The "Lost generation" (1920-1930) - Francis Scott Fitzgerald (1896-1940) - Ernest Hemingway (1899-1961) - John Dos Passos (1896-1940) - Gertrude Stein (1874-1946) - The story of Yoknapatawpha County - William Faulkner (1897-1962) - ...

Last update: 11/11/2016

 

The "Lost generation" (1920-1930)

Dans les années 20, plusieurs écrivains américains se regroupent à Paris, fuyant le vide culturel d'une Amérique bouleversée par les mutations sociales et morales, le matérialisme austère de villes comme New York et Chicago telles que décrites par des écrivains "naturalistes" comme Theodore Dreiser, Frank Norris, et Upton Sinclair (qui feront tous leur chemin vers l'Europe en temps voulu).

Le Paris de l'entre-deux guerre est alors la capitale des avants-gardes artistiques et la scène culturelle, où se côtoient tous les arts (Picasso, Modigliani, Braque, Breton et les surréalistes, Duchamp, Stravinski, Satie, Diaghilev, Cocteau..)  est pour la littérature la plus permissive et créative qui soit.

La librairie Shakespeare and co, ouverte rue de l'Odéon par Sylvia Beach, et qui a publié l'Ulysse de Joyce, sert de point de ralliement : les Américains s'y croisent, des liens et des amitiés se forment.

Gertrude Stein, au cours d'une conversation avec Ernest Hemingway,  forge l'expression de "génération perdue" (“You are all a lost generation”) pour décrire ce groupe d'auteurs américains expatriés à Paris durant l'entre-deux-guerres et en rupture avec le nouvel ordre moral et social de l'Amérique d'après-guerre. Le "mouvement" compte parmi ses membres Ernest Hemingway, le plus emblématique (qui séjourna à Paris en 1921 et en 1924), John Steinbeck, Dos Passos, F. Scott Fitzgerald (qui séjourne par quatre fois en France entre 1921 et 1931), Ezra Pound, Sherwood Anderson, Waldo Peirce, Sylvia Beach, T.S. Eliot et Gertrude Stein elle-même. F. Scott Fitzgerald en est souvent considéré comme le chef de file.

 

(Ernest Hemingway, Paris est une fête, A Moveable Feast, trad.1964)
"... J'avais pris la douce habitude de faire halte au 27 rue de Fleurus, vers la fin de l'après-midi, attiré par la chaleur ambiante, les oeuvres d'art et la conversation. Souvent, il n'y avait pas d'autre visiteur que moi et Miss Stein se montrait toujours très amicale et même, pendant longtemps, elle me témoigna une réelle affection. Quand je rentrais de voyage, après avoir assisté à diverses conférences internationales, ou avoir parcouru le Moyen-Orient ou l'Allemagne pour le compte de mon journal canadien ou pour les agences de presse qui m'employaient alors, elle voulait que je lui raconte tous les détails amusants. Il m'était toujours arrivé quelque chose de cocasse et elle en était friande; elle appréciait aussi l'humour noir, ce que les Allemands appellent de "bonnes histoires de gibet". Elle voulait toujours voir le monde par son côté plaisant, sans jamais se préoccuper de la réalité ni de ce qui n'allait pas.
J'étais jeune et peu porté à la mélancolie et il m'arrivait toujours des choses étranges et comiques, même aux pires moments, et Miss Stein aimait les entendre raconter. Le reste, je ne lui en parlais pas et m'en servais seulement lorsque j'écrivais.
Quand je n'avais pas fait de voyage récent et m'arrêtais, rue de Fleurus, après ma journée de travail, j'essayais parfois d'obtenir que Miss Stein me parlât de littérature. Quand j'écrivais quelque chose, j'avais besoin de lire après avoir posé la plume. Si vous continuez à penser à ce que vous écrivez, en dehors des heures de travail, vous perdez le fil et vous ne pouvez le ressaisir le lendemain. Il vous faut faire de l'exercice, fatiguer votre corps, et il vous est alors recommandé de faire l'amour avec qui vous aimez. C'est même ce qu'il y a de meilleur. Mais ensuite, quand vous vous sentez vide, il vous faut lire afin de ne pas penser à votre oeuvre et de ne pas vous en préoccuper jusqu'au moment où vous vous remettrez à écrire. J'avais déjà appris à ne jamais assécher le puits de mon inspiration, mais à m'arrêter alors qu'il y avait encore quelque chose au fond, pour laisser la source remplir le réservoir pendant la nuit.
Pour tenir mon esprit éloigné de mes préoccupations littéraires propres, parfois, après avoir écrit, je lisais des auteurs qui étaient alors en pleine production, tels qu'Aldous Huxley, D.H.Lawrence ou d'autres dont je pouvais me procurer les livres à la librairie de Sylvia Beach ou sur les quais...."

 


Francis Scott Key Fitzgerald fut à la fois séduit et emporté par les Années folles, mais au fond parfaitement conscient de la vacuité de la promesse d'une vie meilleure qu'elles semblaient exaltées : période des miracles et ère du jazz, période de nouveaux riches et d'optimisme débridé des self-made-man, les années 1920 semblent engendrer une nouvelle mobilité sociale, les fortunes de l'Ouest viennent dépenser sans compter à l'Est, le superflu foisonne, mais un abîme se creuse implicitement.. Fitzgerald tente dans ses romans de faire vivre un monde sincère et rayonnant ..

 

Francis Scott Fitzgerald (1896-1940)
Francis Scott Key Fitzgerald est le romancier des « années folles ». Son premier roman lui apporte la gloire en 1920, mais il meurt seul, oublié, pauvre en automne 1940, quand le nazisme déferle sur le monde. Coincée entre deux guerres mondiales, son œuvre est caractéristique des « jeunes gens tristes » (All the Sad Young Men, 1926). Dans ses nouvelles surtout (Flappers and Philosophers, 1920 ; Tales of the Jazz Age, 1922), il a saisi la frénésie nostalgique de l'« âge du jazz » et le désenchantement de cette génération de jeunes américains déçus par une paix qui ne donnait pas de sens à la victoire. La guerre, même pour ceux qui ne l'avaient pas faite, comme Fitzgerald, qui n'arriva à Paris qu'en 1921, les avait arrachés à l'Amérique. « La génération antérieure a pratiquement ruiné le monde avant de nous le passer. » Leurs pères ayant consommé le péché originel, ils se sentaient la première génération damnée, vivant sur "l'Envers du paradis", titre du premier roman de Fitzgerald (1920). Le titre du second, "les Heureux et les damnés" (The Beautiful and Damned, 1922), est aussi éloquent. Fitzgerald est à la fois le chantre et le héros de la « génération perdue », qui a la nostalgie des combats et cherche dans l'alcool, la vitesse et la bringue l'oubli d'elle-même. Mais jamais, au cœur des extravagances ou de l'alcoolisme, Fitzgerald ne perd sa lucidité : il se regarde, fasciné par sa propre destruction. Du premier roman à la dernière nouvelle, il s'agit bien d'une œuvre autobiographique.

Il meurt à quarante-quatre ans d'avoir raté ses rêves de vingt ans, il y a quelque chose de brisé, une fêlure, comme il intitule sa dernière œuvre.

"Fitzgerald est né dans une famille pauvre et prétentieuse. Son père, après une faillite dans l'ameublement, était représentant de commerce. Sa mère se privait et le faisait savoir pour lui payer des cours de danse, des écoles chic et finalement l'université de Princeton. Mince, blond, beau, Fitzgerald affecte des allures de dandy. Il a du succès. Mais Ginevra King, l'héritière qui deviendra la Joséphine du roman, refuse de l'épouser. Sorti de Princeton sans diplôme, Fitzgerald s'engage dans l'armée en 1917. Sous-lieutenant dans un camp de l'Alabama, il rencontre Zelda Sayre, fille d'un juge et petite-fille d'un sénateur. Zelda, comme la Nicole de "Tendre est la nuit", est une héritière admirée, courtisée, une « flapper » aux allures de garçonne, belle, provocante, elle sera la femme de sa vie et de sa mort. Démobilisé par l'armistice de 1918, Fitzgerald travaille pour une agence de publicité, à 90 dollars par mois, et écrit un roman et des nouvelles refusés par deux cent vingt-deux éditeurs et directeurs de journaux. Découragé, il commence à boire comme il l'évoque dans la nouvelle Premier Mai (May Day), avec la nostalgie du jeune homme brillant qui n'arrive pas.
En septembre 1919, Scribner accepte son roman, qui paraît en 1920 : "L'Envers du paradis" (This Side of Paradise) est un succès. Malgré les défauts, les faiblesses de l'intrigue et les facilités d'écriture, dira la critique de son oeuvre, il y a une magie. "Il y a chez lui, comme chez Keats, un génie de l'instantané, un pressentiment de la fin, un acharnement à saisir la beauté de l'instant. Ses personnages sont dégagés du conditionnement réaliste : ce ne sont pas des types sociaux, mais des sensibilités. Moins puissant que Faulkner, moins discipliné que Hemingway, Fitzgerald est plus attachant."

Zelda accepte de l'épouser. Le rêve commence : il est jeune, beau, célèbre, l'Amérique sent la prospérité, le succès, la joie de vivre. De 1920 à 1929, dans une atmosphère d'inflation et de boom économique, Scott et Zelda seront les héros d'une fabuleuse kermesse qui s'achèvera dans la catastrophe économique de 1929.

En 1921, c'est leur premier voyage à Paris, ils arrivent à Paris, s'installent à l’hôtel St-James et Albany, rue Saint-Honoré, jettent l'argent par les fenêtres, boivent, se battent, se font expulser de l'hotel. Fitzgerald gaspille son génie à écrire des textes qu'il vend cher. En 1922, son second roman, "The Beautiful and Damned", raconte cette dérive d'un couple de fêtards et les extravagances de Zelda. «J'ai gâché 1922 et 1923, écrit-il. J'ai fait un travail infernal, mais rien que de la camelote alimentaire.» En 1924, le couple retourne en France, sur la French Riviera (Saint-Raphaël), Fitzgerald termine "Gatsby le magnifique" (commencé en juillet 1923),  mais le séjour est perturbé par l’aventure de Zelda avec un aviateur français, Edouard Jozan. Fitzgerald s'interroge alors sur sa masculinité et c'est dans ce contexte que naîtra son admiration pour Ernest Hemingway, qu'il rencontre en mai 1925 alors que le couple habite rue de Tilsitt, non loin de l'Arc de Triomphe. C'est l'épisode bien connu au cours duquel Fitzgerald partage avec Hemingway son manuscrit de" Gatsby le Magnifique" à la terrasse de La Closerie des Lilas. Mais l'alcoolisme, le surmenage, l'insomnie, les relations avec Zelda minent Fitzgerald. Hemingway, dans "Paris est une fête", a cruellement décrit les angoisses de Fitzgerald : «On peut écrire une nouvelle en sifflant une bouteille, mais pas un roman.»  C'est aussi à cette époque, et alors que Zelda commence à sombrer dans la schizophrénie, que Fitzgerald débute "Tender is the Night" (qui ne sera publié qu'en 1934).

Entre deux crises éthyliques, Fitzgerald rencontre Edith Wharton, puis, comme Hemingway, fréquente la maison de Gertrude Stein et la librairie de Sylvia Beach. Son troisième roman, "Gatsby le Magnifique" (The Great Gatsby), est donc un drame autobiographie du déclassement qui se vendra sans réellement rencontrer le succès espéré : Gatsby a épousé la fille d'un milliardaire, mais elle lui échappe, comme Nicole échappe à Dick à la fin de Tendre est la nuit. « C'est ce que j'ai toujours vécu, avoue Fitzgerald : un garçon pauvre dans une ville riche, pauvre dans une école de riches, pauvre dans une université de riches. Je n'ai jamais pu pardonner aux riches d'être riches, ce qui a assombri ma vie et toutes mes œuvres. Tout le sens de Gatsby, c'est l'injustice qui empêche un jeune homme pauvre d'épouser une jeune fille qui a de l'argent. Ce thème revient parce que je l'ai vécu.» D’avril à octobre 1928, le couple Fitzgerald séjourne rue de Vaugirard et rencontre Joyce, puis en 1929 se partagent entre Nice, Paris et Cannes. En 1930, la schizophrènie de Zelda est confirmée à Paris. "Save Me the Waltz", le seul roman qu'est écrit Zelda et paru en 1932, révèle une personnalité sensible, souffrant de solitude et d'incompréhension, au talent littéraire indéniable mais étouffé par l'instabilité chronique de Fitzgerald.

En octobre 1929, l'écroulement des cours à la Bourse de New York sonne le glas des «années folles ». Les années noires commencent pour le monde et pour les Fitzgerald. En 1930, Zelda est internée dans une clinique psychiatrique près de Genève. Fitzgerald erre en Suisse, lisant des manuels de psychiatrie. Le sujet de "Tendre est la nuit" (Tender is the Night) se confirme : l'histoire de Dick Diver, le petit psychiatre qui épouse sa riche malade, la guérit et y ruine sa carrière, son amour et sa vie. Longtemps remanié, le livre est publié en avril 1934. C'est un roman de la dissolution. « Toute vie est un processus de démolition », écrit-il. La démolition psychologique, sentimentale, sociale et professionnelle du docteur Diver est totale.
Malgré les cures de désintoxication, Fitzgerald boit de plus en plus, écrit de moins en moins. Dans "l'Après-midi d'un écrivain" (Afternoon of an Author) et "la Fêlure" (The Crack-up), publiés après sa mort, il raconte, avec une simplicité dépouillée, aux accents presque mystiques, cette déchéance : « Tout ce que j'ai pu faire et être est perdu, dépensé, enfui, irrécupérable. Dans la vraie nuit de l'âme, il est éternellement trois heures du matin. » Deux fois, il tente de se suicider. En 1937, oublié, il travaille à Hollywood comme scénariste. Il n'a pas le temps d'achever son dernier roman, "le Dernier Nabab "(The Last Tycoon). Il meurt d'une crise cardiaque le 20 décembre 1940. En 1948, Zelda périt brûlée vive dans l'incendie de l'asile psychiatrique où elle était traitée."

 

1920 - L'Envers du paradis (This Side of Paradise)
"Ce livre a été une bombe. Il a éclaté dans le ciel de New York, au lendemain de la Première Guerre mondiale, comme le manifeste d'une génération. Scott Fitzgerald décrivait la vie nouvelle, libre, hardie de la jeunesse. Le jeune provincial du Middle West, fraîchement débarqué, avait écrit sans le savoir une bible, celle de l'âge du jazz."

 

 

La nouvelle "May Day" suit la parution de "This Side of Paradise" et révèle toute  la maîtrise de Fitzgerald dans la saisie de la réalité sociale ..

There had been a war fought and won and the great city of the conquering people was crossed with triumphal arches and vivid with thrown flowers of white, red, and rose. All through the long spring days the returning soldiers marched up the chief highway behind the strump of drums and the joyous, resonant wind of the brasses, while merchants and clerks left their bickerings and figurings and, crowding to the windows, turned their white-bunched faces gravely upon the passing battalions.

Never had there been such splendor in the great city, for the victorious war had brought plenty in its train, and the merchants had flocked thither from the South and West with their households to taste of all the lus­cious feasts and witness the lavish entertainments prep­ared—and to buy for their women furs against the next winter and bags of golden mesh and varicolored slippers of silk and silver and rose satin and cloth of gold.

So gaily and noisily were the peace and prosperity impending hymned by the scribes and poets of the conquering people that more and more spenders had gathered from the provinces to drink the wine of excite­ment, and faster and faster did the merchants dispose of their trinkets and slippers until they sent up a mighty cry for more trinkets and more slippers in order that they might give in barter what was demanded of them. Some even of them flung up their hands helplessly, shouting:

Alas! I have no more slippers! and alas! I have no more trinkets! May Heaven help me, for I know not what I shall do!"

 

On avait fait la guerre et on l’avait gagnée et, par toute la grande ville des vainqueurs se dressaient des arcs de triomphe et ses rues s’animaient des taches blanches et rouges et roses des fleurs qui les jonchaient. Durant les longues, longues journées de ce printemps, les soldats revenus défilèrent sur la voie triomphale, derrière les roulements des tambours et les sonorités joyeuses des cuivres, et l’on vit les boutiquiers et les employés, oubliant querelles et calculs, se presser aux fenêtres et tourner leurs graves bouquets de visages blafards vers les régi­ments qui passaient. Jamais la grande ville n’avait connu une telle magnifi­cence, car dans ses fourgons la victoire ramenait l’abon­dance et les commerçants accoururent en foule de l’est et du sud avec leurs maisonnées au grand complet pour goûter à tous les festins, pour être de toutes les orgies, pour ne rien perdre du faste des préparatifs et pour offrir à leurs femmes des fourrures en prévision de l’hiver et puis des mètres et des mètres de tissus dorés et des pantoufles de soie, d’argent, de satin rose et d’or. Si haut et si gaiement les chantres et les poètes du peuple vainqueur annoncèrent la prospérité et la paix à venir que des acheteurs de plus en plus nombreux accou­rurent des provinces pour s’enivrer du vin de la gaieté et que les boutiquiers virent leurs colifichets et leurs pantoufles partir de plus en plus vite. Vint enfin un jour où ils se mirent à réclamer à cor et à cri plus de colifichets et plus de pantoufles pour satisfaire les exigences de la clientèle et quelques-uns d’entre eux levèrent les bras au ciel en signe de désespoir et ils disaient : « Las! Je n’ai plus de pantoufles! Et, las! Je n’ai plus de colifichets! Que le ciel me vienne en aide, sinon ne sais ce que ferai ! »

 


La nouvelle "Babylon Revisited" est considérée comme la plus achevée de toutes les nouvelles de Fitzgerald, dans une période de doute extrême : il tentait alors de remettre un peu d'ordre dans sa vie, par la création...

"He was still trembling when he reached the street, but a walk down the Rue Bonaparte to the quais set him up, and as he crossed the Seine, fresh and new by the quai lamps, he felt exultant. But back in his room he couldn’t sleep. The image of Helen haunted him. Helen whom he had loved so until they had senselessly begun to abuse each other’s love, tear it into shreds. On that terrible February night that Marion remembered so vividly, a slow quarrel had gone on for hours. There was a scene at the Florida, and then he attempted to take her home, and then she kissed young Webb at a table; after that there was what she had hysterically said. When he arrived home alone he turned the key in the lock in wild anger. How could he know she would arrive an hour later alone, that there would be a snow­storm in which she wandered about in slippers, too confused to find a taxi ? Then the aftermath, her escap­ing pneumonia by a miracle, and all the attendant hor­ror. They were reconciled", but that was the beginning of the end, and Marion, who had seen with her own eyes and who imagined it to be one of many scenes from her sister’s martyrdom, never forgot.

 

 

 

Going over it again brought Helen nearer, and in the white, soft light that steals upon half sleep near morning he found himself talking to her again. She said that he was perfectly right about Honoria and that she wanted Honoria to be with him. She said she was glad he was being good and doing better. She said a lot of other things—very friendly things—but she was in a swing in a white dress, and swinging faster and faster all the time, so that at the end he could not hear clearly all that she said.

He woke up feeling happy. The door of the world was open again. He made plans, vistas, futures for..." 

 

"Il tremblait encore en arrivant dans la rue, mais après avoir descendu la rue Bonaparte jusqu’aux quais, il se sentit mieux et quand il traversa la Seine, fraîche et neuve sous les lumières du quai, il exultait de joie. Une fois rentré dans sa chambre, pourtant, il ne put dormir. L’image d’Helen le hantait. Helen qu’il avait tant aimée, jusqu’au jour où ils avaient commencé insensiblement à abuser tous les deux de leur amour et à le mettre en pièces. Cette nuit de février que Marion avait évoquée avec tant de violence, une sourde querelle les avait oppo­sés, Helen et lui, pendant des heures. Il y avait eu une scène au Florida, puis il avait essayé de la ramener à la maison, puis elle avait embrassé ostensiblement le jeune Webb en plein restaurant. Après cela, il y avait eu tout ce qu’elle lui avait dit, en pleine crise d’hystérie. Quand il était rentré, seul, fou de colère, il avait tourné la clé dans la serrure. Comment aurait-il pu se douter qu’elle arriverait, seule, une heure plus tard, en pleine tempête de neige, après avoir erré en souliers du soir, sans parve­nir à trouver un taxi? Après... après, il y avait eu les conséquences : Helen n’avait échappé à la pneumonie que par miracle, mais l’horreur avait suivi de près. Ils s’étaient « réconciliés », certes, mais c’était le début de la fin, et Marion, qui avait vu la scène de ses propres yeux, crut qu’elle venait d’assister à l’un des nombreux épisodes du martyre de sa sœur. Et elle n’oublia jamais.

Le fait de revivre tous ces souvenirs rendit la présence d’Helen plus proche. Et dans la pâle lumière blanche où l’on flotte, dans le demi-sommeil des approches de l’aube, il se surprit une fois de plus en train de lui parler. Elle lui répondait qu’il avait parfaitement raison au sujet d’Honoria, qu’elle voulait qu’Honoria vînt vivre avec lui. Elle lui dit qu’elle était heureuse de le voir devenu si sérieux, si raisonnable. Elle lui dit encore beaucoup de choses, des choses très gentilles, mais elle était sur une balançoire, vêtue d’une robe blanche, et elle se balançait de plus en plus vite, de plus en plus vite, si bien qu’à la fin, il n’entendait plus très bien ce qu’elle lui disait.

Il était tout heureux quand il se réveilla. Les portes du monde s’ouvraient à nouveau devant lui...."



1925 - Gatsby le magnifique (The Great Gatsby)
"Gatsby, son meilleur livre, selon les critiques. Il décrit avec ironie la vie à Long Island à un moment où le gin était la boisson nationale et le sexe l'obsession nationale. Fitzgerald y donnait le meilleur de lui-même, sa faculté de saisir en une seule phrase la saveur d'une époque, le parfum d'une soirée, une bribe de vieille rengaine. Ce sont les aventures, d'un jeune homme ambitieux, sans culture et romantique, issu d'une famille pauvre du Middle West. Gatsby est un aventurier sympathique. Sorti de la guerre de 1917-18 Gatsby devient un super-bootlegger à la personnalité mystérieuse et l'éclat de sa réussite n'aura d'égale que la soudaineté de sa chute."

 

1934 - Tendre est la nuit (Tender is the Night)

Le titre du roman est tiré d'un vers d’Ode à un rossignol (Ode to a Nightingale), de John Keats, et fait allusion à la volonté d'échapper à l'éphémère qui obsède ses personnages. Car, au-delà de constituer la chronique d'une génération d'expatriés sur le Vieux Continent, Tendre est la Nuit révèle le mal de vivre d'une génération entière et, mieux, les besoins infinis de l'être humain dans un monde que toute transcendance a quitté.

"Tendre est la nuit est l'histoire, largement autobiographique, de la décomposition d'un être fait pour être aimé, trop romantique pour pouvoir résister à son époque, trop tendre, malgré son apparente désinvolture, pour savoir sagement vieillir. C'est plus particulièrement l'histoire de l'amour de Dick et de Nicole, dont nous faisons connaissance à travers les yeux émerveillés d'une jeune actrice qui ne résiste pas au charme de Dick. «Dick Diver la regardait de ses yeux bleus et froids ; ses lèvres, tendres et fermes, disaient, d’un ton réfléchi et décidé : "Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une fille qui ressemble vraiment, comme vous, à une fleur éclose." Ce couple très uni cache un secret. Nicole a été soignée par Dick, médecin psychiatre. L'amour qu'elle a porté à Dick a fait de leur union une nécessité. Un jour viendra pourtant où ils devront se séparer...
Mais le lecteur aura vécu avec eux les plus belles années d'une vie de loisir rendue magique par la richesse, les voyages. C'est un extraordinaire témoignage sur la vie d'entre les deux guerres qui nous est offert, un témoignage qui ne va pas sans une douloureuse nostalgie, un livre ensorcelé." 

"On the pleasant shore of the French Riviera, about half way between Marseilles and the Italian border, stands a large, proud, rose-colored hotel. Deferential palms cool its flushed façade, and before it stretches a short dazzling beach. Lately it has become a summer resort of notable and fashionable people; a decade ago it was almost deserted after its English clientele went north in April. Now, many bungalows cluster near it, but when this story begins only the cupolas of a dozen old villas rotted like water lilies among the massed pines between Gausse's Hôtel des Étrangers and Cannes, five miles away.
The hotel and its bright tan prayer rug of a beach were one. In the early morning the distant image of Cannes, the pink and cream of old fortifications, the purple Alp that bounded Italy, were cast across the water and lay quavering in the ripples and rings sent up by sea-plants through the clear shallows. Before eight a man came down to the beach in a blue bathrobe and with much preliminary application to his person of the chilly water, and much grunting and loud breathing, floundered a minute in the sea. When he had gone, beach and bay were quiet for an hour. Merchantmen crawled westward on the horizon; bus boys shouted in the hotel court; the dew dried upon the pines. In another hour the horns of motors began to blow down from the winding road along the low range of the Maures, which separates the littoral from true Provençal France.
A mile from the sea, where pines give way to dusty poplars, is an isolated railroad stop, whence one June morning in 1925 a victoria brought a woman and her daughter down to Gausse's Hotel. The mother's face was of a fading prettiness that would soon be patted with broken veins; her expression was both tranquil and aware in a pleasant way. However, one's eye moved on quickly to her daughter, who had magic in her pink palms and her cheeks lit to a lovely flame, like the thrilling flush of children after their cold baths in the evening. Her fine forehead sloped gently up to where her hair, bordering it like an armorial shield, burst into lovelocks and waves and curlicues of ash blonde and gold. Her eyes were bright, big, clear, wet, and shining, the color of her cheeks was real, breaking close to the surface from the strong young pump of her heart. Her body hovered delicately on the last edge of childhood--she was almost eighteen, nearly complete, but the dew was still on her.
As sea and sky appeared below them in a thin, hot line the mother said:
"Something tells me we're not going to like this place."
"I want to go home anyhow," the girl answered."

 

1941 - Le dernier nabab (The Last Tycoon) – inachevé
"Monroe Stahr est un producteur jadis précoce, qui à la quarantaine est essoré. Sa femme est morte et il s'abrutit dans le travail, enchaînant les réunions et les visionnages de rushes, prenant dix décisions à la minute, sur un rythme enivrant. Stahr souffre du coeur et n'a sûrement plus que quelques mois à vivre. Sa vie bascule lorsqu'il croise le "sosie" de sa femme défunte pendant une inondation des studios. Il identifie Kathleen, une femme qui ne fait pas grand chose et en tombe amoureux." (Editions Gallimard)

 

1922 - Beaux et damnés (The Beautiful and Damned)
Deux êtres beaux, jeunes et doués, Anthony Patch et Gloria Gilbert, forment un couple qui ressemble étrangement à celui de Fitzgerald et de Zelda. Comme l'auteur au début de son existence, ils sont obsédés par l'argent et aspirent à recueillir la fortune considérable de leur grand-père, un milliardaire, ancien «requin» de Wall Street, devenu moralisateur sur ses vieux jours, et qui essaie de les déshériter. Dans l'atmosphère insouciante du New York d'avant 1914, dans la frénésie de l'ivresse, la mélancolie des fêtes luxueuses d'un monde éphémère et fragile, l'amour et le mariage de ces deux jeunes «dieux» se dégradent lentement jusqu'à la catastrophe finale.

 

La Fêlure, nouvelles (The Crack-Up and other short stories)
Seize nouvelles et textes autobiographiques qui résument à eux seuls la vie brillante et fertile en désastres du grand romancier américain des années vingt. On va ainsi des charmantes histoires d'adolescence dont le héros, Basil Duke Lee, ressemble fort au jeune Scott, à la sombre expérience de La fêlure, un texte à l'accent pascalien, plein d'ironie et de détresse, où Fitzgerald arrive même à écrire sur son impuissance d'écrire. Il pensait que sa vie, ses passions, ses souvenirs, ses malheurs devaient servir son œuvre, car il n'avait pas d'autre foi que la littérature. C'est pourquoi tout ce qu'il raconte, avec tant de charme, fait de lui un écrivain exemplaire. (Editions Gallimard)

 


Au lendemain de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, pour la génération qui s'engage dans la Seconde Guerre mondiale, Ernest Hemingway est le romancier qui a su le mieux exprimer la sensibilité d'une génération traumatisée par la Première Guerre mondiale (A Farewell to Arms, 1929), le romancier qui a décrit la guerre comme l'épreuve par excellence, une épreuve au bout de laquelle le romancier atteint ses propres limites (For Whom the Bell Tolls, 1940).

Et dans la littérature, ce qu'Hemingway apporte, dans les années 1920-1930, c'est une écriture concise où, a-t-on dit, l'oeil enregistre laconiquement les images. En 1948 le critique Philip Young analyse la style Hemingway qui surprend et fait tant d'émules : un rituel obsessionnel, écrit-il, où le narrateur vit dans la peur panique de se laisser déborder par l'intensité de ses sensations...

Ernest Hemingway (1899-1961)
Autodidacte, Ernest Hemingway se lance dans le journalisme et intègre bientôt la rédaction du 'Kansas city star'. Trente-cinq ans de journalisme nourrissent son œuvre. En 1917, il s'engage en tant qu'ambulancier sur le front, en Italie. Puis il s'établit à Paris en 1921 avec sa première femme, Hadley, rue Cardinale Lemoine et rue Descartes où il écrivait. Il rencontre Ezra Pound, Picasso, James Joyce et surtout la romancière Gertrude Stein. Sous son influence, il opte pour une écriture concise, dépouillée. Il remplace les développements psychologiques par le récit de l'action et du comportement. «J'écris, dit-il, jusqu'à ce que j'arrive au point où j'ai encore du jus et où je commence à avoir une idée de la suite. Alors je m'arrête et j'essaie de vivre jusqu'au lendemain. C'est l'attente jusqu'au lendemain qui est dure à passer». Hemingway à Paris, c'est un circuit comprenant les Deux Magots (place Saint-Germain des Prés), le Café de Flore (Boulevard Saint-Germain), la Closerie des Lilas (boulevard du Montparnasse), le jardin du Luxembourg, le Harry's New York Bar (rue Daunou),  le QG des expatriés américains dont Francis Scott et Zelda Fitzgerald, le Falstaff (bar à bière rue du Montparnasse où Hemingway prit dit-on une célèbre dérouillée), Le Dingo Bar (rue Delambre, où Hemingway rencontra pour la première fois Scott Fitzgerald). Il revint à Paris en 1924 et y écrivit ses premières nouvelles ("In Our Time", 1925),  deux romans, "The Sun Also Rises" (1926) et "Men Without Women". En 1927, il divorce et épouse Pauline Pfeiffer et gagne avec elle Key West.

La guerre le marque profondément, comme Cummings ou Dos Passos. Adolescents, persuadés de partir pour une croisade juste qui mettrait fin aux guerres et aux injustices, ces Américains découvrent une boucherie dirigée par des généraux incompétents et des politiciens ineptes. La faillite de leur idéal les marque à jamais de désarroi.. "Le soleil se lève aussi" (1926), puis "l'Adieu aux armes" (1929) font rapidement de Hemingway le romancier américain le plus représentatif de la génération d'après la Première Guerre mondiale. En 1936, il rejoint les forces républicaines de la guerre d'Espagne, puis migre vers Cuba. "Pour qui sonne le glas" (1940) reflète les problèmes politiques et la violence engendrés par la montée du fascisme. Martha Gellhorn partage alors la vie d'Hemingway jusqu'en 1945: correspondante de guerre, auteur de "The Face of War" (1959), pacifiste convaincue et au plus près de la défense des peuples, elle est alors très liée à Eleanor Roosevelt, qu'un certain Edgar Hoover, le patron du FBI, déteste par ailleurs et qui semble avoir lancé le FBI dans les pas d'Hemingway...

Correspondant de guerre auprès de la Royal Air Force, on retrouve celui-ci dans Paris libéré lisant à l'automne 1944 ses poèmes à la terrasse des Deux Magots et dans diverses photographies qui alimenteront sa fameuse iconographie : grimpant dans un bombardier RAF, lancé dans un safari en Afrique, effectuant des passes à la muleta dans une arène d'Espagne, exposant le résultat de sa pêche à l'espadon à Cuba, etc. En 1949, Hemingway écrit, à Cortina d'Ampezzo, "Across the River and into the Trees", le fameux "traversons le fleuve et allons nous reposer à l'ombre des arbres" du général sudiste Stonewall Jackson : ici, dans l'Italie du nord, en 1946, le colonel Richard Cantwell, le corps couvert de cicatrice et sachant qu'il va mourir vit un dernier amour avec une jeune comtesse de dix-neuf ans. Il reçoit le prix Pulitzer pour "The Old Man and the Sea", son testament, en 1952, puis le prix Nobel de littérature en 1954 qui "consacre la portée d'une œuvre qui, sous une inspiration cosmopolite et réaliste, des allures de roman d'aventures et un style de reporter, cache un esthétisme subtil et une méditation morale, de nature stoïque, sur la condition humaine". Saul Below ou Norman Mailer engageront un duel par écriture et romans interposés avec cet Hemingway qui n'est au fond peut-être qu"un "faux costaud". Malade, physiquement diminué, il se suicide en 1961, suivant l'exemple de son père...

Paris est une fête (À Moveable Feast, posthume)
Dans "Le soleil se lève aussi" et dans "Paris est une fête ", il a capté l'esprit de la génération perdue, cette existence désœuvrée, désenchantée, inquiète. Mais lui ne flâne pas aux terrasses de Montparnasse. Dans sa mansarde rue du Cardinal-Lemoine, puis au 113, rue Notre-Dame-des-Champs, il travaille dur, raturant inlassablement. Guidé d'abord par les conseils de Sherwood Anderson, qu'il a rencontré au Toronto Star, puis par Gertrude Stein, il s'efforce de donner une représentation aussi précise que possible de la réalité. « La plus grande difficulté, dit-il, c'était de décrire ce qui s'était réellement passé au moment de l'événement. Quand on écrit pour un journal, on raconte ce qui s'est passé et, à l'aide d'un procédé ou d'un autre, on arrive à communiquer l'émotion au lecteur, car l'émotion confère toujours une certaine vérité au récit d'un événement du jour. Mais la chose réelle, la succession mouvante des phénomènes qui produit l'émotion, cette réalité qui serait valable dans un an ou dans dix ans et, avec de la chance et assez de pureté d'expression, pour toujours, j'en étais encore loin et je m'acharnais à l'atteindre. » « J'essayais, ajoute-t-il, d'écrire en commençant par les choses les plus simples. » (Editions Gallimard)

 

1926 - Le Soleil se lève aussi (The Sun also rises)
C'est le premier grand roman de Hemingway. Il porte en épigraphe la phrase de Gertrude Stein : « Vous êtes tous la génération perdue. » Au lendemain de la Première Guerre mondiale, après sa démobilisation, l'Américain Jake Barnes s'est installé à Paris, où il travaille comme journaliste pour le "New York Herald". Au cours d'un bal, il retrouve le romancier Robert Cohn et tout un groupe d'amis artistes. Il revoit aussi Lady Brett Ashley, à qui le lie une amitié ambiguë depuis qu'elle l'a soigné pendant la guerre. Mais les blessures subies par Jake l'ont privé de sa virilité, empêchant leur relation de se transformer en liaison amoureuse.

 

1932 - L'Adieu aux armes (A Farewell to Arms)
Parfois considéré comme le meilleur roman d'Hemingway, il reprend le thème autobiographique de la guerre, de la blessure et de l'absurdité. Le personnage du roman, le lieutenant Frédéric Henry, volontaire américain sur le front d'Italie est gravement blessé aux jambes comme l'avait été Hemingway. Il est transporté à l'hôpital de la Croix-Rouge américaine de Milan où il est soigné par une jeune infirmière anglaise, Catherine Barkley qu'il avait déjà rencontrée dans un hôpital du front à Gorizia. Ils passent un été idyllique, s'aiment clandestinement dans la chambre d'hôpital du blessé, dînent dans les cafés de la Galleria, vont aux courses de San Siro. Toutes ces expériences se rapprochent de celles que l'auteur avait lui-même connues. Lui aussi fut soigné à l'hôpital de la Croix-Rouge où il fit connaissance d'une infirmière américaine, Agnès H. von Kurowsky qui lui servit de modèle pour le personnage de Catherine Barkley. Hemingway lui demanda de l'épouser, mais elle refusa. Pris dans la débâcle de l'armée italienne, las de l'absurdité militaire, le lieutenant Henry finit par signer « sa paix séparée ». Il se réfugie en territoire neutre, mais pour y voir mourir la femme qu'il aime. Il n'y a pas d'amour heureux chez Hemingway. 

"In the late summer of that year we lived in a house in a village that looked across the river and the plain to the mountains. In the bed of the river there were peb-bles and boulders, dry and white in the sun, and the water was clear and swiftly moving and blue in the channels. Troops went by the house and down the road and the dust they raised powdered the leaves of the trees. The trunks of the trees too were dusty and the leaves fell early that year and we saw the troops marching along the road and the dust rising and leaves, stirred by the breeze, falling and the soldiers marching and afterward the road bare and white except for the leaves. The plain was rich with crops; there were many orchards of fruit trees and beyond the plain the mountains were brown and bare.
There was fighting in the mountains and at night we could see the flashes from the artillery. In the dark it was like summer lightning, but the nights were cool and there was not the feeling of a storm coming. Sometimes in the dark we heard the troops marching under the window and guns going past pulled by motor-tractors. There was much traffic at night and many mules on the roads with boxes of ammunition on each side of their pack-saddles and gray motor-trucks that carried men, and other trucks with loads covered with canvas that moved slower in the traffic. There were big guns too that passed in the day drawn by tractors, the long barrels of the guns covered with green branches and green leafy branches and vines laid over the tractors. To the north we could look across a valley and see a forest of chestnut trees and behind it another mountain on this side of the river. There was fighting for that mountain too, but it was not successful, and in the fall when the rains came the leaves all fell from the chestnut trees and the branches were bare and the trunks black with rain. The vineyards were thin and bare-branched too and all the country wet and brown and dead with the autumn. There were mists over the river and clouds on the mountain and the trucks splashed mud on the road and the troops were muddy and wet in their capes; their rifles were wet and under their capes the two leather cartridge-boxes on the front of the belts, gray leather boxes heavy with the packs of clips of thin, long 6.5 mm. cartridges, bulged forward under the capes so that the men, passing on the road, marched as though they were six months gone with child."

 

1932 - Mort dans l'après-midi (Death in the Afternoon)
Hemingway trouve dans la corrida espagnole le symbole de sa fascination pour la mort bravée. "La queue du taureau se dressa, sa tête se baissa. Il chargea, et, quand il atteignit Hernandorena, l'homme agenouillé fut enlevé d'un bloc, balancé en l'air comme un paquet, les jambes alors dans toutes les directions, puis retomba à terre... Hernandorena se leva, avec du sable sur son visage blanc, et chercha après son épée et l'étoffe. Quand il se mit debout, je vis, dans la soie lourde et le gris maculé de ses culottes de location, une ouverture nette et profonde par où l'on voyait le fémur à nu depuis la hanche et presque jusqu'au genou."

 

1936 - Les Neiges du Kilimandjaro (The Snows of Kilimanjaro)
Harry, l'écrivain raté, le chasseur moribond qui n'atteindra jamais les neiges sacrées du Kilimandjaro, marque un tournant de l'œuvre de Hemingway. Les années folles sont mortes avec le krach économique de 1929. La génération perdue rentre d'exil et s'engage dans la politique. Comme Dos Passos, Caldwell et Steinbeck, Hemingway semble un moment séduit par le socialisme. En 1935, il fait un grand reportage pour la revue communiste New Masses.

 

1940 - Pour qui sonne le glas (For whom the Bell tolls)
"Le héros Robert Jordan, professeur américain, s'engage dans un maquis républicain, par idéal antifasciste. Il tue avec la même maîtrise que les autres héros de Hemingway, mais cette fois par conviction. Il discipline la violence au service d'une cause, et le roman d'aventures semble tourner au roman engagé. L'absurde n'en triomphe pas moins finalement. Sous les apparences de l'engagement, le scepticisme stoïque de Hemingway a le dernier mot. Les erreurs des anarchistes, l'incompétence de l'état-major républicain, les rivalités des chefs des brigades internationales – en particulier André Marty, caricaturé sous le nom de Massart – font de la mort du héros un sacrifice inutile."

 

1945 - En avoir ou pas (To have and have not)
En 1937, Hemingway raconte l'histoire d'un chômeur conduit au gangstérisme par la misère. Attiré par les « raisins de la colère », il semble abjurer son scepticisme, son individualisme désespéré et découvrir la solidarité. "Harry Morgan a tout perdu : équipement coûteux et argent, le touriste amateur de pêche sportive qui loue depuis une quinzaine ses services et son bateau s'étant éclipsé sans lui payer ni son dû ni le matériel tombé à la mer. Pour Morgan, c'est dramatique car, s'il y a des riches dont le yacht luxueux vient s'ancrer dans le port de Key West ou des favorisés comme l'écrivain Gordon qui traîne de bar en bar son âme vaine en quête d'une vérité qu'il ne sait pas voir, les autres se débattent dans la crise des années 30 qui raréfie le travail et multiplie le chômage. Key West étant située à l'extrême Sud de la Floride en face de Cuba, la contrebande est une ressource pour ne pas mourir de faim. Jeu dangereux. Morgan y perd un bras et son bateau. Pour les hommes de sa trempe, le mot défaite n'existe pas. Il prépare une nouvelle expédition. Mais que peut-on contre la malchance qui s'acharne, même quand on a du coeur au ventre ?" (Editions Gallimard)

 

1950 - Au-delà du fleuve et sous les arbres  (Across the River and into the Trees)
"Un colonel américain revient mourir en Italie, où il a combattu. En attendant le glas, il se donne une fiesta : boit, chasse, pêche et aime pour la galerie et pour l'honneur. Mais cet ancien combattant parle plus qu'il n'agit. Il dorlote sa mort en gondole. Il ne meurt pas : il se laisse glisser. Il y a de l'humour noir et de la parodie dans cette mise à mort d'un demi-solde vieilli. Comme Thomas Mann, Hemingway a choisi Venise comme décor d'une sénescence qu'il redoute. Le colonel Cantwell, grognard fatigué, représente la déchéance, que Hemingway évitera en se suicidant." (Editions Gallimard)

 

1952 - Le Vieil Homme et la mer (The Old Man and the Sea)
"Le Vieil Homme et la mer "reprend le thème traité vingt ans plus tôt dans l'Invincible. Le vieux pêcheur, qui n'a rien pris depuis quatre-vingt-quatre jours, est semblable au torero vieilli. Les requins dévorent l'énorme espadon qu'il prend. Le vieil homme rentre au port avec un plat d'arêtes. Personne ne sera témoin de sa victoire, qui est à la fois une défaite et son unique richesse. Seul avec la mer, il a fait son devoir, parce que cette force morale est sa seule certitude. C'est le dernier roman publié du vivant de Hemingway." (Editions Gallimard)

 

 

La Maison-Musée d’Ernest Hemingway, située à Key West, 907 Whitehead Street, Florida, USA.

Ernest Hemingway s'y installa  à la fin des années 1920,  y vécut pendant plus de dix ans, y écrivit sans doute "A Farewell to Arms", "For Whom The Bell Tolls", "Green Hills of Africa", "The Snows of Kilimanjaro", "Death in the Afternoon". Emprunter depuis Miami la fameuse route au dessus de l'océan (the Overseas Highway) de 204 km...


On dit de John Dos Passos, contemporain de Faulkner, Hemingway et Fitzgerald, un peu plus âgé que Steinbeck, qu'il a cessé de véritablement d'écrire lorsque l'Amérique a basculé dans le New Deal, soit quand est publié le dernier volume de sa trilogie USA (1930-1936). Le monde n'était déjà plus celui qu'il avait tenté de balayer dans toute la totalité de quelques trente années, de sa naissance en 1896 à 1927, à la veille du Krach.

Il est resté celui qui a tenté de transcrire la rumeur, anarchisante, d'une génération désemparée, celle des années vingt, perdue dans le bruit de cette Amérique urbanisée, trépidante, discordante, qui ne cesse de "parler" au travers de ses actualités, de ses titres de journaux, de ses rengaines de music-hall : le narrateur ne peut plus espérer développer le moindre récit horizontal et continu, le voici réduit à développer une autobiographie fragmentée, empruntant, comme on l'a rappelé, son écriture à une technique cinématographique toute en discontinuité...

John Dos Passos (1896-1940)

De père portugais, l'étudiant à Harvard commence des l'âge de 16 ans à écrire des poèmes et des critiques esthétiques ou littéraires. Ambulancier pendant la guerre, il est envoyé en France et en Italie. De retour en Espagne, il écrit 'Initiation d'un jeune homme' (1920) et surtout 'Trois soldats' (1922), où il dénonce la guerre. Reporter en Espagne, au Mexique et au Proche-Orient, il écrit deux romans sur New York, 'Les rues de la nuit' (1923) et le célèbre 'Manhattan Transfer' (1925). Avec Manhattan Transfer (1925), et la trilogie USA (1935-36), John Dos Passos a rencontré un énorme succès public tout en se plaçant dans une écriture moderniste et audacieuse sur le plan de l'expérimentation formelle (récit discontinu, fresque multilinéaire, montage narratif, où l'histoire se mêle à la fiction et le rythme poétique aux effets de la grande presse et du cinéma). S'il a progressivement été relégué au second plan par rapport à Faulkner et Hemingway, c'est sans doute parce qu'il était trop « politique ». Dans ses grands romans d'avant la Seconde guerre mondiale, les mythes américains sont sévèrement remis en cause. Le thème essentiel de son œuvre reste ancré dans trente ans de vie américaine, de la naissance du xxe siècle à la veille du Mardi noir du 29 octobre 1929. C'est l'histoire collective et individuelle de ce qu'il nomme « les deux Amériques » – celle de l'oppression du grand capital qui conduit Sacco et Vanzetti à la chaise électrique en 1927, et celle des immigrants et de la classe ouvrière opprimée à laquelle il s'identifie pour un temps. Dos Passos poursuit et réussit ici un projet littéraire extrêmement ambitieux : rendre compte en terme de fiction de l'histoire des masses américaines. Ainsi chaque personnage réapparait-il dans la trilogie. L'écrivain désabusé mais solidaire et idéaliste publie un roman autobiographique en 1951, 'Le Pays que j'ai choisi'.

 

1925 – Manhattan Transfer

"Deuxième roman de John Dos Passos, Manhattan Transfer attira l'attention par ses innovations stylistiques et ses évocations impressionnistes ou naturalistes de New York. C'est en effet New York qui est la la véritable protagoniste, à travers le tourbillon des visages et des rythmes qui portent le récit. Dans son espace démesuré, se dessine alors l'aventure de l'uniformité, le triste itinéraire de l'homme privé de ses anciennes coutumes, de son cadre naturel, et entraîné dans une course vaine. Tout au long du roman, les vies d'une vingtaine de personnages principaux sont évoquées presque simultanément au cours de brefs épisodes dramatiques. Dos Passos évoque des destins peu glorieux tel que celui d'Ellen Thatcher Oglethorpe, qui devient célèbre comme actrice en renonçant au bonheur. Son premier mari, John Oglethorpe, est homosexuel, et il lui faut accepter les avances de son imprésario, Harry Goldweiser, qu'elle méprise. Stan Emery, l'homme qu'elle aime réellement, sombre dans la boisson, épouse une autre actrice et meurt en mettant le feu à son appartement. Ellen épouse ensuite le dévoué Jimmy Herf. Bien qu'ils aient un enfant et qu'elle décide d'abandonner la scène, ils divorcent rapidement..." (Editions Gallimard)

 

1930 – The 42nd Parallel (trilogie U.S.A.)

"U.S.A." est une trilogie : "42e Parallèle", "1919" et "La grosse galette". Trois gros romans écrits entre 1927 et 1936, parus aux Etats-Unis respectivement en 1930, 1932 et 1936.

John Dos Passos, dans 42e Parallèle, invente un genre romanesque nouveau. Prodigieux tableau des débuts du XXe siècle aux U.S.A., il fait vivre des personnages de toutes les classes sociales, introduit des actualités, des portraits au vitriol des célébrités du jour, des collages, des textes lyriques. Ainsi surgit la «comédie inhumaine» d'un monde collectif, où les tragédies individuelles se fondent dans le désespoir d'une époque, d'une société.

 

1936 – The Big Money (trilogie U.S.A.)
L'orgie de spéculations boursières, la chasse aux dollars qui se termine par la crise des années 30, tel est le sujet de La Grosse Galette. Ainsi s'achève dans un climat de tragédie la grande trilogie de Dos Passos, U.S.A., un des romans les plus importants du XXe siècle. Les personnages principaux en sont Charley Anderson, héros de la guerre qui veut s'enrichir vite, Margo Dowling, vedette de Hollywood, Mary French l'idéaliste, et aussi Sacco et Vanzetti dont ce livre raconte l'exécution.


William Faulkner vécut dans le sud des États-Unis presque toute sa vie, en reclus, pour y construire l'histoire humaine de son comté mythique du Yoknapatawpha, image d'un terroir entré en décadence depuis la la fin de la Guerre de Sécession et livré aux violences raciales; refusant par l'écriture la possible fin de cet homme dont il retrace la chronique des comportements dans leurs avatars les plus divers, les plus extrêmes et les plus violents. Enfin et surtout, il incarne à sa manière la volonté extrême de disparaître au profit de l'écriture, de la littérature, de son oeuvre : "It is my ambition to be, as a private individual, abolished and voided from history, leaving it markless, no refuse save the printed books; I wish I had enough sense to see ahead thirty years ago, and like some of the Elizabethans, not signed them. It is my aim, and every effort bent, that the sum and history of my life, which in the same sentence is my obit and epitaph too, shall be them both: He made the books and he died." ("Mon ambition, écrit William Faulkner en 1949 à Malcom Cowley, est d'être aboli, de disparaître de l'histoire en tant qu'individu ; de la laisser intacte, sans restes sinon les livres imprimés ; il y a trente ans, j'aurais dû être assez clairvoyant pour ne pas les signer, comme le firent certains élisabéthains. Mon but, et tous mes efforts y concourent, est que la somme et l'histoire de ma vie figurent dans la même phrase qui sera tout à la fois mon acte de décès et mon épitaphe : il a fait des livres et il est mort."). 

 

William Faulkner (1897-1962)
Issu d'une ancienne famille du Mississippi, Falkner, et d'un l'arrière-grand-père haut en couleur, colonel, banquier, homme de loi, entrepreneur de chemin de fer, deux fois accusé de meurtre et finalement assassiné, William Faulkner s'engage en 1918 dans la R.A.F. britannique, mais la guerre se termine avant qu'il ait achevé son instruction de pilote. Il passe deux ans à l'université du Mississippi, publie des poèmes, mais quitte l'université sans diplôme, pour devenir employé des postes, puis peintre en bâtiment. En décembre 1924, il publie à compte d'auteur un recueil de vers, "The Marble Faun" sous le pseudonyme de Faulkner, qu'il gardera.

En 1925, il s'embarque pour l'Europe, visite l'Italie, la Suisse, puis Paris où il reste isolé, ne fréquentant ni Hemingway, ni Fitzgerald, ni Dos Passos, ni Gertrude Stein.

À son retour aux États-Unis, il rencontre, à La Nouvelle-Orléans, Sherwood Anderson, qui le confirme dans sa vocation d'écrivain. "Voilà, écrit Faulkner, un homme qui s'enfermait toute la matinée à travailler. Puis l'après-midi il sortait et on se promenait en discutant. Et le soir encore, avec une bouteille. Et puis le lendemain il s'enfermait de nouveau. Sur quoi je me dis : si c'est cela être écrivain, voilà le métier qu'il me faut." Faulkner écrit en six semaines son premier roman. "Soldier's Pay" (Monnaie de singe).

Mais c'est "Sartoris", écrit en 1927, qui marque le début de l'œuvre originale de Faulkner et de la chronique du Yoknapatawpha, suivis de "The Sound and the Fury" : tous ces romans sont refusés par les éditeurs.  Il compose alors, pour gagner de l'argent, "Sanctuary", parodie de roman réaliste noir : "Sartoris" et "The Sound and the Fury"  sont enfin publiés en 1929 et ,"Sanctuary" en 1931 fait un succès de scandale et apporte l'aisance à son auteur. Faulkner s'installe à Oxford, dans une vieille villa, "Rowanoak", où il vivra retiré jusqu'à sa mort, à l'exception de deux séjours alimentaires à Hollywood. En 1932, il travaille pour la Metro-Goldwyn-Mayer à neuf scénarios, dont l'adaptation de Sanctuaire (The Story of Temple Drake, 1933) et pour la Twentieth Century Fox.

Il obtient enfin la reconnaissance du milieu littéraire en recevant le Prix Pulitzer et le National Book Award à deux reprises, ainsi que le Prix Nobel de littérature en 1949, mais c'est en Europe qu'il connut véritablement la notoriété. Ses quelque vingt-cinq romans et sept à huit douzaines de nouvelles livrent une vision profondément personnelle de l'expérience humaine avec une langue reconnaissable par son intensité ("tout dire en une phrase") qui éclaire subtilement la signification profonde d'événements que le temps ordinaire peut obscurcir dans les apparences. "A partir de son Sud natal, il a peu à peu constitué, de roman en roman, plus qu'une comédie humaine : une théologie, une cosmogonie, où la superbe alliance du réalisme et de l'imaginaire enlumine les réactions archétypales des hommes devant les problèmes de la mort, de l'identité, du destin.". "Le Bruit et la fureur" (1929), "Absalon ! Absalon !" (1936), et "Descends, Moïse" (1942) constituent les trois sommets de son oeuvre. "On n'échappe pas au Sud, écrit-il, on ne guérit pas de son passé.."

La chronique du Yoknapatawpha avec ses plus de 15000 personnages, leurs arbres généalogiques et une géographie du Sud détaillée avec minutie, retrace la décadence des grandes familles, la défaite du Sud pendant la guerre de Sécession, le délabrement des plantations, l'embâtardisation de ces familles en quatre générations : "Chez les Compson, le fils doit hypothéquer les terres, et le petit-fils les vendre ; la quatrième génération, dans le Bruit et la fureur, se compose de Benjy, l'idiot, de Caddy, une traînée, et de Quentin, qui se suicide. Chez les Sartoris, c'est la même déchéance. Chez les Sutpen, le métissage aggrave la déchéance sociale ; dans "Absalon ! Absalon !", Henry tue son demi-frère, qui est à la fois demi-noir et amant de sa demi-sœur, sans qu'on sache si l'horreur de l'inceste l'emporte sur celle du métissage. Quand Sutpen, tel Agamemnon, rentre de la guerre, il trouve son fils noir mort, son fils blanc en fuite, sa fille vouée au célibat. Pour s'assurer une descendance, il séduit la fille d'un de ses fermiers, qui tue Sutpen, sa fille, leur enfant et lui-même. Quant à Henry, seul survivant de cette tragédie du sang, terré à demi fou pendant vingt ans chez une Noire, il se fait brûler vif." Malgré sa nostalgie du vieux Sud, Faulkner livre un Sud corrompu par l'esclavage des Noirs, par la spoliation des Indiens et l'argent des Blancs. "Vous vous retournez, écrit Faulkner, et, abaissant vos regards, vous embrassez tout le Yoknapatawpha, qui s'étend à vos pieds aux derniers feux du jour. Et vous demeurez là, maître solitaire, dominant la somme entière de votre vie qui se déroule sous ce vol incessant d'éphémères étincelles. Comme le Seigneur au-dessus de Bethléem, vous planez en cet instant au-dessus de votre berceau, des hommes et des femmes qui vous ont fait ce que vous êtes, de ces archives, de ces chroniques de votre terre natale offertes à votre examen en mille cercles concentriques pareils à ceux qui rident l'eau vive sous laquelle votre passé dort d'un sommeil sans rêves ; vous trônez alors, inaccessible et serein au-dessus de ce microcosme des passions, des espoirs et des malheurs de l'homme, ambitions, terreurs, appétits, courage, abnégation, pitié, honneur, orgueil et péchés, tout cela lié pêle-mêle en un faisceau précaire, retenu par la trame et par la chaîne du frêle réseau de fer de sa rapacité, mais tout cela voué aussi à la réalisation de ses rêves."

Monnaie de singe (Soldier's Pay, 1926)

First Sentence : "LOWE, Julian, number -, late a Flying Cadet, Umptieth Squadron, Air Service, known as "One Wing" by the other embryonic aces of his flight, regarded the world with a yellow and disgruntled eye."

Faulkner écrit en six semaines son premier roman. "Soldier's Pay", sur les désillusions d'après guerre. Donald Mahon, jeune pilote de chasse pendant la guerre de 1914-1918, rentre dans son petit village de Géorgie, escorté par un vétéran et la veuve d'un soldat mort dans le conflit. Gravement blessé au visage, quasiment sourd et aveugle, la trame du récit mêle la guerre à l'amour et le passé retrouvé découvre d'autres combats inconscients, autour de sa fiancée particulièrement infidèle en son absence et du désir de la veuve à son égard… 

"Lowe Julian, matricule..., hier cadet d’aviation. Nième escadrille de l’Air, surnommé « N’a qu’une aile » par les autres as en herbe de son escadrille, considérait le monde d’un œil jaune et maussade. Il souffrait de la même jaunisse que celle dont étaient atteints de plus galonnés que lui, depuis les comman­dants d’escadrille, en passant par les généraux, jus­qu’aux délicieux lieutenants (sans parler de ce curieux animal des champs que les Français appellent si joliment aspirant aviateur). C’était fini : on l’avait privé de sa guerre.

C’est ainsi que, triste et dégoûté au point d’être insensible aux avantages du Pullman, il se tenait assis en faisant tourner sur son pouce sa casquette agrémen­tée de sa maudite bande blanche.

- « T’as un petit coup dans le nez, hein, petit gars ? dit Yaphank qui retournait chez lui et empestait d’une lieue le mauvais whisky.

- Ah ! fïchez-moi la paix, fit l’autre aigrement, et Yaphank ôta sa casquette martyrisée.

- Bien, Général - ou dois-je dire : Lieutenant ? Excusez-moi Madame. J’ai été gazé en faisant la corvée de cuisine et ma vue n’est plus la même depuis. A Berlin ! C’est sûr qu’on est sur sa piste, à Berlin ! Je suis sur ta piste, Berlin ! Ton compte est bon. Zéro fois mille, zéro fois cent, zéro fois zéro. Simple soldat, oh ! très simple, Joe Gilligan, en retard pour l’exercice, en retard pour la corvée, en retard pour le petit déjeuner quand le petit déjeuner est en retard. La statue de la Liberté ne m’a jamais vu et si elle me voyait, elle ferait demi-tour. »

Le cadet Lowe leva un œil blasé : « Dites-moi, qu’est-ce qu’on va boire ?

- Mon pote, j’en sais rien. Le type qui a fabriqué ça a reçu mardi dernier une médaille du Congrès. Il avait un plan pour faire cesser la guerre. Enrôler tous les Boches dans notre armée et leur en faire boire tant et plus pendant quarante jours. Tu comprends ? Finie la guerre ! Tu piges ?

- Ah ! oui, ils ne sauront plus si c’est une guerre ou un bal.

- Exactement. Toutes les femmes danseront. Ecoutez un peu. J’étais avec une petite femme très chic. Elle me dit : « Bon sang, mais tu ne sais pas danser. — Bien sûr que si, que je lui réponds. » On était en train de danser et elle fait : « Mais alors, qu’est-ce que tu fais dans la guerre ? — Qu’est-ce que cela peut bien te faire? Je danse aussi bien qu’un général, un commandant ou même un sergent, puisque je viens de ramasser quatre cents dollars au poker. » Elle me dit : « C’est vrai ? — Parole, que je lui réponds. Reste avec moi, ma biche. — Où qu’ tu les as mis ? » qu’elle me dit. Seulement je ne voulais pas les lui montrer, et alors le type il s’amène et lui demande : « Tu veux danser celle-là ? — Pour sûr, qu’elle répond, c’t oiseau-là, il danse pas. » C’était un sergent, le plus gros que j’aie jamais vu, dans le genre de ce type de l’Arkansas qui avait eu des histoires avec un nègre. Un de ses copains lui disait : « J’ai appris que tu as tué un nègre hier. — Oui, qu’il répond, il pesait deux cents livres. » Comme pour un ours.

Il s’abandonna aux cahots du train : « N... de D... ! fit le cadet Lowe.

- Tout à fait de votre avis, dit l’autre. Mais ça ne vous fera pas de mal. Je l’ai expérimentée. Mon chien n’en voudrait pas, pour sûr, mais c’est qu’il a pris de mauvaises habitudes en rôdant autour de l’Etat-Major de la brigade. C’est le seul trophée que j’aie rapporté de la guerre, la seule chose qui ne m’ait pas été arrachée des mains par un de ces petits sous-lieutenants que j’avais oublié de saluer. Ne voulez-vous pas en goûter un peu pour chasser l’humidité somnifère de ce maudit pays ? Tout l’honneur est pour moi et ça ne vous fera plus grand-chose après les deux premières gorgées. Cela me donne le mal du pays. Comme de voir un garage. Vous avez déjà travaillé dans un garage ? »

Yaphank avait avec lui un compagnon qui, assis par terre entre deux sièges, essayait de rallumer un cigare informe et mouillé. C’est comme la France dévastée, pensa le cadet Lowe en se rappelant les ronflements nocturnes du capitaine Bleyth, un pilote de la R.A.F. qu’on avait délégué pour raffermir provisoirement leur démocratie.

- « Pauvre soldat ! dit Yaphank avec des larmes dans la voix. Seul, tout seul dans le no man’s land et pas d’allumettes ! N’est-ce pas un enfer, la guerre ? Je vous le demande. » Il essaya de repousser l’autre avec sa jambe et il finit par lui donner des coups de pied, posément : « Bouge un peu, toi, le vieux marin, bouge..."

 

Moustiques (Mosquitoes, 1927)
 En 1927, Faulkner écrit "Mosquitoes", satire des milieux artistiques de La Nouvelle-Orléans et pleine de ses souvenirs et de ses promenades avec Sherwood Anderson. "Sur le pont du Nausicaa, au large de la Nouvelle-Orléans, les amis de Mrs Maurier complotent, aiment, jalousent et bavardent inlassablement. Mrs Maurier se pique d'aimer et de soutenir les arts : outre son neveu et sa nièce, ses hôtes sont des artistes et des intellectuels, sculpteurs, romanciers, critiques... Les alliances, les secrets et les médisances s'échangent et se confondent en un joyeux bourdonnement. William Faulkner brocarde ainsi la futilité et la médiocrité ordinaires de ces petits "moustiques" blancs, bourgeois et racistes." (Editions Gallimard)

 

Le bruit et la fureur (The Sound and the Fury, 1929)
"When the shadow of the sash appeared in the curtains it was between seven and eight oclock and then I was in time again, hearing the watch. It was Grandfather’s and when Father gave it to me he said I give you the mausoleum of all hope and desire; it’s rather excrutiatingly apt that you will use it to gain the reducto absurdum of all human experience which can fit your individual needs no better than it fitted his or his father’s. I give it to you not that you may remember time, but that you might forget it now and then for a moment and not spend all your breath trying to conquer it. Because no battle is ever won he said. They are not even fought. The field only reveals to man his own folly and despair, and victory is an illusion of philosophers and fools."

"C'est avec cet ouvrage que William Faulkner fut révélé au public et à la critique. Auteur de la moiteur étouffante du sud des États-Unis, Faulkner a réellement bouleversé l'académisme narratif en plaçant son récit sous le signe du monologue intérieur, un monologue d'abord "confié" à un simple d'esprit passablement dépassé par les événements qui se déroulent autour de lui. Sur un rythme oppressant, monologues diffus et descriptions objectives s'entrelaçant selon un schéma musical, trois frères (un débile châtré, un suicidé par amour de sa sœur, un demi-malin vite trompé) racontent le moment décisif de leur vie, qui justifie le titre emprunté au Macbeth de Shakespeare : "C'est une histoire que conte un idiot, une histoire pleine de bruit et de fureur, mais vide de signification." (Editions Gallimard)

 

Sartoris (Sartoris, 1929)
"Avec Sartoris, écrit Faulkner, je découvris que le timbre-poste de mon sol natal méritait qu'on en fasse un livre et que je ne vivrais jamais assez longtemps pour l'épuiser, et je vis aussi qu'en sublimant le réel en universel, j'aurais toute liberté d'exercer ce que je pouvais avoir de talent. Une mine d'or s'ouvrait à moi, et c'est ainsi que je créais un monde qui m'appartint." Pour pénétrer dans l'univers du vieux Sud qui hante l'œuvre de Faulkner, la meilleure introduction est sans doute "Sartoris". On y trouve le grand thème social de la décadence, après la guerre de Sécession. Dans une atmosphère lourde de cauchemars, pleine de souvenirs du passé et de mystères jamais élucidés, apparaissent les principaux personnages de la saga faulknérienne et, au premier rang, ces Sartoris, héroïques et fanfarons, dont aucun, de mémoire de vivant, n'est mort de façon naturelle. (Gallimard)

 

Tandis que j’agonise (As I Lay Dying, 1930)
"Tandis que j'agonise est un roman paradoxal. Paradoxal, d'abord au vu du faible succès public qu'il rencontra, alors qu'il allait marquer un grand nombre d'écrivains ou d'artistes tel Jean-Louis Barrault qui fit du roman une de ses premières pièces (Autour d'une mère). L'autre paradoxe veut que l'auteur se soit peu investi dans la rédaction de ce texte. Faulkner l'aurait écrit en six semaines, entre minuit et quatre heures du matin, au fond d'une soute à charbon. Un véritable tour de force, dont, à n'en pas douter, il était plutôt fier. Totalement novateur, le récit allie farce grotesque et tragédie humaine. Anse Bundren et sa famille entreprennent un voyage funéraire pour aller enterrer la femme de ce dernier, quelque part dans le Mississippi. Sous la chaleur de juillet, le corps se décompose, les mulets se perdent, un des fils se casse une jambe, l'autre perd la raison, tandis que le père ne pense qu'au nouveau dentier qu'il va s'acheter. Autour du cadavre de la mère, les monologues intérieurs recomposent les vies de chacun, jusqu'au point final. Quand, venant tout juste d'enterrer son épouse, Anse Bundren, muni de son nouveau dentier, se présente devant ses fils avec une nouvelle femme, il dit comme ça : "Je vous présente Mrs Bundren." Et le convoi mortuaire retourne à son désert." (Gallimard)

 

Sanctuaire (Sanctuary, 1931)
"Temple ne vit pas, n'entendit pas s'ouvrir la porte de sa chambre. Au bout d'un instant, elle tourna par hasard les yeux de ce côté et y aperçut Popeye, son chapeau sur le coin de la figure. Sans bruit, il entra, ferma la porte, poussa le verrou, se dirigea vers elle. Tout doucement, elle se renfonça dans le lit, remontant jusqu'au menton les couvertures, et resta ainsi, anxieusement attentive aux gestes de Popeye. Il s'approcha, la regarda. Elle sentit son corps se contracter insensiblement, se dérober dans un isolement aussi absolu que si elle eût été attachée sur le clocher d'une église. Elle sourit à Popeye d'un pauvre sourire humble et gauche, découvrant l'émail de ses dents."L'introduction du livre par Faulkner est restée célèbre : "ce livre fut écrit en trois ans. Pour moi, c'est une idée sans valeur, parce que je l'ai délibéremmnt conçue pour faire de l'argent". C'est en effet une époque où Faulkner désespère de son métier. L'écrivain utilise une anecdote inventée de toutes pièces, - le viol d'une collégienne par un avorton impuissant et pervers -, pour procéder à une profonde exploration de la question du mal... 

"Caché derrière l’écran des broussailles qui entou­raient la source, Popeye regardait l’homme boire. Un vague sentier venant de la route aboutissait à la source. Popeye avait vu l’homme, un grand sec, tête nue, en pantalon de flanelle grise fatigué, sa veste de tweed sur le bras, déboucher du sentier et s’age­nouiller pour boire à la source.

La source jaillisait à la racine d’un hêtre et s’écoulait sur un fond de sable tout ridé par l’em­preinte des remous. Tout autour s’était développée une épaisse végétation de roseaux et de ronces, de cyprès et de gommiers, à travers lesquels les rayons d’un soleil invisible ne parvenaient que divisés et diffus. Quelque part, caché, mystérieux, et pourtant tout proche, un oiseau lança trois notes, puis se tut. A la source l’homme buvait, son visage affleurant le reflet brisé et multiplié de son geste. Lorsqu’il se releva, il découvrit au milieu de son propre reflet, sans avoir pour cela entendu aucun bruit, l’image déformée du canotier de Popeye. En face de lui, de l’autre côté de la source, il aperçut une espèce de gringalet, les mains dans les poches de son veston, une cigarette pendant sur son menton. Son complet était noir : veston cintré à taille haute, pantalon au repli encroûté de boue tombant sur des chaussures crottées. Son visage au teint étrange, exsangue, semblait vu à la lumière électrique. Sur ce fond de silence et de soleil, avec son canotier sur le coin de l’œil et ses mains sur les hanches, il avait la méchante minceur de l’étain embouti. Derrière lui, l’oiseau chanta de nouveau, trois mesures monotones, constamment répétées : un chant à la fois dépourvu de sens et profond, qui s’éleva du silence plein de soupirs et de paix dans lequel le lieu semblait s’isoler, et d’où surgit, l’ins­tant d’après, le bruit d’une automobile qui passa sur la route et mourut dans le lointain.

Ayant bu, l’homme restait à genoux près de la source. « C’est un revolver que tu as dans cette poche ? » fit l’autre.

De l’autre côté de la source, les yeux de Popeye fixaient l’homme, semblables à deux boutons de caoutchouc noir et souple. « Je te parle, tu entends, reprit Popeye. Qu’est-ce que tu as dans ta poche? »

L’homme avait toujours son veston sur le bras. Il allongea une main vers le veston. D’une poche dépassait un chapeau de feutre bouchonné, et de l’autre un livre. « Laquelle? dit-il.

— Inutile de me faire voir, fit Popeye, suffit de me le dire. »

La main s’arrêta dans son geste. « C’est un livre.

— Quel livre ? demanda Popeye.

— Un livre, simplement. Un livre comme tout le monde en lit. Il y a des gens qui lisent.

— Tu lis des livres? » dit Popeye.

La main de l’homme s’était figée au-dessus du veston. Leurs regards se croisaient de part et d’autre de la source. La mince volute de la cigarette se tordait devant la figure de Popeye que la fumée faisait grimacer d’un côté, comme un masque où le sculpteur eût représenté deux expressions simulta­nées.

De sa poche-revolver, Popeye sortit un mouchoir crasseux qu’il déploya sur ses talons. Puis il s’accrou­pit, face à l’homme, de l’autre côté de la source. C’était un après-midi de mai ; il était environ quatre heures. Accroupis de part et d’autre de la source, ils restèrent ainsi pendant deux heures. Par intervalle, derrière, dans le marécage, l’oiseau chantait, comme actionné par un mécanisme d’horlogerie. Deux fois encore d’invisibles autos passèrent sur la grand- route et moururent dans le lointain. De nouveau, l’oiseau chanta.

« Et, naturellement, fit l’homme de l’autre côté de la source, vous ne savez pas son nom. Vous ne seriez pas capable de reconnaître un oiseau, à moins qu’il ne chante en cage dans le hall d’un hôtel ou ne vaille quatre dollars sur un plat. » Popeye ne répondit pas. Il restait accroupi, dans son complet noir étriqué, sa poche droite déformée par une bosse contre son flanc, à tortiller et pincer des cigarettes entre ses minuscules mains de poupée, tout en crachant dans la source. Sa peau était d’une pâleur terreuse, cadavérique, son nez légèrement aquilin ; il n’avait pas de menton du tout. Le bas de son visage coulait littéralement, comme celui d’une poupée de cire que l’on eût oubliée auprès d’un feu ardent. Une chaîne de platine barrait son gilet, comme une toile d’arai­gnée. « Dites donc, dit l’autre, je suis Horace Benbow, avocat à Kinston. Avant, j'habitais là-bas..."

 

Une Rose pour Emily (A Rose for Emily) et autres nouvelles (1931)
Au centre des plus célèbres nouvelles de William Faulkner, trois portraits de femmes denses et profonds : la tragique Miss Emily, cloîtrée dans sa maison comme dans ses souvenirs ; Minnie Cooper, vieille fille tourmentée par l'indifférence des hommes jusqu'au meurtre, et Nancy, la blanchisseuse noire abandonnée par son mari, dont le jeune Quentin raconte les peurs et les superstitions. "La renommée de Faulkner romancier a trop souvent obscurci un aspect pourtant capital de l'œuvre de celui qui fut l'un des plus grands écrivains de notre siècle : les nouvelles. A ce titre, ce recueil, le premier qu'il publia aux Etats-Unis en septembre 1931, aussitôt après "Sanctuaire", est particulièrement précieux. Dédié à sa femme et à son premier enfant qu'il devait perdre en bas âge, il comporte, entre autres, la plus célèbre nouvelle de Faulkner, "Une rose pour Emily". On interprète généralement cette nouvelle comme une allégorie de la décadence, construite autour de la vie d'une vieille fille de Jefferson, Miss Emily Grierson. On peut voir dans ce texte une image de la séduction du Sud aristocratique (Miss Emily) par le Nord, vigoureux et entreprenant (Homer Barron). "Une rose pour Emily" fut aussi, avec "Septembre ardent", le premier texte de Faulkner à paraître en français, dans l'hiver 1931-1932. (Gallimard)

 

Lumière d’août (Light in August, 1932)

"La main allait, lente et calme, le long du flanc invisible. Il ne répondit pas tout de suite. Non qu'il essayât de l'intriguer. Il avait l'air de ne pas se rappeler qu'il devait en dire davantage. Elle répéta la question. Alors, il lui dit : - J'ai du sang noir. Elle resta étendue, parfaitement immobile, mais d'une immobilité différente. Mais il ne parut point s'en apercevoir. Il était couché, calme aussi et, de sa main, doucement lui caressait le flanc." 

Faulkner a épousé Estelle Odham et au début de 1931, le couple a une première fille qu'il nomme Alabama, mais la petite meurt au bout de cinq jours. C'est à la suite de ce drame qu'il écrit "Lumière d'août" : "en août, dans le Mississipi, , il y a quelques jours vers le milieu du mois pendant lesquels , soudain, on a un avant-goût de l'automne". L'image de Lena Grove, enceinte, marchant le long d'une route du Mississipi est le fil conducteur par lequel on accède à l'histoire de Joe Christmas dont la tragédie est de ne pas savoir ce qu'il ou ce qu'il deviendra, et qui sera conduit au crime et à la castration.. 

"Assise sur le bord de la route, les yeux fixés sur la charrette qui monte vers elle, Lena pense : « J’arrive de l’Alabama : un bon bout de route. A pied de l’Alabama jusqu’ici. Un bon bout de route. » Tout en pensant il n’y a pas encore un mois que je me suis mise en route et me voilà déjà en Mississipi. Jamais je ne m’étais trouvée si loin de chez nous. Jamais, depuis l’âge de douze ans, je ne m’étais trouvée si loin de la scierie de Doane

Elle n’avait même jamais été à la scierie de Doane avant la mort de son père et de sa mère. Cependant, sept ou huit fois par an, le samedi, elle allait à la ville dans la charrette. Vêtue d’une petite robe de confection, elle posait ses pieds nus à plat sur le fond de la charrette, et ses souliers, sur le siège, auprès d’elle, envelop­pés dans un morceau de papier. Elle mettait ses souliers juste au moment d’arriver à la ville. Quand elle fut plus grande, elle demandait à son père d’arrêter la charrette aux abords de la ville afin qu’elle pût descendre et continuer à pied. Elle ne disait pas à son père pourquoi elle désirait marcher au lieu d’aller en voiture. Il croyait que c’était à cause des rues bien unies, à cause des trottoirs. Mais c’était avec l’idée qu’en la voyant à pied, les gens qui la croisaient seraient tentés de croire qu’elle aussi habitait la ville.

Elle avait douze ans quand son père et sa mère moururent, le même été, dans une mai­son en rondins composée de trois pièces et d’un vestibule. Il n’y avait pas de moustiquaires aux fenêtres. La chambre où ils moururent était éclairée par une lampe à pétrole qu’enve­loppait un vol d’insectes tourbillonnants ; plan­cher nu, poli comme du vieil argent par le frot­tement des pieds nus. Elle était la plus jeune des enfants vivants. Sa mère mourut la pre­mière : « Prends soin du père », dit-elle. Et Lena le fit. Puis, un jour, son père lui dit : « Tu vas aller à la scierie de Doane avec McKinley. Pré­pare-toi à partir. Sois prête quand il arrivera. » Et il mourut. McKinley, le frère, arriva dans une charrette. On enterra le père, un après-midi, sous les arbres, derrière une église de campagne, et on posa une planche de sapin en guise de pierre tombale. Le lendemain matin, elle partit pour la scierie de Doane, dans la charrette, avec McKinley. Et, peut-être, à ce moment-là, ne soupçonnait-elle pas qu’elle s’en allait pour toujours. La charrette avait été prêtée, et le frère avait promis de la rendre à la tombée de la nuit.

Le frère travaillait à la scierie. Tous les hommes du village travaillaient à la scierie ou pour elle. On y sciait des sapins. Il y avait sept ans qu’elle était là, et, dans sept ans, toute la région se trouverait déboisée. Alors, une partie du matériel et la plupart des hommes qui la faisaient marcher, n’existant que pour elle ou à cause d’elle, seraient chargés dans des wagons de marchandises et transportés ailleurs. Mais une partie du matériel serait laissée sur place, car on pouvait toujours acheter des pièces de rechange en paiements échelonnés — grandes roues immobiles, décharnées, fixant le ciel avec un air d’étonnement profond, parmi des mon­ceaux de briques, de ronces embroussaillées; Chaudières calcinées, dressant d’un air entêté, surpris et hébété, leurs tuyaux qui ne fumaient plus et se rouillaient au milieu d’un paysage hérissé de souches d’arbres, paysage de déso­lation, calme, paisible, inculte, terre tombée en friche, où, lentement, des ravines engorgées et rougeâtres se creusent sous les longues pluies tranquilles de l’automne et la fureur galopante des équinoxes de printemps. Et le jour vien­drait où le hameau qui, même au temps de sa prospérité, ne figurait pas sur l’annuaire des P. T. T., finirait par être oublié même par les accapareurs pouilleux qui auront achevé de démolir les hangars pour les brûler dans les fourneaux de leurs cuisines et, l’hiver, dans leurs cheminées.

Il n’y avait guère plus de cinq familles à l’époque où Lena arriva. Il y avait une voie de chemin de fer et une gare qu’un train mixte, une fois par jour, traversait en hurlant. On pouvait faire arrêter ce train au moyen d’un drapeau rouge, mais, le plus souvent, il sortait des collines déboisées avec la soudaineté d’une apparition et, gémissant comme une âme en peine, il traversait ce petit embryon de village comme la perle oubliée d'un collier brisé. Elle avait vingt ans de moins que son frère..."

 

C'est également l'époque où il rencontre l'écrivain de romans noirs Dashiell Hammet, grand buveur comme lui : les deux hommes deviennent amis....

 

Parabole (A Fable)
Les critiques ont compris dès sa parution que cette œuvre constituait l'effort le plus ambitieux de son auteur. En octobre 1948, Faulkner notait à propos de "Parabole" : "C'est l'histoire du Christ dans l'armée française, un caporal et une escouade de douze hommes, un général qui est l'Antéchrist, et qui l'attire au sommet d'une colline pour lui offrir le monde. Symbolique et irréel... Le corps du caporal est choisi pour celui du soldat inconnu. Le Christ revit dans la" foule."
"Parabole" est une métaphore : «Quand le dernier glas du destin aura sonné et disparu du dernier et dérisoire rocher suspendu inamovible dans le dernier couchant rouge", disait Faulkner en parlant de l'homme, "il y aura quand même un bruit, un seul : celui de sa petite et inépuisable voix, parlant encore.» Faulkner tente ici l'impossible : élever cette «petite voix» de l'écrivain perdu dans un siècle d'aliénation à la puissance des grandes orgues de l'humanisme.

 

Pylône (Pylon, 1935)
"Elle était arrivée au sol avec sa robe, que le vent avait déchirée ou libérée des courroies du parachute, remontée jusqu'aux aisselles, et elle avait été traînée le long du terrain jusqu'à ce qu'elle fût rejointe par une foule hurlante d'hommes et de jeunes gens, au centre de laquelle elle était maintenant étendue à terre, vêtue seulement, des pieds à la ceinture, de boue, des courroies du parachute et de ses bas."

 

Avec le chef d'oeuvre que  constitue "Absalon, Absalon !", Faulkner en termine avec la première période la plus faste de son inspiration. Lors de son premier séjour à Hollywood, Faulkner travaille successivement pour la MGM, puis pour la Twentieth Century Fox. À cette époque, il a une liaison avec la secrétaire d'Howard Hawks, Meta Carpenter qui sera le grand amour (plus tard trahi) de sa vie. Son travail de scénariste ne l'empêche pas de publier romans et nouvelles et non des moindres puisque l'année 1936 voit notamment la publication d'Absalon, Absalon ! et l'année 1940 celle du roman Le Hameau premier tome de ce qui deviendra, avec La Ville (1954) et Le Domaine (1959) : la trilogie des Snopes.

 

Absalon, Absalon ! (Absalom, Absalom! ,1936)
"Absalon, Absalon ! est tout d'abord l'histoire de Thomas Sutpen et de sa descendance - l'histoire de son dessein : créer une plantation et y établir une dynastie pérenne, en sorte que ne puisse se reproduire la scène où s'origine ce dessein, lorsque le petit garçon qu'il était fut empêché par un esclave noir de franchir la porte d'entrée de la maison du planteur où son père l'avait envoyé porter un message. Cette porte-miroir lui renvoie, précisément parce qu'elle est barrée, l'image de son impuissance et de sa précarité de pauvre Blanc dans une société où pouvoir, prestige et loisir appartiennent à la classe des planteurs." (Gallimard)

 

Idylle au désert et autres nouvelles
"Un bon tiers des nouvelles de ce recueil sont des textes de jeunesse (c'est-à-dire d'avant le premier roman, Monnaie de singe) : la plus longue, «Portrait d'Elmer», est même une version courte tirée par l'auteur vers 1935 d'un véritable «roman de formation» inachevé, datant du premier et décisif séjour à Paris, en 1925, et intitulé Elmer. Le caractère autobiographique de certaines de ces nouvelles ne fait guère de doute. Mais ce n'est pas seulement parce que, contrairement aux grandes œuvres des années trente, on voit encore ici Faulkner se raconter, que ces nouvelles nous intéressent. C'est peut-être surtout parce que notre lecture nécessairement rétrospective de ces œuvres de jeunesse nous permet de discerner le pire dans le meilleur, nous obligeant même à nous poser la question : malgré quels défauts, ou même de quels défauts, devaient naître les qualités ? C'est dans l'atelier de l'artiste que nous sommes invités. Ou plutôt, c'est un petit musée privé que constituent ces vingt-cinq textes qui disent tous quelque chose sur le travail d'un écrivain qui fut l'un des plus grands du siècle." (Gallimard)

 

L’invaincu (The Unvanquished, 1938)
"Mais c'était cela : avant même que l'on découvrît le moyen de les écrire, des vieillards avaient fait à des jeunes gens et à des enfants des récits de guerre et de batailles : et quel rigoriste pointilleux y avait-il là, alors, pour ergoter sur le lieu ou la date ? qui se souciait de poser des questions : "Allons, vieux, dites la vérité ; avez-vous vu cela ? Y étiez-vous réellement ?" Car toutes les guerres se ressemblent : la même poudre détonante quand il y eut de la poudre, le même coup d'estoc et la même parade, avant qu'elle n'existât : les mêmes contes, les mêmes récits, le même que la dernière ou que la prochaine fois. Nous savions donc qu'il y avait une guerre." (Editions Gallimard)

 

Descends, Moïse (Go down, Moses, 1942)

«Il avait seize ans. Pendant six ans, il avait écouté parler les hommes. Depuis six ans, il avait entendu la fine fleur de tout ce qu'ils disaient [...] de la brousse, des grands bois, plus vastes et plus anciens qu'aucun titre enregistré [...]. Ce qu'ils disaient des hommes, ni blancs, ni noirs, ni rouges, mais des hommes, des chasseurs [...] et des chiens, de l'ours et du cerf [...] le plus beau de tout ce qu'on entendait, les voix que l'évocation du passé, le souvenir, le souci d'exactitude rendaient contenues, graves, circonspectes... Puis il eut vingt et un ans." (Gallimard)

 

L’intrus (Intruder in the Dust, 1948)

«- Où essayez-vous d'aller, madame ?
- À Jefferson.
- Jefferson, vous lui tournez le dos, madame.
- Je sais, il a fallu que je fasse un détour à cause d'un arrogant et insupportable vieux nègre qui a mis sens dessus dessous tout le comté, lequel soutient mordicus qu'il a assassiné un blanc.»

 

Requiem pour une nonne (Requiem for a Nun, 1951)
"Sanctuaire, l'un des romans les plus célèbres de Faulkner, racontait l'aventure scandaleuse d'une jeune collégienne américaine, Temple Drake, séquestrée dans une maison close par un gangster dégénéré, Popeye. Elle était libérée par l'arrestation de son «protecteur», condamné quelques mois plus tard et exécuté pour meurtre. Sept ans après, Temple Drake est devenue une bourgeoise américaine, mariée au jeune homme qui fut le responsable de son infamie, et mère de deux enfants. Elle a à son service une négresse, ancienne prostituée, Nancy Mannigoe. Survient un louche individu qui possède sur la vie passée de Temple des renseignements compromettants (des lettres écrites à son frère qui fut l'amant de Temple Drake, quand elle était pensionnaire du bordel de Memphis) et qui la fait chanter. Temple est-elle amoureuse de cet homme, ou bien reprise par le goût du vice ? Elle décide de s'enfuir du domicile conjugal. Pour la retenir, Nancy Mannigoe imagine un horrible forfait : de ses propres mains elle tue l'un des enfants confiés à sa charge. Nancy est condamnée à mort. Mais Temple, sous la pression de son oncle Gavin, avocat de la criminelle, se rend chez le gouverneur pour arracher la grâce de la coupable. Elle ne peut y parvenir, mais trouve au moins l'occasion de confesser sa propre turpitude et de se racheter par l'humiliation, première station du long calvaire qui l'attend. Telle est l'étrange et dramatique histoire que conte le grand romancier dans cet ouvrage, sorte de roman dialogué dont Albert Camus a tiré une pièce." (Gallimard)

 

La trilogie des Snopes sont trois romans du genre "southern gothic" écrits par William Faulkner : Le Hameau, La Ville, Le Domaine. La genèse du projet s'intitule "Le Père Abraham", et n'est constituée que d'une cinquantaine de feuillet restés à l'état de projet de roman avorté (1927). Dans la note qui figure en ouverture du "Domaine", l'auteur dit avoir eu l'idée de la chronique à partir de 1925. La trilogie unifiée paraît en trois volumes sous le titre "Snopes" : "A Trilogy" en 1964 chez Random House, puis paraît en 1994 en un seul volume une édition préfacée par John Garrett, et enfin, traduite en français, elle paraît en 1994 chez Gallimard en novembre 2007.

 

Les Snopes (Le Hameau - La Ville - Le Domaine)

Les convulsions que subit le comté de Yoknapatawpha, Mississippi, se propagent à partir d'une horde d'intrus rusés et opportunistes, les Snopes, ces canailles de petits blancs sans foi ni loi, dont l'ascension et la multiplication mettent en péril l'identité du Sud. Une fois l'onde de choc appréciée à sa juste mesure, le vieux Sud sort de sa léthargie et relève le gant. Une guerre inavouée, pernicieuse et sauvage, sorte de pendant de la guerre de Sécession. 

"Le Hameau" (The Hamlet, 1940)

"Flem Snopes, métayer sans fortune, s'introduit dans la famille Warner. Secret et rusé, il parvient à épouser Eula, la fille du vieux Will Warner, supplantant son rival Labove, qui a tenté d'abuser d'elle. Sur le triomphe de Snopes, qui roule tout le monde, et qui symbolise l'avilissement du Sud, s'achève ce premier acte d'une trilogie romanesque qui se poursuivra avec "Le domaine" et "La ville".""Le Domaine" (The Mansion, 1959)

"Qui a lu "Le hameau" n'a pas oublié le meurtre de Jack Houston par Mink Snopes, le paysan borné qui se venge d'une humiliation, et la longue nuit où l'assassin lutte contre le chien de sa victime avant d'enfouir le cadavre dans le tronc d'un arbre. Dans "Le domaine", troisième et dernier volume de la trilogie des Snopes après "Le hameau" et "La ville", nous avons une nouvelle version du crime de Mink, vu cette fois par l'assassin: la lente montée du ressentiment dans la cervelle obtuse de cette brute. Un désir de vengeance qui le place dans la galerie des monstres habités par une seule pensée..."

La Ville (The Town, 1957)

La ville met en scène l’ascension de Flem Snopes, avide de considération plus encore que de richesse, qui, parti d’une gargote sordide, va s’élever lentement dans la hiérarchie de la ville. Mais cette chronique d’un bourg du Mississippi, dévoilée à travers le prisme de trois narrateurs, est aussi une grande et pathétique histoire d’amour dont Eula Snopes, une nonchalante et fatale beauté, est l’héroïne. «J’ai pensé à toute cette histoire d’un seul coup, comme un éclair fulgurant illumine le paysage et que vous apercevez tout, mais il faut le temps de l’écrire. J’ai cette histoire en tête depuis environ trente ans.» William Faulkner.

 

Les Larrons (The Reivers (1962)
"Les larrons est le dernier roman de William Faulkner. Il s'agit là d'une histoire heureuse, d'un éclat de rire qui succède à la douloureuse intensité d'une œuvre presque exclusivement dramatique. En 1905, le grand-père de Lucius Priest achète une automobile qui sera parmi les premières à apparaître dans la ville de Jefferson. Pendant une absence de son grand-père, le petit garçon et le chauffeur s'emparent de la voiture et partent pour Memphis. Un passager clandestin apparaît en cours de route : Ned, un domestique noir de la famille. Arrivés à Memphis, Lucius et Boon, le chauffeur, s'installent dans une étrange «pension de famille», dont la tenancière est la Miss Reba de Sanctuaire. Mille péripéties les guettent. Ce roman est une sorte de conte de l'âge d'or, un adieu souriant aux personnages qui, pendant tant d'années, ont été les compagnons de chaque jour du grand romancier." (Gallimard)

 

 

"Rowan Oak",  la maison de William Faulkner,

... une grande demeure de bois, bâtie avant la Guerre de Sécession, demeure-musée située à Oxford, Old Taylor Road, Mississipi, USA.

Lorsque les États-Unis rentrent dans la Seconde Guerre mondiale, Faulkner s'engage dans la défense passive. Toujours pour l'argent, il retourne alors à Hollywood écrivant entre autres pour Howard Hawks et en collaboration avec Francis Scott Fitzgerald le scénario du film Le Grand Sommeil, tiré du livre de Raymond Chandler, ainsi que celui du film Le Port de l'angoisse, tiré du livre d'Ernest Hemingway En avoir ou pas. Le Port de l'angoisse, en anglais To Have and Have Not, est la première rencontre à l'écran du couple Humphrey Bogart-Lauren Bacall, et contient des répliques restées célèbres : « You know how to whistle don't ya? Just put your lips together and blow » (Lauren Bacall) et « Have you ever been bitten by a dead bee? » (Walter Brennan).