Charlotte Brontë (1816-1855) - Emily Brontë (1818-1848) - John Martin (1789-1854) - Philip James de Loutherbourg (1740-1812)  - Robert Southey (1774-1843) - Richard Doddridge Blackmore (1825-1900) ...
Last update: 12/24/2016


A l'ère victorienne, la femme est encore et toujours un être superficiel et immature, mais l'essor du roman et le romantisme ne seraient pas ce qu'ils sont sans ces quelques femmes qui tentent d'exprimer l'angoisse que leur inspirent les stéréotypes littéraires dans lesquelles la gente masculine les enferment; elles montrent ainsi que leur esprit est aussi riche et complexe que celui des hommes : " on suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes; elles ont besoin d'exercer leurs facultés, et, comme à leurs frères, il leur faut un champ pour leurs efforts" (Jane Eyre). Outre Jane Austen, Mary Shelley, Elizabeth Barrett Browning, Christina Rossetti, Emily Dickinson, Emily Brontë traite pleinement de la condition des femmes à l'heure victorienne avec "Wuthering Heights" (1847); Charlotte Brontë maîtrise à la perfection la thématique féministe dans "Villette" (1853); George Eliot confronte dans "The Mill on the Floss" (1860) le développement intellectuel des jeunes filles et les conceptions des devoirs familiaux; et à une époque où l'on considère des deux côtés de l'Atlantique que la femme est sujet à une maladie qui lui est bien spécifique, l'hystérie, l'américaine Charlotte Perkins Gilman écrira, avec "The Yellow Wallpaper" (1892), l'un des premiers textes décrivant au féminin les troubles mentaux des femmes comme la conséquence de l'oppression patriarcale. "I am no bird; and no net ensnares me; I am a free human being with an independent will" (Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m’enveloppe ; je suis libre ; j’ai une volonté indépendante..), écrira Charlotte Brontë dans "Jane Eyre" (1847).
(William Powell Frith - 1898 - The New Model - Beaverbrook Art Gallery - Fredericton, NB  (Canada - New Brunswick))

 

Sur le sommet de Haworth Hill, au-delà de la rue, se dresse une maison en pierre grise, qui est montré comme l’original de "Wuthering Heights". Haworth est un village du West Yorkshire, devenu une des grandes attractions touristiques de la Grande-Bretagne, des millions venant de part le monde, c'est que les sœurs Brontë y écrivirent, entre 1820 et 1855, l'essentiel de leurs romans, Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent, La Recluse de Wildfell Hall, dans le presbytère de leur père, le Révérend Patrick Brontë, aujourd'hui un musée, le Brontë Parsonage Museum, géré par la Brontë Society. Le Brontë Way traverse la ville et en marque la visite....


Charlotte Brontë (1816-1855)
Née dans un village proche de Haworth, troisième fille du Révérend Patrick Brontë et de Maria Branwell qui meurt en1821 en laissant ses six enfants à la charge du père et d'une tante maternelle. Les conditions d'existence sont telles que ne survivront que quatre enfants, Branwell, Emily, Anne et Charlotte, l'aînée, qui s'adonnent tous à l'écriture, à l'image de leur père. Charlotte et Branwell produisent ensemble une quantité fabuleuse de textes autour d'un pays imaginaire, Angria, inspiré de Swift. Charlotte devient institutrice puis préceptrice, et passe deux ans avec Emily à Bruxelles au Pensionnat Heger dans le quartier Notre-Dame aux Neiges, dirigé par Mme Heger. Mais elle s'éprend du mari de cette dernière, passion non partagée et qu'elle ne surmontera qu'avec difficultés. La mort de leur tante contraint les trois sœurs à rentrer se fixer à Haworth et à s'adonner désormais à l'écriture. En 1846 les sœurs Brontë  éditent  un premier recueil de poèmes  sous leurs pseudonymes de Currer (Charlotte), Ellis (Emily) et Acton (Anne) Bell. En 1847, Anne publie "Agnes Grey", Emily "Wuthering Heights" et Charlotte, après un premier échec, "The Professor", "Jane Eyre". Si "Jane Eyre" scandalise, son style parfaitement maîtrisé rencontre un énorme succès. Entre-temps, la tragédie s'amplifie : leur frère Branwell devient opiomane et meurt de tuberculose à l'automne 1848, maladie qui entraîne l'année suivante les deux autres soeurs de Charlotte, Emily et Anne. Charlotte parvient tant bien quel mal à surmonter ses épreuves, termine "Shirley" et surtout "Villette", publié en 1853, plus autobiographique et considéré par certains comme son chef-d'œuvre. Elle fait la connaissance du Tout-Londres littéraire, noue de solides amitiés avec ses pairs (Elizabeth Gaskell), épouse le successeur de son père à Haworth et meurt à trente-neuf ans.

 

"Jane Eyre" (Charlotte Brontë, 1847)
"Jane Eyre", sous la fiction d'une autobiographie, introduit un nouveau type de personnage dans la littérature, celui de la femme intelligente et rebelle, en un temps où Dickens et Thackeray préféraient les héroïnes effacées et soumises. Elle ouvre la voie à l'expression de ce sentiment d'asservissement, d'enfermement dans la sphère domestique, qu'éprouve la femme victorienne, et qui dramatiquement peut déboucher, avec la perte d'identité, sur la folie. Alors que Jane parvient à se construire pour être en capacité de défendre son indépendance, le second personnage féminin, Bertha Mason, épouse de l'employeur de Jane, Edward Rochester, vit en recluse, laisse éclater avec violence ses émotions et passions et sombre dans la folie.

Devenue orpheline dès son plus âge, Jane Eyre est recueillie par M. Reed, son oncle. Après la mort de ce dernier, sa marâtre de tante la traite durement et l'accuse de tous les vices. Lorsqu'elle entre dans sa dixième année, Mme Reed, décidée à s'en débarrasser définitivement, envoie Jane dans une pension pour jeunes filles pauvres, Lowhood, dirigée par l'abominable Mr Brocklehust, où l'on va lui enseigner les rigueurs de la vie. Mais à force de détermination, et avec l'aide d'une Providence en laquelle elle croit, devient enseignante puis gouvernante dans la demeure de Mr Rochester, le maître de Thornfield, auquel elle oppose une vive indépendance : c'est pourtant avec lui, après bien des péripéties, à la limite des convenances victoriennes, qu'elle parvient à trouver un certain bonheur.

 

"..Anybody may blame me who likes, when I add further, that, now and then, when I took a walk by myself in the grounds; when I went down to the gates and looked through them along the road; or when, while Adèle played with her nurse, and Mrs. Fairfax made jellies in the storeroom, I climbed the three staircases, raised the trap-door of the attic, and having reached the leads, looked out afar over sequestered field and hill, and along dim sky-line—that then I longed for a power of vision which might overpass that limit; which might reach the busy world, towns, regions full of life I had heard of but never seen—that then I desired more of practical experience than I possessed; more of intercourse with my kind, of acquaintance with variety of character, than was here within my reach.  I valued what was good in Mrs. Fairfax, and what was good in Adèle; but I believed in the existence of other and more vivid kinds of goodness, and what I believed in I wished to behold."

 

"Me blâmera qui voudra, lorsque j’ajouterai que de temps en temps, quand je me promenais seule, quand je regardais à travers les grilles de la porte la route se déroulant devant moi, ou quand, voyant Adèle jouer avec sa nourrice et Mme Fairfax occupée dans l’office, je montais les trois étages et j’ouvrais la trappe pour arriver à la terrasse, quand enfin mes yeux pouvaient suivre les champs, les montagnes, la ligne sombre du ciel, je désirais ardemment un pouvoir qui me fit connaître ce qu’il y avait derrière ces limites, qui me fit apercevoir ce monde actif, ces villes animées dont j’avais entendu parler, mais que je n’avais jamais vues. Alors je souhaitais plus d’expérience, des rapports plus fréquents avec les autres hommes et la possibilité d’étudier un plus grand nombre de caractères que je ne pouvais le faire à Thornfield. J’appréciais ce qu’il y avait de bon dans Mme Fairfax et dans Adèle, mais je croyais à l’existence d’autres bontés différentes et plus vives. Ce que je pressentais, j’aurais voulu le connaître."


Richard Redgrave - The Poor Teacher (1845) - Shipley Art Galler, Gateshead, Greater Newcastle - The Sempstress (1846)

 

"Who blames me?  Many, no doubt; and I shall be called discontented.  I could not help it: the restlessness was in my nature; it agitated me to pain sometimes.  Then my sole relief was to walk along the corridor of the third storey, backwards and forwards, safe in the silence and solitude of the spot, and allow my mind’s eye to dwell on whatever bright visions rose before it—and, certainly, they were many and glowing; to let my heart be heaved by the exultant movement, which, while it swelled it in trouble, expanded it with life; and, best of all, to open my inward ear to a tale that was never ended—a tale my imagination created, and narrated continuously; quickened with all of incident, life, fire, feeling, that I desired and had not in my actual existence.
It is in vain to say human beings ought to be satisfied with tranquillity: they must have action; and they will make it if they cannot find it.  Millions are condemned to a stiller doom than mine, and millions are in silent revolt against their lot.  Nobody knows how many rebellions besides political rebellions ferment in the masses of life which people earth.  Women are supposed to be very calm generally: but women feel just as men feel; they need exercise for their faculties, and a field for their efforts, as much as their brothers do; they suffer from too rigid a restraint, too absolute a stagnation, precisely as men would suffer; and it is narrow-minded in their more privileged fellow-creatures to say that they ought to confine themselves to making puddings and knitting stockings, to playing on the piano and embroidering bags.  It is thoughtless to condemn them, or laugh at them, if they seek to do more or learn more than custom has pronounced necessary for their sex."

"Beaucoup me blâmeront sans doute ; on m’appellera nature mécontente ; mais je ne pouvais faire autrement ; il me fallait du mouvement. Quelquefois j’étais agitée jusqu’à la souffrance ; alors mon seul soulagement était de me promener dans le corridor du troisième, et, au milieu de ce silence et de cette solitude, les yeux de mon esprit erraient sur toutes les brillantes visions qui se présentaient devant eux : et certes elles étaient belles et nombreuses. Ces pensées gonflaient mon coeur ; mais le trouble qui le soulevait lui donnait en même temps la vie. Cependant je préférais encore écouter un conte qui ne finissait jamais, un conte qu’avait créé mon imagination, et qu’elle me redisait sans cesse en la remplissant de vie, de flamme et de sentiment ; toutes choses que j’avais tant désirées, mais que ne me donnait pas mon existence actuelle.
Il est vain de dire que les hommes doivent être heureux dans le repos : il leur faut de l’action, et, s’il n’y en a pas autour d’eux, ils en créeront ; des millions sont condamnés à une vie plus tranquille que la mienne, et des millions sont dans une silencieuse révolte contre leur sort. Personne ne se doute combien de rébellions en dehors des rébellions politiques fermentent dans la masse d’êtres vivants qui peuple la terre. On suppose les femmes généralement calmes : mais les femmes sentent comme les hommes ; elles ont besoin d’exercer leurs facultés, et, comme à leurs frères, il leur faut un champ pour leurs efforts. De même que les hommes, elles souffrent d’une contrainte trop sévère, d’une immobilité trop absolue. C’est de l’aveuglement à leurs frères plus heureux de déclarer qu’elles doivent se borner à faire des poudings, à tricoter des bas, à jouer du piano et à broder des sacs..."

 


Jane Eyre a perdu ses parents de très bonne heure; après avoir passe son enfance dans le triste orphelinat de Lowood, elle entre comme gouvernante chez Mr. Rochester. Sa distinction la fait remarquer du maître de maison qui lui accorde son estime et sa confiance, et, peu après, s'éprend d'elle. 

 

(CHAPITRE XVII) Une semaine se passa sans qu'on reçût aucune nouvelle de M. Rochester ; au bout de dix jours il n'était pas encore revenu. Mme Fairfax me dit qu'elle ne serait pas étonnée qu'en quittant le château de M. Eshton il se rendit à Londres, puis que de là il

passât sur le continent, pour ne pas revenir à Thornfield de toute l'année ; bien souvent, disait-elle, il avait quitté le château d'une manière aussi prompte et aussi inattendue. En l'entendant parler ainsi, j'éprouvai un étrange frisson et je sentis mon cœur défaillir. Je venais de subir un douloureux désappointement.

Mais, ralliant mes esprits et rappelant mes principes, je m'efforçai de remettre de l'ordre dans mes sensations. Bientôt je me rendis maîtresse de mon erreur passagère, et je chassai l'idée que les actes de M. Rochester pussent avoir tant d'intérêt pour moi. Et pourtant je ne cherchais pas à m'humilier en me persuadant que je lui étais trop inférieure ; mais je me disais que je n'avais rien à faire avec le maître de Thornfield, si ce n'est à recevoir les gages qu'il me devait pour les leçons que je donnais à sa protégée, à me montrer reconnaissante de la bonté et du respect qu'il me témoignait ; bonté et respect auxquels j'avais droit du reste, si j'accomplissais mon devoir. Je m'efforçais de me convaincre que M. Rochester ne pouvait admettre entre lui et moi que ce seul lien ; ainsi donc c'était folie à moi de vouloir

en faire l'objet de mes sentiments les plus doux, de mes extases, de mes déchirements, et ainsi de suite, puisqu'il n'était pas dans la même position que moi. Avant tout, je ne devais pas chercher à sortir de ma classe ; je devais me respecter et ne pas nourrir avec toute la force de mon cœur et de mon âme un amour qu'on ne me demandait pas, et qu'on mépriserait même. 

 Je continuais tranquillement ma tâche, mais de temps en temps d'excellentes raisons s'offraient à mon esprit pour m'engager à quitter Thornfield. Involontairement je me mettais à penser aux moyens de changer de place ; je crus inutile de chasser ces pensées. «Eh bien ! me dis-je, laissons-les germer, et, si elles le peuvent, qu'elles portent des fruits ! »

Il y avait à peu près quinze jours que M. Rochester était absent, lorsque Mme Fairfax reçut une lettre.

« C'est de M. Rochester, dit-elle en regardant le timbre ; nous allons savoir s'il doit ou non revenir parmi nous. »

Pendant qu'elle brisait le cachet et qu'elle lisait le contenu, je continuai à boire mon café (nous étions à déjeuner) ; il était très chaud, et ce fut un moyen pour moi d'expliquer la rougeur qui couvrit ma figure à la réception de la lettre ; mais je ne me donnai pas la peine de chercher la raison qui agitait ma main et qui me fit renverser la moitié de mon café dans ma soucoupe. « Quelquefois je me plains que nous sommes trop tranquilles ici, dit Mme Fairfax en continuant de tenir la lettre devant ses lunettes ; mais maintenant nous allons être passablement occupées, pour quelque temps au moins. »

Ici je me permis de demander une explication ; après avoir rattaché le cordon du tablier d'Adèle qui venait de se dénouer, lui avoir versé une autre tasse de lait et lui avoir donné une talmouse, je dis nonchalamment : « M. Rochester ne doit probablement pas revenir de sitôt ? – Au contraire, il sera ici dans trois jours, c'est-à-dire jeudi prochain ; et il ne vient pas seul : il amène avec lui toute une  ociété. Il dit de préparer les plus belles chambres du château ; la bibliothèque et le salon doivent être aussi mis en état. Il me dit également d'envoyer chercher des gens pour aider à la cuisine, soit à Millcote, soit dans tout autre endroit ; les dames amèneront leurs femmes de chambre et les messieurs leurs valets ; la maison sera pleine. »

Après avoir parlé, Mme Fairfax avala son déjeuner et partit pour donner ses ordres. Il y eut en effet beaucoup à faire pendant les trois jours suivants. Toutes les chambres de Thornfield m'avaient semblé très propres et très bien arrangées ; mais il paraît que je m'étais

trompée. Trois servantes nouvelles arrivèrent pour aider les autres ; tout fut frotté et brossé ; les peintures furent lavées, les tapis battus, les miroirs et les lustres polis, les feux allumés dans les chambres, les matelas de plume mis à l'air, les draps séchés devant le foyer ; jamais je n'ai rien vu de semblable. Adèle courait au milieu de ce désordre ; les préparatifs de réception et la pensée de tous les gens qu'elle allait voir la rendaient folle de joie. Elle voulut que Sophie vérifiât ses toilettes, ainsi qu'elle appelait ses robes, afin de rafraîchir celles qui étaient passées et d'arranger les autres ; quant à elle, elle ne faisait que bondir dans les chambres, sauter sur les lits, se coucher sur les matelas, entasser les oreillers et les traversins devant d'énormes feux.

Elle était libérée de ses leçons ; Mme Fairfax m'avait demandé mes services, et je passais toute ma journée dans l'office à l'aider tant bien que mal, elle et la cuisinière. J’apprenais à faire du flan, des talmouses, de la pâtisserie française, à préparer le gibier et à arranger les desserts.

On attendait toute la compagnie le jeudi à l'heure du dîner, c'est-à-dire à six heures ; je n'eus pas le temps d'entretenir mes chimères, et je fus aussi active et aussi gaie que qui que ce fût, excepté Adèle. Cependant quelquefois ma gaieté se refroidissait, et, en dépit de moi-même, je me laissais de nouveau aller au  doute et aux sombres conjectures, et cela surtout lorsque je voyais la porte de l'escalier du troisième, qui depuis quelque temps était toujours restée fermée, s'ouvrir lentement et donner passage à Grace Poole, qui glissait alors tranquillement le long du corridor pour entrer dans les chambres à coucher et dire un mot à l'une des servantes, peut-être sur la meilleure manière de polir une grille, de nettoyer un marbre de cheminée ou d'enlever les taches d'une tenture ; elle descendait à la cuisine une fois par jour pour dîner, fumait un instant près du foyer, et retournait dans sa chambre, triste, sombre et solitaire, emportant avec elle un pot de porter. Sur vingt-quatre heures elle n'en passait qu'une avec les autres domestiques. Le reste du temps, elle restait seule dans une chambre basse du second étage, où elle cousait et riait probablement de son rire terrible. Elle était aussi seule qu'un prisonnier dans son cachot. Mais ce qui m'étonna, c'est que personne dans la maison, excepté moi, ne semblait s'inquiéter des habitudes de Grace. Personne ne se demandait ce qu'elle faisait là ; personne ne la plaignait de son isolement.

(..)

 Où était M. Rochester ?

Il arriva enfin. Je ne regardais pas du côté de la porte, et pourtant je le vis entrer. Je m'efforçai de concentrer toute mon attention sur les mailles de la bourse à laquelle je travaillais ; j'aurais voulu ne penser qu'à l'ouvrage que j'avais dans les  mains, aux perles d'argent et aux fils de soie posés sur mes genoux : et pourtant je ne pus m'empêcher de regarder sa figure et de me rappeler le jour où je l'avais vu pour la dernière fois, le moment où, après lui avoir rendu ce qu'il appelait un immense service, il prit mes mains et me regarda avec des yeux qui révélaient un cœur plein et prêt à déborder. Et j'avais été pour quelque chose dans cette émotion ; j'avais été bien près de lui à cette époque ! Qui est-ce qui avait pu changer ainsi nos positions relatives ? car désormais nous étions étrangers l'un pour l'autre, si étrangers que je ne comptais même pas l'entendre m'adresser quelques mots ; et je ne fus pas étonnée lorsque, sans m'avoir même regardée, il alla s'asseoir de l'autre côté de la chambre pour causer avec l'une des dames.

Lorsque je le vis absorbé par la conversation et que je fus convaincue que je pouvais examiner sans être observée moi-même, je ne tentai plus de me contenir ; je détournai mes yeux de mon ouvrage et je les fixai sur M. Rochester ; je trouvais dans cette contemplation un plaisir à la fois vif et poignant ; aiguillon de l'or le plus pur, mais aiguillon de souffrance ; ma joie ressemblait à l'ardente jouissance de l'homme qui, mourant de soif, se traîne vers une fontaine qu'il sait empoisonnée, et en boit l'eau néanmoins comme un divin breuvage.

Il est vrai que ce que certains trouvent laid peut sembler beau à d'autres. La figure olivâtre et décolorée de M. Rochester, son front carré et massif, ses sourcils de jais, ses yeux profonds,

ses traits fermes, sa bouche dure, en un mot, l'expression énergique et décidée de sa figure, ne rentraient en rien dans les règles de la beauté ; mais pour moi son visage était plus que beau, Il m'intéressait et me dominait. M. Rochester s'était emparé de mes sentiments et les avait liés aux siens. Je n'avais pas voulu l'aimer ; j'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour repousser de mon âme ces premières atteintes de l'amour, et, dès que je le revoyais, toutes ces impressions se réveillaient en moi  avec une force nouvelle. Il me contraignait à l’aimer sans même faire attention à moi.

Je le comparais à ses hôtes. Qu'étaient la grâce galante des MM. Lynn, l'élégance langoureuse de lord Ingram, et même la distinction militaire du colonel Dent, devant son regard plein d'une force native et d'une puissance naturelle ? Leur extérieur, leur expression, n'éveillaient aucune sympathie en moi ; et pourtant tout le monde les déclarait beaux et attrayants, tandis qu'on trouvait les traits de M. Rochester durs et son regard triste. Je les entendis rire. La bougie avait autant d'âme dans sa lumière qu'eux dans leur sourire. Je vis aussi M. Rochester sourire ; ses traits s'adoucirent ; ses yeux devinrent aimables, brillants et chercheurs. Il parlait dans ce moment à Louise et à Amy Eshton : je m'étonnai de les voir rester calmes devant ce regard qui m'avait semblé si pénétrant ; je croyais que leurs yeux allaient se baisser, leurs joues se colorer, et je fus heureuse de ce qu'elles n'étaient nullement émues, « Il n'est pas pour elles ce qu'il est pour moi, pensai-je. Il n'est pas de leur nature et je crois qu'il est de la mienne ; j'en suis même sûre : je sens comme lui ; je comprends le langage de ses mouvements et de sa tenue ; quoique le rang et la fortune nous séparent, j'ai quelque chose dans ma tête, dans mon cœur, dans mon sang et dans mes nerfs, qui forme entre nous une union spirituelle. Si, il y a quelques jours, j'ai dit que je n'avais rien à faire avec lui, si ce n'est à recevoir mon salaire ; si je me suis défendue de penser à lui autrement que comme à un maître qui me paye, j'ai proféré un blasphème contre la nature. Tout ce qu'il y a en moi de bon, de fort, de sincère, va vers lui. Je sais qu'il faut cacher mes sentiments, étouffer toute espérance, me rappeler qu'il ne peut pas faire grande attention à moi ; car, lorsque je prétends que je suis de la même nature que lui, je ne veux pas dire que j'ai sa force et son attrait, mais simplement que j'ai certains goûts et certaines sensations en commun avec lui. Il faut donc me répéter sans cesse que nous sommes séparés pour toujours, et que néanmoins je dois l'aimer tant que je vivrai. "

 

Mais au moment où Jane va épouser Rochester, elle apprend que ce dernier est déjà marié, que sa femme est folle et qu'il la cache dans sa demeure. Rochester supplie alors Jane de fuir avec lui, mais l'horrible révélation a brisé la petite gouvernante. Désemparée, Jane s'enfuit et va errer dans la bruyère, de village en village ...

" Vous tous qui lirez ce livre, puissiez-vous ne jamais éprouver ce que j'ai éprouvé ! Puissent vos yeux ne jamais verser un torrent de larmes aussi amères et aussi déchirantes que les miennes ! Puissent vos prières ne jamais s'élever aussi douloureuses et aussi désespérées vers le ciel ! Puissiez-vous ne jamais craindre de devenir l'instrument du mal entre les mains de celui que vous aimez plus que tout !

 

On retrouve Jane évanouie sur la lande ; (chapitre XXIX) le pasteur Rivers et ses deux sœurs la recueillent et la soignent. On lui offre l'emploi de maîtresses dans une petite école de campagne. Jane trouve un certain équilibre, la voici demandée en mariage par cet humble pasteur, lorsqu`un soir il lui semble entendre la voix de Rochester. Elle apprend qu'il a perdu la vue en tentant de sauver sa femme d'un incendie qu'elle-même avait allumé. Jane revient alors auprès de Rochester et consent à l'épouser...

 

"SHIRLEY", Charlotte Brontë, 1849.

Au milieu du XIXe fleurissent en Angleterre nombre de romans à thèse évoquant la révolution industrielle qui bouleverse la société de ce début du siècle. Le 12 avril 1811, 300 ouvriers attaquent la filature de William Cartwright, dans le Nottinghamshire, et détruisent ses métiers à tisser à coups de masse, c'est la première insurrection des tisserands britanniques face à la gigantesque augmentation de la productivité agricole que vit la Grande-Bretagne sur fond d’interdiction du commerce entre les ports britanniques et les ports européens, ordonnée par Napoléon depuis 1806. Les "luddistes" et artisans du textiles engagent un bras de fer désespéré et violent à l'encontre des manufacturiers qui poussent à un machinisme croissant. Charlotte Brontë évoque ici certaine révolte de ces Luddites, ouvriers textiles du Yorkshire, opposé à l`introduction de nouvelles machines dans l`industrie, au détriment de la main d'oeuvre. Sur ce fond tumultueux se noue une intrigue sentimentale, Robert Moore, un industriel plein d`énergie,  est amoureux de Caroline Helstone, mais brûlant du désir d`apporter dans son usine des perfectionnements de toutes sortes, il n'hésite pas à demander la main d`une riche jeune fille, Shirley Keeldar, qui ressemble particulièrement à l'énergique Emily Brontë, la soeur de notre auteur. Repoussé par cette dernière, Robert se verra contraint d'épouser finalement la jeune Caroline. C'est le roman le moins connu de Charlotte Brontë, qui vaut, non pour son intrigue sentimentale, mais par la peinture de son contexte social, dont la célèbre évocation des pasteurs protestants et la fameuse description de l`assaut contre la fabrique de laines de Robert Moore...

 

"VILLETTE", Charlotte Brontë, 1853.

Lucie Snowe est orpheline, Après avoir été élevée avec une maternelle affection par sa marraine. Mrs. Bretton, elle se rend à Bruxelles pour y occuper un poste de professeur dans

un collège de jeunes filles. Là, notre jeune orpheline, un peu sauvage, timide, sans parents ni amis, livrée à un milieu hostile, réussit pourtant, par sa force de caractère à gagner l`estime de la directrice, l'autoritaire et hypocrite Mme Beck, et la sympathie de son cousin, le professeur Paul Emanuel, un petit homme irascible, peu sociable, mais rempli d'intelligence et de cœur. Le roman vaut pour ses deux personnages principaux, Lucie Snowe et Paul Emanuel, dont Charlotte Brontë fait une analyse tout en subtilité.

L'arrivée inattendue de John Graham Bretton, le séduisant fils de Mrs, Bretton et  ami d`enfance de Lucie, suscite pendant quelque temps la jalousie et la colère du professeur. Lucie, quant à elle, tente, et parvient, à étouffer en elle sa sympathie naissante pour le jeune homme et retourne vers Paul; cependant que John Graham Bretton épouse une amie d`enfance, Paulina Home. 

Charlotte Brontë va reprendre ici l'argument de son premier roman, "The Professor", lequel ne fut d`ailleurs publié qu`après sa mort en 1857, les éditeurs de l'époque l'ayant refusé. Mais elle y raconte encore plus ouvertement les expériences de son séjour à Bruxelles, au collège de Héger, en 1842, et notamment les pérégrinations nocturnes de Lucie, fiévreuse, dans une nuit de carnaval, et la visite de Lucie à Mme Walvarens...

 


Emily Brontë (1818-1848)
Née à Thornton, en bordure des landes du Yorkshire, Emily, plus talentueuse et plus rêveuse que ses soeurs, partage son temps à lire Byron ou Milton, s'occuper du presbytère de son père après avoir accompagné Charlotte à Bruxelles, arpenter la lande et écrire nombre de poèmes souvent d'une très grande sensibilité et emprunts d'une certain mysticisme. Son unique roman, "Wuthering Heights", publié en 1847, ne connaît pas le succès que sa soeur Charlotte emporte avec "Jane Eyre". Emily Brontë s'est en effet montrée très audacieuse dans ce roman qui prend des allures de roman gothique et exprime des sentiments d'une violence extraordinaire, exacerbant l'amour fou et la haine de ses protagonistes, leur souffrance comme leur passion, dans le fameux décor des landes désolées et hostiles du Yorshire. Le manoir des Hauts de Hurlevent semble cristalliser en son antre tous les tourments alors diffus de cette bourgeoisie naissante, peur de la pauvreté, violence de classe, maltraitance familiale,  enfermement, exclusion. Et loin d'être un combat entre le bien et le mal, Emily Brontë montre, sans jugement, des êtres emportés dans leur folie et livrés à une souffrance que rien ne pourrait endiguer tant est considérable le poids des convenances sociales. Emily Brontë ne saura jamais que son oeuvre sera reconnue, plus tard, comme une oeuvre majeure de la littérature : elle meurt de tuberculose un an plus tard, le 19 décembre 1848.

 

"Les Hauts de Hurlevent" (Wuthering Heights, Emily Brontë, 1847)
Les Hauts de Hurlevent sont des terres situées au sommet d'une colline et balayées par les vents du nord. La famille Earnshaw y vivait, heureuse, avec deux enfants, Hindley et Catherine,  jusqu'à ce qu'en 1771, M. Earnshaw adopte un jeune bohémien, Heathcliff. Ce dernier va attirer le malheur sur cette famille. Dès le début, Hindley éprouve une profonde haine pour cet intrus qui devient par ailleurs l'inséparable ami de Catherine, avec laquelle il parcourt sans fin la lande. À la mort de son vieux bienfaiteur , Heathcliff doit subir la rancoeur de Hindley, devenu maître du domaine. Humilié par sa condition subalterne, Heathcliff, qui pourtant aime passionnément Catherine, jure de se venger. Sa fureur est décuplée lorsque Catherine, au tempérament aussi passionné que le sien, épouse le riche Edgar Linton et découvre un monde de raffinement qui l'éloigne un peu plus de lui. Devenu riche et puissant, Heathcliff met en oeuvre sa vengeance et précipite les protagonistes dans la tragédie ...

 

"This time, I remembered I was lying in the oak closet, and I heard distinctly the gusty wind, and the driving of the snow; I heard, also, the fir bough repeat its teasing sound, and ascribed it to the right cause: but it annoyed me so much, that I resolved to silence it, if possible; and, I thought, I rose and endeavoured to unhasp the casement. The hook was soldered into the staple: a circumstance observed by me when awake, but forgotten. ‘I must stop it, nevertheless!’ I muttered, knocking my knuckles through the glass, and stretching an arm out to seize the importunate branch; instead of which, my fingers closed on the fingers of a little, ice-cold hand! The intense horror of nightmare came over me: I tried to draw back my arm, but the hand clung to it, and a most melancholy voice sobbed, ‘Let me in—let me in!’ ‘Who are you?’ I asked, struggling, meanwhile, to disengage myself. ‘Catherine Linton,’ it replied, shiveringly (why did I think of Linton? I had read Earnshaw twenty times for Linton) ‘I’m come home: I’d lost my way on the moor!’ As it spoke, I discerned, obscurely, a child’s face looking through the window. Terror made me cruel; and, finding it useless to attempt shaking the creature off, I pulled its wrist on to the broken pane, and rubbed it to and fro till the blood ran down and soaked the bedclothes: still it wailed, ‘Let me in!’ and maintained its tenacious gripe, almost maddening me with fear. ‘How can I!’ I said at length. ‘Let me go, if you want me to let you in!’ The fingers relaxed, I snatched mine through the hole, hurriedly piled the books up in a pyramid against it, and stopped my ears to exclude the lamentable prayer. I seemed to keep them closed above a quarter of an hour; yet, the instant I listened again, there was the doleful cry moaning on! ‘Begone!’ I shouted. ‘I’ll never let you in, not if you beg for twenty years.’ ‘It is twenty years,’ mourned the voice: ‘twenty years. I’ve been a waif for twenty years!’ Thereat began a feeble scratching outside, and the pile of books moved as if thrust forward. I tried to jump up; but could not stir a limb; and so yelled aloud, in a frenzy of fright. "

"Cette fois, je me souvenais que j’étais couché dans le cabinet de chêne et j’entendais distinctement les rafales de vent et la neige qui fouettait. J’entendais aussi le bruit agaçant et persistant de la branche de sapin, et je l’attribuais à sa véritable cause. Mais ce bruit m’exaspérait tellement que je résolus de le faire cesser, s’il y avait moyen ; et je m’imaginai que je me levais et que j’essayais d’ouvrir la croisée. La poignée était soudée dans la gâche : particularité que j’avais observée étant éveillé, mais que j’avais oubliée. « Il faut pourtant que je l’arrête ! » murmurai-je. J’enfonçai le poing à travers la vitre et allongeai le bras en dehors pour saisir la branche importune ; mais, au lieu de la trouver, mes doigts se refermèrent sur les doigts d’une petite main froide comme la glace ! L’intense horreur du cauchemar m’envahit, j’essayai de retirer mon bras, mais la main s’y accrochait et une voix d’une mélancolie infinie sanglotait : « Laissez-moi entrer ! laissez-moi entrer ! – Qui êtes-vous ? » demandai-je tout en continuant de lutter pour me dégager. « Catherine Linton », répondit la voix en tremblant (pourquoi pensais-je à Linton ? J’avais lu Earnshaw vingt fois pour Linton une fois). « Me voilà revenue à la maison : je m’étais perdue dans la lande ! » La voix parlait encore, quand je distinguai vaguement une figure d’enfant qui regardait à travers la fenêtre. La terreur me rendit cruel. Voyant qu’il était inutile d’essayer de me dégager de son étreinte, j’attirai son poignet sur la vitre brisée et le frottai dessus jusqu’à ce que le sang coulât et inondât les draps du lit. La voix gémissait toujours : « Laissez-moi entrer ! » et l’étreinte obstinée ne se relâchait pas, me rendant presque fou de terreur. « Comment le puis-je ? dis-je enfin ; lâchez-moi, si vous voulez que je vous fasse entrer ! » Les doigts se desserrèrent, je retirai vivement les miens hors du trou, j’entassai en hâte les livres en pyramide pour me défendre, et je me bouchai les oreilles pour ne plus entendre la lamentable prière. Il me sembla que je restais ainsi pendant plus d’un quart d’heure. Mais, dès que je recommençai d’écouter, j’entendis le douloureux gémissement qui continuait ! « Allez-vous-en ! criai-je, je ne vous laisserai jamais entrer, dussiez-vous supplier pendant vingt ans. – Il y a vingt ans, gémit la voix, vingt ans, il y a vingt ans que je suis errante. » Puis j’entendis un léger grattement au dehors et la pile de livres bougea comme si elle était poussée en avant. J’essayai de me lever, mais je ne pus remuer un seul membre, et je me mis à hurler tout haut, en proie à une terreur folle."

 


"1801 - I have just returned from a visit to my landlord - the solitary neighbour that I shall be troubled with. This is certainly a beautiful country! In all England, I do not believe that I could have fixed on a situation so completely removed from the stir of society. A perfect misanthropist’s Heaven—and Mr. Heathcliff and I are such a suitable pair to divide the desolation between us. A capital fellow! He little imagined how my heart warmed towards him when I beheld his black eyes withdraw so suspiciously under their brows, as I rode up, and when his fingers sheltered themselves, with a jealous resolution, still further in his waistcoat, as I announced my name.

“Mr. Heathcliff?” I said.

A nod was the answer..."

 

Dans "Wuthering Heights", "wuthering" est une variante du mot dialectal, d`origine écossaise, substantif et verbe "whither", mot expressif évoquant la tempête qui tourne autour de la maison du personnage principal. Le roman se présente sous forme d'un récit fait à la première personne par un voyageur auquel l`histoire a été racontée. Les quatre premiers chapitres de Wuthering Heights ne sont qu’une introduction et relatent la visite de M. Lockwood, sa surprise devant la profonde morosité de tout le monde dans cette maison. Rattrapé par une tempête de neige, il était contraint d’y dormir, et conduit par la gouvernante à une vieille chambre, longtemps inutilisée, où il avait remarqué ... "sur le rebord de la fenêtre où je plaçai ma chandelle, se trouvaient empilés dans un coin quelques livres rongés d’humidité ; ce rebord était couvert d’inscriptions faites avec la pointe d’un couteau sur la peinture. Ces inscriptions, d’ailleurs, répétaient toutes le même nom en toutes sortes de caractères, grands et petits, Catherine Earnshaw, çà et là changé en Catherine Heathcliff, puis encore en Catherine Linton.  Dans ma pesante apathie, j’appuyai la tête contre la fenêtre et continuai à épeler Catherine Earnshaw… Heathcliff… Linton… mes yeux finirent par se fermer. Mais ils n’étaient pas clos depuis cinq minutes qu’un éblouissement de lettres blanches jaillit de l’obscurité, éclatantes comme des spectres… l’air fourmillait de Catherines. En me soulevant pour chasser ce nom obsédant, je m’aperçus que la mèche de ma chandelle s’inclinait sur un des antiques volumes, d’où se dégageait un parfum de cuir de veau brûlé. Je la mouchai et, très mal à l’aise sous l’influence du froid et d’une nausée persistante, je me mis sur mon séant et ouvris le volume qui avait souffert, en l’appuyant sur mon genou. C’était une Bible, en caractères fins, sentant terriblement le moisi ; la page de garde portait l’inscription « Catherine Earnshaw, son livre », et une date remontant à un quart de siècle environ...". Après un certain temps, M. Lockwood s’est endormi, mais pour être troublé par des rêves qui le harcelaient et dans lequel il imaginait que cette enfantine Catharine Earnshaw, ou plutôt son esprit, frappait et grattait la vitre, suppliant de la laisser entrer. L'intensité du cauchemar le fit crier dans son sommeil et se réveillant soudainement, vit la confusion qu'il avait suscité en réveillant toute la maisonnée, Heathcliff apparut, extrêmement en colère parce quelqu’un avait été autorisé à dormir dans la pièce fermée de chêne. " Je n’avais pas plus tôt prononcé ces mots que je me suis rappelé l’association, dans le livre, du nom de Heathcliff, à celui de Catherine. Cette particularité, qui était complètement sortie de ma mémoire, venait d’y reparaître soudain.."

 

 Heathcliff, enfant de bohémiens abandonné par ses parents, a été recueilli par M. Earnshaw, qui l'élève chez lui à la campagne comme l`un de ses propres enfants. Heathcliff est au centre de la vérité poétique et dramatique du roman. Après la mort du vieux Earnshaw, son fils Hindley, mesquin et fantasque, fait souffrir le jeune homme qu'il a toujours détesté; Heathcliff trouve au contraire de la compréhension chez la fille de Earnshaw, Catherine. dont il s'éprend avec toute la fougue de son caractère passionné et violent. Mais, un jour, Heathcliff entend Catherine affirmer qu'elle ne s'abaissera jamais jusqu'à épouser le jeune bohémien; celui-ci, profondément blessé dans son orgueil farouche, abandonne la maison....

 

“it is the best! The others were the satisfaction of my whims: and for Edgar’s sake, too, to satisfy him. This is for the sake of one who comprehends in his person my feelings to Edgar and myself. I cannot express it; but surely you and everybody have a notion that there is or should be an existence of yours beyond you. What were the use of my creation, if I were entirely contained here? My great miseries in this world have been Heathcliff’s miseries, and I watched and felt each from the beginning: my great thought in living is himself. If all else perished, and he remained, I should still continue to be; and if all else remained, and he were annihilated, the universe would turn to a mighty stranger: I should not seem a part of it. My love for Linton is like the foliage in the woods: time will change it, I’m well aware, as winter changes the trees. My love for Heathcliff resembles the eternal rocks beneath: a source of little visible delight, but necessary. Nelly, I am Heathcliff! He’s always, always in my mind: not as a pleasure, any more than I am always a pleasure to myself, but as my own being. So don’t talk of our separation again: it is impracticable; and ...”

 

C’est une chose que je ne puis exprimer, répète Catherine, après qu'Edgar Linton lui ait demandé de l'épouser, et quoiqu'elle semble favorable à cette requête, elle ne peut se départir du lien singulier qui la relie à Heathcliff. "Mais sûrement vous avez, comme tout le monde, une vague idée qu’il y a, qu’il doit y avoir en dehors de vous une existence qui est encore vôtre. À quoi servirait que j’eusse été créée, si j’étais tout entière contenue dans ce que vous voyez ici ? Mes grandes souffrances dans ce monde ont été les souffrances de Heathcliff, je les ai toutes guettées et ressenties dès leur origine. Ma grande raison de vivre, c’est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d’exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l’univers me deviendrait complètement étranger, je n’aurais plus l’air d’en faire partie. Mon amour pour Linton est comme le feuillage dans les bois : le temps le transformera, je le sais bien, comme l’hiver transforme les arbres. Mon amour pour Heathcliff ressemble aux rochers immuables qui sont en dessous : source de peu de joie apparente, mais nécessité. Nelly, je suis Heathcliff ! Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être. Ainsi, ne parlez plus de notre séparation ; elle est impossible, et…


Elle s’arrêta et se cacha le visage dans les plis de ma robe. Mais je la repoussai violemment. Sa folie avait mis ma patience à bout. 

 – Si je puis tirer un sens de tous vos non-sens, Miss, dis-je, ils ne font que me convaincre que vous ignorez les devoirs qu’on assume en se mariant ; ou bien que vous êtes une fille pervertie et sans principes. Mais ne m’importunez plus avec d’autres secrets : je ne promets pas de les garder.

– Vous garderez celui-là ? demanda-t-elle vivement.

– Non, je ne promets rien, répétai-je.

Elle allait insister, quand l’entrée de Joseph mit fin à notre conversation. Catherine transporta son siège dans un coin et dorlota Hareton pendant que je préparais le souper. Quand il fut prêt, Joseph et moi commençâmes à disputer pour savoir qui se chargerait de porter à manger à Mr Hindley ; la question fut tranchée quand tout fut presque froid. À ce moment, nous convînmes de le laisser venir demander lui-même, s’il désirait quelque chose ; car nous craignions particulièrement de paraître devant lui quand il était resté quelque temps seul.

– Et comment que c’propre’à rien y n’est pas co’revenu des champs à c’te heure ici ? Que qu’y fait, c’grand feignant ? demanda le vieillard en cherchant des yeux Heathcliff.

– Je vais l’appeler, dis-je. Il est dans la grange, j’en suis sûre.

Je sortis et j’appelai, mais n’obtins pas de réponse. En revenant, je chuchotai à l’oreille de Catherine qu’il avait certainement entendu une bonne partie de ce qu’elle avait dit et je lui racontai comment je l’avais vu quitter la cuisine juste au moment qu’elle se plaignait de la conduite de son frère envers lui.

Elle sauta debout, tout alarmée, jeta Hareton sur le banc et courut chercher elle-même son ami, sans prendre le temps de se demander pourquoi elle était si bouleversée, ni en quoi ses paroles pouvaient avoir affecté Heathcliff. Elle fut absente si longtemps que Joseph proposa de ne pas continuer d’attendre. Il conjectura finalement qu’ils restaient dehors pour éviter de subir son interminable benedicite. Ils étaient « assez môvais pour être capables d’toutes les vilaines manières », affirma-t-il. 

À leur intention, il ajouta ce soir-là une prière spéciale à son habituelle supplication d’un quart d’heure avant chaque repas, et il en aurait encore ajouté une autre à la fin des grâces, si sa jeune maîtresse ne s’était précipitée sur lui en lui ordonnant en hâte de descendre sur la route en courant, de découvrir Heathcliff, en quelque endroit qu’il rôdât, et de le faire aussitôt rentrer.

– J’ai besoin de lui parler, il faut que je lui parle avant de monter, dit-elle. La barrière est ouverte ; il est quelque part trop loin pour entendre, car il n’a pas répondu, bien que j’aie crié de toutes mes forces du haut du parc à moutons.

Joseph commença par faire des objections. Mais elle prenait la chose trop à cœur pour supporter la contradiction ; il se décida à mettre son chapeau sur sa tête et à partir en bougonnant. Pendant ce temps, Catherine marchait de long en large.

– Je me demande où il est, s’écria-t-elle, je me demande où il peut être ! Qu’ai-je dit, Nelly ? J’ai oublié. A-t-il été peiné de ma mauvaise humeur cette après-midi ? Mon Dieu ! Dites-moi ce qui a pu le fâcher dans mes paroles. Je voudrais bien qu’il revînt. Je le voudrais bien !

– Que voilà du bruit pour rien ! répondis-je, quoique assez inquiète moi-même. Vous vous effrayez de bien peu de chose. Il n’y a vraiment pas lieu de s’alarmer beaucoup parce que Heathcliff s’est offert une promenade au clair de lune ou parce qu’il est couché dans le grenier à foin, de trop mauvaise humeur pour nous parler. Je parierais qu’il est caché par là. Vous allez voir si je ne le déniche pas.

 Je sortis pour recommencer mes recherches. Je n’en rapportai que du désappointement, et celles de Joseph eurent le même résultat.

– C’gaillard-là y s’fait pire tous les jours ! observa-t-il en rentrant. Il a laissé la barrière grande ouverte, et l’poney de Miss il a foulé deux rangs de blés, en les traversant pour s’en aller dret dans l’pré ! Ben sûr que l’maître y fera eune vie d’tous les diables demain matin, et y n’aura point tort. Il est la patience même pour des créatures aussi négligentes et aussi odieuses… il est la patience même ! Mais ça n’durera pas toujours… vous verrez, vous tous ! Faudrait pas l’mettre hors de lui… ah ! mais non !

– Avez-vous trouvé Heathcliff, âne que vous êtes ? interrompit Catherine. L’avez-vous cherché, comme je vous en ai donné l’ordre ?

– J’aimerions mieux chercher l’cheval, répliqua-t-il, ce serait pus sensé. Mais je n’pourrions chercher ni le cheval ni l’homme par eune nuit comme celle-ci… aussi noire comme une cheminée ! Et Heathcliff, c’est pas un gars à venir à mon sifflet. P’t-être ben qu’y serait moins dur d’oreille avec vous ! C’était en effet une soirée très sombre, pour l’été. Les nuages paraissaient présager l’orage et je déclarai que ce que nous avions tous de mieux à faire était de rester tranquilles. La pluie qui menaçait ne manquerait pas de le ramener à la maison sans que nous eussions à nous donner d’autre peine. Néanmoins Catherine ne se laissa pas persuader de se calmer. Elle continua d’aller et venir, de la barrière à la porte de la maison, dans un état d’agitation qui ne lui permettait pas de repos. À la fin, elle adopta un poste permanent le long du mur, près de la route.

Elle resta là, sans se soucier de mes remontrances, ni du tonnerre qui grondait, ni des grosses gouttes qui commençaient à s’aplatir autour d’elle. De temps à autre elle appelait, puis elle  écoutait, et ensuite se mettait à pleurer tant qu’elle pouvait. Ce fut une bonne crise de colère et de larmes, où elle surpassa Hareton ou n’importe quel enfant.

Vers minuit, alors que nous n’étions pas encore couchés, l’orage vint s’abattre en pleine furie sur les Hauts. L’ouragan et le tonnerre faisaient rage et, sous l’effet du vent ou de la foudre, un arbre se fendit en deux à l’angle de la maison : une énorme branche fut précipitée en travers du toit et démolit une partie du corps de cheminées de l’est, en envoyant une pluie de pierres et de suie dans le foyer de la cuisine. Nous crûmes que la foudre était tombée au milieu de nous. Joseph s’affaissa sur les genoux, priant le seigneur de se souvenir des patriarches Noé et Loth et, comme autrefois, d’épargner les bons tout en frappant les impies. J’eus, moi aussi, un peu le sentiment que ce devait être un jugement à notre adresse. Le Jonas, dans mon esprit, était Mr Earnshaw ; et je secouai le bouton de la porte de sa tanière pour m’assurer qu’il était encore vivant. Il répondit assez distinctement, d’une manière qui provoqua chez mon compagnon un renouveau de vociférations encore plus bruyantes, à l’effet de solliciter une distinction bien nette entre les bons chrétiens comme lui et les pécheurs comme son maître. 

Mais la tempête passa en vingt minutes, nous laissant tous indemnes, à l’exception de Cathy, qui fut complètement trempée par suite de son obstination à refuser de se mettre à l’abri et à rester dehors sans chapeau et sans châle pour recevoir autant d’eau qu’en purent absorber ses cheveux et ses vêtements. Elle rentra enfin et s’étendit sur le banc, mouillée comme elle l’était, le visage tourné vers le dossier et caché dans ses mains..."

 

Heathcliff revient au bout de trois ans, après s'être enrichi. 

"..  À présent que le feu et les bougies éclairaient en plein celui-ci, j’étais encore plus stupéfaite de sa transformation que je ne l’avais été tout d’abord. C’était maintenant un homme de grande stature, bien bâti, taillé en athlète, auprès duquel mon maître paraissait grêle et avait l’air d’un adolescent. Sa façon de se tenir droit suggérait l’idée qu’il avait été dans l’armée. L’expression et la décision de ses traits lui composaient un visage plus vieux que celui de Mr Linton, et qui respirait l’intelligence sans conserver trace de sa dégradation passée. Pourtant, sous ses sourcils abaissés et dans ses yeux pleins d’un feu sombre se dissimulait une férocité à demi sauvage, mais maîtrisée. Ses manières étaient même dignes, tout à fait dépourvues de rudesse, bien que trop sévères pour être gracieuses. La surprise de mon maître égala ou dépassa la mienne. Il resta une minute à se demander comment il s’adresserait au garçon de charrue, comme il l’appelait. Heathcliff lâcha sa main délicate et le regarda froidement jusqu’à ce qu’il se décidât à parler.

 – Asseyez-vous, monsieur, dit-il enfin. Mrs Linton, en souvenir du temps jadis, a désiré que je vous fisse un accueil cordial ; et naturellement je suis heureux de tout ce qui peut lui être agréable.

– Et moi aussi, répondit Heathcliff, particulièrement si c’est quelque chose où j’ai une part. Je resterai volontiers une heure ou deux.

Il s’assit en face de Catherine, qui tenait les yeux fixes sur lui ; elle semblait craindre qu’il ne disparût si elle les détournait un instant. Lui ne leva pas souvent les yeux sur elle. Un rapide regard de temps à autre suffisait ; mais ce regard reflétait, chaque fois avec plus d’assurance, le délice dissimulé qu’il buvait dans le sien. Ils étaient trop absorbés dans leur joie mutuelle

pour se sentir embarrassés. Il n’en était pas de même de Mr Edgar : il pâlissait de contrariété. Ce sentiment atteignit le comble quand sa femme se leva et, s’approchant de Heathcliff, lui saisit de nouveau les mains, en riant d’un air égaré..."

 

Entretemps, Catherine a épousé un homme insignifiant, Edgar Linton. Hindley, son frère, s'est lui-même marié et accueille maintenant volontiers Heathcliff qui a fait fortune. Mais ce dernier ne vit plus désormais que pour se venger; un violent et sombre amour le lie à Catherine, qui en est bouleversée comme par un envoûtement et qui en mourra, au moment où lui naîtra une fille, Cathy. Entre-temps, Heathcliff a épousé Isabelle, sœur d`Edgar Linton; il ne l'aime pas et la maltraite cruellement. 

Heathcliff tient en son pouvoir Hindley et son fils Hareton et laisse ce dernier grandir comme un animal sauvage pour se venger des mauvais traitements que Hindley lui a infligés lorsque lui-même était enfant puis il attire chez lui Cathy et l'oblige a épouser son fils, débile et repoussant. Il caresse en secret l`espoir d'arriver enfin à s`emparer des biens de Linton.

Après la mort du fils de Heathcliff, sa jeune veuve, Cathy, se prend d`affection pour Hareton et s'occupe de son éducation. Mais maintenant le tempérament de Heathcliff est épuisé : il souhaite la mort qui le réunira à Catherine. ll fait une tentative pour détruire les maisons de Earnshaw et de Linton, mais échoue par suite de son manque de décision. A sa mort, Hareton et Cathy peuvent se marier et vivre heureux...

 

Emily Brontë a vécu avec ses deux sœurs, écrivains elles aussi, dans une région désolée et sauvage de bruyères, battue par le vent, où les fonctions ecclésiastiques de leur père les obligeaient à résider: leur unique frère était parti pour vivre, au loin, une existence de déclassé. Aussi Emily connut-elle peu la vie, dont elle ne perçut que le côté douloureux et dramatique. Un sentiment de profonde communion avec la nature. représentée pour elle par la lande déserte, lui enseigna une morale héroïque. qui lui permit d'accepter et d`aimer sa vie, sans être encouragée par d`autres joies que celles qu'elle tirait de son

propre esprit. 

 


Anne Brontë (1820-1849)

Anne, la plus jeune des six enfants de Patrick et Marie Brontë, a inventé avec sa sœur Emily, le royaume imaginaire de Gondal, sur lequel ils ont écrit vers et prose (ce dernier maintenant perdu) à partir du début des années 1830 jusqu’en 1845. Elle occupa brièvement le poste de gouvernante en 1839, puis pendant quatre ans, de 1841 à 1845, auprès des Robinson, la famille d’un ecclésiastique, à Thorpe Green, près de York. C’est là que son frère, Branwell, se joignit à elle en 1843, avec l’intention de devenir précepteur. Anne rentra chez elle en 1845 et fut suivie peu après par son frère, qui avait été congédié, accusé d’avoir fait l’amour à la femme de son employeur. En 1846, Anne rédigea 21 poèmes publiés dans "Poems by Currer, Ellis and Acton Bell", une œuvre conjointe écrite avec ses sœurs Charlotte et Emily. 

 

"Agnès Grey" (1847)

Le roman d'Anne Brontë, "Agnès Grey", fortement autobiographique, fut publié en même temps que le premier roman de Charlotte, "Jane Eyre" et que "Les Hauts de Hurle-Vent" d'Emily. Le succès de Jane Eyre fut si grand que l'œuvre d'Emily, pourtant plus originale et plus puissante. passa presque inaperçue de ses contemporains. Agnès Grey, fille cadette d'un pasteur devient gouvernante pour aider sa famille qui traverse une mauvaise passe financière (le roman débute dans la famille Grey, une famille modeste mais pauvre, M. Grey est ministre et Mme Grey est une femme qui a laissé une fortune familiale considérable par amour. Son passage dans deux familles, les enfants indisciplinés de Bloomfield, une famille immensément riche mais d'une méchanceté qui la désarçonne, puis les insensibles mais encore plus riches Murrays, ne lui font pas oublier sa relation florissante avec Edward Weston, le vicaire local, qu’elle finit par épouser.

 

"The Tenant of Wildfell Hall" (La Dame du château de Wildfell Hall, 1848)

Paru sous le pseudonyme d'Acton Bell, le roman débute par l'arrivée dune jeune châtelaine mystérieuse au manoir depuis longtemps délaissé de Wildfell Hall : cela suscite la curiosité attentive, et bientôt malveillante, des habitants de la contrée. Mrs. Helen Graham (c'est le nom de l'inconnue) a un fils de cinq ans, Arthur; une vieille servante l'accompagne. Elle mène une existence de recluse, fait de peinture (qui semble lui permettre de subvenir à ses besoins) et évite soigneusement toute intimité avec ses voisins. L'un des gentlemen-farmers du pays, Gilbert Markham, raconte, dans une série de lettres adressées à un ami, l`histoire de la jeune châtelaine, telle qu'elle se dégage peu à peu de ses rares contacts avec les habitants du manoir et du bourg de Lindenhope (la vieille Mrs Markham, sa sœur Rose, son frère Fergus, la famille du pasteur Millward, la belle et futile Jane Wilson, etc.). Sensiblement, le caractère d'Helen Graham ne tarde pas à nous apparaître beaucoup moins séduisant qu'il ne semble l'être aux yeux de l'auteur. En effet, Helen n`est exempte ni de bigoterie ni de pédantisme ; sa vertu même risque d'exaspérer parfois des âmes moins noires et perverses que celle de son mari, Mr. Arthur Huntington. Car Helen s`appelle en réalité Mrs. Huntington; c'est pour fuir son époux cynique et volage, dont les infidélités l'humilient, et pour soustraire l'enfant à l'influence néfaste du père, que la jeune femme s'est en fait réfugiée dans la propriété de Frédéric Lawrence. 

Amoureux d'Helen, Gilbert Markham souffre des bruits que l'on colporte sur elle, notamment sur ses relations avec Lawrence. Ayant surpris Helen en une conversation tendre et secrète avec le jeune propriétaire du domaine de Wildfell Hall, Gilbert, fou de jalousie, se livre un jour à des voies de fait contre Frédéric et blesse celui-ci assez grièvement. La vérité lui est révélée tardivement par Helen, dont la beauté pâle et marmoréenne ne reste pas insensible aux hommages de Gilbert. Pour se justifier devant celui-ci et pour se donner à elle-même de la force dans son intransigeance vertueuse, la jeune femme confie à Mr. Markham son journal intime. 

Ainsi apprend-il la vie douloureuse d'Helen, son mariage, ses humiliations, les beuveries et la débauche d`Arthur Huntington et de ses compagnons, la fuite enfin de l'épouse outragée. Il apprend aussi que Frédéric est le propre frère d'Helen. Celle-ci disparaît un jour, victime de son devoir conjugal, ayant dû se rendre au chevet de son mari gravement malade. Gilbert qui se sait aimé, n'obtient cependant ni l'autorisation de la revoir, ni celle d'espérer. Toutefois, pourra-t-il lui écrire après une épreuve de six mois de silence... Arthur Huntington meurt, mais Gilbert et Helen ont à surmonter de nombreux obstacles avant de pouvoir s'unir pour la vie... Un roman qui souleva un certain scandale, Anne Brontë, à la différence de ses soeurs, ose avec une écriture vigoureuse l'image de la débauche et de la dégradation ... 

 


John Martin (1789-1854)
Alors que Byron, qui meurt en1826, incarne pour les soeurs Brontë, toutes les audaces vis-à-vis des convenances, que Walter Scott est l'écrivain de fiction par excellence, le peintre John Martin (1789-1854) est de ceux qui exerce une directe sur leur imagination (trois gravures du peintre ornaient les murs du presbytère de Haworth), l'une de ses spécialités étant les tableaux apocalyptiques tirés de l'Ancien Testament.
Né à Haydon Bridge, dans le Northumberland, John Martin trouve son style et débute véritablement sa carrière en 1820  avec "Belshazzar's Feast", oeuvre inspirée par la lecture d'un poème du même titre de Thomas Smart Hughes (Yale Center for British Art, New Haven, Connecticut).

Comment ce décorateur de porcelaine a-t-il pu se muer en paysagiste cosmique et fantastique? Les oeuvres de Philip James de Loutherbourg (1740-1812), né à Strasbourg, installé à Londres depuis 1771, et promoteur du "Eidophusikon" (A Moving Pictures, representing Phenomena of Nature) et celles de Turner ("Snow Storm: Hannibal and His Army Crossing the Alps", Tate Gallery, London) semblent avoir joué le rôle de révélateur...

(The Cutting-Out of the French Corvette 'La Chevrette' / Bristol Museum & Art Gallery; The Landing of British Troops at Aboukir, 8 March 1801 / National Galleries of Scotland, Scottish National Portrait Gallery; An Avalanche in the Alp 1803 / Tate)

Sont évoquées de John Martin, "The Destruction of Pompeii and Herculaneum" (1821, Tate Britain - London), "The seventh plague" (1823, Museum of Fine Arts - Boston), "The fall of Nineveh" (1833), "The Deluge" (1834 - Yale Center for British Art, New Haven, Connecticut), "Manfred and the Alpine Watch" (1837 - The Whitworth - University of Manchester), "The Death of Moses", "The Death of Jacob" (1838), "The Last Man" (1839, Walker Art Gallery, Liverpool), "The Eve of the Deluge" (1840, Buckingham Palace), "The Assuaging of the Waters" (1840), "The Destruction of Sodom and Gomorrah" (1852, Laing Art Gallery - Newcastle-upon-Tyne), "The Great Day of His Wrath" (1853, Tate Britain - London).


Les sœurs Brontë constituent un univers très singulier dans la littérature, partagées entre un monde victorien pour qui la femme doit être cette "nature plaisante, délicate et éveillée" qui a reçu pour éducation de "prendre plaisir à être la compagne que peut souhaiter un homme", la lande sauvage des "Pennine" (West Yorkshire) où se tient la fameuse ruine de "Top Withens", non loin d'Haworth, porte du "Brontë Country", la ferveur religieuse fantasmée des gravures de John Martin (Le Festin de Balthazar, Le Déluge, Josué commandant au soleil de s'arrêter). Un certain Robert Southey (1774-1843), poète romantique reconnu de ses pairs, est emblématique de l'esprit dominant, et quelque fût son talent, est de ceux qui recommandent à Charlotte Brontë d'abandonner la littérature, qu'une femme de devoir ne peut tenter d'aborder.

 

"The Pennine Way", "the Lake District", mais aussi "Exmoor" sont en fond de toute la littérature anglaise du XIXe siècle. Dans le Sud-Ouest de l'Angleterre, au fond des comtés du Devon et du Somerset, Exmoor, devenu parc touristique renommé, un des hauts-lieux du romantisme anglais qui inspira nombres d' écrivains. Samuel Taylor Coleridge conçut "The Rhyme of the Ancient Mariner" (1797) en parcourant la  côte de la Valley of Rocks de Lynton à Lynmouth, partageant avec William Wordsworth ces longues et sauvages promenades, de Porlock Weir à Culbone (Kubla Khan) , Broomstreet Farm, Yenworthy. Percy Bysshe Shelley et Mary y vinrent en 1812 pour vivre quelques temps à Lynmouth. Enfin, et surtout, la région puise sa célébrité dans le roman de Blackmore, - "Lorna Doone, "A Romance of Exmoor", - dont les personnages de Lorna Doone, Carver et John Ridd attirent nombre de lecteurs dans cette si sauvage contrée...


Come Walk With Me (Emily Brontë)

 

 Come, walk with me, 

There's only thee 

To bless my spirit now - 

We used to love on winter nights

To wander through the snow; 

Can we not woo back old delights?

The clouds rush dark and wild 

They fleck with shade our mountain heights

The same as long ago 

And on the horizon rest at last

In looming masses piled; 

While moonbeams flash and fly so fast

We scarce can say they smiled - 

 

Come walk with me, come walk with me;

We were not once so few

But Death has stolen our company

As sunshine steals the dew -

He took them one by one and we 

Are left the only two; 

So closer would my feelings twine

Because they have no stay but thine - 

 

'Nay call me not - it may not be

Is human love so true? 

Can Friendship's flower droop on for years

And then revive anew? 

No, though the soil be wet with tears, 

How fair soe'er it grew

The vital sap once perished

Will never flow again 

And surer than that dwelling dread,

The narrow dungeon of the dead 

Time parts the hearts of men -'

 

Self-Interrogation (Emily Brontë)

 

 The evening passes fast away,

'Tis almost time to rest;

What thoughts has left the vanished day,

What feelings, in thy breast? 

"The vanished day? It leaves a sense 

Of labour hardly done;

Of little, gained with vast expense, -

A sense of grief alone! 

"Time stands before the door of Death,

Upbraiding bitterly;

And Conscience, with exhaustless breath,

Pours black reproach on me: 

"And though I've said that Conscience lies,

And Time should Fate condemn;

Still, sad Repentance clouds my eyes,

And makes me yield to them! 

"Then art thou glad to seek repose?

Art glad to leave the sea,

And anchor all thy weary woes

In calm Eternity? 

"Nothing regrets to see thee go -

Not one voice sobs "farewell,"

And where thy heart has suffered so,

Canst thou desire to dwell?" 

"Alas! The countless links are strong 

That bind us to our clay;

The loving spirit lingers long,

And would not pass away! 

"And rest is sweet, when laurelled fame

Will crown the soldier's crest;

But, a brave heart, with a tarnished name,

Would rather fight than rest.

....

 

 


Les "POÉSIES" des sœurs Brontë, "Poems by Currer, Ellis and Acton Bell" (1846), bref recueil de poèmes lyriques, dans lequel s'exprime particulièrement le don poétique supérieur et exceptionnel d'Emily, on y retrouve en concentré la même intensité qui fait de son roman Les Hauts de Hurlevent, un chef-d'oeuvre.

"All hushed and still within the house;

Without – all wind and driving rain;

But something whispers to my mind,

Through rain and through the wailing wind,

Never again.

Never again? Why not again?

Memory has power as real as thine."

Privée par les circonstances de toute possibilité de s'extérioriser, Emily Brontë sait donner aux faits les plus minimes une résonance poétique, . en partant uniquement de sa vie intérieure avec une acceptation qui atteint parfois à une sorte d'héroïsme ..

"A Death-Scene" (Emily Brontë)

 

"O day! he cannot die

When thou so fair art shining!

O Sun, in such a glorious sky,

So tranquilly declining; 

 

He cannot leave thee now,

While fresh west winds are blowing,

And all around his youthful brow

Thy cheerful light is glowing! 

 

Edward, awake, awake -

The golden evening gleams

Warm and bright on Arden's lake -

Arouse thee from thy dreams! 

 

Beside thee, on my knee,

My dearest friend! I pray

That thou, to cross the eternal sea,

Wouldst yet one hour delay: 

 

I hear its billows roar -

I see them foaming high;

But no glimpse of a further shore

Has blest my straining eye.

 

Believe not what they urge

Of Eden isles beyond;

Turn back, from that tempestuous surge,

To thy own native land.

 

It is not death, but pain

That struggles in thy breast -

Nay, rally, Edward, rouse again;

 

I cannot let thee rest!" 

 

One long look, that sore reproved me

For the woe I could not bear -

One mute look of suffering moved me

To repent my useless prayer: 

 

And, with sudden check, the heaving

Of distraction passed away;

Not a sign of further grieving

 

Stirred my soul that awful day.

 

Paled, at length, the sweet sun setting;

Sunk to peace the twilight breeze:

Summer dews fell softly, wetting

Glen, and glade, and silent trees.

 

Then his eyes began to weary,

Weighed beneath a mortal sleep;

And their orbs grew strangely dreary,

Clouded, even as they would weep.

 

But they wept not, but they changed not,

Never moved, and never closed;

Troubled still, and still they ranged not -

Wandered not, nor yet reposed! 

 

So I knew that he was dying -

Stooped, and raised his languid head;

Felt no breath, and heard no sighing,

 

So I knew that he was dead.

 


"No coward soul is mine" (Non. couarde n'est pas mon âme, Emily Brontë) - Chaque âme est capable d’exister en Dieu, et le Tout-Puissant est tout ce qui est nécessaire à notre existence, Emily, nous dit-elle, ignore la peur parce que sa foi dans le  ciel l’arme contre celle-ci. Et ce qui éveille vraiment le sens de Dieu, ce qui renforce vraiment quelqu’un face aux difficultés de la vie, ce ne sont pas des croyances ou des croyances religieuses, mais une foi, une confiance "élémentaire" en Dieu, plutôt que dans les préceptes de la religion organisée...

No coward soul is mine,

No trembler in the world’s storm-troubled sphere:

I see Heaven’s glories shine,

And faith shines equal, arming me from Fear.

 

O God within my breast,

Almighty, ever-present Deity!

Life – that in me hast rest,

As I – Undying Life – have power in Thee!

 

Vain are the thousand creeds

That move men’s hearts, unutterably vain;

Worthless as withered weeds

Or idlest froth amid the boundless main,

 

To waken doubt in one

Holding so fast by Thine infinity;

So surely anchored on

The steadfast rock of immortality.

 

 

With wide-embracing love

Thy Spirit animates eternal years,

Pervades and broods above,

Changes, sustains, dissolves, creates and rears

 

Though Earth and moon were gone,

And suns and universes ceased to be,

And Thou wert left alone,

Every Existence would exist in Thee.

 

There is not room for Death,

Nor atom that his might could render void:

Thou – Thou art Being and Breath,

And what Thou art may never be destroyed.

 

Though Earth and moon were gone,

And suns and universes ceased to be,

And Thou wert left alone,

Every Existence would exist in Thee.

 

 



Richard Doddridge Blackmore (1825-1900)
Richard Doddridge Blackmore fonde dans les années 1860 un véritable mythe en la personne de Lorna Doone, , une version idyllique de la Femme, Femme-Nature source d'inspiration morale et sauvant l'Homme du vice et de la brutalité, sur fonds de vie rurale et d'aventures épiques. La jeune reine Victoria, en 1837, accède au trône d'une monarchie alors déconsidérée par le souvenir d'un George IV corrompu et d'un Guillaume IV, le "Sailor King", qui vécut avec une actrice irlandaise, Dorothea Jordan, et affronta la fameuse Crise de la Réforme électorale qui marqua les débuts de l'affaiblissement de la Chambre des lords : débute alors un temps d'intense activité intellectuelle sur fond de profonde mutation sociale et industrielle. Lorsque Blackmore écrit (entre 1867-1868) et publie Lorna Doone (1869), l'époque victorienne est à son apothéose et le roman connaît un véritable engouement. Si l'histoire se déroule au XVIIe siècle, Blackmore fait renaître la légende populaire des Doone, à l'image des romans écossais de Walter Scott, les paysages romantiques et l'inspiration lyrique des grands sentiments, et forge ainsi sa réputation de "dernier victorien" et ultime apôtre du romantisme anglais.
Né au presbytère de Longworth, près d'Oxford, Blackmore passa toute son enfance dans le pays des Doone, à Exmoor. Il y développe un lyrisme passionnée pour la Nature et une vision très christianisée de la providence. Epileptique et époux d'une femme de santé délicate, Lucy Maguire, Blackmore ne parvient pas à se stabiliser professionnellement : il est tour à tour "lawer", "schoolmaster", "horticulturist", pour finalement se consacrer à l'écriture : "Clara Vaugham" (1864), "Cradock Nowell" (1866). Les romans qui suivront "Lorna Doone" ne connaîtront pas le succès escompté : "The Maid of Sker" (874), "Slain by the Doones", et son dernier roman, "Dariel" (1897).. "I have fallen away during the last month, having taken obstinate chills, & caring neither to eat nor drink, nor speak. All my energy & spirit are abated, & often I know not where I am".

 

"Lorna Doone, A Romance of Exmoor" (1867)
Histoire d'amour et synthèse des genres victoriens en vogue, l'épopée historique de Walter Scott, les thèmes pastoraux ponctués d'intrigues mélodramatiques proches du roman à sensation, le roman retrace, dans le Devon du XVIIe siècle, le destin de Lorna, kidnappée et élevée par les Doone, un clan de redoutables et nobles écossais menée par Sir Ensor et tombés dans la déchéance et le brigandage, convoitée par le brutal héritier des Doone, Carver, sauvée par John Ridd, un jeune fermier qu'elle avait connue auparavant et dont le père avait été assassiné par les Doone. Lorna découvrira au terme de l'histoire, et le secret de son origine et le bonheur après maintes péripéties.