course,” wrote Betty Flanders, pressing her heels rather deeper in the sand, “there was nothing for it but to leave.” Slowly welling from the point of her gold nib, pale blue ink dissolved the full stop; for there her pen stuck; her eyes fixed, and tears slowly filled them. The entire bay quivered; the lighthouse wobbled; and she had the illusion that the mast of Mr. Connor’s little yacht was bending like a wax candle in the sun. She winked quickly. Accidents were awful things. She winked again..."

"La Première Guerre mondiale est au cœur de ce grand roman expérimental de Virginia Woolf. L’action se situe pourtant principalement dans l’Angleterre d’avant 1914. Mais Jacob Flanders, jeune homme dilettante et volage qui en est le héros, meurt au champ de bataille et Virginia Woolf semble composer son portrait en ayant constamment à l’esprit ce dénouement fatal. Dès la première scène, on sent ainsi la mort rôder autour de Jacob alors que, encore enfant, il joue sur une plage de Cornouailles. Avec ce roman, publié en 1922 comme l’Ulysse de Joyce, Virginia Woolf rompt avec les conventions du réalisme et du naturalisme. Son héros n’apparaît jamais au premier plan mais sous la forme d’impressions qu’ont pu avoir de lui son entourage : sa mère, jeune veuve de petite noblesse, les femmes qu’il a aimées et trompées, une vieille dame croisée dans un train. Virginia Woolf offre au lecteur une vision kaléidoscopique où se superposent le passé, le présent et l’avenir du héros. S’intéressant à la difficulté pour l’écrivain de restituer la nature complexe et opaque d’un être humain, elle donne une existence littéraire au caractère faillible et trouble de la mémoire."

 

"« Dans ces conditions, bien entendu, écrivait Betty Flanders, enfouissant de plus en plus ses talons dans le sable, il n’y avait pas autre chose à faire que de partir. » Lentement amassée à la pointe de sa plume, une pâle encre bleue noya le point final, où le stylo s’était immobilisé. Betty regardait sans rien voir : des larmes montèrent à ses yeux. Toute la baie devint tremblante, le phare se mit à osciller ; et elle crut voir le grand mât du petit yacht de Mr Connor ployer comme un cierge de cire exposé au grand soleil. Elle cligna vivement des yeux. Il arrive parfois des accidents terribles ! Elle battit encore des paupières. Le mât se redressa, la houle redevint régulière, le phare rigide ; mais la tache s’était étalée sur la feuille. « Pas autre chose à faire que de partir », relut-elle. « Écoute, dit-elle à Archer, l’aîné de ses fils, dont l’ombre se projetait sur son papier à lettres et s’allongeait toute bleue sur le sable (Betty Flanders eut un petit frisson – dire qu’on était déjà au trois septembre !) écoute ; du moment que Jacob ne veut pas jouer… L’affreuse tache ! Il doit commencer à se faire tard. « Où est-il, cet odieux gamin ? reprit-elle. Je ne le vois pas. Cours le chercher. Dis-lui de venir tout de suite… « Mais grâce à Dieu, continuât-elle à griffonner, sans plus s’occuper de la tache, tout semble s’être arrangé pour le mieux, bien que nous soyons entassés comme des harengs en caque et qu’il faille tolérer dans l’appartement la voiture d’enfant ; car, bien entendu, la propriétaire… » 

Tel était le genre de lettres que Betty Flanders écrivait au capitaine Barfoot – pages nombreuses, maculées de larmes. Car Scarborough est à sept cents milles de distance de Cornouailles ; et le capitaine habite Scarborough ; et elle est veuve ; et Seabrook, son mari, est mort. Les larmes de Betty Flanders font onduler, en vagues rutilantes, les dahlias de son jardin, et scintiller devant ses yeux le vitrage de la serre ; elles paillettent la cuisine d’étincelantes lames de couteaux : de plus, c’est à cause de ces larmes que, pendant le service religieux, Mrs Jarvis, la femme du recteur, écoutant l’orgue et voyant Mrs Flanders prosternée au-dessus de la tête de ses trois garçons, se dit que le mariage est une sûre forteresse, et que les veuves solitaires, misérables et sans appui, errent au hasard dans les champs, les malheureuses ! ne récoltant que des cailloux, glanant bien peu d’épis mûrs ! Mrs Flanders avait perdu son mari depuis deux ans. « Ja - cob ! Ja - cob ! » criait Archer. « Scarborough », traça Mrs Flanders sur l’enveloppe, et elle souligna le mot d’un trait hardi. Scarborough était sa ville natale : à ses yeux, le centre du monde. Un timbre, un timbre, à présent. Elle fureta dans son sac : elle le retourna sens dessus dessous, le vida au creux de sa jupe, chercha ; le tout avec tant d’énergie que Charles Steele, le paysagiste toujours coiffé d’un Panama, resta le pinceau en l’air. Comme l’antenne d’un insecte irritable, ce pinceau frémissait. La voilà qui bougeait, cette femme, qui se préparait à s’en aller, le diable l’emporte ! Il plaqua vivement sur sa toile une touche d’un noir violet. Car cette touche était nécessaire à son paysage. Décoloré, comme d’habitude, avec tous ces gris fondus en lavande, et cette unique étoile, ou bien cette mouette blanche – mais oui ! – en suspens dans le ciel. Décoloré, décoloré. Les critiques n’allaient pas se gêner pour le dire : car il n’était qu’un artiste obscur, un exposant inconnu : portant une croix à sa chaîne de montre : adoré des gosses de sa logeuse ; et très flatté quand celle-ci marquait du goût pour sa peinture – ce qui arrivait souvent. « Ja - cob ! Ja - cob ! » criait Archer. Exaspéré par ces cris malgré son amour pour les enfants, Steele picorait avec agacement parmi les petits serpents de couleur lovés sur sa palette. « Je l’ai vu, ton frère, dit-il avec un hochement de tête affirmatif, lorsque Archer passa lentement à côté de lui, laissant traîner sa bêche et regardant, les sourcils froncés, ce vieux monsieur à lunettes. « Là-bas, près de ce rocher, murmura Steele, sa brosse entre les dents, pressant son tube de Sienne naturelle et gardant les yeux rivés sur le dos de Betty Flanders. « Ja - cob ! Ja - cob ! » cria Archer, reprenant sa marche traînante. Son appel était d’une tristesse extraordinaire. Pur de toute matérialité, de toute passion, lancé seul et sans réponse à travers le monde, et se brisant contre les rochers. Steele fronça les sourcils ; mais il était content de sa valeur sombre – nécessaire pour mettre son paysage d’aplomb. « Eh ! mais, l’on peut encore faire des progrès, à cinquante ans. Tel le Titien… » Ayant trouvé le ton juste, il leva les yeux, et vit avec épouvante un nuage au-dessus de la baie. Mrs Flanders se leva, tapota son vêtement pour en faire tomber le sable, et ramassa son ombrelle noire.   Le rocher était un de ces rocs bruns, ou plutôt noirs, d’une solidité effrayante, un de ces rocs émergeant du sable comme les témoins des temps primitifs. Hérissés de patelles aux coquilles plissées, et jonchés d’une chevelure clairsemée d’algues sèches, l’escalade en est difficile, pour un petit garçon ; il faut qu’il se contorsionne, et qu’il ait l’âme bien héroïque, pour arriver jusqu’en haut. Mais justement, c’est en haut qu’il y a un creux plein d’eau avec un fond de sable : et un lambeau de méduse collé sur le bord ; et aussi des moules. Un petit poisson passe comme une flèche. La frange d’algues rouge brun palpite, un crabe à la carapace opaline apparaît. « Oh ! un énorme crabe ! » et sur ses pattes malingres, voilà le crabe qui déloge. C’est le moment ! Jacob plongea la main dans l’eau. Le crabe était froid, et léger, léger. Mais l’eau était toute chargée de sable, et tenant son petit seau plein à bout de bras, Jacob redescendit péniblement. Il était sur le point de sauter sur la grève, quand il vit, étendu à terre tout de son long, un couple immobile : un homme et une femme, écarlates, démesurés, couchés tout près l’un de l’autre. Un homme et une femme, énormes (et déjà le jour baissait), étendus là, sans mouvement, côte à côte, la tête sur leur mouchoir de poche, et très près de l’eau qui montait, tandis que deux ou trois mouettes rasaient élégamment les vagues, et venaient se poser contre leurs souliers. Les larges faces écarlates, posées sur des mouchoirs de couleur vive, regardaient Jacob avec de grands yeux. Jacob les regardait de même. Enfin tenant son seau avec précaution, il se décida à sauter, et se mit à trottiner, très lentement d’abord et d’un air indifférent, puis de plus en plus vite à mesure que les vagues écumeuses se rapprochaient de lui, et le forçaient à faire des détours, tandis que les mouettes se levaient à son approche, et s’en allaient, portées par le flot, atterrir un peu plus loin. ..."

 

"Mrs Dalloway" va montrer à quel point Virginia Woolf, en abandonnant la forme rectiligne et réaliste du roman victorien, trouve dans l'écriture dite "moderniste" la possibilité de proposer une image et une pensée de la femme plus en accord avec elle-même. Non seulement elle peut ainsi se laisser aller à un subtil va-et-vient dans le temps passé, présent et avenir, pour éclairer les différents moments de son existence, mais l'intrigue amoureuse peut être rendue dans toutes ses nuances, du mariage au désir : le personnage de Clarissa peut ainsi résister à l'investissement sexuel et possessif de Peter le séducteur et colonisateur psychique, et s'engager dans le mariage avec Richard qui respecte au mieux sa liberté...

 

"She did undoubtedly then feel what men felt. Only for a moment; but it was enough. It was a sudden revelation, a tinge like a blush which one tried to check and then, as it spread, one yielded to its expansion, and rushed to the farthest verge and there quivered and felt the world come closer, swollen with some astonishing significance, some pressure of rapture, which split its thin skin and gushed and poured with an extraordinary alleviation over the cracks and sores!"

 

"Elle était certaine de ressentir à ces moments-là ce que ressentent les hommes. Rien qu'un instant; mais cela suffisait. C'était une brusque révélation, une légère coloration comme le rose qui vous monte aux joues et qu'on tente de réprimer, puis, lorsqu'il se répand, voilà qu'on cède à ce débordement, qu'on l'accompagne jusqu'à sa pointe extrême, et là, on tremble, on sent le monde qui se rapproche, tout gonflé de quelque signification extraordinaire, c'est une sorte de ravissement qui fait pression de l'intérieur, qui fait craquer sa mince écorce et qui jaillit et se déverse comme un baume sur les gerçures et les blessures!"

 


Mrs. Dalloway (1925)
Le roman, publié en 1925, raconte la journée d'une femme élégante de Londres, Clarissa Dalloway - entre le matin et le soir d'une splendide journée de la mi-juin 1923 -, mêlant impressions présentes et souvenirs, personnages surgis du passé, comme un ancien amour, membres de sa famille et de son entourage. Le personnage, dit-on, s'inspira de Vanessa Bell. Ce grand monologue intérieur exprime la difficulté de relier soi et les autres, le présent et le passé, le langage et le silence, le mouvement et l'immobilité. La qualité la plus importante du livre est d'être un roman poétique, porté par la musique d'une phrase chantante et comme ailée. Les impressions y deviennent des aventures. Le roman est sans l'ombre d'un doute le chef-d'oeuvre de Virginia Woolf. L'oeuvre s'ouvre sur Clarissa se préparant à sortir acheter des fleurs pour sa réception du soir, c'est alors que la seule pensée d'ouvrir les portes-fenêtres va lui rappeler la jeune femme de dix-huit ans qu'elle était dans la maison familiale de Bourton-on-the-Water ...

 

"Mrs. Dalloway said she would buy the flowers herself. For Lucy had her work cut out for her. The doors would be taken off their hinges; Rumpelmayer’s men were coming. And then, thought Clarissa Dalloway, what a morning — fresh as if issued to children on a beach.
What a lark! What a plunge! For so it had always seemed to her, when, with a little squeak of the hinges, which she could hear now, she had burst open the French windows and plunged at Bourton into the open air. How fresh, how calm, stiller than this of course, the air was in the early morning; like the flap of a wave; the kiss of a wave; chill and sharp and yet (for a girl of eighteen as she then was) solemn, feeling as she did, standing there at the open window, that something awful was about to happen; looking at the flowers, at the trees with the smoke winding off them and the rooks rising, falling; standing and looking until Peter Walsh said, “Musing among the vegetables?”— was that it? —“I prefer men to cauliflowers”— was that it? He must have said it at breakfast one morning when she had gone out on to the terrace — Peter Walsh. He would be back from India one of these days, June or July, she forgot which, for his letters were awfully dull; it was his sayings one remembered; his eyes, his pocket-knife, his smile, his grumpiness and, when millions of things had utterly vanished — how strange it was! — a few sayings like this about cabbages.
She stiffened a little on the kerb, waiting for Durtnall’s van to pass. A charming woman, Scrope Purvis thought her (knowing her as one does know people who live next door to one in Westminster); a touch of the bird about her, of the jay, blue-green, light, vivacious, though she was over fifty, and grown very white since her illness. There she perched, never seeing him, waiting to cross, very upright.
For having lived in Westminster — how many years now? over twenty — one feels even in the midst of the traffic, or waking at night, Clarissa was positive, a particular hush, or solemnity; an indescribable pause; a suspense (but that might be her heart, affected, they said, by influenza) before Big Ben strikes. There! Out it boomed. First a warning, musical; then the hour, irrevocable. The leaden circles dissolved in the air. Such fools we are, she thought, crossing Victoria Street. For Heaven only knows why one loves it so, how one sees it so, making it up, building it round one, tumbling it, creating it every moment afresh; but the veriest frumps, the most dejected of miseries sitting on doorsteps (drink their downfall) do the same; can’t be dealt with, she felt positive, by Acts of Parliament for that very reason: they love life. In people’s eyes, in the swing, tramp, and trudge; in the bellow and the uproar; the carriages, motor cars, omnibuses, vans, sandwich men shuffling and swinging; brass bands; barrel organs; in the triumph and the jingle and the strange high singing of some aeroplane overhead was what she loved; life; London; this moment of June.For it was the middle of June."

"Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même. Lucy avait de l’ouvrage par-dessus la tête. On enlèverait les portes de leurs gonds ; les hommes de Rumpelmayer allaient venir. « Quel matin frais ! pensait Clarissa Dalloway. On dirait qu’on l’a commandé pour des enfants sur une plage. » Comme on se grise ! comme on plonge ! C’était ainsi jadis à Bourton, lorsque, avec un petit grincement des gonds qu’il lui semblait encore entendre, elle ouvrait toutes grandes les portes- fenêtres et se plongeait dans le plein air. Il était frais, calme et plus tranquille encore que celui-ci, l’air de Bourton au premier matin ; le battement d’une vague, le baiser d’une vague, pur, vif, et même – elle n’avait alors que dix-huit ans – solennel ; debout devant la fenêtre ouverte, elle sentait que quelque chose de merveilleux allait venir ; elle regardait les fleurs, les arbres où la fumée jouait, et les corneilles s’élevant, puis retombant. Elle restait là, elle regardait… Soudain la voix de Peter Walsh : « Rêverie parmi les légumes ? » Est-ce bien cela qu’il disait ? Ou : « J’aime mieux les gens que les choux-fleurs. » Était-ce bien cela ? Il devait l’avoir dit au déjeuner, un matin qu’elle était sur la terrasse. Peter Walsh… Il allait revenir de l’Inde un de ces jours, en juin ou en juillet, elle ne savait plus, car ses lettres étaient bien ennuyeuses. Mais ses mots, on s’en souvenait ; ses yeux, son couteau de poche, son sourire, ses grogneries, et, lorsque tant d’images s’étaient évanouies, – quelle drôle de chose ! – quelques mots comme ceux-là, à propos de choux. Elle se redressa un peu au bord du trottoir, laissa passer le camion de Durtnall.
« Charmante personne ! pensa Scrope Purvis (qui la connaissait, comme on se connaît à Westminster quand on vit porte à porte) ; un peu de l’oiseau en elle, du geai, bleu-vert, léger, vif… bien qu’elle ait plus de cinquante ans et qu’elle soit devenue très blanche depuis sa maladie. » Elle se tenait perchée, ne le vit pas, attendait pour traverser, très droite. Quand on a vécu à Westminster – combien d’années main- tenant ? plus de vingt – on sent au milieu du mouvement, si on s’éveille la nuit (Clarissa l’affirmait), une sorte d’arrêt, quelque chose de solennel, une pause qu’on ne peut décrire ; tout semble se figer (c’était son cœur peut-être, disait-on, son cœur troublé par la grippe) avant que Big Ben sonne. Ah ! Il commence. D’abord, un avertissement musical, puis l’heure, irrévocable. Les cercles de plomb se dissolvent dans l’air. « Quels fous nous sommes ! pensait-elle en tournant dans Victoria Street… Qui sait pourquoi nous l’aimons ainsi, pourquoi nous la voyons ainsi, pourquoi nous l’élevons autour de nous, la construisons, la détruisons – et la recréons à chaque minute ? Les plus tristes mégères, les plus misérables débris assis au seuil des portes (l’ivrognerie les a perdus) font comme nous. Aucune loi ne pourra les mater, j’en suis sûre. Pourquoi ? Parce qu’ils aiment la vie. » Dans les yeux des hommes, dans leurs pas, leurs piétinements, leur tumulte, dans le fracas, dans le vacarme, voitures, autos, omnibus, camions, hommes-sandwich traînant et oscillant, orchestres, orgues de Barbarie, dans le triomphe et dans le tintement et dans le chant étrange d’un aéroplane au-dessus de sa tête, il y avait ce qu’elle aimait : la vie, Londres, ce moment de juin. Car c’était le milieu de juin.


"The War was over, except for some one like Mrs. Foxcroft at the Embassy last night eating her heart out because that nice boy was killed and now the old Manor House must go to a cousin; or Lady Bexborough who opened a bazaar, they said, with the telegram in her hand, John, her favourite, killed; but it was over; thank Heaven — over. It was June. The King and Queen were at the Palace. And everywhere, though it was still so early, there was a beating, a stirring of galloping ponies, tapping of cricket bats; Lords, Ascot, Ranelagh and all the rest of it; wrapped in the soft mesh of the grey-blue morning air, which, as the day wore on, would unwind them, and set down on their lawns and pitches the bouncing ponies, whose forefeet just struck the ground and up they sprung, the whirling young men, and laughing girls in their transparent muslins who, even now, after dancing all night, were taking their absurd woolly dogs for a run; and even now, at this hour, discreet old dowagers were shooting out in their motor cars on errands of mystery; and the shopkeepers were fidgeting in their windows with their paste and diamonds, their lovely old sea-green brooches in eighteenth-century settings to tempt Americans (but one must economise, not buy things rashly for Elizabeth), and she, too, loving it as she did with an absurd and faithful passion, being part of it, since her people were courtiers once in the time of the Georges, she, too, was going that very night to kindle and illuminate; to give her party. But how strange, on entering the Park, the silence; the mist; the hum; the slow-swimming happy ducks; the pouched birds waddling; and who should be coming along with his back against the Government buildings, most appropriately, carrying a despatch box stamped with the Royal Arms, who but Hugh Whitbread; her old friend Hugh — the admirable Hugh!
“Good-morning to you, Clarissa!” said Hugh, rather extravagantly, for they had known each other as children. “Where are you off to?”
“I love walking in London,” said Mrs. Dalloway. “Really it’s better than walking in the country.”
They had just come up — unfortunately — to see doctors. Other people came to see pictures; go to the opera; take their daughters out; the Whitbreads came “to see doctors.” Times without number Clarissa had visited Evelyn Whitbread in a nursing home. Was Evelyn ill again? Evelyn was a good deal out of sorts, said Hugh, intimating by a kind of pout or swell of his very well-covered, manly, extremely handsome, perfectly upholstered body (he was almost too well dressed always, but presumably had to be, with his little job at Court) that his wife had some internal ailment, nothing serious, which, as an old friend, Clarissa Dalloway would quite understand without requiring him to specify. Ah yes, she did of course; what a nuisance; and felt very sisterly and oddly conscious at the same time of her hat. Not the right hat for the early morning, was that it? "

"La guerre était finie. Sauf pour certains : Mrs Foxcroft qui hier à l’Ambassade se rongeait de chagrin parce que ce joli garçon avait été tué et que maintenant le vieux Manor House passerait à un cousin ; Lady Bexborough, qui, disait-on, avait ouvert une vente de charité en tenant à la main un télégramme : John, son préféré, tué. C’était fini, Dieu merci, fini. Et voilà le mois de juin. Le Roi et la Reine étaient au Palais. Et pourtant, bien qu’il fût encore très tôt, il y avait un bruit sourd de poneys galopants, des claquements de crosses et de crickets ; Lords, Ascot, Ranelagh et tous les autres, voilés par le doux réseau gris-bleu de l’air matinal qui, plus tard, se dissiperait, laisserait voir sur les pelouses et sur les pistes les poneys bondissants, qui frappent à peine le sol de leurs pieds de devant et s’élancent, les ardents jeunes gens et les jeunes filles rieuses, aux transparentes mousselines, qui, ce matin même, après avoir dansé toute la nuit, promenaient leurs ridicules chiens au poil de laine. Déjà de discrètes douairières partaient dans leurs voitures pour des courses mystérieuses ; les marchands s’agitaient dans leurs vitrines avec leurs pierres fausses et leurs diamants et ces charmantes vieilles broches vert-de-mer aux montures XVIIIe siècle qui tentent les Américains (mais il faut économiser, ne pas faire pour Élisabeth trop de folles dépenses), et elle aussi qui aimait ces choses d’une absurde et fidèle passion, qui en faisait partie, puisque sa famille avait figuré à la Cour sous les George, elle allait, ce soir même, se mettre en frais et illuminer, elle allait donner sa soirée. Mais quelle chose étrange, en entrant dans le Parc, que ce silence, cette brume, ce bourdonnement, les canards heureux qui nageaient lentement, les oiseaux pansus qui se dandinaient ! Et qui vient donc là-bas, du côté des Ministères, justement, avec un portefeuille aux armes royales ? C’est Hugh Whitbread, son vieil ami Hugh, Hugh l’admirable. « Comment va, Clarissa ? s’écria Hugh en exagérant un peu (ils s’étaient connus tout enfants). Où allez-vous ainsi ? – J’adore marcher dans Londres, dit Clarissa, c’est beaucoup plus agréable qu’à la campagne. » Ils venaient d’arriver en ville, hélas ! pour consulter les docteurs. On vient à Londres pour voir les expositions, aller à l’Opéra, faire sortir ses filles. Les Whitbread venaient « pour consulter les docteurs ». Que d’innombrables visites Clarissa avait faites à Evelyn Whitbread dans des cliniques ! « Evelyn est de nouveau malade ? – Evelyn est assez patraque », dit Hugh avec une moue et en gonflant un peu son très beau corps, un peu gros, mais si noble, si parfaitement soigné (il était comme d’habitude trop bien mis, à cause de sa petite charge à la Cour, c’était sans doute nécessaire). Il voulait dire par là que sa femme souffrait d’un mal interne – oh ! rien de sérieux ! – Clarissa, sa vieille amie, comprendrait parfaitement sans l’obliger à préciser. Mais oui, elle comprenait. Quel ennui ! et elle se sentit émue comme une sœur, et aussi drôlement gênée à cause de son chapeau. Ce n’était pas exactement le chapeau du matin, n’est- ce pas ? ..."



Vers le phare (To the lighthouse, 1927)

"Yes, of course, if it’s fine tomorrow,” said Mrs. Ramsay. “But you’ll have to be up with the lark,” she added. To her son these words conveyed an extraordinary joy, as if it were settled, the expedition were bound to take place, and the wonder to which he had looked forward, for years and years it seemed, was, after a night’s darkness and a day’s sail, within touch..."

"Une soirée d'été sur une île au large de l'Ecosse. Pôle de convergence des regards et des pensées, Mrs Ramsay exerce sur famille et amis un pouvoir de séduction quasi irrésistible. Un enfant rêve d'aller au Phare. L'expédition aura lieu un beau matin d'été, dix ans plus tard. Entre-temps, mort et violence envahissent l'espace du récit. Au bouleversement de la famille Ramsay répond le chaos de la Première Guerre mondiale. La paix revenue, il ne reste plus aux survivants désemparés, désunis, qu'à reconstruire sur les ruines. Des bonheurs et des déchirements de son enfance, Virginia Woolf a fait la trame d'une oeuvre poétique, lumineuse et poignante qui dit encore le long tourment de l'écriture et la brièveté de ses joies : visions fragiles, illuminations fugaces .."

 


Vita Sackville-West (1892-1962, poétesse ("The Land", 1927), romancière ("The Edwardians", 1930, "All Passion Spent", 1931), essayiste, biographe, traductrice et conceptrice de ses jardins au Château de Sissinghurst, dans le Kent, peinte par William Strang en 1918, mariée à Harold Nicolson, bisexuel comme elle, fût une femme passionnée, amante de Violet Trefusis (1894-1972), femme de lettres ("Broderie Anglaise", 1939–1945) et mondaine connue du Tout-Paris, et de Virginia Woolf dans les années 1920 : c'est dans ce contexte passionnel que sera écrit "Orlando", analyse subtile des rapports entre les sexes sur quatre siècle dans la société anglaise et que domine la figure androgyne d'Orlando. Leurs lettres amoureuses respectives firent l'objet par ailleurs de maintes publications...

Orlando (1928)

"He — for there could be no doubt of his sex, though the fashion of the time did something to disguise it — was in the act of slicing at the head of a Moor which swung from the rafters. It was the colour of an old football, and more or less the shape of one, save for the sunken cheeks and a strand or two of coarse, dry hair, like the hair on a cocoanut. Orlando’s father, or perhaps his grandfather, had struck it from the shoulders of a vast Pagan who had started up under the moon in the barbarian fields of Africa; and now it swung, gently, perpetually, in the breeze which never ceased blowing through the attic rooms of the gigantic house of the lord who had slain him..."

"Orlando, ce sont les mille et une vies dont nous disposons, que nous étouffons et qu'Orlando seul libère, car il lui est donné de vivre trois siècles en ayant toujours trente ans. Jeune lord comblé d'honneurs, il est nommé ambassadeur en Turquie, devient femme et rejoint une tribu de bohémiens puis retourne vivre sous les traits d'une femme de lettres dans l'Angleterre victorienne. Assoiffé de vie et de poésie, à l'image de Virginia Woolf, Orlando traverse les siècles, accumule les sensations, déploie les multiples facettes qui composent notre être. La nature de l'homme et de la femme, l'amour, la vie en- société, la littérature, tout est dénudé avec un prodigieux humeur. - hymne à la joie, au plaisir, ce conte fantastique révèle que la pensée créatrice est bien « de tous les moyens de transport le plus divagant et le plus fou! »."

 

"Il – car son sexe n’était pas douteux, quoique la mode du temps fît quelque chose pour le déguiser – faisait siffler son épée à coups de taille contre une tête de Maure qui, pendue aux poutres, oscillait. Elle avait la couleur d’un vieux ballon ; elle en aurait eu plus ou moins la forme, sans ses joues avalées et une ou deux touffes de cheveux rudes et secs comme la tignasse d’une noix de coco. Le père d’Orlando, ou peut-être son grand- père, l’avait décollée des épaules d’un énorme infidèle surgi soudain, au clair de lune, dans les champs barbares d’Afrique ; et voici que doucement, sans arrêt, dans la brise qui soufflait toujours par les greniers de cette maison géante, elle oscillait sous le toit du Lord qui l’avait tranchée. Les aïeux d’Orlando avaient chevauché par des champs d’asphodèles, et des champs pierreux, et des champs encore, arrosés d’étranges rivières ; ils avaient décollé de maintes épaules maintes têtes de maintes couleurs, et les avaient rapportées pour les suspendre aux poutres de leur toit. Ainsi ferait Orlando, jurait-il. Mais comme il n’avait que seize ans et qu’il était trop jeune pour accompagner les autres dans leurs chevauchées d’Afrique ou de France, il se contentait d’échapper à sa mère et aux paons du jardin, de monter en son grenier, et là, d’estoquer, tailler et trancher l’air à grands coups de sa lame sifflante. Quelquefois il coupait la corde qui retenait la tête : elle rebondissait sur le sol ; il devait la rependre, et, chevaleresque, attachait presque hors de portée cet ennemi dont les lèvres desséchées et noires grimaçaient alors un sourire de triomphe. La tête ballante oscillait : car ces greniers où Orlando avait élu domicile étaient au sommet d’une maison si vaste que le vent lui-même y semblait pris au piège, soufflant d’ici, soufflant de là, hiver comme été. La tapisserie verte, celle qui représentait une chasse, sans cesse ondulait dans la brise. Les aïeux d’Orlando avaient été nobles dès leur apparition dans le monde. Ils étaient issus des brouillards nordiques avec des couronnes sur leurs têtes. Ces zébrures d’ombre dans la pièce et ces jaunes étangs en damier sur le sol ne venaient-ils pas du soleil traversant une ample cotte d’arme sur le vitrail de la fenêtre ? Orlando se dressait maintenant dans le jaune d’un léopard héraldique. Lorsqu’il posa la main sur la poignée de la fenêtre pour l’ouvrir, à l’instant elle se colora de rouge, de jaune et de bleu comme une aile de papillon. Ceux qui aiment les symboles et se plaisent à les déchiffrer, auraient pu alors observer que si les jambes élégantes, la taille bien prise, les épaules fermes d’Orlando étaient toutes diaprées de lumières héraldiques, son visage, lorsqu’il ouvrit largement la fenêtre, ne fut éclairé que par le soleil. On n’aurait su trouver visage à la fois plus candide et plus sombre. Heureuse la mère qui porte un tel être ! plus heureux encore le biographe qui raconte sa vie ! L’une n’aura jamais à s’affliger, ni l’autre à demander le secours du romancier ou du poète. De haut fait en haut fait, de gloire en gloire, de charge en charge, le héros doit aller toujours, son scribe le suivant, jusqu’au siège suprême, si haut placé soit-il, où tendent leurs désirs communs. À voir Orlando, on le devinait taillé précisément pour une telle carrière. L’incarnat de ses joues était voilé par un duvet de pêche ; et le duvet de sa lèvre était à peine plus épais que le duvet de sa joue. Ses lèvres elles-mêmes, courtes, se retroussaient légèrement sur des dents d’une exquise blancheur d’amande. Son nez était d’une seule courbe, tel le vol court et tendu d’une flèche ; sa chevelure était sombre, ses oreilles petites, étroitement appliquées contre la tête. Mais hélas, pourquoi faut-il, à ce répertoire de tendres beautés, ajouter encore le front et les yeux ? Hélas ! pourquoi naît-il si rarement des hommes qui en soient pourvus ? En effet, au premier coup d’œil jeté sur Orlando à sa fenêtre, il nous faut admettre qu’il avait des yeux comme des violettes trempées, de grands yeux que l’eau semblait emplir et dilater encore ; et que son front, entre les deux médaillons vides de ses tempes, avait le renflement d’un grand dôme de marbre. Ainsi, au premier coup d’œil sur ses yeux, sur son front, nous nous mettons à poétiser. Ainsi, au premier coup d’œil sur ses yeux, sur son front, il nous faut admettre mille choses fâcheuses que tout bon biographe s’efforce d’ignorer. Par les yeux entraient en Orlando des spectacles perturbateurs – par exemple sa mère, une très belle dame vêtue de vert qui s’en al- lait nourrir ses paons, accompagnée de Twitchett sa suivante ; des spectacles qui l’enthousiasmaient – les oiseaux et les arbres ; qui le rendaient amoureux de la mort – le ciel crépusculaire ou le retour des freux ; et ainsi, montant par la spirale de l’escalier jusque dans son cerveau – qui était des plus vastes – tous ces spectacles, et les bruits du jardin aussi, le choc du marteau, les coups d’une hache, instauraient ces désordres et ces émeutes des passions et des mouvements que tout bon bio- graphe déteste. Mais poursuivons. – Orlando, lentement, rentra la tête, s’assit devant une table, et, avec l’air à demi conscient des hommes en train de faire ce qu’ils font à cette heure tous les jours de leur vie, prit un cahier intitulé : « Æthelbert, Tragédie en cinq actes », et plongea dans l’encre une vieille plume d’oie toute tachée. Il eut bientôt couvert dix pages et plus de poésie. Son style était coulant, à coup sûr, mais abstrait. Le Vice, le Crime, la Misère étaient les personnages de ce drame. Rois et reines y gouvernaient d’impossibles États ; d’horribles intrigues les accablaient ; de nobles sentiments les soulevaient ; il n’y avait pas là un seul mot qu’Orlando eût dit lui-même, mais tout était tourné avec une aisance et une douceur qui, si l’on considère l’âge de l’auteur – il n’avait pas encore dix-sept ans – et le fait que le XVIe siècle avait encore quelques années à vivre, étaient vraiment assez remarquables. À la fin, pourtant, Orlando s’arrêta. Il était en train de décrire, comme tous les jeunes poètes le font toujours, la nature ; et, afin d’accorder son épithète à une nuance précise de vert, il regarda – en quoi il montra plus d’audace que beaucoup – la chose elle-même : un massif de lauriers qui, justement, poussait sous sa fenêtre. Et, naturellement, c’en fut fini d’écrire...."

 

Les Vagues (The Waves, 1931)
"Tandis que les vagues déferlent sur le rivage, six voix s’élèvent en contrepoint, celles de trois filles et de trois garçons, qui parlent dans la solitude, se racontent, s’entrelacent, et pleurent la mort de leur ami Percival. A la différence de la plupart de ses romans, Virginia Wolf a ici construit un poème en prose, où alternent souvenirs heureux et sombres de l’enfance, communions éphémères, rencontres manquées, amour de la vie et fascination de la mort. Chaque image fait surface un bref instant, à la manière de cet aileron entrevu un jour sur la mer vaste et vide, source de terreur et d’extase, que l’auteur s’efforce ici de capturer. Et les vagues, de leur grondement sourd et éternel, referment le livre comme elles l’avaient ouvert."

 

Une chambre à soi (A Room of One's Own, 1929)
Avec une irritation voilée d'ironie, Virginia Woolf a composé ce pamphlet à partir de plusieurs conférences effectuées en octobre 1928 dans deux collèges de l'université Cambridge qui étaient alors réservés aux femmes, Newnham College et Girton College. Comment, jusqu'à une époque toute récente, les femmes ont été savamment placées sous la dépendance spirituelle et économique des hommes et, par voie de conséquence, réduites au silence. Que leur manque-t-il pour affirmer leur génie : de quoi vivre, du temps et une chambre à soi.

 

Les Années (The Years, 1937)
"Ce roman raconte l'histoire d'une famille en trois générations, où tout évolue, les conditions économiques, les valeurs spirituelles et morales. Les faits ne sont rien sans la vision, l'histoire sans le sentiment de la durée, l'extérieur sans l'intériorité. Le présent est pénétré de souvenirs, et le passage du temps marque les corps et les coeurs. Le miracle est que le lecteur se sent à chaque instant touché, englobé dans une histoire qui devient la sienne propre. L'angoisse est la forme extrême de cette interrogation de la vie qui constitue comme la fondation du roman. Et son sujet, plus que la destinée de tel ou tel personnage, est bien la vie - la vie intérieure, bien sûr, et la contemplation."

 

"C’était un printemps incertain. Le temps variait sans cesse et chassait des nuages bleus et pourprés au-dessus du pays. Dans la campagne, les fermiers regardaient leurs champs avec méfiance ; à Londres, les gens ouvraient et fermaient leurs parapluies en interrogeant le ciel. Mais on doit s’attendre à ces changements-là en avril. Des milliers de commis des magasins Whiteley et de l’Army and Navy faisaient cette remarque en tendant des paquets soigneusement pliés aux dames à falbalas, debout de l’autre côté du comptoir. D’interminables processions d’acheteurs dans le quartier de l’ouest, et d’hommes d’affaires dans celui de l’est, défilaient sur les trottoirs, semblables à des caravanes en marche incessante. Du moins la comparaison s’imposait à ceux qui, pour une raison ou l’autre, s’arrêtaient un instant, soit pour mettre une lettre à la poste, soit en se plantant à la fenêtre d’un club de Piccadilly. Le flot des landaus, des victorias et des cabs s’écoulait sans arrêt, car la saison débutait. Dans les rues plus tranquilles, les musiciens ambulants lançaient leur mince filet de son, presque toujours mélancolique. Du haut des branches, ici à Hyde Park, ou là à Saint James, le pépiement des moineaux, les brusques éclats de voix intermittents de la grive amoureuse leur faisaient écho ou les parodiaient. Les ramiers des squares s’agitaient à la cime des arbres ; ils laissaient tomber une ou deux brindilles et roucoulaient leur berceuse toujours interrompue. L’après-midi, les grilles de Marble Arch et d’Apsley House étaient bloquées par des dames en robes multicolores, à tournures, et par des mes- sieurs en jaquettes, armés de cannes et l’œillet à la boutonnière. Voici que passait la princesse ; et, sur son passage, les chapeaux se levaient. Au fond des sous-sols des longues avenues, dans les quartiers chics, les femmes de chambre en bonnets et tabliers préparaient le thé. Montée par des détours, la théière d’argent était placée sur la table ; vierges et vieilles filles, de leurs mains qui avaient pansé les plaies de Bermondsey et de Hoxton, mesuraient soigneusement une, deux, trois, quatre cuillerées de thé. Au coucher du soleil, des millions de petites flammes de gaz, dont la forme rappelait les ocelles des plumes de paon, jaillissaient dans leurs cages de verre, sans effacer, cependant, de longues traînées d’ombre sur le trottoir. La lueur des lampes et le soleil couchant se reflétaient également sur les eaux placides de Rond-Point et de la Serpentine. Des invités qui allaient dîner en ville lançaient un regard sur le charmant panorama en traversant le pont au trot des cabs. Enfin la lune se levait ; sa pièce d’argent poli, bien qu’obscurcie par des traînées de nuages, brillait sereine, sévère, ou peut-être tout à fait indifférente. Tour- noyant sans hâte, comme les rayons d’un projecteur, les jours, les semaines et les années passaient les uns après les autres à travers le ciel. Le colonel Abel Pargiter discourait, assis dans une des salles de son club, après déjeuner. Ses compagnons, enfoncés dans leurs fauteuils de cuir, étaient du même type que lui. Anciens militaires ou fonctionnaires retraités, ils pouvaient, à l’aide de vieilles plaisanteries et d’anecdotes, faire revivre leur passé aux Indes, en Afrique et en Égypte. Par une transition naturelle, ils en étaient venus au présent. Il s’agissait d’un rendez- vous, un rendez-vous éventuel. Brusquement, le plus jeune et le plus élégant des trois se pencha en avant. Hier, il avait déjeuné avec… Ici le causeur lais- sa tomber sa voix. Les deux autres s’inclinèrent vers lui. D’un geste bref de la main, le colonel Abel congédia le garçon qui en- levait les tasses à café. Les trois têtes chauves et grisonnantes se tinrent un instant rapprochées, puis le colonel Abel se renversa dans son fauteuil. La lueur de curiosité qui avait passé dans leurs regards à tous quand le major Elkin avait commencé son récit s’était complètement effacée de sa propre physionomie. Il tenait les yeux fixés devant lui, des yeux bleus vifs, un peu crispés, et plissés aux coins, comme s’il leur fallait encore se protéger contre la lumière éblouissante de l’Orient ou éviter la poussière. Une pensée avait frappé le colonel, elle enlevait tout intérêt à ce que disaient ses amis et, même, le rendait désagréable. Il se leva, vint à la fenêtre et abaissa son regard sur Piccadilly. Le cigare à la main, il voyait d’en haut défiler le sommet des omnibus, des cabs, des victorias et des landaus. Il prit un air dé- taché ; il avait lâché tout ça. Et tandis qu’il considérait cette agitation, une ombre se figea sur son beau visage rouge. Une idée lui venait soudain, une question à poser ; il se retourna, mais ses amis s’étaient dispersés. Elkin se dépêchait déjà de passer la porte, Brand s’éloignait pour parler à un autre interlocuteur. Le colonel Pargiter ferma les lèvres sur les paroles qu’il aurait pu prononcer et retourna à la fenêtre qui dominait Piccadilly. Dans la rue encombrée, chacun, semblait-il, avait un but en vue. Chacun se hâtait vers quelque rendez-vous. Les dames elles-mêmes, qui parcouraient Piccadilly au trot de leurs victorias et de leurs coupés, allaient vers des occupations précises. Les gens rentraient à Londres et s’installaient pour la saison. Mais en ce qui concernait le colonel Pargiter la saison n’existait pas, il ne pouvait rien faire. Sa femme était mourante, et elle ne mourait pas. Elle allait mieux aujourd’hui, irait plus mal demain ; une nouvelle infirmière venait, et cela continuerait ainsi. Il ramassa un journal, en tourna les pages. La façade ouest de la cathédrale de Cologne s’offrit à sa vue, il la considéra puis il lança le journal au milieu des autres. Un de ces jours – euphémisme dont il se servait pour désigner le temps où sa femme serait morte – il renoncerait à Londres ; il songea qu’il habiterait la campagne. Mais il avait sa maison, ses enfants, et aussi… son expression changea, s’éclaira, tout en devenant un peu furtive, gênée. ..."

 

Trois Guinées (Three Guinees, 1938)
Trois Guinées devait être une étude sur la sexualité des femmes. Et si Virginia Woolf examine les circonstances, les protagonistes, les rapports de forces, si elle dénonce et analyse les conséquences des drames vécus par les femmes comme on l'a rarement fait, elle reste pourtant en retrait. Elle avait en effet de la sexualité une intuition si violemment subversive qu'elle n'a pu trouver, ni dans la vie ni dans ses textes le langage pour en témoigner. Elle a donc préféré laisser parler l'Histoire et la société, surprenantes et atterrantes : "derrière nous s’étend le système patriarcal avec sa nullité, son amoralité, son hypocrisie, sa servilité. Devant nous s’étendent la vie publique, le système professionnel, avec leur passivité, leur jalousie, leur agressivité, leur cupidité. L’un se referme sur nous comme sur les esclaves d’un harem, l’autre nous oblige à tourner en rond… tourner tout autour de l’arbre sacré de la propriété. Un choix entre deux maux…"

 

Lytton Strachey (1880-1932) et Dora Carrington (1893-1932) forment un couple improbable, tous deux homosexuels, l'une, Dora Carrington, peintre et décoratrice, issue de la fameuse Slade School, le second, Lytton Strachey, célèbre pour ses "Eminent Victorians"  (1911), critiques biographiques sans concession de quelques grands personnages victoriens, et sensible au charme de Ralph Partridge, le mari de Dora.


Works from Dora Carrington - "Lytton Strachey" (1916, National Portrait Gallery, London) - "E. M. Forster" (1920, National Portrait Gallery, London)...


Rosamond Lehmann (1901-1990)
Rosamond Lehmann a vécu ce qu'elle ré-écrit, allant au fond des choses, les personnages se retrouvent progressivement pris dans des souvenirs et des points de vue que le narrateur se charge d'alimenter, d'organiser, seule possibilité semble-t-il de percer le voile des apparences de l'existence.
Née à Bourne End (Buckinghamshire) et appartenant à un milieu cultivé, Rosamond Lehmann côtoie Lytton Stratchey, Dora Carrington, ou Virginia Woolf, sans intégrer le Blomsbury Group. C'est avec "Dusty Answer" (1927, Poussière), récit des expériences douloureuses de la jeune Judith Earle dans ses relations avec les autres, hommes ou femmes, qu'elle rencontre la notoriété. Son deuxième roman, "A Note in Music" (1930, Une note de musique), plus osé encore, met à jour les réactions de deux couples vivant dans l'indifférence et dont la vie est soudain bouleversée par l'arrivée de Hugh Miller et de sa sœur Clare, qui  vont réveiller en eux la passion. En 1932, "Invitation to the Waltz" (L'Invitation à la valse) décrit de l'intérieur les émotions et le désarroi d'Olivia Curtis, invitée pour la première fois à un bal. Dans "The Weather in the Streets" (1936, Intempéries), Olivia Curtis, après un mariage raté, devient la maîtresse d'un de ses amis d'enfance marié et doit affronter les conséquences d'une telle situation. C'est avec "The Echoing Grove" (1953, Le Jour enseveli) que Rosamond Lehmann semble cristalliser toutes ses intentions narratives : le passé laisse des traces indélébiles, tant psychologiques que physiques et matérielles, en soi, dans les êtres, et dans les paysages ou décors de l'existence, et ce passé ressurgit sans que l'on n'y prête garde, mais sans confrontation, dans la vie qui s'écoule... En 1958, sa fille Sally meurt subitement de la poliomyélite à l'âge de 23 ans, bouleversant sa carrière : elle rompt avec son parcours de romancière et écrit dans "Moments on Truth" ses expériences médiumniques avec le fantôme de Sally auxquelles elle s'adonne désormais.

 

"Dusty Answer" (1927, Poussière)
"Au-delà du paradis des amours enfantines, Judith découvre un monde indistinct où elle tente de raviver les liens de tendresse qui l'unissaient à ses compagnons de jeu. Entre l'innocence et l'éveil sensuel, les tâtonnements de la passion naissante la poussent tantÔt vers Julien, tantôt vers Rody ou Martin. Mais Julien joue la désinvolture, Rody le cynisme, Martin la sincérité maladroite. Délaissée par Jennifer; qui s' est plu à exercer sur elle son pouvoir de fascination, Judith apprendra, dans la lucidité des désenchantements, à conquérir et à affirmer son indépendance. Peinture délicate des milieux étudiants de Cambridge, le roman de Rosamond Lehmann ne se résume pas. Tout y est nuance, allusion discrète. La touche impressionniste, qui noie les contours des êtres et des choses, donne à l'ensemble du récit une transparence intimiste où chaque geste, chaque futilité du coeur, chaque poussière de vie s'illumine singulièrement." (Le Livre de Poche, LGF)

 

"The Echoing Grove" (1953, Le Jour enseveli)
"En publiant en 1953 le Jour enseveli, Rosamond Lehmann mettait un point d'orgue à sa carrière de romancière commencée. Un quart de siècle auparavant avec Poussière, Anthony Burgess salua ce livre comme un portrait de femme impressionnant qui nous fait - mieux que vingt analyses - comprendre comment nos tourments d'amour naissent d'un impossible mariage".


David Herbert Lawrence (1885-1930)

D.H.Lawrence est considéré, au même titre que James Joyce et Virginia Woolf, comme l'artisan du renouveau romanesque de la littérature anglaise au début du XXe siècle. Aucun écrivain anglais n'est allé aussi loin dans la dénonciation du conformisme et de la violence des rapports de classe, et de plus est, dans la revendication d'une liberté sexuelle totale, qui non seulement lève tous les tabous mais entend rééquilibrer les relations entre hommes et femmes. L'expérience individuelle ne s'enracine plus dans la simple réalité, mais dans un contexte plus large où s'affrontent des forces contraires, celles de la matière organique et de l'esprit. La sexualité est un exemple de ces forces qui entrent en conflit mais ne peuvent s"abolir l'une dans l'autre. La sexualité féminine y est vue comme organique, celle de l'homme comme rationnelle...

 

Fils d'un mineur méthodiste fruste et sensuel, et d'une maîtresse d'école éprise d'idéal et puritaine, David Herbert naît à Eastwood, dans le sombre pays minier du Nottinghamshire, dans une atmosphère de pauvreté et de conflit parental permanent. Protégé par sa mère en raison de sa santé fragile après une grave pneumonie, il lui restera passionnément attaché. Durant sa convalescence, en 1901, il fit la connaissance de Jessie Chambers, fille d'un fermier des environs, qui l'aide à publier ses premières nouvelles alors qu'il termine sa formation d'instituteur.

Après la mort de sa mère et une forte dépression, il rencontre en 1912 la baronne Frieda von Richthofen, l'épouse d'un de ses anciens professeurs. De six ans son aînée, Frieda l'initie aux plaisirs charnels, alors qu'il lui fait découvrir la poésie. Ils fuient l'Angleterre et voyagent en Europe pendant deux années. Ils rentrent à Londres pour se marier en juillet 1914. Lorsque la Guerre éclate, antimilitariste, antinationaliste, marié à une Allemande, inapte au service militaire, Lawrence et son épouse sont expulsés de Cornouailles où ils s'étaient réfugiés. Son roman "The Rainbow" est condamné pour obscénité en 1915. Dès qu'ils le purent en 1919, les Lawrence fuirent l'Angleterre et allèrent s'installer pendant deux ans en Sicile, puis en 1922, invités par Mabel Dodge, une riche américaine qui aimait s'entourer d'artistes, les Lawrence gagnent l'Amérique via l'Orient, l'Australie, Ceylan. Fatigué par le climat et la maladie, sachant maintenant qu'il était tuberculeux, Lawrence rentra en Europe à la fin de 1925. Il passa par Londres, s'installe près de Gênes. En Italie, Frieda devient la maîtresse du propriétaire des lieux, Angelo Ravagli, qui allait être son troisième mari après la mort de l'écrivain. Puis Lawrence s'installa à Florence.

En 1927, Lawrence entame la rédaction de "Lady Chatterley’s Lover", un roman qu’il publiera l’année suivante, à Florence. Le livre fait scandale et est saisi par les autorités britanniques et américaines (Il faudra attendre 1960 pour que paraisse dans ces pays une version non expurgée du texte). En 1929, il publie un recueil de poèmes "Pansies", qui est confisqué par la justice. Une exposition de ses peintures provoque un scandale à Londres, et ses tableaux sont aussi saisis. En 1930, il publie une "Défense de Lady Chatterley", mais, rattrapé par la tuberculose, Lawrence s’éteint le 2 mars 1930, à Vence.

 

Amants et Fils (Sons and Lovers, 1913)

"Lawrence dépeint de façon passionnante la campagne du Nottinghamshire et la communauté minière à laquelle il se sentait profondément lié. Il explore la famille, la vie domestique, la lutte des classes, les conflits entre sexes, la sexualité, la pauvreté, l'industrialisme, mais aussi la nature avec une grande intensité. La relation qui unit Paul Morel à sa mère, présence maternelle omniprésente, constitue l'élément central du livre. Ce lien très fort existe au détriment du père, mineur à l'éducation réduite, traité avec dédain par sa femme. Paul réalise les aspirations frustrées de sa mère à travers l'art et l'éducation, mais leur relation presque incestueuse menace le développement de son identité d'adulte."

 

"L'Arc-en-ciel" ("The Rainbow", 1915)

"À travers l'histoire de trois générations de femmes, Lydia, Anna et Ursula, D. H. Lawrence livre le premier volet de sa grande fresque des femmes amoureuses. Dans l'Angleterre de la fin du XIXe siècle, en pleine mutation, qui, progressivement, passe d'un monde rural à la société industrielle, Ursula Brangwen réalise enfin les aspirations de sa mère et de sa grand-mère, et incarne une jeune femme moderne accédant enfin à la pleine conscience d'elle-même. 

Paru en 1915, L'arc-en-ciel est immédiatement censuré et interdit, en raison d'«outrances» qui paraissent aujourd'hui bien timides. D. H. Lawrence, par la force d'un art qui est toujours au plus près de la vie, par la volonté presque forcenée de rendre compte de ce qui se passe au plus profond d'un être, n'a de cesse de «proclamer que les mystères et les passions de la chair sont aussi sacrés que les mystères et les passions de l'esprit»." (Gallimard)

 

Femmes amoureuses (Women in love, 1920)

"En 1915, Laurence publie le premier volet de la grande fresque qu'il veut faire aboutir, après quatre générations, et à travers les couples qui les incarnent, à la figure d'Ursula, jeune femme moderne accédant enfin à la pleine conscience d'elle-même. Le roman est immédiatement saisi par la censure. Le second volet, écrit pendant l'apocalypse de la Grande Guerre, ne fera que pousser plus loin la volonté, toujours aussi actuelle, de rendre compte des expériences fondatrices de la personne, de «proclamer que les mystères et les passions de la chair sont aussi sacrés que les mystères et les passions de l'esprit»." (Gallimard) 

"...Il comprenait à sa voix qu'elle désirait l'avoir pour elle toute seule dans le bateau et qu'elle était heureuse qu'il fût en son pouvoir. Il consentit avec une soumission étrange. Elle lui tendit les lanternes, tandis qu'elle fixait une canne à l'extrémité du canoë. Il la suivit et resta là, les lanternes se balançant contre ses cuisses couvertes de flanelle blanche, rendant plus noire l'ombre d'alentour.

- Embrassez-moi avant de partir! dit sa voix qui descendait doucement de l'ombre dominante.

Elle interrompit son travail, profondément étonnée.

- Mais pourquoi? s'écria-t-elle, dans sa pure surprise.

- Pourquoi? fit-il ironiquement. 

Elle le regarda fixement pendant quelques instants, puis elle se pencha et l'embrassa; ce fut un baiser lent, voluptueux, qui s'attarda sur sa bouche. Puis elle lui prit les lanternes, tandis qu'il restait défaillant du feu qui lui brûlait dans les membres. Ils soulevèrent le canoë et le mirent à l'eau. Gudrun s'installa et Gérard poussa au large.

- Vous êtes bien sûr de ne pas vous être blessé la main en faisant cela? demanda-t-elle avec sollicitude. Parce que j'aurais parfaitement pu le faire moi-même.

- Je ne me suis pas fait mal, dit-il, d'une voix basse et tendre qui la caressa de son inexprimable beauté.

Et elle le regarda tandis qu'il s'asseyait près d'elle, tout près d'elle, à l'arrière du canoë, ses jambes contre les siennes, ses pieds touchant les siens. Elle pagayait doucement, sans se presser, avec le désir qu'il lui dit quelque chose qui eût un sens. Mais il restait silencieux.

- Vous êtes bien? demanda-t-elle, d'un ton aimable et plein de sollicitude.

Il eut un sourire bref.

- Il y a tout un espace entre nous, dit-il, inconsciemment, comme si une voix étrangère parlait en lui. Et elle avait comme le sentiment magique qu'ils étaient équilibrés dans leur séparation, dans ce bateau. Elle défaillait de plaisir et de parfaite compréhension.

- Mais ne suis-je pas près de vous? dit-elle d'une voix caressante et gaie.

- Et pourtant lointaine, lointaine.

Elle garda le silence, s'abandonnant à son plaisir, avant de répondre d'une voix puissante et vibrante: 

- Nous pouvons difficilement changer, pendant que nous sommes sur l'eau.

Elle le caressait avec une subtilité étrange, l'ayant complètement à sa merci. Une douzaine de bateaux et même davantage balançaient au ras de l'eau leurs lanternes roses et semblables à des lunes, qui se réfléchissaient comme un feu. Au loin, le bateau à vapeur vibrait, bourdonnant, frappant l'eau des aubes de ses roues qui se mouvaient doucement; des lampions étaient accrochés à bord sur des cordes tendues, et de temps en temps toute la scène s'éclairait à demi d'une profusion de fusées, de chandelles romaines, et de gerbes d'étoiles, qui illuminaient la surface de l'eau et y faisait apparaître les barques qui traînaient très bas sur l'eau. Puis les ténèbres adorables retombaient, les lanternes vénitiennes brillaient faiblement, on entendait le choc assourdi des avirons et des bribes de musique. Gudrun pagayait à petits coups imperceptibles. Gérald apercevait à peu de distance devant eux les lanternes d'Ursule, la bleue et la rose qui se balançaient doucement, joue contre joue, tandis que Birkin ramait, et elles en chassaient, dans le sillage, des reflets irisés et prompts à s'évanouir.

Il songeait que ces propres feux, délicatement colorés, répandaient aussi leur douceur derrière eux. Gudrun posa sa pagaie et regarda autour d'elle. Le canoë se soulvait aux plus légers mouvements de l'eau. Les genoux blancs de Gérald étaient tout près d'elle.

- N'est-ce pas beau? dit-elle doucement, comme avec respect.

Elle le regardait, penchée en arrière, contre le léger cristal de lumière. Elle pouvait distinguer son visage bien qu'il ne fût qu'une ombre. Mais c'était un fragment de crépuscule. Sa poitrine s'enflait de passion pour lui, il était si beau dans son calme et son mâle mystère. C'était une pure émanation de force masculine, comme l'arôme de ses formes harmonieuses et solides, une certaine perfection de sa présence qui l'émouvaient  jusqu'à l'extase, la faisaient tressaillir d'une véritable ivresse. Elle aimait le contempler. Pour l'instant, elle ne désirait pas le toucher, connaître mieux la substance de son corps vivant. Il était véritablement intangible, quoique si proche...." 

 

"L'Amant de Lady Chatterley" ("Lady Chatterley's Lover", 1928)

"Le roman le plus connu de D.H. Lawrence. Son succès repose sur l'idée que c'est le chef-d'œuvre de la littérature érotique, l'histoire d'une épouse frustrée, au mari impuissant, et qui trouve l'épanouissement physique dans les bras vigoureux de son garde-chasse. Mais l'importance du livre est dans la peinture d'un choc historique et social qui constitue le monde moderne. Entre la communauté rurale anglaise et le monde industriel, c'est tout le tissu d'un pays qui se déchire. La forêt du roman, où vit Mellors, le garde-chasse, représente le dernier espace de sauvagerie et de liberté ; lady Chatterley l'y retrouve et s'y retrouve, tout en voyant basculer son univers habituel. Ce roman poétique doit être lu comme un mélange de voyage initiatique, de descente aux enfers, comme une grande lamentation sur l'état de l'Angleterre, aux échos bibliques. L'intrigue amoureuse séduit à une première lecture ; mais le roman a une valeur historique et symbolique."

 


Katherine Mansfield (1888-1923)

"South Sea islander", native de Wellington, Katherine Mansfield quitte la Nouvelle-Zélande pour le Queen's College de Londres en 1901, ne parvient plus à s'adapter à la vie mondaine des jeunes filles à marier lors de son retour à Wellington en 1906, et obtient de pouvoir à nouveau regagner Londres en 1908, toute à son admiration passionnée pour Oscar Wilde et pour les  décadents anglais. Après un premier mariage, avec George Bowden, vite rompu, et des débuts comme violoncelliste, de la musique son intérêt se déplace vers la littérature à laquelle elle décide de se consacrer définitivement. C'est en 1911 qu'elle publie son premier recueil de nouvelles "In a German Pension" (Pension de famille allemande), où l'on remarque tant la complexité de sa personnalité que sa sensibilité à l'écriture d'un Tchekhov. Ses nouvelles suivantes, "Bliss" (Félicité, 1920), "Prelude" (1916), "The Garden Party" (La Garden Party, 1922), "At the Bay" (Sur la baie, 1922), "The Doll’s House" (La maison de poupées, 1922), "The Dove’s Nest" (Le Nid de colombes, 1923) l'imposent très rapidement au-devant de la scène littéraire. Katherine Mansfield et John Middleton Murry, son compagnon et biographe, fréquente D.H Lawrence et sa femme Frieda, mais aussi Virginia Woolf rencontrée en 1916 et que l'on a fort souvent rapprochée d'elle. La Première Guerre mondiale, la mort de son frère Leslie, la tuberculose, ses difficultés de relation avec son époux, autant de raisons qui marquent progressivement une rupture en elle, - terminer ses nouvelles lui semble de plus en plus difficile -, et la voit céder aux affabulations ascétiques d'une Georges Gurdjieff et mourir à 35 ans... On connaît la remarque de Virginia Woolf dans son journal : "I was jealous of her writing - the only writing I have ever been jealous of."

 

"In a German Pension  and Other Stories" (Pension de famille allemande, 1911)

Recueil d'une quinzaine de nouvelles, dont "Frau Brechenmacher Attends a Wedding", "Germans at Meat," "The Baron", "The Modern Soul," "The Advanced Lady" , "The Sister of the Baroness", "Frau Fischer", "The Luft Band", "The Child-who-was-tired", "The Swing of the pendulum"...

"(The Modern Soul) ... “The Godowskas,” he murmured. “Do you know them? A mother and daughter from Vienna. The mother has an internal complaint and the daughter is an actress. Fräulein Sonia is a very modern soul. I think you would find her most sympathetic. She is forced to be in attendance on her mother just now. But what a temperament! I have once described her in her autograph album as a tigress with a flower in the hair. Will you excuse me? Perhaps I can persuade them to be introduced to you.”

I said, “I am going up to my room.” But the Professor rose and shook a playful finger at me. “Na,” he said, “we are friends, and, therefore, I shall speak quite frankly to you. I think they would consider it a little ‘marked’ if you immediately retired to the house at their approach, after sitting here alone with me in the twilight. You know this world. Yes, you know it as I do.”

I shrugged my shoulders, remarking with one eye that while the Professor had been talking the Godowskas had trailed across the lawn towards us. They confronted the Herr Professor as he stood up.

“Good-evening,” quavered Frau Godowska. “Wonderful weather! It has given me quite a touch of hay fever!” Fräulein Godowska said nothing. She swooped over a rose growing in the embryo orchard, then stretched out her hand with a magnificent gesture to the Herr Professor. He presented me.

“This is my little English friend of whom I have spoken. She is the stranger in our midst. We have been eating cherries together.”

“How delightful,” sighed Frau Godowska. “My daughter and I have often observed you through the bedroom window. Haven’t we, Sonia?”

Sonia absorbed my outward and visible form with an inward and spiritual glance, then repeated the magnificent gesture for my benefit. The four of us sat on the bench, with that faint air of excitement of passengers established in a railway carriage on the qui vive for the train whistle. Frau Godowska sneezed. “I wonder if it is hay fever,” she remarked,

worrying the satin reticule for her handkerchief, “or would it be the dew. Sonia, dear, is the dew falling?”

Fräulein Sonia raised her face to the sky, and half closed her eyes. “No, mamma, my face is quite warm. Oh, look, Herr Professor, there are swallows in flight; they are like a little flock of Japanese thoughts—nicht wahr?”

“Where?” cried the Herr Professor. “Oh yes, I see, by the kitchen chimney. But why do you say ‘Japanese’? Could you not compare them with equal veracity to a little flock of German thoughts in flight?” He rounded on me. “Have you swallows in England?”

“I believe there are some at certain seasons. But doubtless they have not the same symbolical value for the English. In Germany—”

“I have never been to England,” interrupted Fräulein Sonia, “but I have many English acquaintances. They are so cold!” She shivered.

“Fish-blooded,” snapped Frau Godowska. “Without soul, without heart, without grace. But you cannot equal their dress materials. I spent a week in Brighton twenty years ago, and the travelling cape I bought there is not yet worn out—the one you wrap the hot-water bottle in, Sonia. My lamented husband, your father, Sonia, knew a great deal about England. But the more he knew about it the oftener he remarked to me, ‘England is merely an island of beef flesh swimming in a warm gulf sea of gravy.’ Such a brilliant way of putting things. Do you remember, Sonia?”

“I forget nothing, mamma,” answered Sonia.

Said the Herr Professor: “That is the proof of your calling, gnädiges Fräulein. Now I wonder—and this is a very interesting speculation—is memory a blessing or—excuse the word—a curse?”

Frau Godowska looked into the distance, then the corners of her mouth dropped and her skin puckered. She began to shed tears...."

 

"... "Les Godowska, murmura-t-il. Les connaissez-vous? La mère et la fille, de Vienne. La mère souffre de douleurs internes et la fille est actrice. Fräulein Sonia est une âme très moderne. Vous la trouveriez, je crois, très sympathique. Elle est forcée de veiller sur sa mère maintenant. Mais quel tempérament ! Un jour, sur son album d'autographes, j'ai donné d'elle cette définition : "Une tigresse avec une fleur dans la crinière !" Voulez-vous m'excuser ? Peut-être les persuaderai-je de vous être présentées.

- Je monte dans ma chambre, dis-je. Mais le Professeur, en se levant, agita vers moi un index mutin : "Là, me dit-il, nous sommes amis et je vais donc vous parler très franchement. Elles jugeraient, je pense, un peu "marquant" que vous vous retiriez dans la maison à leur approche, après être restée assise seule ici, avec moi, au crépuscule. Vous connaissez la malice du monde. Oui, vous la connaissez aussi bien que moi."

Je haussai les épaules, remarquant du coin de l'oeil que pendant le discours du Professeur, les Godowska s'étaient traînées vers nous à travers l'allée. Le Herr Professor en se redressant les trouva en face de lui. "Bonsoir, chevrota Frau Godowska. Un temps inouï. Cela m'a donné un vrai commencement de rhume des foins." Fräulein Godowska ne dit rien. Elle fondit sur une rose du verger embryonnaire puis, d'un geste magnifique, tendit sa main au Herr Professor. Il me présenta.

- "Voici la petite amie anglaise dont je vous ai parlé. Elle est l'étrangère à notre foyer. Nous avons mangé des cerises ensemble.

- Comme c'est charmant! soupira Frau Godowska. Ma fille et moi vous avons souvent observée par la fenêtre de notre chambre. N'est-ce pas, Sonia ?"

Sonia, d'un coup d'oeil intérieur et spirituel, contempla ma forme extérieure et visible, puis daigna répéter pour moi son geste magnifique. Nous nous assîmes tous quatre sur le banc avec cet air de faible excitation qu'ont des voyageurs dans un wagon en attendant le coup de sifflet du départ. Frau Godowska éternua. "je me demande si c'est bien le rhume des foins", remarqua-t-elle en tourmentant son réticule de satin à la recherche de son mouchoir. "A moins que ce ne soit la rosée. Sonia, mon enfant, est-ce que la rosée tombe ?"

Fräulein Sonia offrit au ciel son visage, les yeux mi-clos. "Non, maman. Je sens mon visage tout à fait chaud. Oh ! voyez, Herr Professor, des hirondelles qui volent ; on dirait un petit troupeau de pensées japonaises - nicht wahr ?

- Où ? cria le Herr Professor. Oh! oui, je vois, près de la cheminée de la cuisine. Mais pourquoi "japonaises" ? Ne pourriez-vous pas, avec tout autant de vérité, les comparer à une petite troupe volante de pensées allemandes ? "

Il se tourna vers moi. "Avez-vous des hirondelles en Angleterre ?

- Quelques-unes, je crois, à certaines saisons, mais sans aucun doute elles n'ont pas pour les Anglais la même valeur symbolique. En Allemagne...

- je n'ai jamais été en Angleterre, interrompit Fräulein Sonia. Mais j'ai beaucoup de relations anglaises. Des gens si froids !" Elle frissonna.

- "Ils ont du sang de poisson, jeta sèchement Frau Godowska. Sans âme, sans cœur, sans grâce. Mais leurs étoffes sont inégalables. J'ai passé une semaine à Brighton voici vingt ans et la cape de voyage que j'ai achetée là n'est pas encore usée - c'est celle dans laquelle vous enveloppez la bouillotte, Sonia. Feu mon pauvre mari, votre père, Sonia, avait beaucoup appris sur l'Angleterre. Mais plus il apprenait de choses, plus il lui arrivait de me dire : "L'Angleterre est simplement une île de viande de bœuf nageant dans un gulf-stream de jus." Il avait une façon si brillante d'exprimer les choses ! Vous en souvient-il, Sonia?

- je n'oublie rien, maman, répondit Sonia.

- Voilà bien, dit le Herr Professor, la preuve de votre vocation, gnädige Fräulein. je me demande à ce sujet - et ceci est une spéculation des plus intéressantes - si la mémoire est une bénédiction ou, excusez le mot, une malédiction ?"

Frau Godowska regardait au loin ; soudain les coins de sa bouche s'abaissèrent, sa peau se plissa et elle fondit en larmes...." . 

 


"Bliss and Other Stories" (Félicité, 1920)

On a pu reprocher à Katherine Mansfield le choix si constant de ses intrigues, - des enfants trop sensibles pour leur milieu ("Sun and Moon"), des jeunes filles rêveuses, pauvres, incomprises, résignées -, mais avec cette sensibilité exacerbée qui la caractérise, elle est bien de son temps, une société d'après-guerre qui a perdue toute stabilité et tout idéal : dans "Félicité", une jeune femme toute à la joie de sa vie et de sa passion pour son mari, voit soudain celui-ci embrasser sa meilleure amie. Quatorze nouvelles composent le recueil dont "Je ne parle pas français", "Sun and Moon", "Bliss", "Psychology", "Pictures", "The Man Without a Temperament", "The Wind Blows", "Prelude", "Mr Reginald Peacock's Day", "Feuille d'Album"," A Dill Pickle"..

(Bliss) "Although Bertha Young was thirty she still had moments like this when she wanted to run instead of walk, to take dancing steps on and off the pavement, to bowl a hoop, to throw something up in the air and catch it again, or to stand still and laugh at - nothing - at nothing, simply. What can you do if you are thirty and, turning the corner of your own street, you are overcome, suddenly by a feeling of bliss - absolute bliss! - as though you'd suddenly swallowed a bright piece of that late afternoon sun and it burned in your bosom, sending out a little shower of sparks into every particle, into every finger and toe? ... 

     Oh, is there no way you can express it without being "drunk and disorderly"? How idiotic civilisation is! Why be given a body if you have to keep it shut up in a case like a rare, rare fiddle?

     "No, that about the fiddle is not quite what I mean," she thought, running up the steps and feeling in her bag for the key - she'd forgotten it, as usual - and rattling the letter-box. "It's not what I mean, because - Thank you, Mary" - she went into the hall. "Is nurse back?"

     "Yes, M'm."

     "And has the fruit come?"

     "Yes, M'm. Everything's come."

     "Bring the fruit up to the dining-room, will you? I'll arrange it before I go upstairs."

     It was dusky in the dining-room and quite chilly. But all the same Bertha threw off her coat; she could not bear the tight clasp of it another moment, and the cold air fell on her arms.

     But in her bosom there was still that bright glowing place - that shower of little sparks coming from it. It was almost unbearable. She hardly dared to breathe for fear of fanning it higher, and yet she breathed deeply, deeply. She hardly dared to look into the cold mirror - but she did look, and it gave her back a woman, radiant, with smiling, trembling lips, with big, dark eyes and an air of listening, waiting for something ... divine to happen ... that she knew must happen ... infallibly.

Mary brought in the fruit on a tray and with it a glass bowl, and a blue dish, very lovely, with a strange sheen on it as though it had been dipped in milk.

     "Shall I turn on the light, M'm?"

     "No, thank you. I can see quite well."

     There were tangerines and apples stained with strawberry pink. Some yellow pears, smooth as silk, some white grapes covered with a silver bloom and a big cluster of purple ones. These last she had bought to tone in with the new dining-room carpet. Yes, that did sound rather far-fetched and absurd, but it was really why she had bought them. She had thought in the shop: "I must have some purple ones to bring the carpet up to the table." And it had seemed quite sense at the time.

     When she had finished with them and had made two pyramids of these bright round shapes, she stood away from the table to get the effect - and it really was most curious. For the dark table seemed to melt into the dusky light and the glass dish and the blue bowl to float in the air. This, of course, in her present mood, was so incredibly beautiful ... She began to laugh.

     "No, no. I'm getting hysterical." And she seized her bag and coat and ran upstairs to the nursery.

Nurse sat at a low table giving Little B her supper after her bath. The baby had on a white flannel gown and a blue woollen jacket, and her dark, fine hair was brushed up into a funny little peak. She looked up when she saw her mother and began to jump.

     "Now, my lovey, eat it up like a good girl," said nurse, setting her lips in a way that Bertha knew, and that meant she had come into the nursery at another wrong moment.

"Has she been good, Nanny?"

     "She's been a little sweet all the afternoon," whispered Nanny. "We went to the park and I sat down on a chair and took her out of the pram and a big dog came along and put its head on my knee and she clutched its ear, tugged it. Oh, you should have seen her."

     Bertha wanted to ask if it wasn't rather dangerous to let her clutch at a strange dog's ear. But she did not dare to. She stood watching them, her hands by her side, like the poor little girl in front of the rich girl with the doll.

     The baby looked up at her again, stared, and then smiled so charmingly that Bertha couldn't help crying:

     "Oh, Nanny, do let me finish giving her her supper while you put the bath things away.

     "Well, M'm, she oughtn't to be changed hands while she's eating," said Nanny, still whispering. "It unsettles her; it's very likely to upset her."

     How absurd it was. Why have a baby if it has to be kept - not in a case like a rare, rare fiddle - but in another woman's arms?

     "Oh, I must!" said she.

     Very offended, Nanny handed her over.

     "Now, don't excite her after her supper. You know you do, M'm. And I have such a time with her after!"

     Thank heaven! Nanny went out of the room with the bath towels.

     "Now I've got you to myself, my little precious," said Bertha, as the baby leaned against her.

     She ate delightfully, holding up her lips for the spoon and then waving her hands. Sometimes she wouldn't let the spoon go; and sometimes, just as Bertha had filled it, she waved it away to the four winds.

When the soup was finished Bertha turned round to the fire. "You're nice - you're very nice!" said she, kissing her warm baby. "I'm fond of you. I like you."

     And indeed, she loved Little B so much - her neck as she bent forward, her exquisite toes as they shone transparent in the firelight - that all her feeling of bliss came back again, and again she didn't know how to express it - what to do with it.

     "You're wanted on the telephone," said Nanny, coming back in triumph and seizing her Little B.

Down she flew. It was Harry.

     "Oh, is that you, Ber? Look here. I'll be late. I'll take a taxi and come along as quickly as I can, but get dinner put back ten minutes - will you? All right?"

     "Yes, perfectly. Oh, Harry!"

     "Yes?"

     What had she to say? She'd nothing to say. She only wanted to get in touch with him for a moment. She couldn't absurdly cry: "Hasn't it been a divine day!"

     "What is it?" rapped out the little voice.

     "Nothing. Entendu," said Bertha, and hung up the receiver, thinking how much more than idiotic civilisation was.

They had people coming to dinner. The Norman Knights - a very sound couple - he was about to start a theatre, and she was awfully keen on interior decoration, a young man, Eddie Warren, who had just published a little book of poems and whom everybody was asking to dine, and a "find" of Bertha's called Pearl Fulton. What Miss Fulton did, Bertha didn't know. They had met at the club and Bertha had fallen in love with her, as she always did fall in love with beautiful women who had something strange about them.

The provoking thing was that, though they had been about together and met a number of times and really talked, Bertha couldn't make her out. Up to a certain point Miss Fulton was rarely, wonderfully frank, but the certain point was there, and beyond that she would not go.

     Was there anything beyond it? Harry said "No." Voted her dullish, and "cold like all blonde women, with a touch, perhaps, of anaemia of the brain." But Bertha wouldn't agree with him; not yet, at any rate.

     "No, the way she has of sitting with her head a little on one side, and smiling, has something behind it, Harry, and I must find out what that something is."

     "Most likely it's a good stomach," answered Harry.

     He made a point of catching Bertha's heels with replies of that kind ... "liver frozen, my dear girl," or "pure flatulence," or "kidney disease," ... and so on. For some strange reason Bertha liked this, and almost admired it in him very much.

     She went into the drawing-room and lighted the fire; then, picking up the cushions, one by one, that Mary had disposed so carefully, she threw them back on to the chairs and the couches. That made all the difference; the room came alive at once. As she was about to throw the last one she surprised herself by suddenly hugging it to her, passionately, passionately. But it did not put out the fire in her bosom. Oh, on the contrary!...."

 

"Malgré ses trente ans, Bertha Young avait encore des moments comme celui-ci, où elle avait envie de courir au lieu de marcher, d'esquisser des pas de danse du haut en bas du trottoir, de pousser un cerceau, de lancer quelque chose en l'air et de le rattraper, ou de rester immobile et de rire... à. rien, tout simplement. Que pouvez-vous faire, si vous avez trente ans, et qu'en tournant l'angle de votre propre rue, vous vous sentez envahie, soudain, par une sensation de félicité, d'absolue félicité ? Comme si vous veniez tout à coup d'avaler un morceau brillant de ce tardif soleil d'après-midi, qui continuerait à brûler dans votre poitrine, envoyant des petites fusées d'étincelles dans chaque parcelle de votre être, dans chaque doigt et chaque orteil ?... Oh! n'y a-t-il pas moyen d'exprimer cela autrement que par "ivresse et dérèglement"? Que la civilisation est donc idiote ! Pourquoi avoir reçu un corps, si c'est pour le garder enfermé dans son étui, comme un violon très rare? "Non, cette comparaison du violon n'est pas tout à fait cela..." songea-t-elle, tandis qu'elle montait les marches en courant, tâtait son sac pour y chercher sa clef, oubliée comme d'habitude, et secouait la boîte aux lettres... 

"Ce n'est pas ce que je veux dire, parce que... - Merci, Mary - elle entra dans le hall - : Nurse est-elle revenue ?

- Oui, Madame.

- On a apporté les fruits ?

- Oui, Madame, tout est là.

- Donnez-moi les fruits de la salle à manger, je vous prie, je les arrangerai avant de monter."

Il faisait sombre dans la salle à manger, et très frais. Malgré cela Bertha Young rejeta son manteau. Elle ne pouvait en supporter la pression un instant de plus, et l'air froid tomba sur ses bras. Mais dans sa poitrine demeurait encore ce point brillant, brûlant, d'où partaient ces averses de petites étincelles. Elle osait à peine respirer de peur de l'attiser, et cependant elle respirait très profondément. Elle osait à peine regarder dans le miroir glacé, mais elle y regarda tout de même, et il lui rendit l'image d'une femme radieuse, aux lèvres souriantes, tremblantes, aux grands yeux sombres, et qui semblait écouter, attendre que quelque chose de divin arrivât, qu'elle savait devoir arriver... infailliblement. 

Mary apporta les fruits sur un plateau avec une coupe de cristal et un plat bleu, très joli, aux reflets bizarres, comme s'il avait été trempé dans du lait.

- " Dois-je allumer, Madame?

- Non, merci, j'y vois très bien."

Il y avait des mandarines et des pommes teintées d'un rose de fraise, des poires jaunes aussi lisses que de la soie, des raisins blancs, veloutés d'argent, et une grosse grappe de raisin pourpre. Elle avait acheté cette dernière pour l'assortir au nouveau tapis de la salle à manger. Oui ; cela vous avait un air recherche et absurde, mais c'était bien là la raison qui la lui avait fait prendre. Elle avait songé dans le magasin : "Il faut que j'aie du raisin pourpre avant de mettre le tapis sur la table." Et, sur le moment même, cela lui avait paru plein de bon sens. Lorsqu'elle eut terminé les deux belles pyramides rondes et brillantes, elle se recula pour juger de l'effet, et il était vraiment des plus curieux : car la table sombre semblait se fondre dans la pénombre, la coupe de verre et le plat bleu flotter dans l'air. Ceci, naturellement, dans son état d'esprit actuel, lui sembla être d'une indicible beauté... 

Elle commença à rire. "Non, non, je deviens nerveuse"; et s'emparant de son sac, elle s'élança vers la nursery. Nurse, assise à une table basse, faisait dîner la petite B..., qui sortait de son bain. Le bébé avait une robe de flanelle et un casaquin de laine bleue; ses cheveux fins et noirs étaient brossés en l'air, en une drôle de petite touffe pointue. Elle leva la tête lorsqu'elle vit sa mère et se mit à sauter.

- "Allons, ma jolie, mangeons tout, comme une bonne petite fille", dit Nurse, comprimant les lèvres d'une façon que Bertha connaissait bien et qui signifiait qu'elle venait, une fois de plus, d'entrer dans la nursery au mauvais moment.

- A-t-elle été sage, Nanny?

- Un vrai petit amour toute l'après-midi, chuchota Nanny. Nous sommes allées dans le parc, je me suis assise sur une chaise, je l'ai sortie de sa voiture, et un grand chien est venu poser sa tête sur mon genou; elle lui attrapait l'oreille et la tirait ; j'aurais voulu que vous la voyiez."

Bertha avait envie de lui demander si ce n'était pas un peu dangereux de lui laisser ainsi tirer l'oreille d'un chien inconnu. Mais elle n'osait pas. Elle restait là à regarder, les mains pendantes à son côté, comme la petite fille pauvre devant une petite fille riche avec la poupée. Le bébé leva de nouveau les yeux vers elle, le regard fixe, puis elle sourit si gentiment que Bertha ne put s'empêcher de s'écrier :

- Oh ! Nanny, laissez-moi finir de lui donner son souper, pendant que vous mettrez les affaires du bain en ordre.

- Très bien, Madame, mais on ne devrait pas la changer de mains pendant qu'elle mange, répondit Nurse toujours à voix basse. Ça la dérange, et il est très probable que ça l'indisposera.

Combien c'était absurde! Pourquoi avoir un bébé s'il doit être gardé dans un étui comme un violon très rare, mais dans les bras d'une autre femme? 

- "Oh ! il le faut ! ", dit Bertha.

Très offensée, Nanny la lui tendit.

- "A présent, ne l'excitez pas après son souper, vous savez que cela vous arrive, Madame, et j'ai toutes les peines du monde avec elle ensuite !"

Dieu merci! Nanny sortait de la pièce avec les serviettes de bain. "A présent, je t'ai toute à moi, mon petit trésor", dit Bertha, tandis que le bébé s'appuyait contre elle. La petite mangeait délicieusement, avançant les lèvres vers la cuillère, et agitant les mains. Quelquefois, elle ne voulait pas lâcher la cuillère, et d'autres fois, elle la renvoyait aux quatre vents, comme Bertha venait juste de la remplir. La soupe finie, Bertha se retourna vers le feu. - "Tu es mignonne, tu es très mignonne! dit-elle en embrassant son bébé tout chaud. Je t'aime ! Je t'adore !" - Et vraiment, elle aimait tellement la petite B... et tellement son cou, lorsqu'elle le penchait en avant, ses exquis doigts de pied luisant en transparence à la lumière du feu, que toute sa sensation de félicité lui revint ; et de nouveau elle ne savait, ni comment l'exprimer, ni qu'en faire.

- On vous demande au téléphone !" dit Nanny, triomphante, qui revenait s'emparer de la petite B... Bertha descendit en courant, C'était Harry. 

- Oh ! c'est toi, Ber ? dit-il. Ecoute, je serai en retard, je prendrai un taxi, et je viendrai aussi vite que je pourrai, mais fais repousser le dîner de dix minutes... Veux-tu? 'Tout va bien ?

- Oui, parfaitement. Oh !... Harry ?

- Quoi ? 

Qu'avait-elle à dire ? Rien. Elle voulait seulement se sentir près de lui un instant. Elle ne pouvait pourtant pas s'écrier de façon absurde : n'est-ce pas que la journée a été divine ?

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Rien... entendu, dit Bertha, et elle raccrocha le récepteur, en songeant combien la civilisation était chose plus qu'idiote !

Ils avaient des invités à dîner : les Norman Knight, - un couple de tout repos : lui était sur le point de lancer un théâtre, et elle s'occupait avec beaucoup d'ardeur de décoration d'intérieurs ; un jeune homme, Eddie Warren, qui venait tout juste de publier un premier volume de poésies, et que tout le monde invitait à dîner, et une "trouvaille" de Bertha appelée Pearl Fulton. Que faisait Miss Fulton ? Bertha l'ignorait. Elles s'étaient rencontrées au club, et Bertha s'était éprise d'elle, comme elle le faisait de toutes les belles femmes qui avaient un air étrange. La chose agaçante, c'est qu'elles avaient beau être sorties ensemble bon nombre de fois, et avoir vraiment causé, Bertha ne pouvait pas encore la comprendre. Jusqu'à un certain point, Miss Fulton était d'une franchise rare, admirable, mais ce point demeurait, et ne pouvait être franchi. Y avait-il quelque chose au-delà ? Harry prétendait que non, la déclarait un peu "terne" et "froide" comme toutes les blondes, avec une légère atteinte, peut-être, d'anémie au cerveau. Mais Bertha ne voulait pas lui donner raison, pas encore, du moins.

- "Non, cette manière qu'elle a de s'asseoir, la tête légèrement de côté, en souriant, cache quelque chose, Harry, et il faut que je découvre ce que c'est.

- Plus que probable, un bon estomac", avait répondu Harry.

Il avait l'habitude d'arrêter les élans de Bertha par des réponses de ce genre : "foie gelé, ma chère fille", ou "simple flatulence", ou "maladie des reins"... et ainsi de suite. Par quelque raison inexpliquée, ce trait plaisait à Bertha ; pour un peu, elle l'eût même beaucoup admiré chez lui. Elle entra dans le salon et alluma le feu ; puis ramassant un à un les coussins si soigneusement disposés par Mary, elle les lança sur les fauteuils et les divans. Cela faisait toute la différence, la pièce se mit à vivre aussitôt. Sur le point de jeter le dernier, elle se surprit à le presser contre elle, passionnément, passionnément. Mais cela n'éteignit pas le feu dans sa poitrine, au contraire..."

 

"The Garden Party  and Other Stories" (La Garden Party, 1922)

 Katherine Mansfield parvient ici, sans procédé littéraire spécifique, à éclairer les aspects les plus sombres de l'intériorité humaine : celle-ci surgit en l'état par contraste avec la monotonie d'une existence quotidienne qui n'alimente en rien notre sensibilité. Les pleurs de l'enfant, les troubles de l'adolescent, la solitude de l'âge mûr, la séparation des êtres, autant de souffrances qui nous poussent à valoriser les douceurs éphémères des éléments les plus simples. Une quinzaine de nouvelles composent ce recueuil, dont "The Stranger", "Miss Brill", "The Daughters of the Late Colonel", "Life of Ma Parker", "The Young Girl", "Mr and Mrs Dove", "Her First Ball", "The Singing Lesson", "Bank Holiday", "An Ideal Family", "The Lady's Maid", "Marriage à la Mode", "At The Bay", "The Voyage"..

"At the Bay" (Sur la baie, 1922) montre l'anxiété de la jeune fille devant l'amour, thème que l'on retrouve aussi dans "The Young Girl" et, plus tard, "The Daughters of the late Colonel", lorsqu'elles auront pris de l'âge..

".... Linda dropped into Beryl's hammock under the manuka tree, and Jonathan stretched himself on the grass beside her, pulled a long stalk and began chewing it. They knew each other well. The voices of children cried from the other gardens. A fisherman's light cart shook along the sandy road, and from far away they heard a dog barking; it was muffled as though the dog had its head in a sack. If you listened you could just hear the soft swish of the sea at full tide sweeping the pebbles. The sun was sinking.

"And so you go back to the office on Monday, do you, Jonathan?" asked Linda.

"On Monday the cage door opens and clangs to upon the victim for another eleven months and a week," answered Jonathan.

Linda swung a little. "It must be awful," she said slowly.

"Would ye have me laugh, my fair sister? Would ye have me weep?" 

Linda was so accustomed to Jonathan's way of talking that she paid no attention to it.

"I suppose," she said vaguely, "one gets used to it. One gets used to anything."

"Does one? Hum!" the "Hum" was so deep it seemed to boom from underneath the ground. "I wonder how it's done," brooded Jonathan; "I've never managed it."

Looking at him as he lay there, Linda thought again how attractive he was. It was strange to think that he was only an ordinary clerk, that Stanley earned twice as much money as he. What was the matter with Jonathan? He had no ambition; she supposed that was it. And yet one felt he was gifted, exceptional. He was passionately fond of music; every spare penny he had went on books. He was always full of new ideas, schemes, plans. But nothing came of it all. The new fire blazed in Jonathan; you almost heard it roaring softly as he explained, described and dilated on the new thing; but a moment later it had fallen in and there was nothing but ashes, and Jonathan went about with a look like hunger in his black eyes. At these times he exaggerated his absurd manner of speaking, and he sang in church–he was the leader of the choir–with such fearful dramatic intensity that the meanest hymn put on an unholy splendour.

"It seems to me just as imbecile, just as infernal, to have to go to the office on Monday," said Jonathan, "as it always has done and always will do. To spend all the best years of one's life sitting on a stool from nine to five, scratching in somebody's ledger! It's a queer use to make of one's . . . one and only life, isn't it? Or do I fondly dream?" He rolled over on the grass and looked up at Linda. "Tell me, what is the difference between my life and that of an ordinary prisoner? The only difference I can see is that I put myself in jail and nobody's ever going to let me out. That's a more intolerable situation than the other. For if I'd been–pushed in, against my will–kicking, even–once the door was locked, or at any rate in five years or so, I might have accepted the fact and begun to take an interest in the flight of flies or counting the warder's steps along the passage with particular attention to variations of tread and so on. But as it is, I'm like an insect that's flown into a room of its own accord. I dash against the walls, dash against the windows, flop against the ceiling, do everything on God's earth, in fact, except fly out again. And all the while I'm thinking, like that moth, or that butterfly, or whatever it is, 'The shortness of life! The shortness of life!' I've only one night or one day, and there's this vast dangerous garden, waiting out there, undiscovered, unexplored."

"But, if you feel like that, why–" began Linda quickly.

"Ah! " cried Jonathan. And that "ah!" was somehow almost exultant. "There you have me. Why? Why indeed? There's the maddening, mysterious question. Why don't I fly out again? There's the window or the door or whatever it was I came in by. It's not hopelessly shut–is it? Why don't I find it and be off? Answer me that, little sister."

But he gave her no time to answer.

"I'm exactly like that insect again. For some reason"–Jonathan paused between the words–"it's not allowed, it's forbidden, it's against the insect law, to stop banging and flopping and crawling up the pane even for an instant. Why don't I leave the office? Why don't I seriously consider, this moment, for instance, what it is that prevents me leaving? It's not as though I'm tremendously tied. I've two boys to provide for, but, after all, they're boys. I could cut off to sea, or get a job up-country, or–" Suddenly he smiled at Linda and said in a changed voice, as if he were confiding a secret, "Weak . . . weak. No stamina. No anchor. No guiding principle, let us call it." But then the dark velvety voice rolled out:"

Would ye hear the story

How it unfolds itself . . . 

and they were silent.

 

The sun had set. In the western sky there were great masses of crushed-up rose-coloured clouds. Broad beams of light shone through the clouds and beyond them as if they would cover the whole sky. Overhead the blue faded; it turned a pale gold, and the bush outlined against it gleamed dark and brilliant like metal. Sometimes when those beams of light show in the sky they are very awful. They remind you that up there sits Jehovah, the jealous God, the Almighty, Whose eye is upon you, ever watchful, never weary. You remember that at His coming the whole earth will shake into one ruined graveyard; the cold, bright angels will drive you this way and that, and there will be no time to explain what could be explained so simply. . . . But tonight it seemed to Linda there was something infinitely joyful and loving in those silver beams. And now no sound came from the sea. It breathed softly as if it would draw that tender, joyful beauty into its own bosom.

"It's all wrong, it's all wrong," came the shadowy voice of Jonathan. "It's not the scene, it's not the setting for . . . three stools, three desks, three ink pots and a wire blind."

Linda knew that he would never change, but she said, "Is it too late, even now?"

"I'm old–I'm old," intoned Jonathan. He bent towards her, he passed his hand over his head. "Look!" His black hair was speckled all over with silver, like the breast plumage of a black fowl.

 

Linda was surprised. She had no idea that he was grey. And yet, as he stood up beside her and sighed and stretched, she saw him, for the first time, not resolute, not gallant, not careless, but touched already with age. He looked very tall on the darkening grass, and the thought crossed her mind, "He is like a weed."

 

Jonathan stooped again and kissed her fingers.

"Heaven reward thy sweet patience, lady mine," he murmured. "I must go seek those heirs to my fame and fortune. . . ." He was gone...."

 

"... Linda se laissa tomber dans le hamac de Béryl, sous le manuka, et Jonathan s'étendit sur le gazon auprès d'elle, tira un long brin d'herbe et commença à le mâchonner. Ils se connaissaient bien. Les voix des enfants montaient avec des cris, des autres jardins. La légère charrette d'un pêcheur passa en cahotant le long de la route sablonneuse et, au loin, ils entendirent un chien aboyer; le son était sourd comme si la bête avait eu la tête dans un sac. Si on écoutait, on pouvait tout juste entendre le doux bruit liquide et rythmé de la mer à marée haute, balayant les galets. Le soleil descendait. 

- "Alors, vous retournez au bureau lundi, n'est-ce pas, Jonathan ? demanda Linda.

- Lundi, la porte de la cage se rouvre et se referme avec fracas sur la victime pour onze mois et une semaine encore", répondit Jonathan.

Linda se balança un peu.

- Ce doit être affreux, dit-elle lentement.

- Voudriez-vous que je rie, ma charmante sœur? Voudriez-vous que je pleure ? ››

Linda était si bien habituée à la façon de parler de Jonathan qu'elle n'y faisait aucune attention. 

- Je suppose, dit-elle d'un air vague, qu'on s'y accoutume. On s'accoutume à tout.

- Vraiment ? Hum! 

Ce « hum ›› était si creux qu'il semblait résonner de dessous terre.

- Je me demande comment on y parvient, dit Jonathan d'un air méditatif et sombre. Moi, je n'y suis jamais arrivé.

En le regardant, tel qu'il reposait là, Linda songea une fois de plus qu'il était bien séduisant. C'était étrange de se dire qu'il n'était qu'un employé ordinaire, que Stanley gagnait deux fois plus d'argent que lui. Qu'est-ce qu'avait donc jonathan? Il manquait d'ambition ; c'était cela, supposait-elle. Et cependant on sentait qu'il avait des dons, qu'il était un être exceptionnel. Il aimait la musique avec passion ; il dépensait en livres tout l'argent dont il pouvait disposer. Il était toujours plein d'idées nouvelles, de projets, de plans. Mais rien de tout cela n'aboutissait. Le feu nouveau flambait en lui ; on croyait presque l'entendre gronder doucement tandis qu'il expliquait, décrivait, s'étendait sur la vision neuve; mais un instant après la flamme était retombée, il ne restait rien que des cendres et Jonathan allait et venait, ayant dans ses yeux noirs le regard d'un affamé. En des moments pareils, il exagérait les absurdités de sa façon de parler, et à l'église - où il conduisait le chœur - il chantait avec une intensité dramatique si terrible que le cantique le plus médiocre revêtait une splendeur profane.

- "Il me paraît tout aussi idiot, tout aussi infernal d'avoir à retourner lundi au bureau, déclara Jonathan, que cela m'a toujours semblé et me semblera toujours. Passer toutes les meilleures années de sa vie assis sur un tabouret, de neuf heures à cinq, à gribouiller le registre de quelqu'un d'autre! Voilà un drôle d'usage à faire de sa vie... de sa seule et unique vie, n'est-ce pas? Ou bien, est-ce un rêve insensé que je fais?"

Il se retourna sur l'herbe et leva les yeux vers Linda.

- "Dites-moi, quelle est la différence entre mon existence et celle d'un prisonnier ordinaire  La seule que je puisse voir est que je me suis mis en prison moi-même et que personne ne m'en fera jamais sortir. Cette situation-là est plus intolérable que l'autre. Car si j'avais été poussé là-dedans malgré moi - en me débattant même - quand la porte aurait été refermée, ou au bout de quelque cinq ans en tout cas, j'aurais pu accepter le fait ; j'aurais pu commencer à m'intéresser au vol des mouches, ou à. compter les pas du geôlier le long du couloir, en observant particulièrement les variations de sa démarche et tout ce qui s'ensuit. Mais, dans l'état des choses, je ressemble à un insecte qui est venu de son propre gré voler dans une chambre. Je me précipite contre les murs, je me précipite contre les fenêtres, je bats des ailes au plafond, je fais, en somme, tout ce qu'on peut faire en ce moment, sauf m'envoler au dehors. Et tout le temps, je ne cesse de penser, comme ce phalène, ou ce papillon, ou cet insecte quelconque : "O brièveté de la vie! O brièveté de la vie !" Je n'ai qu'une nuit ou qu'un jour, et ce vaste, ce dangereux jardin attend là, dehors, sans que je le découvre, sans que je l'explore!

- Mais, si vous avez ce sentiment-là, pourquoi..., commença Linda, vivement.

- Ah !  cria Jonathan. Ce "ah!" avait presque un accent d'exultation.

"Voilà ou vous me tenez ! Pourquoi ? Pourquoi, certes ? Voilà la question affolante, mystérieuse. Pourquoi est-ce que je ne m'envole pas au dehors ? La fenêtre ou la porte, 1'ouverture par laquelle je suis entré est là. Elle n'est pas close à tout jamais... n'est-ce pas ? Pourquoi donc ne puis-je la trouver et m'évader? Répondez à cela, petite sœur!"

Mais il ne lui donna pas le temps de la réponse. "Là encore, je ressemble exactement à cet insecte. Pour une raison quelconque... " Jonathan espaça les mots. ".. il n'est pas permis, il est défendu, il est contraire à la loi des insectes de cesser, même un instant, de venir frapper, battre des ailes, se traîner sur la vitre. Pourquoi ne pas quitter le bureau? Pourquoi ne pas examiner sérieusement, en ce moment, par exemple, ce qui m'empêche de le quitter? Ce n'est pas comme si j'étais retenu par des liens formidables. J'ai deux enfants à élever, mais après tout, ce sont des garçons. je pourrais filer, partir en mer ou trouver du travail à l'intérieur du pays, ou bien..."

Tout à coup, il sourit à Linda et dit d'une voix changée, comme s'il confiait un secret : - "Faible... faible. Pas de vigueur. Pas de port d'attache. Pas de principes qui me guident, s'il faut les appeler de ce nom."   Mais ensuite, sa voix de velours sombre résonna :

- "Voulez-vous entendre le conte    Et comment il se déroula..."

Ils restèrent silencieux. Le soleil avait disparu. Dans le ciel occidental, il y avait de grandes masses de nuages couleur de rose, mollement entassés. De larges rayons de lumière brillaient à travers ces nuages et au-delà, comme s'ils voulaient inonder tout le ciel. Là-haut, le bleu se fanait ; il se muait en un or pâle et la brousse, se profilant sur lui, luisait obscure et resplendissante comme un métal. Parfois, ces rayons de lumière, quand ils se montrent dans le ciel, vous remplissent d'épouvante. Ils vous rappellent que là-haut trône Jéhovah, le Dieu jaloux, le Tout-Puissant dont l'œil vous contemple, toujours vigilant, jamais las. Vous vous souvenez qu'à Sa venue, la terre tout entière croulera, réduite en un cimetière de ruines ; que les anges froids et lumineux vous chasseront de-ci de-là, et qu'il n'y aura pas de temps pour expliquer ce qui pourrait s'expliquer si simplement... Mais ce soir-là, il semblait à Linda qu'il y avait quelque chose d'infiniment joyeux et tendre dans ces rayons d'argent. Aucun bruit maintenant ne venait de la mer. Elle respirait doucement, comme si elle eût voulu attirer dans son sein toute cette beauté tendre et joyeuse. "Tout cela est mal, tout cela est injuste, répétait la voix crépusculaire de jonathan. Ce n'est pas le lieu, ce n'est pas le décor... trois tabourets, trois pupitres, trois encriers, un écran de fil de fer."

Linda savait bien qu' il ne changerait jamais, mais elle dit :

- "Est-il trop tard, même à présent?

- Je suis vieux... je suis vieux", psalmodia Jonathan.

Il se pencha vers elle, il passa la main sur sa tête.

- "Regardez ! "  Ses cheveux noirs étaient tout striés d'argent, comme sur la poitrine, le plumage noir d'un grand oiseau. Linda fut surprise. Elle n'avait aucune idée qu'il grisonnât. Et pourtant, lorsqu'il se tint debout auprès d'elle et soupira, et s'étira, elle le vit, pour la première fois, non pas résolu, non pas audacieux, non pas insouciant, mais déjà touché par la vieillesse. Il semblait très grand sur l'herbe assombrie, et cette pensée lui traversa l'esprit : "Il est comme une plante sans force."  Jonathan se pencha de nouveau et lui baisa les doigts. "Le ciel récompense ta douce patience, ô dame de mes pensées, murmura-t-il. Il me faut aller quérir les héritiers de ma gloire et de ma fortune..."

Il avait disparu...."

 


"The Dove’s Nest  and Other Stories" (Le Nid de colombes, 1923) 

Recueil comportant une dizaine de nouvelles dont "The Dove’s Nest ", inachevé, émoi d'une assemblée de femmes dans laquelle surgit un homme inconnu, "The Doll’s House" (La maison de poupées, 1922), étude délicate de l'âme adolescente, "A Married Man's Story", "The Fly", évocation de sa fille morte par un vieillard, "A Cup of Tea", jeu subtil d'équilibre de la vie conjugale, "The Canary", "Six years after", où une mère ne se résout pas à la mort de son enfant..

"A Cup of Tea - Rosemary Fell was not exactly beautiful. No, you couldn't have called her beautiful. Pretty? Well, if you took her to pieces... But why be so cruel as to take anyone to pieces? She was young, brilliant, extremely modem, exquisitely well dressed, amazingly well read in the newest of the new books, and her parties were the most delicious mixture of the really important people and... artists - quaint creatures, discoveries of hers, some of them too terrifying for words, but others quite presentable and amusing.

Rosemary had been married two years. She had a duck of a boy. No, not Peter - Michael. And her husband absolutely adored her. They were rich, really rich, not just comfortably well off, which is odious and stuffy and sounds like one's grandparents. But if Rosemary wanted to shop she would go to Paris as you and I would go to Bond Street. If she wanted to buy flowers, the car pulled up at that perfect shop in Regent Street, and Rosemary inside the shop just gazed in her dazzled, rather exotic way, and said: "I want those and those and those. Give me four bunches of those. And that jar of roses. Yes, I'll have all the roses in the jar. No, no lilac. I hate lilac. It's got no shape." The attendant bowed and put the lilac out of sight, as though this was only too true; lilac was dreadfully shapeless. "Give me those stumpy little tulips. Those red and white ones." And she was followed to the car by a thin shop-girl staggering under an immense white paper armful that looked like a baby in long clothes....

One winter afternoon she had been buying something in a little antique shop in Curzon Street. It was a shop she liked. For one thing, one usually had it to oneself. And then the man who kept it was ridiculously fond of serving her. He beamed whenever she came in. He clasped his hands; he was so gratified he could scarcely speak. Flattery, of course. All the same, there was something...

"You see, madam," he would explain in his low respectful tones, "I love my things. I would rather not part with them than sell them to someone who does not appreciate them, who has not that fine feeling which is so rare..." And, breathing deeply, he unrolled a tiny square of blue velvet and pressed it on the glass counter with his pale finger-tips. To-day it was a little box. He had been keeping it for her. He had shown it to nobody as yet. An exquisite little enamel box with a glaze so fine it looked as though it had been baked in cream. On the lid a minute creature stood under a flowery tree, and a more minute creature still had her arms round his neck. Her hat, really no bigger than a geranium petal, hung from a branch; it had green ribbons.

 

And there was a pink cloud like a watchful cherub floating above their heads. Rosemary took her hands out of her long gloves. She always took off her gloves to examine such things. Yes, she liked it very much. She loved it; it was a great duck. She must have it. And, turning the creamy box, opening and shutting it, she couldn't help noticing how charming her hands were against the blue velvet. The shopman, in some dim cavern of his mind, may have dared to think so too. For he took a pencil, leant over the counter, and his pale, bloodless fingers crept timidly towards those rosy, flashing ones, as he murmured gently: "If I may venture to point out to madam, the flowers on the little lady's bodice....."

 

"Rosemary Fell n'etait pas précisément belle. Non, belle n'était pas le mot. Jolie? Ma foi ! à l'examiner en détail... Mais à quoi bon cette cruauté ? Elle était jeune, brillante, extrêmement moderne, mise avec un goût exquis, étonnamment au courant des plus nouveaux d'entre les nouveaux livres et ses réunions étaient le plus délicieux mélange de

gens vraiment importants et d'artistes - étranges créatures, des découvertes à elle, certains d'entre eux terrifiants au-delà de toute expression, mais d'autres tout à fait présentables et amusants. Rosemary était mariée depuis deux ans. Elle avait un amour de garçon. Non, pas Pierre, Michel. Son mari l'adorait littéralement. Ils étaient riches, vraiment riches, pas seulement dans l'aisance, ce qui est odieux, étouffant et vous donne l'impression de vivre comme vos grands-parents. Si Rosemary voulait faire des courses, elle allait à Paris comme nous allons à Bond Street. Si elle voulait acheter des fleurs, l'auto s'arrêtait devant cet admirable magasin de Regent Street; Rosemary entrait, elle promenait simplement autour d'elle son regard ébloui, selon ses manières un peu exotiques, et elle disait : "je veux celles-ci et celles-ci et celles-ci. Donnez-moi quatre gerbes de celles-ci et ce vase de roses. Oui je prends toutes les roses qui sont dans ce vase. Non, pas de lilas. je déteste le lilas. Cela n'a pas de forme."

La demoiselle s'inclinait et faisait disparaître les lilas comme pour confirmer la justesse de cette remarque; le lilas n'est-il pas, en vérité, terriblement informe ? "Donnez-moi ces petites tulipes trapues. Ces rouges et blanches." Et elle regagnait sa voiture, suivie d'une mince jeune fille qui chancelait sous une immense brassée de papier blanc, semblable à un bébé dans ses longues robes...

Un soir d'hiver, elle avait acheté quelque chose dans un petit magasin d'antiquités de Curzon Street. Elle aimait cette boutique. D'abord, on y était généralement seul. Et puis, le marchand adorait la servir; il en était ridicule. Toutes les fois qu'elle entrait, son visage s'épanouissait. Il joignait les mains, il était si charmé qu'il pouvait à peine parler. Flatterie, naturellement! Pourtant, il y avait là quelque chose...

- "Voyez-vous, Madame, lui expliquait-il avec des intonations graves, respectueuses, j'aime mes objets. Je préférerais ne pas m'en séparer plutôt que de les vendre à qui ne les apprécierait pas, à qui ne posséderait pas ce sentiment délicat, si rare..."

Et, respirant profondément, il déroulait un petit carré de velours bleu et le pressait du bout de ses doigts pâles contre la glace du comptoir. Ce jour-là, c'était une bonbonnière. Il l'avait gardée pour elle. Il ne l'avait encore montrée à personne. Une exquise bonbonnière recouverte d'émaux ; le vernis en était si délicat qu'on l'eût dite cuite dans la crème. Sur le couvercle, on voyait un minuscule personnage debout sous un arbre en fleurs ; un autre, plus minuscule encore, lui enlaçait le cou de ses bras. Son chapeau, pas plus gros qu'un pétale de géranium, pendait à une branche; il avait des rubans verts. Et un nuage rose, comme un chérubin protecteur, flottait au-dessus de leurs têtes. Rosemary sortit ses mains de ses longs gants. Elle retirait toujours ses gants pour examiner de tels objets. Oui, cette bonbonnière lui plaisait beaucoup. Elle l'aimait ; c'était un vrai bijou. Elle la voulait. Tout en maniant l'objet aux reflets de crème, l'ouvrant, le refermant, elle ne pouvait s'empêcher de remarquer combien ses mains étaient jolies contre le velours bleu. Le marchand, dans quelque sombre caverne de son âme, osait peut-être concevoir la même pensée ; car il prit un crayon, se pencha sur le comptoir, et ses doigts pâles, exsangues, se glissèrent timidement vers les doigts roses, éblouissants; il chuchota :

"Puis-je me permettre de faire remarquer à Madame les fleurs, sur le corsage de la petite dame ?..."



Walter Richard Sickert (1860-1942)

 Walter Richard Sickert est le peintre britannique post-impressionniste du  monde du théâtre, des music-halls populaires de Londres et de leurs publics, des intérieurs domestiques souvent peu reluisants, de l'incommunicabilité, des prostituées. Né à Munich, d'un père danois et d'une mère d'origine irlandaise, Sickert s'installe à Londres en 1868. Entre 1877 et 1881, il se consacra au théâtre, avant de se lancer dans la peinture. Etudiant à la Slade School, puis élève de  James McNeill Whistler, il travailla également avec Degas à Paris et fut fortement influencé par ses postures et ses point de vue originaux, photographiques,  et ses lumières utilisées notamment dans ses vues théâtrales. En 1888, alors que l'affaire de Jack l'éventreur éclate dans le quartier populaire de Whitechapel,  Sickert, fasciné par le crime et persuadé qu'il habitait dans le même immeuble que l'assassin, peint "Jack the Ripper's bedroom". Entre 1894 et  1904, Sickert fait de nombreux voyages à Venise et produit ainsi de nombreuses toiles relatives à cette ville.  Il peignit à Brighton, à Bath, Dieppe et Londres, souvent dans des quartiers malfamés, où il loua une vingtaine d'ateliers au cours de son existence. En 1911, il fonde le groupe de Camden Town constitué de peintres influencés par le postimpressionnisme et privilégiant les scènes de la vie urbaine. 

Cependant les sujets principaux de Sickert sont les classes laborieuses et les prostituées qu'il fréquentait assidûment malgré ses trois mariages. Il traite son motif avec un réalisme brutal. L'art de Sickert est cru, très éloigné de l'idéalisation des nues d'un Cabanel ou d'un Renoir. La lumière chaude qui baigne la chair des modèles suggère leur profession, éclairant les parties les plus provocatrices de leur corps et laissant dans l'ombre leurs visages et leurs jambes. Pour être plus près du motif, Sickert louait des ateliers dans des quartiers populaires de Londres, à Cumberland Market dans les années 1890 et à Camden Town en 1905. Sa capacité à travailler simultanément sur plusieurs projets fit de lui un artiste très prolifique.