Ernst Jünger (1895-1998), "In Stahlgewiuttern" (1920, Orages d'acier), "Auf den Marmorklippen" (Sur les Falaises de Marbre, 1939), "Der Waldgang" (1951, Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts), "An der Zeitmauer" (1959, Le Mur du temps) - Erich Maria Remarque (1898-1970), « Im Westen nichts Neues » (1929) - ....
Last Update: 11/11/2025
Ernst Jünger demeure une des figures intellectuelles les plus complexes et controversées du XXe siècle. Un auteur énigmatique, à la fois soldat, métaphysicien et moraliste. Sa longévité (1895–1998) et sa traversée des grands drames du XXe siècle en font un témoin capital. Son œuvre immense et variée, inséparable de sa biographie tumultueuse (guerrier, témoin du nazisme, anarque métaphysicien), constitue un témoignage littéraire et philosophique unique sur les convulsions de l'époque. Si sa maîtrise stylistique et la profondeur de ses réflexions sur l'individu face à l'histoire et à la technique sont incontestables, les ambiguïtés politiques de son parcours, son esthétisation de la violence et sa distance glacée face à l'humain continuent de susciter un débat critique essentiel.
Lire Jünger exige donc une vigilance constante, naviguant entre l'admiration pour l'écrivain et la méfiance envers certaines implications de sa pensée et de son attitude face au monde. Il est à la fois un miroir déformant et un analyseur puissant des tragédies et des interrogations de son siècle.
Mais "Der Waldgang" (1951, Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts), souvent occulté par "In Stahlgewiuttern" (1920, Orages d'acier) et "Auf den Marmorklippen" (Sur les Falaises de Marbre, 1939), vaut plus qu'un détour. Certes l'ouvrage reste largement silencieux sur les modalités de la reconstruction d'un monde commun libre, mais il constitue plus qu'un manifeste de la résistance passive. C'est un guide spirituel pour l'ère des totalitarismes visibles et invisibles. Il ne propose pas de programme politique, mais une méthode existentielle : retrouver, au plus profond de soi, ce noyau inviolable qui permet de dire "non" et de préserver sa souveraineté face à toute emprise, qu'elle soit brutale ou doucereuse. Son héritage critique est immense : on le retrouve dans les pensées de la désobéissance civile, dans les critiques de la société de consommation, et dans toute quête contemporaine d'authenticité et d'autonomie...
Jünger est l'un des très rares écrivains majeurs à avoir vécu intensément l'expérience des tranchées de la Première Guerre mondiale comme simple soldat puis officier subalterne, au plus près de l'horreur industrielle.
Cette expérience n'est pas un épisode de jeunesse, mais la matrice fondatrice de toute son œuvre et de sa vision du monde.
"Orages d'Acier", un monument littéraire paradoxal, son premier livre, issu de son journal de guerre, est devenu l'archétype du témoignage littéraire sur la Grande Guerre. Son unicité réside dans son "nouvelle objectivité" (Neue Sachlichkeit) : une description froide, précise, clinique, presque technique, de la violence et de la destruction, évitant le pathos traditionnel. Cette stylisation transforme l'horreur en une expérience esthétique et existentielle intense, voire fascinante, ce qui constitue sa force et sa controverse permanente...
Le "Regard de l'Entomologiste", Jünger est un maître styliste. Sa prose est caractérisée par une clarté cristalline, une précision quasi scientifique (influencée par son goût pour l'entomologie), un lyrisme contenu et une puissance d'évocation sensorielle exceptionnelle (bruits, lumières, odeurs de la guerre, détails du monde naturel). Il crée des images fortes et durables ("orages d'acier", "paysage lunaire" des Flandres).
Un Parcours politique et existentiel Inclassable ..
Son parcours est une trajectoire intellectuelle rare : volontaire enthousiaste en 1914, figure de proue des "conservateurs-révolutionnaires" anti-Weimar et théoriciens de l'ère technique (Le Travailleur) dans les années 1920/30, puis un retrait critique et distancié pendant le nazisme (sans adhésion ni opposition frontale), pour aboutir après 1945 à la figure de l'"Anarque", l'individu souverain méprisant les idéologies et les systèmes (Traité du Rebelle).
Cette évolution reflète une quête constante de liberté et de sens face aux convulsions de l'histoire, refusant toujours les étiquettes simples.
Le Témoin du Siècle ...
Ayant vécu 103 ans, il a traversé l'Empire allemand, la Première Guerre mondiale, Weimar, le IIIe Reich, la Seconde Guerre mondiale, la Guerre Froide et la réunification allemande. Ses journaux intimes, tenus toute sa vie, constituent une chronique unique et précieuse de ces événements vus par un esprit acéré et indépendant.
L'Esthète de la Violence et de la Technique ..
Une fascination controversée - Jünger est unique par sa fascination esthétique constante pour les forces élémentaires que sont la violence guerrière et la puissance technique. Il les décrit non seulement comme des destructrices, mais aussi comme des révélatrices métaphysiques, des expériences limites forgeant un type d'homme nouveau. Cette esthétisation de l'horreur et de la machine est au cœur de son ambiguïté et de sa puissance littéraire, mais aussi de ses critiques les plus sévères.
Mais au-delà de la guerre et de la politique, Jünger fut un pionnier de l'exploration littéraire et philosophique des états de conscience modifiés (drogues, rêves, méditation, expériences mystiques) comme voies d'accès à d'autres réalités (Approches, drogues et ivresse). Cette curiosité intellectuelle le rapproche de certaines avant-gardes tout en restant ancrée dans sa quête existentielle personnelle.
Le succès de Jünger en Allemagne est immense, durable, mais constamment traversé par la polémique ..
"Orages d'Acier" (1920) fut un best-seller immédiat et est resté constamment réédité, devenant un classique incontournable de la littérature de guerre mondiale. Ses autres œuvres majeures (Sur les Falaises de Marbre, Le Cœur Aventureux, Le Travailleur, Traité du Rebelle, Eumeswil, ses journaux) ont connu un grand retentissement intellectuel et un succès public significatif. Il est considéré comme l'un des plus grands stylistes de la langue allemande du XXe siècle.
La discussion sur son œuvre et son rôle historique n'a jamais cessé en Allemagne. Des générations d'universitaires, d'historiens et de critiques littéraires ont débattu de son héritage : était-il un précurseur intellectuel du nazisme ? Son esthétisme est-il une forme de complicité ? Son "Anarque" est-il une réponse valable aux totalitarismes ou un désengagement élitiste ? Ces débats sont constitutifs de sa place dans la culture allemande.
S'il a reçu les plus hautes distinctions littéraires allemandes (Prix Goethe, 1982), les controverses furent nombreuses : lors de la remise du prix Immermann de la ville de Düsseldorf (1960), le critique Walter Boehlich démissionna du jury en protestation, publiant une attaque cinglante, accusant Jünger d'avoir été un "éducateur" du national-socialisme et dénonçant une amnésie collective qui permettait de l'honorer. Son 100e anniversaire en 1995 fut toutefois un événement national, largement couvert par les médias et marqué par de nombreuses publications.
Le succès et la permanence de Jünger en Allemagne s'expliquent aussi parce qu'il incarne avec une acuité rare les contradictions et les traumatismes de l'histoire allemande du XXe siècle.
Il est à la fois,
- Le héros guerrier de 14-18, symbole du courage mais aussi de l'aveuglement patriotique initial.
- Le critique radical de Weimar, représentant des tentations autoritaires qui ont miné la démocratie.
- L'opposant distant au nazisme, montrant une forme possible (mais discutable) de résistance non-engagée.
- Le témoin lucide et styliste de l'apocalypse guerrière et technique.
- Le penseur de la liberté individuelle dans un monde dominé par la technique et les idéologies.
Les Allemands se sont constamment reconnus et interrogés dans ce miroir complexe, tantôt fascinés, tantôt horrifiés par le reflet qu'il leur renvoyait. Lire et discuter Jünger, c'est pour les Allemands se confronter encore et toujours à leur propre passé complexe et à des questions existentielles fondamentales sur la violence, la technique, la liberté et la responsabilité de l'intellectuel.
Pour des intellectuels revenus d'exil comme Thomas Mann ou Alfred Döblin, Jünger fut l'incarnation de l'intellectuel qui avait pavé la voie, spirituellement, au nazisme par son mépris de la démocratie et sa glorification de la violence. Le philosophe Theodor W. Adorno l'avait inclus dans sa critique sévère de l'anti-modernité et du langage "jargon" de l'authenticité.
"Feuer und Blut. Ein kleiner Ausschnitt aus einer grossen Schlacht" (1914)
("Feu et Sang", Christian Bourgois éditeur, 1998 pour la traduction française) - Bref épisode d'une grande bataille (1925) - Ernst Jünger a écrit à partir de ses journaux de guerre un livre de référence, "Orages d’acier" (1920), qui couvre la majeure partie de son expérience de la guerre....
"Il est dans le cours du temps, dans cet incessant devenir qui nous cerne, des instants de répit où nous comprenons soudain que quelque chose est advenu. En de tels instants, nous percevons clairement à quel point, au fond, nous exerçons peu d’influence sur les choses, à quel point tout surgit des profondeurs et accède à l’existence pour y passer un court moment avant de disparaître de nouveau, remplissant ainsi une tâche énigmatique dans l’alternance du devenir, de l’être et du déclin. Seul l’homme, pour autant qu’il est une créature consciente, ressent parfois avec un sentiment douloureux l’irrésistible flux du temps ; il pose la question sans objet du sens réel de tout cela et éprouve le besoin de retenir avec acharnement la minute fuyante qui lui échappe.
Cet écoulement incessant de nos jours se manifeste avec la plus grande clarté dans la succession des saisons. Lorsque, dans les champs, la moisson tombe sous la faux, lorsque les feuilles mortes s’envolent des arbres en tourbillonnant, lorsque les premiers flocons de neige commencent à se mêler aux bruines froides de novembre, nous remarquons soudain que l’automne, ou l’hiver est venu – et dans cette constatation d’un devenir réside aussi la triste conscience que quelque chose appartient irrévocablement au passé. Seul le printemps constitue l’exception, il est le radieux symbole de la vie elle-même, il n’y a en lui aucune place pour la négation.
Et chaque année nous fait don d’un jour enchanteur où nous sentons que le printemps est arrivé. Mais ce jour enivrant de la floraison est déjà précédé d’un autre, plus dissimulé. C’est celui où nous pressentons pour la première fois que sous le masque mort de l’hiver le jeu des forces de vie a repris son cours. C’est le temps où la jeune sève recommence à circuler dans les arbres et où un vernis brillant recouvre les minuscules bourgeons, teintant les forêts dépouillées d’un halo d’ombres brunes ou d’un violet mat, ce temps où le premier sifflement de l’étourneau éclate et retentit avec chaleur à travers les bois dénudés, où dans les frais crépuscules le bruissement d’ailes soyeux des bécasses anime les lisières désertes. C’est un temps âpre et secret où la vie n’a pas encore accédé en surface bien qu’elle remplisse le cœur de ses promesses, pareille à un pressentiment bouleversant.
Nous avons aujourd’hui une journée de ce genre, et je me réjouis de pouvoir la vivre. J’ai quitté mon cantonnement dans l’un de ces villages surpeuplés du nord de la France, j’ai pris ma canne de chêne à la main et j’ai marché à travers champs, poussé par ce besoin de solitude qui envahit parfois ceux qui sont liés depuis des années à un corps d’armée. Quand nous voyons la nature face à face, la mesquinerie de l’instant disparaît, les pensées jouissent d’une plus grande liberté et l’irritabilité suscitée par un excès de mouvements changeants est apaisée par l’ampleur et le calme de l’environnement.
Je me suis égaré dans un petit bois et je me suis assis sur un tronc d’arbre pour me reposer, en bordure d’une clairière. Les jours sont encore courts ; à l’arrière-plan, les rayons de soleil tombent obliquement sur un fourré d’aulnes et se prennent dans les branchages comme dans un filet tissé en filigrane d’or. Toute cette heure est comme tendue sur un fond d’or. L’écorce lisse, d’un gris pâle, des quelques troncs de hêtres qui subsistent encore dans la coupe de bois,..."
Ernst Jünger a écrit à partir de ses journaux de guerre un livre de référence, "Orages d’acier" (1920), qui couvre la majeure partie de son expérience de la guerre. Mais en 1925, il en a retravaillé un chapitre, « la grande bataille », pour en donner une sorte de concentré qui souligne encore l’aspect paroxystique du premier ouvrage, "Feu et sang", un témoignage sans concession qui révèle non seulement l’horreur sans phrases de la guerre industrielle mais la psychologie prodigieuse et terrifiante de ceux qui en furent les protagonistes et les victimes...
"... Encore une fois, nous avons couru droit au feu, et encore une fois, proches de l’épuisement complet, nous avons fait demi-tour. À l’endroit où une explosion a enfoncé le mur de la tranchée, nous nous asseyons pour nous reposer sur de gros blocs de terre éboulés. Un instant, la lumière de la lune, mate comme à travers du verre dépoli, perce derrière une mince couche de nuages, et à travers le brouillard blanchâtre de la vapeur d’eau et des gouttes de bruine, mon regard tombe sur une recrue qui est assise en face de moi. Confusément, au milieu d’un frisson de fièvre, une image émerge devant moi, arrachée au souvenir par le tumulte de mes pensées. N’était-ce pas ce gamin à sa maman qui, il y a quelques jours, lors des longues manœuvres en tirailleurs, n’arrivait plus à porter ses caisses de munitions et s’était mis à pleurer ? Et maintenant, il porte au bout d’une large courroie deux lourdes caisses qui, cette fois, ne sont plus remplies de cartouches à blanc mais de balles réelles. La différence est considérable ! Il a donc dû penser avant, dans les horribles instants de l’explosion, aux caisses qui lui avaient été confiées et qu’il n’a pas laissées sur place lors de notre longue et pénible marche. Si ç’avait été l’un des vieux soldats ! Mais celui-ci… Cette vue m’enlève mon dernier reste de tenue. Je me jette sur le sol et éclate en sanglots convulsifs. Silencieux, le regard sombre, mes hommes restent debout autour de moi.
Une explosion nous oblige à repartir. C’est de nouveau la marche dans l’eau qui arrive à hauteur du genou, les appels et l’errance qui tourne en rond. Finalement, nous suivons une tranchée sans issue devant laquelle nous étions déjà passés plusieurs fois et nous découvrons un dispositif bien aménagé, avec des caillebotis, des emplacements de garde et des galeries dont monte une fumée chaude. Nous rencontrons une sentinelle qui nous apprend qu’une partie de notre bataillon est installée là et que les abris prévus pour nous sont tout proches. Mais nous nous égarons de nouveau dans des tranchées écroulées et constatons finalement l’impossibilité d’atteindre notre but dans l’obscurité. Il faut passer la nuit dehors et attendre les premières lueurs du jour...."
Jünger est une figure ambivalente : officier allemand des deux guerres, critique du nazisme mais longtemps perçu comme un « aristocrate de l’esprit » ayant flirté avec la Révolution conservatrice. Les biographies célèbres évitent l’hagiographie ou la condamnation simpliste, et analysent ses contradictions avec nuance...
La biographie la plus connue d'Ernst Jünger est sans doute "Ernst Jünger : Un autre destin européen" de Julien Hervier (publiée en 2009), ou plus récemment "Ernst Jünger : L’expérience de la modernité" du même auteur. Cependant, si l'on considère l'impact international, "Ernst Jünger : A Portrait" de Bradley L. Garrett (en anglais) et la monumentale biographie allemande de Heimo Schwilk ("Ernst Jünger : Ein Jahrhundertleben", 2007) sont aussi des références majeures.
Julien Hervier est un traducteur et spécialiste français de Jünger, ayant édité ses œuvres dans la Pléiade. Sa biographie est reconnue pour sa rigueur académique, sa connaissance intime des archives et des textes, et sa capacité à replacer Jünger dans le contexte intellectuel européen.
Heimo Schwilk, journaliste et biographe allemand, a eu un accès privilégié aux documents personnels de Jünger. Sa biographie est souvent citée pour son exhaustivité et sa restitution détaillée de la vie, des réseaux et des controverses de l’écrivain. "The Details of Time: Conversations with Ernst Jünger" (J. Veissid) donne une perspective plus personnelle.
1. Jeunesse et Naissance du Guerrier (1895-1918) ...
Né le 29 mars 1895 à Heidelberg, dans une famille bourgeoise cultivée (père chimiste / pharmacien). Adolescence rebelle, fugue à 17 ans pour s'engager dans la Légion Étrangère française (expérience brève mais fondatrice, source du récit Jeux africains, 1936).
1914 : L'Appel des Armes, il s'engage avec enthousiasme comme volontaire au déclenchement de la Première Guerre mondiale : par idéalisme patriotique, soif d'aventure, désir de transcendance par l'épreuve absolue. Une Expérience Fondatrice, le Front : combattant d'infanterie sur le front occidental (Champagne, Somme, Flandres), blessé 14 fois, une expérience cruciale qui forge sa vision du monde et sa matière littéraire première.
Naissance de l'Écrivain : il tient méticuleusement un journal de guerre. Cette matière brute deviendra la base de son œuvre la plus célèbre.
2. "Orages d'Acier" (In Stahlgewittern, 1920) et la République de Weimar : Le Héros Désenchanté (1918-1933) ...
Le Livre-Choc : Publie en 1920 une version remaniée de son journal sous le titre "In Stahlgewittern". Succès immédiat et durable. Critique : Le livre est une description saisissante, "objective" et esthétisante de l'horreur des tranchées, célébrant l'endurance et l'héroïsme technique du soldat, mais occultant totalement les causes politiques et la dimension de massacre industriel. Il pose Jünger en figure de proue des anciens combattants désillusionnés par la défaite et la République (perçue comme faible et humiliante).
Un positionnement politique ambigu : Nationaliste révolutionnaire, anti-démocrate, anti-parlementaire, influencé par les mouvements conservateurs-révolutionnaires (Revolution conservatrice). S'il rejette le nazisme primitif (trop "plébéien", trop biologique) il partage son rejet de Weimar et du traité de Versailles.
Ses écrits de l'époque (La Mobilisation Totale, 1930 ; Der Arbeiter, 1932) développent une vision techniciste et autoritaire de la société moderne, centrée sur la figure du "Travailleur-Soldat", type humain discipliné, fonctionnel, indifférent aux valeurs bourgeoises traditionnelles. Ces textes, par leur esthétisation de la technique et de l'ordre autoritaire, bien que métaphysiques, offrent un terreau conceptuel à la montée des totalitarismes. Il est lu et admiré par l'extrême-droite, tout en gardant ses distances.
De "Der Arbeiter" (1932) à "Auf den Marmorklippen" (1939), en six ans, Jünger est passé du diagnosticien implacable de la modernité technique au défenseur allégorique de l'humanisme occidental ...
3. Le "Désert" Intérieur face au Nazisme (1933-1945), l'Anarque en Retrait ...
Refus de la Compromission Ouverte : Contrairement à beaucoup d'intellectuels conservateurs, Jünger refuse les offres des nazis (siège au Reichstag, présidence de l'Académie). Il quitte Berlin pour l'isolement relatif (d'abord à Goslar, puis à Kirchhorst) : un retrit souvent interprété comme une forme de résistance passive et aristocratique, un refus de la "bassesse" nazie, mais l'ambiguïté demeure
"Le Travailleur" n'était pas un manifeste politique, mais un diagnostic métaphysique et prophétique. Jünger y décrivait ce qu'il perçoit comme une fatalité historique inéluctable : la fin de l'ère bourgeoise et l'avènement d'un monde technique, impersonnel et héroïque-terrible. Il le décrivait avec une froide fascination, mais sans adhésion émotionnelle ni appel à l'action. Une analyse presque une phénoménologie de la puissance.
Lorsqu'en 1933 les nazis prennent le pouvoir, Jünger, qui avait été une figure de la "Révolution conservatrice", constate que sa prophétie abstraite prend une forme concrète, vulgaire et plébéienne qu'il méprise profondément. Il refuse toute collaboration, décline des postes universitaires et politiques (dont une candidature au Reichstag proposée par les nazis). Il considère le nazisme comme une parodie barbare et biologique de la "Figure" qu'il avait pensée. Au lieu de l'aristocratie technique et impersonnelle du Travailleur, il voit une démagogie raciale et un culte du chef charismatique. C'est Kniébolo, non le sobre dominateur technicien.
Face à cette catastrophe, Jünger opère un retrait stratégique et une transformation intérieure.
- Le Retrait géographique et social : Il quitte Berlin pour Überlingen, puis Kirchhorst. Il se distance des cercles intellectuels compromis.
- Le Retrait dans le "Jardin" et le "Journal" : Il se plonge dans l'entomologie, la botanique et tient son Journal (publié plus tard sous le titre Jardins et Routes). Ces activités sont des actes de résistance passive : elles préservent un espace de liberté, d'observation précise et de mesure face au chaos politique.
- L'Influence de son frère Friedrich Georg : Ce dernier, poète et critique acerbe de la technique, joue un rôle clé dans l'évolution de Jünger vers une position plus humaniste et conservatrice au sens culturel.
La "Figure" (Gestalt) change de camp : Dans "Le Travailleur", la Figure était une force démiurgique et destructive. Dans "Les Falaises", la "Gestalt" devient celle des formes pures, éternelles et pacifiques : les falaises de marbre, les jardins, l'herbier, la culture raffinée de la "Marina". C'est l'incarnation de l'ordre, de la beauté et de la mémoire face à la barbarie.
Le héros-narrateur n'est plus un combattant prométhéen, mais un botaniste, un chroniqueur, un gardien de la culture et de la connaissance. Son héroïsme n'est pas dans l'assaut, mais dans l'observation, la description et la préservation.
La Technique n'est plus un destin, mais un outil de la barbarie : La mobilisation totale devient l'arme du "Chef Forestier" (figure du dictateur) pour détruire les paysages et les communautés. La technique est désacralisée, montrée comme instrument de terreur.
Malgré le renversement apparent, des continuités profondes persistent : le refus de la sentimentalité (le style reste lapidaire, objectif, même pour décrire l'horreur), le conflit n'est pas politique, mais métaphysique (l'Ordre contre le Chaos, la Mesure contre la Démesure, la Culture contre la Barbarie, la même grille de lecture, mais les valeurs ont été inversées). Et le narrateur des "Falaises" reste un ancien soldat, qui observe la catastrophe avec une froide lucidité. C'est la posture même du Waldgänger en gestation : dans la retraite, mais prêt à l'action défensive.
L'Écriture comme Refuge et Résistance subtile, "Auf den Marmorklippen" (1939), allégorie poétique et cryptée décrivant la montée d'une barbarie destructrice ("le Grand Forestier"), critique voilée du nazisme et chef-d'œuvre de prose lyrique et symbolique....
"Das abenteuerliche Herz" (1929/1938, "Le Cœur aventureux"), sous-titre de la 1ère édition : "Figuren und Capriccios" ; de la 2ème : "Aufzeichnungen bei Tag und Nacht". Ce n'est ni un roman ni un essai, mais un recueil de fragments, rêves, observations et méditations. Décrire et célébrer cette faculté humaine fondamentale qui permet de percevoir le monde au-delà des apparences banales, de s'engager dans l'existence avec intensité et liberté intérieure, même face au danger ou à l'absurde. Un livre laboratoire où Jünger invente son style et sa posture d'"anarchiste bourgeois" – un aventurier de la perception qui fait de sa vie intérieure un territoire d'exploration. Influence majeure sur toute sa prose ultérieure.
Le Remaniement de 1938 ...
Un Acte politique et philosophique crucial - Contexte : Allemagne nazie. Jünger est en retrait forcé, refusant toute compromission ouverte mais vivant sous la dictature. Ce n'est pas une simple révision stylistique. C'est une réécriture substantielle. Épuration des éléments trop "personnels" ou lyriques. La version de 1929 était plus romantique, plus tourmentée, plus centrée sur l'introspection psychologique. Ajout de nombreux nouveaux textes, souvent plus courts, plus énigmatiques, plus symboliques. L'exploration intérieure devient un acte de résistance spirituelle face à la barbarie nazie. C'est affirmer la supériorité de la vie intérieure et de la liberté de l'esprit sur la terreur et l'idéologie. C'est aussi préparer le terrain pour Sur les Falaises de Marbre (1939), son allégorie anti-totalitaire directe.
Considéré comme un sommet de la prose poétique et philosophique de Jünger. Une langue magnifique, évocatrice, riche en images et en symboles. Mais l'exploration obsessionnelle du moi et de ses perceptions peut verser parfois dans une forme de narcissisme métaphysique.
Une oeuvre qui marque la transition du Jünger guerrier et théoricien politique des années 1920 (le "Travailleur-Soldat") vers le Jünger métaphysicien, observateur du monde naturel et défenseur de l'individu souverain des années 1930-40 (l'"Anarque").
"Gärten und Straßen" (1942, "Jardins et Routes"), un Journal de guerre (1939-1940) tenu lorsqu'il était officier de la Wehrmacht en France pendant la "drôle de guerre" et l'Occupation.
Publié en 1942, c'est un texte hautement problématique : des descriptions de jardins français (Versailles, Chantilly...), de promenades, de lectures (notamment la Bible et les classiques français),des observations entomologiques, des réflexions sur l'art et l'histoire. Jünger cultive une distance esthétique extrême face à l'événement historique. Il se comporte en "touriste métaphysique" au cœur de la catastrophe et semble ignorer l'horreur sous-jacente de l'Occupation. Un document unique sur l'état d'esprit d'une certaine élite intellectuelle allemande en France occupée. Son détachement est-il une supériorité morale ou une faillite éthique ?
4. L'Après-Guerre, le Témoin Métaphysique et l'Icone Controversée (1945-1998) ..
Il est interdit de Publication par les Alliés jusqu'en 1949 en raison de son passé nationaliste-révolutionnaire. Il abandonne largement la sphère politique directe. et se tourne vers l'Existentialisme et la Métaphysique.
- Son essai "Der Waldgang" ("Traité du Rebelle", 1951) est la pierre angulaire de sa pensée d'après-guerre. En réaction à la catastrophe et aux totalitarismes, Jünger y forge le concept du « Waldgänger » (l'homme qui prend le maquis, le marcheur des bois). Cette figure incarne la résistance intérieure de l'individu qui, face à l'oppression de l'État moderne et de la technique, se retire dans une forêt intérieure pour préserver sa liberté. C'est une réponse métaphysique et anarchisante à l'ère des masses.
- "Gläserne Bienen" (1957, Les Abeilles de verre) est une fable prophétique sur la robotique, la biotechnologie et la société de contrôle, les abeilles de verre symbolisent une nature domestiquée, stérile et contrôlée, opposée à la nature sauvage et imprévisible. Que signifie l'héroïsme, l'honneur ou l'éthique dans un monde qui n'a plus besoin d'eux ? Le narrateur, le Capitaine Richard, ancien officier de cavalerie, homme d'une époque révolue (celle du cheval, de l'honneur individuel) erre dans une société d'après-guerre entièrement rationalisée et technicienne. Le récit culmine dans une scène où il doit faire un choix moral crucial lors d'une démonstration d'androïdes miniatures combattants, mettant à l'épreuve ses valeurs humaines traditionnelles face à la froideur d'un monde géré par la technique.
- Dans "An der Zeitmauer" (1959, Le Mur du temps), Jünger développe l'idée que l'humanité, au milieu du XXe siècle, a heurté un « mur du temps ». Ce mur symbolise la limite extrême de l'accélération historique et technologique. Nous sommes entrés dans une ère de transformations si radicales et si rapides qu'elles rendent obsolètes les catégories traditionnelles de l'histoire et de la pensée. Face à ce mur, le poète et le penseur ont pour tâche de « travailler au mur », c'est-à-dire de trouver des brèches, des passages, des formes de connaissance qui permettent de franchir cette limite métaphysique. Ils sont les nouveaux « passeurs ».
"Annäherungen. Drogen und Rausch" (1970, Approches. Drogues et Ivresse) est le fruit de décennies d'expérimentation personnelle et de réflexion sur les états de conscience modifiés.
Jünger y relate, avec une précision quasi scientifique et une profondeur métaphysique, ses explorations avec diverses substances (alcool et haschisch (dès sa jeunesse), mescaline (expérimentée dans les années 1950), LSD (qu'il a pris à plusieurs reprises, notamment en compagnie de son ami Albert Hofmann, le chimiste découvreur de la molécule).
".. La faim de l’esprit est inextinguible ; la faim du corps est comprise dans d’étroites limites. S’il est vrai qu’un glouton romain, tel que Vitellius, absorbait chaque jour trois repas colossaux et avait recours aux émétiques pour se débarrasser de son trop-plein, il souffrait de la disproportion entre les yeux et le gosier, bien que de manière primitive. Cette disproportion a sa gamme propre ; l’œil lui-même appelle l’esprit à la rescousse, quand le monde visible ne lui suffit plus. Plus que Vitellius et ses pareils, saint Antoine était capable de jouissance – non pas en vertu d’une force physique ou de richesses plus grandes, mais d’une spiritualité plus haute. Dans la Tentation de Flaubert, des tables imaginaires se couvrent de plats plus frais et de couleurs plus vives que n’en peuvent produire jardiniers et maîtres-queux, ni les peintres eux-mêmes. Saint Antoine perçoit, dans sa caverne du désert, l’exubérance à sa source – là où elle se cristallise immédiatement en objets pour les sens. Aussi l’ascète est-il plus riche que le César, qui languit parmi les voluptés, le maître du monde visible..." (traduction La Table Ronde, 1972).
- "Eumeswil" (1977), roman utopique / dystopique considéré comme son chef-d'œuvre tardif ...
Il y développe la figure centrale de l'« Anarque », évolution du « Waldgänger ». Face au chaos de l'Histoire et du pouvoir dans la cité-Etat d'Eumeswil, l'Anarque n'est pas un anarchiste qui combat l'État, mais un souverain intérieur qui le traverse sans y adhérer, en observateur lucide et libre. C'est la quintessence de son idéal d'individu détaché mais actif, utilisant le savoir (comme le narrateur, historien de nuit) comme instrument de liberté.
- La Légion d'honneur (1984) - La décoration par François Mitterrand, en présence de Helmut Kohl, scandalise. Pour ses défenseurs, c'est la reconnaissance d'un grand écrivain européen et d'un esprit antifasciste précoce. Pour ses critiques, c'est un scandale moral qui réhabilite un homme dont l'œuvre a, malgré tout, préparé un terrain intellectuel à la barbarie.
- "Siebzig verweht" (la traduction "Soixante-dix s'efface", chez Christian Bourgois éditeur, est une belle équivalence poétique) est un journal monumental, publié en cinq volumes, œuvre-synthèse et testament intellectuel du dernier Jünger ...
Écrit entre ses 85 et 102 ans, il cristallise sa posture ultime de « témoin du siècle » et d'« anarque » en observation du monde, mêlant aphorismes, récits de rêves, comptes rendus de lectures, descriptions naturalistes, souvenirs et réflexions métaphysiques. De 1980 à la veille de sa mort en 1998, la fin de la Guerre Froide, la réunification allemande et l'avènement de la globalisation. C'est l'un des rares témoignages d'une conscience aiguë affrontant l'extrême vieillesse avec une lucidité sans faille. Il observe le déclin de son corps (« la carcasse ») tandis que son esprit reste aux aguets entre le Jardin (de Wilflingen), espace de retrait, de contemplation naturaliste (entomologie, botanique), et le Bureau (le « Stahlgewitter »), lieu de l'écriture et de la pensée. Il y cultive une « sérénité » (Gelassenheit) face aux événements, une impassibilité qui irrite ses détracteurs (vu comme de l'indifférence) et fascine ses admirateurs (vu comme une sagesse supérieure).
Jusqu'à sa mort à 102 ans, Jünger reste cet « observateur froid » (télescope et microscope, comme il se définissait) du XXe siècle. Sa conversion tardive au catholicisme (1996) surprend mais s'inscrit dans sa quête métaphysique. Il meurt le 17 février 1998 à Riedlingen, dernier témoin majeur d'un siècle qu'il a traversé en observateur engagé puis distant, incarnant ses contradictions et ses violences dans sa vie et son œuvre....
"In Stahlgewiuttern" (1920, Orages d'acier)
Un Journal de guerre qui transforme l'expérience du front en une vision esthétisée et mythique. C'est moins un pamphlet pacifiste qu'une description "héroïque-réaliste" de la guerre comme destin et épreuve intérieure. Il fonde sa renommée et incarne la "génération du front".
Lire "Orages d'acier" aujourd'hui, c'est lire un texte superposant plusieurs couches d'écriture et d'intention, de 1920 à 1961, l'un des livres les plus remaniés de l'histoire littéraire moderne. Ernst Jünger n'a cessé de le réécrire, réorganiser et réinterpréter pendant près de 60 ans, reflétant son évolution intellectuelle et le contexte historique. Ses traductions, surtout anglaise et française, portent les marques de ces versions différentes et des choix des traducteurs (en Français, la traduction de Julien Hervier (éditions Christian Bourgois ou Tel Gallimard); en Anglais, la traduction de Michael Hofmann (Penguin Classics) est la seule à considérer). Il faut garder à l'esprit qu'on lit le Jünger de 1961 méditant sur son expérience de 1914-18, et non le jeune homme de 1920. L'épilogue est une clé interprétative essentielle, mais aussi un filtre qui oriente la lecture de l'ensemble.
"Orages d'acier" est un livre indispensable mais profondément ambigu. C'est un chef-d'œuvre littéraire de la description de la guerre moderne et un témoignage historique précieux par sa précision et son immersion. Cependant, c'est aussi un texte qui, par son esthétisation de la violence, son absence de perspective politique et morale, et son culte du guerrier endurci dans la fournaise, banalise l'horreur et offre une vision fascinée par la puissance destructrice et l'intensité extrême, indépendamment de toute cause ou conséquence.
Sa lecture nécessite donc une distance critique constante pour démêler la puissance évocatrice du témoignage des implications problématiques de son message implicite. Il ne raconte pas pourquoi on se bat, mais comment on se bat, avec une intensité et une ambiguïté qui continuent de fasciner et de troubler.
De la Mobilisation aux Tranchées (Chapitres Initiaux - Champagne, Artois)
Enthousiasme et Initiation : Jünger décrit la mobilisation dans une atmosphère d'euphorie patriotique et d'aventure. Premiers Contacts (Champagne) : Description précise et déjà "esthétisante" des bombardements, des tranchées boueuses, des premiers morts. Émerveillement face à la puissance destructrice (les "orages d'acier"). La souffrance et l'horreur sont présentes, mais souvent transcendées par l'intensité de l'expérience et la beauté destructrice perçue. L'accent est mis sur l'adaptation et la résistance physique/mentale du soldat.
"LES TRANCHÉES DANS LA CRAIE CHAMPENOISE
Le train fit halte à Bazancourt, petite ville de Champagne. Nous descendîmes. Pleins d’un respect incrédule, nous tendîmes l’oreille au rythme lent des laminoirs du front, mélodie qui, durant de longues années, allait nous devenir familière. Très loin, la boule blanche d’un shrapnel fondait dans le ciel gris de décembre. L’haleine du combat nous frôlait et faisait courir en nous un étrange frisson. Sentions-nous que nous allions presque tous être engloutis, en des jours où ce grondement sourd, derrière l’horizon, s’enflerait en tonnerre au roulement continu ? D’abord l’un, puis l’autre ?
Nous avions quitté les salles de cours, les bancs de l’école, les établis, et les brèves semaines d’instruction nous avaient fondus en un grand corps brûlant d’enthousiasme. Élevés dans une ère de sécurité, nous avions tous la nostalgie de l’inhabituel, des grands périls. La guerre nous avait donc saisis comme une ivresse. C’est sous une pluie de fleurs que nous étions partis, grisés de roses et de sang. Nul doute que la guerre ne nous offrît la grandeur, la force, la gravité. Elle nous apparaissait comme l’action virile : de joyeux combats de tirailleurs, dans des prés où le sang tombait en rosée sur les fleurs. Pas de plus belle mort au monde(1)… Ah ! surtout, ne pas rester chez soi, être admis à cette communion !
« En colonne par quatre ! » L’imagination enfiévrée se calmait, tandis que nous marchions à travers la lourde argile de la Champagne. Le sac, les cartouches, le fusil pesaient comme du plomb. « Raccourcissez le pas ! Serrez par-derrière ! »
Nous atteignîmes enfin le village d’Orainville, où le 73e fusiliers avait ses quartiers : c’était l’une des misérables bourgades de cette région : elle comprenait cinquante maisonnettes de brique ou de calcaire, avec un château isolé dans son parc.
Les allées et venues, dans la grand-rue, avaient de quoi surprendre des yeux accoutumés au bon ordre des villes. On ne voyait que peu de civils, craintifs et déguenillés, mais partout des soldats en tuniques usées, râpées jusqu’à la corde, avec des visages tannés par le grand air, presque toujours encadrés de longues barbes, qui baguenaudaient ou se tenaient par petits groupes au seuil des maisons : ils accueillirent « la bleusaille » à coups de plaisanteries. Sous un porche, une roulante allumée répandait une odeur de soupe aux pois ; elle était entourée de ravitailleurs aux gamelles tintinnabulantes. La vie semblait avoir pris ici un cours plus lent et plus incertain : sentiment que renforçait la décrépitude naissante du village.
Après une nuit passée dans une énorme grange, nous fûmes répartis dans la cour du château par l’adjoint du colonel, le lieutenant von Brixen. Je fus affecté à la 9 e compagnie.
Notre premier jour de guerre ne devait pas finir sans nous laisser une expérience décisive : nous étions assis dans les salles d’école qu’on nous avait données pour quartiers, en train de déjeuner. Soudain, une série de grondements sourds et proches nous secoua, tandis que de toutes les portes, les soldats couraient vers l’entrée du village. Nous suivîmes leur exemple sans trop savoir pourquoi. Une seconde fois, nous entendîmes passer au-dessus de nos têtes comme des battements d’ailes et des ronflements qui se perdirent dans un fracas assourdissant. Je m’étonnai de voir les hommes, autour de moi, rentrer la tête dans les épaules, en pleine course, comme sous le coup d’une menace terrible. Tout cela me paraissait assez ridicule ; un peu comme quand on en voit s’affairer d’autres sans comprendre ce qu’ils font.
Le moment d’après, des groupes noircis apparurent dans la rue déserte, portant sur des bâches ou sur leurs mains croisées des ballots noirs. J’eus une sensation étouffante d’irréalité quand mes regards se fixèrent sur une forme humaine, ruisselante de sang, dont la jambe pendait du corps sous un angle bizarre, et qui poussait sans arrêt de rauques appels à l’aide, comme si la mort subite la tenait encore à la gorge. On la traîna dans une maison, à l’entrée de laquelle pendait le drapeau de la Croix-Rouge.
Que se passa-t-il à ce moment ? La guerre avait montré ses griffes et jeté son masque de bonhomie. Comme tout cela était mystérieux, impersonnel ! À peine songeait-on à l’ennemi, cet être énigmatique, malfaisant, quelque part derrière l’horizon. Cet épisode, entièrement neuf pour nous, eut sur nos esprits un effet si violent qu’il nous fallut un effort pour en saisir le contexte. C’était comme l’apparition d’un fantôme en plein midi.
Un obus avait crevé là-haut contre le portail du château, projetant sous la voûte une nuée de pierres et d’éclats, au moment même où ses occupants, alertés par les premiers coups, en sortaient à flots pressés. Il avait fait treize victimes, dont le chef de la clique, Gebhard, figure qui m’était bien connue par les concerts-promenades de Hanovre. Un cheval au piquet avait flairé le danger avant les hommes : il rompit sa longe quelques secondes plus tôt et s’enfuit au galop, indemne, jusque dans la cour du château.
Bien que le bombardement pût se reproduire à chaque instant, une curiosité insurmontable m’attira sur le lieu du sinistre. Près du point d’impact, un écriteau se balançait, où la main d’un plaisantin avait écrit ces mots : « Au rendez-vous des obus. » Le château devait donc être repéré comme un endroit dangereux. La rue était rougie de grandes flaques de sang ; des casques et des ceinturons criblés d’éclats étaient dispersés alentour. La lourde porte en fer de l’entrée était déchiquetée, trouée comme une passoire, la borne éclaboussée de sang. Je sentais mes regards comme aimantés, captifs de ce spectacle, tandis qu’il s’opérait en moi une profonde métamorphose.
En bavardant avec mes camarades, je constatai que cet incident avait déjà considérablement douché l’enthousiasme belliqueux de certains. Il m’avait fortement impressionné, moi aussi : je m’en aperçus aux nombreuses illusions auditives, en vertu desquelles le roulement de chaque voiture qui passait devenait le ronflement de mauvais augure de l’obus meurtrier.
Il devait d’ailleurs nous suivre pendant toute la guerre, ce tressaillement convulsif, à chaque bruit soudain et insolite. Qu’un train passât dans un bruit de ferraille, qu’un livre tombât à terre, qu’un cri retentît dans le noir – toujours, le cœur s’arrêtait une seconde, comme sentant la présence d’un grand péril inconnu. Ce fut la marque de ces quatre années passées dans l’ombre de la mort. Les dangers vécus avaient bouleversé cette région obscure, située plus loin que la conscience, et si profondément que chaque accroc dans l’ordre habituel faisait jaillir la mort à son guichet, gardienne et avant-courrière, comme dans ces horloges où elle se montre à chaque heure, au-dessus du cadran, avec son sablier et sa faux.
Le soir du même jour amena ce moment longtemps attendu où, lourdement chargés, nous nous mîmes en route vers nos positions de combat. Par les ruines du village de Bétricourt, fantastiquement dressées dans la pénombre, notre chemin nous mena jusqu’à un pavillon caché dans les sapins, La Faisanderie, siège des réserves régimentaires, dont faisait partie la 9e jusqu’à cette nuit-là. Elle avait pour chef de compagnie le lieutenant Brahms.
On nous accueillit, on nous répartit entre les groupes, et nous nous retrouvâmes bientôt dans un cercle de gaillards barbus, au vêtements rai-des d’argile, qui nous souhaitèrent la bienvenue avec une gentillesse goguenarde. On nous demanda ce qui se passait à Hanovre, et si la guerre n’allait pas bientôt finir. Puis les propos, que nous buvions ardemment, revinrent avec un laconisme monotone aux retranchements, à la roulante, aux éléments de tranchées, aux tirs d’obus et autres sujets propres à la guerre de position.
Quelque temps après, un appel retentit devant la porte de l’espèce de hutte qui nous servait de domicile. « Tout le monde dehors ! » Nous rejoignîmes nos groupes, et, au commandement : « Chargez, l’arme au cran d’arrêt ! », nous enfonçâmes avec une volupté secrète un chargeur de cartouches à balles dans le magasin.
Puis nous partîmes en silence, en file indienne, à travers la campagne plongée dans la nuit, semée de boqueteaux sombres, dans la direction de l’ennemi. Parfois, un coup de feu isolé claquait, une fusée s’épanouissait en sifflant, pour laisser après un bref moment de lumière spectrale des ténèbres plus épaisses encore. Cliquetis monotones des fusils et d’outils de tranchée, interrompus par l’avertissement : « Faites gaffe, barbelés ! »
Soudain, une chute carillonnante, des jurons : « Bon Dieu, tu peux pas l’ouvrir, ta gueule, quand tu tombes sur un trou de marmite ? » Un caporal s’en mêle : « Du calme, nom de Dieu, vous croyez que les sagouins d’en face ont de la merde dans les oreilles ? » L’avance se fait plus rapide. L’incertitude de la nuit, le papillotement des fusées éclairantes, les lents vacillements des feux de file suscitent une nervosité qui nous maintient dans une singulière vigilance. Par instants, une balle perdue passe avec un chantonnement frais et léger, pour s’égarer au loin. Que de fois encore, après cette première expérience du feu, ai-je marché ainsi, en proie à une émotion faite de mélancolie et d’énervement, à travers des paysages ravagés par la mort, vers la première ligne !
Nous nous engouffrâmes enfin dans l’un des boyaux qui, comme des serpents blancs, à travers la nuit, rejoignaient en méandres la position de combat. Je m’y retrouvai solitaire et grelottant, entre deux traverses, le regard tendu, rivé à une file de sapins, devant la tranchée, sous lesquels mon imagination faisait danser toutes sortes de spectres, tandis que parfois une balle perdue claquait à travers les branches et tombait avec un trémolo. La seule distraction de ces heures interminables fut l’arrivée d’un ancien qui vint me relever, et en compagnie de qui je trottai, par un long boyau étroit, jusqu’à un poste de guetteur, où nous nous mîmes de nouveau à scruter le no man’s land. Je pus enfin, deux heures durant, chercher au fond d’un simple trou dans la craie le sommeil de l’épuisement. Quand l’aube vint, j’étais blême et barbouillé d’argile, tout comme les autres, et il me semblait avoir déjà passé des mois de cette existence de taupe.
La position du régiment serpentait à travers le sol crayeux de la Champagne, en face du village du Godat. Elle prenait appui à droite sur un boqueteau mâchuré par les bombardements, le Bois des Obus, puis courait en zigzags à travers d’immenses champs de betteraves à sucre, où brillaient les pantalons rouges des morts des dernières attaques ; elle se terminait dans un val, par lequel des patrouilles nocturnes maintenaient la liaison avec le 74e. Le ruisseau grondait au déversoir d’un moulin en ruine, entouré d’arbres sombres. Ses eaux léchaient depuis des mois les morts d’un régiment colonial français : leurs visages semblaient de parchemin noir. L’endroit était sinistre, la nuit, quand la lune jetait par les déchirures des nuages des ombres furtives, et que des bruits étranges semblaient se mêler au murmure de l’onde et aux froissements des roseaux...."
Une esthétisation de la Violence, le point le plus critiqué ...
Jünger transforme l'horreur en spectacle, la destruction en paysage sublime, la mort en objet de description précise et parfois fascinée. La guerre devient une expérience sensorielle et métaphysique intense, presque désirable dans son excès. Cela élude sa monstruosité morale et politique.
Le style Nouvelle Objectivité", froid, technique, détaché, évite le pathos mais peut aussi créer une distance qui rend la violence plus acceptable, voire fascinante. Les hommes sont souvent décrits comme des éléments du paysage ou des machines combattantes.
L'idéal est le soldat professionnel, courageux, endurant, efficace, méprisant la mort, loyal envers ses camarades et ses supérieurs directs. Cet idéal, magnifié, ignore l'absurdité des ordres, l'écrasement de l'individu par la machine de guerre et peut être lu comme une préfiguration de valeurs militaristes ultérieures.
Malgré ces critiques, l'œuvre reste un témoignage littéraire majeur et d'une puissance rare sur l'expérience vécue du combattant de première ligne dans la guerre industrielle. Sa précision, son évocation des sensations, de la peur, de la camaraderie sous le feu, de la brutalité physique sont inestimables pour l'histoire et la compréhension du conflit.
Le livre reflète parfaitement l'état d'esprit d'une partie de la jeunesse allemande volontaire en 1914 (enthousiasme, soif d'épreuve) et l'évolution vers une vision plus dure, technicienne et existentielle de la guerre comme expérience totale, vision qui marquera profondément l'entre-deux-guerres allemand.
1915-1916 (Champagne, Artois, Somme) : La Plongée dans l'Enfer Industriel
Batailles/Secteurs : Champagne (positions statiques, raids). Bataille de la Somme (Juillet-Nov. 1916) - Le choc fondateur. État d'Esprit & Sensations : Fin de l'innocence : L'enthousiasme cède face à l'ampleur de la boucherie industrielle. Premières peurs viscérales.
- Découverte des "Orages d'Acier" - Sensation dominante : L'assourdissement total et la violence tellurique des bombardements d'artillerie massifs ("un ouragan de fer et de feu"). Le paysage devient lunaire. Impression d'être un "ver de terre" sous un rouleau compresseur.
- L'Hybridation Homme-Machine : Développement d'un fatalisme froid et d'une vigilance hyper-aiguë. Les sens s'aiguisent (ouïe pour distinguer les obus, odorat pour la poudre et la putréfaction). Le corps apprend à réagir instinctivement.
- Camaraderie et Désindividualisation : La solidarité du groupe de combat devient une bouée de sauvetage. L'individu s'efface au profit du soldat-fonction.
- Premières Blessures Graves (Somme) : Expérience de la douleur aiguë, de l'évacuation chaotique. Retour rapide au front - sentiment de dette envers les camarades.
C'est le cœur de l'œuvre et de sa puissance/ambiguïté. La description de la Somme est d'une intensité hallucinatoire. Mais l'esthétisation est manifeste : la destruction devient un "spectacle" sublime, l'horreur est transcendée par l'intensité de l'expérience. La dimension de massacre anonyme et absurde est noyée dans le récit de la survie héroïque individuelle / collective. Jünger devient un "spécialiste" de la survie en enfer.
Artois (notamment bataille de la Somme 1916) : Plongeon dans l'enfer industriel. Description minutieuse et terrifiante des bombardements d'artillerie massifs, des attaques sous le feu, de la vie dans les abris pulvérisés. Critique : Puissance évocatrice indéniable, témoignage précieux de la brutalité de la guerre moderne. Cependant, la focalisation sur l'expérience sensorielle et l'héroïsme individuel (le combattant comme "spécialiste" du front) occulte les dimensions stratégiques absurdes et le massacre de masse. L'horreur devient presque un décor sublime.
"... Parfois, l’oreille était totalement assourdie par un fracas infernal, accompagné de flammes. Puis voilà que des sifflements aigus, ininterrompus, donnaient l’impression que des centaines de morceaux d’une livre s’abattaient à la file avec une vitesse inconcevable. Puis un obus s’enfonçait en terre sans éclater, avec un bref et lourd ébranlement, tel que le sol alentour en était secoué. Les shrapnels explosaient par douzaines, gracieux comme des pois fulminants, répandant leurs billes en denses essaims, et les enveloppes arrivaient en miaulant à leur suite. Quand un obus s’abattait dans les environs, la boue pleuvait avec un bruit de grêlons, mêlée d’éclats dentelés qui se piquaient d’un coup sec dans le sol.
Mais ces bruits sont plus faciles à décrire qu’à subir, car l’instinct lie à chacun de ces grondements de fer vibrant l’idée de la mort – et c’est ainsi que je restai accroupi dans mon trou, les mains devant les yeux, tandis que toutes les manières dont je pouvais être atteint défilaient dans mon imagination. Je crois avoir imaginé une analogie qui rend fort bien le sentiment propre à une situation où je me suis trouvé souvent, comme tous les autres soldats de cette guerre : qu’on se représente ligoté à un poteau et constamment menacé par un bonhomme qui brandit un lourd marteau. Tantôt il arrive en sifflant, vous frôlant le crâne, puis il frappe le poteau si fort que les éclats en volent – c’est exactement cette situation que reproduit tout ce qu’on subit quand on est pris à découvert en plein milieu d’un pilonnage. Heureusement, il me restait toujours une petit assurance subconsciente, ce « tout va s’arranger » qu’on ressent aussi au jeu et qui, bien que sans fondement positif, a une action lénitive. De même, ce bombardement, lui aussi, prit fin à la longue, et cette fois je poursuivis mon chemin à toutes jambes.
En première ligne, tous les hommes étaient occupés, conformément aux instructions sur les attaques aux gaz, si souvent répétées lors des exercices, à graisser leurs fusils, dont les canons étaient complètement noircis. Un aspirant me montra d’une main mélancolique sa dragonne toute neuve, qui avait perdu son bel éclat d’argent et avait pris à la place une teinte d’un noir verdâtre.
Comme tout était resté tranquille chez l’adversaire, je repartis avec mes groupes. À Monchy, nous vîmes une file de gazés assis devant le poste de secours ; ils étreignaient leurs flancs, gémissaient et vomissaient, tandis que l’eau leur ruisselait des yeux. L’affaire n’était pas sans gravité, car quelques-uns moururent dans les jours suivants parmi d’atroces souffrances. Nous avions subi une attaque soufflante de chlore pur, un gaz de combat qui agit en corrodant et en brûlant les poumons. À dater de ce jour, je décidai de ne jamais sortir sans masque, car jusqu’à présent j’avais souvent laissé le mien dans l’abri pour emporter des tartines dans l’étui, comme dans une boîte de botaniste. J’en avais vu de mes yeux les conséquences. Sur la route du retour, j’entrai à la cantine pour un achat et j’y trouvai l’aide-cantinier éploré, au milieu d’un tas de provisions en capilotade. Un obus avait troué le plafond, avait crevé la cantine et transformé ses trésors en un mélange de confiture, de conserves répandues et de savon noir. Il venait de dresser avec une précision toute prussienne un état de pertes, qui se montait à 82 marks 58 pfennigs.
Le même soir, ma section, cantonnée jusqu’ici à l’écart dans la seconde ligne, fut ramenée vers l’avant, pour se tenir prête aux éventualités douteuses de la bataille, et se vit assigner pour logement la carrière souterraine. Nous arrangeâmes les nombreuses niches pour en faire des cabines de couchage et allumâmes un feu colossal, dont nous fîmes partir la fumée par la galerie du puits, à l’intense fureur de quelques cuistots, qui faillirent étouffer quand ils remontèrent leurs seaux. Comme nous avions reçu un grog bien tassé, nous nous assîmes en rond autour du feu pour chanter, fumer et boire.
Vers minuit, un vacarme infernal éclata dans l’arc des positions autour de Monchy. Les cloches d’alerte carillonnaient par douzaines, des centaines de fusils pétaradaient, et des fusées vertes et blanches s’élevaient sans relâche. Aussitôt, notre tir de barrage commença, des mines lourdes partirent, traînant derrière elles une queue d’étincelles brûlantes. Partout où, dans le fouillis des ruines, il restait des vivants, on entendait retentir cette mélopée : « Attaque aux gaz ! Attaque aux gaz ! Les gaz ! Les gaaaaz ! Les gaaaz ! »
Sous la lumière des fusées, un fleuve éblouissant de gaz roulait à travers les crêtes noires des murailles en ruine. Comme une forte odeur de chlore commençait à se répandre aussi dans la carrière, nous allumâmes aux entrées de grands feux de paille, dont l’âcre fumée faillit nous chasser de notre refuge et nous força de purifier l’air en agitant des manteaux et des bâches.
Le lendemain matin, nous pûmes relever avec étonnement dans le village les traces laissées par les gaz. Une grande partie des plantes de toute espèce était flétrie, les limaces et les taupes jonchaient le sol de leurs corps, et les chevaux des cavaliers de la liaison cantonnés à Monchy avaient l’eau qui leur coulait de la bouche et des yeux. Les balles et les éclats répandus un peu partout étaient givrés d’une belle patine verte. Même à Douchy, le nuage avait fait sentir ses effets. Les civils, qui commençaient à prendre peur, se rassemblèrent devant le logement du colonel ..."
1917
"... Le matin du 27 octobre, je partis avec ma patrouille de quatre hommes pour Kalve, où l’état-major du régiment devait prendre la relève au cours de la matinée. Le front grondait de tirs violents, dont les éclairs changeaient le brouillard en une vapeur bouillonnante d’un rouge de sang. Comme nous entrions à Oostnieuwkerke, une maison, touchée par un gros obus, s’écroula avec fracas à côté de nous. Des morceaux de moellons roulèrent à travers la route. Nous tentâmes de contourner l’agglomération, mais dûmes la traverser, ne connaissant pas le chemin de Roodkruis et de Kalve. Tout en me hâtant de passer, je le demandai à un sous-officier qui se tenait à une entrée de cave. Pour toute réponse, il se fourra les mains dans les poches et haussa les épaules. Comme je n’avais pas de temps à perdre, je bondis sur lui et lui arrachai le renseignement en lui mettant mon pistolet sous le nez.
Ce fut la première fois où je rencontrai au front un homme qui me fît des difficultés, non par frousse, mais, de toute évidence, par pur dégoût de la guerre. Bien que ce dégoût se fût naturellement accru et généralisé dans ces dernières années, une telle manifestation, en plein combat, n’en restait pas moins très insolite, car la bataille lie, tandis que l’inaction disperse. Au combat, on est sous le coup de nécessités objectives. C’est au contraire lors des marches, au milieu des colonnes, lorsqu’elles quittent la bataille de matériel, qu’on pouvait le plus nettement observer comme la discipline s’effritait.
À Roodkruis, petite ferme auprès d’un embranchement, la situation devint critique. Des avant-trains étaient lancés au galop sur la route où pouvaient les obus, des troupes d’infanterie traversaient le terrain en zigzags, sur ses bas-côtés, et des blessés sans nombre se traînaient vers l’arrière. Nous croisâmes un jeune artilleur qui avait un long éclat dentelé enfoncé dans l’épaule comme un fer de lance brisé. Il marchait les yeux baissés, pareil à un somnambule...."
1917 (Flandres/3e Bataille d'Ypres/Passchendaele) : L'Apogée Cauchemardesque
Batailles/Secteurs : Bataille des Flandres, en particulier Passchendaele (Juillet-Nov. 1917).
État d'Esprit & Sensations : L'Enfer Liquide - Sensation dominante : L'enlisement physique et mental dans la boue omniprésente, gluante, aspirante, mêlée de sang et de cadavres. Paysage de désolation absolue, apocalyptique. L'eau inonde les trous d'obus et les tranchées.
Déshumanisation Accrue : Les combats dans les cratères prennent un caractère primitif, bestial. Vision fréquente de corps déchiquetés, mutilés, en décomposition. Nausée physique et morale constante. - Résignation Active : L'état d'esprit bascule vers un courage désespéré et un professionnalisme macabre. La mort devient une banalité statistique. On tue et on survit par automatisme et par devoir envers les camarades immédiats. Endurcissement Extrême : La sensibilité semble s'émousser face à l'horreur quotidienne. La compassion cède le pas à la nécessité de fonctionner.
"... À onze heures, je reçus l’ordre de monter jusqu’à l’ancienne première ligne et de me tenir à la disposition du chef des troupes au combat, qui prenait notre commandement. Je rassemblai ma compagnie et me mis à sa tête. Il ne tombait plus que quelques gros obus isolés, dont l’un éclata aussitôt devant nous, bienvenue infernale, emplissant tout le lit du canal d’une lourde et sombre fumée. Les hommes se turent, comme saisis à la nuque par un poing de fer, et me suivirent en hâte, butant sur les barbelés et les pierres des décombres. C’est un sentiment sinistre qui s’insinue en vous quand vous traversez en pleine nuit une position inconnue, même quand le feu n’est pas particulièrement nourri ; l’œil et l’oreille du soldat, entre les parois menaçantes de la tranchée, sont mis en éveil par les illusions les plus étranges ; tout est froid et déconcertant, dans un monde maudit....
Un blockhaus encastré dans la tranchée tira sur nous et, pour reconnaître la situation, nous montâmes au plus proche poste de guetteur. Tandis que nous échangions quelques balles avec les occupants du fortin, un homme fut plaqué au sol comme par une poigne invisible. Un projectile avait traversé le sommet de son casque et ouvert un long sillon dans la voûte crânienne. Le cerveau se soulevait et retombait dans la blessure à chaque pulsation, mais il put cependant s’en retourner seul vers l’arrière. Je dus encore lui intimer l’ordre de jeter son sac, qu’il voulait absolument emporter, et le supplier de marcher très lentement et très prudemment.
Je demandai des volontaires pour briser cette résistance par une attaque à découvert. Les hommes s’entre-regardèrent, hésitants ; seul, un lourdaud de Polonais, que j’avais toujours considéré comme l’idiot de la compagnie, grimpa hors de la tranchée et marcha d’un pas pesant vers le blockhaus. J’ai malheureusement oublié le nom de ce simple, qui m’apprit qu’on ne connaît pas un homme avant de l’avoir vu au danger. Après lui, ce fut l’aspirant Neupert, suivi de son groupe, qui sauta hors de la tranchée, tandis qu’en même temps nous progressions au fond. Les Anglais lâchèrent quelques coups, puis détalèrent, abandonnant le blockhaus. L’un des hommes de l’aspirant était tombé en plein élan et gisait à quelques pas du but, le visage contre le sol. Il avait reçu l’une de ces balles en plein cœur qui vous étendent dans une position pareille à celle du sommeil.
En poursuivant notre avance, nous nous heurtâmes à la résistance acharnée de lanceurs de grenades invisibles et fûmes, au cours d’une assez longue tuerie, repoussés jusqu’au blockhaus. Nous nous y barricadâmes. De même que les Anglais, nous laissions dans le bout de tranchée disputé un certain nombre de morts. Parmi eux se trouvait malheureusement le sous-officier Mevius, en qui j’avais appris à estimer, la nuit de Regniéville, un combattant audacieux. Il était étendu, le visage dans une flaque de sang. Quand je le retournai, je vis bien, à un grand trou dans son front, qu’il n’y avait plus rien à faire. Je venais d’échanger quelques mots avec lui ; soudain, je m’aperçus qu’il ne répondait plus à mes questions. Quand je tournai la traverse, quelques secondes après, il était déjà mort. Cette fin avait quelque chose de fantastique.
Lorsque l’ennemi se fut un peu replié de son côté, une fusillade acharnée commença, durant laquelle un fusil Lewis, en position à cinquante mètres, nous força à baisser nos têtes. Une mitrailleuse légère, de notre bord, releva le défi. Pendant une demi-minute, les deux armes pétaradèrent l’une contre l’autre, s’arrosant mutuellement de balles. Puis notre pointeur, le soldat de première classe Motullo, s’écroula, frappé à la tête. Bien que la cervelle lui coulât sur la figure jusqu’au menton, il était encore conscient lorsque nous le portâmes au plus proche abri. Motullo, un homme mûr, était de ceux qui ne se seraient jamais présentés comme volontaires ; mais lorsqu’il fut étendu derrière sa mitrailleuse, j’observai, les yeux rivés à son visage, que malgré les salves qui l’éclaboussaient, il ne penchait pas la tête d’une ligne. Quand je m’informai de son état, il parvint à me répondre en phrases cohérentes. J’eus l’impression que cette blessure mortelle ne lui causait pas de douleurs, que peut-être même il n’en avait pas conscience...."
Des Chapitres parmi les plus puissants littérairement. L'évocation de la boue est un chef-d'œuvre de littérature sensorielle. Mais l'esthétisation de l'abject (la boue, les cadavres) atteint son paroxysme. La guerre est décrite comme une force naturelle déchaînée, inéluctable, où l'homme n'est qu'un élément résistant. L'absence de révolte morale ou politique face à l'évidente absurdité tactique et au gâchis humain est frappante.
Partie II : L'Enfer des Flandres (Bataille des Flandres, 3e Ypres/Passchendaele 1917)
L'Apogée de la Destruction : Chapitres souvent considérés comme les plus forts littérairement. Description hallucinée des paysages lunaires, de la boue omniprésente qui engloutit hommes et matériel, des corps déchiquetés, des combats au corps-à-corps dans les cratères. Critique : Jünger excelle à rendre palpable l'inhumanité du champ de bataille. Mais là encore, l'accent est mis sur l'endurance surhumaine du soldat, sa capacité à survivre et à tuer dans cet environnement, avec une fascination palpable pour l'extrême limite. L'aspect cauchemardesque est présenté comme une épreuve initiatique plus que comme une condamnation de la guerre.
"... C’est justement dans les corps à corps de tranchées que de tels retournements sont redoutables. Une petite troupe de choc s’élance en tête, tirant et lançant ses grenades. Quand les grenadiers bondissent en avant, puis en arrière, pour échapper aux effets destructeurs de leurs propres projectiles, ils se heurtent aux suivants, qui arrivent en masses trop compactes. Il n’est pas rare alors que le désordre se mette chez l’assaillant. Quelques-uns tentent peut-être de se replier à découvert et s’écroulent sous le feu des tireurs d’élite, ce qui aussitôt encourage considérablement l’adversaire.
Toutefois, comme dans chaque moment de panique, il suffit de quelques intrépides pour l’enrayer, et c’est ainsi qu’ici encore, une poignée d’hommes se rassembla derrière une large traverse : ils examinaient les approches sans se soucier de ce qui se passait dans leur dos. La tranchée restait ouverte, couloir commun à nous-mêmes et aux highlanders. Nous échangeâmes des projectiles à quelques mètres avec un adversaire invisible. Il fallait du courage pour garder la tête droite sous les coups de fouet des balles, tandis que le sable de la traverse volait en l’air. Un homme du 76e, à côté de moi, un docker de Hambourg, taillé en hercule, tira balle sur balle, l’air égaré, sans songer à se couvrir, jusqu’au moment où il s’effondra, inondé de sang. Une balle lui avait traversé le front, avec un choc pareil à celui d’une planche qui tombe à plat. Il s’écroula, ramassé sur lui-même, dans son coin de tranchée, et resta accroupi, la tête appuyée contre la paroi. Son sang coulait sur le sol comme d’un seau. Ses râles ronflants s’espacèrent de plus en plus, puis cessèrent. J’empoignai son fusil et pris sa place au feu. Un bref répit se produisit enfin. Deux hommes, que nous avions encore vus couchés devant nous, tentèrent de courir à découvert vers l’arrière. L’un tomba dans la tranchée avec une balle dans la tête, l’autre ne put y parvenir qu’en rampant, ayant un coup dans le ventre.
Nous nous assîmes pour attendre au fond de la tranchée et fumâmes des cigarettes anglaises. De temps à autre, des grenades à fusil bien ajustées arrivaient en sifflant sur nous. Nous pouvions les voir venir et, sauf les blessés, les éviter. L’homme au coup dans le ventre, un tout jeune garçon, était couché parmi nous et s’étirait presque voluptueusement comme un chat aux rayons tièdes du couchant. Il passa du sommeil à la mort avec un sourire d’enfant. Ce fut un spectacle devant lequel nulle impression triste ou désagréable ne me troubla, et je ne fus ému que d’un sentiment fraternel de sympathie envers le mourant. Les plaintes de son camarade, elles aussi, s’espacèrent peu à peu. Il mourut au milieu de nous, en grelottant par accès.
À plusieurs reprises, nous tentâmes de franchir les fragments ébauchés en nous courbant le plus possible et en rampant par-dessus les corps des highlanders, mais nous fûmes à chaque coup repoussés par les tireurs d’élite et des lancers de grenades à fusil. Chacun des coups que je vis était mortel. C’est ainsi que la partie antérieure de la tranchée s’emplit peu à peu de victimes ; par contre, des renforts affluaient constamment de l’arrière. Bientôt, il y eut en batterie derrière chaque traverse une mitrailleuse, légère ou lourde. Elles nous permirent d’exercer sur la partie anglaise de la tranchée une pression toujours croissante. Moi aussi je me postai derrière l’un de ces « moulins » et tirai jusqu’à ce que mon index fût noir de poudre. C’est là qu’a dû être atteint, parmi d’autres, cet Écossais qui m’écrivit après la guerre, de Glasgow, une lettre charmante, où il décrivait avec précision le lieu de sa blessure. Quand l’eau des manchons de refroidissement s’était évaporée, on faisait passer les caisses à la ronde et on les remplissait par le plus naturel des procédés, parmi des plaisanteries peu distinguées.
Les armes ne tardèrent pas à être chauffées au rouge. Le soleil était bas sur l’horizon. Il semblait que le second jour des combats fût achevé. Pour la première fois, j’examinai attentivement les alentours et envoyai à l’arrière un rapport et un croquis. À cinq cents mètres de nous, notre tranchée coupait la route de Vraucourt à Mory, camouflée sous les panneaux de toile. Le long d’une pente, par-derrière, des détachements ennemis couraient à travers le terrain où pleuvaient les obus. Le ciel vespéral, sans nuages, fut traversé par une escadrille aux fanions noir-blanc-rouge. Les derniers rayons du soleil, déjà descendu derrière l’horizon, la baignèrent, comme un vol de flamants, d’un rose délicat. Nous déployâmes nos cartes de combat et en étalâmes sur le sol le côté blanc, pour leur signaler jusqu’à quelle distance nous avions enfoncé le dispositif ennemi.
Une brise du soir fraîche annonçait une nuit de froid sec. Je m’accotai à la paroi, emmitouflé dans un manteau anglais bien chaud, et m’entretins avec le petit Schultz, le compagnon de ma patrouille contre les Hindous, qui s’était montré, en vieux camarade, là où l’affaire était la plus chaude. Aux postes de guetteurs, des soldats de toutes les compagnies, aux visages juvéniles et marqués par la fatigue, observaient sous le rebord du casque les positions ennemies. Je les voyais, de la pénombre de la tranchée, droits et immobiles comme sur des tourelles de tir. Leurs chefs étaient tombés ; ils se plaçaient d’eux-mêmes à l’endroit voulu. Dans un poste avancé comme le nôtre, où l’on sentait venue la détente après un jour sanglant, il régnait une grande assurance.
Nous nous organisions déjà en vue de la défense nocturne. Je déposai à côté de moi mon pistolet et une douzaine d’« œufs de cane » anglais, et me sentis prêt à affronter tout intrus, fût-ce l’Écossais au crâne le plus dur.
C’est alors que des grenades éclatèrent de nouveau sur la droite et qu’à gauche s’élevèrent des signaux lumineux allemands. Le vent nous apporta, du fond du crépuscule, le vague et faible écho de hourras poussés par des voix nombreuses. Ce fut le feu aux poudres. « Ils sont tournés, ils sont tournés ! » Dans l’un de ces moments d’enthousiasme qui précèdent les grandes actions, tous sautèrent sur les fusils et attaquèrent la tranchée devant nous. Après un bref échange de grenades, un détachement de highlanders s’enfuit vers la route. Plus moyen de se contenir...."
Printemps-Été 1918 (Kaiserschlacht/Offensive Michael) : L'Apogée du Guerrier
Batailles/Secteurs : Offensive du Printemps 1918 ("Kaiserschlacht"), notamment l'Opération Michael (Mars-Avril) et les combats qui suivent (Aisne, Marne).
Renaissance de l'Initiative : Passage de la défense statique à l'attaque mobile. Sensation de libération relative après l'enfer des tranchées statiques. - Ivresse du Combat et Maîtrise Technique : Jünger, officier expérimenté et décoré, excelle dans le commandement des Stoßtruppen (troupes d'assaut). Sensation dominante : L'efficacité technique et la maîtrise du chaos. Adrénaline des assauts, sentiment de puissance et de contrôle. Fierté du leader. La violence est exercée avec précision et détachement (grenades, lance-flammes, corps-à-corps). La mort donnée devient un acte technique. Distance émotionnelle maximale. Sentiment d'appartenir à une caste de guerriers professionnels, endurcis, supérieurs à l'adversaire et à l'arrière.
Phase la plus controversée. Jünger célèbre l'idéal du guerrier technicien, efficace et impitoyable. La violence est décrite avec une froideur clinique et esthétisante qui frôle la fascination pour la puissance destructrice exercée. C'est l'incarnation littéraire de sa théorie du "Travailleur-Soldat". La dimension de propagande (montrer l'armée allemande offensive) est sous-jacente. L'absence de remords ou de questionnement éthique face au carnage causé est dérangeante.
Partie III : L'Offensive du Printemps 1918 (Kaiserschlacht)
L'Apogée du Guerrier : Jünger, maintenant officier expérimenté et décoré, participe aux grandes offensives allemandes. Description d'attaques "victorieuses", de prises de position ennemies, de mouvement. Critique : C'est la partie la plus "militairement héroïque". Jünger valorise l'audace, le coup d'œil tactique, le leadership au feu. On y voit l'idéal du guerrier professionnel, efficace et impitoyable, qui émerge des tranchées. La violence est décrite avec une froideur technique parfois glaçante. La dimension de propagande (montrer l'armée allemande encore capable d'offensives majeures) est sous-jacente.
Été-Automne 1918 (Repli et Défense) : Le Reflux et la Désillusion
Batailles/Secteurs : Combats défensifs acharnés lors de la contre-offensive alliée (notamment autour de Cambrai, en Picardie).
Retour à la Défense, sentiment d'Écrasement : Face à la supériorité écrasante alliée en hommes et matériel. Sensation dominante : La fatigue immense (physique et nerveuse) et l'impuissance. Sentiment d'être submergé par un "déluge" humain et mécanique.
Combattre par devoir, par solidarité avec les derniers camarades, par instinct de survie, malgré la conscience croissante de l'inéluctabilité de la défaite. Derniers actes d'héroïsme individuels.
Perception de la disproportion des forces et de l'effondrement de l'arrière (dont il parle peu). Sentiment que les sacrifices immenses ont été vains. Blessure finale grave (Nov. 1918) : Douleur physique intense, évacuation.
Jünger montre l'effondrement militaire, mais uniquement sous l'angle du front. L'arrière (révolution, effondrement politique) est quasiment absent. La défaite est présentée comme un échec militaire face à la masse, non comme une faillite politique ou morale. Le récit reste centré sur la bravoure de la petite unité d'élite jusqu'au bout. La fin abrupte sur sa blessure évite toute réflexion sur l'après-guerre ou le sens global du conflit.
Partie IV : La Retraite et la Défaite (Été/Automne 1918)
Le Reflux et les Derniers Combats : Face à la supériorité alliée écrasante en hommes et matériel, l'armée allemande recule. Jünger décrit les combats défensifs acharnés, souvent dans des situations désespérées, le sentiment d'être submergé. Critique : Intéressant car montre la fin de l'illusion de victoire. Cependant, le récit reste centré sur la bravoure et la discipline des unités d'élite (comme celle de Jünger) face à l'inéluctable. L'effondrement de l'arrière ou les causes politiques de la défaite sont ignorés. La défaite est vécue comme un effondrement militaire face à la masse, non comme une faillite politique ou morale.
Gravement blessé en novembre 1918, Jünger apprend l'armistice à l'hôpital : la fin est abrupte, sur sa blessure. L'armistice est mentionné comme une information, sans commentaire sur ses implications, la révolution allemande ou l'effondrement de l'Empire. Le récit se clôt sur l'expérience individuelle du guerrier, intacte dans sa signification existentielle malgré la défaite collective.
Épilogue (Souvent dans les éditions ultérieures)
Ajouté plus tard, il offre une réflexion plus distanciée sur le sens de la guerre comme "expérience intérieure" fondamentale, forgeant une nouvelle race d'hommes endurcis. Critique : Confirme la lecture de la guerre comme creuset existentiel et esthétique, indépendamment de son issue politique. C'est la clef de voûte de la vision controversée de Jünger.
« Im Westen nichts Neues » (1929, Erich Maria Remarque)
"La guerre, comme un fleuve, nous a emportés dans son courant. Pour les autres qui sont plus âgés, elle n’est qu’une interruption. Ils peuvent penser à quelque chose en dehors d’elle. Mais, nous, nous avons été saisis par elle et nous ignorons comment cela finira. Ce que nous savons, c’est simplement, pour le moment, que nous sommes devenus des brutes d’une façon étrange et douloureuse, bien que souvent nous ne puissions même plus éprouver de la tristesse....."
Paul Bäumer est un jeune Allemand de 19 ans. Après avoir été soumis à un bourrage de crâne patriotique, tous ses camarades de classe et lui-même s'engagent volontairement dans l'armée allemande. Après dix semaines d’entraînement, la rencontre du cruel caporal Himmelstoss et l’inimaginable brutalité de la vie au front, Paul et ses amis réalisent que leur idéal de patriotisme et de nationalisme sont de simples clichés vides de sens. La guerre agit comme une révélation et le jeune soldat se sent trahi par ses maîtres. Tout au long du récit, Paul raconte les abominations de la guerre : les tranchées ne sont même plus en état d'être occupées, elles sont envahies de rats et complètement détruites par les obus. Obligé de mûrir d'un coup à 19 ans, Paul remet en cause les références morales qu'on lui a inculquées et se demande comment, lui qui n'a jamais connu autre chose que la guerre, va pouvoir mener une vie normale une fois ce désastre fini.
"Orages d'acier" (1920), qui dépeignait la guerre comme une expérience héroïque, intérieure et existentielle, s'est heurté frontalement aux œuvres pacifistes d'auteurs comme Erich Maria Remarque ("À l'Ouest, rien de nouveau"), qui montraient l'horreur absurde et destructive de la guerre. Deux livres qui ne décrivent pas seulement la même guerre différemment mais incarnent deux Allemagnes irréconciliables ...
Le récit de Jünger, basé sur ses carnets, se veut une chronique « objective » et personnelle de son expérience au front. Il ne s'agit pas de protester, mais de témoigner d'une réalité ultime – la guerre comme élémentaire force de la nature et comme épreuve intérieure formatrice. C'est un livre écrit par un combattant pour qui la guerre est un champ d'accomplissement.
Le livre de E.M. Remarque est un manifeste pacifiste explicite. L'intention est de détruire le mythe de la guerre héroïque, de montrer l'horreur physique et psychique subie par une génération sacrifiée. C'est un livre écrit par une victime (même s'il a combattu) pour les victimes, afin que cela ne se reproduise « jamais plus ». Les scènes de tranchées, de bombardements, de corps déchiquetés, de souffrance animale, ont pour but de provoquer le dégoût. Le soldat (Paul Bäumer et ses camarades) est une victime passive, broyée par une machine dont il ne comprend pas le sens. La camaraderie est un refuge fragile contre l'effondrement du monde.
Affirmation nationale et respect hiérarchique chez Jünger : bien que critique envers l'état-major, le récit ne remet pas en cause le devoir patriotique. Jünger appartient à la tradition de la « révolution conservatrice ». La guerre est une épreuve nécessaire pour la régénération de la nation allemande.
Dénonciation des autorités et du nationalisme, chez Remarque : le livre attaque violemment les figures d'autorité (les maîtres d'école, les officiers carriéristes) qui ont envoyé une génération à l'abattoir avec des slogans patriotiques creux. Il s'agit d'un réquisitoire contre l'idéologie nationaliste qui a rendu la guerre possible.
"Orages d'acier" deviendra le livre culte des nationalistes, des soldats professionnels et des cercles conservateurs. Il a offert à l'Allemagne vaincue une image de ses soldats non comme des victimes, mais comme des héros endurcis. Il a influencé la pensée d'extrême-droite.
"À l'Ouest, rien de nouveau" est devenu le manifeste de la génération perdue et le best-seller international du pacifisme.
Il a été brûlé par les nazis en 1933 comme « trahison envers le soldat allemand ». Il a forgé l'image de la guerre comme boucherie inutile dans la conscience mondiale..
"Pour moi, le front est un tourbillon sinistre. Lorsqu’on est encore loin du centre, dans une eau calme, on sent déjà la force aspirante qui vous attire, lentement, inévitablement, sans qu’on puisse y opposer beaucoup de résistance. Mais de la terre et de l’air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. Pour personne, la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse contre elle longuement, avec violence, lorsqu’il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile : elle les accueille et de nouveau elle le laisse partir pour dix autres secondes de course et de vie, puis elle le ressaisit, – et parfois pour toujours." -
Le sujet central n'est pas la bataille, mais l'érosion de l'humanité. Les personnages, tous très jeunes, voient leur avenir, leur éducation, leur rapport au monde et à leurs émotions être irrémédiablement détruits. La célèbre phrase « Nous ne sommes plus des jeunes gens » résume cette perte prématurée de la jeunesse. La guerre crée une coupure ontologique entre les combattants et les civils, rendant tout retour à la normale impossible, comme le montre la scène traumatique de la permission de Paul.
"Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n’est pas contre des humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu’une chose : c’est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques. C’est la première fois depuis trois jours que nous pouvons la voir en face : c’est la première fois depuis trois jours que nous pouvons nous défendre contre elle. La fureur qui nous anime est insensée ; nous ne sommes plus couchés, impuissants sur l’échafaud, mais nous pouvons détruire et tuer, pour nous sauver... pour nous sauver et nous venger. Nous nous dissimulons derrière chaque coin, derrière chaque support de barbelés et, avant de nous retirer un peu plus loin, nous lançons dans les jambes de nos assaillants des paquets d’explosions. Le craquement sec des grenades se répercute puissamment dans nos bras et dans nos jambes ; repliés sur nous-mêmes comme des chats, nous courons, tout inondés par cette vague qui nous porte, qui nous rend cruels, qui fait de nous des bandits de grand chemin, des meurtriers et, si l’on veut, des démons, – cette vague qui multiplie notre force au milieu de l’angoisse, de la fureur et de la soif de vivre, qui cherche à nous sauver et qui même y parvient. Si ton père se présentait là avec ceux d’en face, tu n’hésiterais pas à lui balancer ta grenade en pleine poitrine..."
La force du livre tient à son ancrage dans le corps souffrant. Les descriptions de la faim, de la peur, des blessures, de la boue et de la putréfaction sont d'une crudité inédite pour l'époque. Cette attention au physique abîmé sert à montrer la réduction de l'homme à l'état d'animal luttant pour sa survie, brisant toute rhétorique abstraite sur la gloire.
Écrit dans une langue simple, directe et puissamment évocatrice, le roman alterne scènes de front, moments de répit amers et flashbacks du passé. Cette structure fragmentée mime l'état de choc et la dislocation psychique des personnages. L'émotion naît de la sobriété du constat, et non du pathos.
"Je suis jeune, j’ai vingt ans ; mais je ne connais de la vie que le désespoir, l’angoisse, la mort et l’enchaînement de l’existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l’un contre l’autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l’univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d’une manière encore plus raffinée et dure encore plus longtemps. Et, tous les hommes de mon âge, ici et de l’autre côté, dans le monde entier, le voient comme moi ; c’est la vie de ma génération, comme c’est la mienne. Que feront nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour réclamer des comptes ? Qu’attendent-ils de nous lorsque viendra l’époque où la guerre sera finie ? Pendant des années nous n’avons été occupés qu’à tuer ; ç’a été là notre première profession dans l’existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu’arrivera-t-il donc après cela ? Et que deviendrons-nous ?"
Erich Maria Remarque (Erich Paul Remark, 1898-1970) est né à Osnabrück dans une famille modeste, il est enrôlé dans l'armée allemande à 18 ans (1916) et envoyé sur le front de l'Ouest. Gravement blessé par des éclats d'obus, il passe le reste de la guerre à l'hôpital. Cette expérience de soldat ordinaire, et non de héros ou d'officier, marquera toute son œuvre. Après la guerre, il exerce divers métiers (instituteur, comptable, journaliste) avant de se lancer dans l'écriture. "Im Westen nichts Neues" est son premier grand succès, un phénomène d'édition immédiat (1,5 million d'exemplaires vendus en un an en Allemagne) soutenu par son adaptation cinématographique en 1930 par Lewis Milestone.
Dès 1931, il quitte l'Allemagne pour la Suisse, anticipant la montée du nazisme. En 1933, ses livres sont brûlés publiquement par les nazis qui les qualifient de « trahison envers les soldats allemands ». Il est déchu de sa nationalité allemande en 1938. Il émigre aux États-Unis (1939), où il obtient la citoyenneté américaine. Il fréquente le cercle des exilés allemands (comme Thomas Mann, Marlene Dietrich, avec qui il a une liaison). Après-guerre, il retourne s'installer en Suisse en 1948, où il vivra jusqu'à sa mort en 1970, sans jamais revenir s'établir durablement en Allemagne.
"Der Arbeiter. Herrschaft und Gestalt" (1932, Le Travailleur. Domaine et Figure)
L'œuvre la plus radicale et controversée. Jünger y théorise la fin de l'ère bourgeoise et l'avènement de la figure planétaire du "Travailleur", un type humain entièrement mobilisé par et pour la Technique. C'est une métaphysique de la modernité technicienne, lue comme un destin inéluctable. Un ouvrage qui sera récupéré par certains nazis, bien que Jünger refuse toute affiliation.
"Le globe terrestre est recouvert de débris d’images fracassées. Nous assistons au spectacle d’un déclin qui ne peut se comparer qu’aux catastrophes géologiques. Ce serait perdre son temps que de s’associer à l’optimisme béat des destructeurs ou au pessimisme de ceux qui sont détruits. Dans un espace dont on a balayé jusqu’à sa frontière extrême toute réelle Domination, la volonté de puissance est atomisée. Cependant l’âge des masses et des machines représente la gigantesque forge où vient s’armer un empire en pleine ascension : dans sa perspective, tout déclin apparaît comme voulu, comme préliminaire.
L’apparente validité universelle de toutes les situations crée un milieu trompeur qui plaque les vaincus au sol de manière invisible et qui, là où ils s’imaginent choisir ou même triompher par la ruse, en fait les simples objets d’une volonté encore impersonnelle. Les moyens de puissance qui s’offrent si facilement – trop facilement ! – à la disposition de toute espèce de force alourdissent tous les fardeaux avec une sûreté diabolique et, pour le moins, il ne peut régner aucun doute sur la validité universelle de la souffrance.
Pourtant, l’endroit où l’on ne saisit pas l’épée par la lame et où la maîtrise de ces moyens est possible est fort loin d’être universellement accessible. Cette maîtrise est très différente d’une simple utilisation. Elle est le signe distinctif de la Domination, de la volonté de puissance légitimée. La réalisation de cette Domination est de la plus grande importance pour le monde entier, bien qu’elle ne puisse réussir qu’en un seul point. C’est seulement à partir d’un tel point que se laissent résoudre les questions de second ordre qui apparaissent aujourd’hui aux hommes comme les plus importantes, pour la bonne raison que se manifeste en elles le manque de Domination, marqué par les symptômes de la souffrance. La régulation des fonctions de l’économie et de la technique mondiale, la production et la répartition des biens, la délimitation et l’attribution des tâches nationales ont ici leur place.
On entend bien qu’un nouvel ordre mondial, en tant que conséquence d’une Domination mondiale, ne s’établit pas comme un don des dieux ou comme le produit d’une raison utopique mais qu’il passe par les phases laborieuses d’un enchaînement de guerres et de guerres civiles. L’extraordinaire entreprise d’armement que l’on observe dans tous les espaces et dans tous les domaines de la vie montre bien que l’homme est disposé à accomplir ce travail. Voilà ce qui remplit d’espoir chacun de ceux qui aiment l’homme au plus profond de leur coeur.
Le fait qu’aujourd’hui, dans la lutte pour le pouvoir au sein des États, on cherche à se placer sous les auspices de la révolution, et dans les rivalités entre États sous ceux de la révolution mondiale, en invoquant à chaque fois le patronage du Travailleur, cela a valeur de symptôme. Entre les diverses manifestations de la volonté de puissance qui se sentent appelées au pouvoir, il faut que se révèle celle qui possède la légitimation. La preuve de cette légitimation consiste dans la maîtrise des choses qui sont devenues surpuissantes – dans le domptage du mouvement absolu que seule une nouvelle humanité pourra accomplir.
Notre foi, c’est qu’une telle humanité existe déjà ..."
Écrite dans le contexte de la crise de la République de Weimar, de la montée des totalitarismes et du choc de la Grande Guerre, le livre de Jünger propose une interprétation métaphysique de la modernité technique qui dépasse de loin les cadres traditionnels de la politique.
Jünger postule que l'ère bourgeoise (fondée sur l'individu, le libéralisme, l'humanisme, la sécurité) est définitivement close. La Première Guerre mondiale a été le « creuset » (Schmelzofen) de cette transformation. Elle a accouché d'un nouveau type d'homme et d'un nouveau principe de réalité : la Figure du Travailleur (Die Gestalt des Arbeiters).
Le Travailleur n'est pas le prolétaire marxiste. C'est une figure métaphysique, une « forme » archétypale qui incarne la relation essentielle de l'homme à la technique et à la puissance à l'ère de la mobilisation totale (Par Figure, nous entendons une réalité suprême qui confère un sens). Sa domination (Herrschaft) est inéluctable et planétaire.
1. La « Figure » (Gestalt) vs l'« Individu »
- L'Individu bourgeois : Il est libre, autonome, porteur de droits, centré sur son bonheur et sa sécurité. Il appartient à un monde révolu.
- La Figure du Travailleur : Elle est une forme totale, une essence impersonnelle qui se réalise à travers des types (le soldat, l'ingénieur, le technicien, le planificateur). Elle nie l'individualisme au profit d'une intégration fonctionnelle dans un ordre supérieur. Sa valeur ne réside pas dans son être-pour-soi, mais dans sa disponibilité (Einsatzfähigkeit) et sa capacité à être mobilisé.
2. La Mobilisation Totale (Die Totale Mobilmachung)
C'est le concept central de l'œuvre. La guerre moderne (la « guerre matérielle ») a révélé que toute la réalité pouvait et devait être mobilisée comme une ressource. Il ne s'agit plus seulement d'armées, mais de la science, de l'économie, de la culture, des énergies psychiques. Cette mobilisation n'est pas un état d'exception, mais l'état normal du monde gouverné par la Figure du Travailleur. La paix n'est qu'une « continuation de la guerre par d'autres moyens », une mobilisation pour la production. L'État n'est plus qu'un organe de cette mobilisation, non son maître.
3. Le Travail comme « Mobilisation de la Matière par la Figure »
Le travail perd ici tout sens économique ou social. Il devient une relation métaphysique fondamentale. Travailler, c'est mettre en forme la matière (y compris la matière humaine) selon la logique de la technique. C'est un acte héroïque et froid, dénué de sentimentalisme, qui trouve sa récompense non dans le salaire, mais dans la participation à la puissance et dans la volonté de sacrifice. Le monde se transforme en un chantier planétaire (Welt-Baustelle), un espace unique d'opérations techniques.
4. La Technique comme « Mobilisation du Monde par la Figure du Travailleur »
La technique n'est pas un outil. Elle est l'essence du nouveau monde et le mode d'être du Travailleur. Elle est un principe anti-humaniste et anti-naturel ; elle crée un « deuxième cosmos » plus réel et plus puissant que la nature. Elle impose sa logique implacable : efficacité, précision, objectivité, vitesse. Cette logique dissout toutes les valeurs traditionnelles (bien/mal, beau/laid, individu/collectif).
5. La Domination (Herrschaft) du Travailleur
Cette domination n'est pas politique au sens classique. C'est l'imposition d'un style de vie, d'une perception et d'une organisation du réel. Elle se manifeste par l'uniformisation planétaire (les mêmes gratte-ciels, les mêmes usines, les mêmes rythmes de travail). Elle produit un paysage caractéristique : les usines, les casernes, les aéroports, les champs de bataille technologiques. Le politique se réduit à la logistique et à l'administration.
Jünger a vu avec une clarté terrifiante la logique totalisante de la technique, qui transforme tout (y compris l'homme) en «ressource» disponible (Bestand selon Heidegger). Il anticipe des concepts comme la « société du travail » (Arendt), la « mobilisation totale » écologique, ou le « Gestell » heideggérien. Sa critique de l'individualisme hédoniste et de l'humanisme abstrait, incapables de faire face aux défis du XXe siècle, résonne avec d'autres penseurs de la « Révolution conservatrice ».
Son analyse de la guerre matérielle et anonyme, où le héros disparaît au profit du combattant-serviteur d'un système, est singulière.
Mais bien que Jünger ait toujours nié le nazisme (qu'il considérait comme plébéien et biologique), sa théorie fournit une boîte à outils conceptuelle pour toute idéologie totalitaire.
- La « Figure » justifie le chef charismatique.
- La « Mobilisation Totale » légitime l'état d'urgence permanent et la dissolution de la sphère privée.
- Le « Travail » héroïque glorifie le sacrifice pour l'État.
- La « Technique » impose une uniformité anti-humaniste.
L'œuvre célèbre la volonté de puissance pure, déliée de toute fin humaine. Elle est un nihilisme accompli : le vieux monde des valeurs est mort, vive la nouvelle puissance déchaînée. C'est une philosophie pour technocrates sans âme et soldats fanatiques.
Au printemps 1938, Ernst Jünger entreprend un voyage vers l’île de Rhodes. Durant la traversée, il fait un rêve prémonitoire où il affronte et terrasse Hitler – qu’il désignera dans ses Journaux sous le cryptonyme méprisant de « Kniébolo ». Ce songe manifeste sa distance intérieure croissante vis-à-vis du régime nazi.
L’année suivante, en 1939, il commence à Überlingen, près du lac de Constance, la rédaction de ce qui deviendra "Sur les falaises de marbre" (Auf den Marmorklippen), son roman le plus célèbre.
Il l’achève le 28 juillet 1939 au presbytère de Kirchhorst, près de Hanovre, où il s’est installé avec sa famille.
Mobilisé le 26 août 1939, Jünger corrige les épreuves du livre à Blankenburg lors d’un stage militaire. À sa lecture, son frère Friedrich Georg lui aurait déclaré : « Ton livre, ou bien ils l’interdiront dans les quinze premiers jours, ou bien jamais. » La publication en 1939 fut effectivement risquée. Le roman, allégorie évidente de la terreur totalitaire, passa toutefois à travers les mailles de la censure nazie. Selon des témoignages (notamment de l’éditeur Ernst Klett), le Reichsleiter Philipp Bouhler, chef de la Chancellerie du Führer et responsable de la commission de contrôle des publications, aurait effectivement soumis l’ouvrage à Hitler. Ce dernier, admirateur des écrits guerriers de Jünger (Orages d’acier), aurait ordonné de le laisser circuler – peut-être par calcul politique, afin de ne pas martyriser un auteur encore prestigieux dans les milieux conservateurs et militaires. La traduction française magistrale d’Henri Thomas parut en 1942, aux Éditions LUF (Librairie de l’Université de Fribourg) en Suisse, permettant ainsi au texte de circuler dans la France occupée sous une forme littéraire exigeante et fidèle.
"Auf den Marmorklippen" (1939, Sur les falaises de marbre)
Le chef-d'œuvre allégorique. Roman publié à la veille de la guerre, il décrit la destruction d'une communauté pacifique et cultivée par les hordes barbares du "Grand Forestier".
Lu dans toute l'Europe comme une dénonciation cryptée des régimes totalitaires (nazisme, stalinisme). Marque son retrait de la sphère politique directe au profit d'une résistance esthétique et spirituelle.
C'est un joyau littéraire d'une beauté formelle rare, une dénonciation prophétique et courageuse de la barbarie nazie, et une méditation métaphysique puissante sur le mal, la civilisation et la résistance. Si ses ambiguïtés (élitisme potentiel, esthétisation, passivité finale) nourrissent la critique, elles font aussi partie de sa force et de sa complexité. Ce n'est pas un manifeste politique, mais un poème allégorique qui agit comme un miroir brisé reflétant l'horreur totalitaire et la fragile lumière de l'esprit humain.
Sa publication en 1939 reste un acte de défi inoubliable dans l'histoire de la littérature engagée. Lire ce livre, c'est comprendre comment la beauté de la langue peut devenir une arme contre la terreur, et comment la préservation du jardin intérieur peut être, en soi, un acte de résistance ultime. Il demeure une référence absolue pour penser les sombres heures de l'histoire et la responsabilité de l'écrivain.
Écrit en 1938, publié en 1939 en Allemagne (malgré la censure nazie !), chez l'éditeur suisse Heliopolis-Verlag. Jünger est alors en retrait forcé, refusant toute compromission avec le régime nazi mais vivant sous sa dictature. Son fils Ernstel est emprisonné pour activités subversives.
Un narrateur anonyme, ancien officier et botaniste, vit en retrait avec son frère Othon (alter ego de Jünger et son frère Friedrich Georg) dans une demeure idyllique sur des falaises de marbre, surplombant la Marina (monde civilisé) et la plaine sauvage du Campagna (monde de la barbarie). Le livre est divisé en 24 chapitres brefs, sans titres ...
Le héros du livre. le narrateur, s`est retiré avec son frère, après de longues campagnes guerrières, dans un ermitage au bord des falaises de marbre, qui dominent la Marina, la contrée la plus riche et la plus vaste. Tous deux se consacrent à l`étude et à la contemplation, écrivant, méditant, herborisant. tentant de saisir ce nouvel éclat des choses qui les éblouit.
« Nous aimions aussi créer des images que nous nommions des modèles. C`étaient trois ou quatre phrases écrites sur un feuillet en un mètre bref, Il s`agissait de saisir en chacune d'elles un fragment de la mosaïque du monde, tout comme on sertit des pierres en un métal. Pour ces modèles aussi, nous étions partis des plantes et nous revenions sans cesse à elles. C`est ainsi que nous décrivions les choses et leurs métamorphoses, du grain de sable à la falaise de marbre, et de la fugace seconde à la vaste année. Le soir venu. nous réunissions ces feuillets. et quand nous les avions lus, nous les brûlions dans la cheminée. ››
Puis la terreur, peu à peu se glisse sur le pays depuis le rebord des forêts géantes d'où le grand forestier attend le moment de se jeter sur la Marina. Un grand souffle d`anarchie et de désordre disloque la vieille société du pays des vignes. Les hordes du grand forestier pillent et incendient, et les deux ermites fuient l`invasíon en se réfugiant auprès de peuples libres des montagnes d`Alta-Plana de l'autre côté de la mer.
Le rôle que joue le grand forestier, dans les troubles savamment préparés à l`abri de ses forêts, est celui d'une puissance d'ordre, et tandis que ses agents inférieurs, installés dans les lignes des bergers, grossissent l`élément anarchique, les initiés pénètrent dans les emplois des magistratures, et jusque dans les cloîtres. Le grand forestier apparaît ainsi comme un médecin criminel qui d`abord provoque le mal, pour ensuite porter au malade les coups dont il a le projet. Et les deux savants, tout d'abord. ne peuvent qu'analyser sans passion et sans tristesse la dégradation d`un ordre et la montée d'un désordre sans doute générateur à long terme d`un ordre nouveau.
Alors, la bataille finale éclate. La victoire de la horde forestière succède au sang, aux meurtres, aux incendies, et les deux philosophes-soldats s`en vont et regagnent une patrie lointaine laissant derrière eux leur asile de sagesse ruiné par la tourmente.
Chapitres 1-4 : L'Âge d'Or des Falaises – Présentation du Sanctuaire et de la Menace Lointaine
Chap. 1 : Installation dans la Sérénité. Le narrateur et son frère Othon, anciens soldats, vivent retirés dans leur domaine des falaises de marbre. Description idyllique : jardin botanique méticuleux, bibliothèque, lumière pure. Civilisation, culture, ordre harmonieux, retrait contemplatif loin des tumultes. Paix studieuse, beauté classique...
"Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. Et les images de la vie, en ce lointain reflet qu’elles nous laissent, se font plus attirantes encore.
Nous pensons à elles comme au corps d’un amour défunt qui repose au creux de la tombe, et désormais nous hante, splendeur plus haute et plus pure, pareil à quelque mirage devant quoi nous frissonnons. Et sans nous lasser, dans nos rêves enfiévrés de désir, nous reprenons la quête tâtonnante, explorant de ce passé chaque détail, chaque pli. Et le sentiment nous vient alors que nous n’avons pas eu notre pleine mesure de vie et d’amour, mais ce que nous laissâmes échapper, nul repentir ne peut nous le rendre. Ô puissions-nous, d’un tel sentiment, tirer une leçon dont nous nous souviendrions à chaque instant de notre joie ! Plus doux encore est le souvenir des années que nous versa le ciel, si ce fut une soudaine épouvante qui les termina. Nous comprenons alors quel bonheur c’est déjà pour nous autres hommes, que de vivre au fil des jours en nos petites sociétés, sous un toit paisible, parmi les bonnes conversations, salués d’un bonjour et d’un bonsoir également tendres. Hélas, nous reconnaissons toujours trop tard que la fortune qui nous donnait ces choses nous ouvrait déjà ses trésors.
C’est ainsi que pour ma part je me souviens des temps où nous vivions au bord de la vaste Marina, et la mémoire alors suscite ses enchantements. Pourtant, à cette époque, maint souci, maint déplaisir, me semblaient assombrir nos jours, et le Grand Forestier surtout nous maintenait sur le qui vive. C’est pourquoi nous vivions avec une certaine sévérité, et vêtus très austèrement, bien qu’aucun vœu ne nous liât. Deux fois par an cependant la pourpre en nous se trahissait, au printemps, puis à l’automne.
À l’automne, nous buvions comme font les sages et rendions hommage aux vins précieux qui prospèrent sur les pentes méridionales de la vaste Marina.
Quand, dans les jardins, nous entendions monter entre les feuillages empourprés et les sombres grappes les appels rieurs des vendangeurs, quand, dans les bourgades et les villages, les pressoirs commençaient à geindre, et que la fermentation des marcs nouveaux tissait autour des domaines ses voiles d’odeurs, nous descendions chez les aubergistes, les tonneliers, les vignerons, et choquions avec eux la cruche pansue. Et nous trouvions toujours là de gais compagnons, car ce pays est riche et beau, c’est une terre d’élection pour le loisir heureux, et malice et fantaisie y sont monnaie courante.
Nous revenions ainsi durant mainte et mainte soirée nous asseoir au joyeux banquet. C’étaient les jours où, porteurs de masques, des gardiens circulent de l’aube à la nuit par les jardins, armés de crécelles et de fusils, et tiennent en échec la convoitise des oiseaux. Ils sont de retour très tard, avec des couronnes de cailles, de grives tachetées et de becquefigues, et bientôt leur butin apparaît sur la table, en des plats garnis de pampres. Nous aimions aussi manger les marrons grillés et les noix fraîchement cueillies, que le vin nouveau accompagne, et surtout les champignons superbes que les gens du pays cherchent dans les bois avec des chiens, la truffe blanche, le cèpe délicat et la rouge oronge.
Tant que le vin était encore doux et couleur de miel, l’entente régnait autour de la table où nos propos paisibles s’échangeaient, et souvent le bras s’appuyait sur l’épaule du voisin. Mais dès qu’il commençait à travailler et à rejeter ses éléments terrestres, les esprits vitaux s’éveillaient en nous fougueusement. C’étaient alors de brillants duels où décidait l’arme du rire, et dans lesquels s’affrontaient des jouteurs qui maniaient la pensée avec cette insigne légèreté, cette liberté que seule peut donner une longue existence de loisirs.
Mais plus encore que ces heures qui s’enfuyaient étincelantes de fantaisie, nous chérissions le silencieux retour à travers champs et jardins dans la profondeur de l’ivresse, tandis que déjà la rosée du matin tombait sur les feuillages fauves. Quand, sortant de la petite ville, nous avions passé la porte du Coq, nous voyions sur notre droite la rive du lac baignée de lueurs, et sur notre gauche s’élevaient dans la clarté de la lune les falaises de marbre aux parois brillantes. Entre rive et falaises s’étendaient les coteaux à vignobles et le sentier le long de leurs pentes allait se perdant. À ces chemins se lie le souvenir d’un éveil rayonnant, fait d’étonnement, et qui tout à la fois nous emplit de crainte et nous ravit. Ce fut comme si, des profondeurs de la vie,
nous étions remontés à sa surface. Pareille au coup frappé au carreau qui nous tire du sommeil, une image était tombée dans la nuit de notre ivresse, peut être la corne de bouc qu’en ces contrées le paysan plante au bout d’une longue rame dans le sol de son jardin, peut-être le grand-duc aux yeux jaunes perché sur le faîte d’une grange, ou quelque météore filant dans un crépitement à la voûte du ciel. Toujours est-il que nous demeurâmes comme pétrifiés, et un brusque frisson nous pénétra jusqu’aux moelles. Il nous sembla alors que pour contempler les paysages un nouveau sens nous était donné.
Nous regardions comme avec des yeux auxquels il est accordé de voir l’or et les cristaux qui courent en veines brillantes dans la profondeur des terres vitreuses. Et, pâles, semblables à des ombres, voici que s’approchèrent de nous les antiques génies de la contrée, dont ce fut ici la patrie bien avant que sonnent les cloches aux églises des couvents, bien avant qu’une charrue ait entamé la glèbe. Ils s’approchaient de nous, hésitants, avec de frustes visages aux dures lignes, dont l’expression mêlait dans un insondable accord la terreur avec la joie ; et nous les regardions, d’un cœur tout ensemble effrayé et profondément ému. Il nous sembla par instants qu’ils voulaient parler, mais bientôt ils s’évanouirent tels une fumée.
Alors, en silence, nous reprîmes le chemin de notre proche Ermitage. Quand la lampe fut allumée dans la bibliothèque, nous nous regardâmes, et je vis tout ce qui rayonnait de sublime dans les yeux de frère Othon. Je connus dans ce miroir que la rencontre n’avait point été illusion. Sans échanger un mot, nous nous serrâmes la main et je montai à l’herbier. Et par la suite, il ne fut jamais question entre nous de ces choses.
Là-haut, je restai longtemps encore assis à la fenêtre ouverte, plein d’une immense allégresse, et mon cœur sentait l’existence entière dérouler du fuseau ses fils d’or. Puis le soleil monta sur Alta-Plana, et les terres semées de rayons s’éclairèrent jusqu’aux frontières de Burgondie. Les escarpements perdus, les glaciers, étincelaient blancs et roses, et les hautes rives formaient leur image tremblante dans le glauque miroir de la Marina...." (Editions Gallimard, 1942, pour la traduction française)
Jünger établit un monde ordonné et beau, mais fragile. La dualité Marina/Campagna pose le cadre du conflit à venir. Les figures du Prieur et de Lampusa représentent des formes de sagesse et de résistance potentielles. Le Grand Forestier est une ombre menaçante à l'horizon. Le style est lyrique, descriptif, imprégné d'une beauté classique qui sera bientôt menacée.
"Le grand Forestier nous était depuis longtemps connu comme vieux seigneur de la Maurétanie. Nous l’avions souvent vu dans les réunions et passé mainte nuit avec lui à boire et à jouer. Il comptait au nombre des figures qui chez les Maurétaniens sont à la fois considérées comme de grands seigneurs et marquées d’un léger ridicule ; tel on accueille dans son régiment un colonel de cavalerie de la territoriale arrivant parfois de ses domaines. Son image s’imprimait dans la mémoire, déjà son habit vert brodé de feuilles d’ilex d’or attirait sur lui les regards.
Ses richesses passaient pour énormes et dans les fêtes qu’il donnait à sa maison de la ville, la prodigalité régnait. On y mangeait et buvait ferme, à l’ancienne mode, et la surface de chêne de la grande table à jouer ployait sous l’amas de l’or. Et les soupers asiatiques qu’il donnait aux adeptes dans ses petites villas étaient célèbres. J’avais eu de la sorte mainte occasion de le voir de près et j’avais senti comme un souffle d’ancienne puissance, souvenir de ses forêts, flotter autour de lui. À cette époque, ce que tout son être avait de rigide m’avait à peine semblé inquiétant, car tous les Maurétaniens prennent avec le temps ce caractère automatique. C’est surtout dans le regard que ce trait se montre. Dans les yeux du grand Forestier apparaissait aussi, surtout lorsqu’il riait, la lueur d’une effrayante jovialité. Ses yeux, comme chez les vieux buveurs, étaient voilés d’une flamme rouge, mais ils exprimaient en même temps de la ruse, une force inébranlable, et parfois même une souveraine puissance. Nous aimions alors sa société, nous vivions dans l’insolence de notre force et fréquentions la table des puissants de ce monde.
J’entendis plus tard frère Othon dire de nos jours passés chez les Maurétaniens, qu’une erreur ne devient une faute que si l’on persiste en elle. Ce propos me semblait encore plus vrai, quand je songeais à la situation où nous nous trouvions alors, à l’époque où cet ordre nous attirait. Il est des temps de décadence, où s’efface la forme en laquelle notre vie profonde doit s’accomplir. Arrivés dans de telles époques, nous vacillons et trébuchons comme des êtres à qui manque l’équilibre. Nous tombons de la joie obscure à la douleur obscure, le sentiment d’un manque infini nous fait voir pleins d’attraits l’avenir et le passé. Nous vivons ainsi dans des temps écoulés ou dans des utopies lointaines, cependant que l’instant s’enfuit. Sitôt que nous eûmes conscience de ce manque, nous fîmes effort pour y parer. Nous languissions après la présence, après la réalité, et nous serions précipités dans la glace, le feu ou l’éther pour nous dérober à l’ennui.
Comme toujours là où le doute s’accompagne de plénitude, nous fîmes confiance à la force, et n’est elle pas l’éternel balancier qui pousse en avant les aiguilles, indifférente au jour et à la nuit ? Nous nous mîmes donc à rêver de force et de puissance, et des formes qui, s’ordonnant intrépidement, marchent l’une sur l’autre dans le combat de la vie, prêtes au désastre comme au triomphe. Et nous les étudiions avec joie, comme on observe les corrosions qu’un acide dépose sur les sombres miroirs des métaux polis. Un tel penchant devait inévitablement rapprocher de nous des Maurétaniens. Nous fûmes présentés par le capitan, qui avait mis fin au grand soulèvement dans les provinces ibériques.
Qui connaît l’histoire des Ordres secrets sait que leur étendue se laisse difficilement apprécier. La facilité avec laquelle ils forment des rameaux et des colonies est également connue, qui fait que dès qu’on suit leurs traces on se perd bientôt dans un labyrinthe. Tout cela était vrai pour les Maurétaniens aussi. Le monde s’étonnait surtout de voir dans leurs lieux de réunion les tenants de groupes qui se haïssaient à mort engagés dans de paisibles conversations. Entre autres buts, les Maurétaniens voulaient traiter les affaires de ce monde de façon artistique. Ils exigeaient qu’on se servît du pouvoir comme des dieux, leurs écoles en effet envoyaient dans la vie une race d’esprits clairs, libres et constamment redoutables. Peu importait que leur activité s’exerçât dans la rébellion ou pour l’ordre, leur victoire était la victoire maurétanienne, et le fier Semper virtrix de cette société ne s’appliquait pas à ses membres, mais bien à son chef, la doctrine. Au milieu du temps et de ses courants fougueux elle s’érigeait inébranlable, et dans ses résidences, dans ses palais, le pied foulait la terre ferme.
Mais ce n’était point l’amour du repos, qui nous rendait leur séjour si agréable. Quand l’homme n’a plus rien qui le soutienne, la peur s’empare de lui, il roule en aveugle dans ses tourbillons. Chez les Maurétaniens au contraire régnait un calme absolu comme au centre du cyclone. Qui se précipite dans l’abîme voit sans doute toute chose avec une suprême netteté, comme à travers le cristal le plus pur. C’est cette même vision, mais sans aucune crainte, que l’on obtenait dans l’air de la Maurétanie, si foncièrement méchant. Quand la terreur régnait, c’est alors que le calme des pensées et le détachement spirituel augmentaient. La bonne humeur régnait lors des catastrophes, et l’on aimait plaisanter à leur propos comme les tenanciers d’une table de jeu plaisantent sur les pertes de leur clientèle.
Je compris clairement à cette époque que la panique, dont l’ombre s’étend toujours sur nos grandes villes, a sa contrepartie dans l’audacieux orgueil des quelques hommes qui survolent pareils à des aigles le domaine des souffrances aveugles. Un jour, comme nous buvions avec le capitan, il se pencha sur sa coupe comme sur un verre où les temps anciens lui seraient apparus, et dit rêveusement : aucun vin des îles ne saurait avoir le prix de celui qu’on nous apporta dans nos machines, durant la nuit où nous mîmes Sagonte en flammes. Et nous pensâmes : Plutôt encore choir à l’abîme avec celui-ci, que vivre avec ceux-là que la peur force à ramper dans la poussière...." (Editions Gallimard, 1942, pour la traduction française)
Montée de la Menace : Jünger montre l'inexorable progression de la barbarie. L'infiltration devient invasion ouverte, marquée par des actes de terreur spectaculaires (têtes, incendie). La faiblesse de l'ordre ancien contraste avec la bestialité organisée le ton devient plus sombre, la beauté formelle sert désormais à décrire l'horreur...
Tout le livre baigne dans une nature qui est grammaire symbolique et vivante, un texte à peine chiffré sur lequel l’homme a prise par le langage qui lui est de nature accordé, et où certaines pratiques de magie même ne sont pas impossibles. Un univers traversé par des références directes aux forces qui mènent notre temps, à travers une singulière transposition poétique. On en retient souvent ce mythe qui traverse le livre, et qu’on retrouve à maintes reprises évoqué dans les autres livres de Jünger, l’ordre occulte des Maurétaniens, auquel se rattache le Grand Forestier ...
"Jünger enveloppe ici dans le contour imprécis et poétique d’un mythe ce qui est sans doute une des catégories secrètes de notre temps : l’existence d’un Ordre caché, d’une franc maçonnerie qui se reconnaît à des mots de passe, toute divisée qu’elle est par les conflits politiques et les luttes d’empires, et dont on pourrait dire qu’elle est celle des techniciens nihilistes du pouvoir, dont nous commençons à soupçonner ici et là l’implantation lente, et souvent à travers les frontières et les races la complicité intime. Ce mythe de l’ordre secret des Maurétaniens est sans doute une des figures les plus significatives, les plus éclairantes du monde de Jünger, une de celles par lesquelles il se greffe le plus directement sur la réalité de chaque jour.
Mais, au moment où nous nous apprêtions à mettre un nom sous ces figures puissamment évocatrices, à leur chercher une référence directe dans le réel, le nom se dérobe, la référence nous fuit. Et nous comprenons que nous faisons fausse route.
C’est que "Sur les falaises de marbre", en se refusant à chaque instant à l’interprétation tout aussi évidemment qu’il éveille continûment l’analogie, nous rappelle comme un poème – et ce livre est un poème – que le monde de l’art n’est pas notre monde. Ce livre, où nous nous sentons d’un bout à l’autre, si j’ose dire, en terrain de connaissance, ne nous dévoile pas notre temps. Notre époque en est la matière, mais la cohésion interne de ces pages, parce que tout y a été transmué, jusqu’à la dernière parcelle, dans le monde de l’art, est plus forte, s’impose mieux que celle du monde vécu : nous sentons même que cette référence au monde vécu ne lui est plus essentielle : la tension interne qui lie ses différents éléments lui est devenue suffisante ..." (Julien GRACQ, Préférences, Corti 1961)
".. Une période étrange s’ouvrit alors pour nous à la Marina. Tandis que dans le pays le crime prospérait comme le réseau des moisissures sur le bois pourri, nous nous absorbions de plus en plus profondément dans le mystère des fleurs, et leurs calices nous semblaient plus grands, plus radieux que jamais. Mais avant tout nous poursuivions notre travail sur le langage, car nous reconnaissions dans la parole l’épée magique dont le rayonnement fait pâlir la puissance des tyrans. Parole, esprit et liberté sont sous trois aspects une seule et même chose.
J’ose dire que notre labeur portait ses fruits. Plus d’un matin, nous nous éveillâmes dans une grande allégresse, et goûtant sur notre langue cette bonne saveur que l’homme connaît aux moments de la plus haute santé. Nous n’avions point de peine alors à trouver un nom pour les choses, et nous nous déplacions dans l’Ermitage aux buissons blancs comme en un lieu où toutes les chambres eussent possédé des pouvoirs magnétiques. Comme dans une ivresse, dans un vertige subtil, nous parcourions les pièces et le jardin, et déposions par intervalles nos feuillets sur la cheminée.
Par de telles journées, au moment où le soleil est au zénith, nous aimions gagner la crête des falaises de marbre. Nous enjambions, sur le sentier aux serpents, les sombres hiéroglyphes des vipères fer de lance, et gravissions les marches de l’escalier rocheux, éclatantes de clarté. Parvenus sur l’arête extrême des falaises, qui se dressait dans l’ardeur méridienne et dominait les lointains de sa blancheur aveuglante, nous contemplions longuement le pays, et nos regards, dans chacun de ses plis, dans chaque sente, cherchaient des signes de ce qui le sauverait. C’était alors comme si nos yeux se dessillaient, et telles les choses qui vivent dans les poèmes, nous embrassions cette réalité dans sa splendeur impérissable. Et nous comprenions alors avec allégresse, que la destruction demeure étrangère aux éléments et que son illusion roule à leur surface pareille au flot des fantômes brumeux qui ne résistent point au soleil. Et nous pressentions : si nous vivions dans ces cellules qui sont indestructibles, alors, de chaque anéantissement nous sortirions comme on sort par les portes d’une salle de festin, pour d’autres salles toujours plus rayonnantes.
Souvent, dans nos stations au sommet des falaises de marbre, frère Othon disait que là même était le sens de la vie : recommencer la création dans le périssable, comme l’enfant répète en son jeu le travail paternel. Ce qui donnait leur sens aux semailles et à l’engendrement, à la construction, à l’ordre qu’on impose aux choses, à l’image et au poème, c’était qu’en eux la grande œuvre se révélait, comme en autant de miroirs faits d’un cristal aux mille couleurs, qui bientôt se brise...."
Confrontation : La résistance s'organise mais peine à contenir la vague de barbarie. Jünger montre l'efficacité diabolique du Grand Forestier (manipulation, terreur, espionnage) et la fragilité des défenses traditionnelles (trahison, division). Les tentatives de résistance (Hermès, Lampusa) semblent vouées ou insuffisantes. La tension narrative culmine. L'allégorie politique devient explicite. L'offensive finale du mal détruit systématiquement tous les piliers de la civilisation : la religion (Prieur, abbaye), la résistance héroïque (Hermès), la culture et le savoir (bibliothèque), et le sanctuaire individuel (falaises). Ces chapitres sont d'une violence symbolique extrême et d'une beauté littéraire déchirante. Jünger dépeint l'apocalypse culturelle que constitue le triomphe totalitaire. L'atmosphère est tragique, désespérée.
"... Je sentis à ce spectacle les larmes me monter irrésistiblement aux yeux, mais de ces larmes où, mêlée à l’affliction, une rayonnante exaltation nous saisit. Sur ce pâle masque, d’où pendait en lambeaux la peau écorchée, et qui, élevé sur l’épieu du martyre, regardait les feux au-dessous de lui, l’ombre d’un sourire se jouait, d’une allégresse et d’une douceur suprêmes, et je compris que cet homme avait durant ce jour dépouillé pas à pas sa faiblesse, comme laisse tomber ses haillons un roi qui se cachait sous le déguisement du mendiant. Un frisson me saisit alors au plus profond de l’être, car je compris que celui-là était digne de ses lointains ancêtres, vainqueurs des monstres ; il avait tué dans son cœur le dragon Épouvante. Si j’avais douté auparavant, à présent mon doute s’effaçait : il existait encore parmi nous des êtres nobles, au cœur desquels vivait et s’accroissait la connaissance de l’ordre supérieur. Et comme tout haut exemple nous convie à le suivre, je fis le serment devant cette tête, de préférer à jamais la solitude et la mort avec les hommes libres au triomphe parmi les esclaves...."
La destruction est consommée, mais Jünger refuse le nihilisme total. La fuite n'est pas une lâcheté, mais la seule possibilité de survie pour préserver l'essentiel (les graines = la culture, la mémoire, l'espoir). C'est la victoire de la résistance spirituelle et passive par la préservation intérieure et la transmission. L'épilogue est sobre, mélancolique, mais porteur d'une lueur d'espoir très jüngerienne : la civilisation, même anéantie, porte en elle les germes d'une renaissance future, si des témoins gardiens persistent.
"... Les rues qui conduisaient au port étaient pleines d’une foule qui fuyait. Mais il nous sembla que tous cependant ne voulaient pas quitter la ville, car nous vîmes que dans les ruines des temples la fumée des sacrifices déjà s’élevait, et nous entendîmes des cantiques dans les décombres des églises ..."
Chaque étape renforce l'allégorie politique : la fragilité de la civilisation, la nature terrifiante et efficace de la barbarie totalitaire, l'échec des réponses traditionnelles (faiblesse, résistance armée, magie), la nécessité du sacrifice (Prieur), et l'impératif de préserver l'essence culturelle et spirituelle (graines) pour l'avenir. La chronologie sert la tension dramatique et rend la chute d'autant plus tragique. La beauté des premiers chapitres accentue l'horreur des derniers ....
"Der Waldgang" (1951, Traité du rebelle ou Le Recours aux forêts)
Le manifeste de la liberté individuelle à l'âge des masses. Jünger y forge la figure du "Waldgänger" (celui qui prend le maquis), symbole de l'individu qui se retire intérieurement pour préserver sa souveraineté face à toute oppression.
Une Réponse existentielle aux catastrophes du siècle.
La puissance et la perversité croissantes de ce Léviathan moderne qu'est l'Etat totalitaire semblent rendre toute résistance illusoire et vaine. Or Emst Jünger s`attache à démontrer que l'individu décidé à défendre coûte que coûte la liberté (sa liberté) trouve au fond de lui-même des ressources telles qu`il suffit d`un petit nombre de "rebelles" pour sauvegarder, dans l'avilissement général, les valeurs essentielles et même pour saper les fondements de l'Etat. L`homme (le rebelle, le "Waldgänger" qui "prend la forêt" comme on "prend le maquis") est chez Jünger le symbole d`une attitude morale dans laquelle il voit le seul recours efficace de la dignité humaine contre l'écrasement ou la dégradation sournoise que lui font subir les totalitarismes modernes sous couleur de démocratie intégrale.
Une simple et unique esthétisation du retrait? Certains critiques (comme Habermas) y voient une forme de "conservatisme anarchiste" ou un retrait aristocratique du monde, qui peut être interprété comme une désertion des responsabilités sociales et historiques. La posture du Waldgänger est essentiellement solitaire et élitiste. Elle semble exclure toute possibilité d'action collective émancipatrice ou de reconstruction politique après la "marche". La "forêt" reste une image ouverte, ce qui est sa force littéraire mais aussi sa faiblesse philosophique. Chacun peut y projeter son propre recours, ce qui rend la pensée difficilement mobilisable concrètement....
SOMMAIRE - 1. – Les questions qu’on nous pose deviennent plus simples et plus dures. 2. – Elles acculent l’homme à un dilemme, comme le fait bien voir le scrutin. 3. – La liberté de refus est systématiquement limitée. 4. – Elle n’existe que pour mieux faire sentir la supériorité de l’instance questionnante. 5. – Et comporte un risque qu’un homme sur cent consentira peut-être à courir. 6. – Il s’expose en terrain tactiquement défavorable. 7. – Ce qui ne diminue pas la valeur morale de son acte. 8. – Le recours aux forêts représente une nouvelle réponse de la liberté.
"(I) Le recours aux forêts – ce n’est pas une idylle qui se cache sous ce mot. Le lecteur doit bien plutôt se préparer à une marche hasardeuse, qui ne mène pas seulement hors des sentiers battus, mais au-delà des frontières de la méditation. Il s’agit ici d’une question centrale de notre temps, en d’autres termes : d’une question qui, de toute manière, comporte ses dangers. Car nous aimons fort parler de « questions », comme le faisaient avant nous nos pères et nos grands-pères. Il est vrai que depuis leur temps, ce qu’on appelle, en ce sens particulier, une question, a changé. En avons-nous assez conscience ?
L’époque est à peine révolue où l’on considérait de telles questions comme de grandes énigmes, où l’on parlait, par exemple, de l’énigme de l’Univers, mais avec l’optimisme de qui se sent capable de les déchiffrer. D’autres questions passaient plutôt pour des problèmes pratiques, comme l’émancipation de la femme ou, plus généralement, la question sociale. Problèmes que l’on tenait aussi pour solubles, moins par la recherche que par l’émergence de structures nouvelles qui naîtraient de la société au cours de son évolution.
Mais voici que la question sociale vient d’être résolue dans une grande partie de notre planète. La société sans classes l’a tranchée de telle manière qu’elle relève plutôt, à l’avenir, de la politique étrangère. Ce qui n’implique pas, évidemment, que toutes les questions disparaissent avec celle-ci, comme on le croyait dans l’ardeur des commencements – au contraire : d’autres se manifestent, plus brûlantes encore. C’est de l’une d’entre elles que nous allons nous occuper.
(II) Le lecteur a dû éprouver par lui-même que l’essence de la question s’est modifiée. Nous vivons en des temps où nous interpellent sans cesse des pouvoirs inquisitoriaux. Et ces puissants ne sont pas uniquement animés d’une soif idéale de savoir. Lorsqu’ils s’approchent pour nous questionner, ils n’attendent pas de nous une contribution à la vérité objective, ni même à la solution de certaines difficultés. Peu leur importe notre solution ; c’est à notre réponse qu’ils tiennent.
Différence importante : elle apparente l’interrogation à l’interrogatoire. On pourra s’en rendre compte si l’on veut suivre la voie qui mène du bulletin de vote au questionnaire. Le bulletin de vote permet de constater un état de fait, pour en tirer les conséquences. Il vise à transmettre la volonté de l’électeur, et le scrutin est organisé de manière que cette volonté se projette telle quelle, sans être déformée par des influences étrangères. Aussi le vote inspire-t-il un sentiment d’assurance, et même la conscience d’un pouvoir, celle dont s’accompagne l’acte volontaire et libre, accompli dans la sphère du droit.
Notre contemporain, s’il se voit dans le cas de remplir un questionnaire, est bien dépourvu de cette assurance. Les réponses qu’il donne sont grosses – de conséquences : souvent même, son sort en dépend. On trouve l’homme dans une situation telle que l’on exige de lui la production de pièces qui serviront à sa ruine. Et quelle n’est pas souvent, de nos jours, l’insignifiance des indices qui entraînent notre ruine !
Il va de soi qu’en présence de ce changement dans l’interrogation, une toute autre structure se dégage qu’on ne l’eût trouvée au début de ce siècle. La vieille sécurité n’est plus et notre pensée est bien contrainte d’en tenir compte. Les questions nous serrent de plus près, plus instantes, et la nature de notre réponse prend une gravité toujours croissante. Songeons, à ce propos, que le silence est aussi une réponse. On nous demande pourquoi nous nous sommes tus en tel lieu, à tel moment, et on nous remet quittance de nos déclarations. Tels sont les dédales du temps, dont nul n’échappe.
Le curieux est de voir comme en cette conjoncture tout devient réponse, en ce sens singulier et, par là, matière de responsabilité. C’est ainsi qu’à l’heure actuelle on ne distingue pas encore assez combien le bulletin de vote, pour nous en tenir à lui, s’est mué en questionnaire. Mais l’homme qui n’a pas la rare chance de vivre dans quelque coin tranquille du monde social s’en aperçoit dès qu’il agit.
Car nous sommes toujours plus prompts à adapter au danger notre conduite que nos théories. Mais seule la réflexion nous permet d’acquérir une sécurité nouvelle.
L’électeur auquel nous songeons ira donc aux urnes dans de tout autres sentiments que son père ou son grand-père. Certes, il aurait préféré s’abstenir : mais c’eût précisément été une manière de donner une réponse sans équivoque. Et pourtant, la participation, elle aussi, n’est pas sans quelque apparence de danger, en un temps où il faut tenir compte des progrès de la dactyloscopie et des astuces de la statistique appliquée. A quoi bon choisir dans des situations où l’on n’a plus le choix ?
La réponse, c’est que le bulletin de vote offre à notre électeur la faculté de prendre part à un acte d’approbation. On ne fait pas au premier venu l’honneur de le juger digne d’un tel avantage – il manquera sûrement, sur les listes, les noms des innombrables anonymes embrigadés dans les nouvelles armées d’esclaves. Donc, l’électeur sait en général ce qu’on attend de lui.
Si c’est bien le cas, tout est clair. A mesure que les dictatures gagnent en pouvoir, elles remplacent les élections libres par le plébiscite. Mais l’étendue du plébiscite dépasse le secteur soumis naguère au jugement du corps électoral. C’est maintenant l’élection qui devient l’une des formes du plébiscite.
Le plébiscite peut revêtir un caractère de publicité, lorsque les chefs ou les symboles de l’Etat s’exposent au regard. L’aspect de foules énormes, délirantes de passion, est l’une des marques essentielles de notre entrée dans une ère nouvelle. Sa magie fait régner, à défaut d’unanimité, l’accord des voix : car si une autre voix s’élevait ici, des tourbillons se formeraient pour engloutir celui qui l’a fait entendre. De là vient que l’individu désireux de se distinguer ainsi aurait vite fait de machiner des attentats : cela revient au même, quant aux conséquences.
Mais lorsque le plébiscite se pare des formes d’un scrutin libre, on tient à lui garder son caractère secret. La dictature cherche à prouver par là que non seulement elle s’appuie sur l’immense majorité des intéressés, mais que leur assentiment n’est pas moins fondé dans le libre-arbitre de chacun. L’art de conduire les peuples ne consiste pas seulement à poser la question de la bonne manière ; il y faut encore la mise en scène, monopole d’Etat : elle doit présenter le suffrage comme un chœur assourdissant, qui propage la terreur, tout en provoquant l’admiration.
Jusqu’à présent, tout semble facile à saisir, encore que déroutant pour un spectateur d’âge moyen. L’électeur se voit devant une question, avec toutes les raisons au monde d’y répondre selon les vues de son interrogateur. La difficulté réside dans l’obligation de maintenir, en même temps, un semblant de liberté. Et c’est par là que la question, comme tout événement de caractère moral dans ces sphères, débouche dans la statistique. Nous allons en examiner de plus près les détails : ils nous amèneront à notre sujet.
(III) Quant à leur technique, les votes où cent pour cent des suffrages exprimés vont dans le sens voulu ne soulèvent guère de difficultés. Ce chiffre a déjà été atteint, plus même, dépassé, en ce qu’il se trouve des circonscriptions pour produire plus de suffrages qu’elles n’ont d’électeurs. Des détails de ce genre trahissent quelque erreur de mise en scène, de celles que certains peuples n’avaleraient pas sans protester. Lorsque des agents de propagande plus subtils se mettent à l’œuvre, voici à peu près ce qui se passe :
Cent pour cent : proportion idéale qui, comme tout idéal, demeurera toujours inaccessible. On peut néanmoins s’en rapprocher – juste comme on peut, dans le sport, ne rester que de quelques fractions de seconde ou de mètre en deçà de records, également inaccessibles. Le degré de l’approximation va être déterminé suivant une foule de mobiles complexes.
Aux lieux où la dictature est en pleine floraison, quatre-vingt-dix pour cent des votes favorables seraient un résultat par trop médiocre. Qu’un passant sur dix porte en lui un ennemi secret : c’est trop exiger des masses que de leur suggérer ce calcul. Mais un chiffre de bulletins nuls et de votes négatifs qui se tiendrait autour des deux pour cent serait non seulement admissible, mais même rassurant. Ces deux pour cent, nous n’allons pas les passer simplement au compte des pertes et les bannir de nos réflexions. Ils méritent un examen plus précis. C’est justement dans les déchets que l’on trouve de nos jours ce qu’on n’y eût jamais soupçonné...."
9. – Les hommes libres sont puissants, même s’ils ne forment qu’une infime minorité. 10. – Notre temps est pauvre en grands hommes, mais produit des Figures.
".. Le spectacle change, sitôt qu’on néglige la statistique pour des considérations de valeur. Sous ce rapport, un suffrage est assez différent de tous les autres pour devenir même ce qui leur donne cours. Nous pouvons accorder à son auteur l’intelligence, et d’acquérir une opinion personnelle, et de savoir s’y tenir. Nous pouvons donc aussi attribuer à notre homme le courage. S’il se trouve, dans des périodes où peut-être la force brute règne depuis longtemps, des personnes qui conservent leur sens du droit, fût-ce au prix de sacrifices, c’est ici qu’il faudra les chercher. Lors même qu’ils gardent le silence, ils demeurent, comme des écueils invisibles, le centre du remous. Ils démontrent que la supériorité des forces, eussent-elles transformé l’histoire, ne peut créer le droit.
Si nous examinons les faits sous cet angle, la force de la personne, au cœur des masses sans hiérarchie, ne nous paraîtra pas si minime. Il faut songer que cette personne est presque toujours entourée de ses proches, sur lesquels elle agit, et qui partagent son destin lorsqu’elle tombe. Ces proches se distinguent, eux aussi, de la famille bourgeoise, ou des « amis et connaissances » d’autrefois. Il s’agit là d’autres attaches.
De là naît une résistance – non seulement celle d’un électeur sur cent, mais d’un habitant sur cent. Calcul imparfait, en ce qu’il met aussi en compte des enfants, bien que, dans les guerres civiles, l’homme ne tarde pas à s’émanciper et à se charger de responsabilités. D’ailleurs, dans les pays de droit ancien, la proportion sera plus considérable. Mais il s’agit de concentrations d’êtres, non plus de rapports numériques : et nous accédons ainsi à un ordre différent. Peu importe ici que l’opinion d’un seul s’oppose à celle d’une centaine ou d’un millier. De même, son intelligence, sa volonté, son action peuvent balancer celles de dix, vingt ou mille autres hommes. Qu’il décide seulement d’échapper à la statistique et il découvrira, avec le risque, l’absurdité des calculs qui ont lieu loin des sources.
Contentons-nous de présumer que dans une ville de dix mille habitants, il s’en trouvera cent décidés à faire pièce à la violence. Si elle en compte un million, il y vivra dix mille Rebelles, pour nous servir de ce nom, sans en découvrir encore toute la portée. C’est là une force considérable. Elle suffit à provoquer la chute de tyrans, même puissants.
Car les dictatures ne sont pas que dangereuses, elles sont également vulnérables, puisque le déploiement brutal de la violence suscite un peu partout l’hostilité. Dans un tel état de choses, des minorités infimes, mais prêtes à tout, donnent à songer, surtout lorsqu’elles ont élaboré leur tactique.
D’où l’hypertrophie de la police. L’état pléthorique de la police, qui est en fait une véritable armée, a de quoi surprendre au premier abord, dans des empires où l’assentiment a pris cette puissance écrasante. Ce doit donc être le symptôme d’un accroissement du même ordre dans la force potentielle de la minorité. Et il en est bien ainsi. Quand un citoyen vote « non » dans un scrutin en faveur de la paix, on peut s’attendre, quoi qu’il advienne, à ce qu’il résiste, et surtout quand le détenteur du pouvoir se trouvera en difficulté. Au contraire, on ne saurait induire avec la même assurance que les quatre-vingt-dix-neuf autres resteront fidèles à leur assentiment, dès qu’aura paru le premier signe d’instabilité. La minorité, en ces occurrences, est comme un agent chimique, aux effets énergiques et imprévisibles, dont l’Etat serait tout imprégné.
C’est pour dépister, pour observer, pour surveiller ces points d’insertion qu’il faut des policiers en grand nombre. La méfiance naît avec l’assentiment. Plus la proportion des votes favorables se rapproche des cent pour cent, et plus le nombre des suspects s’élève : car il est probable que tes agents de la résistance ont désormais passé, d’un ordre accessible au contrôle statistique, dans cet ordre invisible que nous avons nommé le recours aux forêts. Il faut dorénavant mettre tout citoyen sous surveillance. L’espionnage introduit ses tentacules dans chaque pâté de maisons, dans chaque demeure. Il cherche même à pénétrer dans les familles et célèbre ses suprêmes triomphes lorsque les accusés requièrent contre eux-mêmes, au cours de procès pompeux : nous y voyons l’individu, devenu policier de soi-même, contribuer à sa propre perte. Il n’est plus indivisible, comme dans le monde libéral, mais découpé par l’Etat en deux parts, l’une coupable et l’autre accusatrice.
Spectacle troublant que de voir ces Etats bardés de fer, si vains de leur monopole de tout pouvoir, tellement vulnérables aux assauts. Les soins qu’ils doivent consacrer à leur police minent leur politique étrangère. La police ronge le budget de leur armée, et plus que son budget. Si les masses étaient aussi transparentes, aussi moutonnières, jusqu’en leurs derniers atomes, que le prétend la propagande, il ne faudrait pas plus de policiers qu’un berger n’a besoin de chiens pour mener son troupeau. Il n’en est pas ainsi, car des loups se dissimulent au sein de ce moutonnement grisâtre : c’est-à-dire des natures qui savent encore ce qu’est la liberté. Et ces loups ne sont pas seulement, par eux-mêmes, pleins de force : le danger subsiste qu’ils communiquent leurs passions à la masse, par quelque matin de défaite, changeant le troupeau en horde furieuse. Tel est le cauchemar des potentats..."
11. – C’est par la menace que se constituent de petites élites. 12. – Aux deux figures du Travailleur et du Soldat inconnu s’ajoute celle du Rebelle. 13. – La crainte… 14. – peut être vaincue par l’homme seul… 15. – s’il se connaît dans son pouvoir.
(XI) "Nous avons nommé deux des plus grandes figures de notre âge, l’Ouvrier et le Soldat inconnu.
Avec le Rebelle, nous en saisissons une troisième, qui se manifeste de plus en plus clairement.
En l’Ouvrier, c’est le principe technique qui s’épanouit, dans l’essai de pénétrer le monde et de régner sur lui comme jamais on ne l’avait fait encore, d’atteindre des ordres de grandeur ou de petitesse que nul œil n’avait encore perçus, de disposer de forces que nul n’avait encore déchaînées. Le Soldat inconnu se tient sur la face d’ombre des opérations militaires : il est le sacrifié qui porte les fardeaux dans les grands déserts de feu et dont l’esprit de bonté et de concorde cimente l’unité, non pas seulement de chaque peuple, mais des peuples entre eux.
Quant au Rebelle, nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous – il faut donc qu’un autre caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme.
A le prendre ainsi, nous serons aussitôt frappés par la place que tient le recours aux forêts, et dans la pensée, et dans la réalité de nos ans. Car chacun se trouve à l’heure actuelle sous le coup de la contrainte, et ses efforts pour lui faire échec ressemblent à des expériences téméraires, dont dépend bien plus encore que le destin de ceux qui ont assumé ce risque.
Une telle entreprise ne peut espérer de succès que si les trois grandes forces de l’art, de la philosophie et de la théologie la soutiennent et lui ouvrent une voie à travers l’inexploré. Nous y reviendrons plus en détail. Contentons-nous de signaler pour le moment que, dans l’art, le thème de l’état de siège gagne effectivement en importance. On le remarque surtout, comme il est naturel, dans l’image de la condition humaine qu’ont à présenter la scène et le film, mais plus encore le roman. Et nous voyons s’y modifier les perspectives : la peinture de la société, en progrès ou sur son déclin, y est remplacée par le débat entre la personne humaine et la collectivité technique, le monde qu’elle crée. En pénétrant dans ces profondeurs, l’auteur devient lui-même Rebelle, car la vocation d’auteur n’est qu’un autre nom de l’indépendance.
Une ligne directe ramène de ces spectacles à l’œuvre d’E.A. Poe. L’extraordinaire, en cet esprit, est sa sobriété. Nous entendons le thème avant même que le rideau ne se lève et nous savons dès les premières mesures que le spectacle va devenir étouffant. Malgré leur austérité mathématique, les figures sont chez lui figures du destin, ce qui les revêt d’une magie sans égale. Le maelström, c’est l’entonnoir, le gouffre au courant irrésistible, dans lequel nous attire le vide, le néant. Le puits nous offre l’image de la fosse, de l’encerclement qui se resserre : l’espace se rétrécit sans cesse et nous pousse vers les rats. Le pendule est symbole du temps mort, objet de mesure. C’est la faucille tranchante de Chronos qui se balance à son extrémité et menace le prisonnier captif de ses liens, mais qui en même temps peut le délivrer, s’il sait tirer parti d’elle.
Depuis cette époque, le simple réseau des méridiens et des parallèles s’est garni de mers et de continents. L’expérience historique est venue s’ajouter. Les villes, de plus en plus artificielles, l’automatisme des communications, les guerres et les révolutions, les machines infernales, la grisaille du despotisme, les prisons et le raffinement de la chasse aux victimes – autant de traits qui ont reçu leur nom sur la carte et hantent les jours et les nuits de l’homme. Nous le voyons, utopiste et penseur audacieux, méditer sur les voies et leur terme ; nous le voyons dans les opérations guerrières, conducteur de machine, soldat, prisonnier, partisan – parmi ses villes qui tantôt flambent et tantôt sont gaiement illuminées. Nous le voyons mépriser les valeurs, dresser de froids calculs, mais aussi désespérer, lorsqu’au cœur des labyrinthes son regard cherche les étoiles.
Cette orbite est à deux foyers : l’un est celui de l’ensemble qui, sous des formes toujours plus impérieuses, tire de toute résistance un progrès nouveau. C’est ici la perfection du mouvement, l’épanouissement impérial, la complète certitude. A l’autre foyer, nous voyons l’homme seul, souffrant et sans abri, dans une incertitude tout aussi complète. Les deux faits sont corrélatifs, car le déploiement d’un pouvoir orgueilleux se fonde sur la terreur et la contrainte prend toute son efficace là où la sensibilité s’est affinée.
Quand l’art, en d’innombrables tentatives ; s’attache à cette situation nouvelle de l’homme et y trouve son thème propre, il fait plus que de la dépeindre. Il s’agit bien plutôt d’expérience tendant au but le plus haut : ce serait d’accorder le monde et la liberté en une harmonie nouvelle.
Lorsque l’œuvre d’art la révèle, la crainte amoncelée ne peut que s’évanouir, comme le brouillard au premier rayon de soleil.
(XIII) - La peur est l’un des symptômes de notre temps. Elle nous désarme d’autant plus qu’elle succède à une époque de grande liberté individuelle, où la misère même, telle que la décrit Dickens, par exemple, était presque oubliée.
Comment ce passage s’est-il produit ? Si l’on voulait nommer l’instant fatal, aucun, sans doute, ne conviendrait mieux que celui où sombra le Titanic. La lumière et l’ombre s’y heurtent brutalement : l’hybris du progrès y rencontre la panique, le suprême confort se brise contre le néant, l’automatisme contre la catastrophe, qui prend l’aspect d’un accident de circulation.
Il est de fait que les progrès de l’automatisme et ceux de la peur sont très étroitement liés, en ce que l’homme, pour prix d’allégements techniques, limite sa capacité de décision. Il y gagne toute sorte de commodités. Mais, en contrepartie, la perte de sa liberté ne peut que s’aggraver. La personne n’est plus dans la société comme un arbre dans la forêt ; elle ressemble au passager d’un navire rapide, qui porte le nom de Titanic, ou encore de Léviathan. Tant que le ciel demeure serein et le coup d’œil agréable, il ne remarque guère l’état de moindre liberté dans lequel il est tombé. Au contraire : l’optimisme éclate, la conscience d’une toute-puissance que procure la vitesse. Tout change lorsqu’on signale des îles qui crachent des flammes, ou des icebergs. Alors, ce n’est pas seulement la technique qui passe du confort à d’autres domaines : le manque de liberté se fait sentir, soit que triomphent les pouvoirs élémentaires, soit que des solitaires, ayant gardé leur force, exercent une autorité absolue.
Les détails de l’événement nous sont familiers et ont souvent été écrits : ils relèvent de notre expérience intime. On pourrait élever une objection : d’autres ères de crainte, de panique, d’Apocalypse ont suivi leur cours, sans que ce caractère d’automatisme vînt les renforcer, leur servir d’accompagnement. Laissons ce point : car l’automatisme ne prend ce caractère terrifiant que s’il s’avère être l’une des formes, le style même de la fatalité, dont Jérôme Bosch donnait déjà une représentation incomparable. Qu’il s’agisse, dans la terreur contemporaine, d’une peur toute particulière, ou simplement du style actuel d’une angoisse cosmique, dont elle ne serait qu’un retour – nous passerons sur cette question pour lui en opposer une autre, celle qui nous tient à cœur : serait-il possible d’atténuer la terreur, alors que l’automatisme subsisterait ou, comme il faut s’y attendre, se rapprocherait encore de sa perfection ? Autrement dit, serait-il possible, à la fois, de rester sur le navire et de se réserver l’indépendance de la décision – de sauver et même de renforcer les racines qui plongent encore dans le sol des origines ? Telle est la question première de notre existence.
C’est aussi la question que cache toute angoisse devant le temps. L’homme se demande comment échapper au néant...."
16. – Le recours aux forêts, acte de liberté au cœur de la catastrophe… 17. – est indépendant des mises en scène de la politique ou de la technique, et de leurs dispositions. 18. – Il ne s’oppose pas à l’évolution… 19. – mais y intègre la liberté, en vertu d’une décision solitaire.
"(XVI) Il est deux faits dont nous devons connaître et l’existence et la portée, si nous voulons éluder la contrainte des coups que nous impose l’adversaire, et méditer notre partie.
Il faut tout d’abord savoir, comme nous l’avons vu par l’exemple du scrutin, que seule une fraction des grandes masses humaines est en mesure de défier les fictions qui régissent notre époque et les menaces qui rayonnent d’elles. Cette fraction peut toutefois représenter l’ensemble. Nous avons vu ensuite, par l’exemple du navire, que les forces du présent ne suffisent pas à fonder la résistance.
Ces deux constatations ne contiennent rien de nouveau. Elles sont conformes à l’ordre des choses et ne cesseront jamais de s’imposer quand on sentira venir les catastrophes. En un tel moment, l’action passera toujours aux mains d’élites qui préfèrent le danger à la servitude. Et leurs entreprises seront toujours précédées de réflexion. Elle adoptera tout d’abord la forme d’une critique du temps, d’une conscience de l’imperfection des valeurs admises, puis du souvenir. Ce souvenir peut se référer aux Pères et à leurs hiérarchies, plus proches des origines. Il tendra dans ce cas aux restaurations du passé. Que le danger croisse, et le salut sera cherché plus profondément, chez les Mères, et ce contact fera jaillir l’énergie primitive, celle que les puissances du temps ne peuvent endiguer...."
"(XVII) Le navire représente l’être temporel, et la forêt, l’être supra-temporel. A notre époque de nihilisme, l’illusion d’optique se répand selon laquelle le mouvement paraît gagner du terrain au détriment de l’immobile. En réalité, tout ce que notre époque déploie de puissance technique n’est qu’une efflorescence passagère des trésors de l’être. Si l’homme parvient à y pénétrer, ne fût-ce que l’espace d’un éclair, il en rapportera l’assurance : le temporel ne perdra pas seulement son allure de menace ; il lui paraîtra chargé de sens.
Nous qualifierons ce retournement de recours aux forêts et celui qui l’exécute de Rebelle. Comme le mot d’Ouvrier, celui-ci embrasse toute une échelle de sens, puisqu’il désigne, avec les formes et les domaines les plus divers, les différents degrés d’un certain comportement. Il n’est pas mauvais que ce terme, l’un des vieux mots de l’Islande, ait déjà, comme tel, son passé, bien qu’il faille le prendre ici dans une acception plus générale. Le « recours aux forêts » y suivait la proscription ; l’homme y proclamait sa décision de s’affirmer par ses seules forces..."
20. – C’est une rencontre de l’homme avec lui-même, en sa substance indivise et indestructible. 21. – Cette rencontre triomphe de la crainte de la mort. 22. – Les Eglises elles-mêmes ne peuvent ici que prêter assistance. 23. – Car l’homme est solitaire dans sa décision. 24. – Et le théologien peut, sans doute, lui procurer la conscience de son état… 25. – mais non pas l’en tirer.
"(XX) La doctrine des forêts est antique comme l’histoire des hommes, et même plus vieille qu’elle. Elle se trouve déjà dans les témoignages vénérables que nous ne savons encore lire qu’en partie, dans les caractères gravés sur la pierre. Elle donne leur grand thème aux contes, aux légendes, aux textes sacrés et aux mystères. Si nous rattachons le conte à l’âge de la pierre, le mythe à l’âge du bronze et l’histoire à l’âge du fer, nous rencontrerons partout cette doctrine, pourvu que nos yeux se soient ouverts à elle. Nous la retrouverons dans notre ère uranienne, que l’on pourrait appeler l’âge des radiations.
Toujours et en tous lieux, chacun sait désormais que des centres de forces originelles sont contenus dans le paysage changeant, sous l’apparence passagère des sources de richesse, des pouvoirs cosmiques. Ce savoir-là ne constitue pas seulement, pour les Eglises, un fondement symbolique et sacramentel, ne se prolonge pas seulement dans les gnoses et les sectes, mais fournit aux systèmes philosophiques leur noyau, quelle que soit d’ailleurs l’extrême diversité des mondes de leurs concepts. Ils visent essentiellement le même mystère, patent pour quiconque a reçu, ne fût-ce qu’une fois dans sa vie, l’initiation : qu’on le conçoive comme l’idée, la monade originelle, la chose en soi, l’existence dans le présent. En touchant l’être, même cette seule fois, on dépasse les franges où les mots, les notions, les écoles, les confessions ont encore quelque importance. Mais on a appris à vénérer ce dont elles tirent leur vie.
En ce sens, le mot de forêt, lui non plus, n’a pas d’importance. Ce n’est sans doute nullement par hasard que tout ce qui nous enchaîne au souci temporel se détache de nous avec tant de force, dès que le regard se tourne vers les fleurs, les arbres, et se laisse captiver par leur magie. La botanique devrait en recevoir un surcroît de dignité. Voici le jardin d’Eden, voici tes vignobles, les lys, le grain de froment des paraboles chrétiennes. Voici le bois des contes, avec ses loups mangeurs d’hommes, ses sorcières et ses géants, mais où l’on trouve aussi le bon chasseur, les haies de roses de la Belle au Bois dormant, à l’ombre desquelles le temps suspend son vol. Voici les forêts des Germains et des Celtes, comme celle de Glasour, où les héros domptent la mort, puis encore Gethsémané et ses Olives.
Mais le même bienfait se cherche en d’autres lieux – des grottes, des labyrinthes, des déserts où demeure le Tentateur. Tout est résidence d’une vie robuste, pour qui en devine les symboles. Moïse frappe de son bâton la paroi de rocher, d’où jaillit l’eau de la vie. Un tel instant suffit alors à des milliers d’années.
Tant d’images ne sont qu’en apparence dispersées dans les plus lointains des espaces et des mondes disparus. En fait, elles sont latentes en tout homme et lui sont transmises sous forme de chiffres, afin qu’il se saisisse lui-même en ses pouvoirs les plus profonds, et plus qu’individuels. C’est à quoi mène toute doctrine digne de ce nom. Si même la matière s’est épaissie en cloisons qui semblent nous fermer toute vue, l’abondance est bien proche, car elle vit en l’être humain comme le talent de la parabole, son héritage supra temporel. Selon qu’il te veut, il ne saisira le bâton que pour s’y appuyer dans son voyage terrestre, ou pour s’en faire un spectre.
Le temps nous pourvoit de nouveaux symboles. Nous avons trouvé l’accès de formes d’énergie infiniment supérieures à toutes celles que l’on connaissait jusqu’alors ; les formules que la science humaine tire des métamorphoses du temps ne ramènent jamais qu’à ce que nous savions de longue date. Les nouveaux luminaires, les soleils nouveaux, sont des protubérances passagères, détachées de l’esprit. Ils mettent à l’épreuve en l’homme son absolu, ses facultés miraculeuses. Sans cesse reviennent ces coups du destin qui appellent l’homme dans la lice, non plus comme porteur de tel ou tel nom, mais en tant qu’homme...."
26. – Le Rebelle passe par ses propres forces le méridien du néant. 27. – Dans les domaines de la thérapeutique… 28. – du droit… 29. – et de l’emploi des armes, la décision souveraine lui revient. 30. – Même en morale, il ne conforme pas son action à des doctrines… 31. – et réserve son approbation des lois. Il se tient à l’écart du culte du crime. 32. – Il remet en cause la notion de propriété. 33. – Il connaît les profondeurs inviolables… 34. – d’où jaillit aussi le Verbe, afin de recommencer sans cesse à parfaire le monde. C’est là que se trouve l’exigence du hic et nunc. (Traduit de l’allemand par Henri Plard - 1981, Christian Bourgois, éditeur)
Jünger écrit dans l'ombre des totalitarismes du XXe siècle et à l'aube de la guerre froide. Il diagnostique l'avènement d'un monde unifié par la technique, un "État universel" anonyme et bureaucratique qui aspire à contrôler chaque individu, lui offrant sécurité et confort en échange de sa liberté et de son âme. C'est l'univers du "Travailleur" décrit dans ses œuvres antérieures, poussé à son paroxysme...
Le recours aux forêts comme décision intérieure ...
La forêt est le lieu de l'obscur, du sauvage, de l'indompté, à la fois géographique et intérieur. Y "recourir" est une décision solitaire qui implique : le "Waldgang" (littéralement "marche vers la forêt" ou "itinéraire forestier") n'est pas un exil pastoral, mais une catégorie existentielle et métaphysique. Il désigne l'acte individuel de celui qui, face à l'avancée totale des appareils collectivistes (qu'ils soient tyranniques ou lénifiants comme la société technico-consumériste), choisit de disparaître du "rayon" du pouvoir pour préserver sa liberté intérieure et retrouver un rapport direct, et donc dangereux, avec l'Être.
C'est la figure du Rebelle (différent du révolutionnaire qui agit dans la sphère collective) qui se retire pour mieux résister, non par fuite, mais pour se ré-enraciner dans des vérités plus profondes.
L'Arbre contre le Nombre : C'est l'opposition centrale. Le "Nombre" représente la masse, la statistique, la logique collectiviste et nivelante. "L'Arbre" symbolise l'individu enraciné, autonome, qui puise sa force dans ses profondeurs (ses racines) et vise la lumière (son destin propre). Le Waldgänger est un "arbre" qui refuse d'être comptabilisé dans une forêt administrée.
Le Droit de résistance métaphysique : Plus qu'un traité politique, c'est un traité anthropologique. Le recours aux forêts est un droit et un devoir de l'être humain lorsque l'ordre établi nie son essence. C'est une forme de résistance qui précède et fonde toute résistance politique concrète.
"An der Zeitmauer" (1959, Le Mur du temps)
Le grand essai métahistorique. Il diagnostique l'entrée de l'humanité dans une ère nouvelle et inconcevable après avoir "heuré le mur du temps". Une vaste méditation cosmologique, il tente de diagnostiquer une rupture de civilisation en des termes à la fois scientifiques, historiques et mythologiques.
Jünger écrit à la fin des années 1950, dans l'ombre des bombes atomiques, de la Guerre froide et de l'accélération technoscientifique. Sa thèse est la suivante : l'humanité a atteint une limite absolue, un « mur du temps ». Ce n'est pas une simple crise historique, mais un changement d'ère cosmique et ontologique. Après avoir « heurté ce mur », l'humanité entre dans un espace-temps nouveau, inconcevable avec les catégories du passé. Le vieux monde linéaire et historique (le « temps-flèche ») laisse place au « monde des métamorphoses ».
Cette enquête sur le destin de l`humanité se présente sous la forme d'une série de cent quatre-vingt-cinq petits essais. qui en un sens s'inscrivent à la suite du "Travailleur". Dans le plan des œuvres complètes, les deux traités seront réunis en un seul volume, c`est dire leur parenté et leur importance. Le "Travailleur" apparaissait comme la seule figure capable de résister aux grands embrasements. ainsi qu'à l'érosion des valeurs traditionnelles. L`histoire le portait au pouvoir. Mais dès lors, l'écrivain prévoyait un dépassement du nationalisme et l'avènement d'un Etat planétaire, où le travail serait la valeur sur laquelle s'élèverait une existence nouvelle. Nous allons assister à un sacre cosmique de l`homme, au passage de l`humanité à la surhumanité, prophétisé par Nietzsche. Il existe d`ailleurs chez Jünger, une contradiction intérieure entre la doctrine de l`éternel retour et celle du surhomme que l`essayiste résout par l`image goethéenne de la spirale : à chaque retour, l'homme accède à un plan supérieur de l'être.
L'intuition fondamentale de Jünger semble s'exprimer ainsi : le mur du temps entoure l`existence historique de l`homme, qui l'a franchi au moment où s`éveillait sa conscience de vivre dans l'histoire. c'est-à-dire, selon Jünger, à l'époque d'Hérodote. L`auteur cherche à saisir comment l`homme, lorsqu`il franchit une limite, parvient à un point de rupture, puis le dépasse et est soudainement, métamorphosé.
C`était le cas du narrateur et de son frère dans "Sur les falaises de marbre", de Lucius et de Boudur Péri dans les derniers paragraphes d` "Héliopolis". Selon les traités récents de Jünger. nous nous trouvons devant l`une de ces frontières. "Le Mur du temps" est, entre autres sens, l'empilement des couches que constituent l`histoire humaine ...
"An der Zeitmauer" (Le Mur du temps) début par un prologue méthodologique et allégorique,
"Fremde Vögel" (Oiseaux étrangers)
"... Lorsqu’une espèce animale, rare, inhabituelle voire inconnue sous nos latitudes, apparaît soudain en grand nombre, cela suscite, aussi bien dans le peuple que parmi les savants, diverses considérations. On peut d’abord considérer l’espèce en elle-même, la décrire, la classer dans le système. Prenons par exemple le jaseur boréal, un oiseau coloré et remarquable des hautes latitudes nord, qui nous apparaît parfois en nuées. Il vaut certainement la peine de l’observer, que ce soit pour l’ami de la nature, pour le zoologue ou pour l’artiste en quête de motifs.
Outre cette attention portée à l’apparence de l’animal, il en existe une autre, éveillée par son apparition même. Lorsque quelque chose d’étranger surgit, et qui plus est en nombre, cela ne peut être une simple coïncidence. Nous avons raison de nous interroger sur la connexion .."
En quelques pages, Jünger apprend à son lecteur à lire les signes du temps : nous sommes entourés de "présages" modernes qui annoncent que nous avons franchi une limite invisible et pénétré dans un âge nouveau, un "monde des métamorphoses" où les anciennes lois de l'histoire ne s'appliquent plus. Jünger réhabilite une forme de pensée archaïque (mantique) pour l'appliquer à l'ère scientifique. Les oiseaux étaient jadis des présages. Les phénomènes massifs de notre époque (l'astrologie populaire, la technique déchaînée) sont les "oiseaux étrangers" modernes. Leur prolifération n'est pas anodine ; c'est le présage d'un changement d'ère. Leur "étrangeté" même signale qu'ils n'appartiennent pas à l'ancien monde historique...
AN DER ZEITMAUER HUMANE EINTEILUNGEN - 32 - Die Revolutionen künden sich in den Sternen an. Dort sind die Maßstäbe zur Einteilung der Weltzeit, vom flüchtigen Augenblick bis zu den Lichtjahren. Daher deuten sich die tiefsten Veränderungen der menschlichen Ordnung in der Sternkunde an. Der Blick auf den gestirnten Himmel zeichnet die erste, die unsichtbare Bahn. Ihm folgen die Erscheinungen. Die Moderne beginnt und endet mit der kopernikanischen Revolution. Jeder neue Blick auf das All hat einen metaphysischen Hintergrund. Das All und das Auge verändern sich gleichzeitig. Das gilt auch nach der Erfindung der Fernrohre und innerhalb komplizierter Berechnungen.
In die Erfassung großer Zeitalter teilen sich heute Geschichte und Naturgeschichte, ohne uns zu befriedigen, obwohl ihnen nicht nur eine Fülle neuen Materials, sondern auch neuer Meßgeräte und Uhren zur Verfügung steht. Die Einteilung läßt sich auf einer Geraden oder auf einem Kreis abtragen, je nachdem, ob ein lineares oder ein zyklisches System angenommen wird. Eine Verbindung von beiden gibt die Spirale, in der die Entwicklung sich sowohl fortbewegt als auch wiederkehrt, wenngleich auf verschiedenen Ebenen.
Es scheint, daß zyklische Systeme dem Geist gemäßer sind. So bauen wir die Uhren meist rund, obwohl kein logischer Zwang dazu besteht. Auch Katastrophen werden als wiederkehrend angenommen, wie Fluten und Verwüstung, Feuer- und Eiszeiten. Das periodische Wachsen und Schwinden der weißen Kappen hat etwas Pulsierendes. Man hat den Eindruck, daß es nur noch einer kleinen Änderung bedürfte, und ein indisches Philosophem würde konzipiert.
Les révolutions s'annoncent dans les étoiles. Là se trouvent les mesures pour diviser le temps mondial, de l'instant fugitif aux années-lumière. C'est pourquoi les changements les plus profonds de l'ordre humain se manifestent dans l'astronomie. Le regard vers le ciel étoilé trace la première orbite, invisible. Les phénomènes lui emboîtent le pas. L'époque moderne commence et s'achève avec la révolution copernicienne. Chaque nouveau regard sur l'univers a un arrière-plan métaphysique. L'univers et l'œil se transforment simultanément. Cela vaut aussi après l'invention des télescopes et dans le cadre de calculs complexes.
Aujourd'hui, la saisie des grandes époques se partage entre l'histoire et l'histoire naturelle, sans nous satisfaire pleinement, bien qu'elles disposent non seulement d'une abondance de nouveaux matériaux, mais aussi de nouveaux instruments de mesure et d'horloges. La division peut être reportée sur une droite ou sur un cercle, selon que l'on adopte un système linéaire ou cyclique. Une combinaison des deux donne la spirale, dans laquelle le développement avance tout en revenant, bien qu'à des niveaux différents.
Il semble que les systèmes cycliques soient plus conformes à l'esprit. Ainsi construisons-nous la plupart des horloges en rond, bien qu'aucune nécessité logique ne l'impose. Les catastrophes aussi sont supposées récurrentes, comme les déluges et les dévastations, les âges de feu et de glace. La croissance et le déclin périodiques des calottes polaires ont quelque chose de pulsatile. On a l'impression qu'il ne manquerait qu'un léger changement pour qu'un philosophème indien soit conçu.
1. Jünger commence par énumérer les phénomènes qui signalent le choc contre la « paroi du temps »...
- La Technique Planétaire : Elle n'est plus un outil, mais un environnement autonome, une « seconde nature » plus puissante que la première. Elle uniformise le globe et accélère le temps jusqu'à l'instantanéité.
- La Libération des Énergies Atomiques : C'est le symptôme par excellence. La fission de l'atome représente une rupture quantitative et qualitative ; elle donne à l'homme un pouvoir de création et de destruction d'ordre cosmique, non plus seulement terrestre. Elle rend tangible la possibilité de l'autodestruction de l'espèce.
- La Fin des « Terrae Incognitae » : La planète est entièrement cartographiée, conquise. L'espace géographique de l'aventure historique est épuisé. La seule frontière restante est celle du temps, mais sous une forme nouvelle.
- L'Art et la Littérature Modernes (Kafka, l'absurde, l'abstraction) : Ils sont les sismographes de cette rupture. Ils représentent la déformation des perspectives, la perte des repères, l'émergence de formes qui défient l'interprétation historique traditionnelle.
La force de Jünger est de synthétiser des phénomènes disparates en un seul diagnostic. Cependant, sa méthode est plus intuitive et analogique que rigoureusement scientifique. Il procède par « constellations » d'idées ...
2. L'Analyse Métahistorique, la Fin du « Temps-Flèche » ...
Jünger oppose deux régimes de temporalité :
- Le Temps Historique (ou « Temps-Flèche ») : Celui de l'ère « prométhéenne ». Linéaire, orienté (vers le progrès, le salut, la révolution), il est le cadre des grandes narrations (Christianisme, Humanisme, Marxisme). L'homme y est un acteur dans un récit.
- Le Temps après le Mur (le « Temps-Space » ou « Monde des Métamorphoses ») : Après le choc, le temps historique se contracte, s'accélère jusqu'à se briser. Nous entrons dans un espace-temps où les vieilles coordonnées n'ont plus cours. C'est un monde post-historique au sens strict : non pas la fin des événements, mais la fin d'un certain type d'événements inscrits dans un sens intelligible.
Cette vision anticipe de manière frappante les thèses de la « fin de l'histoire » (Kojève) et de la « postmodernité » (Lyotard). Mais chez Jünger, cela n'a rien d'un triomphe libéral ; c'est une épreuve métaphysique, un saut dans l'inconnu.
3. Les Figures Mythiques, Titans et Dieux Olympiens
Pour penser cette transition, Jünger a recours à la mythologie grecque, une clé de voûte de son essai.
- Les Titans : Ils représentent les forces élémentaires, brutes, chaotiques. La Technique déchaînée, l'énergie atomique, la masse anonyme sont de nature titanesque. Elles menacent d'anéantir l'ordre ancien dans un chaos destructeur.
- Les Dieux Olympiens : Ils représentent un principe supérieur d'ordre, de forme et de mesure. Ils ne détruisent pas les Titans, mais les subjuguent et les intègrent dans un cosmos harmonieux.
- Le Passage : Le défi de l'ère nouvelle est de réaliser le passage d'un régime « titanique » à un régime « olympien ». Il ne s'agit pas de détruire la technique, mais de la dompter, de lui imposer une mesure, une « maîtrise de la maîtrise ». C'est la tâche d'une nouvelle élite spirituelle.
Une grille de lecture puissante mais qui peut sembler justifier un « ordre » autoritaire (olympien) face au chaos (titanesque). C'est le cœur de l'ambiguïté de Jünger : sa pensée est à la fois une critique radicale de la technique et une vision hiérarchique, voire aristocratique, du salut.
4. L'Homme au-delà du Mur, l'« Anarque » et le « Waldgänger » ...
Face à ce monde déréglé, une nouvelle figure humaine doit émerger.
- L'« Anarque » (qu'il développera plus tard) : Ce n'est pas l'anarchiste qui combat l'État, mais l'individu souverain, libre de tout attachement idéologique, qui navigue dans le chaos sans s'y perdre. Il incarne la liberté intérieure absolue.
- Le « Waldgänger » (du Recours aux forêts) : Il est celui qui a déjà fait l'expérience de la rupture, qui s'est retiré intérieurement pour observer et se préparer. Il est le précurseur de l'homme apte à vivre dans le « monde des métamorphoses ».
Poète et Penseur sont les « sismographes » qui perçoivent en premier les secousses du mur du temps. Leur travail est de décrypter les « signatures » et les « chiffres » du nouveau monde, d'en déchiffrer le langage obscur.
La réponse de Jünger reste résolument individualiste et existentielle, presque stoïcienne. Elle offre peu de pistes pour une transformation sociale ou politique collective, si ce n'est par l'exemple et l'influence d'une minorité éclairée.
5. L'Ère Nouvelle : Le « Monde des Métamorphoses »
C'est la dimension la plus spéculative et visionnaire de l'essai qui semble anticiper des concepts comme l'Anthropocène, l'accélérationnisme et les théories de la complexité. L'ère nouvelle sera caractérisée par,
- La Prééminence du Spatial sur le Temporel : L'expansion dans l'espace (conquête spatiale, mondialisation) remplace le déploiement dans le temps.
- La Fin des Grands Récits : Les idéologies universalistes s'effondrent, laissant place à des vérités partielles, locales, ou à une recherche de sens dans les mythes et les archétypes.
- L'Ère de la « Gestalt » (Forme) : Au lieu de penser en termes de causes et d'effets (logique historique), il faudra apprendre à percevoir les formes et les configurations qui émergent soudain, comme dans un kaléidoscope. C'est une pensée par analogies et similitudes.
La puissance de l'essai réside dans sa capacité à relier la physique, l'histoire, la mythologie et la philosophie pour dresser un tableau d'ensemble saisissant. Son insistance sur la nécessité de forger un individu capable de résister à la dissolution des repères est un message puissant et actuel. Le Mur du temps reste un livre monumental qui ne propose certes pas de solutions, mais un diagnostic radical sur la condition de l'homme à l'âge de sa puissance technique absolue. C'est un essai qui oblige à penser à une échelle cosmique, hors des sentiers battus du progressisme ou du conservatisme traditionnels. Sa grande force est de nous faire sentir que nous vivons une rupture d'un ordre qui dépasse de loin les crises politiques ou économiques. Sa grande faiblesse serait de proposer pour y faire face une posture essentiellement intérieure, aristocratique et mytho-poétique ...
157 - Der Frage des Fortschrittes gegenüber nimmt der Metaphysiker eine andere Haltung ein als der Geschichtsphilosoph. Metaphysisch gesehen, bleibt die Potenz des Kosmos ein und dieselbe; kein Vor- oder Rückschreiten, kein Auf- oder Untergang verändert sie. Sein Wert bleibt stets der gleiche; er ruht in sich. Auch die Freiheit ist ewig und unzerstörbar, gleichviel ob sie in der Zeit sichtbar wird oder nicht. Dort wird sie stets hinfällig sein.
Der Geschichtsphilosoph dagegen beschäftigt sich mit einem Reich, in dem die Zeit gerichtet abläuft; er muß die Freiheit auf die Zeit beziehen und auf die Art, in der sie sichtbar wird. Fortschreiten kann für ihn im wesentlichen nur ein Fortschreiten in der Freiheit sein. Das ist die große Evolution, die das rechtliche, politische, ökonomische Fortschreiten fundiert. Der Freiheit folgen Freiheiten.
Es erhebt sich nun die Frage, ob die Beleuchtung von Geschichtsvorgängen an der Zeitmauer, also von außergeschichtlichem Standort aus, die Idee eines solchen Fortschreitens nicht illusorisch macht. Diese Frage berührt einmal das Verhältnis von Schicksal und Freiheit, das immer wieder erwogen wurde in der Kontroverse, »ob die Sterne zwingend sind«. Sie berührt zum anderen das Verhältnis von Freiheit und Instinkt, das allzu häufig verwischt wird dadurch, daß man den Verstand als Vergleichsmittel nimmt. Unfreiheit ist möglich bei jedem Stande der Intelligenz.
Während der Revolutionen wird die Freiheit geringer; der Schub konsumiert. Zunächst war Freiheit als Ziel gemeint. Dann beschleunigt sich die Entwicklung auf schmalerer Bahn, macht jähe Wendungen. Das sind die Kurven, in denen die Liberalen abspringen.
Das Ziel ist stets ein anderes als das gemeinte; in ihm realisieren sich tiefere als die politischen Absichten. Nun verblassen die konstituierenden Elemente; die Konstitution tritt hervor. Die beweglichen, verändernden Kräfte werden schwächer; eine neue Harmonie wird gewonnen, ein neues Gleichgewicht stellt sich her.
Dabei können die sich bildenden Typen den überwundenen recht ähnlich sein. Das führt zu, oft verblüffenden, Wiederholungen innerhalb der Stufungen, zu einer Auffrischung alter Prinzipien. Das wiederum ist die Strecke, auf der die Revolutionäre abspringen oder die Revolution ihre Kinder verschlingt.
157 - Face à la question du progrès, le métaphysicien adopte une attitude différente de celle du philosophe de l'histoire. D'un point de vue métaphysique, la puissance du cosmos reste une et identique ; aucun avancement ou recul, aucune ascension ou déclin ne la modifie. Sa valeur reste toujours la même ; elle repose en elle-même. La liberté aussi est éternelle et indestructible, qu'elle devienne visible dans le temps ou non. Là, elle sera toujours caduque.
Le philosophe de l'histoire, en revanche, s'occupe d'un royaume où le temps s'écoule de manière orientée ; il doit rapporter la liberté au temps et à la manière dont elle devient visible. Le progrès ne peut essentiellement être pour lui qu'un progrès dans la liberté. C'est la grande évolution qui fonde le progrès juridique, politique, économique. À la liberté succèdent des libertés.
Se pose alors la question de savoir si l'éclairage des processus historiques depuis la Muraille du Temps, donc depuis un point de vue extra-historique, ne rend pas illusoire l'idée d'un tel progrès. Cette question touche d'une part au rapport entre destin et liberté, qui a toujours été débattu dans la controverse « si les astres contraignent ». Elle touche d'autre part au rapport entre liberté et instinct, trop souvent brouillé parce qu'on prend l'entendement comme moyen de comparaison. Le manque de liberté est possible à tout degré d'intelligence.
Durant les révolutions, la liberté diminue ; la poussée consomme. Au départ, la liberté était visée comme but. Puis le développement s'accélère sur une voie plus étroite, opère des tournants brusques. Ce sont les courbes où les libéraux sautent.
Le but est toujours différent de celui qui était visé ; en lui se réalisent des intentions plus profondes que les intentions politiques. Alors les éléments constituants s'estompent ; la constitution émerge. Les forces mobiles, transformatrices, s'affaiblissent ; une nouvelle harmonie est obtenue, un nouvel équilibre s'instaure.
Les types qui se forment alors peuvent être très semblables à ceux qui ont été surmontés. Cela conduit à des répétitions, souvent stupéfiantes, à l'intérieur des gradations, à un rafraîchissement des anciens principes. C'est là, à nouveau, le tronçon où les révolutionnaires sautent ou où la révolution dévore ses enfants."
158
Inwiefern ist der Mensch für seine Evolution verantwortlich? Inwieweit kann er kontrollieren, ob, vor allem hinsichtlich der Freiheit, sein Fortschreiten ein Aufwärtsschreiten, ein Stillstand oder ein Rückschreiten ist? Und woran kann diese Verantwortung sich heften inmitten der Einsamkeit der Wüste, im götterleeren Raum? Erwägungen, Hoffnungen, Befürchtungen, Konzepte dieser Art haben Nietzsche als ersten bewegt und heftig erschüttert; das war sein Schicksal, bleibt sein Verdienst. Die Verantwortung behielt er dem »höheren« Menschen vor.
Kehren wir nochmals zum Bild des Bahnhofes zurück. Es wäre denkbar, daß der Zug ohne den Menschen weiterfährt, der über seinen Geschäften die Abfahrt versäumt. Es wäre auch denkbar, daß der Mensch auf ein Nebengeleis geschoben wird. Das wäre eine Bewegung, wie sie im Lauf der Erdgeschichte schon oftmals stattgefunden hat.
Befürchtungen in dieser Hinsicht mehren sich – Vermutungen, daß Formen der Verhärtung, Verholzung, Versteinerung drohen. Das Leben läßt in solchen Fällen seine Maske zurück. In jedem Tiergarten hat man diesen Eindruck starrer, oft wundervoller, unwandelbarer Perfektion.
Erstarrung droht heute durch die Ratio mit ihrer präzisen, unbarmherzigen Maßgebung, vor allem im technischen Bereich. Der Vergleich mit dem Insektenreich und insbesondere mit seinen staatenbildenden Arten liegt daher nah. Er gibt einen guten Beleg für die erwähnte Wiederkehr der Prinzipien.
Auf den verschiedensten Stufen setzt das Leben zu solchen Lösungen an. Zu den gemeinsamen Kennzeichen gehören Staaten-, Stock- und Koloniebildung, Schaffung von biologischen Klassen, die stärker differenzieren als soziale und ökonomische, Spezialisierung und Sozialisierung des Geschlechtlichen, kollektive Brutfürsorge, Großbauten, Speicherwirtschaft und anderes. Es muß sich hier um ein großes und ständiges Anliegen handeln, das sich bereits an den frühesten Formen erprobt und mit ihnen experimentiert.
(...)
158 - "Dans quelle mesure l'homme est-il responsable de son évolution? Dans quelle mesure peut-il contrôler si son progrès, surtout en matière de liberté, est une marche ascendante, une stagnation ou une régression? Et à quoi cette responsabilité peut-elle s'accrocher au milieu de la solitude du désert, dans l'espace vide de dieux? Des considérations, des espoirs, des craintes, des concepts de cette nature ont ébranlé Nietzsche le premier, et violemment; ce fut son destin, reste son mérite. Il réserva cette responsabilité à l'homme «supérieur».
Revenons encore à l'image de la gare. Il serait pensable que le train poursuive sa route sans l'homme, qui, absorbé par ses affaires, a manqué le départ. Il serait aussi pensable que l'homme soit poussé sur une voie secondaire. Ce serait un mouvement comme il s'en est souvent produit au cours de l'histoire de la Terre.
Les craintes à cet égard se multiplient – des conjectures selon lesquelles des formes de durcissement, de lignification, de pétrification menacent. La vie laisse dans de tels cas son masque derrière elle. Dans tout jardin zoologique, on a cette impression d'une perfection figée, souvent merveilleuse, immuable.
La pétrification menace aujourd'hui par la Ratio avec sa mesure précise, impitoyable, surtout dans le domaine technique. La comparaison avec le règne des insectes, et en particulier avec ses espèces sociales, s'impose donc. Elle fournit une bonne preuve de la résurgence des principes évoquée.
Aux niveaux les plus divers, la vie s'essaie à de telles solutions. Parmi les caractéristiques communes figurent la formation d'États, de colonies et de sociétés, la création de classes biologiques qui se différencient plus fortement que les classes sociales et économiques, la spécialisation et la socialisation du sexuel, les soins collectifs à la couvée, les grandes constructions, l'économie de stockage et autres. Il doit s'agir là d'une grande et constante préoccupation, qui s'est déjà éprouvée et a expérimenté avec les formes les plus anciennes."
(...)
"Eumeswil" (1977, Eumeswil)
L'œuvre-somme romanesque. Ce n'est pas un roman conventionnel, mais un roman d'idées, un « traité déguisé » qui se présente comme les mémoires d'un historien nocturne dans une cité-État post-historique.
C'est la mise en scène littéraire et l'incarnation définitive de figures comme le Waldgänger et surtout l'Anarque.
Dans cette cité-État futuriste, Jünger perfectionne la figure de l'"Anarque", évolution du "rebelle". L'Anarque est l'individu souverain qui traverse les structures de pouvoir sans y adhérer, en observateur lucide et libre. C'est l'aboutissement de sa pensée politique individualiste.
Eumeswil se déroule dans un futur indéterminé, après un cataclysme global (« la Grande Catastrophe »). La scène est une cité-État méditerranéenne nommée Eumeswil, gouvernée par un chef autoritaire, le Condor. Ce cadre permet à Jünger d'étudier, comme dans une éprouvette, les dynamiques du pouvoir, de l'histoire et de la liberté individuelle en régime post-libéral et post-idéologique.
Le narrateur est Martin Venator, un jeune historien qui travaille la nuit comme barman dans la « discothèque » du Condor, tout en ayant accès, depuis sa « Tour » de travail, au « luminar », un appareil lui permettant de convoquer et d'interroger les figures du passé. Cette position en marge du pouvoir, mais avec une vue panoramique, est essentielle.
1. Le Tableau Politique : Eumeswil et le Condor
Le Régime : Le Condor règne par un mélange de force, de charisme et de pragmatisme. Ce n'est pas un tyran idéologique, mais un réaliste du pouvoir, presque un biologiste du politique. L'État est simplifié, administratif, et maintient un ordre superficiel. Il représente la stabilisation post-historique du pouvoir : plus de grandes idées, juste la gestion.
Les Forces en Présence
- Les Tribus (les anciennes familles, les notables) : Elles représentent un ordre traditionnel affaibli.
- La Casba : Le quartier populaire, vivant, anarchique, siège d'un libéralisme sauvage et du marché noir. C'est la « forêt » urbaine.
- Les Révolutions : Des groupes d'intellectuels et d'idéalistes (anarchistes, démocrates, restaurateurs) qui complotent de manière souvent inefficace, prisonniers de leurs schémas historiques dépassés.
Jünger dépeint un monde où les grandes idéologies (fascisme, communisme, démocratie libérale) se sont effondrées ou ont été vidées de leur sens. Le pouvoir est nu, la politique est réduite à une technique de domination. C'est l'illustration concrète du « monde des métamorphoses » postérieur au « Mur du temps ». Un portrait qui anticipe les analyses de la « fin des grands récits » et de l'ère post-idéologique.
2. Le Narrateur : Martin Venator, l'Anarque Incarné
Martin Venator est le cœur philosophique du livre. Il n'est pas un révolutionnaire, ni un serviteur, ni un simple observateur. Il est l'Anarque. C'est la figure centrale, distincte de l'anarchiste. L'anarchiste combat l'État pour réaliser une société sans pouvoir. L'Anarque, lui, a résolu intérieurement la question du pouvoir. Il reconnaît l'existence de l'État et des hiérarchies comme des faits naturels (comme le climat), mais refuse de leur accorder une autorité intérieure. Il est libre en tout régime.
Venator pratique une souplesse absolue. Il sert le Condor comme barman sans l'aimer, fréquente la Casba sans s'y identifier, écoute les conspirateurs sans les croire. Il est comme le loup (Venator ou chasseur) qui traverse tous les territoires sans s'y fixer. 3. Sa « forêt » est son intériorité souveraine.
Dans sa Tour, il interroge les fantômes de l'histoire (Jules César, Napoléon, etc.). Ce n'est pas par nostalgie, mais pour démythifier le passé, comprendre les mécanismes éternels du pouvoir et se désintoxiquer de l'« historicisme » (la croyance que l'histoire a un sens nécessaire). C'est un exercice de distanciation libératrice.
C'est ici que Jünger pousse à l'extrême l'individualisme du Waldgang. La posture de l'Anarque est d'une radicalité fascinante, une forme de stoïcisme héroïque pour l'ère technique. Mais elle est aussi profondément amorale et asociale. Elle peut être lue comme une abdication de toute responsabilité collective ou une justification de la collaboration opportuniste avec n'importe quel régime.
Anarchie vs Anarchisme : C'est la distinction capitale. L'Anarchie est pour Jünger un fait métaphysique et ontologique : l'individu est fondamentalement seul, non fondé, devant l'univers. L'Anarchisme n'en est qu'une traduction politique, souvent naïve. L'Anarque assume pleinement l'anarchie métaphysique, ce qui le rend imperméable aux offres politiques d'appartenance totale.
Le Forestier (Waldgänger) vs Urbain : Venator est le Waldgänger adapté à la cité post-moderne. La Casba est sa forêt. La « marche dans la forêt » est devenue une navigation silencieuse dans les interstices du pouvoir, une invisibilité sociale et psychologique.
Le Jeu et le Rôle : L'Anarque sait qu'il joue un rôle (le barman serviable, le citoyen discret). Il joue parfaitement, mais sans jamais s'identifier au personnage. Cette distance théâtrale vis-à-vis de la société est sa marque. Le pouvoir (le Condor) le sait, et l'apprécie précisément pour cette clairvoyance non menaçante.
Des concepts qui sont extrêmement séduisants intellectuellement. Ils offrent une stratégie de survie et de liberté dans un monde perçu comme un théâtre d'ombres. Cependant, cette vision est fondamentalement esthétique et nihiliste au sens noble. Elle valorise la lucidité et la liberté formelle au-dessus de toute croyance, de tout engagement ou de tout projet de transformation du monde.
4. Vivre dans la « Deuxième Bévue »
Jünger reprend et approfondit ici sa réflexion sur la fin de l'histoire.
- La « Première Bévue » était de croire que l'histoire avait un sens (chrétien, progressiste, révolutionnaire). Elle a conduit aux fanatismes et aux catastrophes du XXe siècle.
- La « Deuxième Bévue » serait de croire qu'après l'échec des grands récits, il n'y a plus rien, juste le nihilisme et la consommation. L'Anarque refuse cette seconde bévue.
La Position Anarchique consiste à vivre après la fin de l'histoire (au sens des grands récits), mais sans tomber dans le désespoir. Au contraire, c'est en acceptant ce « crépuscule » que l'on peut accéder à une nouvelle forme de liberté, de légèreté et de perception fine des phénomènes. L'histoire devient un répertoire de formes, non plus un destin.
Cette vision est à la fois profondément pessimiste (sur la possibilité d'un avenir collectif radieux) et paradoxalement optimiste (sur les ressources de l'individu). Elle est proche du perspectivisme de Nietzsche....
"Essais" (Ernst Jünger)
Le livre de poche, La Pochothèque, 2019, Julien Hervier.
Lettre de Sicile au bonhomme de la Lune, Le Travailleur, Sur la douleur, La Paix, Passage de la ligne, Traité du rebelle, Le Mur du temps, Maxima-Minima, Sens et signification, Les Ciseaux...
"Trois textes exceptionnels et particulièrement célèbres attestent la réussite et le poids de Jünger dans les domaines du journal, de la fiction et de l’essai.
- Gide écrivait le 1er décembre 1942 dans son Journal : « Le livre d’Ernst Jünger sur la guerre de 14, "Orages d’acier", est incontestablement le plus beau livre de guerre que j’aie lu. »
- "Sur les falaises de marbre", récit tant admiré par Julien Gracq, est, avec les Orages d’acier, le texte de Jünger le plus célèbre en France.
- Quant à son essai majeur, "Le Travailleur", directement issu de son expérience de la guerre, il est tout aussi renommé, mais fort peu lu en dehors des cercles de spécialistes ; il a passionné Heidegger qui écrivait à son propos : « Ernst Jünger surpasse de loin tous les “poètes” (c’est-à-dire les littérateurs) et les “penseurs” (c’est-à-dire les professeurs de philosophie) actuels par la radicalité de sa vision du réel, en ceci que cette “vision” n’est pas une contemplation niaise mais qu’elle est existentiellement accomplie et consciente. […] Parmi tous ceux qui prennent en vue la situation, Ernst Jünger est le plus froid et le plus tranchant, car il dispose de deux dons : 1) l’expérience originelle de la réalité au sens de la métaphysique de Nietzsche. 2) le don d’expression rigoureuse de ce qu’il a vu. »
Autour de ce texte ambitieux, nous avons sélectionné plusieurs essais de l’écrivain relevant de ce que les Allemands appellent la Kulturkritik, mot à mot la critique de la culture, consacrés à l’analyse de l’évolution de la société occidentale et aux interrogations que pose son avenir ..."
