Dégel (Khrushchev's Thaw) & Dissidences - Boris Pasternak (1890-1960) - Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov (1891-1940) - Vladimir Doudintsev (1918-1998) - Ilya Ehrenbourg (1891-1967) - Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) - Iouri Dombrovski (1909-1978) - Varlam Chalamov (1907-1982) - Evguénia Guinzbourg (1904-1977) - Lydia Tchoukovskaïa (1907-1996) - Vénédict Eroféiev (1938-1990) - Mykhaylo Ossadchy (1936-1994) - Andreï Siniavski (1925-1997) - Ioulïï Daniel (1925-1988) - Efim Etkind (1918) - Iouri Trifonov (1925-1981) - Alexandre Zinoviev (1922-2006) - Andreï Sakharov (1921-1989) - Vassili Grossman (1905-1964) - ...

Last update: 12/12/2017

 

L'URSS après Staline - La mort de Staline, le 15 mars 1953, est immédiatement suivie d'une détente qui, bien que timide, n'en constitue pas moins un désaveu implicite des excès du stalinisme. A la mort de celui-ci, si les déportations de masse s'arrêtent, - il y a alors plus de 2,5 millions de déportés au goulag -, si 1,2 millions d'entre elles bénéficient immédiatement d'un loi d'amnistie, c'est bien toute la population de l'Ancienne Russie qui a succombé aux guerres, aux résistances et à la logique impitoyable d'un système totalitaire qui visait à une transformation brutale de la société. Les trente années qui suivirent la mort de Staline dissimulent l'étendue d'une catastrophe qui privera de ressource toute modernisation possible de la société soviétique. Cette détente se traduit en tentative de "libéralisation" qui affectent tant la Pologne que la Hongrie : si en juin 1956, le soulèvement des ouvriers polonais à Poznań est durement réprimé, les Soviétiques acceptent toutefois les demandes réformatrices de Gomułka, la Hongrie, soutenue par l'Occident, pense pouvoir, en pleine Guerre froide, espérer de même une libéralisation, mais celle-ci est durement réprimée en novembre 1956. Si le contexte est toujours à l'opposition des deux blocs Est-Ouest, le dégel et la révision de l'idéologie soviétique sont, au plan interne, en 1956, au programme du XXe congrès. Khrouchtchev (Никита Сергеевич Хрущёв) y présente son "rapport secret" qui tire le bilan de la politique stalinienne et fait l'effet d'une bombe au sein du camp socialiste: il y dénonce les violations de la légalité socialiste, la falsification de l'histoire, le culte de la personnalité. C'est en juin 1958, à l'occasion de l'inauguration de la statue du poète Vladimir Maïakovski (1893-1930), dans le centre de Moscou, qu'une nouvelle pratique d'expression voit le jour, accompagnant le "dégel" khrouchtchévien : la lecture publique de textes non publiés. Cette tentative de non-conformisme ne dure guère, et l'arrestation en octobre 1961 de Vladimir Boukovski et sa condamnation ouvrent une nouvelle ère, celle de la dissidence, dissidences multiples, anarchistes, trotskystes, nationalistes arméniens, baltes, géorgiens, juifs sionistes, baptistes, etc. C'est notamment sous l'action du mathématicien et poète Alexandre Essenine-Volpine que le mouvement de non-conformisme prend une coloration civique, le droit par le droit, une "défense des droits" (pravozachtchikniki) qui entend prendre au mot la Constitution soviétique. Mais, confrontées à la répression, les années 1960 voient se développer le "samizdat", l'auto-publication de textes manuscrits ou stéréotypés distribués clandestinement. Enfin, c'est durant les années 1970 que la question des droits de l'homme en URSS accède à la conscience internationale alors que, paradoxalement, lorsque Brejnev célèbre en 1977 le soixantième anniversaire de la Révolution d'Octobre, toutes les contestations sont pratiquement éteintes. Le socialisme réel ainsi semble se stabiliser, mais les faiblesses économiques demeurent, et vont s'accroître alors qu'en 1979 l'URSS perd tout crédit international en intervenant en Afghanistan. C'est bien dans les années 1960 que le déclin dramatique de la Russie trouve son origine...

 

L'ère Khrouchtchev (1956-1964) entame donc une période de "dégel", caractérisée par une détente à l'extérieur et la volonté de restaurer la "légalité socialiste" dans le pays. L'administration des camps (Goulag) est dissoute et la libération du régime va s'exprimer par le réveil de l'intelligentsia, dont les écrits s'attaquent aux sujets tabous, comme celui de l'univers concentrationnaire décrit par Soljenitsyne. Les tensions de la Guerre froide opposent toutefois la persistance des combats idéologiques : U-2 et la crise de Berlin (1960-1961), les tensions entre les deux superpuissances qui culminent lors de la crise des missiles de Cuba en octobre 1962 au cours de laquelle l'Union soviétique installa des rampes de lancement de missiles nucléaires à moyenne portée sur Cuba à 140 km de la Floride. A l'intérieur de l'Union soviétique, cette "libération" a ses limites, un rappel à l'ordre des intellectuels se produit en 1963, la fragilité de la prééminence de Khrouchtchev se fait ainsi de plus en plus sentir. Les tentatives de réformes du système économique, notamment dans le domaine agricole, loin de renforcer sa position, l'affaiblissent et aboutissent en fin de compte au développement encore plus grand de la bureaucratie. De plus, Khrouchtchev, - le Khrouchtchev natif de Koursk d'une famille ukrainienne de petits paysans pauvres, qui a gravi les échelons du parti dès 1930, et qui appartient au cercle si restreint des hauts responsables qui ont survivre aux vagues de purges qui se sont succédées avant-guerre et après-guerre -, cumule à partir de 1958 la direction du Parti et de l'Etat, favorise à l'excès sa propre image, éprouve comme tous ses homologues de la nomenklatura une méfiance instinctive à  l'égard des intellectuels  et ne peut résister à la crise agricole qui augmente prix et mécontentements, malgré le succès de la première mise en orbite d'un être humain, Iouri Gagarine, en avril 1961 : "subjectivisme, initiatives désordonnées, précipitation, infantilisme, vantardise, phraséologie, ignorance des réalités, mépris des masses" seront les principaux reproches de l'éviction du Premier secrétaire...


Victor Kravchenko, "I Choose Freedom", 1946

En avril 1944, Victor Kravchenko, ingénieur militaire soviétique en mission aux Etats-Unis demande l'asile politique aux Américains. Il rédige quelques mois après un ouvrage où il décrit "la vie publique et privée d'un haut fonctionnaire soviétique" et explique pourquoi il a "choisi la liberté" (I Choose Freedom, Виктор Андреевич Кравченко). L'ouvrage, paru outre-Atlantique en 1946, rencontre un immense succès. Traduit et publié en français en 1947, l'ouvrage est violemment attaqué par les communistes, notamment dans l'hebdomadaire culturel les Lettres françaises, qui accusent Kravchenko de "mensonge et d'imposture". Fondées dans la clandestinité en 1941, Les Lettres françaises ont été progressivement incorporées à la Libération à l'arsenal propagandiste communiste. La nomination en 1947 de Pierre Daix à sa direction parachève l'engagement sans faille du journal dans les combats culturels de la Guerre froide. Sa "soviétisation" passe notamment par le soutien et l'adhésion absolue à la littérature soviétique et aux écrivains "progressistes" comme le Brésilien Jorge Amado et le Chilien Pablo Neruda. Les oeuvres "réalistes socialistes" y sont défendues contre les objets de la culture américaine comme les romans noirs et le cinéma hollywoodien. Selon Les Lettres françaises, "J'ai choisi la liberté" est un ouvrage de propagande écrit par des agents américains. Kravchenko porte plainte pour diffamation et obtient, après un procès très médiatisé, en avril 1949, que Claude Morgan et André Wurmser, rédacteurs en chef des Lettres françaises, soient condamnés à verser cent mille francs de dommages et intérêts. Le procès témoigne alors de la force politique et culturelle du Parti communiste français (PCF) qui mobilise de nombreuses plumes pour condamner un livre remettant en cause l'URSS et la politique de Staline, "le petit père des peuples". Cela n'empêche toutefois pas l'ouvrage de se vendre à plus de 500 000 exemplaires et rappelle que le PCF, s'il n'a jamais été aussi puissant, connaît alors une première érosion de son audience. 

À la mort de Staline, le monde des idées va connaître une alternance de dégels  et de durcissements. de 1953 à 1966, date du procès des opposants Daniel et Siniavski. Jusque-là, l'emprise de l'Union des écrivains se relâche, on assiste à la publication d'auteurs des années 1920 et 1930 jusqu'alors interdits (Boulgakov, Platonov...), d'écrivains étrangers, et l'on voit apparaître des noms nouveaux qui n'hésitent pas à porter un regard critique sur la société et l'histoire soviétiques, la guerre, les conflits de génération, mais aussi les excès de la collectivisation, du bureaucratisme ou de la rationalisation de l'agriculture : Grigori Baklanov (né en 1923), Iouri Bondarev (né en 1924), Vassili Bykov (né en 1929), Voïnovitch. C'est aussi à cette époque qu'apparaît la "littérature du goulag", dominée par l'œuvre de Soljenistyne, certes, mais aussi les témoignages d'Evguénia Guinzbourg (1906-1977), Vladimov, Chalamov, Dombrovski. 


Ilya Ehrenbourg (Илья́ Григо́рьевич Эренбу́рг, 1891-1967), "Le Dégel" (The Thaw, Оттепель, Ottepel) 1954

"Le totalitarisme vous enlève toute incertitude. Ehrenbourg ne le savait que trop bien : s’il prononçait un seul mot de vérité sur son ami de jeunesse Nicolas Boukharine, il serait immédiatement liquidé. Dans ces circonstances, dire la vérité n’était qu’une forme de suicide (le sort de Mandelstam l’a prouvé). Ehrenbourg préférait vivre : pour voir, pour comprendre et participer, pour faire son possible en aidant et protégeant les autres", écrira Efim Etkind (L’homme aux trois cultures, 1991). Ilya Ehrenbourg, journaliste et écrivain, va poursuivre une carrière littéraire d'un demi-siècle,  du début des années 1920 à sa mort en 1967, et accompagner dans toute la complexité de son évolution l'histoire de de l’Union soviétique. Juif, et comme tel nettement séparés de la population russe, il s'éloigne du rite et de son identité judaïque, et dans la continuité de cette prise de distance, rompt avec sa famille bourgeoise. Ses activités révolutionnaires clandestines le conduisent rapidement en prison, puis en exil, puis la France, Paris et ses milieux intellectuels d'une richesse incomparable (de Gide à Machado), ses premiers romans portent ainsi une sorte de nihilisme sceptique : "La ruelle de Moscou" (Prototchny pereoulok, 1926), "Julio Jurenito" (1922) et "La vie tumultueuse de Lazik Roïtchwantz" (Bournaïa jizn Lazika Roïtchvanetsa, 1927). Le voici participant à la Guerre civile espagnole (il y croise Hemingway, Mikhail Koltsov, Malraux), puis s'affirme et ne cessera de s'affirmer soviétique lorsqu'éclate la Seconde Guerre mondiale : la « grande guerre patriotique » de l’Union soviétique va balayer pour un temps tous ses doutes, il en reste peu, l'’individualiste parisien a bien rejoint le collectif des écrivains soviétiques et accepter la mise au pas de la littérature qui se produit au début des années 1930. Membre d'un Comité antifasciste juif qui sera sous peu dissout, il travaille à la propagande soviétique avec notamment son fameux article « Tue » (Kill), publié le 24 juillet 1942 quand les troupes allemandes avaient profondément pénétré en territoire russe (les Allemands ne sont pas des êtres humains, si tu ne peux pas tuer un Allemand avec une balle, tue-le à la baïonnette), participe avec avec Vassili Grossman à la construction du "Livre noir sur l'extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l'URSS et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945". Il persévère à s'assumer soviétique, et sa littérature de guerre marque son apothéose, il obtient le Prix Staline en 1942 pour "La chute de Paris" [Padenie Parija, 1941] et en 1947 pour "La tempête" [Bouria]), devient ambassadeur de la culture soviétique à l’étranger, porte-parole de la politique littéraire officielle du pouvoir dans les années les plus dures de la répression, souvent critiqués de part et d'autres pour ses silences ou ses compromissions, sorti indemne des purges où tant d’autres ont laissé leur vie ou leur liberté. Ehrenbourg achève son chemin littéraire en dressant un monument tant à sa mémoire qu'à celle des personnalités qu’il a croisées: "Les gens, les années, la vie" (People, Years, Life), mémoires de six volumes (publication Gallimard)... Comment dès lors interpréter une de ses phrases: "Je n’ai jamais éprouvé la peur, ni sur les fronts, ni en Espagne, ni dans les bombardements, mais seulement en temps de paix, quand j’entendais un coup de sonnette", lui qui soutint le réalisme soviétique d'un Staline dans tous ses excès, les plus aveugles, est-ce peut-être qu'il se voulait tant un acteur littéraire de ce monde en quête d'une perpétuelle affirmation de lui-même...

"Le Dégel" (The Thaw, Оттепель, Ottepel) 1954

Ehrenbourg saisit bien qu'un climat nouveau succède à la mort de Staline et qu'il faut désormais tenter d'exprimer quelques espoirs pour que s'instaure enfin une existence plus clémente. Le bonheur individuel devient ainsi primordial dans une société dans laquelle la priorité avait peut-être été donnée trop exclusivement aux réalisations économiques et sociales collectives; "... la société est composée de gens vivants. On ne résoudra rien par l'arithmétique.Il ne suffit pas d'élaborer des règles rationnelles, encore faut-il savoir les appliquer et en cela chacun est responsable. On ne peut pas tout ramener à un procès-verbal : « après une discussion où sont intervenus. . . nous avons décidé. . . ». Attaqué violemment par nomenklatura littéraire, Le Dégel envahit pourtant les cœurs, les arts, la politique. L'amour, s'il a encore des hésitations de convalescent et s'il est loin de la passion dostoïevskienne et tolstoïenne, joue un grand rôle dans ce roman qui a pour décor une petite ville industrielle, et ce n'est pas sans de terribles crises, dues aux malentendus engendrés par la fierté, la susceptibilité, la psychologie complexe des protagonistes, qu'ils parviennent à un équilibre du bonheur. Au moins trouvent-ils le temps, dans une société où s'insinue une légère détente, de se torturer les uns les autres, dans la meilleure tradition russe. En même temps que, dans le domaine des arts, se dessine un très net retour de faveur pour les œuvres qui n'ont de «signification» et ne portent de «message» que par leur beauté même, – un besoin général de bon sens et de générosité individuelle se manifeste à l'occasion de deux crises politiques...(présentation éditeur). C'est donc une certaine intériorité qui de nouveau tente de s'exprimer dans le romanesque soviétique. L'action se déroule dans une petite ville de province; un de ses principaux personnages est un directeur d'usine, Jouravlev, dont l'autoritarisme et la gestion bureaucratique sont dénoncés et au point d'être relevé de ses fonctions. Le titre s'explique par le fait que l'action, engagée à l'hiver, se termine au printemps, au moment de la fonte des neiges, quand les fleuves recommencent à couler et que, parallèlement, une série d'explications décisives rapproche des couples que séparaient des malentendus. Lena quitte son mari, Jouravlev, dont elle a découvert la lâcheté et le conformisme, mais hésite à répondre à l'amour de Koroteev. Sonia se refuse, par devoir mal compris, le droit d'aimer le jeune ingénieur Savtchenko, également épris d'elle. La doctoresse Vera Scherer et l'ingénieur Sokolovski n'arrivent pas à s'avouer leur amour par timidité réciproque, et le dégel verra se lever tous ces obstacles. Le livre s'achève par le voyage à Paris du jeune ingénieur Savchenko, avec une délégation d'autres ingénieurs ; et la lettre qu'il envoie, de Paris, à sa fiancée Sonia place le roman dans sa vraie perspective. Le régime collectiviste semble n'avoir pas réussi à arracher de l'âme russe le sentiment de la solitude irrémédiable de l'homme. Mais les vives critiques de l'Union des écrivains laissent entrevoir ce qui se passera en 1956 autour du roman de Doudintsev, "L'homme ne vit pas seulement de pain" : si l'oeuvre qui s'en prend aux effets du stalinisme dans la société, à la gestion autoritaire et à la persécution de la créativité suscite une réaction positive du public, elle reste l'objet de débats passionnés et violemment attaquée par les autorités politiques.(Traduit du russe par Michel Wassiltchikov)


Vladimir Doudintsev (1918-1998),

"L'Homme ne vit pas seulement de pain" (1956)

"Quiconque a appris à penser ne peut pas être complètement privé de sa liberté" - La publication de cet ouvrage par Novy Mir, récit d'un ingénieur idéaliste opposé à une bureaucratie rigide, constitue un jalon important dans le fameux "dégel" de la vie culturelle et politique de l'Union soviétique : il provoqua une polémique au sein du milieu littéraire, que l’on découvrira divisé entre les «libéraux», qui entendent évoquer la bureaucratisation, le carriérisme, la rupture entre ce que les gens pensent et ce qu’ils disent, le rôle du parti dans cette rupture, et les «nationalistes» qui associent nationalismes russe et soviétique. Mais,  dès le refroidissement suivant, Vladimir Dimitrievitch Doudintsev (Владимир Дмитриевич Дудинцев)  fut victime d'un ostracisme prolongé qui l'a quasiment empêché de publier jusqu'à la période de la perestroïka un roman-fleuve, "Les Robes blanches". "L’Homme ne vit pas seulement de pain" (Не хлебом единым), d'abord intitulé "L’Inventeur" ou "Le Chemin vers les gens", dénonce l'attitude de bureaucrates soviétiques face à la découverte par un jeune enseignant de physique d'un procédé innovant de fabrication de tuyaux en fonte. Cet inventeur isolé contredit les solutions peu efficaces mises au point par les responsables d'un institut métallurgique spécialisé, appuyés par le ministère de tutelle qui leur assure une situation privilégiée. A force de combats, bureaucratiques et scientifiques, le héros finit par faire triompher ses idées malgré les attaques de ses adversaires qui vont néanmoins jusqu'à le faire condamner et interner dans un camp de travail. Il triomphe finalement, alors que ses adversaires échappent à toutes sanctions et se félicitent de leur impunité, tout en applaudissant cyniquement son succès. Doudintsev montre ainsi qu'au sein du sérail communiste, un groupe social a pu se créer une position privilégiée et la défendre par tous les moyens, y compris l'utilisation de services répressifs comme la justice militaire. Le héros, lui, se bat au nom d'un idéal social : l'amélioration du bien-être du peuple — plusieurs scènes se situent au sein d'une famille ouvrière misérable — et de l'efficacité de l'État soviétique. À aucun moment, Doudintsev ne critique ouvertement le stalinisme ou l'appareil du PCUS et sa politique, qui sont totalement absents du roman. (L'Homme ne vit pas seulement de pain, édition Julliard, traduction par Maya Minoustchine et Robert Philippon - Les Robes blanches, édition Robert Lafont, traduction par Christophe Glogowski et Antonina Boubichou-Stretz).

Dans la petite ville sibérienne de Mouzga, au tout début des années cinquante, Nadia Serguéïevna, jeune professeur de géographie passionnée par son métier et seconde femme d'un cadre du Parti, se rend chez les parents d'une de ses élèves, Sianova, qui vit dans un dénuement. Elle y rencontre un pensionnaire, que la famille héberge, Lopatkine, professeur de physique et de mathématiques diplômé de l'Université de Moscou, collègue de Nadia à l'école secondaire, inventeur d'une machine à couler les tuyaux par la méthode centrifuge, dont elle avait proche un temps...

"Lopatkine sursauta en apercevant la visiteuse. On put lire, sur ses traits, des  sentiments divers: d'abord, il était gêné de se trouver devant elle, à peine vêtu, mangeant une pomme de terre qu'il trempait dans du sel gris étalé sur un bout de journal, une pomme de terre qui n'était sans doute pas à lui ; il devinait fort bien tout ce qu'elle pouvait penser. Il tressaillit imperceptiblement. Il se leva et salua Nadia.

- Asseyez-vous, je vous prie, dit Sianov.

Elle prit place docilement sur une chaise.

- C'est notre locataire, Dimitri Alexéîévitch : je crois que vous vous connaissez.

- Nous nous connaissons, confirma Lopatkine tranquillement, ouvrant sa pomme de terre en deux.

Nadia regarda autour d'elle et aperçut, derrière la table, une planche à dessin appuyée au mur, sur laquelle était épinglé le croquis d'une machine compliquée. Au-dessus de la table, juste en face de Nadia, était accrochée une photo, format carte postale. Une jeune fille, aux lèvres entrouvertes, contemplait de son cadre l'étrangère. Elle ressemblait beaucoup à Rimma Ganitchéva, mais ses yeux n'étaient pas aussi écartés vers les tempes et n'avaient pas la même expression menaçante que ceux de sa sœur. "Ce doit être Jeanne", pensa Nadia, qui jeta un regard curieux à Lopatkine. Sianov, debout près d'elle, fronça les sourcils en grattant sa maigre joue hirsute. Il sentait le tabac de paysan.

- Mais qu'est-ce que nous attendons ? fit-il tout d'un coup. Vous ne voulez pas goûter à nos pommes de terre ? Elles sont fameuses, aujourd'hui... vraiment superbes ! Agacha, donne une assiette ...

- Je les mangerai bien comme ça, répondit Nadia en prenant dans la terrine une pomme de terre blanche et brûlante, toute argentée par les reflets de l'amidon. Elle espérait cette invitation.

- Parfait, c'est encore mieux comme ça. On bavarde mieux en mangeant. Vous permettez que je me joigne à vous ?

II s'assit à côté d'elle sur un billot de sapin, saisit une pomme de terre et s'apprêtait à la plonger dans le sel lorsqu'il se ravisa.

- Sima, apporte un couteau, ma chérie. II y eut un silence.

- Alors comme ça, camarade ... Nadiejda Serguéïevna, je crois ? reprit Sianov. Vous avez surpris notre famille, pour ainsi dire au grand complet. Toute l'équipe !

Il lança un coup d'œil rapide sur Lopatkine.

- Oui, je vois maintenant ..., commença Nadia.

Mais Lopatkine, qui mangeait avec un visible plaisir, bougonna :

- C'est bon : nous soulagerons Sima.

Tous se turent de nouveau. Lopatkine acheva tranquillement sa pomme de terre et en prit une autre.

- C'est votre travail ? demanda Nadia en montrant la planche à dessin.

- Oui, c'est mon travail, confirma-t-il simplement.

Nadia mangea aussi sa pomme de terre, en prit une autre et, soufflant dessus, regarda à plusieurs reprises Lopatkine. Le col de son tricot était déboutonné, découvrant une clavicule puissante. Son visage était serein, à croire qu'il était seul dans la chambre, se reposant après un pénible travail. Ses longs cheveux retombaient sans vie, comme à bout de fatigue. Un instant, il leva ses bons yeux gris sur Nadia et celle-ci sentit une seconde se réveiller en elle cette chaleur, ce trouble virginal, cet élan qu'elle avait combattu autrefois. Mais il détourna son regard et contempla avec la même douceur sa pomme de terre. Pour soutenir la conversation, Nadia s'adressa à lui de nouveau.

- Excusez-moi... (Elle lui jeta un coup d'œil timide et s'interrompit en rougissant) Je voulais vous demander ... Si ce n'est pas trop difficile, dites-moi en quoi consiste votre invention.

- Il n'y a aucune invention, répondît-il. Je vous parle sérieusement : il n'y en a pas.

- Attends un peu, Dimitri Alexéïévitch, intervint Sianov. Tu impressionnes Nadiejda Serguéïevna en parlant comme ça. Voyez-vous, comment vous dire ? C'est bien une invention et, en même temps, on peut dire que ça n'en est pas une. Mais, dans l'ensemble, c'est une chose utile et qui a des perspectives. Pour ce qui est de l'avenir.

- Je vais tout vous expliquer. (Lopatkine repoussa la terrine) Vous me permettez de fumer. Oncle Piotr et moi, nous grillons une cigarette de temps en temps.

Il glissa sa grande main maigre dans la poche de sa vareuse, accrochée au mur, et en retira une poignée de gros tabac. Nadia ne put s'empêcher d'admirer la force anguleuse de ses bras et de ses épaules, cette beauté masculine qui commençait déjà à se faner sous l'assaut d'un labeur insensé, de jour et de nuit, sur la planche à dessin. Lopatkine roula une cigarette, craqua une allumette et aspira avidement, les yeux clos, plusieurs bouffées.

- Je vous dirai tout, Nadiejda Serguéievna. Je vous ai toujours estimée. Je vous comprends et, à vous, je puis tout dire. Vous saisirez. De plus, je n'ai pas envie que vous partagiez l'opinion générale, qui me considère comme un maniaque.

Il aspira une nouvelle bouffée, eut un rictus, fit tomber la cendre de sa cigarette d'un mouvement nerveux et poursuivit :

- C'est une longue histoire, mais j'essaierai de vous l'exposer brièvement. Jusqu'en 37, j'ai travaillé dans une usine d'automobiles. Ce préambule est nécessaire pour vous donner une idée de tout ce qui m'est arrivé. J'appartenais à l'équipe du chef-mécanicien. J'étais un ajusteur hautement qualifié. Nous étions affectés à la chaîne principale, travail très varié. J'avais un ami, lui aussi ajusteur, à l'un des postes de cette chaîne. Il s'appelait Ivan Zotytch. Cet Ivan Zotytch prenait six écrous pour une roue de voiture et six pour une autre. Un second ouvrier montait la roue sur un axe et Ivan Zotytch ne s'occupait que des écrous. Quand la voiture arrivait jusqu'à lui, il mettait d'un seul coup les écrous en place.. À cet endroit était suspendu un serre-écrous électrique et, en un instant, il vissait tous les écrous avec cette machine. Un ouvrier ponctuel et sobre. Il arrivait toujours à sept heures et demie. En l'observant, je compris la réalité et la puissance de la division moderne du travail. Elle doit être poussée à un point tel que les actions auxiliaires, la réflexion et tout le reste n'occupent qu'un minimum de temps ...

- Pardonnez-moi, interrompit Nadia en rougissant, mais vous privez l'ouvrier de la pensée. Nous tendons à effacer la frontière entre le travail manuel et le travail intellectuel, alors que vous ...

Lopatkine la considéra avec attention, puis, détournant les yeux, sourit imperceptiblement.

- Nadiejda Serguéïevna, vous n'auriez pas parlé ainsi autrefois. Je constate avec satisfaction que vous avez fait des progrès dans certains domaines de la connaissance. Il est impossible de ne pas constater l'influence féconde de certaine main ferme.

Nadia rougit davantage encore.

- Je continue, enchaîna tranquillement Lopatkine. La division du travail doit nous donner des opérations si simples que n'importe qui soit capable, sans préparation spéciale, de les mener à bien. Nous obtiendrons ainsi le maximum de productivité. Quant à cet ouvrier, dont vous vous êtes montrée si préoccupée, rien ne l'empêche de penser. Non point à l'endroit où il a posé hier son marteau, mais de façon créatrice, par exemple au moyen de supprimer complètement le travail manuel en passant à l'équipement automatique total. Qu'il étudie les mystères de sa profession, qu'il devienne un savant. Ainsi nous ferons effectivement disparaître cette frontière. Mais ce n'est pas en pensant à un marteau égaré que nous la supprimerons jamais. Dites-moi, voyez-vous dans cette idée quelque offense au bon sens ?

- Non, je suis entièrement d'accord.

- Très bien. Continuons donc. L'ajusteur Dimitri Lopatkine termina ses études à la faculté de physique et de mathématiques et, ayant été blessé à la guerre, fut nommé à Mouzga comme professeur de physique. Un jour qu'il faisait visiter à sa classe la fonderie du combinat, il vit fabriquer des tuyaux de tout-à-l'égout : ces tuyaux, vous êtes d'accord, doivent être produits en très grandes quantités pour les besoins du pays, plus massivement que les automobiles par exemple. Eh bien, à Mouzga, cette fabrication s'exécutait comme au temps de Démidov [Nikita Démidov (1656-1725) : l'un des fondateurs de l'industrie russe, qui a équipé en canons les armées de Pierre le Grand]. On faisait un moule en terre et on y versait la fonte contenue dans une poche transportée à bras. La solution, Nadiejda Serguéïevna, m'apparaît on ne peut plus clairement. Je prends l'expérience de l'industrie automobile et je l'applique à la production des tuyaux. Ce qu'aurait fait n'importe qui à ma place, après avoir vu une chaîne, à commencer par Ivan Zotytch lui-même ! Pourvu, bien sûr, qu'il ait été piqué au vif à la vue d'une pareille routine. J'établis donc, comme je peux, le projet d'une machine à couler les tuyaux, en subordonnant toutes ses parties à la loi de l'utilisation maximum du temps de fonctionnement de la machine, dont voici le sens : l'organe de travail de l'appareil produit des tuyaux continuellement, sans temps morts. Ainsi qu'à la loi de l'encombrement minimum ... Excusez-moi, je ne m'exprime pas de façon trop aride ? C'est déjà la déformation professionnelle ...

- Pas du tout, je vous suis très bien.

- Et voilà, j'ai fait les plans de ma machine, et je les remets au Briz, c'est-à-dire au Bureau des inventions. Je me dis : ce n'est vraiment pas possible qu'on n'ait pas compris, dans les instituts, une chose aussi simple. Pourtant, j'ai tout de même déposé les plans, à tout hasard... Huit mois après, voici ce que je reçois ...

Lopatkine se pencha vivement, tira de sous le lit une caisse en contreplaqué, remplie de papiers rangés par liasses. Il ouvrit un de ces dossiers et tendit à Nadia un document bleu-vert, imprimé sur un fort papier glacé, barré par un cordon de soie terminé par un sceau rouge.

- Vous pouvez voir vous-même ... (Nadia remarqua alors que les doigts de Lopatkine tremblaient) Vous pouvez voir vous-même, Nadiejda Serguéïevna, que la découverte a bien été faite, appréciée, reconnue utile et originale. Seulement, n'attribuez pas trop de valeur à ce parchemin. Bien qu'il soit vraiment joli, ce n'est qu'un papier. Il faut le juger seulement en fonction de son prix de revient. Avec votre permission, je vais encore en griller une...     .

Sianov, avec une hâte compatissante, lui passa un bout de journal. Dmitri Alexéiévitch en déchira silencieusement un coin, roula d'un geste vif une cigarette, l'alluma de travers ; et après avoir éteint la flamme, aspira deux profondes bouffées de fumée.

- Où en étions-nous ? Ah oui ; voilà ! J'avais reçu ce papier et, chaque jour, en allant me coucher ou en me relevant après en avoir rêvé, je me délectais à sa vue. J'étais ému. Je sentais que j'étais utile ! On m'avait dit que la machine répondait à un besoin ! Cela dura pas mal de mois. Mais est-ce pour ça que je m'étais cassé la tête ? Me voilà à rédiger des rappels. Un, deux, trois. Au bout de six mois, ô joie ! On m'appelle à Moscou. "Faites-vous mettre en congé de toute urgence, vous allez mettre au point le projet de votre machine dans tel institut spécialisé". Vous imaginez ma joie ! Nous avons alors dansé avec l'oncle Piotr, et c'est tout juste si nous n'avons pas flanqué par terre la baraque. Je lâche ma physique, vous vous en souvenez. Je pars. Pendant deux mois, je frappe à toutes les portes du ministère. Pendant deux mois je reçois mon traitement sans voir aucun projet. Au début du troisième mois, je suis convoqué par le, ministre-adjoint, un certain Choutikov, qui me dit aimablement : "Nous ne pouvons rien faire. Les crédits ont été réduits. Cela ne dépend pas de nous. Il y aura peut-être quelque chose l'an prochain..." Vous entendez bien : peut-être ! Je suis reparti. C'est ainsi que ça s'est passé, Nadiejda Setguéïevna ! Et je suis devenu le locataire perpétuel de l'oncle Piotr.

- Mais pourquoi n'avez-vous pas recommencé à travailler ?

- Je vous prie de m'excuser. Procédons comme l'enseigne Asmous [Auteur d'un manuel de logique en usage dans les établissements d'enseignement]. Qu'est-ce qui s'était passé ? Il s'était passé qu'on avait transmis, pour avis, mon projet de machine au professeur Avdiev. Il existe, à Moscou, une sommité qui porte ce nom. Ce professeur a donné un avis défavorable. Sans se donner la peine de rien démontrer, il a déclaré : "Il est impossible de fabriquer mécaniquement un tuyau sans une longue goulotte [rigole de coulée]". Il est célèbre et fait grand cas de ses propres paroles, dont il est avare. "Fondre sans goulotte est une fiction", un point c'est tout. Du moment que c'est une chimère, le ministre refuse de la réaliser. Avdiev, c'est une autorité ! Il est titulaire de la chaire de fonderie ! On écrit, en parlant de lui : "Avdiev et les autres chercheurs soviétiques !" C'est Christophe Colomb en personne !

- Écoutez, interrompit Nadia en rougissant. Dimitri Alexéïévitch ! Je me sens très gênée ! Le professeur Avdiev est réellement un grand savant !...

- J'oubliais encore un autre fait : ce savant, peu de temps avant que j'aie reçu mon brevet, annonça qu'il avait construit sa propre machine à couler les tuyaux ...

- Voulez-vous dire qu'il vous aurait ... , lança sèchement Nadia.

- Rien de pareil ! Il a un projet bien à lui, entièrement original...

Dimitri Alexéîévitch, qui avait fini sa cigarette, tendit la main vers le journal, mais s'arrêta en route.

- Ça me suffit. J'ai fumé ma ration de la journée ... Je ne veux rien insinuer du tout. Vous demandez pourquoi je n'ai pas recommencé à travailler. Je n'ai rien fait parce que j'étais contraint d'écrire chaque jour, de démontrer que Christophe-Colomb avait tort. Vous souriez de nouveau. On vous a assuré qu'Avdiev était infaillible, et maintenant vous souriez. Vous avez fait don à Avdiev de votre sourire, et c'est lui qui le déclenche.

À ces mots, Nadiejda Serguéïevna, sans avoir eu le temps de s'indigner, se rendit compte qu'elle avait cessé d'être maîtresse de l'expression de son visage : "Je dois avoir l'air complètement stupide !" pensa-t-elle, désemparée.

- Mais moi, je déclare que couler des tuyaux sans goulotte est non seulement possible, mais nécessaire ! poursuivit avec obstination Lopatkine, sans la regarder. Il me faut le prouver, voilà pourquoi je ne peux prendre aucun travail. En outre, je mets au point une nouvelle variante, cela représente quatorze cents pièces et douze mille cotes, toutes dépendant les unes des autres. Bien sûr, il est difficile à un seul homme d'y arriver. C'est faisable pour un bureau d'études ou pour un fou comme moi. Oncle Piotr me vient en aide. Il a, lui aussi, un peu perdu la tête.

- Mais alors, vous ne touchez même pas de tickets de pain ? [Les cartes de rationnement, instituées pendant la guerre, existaient encore. Elles ont été supprimées à la fin de 1947. Il fallait justifier d'un travail réel ou d'une incapacité de travail pour avoir la carte]

- On arrive à s'en tirer, même sans tickets de pain, fit Sianov derrière le dos de sa visiteuse. Ce qu'il nous faudrait, c'est des tickets pour le papier à dessin.

- Je ne comprends pas (Nadia haussa les épaules), vous pourriez vous adresser à la direction du combinat.

À peine eut-elle prononcé ces mots qu'elle sentit s'établir un étrange silence. Dimitri Alexéiévitch regarda Sianov et ils échangèrent tous les deux un imperceptible sourire moqueur.

- Voici ce que je dois vous dire, Nadiejda ... Serguéïevna, je crois ? (Et Sianov, s'appuyant sur la table, se pencha en avant) Il y a bien des choses que nous ne saisissions pas non plus, Dimitri Alexéïévitch et moi. Mais quand on a été bien échaudé, on finit par tout comprendre. Et pas seulement par comprendre, mais par agir. À l'époque où on n'était pas encore à la page, on s'est adressé au camarade Drozdov, pour avoir du papier à dessin. En toute naïveté. Lui, bien entendu, a refusé. Et il avait raison : impossible de gaspiller du papier à dessin, fourni par l'État, pour n'importe quel enfantillage. À vrai dire, au début, il nous a donné deux feuilles, comme pour un journal mural. Un point c'est tout ! Mais nous pourtant, nous ne pouvons pas nous en passer.

- Et notre encre vient de Chine ! intervint Lopatkine, avec un sourire inattendu.

- Sans papier à dessin, pas moyen de tenir, continua Sianov pensif. Nous espérons que nous triompherons. Mais personne ne nous fait confiance... Les gens sont absorbés par le programme...

- Pour avoir confiance en vous, il faut quelqu'un qui ait sur les épaules une tête capable de comprendre, et puis aussi un cœur dans la poitrine ! s'écria durement la femme de Sianov, dans la pièce voisine.

- Tu ne dis pas ça pour nous, Agafia Timoféïevna ?

- Tu sais bien toi-même pour qui c'est ! Vous restez là, dans votre trou, sans oser souffler mot. Mais moi, je vais dire ce que je pense sans y aller par quatre chemins.

Sianova se précipita dans la pièce. Ses yeux noirs brillaient d'un éclat maladif ; elle agita son bras blanc, découvert jusqu'au coude, mit les poings sur les hanches.

- Si le gouvernement et l'Académie des sciences sont d'accord, c'est le devoir de chacun de venir en aide comme il peut. S'il a une conscience ... Comme fait Piotr, ajouta-t-elle en désignant brusquement Sianov.

Elle se tut et regarda longuement Nadiejda Serguéïevna en se calmant peu à peu. Puis elle sortit de la chambrette. Derrière le drap, on l'entendit remuer des casseroles et crier aux enfants : "Au lit, mauvaise graine !"

- Elle est belliqueuse, notre patronne ! constata Sianov avec bonhomie.

Nadia ne rentra pas seule chez elle. Lopatkine, presque invisible dans l'obscurité, marchait à côté d'elle d'un pas égal ; le col de son pardessus relevé, les mains dans les poches. Il était pensif et Nadia avait constamment l'impression de lire dans sa pensée. À cet instant, il semblait se cuirasser : il songeait sans doute au long et dur chemin qu'il devrait encore parcourir avec son invention. "Non, il n'y a là aucune folie, se disait-elle. C'est exactement ce que j'avais jadis deviné en lui. Une fermeté extraordinaire. Autrefois, elle sommeillait, sans emploi, et se reflétait paisiblement dans ses yeux, comme une âme neuve. Maintenant, ce brevet bleu, orné de son petit ruban, a contraint cet homme paisible à montrer son noyau d'acier. Il y a certainement de la faute d'Avdiev. Il a beau être une célébrité, il n'en était pas moins obligé de motiver son appréciation. À un homme comme Lopatkine, il faut apporter des preuves sérieuses, sinon il ne cède pas ... L'affaire n'est pas si simple ..."

Ils s'arrêtèrent au coin de la rue de l'Est et de l'avenue Staline.

- Maintenant, vous arriverez facilement chez vous. Au revoir, dit laconiquement Lopatkine. Il fit demi-tour et disparut dans l'obscurité, faisant craquer la neige...."


Boris Pasternak (1890-1960), "Le Docteur Jivago" (1957)

Poète jugé subversif par les autorités soviétiques, Boris Pasternak  (Борис Леонидович Пастернак) mène une double vie, tel Jivago, marié à Zinaïda, il rencontre à Moscou, en 1946, Olga Ivinskaïa, jeune veuve de 34 ans qui travaille comme secrétaire de rédaction à la revue Novy Mir et qui devient sa muse : elle subira la répression stalinienne, qui souvent décider de punir par l'intermédiaire des proches du suspect : le 9 octobre 1949, Ivinskaïa est emmenée par la police à la Loubianka pour être interrogée puis condamnée aux travaux forcés; enceinte, elle y perd son enfant. Pasternak, lui, tente d'échapper à toute condamnation, en se bornant à traduire du Shakespeare, Goethe ou Schiller, et prépare laborieusement une vaste fresque romanesque. Il y explore les années qui ont précédé et suivi la révolution de 1917 mais la censure lui reprochera de ne pas avoir donné une image assez positive de la révolution et de ses conséquences. Khrouchtchev ordonna en 1958 une virulente attaque contre Boris Pasternak après que son roman eut été publié à l'étranger alors que sa parution avait été interdite en Union soviétique: Pasternak fut contraint de refuser le prix Nobel pour éviter l'exil : "le départ hors des frontières de ma patrie équivaudrait pour moi à la mort, et c'est pourquoi je vous prie de ne pas prendre à mon égard cette mesure extrême. La main sur le cœur, je puis dire que j'ai quand même fait quelque chose pour la littérature soviétique et que je puis encore lui être utile.."

Dans ses mémoires, Khrouchtchev avança qu'il fut tourmenté par le roman, qu'il passa très près de l'autoriser et qu'il regretta ensuite de ne pas l'avoir fait. Après sa chute, Khrouchtchev obtint une copie du roman et le lut (il n'avait auparavant lu que des extraits) et avança, "nous n'aurions pas dû l'interdire. J'aurais dû le lire moi-même. Il n'y a rien d'anti-soviétique dedans". Cette épopée, quelque peu caricaturée tant à l'Est qu'à l'Ouest, met en scène, sur fond d'une Russie révolutionnaire, de son immensité tant géographique qu'historique, une histoire d'amour, celle de Lara Antipova et de Youri Jivago, fascinés tous deux par les possibilités d'une justice révolutionnaire, par une quête de vérité tant individuelle que politique : le pathétique du roman vient de l'échec de leurs espoirs. L'adaptation cinématographique qu'en fit David Lean en 1965, avec Omar Sharif et Julie Christie, rendit définitivement incontournable le chef d'oeuvre de Pasternak. 


Mikhaïl Afanassievitch Boulgakov (1891-1940), "Master i Margarita" (Le Maître et Marguerite, The Master and Margarita, 1966)

Succédant à "La Garde Blanche" (The White Guard, Белая гвардия, 1925), qui raconte sur fond de guerre civile russe, la fin de l'Ukraine tsariste à travers la destinée de la famille Tourbine, inspirée de sa propre famille, Boulgakov (Михаил Афанасьевич Булгаков) commence à écrire "Le Maître et Marguerite" en 1928, pour le terminer en 1940, peu avant sa mort : c'est seulement en 1966 que la première partie du "Maître et Marguerite" fut publiée par le mensuel Moskova, jusque-là le livre avait circulé clandestinement. Certaines phrases du livre se sont transformées en véritables dictons au moment des pires excès du totalitarisme soviétique ("les manuscrits ne brûlent pas", "la lâcheté est le plus terrible des vices"). Le roman est composé de deux récits distincts, mais liés, le premier se situe à Moscou au XXe siècle, le second dans l'ancienne Jérusalem. Boulgakov y intègre des personnages étranges et surnaturels dont Woland (Satan) et son entourage démoniaque, un écrivain (le maître) et sa maîtresse adultère (Marguerite, Elena Chilovskaïa, son modèle). L'ensemble oscille entre satire mordante du régime soviétique, allégorie religieuse, voire fantaisie burlesque. Dans le Moscou des années trente, deux écrivains discutent sur un banc d'un jardin public. Jésus a-t-il réellement existé ? Tel est le thème de la discussion. Tout à coup, se produit un mouvement de l'air, et un personnage est là, assis sur le banc voisin, qui se mêle bientôt à leur conversation. Etranger? Espion? Ou intrus simplement? L'inconnu montre ses papiers : il est en règle, il est, dit-il, un professeur venu en consultation. Mais, curieusement, il a un don de vision et lit dans I'avenir. Peu après, l'un des écrivains meurt comme il I'avait prédit; le second devient fou - c'était aussi prédit. L'inconnu, c'est le Diable, en visite dans le monde socialiste... 

"Ne parlez jamais à des inconnus - Au déclin d'une chaude journée de printemps, sur la promenade de l'Etang du Patriarche, apparurent deux citoyens. Le premier qui paraissait âgé d'une quarantaine d'années, était vêtu d'un léger complet d'été gris clair; il avait la taille petite mais bien prise, voire replète, le cheveu brun quoique rare, et son visage soigneusement rasé s'ornait d'une paire de lunettes de dimensions prodigieuses, à monture d'écaille noire. Quant à son chapeau, de qualité fort convenable, il le tenait froissé dans sa main, comme un de ces beignets qu'on achète au coin des rues. Son compagnon, un jeune homme de forte carrure dont les cheveux roux s'échappaient en broussaille d'une casquette à carreaux négligemment rejetée sur la nuque, portait une chemise de cow-boy, un pantalon blanc fripé et des espadrilles noires. Le premier n'était autre que Mikhaïl Alexandrovitch Berlioz, rédacteur en chef d'une épaisse revue littéraire et président de l'une des plus considérables associations littéraires de Moscou, appelée en abrégé M.A.S.S.O.L.I.T. Quant au jeune homme, c'était le poète Ivan Nikolaîevitch Ponyriev, plus connu sous le pseudonyme de Biezdomny. Ayant gagné les ombrages de tilleuls à peine verdissants, les deux écrivains eurent pour premier soin de se précipiter vers une baraque peinturlurée dont le fronton portait l'inscription : "Bière, Eaux minérales."  C'est ici qu'il convient de noter la première étrangeté de cette terrible soirée de mai. Non seulement autour de la baraque, mais tout au long de l'allée parallèle à la rue Malaïa Bronnaïa, il n'y avait absolument personne. A une heure où, semble-t-il, l'air des rues de Moscou surchauffées était devenu irrespirable, où, quelque part au-delà de la Ceinture Sadovaïa, le soleil s'enfonçait dans une brume de fournaise, personne ne se promenait sous les tilleuls, personne n'était venu s'asseoir sur les bancs. L'allée était déserte. - Donnez-moi de l'eau de Narzan, demanda Berlioz à la tenancière du kiosque. - Y en a pas, répondit-elle en prenant, on ne sait pourquoi, un air offensé. - Vous avez de la bière ? s'informa Bíezdomny d'une voix sifiante. - On la livre ce soir, répondit la femme. - Qu'est-ce que vous avez, alors ? demanda Berlioz. - Du jus d'abricot, mais il est tiède, dit la femme. - Bon, donnez, donnez, donnez !... En coulant dans les verres, le jus d'abricot fournit une abondante mousse jaune, et l'air ambiant se mit à sentir le coiffeur. Dès qu'ils eurent bu, les deux hommes de lettres furent pris de hoquets. Ils payèrent et allèrent s'asseoir sur un banc, le dos toumé à la rue Bronnaïa. C'est alors que survint la seconde étrangeté, concernant d'ailleurs le seul Berlioz. Son hoquet s'arrêta net. Son cœur cogna un grand coup dans sa poitrine, puis, semble-t-il, disparut soudain, envolé on ne sait où. Il revint presque aussitôt, mais Berlioz eut l'impression qu'une aiguille émoussée y était plantée. En même temps, il fut envahi d'une véritable terreur, absolument sans raison, mais si forte qu'il eut envie de fuir à l'instant même, à toutes jambes et sans regarder derrière lui. Très peiné, Berlioz promena ses yeux alentour, ne comprenant pas ce qui avait pu l'effrayer ainsi. Il pâlit, s'épongea le front de son mouchoir et pensa : "Mais qu'ai-je donc ? C'est la première fois que pareille chose m'arrive. Ce doit être mon cœur qui me joue des tours... le surmenage... il faudrait peut-être que j'envoie tout au diable, et que j'aille faire une cure à Kislovodsk..."  A peine achevait-il ces mots que l'air brûlant se condensa devant lui, et prit rapidement la consistance d'un citoyen, transparent et d'un aspect tout à fait singulier. Sa petite tête était coiffée d'une casquette de jockey, et son corps aérien était engoncé dans une mauvaise jaquette à carreaux, aérienne elle aussi. Ledit citoyen était d'une taille gigantesque - près de sept pieds - mais étroit d'épaules et incroyablement maigre. Je vous prie de noter, en outre, que sa physionomie était nettement sarcastique. La vie de Berlioz ne l`avait nullement préparé à des événements aussi extraordinaires. Il devint donc encore plus pâle, et, les yeux exorbités, il se dit avec effarement : "Ce n'est pas possible !..."  C'était possible, hélas, puisque cela était. Sans toucher terre, le long personnage, toujours transparent, se balançait devant lui de droite et de gauche. Berlioz fut alors en proie à une telle épouvante qu'il ferma les yeux... Lorsqu'il les rouvrit, tout était fini : le fantôme s'était dissipé, la jaquette à carreaux avait disparu, et la pointe émoussée qui fouillait le cœur de Berlioz s'était, elle aussi, envolée. - "Pfff! Ça, alors! s'écria le rédacteur en chef. Figure-toi, Ivan, que j'ai cru mourir d'une insolation, là, à l'instant. J'ai eu une espèce d'hallucination, pfff !..."  Il essaya de rire, mais des lueurs d'effroi traversaient encore ses yeux, et ses mains tremblaient. Peu à peu, cependant, il se calma. Il s'éventa avec son mouchoir, puis proféra d'un ton assez ferme : "Bon. Ainsi donc...", reprenant le fil de son discours que le jus d'abricot avait interrompu. Ce discours, comme on le sut par la suite, portait sur Jésus-Christ. Pour tout dire, le rédacteur en chef avait commandé au poète, pour le prochain numéro de la revue, un grand poème antireligieux. Ivan Nikolaîévitch avait donc composé ce poème, en un temps remarquablement bref d'ailleurs, mais malheureusement, le rédacteur en chef s'était montré fort peu satisfait du résultat. Biezdomny avait peint son personnage principal - Jésus-Christ - avec les couleurs les plus sombres, et pourtant, selon l'opinion du rédacteur en chef, tout le poème était à refaire. Berlioz avait donc entrepris, au bénéfice du poète, une sorte de conférence sur Jésus, afin, disait-il, de lui faire toucher du doigt son erreur fondamentale. Il est diflîcile de préciser si, en l'occurrence, Ivan Nikolaïévitch avait été victime de la puissance évocatrice de son talent, ou d'une complète ignorance de la question. Toujours est-il que son Jésus semblait, eh bien... parfaitement vivant. C'était un Jésus qui, incontestablement, avait existé, bien qu'il fût abondamment pourvu des traits les plus défavorables.Berlioz voulait donc montrer au poète que l'essentiel n'était pas de savoir comment était Jésus - bon, ou mauvais -, mais de comprendre que Jésus, en tant que personne, n'avait jamais existé, et que tout ce qu'on racontait sur lui était pure invention - un mythe de l'espèce la plus ordinaire...." (traduction Claude Ligny, Robert Laffont).

"Coeur de chien" (1925, Heart of a Dog, Собачье сердце)

La réalité soviétique des années 1922-1925 vécue par un chien. Dans cette nouvelle, le célèbre professeur Préobrajenski greffe sur un chien ramassé dans les rues de Moscou l'hypophyse d'un individu, Klim, qui vient de mourir : l'animal se métamorphose alors en un petit homme ivrogne, grossier et méchant, reflétant en fait la personnalité du donneur. Le professeur subit  les poursuites des différents comités étatiques et prolétariens en tout genre, guidés et fanatisés par le chien, Boulle, devenu homme, mais aussi homme de parti et directeur pour l'épuration des chats errants de la ville. Comme toujours chez Boulgakov, l'irrationnel, la dérision et la folie rejoignent une réalité cauchemardesque, Boulle symbolise-t-il le futur homme soviétique, Préobrajenski n'ose répondre à la question et se voit dans l'obligation de ré-opérer le "monstre"... (traduction de Vladimir Volkoff).


L'avènement de Khrouchtchev apporte, un temps, un relatif libéralisme dont profite Mikhaïl Kalatozov (1903-1973), qui obtient une Palme d'or à Cannes en 1958 avec "Quand passent les cigognes" (The Cranes Are Flying, Летят журавли), film d'amour, de guerre et de mort. Le Géorgien Sergueï Paradjanov (né en 1924) traite du fantastique et du primitivisme religieux dans le poème lyrique "les Chevaux de feu" (1965, Тіні забутих предків), qui met en scène des bergers et bûcherons des Carpates ukrainiennes. "Il était une fois un merle chanteur" (1971), du Géorgien Otar Iosseliani (né en 1934), est une agréable chronique du quotidien. En 1988, la Palme d'or du festival de Cannes pour le court métrage revient à "Fioritures", de Garri Bardine. Andreï Tarkovski (1932-1986) traite, par le biais de la biographie du peintre d'icônes du XVe siècle, "Andrei Roublev" (1966), de la liberté artistique. Ses films ("L'Enfance d'Ivan", Lion d'or à la Mostra de Venise en 1962 ; "Solaris", 1972 ; "StaIker", 1979) firent scandale en U.R.S.S. Réfugié politique à la suite de la présentation de "Nostalgie" à Cannes en 1983, il a consigné sa conception du cinéma et du rôle de l'artiste dans "Le Temps scellé", paru en 1989, une pensée empreinte d'orthodoxie slave et de panthéisme, tentent de franchir la frontière ténue séparant l'imaginaire du rationnel...


Vassili Grossman (1905-1964) ,

"Vie et Destin" (Жизнь и судьба, 1952-1962)

Juif soviétique natif de Berditchev, Vassili Grossmanv (Василий Семёнович Гроссман) abandonne en 1934 son travail d'ingénieur pour se consacrer à l'écriture de romans et évite de peu les purges de 1938. Il reste un écrivain et un journaliste toutefois respectueux de l'orthodoxie, le communisme semblant alors plus à même de lutter contre les montées du fascisme et de l'antisémitisme. Il vit la Seconde Guerre mondiale comme  journaliste à l'Étoile rouge (Krasnaïa Zvezda), la déroute des premiers mois puis l'immense sursaut de la nation, suit l'Armée rouge jusqu'à Berlin après avoir découvert la réalité des massacres de masse (L'Enfer de Treblinka) : il participa, avec Ilya Ehrenbourg, à la production du "Livre noir" (Черная Книга) dénonçant l'extermination des Juifs par les allemands dans les régions provisoirement occupées de l'URSS et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945 (entre-temps, Grossman apprendra que sa mère a été fusillée par les nazis en 1941). Dès 1943, il conçoit le projet d'écrire une vaste fresque couvrant le terrible séisme de cette époque, entendant, à l'instar de Tolstoi, conter les générations et les ramifications d'une famille face à l'Histoire. Le premier volume fut publié en 1952, "Pour une juste cause". Pendant la guerre, Grossman a espéré que l’héroïsme de l’Armée rouge et du peuple permettrait de faire évoluer la société soviétique vers plus de liberté, mais dans les années 1949-1953 se déchaînent campagnes antisémites et procès (le tristement fameux "complot des blouses blanches" de 1953) : la crise est alors profonde, Grossman décide de repenser toute l'histoire du siècle à la lumière si sombre de Treblinka, un des symboles de la Shoah lors de l'occupation allemande, et de Kolyma, le Goulag de Varlam Chalamov exprimés dans ses "Récits de la Kolyma" (Колымские рассказы): au fond, le nazisme de Hitler rejoint le bolchévisme de Staline. Ce sera "Vie et Destin", qui couvre la période 1942-1943, le tournant décisif de Stalingrad, moment-charnière où les deux systèmes totalitaires se rejoignent paradoxalement, et à partir duquel les multiples personnages de cette oeuvre vont découvrir que tous les espoirs de justice et de liberté sont en fait sans fondements, et que plus encore il n'est plus ici possible d'exprimer pensées ou émotions, tant publiquement qu'intérieurement : le livre sera saisi par le KGB en 1960 mais publié miraculeusement en 1980. D'où vient cette histoire tragique d'une Russie marquée, non pas, comme l'Occident par un accroissement constant de la liberté, mais au contraire par une montée systématique de l'esclavage. Pour Grossman, c'est que "les hommes qui veulent le bien de l'humanité sont impuissants à réduire le Mal sur terre" : la seule issue pour les hommes est la "bonté privée d'un individu à l'égard d'un autre individu, une bonté sans témoin, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du Bien religieux ou social..."

"Strum passa une nuit blanche. Son cœur lui faisait mal. D'où lui venait ce cafard terrible ? Quel poids, quel poids ! Un vainqueur ! Tu parles! A l'époque où il avait peur des employées de la Direction des logements, il était plus fort et plus libre qu'aujourd'hui. Il n'osait plus, à présent, ne fût-ce que discuter, émettre une opinion. En devenant puissant, il avait perdu sa liberté intérieure. Comment pourrait-il regarder Tchepyjine en face ? Bien que, allez savoir! Peut-être serait-il aussi tranquille que les gens de l'Institut qui, à son retour, l'avaient accueilli avec bonhomie et gaieté ? Tous les souvenirs qui, cette nuit-là, lui venaient à l'esprit, le blessaient, le tourmentaient. Rien ne lui apportait la paix. Ses sourires, ses gestes, ses actes, tout lui paraissait étranger, hostile. Les yeux de Nadia avaient, ce soir-là, une expression apitoyée et dégoûtée. Seule Lioudmila, qui l'agaçait, le contredisait toujours, écouta son récit et dit soudain : « Vitia, tu ne dois pas te tourmenter. Pour moi, tu es le plus honnête, le plus intelligent. Puisque tu as agi ainsi, c'est qu'il le fallait.›› D'où lui venait ce désir de tout sanctionner, justifier? Pourquoi était-il devenu si indulgent à l'égard de choses que, récemment encore, il ne supportait pas ? Quel que fût le sujet qu'on abordait avec lui, il se montrait toujours optimiste. Les victoires militaires avaient correspondu à un tournant dans sa vie personnelle. Il voyait la puissance de l'armée, la grandeur de l'État, un avenir lumineux. Pourquoi les idées de Madiarov lui semblaient-elles si banales, aujourd'hui ? Quand on l'avait chassé de l'Institut, il avait refusé de se repentir, et que son cœur, alors, était léger, radieux! Quel bonheur représentaient ses proches, à ce moment-là : Lioudmila, Nadia, Tchepyjine, Génia.. Et cette rencontre avec Maria Ivanovna ? Que lui dirait-il ? Il avait toujours eu une attitude si hautaine face à la soumission, à la docilité de Piotr Lavrentievitch. Et aujourd'hui? Il avait peur de penser à sa mère, il avait péché contre elle. Il n'osait toucher à sa dernière lettre. Avec horreur et tristesse, il comprenait qu'il était impuissant à préserver son âme, à la protéger. Une force était née en lui, qui le transformait en esclave. Il avait commis une terrible lâcheté ! Lui, un être humain, il avait jeté la pierre à de pauvres gens, ensanglantés, sans défense. La douleur qui lui serrait le cœur, le tourment qu'il éprouvait lui firent venir la sueur au front. D'où tenait-il son assurance ? Qui lui donnait le droit de se vanter, devant les autres, de sa pureté, de son courage, de s'ériger en juge, de ne pardonner aux gens aucune faiblesse ? Tous étaient faibles, les justes comme les pécheurs. La seule différence était qu'un misérable qui accomplissait une bonne action se pavanait ensuite toute sa vie, tandis qu'un juste qui en faisait tous les jours ne les remarquait pas, mais était obsédé, des années durant, par un seul péché. Il s'était enorgueilli de son courage, de sa droiture, avait raillé les faibles, les timorés. Et voilà qu'il avait, lui, un homme, trompé ses semblables. Il se méprisait, avait honte de lui-même. La maison qu'il habitait, sa chaleur, sa lumière, tout s'était effrité, était devenu poussière, sable sec et mouvant. Son amitié avec Tchepyjine, sa tendresse pour sa fille, son attachement à sa femme, son amour impossible pour Maria Ivanovna, ses fautes humaines et son bonheur d'homme, son travail, sa belle science, son affection pour sa mère et les pleurs qu'il versait sur elle, tout cela avait quitté son cœur.

Dans quel but avait-il commis ce terrible péché ? Tout semblait si misérable, comparé à ce qu'il avait perdu, comparé à la vérité, à la pureté d'un petit homme. Rien n'existait à côté, ni l'empire qui s'étendait du Pacifique à la mer Noire ni la science. Il vit clairement qu'il n'était pas trop tard, qu'il avait encore la force de relever la tête, de rester le fils de sa mère. Il ne se chercherait pas de consolation, de justification. Que cet acte lamentable, lâche, scélérat lui soit un reproche permanent! Il y penserait jour et nuit. Non, non, non! Ce n'était pas l'exploit qu'il fallait viser, pour ensuite s'enorgueillir et se pavaner. A chaque jour, à chaque heure, année après année, il fallait lutter pour le droit d'être un homme, le droit d'être bon et pur. Et ce combat ne devait s'accompagner d'aucune fierté, d'aucune prétention, il ne devait être qu'humilité. Et si, au moment le plus terrible, survenait l'heure fatale, l'homme ne devait pas craindre la mort, il ne devait pas avoir peur s'il voulait rester un homme.

-Bon, on verra, .dit-il. Peut-être aurai-je assez de force. De ta force, maman...

« Les veillées du hameau à la Loubianka... ››

Après les interrogatoires, Krymov restait étendu sur sa couche, à gémir, penser, bavarder avec Katzenelenbogen. Il ne trouvait plus si incroyables les aveux délirants de Boukharine, Rykov, Kamenev et Zinoviev, le procès des trostskistes et des centristes de droite ou de gauche, le destin de Boubnov, de Mouralov et Chliapnikov. La Russie se faisait écorcher vive car les temps nouveaux voulaient se glisser dans sa peau, et nul n'avait besoin des paquets de chair sanglante,ides entrailles fumantes de la révolution prolétarienne; ils étaient bons à jeter aux ordures. Les temps nouveaux n'avaient besoin que de la peau de la révolution et on écorchait les hommes, encore vivants. Ceux qui revêtaient la peau de la révolution parlaient sa langue, répétaient ses gestes, mais ils avaient un autre cerveau, d'autres poumons, un autre foie, d'autres yeux. Staline! Le grand Staline! Il avait probablement une volonté de fer, mais il était le plus faible de tous. Un esclave du temps et des circonstances, serviteur humble et résigné du jour présent, ouvrant tout grand la porte aux temps nouveaux. Oui, oui, oui... Et ceux qui ne saluaient pas la venue de cette ère nouvelle étaient jetés aux ordures. Il savait maintenant comment on brisait un homme. La fouille, les boutons qu'on vous arrachait, les lunettes qu'on vous retirait, tout cela donnait à l'individu le sentiment de son impuissance. Dans le bureau du juge d'instruction, l'homme s'apercevait que sa participation à la révolution, à la guerre civile ne comptait pas, que ses connaissances, son travail n'étaient que sottises. Et il arrivait à cette seconde conclusion : la nullité de l'homme n'était pas seulement physique. Ceux qui s'obstinaient à revendiquer le droit d'être des hommes étaient, peu à peu, ébranlés et détruits, brisés, cassés, grignotés et mis en pièces, jusqu'au moment où ils atteignaient un tel degré de friabilité, de mollesse, d'élasticité et de faiblesse, qu'ils ne pensaient plus à la justice, à la liberté, ni même à la paix, et ne désiraient qu'être débarrassés au plus vite de cette vie qu'ils haïssaient. Les juges d'instruction réussissaient dans leur travail car ils savaient qu'il fallait considérer comme un tout l'homme physique et spirituel. L'âme et le corps sont des vases communicants et, en écrasant la résistance physique de l'homme, l'assaillant réussissait presque toujours à investir la brèche, il s'emparait de l'âme de l'individu et l'obligeait à une capitulation sans conditions. Il n'avait pas la force de penser à tout cela ni celle de ne pas y penser. Qui avait bien pu le trahir ? Qui l'avait dénoncé? Calomnié? Il sentait que cette question ne l'intéressait plus. Il s'était toujours flatté de savoir soumettre sa vie à la logique. Mais aujourd'hui, il en allait tout autrement. La logique voulait que les renseignements sur sa conversation avec Trotski leur eussent été fournis par Evguénia Nikolaïevna. Or, toute sa vie actuelle, sa lutte contre le juge d'instruction, sa faculté de respirer, de rester le camarade Krymov reposaient sur la certitude que Génia n'avait pu faire cela. Il s'étonnait même d'en avoir douté un instant. Il n'existait pas de force au monde capable de l'obliger à ne plus croire en elle. Sa foi demeurait, bien qu'il sût qu'elle seule était au courant de cette conversation, bien qu'il sût que les femmes trahissaient, qu'elles étaient faibles et que Génia l'avait quitté, abandonné en ces jours difficiles de sa vie. Il raconta son interrogatoire à Katzenelenbogen, mais ne dit mot de cette affaire. Katzenelenbogen ne faisait plus le pitre, le bouffon. Krymov l'avait bien jugé. Il était intelligent. Mais tout ce qu'il disait était étrange et terrible. Parfois, il semblait à Krymov qu'il n'y avait rien d'injuste à ce que ce vieux tchékiste se trouvât enfermé dans une cellule de la Loubianka. Il ne pouvait en être autrement. Krymov avait l'impression, par moments, qu'il était fou. Mais c'était un poète, le chantre des organes de sécurité. La voix vibrante d'admiration, il raconta à Krymov comment Staline avait demandé à Ejov, lors d'une interruption de séance au dernier congrès du parti, pourquoi il avait toléré des abus dans la politique de répression. Désemparé, Ejov avait répondu qu'il n'avait fait que suivre à la lettre les directives de Staline. Le guide, alors, s'était tourné vers les délégués massés autour de lui et avait dit tristement : « Et ce sont les propos d'un membre du parti !... ›› " (Edition Julliard, traduction Alexis Berelowitch). 


Iouri Dombrovski (1909-1978), "La Faculté de l'inutile" (1978)

D'origine juive polonaise et tzigane, diplômé des cours supérieurs de littérature, Iouri Ossipovitch Dombrovski (Домбровский Юрий) sera arrêté et déporté à cinq reprises à partir de 1932, totalisant, à sa libération définitive en 1957, presque un quart de siècle de bagne ou d'exil, dont quatre années passées à Kolyma, en 1939, dans l'extrême nord-est sibérien; devenu inapte au travail il termine sa peine à l’hôpital: "J’ai commencé à écrire ce roman à l’automne de l’année 1943, sur un lit d’hôpital, n’ayant en ma possession qu’un unique cahier d’écolier dont m’avait fait cadeau le médecin, et un porte-plume, ou plutôt un bout de bois sur lequel était attachée une plume. L’encre, je la fabriquais à partir d’iode, cela donnait une encre brune et me faisait penser à celles qu’utilisaient les moines et les clercs dans quelque XVIe siècle. Économisant le papier, j’écrivais en lettres tellement minuscules, je serrais tant et tant les lignes et les caractères, qu’aujourd’hui je ne parviens à relire les manuscrits de cette époque qu’à travers une loupe. Mes jambes étaient paralysées, et j’étais obligé d’écrire d’abord couché puis assis. Le carton couvert de signes de différentes grandeurs avec lequel, dans les hôpitaux, les médecins testent l’acuité visuelle, me fut alors très utile. Luttant contre la faiblesse et l’ennui, incapable de sortir de ce lit, je ne pouvais que remuer sur place. J’écrivais donc mon roman." Réhabilité, il vient s'installer à Moscou, où il publie, en 1959, son premier roman, "Le Singe à la recherche de son crâne", puis, en 1964, "Le Conservateur des antiquités" (Хранитель древностей). Livre d'apparence insolite, où l'on suit un fonctionnaire d’Alma-Ata, qui plonge dans le passé au gré des civilisations successives et des despotismes qui ont laissé dans le Kazakhstan leurs vestiges, mais vit aussi dans la société stalinienne de 1937, marquée par la passivité et la délation presque naturelles des braves gens qui la composent. Dans "La Faculté de l'inutile" (1978, Факультет ненужных вещей), nous retrouvons le héros du "Conservateur des antiquités", aux traits largement autobiographiques : arrêté, il résiste à l'arbitraire (car le droit est, dans cette société, devenu cet « inutile » dont parle le titre) dans une sorte de duel dont il sortira, malgré tout, vainqueur. La publication de ce dernier livre lui vaudra d'être agressé et sans doute d'en mourir peu après. " Ce que je voudrais ? Interroger les déserts de l’Asie, ces déserts dont les sables ont enfoui des palais, des villes, des observatoires, des bibliothèques, des théâtres, le Khozem, la Marguiane, la Bactriane. Des sables brûlants où un corps au bout d’un mois est desséché, dur comme du bois, mais intact pour des siècles", pourquoi? pour rechercher où donc se terre l’humanité de l’homme ? et à quelle profondeur fouiller pour découvrir un fragment de crâne pensant....


Varlam Chalamov (1907-1982) - "Récits de la Kolyma"

"Les prisonniers étaient des ennemis imaginaires et inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis qu'il fusillait, tuait et faisait mourir de faim. La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant selon des répartitions, des listes et un plan à réaliser. Il y avait le même pourcentage de vauriens et de lâches parmi les hommes qui ont péri au camp qu'au sein des gens en liberté. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard." Varlam Tikhonovitch Chalamov (Варлам Тихонович Шаламов) a passé dix-sept années de sa vie à Kolyma, un "enfer blanc" devenu emblème du Goulag et région de l'Extrême-Orient russe organisé comme centre majeur d'extraction minière par le travail forcé, parvient à en survivre, est réhabilité en 1956, gagne Moscou, publie des essais et de la poésie dans des revues littéraires tout en s'attelant à son œuvre majeure, et termine misérablement sa vie dans un hôpital psychiatrique, "dernière victoire du KGB". Les Récits de la Kolyma, écrits de 1954 à 1973, raconte son expérience des camps et les épreuves seront envoyées dans les pays occidentaux en contrebande, ou publiées en URSS par samizdat, la première édition en langue russe (mais à l'étranger) sera de 1978. Entre-temps, en 1972, Chalamov devra renier ses Récits, et le livre ne paraîtra en URSS qu'en 1987. L'écriture fut sa survie, une écriture totalement dépouillée, hantée par la seule volonté d'aller jusqu'au bout de ce qu'il a pu vivre, et sachant que le récit ne peut épuiser l'horreur de ce vécu. 


Evguénia Guinzbourg (1904-1977), "Le Vertige" (1967)

Evguénia Sémionovna Guinzbourg (Евгения Семёновна Гинзбург), professeur d'histoire à l'institut pédagogique de Kazan et  épouse du premier secrétaire du Parti communiste de la ville, est arrêtée et condamnée en 1937 (accusée de connivence avec les ennemis du peuple et d'activité contre-révolutionnaire, notamment pour ne pas avoir dénoncé un de ses collègues, suspecté d'être trotskyste), ne sera libérée qu'en 1947, après avoir effectué dix ans de travaux forcés à la Kolyma, et réhabilitée en 1955. C'est à partir de 1959 qu'elle commence à écrire ses Mémoires, intitulées en russe "Un itinéraire abrupt" (Крутой маршрут.) et  parues en français sous le titre "Le Vertige", suivi d'un second tome, "Le Ciel de la Kolyma". Ses écrits sont diffusés clandestinement en URSS avant d'être publiés en Occident à la fin des années 1960. Son témoignage sur les camps de concentration et sur l'incroyable odyssée de millions d'hommes et de femmes est incomparable, on suit l'être humain du goulag progressivement dépouillé de toute personnalité, de toute certitude, de cette attente d'un châtiment dont on ne connaît pas la raison, les interrogatoires "enchaînés" de sept jours et sept nuits d'affilée, les cachots où l'on ne peut se tenir que debout, l'isolement total où la langue humaine disparaît et où seule la mémoire peut sauver : la survie de cette mémoire devient ainsi l'élément capital pour sauver de l'existence et du doute ce qui peut l'être. Le récit s'arrête en 1940 dans le camp d'Elguen, en Iakoulie du Nord, elle est sauvée d'une morte certaine par un médecin, détenu, qui réussit à la faire nommer infirmière, une fois échappe ainsi à la mort et s'étonne toujours de trouver parmi la majorité des détenues communistes une foi intacte en Staline.... 


La direction de Leonid Brejnev (1964-1982), qui succède à celle de Khrouchtchev, en octobre 1964, est d'abord caractérisée par un retour à une direction collégiale. Bien que marquée par des velléités de décentralisation économique, c'est une période de stagnation, la société paraît figée dans des clivages sociaux qui favorisent la puissance des apparatchiks (membres de l'appareil du parti) et des nouveaux technocrates : aux générations de l'immédiate après-guerre ont succédées des hommes et femmes plus instruits, plus sensibles à la modernisation, une nouvelle intelligentsia se constitue, faite de techniciens, de chercheurs... L'apparition des dissidences témoigne des frustrations et des aspirations profondes du pays et l'échec du Printemps de Prague en 1968 aura un large écho parmi les intellectuels soviétiques. Les publications du samizdat ( самиздат) qui circulent clandestinement et dont le nombre va s'accroître après la signature des accords d'Helsinki (1975), entrent en résonance avec la société. 

Un étroit contrôle s'abat sur la vie littéraire et le monde des idées des années 1970, mais le mouvement contestataire reste actif, une nouvelle génération d'émigrés (Soljenitsyne, Brodski, Siniavski, pour citer les plus grands) rejoint en Europe et aux États-Unis les vagues précédentes, mais portent sur l'exil un regard tout à fait différent : ils n'entend plus porter uniquement leurs efforts dans la préservation de leurs traditions culturelles ou de la recréer, mais s'échappent pour retrouver la latitude d'action nécessaire qui peut permettre de faire évoluer la situation en U.R.S.S...


En février 1966 s'ouvre un procès à l'encontre de deux écrivains, Andreï Siniavski (1925-1997) et Ioulï Daniel (1925-1988) pour avoir publié en Occident, le premier des "Récits fantastiques" (1958) et "Messieurs, la cour" (1959), qui décrivait à l'avance son arrestation, sous le pseudonyme d'Abram Tertz, le second des nouvelles sous celui de Nikolaï Arjak. Ils seront tous deux condamnés à sept ans de bagne pour antisoviétisme. Dans "Bonne Nuit", dernier roman publié en 1984 d'Abram Tertz, l'auteur invite au sommeil une humanité secouée par la folie, et le protagoniste principal se croit télépathiquement branché sur les tables d'écoute du K.G.B. Quant à Iouli Daniel, ses Poèmes de prison seront publiés chez Gallimard. Tous deux sortiront de prison en 1970 mais seront interdits à Moscou...


Indéfectible militante des droits de l'homme, Lydia Korneïevna Tchoukovskaïa (Ли́дия Корне́евна Чуко́вская, 1907-1996), qui soutint Boris Pasternak puis en février 1966, Andreï Siniavski et Iouli Daniel pendant leur procès, prit aussi ouvertement position en faveur d'Alexandre Soljénitsyne et d'Andreï Sakharov, fut exclue de l'Union des écrivains de l'URSS en 1974 : elle écrivit pendant les purges, de 1939 à 1940, deux romans, "La Maison déserte", où l'on suit la descente aux enfers d'Olga Pétrovna, citoyenne irréprochable, mère d'un communiste modèle et enthousiaste, qui découvre les conséquences tragiques lorsque s'abat la répression stalinienne pour "manque de vigilance prolétarienne", et, de 1949 à 1957, "La Plongée" (traduction  Sophie Benech), les femmes, ces femmes qui forment ces longues files d'attente aux portes des prisons,   y incarnent cette "mémoire" sans laquelle tout être "ne peut y avoir ni conscience, ni honneur, ni travail de l’esprit"...


Vénédict Eroféiev (1938-1990),

"Moskva-Petushki" (Moscou-sur-Vodka, 1969)

Le bref roman de Vénédict Eroféiev (Венедикт Васильевич Ерофеев), son seul et unique ouvrage, permet de remédier au manque d'alcool de qualité en Union Soviétique, mais un roman qui choisit la parodie pour aborder la vie quotidienne, émaillant sa quête de réflexions et de rencontres, toutes aboutissant à un même sentiment d'absurdité qui ne correspondent en aucun cas aux idéaux supposés d'un Etat soviétique. Eroféiev fut par la suite renvoyé de cinq universités pour "inaptitude idéologique". Le narrateur, Vénitchka, décide de prendre le train de Moscou à Pétouchki pour rejoindre sa femme, et le voici durant cent cinquante kilomètres, d'une station à l'autre, mêlant vodka, bière et liqueurs, raisons de boire et illustrations d'ivrognes, pour parvenir à destination et découvrir en fin de compte son immense solitude, la bouffonnerie a des relents de tragédie...


Mykhaylo Ossadchy (1936-1994), "Bilmo" (Cataracte, 1971)

Texte majeur de la littérature soviétique des années 1960, "Cataracte" décrit l'arrestation et l'emprisonnement de l'auteur, Mykhaylo Ossadchy, journaliste et poète ukrainien accusé d'activités anti-soviétiques et pro-ukrainiennes, crimes qu'il n'était pas conscient de commettre jusqu'à son arrestation. La littérature clandestine ukrainienne était alors sans impact sur la scène internationale, les défenseurs des droits de l'homme et les soviétologues se focalisaient alors sur Moscou et Léningrad. Mykhaylo Ossadchy n'évoque pas seulement son procès mais montre au travers de ses rêves et de ses fantasmes comment la pensée peut se dégrader progressivement au sein du système soviétique, que l'on soit emprisonné ou que l'on y vive au quotidien...


Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) 

Alexandre Soljénitsyne (Александр Исаевич Солженицын), issu d'un milieu aisé de la paysannerie, diplomé de la faculté de physique et de mathématique de l'université de Rostov, est arrêté en 1945, pour avoir critiqué dans sa correspondance privée la politique et les compétences militaires de Staline: il est condamné à huit ans de camp, purge sa peine dans un institut scientifique près de Moscou, où ne travaillent que des prisonniers politiques (toile de fond du "Premier Cercle", puis dans un camp de travaux forcés dans la région de Pavdolar, au Kazaksthan (toile de fond d' "Une journée d'Ivan Denissovitch"). Libéré du goulag en 1953, quelques semaines avant la mort de Staline, il est envoyé en «exil perpétuel» au Kazakhstan, devient instituteur dans un village, réhabilité en 1956. Il publie "Une journée d'Ivan Denissovitch" en 1962 dans la revue soviétique Novy Mir grâce à l'autorisation de Nikita Khrouchtchev. Mais en 1964, l'URSS se referme à nouveau sous Léonid Brejnev, et les romans suivants de Soljénitsyne, "Le Premier Cercle" et "Le Pavillon des cancéreux", le premier tome de son épopée historique "La Roue rouge", sont frappés d'interdiction en URSS dès 1966, mais paraissent en Occident et lui valent le prix Nobel de littérature en 1970. Il est déchu de sa nationalité en 1974 après la parution en Occident de "l'Archipel du Goulag", expulsé d'URSS, exilé en Allemagne fédérale puis en Suisse (il y écrit "le Chêne et le veau" en 1975), émigre aux USA en 1976, où il vécut vingt ans avant de revenir vivre en Russie, réhabilité en 1988 par Mikhaïl Gorbatchev: c'est en 1994 qu'il débarque à Vladivostok. De conviction orthodoxe, n'ayant pas comme Andreï Saakharov, séduit les médias occidentales, bien au contraire (cf son discours de 1978 à l'Université de Harvard), Soljenitsyne restera persuader que son pays n'était pas en capacité de passer du jour au lendemain d'un régime totalitaire à un régime de type occidental. 

"La révolution a pour habitude d’être magnanime avec précipitation. Elle s’empresse de renoncer à quantité de choses. Au mot katorga « bagne », par exemple. Que voilà pourtant un beau mot, un mot de poids, rien de commun avec cette espèce d’avorton de Dopr, ce glissant ITL. « Bagne », c’est un mot qui s’abat sur vous du haut de l’estrade des juges comme une guillotine à retardement, dès la salle d’audience il vous brise l’épine dorsale du condamné, il vous fracasse tout espoir. Le mot « bagnards » est si terrible que les autres détenus, les non-bagnards, se disent entre eux : ceux-là, pour sûr, quel ramassis de bourreaux ! (Voilà bien une faculté froussarde et salvatrice de l’homme : se représenter qu’on n’est pas le pire ni le plus mal loti. Les bagnards portent des numéros ! vous vous rendez compte ? des durs de durs, il faut croire ! Avec nous autres, avec vous et moi, on n’en viendra tout de même pas là !… Patience, patience, on y viendra !) Staline raffolait des vieux mots, se rappelant que les États peuvent reposer sur eux pendant des siècles. Sans la moindre nécessité prolétarienne, il regreffa des mots qui avaient été tranchés dans la hâte : « officier », « général », « directeur », « suprême ». Et vingt-six ans après que la révolution de Février eut supprimé le bagne, Staline le rétablit. On était en février 1943 : Staline sentit alors qu’il était, comme qui dirait, sorti de l’auberge. Les premiers fruits civils de la victoire du peuple à Stalingrad furent donc : l’oukase sur la militarisation des voies ferrées (qui déférait gamins et femmes au conseil de guerre) et, le surlendemain (17 avril), l’oukase sur l’introduction du bagne et de la potence. (La potence est, elle aussi, une bonne et antique institution, sans rien de commun avec le claquement d’un revolver, elle étire la mort et permet de l’exhiber d’un coup et dans ses moindres détails à une grande foule.) Toutes les victoires qui suivirent traînèrent dans les bagnes et au pied de la potence de nouveaux contingents d’hommes voués à la mort : depuis le Kouban et le Don, pour commencer, ensuite depuis l’Ukraine de la rive gauche du Dnepr, depuis Koursk, Orel, Smolensk. Juste après les armées arrivaient les tribunaux militaires, et les uns étaient pendus séance tenante, les autres prenaient le chemin des camps de bagnards nouvellement créés.

Le premier de ce genre a sans doute été celui de la mine n° 17 à Vorkouta (et d’autres bientôt à Norilsk et Djezkazgane). Le but de l’opération n’était guère dissimulé : il s’agissait de mettre à mort les bagnards. C’était une machine à tuer bien franche, mais dans la tradition du Goulag, étirée dans le temps, pour que les victimes aient à souffrir plus longtemps et à fournir encore du travail avant leur mort.

On les logea dans ces « tentes » de sept mètres sur vingt, courantes dans le Nord. Habillées de planches et recouvertes de sciure de bois, elles devenaient des sortes de baraques légères. Pareille tente était prévue pour quatre-vingts personnes en cas de « wagonnets », pour cent personnes en cas de châlits continus. Les bagnards, eux, y étaient logés à raison de deux cents. Mais n’allez pas voir là un tassement ! ce n’était que judicieuse utilisation de la surface habitable. Les bagnards fournissaient douze heures de travail en deux équipes sans jour de repos : par conséquent, il y en avait toujours cent au travail et cent dans la baraque. Pendant le travail, ils étaient entourés d’un cordon de gardes avec leurs chiens, on les battait à qui mieux mieux, on les stimulait à la mitraillette. En route pour la zone, on pouvait à sa guise arroser leur formation d’une rafale et personne ne demandait de comptes aux soldats pour ceux qui avaient péri. La colonne exténuée des bagnards était facile à distinguer de loin d’une colonne de simples prisonniers – tant les gens s’y traînaient avec peine, l’air égaré. On leur faisait bonne mesure de toute la longueur de leurs douze heures de travail. (Pour creuser à la main une roche dure dans les blizzards polaires de Norilsk, ils avaient droit, en douze heures de temps, à une seule fois dix minutes de chauffoir.) Et on employait de la façon la plus inepte possible leurs douze heures de repos. On prenait sur ce temps-là pour les conduire d’une zone à l’autre, pour les faire mettre en rangs, pour les passer à la fouille. Arrivés dans la zone d’habitation, on les introduisait immédiatement dans une tente jamais aérée – une baraque sans fenêtres – et on les y enfermait à clef. Tout l’hiver durant s’y concentrait un air d’une puanteur, d’une humidité, d’une âcreté telles qu’un homme non habitué n’eût pu y tenir deux minutes. La zone d’habitation était encore moins accessible aux bagnards que la zone de travail. Cabinets, réfectoire, infirmerie – ils n’avaient droit à rien de cela. Pour tous usages, une tinette et un guichet. Ce que manifeste le bagne stalinien des années 1943-1944 : la conjugaison du pire qui existe au camp avec le pire qui existe en prison. Le bagne tsariste, selon le témoignage de Tchékhov, était beaucoup moins inventif. De la prison d’Alexandrov (à Sakhaline), les bagnards pouvaient non seulement sortir vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour aller dans la cour ou aux cabinets (ils ne se servaient même pas de tinettes), mais ils pouvaient aller passer toute la journée… en ville ! Si bien que le sens véritable du mot « bagne » – l’enchaînement des rameurs au banc de nage –, seul Staline l’a pénétré.

Sur leur douze heures de « repos » était encore pris le temps des appels du matin et du soir – pas un simple contrôle du nombre de têtes de bétail comme c’est le cas pour les zeks : non, un appel détaillé, nominal, au cours duquel chacun des cent bagnards devait, sans accrocher, proclamer deux fois par jour son numéro, la liste devenue odieuse de ses nom, prénom, patronyme, date et lieu de naissance, articles du code, temps de peine, organisme qui a condamné et date de sortie, cependant que les quatre-vingt-dix-neuf autres, deux fois par vingt-quatre heures, devaient écouter tout cela, une vraie torture. Toujours sur le compte des mêmes douze heures avaient lieu les deux distributions de pitance : distribution des écuelles par le guichet et récupération de même. Aucun bagnard n’était autorisé à travailler à la cuisine, à transporter les baquets de nourriture. Tout le personnel de service était composé de truands, et plus impudemment, plus impitoyablement ceux-ci escroquaient les maudits bagnards, mieux ils vivaient eux-mêmes et plus étaient satisfaits les patrons du bagne : ici, et comme toujours aux dépens des Cinquante-Huit, coïncidaient les intérêts du NKVD et ceux de la truanderie. Mais comme les bordereaux ne devaient pas conserver trace pour l’histoire de ce qu’on faisait de surcroît crever de faim les bagnards, ces mêmes bordereaux prévoyaient la distribution de misérables suppléments – trois fois pillés au passage, par-dessus le marché – sous forme de « rations de mineurs » et de « plats-primes ». Et le tout s’accomplissait au prix d’une longue procédure, toujours par le guichet, avec appel nominal et échange écuelle contre ticket. Et lorsqu’enfin, enfin on aurait pu se laisser tomber sur son châlit et sombrer dans le sommeil – re-tablette du guichet qui se rabat, re-appel nominal, c’est la distribution des mêmes tickets pour le lendemain (les simples zeks n’avaient pas à se tracasser pour leurs tickets, ceux-ci étaient touchés et remis aux cuisines par le brigadier). Ainsi, sur les douze heures de « temps libre », c’est à grand-peine s’il en restait quatre de répit pour dormir. En outre, bien sûr, les bagnards ne touchaient pas un sou, ils n’avaient droit ni aux colis, ni aux lettres (il fallait que dans leur tête bourdonnante, hébétée, s’éteigne leur ex-liberté et que, dans l’indiscernable nuit polaire, il ne leur reste plus rien d’autre sur cette terre que le travail et la baraque qu’on a vue). À ce régime, les bagnards flanchaient à merveille et mouraient rapidement.

Le premier alphabet vorkoutais (vingt-huit lettres ouvrant chacune une numérotation de un à mille), les vingt-huit mille premiers bagnards de Vorkouta, donc, sont tous descendus dans la tombe en une année seulement. Étonnant qu’il n’ait pas suffi d’un mois. À Norilsk, à l’usine de cobalt n° 22, alors qu’on refoulait un convoi dans la zone pour prendre livraison du minerai, les bagnards se couchèrent sous les wagons pour en finir au plus vite. Deux douzaines d’hommes, de désespoir, s’enfuirent dans la toundra. On les repéra d’avion, on les mitrailla, puis on empila les cadavres sur la place des rassemblements. À la mine n° 2 de Vorkouta se trouvait un camp de bagnardes. Les femmes portaient des numéros dans le dos et sur leurs fichus. Elles prenaient part à tous les travaux souterrains, et même… dépassaient le plan !…

Mais j’entends déjà mes compatriotes et contemporains qui me jettent avec colère : arrêtez ! De qui avez-vous le front de nous parler ? Oui ! On les exterminait ainsi à petit feu – et on avait raison ! C’étaient des traîtres, des politsaï, des bourgmestres, non ? Alors, bien fait pour eux ! Vous n’avez tout de même pas pitié d’eux ?? (Auquel cas, comme chacun sait, la critique sort du cadre de la littérature pour entrer dans le domaine des Organes.) Quant aux femmes, là-bas, mais ce sont des paillasses à Fritz ! – me lancent des voix féminines. (Vous croyez que j’exagère ? Que non : des femmes de chez nous ont bel et bien traité d’autres femmes de chez nous de paillasses.)

Le plus facile pour moi serait de répondre, la chose à présent est admise, en « dénonçant le culte ». Je raconterais quelques cas exceptionnels d’envoi au bagne (par exemple, le cas de ces trois komsomoles engagées volontaires, pilotes de bombardiers légers, qui, ayant eu peur de larguer leurs bombes sur l’objectif, les avaient larguées en rase campagne et, revenues à bon port, avaient déclaré au rapport : mission accomplie. Seulement, par la suite, l’une d’entre elles, torturée par sa conscience komsomolienne, raconta l’histoire à la secrétaire – une jeune fille, aussi – de l’organisation de l’unité à laquelle elle appartenait ; ladite secrétaire, cela va sans dire, s’en fut droit à la Section spéciale, et les trois coupables récoltèrent chacune vingt ans de bagne). Et je m’exclamerais : voyez, voyez quels honnêtes Soviétiques étaient livrés à l’arbitraire du châtiment stalinien ! Et je vitupérerais ensuite non point à proprement parler contre l’arbitraire, mais contre les erreurs fatales, aujourd’hui fort heureusement réparées, qui ont été commises vis-à-vis de komsomols et de communistes. Il serait indigne, cependant, de ne pas prendre le problème dans toute sa profondeur. Parlons des femmes, pour commencer, des femmes, comme chacun sait, aujourd’hui libérées. Libérées non pas, à vrai dire, de leur double travail, mais du mariage religieux, du joug que faisait peser sur eux le mépris de la société, et des Kabanikha. Mais quoi ? n’est-ce pas se montrer pire que la Kabanikha que de leur imputer à crime d’antipatriotisme relevant du droit commun la libre disposition de leur corps et de leur personne ? Mais n’est-ce pas l’ensemble de la littérature mondiale (préstalinienne) qui a célébré l’amour libéré des ségrégations nationales ? libéré du caprice des généraux et des diplomates ? Tandis que nous, jusque dans ce domaine, nous avons appliqué l’aune stalinienne : défense d’entrer en contact sans y être autorisé par un oukase du Présidium du Soviet Suprême. Ton corps appartient avant tout à la Patrie.

Question préliminaire : qui étaient-elles de par leur âge, ces femmes, à l’époque où elles entraient en contact avec l’adversaire non pas au combat, mais au lit ? Sûrement pas des plus de trente ans, pour ne pas dire vingt-cinq. Autrement dit, depuis l’âge de leurs premières impressions d’enfants, elles avaient été élevées après Octobre, dans des écoles soviétiques et dans l’idéologie soviétique ! Qu’est-ce à dire ? Nous nous serions emportés contre l’œuvre de nos mains ? Certaines de ces jeunes filles avaient bien retenu ce que nous leur serinions depuis quinze ans, à savoir que la patrie n’existe pas, que l’idée de patrie est une invention réactionnaire. D’autres étaient lasses du puritanisme insipide de nos réunions, de nos meetings, de nos manifestations, de notre cinéma sans baisers, de nos danses sans étreintes. Les troisièmes ont été subjuguées par l’amabilité, la galanterie de l’homme, par les détails extérieurs de sa mise et de sa façon de faire la cour, toutes choses que personne n’avait enseignées aux gars de nos plans quinquennaux et aux gradés sortis de l’Académie Frounzé. Les quatrièmes, eh bien, les quatrièmes avaient tout simplement faim, oui, faim d’une faim primitive, c’est-à-dire qu’elles n’avaient rien à se mettre sous la dent. Quant aux cinquièmes, peut-être ne voyaient-elles pas d’autre moyen de se sauver, elles-mêmes et leurs parents, ou de ne pas être séparées d’eux.

À Starodoub, ville de la province de Briansk où je me trouvais sur les traces toutes fraîches de l’ennemi en retraite, on me raconta que longtemps y avait tenu garnison une troupe hongroise, destinée à protéger la ville des partisans. Puis était arrivé un ordre de transfert et des dizaines de femmes du patelin, arrivées toute honte bue à la gare, s’étaient mises à sangloter en faisant leurs adieux aux occupants, comme « elles ne l’avaient pas fait » (ajoutait un cordonnier railleur) « pour leurs maris mobilisés ».

Le tribunal militaire fit son entrée à Starodoub quelques jours plus tard. Sûr qu’il n’a pas manqué de prêter attention aux dénonciations. Sûr qu’il a expédié à la mine n° 2 de Vorkouta certaines des pleureuses de Starodoub.

Mais à qui la faute, là-dedans ? À qui ? À ces femmes ? ou bien à nous, à nous tous, mes compatriotes et contemporains ? Quelle sorte d’hommes avons-nous été, oui, nous, pour que nos femmes nous quittent et aillent se jeter dans les bras des occupants ? N’est-ce point là le prix, l’un des innombrables prix que nous payons et devrons longtemps encore payer pour la voie que nous suivons, cette voie communiste adoptée dans la hâte et parcourue dans la confusion, sans égard pour les pertes, sans regard vers l’avant ?

Toutes ces femmes et ces jeunes filles, peut-être fallait-il les vouer à la réprobation morale (mais après les avoir elles aussi écoutées), peut-être fallait-il les railler avec causticité, – mais pour ce qu’elles avaient fait, les envoyer au bagne ? dans cette chambre à gaz polaire ??" (L’archipel du Goulag, Alexandre Soljénitsyne, Fayard,  traduction José Johannet, Geneviève Johannet)

 

Alexandre Soljénitsyne (1918-2008),

"Une journée d'Ivan Denissovitch" (1962, écrit en 1959)

"Une journée d'Ivan Denissovitch" (Один день Ивана Денисовича) est une critique virulente du stalinisme dont Khrouchtchev autorisa en 1962 la publication, voulant ainsi mettre en  valeur le caractère libéral de sa politique. Le récit décrit la journée d'un innocent, Ivan Denissovitch Choukhov, enfermé dans un goulag : malgré les épreuves et les cruautés subies, une profonde solidarité unit les prisonniers, solidarité sans laquelle il leur serait impossible de survivre.

"A cinq heures du matin, comme tous les matins, on sonna le réveil : à coups de marteau contre le rail devant la baraque de l'administration. De l'autre côté du carreau tartiné de deux doigts de glace, ça tintait à peine et s'arrêta vite : par des froids pareils, le surveillant n'avait pas le cœur à carillonner. La sonnerie s'était tue. Dehors, il faisait noir, noir comme en pleine nuit, quand Choukhov était allé à la paracha. Sauf les trois phares jaunes tapant dans la fenêtre : deux depuis l'enceinte, et un de l'intérieur du camp.

Personne, comme qui dirait, n'était venu décadenasser la porte. Et on n'avait pas, non plus, entendu les dortoiriers enfiler leur perche dans les oreilles du jules, signe qu'ils vont l'emporter. Il ne dormait jamais une seconde de trop, Choukhov : toujours debout, sitôt le réveil sonné, ce qui lui donnait une heure et demie de temps devant soi d'ici au rassemblement, du temps à soi, pas à l'administration, et, au camp, qui connaît la vie peut toujours profiter de ce répit : pour coudre à quelqu'un un étui à mitaines dans de la vieille doublure ; pour apporter ses valienki – secs et au lit – à un riche de votre brigade, histoire que le gars n'ait pas à tournailler nu-pieds tant qu'il ne les a point retrouvés dans le tas ; pour trotter d'un magasinier à l'autre, voir s'ils n'ont pas besoin d'un coup de main ou de balai ; ou, encore, pour s'en aller au réfectoire empiler les écuelles laissées sur les tables et les porter à la plonge, ce qui vous vaudra aussi du rabiot, mais, là, les amateurs ne manquent pas, ça désemplit jamais et, le principal, s'il y a un reste dans une écuelle, vous résistez mal à l'envie de licher. Or Choukhov s'était enfoncé dans la tête la leçon de son premier brigadier Kouziomine, vieux cheval de retour (en 43, il avait déjà tiré douze ans) qui, dans une clairière près du feu, avait expliqué au renfort qui lui arrivait du front :

– Ici, les gars, c'est la loi de la taïga. N'empêche que, même ici, on peut vivre. Ce qui ne fait jamais de vieux os au camp, c'est le licheur d'écuelles, le pilier d'infirmerie et celui qui va moucharder chez le Parrain.

Là, il en rajoutait. Qui va moucharder chez le Parrain s'en tire toujours. Avec la peau des autres.

Il restait donc couché, Choukhov, lui toujours debout sitôt le réveil sonné. Depuis la veille au soir, ça n'allait pas : des espèces de frissons, ou bien de courbatures. De toute la nuit, il n'était pas arrivé à se réchauffer. Même qu'il y avait eu des moments où, au travers de son sommeil, il se sentait vraiment mal, alors qu'à d'autres le mal avait l'air de passer. Si seulement le matin avait pu ne pas venir…

Mais il s'était amené à l'heure, le matin.

Le moyen, aussi, de se réchauffer avec une pareille croûte de glace sur la fenêtre, quand du givre en toile d'araignée suinte, depuis les joints du plafond tout le long des murs de la baraque, et elle était de taille, la baraque !

De sorte qu'il restait couché, Choukhov, en haut de la wagonka, couverture et caban ramenés sur la figure, les deux pieds ensemble dans une manche retournée de sa veste matelassée. Sans voir rien, il devinait, au bruit, ce qui se passait dans la baraque et dans le coin de sa brigade. Ces pas pesants dans le couloir, c'étaient les dortoiriers qui emportaient un jules. (Un baquet de cent litres ! C'est considéré comme travail d'invalide, mais essayez un peu de coltiner ce machin-là sans que ça gicle.) Ce « poum » sur le plancher, c'était le ballot de valienki qu'on ramenait du séchoir : les bottes de la brigade 75. Maintenant, voilà les nôtres, puisque, cette nuit, c'est aussi notre tour de faire sécher nos bottes. Une wagonka grince : notre brigadier et son sous-brigadier qui se chaussent : le sous-brigadier, pour aller au pain, et le brigadier à la baraque de l'administration, histoire de causer avec les répartiteurs.

Mais aujourd'hui, il n'y va pas, comme les autres jours. Aujourd'hui – ça lui revient à Choukhov –, c'est le sort de leur brigade 104 qui se décide, parce qu'on veut la virer des ateliers en construction aux chantiers du Sotsbyte. Et ce Sotsbyte, la « Cité du Socialisme », c'est du terrain vague, farci de neige. Avant d'y rien faire, il faudra creuser des trous, planter des poteaux et s'enfermer soi-même, crainte qu'on s'évade, derrière des barbelés, après quoi seulement, maçonner.

C'est couru : on va geler pendant un mois. Pas une cabane. Ni le moyen de faire du feu. Avec quoi ? Pour s'en tirer vivants, une seule chose : marner en conscience.

Il se fait un sang noir, le brigadier, et il va là-bas pour arranger la chose. Pour qu'on envoie une brigade moins à la coule. Affaire qui ne se réglera pas, bien sûr, les mains vides. Sans, au moins, une livre de lard pour le chef répartiteur. Sinon un kilo.

Se faire porter malade ? Histoire de tirer une journée à l'infirmerie ? Qui ne risque rien n'a rien. Surtout que, vrai, Choukhov se sent des douleurs partout.

Oui, mais il faudrait voir à se rappeler le surveillant de service, ce matin.

C'est sûrement Ivan Double-Mètre, le grand maigre aux yeux charbon. A première vue, il vous terrifie tout bonnement, mais, à l'usé, c'est le plus accommodant : il ne vous colle jamais au cachot et jamais il ne vous traîne chez l'officier de discipline. De sorte qu'on va tâcher de rester couché d'ici que la baraque 9 aille au réfectoire.

Une secousse balance la wagonka. C'est deux qui se lèvent à la fois : sur les planches d'en haut, le voisin de Choukhov, Aliocha, un baptiste, et, en dessous, Bouynovski, qui est capitaine de frégate. Qui l'a été, plutôt.

Après avoir emporté les deux paracha, les dortoiriers se disputent pour savoir à qui ce sera d'aller chercher l'eau bouillante. Ils s'engueulent, ces vieux, que c'est horripilant comme des vieilles. Ça fâche le soudeur de la brigade 20. Il les traite de dégoulinants et leur envoie dessus son valiénok pour les calmer. La botte va cogner contre un montant de châlit. Les vieux la bouclent.

Le sous-brigadier des voisins chuchote :

– Vassil Fedorytch, on s'est fait avoir par ces salauds de la paneterie : trois miches à neuf cents, au lieu de quatre. Sur qui on va prendre la différence ?

Si bas qu'il l'ait dit, toute la brigade a entendu et se tait : quelqu'un, le soir, aura sa ration écornée.

Il restait couché, Choukhov, sur la sciure tassée à refus de sa paillasse. Si seulement la fièvre se décidait : à tomber ou bien à le faire franchement grelotter, au lieu de le travailler, ni sain ni malade.

Le baptiste marmonnait ses prières. Bouynovski, retour de faire ses besoins, gueula, comme si c'était bonne nouvelle (d'ailleurs, il ne s'adressait à personne) :

– Hardi, la Flotte ! Il fait au moins trente au-dessous.

Choukhov irait donc à l'infirmerie.

A la minute où il prenait cette décision, une main – la main de quelqu'un qui a pouvoir sur vous – arracha couverture et veste. Choukhov rabattit son caban et s'assit. A ses pieds, une figure en lame de couteau émergeait des planches : le Tartare ! Comme quoi il avait dû prendre son service à la place d'Ivan Double-Mètre et s'amener en douce.

– CH-854 (le Tartare venait de lire le matricule sur l'écusson blanc dans le dos du caban noir), trois jours de cellule sans dispense de travail.

Dans le faux jour de cette baraque (ça n'était pas toutes les ampoules qui fonctionnaient) où deux cents bonshommes couchaient sur cinquante wagonkas grouillant de punaises – sa voix d'étranglé, qu'on connaissait bien, mit tout le monde en branle, et ceux qui n'étaient pas encore debout commencèrent à s'habiller avec beaucoup de zèle.

– Quoi que j'ai fait, chef ? demanda Choukhov.

Le ton était lamentable, mais, au fond, il n'y avait pas de quoi se lamenter. Trois jours de mitard en allant au boulot ce n'est que demi-cachot, vous mangez chaud et vous n'avez pas le temps de penser. Le vrai cachot c'est avec dispense de travail.

– Pas levé au réveil.

Il n'allait pas se donner la peine d'expliquer : Choukhov devait se rendre compte aussi bien que lui et que chacun dans la baraque.

La face glabre et fripée du Tartare n'exprimait rien. Il se retourna, en quête d'un autre gibier. Mais ceux que protégeait l'ombre aussi bien que ceux qu'éclairaient les ampoules, sur les planches d'en bas comme sur celles d'en haut, tous enfilaient déjà leurs culottes noires matelassées, matriculées au genou gauche ou, déjà habillés, bouclaient leur caban et se pressaient de sortir : le Tartare, mieux valait avoir affaire à lui dehors. Passe encore si Choukhov s'était fait jeter au trou pour une autre raison, pour l'avoir mérité. Mais le vexant de la chose, c'est que, d'ordinaire, il était un des premiers debout. Et pas moyen, avec le Tartare, de faire lever une punition. Tout en continuant à discuter pour le principe, il remonta la culotte ouatée qu'il avait gardée pour la nuit (au-dessus du genou gauche, elle portait aussi un chiffon sale, avec le matricule CH-854 en chiffres d'un noir déjà grisonnant), revêtit sa veste (avec deux matricules : un sur la poitrine et un dans le dos), retrouva ses valienki dans le tas par terre, se coiffa de son bonnet (qui avait, devant, le même chiffon à matricule) et suivit le Tartare. Toute la brigade 104 l'avait vu se faire pincer, mais personne ne mouffeta. A quoi bon ? Et quoi dire ? Le brigadier aurait pu essayer, mais il était parti. De sorte que Choukhov, lui aussi, la boucla, histoire de ne pas aggraver son cas. Les autres, sûrement, auraient assez d'idée pour lui garder son petit déjeuner.

Il sortit donc en la compagnie du Tartare. Dehors, ça gelait ferme, avec une brume qui vous coupait la respiration. Depuis les miradors, deux forts projecteurs balayaient à feux croisés le chemin de ronde sous leurs faisceaux en croix. Les phares de l'enceinte et ceux du camp donnaient tous. Ça faisait tant de lumières à la fois que les étoiles en pâlissaient. La neige crissait sous les semelles des zeks qui couraient à leurs affaires : les uns aux cabinets, d'autres à la réserve, d'autres à la consigne des colis, d'autres à la cuisine spéciale pour y faire faire leur kacha, tous la tête dans les épaules et recroquevillés sous leurs cabans, gelés, moins de froid qu'à l'idée de toute la journée qu'ils allaient passer au froid. Mais le Tartare, dans sa vieille capote aux pattes d'épaule d'un bleu crasseux, il marchait bien tranquille, à croire que le froid n'avait pas prise sur lui. Ils dépassèrent la haute palissade de planches qui ceinturait la maison en pierres du BOUR, la prison du camp, dépassèrent les barbelés qui défendaient la paneterie contre les détenus, dépassèrent le poteau, au coin de la baraque de l'administration, où un rail pendait, blanc de glace, à un gros fil de fer, et dépassèrent le poteau suivant. A l'abri du vent, pour que le mercure ne descende pas trop, un thermomètre emmailloté de givre y était cloué. Choukhov lança un clin d'œil d'espoir à ce manchon laiteux : quand le mercure atteignait 41 au-dessous on n'allait pas au travail. Mais ça n'approchait même pas de 40.

Dans la baraque de l'administration, le Tartare le fit entrer de suite au corps de garde. Depuis un moment, Choukhov s'en doutait : pas question de cellule, c'est le plancher du corps de garde qui avait besoin d'un coup de torchon. Comme prévu, le Tartare annonça qu'il faisait grâce : CH-854 laverait le plancher.

Laver le plancher du corps de garde relevait des fonctions du planton, un zek qui restait au camp. Incrusté dans ce fromage, admis dans les bureaux du commandant du camp, de l'officier de discipline et du Parrain, leur rendant de menus services et apprenant parfois des nouvelles ignorées des surveillants eux-mêmes, ce gars avait fini par trouver au-dessous de sa dignité de laver le plancher des sergents. Et eux, s'en étant rendu compte, après deux ou trois fois qu'il leur avait fait faux bond, cueillaient le premier puni venu pour leur faire le ménage. Le poêle chauffait dur. En bourgerons sales, deux surveillants jouaient aux dames, tandis que le troisième, ceinturon bouclé, en touloupe et bottes de feutre, dormait sur un banc. Dans un coin, un seau et une serpillière attendaient.

Choukhov, réconforté, présenta ses excuses au Tartare :

– Merci, chef. Je recommencerai plus.

Le lavage des planchers, c'est pas compliqué : quand on a fini, on s'en va. Choukhov (maintenant qu'on lui avait donné du travail, la courbature semblait passer) empoigna le seau à main nue (à tant se presser, il avait oublié ses mitaines sous l'oreiller) et alla au puits...." (Une journée d'Ivan Denissovitch, Alexandre Soljénitsyne, Fayard, traduction Jean Cathala).

 

"Un incident à la gare de Krétchétovka", "La Maison de Matriona" (1963)

Nouvelle dans laquelle Soljénitsyne décrit la rencontre fortuite entre deux destins, rencontre décisive en fond de guerre (1941), alors que les armées allemandes progressent vers Stalingrad, que toutes les routes sont coupées, que réfugiés et soldats affamés tentent de survivre : la petite gare est à l'arrière du front, un homme affable, en civil, qui a perdu ses papiers militaires, surgit au milieu des convois de soldats hagards et vient demander de l'aide à Zotov, adjoint au commissaire de gare à Krétchétovka, soldat qui au fil des conversations, souvent familières, s'avère sans doute un Russe blanc, un espion à dénoncer... La seconde nouvelle, "La Maison de Matriona" est souvent considérée comme l'une des plus belles oeuvres d'Alexandre Soljénitsyne :  Kolkhozienne à la retraite dans un petit village à deux cents kilomètres de Moscou, Matriona cache un coeur pur et une âme de juste, toujours prête à rendre service malgré la misère où elle vit et les malheurs qui l'ont frappé (ses six enfants sont morts en bas âge, son mari porté disparu). Elle recueille chez elle, un jour d'été 1953, le narrateur, un instituteur de retour des camps qui va trouver dans son isba la Russie des profondeurs, une Russie humble et encore imprégnée de christianisme. Mais la tragédie pénètre dans le récit lorsque apparaît le beau-frère de Matriona, Thaddée, un vieillard rapace qui jadis a été son fiancé... Cette chronique naïve au lyrisme populaire signifia pour la Russie le début d'une quête de ses racines qui avaient été volontairement détruites par la révolution. 

 

Alexandre Soljénitsyne, "Le Pavillon des cancéreux" (1968)

Principalement autobiographique, l'intrigue du "Pavillon des cancéreux" (Раковый корпус rakovii korpus) est située en 1955, au début de la déstalinisation, dans un hôpital provincial de l'Asie centrale. Soljénitsyne parvient à construire tout un univers social en multipliant les points de vue, passant d'un personnage à l'autre sans transition. Il semble que l'essentiel, pour Soljénitsyne, ne soit pas ici de poser des questions politiques ou philosophiques que soulèvent l'oppression société et l'existence de camps, que l'impact de cette société reconstituée sur la vie des individus. Le personnage principal, Kostoglotov, est un ancien prisonnier politique touché par un cancer nécessitant une radiothérapie qui pourrait avoir des conséquences dévastatrice sur la vie qui lui reste. Son histoire s'entremêle avec celle de Véra Gangart, un médecin solitaire, mais rien ne peut véritablement aboutir, le goulag a brisé la vie, dans une sorte d'indifférence généralisée... 

 

Alexandre Soljénitsyne, "Le Premier Cercle" (1968)

Publié sous une forme expurgée afin d'éviter la censure soviétique, "Le Premier Cercle" (В круге первом) fut publié dans une version finalisée dix ans plus tard. L'intrigue se déroule à l'intérieur d'une prison réservée aux ingénieurs, savants et techniciens obligés d'inventer des gadgets pour la police stalinienne. La société est décrite de plusieurs points de vue, celui des prisonniers, de leur famille, de leurs collègues en liberté, des gardiens, et propose un portrait des dernières années du stalinisme. Réflexion aussi sur le patriotisme,  Soljénitsyne a cette particularité de préserver la singularité de ses personnages, des êtres humains habitant des univers propres mais reliés les uns aux autres.

"Tandis que les flocons épars commençaient à tomber, un par un, sur le trottoir sombre de la rue du Repos-du-Matelot - sur la chaussée les pneus des voitures avaient effacé les traces de la neige des jours précédents - les filles de la chambre 418 du Pavillon des Etudiantes de la Stromynka se préparaient pour le dimanche soir. La chambre 418 était au second étage. Les neuf carreaux de sa fenêtre rectangulaire donnaient sur la rue du Repos-du-Matelot. Le long des deux murs, à droite et à gauche, s'alignaient trois lits de camp, des étagères d'osier avec des livres et des tables de nuit. La partie centrale de la pièce était occupée par deux bureaux, ne laissant que d'étroits passages entre eux et les lits. Le plus proche de la fenêtre était appelé le «bureau de dissertation ›› et il était encombré de livres, de cahiers, de dessins et de piles de feuillets dactylographiés. Installée à un coin, Olenka, une blonde pâle, lisait un tas de ces feuillets. Plus loin se trouvait la table commune, où Mouza était en train d'écrire une lettre et où Liouda, devant un miroir, déroulait ses papillotes. Les lits s'arrêtaient juste avant le mur où s'ouvrait la porte, pour laisser la place à des cintres d'un côté, et de l'autre à un lavabo dissimulé par un rideau. Les filles étaient censées faire leur toilette au bout du couloir, mais elles trouvaient cela trop froid et inconfortable. Erjika, la Hongroise, était allongée sur le premier lit en partant du lavabo et elle lisait. Elle portait une robe de chambre connue dans cette pièce sous le surnom de «drapeau brésilien ››. Elle possédait en outre d'autres peignoirs pittoresques qui faisaient le ravissement de ses compagnes. Mais quand elle sortait en public, elle s'habillait avec beaucoup de retenue, comme si elle essayait délibérément de ne pas attirer l'attention sur elle. Elle en avait pris l'habitude durant les années où elle était dans la résistance hongroise. Le lit suivant appartenait à Liouda et c'était un véritable fatras. Liouda s'était levée peu de temps auparavant. La couverture et le drap étaient tombés sur le sol, tandis que sur l'oreiller une robe de soie bleue repassée de frais était soigneusement étalée ainsi que des bas. Liouda, debout près du bureau, racontait d'une voix forte, sans s'adresser à personne en particulier, car personne ne l'écoutait, comment un poète espagnol, arraché à son pays alors qu'il était encore un enfant, l'avait courtisée. Elle se rappelait dans tous ses détails le restaurant où ils étaient allés, quel orchestre il y avait là, quelles Êntrées on avait servies, quels plats et ce qu'ils avaient bu. Le menton appuyé sur ses petits poings ronds, Olenka essayait pendant ce temps de lire au lieu d'écouter Liouda. Bien sûr, elle aurait pu l'interrompre, mais comme sa défunte mère le lui avait dit : « Evite les gens querelleurs, tu n'en auras jamais fini avec eux. » Il s'était déjà avéré que, quand on essayait d'arrêter Liouda, cela ne faisait que l'exciter. Liouda n'était pas vraiment une etudiante. Elle avait terminé son stage à l'institut financier et elle était venue à Mjoscou suivre des cours pour les professeurs d'économie politique. Elle appartenait à une famille où on avait de l'argent à dépenser et c'était, semblait-il, surtout pour se distraire qu'elle suivait ces cours. Olenka trouvait les histoires de Liouda écœurantes tant elles étaient toujours concentrées sur le côté distraction de la vie, qui exigeait de l'argent, du temps libre et une tête vide; elle trouvait encore plus répugnante la conviction profonde de Liouda que non seulement les rencontres avec les hommes et les relations avec les hommes en général ont un sens précis, encore que la vie n'a pas d'autre signification. Olenka était fermement convaincue que leur génération maudite - elle était née en 1923 - ne pouvait absolument pas se permettre de considérer les choses de cette façon. Accepter une telle idée, cela voulait dire a accrocher toute sa vie à un seul fil d'araignée et attendre chaque jour qu'il se rompe pour découvrir que de toute façon il n'avait jamais tenu nulle part. Certes, un de ces fils nacrés venait précisément de surgir dans la vie d'Olenka. Il dansait devant elle comme une balançoire. Ce soir-là, Olenka devait aller à un concert avec un homme qu'elle aimait beaucoup. Le fil était là et, si elle voulait, elle pouvait le saisir à deux mains, mais elle avait peur de tirer dessus. Il pourrait se briser. Pour le moment, Olenka n'avait même pas encore repassé ses vêtements pour la soirée. Elle n'avait pas lâché sa lecture, non par obligation, mais parce qu'elle était sincèrement fascinée. Elle était en train de lire le troisième exemplaire d'un manuscrit piètrement dactylographié donnant un compte rendu des fouilles à Novgorod cet automne, après son propre départ. Olenka avait obliqué vers l'archéologie assez tard dans ses études, avant sa cinquième année. Elle voulait travailler l'histoire autant que possible de ses propres mains et, depuis ce transfert, elle était ravie de sa décision. Cet été-là, elle eu bonne fortune de déterrer une lettre sur écorce de bouleau : un document datant du XIIe siècle..."

 

Alexandre Soljénitsyne, "L'Archipel du goulag" (1974)

En 1974 est publié en France , dans lequel le dissident russe Alexandre Soljénitsyne témoigne, avec une force particulière, de la réalité des camps en Union soviétique. Le succès éditorial de l'ouvrage en Occident est spectaculaire. L'effet L'Archipel du goulag (Архипелаг ГУЛаг) est plus retentissant encore en France qu'ailleurs. 

"En mars 1974,d”abord à Leningrad, puis à Moscou, je travaillais sur mon article « A propos de la Lettre aux dirigeants de l 'Union soviétique d'Alexandre Soljenitsyne». Mais il faut qu'auparavant je fasse un retour en arrière. Juste après le Nouvel An, nous reçûmes de manière inattendue la visite du beau-fils d'Alexandre Issaïevitch, le jeune Motia (il avait treize ans), fils d'un premier mariage d'Alia Svetlova. Nous étions en train de prendre notre petit déjeuner, et Lioussia l'invita à la cuisine prendre une tasse de thé. Mais il refusa. Dès que je le vis, je fus frappé par quelque chose de solennel dans son attitude, par ses yeux sérieux et fiers qui brillaient de bonheur. Il alla dans la salle de bains, sortit un livre qu`il portait fixé dans le dos et nous le remit. C'était le premier tome de "L'Archipel du Goulag". Il ne s'était pas écoulé dix minutes que Lioussia et moi étions plongés dans la lecture de ce

grand livre (qui était l'objet depuis plus d'une semaine d'articles bas et haineux dans la presse soviétique et dont les radios occidentales parlaient quotidiennement). A la différence de la majorité des gens en Occident et de beaucoup de gens chez nous, Lioussia et moi savions ce qu'étaient les innombrables actes de barbarie et d'arbitraire dans le monde du Goulag, et nous nous représentions l'échelle de ces crimes. Et pourtant, le livre de Soljenitsyne fut pour nous un choc. Dès les premières pages de ce récit plein de colère, de tristesse, d'ironie sarcastique, surgissait le monde sinistre de camps gris entourés de barbelés, des bureaux d'instruction et des chambres de tortures inondés d'une lumière électrique impitoyable, des wagons "de Stolypine" bondés de détenus, des mines glaciales et mortelles de la Kolyma et de Norilsk; surgissaient les destinées de millions de nos concitoyens, le revers de l'unanimité joyeuse et de l'élan bâtisseur dont parlaient continuellement les journaux et dont on faisait des chansons. 

Quelques jours plus tard, je me joignis à une lettre collective qui exigeait qu'on protégeât Soljenitsyne des attaques et des persécutions dont il était l'objet, et qui rendait justice à L'Archipel et aux destinées tragiques de ses héros, les détenus. Je fus un des auteurs de cette lettre, avec Maximov et Galitch. Au cours des jours qui suivirent, j'accordai plusieurs interviews (plus de dix) sur L'Archipel et Soljenitsyne. Bien plus tard, j'appris que mes interviews avaient été publiées (en tout cas, la majorité d'entre elles). Le 12 février, vers sept heures du soir, le téléphone sonna: Soljenitsyne avait été emmené de force de chez lui. Lioussia et moi, nous nous précipitâmes dehors, arrêtâmes une voiture de passage pour entrer, un quart d'heure après, dans l'appartement des Soljenitsyne, rue Kozitski. L'appartement est plein de monde, je reconnais quelques visages familiers. Alia est pâle et préoccupée; elle raconte aux arrivants les circonstances de l'enlèvement, s'interrompt, se précipite pour faire quelque chose, trier des papiers, en brûler certains. Deux bouilloires sont sur le feu dans la cuisine, beaucoup, nerveux, boivent du thé. Il apparaît bien vite que Soljenitsyne n'est pas au Parquet, où il était convoqué, mais qu'il est arrêté. Le téléphone sonne de temps à autre, certains appels proviennent de l'étranger. Je réponds à un ou deux de ces appels; il me semble que l'ébranlement nerveux subi et la conscience de l'importance, du tragique de l'événement me font surmonter mon laconisme et ma sécheresse habituels, et je m'exprime en des paroles simples et fortes. Le lendemain, réunis dans notre cuisine de la rue Tchkalov, nous rédigeâmes un appel de Moscou, qui exigeait la libération de Soljenitsyne et la création d'un tribunal international chargé d'enquêter sur les faits que son livre L'Archipel du Goulag avait révélés. Nous avions déjà transmis l'appel quand nous apprîmes que Soljenitsyne avait été banni et que son avion venait d'atterrir en RFA. Nous téléphonâmes aussitôt à Alya pour le lui annoncer. Elle était très émue, elle avait déjà appris cette nouvelle par quelqu'un d'autre, mais attendait d'entendre la voix d'Alexandre Issaïevitch pour y croire. Une heure plus tard, elle nous téléphona: elle venait de parler avec son mari. Notre appel de Moscou fut largement diffusé. Ainsi, en République fédérale allemande, on recueillit plusieurs dizaines de milliers de signatures sur ce texte. Il y eut une soirée d'adieux, chez les Soljenitsyne, peu avant le départ d'Alia, d'Ekaterina Fernandovna (sa mère) et des enfants, qui allaient rejoindre Alexandre Issaïevitch. Nous y fûmes, Lioussia et moi. Beaucoup de gens bien y étaient, on y chanta de belles chansons russes. Avant cette rencontre, je m'étais déjà rendu chez Alia (seul, car Lioussia était à Phôpital à Leningrad), et Alia me donna un exemplaire de la Lettre aux dirigeants de l 'Union soviétique. Quand je la lus, je sentis qu'il me fallait y répondre (ouvertement, bien entendu). J'étais en désaccord avec trop de choses, avec ce qui y était dit mais aussi avec les implications de ce qui était dit. Je comprends qu`Alexandre Issaïevitch fut très peiné et irrité par ma lettre; cela ressort de l'article qu'il écrivit en réponse dans le recueil Des voix sous les décombres, mais il m'avait été impossible d'agir autrement. Dans les années qui suivirent, j'évitai de prendre position publiquement à propos de nos désaccords. Je vais essayer ici d'exposer brièvement en quoi ils consistent. J'aurai en vue la Lettre aux dirigeants, mais aussi ses autres textes politiques et notamment son Discours de Harvard, qui jouit d'une large renommée. Avant tout, je dois dire encore une fois le profond respect que j'éprouve pour A.l. Soljenitsyne, pour son talent d'écrivain, pour le grand rôle, un rôle historique en vérité, qu'il a joué dans la révélation des crimes du régime, pour le travail héroïque qui fut le sien durant tant d'années. J 'admire en lui sa lutte intransigeante contre le mal, j'admire la netteté et l'acuité de sa pensée. Quand je lis ses textes politiques, je ne peux pas ne pas me solidariser en pensée avec beaucoup de ce qu'il écrit. Et cependant, même en étant d'accord avec le fond de sa pensée, j'éprouve des réserves devant les jugements sans appel, l'absence de nuances, le manque de tolérance à l'égard des opinions d'autrui. En disant. cela, je comprends que ces défauts sont étroitement liés aux qualités dont je viens de parler: son esprit passionné, sa volonté d'atteindre le but qu'il s'est fixé. Tout en acceptant Soljenitsyne tel qu'il est, je pense qu'il ne faut pas taire les défauts de ses textes, tels qu'ils m'apparaissent et qu'il ne faut pas fuir la discussion ouverte. Sa nécessité est d'autant plus grande que à mon avis, même certains principes - exposés dans sa Lettre aux dirigeants - sont, chez Soljenitsyne, contestables. ll me semble que Soljenitsyne sous-estime l'importance et la nécessité d'une approche mondiale, universelle, des grands problèmes cardinaux de l'époque actuelle. Il fait preuve d'un « anti-occidentalisme » marqué. De là découlent son « isolationnisme de principe ››, une attention insuffisante aux problèmes et aux destinées des peuples autres que les peuples russe et ukrainien, à l'intérieur et à l'extérieur de l'URSS; de là vient qu`il dérive parfois dans un nationalisme russe exagéré, idéalisant le caractère national, la religion et les formes de vie du peuple russe, et amenant de ce fait même à un certain dédain, un certain parti pris contre les autres peuples. J'écrivis dans mon article que les politiciens pragmatiques qui succèdent aux idéologues se révèlent souvent plus durs et plus dogmatiques.

Selon Soljenitsyne, l'Occident (disons les États-Unis, l'Europe et le Japon) est déjà en train de perdre la bataille contre le totalitarisme qui est partout à l'offensive; l'Occident est, selon lui, inconséquent, mou et désuni, à un moment où il doit livrer une résistance historique aux forces du mal; l'Occident s'est perdu, selon lui, dans les tentations de la société de consommation, dans la permissivité, l'absence de religion et de spiritualité; il se détruit lui-même dans les fumées et les puanteurs des villes, dans le fracas d'une musique hystérique. Dans ce que dit Soljenitsyne, il y a beaucoup d'amères vérités. J'ai éprouvé, moi aussi, la nécessité de parler de la division en Occident, des illusions dangereuses, de la politique politicienne, de la myopie, de l'égoïsme et de la lâcheté, de la faiblesse devant les tentatives de déstabilisation. J'en parle avec beaucoup d'inquiétude mais avec espoir aussi, car je considère que la société qui s'est formée en Occident est fondamentalement saine et dynamique, qu'elle est capable de surmonter les difficultés qu'apporte sans cesse la vie. Les divisions occidentales sont, selon moi, le revers de la médaille du pluralisme, de la liberté et du respect de l'individu, ces sources essentielles de la force et de la souplesse d'une société. Je suis persuadé que, globalement, et tout particulièrement à l'heure des épreuves, il est beaucoup plus important de conserver sa fidélité à ces principes que de faire preuve d'une unité mécanique de caserne, qui, certes, est utile pour mener une politique d'expansion mais qui est stérile historiquement. En fin de compte, c'est le vivant qui remportera la victoire. La méfiance à l'égard de l'Occident et du progrès en général, à l'égard de la science et de la démocratie, pousse Soljenitsyne dans la voie de l'isolationnisme russe, de l'idéalisation des formes de vie patriarcales et même, me semble-t-il, de l'artisanat, de l'orthodoxie, etc. Il dit de la partie nord-est du pays, restée intacte qu'elle est l'« îlot de la nation russe ›› où elle pourra se refaire des coups physiques et moraux que lui ont portés la terreur et les expérimentations insensées des forces diaboliques du communisme venues d'Occident. 

De plus, Soljenitsyne estime que l'on peut constater dès maintenant les signes d'une renaissance religieuse et nationale du peuple ; il estime que peuple russe est depuis toujours hostile au régime socialiste et qu'il aurait même eu une attitude défaitiste pendant la guerre. Toutes ces conceptions, que j'ai peut-être exposées de façon quelque peu schématique, sont, à mon avis, inexactes, mythiques. Si ces conceptions s'emparaient du peuple et de ses « dirigeants ›› (à propos, qui peut garantir que, dans certaines circonstances, justement, les « dirigeants ›› résistent à ces idées ? je suis plus tranquille au sujet du peuple), elles pourraient mener à de tragiques aventures. Nekrassov parlait des ossements russes sur lesquels ont été construites les voies ferrées au 19e siècle; eh bien, la mise en valeur du Nord-Est de la Russie sans l'utilisation d'un matériel technique moderne ne laisserait pas moins d'ossements dans les marais de la région. J'ai constaté, chez Soljenitsyne, une autre vision que la mienne du rôle de la religion dans la société. J'estime que la foi religieuse, tout comme l'athéisme, est l'affaire intérieure, intime et libre, de chacun. J 'ai aussi une autre attitude à l'égard des perspectives de rapprochement

entre le système socialiste et le système occidental. Ils ont, l'un et l'autre, comme je le pense à la différence de Soljenitsyne, des principes  sains à côté de leurs défauts; et, surtout, je vois dans la convergence une chance de sauver l'humanité d'une confrontation qui pourrait signifier sa perte! Je ne partage pas l'antipathie de Soljenitsyne à l'égard du progrès. Je vois très bien les dangers écologiques et sociaux que porte en soi le progrès. Mais le progrès, en premier lieu, apporte, malgré tout, une amélioration des conditions de vie de tous les hommes sur terre; il rend globalement l'acuité des contradictions sociales, raciales et géographiques moins tragique; il atténue l'inégalité des hommes devant la satisfaction des besoins les plus élémentaires; il permet que des millions d'hommes souffrent moins de maux encore très répandus, comme la faim, la misère, la maladie. Et si l'humanité est dans sa totalité un organisme sain - et j'y crois -, c'est précisément le progrès, la science, une attention intelligente et bonne des êtres humains aux problèmes qui surgissent qui aideront à surmonter les dangers. S'étant engagée dans la voie du progrès depuis plusieurs millénaires, l'humanité ne peut pas s'arrêter dans cette voie..." (Andreï Sakharov, Mémoires)


Efim Etkind (1918-1999), "Dissident malgré lui" (1978)

Efim Etkind, professeur à Léningrad depuis 1952 et membre de l'Union des écrivains de l'URSS depuis 1956, auteur d'une Histoire de la Littérature russe (Fayard), est renvoyé de cet Institut en avril 1974 et dépossédé de tous ses titres universitaires, exclu de l'Union des écrivains, ses livres retirés des bibliothèques, et enfin contraint de quitter l'Union soviétique le 16 octobre 1974. Pourquoi les écrivains ont-ils avec une pareille solidarité chassé celui qui était leur confrère depuis tant d'années?

"Le 10 avril au matin, on sonne à la porte; un jeune homme en civil dépose un message: convocation à la direction des services de sécurité, 6, avenue Litéiny. Je n'avais encore jamais eu affaire au KGB, à part les mouchards que j'avais aux trousses depuis plusieurs mois. Je me dirigeai vers la Grande Maison, aux abords de laquelle je passais fréquemment, lorgnant chaque fois ses portes solides et soigneusement closes: la bâtisse brume se dresse, menaçante, en face de la Maison des écrivains Maïakovski, comme l'efligie du « glaive vengeur de la Révolution »; d'ailleurs, pour les grandes festivités, le glaive (fabriqué il est vrai en contre-plaqué inoffensif) décore 1'impressionnante façade de l'avenue Liteiny. C'est depuis 1937 que je garde le souvenir de cette façade qu'on garnissait de plaques de granit sur lesquelles se lisaient encore des épitaphes du genre: « Général d'infanterie... ›› ou « Conseiller d'Etat ››, mais cimentées du côté des inscriptions. J 'en conserve encore une impression sinistre. Je n'avais pas oublié non plus l'histoire de Noï Trotski, architecte de la Grande Maison, qui en avait fait les plans alors qu'il était incarcéré à Chpalernaïa, prison qui fut rattachée au nouvel ensemble lorsque le bâtiment fut achevé pour devenir la « prison intérieure ››; mais Noï Trotski n'était déjà plus de ce monde: la sonorité ingrate de son nom lui avait coûté cher, ainsi que le fait d'être l'auteur du projet - il connaissait trop bien la disposition des lieux. Comment peut-on s'appeler Trotski ? Certes, le vrai nom de Trotski était Lev Bronstein: mais personne n'allait prendre cela en considération. De L'Iliade d'Homère, on fit sauter l'introduction écrite par un autre Trotski,prénommé Joseph, et on macula la page pour anéantir ce nom maudit. Spécialiste de lettres classiques, déjà connu à l'époque, - j'évoque les années 30 - Joseph Trotski fut bel et bien contraint de modifier son nom et se fit appeler Tronski (d'ailleurs il réussit à rendre son pseudonyme aussi connu). Cette histoire est très significative: le pouvoir magique du son suscite une telle terreur que cela prend une dimension tragi-comique. Cependant, cette terreur est liée aux caractéristiques du régime. Très récemment, un lecteur du journal Culture soviétique, je crois, donnait sans la moindre étincelle d'humour l'étymologie du nom Soljénitsyne: "Soljets" = "co-menteur" devant les impérialistes, aux pieds desquels il rampe ("nits"). Conclusion : un homme qui porte un nom pareil ne peut être que ce qu'i1 est et mérite, naturellement,qu'on l'extermine. Je songeais à cela et à bien d'autres choses en m'acheminant vers la Grande Maison, en gravissant les étages, en franchissant les longs couloirs. Certaines portes entrouvertes laissaient voir au passage des bureaux identiques; le même portrait de Lénine accroché au mur; au bout de chaque couloir tapissé de portes trônait le même buste en plâtre doré. Le commandant Riabtchouk était assez jeune; il portait des lunettes d'écaille, la raie; son visage rond, efféminé et impénétrable, le faisait ressembler plus à un instituteur qu'à un officier instructeur du KGB pour les affaires importantes. L'entretien fut long. Riabtchouk me posait les questions sans simplifier leur formulation (il avait sous les yeux toute une liste préparée d'avance), notait rapidement les réponses brèves, parfois par un seul mot. "Je vous ai convoqué en qualité de témoin de l'affaire n° 15 pour laquelle Heïfetz est inculpé de détention et de diffusion de textes calomnieux. Qu'avez-vous à deposer au sujet de cette affaire ? - Je n'ai rien à dire. J'ignore ce que vous appelez "textes calomnieux". J 'ignore quel est le chef d'accusation retenu contre Heïfetz. - Posons la question autrement. Que savez-vous en général sur la diffusion de textes calomnieux et anti-soviétiques ? - Vous voulez parler du samizdat ? - Je veux parler des textes calomnieux et antisoviétiques que l'on appelle parfois, dans la conversation, samizdat. - Je n'ai pas eu l'occasion de voir dernièrement des publications du samízdat. Visiblement, le KGB a pris des mesures énergiques qui ont endigué leur diffusion. - Et avant, qu'aviez-vous vu ? - Divers textes, mais aucun ne répond à votre définition: ils n'étaient ni antisoviétiques ni calomnieux. - De quels textes parlez-vous ? - Je pense, par exemple, à des notes prises au cours des procès - des procès Brodski, Siniavski et Daniel, Guinsbourg et Galanskov -, aux déclarations des accusés, aux plaidoiries de leurs avocats. Je ne considère pas que ces documents sont antisoviétiques puisqu'il s'agit de comptes rendus de séances publiques qui se sont déroulées à Leningrad ou à Moscou, sous l'égide des autorités soviétiques. Pour cette même raison, je ne les juge pas calomnieux. - Vous n'avez rien vu d'autre? - Non, rien. - Connaissez-vous Mikhaïl Heïfetz ? - Oui, mais mal. Il habite le même immeuble que ma fille et j'ai dû le croiser deux ou trois fois devant la maison ou sur le palier. - Mikhaïl Heïfetz vous a bien confié son article "Joseph Brodski et notre génération", afin que vous en preniez connaissance ? - Oui, il m'a demandé de lire son article, et j'ai accepté. - Vous l'a-t-il remis en mains propres ou par l'entremise d'une tierce personne ? - En mains propres, un jour où nous nous sommes croisés dans l'escalier. - Pourquoi vous a-t-il choisi pour lire son article ? - Je travaille moi-même sur la théorie du vers et je suis un spécialiste dans ce domaine ; Heïfetz savait d'autre part que je suis un ami de longue date du poète Joseph Brodski."

Brusquement, Riabtchouk change de rythme. Jusque-là, il menait son interrogatoire lentement, s'interrompant pour prendre des notes, avec un rythme presque mou. Mais voici qu'il me tend vivement quelques feuilles réunies par un trombone en me demandant à brûle-pourpoint (il est clair qu'il compte me décontenancer par une dénonciation imprévue): "C'est votre écriture ?" Je reconnais mon texte sur l'article de Heïfetz et, sans me presser, je lui dis: "Oui, c'est bien mon écriture. C'est la lettre que j'ai écrite à Heïfetz à propos de son article. - Et ceci?" Il me tend l'article de Heïfetz tapé à la machine en petits caractères, avec beaucoup de corrections, et il montre les notes que j'ai rédigées au crayon:  "Cela aussi, c'est moi qui l'ai écrit. - Vous comprenez le caractère antisoviétique de l'article de Heïfetz ?  - Ce sont des réflexions sur la poésie qui n'ont aucun rapport avec la politique. - C'est un article antisoviétique et vos notes en marge ne font que souligner et accentuer ce caractère...." (Editions Albin Michel, traduit du russe par Monique Slodzian)


Iouri Trifonov (1925-1981), "L'échange" (1969), "La Maison du quai" (1976)

Né à Moscou, fils d'un dirigeant bolchevique, venu à l'âge adulte sous Staline, Iouri Trifonov (Юрий Валентинович Трифонов) fut d'abord ouvrier d'usine, mais très rapidement tenté par la littérature: il devient ainsi diplômé de l'Institut Gorki en 1949 avec un roman dans le style "réalisme socialiste", "Les Étudiants", qui lui vaut le prix Staline. Il évitera de s'en référer par la suite, et débute une carrière de journaliste. Auteur de nombreuses nouvelles, il est considéré comme un auteur typiquement moscovite, révélant les détails de la vie quotidienne et l'état d'esprit de certaines couches de la population de la capitale : les passe-droits et privilèges de certains fonctionnaires haut placés (La maison du quai), la tentation de l'au-delà (Une autre vie) font partie de son paysage, et lui permettent de laisser des strates de souvenirs émergées des décennies précédentes. Il s'est acquis une réputation mondiale dès 1969 avec "L'échange" (Обмен), publié aux Éditions Gallimard dans "Bilan préalable" qui décrit la vie d'une famille cherchant à changer d'appartement à la suite d'un divorce. Quant à "La Maison du quai" (1976, The House on the Embankment, Дом на набережной), c'est toute la Russie brejniévienne qui est ici restituée, une nomenklatura totalement figée dans la défense de ses acquis et décidée à éliminer les communistes purs et durs qui pourraient encore subsister..


Alexandre Alexandrovitch Zinoviev (Александр Александрович Зиновьев)

Né dans un village dela Russie profonde, adolescent en guenilles s'échappant de la Loubianka, aviateur pendant la guerre, philosophe picaresque en lutte contre Staline et Brejnev, il est expulsé d'URSS en 1978. Artiste, faussaire et soulographe à ses heures, Zinoviev, à travers mille anecdotes ahurissantes. mille souvenirs tragiques et mille paradoxes, nous brosse un conte philosophique absurde et somptueux, vaste fresque de la vie d'un rebelle qui, au cœur du cyclone totalitaire le plus formidable de l'Histoire, s'est construit son propre État d'homme libre : Les Hauteurs béantes, The Yawning Heights (Зияющие высоты), 1976 -  L'Avenir radieux, The Radiant Future (Светлое будущее), 1978 - L'Antichambre du paradis, On the Threshold of Paradise (В преддверии рая), 1979 - Without Illusions (Без иллюзий), 1979 - Le Communisme comme réalité, Communism as a Reality (Коммунизм как реальность), 1980 - La Maison jaune, The Yellow House (Желтый дом), 1980 - Nous et l'Occident, We and the West (Мы и Запад), 1981 - Homo Sovieticus (Гомо советикус), 1982 - Ni liberté, ni égalité, ni fraternité, Neither Liberty, nor Equality, nor Fraternity (Ни свободы, ни равенства, ни братства), 1983 - Para Bellum (Пара беллум), 1982 - Chez moi, à l’étranger, My Home my Exile (Мой дом - моя чужбина), 1982 - Le vol de notre jeunesse, The Wings of Our Youth (Нашей юности полёт), 1983 - Va au Golgotha , Go to Golgatha (Иди на Голгофу), 1985 - Le gorbatchévisme , Gorbachevism (Горбачевизм), 1988 - La crise du communisme (1991), La révolte (1992), La chute de l’empire du mal (1994)...

"Les Hauteurs béantes" (The Yawning Heights, Зияющие высоты, 1976)

Construit tel un puzzle exprimant les multiples facettes de la réalité soviétique, l'ouvrage de Zinoviev, écrit alors qu'il venait de perdre sa chaire de logique à l'université de Moscou, fut d'abord publié en Occident et trouva rapidement son publique tant son talent satirique y est exceptionnel, parodique et loufoque à souhait: le discours idéologique, les clichés de la propagande, la pseudo démarche scientifique masquent en fait absurdité poussée à l'extrême et gouffre béant de l'existence.  Dans la ville d'Ibansk, les habitants se partagent entre ceux qui participent et soutiennent le système, "des fonctions sociales sans aucune addition de nature humaine" (le Sociologue, le Penseur, le Membre), ceux qui "réfléchissent profondément sur l'essence même de ce qui existe" (le Calomniateur, le Schizophrène, le Bavard, le Braillard), et enfin les indécis, sans véritable courage (le Neurasthénique). Au fond il n'y a de société qu' "une agglomération de rats, clos en vertu d'une certaine nécessité, dont les habitants sont condamnés à une cohabitation prolongée. Ou bien cet agglomérat reste chaotique, et alors il périt par suite d'exterminations mutuelles.. Ou bien il parvient à une certaine ordonnance..."

"L'Avenir radieux" (The Radiant Future, Светлое будущее, 1978)

En continuité avec "Les Hauteurs béantes", la satire toujours mordante de d'un communisme "avenir radieux de toute l'humanité"est ici reprise dans un style plus réaliste, le Moscou du début des années 1970, une famille soviétique ordinaire regroupée autour d'un professeur de philosophie, directeur de la Section des problèmes théoriques de la méthodologie du communisme scientifique, et ambitionnant l'Académie des sciences. Mais sa fille, Lenka, n'est pas insensible à l'esprit critique de Zimine, le meilleur ami de son père qui a fait douze ans de camp. L'élection à l'Académie s'avère un échec et bien des rêves s'écroulent, d'autant que sa fille découvre qu'il fut jadis un délateur et se suicide, le voici projeté aux antipodes de cet avenir radieux proclamé par la propagande officielle...

"Homo sovieticus" (Homo Sovieticus, Гомо советикус, 1982)

L'Union soviétique produit un nouveau type d'homme, l'homocus, qui se comporte selon les mécanismes énoncés théoriquement dans "Le Communisme comme réalité" (1981) : Zinoviev suit donc l'itinéraire de ce personnage incarné par un émigré soviétique vivant à l'Ouest. Le voici transplanté dans une société de liberté et d'abondance, côtoyant dans une pension qui l'héberge tout un petit monde d'émigrants manipulés ou non par une idéologie soviétique qui s'insinue dans le tissu des démocraties occidentales : cet homocus se révèle "la maladie la plus profonde dont souffre l'humanité car elle s'attaque aux bases mêmes de l'être humain..."

 

"Confessions d'un homme en trop" (The confession of a dissident, Исповедь отщепенца, 1990-2005)

"J 'ai toujours été un élève, un employé et un chercheur modèles, non par désir d'acquérir une position sociale plus élevée, mais plutôt poussé par un sentiment aigu de ma propre dignité. Sentiment qui n'avait pas que des côtés positifs : il me faisait, par exemple, m'emporter violemment lorsqu'on tentait de m'humilier ou de m'imposer des contraintes qui n'avaient rien à voir avec mes obligations de service ou qui outrepassaient le cadre des relations de travail. Ce trait de caractère était tellement visible que l'on évita de me faire monter dans la hiérarchie ou, simplement, d'améliorer ma condition. Je n'ai jamais côtoyé de personnages historiques et les quelques rencontres que j'ai pu faire présentent un caractère purement anecdotique en raison de leur brièveté. J 'entendis parler de Lénine alors qu'il n'était déjà plus de ce monde. Le nom de Staline, en revanche, me fut familier très tôt. J 'allais sur mes dix-sept ans lorsque mûrit en moi le désir passionné de le rencontrer... pour lui tirer un coup de feu ou jeter une bombe sur son passage. Cette rencontre n'eut pas lieu pour des raisons purement techniques : je n'avais pas d'arme et en aurais-je eu une, je n'aurais pu m'approcher suffisamment de lui. Une fois, après la guerre, le maréchal Vorochilov serra par hasard les mains d'un groupe d'officiers qui se trouvaient sur son passage et dont je faisais partie. Il lui sembla me reconnaître et il me demanda où nous avions bien pu nous rencontrer. Je répondis que nous avions fait la guerre civile ensemble dans la 1e armée de cavalerie. Le vieux maréchal, qui était gâteux, me félicita chaudement en me recommandant de continuer à bien servir. La plaisanterie me valut cinq jours d'arrêt. Après ma démobilisation, j'aidais un jour mon père à peindre le bâtiment de l'hippodrome lorsqu'un autre maréchal (une spécialité chez moi!) vint nous rendre visite. C'était Boudionny qui supervisait tout ce qui touchait de près ou de loin aux chevaux. Il serra la main de tous les peintres et eut également l'impression de me connaître. Je lui dis que j'avais servi avant la guerre dans la division de cavalerie numéro tant et qu'il nous avait rendu visite. C'était l'entière vérité. Le maréchal (sénile lui aussi) me félicita et me recommanda de continuer à bien faire mon service. Il nous fit donner de la vodka. Mes confrères, non contents de s'être rincé le gosier à l'œil, allèrent en acheter d'autre. Nous nous tînmes, mon père et moi, à l'écart de la beuverie. Cela nous sauva. Au comble de l'ivresse, les peintres mirent le feu au bâtiment, qui fut réduit en cendres. Les coupables furent jugés et l'hippodrome en bois remplacé par un autre, caractéristique des délires architecturaux de l'époque stalinienne. Au cours des années libérales de la période khrouchtchévienne, certains de mes amis, qui commençaient à réussir leur carrière, voulurent me faire entrer dans l'équipe de Souslov. Je me rendis à son bureau pour me présenter. Il me jeta un coup d'œil rapide qui signifiait clairement « Fiche le camp! ». Je le rencontrai plus tard en une autre occasion aux conséquences bien plus sérieuses pour moi. J'en parlerai plus tard. Un soir, rue Dzerjinski, en passant devant le siège du KGB, je manquai de bousculer Iouri Andropov dont les gardes du corps avaient mal fait leur travail. Effrayé, le dirigeant se réfugia dans sa voiture. Quant à moi, on m'infligea un interrogatoire tracassier de plusieurs heures pour savoir qui j'étais et pourquoi je me trouvais à cet endroit. Après la publication des "Hauteurs béantes" et de "l'Avenir radieux", quelqu'un de l'entourage d'Andropov me raconta que ce dernier les avait lus et relus et que seule son intervention m'avait sauvé des douze années de privation de liberté (sept ans de camp et cinq de relégation) réclamées par Souslov. Sans doute était-ce vrai, mais je ne pense pas que m'expulser de mon pays et rayer mon nom de la science et de la littérature soviétiques ait été d'une grande humanité. J 'ai rencontré Molotov à trois reprises. Après sa chute, naturellement. La première fois, je me suis trouvé à ses côtés dans une queue pour le lait au magasin d'alimentation de la rue Volkhonka, près de mon institut. La seconde, j'occupais une place non loin de lui dans la salle de lecture de la bibliothèque Lénine réservée aux professeurs d'université. La dernière fois, dans un couloir de la même bibliothèque, j'étais mêlé à d'autres lecteurs qui discutaient avec lui. La conversation me parut inintéressante et je n'y pris pas part. J 'ai eu l'occasion de remarquer que les personnages déchus de leurs fonctions deviennent en général particulièrement ternes, vides et ennuyeux. En fait, ils ne le deviennent pas : ces traits font, dès le départ, partie intégrante de leur personnalité.

Telles sont mes rencontres les plus significatives avec les puissants de ce monde. Il y en eut d'autres, mais de moindre importance. Je n'ai jamais été intime avec aucun des « rois » de la société soviétique. Je n'en éprouve d'ailleurs nul regret. Je les ai toujours méprisés et n'ai vu en eux que des sujets de satire. De toutes les personnes que j'ai eu l'occasion de rencontrer en Union soviétique, les plus intelligentes, talentueuses et morales ont ou péri, ou échoué dans leurs tentatives pour réussir dans la vie, ou encore choisi volontairement de rester aux échelons inférieurs de la hiérarchie sociale. En revanche, celles qui ont fait leur chemin ne sont que pures nullités tant sur le plan de l'intelligence que du talent ou de la morale. Je n'ai donc pas l'intention de parler des apparatchiks que j'ai pu côtoyer. Nombre de mes anciens condisciples, disciples, collègues, compagnons de bouteille et amis font maintenant partie de l'entourage de Gorbatchev. Leurs noms sont parfois cités dans la presse, mais ils n'en sont pas pour autant devenus des personnalités d'envergure qui mériteraient des chapitres entiers de Mémoires. Tous ensemble, ils ont servi de modèle à mes personnages littéraires, mais, pris séparément, aucun ne m'a jamais inspiré une seule page de description. Atomes d'un phénomène de masse, ils ne peuvent être évoqués que collectivement. J 'ai eu beau multiplier les observations, je n'ai pas remarqué plus de différences significatives entre eux qu'entre les punaises qui se glissent dans les interstices d'une isba, tant il est vrai que les critères que j'utilise pour mesurer l'importance d'une personnalité ne correspondent pas à ceux qu'on emploie communément. Il existe un ensemble de règles pratiques pour se hisser en haut de l'échelle sociale et déboucher dans l'arène de l'histoire. Cette « technique » consiste à attirer l'attention de personnalités influentes. Elle inclut l'aptitude à se forger une réputation adéquate aux yeux de ses supérieurs. Ces règles fonctionnent à tous les niveaux de la société. Elles sont claires et évidentes. Je les ai identifiées à mon tour, mais ne les ai jamais mises en pratique. A tous les niveaux, les acteurs en place ou potentiels du théâtre social ont toujours immédiatement noté dans mon comportement l'absence des qualités qui pouvaient faire de moi l'un des leurs. Ils ne pouvaient voir dans ma fréquentation qu'une menace pour leur situation. Je comprenais à quel point nous étions différents et m'efforçais de ne pas entraver leurs activités. Mais nos rapports ne se fondaient pas sur la réciprocité. Ils considéraient, eux, qu'ils avaient le droit de s'immiscer dans mes affaires puisqu'ils en avaient le pouvoir. J'ai évoqué plus haut ma rencontre avec Souslov. Un autre à ma place, dans la perspective d'avoir avec le temps son propre petit rôle à jouer, se serait accroché à cette opportunité d'entrer dans les allées du pouvoir, même comme simple valet du clown historique en chef. En moins d'une seconde, Souslov parvint à constater que je n'étais pas de sa race. A l'école d'aviation, j'étais un élève modèle. On me nomma donc chef de groupe. Bien que mes obligations fussent des plus primaires, je ne gardai mon titre qu'une seule semaine. Les principes qui régissaient mes relations avec autrui étaient en inadéquation totale avec le comportement attendu d'un chef. On me libéra donc de mes fonctions. Mon remplaçant, parfait « lèche-cul » et authentique nullité, s'avéra parfaitement adapté à la place. Il avait tout ce qui me faisait défaut et en particulier la crapulerie arriviste. 

Dans les années soixante, un homme avec qui j'entretenais des relations amicales depuis 1938 fut nommé à la tête de notre institut. Il venait d'une autre ville. Mes collègues n'ignoraient pas que nous nous connaissions bien et l'on pensa que j'allais faire carrière. Tout le monde se mit à me traiter comme le « favori du roi ›. Mais le « roi» connaissait parfaitement la conduite à tenir quand on occupe une position élevée. Son premier acte fut de bien laisser entendre à son entourage qu'il n'avait rien à voir avec moi. Tant qu'il demeura à ce poste, je n'eus pas une seule fois l'occasion de le rencontrer en tête-à-tête. Pourtant, nous avions habité plusieurs années dans la même maison. Que l'on me comprenne bien : je n'en veux en aucune façon à cet homme, ni à Souslov, ni à ceux qui m'ont libéré de mes fonctions de chef de groupe. Ils ont agi selon leur nature et leurs principes. Du point de vue des intérêts propres de la société, ils ont fait ce qu'ils devaient. Alors que j'étais déjà à l'Ouest, l'un de mes auditeurs me demanda: qu'aurais-je fait si j'étais devenu secrétaire général du Comité central du PCUS? Je lui répondis que mon premier décret aurait été de remettre le pouvoir à celui qui m'aurait posé la question. Dans la vie, mon rôle a été tout autre : j'ai choisi de prendre les dirigeants et leur politique comme objet d'analyse critique et de satire. Il m'était évidemment impossible de devenir ce que je tournais moi-même en dérision.

Dans le fleuve de la vie, certains phénomènes viennent des profondeurs et d'autres se forment en surface. Il y a le cours caché de l'histoire et son écume. Par la force des choses, j'ai été plongé dans les profondeurs de l'histoire soviétique, ce qui est loin de garantir le côté pittoresque qui sied aux anecdotes des livres de Mémoires. Ma vie a été à ce point liée aux processus de formation de l'organisation sociale communiste que les moments décisifs de l'histoire de l'URSS me semblent relever de ma propre biographie. Ils y occupent une place plus grande que les événements de ma vie privée. Je n'ai jamais joué de rôle historique et pourtant tout ce qui m'est arrivé représente une petite parcelle d'une histoire immense et vraie, sans les travestissements et les déformations que pratiquent habituellement les clowns vaniteux qui détiennent le pouvoir. L'essentiel dans ma vie n'est pas ce qui se voit, mais ce qui se passe à l'intérieur de moi-même : la prise de conscience du formidable processus historique qui s'accomplit encore sous mes yeux. J 'ai eu beaucoup de chance. Bien que la piste où grimaçaient les grands clowns me fût interdite (je n'ai d'ailleurs jamais eu le désir réel d'y pénétrer), j'ai pu accéder presque librement aux coulisses du cirque. J 'ai eu le privilège d'observer les aspects essentiels des mécanismes internes de la société soviétique à tous les niveaux de la hiérarchie. Ainsi, ma compréhension de son fonctionnement ne doit rien aux théories d'autres auteurs. Elle s'est formée à l'intérieur du drame vital de ma propre existence; Je me suis comporté comme un explorateur établissant la carte et les lois d'un nouveau phénomène historique. Puisque l'intellect a occupé la plus grande partie de ma vie, la confession m'apparaît comme le mode de narration le plus adéquat à mon propos.

Je suis mon propre Etat - Si j'ai eu quelques occasions de jouer un rôle un tant soit peu important dans la scène de l'histoire, c'est à dessein que je ne les ai pas saisies. Dès mon plus jeune âge, j'ai perçu en moi quelque chose qu'il m'est impossible de désigner précisément et qui a tenu éloignés mes jugements et mes centres d'intérêt des normes communément admises. Aux temps de mon adolescence, ce sentiment s'est concrétisé dans la formule «je suis mon propre Staline ». Avant ma démobilisation, j'eus un entretien avec le général Krassovski qui devint par la suite maréchal d'aviation. Il voulait me décider à rester dans l'armée alors que des milliers d'aviateurs plus méritants que moi la quittaient à l'époque. Il le faisait parce que j'avais été le seul de mon unité à déposer une demande de démobilisation. Il me voyait devenir colonel ou même général. Je lui dis que cela ne me suffisait pas. Très étonné, il voulut savoir ce que j'attendais. Je lui répondis que je voulais gagner ma propre bataille historique. J'ignore s'il saisit le sens de mes paroles, mais mon ordre de démobilisation fut signé sur-le-champ. Par la suite, la formule est devenue « je suis mon propre Etat ». Cette manière de voir a eu évidemment une influence décisive sur le cours de ma vie. L'évolution de mon « Etat» intérieur (c'est-à-dire les événements de mon univers personnel) m'est devenue primordiale. Il se trouvera sans doute des psychologies qui verront une anomalie mentale dans ce tour esprit. Je ne les contredirai pas et me bornerai à rappeler que l'être humain se distingue des autres animaux par la déviation de certaines normes biologiques. La civilisation doit tous ses progrès aux hommes qui se sont écartés des normes communément admises. Pourtant, nous n'étudions pas l'histoire de l'humanité en recourant à des notions de médecine. Mon Etat intérieur n'était pas le fruit de mon imagination malade, ni un symptôme d'égoïsme ou d'égocentrisme. C'était un phénomène social et non psychologique: une forme de refus de la lutte à mener pour réussir socialement. Lancé dans cette voie, nul poste (même ceux de président, roi ou secrétaire général), nulle richesse et nulle gloire ne pouvaient me satisfaire. J'ignore ce qu'il en est des autres peuples, mais nombreux sont les Russes qui se conforment à la formule «je suis mon propre fltat ». Le monde qui les entoure n'est qu'un milieu naturel qui leur apporte des moyens de survivre, tandis que l'essentie de leur existence se déroule dans leur petit univers clos. Moi, en revanche, j'ai vécu dans un monde immense et totalement ouvert. J 'ai construit la théorie de l'homme-Etat et me suis efforcé de la mettre en pratique à l'aide des derniers acquis de la civilisation. Comme bon nombre de mes compatriotes, je suis parti de très bas. Lors de mes pérégrinations des années 1939-1940, je rêvais de m'installer dans un coin perdu comme apiculteur, garde-forestier ou chasseur. Après la guerre, devenu étudiant, le désir fugace d'abandonner la vie citadine pour une forêt ou un village perdu me traversa de temps à autre, mais j'avais déjà eu l'occasion de remarquer que la vie isolée à laquelle j'aspirais n'existait que dans les livres ou au cinéma. Dans la réalité, elle n'est possible qu'au prix d'une entière dégradation intellectuelle et morale. Pour un homme de mon genre, la mise en œuvre de son propre Etat ne pouvait s'effectuer qu'au travers d'une vie tumultueuse. C'était bien là toute la difficulté de l'entreprise. Je ne prétends pas avoir résolu le problème. En tout cas, j'ai passé toute ma vie à tenter de le faire.

Renégat de la société - En voulant respecter mes principes de vie, je suis devenu un "renégat" (otchtchepenets) dans mon propre pays. Dans les langues occidentales, ce mot n'a pas le même sens qu'en Union soviétique. Il me faut donc en définir le concept. En URSS, un renégat est un individu isolé qui se révolte pour quelque raison contre la société qui l'entoure. On le punit soit en l'anéantissant comme personne civile, soit en le frappant d'ostracisme. En général, on ne devient pas renégat de son plein gré. On y est poussé par la société. Il arrive pourtant que, par vocation, l'on accepte volontairement ce rôle. La société lutte contre les renégats et pourtant elle a besoin d'eux. Elle les sécrète plus ou moins régulièrement pour s'enp servir comme des rouages du mécanisme objectif d'autoconservation du système. Ils sont utiles en quantité restreinte et pour des périodes limitées. Le travail le plus dangereux et le plus ingrat leur incombe. Leur châtiment est une sorte de sacrifice rituel qui sert à l'édification des autres, des "normaux". La transformation d'un homme en renégat s'étale sur un temps plus ou moins long. Les mesures prises par la société pour empêcher les déviations suffisent à dissuader le commun des mortels. Elles s'avèrent pourtant inutiles dans certains cas exceptionnels. La société met alors le récalcitrant en demeure d'afficher sa révolte et concentre sur lui son pouvoir et sa haine. Ma maturation morale s'est faite en parallèle avec celle de l'organisation sociale du communisme. C'est au cours de ce processus que ma révolte individuelle est apparue et a mûri. Elle a eu pour conséquence de m'exiler de mon pays et de m'arracher à mon peuple. Le but de cette confession est d'expliquer la nature de ma révolte, son déroulement et son achèvement. Ma situation rappelle celle d'un chercheur en médecine qui aurait contracté une maladie inconnue et incurable : il aurait ainsi l'occasion unique d'étudier sur lui-même l'apparition et les progrès du mal. La société a tout mis en œuvre pour me forcer à devenir un renégat. Je n'ai pourtant jamais été un jouet inerte entre ses mains. Les circonstances m'ont influencé, comme tout le monde, mais j'ai tenté dans une grande mesure d'y résister. Je me suis entêté, ma vie durant, à aller contre le courant de l'histoire. Je me suis fait moi-même conformément aux idéaux que j'avais élaborés..." (Editions Olivier Orban, traduit du russe par Galia Ackerman et Pierre Lorrain)


La stagnation, 1982-1985 - A la mort de Brejnev, succèdent brièvement Iouri Andropov, emblématique président du KGB entre 1967 et 1982, qui décède en 1984, puis Konstantin Tchernenko, qui disparaître en 1985, date à laquelle Gorbatchev prend le pouvoir pour entamer un nouveau défi, beaucoup plus radical que celui lancé par Khrouchtchev, car nombre de principes du socialisme soviétique seront en effet remis en cause à travers la perestroïka. Entre-temps, Andreï Sakharov (Андрей Дмитриевич Сахаров, 1921-1989), qui fut l'un des concepteurs de la bombe atomique soviétique, aura été arrêté et exilé en 1980 à Gorki, ville interdite aux étrangers, pour avoir dénoncé l'intervention soviétique en Afghanistan. En 1966, il avait déjà signer une lettre collective s'opposant à la réhabilitation de Staline qui semblait s'engager dans l'URSS de Léonid Brejnev, après la timide déstalinisation opérée sous Nikita Khrouchtchev. En 1968, il avait fait publier en Occident un texte intitulé "Réflexions sur le progrès, la coexistence pacifique et la liberté intellectuelle", qui circule de manière clandestine et lui vaudra de perdre son travail au centre nucléaire secret d'Arzamas. En 1970, Sakharov participe à Moscou à la création du Comité pour les droits de l'Homme et prend inlassablement la défense des prisonniers politiques, des minorités ethniques et des communautés religieuses persécutées, fait connaître leur sort en Occident : il recevra en 1975 le prix Nobel de la Paix...


Andreï Sakharov, "Memoirs" (1990, Mémoires)

Dans ces Mémoires, Sakharov raconte en détail, après l'enfance, le temps des études et de la guerre, ce que fut la vie de « L'Installation ››, cette unité de recherche ultra-secrète mise en place par Staline et Beria pour mettre au point la bombe thermonucléaire. Du succès sont nés les premiers doutes, puis, malgré les honneurs, la contestation des méthodes et des buts de ses employeurs du Soviet suprême. Sakharov décrit l'entrée progressive dans la défense sans faille des dissidents, malgré les innombrables avanies matérielles et morales que le KGB lui fait subir. Il souligne aussi le rôle essentiel dans cette résistance d'Elena Bonner, sa seconde épouse. Arrêtés après leur critique de l'invasion en Afghanistan, puis assignés à résidence à Gorki, ils sont humiliés, malmenés, et ne retrouvent la liberté qu'en décembre 1986. 

"Le soir du même jour, un autre incident se produisit. On sonna à ma porte. J'ouvris et deux hommes entrèrent. Tous deux étaient ivres ou, me semble-t-il, faisaient semblant de l'être.

- Nous voulons voir quel air a Sakharov! 

- Je suis Sakharov.

- Pourquoi prenez-vous position pour le boycott des Jeux olympiques ?

- Parce que l'URSS mène des opérations militaires en Afghanistan.

- Pourquoi prenez-vous la défense des bandits qui ont tué une hôtesse de l'air?

- Je n'ai jamais pris la défense des Brazinskas. Ils ont purgé la peine que leur avait infligée un tribunal turc pour détournement d'avion. Mais ce ne sont pas eux qui ont tué Nadia Kourtchenko - c'est un garde soviétique qui l'a tuée accidentellement.

Le ton calme que j'adopte délibérément n`a aucun effet sur eux, ils s'échauffent de plus en plus, et se mettent à hurler des accusations toujours plus absurdes. L'un d`eux sort brusquement de sa poche un pistolet Makarov et commence à le brandir à droite et à gauche, à le lancer en l'air. ,Il ne me vise pas directement, mais il n'en est pas loin - le pistolet est dirigé tantôt à ma droite, tantôt à ma gauche, tantôt au-dessus de ma tête. Il dit:

- Il est impossible que le garde l'ait tuée par accident. J'ai moi-même été garde et je ne rate pas ma cible quelle que soit ma position - je peux être debout, assis ou couché.

L'autre fait mine de calmer le « tireur ››, il confirme que c'est vraiment un tireur d'élite. Auparavant j'avais demandé: 

- Qu'est-ce que c'est, un pistolet ou un briquet ?

Ils ont un rire forcé:

- C'est un briquet qui vous fait des petits trous dans un homme ! 

Sur ce, l'autre, terriblement surexcité, crie:

- Je m'en vais vous faire voir l`Afghanistan! Je vais faire de tout l'appartement un Afghanistan !

Ensuite ils changèrent de disque et commencèrent à me dire sur le ton de la confidence: 

- Vous ne ferez pas long feu ici, bientôt on vous emmènera dans un sanatorium où il y a de bons médicaments: on y transforme vite fait les gens en idiots!... 

Pendant ce temps, Natacha et la "propriétaire" se trouvaient à la cuisine; Natacha se préparait du thé. Par la porte ouverte elle observait la scène avec effroi; voyant le pistolet brandi, elle décida qu'il fallait intervenir d'une manière ou d'une autre et elle chuchota à la propriétaire:

- Sortez avec le seau à ordures, comme si vous alliez le vider. Allez trouver le milicien et dites-lui qu'il y a là des ivrognes armés d'un pistolet.

La propriétaire sortit, resta absente très longtemps (le vide-ordures se trouvait à côté). Lorsqu'elle revint, Natacha lui demanda:

- Vous lui avez dit ?

Elle fit semblant de ne pas comprendre. Natacha l'expédia une seconde fois. Quelques minutes plus tard, des miliciens entrèrent. Ils demandèrent: 

- Que se passe-t-il chez vous ?

Je dis:

- Rien de spécial.

Ils emmenèrent sur-le-champ les "ivrognes". Le soir même je me mis à écrire mon journal. Je tiens un journal depuis janvier 1977. Malheureusement je n'ai pas commencé avant. Mes mémoires seraient souvent plus exacts et contiendraient plus de détails intéressants. Ce soir-là, je recommençai donc à écrire et je notai tous les événements qui s'étaient produits le 22 janvier et les jours qui suivirent. Natacha éteignit la lumière avant que j'aie fini d'écrire. Le lendemain matin très tôt (Natacha préparait le petit déjeuner à la cuisine), Glossen se présenta:

- J 'ai besoin de votre passeport.

Sans réfléchir j'allai dans l'autre pièce et lui apportaî le passeport. Glossen le mit sans le regarder dans un porte-documents qu'il avait apporté.

- Pourquoi vous faut-il mon passeport ? (J 'eus malgré tout des doutes.)

- Mes supérieurs m'ont ordonné de vous prendre votre passeport. Nous avons le pouvoir de supprimer votre permis de résidence à Moscou et de vous enregistrer à Gorki de manière permanente. Je fus intérieurement saisi d'effroi, mais je résolus de me comporteravec dignité, comme il sied à un académicien. 

- C'est hors de question. Je vous donne mon passeport pour un enregistrement provisoire tout au plus.

Glossen dit:

- J`en ferai part à mes supérieurs.

Peut-être aurais-je dû lui dire: "Rendez-moi mon passeport." Sans doute cela eût été parfaitement inutile. Comme d'essayer de lui arracher le passeport. Je n'aurais pas pu le faire. Je regrette de ne pas lui avoir demandé de me rendre mon passeport - cela aurait correspondu le mieux à ce que je souhaitais. La question essentielle est celle-ci : pourquoi avais-je donné si facilement mon passeport ? Je ne le comprends pas entièrement maintenant comme je ne le comprenais pas alors. Je pense que plusieurs facteurs ont joué un rôle. Ma tendance naturelle à satisfaire une demande qui m'est adressée, à cause du respect instinctif que je porte aux gens. Une longue indifférence (vieille de dizaines d'années) aux papiers quels qu'ils soient, l'absence d'habitude de les prendre au sérieux. Il est évident que ces deux facteurs n'auraient pas dû jouer dans ma nouvelle situation, mais l'habitude est souvent plus forte que la raison. L'état de choc latent où je me trouvais augmentait encore leur influence sur mon inconscient. Et enfin, quatrième facteur: comme je l'ai déjà dit, je n'avais pas encore mis au point une ligne de conduite précise et globale.

Le lendemain, mercredi 30 janvier, un officier inconnu de la milice m'aborda dans la rue alors que j'allais faire les courses. Il me dit que je devais me présenter chez le camarade Perelyguine, procureur adjoint de la région de Gorki. Il commença à me donner l'adresse. Je l'interrompis:

- Je viendrai sur convocation écrite.

Durant toute l'heure qui suivit, divers officiers passèrent chez moi, me proposant oralement de me rendre chez Perelyguine. J'exigeais de mon côté la convocation. Enfin on m'apporta une convocation préparée à la hâte (à moins qu'elle n'existât dès le début). Je me rendis au Parquet accompagné de Natacha. J'entrai dans le bureau de Perelyguine. Il était seul, ce qui est rare dans des conversations de ce genre. Perelyguine commença en ces termes:

- Votre femme a organisé à Moscou une conférence de presse avec des journalistes étrangers. Elle a lu une déclaration rédigée par vous, qui contenait des inventions mensongères et calomnieuses. Ces actions constituent des infractions au régime qui vous a été assigné et que je vous ai communiqué le 22 janvier. 

Je demandai:

- Qui m'a assigné ce régime et de quel droit? Je dois disposer d'un document écrit qui atteste les motifs de mon exil et en déñnisse les conditions. Les formulations orales m'échappent et ne m'obligent à rien.

Perelyguine :

- Nous reviendrons plus tard à ce problème. Maintenant laissez-moi terminer ce que je dois vous communiquer. Je dois vous avertir que si vous enfreignez le régime qui vous a été assigné, la question se posera de prendre des mesures qui rendent ces infractions impossibles..." (Editions du Seuil, traductions par Alexis et Wladimir Berelowitch, 1990).