Herbert Marcuse (1898-1979) - Thorstein Bunde Veblen (1857-1929) - Charles Wright Mills (1916-1963) - Ralf Dahrendorf (1929-2009) - David Riesman (1909-2002) - Vance Packard (1914-1996) - Robert Alan Dahl (1912-1990)...

Last update : 12/11/2016

En 1848, le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels faisait de la lutte des classes le moteur de l'histoire et décrivait la société capitaliste en tant que lieu de conflit entre bourgeoisie et prolétariat. Cette vision de la dynamique sociale ne semble plus d'actualité et l'Histoire contemporaine en a quelque peu complexifié la problématique, mais au fond l'intuition centrale, si simplificatrice, nous dit-on, est loin d'être devenue caduque et a revêtu d'autres habits conceptuels. Il y a bien, toujours, des classes possédantes, des élites, des systèmes de stratifications politiques, économiques et sociales qui détiennent le pouvoir et l'exerce à leur propre profit, sans de nos jours de véritables remises en cause, voire une reconnaissance naturelle et des retombées "bienfaitrices" pour l'ensemble du corps social. La lutte des classes n'a fait que changé fondamentalement de nature, c'est ce que ne vont cesser d'écrire nombre de sociologues et de philosophes. Wilhelm Reich (1897-1957) et Herbert Marcuse (1898-1979) sont les principaux représentants de ce qu'on a appelé le freudo-marxisme : celui-ci contribue aux grandes questions qui se forgent dans les années 50s et agiteront les années 60s en articulant l'analyse freudienne des processus psychiques et l'analyse marxiste des processus sociaux. Alors que Reich remet en cause "sauvagement" le système capitaliste en tant que générateur des névroses, Marcuse développe une critique de la civilisation industrielle, de son aliénation,  ("Éros et la Civilisation", 1955 ; "l'Homme unidimensionnel", 1964) entièrement fondée sur la répression des pulsions : le principe de plaisir peut alors constituer un axe de contestation de l'ordre établi, qu'il soit capitaliste ou marxiste-léniniste. Si son interprétation du marxisme vise moins la lutte des classes que l'adaptation à la société américaine, il reste critique envers un communisme soviétique aussi déshumanisé que le capitalisme. Erich Fromm (1900-1980), lui aussi associé aux recherches de l'École de Francfort,  s'efforcera d'intégrer les facteurs socio-économiques au déterminisme des névroses, mais alors que Marcuse se préoccupe essentiellement des concepts d'aliénation, de conscience et d'abolition du travail, Fromm réinterprète Marx en humaniste. Le contexte historique de la Guerre froide a toutefois émoussé la critique sociale de cette époque, une critique qui ne pouvait analyser les problématiques des démocraties libérales sans tenir compte de l' "autre bloc" idéologique, celui des Etats communistes et d'un marxisme qui semblait perdre toutes ses illusions pratiques et théoriques...

 

La culture de masse renforce inéluctablement la répression politique : la culture a un rôle crucial dans notre existence, c'est en elle et par elle que se développent des alternatives aux normes sociales. Or, depuis les années 1960, toutes les formes d'art autrefois subversives sont désormais récupérées par les médias, leurs potentialités critiques sont neutralisées, elles ne deviennent guère plus que des divertissements. Sans recul possible, les masses adoptent en l'état les normes sociales, toute rébellion devient inimaginable...

Marcuse est resté l'homme dénonçant un monde devenu "unidimensionnel", un monde dans lequel l'individu n'a plus d'existence possible en dehors du "système", la distance qui jadis existait entre culture et réalité et qui permettait d'imaginer d'autres manières d'être ou de vivre a disparu. Dans les années 1960, la société occidentale a connu une telle abondance et une telle tolérance, qu'elle a ainsi absorbé, semble-t-il, tous les modes de vie imaginables et l'insatisfaction n'est plus qu'un problème parmi d'autres à résoudre. L'art, intégré dans les médias de la culture de masse, par exemple, n'a plus cette capacité d'inspirer créativité et rébellion. L'aliénation est devenu un produit commercialisable...

 

Herbert Marcuse (1898-1979)

Philosophe américain d'origine allemande, associé à l'Ecole de Francfort, Marcuse poursuit une vision plus politique que celle de Horkheimer. Sa "pensée critique" ne se contente pas d'une théorie, si fondamentale soit-elle, mais entend repérer dans le tissu social et culturels tous les indices révolutionnaires et les enjeux générateurs d'espoirs qui séduiront nombre de contestataires des années 68s. Du "jeune Marx", Marcuse retiendra la conception d'un sujet en devenir dans une histoire concrète marqué par l'exploitation systématique de la nature et des hommes; de Freud, il empruntera les concepts nécessaires à une compréhension psychologique et ontologique des mécanismes de cette domination et des conditions existentielles d'une libération des hommes, donnant ainsi un sens subversif à la psychanalyse. De plus, là où un Sartre affirme sa liberté par le seul fait de posséder une capacité critique dans la contingence du monde, Marcuse considère qu'un esprit libre dans un corps asservi ne fait que perpétuer l'ordre économico-social établi.

Dans les années qui suivent la guerre de 1914-1918 et la révolution bolchevique de 1917, inscrit au parti social-démocrate avant de le quitter après l'assassinat de Rosa Luxemburg, il est l'étudiant de Husserl et de Heidegger, avec lequel il prépare sa thèse sur "L'Ontologie de Hegel et le fondement d'une théorie de l'histoire". Il entre en 1932 à l'Institut de recherches sociales de Francfort, mais doit quitter l'Allemagne pour Genève (1932), Paris (1933), puis New York (1934), avec l'Institut. Les étapes de l'exil qui l'amène à enseigner tour à tour aux universités Columbia, Harvard et Brandeis comme professeur de philosophie et de science politique. Il doit beaucoup de ses idées centrales à Horkheimer. En 1979, il y enseigne encore, par passion, et mènera jusqu'au bout le combat d'une pensée radicale.

 

L'Ontologie de Hegel et la théorie de l'historicité

(Hegels Ontologie und die Grundlegung einer Theorie der Geschichtlichkeit, 1932)

"Cette thèse universitaire, consacrée à Hegel, s'attache à relire le philosophe à la lumière des concepts d'historicité et de vie. L'ambition de Marcuse est de tenter d'articuler la logique ontologique et la phénoménologie de l'histoire. Le devenir de l'être du monde et celui de l'être psychique et social de l'humanité obéiraient alors à des principes identiques. Cette recherche passe nécessairement par la radicalisation de la pensée hégélienne au XXe siècle, c'est-à-dire par la relecture de l'œuvre de Dilthey et par la discussion détaillée de la question de l'historicisme. " (Gallimard)

 

En 1936, Marcuse écrit, en collaboration avec Thedore Adorno, "Etudes sur l'autorité et la famille" (Autorität und Familie in der deutschen Soziologie bis 1933). Il achève ainsi la partie allemande de son œuvre, fait paraître aux Etats-Unis « Le Marxisme soviétique, une analyse critique », «Eros et civilisation» (1955), qui lui apportera une notoriété mondiale. Herbert Marcuse s'efforce de démontrer que le pessimisme de Freud sur I'avenir de la culture n'est pas fondé. Dans « Malaise dans la civilisation ››, Freud constatait que malgré ses promesses la civilisation n'a pas rendu l'homme heureux. Par ses exigences, elle impose le refoulement de toutes ses pulsions sexuelles et agressives, les contraignant à se sublimer dans le travail. Ce refoulement, qui est à l'origine de la prolifération des névroses, n'en est pas moins indispensable au développement de la civilisation. ll y a pour Freud une antinomie irréductible entre le travail et la sexualité. En outre, le caractère privé du couple ne peut s'harmoniser sans conflits avec l'exigence d'un lien social universel. D'où la croissance dans la société moderne du sentiment de culpabilité et de l'agressivité refoulée. Aussi tout l'avenir du monde paraît-il à Freud lié à la lutte éternelle de la pulsion de vie et de la pulsion de mort, d'Eros et de Thanatos. Herbert Marcuse ne conteste pas l'analyse de Freud. L'ethnologue Margaret Head a montré, par exemple, que les indigènes des îles Samoa ignoraient la plupart des répressions occidentales. Marcuse reprend cet exemple et s'appuie sur les théories freudiennes pour soutenir qu'une culture non répressive est possible. La culture occidentale, selon lui, n'est pas seulement répressive, mais «surrépressive», et cela sans nécessité réelle. Cette position radicale a conduit Herbert Marcuse à devenir I'adversaire acharné des thèses culturalistes (Karen Horney, Sullivan, Fromm) auxquelles il reproche d'avoir transformé la psychanalyse en simple idéologie de l'adaptation.

 

Raison et révolution. Hegel et la naissance de la théorie sociale

(Reason and Revolution. Hegel and the Rise of Social Theory, 1941)

 Premier exposé systématique du fondement théorique de sa pensée, Marcuse puise dans le rapport dialectique de la Raison et de la Révolution, dans le passage de l'idéologie philosophique hégélienne à la théorie sociale marxiste, sa position originale par rapport à ce même marxisme, la spécificité de sa critique des sociétés industrielles, son interprétation de la crise de l'idéologie révolutionnaire. Marcuse part toujours de Hegel, c'est par lui que la dialectique place la réalisation du sujet au sein de la réalité objective, donne naissance à un système dans lequel l'individu devient universel : et cette pensée dialectique ne peut être que destructrice puisqu'en s'affirmant, l'homme dissout le monde pour le faire sien. La négation fonde la connaissance. "L'existence est à la fois l'aliénation et le processus par lequel le sujet revient à soi en comprenant et en maîtrisant l'aliénation". Pourtant le système de Hegel demeure inabouti, il faut encore l'appliquer à la réalité sociale. Marx intervient ici, reprend les concepts d'aliénation et de négation, "la négativité de la société capitaliste réside dans l'aliénation du travail, la négation de cette négativité adviendra avec l'élimination du travail aliéné." Là où l'homme ordinaire fera preuve de mécontentement vis-à-vis de son existence sociale, inconscient des causes de son malaise et ignorant des solutions pouvant y être apportées, le révolutionnaire, lui, est mécontent de son mécontentement et s'arroge, subversif, la liberté de vouloir être heureux. Marcuse s'appuie ensuite sur la découverte de sociologie pour tenter de définir une "philosophie concrète" mais ne dispose pas encore de tous les éléments de réflexion lui permettant d'aboutir aux conclusions de "l'Homme unidimensionnel" de 1964. En fin de parcours, la "fin de l'hégélianisme", son rapport au national-socialisme et au fascisme sont discutés. 

"Cette étude a été écrite avec l'espoir d'apporter une contribution à la renaissance moins des études hégéliennes que d'une faculté mentale en danger de disparition : le pouvoir de la pensée négative. Selon la définition de Hegel, "la pensée, en vérité, c'est essentiellement la négation de ce qui est immédiatement devant nous". Qu'entend-il par "négation", cette catégorie centrale de la dialectique ? Chez Hegel , même les concepts les plus abstraits et les plus métaphysiques sont saturés d'expérience, - l'expérience d'un monde où l'irraisonnable devient raisonnable, et, comme tel, détermine les faits; d'un monde où la non-liberté est la condition de la liberté, et guerre le garant de la paix. Le monde se contredit. Le sens commun et la science se débarrassent de cette contradiction; mais la pensée philosophique commence lorsqu'elle reconnaît que les faits réels ne correspondent pas aux notions imposées par le sens commun et par la raison scientifique - bref, lorsqu'elle se refuse à les accepter. Dans la mesure où ces notions éludent les contradictions nécessaires qui constituent la réalité, elles s'abstraient du processus même de la réalité. Mais la négation que la dialectique applique à ces notions n'est pas seulement la critique d'une logique conformiste, qui nie la réalité des contradictions ; c'est aussi une critique de l'état de choses existant menée sur son propre terrain, une critique du système de vie établi qui renie ses propres promesses et ses propres possibilités.

Aujourd'hui, ce mode de pensée dialectique est étranger à tout l'univers reçu du discours et de l'action : il semble appartenir au passé et être réfuté par les réussites de la civilisation technologique. La réalité établie semble promettre et produire suffisamment pour repousser ou pour absorber toutes les alternatives. Ainsi, l'acceptation, et même l'affirmation de cette réalité paraît être le seul principe méthodologique raisonnable. Bien plus, elle ne semble exclure ni les critiques ni les changements; au contraire, l'insistance sur le caractère dynamique du statu quo, sur ses "révolutions" constantes, est l'un des ressorts les plus solides de l'attitude incriminée ici. Et pourtant, cette dynamique semble opérer indéfiniment à l'intérieur du même cadre de vie : elle régularise plutôt qu'elle n'abolit la domination de l'homme, à la fois par l'homme et par les produits de son travail. Le progrès devient purement quantitatif et tend de ce fait à retarder indéfiniment le passage de la quantité à la qualité, c'est-à-dire l'avènement de nouveaux modes d'existence avec de nouvelles formes de raison et de liberté...."

 

Éros et civilisation. Contribution à Freud

(Eros and Civilization. A Philosophical Inquiry into Freud, 1955)

 Marcuse entend révéler un radicalisme latent chez Freud, semblable à celui qu'il avait découvert chez Hegel, au-delà de leurs attitudes conservatrices. Il débute son propos en attaquant tous ces "révisionnistes" qui, par déférence au "sens commun" - une notion rejetée par Marcuse au même titre que celle du "positivisme" -, ont supprimé le ressentiment révolutionnaire de Marx et le côté le plus sombre de la vision de Freud, notamment l'instinct de mort et le chaudron du refoulement sexuel. Le crime primitif par lequel les frères se regroupent pour mettre à mort le chef patriarcal et se partager ses femmes constitue la métaphore centrale de notre civilisation. Marcuse entreprend alors d'adapter les idées freudiennes aux catégories marxistes. Toute civilisation est bien fondée sur le refoulement de la libido sexuelle et du principe de plaisir, et l'ordre capitaliste vient rajouter un surplus de répression avec le concept d'aliénation que propose Marx. Les corps sont réduits à des instruments de travail, les individus doivent limiter tous liens sexualisés entre eux, les zones sexuelles de développement, -oral, anal, phallique -, sont désexualisées : l'instinct sexuel est surlocalisé dans les aires génitales, Eros est relégué à la vie privée de peur qu'il puisse interférer avec les pratiques du fameux penchant protestant du "travail pour le travail". L'oppression capitaliste perpétue le refoulement sexuel : pour y échapper, la seule alternative est-elle de verser dans une "perversité polymorphe" de relations amoureuses et de travail érotisé?

 

Le Marxisme soviétique. Analyse critique

(Soviet Marxism. A Critical Analysis, 1958)

Quelles sont les différences entre la doctrine de Marx et la théorie et la pratique du communisme exposées et appliquées par Lénine, Staline et Kroutchev? Marcuse tente une analyse de la conception soviétique sur les grands problèmes du marxisme que sont la dialectique, le passage au socialisme, la morale communiste, l'idéologie. Les Soviets ont mis en place un "communisme à l'état brut" contre lequel Marx avait mis en garde, un capitalisme d'Etat qui nie la personnalité humaine. 

 

L'Homme unidimensionnel

(One-Dimensional Man, 1964)

L'Homme unidimensionnel se compose de trois parties : «La Société unidimensionnelle» (chap.I à IV), «La pensée unidimensionnelle» (chap. V à VII), et «Perspectives d'un changement historique» (chap. VIII à V). De son expérience américaine, Marcuse, alors professeur de politique et de philosophie à l'université de Boston, tire son analyse des forces sociales répressives engendrées par le modèle technologique prévalant dans les pays industriellement avancés : "Il est d’une importance qui dépasse de loin les effets immédiats que l’opposition de la jeunesse contre la « société d’abondance » lie rébellion instinctuelle et rébellion politique. La lutte contre le système, qui n’est portée par aucun mouvement de masse, qui n’est impulsée par aucune organisation effective, qui n’est guidée par aucune théorie positive, gagne dans cette liaison une dimension profonde qui compensera peut-être un jour le caractère diffus et la faiblesse numérique de cette opposition." Marcuse constate la disparition des forces historiques qui jadis prenaient en charge la négation du capitalisme. La classe ouvrière des sociétés industrielles avancées est désormais associée, intégrée au système de domination et constamment mobilisée et mobilisable contre toute tentative de rupture. Il constate de même que la révolution sexuelle est désormais arrivée, et qu'ainsi cette pensée unidimensionnelle qui jadis a pénétré et sapé le moteur des progrès des sciences et de la technologie, menace de s'emparer de même de tout mouvement libérateur. Nous sommes totalement aveuglés par ces catégories mentales qui sous-tendent notre pensée et nous conduisent à nier continûment et implicitement toutes les réalités oppressives. : "le centre culturel est étroitement lié au centre commercial.."

 

"...La conscience heureuse - qui croit que le réel est rationnel et que le système satisfait les besoins - donne la mesure de ce qu'est le nouveau conformisme. Le nouveau conformisme c'est le comportement social influencé par la rationalité technologique. Il est nouveau parce qu”il est rationnel à un degré sans précédent. Il est le support d'une société qui a limité l'irrationalité plus primitive des époques précédentes (dans ses secteurs les plus avancés elle l'a éliminée), qui prolonge la vie et qui l'améliore plus régulièrement qu'autrefois. La guerre atomique n`est pas encore là; et c'est la prospérité qui règne dans les métropoles; il n`y a plus de camps d'extermination nazis. La torture est devenue une affaire banale, mais dans la guerre coloniale, en marge du monde civilisé. Là pourtant on la pratique avec bonne conscience : la guerre, c'est la guerre. La guerre est en marge, elle aussi - elle ne ravage que des pays "sous-développés". Et la conscience heureuse masque le rapport que ces deux faits peuvent avoir - la guerre et la prospérité.

On pardonne journellement à cette société le pouvoir qu'elle s`est acquis sur l'homme, à cause de son efficience et de sa productivité. Si elle assimile tout ce qu'elle touche, si elle absorbe l'opposition, si elle joue avec la contradiction, elle fait la démonstration de sa supériorité culturelle. De la même manière, si elle détruit des ressources, si elle fait proliférer le gaspillage, cela prouve son abondance et le "degré élevé de son bien-être" ;  "la Communauté est trop bien à l'abri du besoin".

Les communications de masse qui établissent la médiation entre le maître et l'esclave sont imprégnées par cette espèce de bien-être, par cette superstructure productive qui repose sur la base malheureuse de la société. Des agents de publicité façonnent l'univers de communication dans lequel s'exprime le comportement unidimensionnel. Son langage va dans le sens de l'identification et de l'unification, il établit la promotion systématique de la pensée positive, de l'action positive, enfin il s'attaque systématiquement aux notions critiques et transcendantes. Dans les formes de langage actuellement prévalentes, il y a un contraste entre les formes de pensée dialectiques, bidimensionnelles, et le comportement technologique, ou les "habitudes de pensée" sociales. 

Dans la façon dont s'expriment ces habitudes de pensée, la tension entre l'apparence et la réalité, entre le fait et le facteur, entre la substance et l'attribut, tend à disparaître. La parole et le langage s'imprègnent d'éléments magiques, autoritaires, rituels. Le discours est privé des termes médiats qui sont les étapes du processus de la connaissance et de l'évaluation cognitive. Les concepts qui appréhendent les faits et qui les transcendent sont en train de perdre leur représentation linguistique authentique. Sans les termes médiats le langage tend à exprimer et à favoriser l'identification immédiate entre le facteur et le fait, entre la vérité et la vérité établie, entre l'essence et l'existence, entre la chose et sa fonction.

Ces identifications qui sont un aspect caractéristique de l'opérationnalisme apparaissent également dans le comportement social, au niveau du discours. Le langage, en devenant fonctionnel, rejette de la structure et du mouvement de la parole tous les éléments non conformes. Le vocabulaire et la syntaxe sont également affectés. La société exprime ses exigences directement dans le matériel linguistique, mais cela ne se fait pas sans opposition; la langue populaire s`attaque avec un humour provocant et plein de dépit au discours officiel et semi-officiel. L'argot et les expressions familières n'ont jamais été aussi riches et suggestives. C'est comme si l'homme de la rue (ou son porte-parole anonyme) affirmait son humanité dans son langage, en l'opposant aux pouvoirs existants ; c'est comme si le refus et la révolte qui sont maîtrisés au niveau politique éclataient dans un vocabulaire qui appelle les choses par leur nom. Cependant la recherche sur le plan militaire, les bureaux de direction, les gouvernements et les machines, les experts du bon fonctionnement et les instituts de beauté (qui maquillent les politiciens quand ils passent à la télévision) parlent un langage différent et pour l'instant ils semblent avoir le dernier mot. C`est le mot qui ordonne et qui organise ; il incite les gens à faire, à acheter, à accepter. Le style dans lequel il est transmis constitue une véritable création linguistique ; la structure de la phrase est abrégée et condensée de manière à ce qu'aucune tension, aucun "espace" ne soient laissés entre ses différentes parties..."


Herbert Marcuse a écrit que l’homme nord-américain est devenu unidimensionnel et que la société américaine elle-même est devenue totalitaire. Faute d'opposition sociale ou politique, une sociologie critique y serait donc impensable. Plus nuancé. Raymond Aron a rappelé en son temps que le peuple américain comme ses penseurs, fussent-ils sociologues, ne ressentent pas la nécessité de remettre en question les structures globales de leur société ou de poser le problème des finalités sociales. Leur révolution, celle du XVIIIe siècle, est derrière eux, il s’agit pour eux de conserver l’acquis de cette révolution, et ce dans un contexte de standard de vie sans équivalent.

 

Les seules problématiques dès lors envisagées sont celles de l'intégration sociale, des relations entre individus venus de divers horizons culturels et ethniques, de l'adaptabilité et de la mobilité. Les études de psychologie sociale ont pris, de ce fait, une importance extraordinaire, le "fonctionnalisme" est devenu dominant dans la sociologie américaine (que requiert un système social pour se maintenir ? quelles fonctions doit-il remplir ? quelles composantes doit-il inclure ?) et l'ensemble des moyens de connaissance dédiés aux sciences humaines semblent être principalement orientés vers un seul et même enjeu, la maîtrise et la manipulation du milieu humain au service de l'efficacité.
Pourtant, dans la tradition de Thorstein Veblen, Charles Wright Mills estime que toute sociologie est fondamentalement politique et doit servir à combattre les préjugés et à changer la société.  Il est en cela la figure la plus marquante de la sociologie critique américaine.


Thorstein Bunde Veblen (1857-1929)

La classe possédante recherche le profit au détriment du développement du bien-être pour tous. La consommation ostentatoire (conspicuous consumption) permet au riche oisif d'asseoir son rang (reputability), énonce Veblen, qui distingue la classe laborieuse qui produit les biens de consommation, et la classe de loisir, qui engrange les profits qu'elle n'a pas créés, et achètent les biens superflus pour exhiber richesse, pouvoir et rang.

 

Né aux États-Unis de parents norvégiens immigrés, élevé au sein d’une petite communauté paysanne luthérienne au milieu des plaines du Minnesota, Veblen restera toute sa vie un étranger dans cette société américaine du début du XXe siècle soumise au pouvoir des monopoles, des cartels et des trusts , d'où ce regard distant et critique qui traverse son parcours d'économiste et de sociologue après un doctorat de philosophie obtenu à Yale en 1884. Dans un pays où les inégalités se creusent brutalement, Veblen est marqué par cette nouvelle classe sociale qui profite des dividendes de ses investissements et du travail du reste de la population. Rejetant la théorie économique dominante, fondée sur les postulats de la concurrence pure et parfaite ou considérant que le libre marché est le seul mécanisme pouvant conduire à la justice sociale, Veblen porte ses réflexions sur la haute finance et la grande entreprise et tente de démystifier avec irrévérence les valeurs de la société américaine. L'époque est alors à l'ouverture des différents domaines de connaissance alors que naissent et se développent pêle-mêle la sociologie, l’anthropologie, le béhaviorisme, la psychologie expérimentale, la psychologie sociale, la psychanalyse freudienne,  les méthodes statistiques mais aussi le pragmatisme de Peirce, James et Dewey, le socialisme utopique américain d'Edward Bellamy. Veblen puise ainsi son inspiration dans l'utopie socialiste, l'évolutionnisme (Spencer et Darwin), voire certains éléments du marxisme comme la distinction entre infrastructure économique et superstructure culturelle.

 

La sociologie critique du capitalisme de Veblen produit nombre d'ouvrages, tels que "Theory of Business Enterprise" (1904), "The Instinct of Workmanship" (1914), "The Engineer and the Price System" (1921), mais celui avec lequel il atteint une importante notoriété est "The Theory of the Leisure Class" (1899) : Veblen y dénonce la classe oisive des hommes d'affaires, qui vit de revenus essentiellement financiers, adopte un mode de vie de rentier, s'adonne aux arts et au sport, mais constitue finalement une classe parasite incapable de s'adapter aux mutations. Et, précédant J. K. Galbraith, il analyse l'essor de la technostructure dans la grande entreprise et l'essor de la société de consommation. Il a insisté ainsi sur la consommation ostentatoire, qui pousse les individus à acheter un bien parce que son prix est élevé (« effet Veblen »), contrairement à la théorie microéconomique, qui considère que la demande d'un bien diminue quand son prix augmente. Veblen oppose aux impératifs industriels la logique financière : "partout où la culture de l'argent domine, le processus de sélection, qui façonne les habitudes mentales et décide de la survivance des lignages rivaux, opère à court terme sur la base de l'aptitude à acquérir. Par conséquent [...] toutes les professions tendraient à sélectionner les hommes à cette fin que le tempérament pécuniaire dominât sans partage. Il s'ensuivrait que le type connu sous le nom d'homme économique serait consacré comme type humain normal et définitif. Or cet homme économique [...] ne présente aucune utilité pour les tâches de l'industrie moderne.".

 

 

Thorstein Veblen, Théorie de la classe de loisir
(The Theory of the Leisure Class, 1899)
«Source d'inspiration pour les tâcherons du savoir, exemple de sagesse froide - ni la mesure de Tocqueville ni l'indignation tempétueuse de Marx -, l'œuvre de Thorstein Veblen apprend à discerner, au-delà de l'accoutumance à la vie quotidienne, la comédie humaine, la rivalité puérile des adultes en quête d'argent, de gloire et de prestige, jamais capables d'atteindre un but qui fuit à mesure qu'ils en approchent puisque ce but se définit non pas en soi mais par rapport aux conquêtes des autres.» Raymond Aron / Gallimard.
La "classe de loisir" est définie comme une institution, c'est-à-dire comme un faisceau donné d'habitudes de pensée, communes à un ensemble d'individus; et qui contraignent les comportements de ces individus, jusqu'à façonner les notions mêmes de rationalité qui servent de référence à chaque époque de l'histoire. "Ce sont les conditions de la vie en société qui poussent les hommes à s'adapter. L'adaptation des façons de penser, c'est le développement même des institutions". De là, des typologies de comportements peuvent être construites: l’ostentation et la rivalité pécuniaire (type aristocratique), la consommation de masse et le conformisme (type bourgeois), la tradition et les valeurs pré-modernes (type populaire).


Herbert Marcuse écrit, dans l'introduction de L'Homme unidimensionnel : " J'aimerais souligner l'importance des travaux de C. Wright Mills et de ses études qui sont souvent mal accueillies à cause de leur simplification, de leurs exagérations et de leur caractère journalistique. "The Hidden Persuaders", "The Status Seekers", "The Waste Makers", de Vance Packard [...] appartiennent à cette catégorie. Certes, le manque d'analyse théorique masque souvent, dans ces travaux, les causes des conditions décrites, mais ces conditions sont suffisamment éloquentes par elles-mêmes. "


"The more we understand what is happening in the world, the more frustrated we often become, for our knowledge leads to feelings of powerlessness. We feel that we are living in a world in which the citizen has become a mere spectator or a forced actor, and that our personal experience is politically useless and our political will a minor illusion. Very often, the fear of total permanent war paralyzes the kind of morally oriented politics, which might engage our interests and our passions. We sense the cultural mediocrity around us-and in us-and we know that ours is a time when, within and between all the nations of the world, the levels of public sensibilities have sunk below sight; atrocity on a mass scale has become impersonal and official; moral indignation as a public fact has become extinct or made trivial." (Letters & Autobiographical Writings, 1954)

 

Charles Wright Mills (1916-1963)

Mills a été, aux États-Unis, un des critiques les plus sévères de la sociologie contemporaine, dont il dénonçait l'apparente neutralité, - ou la complaisance - et plus précisément un "fonctionnalisme"  qui ne lui fournissait pas l'outillage conceptuel conséquent pour étudier la question du pouvoir. La sociologie, les sciences humains dans leur ensemble, doivent assumer leurs responsabilités vis-à-vis des hommes et des femmes de notre société occidentale  qui vivent sans toujours réaliser à quel point leur existence est liée à l'environnement social. Nous sommes tous confrontés à des difficultés économiques ou sociales, le surendettement, la perte d'emploi, mais nous en faisons des problèmes qui ne dépassent pas le plan personnel. Il nous manque cette "imagination sociologique" qui permettrait de faire le lien entre problèmes personnels et problèmes collectifs et nous aiderait à transformer nos existences individuelles en affrontant les problèmes sociaux. Les sociologues ont le devoir moral de mettre en évidence ces connexions entre individus et société, ce que Mills décrit dans une de ses plus décisives contributions, "The Sociological Imagination" (1959). D'autant que cette cette lacune profite à cette fameuse "élite du pouvoir", autre cheval de bataille de Mills qu'il va dénoncer au fil de ses publications, analysant les classes moyennes (White Collar , 1951) et les minorités dirigeantes aux États-Unis (The Power Elite, 1956). Ses analyses ont joué un rôle dans le développement de la nouvelle gauche américaine des années 1960-1970 (Power, Politics and People, 1963). 

Mills ne se réclame pas du marxisme, mais de Max Weber dont il reprend les concept de rationalisation et de stratification sociale, - une conception qui n'est pas uniquement économique comme proposée par Marx, mais incluant les notions de prestige et de pouvoir -,  pour les appliquer, en les radicalisant, à la société occidentale du milieu du XXe siècle. L'une des conséquences de cette rationalisation est la constitution d'une classe moyenne bureaucratique qui s'est déshumanisée et n'a plus aucune prise sur ses conditions d'existence, dominés qu'ils sont par la satisfaction matérielle. L'effondrement intellectuel, politique et social, tant du prolétariat, réintégré syndicalement dans le capitalisme, que de ces classes moyennes laisse le champ libre à une "élite du pouvoir" qui va ainsi pouvoir modeler la société à sa guise. "Par élite au pouvoir, écrit-il, nous entendons ces cercles politiques, économiques et militaires qui, dans un ensemble complexe de coteries entrecroisées, partagent l’ensemble des décisions d’importance au moins nationale". C'est ainsi que cette rationalisation, censée apporter la liberté et le progrès social, produit l'effet inverse...

 

L’Élite du pouvoir  (The Power Elite, 1956)
"L’élite au pouvoir est composée d’hommes dont la position leur permet de transcender l’univers quotidien des hommes et des femmes ordinaires ; ils sont en position de prendre des décisions aux conséquences capitales. Ils commandent les principales hiérarchies et organisations de la société moderne. Ils font marcher la machine de l’État et défendent ses prérogatives. Ils dirigent l’appareil militaire. Ils détiennent les postes de commandement stratégiques de la structure sociale, où se trouvent centralisés les moyens efficaces d’exercer le pouvoir et de devenir riche et célèbre.
Ce livre offre des outils pour penser les catégories dirigeantes : différenciées à leur base, elles s’imbriquent à leur sommet et dépossèdent le grand public de son pouvoir sur la vie démocratique. Cette élite est clientéliste, clanique et corrompue. Le livre détaille les conditions qui permettent à une telle situation de perdurer et entend expliquer comment le débat public se restreint souvent à un débat entre prescripteurs d’opinions."  (François Maspero 1969)

 

 Les cols blancs, essai sur les classes moyennes américaines
( White Collar: The American Middle Classes, 1951)
"L'analyse sociale, économique, psycho-logique et politique de la nouvelle classe que constituent Les cols blancs, née aux USA avec le XXe siècle, révèle comment l'essor du capitalisme américain s'est accompagné d'une standardisation qui caractérise toute société développée. Ainsi l'Amérique ne nous lance pas seulement des défis; autrefois rive, mythe ou modèle, le monde que décrit Mills ressemble à une énorme boutique, un classeur gigantesque, un univers de gestion et de manipulation sur lequel l'homme dépersonnalisé n'a plus de prise, et qui menace aujourd'hui l'Europe." (Seuil)
Les cadres supérieurs de ce système technobureaucratique sont entièrement au service des propriétaires des grandes firmes, "le démiurge administratif a bureaucratisé l'esprit capitaliste, et fétichisé l'entreprise : les cadres et employés à cols blancs qui ne sont peut-être ni cupides ni agressifs de caractère, mais servent une machinerie qui fonctionne souvent d'une façon cupide et agressive. Les hommes sont les rouages d'un mécanisme qui a fait de la cupidité une routine, et de l'agressivité un principe impersonnel d'organisation..." L'employé est dépersonnalisés par l'immense appareil et littéralement broyé : "...Les fatigues physiques qu'ont éprouvées les ouvriers du XIXème siècle se retrouvent, sous une forme psychologique, chez l'employé du XXème siècle. L'homme moyen d'aujourd'hui n'a pas de soutien sérieux qui donne un sens à son existence. Il n'a pas de conscience historique, car son passé fut bref et sans gloire ; il n'a pas vécu un âge d'or dont le souvenir pourrait faire supporter ses malheurs. S'il est toujours pressé, c'est peut-être parce qu'il ne sait pas où il va ; s'il est paralysé par la peur, c'est peut- être parce qu'il ignore de quoi il a peur. C'est là un trait essentiel de son attitude politique et cette paralysie explique sa totale apathie."

 


Robert Alan Dahl (1912-1990)

"One of the difficulties that confronts anyone who attempts to answer the question, "Who rules in a pluralist democracy?" is the ambiguous relationship of leaders to citizens" ("Who Governs?: Democracy and Power in an American City", a study of power structures in New Haven, 1961). Décrivant le fonctionnement politique des sociétés industrielles occidentales, le politologue américain Robert Dahl s'est au début des années 1960 opposé à la radicalité d'un C. Wright Mills qui soutient que le système démocratique américain n'a de démocratique que le nom, le pouvoir est totalement confisqué par une élite, une caste étroite qui exerce son contrôle de la société au mieux de ses intérêts financiers, militaires et politiques. Pour Robert Dahl, certes une conception de la démocratie selon Rousseau et un absolutisme de la volonté générale ne peut être une solution souhaitable, certes la réalité politique ne nous offre pas l'image d'une démocratie au sens où le peuple gouvernerait lui-même, mais il n'y a pas confiscation du pouvoir par une oligarchie dominante. En fait Dahl fait observer, le plus pragmatiquement du monde, que les sources du pouvoir sont dispersées, que les élites ne forment pas un tout homogène, qu'il y a bien rotation des leaders (les élections), accès différenciés aux ressources politiques  (médias, partis, syndicats, lobbies, etc.), pluralité des instances de décision. Robert Dahl introduit ainsi le terme de "polyarchie" ("polyarchy", as a more accurate description when it comes to most countries we tend to call democracies) pour décrire le fonctionnement de la démocratie américaine, chacun peut participer à la désignation des autorités politiques et c'est l'organisation qui se charge de régler pacifiquement les éventuels conflits. La dispersion des pouvoirs, la pluralité potentielle des leaders, les réseaux de dépendances complexes qui s'instaurent entre les différents acteurs, garantissent une démocratie a minima mais qui fonctionne au mieux des intérêts de tous...


Ralf Dahrendorf (1929-2009)
Sociologue britannique d'origine allemande, Dahrendorf étudia la philosophie, la philologie classique et la sociologie à l'université de Hambourg entre 1947 et 1952,  poursuit ses études à la London School of Economics, et débute en 1957 sa carrière d’enseignant à l'université de Hambourg. Il a cherché à reformuler les bases de l'analyse des conflits sociaux et du changement social par une mise en relation critique des théories marxistes et des théories fonctionnalistes de la sociologie américaine. Selon Dahrendorf, c'est la distribution inégale de l'autorité qui est à la base des conflits sociaux dans une société et non une lutte pour la possession des moyens de production comme le soutenait Karl Marx. Il a écrit, notamment, "Classe et conflit de classes dans la société industrielle" (1957), "Homo sociologicus" (1959), "The New Liberty : Survival and Justice in a Changing World" (1975).

 

"Classe et conflit de classes dans la société industrielle"

(Class and Class Conflict in Industrial Society, 1957)

Pour Ralf Dahrendorf, il est vain de vouloir soutenir que le fonctionnement de nos sociétés industrielles puisse être décrit en terme de consensus normatif et d'équilibre social : au contraire, toute société complexe porte elle, nécessairement et en permanence, une multiplicité de conflits d'intérêts, dissociés les uns des autres, et qui ne sont pas tous des conflits de classes portés par des luttes de classes dérivant de l'inégale distribution de la propriété des moyens de production. Pour Dahrendorf, qui distingue le pouvoir (attaché à la personne) de l'autorité (liée aux statuts et aux rôles sociaux), tous les conflits viennent d'une inégale répartition de l'autorité parmi les groupes sociaux et les personnes. Cette dissymétrie dans l'autorité a des impacts beaucoup plus profond que celle dans la répartition des richesses : elle conduit en effet à des antagonismes plus rigides entre les détenteurs de l'autorité attachés au maintien du statu quo et ceux qui en sont dépourvus et de ce fait favorables au changement, et poussés au conflit s'ils parviennent à s'organiser. Pour Dahrendorf, seule l'égalité des conditions de départ ainsi que la certitude qu'il n'y aura pas de transfert de privilèges d'une génération à l'autre assurent le bon fonctionnement de la société ouverte, libre et démocratique.


 

 

 

 

Illustration by D. Krán, The New Yorker

David Riesman (1909-2002)
Sociologue américain, fils d'immigré allemand, David Riesman commence par étudier la biochimie puis le droit, avant d'opter pour la sociologie. Il accède à la notoriété en 1950, lorsque paraît "The Lonely Crowd" (La Foule solitaire), qu'il signe avec Reuel Deney et Nathan Glazer. Les auteurs se livrent à une analyse de la société américaine en pleine mutation, suggérant que les modifications des conditions économiques et sociales génèrent de nouveaux comportements.

A l'individu "inner-directed", déroulant une existence sans évolution possible, fondée sur l'héritage des valeurs, dans une société cloisonnée en classes sociales antagonistes, a succédé un individu "other-directed", sujet d"une véritable révolution des mentalités : la société est devenue une société de consommation de masse, les possibilités de communications inter-personnelles se sont multipliées et les interrogations fondamentales portent plus sur le bonheur individuel que sur les valeurs du travail.

Dans cette nouvelle société se sont ainsi effacés les cadres  d’intégration  intermédiaire (famille, amis...), laissant les individus de plus en plus seuls face aux instances globales de la société, au premier rang desquelles s'imposent les "mass media". Et c'est ainsi que cette mutation de la société américaine qui semble pouvoir apporter à chacun une plus grande liberté dans leurs conduites respectives; génèrent angoisse et nouveau conformisme : chaque individu recherche désormais la norme de son comportement dans le regard des autres et dans les médias.

Riesman, qui enseignera successivement à Chicago et à Harvard, entend apparaître ainsi comme le critique éclairé de ce nouveau conformisme de masse, contestant la généralisation au monde du travail, du couple, de la famille, mais aussi du politique, de ces individus "other-directed" qui modèlent leur comportement sur celui de leurs pairs. Le politicien, par exemple, n'a plus pour ambition de conserver ou de transformer le contexte social ou économique, mais s'emploie à maîtriser son image, son style de vie, sa compétence, et, en fin de compte, ne détient plus de réel pouvoir : le gouvernant est administré par des groupes de pression qui organisent ce monde, et administre lui-même une masse de gouvernés le plus souvent indifférents.

David Riesman a écrit successivement "The Lonely Crowd" (1950), "Faces in the Crowd" (1952, avec Nathan Glazer und Reuel Denney); "Thorstein Veblen: A Critical Interpretation", 1953; "Individualism Reconsidered and other Essays", 1954.

 

The Lonely Crowd (La Foule solitaire, 1950)

"Men are created different; they lose their social freedom and their individual autonomy in seeking to become loke each other..."

 

(Avant-propos de 1964) -  La Foule solitaire a été écrite pour la plus grande partie en 1948 et, si l'on veut porter un jugement sur cet ouvrage, en France et en 1964, il convient de se reporter à ce qu'était la scène américaine pendant les premières années du gouvernement Truman. A cette époque, les sciences sociales, moins étendues et sans doute aussi moins exactes qu'aujourd'hui, tentaient d'appliquer les méthodes de la psychanalyse et de l'ethnographie à l'étude de larges groupes sociaux. Dans le domaine politique, si mes  collaborateurs et moi-même pouvions alors considérer d'un œil relativement serein la mise en échec du pouvoir exécutif par ce que nous avons appelé les groupes de pression (veto groups), et le fait que la politique prenait l'aspect, dans les communications de masse, d'un simple divertissement, c'est en partie parce que la guerre froide n'en était qu'à ses débuts et que l'attitude américaine était moins rigidement bloquée dans un chauvinisme défensif. En outre, nous avions centré notre étude sur la seule Amérique, ce qu'aucun écrivain sensé de ce pays ne pourrait plus faire aujourd'hui où l'on reconnaît la nécessité de partager l'opulence américaine (d'ailleurs très mal répartie encore à l'intérieur du pays, si l'on considère les classes indigentes et particulièrement les Noirs) avec les pays sous-développés. De plus, le mélange explosif du nationalisme et de la politique, de la bombe H risque de faire de l'unité naissante de l'humanité aussi bien un cauchemar qu'un rêve éveillé. Dans le cadre de ce changement de climat politique, le lecteur français ne doit pas oublier qu'en 1948 la gauche communisante n'était pas encore entièrement décimée et que les intellectuels n'avaient pas encore commencé à se retirer de la politique ou à s'engager. dans ce qu'on a appelé, sous le gouvernement Eisenhower, la célébration de l'Amérique. Il n'apparaît pas à l'évidence, en lisant "la Foule solitaire", que ses auteurs soient devenus aujourd'hui d'actifs partisans du désarmement. Ces mises au point sont peut-être moins nécessaires pour le public français que pour le public américain. La discussion, en France sur les "deux cents familles", en Amérique sur "l'élite du pouvoir", aboutira à des conclusions qui, à mon avis, doivent rester soumises à l'épreuve des faits; on ne peut, en effet, tenir pour-acquis qu'un gouvernement dirigeant des groupes sociaux vastes et complexes pourra demeurer statique et que l'impulsion qui provoque telle ou telle décision se transmettra toujours du sommet à la base. C'est ainsi que ni le livre de C.Wright Mills, "The Power Elite", ni "La Foule solitaire" ne font allusion aux savants qui, par leur situation stratégique, ont exercé une influence notable sur la politique militaire de l'après-guerre et, par là, sur la diplomatie et la politique intérieure.

Une des conséquences les moins heureuses de la diffusion très large (et inattendue) de "la Foule solitaire" aux Etats-Unis, a été une certaine tendance du public à considérer que la phase précédente, celle de l'intro-détermination, était supérieure sur les plans moral et culturel et que nous vivions désormais dans un monde d'hommes aliénés, sans visage et sans joie. Le titre même du livre, les termes d'intro-détermination et d'extro-détermination, ont favorisé cette interprétation et amené nombre de lecteurs à confondre intro-étermination et autonomie. Tel n'était pas mon dessein. Il est naturel que le public ironise plus volontiers sur des maux qui lui sont familiers et en vienne à préférer l'image nostalgique du cow-boy intro-déterminé au portrait trop réaliste de l'organisation non extro-déterminé - au point que certains films "nouvelle vague" doivent leur succès précisément à une certaine ressemblance de leurs héros avec ce cow-boy. Nous avons oublié la dureté, la prétention mesquine, l'hypocrisie qui allaient souvent de pair avec l'intro-détermination, et nous ne rendons pas justice à la compréhension et à la sensibilité qui sont l'heureux accompagnement de la vulnérabilité extro-déterminée. Par contre, chez les critiques, la controverse a porté non sur ces jugements de valeur mais sur l'exactitude de la description des changements du caractère américain. Tant les historiens que les sociologues ont soutenu que l'extro-détermination avait toujours été une des caractéristiques de notre pays; ils citaient à l'appui les récits de voyageurs étrangers du siècle dernier, en particulier Tocqueville et Elisabeth Martineau, qui montraient que les Américains, n'ayant ni traditions féodales, ni une puissante Eglise établie, ni des liens familiaux étendus, ont toujours été enclins à la mobilité sociale, tolérants dans leur foyer, "centrés" sur les enfants et soucieux de l'approbation de leurs semblables. Les valeurs américaines montreraient donc une remarquable permanence. Il est bien évident qu'aucun changement historique n'intervient brutalement. On peut trouver des précurseurs de l'extro-détermination dès le XIXe siècle et même plus tôt. Mais je ne saurais assez insister sur le fait que l'extro-détermination marque une étape de plus que le simple souci conformiste de la bonne opinion des autres. Les Américains ont toujours dû rechercher cette opinion dans un marché mouvant où le "cours" de l'individu variait en l'absence de toute cotation fixée par un système de castes ou une aristocratie. 

Au sens où nous l'entendions, l'extro-détermination est l'ouverture, la réceptivité du moi à une influence qui s'exercerait non tant sur les signes purement extérieurs du nom, du vêtement, de la propriété, que sur des correspondances, des interactions plus subtiles. L'extro-déterminé désire plus être aimé qu'estimé; il ne souhaite pas tromper ou impressionner les autres, et encore moins les opprimer, mais se fier, s'en remettre à eux; ce qu'il cherche auprès d'eux est moins une confirmation de son statut social que l'assurance de son accord affectif avec ses semblables. Sa vie psychique se déroule dans une maison de verre et non derrière des rideaux de guipure ou de velours.

Nous l'avons dit, de nombreux lecteurs de "la Foule solitaire", aux Etats-Unis comme à l'étranger, ont surtout retenu l'aspect négatif de ces traits de caractère. Je dois donc insister sur le fait que ni mes collaborateurs ni moi-même ne sommes des conservateurs désespérément attachés à cet individualisme farouche qui fut jadis l'idéal radical. Sur l'individualisme, je partage les doutes de Tocqueville qui, au cours de son voyage, fut déconcerté par l'égocentrisme et ce qu'il appelait le "matérialisme honnête" de nos compatriotes.

Les plus sensibles, les plus instruits des jeunes Américains d'aujourd'hui demandent à la vie des réponses plus complexes que n'en attendaient leurs ancêtres : la sécurité et l'opulence désormais assurées les amènent à élargir le cercle de leur curiosité et de leur intérêt au-delà de leur famille et de leur clan, au-delà de leur classe et désormais, de plus en plus, au-delà des frontières mêmes de leur pays. De nos jours, le grand problème, pour chaque Américain, est devenu "les autres". Le "paysage" social et psychologique s'est élargi dans la mesure où "les autres" sont plus divers et plus nombreux qu'ils ne l'ont jamais été. Mais d'autres éléments du paysage - la nature elle-même, le cosmos, Dieu - ont été repoussés à l'arrière-plan. La vie contemporaine, par la multiplicité des choix qu'elle propose, a donné naissance à des formes d'anxiété plus nombreuses et plus subtiles, mais a aussi ouvert l'accès à des possibilités beaucoup plus vastes que par le passé. L'examen de perspectives utopiques par quoi se termine "la Foule solitaire" ne semblait pas très satisfaisant à l'époque et l'est encore moins rétrospectivement. Il est encore prématuré d'espérer trouver dans les loisirs un contenu valable et une signification. Le travail, quelle que soit la part d'insatisfaction qu'il comporte, et que Georges Friedmann a si parfaitement analysée, demeure au centre du sentiment de dignité et d'accomplissement personnel de l'Occidental, et, par là, il constitue le fondement même du loisir et du divertissement. Cependant, il semble juste d'affirmer que la culture populaire et les communications de masse ne doivent pas être considérées avec l'aristocratique mépris qui semble être de règle..."


Vance Packard (1914-1996)
Vance Packard est né à Granville Summit en Pennsylvanie, fut journaliste (Record, Associated Press, American Magazine, Collier's Magazine) avant d'enseigner dans les universités de Columbia et de New York: il s'inscrit dans ce courant de la sociologie américaine qui a marqué les années 1950 et 1960 et qui met au centre de son discours la dénonciation de la société de consommation et ses aliénations.

Avec le souci du détail "qui parle ", Packard dénonce la manipulation de la société contemporaine par la publicité ("The Hidden Persuaders", 1957) et par les médias ("The Status Seekers: An Exploration of Class Behavior in America and the Hidden Barriers That Affect You, Your Community, Your Future", 1959 ; "The Sexual Wilderness: The Contemporary Upheaval in Male-Female Relationships", 1968 ; "The People Shapers", 1977). Les individus sont l'objet d'une dictature insidieuse qui convertit leur désir en fureur d'avoir, qui les dépossède de leur autonomie par la manipulation de leur esprit ou par le fichage systématique de la population ("The Naked Society", 1965). Sa dénonciation des méthodes de manipulation mentale introduites par la télévision comme le message subliminal participe à la dénonciation des excès de la société de consommation des années 60. 

 

La Persuasion clandestine ( The Hidden Persuaders, 1957)