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Last update: 11/11/2016

Littérature française des années 30

 La France dans les années 1930 traverse une période difficile de transition. Elle est affectée, vers 1931, par la crise économique mondiale. Une période d'agitation intellectuelle s'empare des esprits, à la base de la création de nombreuses ligues d'extrême droite lors des deux Cartels des gauches. La menace fasciste contribue à la création d’une stratégie d’union de la gauche pour la reconquête du pouvoir. Le Front Populaire, qui rassemble une large coalition de radicaux, socialistes et communistes soutenus par les syndicats de gauche voit le jour en juillet 1935. Mais  dès 1938, au moment où Hitler annexe l’Autriche, le front populaire n’existe plus. Après l’enthousiasme des "années folles", le roman des années trente revient vers les préoccupations de l’époque : Saint-Exupéry publie "Vol de Nuit" (1931), qui illustre les progrès de l’aviation, Malraux publie "La Condition humaine" (1933), une chronique de la révolution de 1927 à Shanghai, et s’inspire de la guerre d’Espagne (L’Espoir, 1937). Une littérature du désespoir apparaît, qui annonce l’existentialisme de l’après-guerre, et qui atteint un paroxysme avec les romans de Céline, "Voyage au bout de la nuit" (1932) et "Mort à crédit" (1936). Bernanos, malgré son passé d’homme de droite, prend le parti des révolutionnaires de la guerre civile en Espagne; Brasillach et Drieu la Rochelle optent quant à eux pour les fascismes. "L'imbécile, écrira Bernanos, est d'abord un être d'habitude et de parti pris. Arraché à son milieu il garde, entre ses deux valves étroitement closes, l'eau du lagon qui l'a nourri. Mais la vie moderne ne transporte pas seulement les imbéciles d'un lieu à un autre, elle les brasse avec une sorte de fureur...", ce brassage existentiel caractérise bien toute la singularité de ces années 1930..

 

 

Louis-Ferdinand Céline (1894-1961)

La personnalité de Céline comme son oeuvre, en grande partie autobiographique, suscitèrent admirations et controverses passionnées : la crudité de son style, à l'image de son absence de toute soumission aux conventions littéraires ou sociales,  traduit sa volonté de restituer le plus fidèlement possible ce qu'il appelle la charge émotive déposée en lui par la vie....

Louis-Ferdinand Destouches est né à Coubevoie en 1894. Il commence sa vie en multipliant les petits métiers, avant de se porter volontaire en 1914. Grièvement blessé dès la première année du conflit, il quitte le front. Entre 1919 et 1923, il fait des études de médecine puis entre au service d'hygiène de la Société des Nations et accomplit plusieurs voyages. Il s'installe en région parisienne en 1927, et commence à écrire. Il publie, en 1932, "Voyage au bout de la nuit", puis "L'Église" en 1933, et "Mort à crédit" trois ans plus tard: il y renouvelle complètement l’écriture romanesque en supprimant toute frontière entre l’écrit et l’oral; le roman a pour intention de recréer l’intensité de l’émotion. Violemment anticommuniste et antisémite, il publie des pamphlets orduriers comme Bagatelles pour un massacre en 1937, et l'École des cadavres l'année suivante. Il collabore activement durant la guerre, puis inquiété à la Libération, il part en 1944 pour l'Allemagne, puis le Danemark où il est emprisonné l'année suivante. Jusqu'en 1951, année où il est amnistié, ses engagements politiques lui valent de nombreux démêlés avec la justice.

 

1932 – Voyage au bout de la nuit
Le livre décontenança tous les critiques : Louis-Ferdinand Destouches a participé à la Première Guerre mondiale en 1914. Celle-ci lui a révélé l'absurdité du monde et sa folie, allant même jusqu'à la qualifier « d'abattoir international en folie ». Il expose ainsi ce qui est pour lui la seule façon raisonnable de résister à une telle folie : la lâcheté. Ferdinand Bardamu est un personnage romanesque d’un type nouveau, le "héros" n'est qu'un lâche haineux qui, en traversant la guerre, l'Afrique coloniale, l'Amérique des financiers et du taylorisme, la banlieue parisienne, n'y voit qu'un vaste "merdier", un "dispensaire nauséabond", une société à l'envers où chacun exploite, maltraite, prostitue, assassine autrui. Le réel n'est plus corps, gestes, attitudes, cris, violence,  et ne peut être exprimé que par un langage cru, obscène, brutal. Tous les beaux discours ont pour Céline dissimuler ou justifier les pires atrocité en ce monde, et les mots manquent et bafouillent lorsqu'on tente d'évoquer la plus crue des réalités qu'est la mort.. 

"Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler. Arthur, un étudiant, un carabin lui aussi, un camarade. On se rencontre donc place Clichy. C’était après le déjeuner. Il veut me parler. Je l’écoute. « Restons pas dehors ! qu’il me dit. Rentrons ! » Je rentre avec lui. Voilà. « Cette terrasse, qu’il commence, c’est pour les oeufs à la coque ! Viens par ici ! » Alors, on remarque encore qu’il n’y avait personne dans les rues, à cause de la chaleur ; pas de voitures, rien. Quand il fait très froid, non plus, il n’y a personne dans les rues ; c’est lui, même que je m’en souviens, qui m’avait dit à ce propos : « Les gens de Paris ont l’air toujours d’être occupés, mais en fait, ils se promènent du matin au soir ; la preuve, c’est que, lorsqu’il ne fait pas bon à se promener, trop froid ou trop chaud, on ne les voit plus ; ils sont tous dedans à prendre des cafés crème et des bocks. C’est ainsi ! Siècle de vitesse ! qu’ils disent. Où ça ? Grands changements ! qu’ils racontent. Comment ça ? Rien n’est changé en vérité. Ils continuent à s’admirer et c’est tout. Et ça n’est pas nouveau non plus. Des mots, et encore pas beaucoup, même parmi les mots, qui sont changés ! Deux ou trois par-ci, par-là, des petits… » Bien fiers alors d’avoir fait sonner ces vérités utiles, on est demeurés là as-sis, ravis, à regarder les dames du café.
Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française ! – Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.
« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! qu’il in-sistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.
« C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c’est ça les Français.
– Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…
– T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas ! Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie…
– Il y a l’amour, Bardamu !
– Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
– Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà tout ! »

Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d’ici, et tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions.
« Tu l’as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve la meilleure, c’est que j’ai composé une manière de prière vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des nouvelles : LES AILES EN OR ! C’est le titre !… » Et je lui récite alors :
Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le ventre en l’air, prêt aux caresses, c’est lui, c’est notre maître. Embrassons-nous !
« Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j’en suis, moi, pour l’ordre établi et je n’aime pas la politique. Et d’ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner. » Voilà ce qu’il m’a répondu.
Justement la guerre approchait de nous deux sans qu’on s’en soye rendu compte et je n’avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué. Et puis, j’étais ému aussi parce que le garçon m’avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. On était du même avis sur presque tout.
« C’est vrai, t’as raison en somme, que j’ai convenu, conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !… Assis sur des clous même à tirer tout nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore. On travaille ! qu’ils disent. C’est ça encore qu’est plus infect que tout le reste, leur travail. On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles, et puis voilà ! En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s’en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça : “Bandes de charognes, c’est la guerre ! qu’ils font. On va les aborder, les saligauds qui sont sur la patrie n° 2 et on va leur faire sauter la caisse ! Allez ! Allez ! Y a de tout ce qu’il faut à bord ! Tous en choeur ! Gueulez voir d’abord un bon coup et que ça tremble : Vive la Patrie n° 1 ! Qu’on vous entende de loin ! Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la dragée du bon Jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ceux qui ne voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller crever sur terre où c’est fait bien plus vite encore qu’ici !”
– C’est tout à fait comme ça ! » que m’approuva Arthur, décidément devenu facile à convaincre.
Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu’un bond d’enthousiasme...."

 

1936 – Mort à crédit
"Cet ouvrage va encore plus loin que le précédent dans la remise en cause des conventions de la langue écrite, en adoptant un lexique familier, voire trivial, et en mettant à mal toute règle syntaxique (en particulier utilisation de phrases courtes, produisant un rythme saccadé, et usage abondant des points de suspension et d’exclamation). Cette nouvelle épopée burlesque et désespérée, où l’argot est inextricablement lié à la poésie, narre, avec une rare crudité, l’histoire d’une enfance misérable au passage Choiseul, marquée par une figure maternelle extraordinaire et par la rencontre d’un inventeur. "Voyage au bout de la nuit" narrait le passage initiatique de Bardamu dans le monde des adultes ; "Mort à crédit" revient en arrière pour retracer les années de jeunesse du personnage. Mais, alors que le récit d’enfance et d’adolescence propose souvent la vision idéalisée du passé et l’exaltation nostalgique d’un paradis perdu, Céline rédige ici la chronique noire d’existences sordides.
C’est à Paris, vers 1900, entre la Bourse et les grands boulevards, dans un Paris populaire de petits artisans et commerçants, que se déroule l’enfance de Ferdinand, fils unique d’un rédacteur aux Coccinelle-Assurances et d’une marchande de dentelles. La famille réside passage des Bérésinas, galerie couverte empuantie par l’éclairage au gaz, dans un petit logis au dessus de la boutique : « Ma mère escaladait sans cesse, à cloche-pied. Ta ! pa ! pam ! Ta ! pa ! tam ! Elle se retenait à la rampe. Mon père ça le crispait de l’entendre. Déjà il était mauvais à cause des heures qui passaient pas. Sans cesse il regardait sa montre. Maman en plus, et sa guibole, ça le foutait à cran pour des riens. » Entre les coups de sang d’un père velléitaire et les jérémiades d’une mère boiteuse, Ferdinand y apprend les premières leçons de la vie : la gêne des petites gens, les courbettes devant les clients, les combines, le linge douteux, tous les vices des adultes…."

 

"... Flossie, elle fumait en cachette, je l’ai paumée un joui dans le jardin... On lavait rien à la maison, on descendait tout le linge en ville à une buanderie spéciale, au diable, plus loin que les casernes. Avec Jonkind, ces jours-là c’était pas de la pause, on remontait, descendait la côte des quantités de fois avec des bardas énormes... A qui porterait davantage, le plus vite en haut... C’est un sport que je comprenais... ça me rappelait les jours des boulevards... Quand la flotte devenait si lourde, si juteuse, que le ciel s’écroulait dans les toits, se cassait partout en trombes, en cascades, en furieuses rigoles, ça devenait nos sorties des excursions fantastiques... On se rapprochait tous les trois pour résister à la tourmente... Nora, ses formes, ses miches, ses cuisses, on aurait dit de l’eau solide tellement l’averse était puissante, ça restait tout collé ensemble... On n’avançait plus du tout... On pouvait plus prendre l’escalier, le nôtre, celui qui montait notre falaise... On était forcés de nous rabattre vers les jardins... de faire un détour par l’église. On restait devant la chapelle... sous le porche... et on attendait que ça passe.

L’idiot, la pluie ça le faisait jouir... Il sortait exprès de son abri... Il se renversait toute la tronche, en plein sos la flotte... La gueule grande ouverte, comme ça... Il avalait les gouttières, il se marrait énormément... Il se trémoussait, il devenait tout fanatique... il dansait la gigue dans les flaques, il sautait comme un farfadet... Il voulait qu’on gigote aussi... C’était son accès, sa crise... Je commençais à bien le comprendre, c’était dur pour le calmer... Il fallait tirer sur sa corde... l’amarrer après le pied du banc.

Je les connaissais moi, mes parents, le coup du complet bariolé, il pouvait pas coller du tout, je m’en gourais il avance... Ils ont répondu, en retard, ils en revenaient pas encore, ils en poussaient les hauts cris, ils croyaient que je me foutais d’eux, que je me servais d’un subterfuge pour maquiller des folles dépenses... Ils en profitaient pour conclure que si je perdais mes journées à taper dans un ballon c'était plus du tout surprenant que j’apprenne pas un sou de grammaire... C’était leur dernier avis!... Le sursis final !... Que je m’entête pas sur l’accent... Que je retienne n'importe lequel !... pourvu qu’on arrive à me comprendre c'était amplement suffisant... On a encore lu la lettre avec Nora et son dabe... Elle restait ouverte sur la table... Certains passages ils pigeaient pas. Ça leur semblait tout obscur, tout extraordinaire... J’ai rien expliqué... Ça faisait quatre mois que j’étais là, c’était pas à cause d’un veston que je me lancerais dans les fadaises... Et pourtant ça les tracassait... Même Nora elle semblait soucieuse... que je veuille pas me revêtir en sport, avec la roupane uniforme et la gâpette panachée... Sans doute pour promener en ville, c'était la réclame du «Meanwell» surtout moi qu’étais le plus grand, le plus dégingandé de l’ensemble... ma démise sur le terrain, elle faisait honte au collège. Enfin, à force qu'ils se lamentaient... j’ai molli un peu... j’ai bien voulu d'un compromis, essayer un rafistolage... un que Nora «avait constitué, dans deux vieilles pelures à son daron... Un arrangement composite... j’étais mimi ainsi sapé... j’étais encore bien plus grotesque, j’avais plus de forme, ni de milieu, mais ça m’évitait les soupirs... Dans la même inspiration j’ai hérité d’une casquette, une bicolore armoriée, une minuscule calotte d’orange... Sur ma bouille énorme, elle faisait curieux... Mais tout ça leur semblait utile au prestige de la maison... L’honneur fut ainsi rétabli... On me promena délibérément, on avait plus besoin d’excuses...

Pourvu qu’on parte en vadrouille et qu’on me force pas aux confidences... Je trouvais que c’était l’essentiel, que ça pouvait pas aller mieux... Je me serais même fendu d’un haut-de-forme s’ils avaient seulement insisté... pour leur faire un grand plaisir... Ils s’en posaient un eux le dimanche pour aller pousser des cantiques à leur messe protestante... Ça marchait à la claquette : Assis! Debout! dans leur temple... Ils me demandaient pas mon avis... ils m’emmenaient aux deux services... ils avaient peur que je m’ennuie seul à la maison... Là encore, entre les chaises il fallait surveiller Jonkind, c’était un moment à passer... Entre tous les deux Nora, il se tenait assez peinard.

Dans l’église, Nora elle me faisait l’effet d’être encore plus belle que dehors, moi je trouvais du moins. Avec les orgues, et les demi-teintes des vitraux, je m’éblouissais dans son profil... Je la regarde encore à présent... Y a bien des années pourtant, je la revois comme je veux. Aux épaules, le corsage en soie il fait des lignes, des détours, des réussites de la viande, qui sont des images atroces, des douceurs qui vous écrabouillent... Oui, je m’en serais pâme dans les délices, pendant qu’ils gueulaient, nos lardons, les psaumes à Saül...

L’après-midi du dimanche, ça repiquait à la maison le coup du cantique, j’étais à genoux à côté d’elle... Le vieux, il faisait une longue lecture, je me retenais le panais à deux mains, je me l’agrippais au fond de la poche. Le soir l’envie était suprême à la fin des méditations... Le petit môme qui venait me dévorer, il était fadé le dimanche soir, il était nourri... Ça me suffisait pas quand même, c’est elle que j’aurais voulue, c’est elle tout entière à la fin !... C’est toute la beauté la nuit... ça vient se rebiffer contre vous... ça vous attaque, ça vous emporte... C’est impossible à supporter.,, A force de branler des visions j’en avais la tête en salade.,, Moins on brifait au réfectoire plus je me tapais des rassis.,, Il faisait si froid dans la crèche qu’on se rhabillait entièrement une fois que le vieux était tiré...

Le réverbère, sous notre fenêtre, celui des rafales, il arrêtait plus de grincer... Pour perdre encore moins de la chaleur, on restait couchés deux par deux... On se passait des branlées sévères... Moi, j’étais impitoyable, j’étais devenu comme enragé, surtout que je me défendais à coups d’imagination... Je la mangeais Nora dans toute la beauté, les fentes... J’en déchirais le traversin. Je lui aurais arraché la moule, si j’avais mordu pour de vrai, les tripes, le jus au fond, tout bu entièrement... je l’aurais toute sucée moi, rien laissé, tout le sang, pas une goutte... J’aimais mieux ravager le pageot, brouter entièrement les linges... que de me faire promener par la Nora et puis par une autre ! J’avais compris moi, s’il vous plaît, le vent des grognasses, le cul c’est la farandole ! C’est la caravane des paumés ! Un abîme, un trou, voilà!... Je me l’étranglais moi, le robi­net... Je rendais comme un escargot, mais il giclait pas au-dehors... Ah! mais non! Miteux qui trempe est pire qu’ordure !... A l’égout la vache des aveux!... Ouah! Ouah ! Je t’aime ! Je t’adore ! Ouin ! Ouin ! A qui vous chie sur l’haricot !... Faut plus se gêner c’est la fête ! On rince ! C’est nougat! C’est innocent!... Petit j’avais compris berloque moi ! Au sentiment ! Burnes ! C’est jugé ! A la gondole!... Vogue hé charogne!... Je me cramponnais à ma burette, j’avais la braguette en godille ! Ding Ding Dong ! Je veux pas crever comme un miché ! La gueule en poème ! Ouin !

En plus du truc des prières, j’ai subi encore d’autres assauts... Il arpentait tous les sentiers, il se tenait derrière chaque buisson l’esprit malin des enculages... Comme on se tapait d’immenses parcours avec l’idiot et la si belle, j’ai traversé toute la campagne de Rochester et par tous les temps...

On a connu tous les vallons, toutes les routes et les traversières. Je regardais beaucoup le ciel aussi, pour me détourner l’attention. Aux marées, il changeait de cou­leurs... Au moment des accalmies, il arrivait des nuages tout roses, sur la terre et sur l’horizon... et puis les champs devenaient bleus...

Comme c’était disposé la ville, les toits des maisons dévalaient en pente vers le fleuve, on aurait dit toute une avalanche, des bêtes et des bêtes... un énorme troupeau tour noir et tassé dans les brumes qui descendait de la campagne... Tout ça fumait dans les buées... jaunes et mauves...

Elle avait beau faire des détours et des longs repos propices, ça me portait pas aux confidences... même quand ça durait des heures, qu’on passait par des petites rues pour revenir à la maison.. Même un soir, qu'il faisait déjà nuit sur le pont qui passe à Stroude.."


Georges Bernanos (1888-1948)
"Nos fautes cachées empoisonnent l'air que d'autres respirent.. " Epris de grandeur, assoiffés d’idéal les héros de Bernanos font l’expérience d’une révolte qui peut prendre des formes diverses. Mais surtout, pour Georges Bernanos, l'homme est en butte aux puissances du mal, il est l'enjeu et le théâtre d'un combat entre Satan et Dieu. 
Après des études de droit et de lettres, Georges Bernanos milite chez 'Les Camelots du roi', ligue d'extrême-droite et collabore à divers journaux monarchistes, avant d'en diriger un à Rouen. Décoré après la Première Guerre mondiale, il se marie et devient inspecteur des assurances à La Nationale. Durant ses tournées, il rédige "Sous le soleil de Satan" dont le succès est éclatant, et lui permet, au seuil de la quarantaine, de se consacrer entièrement à la littérature. Il obtient le Prix Femina en 1929 pour "La Joie" puis connaît sa plus grande fécondité littéraire lors de son séjour à Majorque entre 1934 et 1937. Le Grand prix du roman de l'Académie française récompense "Le Journal d'un curé de campagne" en 1936. Surpris par la guerre d'Espagne, ses sympathies politiques l'inclinent à soutenir les insurgés franquistes, mais les horreurs de la répression à Majorque et le rôle joué par certains prélats l"accablent profondément : il écrit sa grande oeuvre vengeresse qui en appelle à la conscience des catholiques, "Les Grands Cimetières sous la lune". Il revient en France puis s'embarque pour le Paraguay et le Brésil, où il achève en 1940 "Monsieur Ouine". Lorsque la guerre éclate en Europe, il multiplie les articles dans la presse brésilienne et devient l'un des plus grands animateurs spirituels de la Résistance française. Son journal de l'année 1939-1940, "Les Enfants humiliés" est un de ses plus beaux livres. Si ses personnages se débattent dans un monde de boue et de ténèbres, mais refuse la misère et le désespoir, Bernanos sait aussi s'en prendre directement au conformisme mou des bien-pensants (La Grande peur des biens-pensants, 1931). C'est en Tunisie, où il s'est réfugié, qu'il écrit son dernier chef d'oeuvre, "Dialogue des Carmélites". 

 

1926 - Sous le soleil de Satan
Dès sa première oeuvre Bernanos affirme toute la puissance de son style et ses thèmes de prédilection : autour du personnage central de l'abbé Donissan, jeune prêtre tourmenté par la chair et par l'impiété de sa paroisse, une galerie de personnages brûlés par la souffrance et le mal. Germaine Malhorty, ou Mouchette, par révolte, petite pronciale qui s'ennuie, se donne à l'aristocrate et marquis de Cardignan. Enceinte et repoussée, elle fait croire qu'elle est la maîtresse du docteur Gallet, député et bourgeois libidineux qui le convoite depuis longtemps. Elle tue l'aristocrate, se donne au docteur Gallet, veut l'entraîner dans son crime, crime dont personne ne la soupçonne. La voici enfermée dans son drame, "mystique ingénue et petite servante de Satan", et entre en scène l'abbé Donissan qui la délivre de sa possession et ramène dans l'église, au grand scandale de ses paroissiens, le corps agonisant de Mouchette.. Satan devient ici une présence visible et charnelle, le nier, pour Bernanos, serait nier toute vie intérieure. 

".. Si son amour-propre eût été moins profondément blessé, Malorthy se fût décidé sans doute à rendre bon compte à sa femme de sa visite au château. Il pensa mieux faire en dissimulant quelque temps encore son inquiétude et son embarras, dans un silence altier, plein de menaces. D’ailleurs, il voulait sa revanche et pensait l’obtenir aisément, par un coup de théâtre domestique, dont sa fille eût fait les frais. Pour beaucoup de niais vaniteux que la vie déçoit, la famille reste une institution nécessaire, puisqu’elle met à leur disposition, et comme à portée de la main, un petit nombre d’êtres faibles, que le plus lâche peut effrayer. Car l’impuissance aime refléter son néant dans la souffrance d’autrui. C’est pourquoi, sitôt le souper achevé, Malorthy, tout à coup, de sa voix de commandement :

– Fillette, dit-il, j’ai à te parler… Germaine leva la tête, reposa lentement son tricot sur la table, et attendit.

– Tu m’as manqué, continua-t-il sur le même ton, gravement manqué… Une fille qui faute, dans la famille, c’est comme un failli…, tout le monde peut nous montrer demain du doigt, nous, des gens sans reproche, qui font honneur à leurs affaires, et ne doivent rien à personne. Hé bien ! au lieu de nous demander pardon, et d’aviser avec nous, comme ça se doit, qu’est-ce que tu fais ? Tu pleures à t’en faire mourir, tu fais des oh ! et des ah ! voilà pour les jérémiades. Mais pour renseigner ton père et ta mère, rien de fait. Silence et discrétion, bernique ! Ça ne durera pas un jour de plus, conclut-il en frappant du poing sur la table, ou tu sauras comment je m’appelle ! Assez pleuré ! Veux-tu parler, oui ou non ?

– Je ne demande pas mieux, répondit la pauvrette, pour gagner du temps.

La minute qu’elle attendait, en la redoutant, était venue, elle n’en doutait pas ; et voilà qu’à l’instant décisif les idées qu’elle avait mûries en silence, depuis une semaine, se présentaient toutes à la fois, dans une confusion terrible.

– J’ai vu ton amant tout à l’heure, poursuivit-il ; de mes yeux vu… Mademoiselle s’offre un marquis ; on rougit de la bière du papa… Pauvre innocente qui se croit déjà dame et châtelaine, avec des comtes et des barons, et un page pour lui porter la queue de sa robe !… Enfin nous avons eu un petit mot ensemble, lui et moi. Voyons si nous sommes d’accord : tu vas me promettre de filer droit, et d’obéir les yeux fermés.

Elle pleurait à petits coups, sans bruit, le regard clair à travers ses larmes. L’humiliation qu’elle avait crainte par avance ne l’effrayait plus. « J’en mourrai de honte, sûr ! » se répétait-elle la veille encore, attendant d’heure en heure un éclat. Et maintenant elle cherchait cette honte, et ne la trouvait plus.

– M’obéiras-tu ? répétait Malorthy. – Que voulez-vous que je fasse ? fit-elle.

Il réfléchit un moment : – M. Gallet sera demain ici.

– Pas demain, interrompit-elle…, le jour du franc marché : samedi. Malorthy la contempla une seconde, bouche bée.

– Je n’y pensais plus, en effet, dit-il. Tu as raison, samedi. Elle avait fait cette remarque d’une voix nette et posée que son père ne connaissait pas. Au coin du feu la vieille mère en reçut le choc, et gémit.

– Samedi… bon ! Je dis samedi, continua le brasseur, qui perdait le fil de discours. Gallet, c’est un garçon qui connaît la vie. Il a des scrupules et du sentiment… Garde tes larmes pour lui, ma fille ! Nous irons le trouver ensemble.

– Oh ! non…, fit-elle. Parce que les dés étaient jetés, en pleine bataille, elle se sentait si libre, si vivante ! Ce non, sur ses lèvres lui parut aussi doux et aussi amer qu’un premier baiser. C’était son premier défi.

– Par exemple ! tonna le bonhomme.

– Voyons, Antoine ! disait maman Malorthy, laisse-lui le temps de respirer ! Que veux-tu qu’elle dise à ton député, cette jeunesse ?

– La vérité, sacrebleu ! s’écria Malorthy. D’abord mon député est médecin, une ! Si l’enfant naît hors mariage, nous aurons un mot de lui pour une maison d’Amiens, deux ! D’ailleurs un médecin, c’est l’instruction, c’est la science…, ce n’est pas un homme. C’est le curé du républicain. Et puis vous me faites rire avec vos secrets ! Crois-tu que le marquis parlera le premier ? La petite n’avait pas l’âge, à l’époque, c’est peut-être un détournement, ça pourrait le mener loin ! On l’y traînera, en cour d’assises, tonnerre ! Ça garde des grands airs, ça vous prend pour un imbécile, ça nie l’évidence, ça ment comme ça respire, un marquis en sabots !… Malheureuse ! cria-t-il en se retournant vers sa fille, il a porté la main sur ton père ! Il n’avait pas prémédité ce dernier mensonge, qui n’était qu’un trait d’éloquence. Le trait, d’ailleurs, manqua son but. Le cœur de la petite révoltée battit plus fort, moins à la pensée de l’outrage fait à son seigneur maître, qu’à l’image entrevue du héros, dans sa magnifique colère… Sa main ! Cette terrible main !… Et d’un regard perfide, elle en cherchait la trace sur le visage paternel.

– Laisse-moi un moment, dit alors la vieille Malorthy, quitte-moi parler !… Elle prit la tête de sa fille entre ses deux mains. – Pauvre sotte, fit-elle, à qui veux-tu avouer la vérité, sinon à ton père et à ta mère ? Quand je me suis doutée de la chose, il était déjà trop tard, mais depuis ! À présent, tu sais ce qu’elles valent, les promesses des hommes ? Tous des menteurs, Germaine ! La demoiselle Malorthy ?… fi donc ! Je ne la connais pas ! Et tu ne serais pas assez fière pour lui faire rentrer son mensonge dans la gorge ? Tu laisseras croire que tu t’es donnée à un gars de rien, à un valet, à un chemineau ? Allons, avoue-le ! Il t’a fait promettre de ne rien dire ?… Il ne t’épousera pas, ma fille ! Veux-tu que je te dise, moi ? Son notaire de Montreuil a déjà l’ordre de vente de la ferme des Charmettes, moulin et tout. Le château y passera comme le reste..."

 

1927 – L’imposture 
"Pernichon, chrétien médiocre, folliculaire ambitieux, s'entretient avec l'abbé Cénabre. Chanoine admiré, celui-ci est un être supérieur sur le plan de l'intelligence - mais dévoré par l'orgueil et l'hypocrisie, il ne croit plus depuis longtemps. Dans un geste satanique, il appelle en pleine nuit l'humble abbé Chevance, ancien curé, destitué, de Costerel-sur-Meuse. Il prétend vouloir se confesser, en fait il souhaite se moquer de cet être fragile dont la pureté l'inquiète. À la suite de leur entrevue, il tente de se suicider, mais en vain: son revolver s'enraye... Ce roman composé de plusieurs fragments indépendants, sans intrigue véritablement construite, met principalement en scène deux personnages résolument opposés, Cénabre et Chevance, le noir et le blanc, ainsi que Chantal, la pure et mystique jeune fille, qui prendra une grande importance dans le second opus de ce diptyque, "La joie". Il nous propose aussi une galerie de portraits traités par Bernanos avec une magistrale ironie. Un drame spirituel unique se joue: celui d'un prêtre et peut-être aussi de toute une société qui a perdu ou qui n'a jamais connu la foi..." 

"Mon cher enfant, dit l’abbé Cénabre, de sa belle voix lente et grave, un certain attachement aux biens de ce monde est légitime, et leur défense contre les entreprises d’autrui, dans les limites de la justice, me semble un devoir autant qu’un droit. Néanmoins, il convient d’agir avec prudence, discrétion, discernement… La vie chrétienne dans le siècle est toute proportion, toute mesure : un équilibre… On ne résiste guère à ces violences selon la nature, mais nous pouvons en régler le cours avec beaucoup de patience et d’application… Ne défendons que l’indispensable, sans prévention contre personne. À ce prix notre cœur gardera la paix, ou la retrouvera s’il l’a perdue.

– Je vous remercie, dit alors M. Pernichon, avec l’accent d’une émotion sincère. La lutte pour les idées nous échauffe parfois, je l’avoue. Mais l’exemple de votre vie et de votre pensée est un grand réconfort pour moi. (Il parlait ainsi la bouche encore tirée par une grimace convulsive, qui faisait trembler sa barbe.)

– J’accorde, reprit-il, que le rapport annuel eût pu être confié à un autre que moi. Il y a des confrères plus qualifiés. Par exemple, j’aurais cédé volontiers la place au vénérable doyen de la presse catholique, s’il n’avait décliné dès le premier jour un honneur qui lui revenait de droit… Pouvions-nous réellement supposer que l’effacement volontaire du vieux lutteur aurait cette conséquence d’élever un Larnaudin sur le pavois ?

Son regard exprimait une véritable détresse, l’anxiété d’une douleur physique, comme si le malheureux eût vainement cherché à suer sa haine.

– Je n’ai aucune prévention contre M. Larnaudin, fit de nouveau la belle voix lente et grave. Je l’estimerais plutôt. De ses critiques même injustes, j’ai toujours tiré quelque profit. Hé quoi ! mon ami : les doctrinaires ont cela de bon qu’ils réveillent, par contraste, certaines facultés que l’usage et l’expérience de la vie affaiblissent en nous. Ils nous fournissent de repères utiles. Puis il se mit à rire, d’un rire dur.

– Je vous admire ! s’écria passionnément Pernichon. Vous restez, dans ce vain tumulte, un calme observateur d’autrui – à l’autel et partout ailleurs sacerdotal. Néanmoins le tort fait aux intérêts les plus respectables par les polémiques de M. Larnaudin, son parti pris, son entêtement, votre bienveillance même ne peut l’oublier ! « Donner des gages et encore des gages ! disait hier devant moi votre éminent ami Mgr Cimier, le salut est là ! » Or, nous les avons donnés tous, à un seul près : le désaveu formel, nominal – oui, nominal ! – de quelques exaltés sans mandat, que suivent une poignée de naïfs. Est-ce trop demander ? (La sueur ruisselait enfin sur le front du petit homme qui semblait en éprouver un soulagement infini.)

M. Pernichon rédige la chronique religieuse d’une feuille radicale, subventionnée par un financier conservateur, à des fins socialistes. Ce qu’il a d’âme s’épanouit dans cette triple équivoque, et il en épuise la honte substantielle, avec la patience et l’industrie de l’insecte. Presque inconnue aux bureaux de l’Aurore nouvelle, sa silhouette déjà usée, maléfique, encore déformée par une boiterie, est la plus familière à ce public si particulier d’écrivains sans livres, de journalistes sans journaux, de prélats sans diocèses, qui vit en marge de l’Église, de la Politique, du Monde et de l’Académie, d’ailleurs si pressé de se vendre que l’offre restant trop souvent supérieure à la demande, l’âpre commerce est sans cesse menacé d’un avilissement des prix. Telle crise, une fois dénouée, quand on l’a vue se multiplier jusqu’au pullulement, la denrée périssable, désormais sans valeur, achève de pourrir dans les antichambres.

Ancien élève du petit séminaire de Notre-Dame-desChamps, jouant jusqu’au dernier jour la comédie à demi consciente d’une vocation sacerdotale, sitôt le cap franchi d’un baccalauréat hasardeux, on perdit sa trace un long temps, jusqu’à ce moment décisif où il obtint de signer chaque semaine, dans un Bulletin paroissial, des nouvelles édifiantes, puis des « Lettres de Rome » rédigées chez un petit traiteur de la rue Jacob. Quel autre que lui eût semblablement tiré parti de ce rôle obscur ? Mais il sait épargner sou par sou sa future renommée, pareil à ses ancêtres auvergnats qui, l’été, graissant de leur sueur une terre ingrate, viennent l’hiver vendre à Paris les châtaignes dont les cochons se rebutent, amassent lentement leur trésor pour finir inassouvis, seulement déliés par la mort de leur rêve absurde, et hâtivement décrassés, pour la première fois par l’ensevelisseuse, avant la visite du médecin de l’état civil. Ces lettres de Rome ne sont d’ailleurs point sans mérite. Elles en valent d’autres, moins connues, mais rédigées dans le même esprit par des vaniteux déçus pour y décharger, à petits coups, leurs âcretés. Le tour peut en varier sans doute, avec chaque auteur, non pas le sens profond et secret, la rancune vivace, la claire cupidité du pire, et, sous couleur de paix civique, une rage d’infirme contre tout ce qui dans l’Église garde le sens de l’honneur.

Ayant considéré un moment, avec respect, le visage du maître, souriant de ses mille rides précoces :

– Je renonce, dit Pernichon, à vous faire ressentir de l’indignation contre qui que ce soit… Le nonce, cependant, exprimait hier…

– Ne parlons pas du nonce, voulez-vous ? pria l’abbé Cénabre. Le zèle de Sa Sainteté à ne pas déplaire finira par paraître injurieux à nos ministres républicains… La démocratie aime le faste : on lui envoie de petits prélats intrigants, d’une bassesse à écœurer. Tenez ! celui-ci, je vous jure, n’entend pas le grec !… Chez M. le sénateur Hubert…

Il passa ses mains sur ses joues, rêva une seconde, et dit tranquillement :

– À quoi bon ? Vous ne l’entendez pas non plus..."

 

1936 – Journal d’un curé de campagne 
Le roman, sans doute le plus populaire de Bernanos, possède une trame fort simple : "Bernanos décrit l’existence discrète d’un jeune prêtre catholique dans la petite paroisse flamande Ambricourt dans le nord de la France. Il est marqué par un cancer de l’estomac et son désespoir devant le manque de foi dans la population du village. Dans la première partie le jeune prêtre décrit son arrivée dans sa paroisse du nord de la France et ses premières expériences avec la population pauvre. Dans la deuxième partie, il s’agit de la vie quotidienne dans la paroisse. Le curé décrit ses rencontres avec différentes personnes et les résultats de son travail. Il échoue à remplir son devoir, et c'est seulement pendant une crise dans le château du village qu'il réussit à convaincre la comtesse, châtelaine d'Ambricourt, de l’existence de Dieu. Elle se trouve dans une situation fatale et elle meurt un jour plus tard. La dernière partie traite du séjour et de la mort du curé à Lille après un examen médical." Le moment le plus connu de ce "Journal" est celui qui voit le prêtre parvenir à ouvrir les consciences : celle de la fille de la comtesse qui avoue la haine qu'elle porte à sa mère et le dégoût que lui inspirent les aventures de son père, l'orgueil de la comtesse qui se sait bafouée et refoule le souvenir d'un enfant mort qui fut son seul amour. "Nos fautes cachées empoisonnent l'air que d'autres respirent, et tel crime, dont un misérable portait le germe à son insu, n'aurait jamais mûri son fruit, sans ce principe de corruption..."

"Ma paroisse est une paroisse comme les autres. Toutes les paroisses se ressemblent. Les paroisses d’aujourd’hui, naturellement. Je le disais hier à M. le curé de Norenfontes : le bien et le mal doivent s’y faire équilibre, seulement le centre de gravité est placé bas, très bas. Ou, si vous aimez mieux, l’un et l’autre
s’y superposent sans se mêler, comme deux liquides de densité différente. M. le curé m’a ri au nez. C’est un bon prêtre, très bienveillant, très paternel et qui passe même à l’archevêché pour un esprit fort, un peu dangereux. Ses boutades font la joie des presbytères, et il les appuie d’un regard qu’il voudrait vif et que je trouve au fond si usé, si las, qu’il me donne envie de pleurer. Ma paroisse est dévorée par l’ennui, voilà le mot. Comme tant d’autres paroisses ! L’ennui les dévore sous nos yeux et nous n’y pouvons rien. Quelque jour peut-être la contagion nous gagnera, nous découvrirons en nous ce cancer. On peut vivre très longtemps avec ça.
L’idée m’est venue hier sur la route. Il tombait une de ces pluies fines qu’on avale à pleins poumons, qui vous descendent jusqu’au ventre. De la côte de Saint-Vaast, le village m’est apparu brusquement, si tassé, si misérable sous le ciel hideux de novembre. L’eau fumait sur lui de toutes parts, et il avait l’air de s’être couché là, dans l’herbe ruisselante, comme une pauvre bête épuisée. Que c’est petit, un village ! Et ce village était ma
paroisse. C’était ma paroisse, mais je ne pouvais rien pour elle, je la regardais tristement s’enfoncer dans la nuit, disparaître…
Quelques moments encore, et je ne la verrais plus. Jamais je n’avais senti si cruellement sa solitude et la mienne. Je pensais à ces bestiaux que j’entendais tousser dans le brouillard et que le petit vacher, revenant de l’école, son cartable sous le bras, mènerait tout à l’heure à travers les pâtures trempées, vers l’étable chaude, odorante… Et lui, le village, il semblait attendre aussi – sans grand espoir – après tant d’autres nuits passées dans la boue, un maître à suivre vers quelque improbable, quelque inimaginable asile.
Oh ! je sais bien que ce sont des idées folles, que je ne puis même pas prendre tout à fait au sérieux, des rêves… Les villages ne se lèvent pas à la voix d’un petit écolier, comme les bêtes. N’importe ! Hier soir, je crois qu’un saint l’eût appelé. Je me disais donc que le monde est dévoré par l’ennui. Naturellement, il faut un peu réfléchir pour se rendre compte, ça ne se saisit pas tout de suite. C’est une espèce de poussière. Vous allez et venez sans la voir, vous la respirez, vous la mangez, vous la buvez, et elle est si fine, si ténue qu’elle ne craque même pas sous la dent. Mais que vous vous arrêtiez une seconde, la voilà qui recouvre votre visage, vos mains. Vous devez vous agiter sans cesse pour secouer cette pluie de cendres. Alors, le monde s’agite beaucoup.
On dira peut-être que le monde est depuis longtemps familiarisé avec l’ennui, que l’ennui est la véritable condition de l’homme. Possible que la semence en fût répandue partout et qu’elle germât çà et là, sur un terrain favorable. Mais je me demande si les hommes ont jamais connu cette contagion de l’ennui, cette lèpre ? Un désespoir avorté, une forme turpide du désespoir, qui est sans doute comme la fermentation d’un christianisme
décomposé.
Évidemment, ce sont là des pensées que je garde pour moi. Je n’en ai pas honte pourtant. Je crois même que je me ferais très bien comprendre, trop bien peut-être pour mon repos – je veux dire le repos de ma conscience. L’optimisme des supérieurs est bien mort. Ceux qui le professent encore l’enseignent par habitude, sans y croire. À la moindre objection, ils vous prodiguent des sourires entendus, demandent grâce. Les vieux prêtres ne s’y trompent pas. En dépit des apparences et si l’on reste fidèle à un certain vocabulaire, d’ailleurs immuable, les
thèmes de l’éloquence officielle ne sont pas les mêmes, nos aînés ne les reconnaissent plus. Jadis, par exemple, une tradition séculaire voulait qu’un discours épiscopal ne s’achevât jamais sans une prudente allusion – convaincue, certes, mais prudente – à la persécution prochaine et au sang des martyrs. Ces prédictions se font beaucoup plus rares aujourd’hui. Probablement parce que la réalisation en paraît moins incertaine.
Hélas ! il y a un mot qui commence à courir les presbytères, un de ces affreux mots dits « de poilu » qui, je ne sais comment ni pourquoi, ont paru drôles à nos aînés, mais que les garçons de mon âge trouvent si laids, si tristes. (C’est d’ailleurs étonnant ce que l’argot des tranchées a pu réussir à exprimer d’idées sordides en images lugubres, mais est-ce vraiment l’argot des tranchées ?…) On répète donc volontiers qu’il ne « faut pas chercher
à comprendre ». Mon Dieu ! mais nous sommes cependant là pour ça ! J’entends bien qu’il y a les supérieurs. Seulement, les supérieurs, qui les informe ? Nous. Alors quand on nous vante l’obéissance et la simplicité des moines, j’ai beau faire, l’argument ne me touche pas beaucoup…
Nous sommes tous capables d’éplucher des pommes de terre ou de soigner les porcs pourvu qu’un maître des novices nous en donne l’ordre. Mais une paroisse, ça n’est pas si facile à régaler d’actes de vertu qu’une simple communauté ! D’autant qu’ils les ignoreront toujours et que d’ailleurs ils n’y comprendraient rien...."

 

L'incompréhension des hommes tient à leur refus de vivre autrement qu'à la surface d'eux-mêmes : 

« J’ai beaucoup réfléchi depuis quelques jours au péché. A force de le définir un manquement à la loi divine, il me semble qu’on risque d’en donner une idée trop sommaire. Les gens disent là-dessus tant de bêtises! Et, comme toujours, ils ne prennent jamais la peine de réfléchir. Voilà des siècles et des siècles que les médecins discutent entre eux de la maladie. S’ils s’étaient contentés de définir un manquement aux règles de la bonne santé, ils seraient d’accord depuis longtemps. Mais ils l’étudient sur le malade, avec l’intention de le guérir. C’est justement ce que nous essayons de faire, nous autres. Alors, les plaisanteries sur le péché, les ironies, les sourires ne nous impressionnaient pas beaucoup.

Naturellement, on ne veut pas voir plus loin que la faute. Or la faute n’est, après tout, qu’un symptôme. Et les symptômes les plus impressionnants pour les profanes ne sont pas toujours les plus inquiétants, les plus graves.

Je crois, je suis sûr que beaucoup d’hommes n’engagent jamais leur être, leur sincérité profonde. Ils vivent à la surface d’eux-mêmes, et le sol humain est si riche que cette mince couche superficielle suffit pour une maigre moisson, qui donne l’illusion d’une véritable destinée. Il paraît qu’au cours de la dernière guerre, de petits employés timides se sont révélés peu à peu des chefs; ils avaient la passion du commandement sans le savoir. Oh! certes, il n’y a rien là qui ressemble à ce que nous appelons du nom si beau de conversion – convertere – mais enfin, il avait suffi à ces pauvres êtres de faire l’expérience de l’héroïsme à l’état brut, d’un héroïsme sans pureté. Combien d’hommes n’auront jamais la moindre idée de l’héroïsme surnaturel, sans quoi il n’est pas de vie intérieure! Et c’est justement sur cette vie-là qu’ils seront jugés: des qu’on y réfléchit un peu, la chose paraît certaine, évidente. Alors?... Alors, dépouillés par la mort de tous ces membres artificiels que la société fournit aux gens de leur espèce, ils se retrouveront tels qu’ils sont, qu’ils étaient à leur insu – d’affreux monstres non développés, des moignons d’hommes.

Ainsi faits, que peuvent-ils dire du péché? Qu’en savent ils? Le cancer qui les ronge est pareil à beaucoup de tumeurs – indolore. Ou, du moins, ils n’en ont ressenti, pour la plupart, à une certaine période de leur vie, qu’une impression fugitive, vite effacée. Il est rare qu’un enfant n’ait pas eu – ne fût-ce qu’à l’état embryonnaire – une espèce de vie intérieure, au sens chrétien du mot. Un jour où l’autre, l’élan de sa jeune vie a été plus fort, l’esprit d’héroïsme a remué au fond de son cœur innocent. Pas beaucoup, peut-être juste assez cependant pour que le petit être ait, vaguement entrevu, parfois obscurément accepté, le risque immense du salut, qui fait tout le divin de l’existence humaine. Il a su quelque chose du bien et du mal, une notion du bien et du mal pure de tout alliage, encore ignorante des disciplines et des habitudes sociales. Mais, naturellement, il a réagi en enfant, et l’homme mûr ne gardera de telle minute décisive, solennelle, que le souvenir d’un drame enfantin, d’une apparente espièglerie dont le véritable sens lui échappe, et dont il parlera jusqu’à la fin avec ce sourire attendri, trop luisant, presque lubrique, des vieux… » 

 

1938 – Les Grands cimetières sous la lune
Après avoir un moment hésité, Bernanos devient témoin et dénonce violemment les répressions franquistes de la Guerre d'Espagne. Il a commencé ce travail quasi-expiatoire en voyant passer dans des camions des condamnés à mort qui savaient seulement qu'ils allaient mourir : « J'ai été frappé par cette impossibilité qu'ont les pauvres gens de comprendre le jeu affreux où leur vie est engagée. [...] Et puis, je ne saurais dire quelle admiration m'ont inspirée le courage, la dignité avec laquelle j'ai vu ces malheureux mourir ». Alors qu'il a été éduqué dans l'horreur des événements français de 1792, Bernanos ne comprend pas l'attitude complice de ceux qui se donnent l'apparence d'être des braves gens. Armé d'une lucidité infinie et de mots dont la beauté aride trahit l'impuissance de l'écrivain face à l'horreur, il dénonce tristement cette spirale de la guerre qui enferme les individus dans des réactions collectives dont ils ne sont plus les maîtres...

 

1946 - Monsieur Ouine

Cette oeuvre est connue pour être le plus déconcertant des romans de Bernanos. L'auteur a rassemblé tous ses personnages dans un village, que le meurtre d'un petit vacher, dont on découvre le corps dans un ruisseau, fait entrer dans la démesure d'une damnation qui n'épargne aucun de ses habitants. Qui aime le mal? personne, sans doute, mais "lequel d'entre nous, si cela était en son pouvoir, oserait le chasser du monde?" Et Monsieur Ouine, professeur retraité, curieux de botanique, qui semble trop bien éduqué pour tuer un homme, s'avère pourtant la maître des lieux parce que"maître des âmes" et démon de ce village damné..

"Elle a pris ce petit visage à pleines mains – ses longues mains, ses longues mains douces – et regarde Steeny dans les yeux avec une audace tranquille. Comme ses yeux sont pâles ! On dirait qu’ils s’effacent peu à peu, se retirent… les voilà maintenant plus pâles encore, d’un gris bleuté, à peine vivants, avec une paillette d’or qui danse. « Non ! non ! s’écrie Steeny. Non ! »

Et il se jette en arrière, les dents serrées, sa jolie figure crispée d’angoisse, comme s’il allait vomir. Mon Dieu !

– Que se passe-t-il ? Voyons, Steeny, interroge une voix inquiète, toute proche, de l’autre côté des persiennes closes. Est- ce vous, Miss ?

Mais elle l’a déjà repoussé violemment, sauvagement, et reste debout sur le seuil, indifférente !

– Eh bien, Steeny, méchant garçon !

Il hausse les épaules, jette vers la porte un regard dur, un regard d’homme.

– Maman ?

– Je croyais t’avoir entendu crier, dit la voix déjà lasse. Si tu sors, prends garde au soleil, mon chéri, quelle chaleur !

Quelle chaleur en effet ! L’air vibre entre les lamelles de bois. Son nez contre la persienne, Steeny le hume, l’aspire, le sent descendre au creux de sa poitrine jusqu’à ce lieu magique où retentissent toutes les terreurs et toutes les joies du monde…

Encore ! Encore ! Cela pue la céruse et le mastic, une odeur plus puissante que l’alcool où se mêle bizarrement l’haleine toujours moite des grands tilleuls de l’allée. Voilà que le sommeil l’a pris en traître, d’un coup sur la nuque, en assassin, avant même qu’il

ait fermé les yeux. L’étroite fenêtre s’ébranle lentement, vacille, puis s’allonge démesurément comme aspirée par en haut. La

salle entière la suit, les quatre murs s’emplissent de vent, battent tout à coup comme des voiles…"

 


Henry de Montherlant (1895-1972)
Simple soldat grièvement blessé sur le front en 1918, Henry de Montherlant voit sa jeunesse marquée par la guerre et par sa passion pour le sport et la tauromachie. Après quoi, avide de dépaysement, il réalise de nombreux voyages (Italie, Espagne, Afrique du Nord) durant lesquels il prend le temps de la méditation. Il collabore au Figaro, fait paraître en 1920 son premier roman grâce à Mauriac," la Relève du Matin", et en 1926 "Les Bestiaires", son premier succès. Il admire jusque dans la vie civile l’effort et l’héroïsme, le sport : "Les Olympiques" ( 1924). Admirateur de Nietzche, il produit une oeuvre hybride où tragique et bonheur trouve un point d’équilibre. A partir de 1925, il s’installe à Paris mais vit surtout en Espagne, où il pratique la tauromachie, et en Afrique du nord. Il écrit à Alger "La Rose des sables" (1932), roman anticolonialiste qu’il ne publie pas, ''pour ne pas nuire aux intérêts de la France''. "Les Célibataires", parus en 1934, remportent un grand succès. Des fiançailles non abouties avec une jeune fille rencontrée dans une conférence lui inspirent les quatre volumes des "Jeunes Filles" ( 1936-39). Son œuvre est traversée par un courant fortement misogyne, ainsi que le souligne Simone de Beauvoir, qui lui consacre un passage son essai "Le Deuxième Sexe". Dans les années 1940-50, Henry de Montherlant se consacre surtout au théâtre : La Reine morte (1942), Le Maître de Santiago (1948), La Ville dont le Prince est un enfant (1951), Port-Royal (1953). On lui reproche souvent son classicisme et sa métrique surannée. A la libération, sa collaboration à des périodiques parus sous l’Occupation lui vaut une interdiction de publier pendant un an. On lui reprocha un certain écart entre les attitudes héroïques dont il s’était fait spécialité dans ses ouvrages antérieurs. En 1959, une insolation modifie son rythme de vie et provoque l'accident qui, en 1968, lui fait perdre l'usage de l'œil gauche. Devenant ensuite quasi aveugle à la suite de cet accident, il se suicide le jeudi 21 septembre 1972.

 

1934 – Les Célibataires
"Le Songe" et "les Bestiaires" étaient essentiellement autobiographiques, Montherlant, avec "Les Célibataires", publie son premier roman objectif et accède à la notoriété.  Nous sommes ici en février 1924 pour suivre le déroulement d'une crise sordide qui durera huit mois et restituer avec réalisme et cruauté l'intimité de deux vieux aristocrates célibataires et désargentés, Léon de Coantré et son oncle Élie de Coëtquidan, qui vivent ensemble dans la maison familiale. Chaque personnage est campé de manière vivante et impitoyable, chaque travers souligné avec justesse et acuité. Ces débris humains, coupés du monde, n'ont jamais été que "posés à la surface de la vie" et tentent de survivre. Ils vont s'évertuer, chacun de leur côté à convaincre le banquier et baron Octave de Coëtquidan, frère d'Elie, de les tirer de leur impasse. ..

 

1936 – Les Jeunes Filles
Ce cycle romanesque se compose de quatre volumes, "Les Jeunes Filles "(1936),  "Pitié pour les femmes "(1936), "Le Démon du bien "(1937), "Les Lépreuses" (1939). Le héros, Pierre Costals, écrivain à succès d'à peine trente ans,  refuse de s’engager sur la voie du mariage considérant que le seul moyen de «vivre pleinement » est basé sur le plaisir sans tabous et le mépris des sentiments d'autrui. C'est une analyse sans concessions des relations homme-femme. Favorisé par sa gloire littéraire qui lui vaut l'exaltation de bien des femmes, Costals se montre très éclectique dans ses choix, au gré de ses humeurs, usant autant d'énergie à conquérir qu'à défendre son indépendance. Sous nos yeux, se débattent ainsi Andrée Hacquebaut, jeune provinciale, dont l'amitié intellectuelle se transforme en passion désespérée; Thérèse Pantevin, jeune femme laide et proie à des débordements mystico-hystériques; Solange Dandillot, le personnage principal, incarnation de la "jeune fille".


Julien Green (1900-1998)

"Certaines heures semblent impossible à vivre", et ce sont pourtant ces heures-là qui peuvent se multiplier dans l'existence, écrit Julien Green dans "Adrienne Mesurat". 

D'origine américaine, Julien Green, élevé dans une atmosphère protestante et puritaine, connaît principalement la bonne bourgeoisie et les excellentes familles de province. Mais, ainsi que Mauriac, Green pense qu'au bout du compte seul le spirituel peut donner sens à l'apparent chaos de ce monde. Ses personnages, largement autobiographiques, sont tourmentés par un désir sexuel mal refoulé et se retrouvent ainsi en permanence guettés par la folie, la dégradation, le suicide. Tous, épris d'absolu et de pureté, se brisent contre les écueils de la morne et impitoyable réalité. Son "Journal" (1928-1972) offre le témoignage parfois insoutenable de ses crises de conscience et révèle à quel point son auteur sait traquer sans aucun compromis les pires desseins de son âme. Dans ses trois premiers romans, "Mont-Cinère" (1926), "Adrienne Mesurat" (1927), "Léviathan" (19129), Green met en scène la passion toujours coupable du désir de la chair, le plaisir toujours sanctionné, la perte tragédifiée de la pureté. Dans ses romans suivants, "L'Autre Sommeil" (1931), "Epaves" (1932), "Le Visionnaire" (1934), il s'adonne à une analyse psychologique plus intimiste, mais l'angoisse d'âmes brisées par une misère morale livrée le plus souvent à une sexualité envahissante, ne cesse d'être présente. "Moïra" (1950) est sans doute son chef d'oeuvre, il y développe en les approfondissant jusqu'au vertige de l'anéantissement, le thème de la souillure et de l'obsession du Mal. Suivent "Le Malfaiteur" (1956), "Chaque homme dans sa nuit" (1960), "L'Autre" (1971)..

 

"Adrienne Mesurat" (1927)

Green décrit ici avec habileté l'éclosion d'une psychose, de ses signes annonciateurs au délire et au crime qui s'ensuivent. - "A vingt-sept ans, avec ce roman devenu un classique, Julien Green installait aux côtés d’Eugénie Grandet et d’Emma Bovary une autre inoubliable figure de femme au destin silencieusement écrasé dans l’étouffante médiocrité de la province. Jeune et belle, Adrienne Mesurat s’étiole entre un père tyrannique et borné et une sœur plus âgée, aigrie et malade. Il suffit d’un homme croisé, d’un regard un instant saisi, pour rendre à jamais insupportable cette existence sans espoir… Du chemin qui l’emmène alors vers la tragédie la plus sombre, seul le romancier de Léviathan et de Si j’étais vous… connaît tous les détours. Il nous y conduit insensiblement, dans un récit envoûtant et comme immobile, où dès la première page, pourtant, nous pressentons et attendons l’inéluctable." (Livre de poche)

 

 "Moïra" (1950) 

"La pureté ne se trouve qu'en Paradis et en Enfer". Le drame d'un jeune puritain torturé par le problème de la chair dans petite ville universitaire du Sud des Etats-Unis, en 1920  - "A l'Université, un étudiant pur, ça existe ? Et à dix-neuf ans, qu'est-ce que c'est que la pureté ? Ne pas céder aux désirs du corps... Comment faire quand on a un tempérament de feu, un corps et un visage sur lesquels les autres se retournent et qu'autour de vous les autres étudiants ne pensent qu'à ça, l'amour sous toutes ses formes ? Joseph Day finit par succomber aux charmes de Moïra, l'allumeuse devenue en une seconde l'amoureuse de ce grand garçon qui va la tuer à l'aube de leur unique nuit d'amour. Était-ce bien elle qu'il voulait ainsi effacer de son coeur, ou bien Praileau, l'ami-ennemi, ou bien tout simplement l'homme qui en lui venait de scandaliser l'enfant... Drame éternel du garçon qui veut et ne veut pas subir sa condition humaine." (Livre de poche)

 


Antonin Artaud (1896-1948) 

L’œuvre d’Artaud vise un absolu pour lequel il brûla sa vie et sa raison. Ses réalisations théâtrales sont modestes au regard de l’influence qu’il a exercée sur les générations suivantes. C'est surtout sa vision personnelle de l'art de la scène, retranscrite dans  "Le théâtre et son double", qui a marqué les mémoires : cette suite d'articles comprend notamment les deux manifestes sur 'Le théâtre' et 'La cruauté', qui avaient retenu l'attention lors de leur publication en revue vers 1933; Artaud plaide ici pour la restauration d'une mise en scène forte, capable de saisir le spectateur. La conférence qu'il donne au théâtre du Vieux Colombier le 13 janvier 1948 pose le cadre de son " théâtre de sang ", où l'existence entière se joue dans l'acte théâtral.

Son être tout entier ne s'inscrit ni dans le théâtre ni dans la prose au sens où nous l'entendons, il est tout entier à l'observation des mécanismes de sa pensée face à l'impossibilité d'être. Dès les premiers mots de "L'Ombilic des limbes" (1925), Antonin Artaud exprime cette tension avec lucidité :  "là où d'autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit. La vie est de brûler des questions. Je ne conçois pas d'œuvre comme détachée de la vie. Je n'aime pas la création détachée". Cette impossibilité d’écrire et d’être est comme une « douleur plantée en moi comme un coin, au centre de ma réalité la plus pure, à cet emplacement de la sensibilité où les deux mondes de l’esprit et du corps se rejoignent." 

 

"Vitres de son où virent les astres, 

verres où cuisent les cerveaux, 

le ciel fourmillent d'impudeurs

dévore la nudité des astres. 

Un lait bizarre et véhément

fourmille au fond du firmament;

un escargot monte et dérange

la placidité des nuages.

Délices et rages, le ciel

lance sur nous comme un nuage

un tourbillon d'ailes sauvages

torrentielles d'obscénités."

 

(Vitres de son, La Nuit opère, L'Ombilic des limbes, 1925)

 

"Dans les outres des draps gonflés

où la nuit entière respire,

le poète sent ses cheveux

grandir et se multiplier.

Sur tous les comptoirs de la terre

montent des verres déracinés,

le poète sent sa pensée

et son sexe l'abandonner.

Car ici la vie est en cause

et le ventre de la pensée;

les bouteilles heurtent les crânes

de l'aérienne assemblée.

Le Verbe pousse du sommeil

comme une fleur ou comme un verre

plein de formes et de fumées.."

 


Dès son adolescence, il souffre d’une maladie non identifiable, migraines, confusion, angoisses, agressivité, douleurs, mais aussi errances existentielles que ni les séjours en maisons de santé dès 1915 et ni la prise de drogues ne peuvent atténuer.  A vingt-six ans, il rejoint les rangs du surréalisme, devient comédien à ses heures ('La passion de Jeanne d'Arc' de Dreyer, 'Napoléon Bonaparte' d'Abel Gance) mais ne cesse de souffrir, écrit-il, "d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation extérieure dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l’esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée. Je suis au-dessous de moi-même, je le sais, j’en souffre, mais j’y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait." Dans "Le Pèse-Nerfs", il ne cesse de revenir sur ce combat quasi métaphysique, "ce quelque chose de furtif qui m’enlève les mots que j’ai trouvés, qui diminue ma tension mentale, qui détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée". Dans une lettre du 6 juin 1924 (correspondances avec Jacques Rivière), Artaud exprime le mieux ce qu'il ne parviendra plus à surmonter et que ses internements successifs et la violence des électrochocs ne feront qu'empirer : "mes faiblesses ont des racines vivantes, des racines d’angoisse qui touchent au cœur de la vie ; au moment où l’âme s’apprête à organiser sa richesse, ses découvertes, cette révélation, à cette inconsciente minute où la chose est sur le point d’émaner, une volonté supérieure et méchante attaque l’âme comme un vitriol, attaque la masse mot-et-image, attaque la masse du sentiment, et me laisse, moi, pantelant comme à la porte même de la vie".

 

"Ces narines d'os et de peau

par où commencent les ténèbres

de l'absolu, et la peinture de ces lèvres

que tu fermes comme un rideau

Et cet or que te glisse en rêve

la vie qui te dépouille d'os,

et des fleuves de ce regard faux

par où tu rejoins la lumière

Momie, et ces mains de fuseaux

pour te retourner les entrailles,

ces mains où l'ombre épouvantable

prend la figure d'un oiseau ..

(Invocation à la momie, L'Ombilic des limbes, 1925) 


 

"Ce qui me sépare des surréalistes, c'est qu'ils aiment autant la vie que je la méprise. Jouir dans toutes les occasions et par tous les pores, voilà le centre de leurs obsessions", Artaud s'adonne alors aux sciences occultes, à l'exploration de l'irrationnel par le rêve, l'opium, l'expérience intérieure du langage, où le mot perd toute détermination conceptuelle; après le voyage au Mexique, en 1936, chez les Indiens Tarahumaras, dont toute la vie tourne autour du rite du peyotl,  commence le calvaire des internements : Sotteville-lès-Rouen, Ville-Évrard, Sainte-Anne à Paris, Rodez, où il reste jusqu'en 1946, et où il subit un traitement d'électrochocs (Lettres de Rodez, 1946). Libéré, il voit, tandis que le cancer le ronge, monter vers lui une image solitaire, souffrante, son double (Van Gogh, le suicidé de la société, 1947) : « Et il ne s'est pas suicidé dans un coup de folie, dans la transe de n'y pas parvenir, mais au contraire il venait d'y parvenir et de découvrir ce qu'il était et qui il était, lorsque la conscience générale de la société, pour le punir de s'être arraché à elle, le suicida. »

 

1947 - Lettres écrites de Rodez 

C'est en 1945, alors qu'il est encore enfermé à l'hôpital psychiatrique de Rodez, qu'Antonin Artaud commence à écrire chaque jour dans de petits cahiers de brouillon que lui fournit l'administration. Sur ces fragiles supports, il réinvente un nouveau corps d'écriture, entre texte et dessin, entre théâtre vocal et danse rythmée de coups de couteaux qui transpercent la feuille. Artaud lui-même parle de " cahiers de notes littéraires, poétiques, psychologiques, physiologiques, magiques, magiques surtout ". Magiques en effet ; l'écriture sous ses doigts est vivante, les pages bougent, les dessins sortent de la feuille : pratique conjuratoire, exorcisme. Souvent il écrit dans plusieurs cahiers à la fois, au hasard des pages ouvertes, déployant ainsi les scènes plurielles et éclatées que cherchaient à penser dans les années trente ses théories théâtrales. Jour après jour et jusqu'à sa mort, le 4 mars 1948, il poursuivra ainsi inlassablement la même pratique effrénée d'écriture infinie où il remet en scène, dans un espace qu'il nomme " sempiternel ", son dernier Théâtre de la Cruauté.

 

1947 - Van Gogh ou le suicidé de la société

La rencontre avec la peinture de Van Gogh est décisive : “La peinture linéaire pure me rendait fou depuis longtemps lorsque j'ai rencontré Van Gogh qui peignait, non pas des lignes ou des formes, mais des choses de la nature en pleine convulsion.” Du 24 janvier au 15 mars 1947 le musée de l'Orangerie à Paris avait consacré une exposition à Van Gogh. Marthe Robert, qui l'avait visitée en compagnie d'Artaud, raconte : ”Je croyais qu'il n'avait rien vu, il marchait si vite que je n'arrivais pas à le suivre. Mais il avait tout photographié, tout mémorisé.” Cet ouvrage rédigé en un mois seulement paraît peu avant la mort de son auteur, le 4 mars 1948. Comme un vertige on saisit la puissance de travail d'Artaud qui, à cette époque, luttait incessamment contre la mort et prenait du laudanum en quantité pour remédier à ses douleurs. 

"[…] Un fou, Van Gogh ?

Que celui qui a su un jour regarder une face humaine regarde le portrait de Van Gogh par lui-même, je pense à celui avec un chapeau mou.

Peinte par Van Gogh extralucide, cette figure de boucher roux, qui nous inspecte et nous épie, qui nous scrute avec un œil torve aussi.

Je ne connais pas un seul psychiatre qui saurait scruter un visage d'homme avec une force aussi écrasante et en disséquer comme au tranchoir l'irréfragable psychologie.

L'œil de Van Gogh est d’un grand génie, mais à la façon dont je le vois me disséquer moi-même du fond de la toile où il a surgi, ce n’est plus le génie d’un peintre que je sens en ce moment vivre en lui, mais celui d'un certain philosophe par moi jamais rencontré dans la vie.

Non, Socrate n’avait pas cet œil, seul peut-être avant lui le malheureux Nietzsche eut ce regard à déshabiller l’âme, à délivrer le corps et l’âme, à mettre à nu le corps de l'homme, hors des subterfuges de l'esprit.

Le regard de Van Gogh est pendu, vissé, il est vitré derrière ses paupières rares, ses sourcils maigres et sans un pli.

C’est un regard qui enfonce droit, il transperce dans cette figure taillée à la serpe comme un arbre bien équarri.

Mais Van Gogh a saisi le moment où la prunelle va verser dans le vide, où ce regard, parti contre nous comme la bombe d'un météore, prend la couleur atone du vide et de l’inerte qui le remplit.

Mieux qu’aucun psychiatre au monde, c’est ainsi que le grand Van Gogh a situé sa maladie.

Je perce, je reprends, j'inspecte, j'accroche, je descelle, ma vie morte ne recèle rien, et le néant au surplus n’a jamais fait de mal à personne, ce qui me force à revenir au dedans, c’est cette absence désolante qui passe et me submerge par moments, mais j'y vois clair, très clair, même le néant je sais ce que c'est, et je pourrais dire ce qu'il y a dedans.

Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l'infini, ne se satisfaire que d'infini, il y a assez d'infini sur la terre et dans les sphères pour rassasier mille grands génies, et si Van Gogh n'a pas pu combler son désir d’en irradier sa vie entière, c’est que la société le lui a interdit.

Carrément et consciemment interdit.

Il y a eu un jour les exécuteurs de Van Gogh, comme il y a eu ceux de Gérard de Nerval, de Baudelaire, d'Edgar Poe et de Lautréamont.

Ceux qui un jour ont dit : 

Et maintenant, assez, Van Gogh, à la tombe, nous en avons assez de ton génie, quant à l'infini, c'est pour nous, l'infini.

Car ce n'est pas à force de chercher l'infini que Van Gogh est mort, qu'il s'est vu contraint d’étouffer de misère et d’asphyxie, c'est à force de se le voir refuser par la tourbe de tous ceux qui, de son vivant même, croyaient détenir l'infini contre lui; et Van Gogh aurait pu trouver assez d'infini pour vivre pendant toute sa vie si la conscience bestiale de la masse n’avait voulu se l'approprier pour nourrir ses partouses à elle, qui n’ont jamais rien eu à voir avec la peinture ou avec la poésie.

De plus, on ne se suicide pas tout seul. 

Nul n’a jamais été seul pour naître. 

Nul non plus n’est seul pour mourir.

Mais, dans le cas du suicide, il faut une armée de mauvais êtres pour décider le corps au geste contre nature de se priver de sa propre vie.

Et je crois qu'il y a toujours quelqu'un d’autre à la minute de la mort extrême pour nous dépouiller de notre propre vie.

Ainsi donc, Van Gogh s'est condamné, parce qu'il avait fini de vivre et, comme le laisse entrevoir ses lettres à son frère, parce que, devant la naissance d'un fils de son frère, il se sentait une bouche de trop à nourrir.

Mais surtout Van Gogh voulait enfin rejoindre cet infini pour lequel, dit-il, on s’embarque comme dans un train pour une étoile, et on s’embarque le jour où l’on a bien décidé d’en finir avec la vie.

Or, dans la mort de Van Gogh, telle qu’elle s’est produite, je ne crois pas que ce soit ce qui s’est produit.

Van Gogh a été expédié du monde par son frère, d’abord, en lui annonçant la naissance de son neveu, il a été expédié ensuite par le docteur Gachet, qui, au lieu de lui recommander le repos et la solitude, l’envoyait peindre sur le motif un jour où il sentait bien que Van Gogh aurait mieux fait d'aller se coucher.

Car on ne contrecarre pas aussi directement une lucidité et une sensibilité de la trempe de celles de Van Gogh le martyrisé.

Il y a des consciences qui, à de certains jours, se tueraient pour une simple contradiction, et il n’est pas besoin pour cela d’être fou, fou repéré et catalogué, il suffit, au contraire, d’être en bonne santé et d’avoir la raison de son côté.

Moi, dans un cas pareil, je ne supporterai plus sans commettre un crime de m’entendre dire : "Monsieur Artaud, vous délirez", comme cela m’est si souvent arrivé.

Et Van Gogh se l'est entendu dire.

Et c’est de quoi s’est tordu à sa gorge ce nœud de sang qui l’a tué. […]"

 


Pierre-Jean Jouve (1887-1976)

Né à Arras, Jouve gagne Paris en 1909, prend connaissance du cubisme, du mouvement dada, du surréalisme, de l'unanimisme, mais en 1924, il rejette ses oeuvres antérieures et, tout en s'affirmant profondément catholique, découvre l'importance de la psychanalyse pour tenter d'approcher la complexité inéluctable de l'intériorité humaine, et notamment la sexualité qu'il est sans doute le seul poète à aborder en ce siècle. "Sueur de sang" (1935) est la première poésie de l'inconscient : "la poésie est un véhicule intérieur de l'amour. Nous devons donc, poètes, produire cette "sueur de sang" qu'est l'élévation à des substances si profondes, ou si élevées, qui dérivent de la pauvre, de la belle puissance érotique humaine." Profondément religieux, marqué par la lecture des mystiques (François d'Assise, Catherine de Sienne, Thérèse d'Avila), l'acte poétique, aussi révélateur que la psychanalyse, se double d'un élan mystique, d'une rédemption, rédemption de la psyché humaine et de ses aspirations contradictoires, sens du péché, fascination de la chair, de la mort, que la poésie retranscrit en grappes de symboles, de variations musicales de mots ou noms fondamentaux. 

Il se réfugie à Genève pendant la Seconde guerre mondiale, écrit des poèmes parmi les beaux de la poésie de la Résistance; discret, il édifie patiemment son oeuvre poétique, "Les Noces" (1928), "le Paradis perdu" (1939), "Kyrie" (1938), "Porche à la nuit des saints" (1941), "Gloire" (1942). C'est dans ce dernier ouvrage que le poème "Résurrection des morts" fait apparaître "le rôle sanctificateur de l'oeuvre d'art" : si les corps "prostitués" appartiennent à notre vie quotidienne, c'est "le corps glorieux qui fait l'esprit" et la mort est vaincue par l'éclat de la beauté.

 

Sueur de sang (1935)

Ce célèbre recueil a a connu trois éditions successives, en 1933, 1934 et 1935, la dernière édition étant la plus achevée. «Nous avons connaissance à présent de milliers de mondes à l'intérieur de l'homme, que toute l'œuvre de l'homme avait été de cacher, et de milliers de couches dans la généalogie de cet être terrible qui se dégage avec obstination et peut-être merveilleusement (mais sans jamais y bien parvenir) d'une argile noire et d'un placenta sanglant », écrit Pierre-Jean Jouve dans son Avant-propos.   Une réalité humaine aussi déchirée ne peut se traduire par une expression commune et usée, aussi Jouve montre concrètement ce qu'est l'usage des moyens poétiques pour plonger dans cette psyché torturée. Le premier poème s'intitule « Crachats » et ne contient que deux vers, comme la poésie n'en avait jamais écrits : « Les crachats sur l'asphalte m'ont toujours fait penser / A la face imprimée au voile des Saintes femmes ». Jouve utilise ici le « vers libre » avec une liberté inédite. La crudité des images et les références à des humeurs corporelles se retrouvent dans le second poème, « La Tache » : « Je voyais une nappe épaisse d'huile verte / Écoulée d'une machine et je songeais / Sur le pavé chaud de l'infâme quartier / Longtemps, longtemps au sang de ma mère ».  (Editions Gallimard)

 

Les Noces (1928)

Ce recueil fut plusieurs fois restructuré, jusqu'en 1931. «Les Noces établissent l'ouverture de l'œuvre de Pierre Jean Jouve : c'est le poème de l'entrée en poésie, de la naissance du poète à sa vocation désormais assurée. Nous savons que ce livre, auquel son auteur attribue une valeur inaugurale, efface et rejette toute une production antérieure. N'en fussions-nous pas avertis, la lecture de l'ouvrage nous révélerait de la façon la plus nette que le poète accède à l'exercice de poésie par la puissance du refus et par la volonté de surpassement. Le poème liminal (Songe) n'exprime pas seulement l'éloignement envers l'époque, mais la distance activement interposée entre le jour présent et une jeunesse irrévocablement révolue. Un seuil est franchi ; un pas est accompli en direction de la mort. "Le chant d'expérience est vieillesse." Mais c'est aussi la découverte de "l'esprit jeune", de "l'esprit de création gaie". Une allégresse enfantine et pensive devient possible. La puissance du refus, qui abolit avec violence, décide aussi d'un recommencement, d'une vita nuova. Le premier mouvement du poème Magie évoque un livre déchiré : le poète se retourne amèrement contre une erreur première de la parole. À la destruction rageuse succède la nouvelle injonction d'écrire, la nécessité accrue du langage : 

Et le poète était encore une fois illuminé 

Il ramassait les morceaux du livre, il redevenait aveugle et invisible,

Il perdait sa famille, il écrivait le mot du premier mot du livre. 

Aveugle, illuminé ; faisant la nuit pour recevoir la lumière ; reniant un visage de lui-même, pour trouver sa voix selon la poésie ; perdant une première identité pour inventer une identité selon la parole...»  Jean Starobinski, Gallimard.

 

Matière céleste (1936-1937)

"Je n'aurais jamais écrit une ligne si je n'avais pas cru au rôle sanctificateur de l'Art". Le personnage d'Hélène, qui initie l'adolescent Léonide, héros narrateur de "Dans les années profondes", à l'amour, à la mort, à la conscience de soi et à la vocation poétique, puis qui devient l'image mythique des premiers poèmes de "Matière céleste", a été construit à partir de trois femmes que Jouve a effectivement rencontrées, dont Lisbé, connue une première fois en 1909, puis retrouvée par hasard en 1933, et mourut en 1936 : "je devais la faire souffrir, et je devais la retrouver en image sans pouvoir la laisser jamais." (Editions Gallimard)

 

 

 

Que tu es belle maintenant que tu n'es plus

La poussière de la mort t'as déshabillée même de l'âme

Que tu es convoitée depuis que nous avons disparu

Les ondes les ondes remplissent le coeur du désert

La plus pâle des femmes

Il fait beau sur les crêtes d'eau de cette terre

Du paysage mort de faim

Qui borde la ville d'hier les malentendus

Il fait beau sur les cirques verts inattendus

Transformés en églises

Il fait beau sur le plateau désastreux nu et retourné

Parce que tu es si morte

Répandant des soleils par les traces de tes yeux

Et les ombres des grands arbres enracinés

Dans ta terrible Chevelure celle qui me faisait délirer.

 

Matière céleste
SUZANNE AU BAIN
On ne sait quand un plaisir pourpré
A être seule avec son eau distend le rire
Ouvre les jambes crues depuis longtemps fermées
Un estuaire que le poil fumant sépare
En déplaçant la position même du secret
Le sexe merveilleux qu'elle brise et retient
Qui la blesse toujours; et l'eau inattendue
L'attend comme si cette eau noire était nue
Tant de chaleur bouillonne au carrefour
Suzanne retient l'eau arrière et se voit nue
Tant de vapeur remue avec les feuilles fraîches
Qui sont d'accord! tant de puissant baiser
Se souvient et d'anciennes larmes s'accrochent
Tant de fauve pénètre leur délicatesse
Que Suzanne au pli profond du vert se meurt
Où rien ne joue que la tendre et tendre impudeur.



JUPES ET PALAIS
Un mur d'amour se vend sous les pures ombrelles
Des jupes. La merveille illustre les oiseaux
Et les palais froids. Lames du désespoir
Agitez la corniche et ramenez la terre
A l'extase de profondeur. Génie! il est
Un cri dont la splendeur nous a fait vivre
Dont la beauté crucifiée nous a dit oui.

A LA NOSTALGIE
Tombée du paradis en deuil et pour ces crimes
Navrée ton oeil profond sous le poids des cheveux
Vêtue ou dévêtue de ces malheurs affreux
Tu es femme d'un grand silence et d'un poil pur
Aime ou sois éloignée d'aimer

Sois éloignée d'aimer sous ton casque profane
Les larmes que je pleure en avant de mes yeux
Les sommeils qui me plaisent ne durant qu'une heure
Les sexes que je prie déjà bien refermés
Les poèmes mourants
Vois le temps me dévore.

 

PROSES

"La voix, le sexe et la mort"

"Non ce n'est plus toi, ô tranchée de la pierre, et ce n'est plus toi, Hélène. Quand apparaissait la vallée dans ses métamorphoses, ses échardes de lumière spirituelle, combien le chagrin me prenait délicieux, pour la morte.

Les forêts d'abord dures et étroites, puis grasses par la transmutation des espèces d'arbres; la dureté décroissante, et la clarté fourmillante en mille feuilles, escortée de chaleur; l'escale dans les cascades, les mémoires, les allusions, l'imagination, le Désir.

Les éclats des rocs par-dessus de vieux rêves de jardinets et la séduction d'une robe : cette beauté de grande famille aristocratique dont la main frêle touchait toujours à la même place la porte de sa Demeure. Les paroles qu'elle avait dites une fois, une seule fois, le sourire de ses énormes cheveux couleur de cendre. Tout revenait d'un coup en hâte et en besoin. Etait-elle vraiment morte dans ces parages, après avoir aimé des images de son sexe? Etait-elle à m'attendre ici, après avoir été enfantée en rêve? Car le fantôme faisait le pays entier autrement vrai que la nature.."

 



Joë Bousquet (1897-1950)

"Il y a une nuit dans la nuit..." - Né à Narbonne, blessé, comme le fut Apollinaire, au cours de la guerre de 1914, - le 27 mai 1918, une balle lui sectionne la moelle épinière -, Joë Bousquet fut condamné à une existence grabataire pendant trente années, et c'est dans sa retraite de Carcassonne que "l'homme immobile" devint l'un des grands poètes de la vie intérieure. Bien qu'il eût, dès 1936, publié un livre capital au titre significatif, "Traduit du Silence", il dut attendre l'après-guerre pour être connu hors d'un cercle restreint d'initiés. Paul Eluard, Jean Paulhan (qui a publié ses poèmes en prose), Gide ou Valéry ont dialogué avec ce poète, à la fois moderne et anachronique, présent au monde et absent de lui : "je dois à ma blessure d'avoir appris que tous les hommes étaient blessés comme moi". Et plus encore, écrira-t-il, cette blessure l'introduira à un univers existentiel qu'il désirait au fond de lui depuis longtemps déjà. Et son oeuvre touche jusqu'à l'hermétisme pour mieux approcher ce que lui apprend l' "être couché" : "je cherche une clarté qui change tous les mots..." : "Il ne fait pas assez noir" (1932), "Le Mal d'enfance" (1939), "Le Médisant par bonté" (1945), "Le Meneur de lune" (1946), "La Connaissance du soir" (1947)...

 

Nuit et au-delà, de noire qu'elle est dans notre monde, l'hirondelle est devenue blanche... 

" Il ne fait pas nuit sur la terre; l'obscurité rôde, elle erre autour du noir. Et je sais des ténèbres si absolues que toute forme y promène une lueur et y devient le pressentiment, peut-être l'aurore d'un regard. Ces ténèbres sont en nous. Une dévorante obscurité nous habite. Les froids du pôle sont plus près de moi que ce puant enfer où je ne pourrais pas me respirer moi-même. Aucune sonde ne mesurera ces épaisseurs : parce que mon apparence est dans un espace et mes entrailles dans un autre ; je l'ignore parce que mes yeux, ni ma voix, ni le voir, ni l'entendre ne sont dans l'un ni l'autre.

Il fait jour ton regard exilé de ta face

Ne trouve pas tes yeux en s'entourant de toi

Mais un double miroir clos sur un autre espace

Dont l'astre le plus haut s'est éteint dans ta voix.

Sur un corps qui s'argente au croissant des marées

Le jour mûrit l'oubli d'un pôle immaculé

Et mouille à tes longs cils une étoile expirée

De l'arc-en-ciel qu'il draine aux racines des blés.

Les jours que leur odeur endort sous tes flancs roses

Se cueillent dans tes yeux qui s'ouvrent sans te voir

Et leur aile de soie enroule à ta nuit close

La terre où toute nuit n'est que l'œuvre d'un soir.

L'ombre cache un passeur d'absences embaumées

Elle perd sur tes mains le jour qui fut tes yeux

Et comme au creux d'un lis sa blancheur consumée

Abîme au fil des soirs un ciel trop grand pour eux.

Il fait noir en moi mais je ne suis pas cette ténèbre bien qu'assez lourd pour y sombrer un jour. Cette nuit est: on dirait qu'elle a fait mes yeux d'aujourd'hui et me ferme à ce qu”ils voient. Couleurs bleutées de ce que je ne vois qu'avec ma profondeur, rouges que m'éclaire mon sang, noir que voit mon cœur...

Nuit du ciel, pauvre ombre éclose, tu n'es la nuit que pour mes cils.

Bien peu de cendre a fait ce bouquet de paupières

Et qui n'est cette cendre et ce monde effacé

Quand ses poings de dormeur portent toute la terre

Où l'amour ni la nuit n'ont jamais commencé."

 

L'ombre soeur

 

Entre à la nuit sans rivages

Si tu n'es toi qu'en passant

L'oubli rendra ton visage

Au cœur d'où rien n'est absent

Ton silence né d'une ombre

Qui l'accroît de tout le ciel

Eclôt l'amour où tu sombres

Aux bras d”un double éternel

Et t'annulant sous ses voiles

Pris à la nuit d'une fleur

Donne des yeux à l'étoile

Dont ton fantôme est le cœur

 

La nuit mûrit

 

En cherchant mon cœur dans le noir:

mes yeux cristal de ce que  aime

s'entourent de moi sans me voir

Mais leur ténèbre est l'amour même

où toute onde épousant sa nuit

dans mes jours se forge un sourire

Afin qu'aux traits où je le suis

Sa transparence ait pour empire

Mon corps en soi-même introduit

 

Reflet

 

Une mer bouge autour du monde

L'arbre et son ombre en sont venus

Ravir à des doigts inconnus

La faux qui luit dans l'eau profonde

 


"Le Meneur de lune" est un des plus beaux poèmes en prose de la langue française et nous livre tout à la fois l'odeur du mois de mai, l'image exquise d'une femme, qui n'est peut-être qu'un rêve,  et tout le drame de cette existence torturée, mais finalement triomphante.

 

Des voix dans l'escalier ne m'émeuvent pas, ni des pas légers, ni le poing qui ébranle la porte et frappe le treizième coup de l'heure, mais

avec prudence, comme pour sceller le sommeil de la vieille maison ; des jeunes couples m 'apportent, entre deux danses, des camélias et des roses, les parfums et les airs d'une fête de nuit. J'écoute leurs noms où dansent des menuets. Je souris à des sourires.

Une jeune femme, en jupe courte, passe entre les robes du soir et s'assied furtivement sur le bord de mon lit d'où elle me regarde, tête baissée comme pour me montrer une croix de rubis piquée dans ses cheveux noirs. On ne me l'a pas présentée. 

Peut-être une inconnue que chacun croit introduite par un autre.

Moi qui ne vois que cette fille, je n'ai plus d'yeux, je ne dis rien, et je n'entends qu 'elle. Je ressemble à une épave dont ne voudrait pas

l'abîme et qui dessinerait interminablement à la crête des vagues, la silhouette absente du bateau.

Tout ce qui m'a été soustrait en un instant, je dois l'extraire lentement du peu que je suis.

Qui sait si cette nouvelle venue, dont les yeux ne me quittent pas, devine ce que j'éprouve?

Elle me regarde avec son visage après m'avoir effleuré des yeux. On dirait une passante examinant les étoffes d'un étalage et après, sa propre image dans la vitrine qu'obscurcit le soir. "Même au temps où tout le monde me ressemblait, me dis-je, ma personne ne fut que mon étoile, je ne m 'ignorais pas assez pour être quelqu'un... "

Souriante et penchée vers moi, elle se fait toute petite et lente et très appliquée, me désigne mes visiteurs. Ils se sont tous assoupis. Des chapeaux d'hommes ont glissé sur le tapis. Elle rit, les mains jointes. On dirait qu'elle les a plongés dans l'oubli en me regardant rêver.

Au mois de mai, les nuits sentent la terre et la fleur qui s'ouvre. Les mots sont transparence, la voix s'y écoule avec le demi-jour. Qui est cette jeune femme? Je la vois rougir et j'entends qu'elle s'appelle Blanche. La vie ne semble pas faite pour être vécue. Là où elle regarde en nous, là elle est; pressentiment de son image, gonflée comme un rêve qui se gorgerait de l'obscurité nocturne.

Et je vois des habits noirs se lever, venir à moi en longue file et le visage dans la nuit comme les piques cl'une carte à jouer. Un invité a secoué en riant l'épaule de Blanche qui regarde tout le monde, frissonne, s'étire. Autour de mon lit s'empressent, avec un bruit d'eau froissée, les robes aux nuances d'océan, d'hortensias, de violettes. Les jeunes filles rient et cachent leurs lèvres dans des bouquets rouges, bleus, lilas, on ne voit que leurs yeux, mais les fleurs paraissent plus rouges que le rouge, plus jaunes que le jaune... 

Ce sont les couleurs dont se revêt au grand jour la terre des profondeurs; couleur des yeux, des corps et de la mer : non l'éclat du ciel, mais l'éclat de l'ombre."


 

"J'ai rêvé, l'autre soir, d'îles plus vertes que le songe... Et les navigateurs descendent au rivage en quête d'une eau bleue; ils voient — c'est le reflux — le lit refait des sables ruisselants : la mer arborescente y laisse, s'enlisant, ses pures empreintes capillaires, comme de grandes palmes suppliciées, dans leurs pagnes et dans leurs tresses dénouées." (Amers, 1957)

Saint-John Perse (1887-1976)

Poète et diplomate, Claudel "laïc", a-t-on dit, proche d'un Victor Segalen, passionné d'animé et d'inanimé, homme de chair et de sang en quête d'un enracinement cosmique et mystique,  Alexis Saint-Léger, dit Saint-John Perse , naquit à la Guadeloupe, étudie le droit et la géologie, publie dès 1911 un recueil de ses poèmes (Éloges), est secrétaire d'ambassade à Pékin, de 1916 à 1921, voyage en Chine, au Japon, en Mongolie, devient expert politique à la Conférence internationale de Washington, publie sur l'insistance de Gide et de Valéry, "Amitié du Prince" (1924) et "Anabase" (1924). Collaborateur d'Aristide Briand, de 1925 à 1931, ambassadeur en 1933, secrétaire général aux Affaires étrangères jusqu'à 1940, il sera fortement attaqué par les partisans de l'armistice, gagnera l'Angleterre, puis les États-Unis, à Washington : il publie "Exil" (1942), "Vents" (1946), étonnante vision parcourant les Etats-Unis ("c'étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde, de très grands vents en liesse par le monde, ... ah oui, de très grands vents sur toutes faces du vivant", "Et c'est ruée encore de filles neuves à l'An neuf, portant, sous le nylon, l'amande fraîche de leur sexe"), et "Amers" (1957), le grand chant métaphysique de la Mer et de l'homme qui lui apporte la renommée. Il revient en France en 1957 et remporte en 1960 le Prix Nobel de Littérature pour toute son oeuvre poétique, oeuvre difficile qui exprime en de larges plages de symboles et de phrasés lyriques une inépuisable intériorité épuisant la présence les éléments du monde, l'air, la terre, la mer, le feu, sacralisant les éléments d'un monde en mouvement : pour Saint-John Perse, l'homme appartient dans sa totalité à la terre, et la femme en est en quelque sorte la substance : par elle, il s'ouvre à l'étrangeté d'un monde irréductible à toute raison. "J'ai voulu, écrira-t-il, exalter, dans toute son ardeur et sa fierté, le drame de cette condition humaine, ou plutôt de cette marche humaine, que l'on se plaît aujourd'hui à ravaler et diminuer jusqu'à vouloir la priver de toute signification, de tout rattachement suprême aux grandes forces qui nous créent, qui nous empruntent et qui nous lient. C'est l'intégrité même de l'homme - et de l'homme de tout temps, physique et moral, sous sa vocation de puissance et son goût du divin - que j'ai voulu dresser sur le seuil le plus nu, face à la nuit splendide de son destin en cours. Et c'est la Mer que j'ai choisie, symboliquement, comme miroir offert à ce destin - comme lieu de convergence et de rayonnement : vrai "lieu géométrique" et table d'orientation, en même temps que réservoir de forces éternelles pour l'accomplissement et le dépassement de l'homme, cet insatiable migrateur.."

 

Eloges (1911) - Anabase (1924) - Exil (1942)

Le recueil comprend recueil "La Gloire des Rois", "Eloges", "Anabase", puis les quatre poèmes du cycle américain d' "Exil". "La Gloire des Rois", "Eloges" s'attachent au domaine de l'enfance, celui des souvenirs émerveillés. "Anabase" est ce poème en dix chants salué comme un chef d'oeuvre dans toute l'Europe et maintes fois traduit, unique par l'extrême élaboration de son verbe, unique par l'épopée conquérante qu'elle exprime, conquête du monde et conquête de l'absolu, comme orientée vers une purification de l'élan créateur. "Exil" est réputé difficile d'interprétation et semble accompagner l'exil de Saint-John Perse aux Etats-Unis : "j'élis un lieu flagrant et nul comme l'ossuaire des saisons". Trois poèmes accompagnent ce texte, "Pluies", "Neige" et "Poème à l'Etrangère". 

 

"L'Été plus vaste que l'Empire suspend aux tables de l'espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à pleins bords sa braise pâle sous les cendres - couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s'allumant aux pailles de l'autre hiver - et de l'éponge verte d'un seul arbre le ciel tire son suc violet. Un lieu de pierres à mica! Pas une graine pure dans les barbes du vent.

Et la lumière comme une huile. De la fissure des paupières au fil des cimes m'unissant, je sais la pierre tachée d'ouïes, les essaims du silence aux ruches de la lumière; et mon cœur prend souci d'une famille d'acridiens. Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s'acheminent sous les données du ciel agraire - qu'elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine; et s'agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s'abolissent aux poudres mortes de la terre. Ce sont de grandes lignes calmes qui s'en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d'un point mûrit les violettes de Forage; et ces fumées de sable qui s'élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècles en voyage."

(Anabase)

"Celui qui erre, à la mi-nuit, sur les galeries de pierre pour estimer les titres d'une belle comète; celui qui veille entre deux guerres à la pureté des grandes lentilles de cristal; celui qui s 'est levé avant le jour pour curer les fontaines, et c'est la fin des grandes épidémies; celui qui laque en haute mer avec ses filles et ses brus, et c'en était assez des cendres de la terre...

Celui qui flatte la démence aux grands hospices de craie bleue, et c'est Dimanche sur les seigles, à l'heure de grande cécité; celui qui monte aux orgues solitaires, à l'entrée des armées; celui qui rêve un jour d'étranges latomies, et c'est un peu après midi, à I 'heure de grande viduité; celui qu'éveille en mer, sous le vent d'une île basse, le parfum de sécheresse d'une petite immortelle des sables; celui qui veille, dans les ports, aux bras des femmes d'autre race, et c'est un goût de vétíver dans le parfum d 'aisselle de la nuit basse, et c'est un peu après minuit, à l'heure de grande opacité; celui, dans le sommeil, dont le souffle est relié au souffle de la mer, et au renversement de la marée voici qu 'il se retourne sur sa couche comme un vaisseau change d'amures." (Exil)

 

Vents (1946)

Saint-John Perse a composé "Vents" pendant l'été 1945, alors qu'il séjournait, comme chaque été, sur une petite île du Maine (États-Unis). C'était le sixième été de l'exil, depuis que, au mois de juin 40, Alexis Leger, le diplomate, avait été relevé de ses fonctions de Secrétaire général du Quai d'Orsay par Paul Reynaud. Du fond du silence et de la solitude, l'appel de la poésie s'était à nouveau fait entendre, elle qui avait été laissée en retrait depuis "Anabase", mais faut-il reprendre la vie publique du haut fonctionnaire ou persévérer à construire une grande œuvre poétique? "Vents" est donc le résultat inattendu d'une crise du renoncement, aussi grave, a-t-on suggéré, que la nuit de Gênes pour Valéry. Finalement, Saint-John Perse se tourne vers l'Amérique et conçoit une véritable épopée, en quatre chants, épopée d'une force naturelle et du poète qui s'y abandonne, les vents parcourent le monde, le façonnent et le déforment, le chroniqueur des vents se fait le transcripteur de leur force, de leurs incitations aux départs, aux ruptures, aux migrations, à l'allégorie... Au parcours géographique de Vents, orienté selon les points cardinaux, l’Ouest, le Sud, le Nord, l’Ouest à nouveau, l’Est enfin; se superpose un axe temporel, historique, les immigrants, face au vent, traversent l’Atlantique, puis le continent américain, à la recherche de terres sauvages, jusqu’aux îles du Pacifique; et ici, comme ailleurs, l’histoire antique va croiser l’histoire moderne, les différents groupes humains qui se succèdent en Amérique depuis les descendants des chamans asiatiques passés par le détroit de Béring, les conquistadores espagnols, les puritains, les ingénieurs du 19e siècle, jusqu’aux physiciens de l’énergie nucléaire, réfugiés aux États-Unis dans les années trente. Le mouvement des vents croise celui de l’aventure humaine, le poète ne cesse de prélever des éléments du réel, de les expurger de leur contexte par la périphrase ou la métaphore pour les recharger d'une nouvelle orientation dans laquelle se construit un vaste processus allégorique qui habite l'ensemble du poème. "…C'étaient de très grands vents sur la terre des hommes — de très grands vents à l'œuvre parmi nous, Qui nous chantaient l'horreur de vivre, et nous chantaient l'honneur de vivre, ah ! nous chantaient et nous chantaient au plus haut faîte du péril, Et sur les flûtes sauvages du malheur nous conduisaient, hommes nouveaux, à nos façons nouvelles..."

 

"Mais c’est de l’homme qu’il s’agit ! Et de l’homme lui-même quand donc sera-t-il question ? – Quelqu’un au monde élèvera-t-il la voix ?

Car c’est de l’homme qu’il s’agit, dans sa présence humaine ; et d’un agrandissement de l’œil aux plus hautes mers intérieures.

Se hâter ! se hâter ! témoignage pour l’homme !

… Et le poète lui-même sort de ses chambres millénaires :

Avec la guêpe terrière et l’Hôte occulte de ses nuits,

Avec son peuple de servants, avec son peuple de suivants –

Le Puisatier et l’Astrologue, le Bûcheron et le Saunier,

Le Savetier, le Financier, les Animaux malades de la peste,

L’Alouette et ses petits, et le Maître du champ, et le Lion amoureux,

Et le Singe montreur de lanterne magique.

… Avec tous hommes de patience, avec tous hommes de sourire,

Les éleveurs de bêtes de grand fond et les navigateurs de nappes 

souterraines,

Les assembleurs d’images dans les grottes et les sculpteurs de vulves

à fond de cryptes,

Les grands illuminés du ciel et de la houille, ivres d’attente et d’aubes dans les mines ; et les joueurs d’accordéon dans les chaufferies et dans les soutes ;

Les enchanteurs de bouges prophétiques, et les meneurs secrets de

foules à venir, les signataires en chambre de chartes révolutionnaires,

Et les animateurs insoupçonnés de la jeunesse, instigateurs d’écrits nouveaux et nourriciers au loin de visions stimulantes.

… Avec tous hommes de douceur, avec tous hommes de sourire

sur les chemins de la tristesse,

Les tatoueurs de reines en exil et les berceurs de singes moribonds dans les bas-fonds de grands hôtels,

Les radiologues casqués de plomb au bord des lits de fiançailles,

Et les pêcheurs d’éponges en eaux vertes, frôleurs de marbres filles et

de bronzes latins.

Les raconteurs d’histoires en forêt parmi leur audience de chanterelles, de bolets, les siffloteurs de « blues » dans les usines secrètes de guerre et les laboratoires,

Et le magasinier des baraquements polaires, en chaussons de castor, gardien des lampes d’hivernage et lecteur de gazettes au soleil de minuit.

… Avec tous hommes de douceur, avec tous hommes de patience aux

chantiers de l’erreur,

Les ingénieurs en balistique, escamoteurs sous roche de basiliques à

Coupoles,

Les manipulateurs de fiches et manettes aux belles tables de marbre blanc, les vérificateurs de poudres et d’artifices, et correcteurs de chartes

d’aviation,

Le Mathématicien en quête d’une issue au bout de ses galeries de glace,

et l’Algébriste au nœud de ses chevaux de frise ; les redresseurs de torts

célestes, les opticiens en cave et philosophes polisseurs de verres,

Tous hommes d’abîmes et de grands large, et les aveugles de grandes orgues, et les pilotes de grande erre, les grands Ascètes épineux dans leur bogue de lumière,

Et le contemplateur nocturne, à bout de fil comme l’épeire fasciée.

… Avec son peuple de servants, avec son peuple de suivants, et tout son train de hardes dans le vent, ô sourire, ô douceur,

Le Poète lui-même à la coupée du Siècle !

Accueil sur la chaussée des hommes, et le vent à cent lieux coupant l’herbe nouvelle.

Car c’est de l’homme qu’il s’agit, et de son renouement.

Quelqu’un au monde n’élèvera-t-il la voix ? Témoignage pour l’homme…

Que le Poète se fasse entendre, et qu’il dirige le jugement !

… Des hommes encore, dans le vent, ont eu cette façon de vivre et de gravir.

Des hommes de fortune menant, en pays neuf, leurs yeux fertiles comme des fleuves. 

Mais leur enquête ne fut que de richesses et de titres…"

 

Amers (1957)

Amers est reconnu, dans l'oeuvre de Saint-John Perse, comme le poème le plus volumineux, celui qui aura représenté la maturation la plus longue, et le plus long texte de la poésie moderne. Comportant trois parties, "Invocation", "Strophe" et "Choeur", plus une "Dédicace", c'est un chant dédié tout entier à la mer, une mer dont la grande force naturelle inspire le poète, "et de la mer elle-même il ne sera question, mais de son règne au coeur de l'homme". 

 

"Toi, l'homme avide, me dévêts : maître plus calme qu'à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n'est plus femme qu'agréée. S'ouvre l'Été, qui vit de mer. Et mon coeur t'ouvre femme plus fraîche que l'eau verte : semence et sève de douceur, l'acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l'or et l'iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d'amertume - toute la mer en moi portée comme dans l'urne maternelle... "

 

Chanté par celle qui fut là (1968)

Amour, ô mon amour, immense fut la nuit, immense notre veille où fut tant d'être consumé. Femme vous suis-je, et de grand sens, dans les ténèbres du coeur d'homme. La nuit d'été s'éclaire à nos persiennes closes; le raisin noir bleuit dans les campagnes; le câprier des bords de route montre le rose de sa chair; et la senteur du jour s'éveille dans vos arbres à résine.

Femme vous suis-je, ô mon amour, dans les silences du coeur d'homme. La terre, à son éveil, n'est que tressaillement d'insectes sous les feuilles: aiguilles et dards sous toutes feuilles... Et moi j'écoute, ô mon amour, toutes choses courir à leur fins. La petite chouette de Pallas se fait entendre dans le cyprès; Cérès aux tendres mains nous ouvre les fruits du grenadier et les noix du Quercy; le rat-lérot bâtit sons nid dans les fascines d'un grand arbre; et les criquets-pèlerins rongent le sol jusqu'à la tombe d'Abraham.

Femme vous suis-je, et de grand songe, dans tout l'espace du coeur d'homme: demeure ouverte à l'éternel, tente dressée sur votre seuil, et bon accueil fait à la ronde à toutes promesses de merveilles. Les attelages du ciel descendent les collines ; les chasseurs de bouquetins ont brisé nos clôtures; et sur le sable de l'allée j'entends crier les essieux d'or du dieu qui passe notre grille... Ô mon amour de très grand songe, que d'offices célébrés sur le pas de nos portes! que de pieds nus courant sur nos carrelages et sur nos tuiles!...

Grand Rois couchés dans vos étuis de bois sous les dalles de bronze, voici, voici de notre offrande à vos mânes rebelles: reflux de vie en toutes fosses, hommes debout sur toutes dalles, et la vie reprenant toutes choses sous son aile! Vos peuples décimés se tirent du néant; vos reines poignardées se font tourterelles d'orage; en Souabe furent les derniers reîtres; et les hommes de violence chaussent l'éperon pour les conquêtes de la science. Aux pamphlets de l'histoire se joint l'abeille du désert, et les solitudes de l'Est se peuplent de légendes... La Mort au masque de céruse se lave les mains dans nos fontaines.

Femme vous suis-je, ô mon amour, en toutes fêtes de mémoire. Écoute, écoute, ô mon amour, la bruit que fait un grand amour au reflux de la vie. Toutes choses courent à la vie comme courriers d'empire. Les filles de veuves à la ville se peignent les paupières; les bêtes blanches du Caucase se payent en dinars; les vieux laqueurs de Chine ont les mains rouges sur leurs jonques de bois noir; et les grandes barques de Hollande embaument le girofle. Portez, portez, ô chameliers, vos laines de grand prix aux quartiers de foulons. Et c'est aussi le temps des grands séismes d'Occident, quand les églises de Lisbonne, tous porches béant sur les places et tous retables s'allumant sur fond de corail rouge, brûlent leurs cires d'Orient à la face du monde... Vers les Grandes Indes de l'Ouest s'en vont les hommes d'aventure.

Ô mon amour du plus grand songe, mon coeur ouvert à l'éternel, votre âme s'ouvrant à l'empire, que toutes choses hors du songe, que toutes choses par le monde nous soient en grâce sur la route! La Mort au masque de céruse se montre aux fêtes chez les Noirs, la Mort en robe de griot changerait- elle de dialecte?... Ah! toutes choses de mémoire, ah! toutes choses que nous sûmes, et toutes choses que nous fûmes, tout ce qu'assemble hors du songe le temps d'une nuit d'homme, qu'il en soit fait avant le jour pillage et fête et feu de braise pour la cendre du soir! - mais le lait qu'au matin un cavalier tartare tire du flanc de sa bête, c'est à vos lèvres, ô mon amour, que j'en garde mémoire.