Jules Vallès (1832-1885), "Les Réfractaires" (1866), "Jacques Vingtras, "L'Enfant" (1879), "Le Bachelier" (1881), "L'Insurgé" (1886), "Le Tableau de Paris" (1822-83) - André Gill (1840-1885) - Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923) - Norbert Gœneutte (1854-1894) - ...

Last Update: 11/11/2016


On a oublié le climat d’asphyxie intellectuelle que la France a connu après 1871. La "Semaine sanglante" n’a pas seulement écrasé une insurrection, mais a produit un traumatisme durable qui a profondément reconfiguré le champ littéraire et artistique...

Né en 1832, Vallès entre dans sa vie d’adulte au moment où le traumatisme de Juin 1848 puis le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte de décembre 1851 amènent un repli généralisé des écrivains vers leurs tours d’ivoire ou, plus modestement, des mansardes fermées aux vents des révolutions. Les nouvelles conditions que le Second Empire réserve à la vie littéraire, censure et contrôle renforcé, favorisent ce mouvement de retrait. 

 

Avec Vingtras/Vallès naît en littérature, une posture éthique inédite, le "réfractaire", le refus comme principe absolu. 

"J’ai eu une existence assez meurtrie, j’ai frôlé bien des existences bizarres, j’ai vu le dessous de bien des choses, j’ai été mêlé à de grands événements", écrira-t-il, mais n'a que peu laissé de lui si ce n'est sous forme de refus : refus de l'autorité paternelle, de la discipline scolaire, du carriérisme, des dogmes politiques (il est communard mais critique les jacobins autoritaires), des honneurs. Une négativité radicale qu'il défend comme son unique point d'appui moral, avec une sincérité désespérée et désarmante : il montre sa lâcheté, ses doutes, ses errances, sa misère sexuelle et sociale. Son identité se construit non dans la réussite, mais dans la fraternité avec les humiliés, les ratés, les prolétaires. Sa "défaite" personnelle est ainsi transfigurée en appartenance à une communauté plus large, celle des opprimés...

(Portrait de Jules Vallès par Gustave Courbet, musée Carnavalet, vers 1861)


À partir de 1857, la notoriété de Vallès l’impose peu à peu dans le monde des journalistes ..

Il sort de l’invisibilité et adopte aussitôt des poses fracassantes de réfractaire : journaliste insurgé, condamné à mort, communard exilé pendant dix ans, fondateur du journal Le Cri du Peuple, il va rompre avec sa prose hachée, fiévreuse et orale, avec le style fluide et descriptif du roman balzacien ou naturaliste. Langue de la révolte et langage parlé, populaire et concret le personnage de sa trilogie Jacques Vingtras,- L'Enfant (1879), Le Bachelier (1881), L'Insurgé (1886) -  refuse la langue policée de la bourgeoisie qu'on a tenté de lui inculquer. L'humour est noir et l'ironie dévastatrice, la souffrance y est transfigurée par une ironie cinglante, un humour féroce qui sert d'arme de défense et de critique sociale.

Contrairement au roman d'apprentissage (Bildungsroman) où le héros s'intègre à la société, Jacques Vingtras est un "réfractaire" qui échoue systématiquement. Échec familial, échec scolaire, échec professionnel, échec amoureux. Cette trajectoire d'échec est présentée non comme une tragédie, mais comme une victoire de l'intégrité. Vallès attaque violemment les piliers de la société bourgeoise, 

- La Famille (L'Enfant), présentée non comme un havre, mais comme un lieu de tyrannie, de violence et d'hypocrisie.

- L'École (Le Bachelier), machine à broyer les individus, à inculquer un savoir inutile et une soumission sociale.

- Le Monde des Lettres et de la Politique (L'Insurgé), milieux corrompus, opportunistes, où l'on trahit ses idéaux pour réussir.

Si le récit est clairement autobiographique, il dépasse largement le cadre du journal intime. La souffrance de l'enfant battu devient le symbole de l'oppression de toute une classe. Sa révolte personnelle débouche naturellement sur la révolte collective de la Commune. "L'Insurgé" est l'un des très rares grands récits littéraires écrit par un acteur majeur de la Commune.



Après mai 1871 et la Semaine sanglante (21-28 mai), la période la plus meurtrière de la Commune de Paris, où l'insurrection a été écrasée et ses membres exécutés en masse, déportations, procès, condamnations, carrières brisées :  l’autocensure devient un réflexe  et les milieux littéraires et artistiques se retire dans le silence, la prudence, ou le désengagement idéologique...

 Vallès est celui qui décrit le plus lucidement cette neutralisation. Dans "L’Insurgé" (1886), il racontera l’isolement, la peur, les silences, les reniements après la défaite. Et montre les anciens amis qui se taisent, les écrivains qui « deviennent raisonnables », la solitude morale du vaincu. Victor Hugo, exilé, est l’un des rares à ne pas se taire, ses poèmes (L’Année terrible, 1872) dénoncent la répression. La censure n'est en rien officielle, mais Edmond de Goncourt décrit dans son Journal un Paris traumatisé, une bourgeoisie terrorisée, une société obsédée par l’ordre et la normalité.

La répression de la Commune a neutralisé durablement la liberté artistique, imposé une dépolitisation massive, et transformé la révolte en posture abstraite ou en objet littéraire.

Théophile Gautier, déjà partisan de « l’art pour l’art », se range totalement à cette posture après la Commune : l’idée que l’art doit se tenir hors du politique devient presque un réflexe collectif. Le mouvement parnassien (Leconte de Lisle, Banville, Sully Prudhomme) incarne une esthétique de l’impersonnalité, du formalisme, du refus de l’actualité, et après 1871, cette esthétique devient idéologiquement rassurante pour le pouvoir. Zola; qui n’est pas communard, et se montre même critique à l’égard de la Commune, remplace l’utopie politique par l’analyse sociale déterministe, la révolte devient un objet d’étude, non un moteur. Dans "La Débâcle" (1892), la Commune est décrite avec une distance quasi clinique. Ce n’est pas un oubli, mais une mise à distance méthodique. Quant à Flaubert, dans sa correspondance (1871–1872), il exprime une terreur viscérale de la foule, rejette toute idée d’engagement, et assimile la Commune à une preuve de la « bêtise universelle » ... 


"Depuis cent cinquante ans, la question des origines lointaines et immédiates de la Commune n’a cessé d’interpeller les historiens du fait de l’enchevêtrement des causalités.

Pour tout un ensemble de raisons sur lesquelles on reviendra dans les pages qui suivent, la situation à Paris était devenue explosive début mars 1871. Pourtant, par une de ces ironies dont l’Histoire est coutumière, on pourrait presque qualifier la Commune de Paris d’événement fortuit, car outre que la survenue de ce mouvement aux répercussions considérables n’était pas écrite à l’avance (des négociations étaient en cours, qui, sans l’entêtement de Thiers et des députés réactionnaires, auraient pu aboutir et permettre à la colère populaire de retomber au moins dans l’immédiat), il prit tout le monde de court, y compris ceux – au départ très minoritaires – qui l’avaient ardemment préparé et espéré. Comme devait par la suite l’avouer Benoît Malon, « jamais révolution n’avait plus surpris les révolutionnaires ».

Un tel paradoxe requiert quelques explications. Si cet événement prit presque instantanément une telle ampleur, c’est parce qu’il était en fait porté par trois dynamiques distinctes mais confluentes, qui à ce moment précis entrèrent brutalement en résonance pour donner naissance à un puissant élan populaire.

La première de ces dynamiques était de nature politique, en rapport avec le processus de républicanisation de la France sur le long terme. Le 2 décembre 1851, le coup d’État brutal de Louis-Napoléon Bonaparte avait pour de longues années mis un coup d’arrêt à ce processus né avec la Révolution française. Mais le mouvement avait continué à cheminer de façon souterraine avant de resurgir avec une force nouvelle lors des dernières années de l’Empire. Le plébiscite de 1870 avait bien mis en évidence son enracinement dans les grandes villes. Le 4 septembre, alors que la France venait d’entrer dans l’« Année terrible », Lyon, Marseille et Paris avaient, chacune de leur côté, proclamé spontanément la République, comme si la chose allait de soi face à l’invasion étrangère. Toutefois, la question de la nature de cette République encore en devenir n’était pas tranchée. Les renoncements du gouvernement de la Défense nationale, la rouerie de Thiers et les palinodies des Jules (Favre, Ferry, Simon) qui, républicains fort tièdes, semblaient vouloir faire cause commune avec la réaction, avaient éveillé les soupçons de tous ceux qui aspiraient à renouer avec les idéaux quarante-huitards d’une République à la fois démocratique et sociale. Or, depuis la prise de la Bastille, Paris, « bivouac des révolutions » (Jules Vallès), avait été l’épicentre d’une série de conflits violents autour de l’enjeu républicain. C’est dans ce cycle que s’inscrivit la Commune, qui en constitua l’épisode final. Ce qui tendit d’ailleurs à élargir le fossé avec une bonne partie de la France des départements, où la montée en puissance plus tardive de l’élan républicain alla de pair avec l’épuisement progressif de son caractère révolutionnaire.

La deuxième dynamique était liée au contexte économique et social général. C’est elle qui, sur le moyen terme, avait favorisé la renaissance d’organisations ouvrières structurées, la montée de l’action revendicative et, plus spécifiquement, l’essor de l’Association internationale des travailleurs (AIT). Les pays capitalistes avancés connaissaient alors des transformations économiques en profondeur résultant de l’innovation technologique, de la mécanisation, de la concentration, de la concurrence faite à l’atelier par l’usine, du développement des transports et des échanges internationaux, etc. Ils faisaient également l’expérience des premières crises cycliques. Ces changements, stimulés dans le cas de Paris par la politique d’Haussmann, avaient également eu pour conséquence un fort développement des phénomènes de migrations de travail et l’arrivée massive dans la capitale de jeunes provinciaux en quête d’un emploi – lesquels allaient représenter les trois quarts des insurgés de 1871 –, mais aussi l’expulsion progressive vers les périphéries des Parisiens les plus modestes. Ces évolutions, ainsi que la libéralisation de l’Empire, avaient favorisé la résurgence du mouvement social, avec pour conséquence la vague de grèves qui toucha de nombreuses régions du pays entre 1864 et 1870. L’AIT sut s’appuyer sur ces luttes pour renforcer sa popularité. Même si cette dynamique avait temporairement perdu une bonne partie de sa force au printemps 1871 à cause de la désorganisation économique due à la guerre, la dimension sociale fut néanmoins très prégnante dans la Commune.

Enfin, beaucoup plus conjoncturelle parce que liée aux évolutions pratiquement au jour le jour du conflit franco-prussien, la troisième dynamique était de nature patriotique. Dans les semaines qui suivirent la déclaration de guerre, une série continue de revers doucha l’enthousiasme initial des Français. Aussitôt connue la défaite de Sedan, c’en fut fini de l’Empire. Toutefois la proclamation de la République le 4 septembre n’arrêta pas l’offensive allemande. À compter du 19 septembre Paris se retrouva totalement encerclée. Le premier siège commençait ; il allait durer plus de quatre mois dans des conditions terribles pour les classes populaires, qui, pourtant, ne plièrent pas. Le peuple se mobilisa. À côté des troupes régulières, on comptait 300 000 gardes nationaux sédentaires prêts à se battre pour défendre la République et la Patrie. Coupés du reste de la France, les Parisiens, allaient tout endurer au fil des mois : la pluie, le froid, la faim, les bombardements. L’élan unitaire de septembre laissa rapidement place aux désillusions, puis aux suspicions quant à la volonté réelle du gouvernement de la Défense nationale de se battre jusqu’au bout. À plusieurs reprises le mécontentement populaire se manifesta par des mouvements d’humeur et des « journées » insurrectionnelles, sans toutefois entraîner l’adhésion massive des Parisiens.

Le 28 janvier 1871, l’annonce de la capitulation fit l’effet d’un coup de massue. Le peuple de Paris, qui avait consenti tant de sacrifices pour empêcher l’ennemi de pénétrer dans ses murs, se sentit définitivement trahi.

Dans la capitale, le résultat des élections du 8 février, qui amenèrent l’élection d’une Chambre majoritairement monarchiste et réactionnaire, ne fit que renforcer l’amertume générale. La Patrie défaite et bientôt amputée de l’Alsace-Moselle, c’était désormais la République même qui se voyait menacée par la majorité de l’Assemblée. En quelques semaines, le divorce fut total entre les députés ruraux partisans d’un retour en arrière et la ville-symbole de la République, en état de rébellion virtuelle à la suite de plusieurs mesures vexatoires ou symboliques (menace de suppression de la solde des gardes nationaux, paiement immédiat des arriérés de loyers et des effets de commerce, décapitalisation de Paris au profit de Versailles…).

Dans ce contexte électrique marqué par la volonté à peine dissimulée de Thiers de conclure au plus vite une paix sans honneur et de mettre Paris au pas pour prouver aux députés qu’il était parfaitement en mesure de rétablir l’ordre, les erreurs et l’excès de confiance des militaires chargés de mener l’opération de police du 18 mars et de récupérer les canons de la Garde nationale allaient faire office de détonateur. Si l’on peut admettre que des circonstances contingentes aient été la cause immédiate de l’événement, la tension extrême qui mettait Paris à la merci de la première occasion de rupture n’était pourtant pas le fruit du hasard.

En quelques heures, l’échec de la tentative de reprise en main gouvernementale fut patent, et les trois dynamiques, républicaine, sociale et patriotique, n’en firent soudainement plus qu’une, entraînant le télescopage de trois temporalités, avec toutes les conséquences que l’on verra ..." (Michel Cordillot, Éditions Tallandier, 2023 pour la présente édition)


Jules Vallès (1832-1885), 

Né au Puy-en-Velay dans une famille de professeurs méprisants et ambitieux, l'enfance de Jules Vallès fut un enfer, marquée par la violence paternelle et la honte sociale. Cette expérience fondatrice nourrit une haine viscérale contre l'autorité sous toutes ses formes – familiale, scolaire, politique – et va devenir le carburant de son engagement et de son écriture. 

 

Mais le mythe lui-même du Réfractaire se forge en conscience à un moment clé, si l'on suit le récit qu'il en fait dans L'Insurgé. En février 1848, lors de la chute de Louis-Philippe, Vallès est élève au lycée de Nantes. Il débarque à Paris en mai 1848, peu avant que n'éclatent les terribles "Journées de Juin", une insurrection ouvrière réprimée dans le sang par le gouvernement républicain conservateur (23-26 juin 1848, en réaction à la fermeture des Ateliers nationaux: les combats de barricades sont particulièrement intenses dans les quartiers populaires de l'est de Paris (le Marais, le faubourg Saint-Antoine) et sur la rive gauche, près du Panthéon). Vallès, jeune bachelier exalté et républicain, est présent dans ces rues du quartier Latin, sur les barricades de la rive gauche. Il ne combat probablement pas, mais il est là, en soutien, pris dans l'effervescence et la colère. Il est arrêté lors de la répression et emprisonné pendant quelques semaines au Montalembert, une prison parisienne. Cette incarcération, bien que brève, est un choc fondateur. Il est libéré grâce à l'intervention de son père, professeur qui le fait passer pour un enfant égaré. Il en fait un moment clé de sa prise de conscience, décrivant avec force sa passion juvénile et la brutalité de la répression. La mémoire de Juin 1848 hante toute son œuvre et préfigure son engagement dans la Commune de 1871. Cet épisode, objectivement mineur à l'échelle de l'histoire, devient la pierre angulaire de l'identité de Vallès.

 

Après sa libération, il tente de reprendre le chemin des études. Il échoue à deux reprises au concours d'entrée à l'École Normale Supérieure (1849 et 1850). Cet échec est vécu comme une humiliation et le coupe définitivement de la carrière bourgeoise à laquelle le destinait son père. La vie de "réfractaire" s'ébauche :iIl vit alors une existence précaire à Paris, fréquentant les milieux étudiants et ouvriers bohèmes. Il connaît la faim et le froid, expériences qu'il décrira avec une violence inouïe dans Le Bachelier. C'est là qu'il forge sa conscience de "déclassé". Il commence à écrire (poèmes, essais) et fréquente les cercles républicains. Le 2 décembre 1851, il participe aux vaines résistances au coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte. Cette nouvelle trahison de la République le radicalise encore.

1852-1853 - Pour échapper à la misère parisienne et à la surveillance policière, il accepte un poste de surveillant ("pion") dans un collège à Caen. Cette expérience, qu'il vit comme un nouvel emprisonnement, renforce sa haine de l'institution scolaire et de la vie en province. 

1853-1857 - De retour à Paris, il mène une lutte acharnée pour tenter de se faire reconnaître. Il vit de petits travaux : copiste, secrétaire, nègre littéraire. Il place avec difficulté des articles dans la petite presse, souvent non signés ou sous pseudonymes. Il écrit des comptes-rendus, des chroniques, des nouvelles. Avant le Figaro, on trouve sa signature dans des journaux comme Le Progrès de Lyon (où il publie des chroniques parisiennes), L'Événement (le journal des frères Hugo), Le Temps (où il fait des comptes-rendus judiciaires). Il trouve progressivement sa voix, plus directe et sociale. Ses articles commencent à attirer l'attention par leur style mordant et leur sujet (la misère, les exclus). Il se lie avec d'autres écrivains (comme Hector Malot) et parvient à se faire connaître dans les milieux littéraires et journalistiques parisiens, malgré sa réputation de républicain intransigeant.

 

Vallès épouse Joséphine Lapointe le 19 août 1865 à Paris. Ce n'est pas un mariage d'amour passionné, mais plutôt une alliance de convenance sociale et peut-être de compassion. Joséphine, son aînée de plusieurs années, est décrite comme une femme simple et dévouée. Pour Vallès, marginal chronique, c'est peut-être une tentative de stabilisation et d'enracinement dans la normalité bourgeoise qu'il déteste par ailleurs.

La naissance et la mort de l'enfant (1866-1867) : Le couple a une fille, Élise-Louise, née le 23 septembre 1866. La joie est de courte durée. L'enfant, fragile, meurt le 19 février 1867, à l'âge de cinq mois, probablement de méningite. Vallès a 34 ans. Ce deuil le marque durablement et contribuera à assombrir son caractère. "Le Testament d'un blagueur" (1869), un pamphlet, écrit peu après la mort de sa fille, est l'un de ses textes les plus sombres et les plus nihilistes. L'amertume et le désespoir qui y percent peuvent être reliés à son deuil personnel. Il y écrit : « Je n'ai plus ni ambition, ni espérance. J'ai fait le tour de la vie, et je n'y ai rien trouvé qui vaille la peine qu'on se donne pour l'attendre ou pour la garder. »

 

1857 - L'Année du Tournant - Publication de "L'Argent", son premier livre publié chez un éditeur important (A. Poulet-Malassis), un recueil de nouvelles et de satires sur la fièvre spéculative du Second Empire. Le titre est significatif : il attaque le dieu de l'époque.

 

"La Pauvreté, elle épuise les forts et corrompt les faibles ! Quand on n’a pas dîné, on est bête et cruel. Mal vêtu, on est gauche, commun, ridicule ; levez-moi seulement les bras au ciel, comme cela se fait toujours : l’existence de l’habit tient à un fil ; un geste, et vous êtes perdu ! tout craque, la chemise passe, et la honte reste. Allez donc vous tuer quand votre culotte n’a pas de fond, quand votre cravate est trop vieille pour supporter le poids du suicidé ! la branche casse, vous tombez sur le nez, et les passants vous rient au derrière. La Pauvreté, c’est elle qui fait les fils ingrats, les écrivains méchants, les poètes amers, c’est elle qui peuple les bouges, les lupanars, la Morgue et le bagne!" (4 juin 1857)

 

 Le livre passe presque inaperçu, mais c'est une carte de visite. 

L'entrée au Figaro est la conséquence de cette lente montée en reconnaissance :le 1er novembre 1860; les lecteurs du journal découvre "Le Dimanche d’un jeune homme pauvre". Suivront "Les Réfractaires". Villemessant, le directeur du Figaro, journal brillant, mondain et bonapartiste, recrute ce jeune talent au style vigoureux. C'est un compromis majeur. Pour Vallès, c'est la sécurité financière (relative) et une tribune prestigieuse.

 

1848-1857, temps de l'apprentissage de la défaite sociale et de la construction têtue d'une voix littéraire. C'est le chemin d'un révolté qui, pour ne pas mourir de faim et se faire entendre, doit temporairement pactiser avec le système médiatique de l'Empire. Cette tension entre révolte absolue et nécessité pragmatique deviendra l'un des grands moteurs dramatiques de son œuvre, notamment dans "Le Bachelier", qui raconte précisément cette décennie de galère et de compromis : "Je suis un saltimbanque de la presse. Je fais des tours de force dans les feuilles qui veulent de moi." 

 

Il est ce faisant un formidable polémiste, fonde des journaux éphémères, illustrés, mais incendiaires comme "La Rue" (1867), Le Peuple (1869). Se groupent autour de Vallès de vieux camarades (Hector Malot, Arthur Ranc) et des célébrités du journalisme et des lettres, ou des débutants en train de se faire un nom (Alphonse Daudet, Duranty, Léon Cladel, André Lemoyne, Charles Monselet, Émile Zola). Le premier numéro s'ouvre par un texte incendiaire, "Les Victimes du Livre", qui est une attaque en règle contre l'éducation oppressive. Ce texte est précisément le futur premier chapitre de L'Enfant. Sa parution dans "La Rue" fit scandale et contribua à la répression du journal. Chaque numéro de La Rue, ou presque, sera un combat. "La Rue ne vise point a convertir, mais à saisir. Nous ne sommes pas une feuille de sentiment, mais un journal de sensations...". 

À mesure qu'il s’impose dans le champ journalistique parisien, Vallès durcit son propos, jusqu’au pamphlet : fin novembre, l’article «Cochons vendus ! » attaque frontalement les intellectuels asservis, les politiciens corrompus, les militants ralliés, et les journalistes qui vendent leur plume et leur honneur au plus offrant. Ce texte cinglant vise toutes les servitudes volontaires qui cimentent l’ordre social. Ses titres sont constamment suspendus et saisis par la censure impériale, suspendus, mais c'est là qu'ilse forge un style unique, nerveux, direct, mêlant argot, lyrisme et coups de griffe. 

Ses grands pamphlets , "Les Réfractaires "(1865), portrait des ratés et des génies méconnus, et "La Rue" (1866), hymne au peuple des trottoirs, établissent sa réputation de voix des vaincus et des exclus du « progrès » bourgeois.



Vallès se rapproche des milieux ouvriers et de l'aile gauche républicaine. Il est fédéraliste (défense des libertés communales) et anticlérical virulent. Il se méfie des théories trop rigides (marxistes, blanquistes), son socialisme est viscéral, nourri de la misère observée. Il est arrêté et emprisonné à plusieurs reprises pour ses écrits (notamment à Sainte-Pélagie en 1868). Chaque procès renforce son aura de martyr de la liberté de la presse.

Contrairement à beaucoup de républicains, il s'oppose à la déclaration de guerre contre la Prusse en juillet 1870, la jugeant insensée et voulue par un régime détesté.

Puis c'est l'effondrement de l'Empire (Septembre 1870) : la défaite de Sedan et la proclamation de la République le comblent. Il est élu au Comité central des Vingt arrondissements, une structure de vigilance révolutionnaire. Il va vivre le siège de Paris par les Prussiens (Sept. 1870 - Janv. 1871),dans une capitale affamée. Il dénonce dans ses articles l'incapacité du "Gouvernement de la Défense nationale" et la trahison des classes dirigeantes. Son crédit auprès des Parisiens populaires grandit. L'armistice humiliant signé par Thiers et la tentative de désarmer Paris (la saisie des canons de Montmartre, le 18 mars) mettent le feu aux poudres.

 

La Montée Vers la Commune (Janvier-Mars 1871) ..

Journaliste influent et militant reconnu, Vallès passe donc de la parole aux actes. Élu au Conseil de la Commune de Paris, il dirige le journal "Le Cri du Peuple", l'un des plus lus. Fédéré mais non jacobin, il incarne l'aile libertaire et socialiste de l'insurrection. Le 18 mars 1871, lorsque la Commune est proclamée, Jules Vallès est un écrivain de 39 ans, connu, expérimenté, haïssant l'Empire déchu et méprisant la République conservatrice qui lui a succédé. La Commune sera l'aboutissement logique de ces quatorze années de combat journalistique et politique.

 

Mais après la Semaine Sanglante (Mai - Juin 1871), l'assaut final des troupes versaillaises (gouvernement de Thiers) contre les communards retranchés dans Paris. La répression est d'une violence inouïe : exécutions sommaires, fosses communes, milliers d'arrestations), il doit fuir, condamné à mort par contumace (les 27-28 mai, alors que les derniers combats ont lieu au cimetière du Père-Lachaise, Vallès parvient à échapper aux arrestations et aux exécutions).

 

Son exil à Londres (1871-1880) est une période de misère et de désœuvrement, avant le retour d'écriture avec la trilogie de Jacques Vingtras". Il vit en effet dans une pauvreté extrême (Soho, puis Camden Town), souffrant de la faim, du froid et de la maladie. Coupé de sa langue, de son public, de l'action, il sombre dans des épisodes de dépression profonde, qu'il décrit comme une « mort vivante ». Il survit grâce à la solidarité des proscrits et à de maigres revenus de correspondance. 

Puis c'est le retour à l'écriture par la fiction autobiographique : le tournant décisif. Pour sortir de l'impasse et témoigner, il abandonne temporairement le pamphlet et le journalisme pour la fiction romanesque. En 1875, il commence à publier en feuilleton dans Le Siècle ce qui deviendra "L'Enfant". C'est une révélation....

 

"L'Enfant" (publié en volume en 1879) est un immense succès critique et public. Le public découvre un style nouveau, lyrique et coupant, pour raconter les humiliations de l'enfance. Ce succès le relance. Il enchaîne avec "Le Bachelier" (publié en 1881), qui raconte la misère de sa jeunesse parisienne après 1848. Il travaille déjà au troisième volet, "L'Insurgé", qui racontera 1848, le siège de Paris et la Commune. Il lie par ailleurs une amitié profonde et une collaboration avec la jeune journaliste Séverine (Caroline Rémy), qui devient sa disciple, son secrétaire et plus tard l'exécutrice littéraire de son œuvre.

 

L'amnistie générale des communards est votée en juillet 1880. Vallès rentre à Paris en février 1881, acclamé par ses partisans comme un héros et un martyr. Il relance immédiatement Le Cri du Peuple en 1883, qui redevient un journal socialiste influent. Il y défend les ouvriers, les anarchistes (comme Louise Michel), et continue son combat contre l'opportunisme des républicains au pouvoir (les "Jules" : Ferry, Grévy). Il achève et publie L'Insurgé en feuilleton en 1882-1883. Mais l'œuvre est interrompue par la maladie. Atteint d'un diabète aggravé par les années de misère, Jules Vallès meurt le 14 février 1885, à l'âge de 52 ans.

Ses obsèques au cimetière du Père-Lachaise (près du Mur des Fédérés) donnent lieu à une immense manifestation populaire et socialiste, rassemblant des dizaines de milliers de personnes. C'est la reconnaissance de son statut de porte-drapeau des opprimés et des révoltés. Vallès meurt quelques mois avant Victor Hugo : lors de l’enterrement de l’auteur des Misérables, une immense manifestation nationale sera orchestrée par la République ...


La relation entre Victor Hugo et Jules Vallès illustre la fracture entre le républicanisme humaniste et parlementaire (Hugo) et le socialisme révolutionnaire et insurgé (Vallès). 

Dans les années 1850-1860, Vallès, jeune journaliste besogneux, fréquente les milieux littéraires parisiens. Il rencontre Hugo, déjà une gloire nationale en exil, à travers des contacts communs. Hugo lit les articles de Vallès. Une rencontre significative a lieu en 1867, lors d'un dîner organisé par l'éditeur Alphonse Lemerre. Vallès, alors connu pour ses pamphlets (Les Réfractaires), y côtoie Hugo, de retour d'exil pour un temps. Les témoignages décrivent un Vallès intimidé mais fasciné. Puis durant le siège de Paris (1870), tous deux sont présents et défendent la République, mais avec des tonalités très différentes : Hugo, le patriote républicain éloquent ; Vallès, le socialiste révolutionnaire qui dénonce déjà la trahison des dirigeants.

Pendant la Commune de 1871, le désaccord sera total ...

- Vallès en est un acteur central (élu au Conseil, il dirige Le Cri du Peuple).

- Hugo, bien que comprenant les causes de la révolte, désapprouve l'insurrection qu'il juge désastreuse pour la République. Il tente une médiation impossible et quitte Paris avant la Semaine Sanglante. Dans "L'Insurgé", Vallès critiquera amèrement l'attitude de ceux qui, comme Hugo, sont partis.

Après la Commune, tous deux sont des proscrits, mais dans des conditions radicalement différentes : Hugo, riche et célébré à Bruxelles puis Guernesey ; Vallès, misérable et inconnu à Londres. Ce sera sur la question de l'amnistie des communards que leurs chemins se rejoindront à nouveau. Hugo utilise son immense prestige pour plaider leur cause dans des textes célèbres (Actes et Paroles). Vallès, depuis Londres, lui en sait gré, malgré leurs divergences.

La rencontre la plus documentée a lieu à Bruxelles, en juin 1875. Vallès, exilé à Londres, se rend spécialement pour rencontrer Hugo et lui demander d'intervenir en faveur de Maxime Lisbonne, un ancien communard emprisonné. L'entrevue est cordiale mais empreinte de malaise. Hugo, impressionné par le talent de Vallès (il admirait L'Enfant alors en cours de publication), le reçoit avec bienveillance. Vallès, lui, est partagé entre son respect pour le « grand homme » et son irritation devant les compromis politiques du vieux républicain. Il écrira plus tard, avec une pointe d'aigreur, que Hugo vivait dans un « Olympe » coupé du peuple.

Vallès vénérera le poète, l'exilé du 2 Décembre, le défenseur des vaincus, mais méprisera le « bonhomme » politique, qu'il jugeait trop sentimental, trop idéaliste et finalement bourgeois. Dans ses articles, il l'appelle parfois « le Père Hugo » avec une affection teintée d'ironie ...


 En 1866, soit treize ans avant la parution de «L'Enfant», Jules Vallès brosse une série de portraits à la mémoire de ses compagnons de misère, ces esprits intègres et malchanceux qui couraient les travaux à trois sous, le quignon de pain, le verre de vin. Ils étaient «pâles, muets, amaigris, battant la charge avec les os de leurs martyrs sur le tambour des révoltés et agitant, comme un étendard au bout d'un glaive, la chemise teinte de sang du dernier de leurs suicidés!» Cette bohème savante lui inspire des pages rageuses et drôles, des portraits amers, des anecdotes. «Le Bachelier géant» raconte sa triste vie, embringuée par amour dans le monde du cirque et des monstres, et «Le Dimanche d'un jeune homme pauvre» résonne d'un spleen désolé, long comme un jour sans pain...


"Les Réfractaires" (1866)

"Mes personnages sont vivants : on les coudoie dans les rues de Paris, on les rencontre dans la banlieue. Je les ai suivis dans la poussière, la boue et la neige..." - Un ouvrage polémique de Jules Vallès aux yeux duquel les "réfractaires" sont ceux "qui ont juré d'être libres; qui, au lieu d`accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s'en faire une tout seuls, à coups d'audace ou de talents". Dans cet ouvrage d'inspiration violemment révolutionnaire, Vallès exalte le prolétariat - et surtout la personnalité de ceux qui se sont faits ses champions. Parmi la foule anonyme des malheureux dont l'épopée nous est ici retracée se détachent quelques figures exceptionnelles, brossées avec une rare vigueur. Les aventures de certains de ces "réfractaires" (parfois transfuges du monde des sciences ou des arts : tels Fontan, Crusoé, Poupelin, Chaque, l'orientaliste) sont contées avec une verve caricaturale qui fait songer à celle du roman picaresque. 

 

"... Mes réfractaires, à moi, ils rôdent sur le fumier des villes, ils n’ont pas les vertus naïves, ils n’aiment pas à voir lever l’aurore. 

Il existe de par les chemins une race de gens qui, eux aussi, ont juré d’être libres ; qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coups d’audace ou de talent ; qui, se croyant la taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie ; qui n’ont pu, en tous cas, faire le sacrifice assez long, qui ont coupé à travers champs au lieu de rester sur la grand’route ; et s’en vont maintenant battant la campagne, le long des ruisseaux de Paris. 

Je les appelle des RÉFRACTAIRES. 

Des réfractaires, ces gens qui ont fait de tout et ne sont rien, qui ont été à toutes les écoles : de droit, de médecine ou des chartes, et qui n’ont ni grade, ni brevet, ni diplôme. 

Réfractaires, ce professeur qui a vendu sa toge, cet officier qui a troqué sa tunique contre la chemise de couleur du volontaire, cet avocat qui se fait comédien, ce prêtre qui se fait journaliste. 

Des réfractaires, ces fous tranquilles, travailleurs enthousiastes, savants courageux, qui passent leur vie et mangent leurs petits sous à chercher le mouvement perpétuel, la navigation aérienne, le dahlia bleu, le merle blanc ; des réfractaires aussi, ces inquiets qui ont soif seulement du bruit et d’émotions, qui croient avoir, quand même, une mission à remplir, un sacerdoce à exercer, un drapeau à défendre. 

Réfractaire, quiconque n’a pas pied dans la vie, n’a pas une profession, un état, un métier, qui ne peut pas se dire quelque chose, ophicléide, ébéniste, notaire, docteur ou cordonnier, qui n’a pour tout bagage que sa manie, sotte ou grande, mesquine ou glorieuse, qu’il fasse de l’art, des lettres, de l’astronomie, du magnétisme, de la chiromancie, qu’il veuille fonder une banque, une école ou une religion ! 

Des réfractaires, tous ceux qui n’ayant point pu, point voulu ou point su obéir à la loi commune, se sont jetés dans l’aventure ; pauvres fous qui ont mis en partant leurs bottes de sept lieues, et qu’on retrouve à mi-côte en savates. 

Réfractaires, enfin, tous ces gens qui vous ont des métiers non classés dans le Bottin : inventeur, poète, tribun, philosophe ou héros… 

Le monde veut en faire des percepteurs ou des notaires. Ils s’écartent, ils s’éloignent, ils vont vivre une vie à part, étrange et douloureuse… 

Le réfractaire des campagnes, du moins, a pour lui l’amitié des gens du village, l’amour des belles filles de l’endroit : on en parle dans les veillées ; il trouve toujours sous le ventre de quelque pierre des provisions de poudre ou de pain. Il n’a à craindre que les gendarmes ; et encore s’ils sont trop près, les pantalons bleus, il abaisse le canon de son fusil ; s’ils avancent, il fait feu ! 

Le réfractaire de Paris, lui, il marche à travers les huées et les rires, sans ruser et sans feindre, poitrine découverte, l’orgueil en avant comme un flambeau. La misère arrive qui souffle dessus, l’empoigne au cou et le couche dans le ruisseau : de vaillantes natures souvent, des esprits généreux, de nobles cœurs, que j’ai vus se faner et mourir parce qu’ils ont ri, ces aveugles, au nez de la vie réelle, qu’ils ont blagué, ses exigences et ses dangers. Elle les fera périr, pour se venger, d’une mort lente, dans une agonie de dix ans, pleine de chagrins sans grandeur, de douleurs comiques, de supplices sans gloire ! 

Voulez-vous me suivre et faire le chemin ? Il y a des auberges drôles sur la route ..."

 

Les pages consacrées à un "illustre réfractaire", le critique Gustave Planche (1808-1857) sont parmi les plus emblématique : l'auteur y met en relief l'irrégularité de son existence. sa misère incessante, son mépris absolu des convenances sociales. 

Dans d'autres pages encore, notamment dans "Le Dimanche d'un jeune homme pauvre, ou le Septième Jour d'un condamné", Vallès, avec une causticité teintée de mélancolie, établit un parallèle entre ses aspirations et la misère dans laquelle il se voit contraint de vivre. 

 

".. Dans la semaine, on va, on vient, on se rencontre, on se bouscule, flâneur ou employé, riche ou pauvre, député, artiste, ouvrier, les paresseux et les vaillants, tous s’agitent, sortent d’ici, courent là-bas, cherchent ceci, cela, du pain de la gloire, une femme, une rime, un million. Ils vont au bureau, au cours, au journal ou à l’atelier, chez le notaire, chez l’usurier. 

Aujourd’hui, ils se promènent ! mot bête ! Tout Paris est sur les boulevards, rue de Rivoli, dans les jardins publics, aux Tuileries, aux Champs-Élysées. Le long des trottoirs et des allées, on voit descendre à petits pas une foule tranquille, émaillée de redingotes vertes et d’habits noirs, de bonnets en tulle et de capotes à plume ; de temps en temps, passe un polytechnicien, le manteau sur l’épaule, ou un élève de Saint-Cyr les mains dans son pantalon rouge, et ici, comme au café, comme partout, le môme abonde ; quelques-uns sont habillés en zouaves avec des culottes fendues par derrière. 

Combien est triste et banal ce voyage à travers cette foule épaisse, où se pressent, se mêlent et se heurtent les acteurs en vacance de la grande comédie humaine ! Pas une figure ne se détache en traits heureux sur le fond terne du tableau. Hier samedi, avant-hier, tous les autres jours enfin, les visages reflétaient les âmes, la lèvre était plissée, le pas rapide, le geste vif, le front inquiet, l’œil ardent. Aujourd’hui, le masque est tombé ; on ne voit que des têtes banales sur des épaules bien couvertes ; sourires fades, airs béats. À demain, les affaires sérieuses, les physionomies éclairées au feu des passions sottes ou grandes, la cupidité, l’ambition, l’amour… 

Dirai-je les fiacres pleins, les omnibus complets, les bureaux de tabac encombrés ? Les chevaux sont sur les dents, les conducteurs n’entendent pas, il pleut des cigares d’un sou ! 

Sur les places, les saltimbanques tordent les reins à leurs enfants ; devant l’obélisque, des opticiens râpés enseignent des astronomies révolutionnaires et montrent la lune aux passants. 

À travers cette foule, tortillent comme des serpents bruns des bandes de collégiens abrutis, conduits par un pion à barbe rouge, et précédés d’un domestique cagneux en habit de préfet à collet groseille. Deux ou trois petits mulâtres font tache dans la bande. Pauvres enfants ! pauvre homme ! plus à plaindre encore que moi ! Ils sont prisonniers, je suis libre ! 

Libre ? 

Non, tu ne l’es pas, rôdeur au paletot chauve, au chapeau rougeâtre ! Tu passes triste, honteux, au milieu de ces promeneurs en toilette neuve ; tu as peur de rencontrer l’ami riche, le protecteur puissant ; tu n’oses regarder en face les belles créatures qui flânent par là, dans leur cuirasse de soie et de velours ! Tout le monde a l’air heureux ici, les braves gens et les filous, les élégants et les grotesques, les artistes et les notaires, les gandins aux fines moustaches et les souteneurs aux gros favoris, les impures célèbres et les ouvrières modestes, les pères de famille et les mères de louage ; dans la poche du plus mince employé, du plus pauvre artisan, on entend tinter les pièces blanches qu’ils feront sauter sous la forme d’un lapin à la barrière ou d’une grisette au Casino ; dans ta poche, à toi, qu’y a-t-il ? Un manuscrit fripé des bords, avec un titre… qu’on n’escompte pas à la Banque… 

Tous les plaisirs te sont défendus. Tu n’entreras même pas au café-concert, où des fruits secs du Conservatoire et de la rue Bréda écorchent Auber et Rossini : le patron se charge des consommateurs. Ne t’arrête pas bien longtemps : le gérant viendra te dire que tu presses trop sur la chaîne. Il te reste Guignol, Polichinelle, les macarons, la balançoire ; tu peux encore, en te ruinant, monter sur l’Arc de Triomphe, entrer dans la colonne Vendôme, te faire peser — 

pour voir de combien de livres on maigrit chaque année, dans les lettres. 

L’AMOUR ! 

L’amour nous reste ! 

Mais le jeune homme pauvre a pour maîtresses les maîtresses de tout le monde ou la femme d’un autre. Celles de tout le monde, elles vont où fleurit la demi tasse, le dîner à trente-deux sous, le cheval de bois et le quadrille échevelé ; elles vont aux poches enceintes. 

La femme d’un autre, l’épouse adultère, elle est prise aujourd’hui : il est là. À Roger la semaine, au mari le dimanche… 

C’est lui qui délace le corset de Fanny, ou bien, ce sont les enfants qu’on a amenés de l’école, pauvres petits êtres dont on est jaloux, et qui font à leur mère un rempart de leur innocence… C’est encore la famille des grands parents, qui vous regarde comme un ennemi ; il vous vient presque des remords...."

Le "Bachelier géant" (qui conte les rivalités et les passions déchaînées autour d'une jeune fille) est un épisode romanesque plein de fantaisie. 


JACQUES VINGTRAS

Un roman dit social de Jules Valles qui se compose de trois volumes, "L'Enfant" (1879), "Le Bachelier" (1881), "L'Insurgé (1886)", en tout, quelque douze cents pages. Cette trilogie relève du roman personnel. Vallès n`y conte que des histoires qu`íl a vécues. Sans nul doute, il a transposé et modifié sa propre enfance : Il écrit après la Commune, à plus de quarante-cinq ans, pour rendre témoignage; exilé, sa petite fille morte, il avait toute raison pour assombrir le tableau. Toujours en proie, comme il fut, à la misère, il arrache des lambeaux de sa vie, les ajuste, les coud ensemble et s`en sert comme d'un étendard. Quelle que soit l'amère complaisance qu'il mette dans ce jeu, il n'en ressuscite pas moins son époque avec un accent qui ne peut laisser indifférent. 

La trilogie de Jacques Vingtras fut écrite en HAINE de la société. Et si Vallès attaque cette société c'est, avant tout, parce qu'elle laisse dans le dènuement ceux qui refusent d'être ses valets. Comment une telle société ne pousserait-elle pas l'homme au désespoir ?

Chacun de ces trois volumes comporte une adresse significative. En effet, l'auteur dédie "L 'Enfant" à tous ceux qui furent roués de coups par leurs parents; "Le Bachelier", à tous ceux qui crevèrent de faim pour s'être nourris de racines grecques et latines; "L'Insurgé", enfin, à tous ceux qui donnèrent leur sang pour la Commune de Paris. 

 

Fils d'un professeur de collège et d'une paysanne bornée, Vingtras est, dès le bas âge, instruit à l'école du malheur ...

"Ma mère dit qu`íl ne faut pas gâter les enfants et elle me fouette tous les matins ; quand elle n'a pas le temps le matin. c'est pour midi et rarement plus tard que quatre heures." Son père, lui non plus, n'y va pas de main morte. Qu`attendre de tels parents du point de vue de l'éducation ? Autant dire rien. Sous prétexte de l'aguerrir, on s'ingénie à lui rendre la vie dure, on le crétinise à longueur de journée, on finit par lui reprocher le pain qu`íl mange. Quoi qu'il fasse, le pauvre garçon ne parviendra jamais à gagner leur affection. 

C'est dans cette atmosphère viciée qu`il fera ses humanités. Bien qu'il soit assez doué, il les prend vite en aversion. Le latin lui paraît aussi barbare que le grec et "il l'avale comme de

la boue". Qu'il s'agisse de Themistocle, de Scipion ou d'Amilcar, il se sent incapable de lui prêter sa voix pour haranguer des soldats qu`il n'a jamais vus. Aussi brûle-t-il du désir de déserter cette maison maudite. S'étant fait recaler au baccalauréat, il arrivera finalement à réaliser ses projets. 

 

Le feuilleton intitulé Jacques Vingtras paraît dans le journal Le Siècle du 28 juin au 24 août 1878 ...

Le Siècle était alors un grand journal républicain modéré, libéral et anticlérical, mais à l'abonné bourgeois et familial. C'était déjà une tribune audacieuse pour Vallès, de retour d'exil (mais pas encore amnistié officiellement).

Le Scandale et la Rupture ...

 "Les Joies du foyer" (Chapitre IX). Cette scène est un sommet de violence et d'ironie noire. L'enfant, battu à sang par sa mère pour une faute mineure, est ensuite exhibé devant des invités comme un exemple d'éducation réussie, contraint de réciter des fables. C'est la critique absolue de l'hypocrisie familiale et bourgeoise, où l'apparence sociale ("les joies du foyer") est construite sur le mensonge et la torture d'un enfant. 

Cette scène, parmi d'autres (comme les descriptions de la misère, la haine du collège, le mépris des convenances), provoque un tollé parmi les abonnés du Siècle. Ils envoient des lettres de protestation massives à la rédaction, indignés par ce portrait sacrilège de la famille, cette vulgarité de ton et cette absence totale de moralisme.

Sous la pression des lecteurs (et probablement des annonceurs), la direction du Siècle interrompt brutalement le feuilleton avant sa fin et rompt toute collaboration avec Vallès. Il est licencié, non pour des raisons politiques cette fois, mais pour un "crime" littéraire et moral : avoir brisé le tabou du bonheur familial et présenté la révolte comme une réponse légitime.

Vallès ne demande pas pitié pour l'enfant martyr ; il lui donne raison contre le monde. Et met en scène la petit-bourgeoisie provinciale (les parents de Jacques) non pour en rire gentiment, mais pour en dévoiler la cruauté, la bêtise et la vanité. Les lecteurs du Siècle, souvent issus de ce milieu, se sont sentis visés.

Ce scandale journalistique fut en réalité le plus beau lancement littéraire pour L'Enfant. Il prouvait que le livre touchait une nerve vitale. Le bruit créé attisa la curiosité. L'éditeur Charpentier, moins soumis à la pression des abonnés, publie le texte complet en février 1879 sous le titre définitif L'Enfant. C'est un immense succès de librairie et critique. Des écrivains comme Zola et Hugo le saluent.

Cet épisode montre que même dans un journal républicain, Vallès  ne pouvait espérer être intégré au système littéraire et médiatique de son temps, car son œuvre était par essence une négation de ses valeurs fondamentales.


"L'Enfant", 1879 (Jacques Vingtras, tome 1)

Ce premier volume est dédié à tous ceux qui furent roués de coups par leurs parents. «À tous ceux qui crevèrent d’ennui au collège ou qu’on fit pleurer dans la famille, qui, pendant leur enfance, furent tyrannisés par leurs maîtres ou rossés par leurs parents, je dédie ce livre.» C’est par ces mots que Jules Vallès commence le premier tome de son roman autobiographique. On l’y retrouve sous les traits de Jacques Vingtras, un gamin mal aimé par sa mère, mal protégé par son père, malmené par la vie… 

 

"Ai-je été nourri par ma mère ? Est-ce une paysanne qui m’a donné son lait ? Je n’en sais rien. Quel que soit le sein que j’ai mordu, je ne me rappelle pas une caresse du temps où j’étais tout petit ; je n’ai pas été dorloté, tapoté, baisoté ; j’ai été beaucoup fouetté. 

Ma mère dit qu’il ne faut pas gâter les enfants, et elle me fouette tous les matins ; quand elle n’a pas le temps le matin, c’est pour midi, rarement plus tard que quatre heures. 

Mademoiselle Balandreau m’y met du suif. 

C’est une bonne vieille fille de cinquante ans. Elle demeure au-dessous de nous. D’abord elle était contente : comme elle n’a pas d’horloge, ça lui donnait l’heure. « Vlin ! Vlan ! Zon ! Zon ! – 

voilà le petit Chose qu’on fouette ; il est temps de faire mon café au lait. » 

Mais un jour que j’avais levé mon pan, parce que ça me cuisait trop, et que je prenais l’air entre deux portes, elle m’a vu ; mon derrière lui a fait pitié. 

Elle voulait d’abord le montrer à tout le monde, ameuter les voisins autour ; mais elle a pensé que ce n’était pas le moyen de le sauver, et elle a inventé autre chose. 

Lorsqu’elle entend ma mère me dire : « Jacques, je vais te fouetter ! – Madame Vingtras, ne vous donnez pas la peine, je vais faire ça pour vous. 

– Oh ! chère demoiselle, vous êtes trop bonne ! » 

Mademoiselle Balandreau m’emmène ; mais au lieu de me fouetter, elle frappe dans ses mains ; moi, je crie. Ma mère remercie, le soir, sa remplaçante. 

« À votre service » répond la brave fille, en me glissant un bonbon en cachette. 

Mon premier souvenir date donc d’une fessée. Mon second est plein d’étonnement et de larmes...."

 

Dans ce premier volume, Valles fait un tableau de la vie de province qu'il nous est impossible d'oublier. Quoique, d'un bout à l'autre, il voie les choses en noir, il se garde bien de montrer un esprit trop systématique. Toutes les fois, en effet, que l'occasion s`en présente, il trouve à tempérer son récit par un brin d'humour et par des trouvailles plus qu'intéressantes. On relève, entre autres, un trait de nature des plus saisissants : ce père dont il est le martyr, Vingtras n'hésite pas à le défendre quand il le voit insulté par un tiers, fût-ce le plus justement du monde. ll se bat en duel, un duel à l'épée - lequel ne tournera point à son avantage. Tandis qu'il perd son sang, il retourne au logis et passe la chose sous silence.

 

"... Ma tante Rosalie, son aînée, est énorme, un peu voûtée ; elle a l’air d’un chantre ; elle ressemble au père Jauchard, le boulanger, qui entonne les vêpres le dimanche et qui commence les cantiques quand on fait le Chemin de la croix. Elle est l’homme dans son ménage ; son mari, mon oncle Jean, ne compte pas : il se contente de gratter une petite verrue qui joue le grain de beauté dans son visage fripé, tiré, ridé. – J’ai remarqué, depuis, que beaucoup de paysans ont de ces figures-là, rusées, vieillottes, pointues ; ils ont du sang de théâtre ou de cour qui s’est égaré un soir de fête ou de comédie dans la grange ou l’auberge, ils sentent le cabotin, le ci-devant, le vieux noble, à travers les odeurs de l’étable à cochons et du fumier : ratatinés par leur origine, ils restent gringalets sous les grands soleils. 

Le mari de la tatan Mariou, lui, est bien un bouvier ! Un beau laboureur blond, cinq pieds sept pouces, pas de barbe, mais des poils qui luisent sur son cou, un cou rond, gras, doré ; il a la peau couleur de paille, avec des yeux comme des bleuets et des lèvres comme des coquelicots ; il a toujours la chemise entrouverte, un gilet rayé jaune, et son grand chapeau à chenille tricolore ne le quitte jamais. J’ai vu comme cela des dieux des champs dans des paysages de peintres. 

Deux tantes du côté de mon père. 

Ma tante Mélie est muette, – avec cela bavarde, bavarde ! 

Ses yeux, son front, ses lèvres, ses mains, ses pieds, ses nerfs, ses muscles, sa chair, sa peau, tout chez elle remue, jase, interroge, répond ; elle vous harcèle de questions, elle demande des répliques ; ses prunelles se dilatent, s’éteignent ; ses joues se gonflent, se rentrent ; son nez saute ! elle vous touche ici, là, lentement, brusquement, pensivement, follement ; il n’y a pas moyen de finir la conversation. Il faut y être, avoir un signe pour chaque signe, un geste pour chaque geste, des réparties, du trait, regarder tantôt dans le ciel, tantôt à la cave, attraper sa pensée comme on peut, par la tête ou par la queue, en un mot, se donner tout entier, tandis qu’avec les commères qui ont une langue, on ne fait que prêter l’oreille : rien n’est bavard comme un sourd muet. 

Pauvre fille ! elle n’a pas trouvé à se marier. C’était certain, et elle vit avec peine du produit de son travail manuel ; non qu’elle manque de rien, à vrai dire, mais elle est coquette, la tante Amélie ! 

Il faut entendre son petit grognement, voir son geste, suivre ses yeux, quand elle essaye une coiffe ou un fichu. Elle a du goût : elle sait planter une rose au coin de son oreille morte, et trouver la couleur du ruban qui ira le mieux à son corsage, près de son cœur qui veut parler… 

Grand-tante Agnès. 

On l’appelle la « béate ». 

Il y a tout un monde de vieilles filles qu’on appelle de ce nom là. 

« M’man, qu’est-ce que ça veut dire, une béate ? »..."


"Le Bachelier", 1881 (Jacques Vingtras, tome 2)

Ce deuxième volume est dédié à tous ceux qui crevèrent de faim pour s'être nourris de racines grecques. Vingtrans part pour Paris, ..

"Vingt-quatre sous, dix-sept ans, des épaules de lutteur, une voix de cuivre, des dents de chien, la peau olivâtre, les mains comme du citron, et les cheveux comme du bitume. Avec cette tournure de sauvage, une timidité terrible, qui me rend malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en face par qui est plus vieux, plus riche ou plus faible que moi ; quand les gens qui me parlent ne sont pas de ceux avec qui je puis me battre et dont je boucherais l’ironie à coups de poing, j’ai des peurs d’enfant et des embarras de jeune fille....".

 

Aucun des métiers qu'il exercera ne lui permettra de subsister. L'atmosphère de Paris s'ajoute à sa détresse, en fond l'insurrection de juin 1848, durement réprimée par Cavaignac. Vingtrans fait cause commune avec les miséreux et se sent mûr pour la rébellion.

 

"..C’est qu’il m’arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l’Université, il n’y a pas les classiques de la Révolution – avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin !

Par moments, j’ai peur de n’être qu’un égoïste, comme le vieil ouvrier m’appela quand je lui parlai d’être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l’enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs ! J’en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.

Égoïste ! Oh ! non ! Je serais prêt – je le jure bien – à souffrir et à mourir pour empêcher que d’autres ne souffrent et meurent des supplices qui m’ont fait mal, que je n’ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi…

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres… Je m’en moque, de ça ! Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges ! Ils ne m’écoutent pas, me blaguent et m’accusent d’insulter les saints de la République !.."

 

Vingtras fait sa malle et part pour Paris afin d'y tenter la fortune. Sans métier, sans argent, c`est dur. Quoi qu`il advienne, il a résolu d'être susceptible en matière d'honneur. Il entend, vaille que vaille, défendre ses intérêts. Il n`en aura pas moins les pires tribulations. Il tâte successivement du journalisme, du commerce et de la publicité, sans oublier la carrière de l'enseignement qu`il déteste plus que tout au monde. Il est pion dans divers pensionnats et, en fin de compte, échoue dans une crèche. Aucune de ces occupations ne lui donnera de quoi subsister. Ivre de rancœur et de honte, il s`élève contre ce genre d`éducation qui méconnaît les droits essentiels de l'enfance ; qui empêche un garçon de devenir un simple ouvrier pour en faire une bête à concours, un bachelier, un inutile que guette la misère la plus noire. L'atmosphère de Paris ajoute à sa détresse : l'insurrection de juin 1848, durement matée par Cavaignac, ne contient-elle pas en germe le coup d'Etat du 2 décembre qui amènera la restauration de l'Empire.

Vingtras exècre ce Napoléon III, d`autant qu'il ne croit plus que le tyrannicide soit un remède efficace. Ce qu'il faudrait tuer, songe-t-il, c'est tout le mal engendré par la question sociale. Loin de faire secte à part, il se solidarise avec les miséreux, se sent mûr pour la rébellion, devient, en somme, un brûlot qui attend son heure. Quelle heure, au juste? Il n'en sait rien. En attendant, il faudra vivre. Des années passent sans qu'il puisse améliorer sa condition. 

 

"... Je tiens haut ma tête. 

C’est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis « étudiant ». Jusqu’à ce jour, je n’ai pas pu. Il fallait que je fusse un peu lancé. J’oubliais alors que j’avais à cacher le gras de ma cravate. Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que je dis. 

J’ai pu penser en particulier, quand j’étais seul dans mes chambres de dix francs, devant les murs des cours ! – mais je n’ai jamais pu penser à ce que je disais en public. 

J’avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s’en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière sans voile. 

Toujours sur le qui-vive ! Je monte la garde depuis le berceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux poings, la ficelle à l’épaule, les pieds près de l’encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu. 

Je m’évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l’horrible spectacle de la mouchardise impériale et de l’aplatissement public – le cœur et le nez y sont faits maintenant, et l’on ne sent plus la mauvaise odeur qu’on a respirée des années : l’odorat s’est rallié ! 

Je n’ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme celle qui m’empoigna le lendemain de décembre dans mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête… comme un grand d’Espagne. 

Me voilà fier et libre de nouveau ! 

Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n’avale plus mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l’Odéon, comme les réclusionnaires dans la promenade en queue de cervelas, au fond des lugubres centrales. 

Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque d’être écrasé par les voitures, j’y marche. Je n’en ferai pas une habitude, c’est trop gênant, mais j’ai été condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l’on verra reluire mes bottines ; en attendant, j’aveugle les gens de l’entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les entresols où je vois des gens à la fenêtre...."

 

Sachant manier la plume, il retourne sur ses pas : le journalisme. Mais, à chaque porte, il se cassera le nez. Dans la presse politique, la hardiesse de ses idées lui suscite des difficultés. Comment ne se méfierait-on pas d'un homme qui attire la foudre partout où il met les pieds? Son génie, en somme, ne peut que le desservir auprès des tiers. Vaille que vaille, il trouvera enfin à s'employer dans les bureaux de quelque mairie parisienne. Pour la première fois de sa vie, le malheureux pourra étourdir la grosse faim ..


L'insurgé, 1886  (Jacques Vingtras, tome 3)

L’Insurgé parut en feuilleton du vivant de Vallès dans la Nouvelle Revue en 1882 d’abord, dans le Cri du Peuple ensuite en 83-84 . Aucune de ces deux versions ne correspond au texte plus complet qui parut chez Charpentier après la mort de Vallès et grâce aux soins de  Séverine ° sa jeune secrétaire et amie. 

Ce troisième volume est dédié à tous ceux qui donnèrent leur sang pour la Commune de Paris. Vingtras devient un des membres les plus influents de cette Commune dont Vallès nous retrace l'histoire, l'armée des Versaillais qui pénètre dans Paris, la guerre des barricades, les incendies et les massacres d'otages. Vingtras parvient à fuir : "Paris, on dirait une grande blouse inondée de sang."

 

"... Je hais Robespierre le déiste, et trouve qu’il ne faut pas singer Marat, le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine ! 

Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac dans le massacre de Juin, quand elles menacent la bedaine de Ledru, la face vile de Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan… mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien et fends, comme l’oreille d’un cheval de réforme, la boutonnière de l’habit bleu barbeau où fleurit le bouquet tricolore, le jour de la fête de l’Être suprême.

Dire que c’est pour cela peut-être que, sans le dire ou sans le savoir, Vermorel défend le tueur d’Hébert et de Danton ! … parce que les défroqués ne font que changer de culte et que dans le cadre de l’hérésie même, ils logent toujours des souvenirs de religion ! Leur foi ou leur haine ne fait que se déplacer ; ils marcheront, s’il est utile, comme les jésuites – leurs premiers maîtres ! – par des chemins de scélérats, au but qu’ils ont juré d’atteindre.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingttreize. Il était capable d’être le Sixte Quint d’une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche ! Parfois une rancoeur lui prend.

Pour ceux qui ont cru au ciel, souvent la terre est trop petite ; et, ne pouvant frapper ou être frappés sur les marches de quelque Vatican de faubourg, en plein soleil, ils se dévorent les poings dans l’ombre, ces déserteurs de la chaire ! Ayant ruminé la vie éternelle, ils agonisent de douleur dans la vie étroite et misérable.

Le spleen ronge, avec la gloutonnerie d’un cancer, la place où jadis ils croyaient avoir une âme, et fait monter la nausée du dégoût jusqu’à leurs narines, qui palpitèrent aux odeurs d’encens. Faute de ce parfum, il leur fallait le parfum de la poudre… or, l’air n’est chargé que de torpeur et de couardise ! Ils se débattent quelque temps encore ; un beau soir, ils avalent du poison pour crever comme les bêtes – qui n’ont pas d’âme !.."

 

La matière dont est fait le dernier volume, "L'Insurgé", n'est autre que la tragédie de la Commune de Paris. Vingtras devient, en effet, un membres les plus influents du fameux pouvoir en question ...

18 mars – 28 mai 1871, la Commune de Paris naît d’un refus populaire de la capitulation face à la Prusse et de l’autorité du gouvernement de Thiers. Se met en place une expérience révolutionnaire de démocratie sociale, qui met en œuvre des mesures politiques et sociales (suffrage, laïcité, droits du travail, autogestion). Mais, isolée et divisée, la Commune est écrasée par l’armée versaillaise lors de la Semaine sanglante. On comptera environ 20 000 morts, des milliers de prisonniers et de déportés. Elle demeure un moment fondateur de l’histoire du mouvement ouvrier et une référence durable des pensées socialistes et révolutionnaires....

Vallès déploiera toute sa verve pour nous retracer l`histoire de cette semaine effroyable : l'armée des Versaillais qui pénètre dans Paris, la guerre des barricades, les incendies et massacres d'otages. En fin de compte, Thiers est maître de la situation. Et Vingtras se croit perdu tout de bon : "Je m`imagine que nous n`avons plus que quelques heures devant nous pour embrasser ceux que nous aimons, bâcler notre testament si c'est la peine et nous préparer à faire bonne figure devant le peloton d'exécution".

Par chance, le pire n'est pas toujours certain. Vingtras pourra gagner le large. Regardant alors le ciel du côté de Paris, il est frappé par sa couleur : "On dirait une grande blouse inondée de sang". C'est par cette métaphore que se termine "L'Insurgé" ...

 

" ... Voilà des semaines que j’attends, du fond de mon trou, une occasion de leur filer entre les doigts. Leur échapperai-je ? … je ne crois pas. Par deux fois, je me suis trahi. Des voisins ont pu voir sortir ma tête, blême comme celle d’un noyé. Tant pis ! si l’on me prend, on me prendra ! 

Je suis en paix avec moi-même. 

Je sais, maintenant, à force d’y avoir pensé dans le silence, l’œil fixé à l’horizon sur le poteau de Satory – notre crucifix à nous ! – je sais que les fureurs des foules sont crimes d’honnêtes gens, et je ne suis plus inquiet pour ma mémoire, enfumée et encaillotée de sang. 

Elle sera lavée par le temps, et mon nom restera affiché dans l’atelier des guerres sociales comme celui d’un ouvrier qui ne fut pas fainéant. 

Mes rancunes sont mortes – j’ai eu mon jour. 

Bien d’autres enfants ont été battus comme moi, bien d’autres bacheliers ont eu faim, qui sont arrivés au cimetière sans avoir leur jeunesse vengée. Toi, tu as rassemblé tes misères et tes peines, et tu as amené ton peloton de recrues à cette révolte qui fut la grande fédération des douleurs. 

De quoi te plains-tu ? … 

C’est vrai. La Perquisition peut venir, les soldats peuvent charger leurs armes – je suis prêt. 

Je viens de passer un ruisseau qui est la frontière. 

Ils ne m’auront pas ! Et je pourrai être avec le peuple encore, si le peuple est rejeté dans la rue et acculé dans la bataille. Je regarde le ciel du côté où je sens Paris. Il est d’un bleu cru, avec des nuées rouges. On dirait une grande blouse inondée de sang."

 

Trop souvent, Vallès pousse la satire jusqu'à l'outrance, lui reprochera-t-on : il ne s'élève jamais au-dessus d'un sentiment de révolte qui le mène à s'inscrire en faux contre un monde qu'il considère non sans raison comme inacceptable. Toutefois, sa colère est loin de l`égarer. Dans ses plus violents sarcasmes, il demeure toujours lucide et c'est ce déchirement intime qui donne à son style sa singularité. On ajoutera que s'il excelle dans l'observation des milieux, il est moins un observateur qu'un visionnaire. Mais il excelle en traits de flamme, a le sens du raccourci.


Jean Richepin (1849–1926) 

Richepin appartient à la génération trop jeune pour avoir dirigé la Commune mais assez proche pour en ressentir l’appel — sans en assumer le prix.

Poète, romancier et dramaturge français, figure marquante de la fin du XIXᵉ siècle, il se fait connaître en 1876 avec le recueil "La Chanson des gueux", qui choque par son langage cru et son exaltation des marginaux (mendiants, vagabonds, bohèmes). 

"... Il faisait un froid mol, opaque, humide et gris. / Par moment, mes souliers dans la boue étant pris, / Je m’arrêtais, tendant vers l’ombre mes mains gourdes, / Les pieds crispés, les reins rompus, les jambes lourdes, / Ayant soif de trouver sur ma route un vivant. / Car j’étais seul, perdu ; car, derrière et devant, / Partout, je me heurtais à des murs de ténèbres ; / Et mes yeux, embrumés de visions funèbres, / Contemplaient fixement dans le brouillard trompeur / Le troupeau monstrueux des choses qui font peur..."

Son œuvre célèbre la révolte, la liberté, la vie populaire et une forme d’anti-conformisme. Il sera élu à l’Académie française en 1908, ce qui contraste avec son image de poète rebelle. Entretemps, Richepin rendra hommage à Vallès dans "Les Étapes d’un réfractaire" (1872), quelques semaines à peine après la Semaine sanglante (mai 1871), alors que la répression contre les communards bat encore son plein, que Vallès est condamné à mort par contumace et réfugié à l’étranger, et que toute sympathie explicite pour la Commune est dangereuse. Mais ce n'est pas le Vallès révolutionnaire communard qui est alors décrit, mais un tempérament rebelle, presque fatalement insurgé, la Commune quant à elle est évacuée ou rendue abstraite, comme si elle n’était qu’un épisode parmi d’autres. La révolte est devenue une affaire de nature individuelle plus que de combat collectif ...

L’hommage rendu par Richepin à Vallès dans Les Étapes d’un réfractaire est moins un acte de solidarité politique qu’une récupération poétique de la figure du rebelle, révélant une admiration réelle mais prudente, marquée par la peur, l’opportunisme et la distance idéologique dans l’immédiat après-Commune.


"Le Tableau de Paris" (1822-83) 

Sous ce titre ont été réunies, en 1932, les meilleurs articles écrits et publiés en 1882 et 1883 par Jules Vallès (1832-1885) sur les aspects insolites et pittoresques de Paris. Dans ces pages, le vigoureux auteur de L'Enfant, l`ardent polémiste et le mémorialiste du Bachelier et de L'Insurgé, apparaît surtout comme un styliste d'une grande originalité d'expression. Ici encore, le choix des thèmes trahit ses aspirations révolutionnaires; son Paris est essentiellement le Paris du peuple, dont il brosse la vie dans une série de tableaux pittoresques ou poignants. Vallès, dont l`art a souvent fait évoquer le romantisme révolutionnaire des "Misérables" (1862), se révèle, dans ces pages, comme un témoin passionné, un observateur doué d`une rare puissance d`évocation poétique; il n`en conserve pas moins sa concision éminemment suggestive...

(Préface)

"Il y a juste un siècle que Mercier publia le livre qui fit pendant, comme œuvre d’action, à l’Encyclopédie des philosophes. Dans le cours de ces cent années, le vaiseau de la grande ville a été battu par des tempêtes qui n’ont pas seulement troublé et empli de morts le flot de la Seine, mais qui ont fait tressaillir le monde à travers les océans. Ce vaisseau-là avait embarqué à son bord le berceau de la République. De tous les coins de l'Europe, les rois firent feu ; ceux-là mêmes qui étaient chargés de défendre la fille de la Révolution voulurent la tuer. L’aigle de l’Empire vint, après le pigeon de sacristie, se poser par deux fois sur le front ensanglanté de la Cité trahie et vaincue ! Les républicains entêtés et héroïques n'amenèrent pas leur pavillon. Il flotte aujourd’hui, au haut du mât.

Mais c’est un monde nouveau qui est sorti de ces luttes ! Les Parisiens de Mercier ne se doutaient pas qu’avant dix ans ils donneraient, pour dernière couronne à Louis XVI, le rond de la guillotine; qu’un jour les royaux reculeraient devant un bataillon en sabots ! On riait du rire de Voltaire, on écoutait le Vicaire savoyard de Rousseau. Voilà tout d’un coup la Carmagnole, la Marseillaise : Aux armes, citoyens ! — Après cela, le grognement du canon de Bonaparte; puis, de nouveau, des cantiques; — 1830 : les Messéniennes; — 1848 : le Chant des Ouvriers de Pierre Dupont ; — une nuit, le chant de pègre du Deux-Décembre ; — pendant dix-huit ans, le bourdonnement d’abeilles engluées dans la boue et le sang!... — Voici là voix des uhlans!... le sanglot du siège! d'où sort le cri sombre de la guerre civile ! 

Une ville qui a sur le dos cette giberne déchirée, qui a porté ce sac de misères poudreux et lacéré, et qui s’est retrouvée avec le vieux cri gaulois aux lèvres et le cœur en haut, cette ville-là est la fille du Paris qui devait voir 89 et 93. Mais le coup de pouce de l’histoire a pétri autrement son masque et a fait marque neuve dans la cervelle et dans le cœur. Tout a été bouleversé et déplacé sur le champ de bataille. 

La misère, la richesse, le travail, la gloire , l’autorité, Dieu , tout cela ne marche plus dans les mêmes souliers, n’est plus monté sur les mêmes échasses, on ne s'égosille plus sur les mêmes bornes, on ne s’agenouille plus dans les mêmes sacristies ; les uns ont pris la place des autres, les premiers ont été les derniers ; les chapeaux ont changé de tètes, — les idées aussi ! 

C’est toute une société nouvelle qui a sauté en scène, avec un tas d'aventuriers bizarres, de blessés inattendus, de riches qui, hier, avaient la souquenille des pauvres, de défroqués de toute sorte, d'ambitieux, aveugles ou borgnes... 

Le Tableau de Paris est à refaire ! 

M. Edmond Texier s’y est essayé déjà. Mais c’est en 1851 que fut commencée l’œuvre. Il y avait dans l’air la menace du coup d’Etat; il y eut bientôt la terreur, le silence ! Le cri de l’ironie ou de la passion était couvert par les jurons des soldats, sur le tambour desquels le traître venait de jouer aux dés la vie de la République. et qui avaient passé aux censeurs le bout tordu de leur baïonnette. 

Ce Tableau de Paris ne montra guère que la façade de la ville, sans la maison de Sallandrouze trouée, sans la barricade de la rue Sainte-Marguerite, teinte de sang. 

Du reste, l’esprit nouveau n’avait pas encore jailli des entrailles de la France, torturée par ses couches politiques. 

En 1851, la littérature et l’art en étaient encore à Gavarni et aux propos de Vireloque, aux débardeurs de l'Opéra et aux chiffonniers philosophes; Prudhomme régnait et Paturot arrivait en lumière ; Chain et Daumier échevelaient en riant le casque de nuit ou le bonnet à poil des bourgeois; Proudhon passait pour un scélérat ou pour un fou dans ce temps-là. 

Aujourd’hui, la bourgeoisie ne fait plus rire; les bonnets à poil, devenus des shakos de combattants, ont été roussis par le feu noir des deux sièges, et le bonnet de coton de Prudhomme a été trempé comme une éponge par les larmes des cotonniers de Rouen qui allaient en bandes, l’hiver, vous souvenez-vous? maudissant l’Amérique qui les ruinait et demandant la charité par les chemins! Proudhon, le bandit, est mort ; mais le chapeau des ennemis mêmes se leva devant la tombe de ce grand dignitaire de la pensée humaine ; les penseurs s’inclinent tous maintenant devant son honnêteté, son génie et sa gloire. 

On était, il y a trente et un ans, en face d'un monde qui ne se voyait pas mourir, et dont la sérénité bête faisait rire — tandis que, maintenant, il y a toute une classe qui agonise, mais dont le malheur fait réfléchir, sinon pleurer, une génération qui a appris à méditer dans la bataille. 

Le bourgeois avait la vanité bouffonne des parvenus. Les inquiétudes et les luttes font mis à bas. C’est Cabrion qui désormais attrape la croix et la fortune derrière Cabanel ou Carolus Duran. C’est le propriétaire du Pilon d'argent ou du Ciron d’or, qui va au clou porter sa montre ou ses marchandises et qui montre le poing au Louvre ou au Bon Marché dont la concurrence l’affame et parfois l’oblige à prendre l’arme des suicidés. 

Le conscrit de lettres, qui vivait de croutes, ne voudrait pas maintenant de la paye d’un colonel, elles chroniqueurs achètent des terrains et jouent à la Bourse. 

L’ironie va changer de meurtrière et s’embusquer dans la boutique, pour tirer sur les irréguliers ventrus et décorés. 

Il a passé de l’eau et du sang sous le pont depuis Gavarni et Louis Reybaud ! 

Un autre livre sur Paris, rédigé par les plus célèbres et patronné par Victor Hugo, est arrivé à date heureuse au lieu d’arriver à date sombre : l’année de l'Exposition devait compter dans les annales du siècle. 

Mais le Paris-Guide s’en tenait trop à l'histoire des Académies, des écoles, des monuments. On ne regardait guère que les hauteurs, on ne rôdait qu’au tour des maisons qui avaient une tradition ou une légende; on ne plongeait pas les mains dans l’humus nouveau, fumier où grouillait la vie moderne , que Courbet n'hésitait pas à éparpiller en notes paysannes et pauvres sur ses toiles, où de Goncourt plantait jusqu’au ventre les jambes de Germinie Lacerteux, où Zola allait ramasser les côtes de melon pourries, les noyaux de prunes mangées, et les litres cassés dans les mains d’ivrognes, qu’avait jetés pour les balayeurs le père Colombe. 

Il n'y a pas que ces coins à fouiller, bien sûr, mais il ne faut pas en avoir peur, et un livre qui raconte Paris doit emboîter le pas aux vices, aux misères, aux soi-disant crimes du peuple aussi bien qu’aux vertus souvent féroces et aux crimes dorés des illustres ou des riches. 

Il ne s’agit plus de philosophasser. 

Le temps de la philosophasserie est passé. Celui de la photographie est venu.

Il s’agit de peindre la ville comme elle est, et de la mouler avec ses bosses et ses creux, ses reliefs de chair et de bois, sans trier les glorieux et les parias. Le buste d’un boursier vaut celui d’un poète, dans le miroir où doit être fixé le portrait d’une génération ; il faut voir la veste grise du condamné comme la toge noire de l’avocat, Pétillon à côté de Bellac, Giboyer près de Pédeloup, Colombine près de Jean Hiroux, et ne pas s’en tenir aux faces convenues des types antiques ; ne pas faire tous les usuriers comme Gobseck, tous les jésuites comme Rodin, tous les pharmaciens comme Hormais, tous les cocus comme Bovary. Les neveux et les fils de ces gens-là ont jeté la défroque avunculaire et paternelle par-dessus les moulins ou les barricades. 

Le peintre doit savoir les placer dans la pose vivante et vraie.

On essayera de mettre la vérité et la vie.

J’ai rêvé cette œuvre depuis vingt ans. J’aime ce Paris, de toute la reconnaissance de mes douleurs. J’y ai tant com battu et tant souffert, sur ce pavé !

J’ai de la peau de moi collée aux cloisons de garnis et aux pierres des rues. J'ai coudoyé la pauvreté, l’honneur, le vice, la gloire ; les hasards de l’histoire m'ont mêlé aux grandes tragédies publiques. Comme tous ceux qui ont vu les grands combats au soleil, j’ai le respect même de ce qui m’a heurté et fait saigner. 

L’ironie a été souvent ma vivandière dans le camp des révoltés ; les femmes aussi mirent quelquefois des lilas dans le canon chaud du fusil!... 

Aussi nous parcourrons le Paris amoureux et blagueur tout comme le Paris héroïque et social, et nous nous promènerons le rire aux lèvres et la passion au coeur à travers les robes roses et les habits de gala, comme à travers les toges sombres, les pantalons rouges et les blouses bleues.

Jules Vallès.

 

LES BOULEVARDS

I. DE LA BASTILLE AU BOULEVARD MONTMARTRE 

Faut-il commencer du côté où fut la prison ou du côté où est l’église ? 

Mieux vaut partir, je crois, du pied de cette colonne, mausolée de héros, phare de bronze, autour duquel Paris va tourner toujours, avant de se rendre à une cérémonie solennelle ou de se lancer dans une tragique aventure. 

A choisir, plutôt que de descendre dans la ville par les marches de la Madeleine, nous devons préférer, comme premier terrain, celui qui porta le poids de la barricade dont Hugo a transporté dans les Misérables la grande roue qui était, là-dessus, comme le carcan de la misère prolétairienne, et arboré le drapeau menaçant, mais honnête, qui saignait dans le ciel. Il faut prendre le chemin qu’ont pris les événements, la route qu’a suivie le génie de Paris...

Il est allé de l'ombre au soleil, des coins noirs aux espaces clairs, du faubourg étouffé et triste au Palais de l’Industrie projetant avec ses lampes électriques la lumière sur le monde, tuant le gaz dans les cages de verre et noyant les cierges qui agonisent sur les autels ! 

Le boulevard Beaumarchais, le premier qui s’ouvre devant nous, est calme comme les zones militaires. Il est trop près du champ de bataille. 

Le canon à, par deux fois, rejeté les travailleurs là-bas, du côté des forts où l’on entassait les prisonniers ou que longeaient les vaincus pour s’évader. Haussmann avait fait reculer le peuple en jetant dans les rues neuves le jour et la santé qui ne sont pas faits pour les pauvres. C’est à l’extrémité,et même au delà de la ville,que les ouvriers transportèrent leur vie douloureuse et sombre. 

Quant au commerce, il végéterait là, trop loin du centre. La veine qui charrie l’argent doit être plus près du cœur. 

Aussi, de ce côté, n’y a-t-il que la paix et le silence, avec des boutiques ressemblant à celles de province, où l'on vend de la musique ou des curiosités, avec des appartements aménagés pour les rentiers, faits pour les sages. 

Pour avoir la curiosité égratignée ou l'âme émue, il faut arriver au Château d’Eau. On y voit des maisons qui sont blanches parce qu’on a dû les maquiller après d’affreuses blessures. Elles ont les pieds dans la terre rouge et qui sent encore la poudre. C’est là que fut, en 71, une barricade plus haute que celles du faubourg Antoine en juin 48, et où toutes les pierres furent couvertes par des cadavres. C’est là que Delescluze vint mourir au soleil couchant. 

Cela s’appelait autrefois le boulevard du Crime, parce qu’il y avait, côte à côte, des théâtres où, tous les soirs, on brassait des empoisonnements et des assassinats. 

Mais du jour où il y avait eu un vrai cinquième acte, des tragédies publiques jouées avec des fusils chargés à balle et qui tuaient les acteurs, depuis les insurrections où des bataillons de rebelles s'étalent rangés, drapeau au centre, en face des régiments de réguliers, le boulevard du Crime était condamné à mourir d’anémie près de révoltés si vivants que le coup de grâce avait à peine pu les achever. 

Le malheur est, qu’autour de ces théâtres mis à bas, vivait tout un monde pittoresque et gai comme un campement de vivandières ou une récréation d’enfants de troupe jouant avec des oranges, près des artilleurs empilant des boulets. La Valence ! la Valence ! Et les chandelles à faux-cols rouges! 

Aujourd'hui encore, le soir, autour de l’Ambigu, devant la Porte-Saint-Martin et la Renaissance, il y a les marchandes de mandarines, de sucres d’orge, et des glaces dont les gamins se pommadent ou se poissent la langue. Mais les dégelées des guerres civiles n’ont pas seulement tué de la graine de peuple, elles ont encore brûlé de sa fleur, et je ne retrouve plus autour des éventaires, la blague et la gaieté du gamin de Paris. Le dernier frère de Gavroche a été, en 1871, atteint comme son aîné, par les coups de feu de la bataille ; il a perdu le rire, en tout cas ! Il rôde, banal, dans le quartier où le Grand prévôt tint ses assises, à la caserne, il y a onze ans. 

Nous ne pouvons pas nous détacher de l'histoire. Elle a pincé le gamin par l’oreille et l a entraîné, par ses cheveux blonds, tout comme les hommes, dans le tourbillon des faits.

Il faut bien le savoir et se le tenir pour dit, et avoir sa conviction faite, en entreprenant le voyage, la génération parisienne a gardé jusque dans la personne des petits et des innocents, le frisson ou la marque de trente ans de lutte sociale ! Tout ce que peut faire le peintre, c’est de promettre l’impartialité. 

Je la promets, m’engageant à jeter, tels qu’ils sont, sur la toile, les personnages forts ou faibles, vieux ou jeunes, qui se meuvent dans le décor immense de Paris, — ce décor bousculé et même roussi par endroits, aux heures de tempête !

 Voici la Porte-Saint-Martin, la Porte- Saint-Denis..."

 (...)

BOULEVARD MONTMARTRE 

Voici le torrent ! 

Le boulevard Montmartre est en face, à dix pas, mais pourrons-nous couper le flot ? 

Jusqu’à présent, la foule descendait, à peu près tranquille et calme, comme la Saône qui coule,' sereine et bleue ; tout d’un coup un trait sombre la balafre, un serpent fauve la sabre : c’est le Rhône hérissé d’écume, échevelé! 

Ainsi passent, à travers la ligne des boulevards, la rue et le faubourg Montmartre. 

C’est un pêle-mêle de bêtes et d’hommes ! Le refuge a l’air d’un écueil sur lequel la fureur de l’inondation a jeté des naufragés. Le reverbère planté là est comme un mât sans voiles, auquel s’accrochent les matelots que les paquets de mer balayent. Il a vu et il verra, ce reverbère, passer toutes les vertus et toutes les fautes, toutes les forces et toutes les faiblesses, qui sont la gloire ou le malheur de l’humanité! 

Elles courent et grouillent, sous ses yeux clignotants, en habit de bourgeois, d’ouvriers, d’enrichi et de parvenu, de décavé et de déclassé!

C’est la traînée de fonte vomie par la fournaise, qui ira se figer, vague par vague, dans le moule où le monde coule les bustes de ses grands hommes et les statues de ses idées. 

C'est la grande artère de l’humanité. 

Oui, dans ce réseau de grosses veines qui se croisent : la rue, le faubourg et le boulevard Montmartre, il y a toute la sève de la santé et tout le virus du mal social, il y a le fer, l’or et la boue ! 

Les Harveys de la philosophie moderne n’ont qu’à regarder dans ces globules, ils verront comment circulent le travail, la souffrance,le génie, la misère dans le cœur de Paris— ce cœur que les peuples écoutent battre et regardent saigner, car il s’offre aux corps et aux blessures, chaque fois qu’il faut un sacrifice viril pour engraisser le sol d’une pensée nouvelle. On reconnaît la marche de la liberté aux gouttes de pourpre que Paris a semées en chemin. 

L’Angleterre a le Up-roar du pont de Londres, le piétinement du million d’hommes qui, chaque matin, va s’engouffrer dans la Cité. Mais le bruit est sourd. Les cochers ne jurent point, les hommes ne parlentpas, on n’entend pas une blague, pas un rire — c’est le grincement d’une machine énorme dont les servants sont muets. Ce n’est ni le tapage d’une mêlée, ni le brouhaha d’une force, ni l’entrain d’un assaut. 

Ah ! je reconnais le démon de la patrie ! Il s’agite, et piaffe sur ce macadam de ses orteils griffus chaussés de souliers troués ou des bottines vernies, avec ses besoins d’activité fiévreuse et ses envies de flânerie féconde, poussant le tas de chair à l’atelier. au comptoir, au Mont-de-Piété, à la Banque, du côté de la Chambre ou du côté de la Morgue ! 

Enfin nous avons pu faire la trouée et sauter sur l’autre trottoir. La marée y a éparpillé,comme les galets sur le bord des plages, quelques-uns de ceux qui étaient dans le moutonnement de la rue. 

Le plus grand nombre ont continué leur route. Car c’est un monde limité, un peuple à part qui, ici, a pris possession du terrain : des journalistes, des boursiers, des acteurs, mais il n’y a ni les grands de la Bourse, ni les puissants du journalisme, ni les glorieux de la comédie ou du drame, sauf ceux qui ont là leur caserne, comme les artistes des Variétés, qui rôdent au café d’en bas ainsi qu’à la cantine. 

On ne trouve, sur cette langue de terre, pie la menue monnaie du talent et de la célébrité, un tas de sous qui ne font pas une somme, marqués à un millésime démodé. En fondant ce qu’il y a d’originalité dans toutes ces têtes, on n’arriverait pas à frapper une médaille. 

Le café de Madrid a pourtant une réputation presque européenne. Il l’a conquise sous l’empire. La plume des polémistes était alors enchaînée, mais la langue des déjeuneurs ne l’était pas, et les journalistes républicains allaient manger leur côtelette au café de Madrid, pour y dire, entre eux, ce que les lois draconiennes de la presse leur défendaient de crier au public. On faisait de l’opposition à la sourdine, et l’on s’entendait tous, blancs, tricolores et rouges pour blaguer ou menacer à voix nasse. 

Le malheur est que le diapason n'a pas été changé, que les distances n’ont pas été réglées à nouveau, ni les amitiés hétéroclites rompues, malgré les coups de sabre de Galliffet dans le nœud gordien, malgré l’acoustique nouvelle qu’a créée le mugissement monotone du canon ; et l’on se trouve en face de camarades, sympathiques toujours, mais que la pourriture d’estaminet a gagnés. Ils ont des pardons inattendus les uns vis-à-vis des autres, au lieu d’avoir « les haines vigoureuses » que Molière prêchait, avant qu’il y eût eu des cours martiales impitoyables et des blessés enterrés vivants ! 

N’ayant pas la belle maladie des passionnés, ils se sont acoquinés dans une vie d’indulgence commode, d’admiration facile, de conversations sans danger. Des cœurs larges parfois, des esprits qui furent peut-être hardis, ne sont pas sortis, pendant des années, du cercle tracé par la serviette du garçon. Il leur fallait le boum du verseur, même au moment où grondait le « boum » de l’artillerie de Montmartre. 

On me dit que, pendant les mois terribles de la guerre civile, le café fit autant d’argent qu’aux meilleurs temps de l’Empire ! 

Aussi la plupart des absinthiers du soir ne sont-ils que les loustics vieillots et les Laramées radoteurs de la grande armée du boulevard. C’est dans ce milieu, où l’on se moque des épiciers et où l’on crie au bourgeois comme au loup, que s’établit la mercuriale des convictions banales, des polémiques veules ; ils n’ont ni armes, ni griffes, ni outils. Il fallait aller aiguiser tout cela sur la meule que tournent côte a côte les parias de la misère et les esclaves de la fortune !

Ils n'ont pas pu entendre venir du fond des faubourgs les bataillons de pieds-nus an marche, avec de l’espoir plein leurs faces de pauvres, et passant sur le ventre de toutes les idoles pour lesquelles le café a encore des niches ..."


Là où Vallès écrit contre l’oubli, Steinlen et Gœneutte vont travailler dans un monde où l’oubli est déjà institué ...

Jules Vallès appartient à une génération formée politiquement avant 1871, pour qui la Commune est à la fois l’aboutissement d’un long combat républicain et un traumatisme fondateur. Il a vécu la Commune de l’intérieur, comme acteur et proscrit. Son écriture est une écriture de la plaie ouverte : colère, fidélité aux morts, refus de la réconciliation. Chez Vallès, né en 1832, il n’y a pas de distance possible : l’événement structure toute la vision du monde. L’oubli serait ici une trahison morale.

Steinlen (1859) et Gœneutte (1854) appartiennent à la génération post-1870, ils arrivent à l’âge adulte après la Semaine sanglante, dans une IIIᵉ République qui cherche activement à pacifier, normaliser et neutraliser le souvenir de l’insurrection. L’amnistie de 1880 ne ferme pas la blessure, mais elle déplace la mémoire : de la revendication politique directe vers des formes symboliques, sociales et esthétiques. Chez Steinlen, par exemple, la Commune n’est presque jamais représentée frontalement, mais elle hante la figure de l’ouvrier, de la misère urbaine, de la violence sociale latente.

 

Après 1871, l’État républicain construit une mémoire officielle prudente, qui tolère l’évocation sociale mais rejette la mémoire insurrectionnelle. Pour les artistes et illustrateurs des années 1880-1900, se souvenir ouvertement de la Commune, c’est risquer la marginalisation, voire la censure. L’art devient alors un espace de contournement plutôt que de confrontation directe...

 

Au cœur de Montmartre, Gœneutte fut proche des impressionnistes et servit de modèle à Renoir pour "Le Bal du Moulin de la Galette" ; Steinlen, ami de Toulouse-Lautrec, partagera ateliers et modèles avec cette communauté d’artistes refusant les canons académiques. Ensemble, ils racontent l’envers du décor de la Belle Époque — non les frou-frou, mais la sueur, les rêves et les combats d’un monde en transition. Leur France est celle des cabarets, des ateliers, des barricades, de la rue grouillante. Ils ont contribué à forger l’imaginaire du « Paris populaire », entre insurrection et vie de quartier. Mais à distance de la Commune ...


Norbert Gœneutte (1854-1894)

Parisien de naissance, le peintre Norbert Gœneutte vivra dans la capitale jusqu’au moment où, sa santé s’affaiblissant, il gagnera Auvers-sur-Oise, pour y mourir à l’âge de quarante ans des suites de la tuberculose. C'est le peintre des scènes de la vie parisienne, des portraits de famille et de ses amis, des scènes de genre, des élégantes et de nombreux paysages, ami intime de Manet, il fréquenta Renoir, Monet, Pissarro, mais aussi , le docteur Gachet, Charles Cros, Guillaumin, Lesclide et Catulle Mendès, Debussy, Satie, Zola.

A noter : "La soupe du matin" (Musée du Luxembourg, Paris);  1888, "Le Pont de l'Europe et la  Gare Saint-Lazare" (Baltimore Museum of Art, US).


Théophile-Alexandre Steinlen (1859-1923)

 Peintre, graveur, illustrateur, affichiste suisse et anarchisant, naturalisé français en 1901, Steinlen s'installe à Paris en 1881 et réalise pour Mirliton d'Aristide Bruant et pour le Chat noir des affiches et décorations fort populaires : Apothéose des chats (1889), Tournée du Chat-Noir avec Rodolphe Salis (1896, Paris, musée des Arts décoratifs). Il collabore à tous les journaux qui ont lutté pour une justice sociale : le Gil Blas illustré (1891-1900), le Chambard socialiste, fondé par Gérault-Richard (1893-1895), l'En-Dehors (1894) et la Feuille (1898-1899), le Rire (1895-1898), l'Assiette au beurre (1901-1905). Il illustre de nombreux romans : "les Femmes d'amis" de Courteline , "l'Affaire Crainquebille" d'Anatole France (1901).


Dans les années 1860, tout rapproche Vallès et Gill. Mais André Gill occupe une position charnière, il incarne l’ancien régime de la caricature, celui où l’attaque est directe, nominative, presque anarchique. Après 1871, ce régime devient intenable : la caricature se moralise, se socialise, s’esthétise. Steinlen hérite du dessin, mais pas de la violence satirique de Gill. Gœneutte hérite du regard urbain, mais pas de l’insolence politique. Gill est le dernier à croire que le rire peut encore renverser l’ordre...


André Gill participe à la promotion de "La Rue" en publiant le 14 juillet 1867, dans son journal satirique "La Lune" une caricature démarquée du Convoi du pauvre, avec Vallès en chien, traînant une grosse casserole - sur la muraille noire que longe le corbillard, on remarque une énorme affiche publicitaire célébrant La Rue ... 

 

André Gill (1840-1885)

Né en 1840, Gill appartient à la génération pré-communarde, mais plus jeune que Vallès. Il est formé sous le Second Empire, dans la culture de la satire politique violente, de la caricature comme arme. Il traverse 1871 non comme un théoricien ou un militant structuré, mais comme un artiste directement frappé par la répression, la prison, la censure, puis l’effondrement psychique. Gill est ainsi l’un des rares cas où la Commune se traduit non par une œuvre de mémoire, mais par une désintégration de la trajectoire personnelle.

Là où Vallès fait de la Commune un socle narratif, Gill en subit la violence sans parvenir à la sublimer. Sa satire, efficace avant 1870, devient progressivement inaudible dans la IIIᵉ République : la République tolère l’illustration sociale, pas la dérision frontale du pouvoir.

Trop marqué par l’Empire et la Commune pour être intégré à la République apaisée, trop radical dans sa pratique pour s’adapter à la presse illustrée des années 1880, trop fragile psychiquement pour se reconvertir, son internement et sa mort en 1885 font de lui une victime silencieuse de l’après-Commune, là où Vallès devient un témoin actif et Steinlen un héritier discret...

 

"La Lune" (1865-1871), la caricature comme arme directe ...

Avant la Commune, Gill est au sommet de son efficacité historique.

Dans "La Lune", puis "L’Éclipse", la caricature fonctionne selon un modèle hérité de Daumier, mais poussé à l’extrême : attaque nominative (visages reconnaissables, corps déformés, noms parfois inscrits), violence symbolique frontale (le pouvoir est ridiculisé, animalisé, dévirilisé), lisibilité immédiate (le lecteur sait qui est visé, pourquoi, et de quel côté se situe le dessinateur). 

Gill ne dessine pas « la société », il attaque des figures de pouvoir. C’est un art de combat, fondé sur l’actualité politique brûlante.

Un Courbet, par exemple, coche toutes les cases : artiste célèbre, médiatisé, omniprésent dans les débats, figure d’autorité esthétique (le « maître du réalisme »), la posture du génie barbu, massif, terrien, la monumentalité du moi, une posture publique de tribun de l’art qui ne peut qu'appeler la caricature. Aux yeux de Gill, Courbet n’est plus un insurgé esthétique, mais un nouveau notable de l’avant-garde (paradoxalement, l’engagement communard de Courbet n’immunise pas contre la caricature ; il la rend presque plus nécessaire).

Enfin, ce type de caricature suppose un public partageant les codes, une conflictualité assumée, une presse d’opposition structurée. Autrement dit, un monde pré-1871, où la satire participe encore directement à la lutte politique.

 

1871 va constituer une rupture brutale ...

La Commune n’est pas seulement une défaite politique ; elle est une catastrophe sémiotique pour la caricature à la Gill. La répression détruit non seulement les insurgés, mais aussi les conditions de possibilité de la satire violente. Après la Semaine sanglante, le rire politique devient suspect, dangereux, presque indécent.

La République qui s’installe veut de la paix, de l’ordre, du consensus visuel.

Gill, qui ne sait travailler que dans la confrontation, se retrouve sans scène, sans public, sans fonction claire.

"L’Éclipse" après 1871, un art qui n’atteint plus sa cible ...

Lorsque Gill reprend le dessin satirique après la Commune, quelque chose s’est cassé. Le trait reste excessif, cruel, mais le contexte politique ne permet plus cette frontalité. La caricature devient trop violente pour un monde qui feint l’apaisement. Ce qui faisait sa force devient son inadéquation historique.

Contrairement à Steinlen, Gill ne parvient pas à déplacer son art : il ne sait pas transformer la satire politique en satire sociale, ne sait pas passer du combat contre des hommes au combat contre des structures, et ne sait pas non plus esthétiser la misère ou la souffrance. Là où Steinlen inventera une iconographie de l’ouvrier anonyme, Gill reste prisonnier du visage ennemi. Comparer Gill et Steinlen permet de comprendre pourquoi l’un s’effondre et l’autre s’impose...